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+ The Project Gutenberg eBook of Le moulin du Frau, by Eugène le Roy.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le moulin du Frau
+
+Author: Eugène Le Roy
+
+Commentator: Alcide Dusolier
+
+Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+
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+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+
+
+<h2>EUGÈNE LE ROY</h2>
+
+
+<h1>LE MOULIN DU FRAU</h1>
+
+<h4>Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER</h4>
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h4>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h4>
+
+<h4>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h4>
+
+<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
+
+<h5>1905</h5>
+
+<h5>Tous droits réservés</h5>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps
+que j'étais critique, l'occasion d'apprécier un roman
+rustique offrant la moindre ressemblance de facture
+avec <i>le Moulin du Frau</i>. <i>Le Marquis des Saffras</i>,
+de La Madelène, <i>les Païens innocents</i>, de Babou,
+non plus que <i>le Chevrier</i>, de Fabre, et <i>le Bouscassié</i>,
+de Cladel, ne sauraient lui être comparés.
+L'arrangement de la réalité, l'inquiétude constante
+de la forme, qui s'accusent également dans ces
+&oelig;uvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas
+une fois dans <i>le Moulin</i>. Ici, nul artifice littéraire,
+«l'auteur» est absent, il semble que le livre se soit
+fait tout seul, soit venu de lui-même.</p>
+
+<p>Quand je lus dans l'<i>Avenir de la Dordogne</i> les
+premiers feuilletons, je fus pris d'emblée au charme,
+absolument nouveau, d'une naïveté d'exécution sans
+analogue dans mes souvenirs. Le récit se déroulait
+si simplement à travers les villages, les champs,
+les landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du
+meunier écrite par le farinier en personne. Rien de
+prémédité, d'agencé: le Périgord comme il est et
+les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui,
+c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour
+la vie de sa famille et celle de ses voisins, qui nous
+dit bonnement leurs idées, leurs peines, leurs
+gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels incidents
+les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner
+ces incidents pour en tirer un effet ou une situation.
+Et cependant, quel intérêt elles éveillent, ces existences
+tout unies, où les surprises et l'extraordinaire
+n'ont point de place! Quel attrait dans ces tableaux
+du monotone train-train rural!</p>
+
+<p>On pourrait dire que, par là, <i>le Moulin du Frau</i>
+est un tour de force, si l'effort se trahissait en quelque
+endroit. Mais non. Si nous sommes conquis dès
+le début et gardés jusqu'au bout, cela tient avant tout
+à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu
+son sujet:</p>
+
+<p>«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit
+enfant, on tendait des gluaux au bord des mares claires
+fréquentées par les linots et les chardonnerets; les taillis,
+les chaumes et les maïs que, jeune homme, on a tant
+de fois arpentés, guêtres au mollet, carnassière au flanc
+et fusil sur l'épaule; le paysage familier enfin, qui vous
+a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut décrire, car
+voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
+façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait
+partie de nous pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il
+est en nous, qu'en le donnant nous nous donnons nous-mêmes:
+il vit et, partant, il émeut.</p>
+
+<p>«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en
+mots qui peignent et qui sculptent, je le défie de me
+toucher par la description, quelque matériellement
+exacte qu'elle soit, d'un pays traversé en touriste ou vu
+par une portière de voiture. La nature n'a pas de ces
+facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi au
+premier passant venu<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Nos Gens de lettres</i>, p. 284.</p></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en
+elle-même, est servie, dans <i>le Moulin</i>, par une
+justesse de vision des plus rares&mdash;et mise en valeur
+par une prose singulièrement expressive, mais
+qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style
+tendu, compliqué, surchargé, dont les professionnels
+du pittoresque font un usage si fatigant. Elle est
+au contraire aisée, courante, toute spontanée... Et
+comme elle convient, comme elle s'adapte aux
+choses et aux personnages représentés!</p>
+
+<p>Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage»
+est toujours plus ou moins de convention,
+et je vous répète que nous avons affaire ici à la
+nature seule. Vous n'y trouverez donc point de
+personnages, vous y verrez uniquement les gens du
+terroir périgourdin, chacun avec son allure propre,
+ses traits, ses façons et ses dires, si fidèlement
+reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu,
+que c'est vrai, comme c'est cela!&mdash;Et, notez-le
+bien, car ce n'est pas la moindre originalité de ce
+livre si particulier, jamais ils ne sont amenés de
+force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent à
+leur heure, vous les y rencontrez comme on les
+rencontre dans la vie... Et si vous ne les reconnaissez
+pas à première vue, c'est que vous y mettrez
+de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une ressemblance
+criante! Tenez, les voici, «messieurs» et
+paysans:</p>
+
+<p>Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux
+et rangés, mais de c&oelig;ur généreux, accueillants aux
+porte-besace, serviables aux voisins dans la gêne,
+et qui, républicains fiers de leur quatorze quartiers
+de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par
+la grosse importance des bourgeois tout neufs que
+par les grands airs des hobereaux en bottes molles
+et en casquette à deux becs;&mdash;M. Silain de Puygolfier,
+type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
+chasseur de lièvres et de bergères, buveur,
+joueur, perdant aux cartes l'argent de la paire de
+b&oelig;ufs qu'il vient de vendre sur le foirail; sa fille,
+«la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée et
+charmante, regardant avec une mélancolie résignée
+les métairies, attachées de temps immémorial au
+castel de famille, s'en aller une à une aux mains
+des marchands de biens;&mdash;le petit tailleur sec et
+taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine
+l'article socialiste de <i>la Ruche</i> en tirant l'aiguille
+sur son établi, s'évertue inutilement, dans les veillées
+d'hiver où l'on <i>énoise</i>, à catéchiser la tablée
+des métayères et des bouviers, lesquels réservent
+leur attention effarée à des histoires de l'autre
+monde: la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche,
+contées en tremblant par le garçon-meunier
+Gustou;&mdash;Nancy, la bâtarde de l'hospice; la
+bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le
+facteur Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé,
+et le sacristain, et le sorcier, et le maréchal, et les
+muletiers, conducteurs de minerai, et les charbonniers
+de nos forges disparues, dont les hauts fourneaux
+flambaient toute la nuit, embrasant la nappe
+noire des étangs! qui sais-je encore? car ils y sont
+tous, nos ruraux, et saisis sur le vif, définitivement
+fixés par le meunier Hélie ou par le maître
+Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis
+distinguer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne
+surpassera point: les coutumes, les travaux et les
+fêtes de nos campagnes, un conteur qui ne sera
+pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le
+fermerez pas avant de l'avoir lu tout entier, d'une
+affilée,&mdash;et vous le reprendrez souventes fois, je
+vous le prédis: vous surtout, compatriotes, que
+les exigences de la vie retiennent dans la grand'ville,
+mais qui gardez au c&oelig;ur le regret violent du
+«pays», où vous reviendrez sur le tard pour y
+vieillir doucement et reposer à côté de vos anciens.</p>
+
+<p>Ah! quelle joie pour nous, les <i>Parisiens</i>, quel
+enchantement qu'un ouvrage pareil! Il est de ceux
+qu'on installe sur le bas rayon de la bibliothèque,
+dans la rangée des «amis», à portée de la main.
+C'est là que je le placerai. En attendant, je vais
+commander pour lui une de ces reliures solides et
+cossues d'autrefois, une reliure en veau fin, couleur
+des armoires de noyer aux veines foncées qui
+décorent nos fermes et nos manoirs périgourdins:
+je veux à ce livre un vêtement durable comme
+lui.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Alcide DUSOLIER.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_MOULIN_DU_FRAU" id="LE_MOULIN_DU_FRAU"></a>LE MOULIN DU FRAU</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+
+<p>C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire
+de l'année 1844. Nous étions à souper dans notre
+petit logement de la rue Hiéras; il y avait là mon
+oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade
+et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la
+Préfecture, puis moi troisième, jeune drole de seize
+ans. La quatrième place était celle de ma mère;
+mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments,
+tant elle était occupée du service, comme c'est la
+coutume chez les petites gens, dans notre vieux
+Périgord. Parmi les amis de mon pauvre défunt
+père, ma mère était en grande réputation de bonne
+ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne
+la faisait pas mentir; aussi lorsqu'après la soupe et
+le bouilli, elle apporta un gros barbeau en court-bouillon,
+M. Masfrangeas ouvrit les nasières et, en
+se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon
+sentant qui montait du plat: Ha! Ha!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis
+de parole; je t'avais promis de te faire manger un
+barbeau de quatre livres pour le moins, et le voilà.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là
+en pesait au moins cinq.</p>
+
+<p>Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il
+écourtait le nom par coutume d'enfants, de même que
+l'autre l'appelait Rétou, un gros morceau de la bête,
+et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du collet.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement!
+Mais on voyait bien, quoiqu'il ne fût pas
+façonnier, que c'était un peu par honnêteté, et que
+cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve, c'est
+qu'il y revint.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, cherche là dedans les instruments de la
+Passion, dit mon oncle, en lui donnant la tête, on dit
+qu'ils y sont tous; pour moi, je ne les y ai jamais
+vus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous êtes un païen, mon pauvre
+Sicaire, dit ma mère, qui fort en retard, mangeait
+seulement sa soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai
+bien cru le manquer; j'en ai eu tout mon faix de le
+tirer de son trou, sous le roc de Marty.</p>
+
+<p>&mdash;Tu finiras par y rester quelque jour, dit
+M. Masfrangeas, sans autrement s'émouvoir; mais
+il disait ça sans y croire, pour parler, et de vrai, il
+était bien attrapé à sa tête de barbeau.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers,
+nous plongeons comme des loutres.</p>
+
+<p>Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat
+d'oronges cuites sur le gril avec de l'huile fine et un
+petit hachis dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez
+joliment bien, dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous,
+monsieur Masfrangeas; c'est Sicaire qui a porté les
+champignons, comme le barbeau, et aussi l'autre
+bête qui est à la broche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les
+affaires aussi vous serez bien; toujours la plus
+fine cuisinière que je connaisse dans notre pays où
+elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la Préfecture
+n'est qu'un gargotier au prix de vous.</p>
+
+<p>Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de
+voir son hôte content; toutefois allant à la cuisine et
+songeant à son défunt mari, mon père, qui aimait à
+se réjouir à table avec ses amis, elle essuyait ses
+yeux mouillés.</p>
+
+<p>Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon
+oncle ne le ménageait pas. Les gobelets d'une roquille
+étaient toujours pleins, et il conviait souvent
+M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau
+sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne
+coutume du pays, et personne n'en demandait.</p>
+
+<p>Après un petit moment, pendant lequel j'avais
+levé les assiettes, ma mère revint apportant un levraut
+piqué de lard sur le rable et les cuisses, et
+allongé dans son plat, comme une grenouille qui
+saute à l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu de cette bête, Frangeas?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut
+d'avocat, et qu'il est rôti si à point qu'il y
+aura du plaisir à lui dire deux mots; oui.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade
+comme les sait faire ma belle-s&oelig;ur, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose
+me dérange; tu n'étais pas, bien entendu, en règle
+avec la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle loi?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant
+on ne pourra plus chasser qu'à de certaines
+époques, et avec ça il faudra un permis qui coûtera
+vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux
+farceur de Philippe a donc encore besoin d'argent
+pour doter quelqu'un de ses enfants? S'il n'y a que
+moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il attendra
+longtemps!</p>
+
+<p>Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier,
+c'était la loi sur les patentes: voilà que nous
+ne pourrons plus faire moudre, travailler, sans le
+payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer un
+lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant,
+pour le calmer; mais mon oncle était parti.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça,
+lui et toute sa clique; il faut payer deux cents francs
+de taille pour être électeur; ça fait que des vieilles
+bêtes, comme chez nous ce grand <i>Champalimaou</i> de
+Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents
+francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le
+droit de payer; de payer pour travailler, de payer
+pour respirer, de payer pour chasser!</p>
+
+<p>Mais ça ne peut pas durer longtemps comme
+ça!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça
+durera plus que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques
+années tu verras ça. Vous autres, dans les bureaux,
+vous ne savez pas ce qui se passe. Les maires
+ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire plaisir
+au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont
+bien sots, mais ils commencent à s'embêter d'être
+écrasés sous la charge et rondinés comme des ânes
+qu'on mène au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit
+M. Masfrangeas; mais avec tout cela le levraut va se
+refroidir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; tu vas voir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son
+couteau avec le mien, c'est le moment de descendre
+à la cave. A droite, dans le coin, tu prendras dans la
+grande caisse où il y a de la paille, trois bouteilles de
+ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait donné
+à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.</p>
+
+<p>&mdash;Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en
+veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant
+le levraut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce
+que c'est que ça à nous trois, car je ne compte pas
+ma belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train
+de dire ses deux mots au rable du levraut. Mon oncle
+déboucha doucement une des bouteilles et remplit
+les verres, puis, prenant le sien, il le leva: Nous
+allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas!
+Et les verres se choquèrent, et chacun vida
+le sien rubis sur l'ongle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse,
+passablement de corps... Cela vaut mieux que tous
+les bordeaux du commerce.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac,
+acheva mon oncle. Allons, mon vieux, un
+autre petit morceau de cette cuisse, tiens...</p>
+
+<p>M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était
+pas trop sérieux.</p>
+
+<p>Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix
+vierge, pressée au Frau, avec force chapons à l'ail,
+termina le repas.</p>
+
+<p>Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages
+de Cubjac, des noix, des pommes, puis une
+tourte aux confitures et un gâteau d'amandes. Ces
+pâtisseries campagnardes faites par elle étaient réussies
+à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles
+santés à proposer. Après M. Masfrangeas, ce fut sa
+dame; puis l'aînée des demoiselles Masfrangeas, puis
+la seconde, la troisième...</p>
+
+<p>Mais leur père se récriait en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, allons! allons!</p>
+
+<p>&mdash;Dans une famille il ne faut pas de préférence,
+disait mon oncle: la plus jeune n'est pas bâtarde,
+que diable!</p>
+
+<p>Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant
+qu'il ne boirait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant
+un morceau de la tourte bien coupé en coin.</p>
+
+<p>Puis quand la tourte fut avalée:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a
+tué le levraut? dit mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en
+posant la main sur son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy,
+qui est allée, à demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour
+ramasser les oronges! Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce
+n'est pas trois ou quatre bouteilles qui te font peur.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, du gâteau d'amandes.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment:&mdash;L'ingratitude, dit mon
+oncle, est un grand défaut. Tu ne refuseras pas au
+moins, mon ami, de boire à la santé de ma belle-s&oelig;ur,
+qui nous a fait si bien souper?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! pour ça non, et ce sera de bon c&oelig;ur, dit
+M. Masfrangeas en tendant son gobelet.</p>
+
+<p>Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là,
+comme il serait heureux!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme comme il n'y en a guère, dit
+M. Masfrangeas, d'une voix devenue profonde tout
+d'un coup: bon comme le bon pain, franc comme
+l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à
+se sacrifier pour les autres...</p>
+
+<p>Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de
+son défunt ami.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées,
+tapotait de petits coups sur la table avec son
+couteau, et ma mère et moi nous essuyions nos larmes
+qui coulaient doucement.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence après cette pieuse
+ressouvenance; puis ma mère dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant
+dessous, va chercher des cigares; Frangeas en
+fumera bien un ou deux.</p>
+
+<p>Le café était servi lorsque je revins. Je posai les
+cigares devant M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant
+mon oncle avait tiré de sa poche sa pipe que
+je trouvais si jolie, et qui était tout simplement une
+pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant,
+et un couvercle retenu par une petite chaîne; et il la
+bourrait. J'apportai une braise pour allumer cigare et
+pipe, et puis chacun remua pour faire fondre le sucre.
+Après avoir vidé leur tasse à moitié, mon oncle
+et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de
+bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent
+à parler de Delcouderc qui allait passer aux assises
+dans quelques jours, et ils tombèrent d'accord qu'il
+serait condamné à mort. Pour les autres, ses
+complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait
+trop.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Là-dessus, mon oncle me dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous,
+Sicaire; un enfant de seize ans!</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un
+homme bientôt, vous êtes-vous décidée; que comptez-vous
+en faire, d'Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais
+il n'a d'idée pour aucun état.</p>
+
+<p>Et c'était bien la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut
+entrer à la Préfecture, dans les bureaux, je m'en
+charge. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien assez, dit ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je,
+pour ne pas paraître ingrat devant tant d'intérêt.
+D'ailleurs, j'avais tant entendu vanter cette administration,
+que ça me flattait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Il va aller quelques jours au Frau avec son
+oncle, reprit ma mère; alors, au retour, vous pourriez
+le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la
+carrière de bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui
+était prote à l'imprimerie Lavertujon, il m'eût fait
+apprendre son métier; mais ma mère se figurait, la
+pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé.
+Tout ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas,
+de préfets, de députés, ne lui en avait pas donné une
+petite idée.</p>
+
+<p>Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement
+leur <i>gloria</i>, et je les admirais naïvement pendant
+ce temps. M. Masfrangeas était le bon vrai
+portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un
+grand faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux
+châtains ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait
+les traits un peu forts, mais toute sa figure pétillait
+d'esprit et respirait le bon sens pratique de notre
+race.</p>
+
+<p>Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son
+ami: il avait les traits réguliers, le nez droit et les
+yeux gris-bleu. Tandis que M. Masfrangeas était
+entièrement rasé, manque deux petits favoris qui ne
+dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des
+chasseurs d'Afrique une barbe noire et frisée qui
+allait bien à sa figure hâlée. Sur son front carré ses
+cheveux coupés ras faisaient des pointes régulières.
+Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me tardait qu'ils
+eussent fini, pour aller voir les baraques de la foire.</p>
+
+<p>Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai
+faites; vous allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette
+double raison.</p>
+
+<p>Et nous prîmes une prune.</p>
+
+<p>Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant
+le bras vers le cabinet me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Porte cette petite roquille, Hélie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore?
+dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille,
+c'est de l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an
+onze.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante
+et un ans. Après ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal?
+ajouta-t-il en goguenardant.</p>
+
+<p>&mdash;Les bonnes choses ne font jamais mal, dit
+M. Masfrangeas en tendant sa tasse après l'avoir
+bien rincée.</p>
+
+<p>Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement,
+et M. Masfrangeas exprima ainsi sa façon de
+penser:</p>
+
+<p>&mdash;On devrait se mettre à genoux pour boire
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, il n'en reste plus que deux
+ou trois pintes, ce sera pour quand Hélie se mariera.</p>
+
+<p>Je me mis à rire, et ma mère dit:&mdash;Alors elle
+a encore le temps de vieillir, ça ne sera pas demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il
+pense plutôt à aller voir les baraques; nous allons y
+aller, tu vas voir, mon fils.</p>
+
+<p>Nous nous levâmes. Après tous les remerciements
+et les compliments coutumiers, M. Masfrangeas
+embrassa ma mère:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce
+garçon reviendra du Frau, vous me l'enverrez; d'ici
+là, j'aurai arrangé tout cela.</p>
+
+<p>En sortant, nous prîmes par la place de la mairie,
+parce que mon oncle voulait aller voir de sa jument,
+et au bout de la rue Saint-Silain, nous voilà descendant
+la rue Taillefer. Je les regardais aller devant
+tous deux. M. Masfrangeas avait une grande lévite
+bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même
+couleur à longs poils. Avec ça une cravate haute, et
+un gilet à fleurs, sur lequel battaient les breloques
+de sa montre. Il représentait bien ainsi le petit bourgeois
+cossu de l'époque.</p>
+
+<p>Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap
+blanc en entier; veste dite: sans-culotte, gilet boutonné
+carrément, avec deux rangées de boutons de
+cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela était blanc,
+et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était
+un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte
+ronde, comme on n'en fait plus guère; les meuniers
+d'à présent suivent la mode. La seule chose qui ne
+fût pas blanche dans l'habillement de mon oncle,
+c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement,
+et sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa
+chemise en bonne toile de ménage.</p>
+
+<p>Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou
+sept bouteilles, puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie,
+et ils s'en allaient tranquilles, la tête froide et
+les jambes solides; ils étaient contents, comme nous
+disons, et voilà tout.</p>
+
+<p>Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du <i>Chêne
+Vert</i> flambait, et par toutes les fenêtres on voyait
+les servantes aller et venir en portant des piles d'assiettes.</p>
+
+<p>&mdash;Romieu a fait bigrement des bons dîners là,
+avec M. Sauveroche et d'autres bons vivants, dit
+M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne auberge,
+ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de
+la Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.</p>
+
+<p>Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé,
+jusque derrière la tour Mataguerre et nous entrâmes
+dans l'écurie où était la jument. La Grise, nous entendant,
+tourna la tête et rossignola tout bellement
+en reconnaissant son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher
+et il la mena boire au bac dans la cour. Après il
+appela le garçon, se fit donner quatre litres de civade,
+les cribla bien, ôtant les petites pierres, et les donna
+à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était
+retiré dans un coin, et on entendait sur la litière
+comme un bruissement qui n'en finissait pas.</p>
+
+<p>La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes
+vers le Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée
+au-dessus du niveau des routes qui la bordent, et
+entourée de banquettes de pierre avec de beaux
+arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort,
+selon moi.</p>
+
+<p>Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les
+lampions fumaient avec une sale odeur de graillon,
+car on ne voyait pas alors des baraques éclairées au
+gaz, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez
+propre pour l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard
+rouge avec des tresses blondes qui lui plaquaient sur
+les joues, soufflait à en crever dans un trombone à
+coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné s'essoufflait
+dans un cornet à piston. De l'autre côté de
+l'entrée, un gamin faisait des roulements superbes sur
+le tambour et un paillasse tapait à tour de bras sur
+sa grosse caisse, avec accompagnement de cymbales.</p>
+
+<p>Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait
+les bras nus, les épaules décolletées, une belle fille
+en maillot rose et en jupe de gaze très écourtée que
+chaque coup de reins, lorsqu'elle se retournait, raccourcissait
+encore. Je ne sais pas ce qui décida M. Masfrangeas,
+mais la musique finie, il dit: Entrons là, et
+nous entrâmes, aux premières places, qu'il paya en
+faisant changer cent sous.</p>
+
+<p>Après avoir vu des tours de force, d'adresse,
+d'équilibre, des farces comiques, la jeune fille aux
+jupes courtes dansa sur la corde avec beaucoup de
+joliesse, ce qui intéressa grandement M. Masfrangeas
+et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse pourquoi
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Après cette représentation, nous allâmes voir un
+éléphant savant qui faisait aussi des tours d'équilibre,
+et soupait ensuite en public, servi par un
+singe habillé comme un petit pastronnet.</p>
+
+<p>Au sortir de là nous nous promenâmes un peu
+dans la place, et en passant nous vîmes une baraque
+où on montrait des oiseaux savants. Dans une autre,
+des ours se battaient avec des chiens. Tous les
+bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient
+amené leurs dogues et leurs boule-dogues pour les
+éprouver et faire des paris. Les abois enragés des
+chiens et les grognements féroces des ours faisaient
+un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le
+bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait
+les poulets tout vivants, et dont la baraque était en
+face.</p>
+
+<p>Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons
+pas voir sur la porte de l'hôtel Védrenne, le curé
+Pinot, de chez nous, qui fumait tranquillement sa
+pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon
+oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma
+bêtise.</p>
+
+<p>&mdash;Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle,
+en bourrant sa pipe.</p>
+
+<p>Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé,
+où on jouait <i>La Grâce de Dieu</i>, M. Masfrangeas
+proposa de prendre un verre de punch, et nous
+entrâmes au café Rose Beauvais.</p>
+
+<p>Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors,
+et il chantait une de ses chansons patoises, qu'il coupait
+de brocards à l'adresse des assistants.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois
+couplets patois qui se peuvent tourner ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est monsieur Masfrangeas,<br /></span>
+<span class="i0">De la Préfecture,<br /></span>
+<span class="i0">Qui s'est certes fait friser<br /></span>
+<span class="i0">Chez Jean La Verdure!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête
+broussailleuse de M. Masfrangeas, et en pensant à
+La Verdure, qui était un petit perruquier du côté du
+Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce que
+c'était qu'un fer à friser.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.</p>
+
+<p>Et Fayolle continua:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il aime le bouteillon,<br /></span>
+<span class="i0">C'est un franc Périgord,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsqu'il voit un cotillon,<br /></span>
+<span class="i0">Il y court tout d'abord!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les battements de mains et les éclats de rire
+recommencèrent, et M. Masfrangeas riait plus fort
+que les autres. Le silence un peu fait, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, Fayolle!</p>
+
+<p>Et mon Fayolle reprit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vif comme il n'y a personne,<br /></span>
+<span class="i0">Bon homme tout de même,<br /></span>
+<span class="i0">Pour arranger quelqu'un<br /></span>
+<span class="i0">Il ne tire pas en arrière!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit
+longtemps et quelques-uns qui connaissaient
+M. Masfrangeas vinrent lui toucher de main;
+et lui riait de bon c&oelig;ur avec tout le monde. Aujourd'hui,
+ça ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture
+ne s'y prêteraient pas. Je ne veux pas dire pour
+ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est plus le genre. En
+ce temps on était plus proche de la Révolution; la
+bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne
+s'était pas encore élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas
+n'oubliait pas que son père était un simple
+ouvrier tanneur d'Excideuil.</p>
+
+<p>Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier,
+histoire de prendre l'air. Il y avait foule sur
+les boulevards, et en redescendant, étant en face du
+palais de justice fini depuis cinq ou six ans, M. Masfrangeas
+proposa d'entrer sur le Bassin, où il y avait
+beaucoup de marchands et de baraques.</p>
+
+<p>Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la
+Saint-Mémoire en perles de couleur variées, et puis
+nous voici allant, vaguant de çà de là dans la foule,
+comme des badauds, regardant les marchands et les
+baraques.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la
+loge d'une géante. Une géante de quinze ans, appelée
+Caroline, disait un grand tableau où était tiré son
+portrait en grande toilette de soirée, avec force
+chaînes, carcans et le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voir cela, dit mon futur chef.</p>
+
+<p>Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu,
+quelque brocard que je n'entendis pas: je n'ouïs que
+la réplique faite en patois:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que tu craches dessus!</p>
+
+<p>J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi
+mon oncle ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris
+et je puis bien dire que M. Masfrangeas se trompait
+grandement.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les
+femmes que mon oncle.</p>
+
+<p>Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui
+rendre la monnaie de sa pièce, en le badinant sur
+les bagues qu'il venait d'acheter, parce que c'est de
+coutume chez nous que ceux qui vont à la Saint-Mémoire
+apportent une bague pour leur bonne amie.</p>
+
+<p>A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là,
+comme toujours, les deux amis employaient souvent
+notre langage paysan. C'était une coutume générale
+alors, même dans la bonne bourgeoisie, de
+parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même
+des phrases dans les parlements faits en français.
+De là, ces locutions patoises, ces tournures de phrases
+translatées de périgordin en français dont nous avons
+l'accoutumance. J'en devrais parler au passé, car, si
+autrefois, chacun tenait à gloire de parler familièrement
+notre vieux patois, combien de Périgordins
+l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu
+avec les bonnes coiffes à barbes, de nos grand'mères,
+avec nos vieilles m&oelig;urs simples et fortes, notre amour
+des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique,
+qui avaient fait cette race robuste et vaillante,
+dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types
+remarquables. Aujourd'hui, on voit des Périgordins
+qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois!</p>
+
+<p>Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes
+comme moi qui regrettent ces choses.</p>
+
+<p>Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi
+j'emploie, en écrivant en français, des expressions qui
+ne sont pas françaises, et pourquoi je donne à des
+mots français leur signifiance patoise. Les anciens
+me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont
+pas tout à fait oublié les coutumes du pays; les
+autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis
+pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je
+ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car
+tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais
+mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je
+voyais passer, allant en promenade, les collégiens
+d'alors, avec leur habit bleu de roi à boutons dorés,
+et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet
+habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que
+j'enviais; mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire.
+Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu
+l'apprendre. J'avais trouvé une vieille histoire romaine,
+et j'aurais aimé lire dans leur langue, les
+historiens de cette Rome antique que je trouvais si
+grande.</p>
+
+<p>Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là,
+mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds
+manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible
+d'écrire autrement que j'ai parlé depuis quarante
+ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
+donc si je patoise en français, et si je francise en
+patois.</p>
+
+<p>Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre
+affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-là,
+des F et des B, il ne faut pas s'en étonner. Nous
+autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:
+bougre, assez facilement, de manière que si on n'en
+avait pas rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant
+de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces
+paroles tous les jours, sans s'en fâcher, et que ça
+entre dans l'entendement par les yeux ou par les
+oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et
+puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons
+de ces mots-là, mais tout bonnement pour orner un
+peu notre langage et lui donner du nerf.</p>
+
+<p>Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité,
+elle n'avait pas tant de chaînes et de colliers et de
+dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant,
+l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une de
+ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux
+allures de grenadier, aux traits homasses, avec des
+moustaches. Non, c'était comme le disait le tableau
+une fille de quinze ans à peu près, de six pieds de
+haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un
+sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses
+formes très accusées.</p>
+
+<p>Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne
+sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait
+que j'aurais eu du plaisir à me coucher à ses pieds, à
+la regarder toujours, à dormir près d'elle comme un
+enfant près de sa mère.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques
+questions au jeune phénomène, qui répondait très
+bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir
+que j'avais de la voir. Elle montra de très près ses
+bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient
+là; puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous
+du genou, elle offrit un mollet magnifique à
+leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de
+postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
+s'en assura assez longtemps, et quelques autres
+après lui; mais lorsque poussé, je ne sais par quel
+sentiment, je voulus vérifier à mon tour, elle laissa
+retomber sa robe, et me dit en se riant: vous êtes
+trop jeune mon petit ami!</p>
+
+<p>J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais
+bu un peu plus que de coutume, et je répartis:</p>
+
+<p>&mdash;Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus
+que vous!</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, y compris la géante,
+et nous sortîmes là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si
+nous prenions un petit bol de vin à la française!</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes
+à nous promener dans la foule.</p>
+
+<p>Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs.
+Ah, il n'y avait pas de luxe dans cet établissement;
+six ou huit grandes barres soutenaient une toile
+toute rapetassée. Sur le devant, des planches sur des
+barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq
+lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient
+fort. Ils étaient là, en maillot, les bras croisés pour
+mieux montrer leurs muscles, et, bien campées sur
+des cous énormes, leurs têtes au front bas, avaient
+une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien
+plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de
+calicot faisait savoir au public que l'arène était dirigée
+par le célèbre Jeanty, dit <i>Le Rempart du Périgord</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le <i>Canau</i>!</p>
+
+<p>En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers
+la foule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui parle du <i>Canau</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.</p>
+
+<p>L'hercule se pencha encore, cherchant son homme
+de ses gros yeux myopes qui lui sortaient de la tête.
+Sur son front ridé, ses cheveux roux se tortillaient en
+mèches courtes qui, avec sa grosse tête et ses yeux,
+lui donnaient la ressemblance d'un b&oelig;uf, d'un bon
+gros animal pas méchant.</p>
+
+<p>Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.</p>
+
+<p>Puis après:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dernière séance, il est dix heures et
+demie, entre avec ta société, et dans une demi-heure
+nous pourrons parler un peu.</p>
+
+<p>Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais
+toute sa société, M. Masfrangeas avait disparu.</p>
+
+<p>En regardant bien, nous le vîmes devant un musée
+de figures de cire, mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas
+et ses trois demoiselles le tenaient et
+n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.</p>
+
+<p>Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer
+toute sa famille au musée, ayant eu l'imprudence
+de le promettre, et il nous quitta en pestant, après
+nous avoir secoué la main.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés
+du <i>Canau</i>. En passant devant le bureau représenté
+par une petite femme sèche qui n'avait pas
+l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
+et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.</p>
+
+<p>Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée
+d'une corde tendue sur des piquets, deux des lutteurs
+de la troupe: ils se donnèrent la main et s'empoignèrent.
+La lutte dura quelques minutes, et l'un d'eux
+fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui
+tendit la main pour se relever.</p>
+
+<p>Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à
+peu près la même chose. Tout ça ne m'amusait
+guère, car il me semblait que ces gens-là n'y allaient
+pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient plus
+occupés de faire des effets de muscles, que de lutter
+pour la victoire qui paraissait arrangée d'avance.</p>
+
+<p>Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre
+dans la baraque avec deux autres individus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.</p>
+
+<p>C'est que la réputation de Poncet était grande.
+Ses tours de force étaient connus de tous. Il chargeait
+une barrique de vin sur une charrette, comme
+un autre un panier de vendange. On racontait aussi
+qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours,
+et se sentant un peu pressé, il avait cassé les reins à
+la bête en la serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de
+la baraque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le <i>Canau</i>, tu sais bien, le <i>Canau</i> de Saint-Médard,
+qui est le patron; ménage-le, ça lui ferait
+du tort.</p>
+
+<p>Ha foutre! c'est lui qui est le <i>Rempart du Périgord</i>,
+dit Poncet; eh bien! n'aie crainte, je ne lui
+veux pas de mal, le pauvre chien, je ne veux pas
+l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,
+je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de
+me tomber, et je les foutrai tous sur le cul!</p>
+
+<p>Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à
+regarder avec les autres.</p>
+
+<p>En ce moment, le <i>Rempart du Périgord</i> était sur
+l'estrade, et invitait les amateurs qui pouvaient se
+trouver parmi le public à entrer, car il y avait déjà
+deux caleçons de demandés. Lorsqu'il revint, mon
+oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de
+ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Le <i>Canau</i> revint aussitôt vers le public et dit:
+Messieurs, on m'apprend à l'instant que le fameux
+Poncet est dans mon établissement, et qu'il veut
+lutter avec tout le personnel de l'arène. Cet amateur
+distingué est trop connu à Périgueux, pour que je
+rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de
+tomber sur une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs,
+entrez, nous allons commencer.</p>
+
+<p>Cette annonce fit encore entrer une trentaine de
+personnes, curieuses de voir lutter Poncet.</p>
+
+<p>Le premier amateur qui sortit du recoin où on
+se déshabillait derrière une toile, était un garçon
+boulanger, tout jeune, sans un poil de barbe, mais
+bien bâti: ses bras développés par la maie étaient
+énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles
+en proportion.</p>
+
+<p>Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte,
+il se défendit bien, donna du fil à retordre à son
+homme et se fit applaudir à plusieurs reprises. Il fut
+enfin couché sur le dos par un coup d'habileté plutôt
+que de force, comme on s'accorda à le dire.</p>
+
+<p>Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du
+premier; aussi ne pesa-t-il guère aux mains de son
+partenaire, l'<i>Invincible Auvergnat</i>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il
+arriva, enfin, trapu, carré, poilu comme un loup,
+en balançant ses bras noueux et longs, ces bras terribles
+qui avaient broyé la charpente de l'ours, il y
+eut de grands claquements de mains.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans
+l'arène, il paraît que vous voulez me tomber: Je
+vous attends, venez comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux
+s'avança au milieu de l'arène. Celui-là avait nom: <i>Le
+Fort de la Halle</i>; c'était un Parisien, ancien porteur
+à la Halle aux farines, bien fait, et connaissant toutes
+les ruses du métier.</p>
+
+<p>Il donna en coyonnant la main à Poncet:</p>
+
+<p>&mdash;Entre meunier et porteur de farine, on ne se
+fait pas de mal, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que non, dit Poncet.</p>
+
+<p>Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs
+vantardises, était de commencer par fatiguer le meunier,
+en lui dépêchant d'abord les moins forts, et de
+réserver le plus dangereux, le <i>Colosse du Nord</i>, qui,
+venant le dernier, le tomberait bien sûr.</p>
+
+<p>C'est pour cela que l'habile Parisien commençait,
+mais il n'eut guère le temps de montrer son escrime;
+en moins de trois minutes, il était enlevé et posé à
+terre comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se
+relevant.</p>
+
+<p>L'<i>Invincible Auvergnat</i> lui succéda, et ne pesa pas
+davantage dans les mains du meunier.</p>
+
+<p>Celui qui vint après, avait nom: <i>Le Tombeau-des-Forts</i>,
+et sa personne était bien répondante à son
+nom. Il avait le regard en dessous et méchant, comme
+un taureau qui va donner un coup de corne, et de
+fait il passait pour traître.</p>
+
+<p>Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante
+bête, mais il ne s'en étonna pas.</p>
+
+<p>Ce <i>Tombeau-des-Forts</i> avait, à ce qu'on disait, des
+moyens secrets et des coups de reins auxquels on ne
+pouvait résister. Cependant le meunier résista, et au
+bout de dix minutes il fut clair que le lutteur ne
+pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes,
+toutes ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier
+restait là planté en terre comme un chêne, et ses
+bras serrant toujours davantage. Enragé, écumant, le
+<i>Tombeau-des-Forts</i> essaya de passer la jambe, ce qui
+fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant
+repris son aplomb, lui donna, de colère, une serrée
+terrible qui lui fit faire couic, et l'envoya à trois
+pas, les quatre fers en l'air, comme un chien dont on
+se débarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les
+mains battirent ferme en l'honneur de Poncet.</p>
+
+<p>Le <i>Tombeau-des-Forts</i> se retira en s'époussetant,
+l'oreille basse et le regard mauvais.</p>
+
+<p>C'était au tour du <i>Colosse du Nord</i>, il s'avança
+pesamment au milieu de l'arène.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions
+remettre la partie à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le
+temps de souffler un peu seulement.</p>
+
+<p>Ce <i>Colosse du Nord</i>, n'avait pas volé son nom.
+C'était un homme de cinq pieds neuf pouces, avec
+des membres à proportion. Ses cuisses étaient
+grosses comme le corps, et ses bras gros comme les
+cuisses d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à
+porter un b&oelig;uf et des poings à l'assommer. Par
+exemple; il y avait de la graisse dans ce grand corps,
+et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,
+il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde
+était pour ainsi dire sûr de Poncet. Mais le <i>Colosse
+du Nord</i>, avec cette taille et ces membres de géant,
+imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour
+lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Une pistole contre un écu pour Poncet!</p>
+
+<p>&mdash;Tenu! tenu! firent plusieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça
+va.</p>
+
+<p>Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.</p>
+
+<p>Puis les deux hommes se crochèrent.</p>
+
+<p>Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun
+cherchant à deviner le côté faible de son adversaire.
+Puis ils s'engagèrent sérieusement, et sur leurs jarrets
+et leurs bras, les tendons se dessinaient en
+saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier, et
+s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de
+prise; mais cette position qui l'éloignait de son
+homme le gênait pour l'attaque. Il réussit pourtant
+à le faire branler un peu sur ses jambes, mais tous
+ses efforts commençaient à le faire souffler. Alors
+Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se
+sentant serré de près, l'hercule voulut se servir de sa
+masse, pesa sur le meunier et le poussait, afin de
+saisir, dans un mouvement de recul, l'instant de l'enlever.
+Mais Poncet porta un jarret en arrière, et ne
+bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux
+hommes qui luttaient, butés l'un contre l'autre comme
+deux taureaux entêtés. Leur front luisant sous la
+flamme rouge des lampions, leurs nasières ouvertes
+à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur
+bouche serrée, marquaient que cette fois c'était pour
+de bon. Tous leurs membres accusaient leurs efforts;
+leurs tendons sortaient de la chair, comme des cordes,
+et les veines de leur cou se gonflaient comme prêtes
+à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
+serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir
+étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces
+bras noueux durs comme des câbles, se laissa étreindre
+davantage, et tous ses efforts pour reprendre un
+peu de liberté furent inutiles.</p>
+
+<p>Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre
+haleine, il le porta à gauche, à droite comme un
+arbre que le vent va déraciner, augmentant à mesure
+ce balancement, et finalement par un effort vigoureux,
+l'enleva et le coucha à terre.</p>
+
+<p>Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo!
+vive Poncet! point n'est besoin de le dire. Tous les
+gens qui étaient là, braillaient, grisés par la victoire
+du Périgordin. Lui, cependant, le maître de
+tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait
+haleine. Mon oncle ayant empoché ses quatre écus,
+lui criait d'aller se vêtir.</p>
+
+<p>Poncet leva la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous;
+mais à cette heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne
+reste plus que le patron, qui est mon ancien camarade
+Jeanty, et je vous dirai bonnement que quand
+nous étions encore des droles, et que nous luttions
+pour nous exercer sur la promenade où on fait
+des cordes, là-bas à Excideuil, il me couchait toujours.
+De longtemps donc il est mon maître, il n'est
+besoin de le montrer, je le reconnais.</p>
+
+<p>Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à
+rire, et le <i>Canau</i> vint secouer la main de Poncet,
+pour lui marquer qu'il le comprenait bien, après quoi
+le meunier alla s'habiller derrière le rideau, dans le
+coin.</p>
+
+<p>Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en
+allant, il y en avait qui disaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dommage que M. Savy ne se soit
+pas trouvé là.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un
+paletot sur son maillot, et Poncet étant prêt, mon
+oncle dit: Il y a douze francs à manger, nous allons
+faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un
+petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise
+de Jeanty arrêta son homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs,
+ne le faites pas boire, il ne pourrait pas travailler
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin
+chaud avec des anciens camarades, ça ne peut pas
+lui faire de mal.</p>
+
+<p>Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au
+bout d'un moment, dans une bassine à faire les confitures,
+faute d'un bol assez grand. Et la quantité ne
+faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait commandé
+tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin
+vieux.</p>
+
+<p>Tandis que nous buvions en trinquant à chaque
+verrée, j'appris plusieurs choses, entre autres que le
+<i>Canau</i> avait été ainsi baptisé, parce qu'un jour dans
+la classe, le régent lui ayant demandé comment on
+appelait un cours d'eau artificiel, il avait répondu:
+Un <i>Canau</i>! ce qui avait fait esclaffer tous les autres,
+et lui avait valu une bonne gifle.</p>
+
+<p>Puis il raconta sa vie, le pauvre <i>Canau</i>. A cause
+de ses mauvais yeux, il n'avait pu apprendre de
+métier. Faut y voir, pas vrai, pour taper sur une enclume,
+pour équarrir une pièce de bois, ou monter
+sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne
+pouvant, il s'en était allé à Bordeaux, travailler sur
+le port où il gagnait sa vie au jour la journée. Puis
+un soir à une foire de mars, il était entré sur les Quinconces
+dans une baraque de lutteurs et s'était essayé,
+et ma foi il s'était laissé embaucher.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la
+France ou guère ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle
+d'un café où il allait, à Beaucaire, pendant les
+foires, s'était amourachée de lui et l'avait suivi.
+Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses
+petits bijoux, et ils avaient acheté une voiture et
+monté une baraque. Ah, c'était une crâne femme, qui
+faisait marcher tout son monde d'hercules à la baguette;
+et c'était elle qui tenait la bourse, et ils avaient
+cent pistoles de placées chez un notaire, dans son
+pays là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait
+pas fallu, il y a six mois, retirer cent écus pour
+acheter un autre cheval, le leur étant crevé à Orléans.
+Mais tout de même, cette vie ne lui allait pas
+trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume,
+ou quelque chose comme ça, à Excideuil, ou par là,
+tranquille avec sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es marié? dit Poncet.</p>
+
+<p>&mdash;Derrière la mairie!...</p>
+
+<p>Et ils se mirent à rire tous.</p>
+
+<p>Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais
+à dormir sur la table, et je n'en entendis pas
+plus long.</p>
+
+<p>Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés
+devant nous, deux agents de la police de la ville qui
+disaient bien tranquillement: Allons, Messieurs, il
+est minuit passé, il faut s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant d'avoir trinqué ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! té! c'est vous Poncet.</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions
+un peu. Bourgeois, deux verres!</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux
+sergents de ville. Il y en avait un grand maigre,
+avec de fortes moustaches, qui poussait de grosses
+bouffées d'un gros cigare de contrebande, et s'appuyait
+sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la
+sienne de canne pendue par un cordon à un bouton
+de sa capote, et il bourrait sa pipe; c'était un bon
+gros vivant qui riait toujours. Ils étaient rouges tous
+les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de
+cafés et d'auberges pour faire fermer. A l'offre de
+trinquer, le gros répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sur le pouce alors, le commissaire ne badine
+pas aujourd'hui; il est en permanence à son bureau,
+et il faut que nous allions au rapport après notre
+tournée.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher
+les gens de se rafraîchir, que diable!</p>
+
+<p>Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer
+d'un autre verre, et enfin nous sortîmes avec
+les agents.</p>
+
+<p>Après que tout le monde se fut bien secoué la
+main, mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher;
+il est bien temps. Demain, en nous levant
+nous irons voir si je peux m'arranger pour cette
+mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre.
+Après ça, il me faut acheter une bastine, une bride
+et une casquette. Nous rentrerons déjeuner ensuite
+et vers les deux heures nous partirons pour chez
+nous.</p>
+
+<p>Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement,
+et nous montâmes l'escalier sans bruit: Il faut
+prendre garde de réveiller ta mère.</p>
+
+<p>Après nous être vitement déshabillés, nous nous
+couchâmes dans le même lit, car nous n'en avions que
+deux à la maison. Je songeai un peu à la jeune
+géante, et je m'endormis.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il fallut voir les écuries des
+marchands, et enfin, vers les dix heures, nous voici
+derrière la mule en question. Ce qu'il fallut de
+temps pour faire le marché, et de jurements, et de
+sacrements du maquignon, de coups dans les mains
+à tour de bras, histoire de se mettre en train, ce
+serait trop long à dire. Enfin, un accordeur vint là,
+qui fit couper la différence, mais ce ne fut pas sans
+peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une
+main de mon oncle et voulut prendre celle du maquignon
+pour les rejoindre, mais l'autre cachait la sienne
+sous sa blouse, derrière son dos. Oh! il ne taperait
+pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
+qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en
+coûtait trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une
+bête comme ça! douce comme un agneau! et il allongeait
+un petit coup de manche de fouet sur la croupe
+de la bête qui tressautait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre
+main!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ferai pas! le diable m'écrase!</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la! je vous dis! allons foutre!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Je ne peux pas, là!</p>
+
+<p>Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler
+une médecine.</p>
+
+<p>Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de
+force pour la mettre dans celle de mon oncle: maintenant
+il fallait le faire taper.</p>
+
+<p>&mdash;Tapez là! tapez là, je vous dis!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me saignez! criait le maquignon.</p>
+
+<p>Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse.
+On aurait juré à le voir qu'il était contraint et forcé.</p>
+
+<p>Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à
+voir faire le marché, lui criaient: Tapez! tapez! La
+Jeunesse! Allons, tapez! moitié de son gré, moitié
+par force à ce qu'on aurait dit, il tapa: tout doucement
+d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
+l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il
+conclut seul le marché par deux ou trois fortes tapes
+dans la main de mon oncle en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai
+banqueroute, c'est sûr.</p>
+
+<p>Après le marché, il fallut aller boire le vinage au
+<i>Coq Hardi</i>, avec l'accordeur. Tout en buvant, mon
+oncle aligna sur la table trente-cinq pistoles en écus
+de cent sous qu'il tira d'une ceinture en cuir. Alors
+le maquignon demanda encore quarante sous pour le
+licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais
+mon oncle se mit à rire, et se leva après avoir trinqué
+encore un coup.</p>
+
+<p>La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument.
+Les deux bêtes furent bien soignées et après il fallut
+aller déjeuner.</p>
+
+<p>En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta
+chez Coustou pour une casquette.</p>
+
+<p>M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui
+était canonnier dans la garde nationale. Je ne sais pas
+si ça venait du canon, mais il était sourd comme un
+pot. Comme les gens sont sans pitié pour les infirmités
+des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant
+près de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne
+s'était pas aperçu que le coup était parti, et avait
+demandé au porte-lance:</p>
+
+<p>&mdash;Ça a craqué, petit?</p>
+
+<p>Mon oncle lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une casquette!</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bien!</p>
+
+<p>Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.</p>
+
+<p>&mdash;Non! une casquette! une casquette de meunier!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diantre!</p>
+
+<p>Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt
+guidé par le doigt de mon oncle, qui lui montrait les
+objets à travers les vitrines, mit sur le comptoir
+des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
+semblable de forme à celle de Louis XI, dans les
+petites histoires de France des écoles de ce temps-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles,
+quand on va à l'affût des canards.</p>
+
+<p>Après déjeuner, ma mère me remit mon petit
+paquet avec force recommandations. Puis l'ayant
+embrassée tous les deux, nous fûmes à l'écurie, où
+mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut
+après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher,
+et cela fait vitement, car les bastines ça va à
+toutes les bêtes, revenir prendre la jument. Enfin, la
+dépense d'écuriage étant payée, avec une bonne
+étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.
+L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et
+nous voilà partis.</p>
+
+<p>De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît
+peur à la jeune mule, mon oncle aima mieux passer
+par le quartier bas de la ville. Devant la Préfecture,
+il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à son
+bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt,
+je l'ai bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes
+de Poncet, que d'aller voir des assassins avec des
+figures de cire.</p>
+
+<p>En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un
+foulard jaune sur la tête, et des accroche-c&oelig;urs d'un
+noir luisant, nous cria de sa fenêtre comme une
+effrontée:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!</p>
+
+<p>&mdash;Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle
+sans se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon
+innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça
+à tous ceux qui passent.</p>
+
+<p>Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front;
+puis nous traversons la descente du Grefle qui va au
+Pont Vieux; nous attrapons la rue du Port-de-Graule,
+et nous voilà hors de la ville sous la terrasse de
+Tourny. Il reste à passer les tanneries de l'Arsault
+qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.</p>
+
+<p>Les montures bien soignées, marchent d'un bon
+pas, et le chemin se fait. Voici Trélissac et la maison
+de M. Magne, bien petite et simple à côté du château
+d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et
+Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa façade
+blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là,
+à la rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était
+la villa de Boulogne dont parlent nos anciens.</p>
+
+<p>Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi.
+Nos bêtes s'en allaient tranquillement; mon oncle
+devisait de choses et d'autres, et moi je l'écoutais
+comme un oracle. En passant le long du parc des Bories
+que ce vieux original de marquis de Saint-Astier
+vient de donner, avec le château et la terre, au petit-fils
+de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le
+pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour
+émoucher sa mule que les taons tracassaient. Le
+temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais,
+et un bon petit vent mouvait les blés dans la plaine
+comme les vagues d'un lac.</p>
+
+<p>Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres
+autour, voici une grande maison isolée. Les contrevents
+sont fermés et à moitié pourris. Les ardoises
+sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
+sales.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la maison du Diable! dis-je.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait
+été obligé d'abandonner cette maison, parce qu'il y
+revenait. Des fantômes, sur le coup de minuit, descendaient
+les escaliers avec des bruits de chaînes. Il
+y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé
+d'y habiter. Le dernier, c'était un capitaine en
+retraite qui n'avait peur de rien, comme un
+homme qui avait sauvé sa peau de la retraite de
+Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la
+première nuit, s'était enfermé tout seul dans la
+maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets
+sur une table à côté de son lit, et son sabre sous son
+traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai
+dit, il s'endormit tranquillement en attendant les
+revenants.</p>
+
+<p>A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait
+dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lève,
+boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier
+d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte
+de la chambre, pendant que le revenant descendait
+l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis
+qu'il est là, le vent lui éteint sa chandelle; il la pose
+à terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout
+noir. Ça descendait toujours, lentement, et le capitaine
+attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un
+coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme
+un mort dans son drap, qui était là. Il lâche son coup
+de pistolet, et tombe à coups de sabre sur le revenant.
+Après avoir bien bataillé il ne vit plus rien, il n'entendit
+plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
+matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans
+le mur et que la boiserie de l'escalier était hachée de
+coups de sabre.</p>
+
+<p>De cette affaire il en eut assez. Des hommes en
+chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire
+contre des fantômes sur lesquels les balles et la lame
+d'un sabre ne font rien?</p>
+
+<p>Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle
+qui n'y croyait pas et riait des revenants, ça n'était
+rien; mais quand c'était Gustou, notre garçon du
+moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver, avec des
+triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
+dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.</p>
+
+<p>A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et
+nous dépassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route,
+on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient
+leur: à Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux
+qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire,
+et qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient
+pour voir qui c'était.</p>
+
+<p>A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout
+noir sortit et dit à mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! tu as fait foire, Nogaret?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.</p>
+
+<p>&mdash;Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante
+pistoles, hé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes de guère.</p>
+
+<p>&mdash;Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la même chose, mon pauvre. Les
+gros bourgeois cherchent toujours quelque moyen de
+nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils n'ont pas encore
+inventé de nous faire payer pour chasser?</p>
+
+<p>&mdash;Tu coyonnes! ça n'est pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu
+sais Masfrangeas, d'Excideuil, qui est à la Préfecture,
+qui me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre;
+mais ces Jean-foutre ont tout dans leurs mains, l'argent,
+les juges, les gendarmes, les soldats; et nous
+autres nous n'avons que nos bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que
+j'ai ouï dire, j'ai dans l'idée que d'ici quelque temps
+il y aura un chambardement pas ordinaire, et ce ne
+sera pas trop tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le forgeron; tu n'as rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui
+donna un journal et deux ou trois petits papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main,
+après quoi nous continuâmes notre route.</p>
+
+<p>La petite mule marchait bien et dépassait la jument.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher
+un peu la Grise qui s'endort!</p>
+
+<p>D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur
+de la mule, puis je dis à mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle
+est rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on
+appelait sa mère la Grise, parce qu'elle l'était de
+vrai, nous avons donné le même nom à la fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, tout de même, fis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit
+homme comme le charron de Coulaures s'appeler
+Grand; ni un rousseau comme le tisserand du Taboury
+s'appeler Brun. On voit tous les jours des
+Gros qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds
+six pouces, et des Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance
+fait qu'on n'y prend garde.</p>
+
+<p>A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter
+un peu. Un ami de mon oncle, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i>,
+se planta sur la route, les jambes écartées, les
+mains dans les poches, comme s'il eût voulu nous barrer
+le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna
+autour de la mule.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie petite mule; et tu as payé ça?</p>
+
+<p>&mdash;Devine!</p>
+
+<p>&mdash;Dans les quarante pistoles, hé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons
+trinquer.</p>
+
+<p>Quand il eut versé dans les trois verres au bout de
+la table, l'aubergiste dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton neveu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est
+mon neveu, et depuis que mon pauvre frère est mort,
+il y a tantôt deux ans, c'est comme mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit
+l'autre. Cette gueuse de suette a tué bien des
+gens, mais je ne pense pas qu'elle en ait emporté un
+meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en
+vont les premiers. Allons, à ta santé, nous allons
+partir.</p>
+
+<p>Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.</p>
+
+<p>En sortant de Savignac, je questionnai mon
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc que vous vous appeliez tous
+deux Sicaire, mon père et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père,
+qui vint comme garçon au Frau, il y a une
+centaine d'années, était de Brantôme, et s'appelait
+Sicaire, comme de juste; car il faut que tu saches
+qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur
+de leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent
+tous Aubin; en Limousin, tous Léonard ou Martial;
+et du côté de Marseille, tous Marius, principalement
+les perruquiers. Il y a comme ça des pays où tous
+les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai
+ouï dire à mon grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac,
+que tous les députés du département de la
+Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,
+de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous
+autres, tu sais que c'est la coutume du pays, que
+les grands-pères soient parrains de leurs petits-enfants.
+Le père de mon arrière-grand-père donc,
+qui s'était marié avec la fille du meunier du Frau,
+nomma ses petits-enfants tous du nom de Sicaire.
+Lorsque son fils, qui s'appelait Hélie, en eut à son
+tour, il leur donna son nom. Et ça s'est toujours
+continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une
+nichée d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y
+reconnaître avec cette mode, mais on appelle communément
+l'aîné du nom de la famille. Ainsi, on appelait
+notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans: Nogaret;
+ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune,
+on m'avait fait un petit nom avec notre nom: on
+m'appelait Rétou.</p>
+
+<p>Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre
+gauche, et au bout d'un petit moment nous voici à
+Coulaures. De passer là, sans s'arrêter, il n'y fallait
+pas penser. D'ailleurs mon oncle avait besoin de
+tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était
+chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait
+auberge. Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons,
+pour boire un coup, en sorte qu'il y avait toujours
+dans le coin du feu une soupière qui se tenait
+au chaud.</p>
+
+<p>Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet
+de coton un peu jaune et ses sabots:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et
+faisait le poids pincée par pincée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!</p>
+
+<p>&mdash;La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce
+n'est pas un méchant garçon; d'ailleurs il ne tiendrait
+pas de son pauvre père.</p>
+
+<p>Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient
+sur mon défunt père, me faisaient bien content, et
+aujourd'hui encore, après bien des années, je n'y
+pense pas sans plaisir.</p>
+
+<p>Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur
+la table et nous convia à nous servir. L'oncle prit une
+pleine cuiller de soupe, histoire de réchauffer l'assiette
+et m'en donna autant. Après que nous eûmes fini, le
+père Puyadou, avec une grande pinte, nous remplit
+notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais
+l'autre versait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon
+chabrol il faut que la cuiller baigne: et puis vous
+n'êtes pas encore au Frau.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle.
+Et votre Jeantain n'est pas encore rentré?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il viendra demain matin sur le coup de
+onze heures ou midi. C'est lui qui ferme toutes les
+foires.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne
+devant chez Guillaumin; mais il y avait beaucoup de
+monde; je ne lui ai pas parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un
+quintal de sel, du sucre, de la chandelle; ça lui a pris
+du temps; et puis tu sais, Nogaret, il aime un peu à
+s'amuser, dit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou,
+les garçons ce n'est pas comme les filles; pourvu
+qu'ils reviennent avec leurs deux oreilles, c'est tout ce
+qu'il faut.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.</p>
+
+<p>En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la
+route pour suivre un chemin qui remontait dans la
+même direction que l'Isle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit
+mon oncle, nous n'arriverons guère avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le tabac qui en est cause, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais
+vois-tu, il faut toujours donner du débit à ceux qui
+nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez
+nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le
+sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin.
+Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne
+sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les
+gens de métier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure,
+menuisier. Tous ces gens-là vont chez Puyadou,
+n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose;
+il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.</p>
+
+<p>Ils vont aussi chez les marchands, et chez le
+notaire, et chez le curé, pour se marier, faire baptiser
+ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les
+marchands, le notaire et le curé fassent travailler ces
+gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits, de
+la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux
+et leurs b&oelig;ufs, sans quoi ils sont bonnement
+perdus.</p>
+
+<p>Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est
+que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient
+leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout
+ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser
+tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les pauvres
+diables de leurs terres crevaient de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la
+droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de là
+que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom.
+Il est un de ceux qui nous ont aidé à sortir de cette
+misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
+peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis
+dans les châteaux, enrichis par les biens nationaux, se
+sont mis du côté des nobles et sont aussi durs pour
+le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns
+qui sont restés avec nous, mais guère.</p>
+
+<p>Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse
+qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer
+tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui
+les font.</p>
+
+<p>Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme
+on a fait accroire aux gens que tous sont égaux, il
+n'y a pas moyen de rétablir les privilèges pour la
+bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la
+couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent
+de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs
+à leur donner, et voilà comment il n'y a plus de privilèges.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze,
+puis à Chaumont. Les chemins étaient mauvais comme
+partout; je conviens que c'était ennuyeux, mais on
+en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge, nous
+prenons un petit chemin qui va au Frau.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin
+est sur la gauche et la maison à quarante pas sur la
+droite, un peu élevée sur le terme. Mon oncle envoie
+à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute
+volée, et voici la Finette, notre chienne courante, qui
+s'en galope vers nous, en jappant de sa voix forte et
+les tétines pendantes, car elle nourrissait. La vieille
+Mondine sort sous l'auvent de l'escalier, avec sa
+quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en
+l'air:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! voilà Hélie!</p>
+
+<p>Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant
+que nous sommes affamés.</p>
+
+<p>Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin;
+Gustou qui ne s'est jamais pressé, qui n'a jamais dit
+un mot plus vite que l'autre. Il sort lentement, en
+pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout déparpaillé
+et un bonnet de coton sur la tête. Toute son
+attention est prise par la mule; les deux mains dans
+les poches de son gilet, il la regarde, tourne tout autour,
+tandis que mon oncle, toujours sur la bête, le
+regarde faire en riant un petit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?</p>
+
+<p>&mdash;Ça fera une bonne petite mule.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir;
+allons, c'est bien pensé.</p>
+
+<p>Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou
+prend les brides et mène nos montures à l'écurie.</p>
+
+<p>Notre maison était une bonne vieille maison périgordine
+à toit aigu, bâtie sur la pente du coteau. On
+y accédait par une rampe pavée de gros cailloux de
+rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on arrivait
+dans une cour formée par des murs de soutènement.
+Du côté de la cour, la maison tournée au levant, avait
+de plain pied, le cellier et le cuvier. La grange et
+l'écurie étaient dans un bâtiment séparé, en équerre
+sur la cour, à droite. Le premier et seul étage étant
+du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le
+jardin, du côté du coteau. On y montait par un escalier
+de pierre extérieur, abrité par un auvent soutenu
+par des piliers massifs. Là, sous l'auvent étaient les
+seilles, ou les seaux si l'on veut, et le chambalou
+pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour
+les cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et
+ensuite il y avait d'un côté deux chambres où couchaient
+mon oncle et la Mondine, et de l'autre une
+grande plaisante chambre regardant sur la rivière et
+le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient
+ceux qui venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit
+entrer, la Mondine entortilla vitement la ficelle
+autour de la queue de la poêle qu'elle avait sur le feu,
+et vint m'embrasser à plusieurs fois en s'extasiant
+sur ma taille, ma force et ma bonne figure:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera
+bientôt prêt; tourne-toi vers le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le
+prends donc pour un étranger, que tu fricasses là
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça
+n'aurait pas de bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire
+souper comme ça ce drole, pour le premier soir que
+le voilà chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comment, chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc
+que tu laisseras ça tien, Sicaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine,
+il est bien chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit
+saupiquet avec un quartier de dinde; je sais qu'il
+l'aime, le pauvre drole.</p>
+
+<p>Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce
+temps, quoi qu'il ne fît pas froid, au contraire; mais
+c'est toujours bon de se mettre près du feu quand on
+a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de fonte,
+je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient
+connues dès l'enfance. C'était la maie avec son
+couvercle, le vieux buffet et son vaissellier au-dessus,
+où on voyait bien rangée d'ancienne vaisselle d'étain,
+puis des plats et des assiettes de faïence, rondes ou
+découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a
+jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme
+ceux que je faisais sur mes cahiers, mais avec de si
+belles couleurs: du rouge, du jaune, du vert, du bleu.
+Les couleurs n'étaient pas toujours bien placées, mais
+que faisait cela.</p>
+
+<p>Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande
+boîte de noyer, percée d'un rond vitré qui laissait
+voir le balancier battre lentement les secondes. Au
+mur étaient accrochés les chaudrons et les bassines
+de cuivre. Au milieu, la table massive avec une
+barre d'appui pour les pieds et ses deux bancs de
+chaque côté.</p>
+
+<p>Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant
+tout ce mobilier campagnard: la chaise où j'avais
+mis mon nom en chicotant avec la pointe d'un couteau,
+et le crochet à peser pendu derrière la porte
+d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du
+grenier avec son trou du chat, fermé par une planchette
+pendue à l'intérieur, au moyen d'une ficelle,
+et que nos chattes écartaient avec la patte pour passer.
+Puis voici les marmites, les tourtières, l'oulle aux
+châtaignes. Sur des planches sont les toupines de
+confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au
+fond de la cuisine solidement attaché aux poutres.
+Aux poutres encore, pendent des quartiers de lard et
+aussi de la graisse pliée dans la toile du ventre, et
+posée sur des cercles en vimes suspendus comme des
+balances.</p>
+
+<p>Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier,
+le vieux fusil à pierre à un coup, avec lequel
+mon oncle ne manquait guère le lièvre, et puis une
+grande canardière dont le canon a bien cinq pieds
+de long.</p>
+
+<p>Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais
+refaire l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait
+guère de choses. Mon grand-père reviendrait au
+monde, qu'il trouverait encore la plus grande partie
+des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
+beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries
+qui nous viennent de nos anciens et leur ont
+servi.</p>
+
+<p>La nuit était venue cependant. La Mondine alluma
+le chalel de cuivre et le pendit dans la cheminée à
+seule fin de voir au fricot. Puis elle mit la touaille,
+les assiettes, les cuillers d'étain, les fourchettes. Pour
+ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a toujours
+le sien dans sa poche; le couteau est inséparable
+de l'homme, et c'est la première chose que les
+droles demandent à leur père quand ils commencent
+à marcher.</p>
+
+<p>Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en
+fut tirer à boire. La Mondine sortit sur l'escalier et
+cria à Gustou, qui arriva un moment après sans se
+presser; puis elle accrocha le chalel à une cannevelle
+encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus
+de la table.</p>
+
+<p>Mon oncle, comme le maître de la maison, était
+assis au bout de la table sur une chaise; moi à sa
+droite, Gustou à sa gauche, sur les bancs, et la Mondine
+allant et venant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.</p>
+
+<p>C'était un beau coq, avec une superbe queue de
+toutes couleurs, que je voulais toujours avoir quand
+j'étais petit. C'est miracle que je ne l'aie jamais
+cassée.</p>
+
+<p>Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec
+sa cuiller et sa fourchette. Mon oncle avait perdu
+cette coutume au régiment, et moi à la ville. La
+Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
+se promenant avec son assiette, allant de la table au
+foyer. Une habitude bien conservée, par exemple,
+c'est celle du chabrol; chacun de nous avala sa pleine
+assiette de vin.</p>
+
+<p>J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval
+m'avait creusé, et puis en ce temps-là, je n'avais pas
+besoin de ça. Après avoir mangé la moitié de l'aile
+de dinde, je pris une pleine assiette de haricots
+bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde
+me regardait faire avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne
+conscience et de bon estomac.</p>
+
+<p>Tandis que nous étions à table, la Finette tournait
+autour de nous, attrapant un morceau de l'un, un
+morceau de l'autre, et mon oncle lui fit donner le
+reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir pâtir les
+bêtes autour de lui.</p>
+
+<p>Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller
+soigner nos montures, et mon oncle alluma sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous
+un peu de pineau, Mondine.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses
+et d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre
+jour, tu sais, Hélie, me dit la vieille servante.</p>
+
+<p>&mdash;Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle
+Ponsie, ajouta mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine,
+et point méprisante pour le pauvre monde. On
+pourrait chercher à vingt lieues à la ronde, pour
+trouver une demoiselle qui la vaille.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.</p>
+
+<p>&mdash;Ça veut dire que les messieurs de par ici sont
+bien bêtes, repartit la vieille: une demoiselle comme
+ça!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec
+la fille, et il n'y en a guère à Puygolfier.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu
+que je te dise, Sicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté
+sur mes bras pour te connaître. Je sais bien que tu ne
+regarderais pas à l'argent, tant qu'à la convenance.
+D'ailleurs, les Nogaret n'ont jamais été avares; de
+tout temps, ils ont été de braves gens. Ton grand-père,
+celui du temps de la grande Révolution, n'était
+pas des plus tendres, mais c'était un homme franc,
+juste et courageux comme on n'en voit guère. Ton
+père et tes oncles étaient bons comme du pain de
+fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait
+au grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de
+son père en plus.</p>
+
+<p>Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la
+table, but une goutte de pineau et s'en fut se coucher
+dans sa chambre au moulin. Nous en fîmes autant
+bientôt; la Mondine avait mis des draps à un des lits
+de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle
+vint me border dans les couvertures, comme lorsque
+j'étais petit, puis s'en alla après avoir fermé les courtines.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+
+<p>Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des
+hirondelles faisaient leur petit ramage du réveil, et
+portant mes yeux en haut, je vis le nid attaché à une
+solive et les hirondelles sur le bord, prêtes à sortir.
+Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
+paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux
+bestioles, après avoir jasé assez, s'envolèrent par un
+carreau cassé.</p>
+
+<p>J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent
+lorsqu'on a l'esprit tranquille, et le corps bien reposé.
+Le bruit des eaux qui passaient sur l'écluse,
+me berçait doucement, et je me laissai aller à des
+rêveries d'autrefois.</p>
+
+<p>Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans,
+jouant au-dessous du moulin sur le bord de l'eau, et
+faisant dans le sable de petits lacs où je mettais des
+gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais avec
+un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller
+et venir tout étonnées de se voir enfermées.</p>
+
+<p>Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là.
+C'était alors une belle fille de seize ans, qui mordait
+dans mes joues rouges comme dans une pomme.
+Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille
+fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux
+blonds annelés! Elle était venue faire laver la
+lessive, et comme c'était l'heure du mérenda, elle
+voulait me faire manger des crêpes. La charrette qui
+avait porté le linge était là-bas le long du pré du
+moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec
+une bonne odeur d'eau de rivière. A l'ombre des
+peupliers, la servante de Puygolfier avait posé son
+lourd panier et sa grande pinte, et les lavandières
+étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que
+c'était, et comme la demoiselle savait les replier
+joliment, après avoir épandu dessus de bon miel
+jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit
+pot.</p>
+
+<p>Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à
+l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son
+voile vert, pour me garder des mouches.</p>
+
+<p>Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la
+cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis
+venir sur sa bourrique. Je m'encourus à son avance,
+et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin
+et me prit en croupe, après avoir fait dire à chez
+nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous
+voilà partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des
+marrons. A la montée des termes, elle descendait
+pour soulager la bourrique, et alors je passais devant
+et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été une
+chose difficile.</p>
+
+<p>Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique,
+il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui
+demeurait dans une cabane en plein bois de châtaigniers.
+C'était une bien pauvre demeure: les murs
+étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était
+couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais
+chez nous. Le foyer avait pour chenets deux
+pierres, et il était éclairé par le jour qui venait
+de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin,
+un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse
+bourrée de paille d'avoine et un méchant
+couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table, une oulle
+pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte
+où la vieille faisait rarement de la soupe. La table
+était faite avec des planches clouées sur des piquets.
+Dessus, deux ou trois assiettes, une soupière ébréchée
+en terre brune, une cuiller de fer et une cruche
+à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la
+fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois
+mort dans un coin, c'était tout. Quand on levait la
+tête on voyait le toit de balais. Sous la porte on
+aurait passé la main. Dans les nuits d'hiver, les loups
+qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins,
+venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient
+en grognant.</p>
+
+<p>C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand
+regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il
+ne lui arrivât malheur, de façon ou d'autre. Elle avait
+bien voulu la faire entrer à l'hospice d'Excideuil, mais
+la vieille ne voulait pas entendre parler de ça, ni
+même de venir demeurer dans le bourg.</p>
+
+<p>Les gens de par chez nous la croyaient sorcière,
+et pas un n'eût voulu la rencontrer le matin en allant
+à la foire, sûrs que, s'ils achetaient une paire de veaux,
+ils se seraient écornés, ou, s'ils ramenaient des brebis,
+elles auraient eu le tournis. Et ce n'était pas seulement
+les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain,
+le père de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il
+l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les
+châtaigniers, cherchant du bois mort ou des châtaignes,
+il désarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en
+retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon
+autour de lui ce jour-là.</p>
+
+<p>Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien
+elle, et nous fîmes notre entrée chez la vieille après
+avoir attaché la bourrique à un arbre. La soi-disant
+sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait dans
+la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur
+ses genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en
+deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la
+table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet,
+de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et
+un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la
+tête sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle
+la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et
+alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et
+commença à parler un brin, remerciant de son mieux:
+que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent
+heureuse, demoiselle!</p>
+
+<p>Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à
+fait, et elle se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse:
+c'était du temps du grand-père de M. Silain,
+qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une
+épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il
+mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait
+pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui.
+Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait
+dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis,
+il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le
+menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs
+se brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes
+dans sa jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés
+venant d'Auberoche, et ils avaient tout brûlé à Puygolfier,
+et le seigneur était parti après les Anglais
+qui allaient au château des Chabannes qu'ils brûlèrent
+aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été
+tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint
+paradis! disait-elle en joignant les mains.</p>
+
+<p>Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser
+des marrons, et comme nous avions emporté
+de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans
+un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire
+griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était
+bon de manger comme ça dans les bois!</p>
+
+<p>Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la
+bourrique et nous redescendîmes vers le moulin. Ma
+grand'mère remercia bien la demoiselle de m'avoir
+emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa encore,
+remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.</p>
+
+<p>Une autre fois encore... mais à ce moment mon
+oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon
+vieux, le soleil est levé depuis un moment; saute du
+lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à un
+couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te
+promènera.</p>
+
+<p>Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de
+vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne
+rencontre, et je le suivis.</p>
+
+<p>A deux cents pas du moulin il y avait une drole
+d'une douzaine d'années, qui touchait un troupeau de
+brebis.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te
+voilà ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon
+oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la
+coupe jeune.</p>
+
+<p>Cette petite me fit impression par sa figure calme
+et sérieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop
+petit, d'épais cheveux noirs sortaient de partout. Ses
+sourcils étaient bien recourbés, et, sous de longs cils
+noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille
+qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous
+étaient nices en ce temps, et n'osaient regarder les
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit
+mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aurais pas reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et
+avec ça plus de raison et de sagesse que bien des
+filles de vingt ans. Ça aurait été dommage de laisser
+cette drole sans lui faire apprendre quelque chose.
+Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser
+aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle.
+Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille
+ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait
+pas long. Ça m'a couté six écus, mais je ne les plains
+pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et compter
+un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
+montre quelquefois, et lui a prêté des livres de
+classe, moyennant quoi elle a étudié un peu par-ci
+par-là, en gardant ses moutons, ou le soir à la veillée.</p>
+
+<p>Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le
+couvreur, et nous fûmes revenus pour manger la
+soupe.</p>
+
+<p>Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une
+mule et sur la jument; mon oncle prit son fouet,
+et partit pour rendre de la farine aux pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi la clef? lui dis-je.</p>
+
+<p>La clef, point d'autre explication; mais il savait ce
+que je demandais. Il tira une clef de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, et ne dérange rien.</p>
+
+<p>Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet,
+et suivit ses bêtes.</p>
+
+<p>Notre moulin était planté sur la rivière comme un
+pont. En le traversant, on allait, du bord, à l'îlot
+formé par le trop plein des eaux du goulet, autrement
+dit du bief, qui passaient sur l'écluse, et faisaient un
+bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval
+rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De
+l'îlot, on passait sur l'autre rive, par un gué longé de
+grosses pierres que les piétons enjambaient tandis
+que leurs bêtes, quand ils en avaient, suivaient le
+gué.</p>
+
+<p>A l'entrée du moulin était un espace libre, où
+on attachait les bêtes qui venaient porter le blé à
+moudre. A l'autre bout, c'était le pressoir pour
+l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y avait
+deux chambres où on montait par un escalier de
+bois. L'une était celle de Gustou, l'autre était à mon
+oncle, et c'est là qu'il serrait ses affaires et montait de
+temps en temps quand il avait un moment.</p>
+
+<p>Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la
+clef de voûte de la porte ronde une raie qu'il avait
+faite au ciseau. C'était la marque de l'inondation
+de l'année d'avant. Les eaux avaient monté jusque-là,
+dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
+avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement
+qu'il y avait eu de grandes crûes; notre nouvelle
+route de Périgueux à Saint-Yrieix, avait été tout
+abîmée, et les eaux avaient emporté le pont d'Eymet
+et celui de Mussidan.</p>
+
+<p>Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec
+force explications sur les dégâts que le moulin avait
+eus, et toujours avec sa manière lente et tranquille
+qui me faisait bouillir, je montai vivement l'escalier,
+et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je mettais
+la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Pour sûr, la recommandation de mon oncle était
+bien inutile, car rien n'était rangé dans la chambre.
+Dans un coin était le lit à quenouilles avec des
+rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle couchait
+quelquefois, s'il y avait du monde à la maison.
+Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des
+pelotons de fil à faire le filet. Contre le mur, un grand
+vieux cabinet à colonnes et à quatre portes taillées en
+pointes de diamant; à l'opposé, une grande table où
+étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges
+ou bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à
+fleurs, étaient plantées des plumes d'oie venant de
+l'aile de nos bêtes. Dans un coin, le lourd fusil à
+pierre avec lequel l'aïeul avait fait les campagnes de
+la République. Aux murs, un shako moins ancien,
+large du haut, avec un grand pompon jaune, un
+havresac poilu et des vieilles images attachées avec
+des clous à ferrer les souliers.</p>
+
+<p>A côté de la table, étaient accrochées une peau de
+bouc et une sacoche à je ne sais combien de poches,
+brodée de fils de soie et couverte d'une peau de bête
+sauvage; mon oncle avait apporté ça d'Afrique. Ailleurs,
+de grandes gourdes accrochées à des clous,
+contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un
+épervier tôt fini pendait d'une poutre du plafond.</p>
+
+<p>Parmi les images clouées au mur, il y en avait une
+au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres.
+Cette image représentait la Liberté, patronne des
+Français. C'était une jeune fille de seize à dix-sept
+ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une
+petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un
+sabre pendu à un baudrier: qu'elle était jolie!</p>
+
+<p>J'aimais cette chambre de passion étant enfant et
+jeune garçon, à cause de toutes ces choses, et surtout
+pour ces vieux livres où on trouvait des histoires
+si belles. Le haut du cabinet en était bondé. Dans le
+bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle,
+de vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à
+mettre la poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des
+grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons
+d'uniforme, un pistolet à pierre, un coudouflet à
+appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatières,
+des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac
+qui s'amasse dans les maisons où on ne jette
+rien. J'aimais à farfouiller dans toutes ces vieilleries,
+m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques
+histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils
+d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés
+tous quatre sur le cheval <i>Bayard</i>, que de fois je l'ai
+relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne
+pouvais me déprendre. Mon oncle y avait fait des
+marques avec des morceaux de papier, et moi je
+mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque
+j'étais encore enfant, j'étais plus curieux des faits que
+de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, ç'a
+été le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis
+de ce côté, je le dois à ce livre.</p>
+
+<p>Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout
+abîmée, où je cherchais principalement la manière
+d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse.</p>
+
+<p>Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau
+comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le
+tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table,
+pour le regarder. Par la fenêtre ouverte, on voyait
+le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
+cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort
+d'une gorge, bordée d'un côté par une étroite lisière
+de prés dominés par des coteaux boisés, et de l'autre,
+par un grand terme de rochers presque à pic sur
+l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de
+genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout
+à la cime, de grands châtaigniers, venus là par hasard,
+se penchaient comme pour regarder dans la
+rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les
+aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.</p>
+
+<p>En quelques endroits, un peuplier miné par les
+crues s'inclinait aux trois quarts tombé, comme pour
+jeter un pont sur la rivière. Tous ces arbres penchés
+sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de
+loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le
+soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la
+surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et
+vertes, voletaient çà et là, et se posaient sur les
+crêpes et les marguerites d'eau, où les hirondelles
+qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient quelquefois;
+sur les bords, des iris dont les feuilles semblent
+des baïonnettes. De temps en temps, un cabot
+ou une perche montait à la surface happer une chenille
+ou une barbote chue des feuilles, et le cercle
+formé par le remous, allait s'agrandissant toujours
+et finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur
+passait d'une rive à l'autre comme une flèche
+empennée de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou
+bien un rat d'eau traversait la rivière en laissant derrière
+lui un long sillage. Dans le bois, on entendait
+le bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de
+bec.</p>
+
+<p>C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je
+restai là, toute l'après-dînée, lisant et regardant, et
+je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de
+mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais
+fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans
+après, de la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent
+la plume dans l'écritoire pour regarder.</p>
+
+<p>Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher
+par écrit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce
+tableau changer plusieurs fois.</p>
+
+<p>Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons
+ne sont pas développés, la verdure est claire,
+l'herbe des prés commence à pointer; c'est le temps
+où les droles font des chalumeaux avec des branches
+de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la
+terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent
+et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter
+dans les bois.</p>
+
+<p>Dans ce moment où j'écris, en novembre, les
+feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le
+feuillage couleur de tan du chêne se mêle aux feuilles
+jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres des
+noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages
+piquent sur ce fond leurs belles couleurs
+rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'âge
+ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de
+loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne.
+Seuls les peupliers déjà dépouillés dressent tristement
+sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus
+des vergnes et des saules. Quelquefois une
+pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des
+balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux
+jours de la Saint-Martin, où nous sommes, la rivière
+charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et
+cette brume fine se répand dans la gorge, amortissant
+encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui se
+meurt pour renaître à la Noël.</p>
+
+<p>L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille
+aux arbres; les prés sont morts, grisâtres et tristes;
+la terre est durcie par la gelée; les herbes folles et
+les grands chardons desséchés sont blancs de givre,
+et le long des rives dans les petits creux où l'eau
+dort, la glace est prise. En haut des rochers, les
+squelettes noircis des grands châtaigniers se dressent
+immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout
+est endormi et repose; pourtant dans le terme, les
+ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des
+fougères séchées, éclairent leur verdure terne de
+quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes
+montrent leurs belles grappes de graines
+rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois tout
+là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards
+sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans
+l'air monte lentement la fumée lourde de quelque feu
+de bergères, et que plus haut passent en couahnant
+des bandes de graules.</p>
+
+<p>J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire:
+oui, la campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances,
+mais l'hiver, c'est bien triste.</p>
+
+<p>Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne;
+lorsqu'elle commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte
+les blés mûrs, lorsqu'elle décline comme un malade
+qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois
+de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
+regarde une grande étendue de pays couverte de
+neige, jusque vers Saint-Raphaël. Plus rien: les gens
+sont chez eux au coin du feu, les bestiaux à l'étable,
+et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères branches
+des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps
+une pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver
+de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons
+au moulin.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là,
+1844, le 26 mai était tombé un dimanche, de manière
+que la foire avait été repoussée au lundi et mardi. Je
+ne parle pas du troisième jour qui, dès cette époque,
+n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait
+plus de gens faisant la noce que des affaires.</p>
+
+<p>Le surlendemain de ma venue au Frau était donc
+un jeudi, jour de marché à Excideuil, et mon oncle y
+ayant des affaires, j'y fus avec lui.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce
+jour-là. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le
+chemin du foirail au minage, et du minage à la place
+des cochons, où il fallut en acheter deux que Jardon,
+le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien
+de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler
+des entrées dans les cafés ou les auberges pour chercher
+quelqu'un à qui mon oncle avait affaire. De
+temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient,
+lui secouaient la main, et après les informations
+sur la santé: Comment ça va? et
+chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce
+drole?</p>
+
+<p>Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors
+à parler des affaires de la politique, et de ce qui se
+passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens
+qui étaient à Paris à la tête. Les principales choses
+dont on se plaignait, c'était que le sel était trop cher
+et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les
+patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce
+qui payaient cet impôt. Mais tous et un chacun
+se révoltaient de bien travailler, de payer les tailles,
+les prestations des chemins, les patentes et tout, et
+de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs que ceux
+qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était
+beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en
+brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient
+plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne
+disait pas guère de bien de nos députés non plus.
+Comme il était du pays, que c'était un général, et
+qu'il faisait beaucoup travailler à la Durantie, on ne
+parlait pas du maréchal Bugeaud, mais les autres
+députés étaient mal arrangés. Lorsque mon oncle
+disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de
+chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements
+qui n'en finissaient plus pour tuer un lièvre,
+alors les gens juraient, et ne se gênaient pas pour
+traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui
+voulaient rétablir à leur profit les anciens droits des
+nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un
+homme de Cubas qui se mit fort en colère. Il disait
+qu'il faudrait recommencer la Révolution, parce que
+les bourgeois et les nobles s'entendaient pour
+remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et il
+assurait que dans son endroit, tout le monde était de
+cet avis.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département
+et toute la France puissent penser ainsi!</p>
+
+<p>C'a toujours été un grand sujet de mécontentement
+que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde
+a son fusil au-dessus de la cheminée, et celui qui s'en
+va couper de la bruyère, ou abattre un arbre dans les
+bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
+avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les
+forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs
+qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux
+d'un châtaignier. Dans les foires et les marchés, on
+ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
+par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous
+nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle
+était faite pour que nous ne chassions pas, nous qui
+nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent
+tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était pas
+tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement,
+que pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi
+M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous
+l'eûmes nommé représentant du peuple, il fit tout le
+possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de
+gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais
+y arriver.</p>
+
+<p>Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou
+sur les places, lorsque les gendarmes venaient à passer,
+avec leur grand chapeau bordé, leurs habits à
+queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur la poitrine
+on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
+prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça.
+Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs
+moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je
+me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en
+passant, et principalement mon oncle. A cette époque,
+on ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos
+pays, et ceux qui avaient leur barbe étaient regardés,
+je ne sais pas pourquoi, comme des républicains, des
+pas grand'chose, des communistes, enfin des gens
+qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il
+l'était, passait pour un homme dangereux, à ce que
+j'ai su depuis. Mais ça, c'est des idées bêtes comme
+les gens s'en mettent quelquefois dans la tête. Roux-Fazillac,
+Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
+les autres conventionnels qui ont fait guillotiner
+Louis XVI, étaient bien rasés, et n'avaient pas tant
+seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui
+ont commencé la Révolution, Mirabeau et les autres.
+Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires;
+mais à cette époque les gens en place croyaient ça.</p>
+
+<p>Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout
+en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et
+leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher
+de son village, et s'intéresser à ce qui se passait
+en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais
+voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut
+sembler fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées;
+ils avaient peur des nobles, revenus aussi
+puissants que sous le roi d'avant; peur des curés qui
+faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes;
+des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent;
+peur des maires aussi, qui représentaient le
+gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient
+des procès aux mauvaises têtes, comme ils les
+appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient
+leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui
+les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les
+faisaient travailler: Faut bien du pain pour les
+droles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils
+bonnement: que pourrions-nous faire?
+Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas,
+nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour
+payer les tailles!</p>
+
+<p>&mdash;Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux
+ne s'est pas bâti en un jour. Ceux qui travaillent,
+finiront par comprendre qu'ils sont les plus
+nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches
+qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous
+autres qui les nourrissez et les entretenez de tout.
+Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur
+travailliez pas? Que produiraient leurs propriétés sans
+vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
+Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas?
+Le jour donc où les paysans ne travailleraient plus pour
+eux, que deviendraient-ils? ils crèveraient de faim.
+C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez
+bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre
+âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans
+le pays.</p>
+
+<p>Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je
+vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres
+nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui
+viennent après nous, verront ça. En attendant, il
+faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois
+contre les gens méchants et durs. Ça ne sert
+de rien d'être craintif et soumis, au contraire: c'est
+sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours.
+Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un
+chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice,
+quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment.</p>
+
+<p>Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie
+s'égrenait dans les villages. A Saint-Germain, deux
+nous donnèrent le bonsoir et restèrent. A la Maison-Rouge,
+un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous
+deux nous continuâmes le nôtre:</p>
+
+<p>&mdash;Dire que nous en sommes là, cinquante ans
+après la Révolution! fit mon oncle quand nous fûmes
+seuls.</p>
+
+<p>Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier,
+et, en chemin, je pensais à la demoiselle. Etant
+tout enfant, je l'aimais avec passion, et même quelque
+chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration,
+tant elle était bonne, et belle plus qu'aucune
+femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
+pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du
+terme, et où les roues des charrettes avaient fait des
+ornières dans le roc, voici que toutes mes innocentes
+admirations se ravivaient comme un feu dans les
+terres au souffle du vent.</p>
+
+<p>Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant
+un peu sur lui, et finissait à une allée de
+noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on
+voyait, percée dans un fort mur de clôture de dix
+pieds, la grande porte charretière, accolée d'une
+autre petite porte ronde pour les piétons. De chaque
+côté, les murs étaient percés de meurtrières. Les
+portes, ferrées de gros clous à tête pointue, étaient
+coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la
+charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là,
+au grand portail, était clouée, les ailes étendues,
+une dame-pigeonnière.</p>
+
+<p>En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la
+maison du métayer, la grange, le cuvier, le fournil,
+le clédier, ou séchoir à châtaignes, et dans une autre
+petite cour entre deux bâtiments, le tect des cochons.
+En face, la terrasse bordait la cour et les bâtiments,
+et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier,
+où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de
+clôture, les écuries et le chenil, et, après un espace
+vide, le long de la terrasse, le château dominant la
+plaine; petit château assez délabré, formé de bâtiments
+inégaux irrégulièrement assemblés autour
+d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En
+entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue
+par des arceaux de pierre. A gauche, la tour à toit
+pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier.
+Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première
+était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon
+à manger.</p>
+
+<p>La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui
+s'exclama en me voyant, et se mit à me faire des
+questions sur ma santé, mon arrivée et le reste. Mais
+j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle
+était au salon qui repassait, j'y courus. La porte
+vitrée était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon
+et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles
+sur ses joues roses.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle;
+mais je m'étais déjà jeté dans ses bras comme je
+faisais étant enfant, et je l'embrassais. En sentant à
+travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine,
+j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont
+elle s'aperçut, sans doute, car elle se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta
+moustache qui pousse, te voilà un homme! Tu es
+trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu
+me donnerais de la barbe!</p>
+
+<p>Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de
+ça, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais
+qu'elle ne pouvait plus être avec moi, comme lorsque
+j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu
+à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
+hausser jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes,
+des mouchoirs et des petites affaires de
+femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout
+fier de lui apprendre que j'allais entrer à la Préfecture,
+avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve,
+il me semblait que j'allais devenir un personnage.
+Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne
+restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer
+plus tard, je lui répondis avec un petit air
+important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère,
+que je pourrais arriver à quelque chose dans l'administration.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la
+chance, tout le monde le dit; le voilà chef de bureau,
+c'est son bâton de maréchal. Si tu as autant de capacités
+et de chance que lui, tu y arriveras peut-être,
+après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou
+trente ans, et avoir supporté les ennuis du métier,
+les caprices des chefs, les injustices des supérieurs.
+Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux être tout
+bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et tranquille
+en travaillant.</p>
+
+<p>C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors
+capable de comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la
+persuasion de M. Masfrangeas, avait tourné de ce côté,
+tous les rêves d'avenir qu'elle faisait pour moi,
+comme font toutes les mères, et je ne pouvais bonnement
+guère penser autrement qu'elle, après avoir
+tant entendu vanter cette carrière, ni la contrarier,
+quand même j'aurais pensé autrement. Au reste, les
+quelques années que j'ai passées à la 3<sup>e</sup> division de la
+Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles m'ont
+dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine,
+éloignée de la nature; elles m'ont appris les
+misères qui se cachent sous des apparences plus
+brillantes, et m'ont fait estimer à leur valeur, la santé,
+le grand air et la liberté. Combien de fois depuis, j'ai
+reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon
+oncle, que je translate ici de notre patois en français:</p>
+
+<p>Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand
+c&oelig;ur: voisin du bonheur.</p>
+
+<p>Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser,
+je lui aidai à monter dans sa chambre tout son linge
+qu'elle empilait sur mes bras étendus. C'était toujours
+sa petite chambre avec des boiseries peintes en
+blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne
+toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés,
+et sa commode au ventre arrondi, avec des poignées
+de cuivre. Au-dessus de la cheminée, il y avait dans
+un cadre doré, une petite glace, et, plus haut, une
+peinture représentant un berger; non pas de ces
+bergers dépenaillés de chez nous, mais un berger en
+culotte rose et bien poudré, qui offrait à sa bergère
+deux tourterelles dans une cage.</p>
+
+<p>Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la
+demoiselle me fit monter au second, où personne ne
+couchait, et qui n'était même pas meublé. Dans une
+chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur des
+couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi
+quelques pommes, nous redescendîmes faire collation
+avec, et des fromages de chèvre au gros sel.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle
+Ponsie, nous irons à Prémilhac: j'ai des affaires à
+porter à la femme de notre ancien métayer des
+Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né,
+et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses,
+rien, ils sont si pauvres! Je vais m'habiller,
+dis à la Mïette de mettre le panneau sur la bourrique.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance
+avec le salon à manger. Rien n'était changé:
+de chaque côté de la cheminée, de grands placards
+en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds
+tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux
+papier imitant des boiseries, étaient rangées les
+chaises à dos façonné en forme de lyre. Au coin du
+foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert d'une
+tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la
+demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse
+fatigante. A l'autre bout du salon, en face de la cheminée,
+il y avait un grand buffet à dressoir, où se
+voyaient des restes d'un service d'ancienne porcelaine
+de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en
+forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres
+entrelacés.</p>
+
+<p>Autour, étaient accrochées aux murs, dans des
+cadres à la dorure ternie, des gravures qui avaient
+fait le bonheur de mes premières années. Quand la
+demoiselle m'amenait au château, je les suivais une
+à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et
+j'avais une réflexion pour chacune de ces images.</p>
+
+<p>C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI,
+en manteau parsemé de fleurs de lys, et son bâton
+appuyé sur une table où était la couronne royale.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros
+monsieur lève-t-il sa robe; c'est-il pour montrer sa
+belle culotte?</p>
+
+<p>Et elle de rire.</p>
+
+<p>En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour,
+la poitrine étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait
+dit bâtie par un architecte, et qui ne devait pas passer
+aisément sous les portes.</p>
+
+<p>Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon
+blanc, court, avec des souliers découverts à
+boucles, un petit justaucorps et une collerette. Il
+goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
+hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui
+des généraux et des officiers, le chapeau sous le bras.</p>
+
+<p>Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de
+bon c&oelig;ur, je disais toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne la trouve pas bonne, la soupe!</p>
+
+<p>Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant
+sur le front des troupes pour passer une revue.
+Il était reçu par les généraux qui le saluaient tous
+ensemble, le chapeau au bout du bras demi tendu
+vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je
+à la demoiselle.</p>
+
+<p>Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient
+tous: ils avaient de grands nez droits, de
+petits favoris, pas de moustaches, et les cheveux frisottés
+ramenés sur le front.</p>
+
+<p>Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à
+Paris; la prise du Trocadéro, où on ne voyait rien,
+rapport à la fumée; un portrait de feu Monseigneur
+de Lostanges, et quelques autres tableaux.</p>
+
+<p>Sur la tablette de la cheminée, était toujours un
+gros chat sauvage empaillé, tué par M. Silain dans
+le bois que depuis on a appelé le Bois-du-Chat; au-dessus,
+était accroché un baromètre, que le Monsieur
+ne manquait pas de consulter en partant pour la
+chasse.</p>
+
+<p>Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un
+paravent curieux. Sur le papier de couleur claire, la
+défunte dame de Puygolfier et sa fille avaient collé
+partout des images découpées, qui n'étaient, pour la
+plupart, que des caricatures sur Louis-Philippe, sa
+famille et son gouvernement. Il faudrait une heure
+pour les mentionner toutes. Le roi des Français était
+toujours représenté avec une tête de poire! Il y avait
+une de ces images représentant un musée, où tous les
+tableaux, paysages, monuments, portraits, objets
+quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi les
+messieurs qui regardent, en voici encore en tête de
+poire, avec un parapluie...</p>
+
+<p>J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle
+redescendit. Qu'elle était jolie avec sa collerette à
+pointes découpées, sa robe froncée avec une boucle
+dorée à la ceinture, des manches à gigot, et une jupe
+courte qui laissait voir le bas des jambes, où des
+rubans noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs,
+pour tenir le petit soulier! Elle portait dans une couverture
+de berceau, tout plein de petites affaires
+d'enfant: drapes, maillots, brassières et des petits
+bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire
+voir. Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien
+qu'elle avait fait tout ça avec affection, et qu'elle aurait
+été bien contente d'avoir à elle de petits enfançons à
+habiller. Elle avait pour lors vingt-six ans; elle
+aurait été une bonne mère; elle méritait d'être heureuse,
+mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait
+au crochet, ou à la pendille, comme disait mon oncle.</p>
+
+<p>Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et
+mises dans un grand cabas attaché au panneau de la
+bourrique, et après ça en croupe, la grande Mïette
+attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
+fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et
+nous voilà partis.</p>
+
+<p>En sortant de la cour je demandai un peu tardivement
+des nouvelles de M. Silain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répondit la demoiselle, mon père est à
+chasser les loups à Jumilhac, avec des messieurs du
+Limousin; qui sait quand il reviendra.</p>
+
+<p>Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le
+chemin. Moi je tenais la bride, le long des grosses
+pierres, pour l'aider à monter, et ensuite j'allais
+derrière, touchant la bourrique avec une verge de
+châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder,
+de l'admirer, avec ses petits frisons d'or dans le cou.
+Lorsqu'elle se tournait vers moi, je me baignais, il
+me semblait, dans ses beaux yeux bleus si bons.
+Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
+écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle
+belle journée! J'avais oublié le moulin, la Préfecture
+et tout: J'aurais voulu que Prémilhac fut aussi loin
+que Limoges.</p>
+
+<p>Notre chemin était par la Boudelie et Magnac,
+mais nous prenions quelquefois des traverses. Au
+passage du ruisseau du Ravillou, ce fut le diable; la
+bourrique ne voulait pas passer.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous
+ne serez plus sur la bourrique, je la ferai bien passer
+de force, et après ça, je vous traverserai sur mes bras,
+vous ne vous mouillerez pas.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée,
+une envie folle de la passer comme ça dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus
+fort qu'il ne faut, vous ne risquez rien.</p>
+
+<p>Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant
+inutilement essayé de la persuader, je mis mon mouchoir
+sur les yeux de la bourrique, et je la poussai
+dans le ruisseau que je lui fis traverser en reculant,
+la demoiselle toujours dessus et riant.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de
+Prémilhac, où on voit des restes d'anciennes constructions,
+des marques d'antiques murailles, que
+dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça
+n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que
+ces ruines viennent d'un ancien moustier bâti, il y a
+quinze cents ans, par un saint homme appelé Sulpice
+qui donna son nom à la paroisse dans laquelle était
+Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens,
+toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux
+ont été bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les
+souvenirs de la grande guerre de Cent ans.</p>
+
+<p>L'accouchée était dans son lit, gardée par une
+vieille voisine, et son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle
+nous vit entrer, elle joignit les mains et
+s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire plus long
+pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.</p>
+
+<p>Après les questions sur la santé, la demoiselle
+Ponsie prit le poupon qui était plié dans un mauvais
+morceau de drap tout percé, et l'habilla avec les
+affaires qu'elle avait apportées: et tout ce temps, elle
+le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à
+gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire
+téter.</p>
+
+<p>Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac
+et donnée à la vieille, qui apprêta une marmite
+et la mit au feu pour faire de bon bouillon. Après ça,
+la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
+bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de
+vin vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait
+la pauvre femme dans son lit; que le bon Dieu et la
+sainte bonne Vierge vous le rendent! Je les prierai
+bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
+méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie
+bien, mais c'est peu de chose que tout ça.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien quelque chose tout de même, notre
+demoiselle, et plus que nous ne méritons; mais ce qui
+vaut le plus de tout, c'est votre bonté d'avoir pensé à
+nous.</p>
+
+<p>Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La
+demoiselle l'embrassa encore, promit de revenir et
+nous repartîmes.</p>
+
+<p>Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à
+Puygolfier. Le souper fut vite prêt: une omelette à
+la vignette, et des bonnes rimottes de bouillie de
+maïs que la grande Mïette fricassa dans la poêle, là,
+devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à Puygolfier,
+quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai
+avec appétit et gaîté, et la demoiselle était heureuse,
+comme elle l'était toujours, après avoir fait du bien à
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Après souper, elle voulut me faire tâter de ses
+cerises à l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois,
+lorsque j'étais tout petit, elle me les présentait
+comme on fait aux jeunes geais nouvellement dénichés,
+pour leur apprendre à manger. Elle riait de ce
+jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je
+touchais quelquefois ses doigts de mes lèvres.</p>
+
+<p>Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis
+au moulin bien content de ma journée.</p>
+
+<p>Quel temps heureux! mes journées se passaient
+en paix et tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord,
+au milieu d'une nature paysanne et forte. Il me
+semblait que cette terre couverte pour lors de moissons,
+me communiquait sa vie.</p>
+
+<p>Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais
+lever les verveux ou les cordes posés le soir; ou bien,
+prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la
+Finette faire courir un lièvre. Cependant, je pensais
+toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais
+toutes les occasions de retourner à Puygolfier,
+n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me
+semblait que tout le monde devinerait mes pensées.
+Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait
+beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au
+verveux, ou une truite en tirant l'épervier le soir au-dessous
+de l'écluse. D'autres fois, c'était une cordelette
+d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
+J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne
+cherchais pas à résister; pensant à elle, lorsque je
+ne la voyais pas, et avide de sa présence; la recherchant
+sans autre but que de la voir, de l'entendre, et
+d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que j'étais
+amoureux, car je ne savais point au juste ce que
+c'était que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand
+à être toujours occupé d'elle, à me faire sa chose par
+la pensée. Malgré les émotions que je ressentais
+quelquefois en sa présence, et le trouble que me
+donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en
+vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments
+étaient ceux d'une respectueuse adoration. Je
+la trouvais la plus belle, la meilleure; elle était
+pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle
+était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le
+plus grand bonheur que je concevais, était de lui
+être utile et de me dévouer pour elle.</p>
+
+<p>Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en
+ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer
+au chenil, et je connus par là que M. Silain était
+revenu. Il était là, en effet, planté près de la terrasse,
+les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant
+la plaine. Il se retourna en entendant les chiens,
+et je m'approchai pour le saluer avec un certain
+émoi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup imposé,
+je me figurais sottement qu'il allait deviner ce
+à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant
+de ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne
+pensait qu'à lui.</p>
+
+<p>C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse
+velours olive, avec des boutons de cuivre à têtes
+de loup et de sanglier, et d'un pantalon à pont-levis
+de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une
+casquette ronde en velours noir et des souliers à
+fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume.
+Seulement lorsqu'il allait à cheval, il avait de
+grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le
+mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique
+qui lui donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand,
+et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourbé, ses
+moustaches un peu rousses taillées en brosse, et ses
+petits favoris coupés carrément à la hauteur des
+oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
+manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les
+gardes du corps de Charles X.</p>
+
+<p>Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son
+habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux
+qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour
+que ça tirât à conséquence. Mais avec les bourgeois,
+les gens du gouvernement, les messieurs, il était très
+raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités
+que font naître souvent le voisinage, même entre
+gens de classes différentes. Lorsqu'il passait un acte
+pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui
+arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher
+tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme
+il disait, ses noms, titres et qualités: Antoine Silain
+de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse,
+à ce que contait un de ses voisins et camarades, après
+avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre d'un
+puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce
+qu'il paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.</p>
+
+<p>Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut
+pas dire qu'il fût un méchant homme. Avec ça, il
+faisait quelquefois des choses qui n'étaient pas de
+faire, par caprice ou par colère. Ses goûts n'étaient
+point luxueux: la vie large du petit noble campagnard
+lui suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie,
+car il était gros mangeur et grand buveur, il se contentait
+des ressources du pays, buvait son vin à
+l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de
+Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
+dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson,
+les légumes, les champignons et les truffes, qu'il avait
+pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout,
+car le puy qui, de dessous la terrasse, dévalait à la
+plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés,
+où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne
+jument limousine blanc-truité, sept ou neuf chiens
+courants, car en cette affaire, il avait la superstition
+des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu,
+bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il
+allait chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le
+Limousin, soit dans la forêt de Born ou ailleurs. Il lui
+fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites
+tournées à Périgueux le mercredi, ou le jeudi à
+Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.</p>
+
+<p>Les ressources en nature de la terre de Puygolfier
+auraient été suffisantes pour lui assurer une bonne
+existence chez lui; mais c'était l'argent, c'était les
+écus pour le dehors, qu'il était difficile de trouver,
+car la plus grande part des revenus se mangeait
+sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le
+profit des bestiaux, passait à payer la taille et les
+réparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les
+hôteliers, dans ses expéditions, sans compter que le
+soir après souper, ces messieurs faisaient une petite
+bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on racontait.</p>
+
+<p>Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque
+lopin de son bien, et avançait une coupe de bois,
+en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais
+il ne s'en inquiétait guère; il était de cette race de
+bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent
+facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement
+le malheur de leurs proches, et ne s'en
+doutent même pas, loin d'avoir des remords, habitués
+qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.</p>
+
+<p>En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me
+fit compliment sur ma poussée, et émit cette opinion
+que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que
+j allais entrer dans les bureaux de la Préfecture, il
+s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
+bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille
+plutôt mille fois de te faire meunier, comme ton
+jacobin d'oncle!</p>
+
+<p>Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et
+son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi
+j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, où elle était
+pour lors, à ce que me dit la grande Mïette.</p>
+
+<p>C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait
+un pêle-mêle de meubles éclopés, de fauteuils défoncés,
+de tableaux crevés, de morceaux de vieilles tapisseries,
+d'objets de toute espèce, cassés ou hors d'usage,
+de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues, de
+vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte,
+chiffons, ferraille, et l'autre bondé de papiers et de
+vieux parchemins.</p>
+
+<p>La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis,
+cherchant un morceau de tapisserie assez bien conservé,
+pour recouvrir le grand fauteuil où M. Silain
+dormait le soir après souper. Je lui aidai à bouleverser
+et retourner toutes ces défroques qui sentaient
+le passé, et représentaient des modes défuntes et des
+usages perdus. Dans un coin, je retrouvai une
+ancienne coiffure militaire; une espèce de chapeau de
+fer, avec les bords en croissant, tout mangé par la
+rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du
+temps de nos guerres de religion. Je la mis sur ma
+tête, et la demoiselle me dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps
+du capitaine Vivant.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle
+s'assit sur un vieux fauteuil et se mit à mesurer le
+morceau pour voir s'il y en aurait assez. Au milieu
+de toutes ces vieilleries, de tout ce bric-à-brac, sa
+jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur
+venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des
+reflets dorés qui éclairaient le grenier un peu sombre.
+Je restai là, à la regarder sans rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons, dit-elle en me réveillant.</p>
+
+<p>L'après-dînée se passa pour elle en occupations
+diverses, mais la seule mienne était de me prêter à
+tout ce qu'elle voulait, soit qu'il s'agit de tenir son
+écheveau, ou de porter le panier à la grenaille pour
+aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger
+où était le rucher, en me recommandant de ne
+pas courir, de ne pas faire de grands gestes, et de me
+tenir coi près d'elle. Les mouches à miel vinrent à
+notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
+me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance.
+Pour elle, elle les maniait sans crainte, les
+prenant sur ses mains au sortir de la ruche, et celles
+qui volaient, se posaient sur sa tête et sur ses
+épaules, comme des oiseaux apprivoisés.</p>
+
+<p>Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain,
+et je ne revins pas à Puygolfier le lendemain. Je
+m'en allai courir dans les bois, ruminant mes
+pensées, et de cette affaire-là, je manquai un lièvre
+que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.</p>
+
+<p>Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce
+jour-là je n'allais pas à Puygolfier, la demoiselle
+étant au bourg pour les offices, je voulus essayer de
+me revancher. A l'Angélus, je partis avec la Finette,
+mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le
+temps allait bien, c'était un plaisir; les dernières
+brumes de la nuit s'enlevaient dans les fonds, l'air
+était clair, la terre fraîche et point guère de rosée.
+En cheminant tout doucement tandis que la chienne
+donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une
+voie, dans les passages des haies, dans les cafourches,
+dans les coulées sous taillis, je respirais avec
+plaisir la fraîcheur du matin, et je reniflais les bonnes
+odeurs des bois faites des senteurs des feuilles
+mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des champignons,
+du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de
+la veille, j'allai droit à une terre où je pensais qu'il
+devait avoir fait sa nuit. Je n'y étais que depuis un
+petit moment quand la chienne rencontra, et à la
+voir brandir la queue, je connus de suite que la voie
+était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller
+l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la
+sortie, elle commença à s'en aller plus vite, tandis
+que sa queue venait lui battre les côtes. Elle rapprochait,
+et bientôt un premier coup de gueule dit que
+le lièvre était dans les alentours. Puis la voie
+s'échauffa; le lancer approchait. Tout d'un coup le
+lièvre lui part sous le nez, et voilà la Finette qui
+s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant après
+lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de
+l'avance, afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller
+sa voie sur les chemins, et dans les friches
+pierreuses.</p>
+
+<p>Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la
+chienne était en défaut. A ce moment, le soleil montait
+lentement à l'horizon, comme une grande bassine
+de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne migrant
+pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la
+piste. En effet, au bout d'un moment, voici sa voix
+forte qui monte d'une grande combe du côté de Roulède.
+Lorsque je fus sûr de la randonnée du lièvre, je
+vis qu'il me fallait aller au poste du Châtaignier-du-guet.
+J'avais souvent accompagné mon oncle à la
+chasse, jeune, et je connaissais bien les postes.
+Lorsque je fus rendu au gros châtaignier planté à la
+cafourche de trois chemins sur une lande, j'attendis.
+Pendant que la chienne était dans les fonds, je n'entendais
+pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle
+suivait, et lorsqu'elle passait sur un coteau, je
+l'entendais cogner à pleine gorge. Au bout d'une
+heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un sentier.
+Il se plantait de temps en temps, se dressait
+sur son cul pour écouter la chienne et repartait.
+En approchant du carrefour, il s'allonge pour
+passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas,
+mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon
+premier lièvre et je m'en fus bien content, il pesait
+six livres un quart.</p>
+
+<p>Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec
+un plat de brochetons sous l'herbe de mon panier, la
+jument de M. Silain était sellée et attachée par la
+bride dans la cour, près de la porte du château.
+Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était
+le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée
+qui était en retour du corps de logis, et, du côté du
+dehors, enfermait la petite cour intérieure que la tour
+ronde de l'escalier closait du côté de la grande
+cour.</p>
+
+<p>Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des
+livres, des papiers, des vieux journaux; mais au
+reste c'était là qu'il mettait toutes ses affaires. Ses
+pistolets d'arçon étaient accrochés au mur, à côté
+d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un
+râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la
+bourse pour le furet et les grelots; sur la table étaient
+les accouples de ses chiens, la corne pour les appeler,
+sa poire à poudre, son sac à plomb, et une ancienne
+tabatière de corne ronde où il mettait les capsules
+pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien
+sous la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant
+aux livres, M. Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait
+de suite, car ils étaient pleins de poussière.
+Au reste, c'étaient les philosophes du siècle dernier,
+jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis
+par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau,
+dont l'aïeul de M. Silain avait été si engoué, qu'après
+avoir lu <i>l'Emile</i>, il avait voulu faire apprendre la
+menuiserie à son fils; mais celui-ci avait préféré
+s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
+Voyant cela, son père avait pris lui-même un état,
+en se mettant bravement à labourer sa réserve, ce
+qui l'avait rendu si populaire, qu'il était resté tranquillement
+chez lui pendant la Révolution.</p>
+
+<p>Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre
+état que de chasser, et de mener une vie très active
+en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait
+passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait
+en les lisant. A l'égard des livres, il ne
+les supportait que dans un cabinet de lecture de
+Périgueux, où il faisait quelquefois de longues pauses.
+Même encore, les mauvaises langues disaient que ce
+n'était pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la
+dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers
+passaient en retroussant leurs moustaches.</p>
+
+<p>Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans
+son cabinet en train de mettre ses bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant
+que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu
+vas m'aider à coupler les chiens; prends les couples,
+moi je prends mon fouet.</p>
+
+<p>Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ.
+Une fois couplés, à la réserve d'un vieux sage chien,
+M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la
+grande cour. Après ça il mit son fouet dans sa botte,
+détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt
+de Lammary.</p>
+
+<p>Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais
+pas vue. Ayant regardé dans le salon à manger, où
+elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la
+trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma question, la
+grande Mïette répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la
+nièce de M. le Curé.</p>
+
+<p>Je redescendis au Frau tout déferré.</p>
+
+<p>Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla
+qu'elle était moins gaie que d'habitude. Presque toute
+l'après-dîner, elle se tint dans la petite cour à raccommoder
+du linge. Elle était assise sur une chaise, le
+long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre
+chaise où était son linge. Sa fine tête et ses beaux
+cheveux, baignés de lumière, se détachaient en clair
+sur le vieux mur décrépi et tout écaillé. Qu'elle était
+jolie ainsi! Je dis toujours la même chose, mais c'est
+que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je restai
+longtemps immobile à la regarder, répondant à ses
+questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est
+de jouir de sa présence.</p>
+
+<p>Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était
+sans aucune mauvaise idée, je la regardais et l'admirais
+naïvement, mais cela la gênait sans doute, car
+elle me dit de lui lire quelque chose.</p>
+
+<p>Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y
+pris un livre; c'était <i>La Nouvelle Héloïse</i>.</p>
+
+<p>Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables,
+ce bavardage prétentieux, me fatiguèrent
+bientôt. Je l'avoue d'ailleurs, je ne comprenais rien à
+tout cet étalage de sentiments; tout cela me paraissait
+faux et artificiel, et partant ne m'intéressait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en
+souriant: laisse-le, va, en voilà assez.</p>
+
+<p>J'allai replacer le livre et je revins. En même temps
+les sabots de la grande Mïette se faisaient entendre
+sous la galerie. Elle venait dire à la demoiselle que
+le métayer demandait à lui parler.</p>
+
+<p>Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez
+triste.</p>
+
+<p>Le temps se passait cependant. Le surlendemain,
+chez Puyadou firent dire à mon oncle, par un homme
+qui venait au moulin faire moudre, que ma mère me
+mandait de rentrer; c'était le postillon de la voiture
+qui avait fait la commission.</p>
+
+<p>J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à
+la demoiselle. C'était un samedi, M. Silain était allé
+au marché de Thiviers; je la trouvai seule dans la
+cour et je lui dis qu'il me fallait m'en retourner à
+Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne
+plus la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout
+naïvement que maintenant je regrettais de quitter le
+moulin, parce qu'à Périgueux je serais loin d'elle et
+que peut-être, quand je reviendrais, elle serait
+mariée; je me sentais prêt à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir
+près d'elle, n'aie crainte va, tu me retrouveras toujours;
+qui aurait soin de mon père si je n'y étais pas?</p>
+
+<p>Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien
+prendre un état, et que puisque ça convenait à ma
+mère, il fallait entrer à la Préfecture et bien travailler;
+que d'ailleurs Périgueux n'était pas au bout
+du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.</p>
+
+<p>Cette espérance me consola un peu et alors je pris
+du courage pour le départ. Elle m'accompagna jusqu'au
+bout de l'allée de noyers, et quand nous fûmes
+là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
+j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna
+lentement vers le château. Moi je descendais le chemin,
+la suivant des yeux. Au moment d'entrer dans
+la cour, elle se retourna: je levai ma casquette,
+elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.</p>
+
+<p>Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à
+Savignac avec la jument. Tout en marchant, il me
+parla de ce que j'allais faire, et me dit que puisque
+c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et
+tâcher de faire quelque chose.</p>
+
+<p>Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler
+à la Préfecture; mais que, puisque ma mère
+avait arrangé ça avec M. Masfrangeas, il me fallait
+bien y aller. J'ajoutai que j'aurais autant aimé rester
+au Frau avec lui maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant
+il te faut contenter ta mère; la pauvre femme
+n'a plus que toi.</p>
+
+<p>Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans
+une haie et il cheminait, l'arrangeant, tandis que
+j'étais sur la jument pour ménager un peu mes jambes.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes au <i>Cheval-Blanc</i>, pour boire
+un coup. Quand ce fut fait, je pris mon petit paquet,
+mon bâton, et l'oncle vint me faire la conduite jusqu'à
+la sortie du bourg.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si
+tu t'ennuyais trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir.
+Au Frau, tu seras toujours chez toi. Allons, adieu,
+porte-toi bien, et bonjour à ta mère.</p>
+
+<p>Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère
+que trois heures, pour faire les cinq lieues qu'on
+compte de Savignac à Périgueux.</p>
+
+<p>Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas
+était venu dans la journée, et lui avait dit
+de m'envoyer le lendemain. Pendant que j'étais au
+Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes
+affaires: ayant soupé, je me couchai et après avoir
+un peu pensé à la nouvelle vie qui m'attendait, je
+m'endormis.</p>
+
+<p>Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je
+passai chercher M. Masfrangeas et nous voilà partis
+pour la Préfecture.</p>
+
+<p>La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus
+bien vite rassuré, car en entrant dans le bureau j'en
+eus de suite une idée assez piètre. Ce bureau était
+une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers
+montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous
+ces casiers étaient bourrés de cartons et de papiers,
+qui répandaient cette odeur particulière aux vieilles
+paperasses, odeur désagréable à laquelle je n'ai
+jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés
+déjà arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait
+des manches de cotonnade noire par-dessus celles
+de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une
+table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé
+ce qu'il fallait me donner à faire. Celui-ci apporta
+des états pleins de colonnes de chiffres, qu'il
+s'agissait de copier. Après m'avoir fait donner devant
+lui toutes les explications nécessaires et m'avoir
+recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans
+son bureau qui communiquait avec celui-ci.</p>
+
+<p>Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes
+gens vinrent près de moi, et me firent diverses questions
+auxquelles je répondis de mon mieux. Ils ne me
+laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une
+sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune
+homme. Sur ces entrefaites arriva un autre employé
+qui parut enchanté de la venue d'un surnuméraire,
+qui le déchargeait sans doute un peu du travail qui
+l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler
+avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était
+sous-chef de bureau, mais c'était le dernier arrivé,
+M. Gignac, gros brun, prétentieux et beau parleur,
+qui donnait le ton, et recueillait des deux expéditionnaires,
+la considération due au sous-chef, auquel il
+n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait
+ces jeunes gens auquel il servait de plastron, et ne
+paraissait pas s'apercevoir des sottes plaisanteries
+qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient trouvé
+joli de rechercher les mots dont la première syllabe
+avait la même consonnance que le nom du sous-chef.
+L'un commençait: Ser-pent, l'autre répondait: Ser-ment,
+le troisième ajoutait: Ser-gent, et cela continuait
+comme ça longtemps entre les trois complices:
+Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante,
+Ser-vice, etc. Et ils imaginaient des farces
+bêtes dans le genre de celles-ci: M. Serr, sortant de
+sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle, trouva
+un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya.
+Il appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr,
+et de pas-ser son coupe-choux au travers du
+reptile...</p>
+
+<p>Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le
+vieux M. Serr levait les épaules et disait tout haut,
+sans cesser son travail: tas de crétins!</p>
+
+<p>Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement
+à ces messieurs. Le sous-chef étant sorti, M. Gignac
+s'écria tout à coup qu'il n'avait plus de guillemets et
+me dit: Jeune homme, allez donc à la 1<sup>re</sup> division,
+chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du
+corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien
+quelque farce, mais ne sachant trop, j'y allai. A la
+1<sup>re</sup> division un monsieur très sérieux, avec une calotte
+grecque soutachée, me répondit gravement que la
+boite était à la 2<sup>e</sup> division. J'allai à la 2<sup>e</sup>, où on me dit
+qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui
+venait de l'envoyer quérir. Je finis par comprendre,
+et je revins me mettre à mon travail.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?</p>
+
+<p>&mdash;Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.</p>
+
+<p>Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés
+des deux expéditionnaires.</p>
+
+<p>Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans
+cette sale boîte, comme disaient les jeunes gens, moi
+qui étais si libre là-bas! Des fenêtres, on voyait les
+toits en tuiles creuses, des vieilles masures étagées
+sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front, pleins
+de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons,
+de vieilles savates, et où errait parfois un chat
+maigre et hérissé. Ah! ce n'était plus la vue du bief
+du moulin qu'on avait de la chambre de mon oncle.
+Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme un
+relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange
+de poussière et de pâtes aigries. Et quand on
+ouvrait les fenêtres, c'était bien autre chose: on avait
+les senteurs infectes de la rue du Lys, mal nommée,
+dont le ruisseau du milieu gardait les résidus de tous
+les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce
+qui me déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat
+pour les odeurs, plus que nous ne le sommes d'ordinaire
+dans le peuple. En respirant ces sales puanteurs, je
+me rappelais le temps où je galopais partout dans les
+bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans
+les termes pleins de genévriers, où venaient la lavande
+embaumée et les immortelles sauvages à l'odeur
+de miel. Ah! me disais-je, si je pouvais encore, traversant
+une terre, humer la forte senteur de la roberte
+et me rouler le matin dans les chenevières,
+dont l'odeur me grisait étant petit!</p>
+
+<p>Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant
+fixement le coq juché sur la cime en pomme de
+pin du vieux clocher de Saint-Front, autour duquel
+les martinets tourbillonnaient avec des cris perçants
+et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
+passereau encagé.</p>
+
+<p>Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant,
+sous le prétexte de le réparer! ainsi que la
+vieille cathédrale, d'ailleurs qui a été traitée comme
+le couteau de Jeannot et a perdu, intérieurement, ce
+caractère de grandeur antique et de sévérité imposante
+qu'elle avait autrefois.</p>
+
+<p>Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.</p>
+
+<p>J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand
+dégoût me prit, et je fus au moment de m'en aller au
+Frau. Mais ma pauvre mère était aux anges de me
+voir dans une position qu'elle trouvait très enviable,
+car elle me croyait bonnement sur le chemin de la
+fortune et des honneurs. Je n'eus pas le courage de
+lui dire la vérité et de lui causer ainsi un chagrin qui
+eût été très grand.</p>
+
+<p>Mais il me passait par la tête des envies folles de
+retourner là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie.
+Même il me semblait que rien que de voir Puygolfier,
+de passer un instant dans le pays, de respirer quelques
+minutes le même air qu'elle, ça me ferait du
+bien. Cette idée me tenait tellement, qu'un soir,
+ayant soupé, je partis sans rien dire à ma mère, qui
+se couchait de bonne heure.</p>
+
+<p>Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au
+lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle
+de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois là, je
+suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie,
+et après avoir laissé le château de Glane sur
+ma droite, je remontai en suivant presque la rivière.</p>
+
+<p>J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon
+pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de même
+que si Delcouderc avait été par les champs, je n'aurais
+pas été fort tranquille, et bien des gens auraient
+été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut
+dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui
+le soir aux veillées: les assassinats qu'il avait commis,
+en passant par les langues de village, avaient
+doublé de nombre, et les conditions dans lesquelles
+ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à
+fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et
+d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui,
+que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient
+à d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait
+une légende sur son compte, et l'ordinaire de ces
+contes, est de brouiller les époques, de confondre
+les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela
+n'empêche, qu'en ce temps-là, dans nos campagnes,
+les petits enfants épeurés en oyant ces histoires,
+n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte
+avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la
+main.</p>
+
+<p>Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé
+dans la prison, là-bas près de Tourny, attendant son
+jugement, car son affaire avait été renvoyée par la
+Cour d'assises à une autre session, je m'en allais
+sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément
+de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau
+temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais
+dans les villages, mais ça ne m'effrayait pas, connaissant
+le proverbe, et j'entendais sans m'en émouvoir
+le clou! clou! des chouettes sorties des creux
+des noyers.</p>
+
+<p>Après avoir marché plus de quatre heures de
+temps, j'entendis les écluses du Frau devant moi. Je
+pris à droite par un petit sentier qui passait dans un
+bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y avait de
+grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en
+face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime
+du terme. Je restai la un moment essayant de reconnaître
+la fenêtre de la demoiselle, mais je ne pus,
+étant trop loin. Je traversai les terres au plus court,
+et je me mis à grimper au milieu des chênes truffiers.
+A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus
+la fenêtre. Je restai là un moment en contemplation,
+pensant à la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement
+sans doute. Aucune mauvaise pensée ne me
+troublait; j'étais seulement content, heureux, de
+penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de
+la chambre où elle dormait. On n'entendait aucun
+bruit au château; les chiens qu'on laissait la nuit en
+liberté dans la cour, s'étaient retirés au chenil sans
+doute. Je m'approchai doucement encore, jusque
+sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou
+éventé, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent
+jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je
+descendais en galopant à travers les arbres et les
+rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût parti
+sous le nez.</p>
+
+<p>Je repris mon chemin, et vers les cinq heures,
+j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le
+passe-partout et montai me mettre au lit. Comme
+je couchais dans un petit cabinet séparé de notre
+logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence.
+A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au
+bureau.</p>
+
+<p>Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de
+nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit
+digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pensée je
+prenais en pitié mes camarades de bureau, qui certainement
+n'en auraient pas fait autant, à ce que je
+me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans
+mon affaire, c'était d'avoir marché neuf heures, sans
+être trop las; pour un enfant de seize ans, ça n'était
+pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte,
+d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles les
+enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par
+suite des contes de vieilles qu'on débite dans nos
+campagnes.</p>
+
+<p>Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire,
+je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu
+près, en sorte que ma mère, renseignée par M. Masfrangeas,
+était contente. Notre vie était bien simple,
+comme de juste avec de petites ressources. Ma mère
+avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille
+francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent,
+placé chez le notaire de Coulaures, était tout ce que
+nous avions pour vivre. C'était peu de chose, mais la
+vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle
+nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir.
+Le vin, les haricots, les pommes de terre, les châtaignes
+ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le
+confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines
+pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin,
+il nous portait du lard, de la graisse, des boudins,
+un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangés
+avec des ciboulettes.</p>
+
+<p>Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture,
+j'étais un jeune homme et je commençais à
+me raser. Je n'étais plus aussi innocent; on ne vit pas
+longtemps à la ville dans cet état, et mes camarades
+avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations
+qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais
+à regarder autrement les filles, et le dimanche
+j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour
+les voir sortir de la messe de midi. C'était la mode
+en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous
+autres, nous faisions les hommes en fumant des
+cigares d'un sou, et en regardant effrontément les
+femmes.</p>
+
+<p>Mon oncle venait de temps en temps nous voir le
+mercredi, et il nous portait toujours quelque chose.
+De mon côté, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se
+trouvait deux jours de congé de rang. Au Carnaval,
+nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y
+restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs
+fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec
+plaisir, mais tout de même ce n'était plus comme
+autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et innocent,
+qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
+restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres,
+mais j'étais distrait de mes adorations de jadis par
+d'autres pensées.</p>
+
+<p>Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur
+coup, l'évasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on
+devait le guillotiner le lendemain.</p>
+
+<p>Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse,
+aujourd'hui place Francheville, où était l'échafaud.
+C'était un mercredi, le 16 avril 1845, jour de marché.
+Il y avait là une foule grande, car les crimes de ce
+jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.</p>
+
+<p>J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête
+pour ne rien voir. Cependant, je m'étais bien promis
+de regarder cela courageusement, mais ce fut plus
+fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec la
+guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond
+de la place, dans un terrain vague, où on portait des
+décombres, du côté de Saint-Pierre-ès-Liens, il y
+avait une petite maison où on la serrait, démontée,
+et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou
+de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
+frissonner; mais voir tomber une tête, c'était
+bien autre chose.</p>
+
+<p>Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me
+donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais
+riche, avec les dix francs que ma mère me laissait
+pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé
+amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et
+mon argent passait en pots de pommade, et autres
+bêtises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion
+de la voir, le dimanche à la promenade, ou à la sortie
+de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
+chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites
+rencontres me plaisaient: à l'âge que j'avais alors,
+on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que
+Mlle Lydia s'était aperçue de mon manège; mais qu'elle
+le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments. C'était à
+un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu
+une invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé
+quinze jours auparavant à cette fête. Mais j'eus
+peu de succès: j'étais gauche et point fait pour les
+exercices qui se pratiquent dans les salons.</p>
+
+<p>Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je
+figurais avec Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner.
+Or, comme elle ne parlait que d'élégance,
+de bon genre, de distinction, et disait couramment
+qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli,
+on doit penser que ma timide déclaration fut
+assez mal reçue. Au reste, aurais-je été un cavalier
+fashionnable que ses visées étaient plus hautes. Elle
+ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier;
+elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas
+mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.</p>
+
+<p>Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à
+sa fille des nouvelles de mes débuts:&mdash;Pitoyables!
+dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser,
+mais il ignore même à peu près le simple quadrille;
+c'est inimaginable!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant
+de partager l'indignation de sa fille! malheureux!
+tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller
+trouver ton voisin d'en face, le petit père Paravel,
+dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra.</p>
+
+<p>Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves
+amoureux sur Mlle Lydia. Ma mère serra tout mon
+habillement dans un tiroir de la commode et je ne
+l'ai plus remis.</p>
+
+<p>Je passerai vite sur les années qui suivent, années
+qui me semblèrent longues dans leur monotonie
+uniforme, car je n'y vois rien qui mérite d'être
+rapporté. L'année 1848 approchait cependant, et
+comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827,
+au commencement de l'année je tirai au sort et
+j'amenai un mauvais numéro, ce qui m'était égal,
+d'ailleurs, puisque j'étais fils unique de veuve.</p>
+
+<p>Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle
+arriva à Périgueux, de la journée du vingt-deux
+février, toute la ville fut agitée, comme bien on
+pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux,
+et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a
+des barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir.
+Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant
+de lui faire passer les nouvelles.</p>
+
+<p>Tous les jours, sur la place du Triangle, une
+grande foule de monde attendait l'arrivée du briska
+qui apportait les dépêches. J'avais comme les autres
+déserté le bureau, et je me trouvais là, lorsqu'arriva
+la proclamation de la République. C'est une chose
+que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans.
+La poste aux lettres était alors dans une maison où
+fut plus tard l'étude Ranouil. Le seuil de la maison
+était plus élevé que la chaussée et se trouvait à peu
+près au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais
+plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche.
+Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime
+et long cri de: Vive la République! monta de
+cette foule immense, se prolongeant, se répétant et
+finissant par un roulement de milliers de voix, pour
+reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes,
+les bonnets, volaient en l'air; tout le monde
+se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il
+semblait que jusqu'alors on n'eût pas vécu à son aise,
+et qu'on respirât plus librement.</p>
+
+<p>En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa
+casquette ou à son chapeau. Les modistes étaient
+assiégées, et elles ne suffisaient pas à les faire assez
+vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient
+chez eux: leurs femmes, leurs s&oelig;urs, avaient vitement
+fait de plisser les trois couleurs en une rosette
+et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des écoles
+même, avaient leur petite cocarde à la casquette, et
+suivaient les rues en chantant <i>la Marseillaise</i> et <i>le
+Chant du départ</i>.</p>
+
+<p>Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie
+de citoyens qui se réjouissait ainsi; c'était tous.
+Légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches,
+pauvres, tous acclamaient la République. Il n'y avait
+guère de fâchés que les employés du gouvernement
+qui s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi
+ceux-là, il y en avait qui criaient plus fort que les
+autres: Vive la République! pour conserver leur
+place.</p>
+
+<p>Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut
+remplacé par des commissaires du gouvernement,
+dont était M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu
+et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle qui
+lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture
+et c'était justice. Du temps de Louis-Philippe,
+il se taisait parce qu'il était employé du gouvernement;
+sous la République, il en fit autant, par dignité,
+ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes
+du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à
+son air content, à ses actes, on connaissait bien
+qu'au fond il était républicain, et beaucoup plus même,
+que quelques braillards qui depuis ont tourné leur
+veste.</p>
+
+<p>Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y
+travaillait guère, on faisait de la politique, on s'y
+entretenait des nouvelles. Les voisins du 2<sup>e</sup> bureau,
+ceux de la 1<sup>re</sup> division venaient, et on tenait là,
+comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas
+qui, impatienté, sortait de son bureau, et
+renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur
+moyen de servir la République était d'aller à leur
+travail.</p>
+
+<p>Nous avions au reste des distractions, car il venait
+beaucoup de députations de toute espèce, pour
+complimenter les commissaires et leur faire part
+des v&oelig;ux de leurs citoyens. Les petits enfants des
+écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester
+de leur jeune dévouement à la République. Les
+frères vinrent aussi avec leurs élèves assurer le gouvernement
+de leur patriotisme; il ne faut pas s'étonner
+de ça; c'était le temps où les curés bénissaient
+les arbres de la Liberté, et montaient leur garde
+comme les autres citoyens. La gravure du <i>Curé
+patriote</i>, les buffleteries croisées sur sa soutane, et
+l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque
+temps après.</p>
+
+<p>Les écoles des frères étaient les plus nombreuses,
+et leurs élèves, des enfants du peuple. Leur manifestation
+fut bien conduite et n'eut rien de commun.
+Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la casquette,
+avec leurs bannières et des branches de
+verdure, en chantant un hymne patriotique, et se
+rangèrent de front devant le perron de la Préfecture.
+Après que les commissaires eurent passé une sorte
+de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et
+chantèrent un ch&oelig;ur composé tout exprès pour la
+circonstance à ce que je crois; quelques bribes m'en
+sont restées dans la mémoire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils avaient dit dans leur délire,<br /></span>
+<span class="i0">Vous réclamez en vain vos droits:<br /></span>
+<span class="i0">Vos droits nous saurons les proscrire.<br /></span>
+<span class="i0">Courbez-vous tous, nous sommes rois!<br /></span>
+<span class="i0">A cet ordre, loin de se rendre.<br /></span>
+<span class="i4">Le Peuple souverain<br /></span>
+<span class="i4">S'est levé soudain.<br /></span>
+<span class="i0">Sa grande voix s'est fait entendre:<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Egalité, fraternité,<br /></span>
+<span class="i0">C'est le cri de toute la France,<br /></span>
+<span class="i0">Et désormais indépendance,<br /></span>
+<span class="i0">Union, force et liberté!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup
+des écoliers d'alors ont senti plus tard se réveiller
+dans leur c&oelig;ur l'enthousiasme de leurs jeunes années
+pour la République et la Liberté, et se sont remémoré
+ces jours où tous les enfants du peuple étaient
+réunis dans un fraternel sentiment.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le conseil de révision
+m'exempta comme fils unique de veuve. Comme si
+elle n'eût eu plus rien à faire sur la terre, ma pauvre
+mère tomba malade. Elle languit quelque temps et
+mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie,
+contente, disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.</p>
+
+<p>Cependant, mon père avait refusé de se confesser
+à l'article de la mort; mais la pauvre bonne femme
+pensait qu'un si brave homme que son défunt mari
+ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en
+purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes
+qu'elle avait fait dire l'avaient sûrement tiré. Cette
+manière de voir n'était peut-être pas très catholique,
+mais elle était bien raisonnable et humaine. Les
+dernières recommandations que ma mère nous fit à
+mon oncle et à moi, furent de ne pas la faire
+enterrer à Périgueux; ce grand cimetière froid lui
+faisait peur, mais de la porter là-bas chez nous, dans
+le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour
+de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher
+homme.</p>
+
+<p>Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil
+dans un char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et
+avec M. Masfrangeas qui nous accompagnait, nous
+prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la
+traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer
+les droits des curés et les leurs. C'est une chose
+bien forte, qu'on puisse demander le salaire d'un
+travail qui n'a pas été fait. Les gens simples comme
+nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M. Masfrangeas
+nous assura que les curés étaient dans leur
+droit, et mon oncle paya, non sans dire que c'était
+des mendiants.</p>
+
+<p>Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle
+Ponsie, des parents à nous, venus de Sorges, de
+Tourtoirac, d'Hautefort, et puis tout le monde du
+Frau, et des voisins des villages.</p>
+
+<p>Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et
+puis, après, nous mîmes la pauvre femme dans une
+fosse, à côté de la pierre de mon père. Quand tout fut
+fini, nous nous en fûmes au Frau, avec nos parents
+qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le
+lendemain.</p>
+
+<p>En partant, ma tante Françonnette me fit promettre
+d'aller les voir la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais
+beaucoup cette tante, chez qui j'avais demeuré
+deux ou trois ans, tandis que mon père et
+ma mère changeaient souvent de ville, à cause
+des nécessités du métier. Il n'y avait pas de régent
+dans notre commune en ce temps-là, et pour
+aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi
+on m'avait mis chez elle, où j'allais en classe avec
+mes cousins. Il fut convenu avec ma tante donc,
+que le jeudi d'après je trouverais à Excideuil mon
+cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à
+Hautefort.</p>
+
+<p>Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux
+avec une charrette pour déménager. Le soir nous
+soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon oncle lui dit
+alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à propos
+que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas
+convint que c'était bien un peu épineux pour un
+jeune homme de vivre seul à la ville, où il y a tant
+d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta que s'il
+avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait
+pris chez lui; qu'au reste la première chose était
+de savoir si j'avais dans l'idée de continuer la carrière
+des bureaux, parce que si cela était, il me trouverait
+une maison pour me mettre en pension, où je serais
+en famille.</p>
+
+<p>Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça
+ne me riait pas, il y avait longtemps que je ne restais
+à la Préfecture que pour faire plaisir à ma mère, car
+le métier et le genre de vie ne m'allaient point du
+tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas dit
+alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait
+pas avec goût, et que par ainsi, je faisais bien de
+revenir au Frau.</p>
+
+<p>Ayant chargé la charrette, nous partîmes de
+Périgueux sur les onze heures du matin. Nous
+n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu pour la
+Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
+s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous
+autres pour le mérenda.</p>
+
+<p>A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait
+avec les b&oelig;ufs, car d'aller avec une jument aussi
+chargée dans nos chemins, il n'y fallait pas songer.
+Il fallut donc décharger la plus grande partie des
+affaires pour les recharger sur la charrette des b&oelig;ufs;
+tout ça prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures
+lorsque nous fûmes au Frau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+
+<p>Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute
+simple, toute unie, réglée par le soleil, les saisons,
+les époques des travaux de la campagne, le cours
+naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie
+paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine
+de toutes pour le corps et l'esprit.</p>
+
+<p>Je ne trouvai pas de grands changements dans le
+pays; la Révolution n'avait fait que le toucher un
+peu, sans le bouleverser. Le maire était changé; à la
+place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui
+restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot,
+son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait
+le gagner à la République, en quoi il avait du tout
+réussi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne
+parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé
+qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était
+devenu un bon républicain: il n'avait fallu pour ça
+qu'une écharpe à franges d'or. Les hommes sont
+ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
+est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle
+était conseiller, tout bonnement; il aurait pu être
+adjoint et même maire, mais il disait qu'il fallait
+laisser les places à ceux qui en avaient besoin pour
+s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content
+d'être maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.</p>
+
+<p>La garde nationale avait été aussi mise sur pied
+dans la commune, et comme de juste, les gens, bêtes
+ainsi que toujours, avaient nommé M. de Puygolfier
+pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
+un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le
+capitaine était tout flambant neuf, les gardes nationaux
+ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois
+sergents ou caporaux s'étaient fait faire des blouses
+d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient
+comme ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les
+uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et
+quels fusils! A cette époque, la loi sur la chasse
+n'avait pas encore fait disparaître toutes les vieilles
+patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les
+gardes nationaux venaient faire l'exercice avec.
+C'étaient des fusils à pierre bien entendu, et à un coup
+le plus souvent, dont les crosses quelquefois cassées,
+étaient raccommodées avec des bandes de fer posées
+par le maréchal, et dont le canon était maintenu par
+un fil de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les
+bretelles étaient faites presque toutes avec des lisières
+de drap; ceux qui en avaient de cuir étaient comme
+des aristocrates, et les autres les enviaient.</p>
+
+<p>On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec
+la garde nationale sous les armes et en présence de
+quasi toute la commune. M. Silain était là, à la tête
+de ses hommes, car dans le commencement, il ne
+disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup
+ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait,
+et il ajoutait que la République valait bien mieux
+que Philippe: plus tard, il les mit dans le même sac.</p>
+
+<p>L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de
+notre pré jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes
+gens qui marchaient au pas, en chantant <i>la Marseillaise</i>.
+On le planta en grande cérémonie sur la petite
+place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien
+tassée autour et que laissé à lui-même il commença
+à se balancer doucement au vent, il fut salué par la
+décharge de tous les fusils des gardes nationaux qui
+partaient les uns après les autres: ça fit une belle
+pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en
+surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui
+portait un seau à l'eau bénite, fit un discours où il dit
+que l'Eglise pouvait avoir des préférences en fait de
+gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et
+vivrait en paix avec la République, pourvu que
+celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques
+mesures prises par le gouvernement de Juillet, et
+remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait
+pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il
+savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis,
+mais en fait, le clergé devaient être le premier dans
+l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la
+République fît de bonnes lois pour faire respecter la
+religion.</p>
+
+<p>Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais
+il n'y en avait guère, car dans notre contrée arriérée,
+beaucoup n'entendaient pas le français et le curé
+prêchait ordinairement en patois, à cause de ça.</p>
+
+<p>Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et
+fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en
+l'aspergeant d'eau bénite avec un petit coup sec, comme
+qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se
+retira toujours suivi de Jeandillou.</p>
+
+<p>Pendant ce temps les gardes nationaux avaient
+rechargé leurs fusils, et cette fois bien guidés par
+leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un
+peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques
+pintes à l'auberge.</p>
+
+<p>Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir,
+pour me distraire un brin, car j'étais bien triste
+comme on peut penser. J'allai me coucher de bonne
+heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis
+accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis
+comme une souche.</p>
+
+<p>Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis
+à demander choses et autres à Gustou, sur la conduite
+des meules et les affaires du métier. Ho! dit
+mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
+doute le meunier, avec ton habillement de monsieur?
+Demain nous irons à Excideuil chercher de l'étoffe
+pour t'habiller. Toi, aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe;
+il ne doit pas y être, mais quelqu'un des voisins
+te dira où il travaille par là, et tu iras lui
+demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te
+faire tes habillements.</p>
+
+<p>Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant
+sur les gros quartiers posés exprès le long du
+gué, puis prenant par de petits chemins et des sentiers,
+je montai jusqu'au village où demeurait Lajarthe.
+Il n'y était pas en effet, et personne ne put
+me dire où je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas
+grand monde là, que quelques vieux; tout le monde
+était dans les terres. Une bonne femme me dit pourtant
+que le matin il avait dû passer au bourg chez
+Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit
+que Lajarthe travaillait dans une maison à Lavergne,
+du côté de Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en
+savait rien. Mais le village n'est pas bien grand et
+quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon homme. La
+femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe
+eut dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier,
+elle déclara qu'elle m'avait vu au moulin lorsque
+j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait pas reconnu, et
+elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose
+d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un
+coup, et mit le chanteau sur la table avec une touaille
+et alla tirer à boire. Les hommes de la maison
+n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe, qui me dit que
+ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le lendemain,
+céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
+sans faute.</p>
+
+<p>Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut
+commencer par boire le vin blanc; après ça Lajarthe
+regarda le drap que nous avions porté d'Excideuil,
+il le fit claquer dans ses doigts, demanda le prix, et
+quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs
+quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous
+avait pas trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh!
+c'était bientôt fait; il ne le faisait même que pour contenter
+les pratiques qui auraient eu peur, sans ça, qu'on
+leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se servait
+guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête;
+mais il avait le coup d'&oelig;il et ne se trompait pas. On
+racontait comme exemple de son habileté, qu'un jour
+ayant une culotte à faire pour un homme d'Autrevialle
+et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer qu'il récurait,
+comme l'homme voulait descendre pour se faire
+prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est
+pas besoin; tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton
+affaire! et qu'il s'en était retourné ainsi. Et l'homme
+assurait que jamais de sa vie il n'avait eu une
+culotte où il fût plus à son aise.</p>
+
+<p>Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit
+homme sec et brun, avec des petits yeux noirs qui
+brillaient comme des chandelles. Le moyen que ses
+parents avaient employé pour les lui éclaircir avait
+réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il disait,
+les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait
+des pendants d'oreille comme des anneaux de mariage.
+A ce moyen, lui avait ajouté le tabac, et lorsqu'il
+travaillait, il tirait souvent sa tabatière à queue
+de rat, étendait la main, le pouce bien détaché, et
+dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
+doucement une forte prise qu'il reniflait en deux
+coups, un dans chaque nasière, sans en perdre un
+brin.</p>
+
+<p>Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait
+pas bon passer par sa langue; mais il n'attrapait que
+ceux qui le méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait,
+et il en pensait long. Bon homme au fond et facile
+avec les pauvres gens, il n'aimait pas les riches, ni
+les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur
+égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles
+histoires du pays, pour les avoir ouïes des anciens,
+et il les racontait avec une bonne humeur endiablée.
+Quand on venait à parler de quelque riche bourgeois
+de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait l'histoire
+de leur fortune. Et il racontait comment le père avait
+gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en
+courant les campagnes pour acheter la vieille ferraille;
+comment le fils avait fait profiter ces écus en
+achetant des coupes de bois pour les forges aux gens
+gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier
+les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.</p>
+
+<p>C'est comme ça, par exemple, que le défunt
+M. Chabannet avait eu pour un morceau de pain de
+bonnes propriétés, et même la papeterie du Coudreau,
+dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son
+petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député,
+et il avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait
+que les nobles, qui riaient joliment d'ailleurs
+du sot orgueil de celui dont le grand-père avait étamé
+leurs casseroles.</p>
+
+<p>Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet
+rouge, et était un des plus chauds Jacobins de la
+Société populaire d'Excideuil: pourquoi était-il royaliste
+à cette heure? pourquoi suivait-il le parti des
+nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les
+plus féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle
+de la hache révolutionnaire?</p>
+
+<p>Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés
+pourquoi portait-il le dais aux processions, lui dont
+le même aïeul avait fait mettre en réclusion, avec
+raison d'ailleurs, les curés des environs qui prêchaient
+contre la République?</p>
+
+<p>Comment! il avait encore dans son héritage des
+biens nationaux, ou des écus en provenant, et voici
+qu'il reniait son grand-père et la Révolution! Quel
+malheur!</p>
+
+<p>C'est en dévoilant impitoyablement les origines
+des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards
+cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les
+pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui parlait
+des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart
+d'entre eux avaient des origines semblables,
+seulement que c'était plus vieux et qu'on ne s'en
+souvenait plus. Et là-dessus il citait ce riche maître
+de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à qui
+il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en
+avait de plus anciens sans doute, qui descendaient
+de ces brigands féodaux qui pillaient et tuaient les
+pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y
+avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il,
+que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un
+cluzeau, près de Périgueux, une trentaine de paysans
+qui s'y étaient cachés pour lui échapper, je me demande
+comment il s'est sauvé un seul noble à la Révolution!</p>
+
+<p>&mdash;En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose.
+Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens
+étaient plus méchants; mais les uns et les autres ont
+fait et font encore au peuple toutes les misères qu'ils
+peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais
+l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un
+paysan, mais on le fait crever de misère, ça revient
+au même, sans compter que c'est plus long.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des
+riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas
+fiers et charitables. Chez nous, répondait-il, il y en
+a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a.
+Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font supporter
+tous les autres qui ne valent rien.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous
+faut, c'est de la justice!</p>
+
+<p>Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme
+on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre
+devait appartenir à ceux qui la travaillaient, et les
+outils aux ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs
+de terre, ni de patrons pour les ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus
+de métayers?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont
+métayers de Puygolfier de père en fils dès longtemps
+avant la Révolution. Crois-tu que ce n'est pas eux
+qui ont fait la métairie ce qu'elle est? Sans leur
+travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
+Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là,
+est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre
+que depuis près d'un siècle ils tournent, retournent
+et bonifient, sur laquelle trois ou quatre générations
+ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier?
+Tu me diras peut-être: comment feront les gens qui
+ont beaucoup de terres? Et je le répondrai à ça,
+qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle
+n'en peut travailler.</p>
+
+<p>Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de
+domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une
+fille irait servante pour apprendre la tenue d'un
+ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se
+marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi,
+Gustou, une fois que tu as bien connu ton métier de
+meunier, tu aurais dû t'établir si les affaires marchaient
+comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a
+pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un
+qui m'aurait aidé, je le sais; mais moi j'aime mieux
+rester ici, où je suis comme chez moi, sans en avoir
+les tracas.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y,
+la liberté avant tout; mais ça n'empêche pas que ce
+que je dis soit vrai.</p>
+
+<p>C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé
+Pinot appelait Lajarthe: révolutionnaire, communiste;
+car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais
+lui s'en moquait, et disait qu'il n'était pas communiste,
+ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule
+fin de travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait
+que deux choses: chacun pour soi et chez soi,
+et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend
+rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
+que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient
+communistes, comme le disait l'ancien curé Meyrignac,
+qui avait posé la soutane à la Révolution. Lui-même
+l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il ne
+comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait
+sa pipe et sa nièce, il trouve que tout est bien.</p>
+
+<p>Et on riait.</p>
+
+<p>Lorsque tous mes habillements de meunier furent
+finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra
+mes effets de la ville dans la grande lingère; ils doivent
+y être encore, pour moi, je ne les ai jamais
+revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir
+avec la mule pour rendre de la farine à Puygolfier.
+Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et
+me voilà parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle
+sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant
+la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé
+de faire depuis, de marcher droit à ces fumées
+vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper.</p>
+
+<p>Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau
+et je portai le sac à la cuisine. En entendant ouvrir
+la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention
+à mon habillement. Avec son grand bon sens, elle
+trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais
+meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle était
+changée, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde à
+l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je m'en
+aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par
+dessous, son front avait déjà quelques fines rides,
+elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa
+figure une tristesse qui me faisait mal à voir. Elle
+avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et
+elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si
+aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain
+continuait toujours son train de vie; voyageant d'un
+côté et d'autre, mangeant son bien morceau à morceau,
+de façon que la pauvre, elle voyait venir la
+misère pour ses vieux jours.</p>
+
+<p>Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me
+parla de ma mère, et m'en dit tout le bien possible.
+Puis elle fit cette réflexion, que pour ma mère qui
+avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas le cas,
+mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien
+heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de
+l'avoir vue comme ça.</p>
+
+<p>Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été
+convenu avec ma tante, mon cousin Ricou à Excideuil.
+Nous étions du même âge ou guère s'en faut,
+et pendant le temps que j'étais resté chez lui, nous
+étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant,
+toujours content, toujours chantant et aimant
+à s'amuser. Dans la journée il me fit passer au moins
+dix fois dans une petite rue assez déplaisante, sans
+que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes
+un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il
+m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille
+qu'il avait vue à la vôte de Tourtoirac, et qu'il avait
+fait danser, et que cette jeune fille était sa bonne amie.
+Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose,
+ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop
+jeune, et avec ça, pas de position car il était garçon
+maréchal. Malgré tout, il avait la promesse de la
+fille, et il espérait bien qu'elle tiendrait bon jusqu'à
+ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y arriver, il
+tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus
+pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin
+de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait
+pas à ça, joint qu'il le trouvait, comme les
+parents de la fille, un peu trop jeune pour s'établir.</p>
+
+<p>Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si
+j'avais aussi une bonne amie. Je lui répondis que
+non, ce à quoi il répliqua que cependant à Périgueux
+ça ne devait pas être difficile de s'en faire une, et il
+s'étonnait que je n'en eusse point.</p>
+
+<p>A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et
+même indispensable à un jeune homme que d'avoir
+une bonne amie.</p>
+
+<p>Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et
+il fallait partir. Pour couper au plus court, nous
+allâmes monter à Saint-Raphaël, pour de là aller
+passer l'Haut-Vézère au Temple-de-l'Eau. Il était dix
+heures, lorsque nous passâmes le long du cimetière
+de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions
+à Hautefort.</p>
+
+<p>Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la
+soupière était dans les cendres chaudes. Nous n'avions
+pas faim, mais après avoir marché, un bon chabrol
+ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allâmes
+nous coucher.</p>
+
+<p>Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me
+tardait de revoir mes anciens camarades de classe et
+mes compagnons; aussi après avoir embrassé ma
+tante je sortis. En allant comme ça de maison en
+maison, je vis quelques connaissances; des femmes
+surtout, car beaucoup d'hommes étaient par les
+terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant
+que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque
+chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de
+ceux de mon âge étaient partis pour leur sort; j'en
+trouvai quatre ou cinq qui avaient tiré un bon numéro
+ou qui avaient été exemptés, et nous parlâmes du
+temps où nous allions par les soirs de neige, chercher
+les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers
+ou courir le <i>guilloniaou</i>, comme nous disions, qui est
+plutôt: <i>Lou gui-l'an-niaou</i>, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf,
+un antique souvenir de nos ancêtres les Gaulois.
+C'était la nuit de Noël, que, malgré le froid et la
+neige, nous allions par les champs, les villages et les
+maisons écartées, avec des brandons allumés et des
+torches de résine, en chantant de vieux Noëls du
+pays périgordin.</p>
+
+<p>Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient
+toujours groupées en désordre au pied des hautes murailles
+de l'esplanade du château du côté du midi, et se
+chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La place en
+pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant,
+reculant, sans souci de l'alignement, était toujours
+le lieu des ébats des poules, des oies, des canards,
+et parlant par respect, des cochons. L'hôtellerie
+du <i>Lion-d'Or</i>, bien renommée dès ce temps et
+encore, balançait toujours au vent son enseigne de
+tôle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmontée
+de la chambre d'audience, était toujours là,
+avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé
+gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.</p>
+
+<p>C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres,
+on montait un tribunal pour juger Carnaval. On
+l'apportait là, le pauvre diable, avec un vieux gipou,
+sorte d'habit-veste à pans courts, et un chapeau
+tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués.
+Puis le procureur l'accusait de toutes sortes
+de crimes, disant que les gens se grisaient, ou
+avaient des indigestions par sa faute, et qu'il était
+cause que des filles neuf mois après, échappaient une
+maille.</p>
+
+<p>Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui,
+exposant qu'il réjouissait tout le monde, qu'il faisait
+manger de la viande à ceux qui n'en voyaient pas de
+toute l'année, et aussi qu'il rassemblait la famille, et
+la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen
+des trinquements.</p>
+
+<p>Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre,
+et on le montait à la cime de la place pour le fusiller,
+et au moment où on lui tirait dessus, celui qui le
+tenait le laissait tomber, et puis on le brûlait.</p>
+
+<p>En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je
+passai devant l'arceau du maréchal, où il ferrait à
+couvert par le mauvais temps. C'est là, que nous
+nous battions entre enfants, non toujours pour une
+raison quelconque, mais pour la gloire, comme le
+défunt empereur.</p>
+
+<p>On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait
+à un autre:</p>
+
+<p>&mdash;Ote la paille!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! la voilà!</p>
+
+<p>Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de
+poings: les nez saignaient et nous finissions par
+nous prendre au corps et par rouler dans la poussière
+noire et le frasi.</p>
+
+<p>C'est sur ces chemins du bourg et sur la place
+qu'on faisait de belles processions. Une année surtout,
+où il y avait un drole de cinq ou six ans, un
+petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
+courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui
+ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il
+menait un agneau apprivoisé avec du sel, et la jeune
+bête venait sentir la main du petit, croyant y en
+trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles
+habillés de longs frocs bruns, avec un grand collet
+plein de coquillages, et portant de grands bâtons où
+étaient attachées des gourdes à mettre le vin; et
+d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
+blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces
+longues files de gens nu-tête sous le soleil, et les
+chanteuses, et les s&oelig;urs, et le curé sous le dais porté
+par des conseillers de la commune avec de grands
+bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait
+sur des jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient,
+tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on
+donnait la bénédiction au reposoir de la place,
+tout le monde était à genoux le front courbé, moins
+les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui
+faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des
+remparts du château, le canon pétait à tout casser.</p>
+
+<p>Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice
+était là, avec sa façade creusée en quart de
+cercle et sur la place devant où j'avais fait si souvent
+au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient
+l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant
+de temps en temps le cou en piaulant vite et
+doucement, comme s'ils se fussent raconté quelque
+chose.</p>
+
+<p>C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux
+de Saint-Jean, que le curé venait allumer en cérémonie.
+Les fagots étaient garnis de feuillage et de
+fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforçait
+d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient
+un tison pour garder leur maison du tonnerre,
+et personne ne s'en allait sans avoir sauté par-dessus
+le brasier pour se préserver des clous.</p>
+
+<p>C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux,
+le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de
+ce côté de la paroisse qui regarde vers le Limousin,
+y menaient leurs bêtes; ceux du côté du Causse,
+allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de
+b&oelig;ufs on voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies
+du château, il y avait pour faire une petite foire, et
+les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial,
+de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans
+parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.</p>
+
+<p>Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés
+derrière les b&oelig;ufs, ces grands chevaux anglais, avec
+leurs couvertures et des capuces qui leur venaient
+sur la tête avec des trous à l'endroit des yeux, de
+crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de
+se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites
+chiens on amenait là, pour les faire bénir: beaux
+chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens
+levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.</p>
+
+<p>A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées,
+on voyait de pauvres diables de paysans, avec des
+vestes déchirées, et des culottes effilochées, les pieds
+nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite
+paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient
+à cheptel.</p>
+
+<p>Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir
+tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et
+ces chiens bien soignés, à côté de ces pauvres gens
+qui, en ce temps-là, mangeaient de méchantes miques
+et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait
+moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement
+n'avaient pas vaillant le prix des colliers
+d'argent des chiens.</p>
+
+<p>Mais l'habitude faisait que guère personne ne
+s'avisait de penser à ça, et de se demander comment
+il se pouvait qu'il y eût encore des hommes plus
+malheureux que des bêtes.</p>
+
+<p>Les messieurs à qui étaient les chevaux et les
+chiens étaient d'ailleurs bien bons, bien charitables,
+et secourables aux malheureux comme il n'y en a
+guère; mais avec ça, ils ne pouvaient faire que la
+charité, et la charité ne remet pas les choses en leur
+place.</p>
+
+<p>Je revins par le côté du nord, passant sous les
+allées de noyers pleines d'orties et de choux-d'âne,
+où on faisait aux quilles le dimanche, et remontant
+par le foirail des porcs, je redescendis sur la place,
+pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis
+avec plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire
+planté du temps de Sully. J'ai ouï-dire à des
+gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre
+avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes les
+paroisses, au devant de l'église, ou sur une place,
+pour servir de point de réunion aux gens de l'endroit.</p>
+
+<p>C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient
+grimper leurs bêtes, à la grande joie des enfants;
+et, la nuit, les poules des maisons de la place
+juchaient sur ses hautes branches.</p>
+
+<p>Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de
+verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres
+ordinaires. Les orages lui avaient bien cassé quelques
+branches, mais il était encore solide et vigoureux.
+Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne,
+au contraire, il rendait des services, et ornait un peu
+la place; et puis il était si vieux qu'on aurait dû le
+respecter; mais quelques années après on l'a jeté à
+terre.</p>
+
+<p>J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe
+à ce que me dit sa s&oelig;ur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait
+toujours frappé; il me semblait que c'était un nom de
+roman du temps jadis, apporté dans le pays par
+quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il
+avait l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries
+de verdure toutes fanées, dont on voyait des
+morceaux à Puygolfier. La personne qui le portait
+était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode
+d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa
+poitrine, s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes
+elle était déjà vieillotte et le paraissait encore
+davantage. Elle ne s'était pas mariée, non plus que
+son frère, et ils vivaient là tous deux, petitement,
+avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.</p>
+
+<p>Après avoir fait mes politesses à la s&oelig;ur, je traversai
+la cuisine pavée de cailloutis. Au fond, un corridor
+aboutissait à une petite cour où s'amusaient les
+enfants pendant les récréations. A gauche, c'était le
+cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était
+là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit
+une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la
+classe, c'était comme de mon temps; on n'était
+pas aussi bien installé qu'aujourd'hui. Trois grandes
+tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
+des marelles tracées au couteau par les enfants, des
+bancs de chaque côté, une chaise pour le régent, les
+bissacs où les enfants portaient leur déjeuner, pendus
+aux murs mal crépis et pleins de petits trous où on
+prenait du sable pour sécher l'écriture; et voilà, c'était
+tout: de cartes, de tableaux, point.</p>
+
+<p>L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit
+fagot, et on faisait du feu dans la grande cheminée
+qui fumait quand soufflait le vent de travers.</p>
+
+<p>&mdash;Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe.
+Et une vingtaine d'enfants se jetèrent dehors avec
+bruit.</p>
+
+<p>Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait
+bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux
+coupés également sur le cou, et qu'il rejetait souvent
+en arrière avec ses cinq doigts étendus à mode
+de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides
+de plus, mais c'était toujours le même grand front
+comme un chanfrein de cheval. On dit que ces têtes-là
+sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec
+ça il était vêtu toujours d'une veste à larges boutons,
+et son pantalon avait toujours dans le bas des traces
+de terre rouge.</p>
+
+<p>C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la
+chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait
+encore si le temps allait bien. Ça retardait quelquefois
+l'heure de l'entrée en classe, et ça avançait
+aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
+enfants ne s'en étaient jamais plaints.</p>
+
+<p>Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il
+était là, le dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant
+réciter les leçons en faisant tourner entre ses
+doigts son canif, d'un petit coup sec, sa chienne
+Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy,
+venait s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant
+le pavé de sa queue; alors il se trouvait qu'il
+avait quelque chose à faire à sa terre: des pommes
+de terre à semer, des haricots à ramasser, des gerbes
+à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.</p>
+
+<p>La chasse était sa passion du jour. Le soir il en
+avait une autre, qui était le boston, espèce de poule
+qu'on appelle ainsi dans l'endroit. Tous les soirs il
+allait faire sa partie au <i>Lion d'Or</i>, et nous connaissions
+bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu.
+Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il
+avait la main dans la poche de sa culotte et comptait
+son gain tout le temps, et on entendait les sous
+tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
+deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des
+heures, sans nous rien dire. Mais quand il avait
+perdu, par exemple, il n'était pas commode, il nous
+corrigeait ferme pour la moindre chose: son fort
+était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait
+aussi des coups de règle sur les doigts.</p>
+
+<p>M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda
+des renseignements sur la manière dont on
+étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui paraissaient
+une mauvaise invention; aussi il continuait à
+tailler la moitié de la journée les plumes d'oie que
+les enfants arrachaient à l'aile de leurs bêtes et passaient
+sous les cendres chaudes pour les dégraisser.</p>
+
+<p>Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots
+de terre dans lesquels on mettait une mèche de
+coton qui buvait l'encre, et que l'on mouillait avec du
+vinaigre lorsque ça commençait à sécher.</p>
+
+<p>C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire
+la lecture dans le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup
+intrigué quand j'étais tout petit; je me demandais
+ce que pouvaient être cette terrible passion qui
+rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient
+brûler le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis.
+Depuis, je me suis pensé qu'on aurait peut-être
+trouvé mauvais la peinture de ces amours qui éveillaient
+l'imagination des enfants, si le livre eût été
+fait par un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque,
+de Fénelon, faisait qu'on trouvait ce livre
+très bien et tout à fait convenable pour apprendre à
+lire aux enfants.</p>
+
+<p>Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé
+un moment, et procuré une demi-heure de liberté à
+ses élèves.</p>
+
+<p>En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat
+installé à l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du
+<i>Lion d'Or</i>. J'ai toujours aimé à voir faire
+ce travail: étant petit j'y aurais passé des journées.</p>
+
+<p>Cet homme ne parlait pas le <i>fouchtra</i> comme ses
+pays. Je le lui dis et il se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être
+curé, mais au dernier moment, l'idée me vint de me
+marier avec une cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes fait rétameur?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous
+savez, chez nous, il n'y a pas bien à choisir pour les
+cadets; nous étamons les âmes ou les casseroles,
+nous ramonons les cheminées ou les consciences:
+Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme,
+la bouche fendue jusqu'aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans
+le plat pays étamer et faire des cuillers d'étain.</p>
+
+<p>Après cela, le rétameur me demanda de quel côté
+j'étais. Lui ayant répondu que je demeurais par là-bas,
+entre Coulaures et Thiviers, il s'écria:&mdash;Tiens!
+comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé
+Pinot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre curé, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave
+Pinot?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est solide comme un pont. Il aime un
+peu plus à aller dans les bonnes maisons que chez
+les pauvres, parce qu'on y est mieux, et il parle un
+peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas
+un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et on ne caquette point sur son compte? autrefois
+c'était un luron.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on
+ne parle pas mal de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en
+a, mais elles sont au pays, mariées toutes deux: c'est
+une nièce pour rire, bien sûr! je les connais les
+Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes leurs
+plus proches voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me
+dites, mais là-bas, tout le monde croit que c'est sa
+nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait
+une pinte de bon sang à cette idée. Vous lui
+direz que vous avez vu son camarade Ragot, ça lui
+fera plaisir.</p>
+
+<p>Mon cousin vint me chercher pour manger la
+soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu
+étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant notre curé.</p>
+
+<p>Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais
+par la fenêtre, le mur du jardin où pendant plus d'un
+an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons
+des fièvres me prenaient. C'était une chose bien commune
+autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par
+nos pays, force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui,
+elles sont assez rares, bonne preuve que les
+gens sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris:
+la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont
+pas malsains, c'est la misère.</p>
+
+<p>Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon
+cousin, ma petite cousine Félicie, qui avait sept ans,
+et moi. Mon oncle et mon cousin l'aîné étaient en
+voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux
+jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la
+maison, étant toujours en route pour leur commerce;
+allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de
+Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur, acheter des
+veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
+Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de
+Terrasson; et des fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.</p>
+
+<p>La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de
+plus belles, mais tout de même il y avait du bétail.
+Les b&oelig;ufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient
+pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait
+jeté une pièce de cent sous des terrasses du château,
+qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans
+l'allée des chevaux, il n'y avait, comme de coutume,
+que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur
+la place des cochons, au-dessous du pont et des
+murailles du château, il y avait assez de nourrains
+qui se vendaient passablement; et à l'arrivée du bourg
+du côté de Saint-Agnan, près de la Grange-Neuve,
+il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de
+laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les
+reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui
+ressemble tant à un dindon qu'un autre dindon.</p>
+
+<p>La place du bourg était pleine de marchands de
+chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons,
+de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires
+comme ça. Les pétarous du bas Limousin, avaient
+apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes, et
+autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus
+chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec
+leurs mulets chargés de bottes de peaux de chèvres
+dans lesquelles était le vin. Tous les marchands et
+colporteurs apportaient de même leurs marchandises
+sur des mulets ou des bêtes de somme, car les
+chemins n'étaient déjà pas trop faciles pour les charrettes
+à b&oelig;ufs. Mais outre ces marchands, il y avait
+aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
+de chansons, diseurs de bonne aventure et
+autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit
+bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut
+écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour
+ça, était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait
+de grands yeux et pensait bien qu'il y eût quelque
+sorcellerie là-dedans, car on n'était pas bien avancé
+à l'époque, dans le pays. Un marchand de chansons,
+monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé
+d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait
+les chansons, à raison de deux liards le cahier. Et
+celui qui vendait des images de couleur: le <i>Juif-errant</i>,
+<i>Mon oie fait tout</i>, <i>Crédit est mort</i>, <i>les mauvais
+payeurs l'ont tué</i>, et autres histoires de ce genre,
+en débitait des quantités, surtout des images du <i>Juif-errant</i>
+avec la complainte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Est-il rien sur cette terre,<br /></span>
+<span class="i0">Qui soit plus surprenant,<br /></span>
+<span class="i0">Que la grande misère<br /></span>
+<span class="i0">Du pauvre Juif-errant?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de
+monde autour de sa voiture, dont les roues étaient
+pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait
+bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les
+chemins qu'il y avait.</p>
+
+<p>Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les
+dents avec son instrument, avec un couteau, avec un
+clou, avec son sabre, et le mâtin était habile. C'était
+d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les
+vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il commençait
+par raconter l'histoire d'un jeune drole de six
+ou sept ans, qui était malade, les parents ne savaient
+pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner
+pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant,
+voilà que ce petit a une attaque de vers et
+meurt dans des convulsions épouvantables, que le
+charlatan racontait à faire tribouler les gens. Mais ce
+n'était rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans
+le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le
+montrait de tous les côtés à la foule. Oh! alors, en
+voyant ça et entendant le cliquettement des os, les
+pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en
+avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient
+pour cinq sous un paquet de la poudre qui
+tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus
+durs, en achetaient aussi.</p>
+
+<p>A trois heures, la foire commença à se défaire, les
+gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands
+se mirent à plier leurs marchandises pour partir.
+Quelques-uns couchaient à leur auberge, et repartaient
+le matin.</p>
+
+<p>Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans
+sa tranquillité habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il
+y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants
+et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail
+des b&oelig;ufs. Sauf les foires, le bourg était comme
+engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il
+n'était sur aucune route, les chemins étaient mauvais,
+et il fallait expressément se détourner de son
+trajet pour y monter. Les étrangers y apportaient
+une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait
+ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce
+qui n'était pas connu, expérimenté, devenu commun,
+était regardé avec défiance, dans cet endroit où
+régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la République,
+on y avait formé un club qui se tenait au-dessus
+de la halle, dans la chambre d'audience; et
+quelques-uns qui étaient sortis de leur village, essayaient
+d'y introduire les idées nouvelles et d'y faire
+connaître le progrès, mais sans beaucoup de réussite,
+à preuve que le club finit par tourner à la farce.</p>
+
+<p>Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire
+des gens: celui des Anglais qui avaient assiégé deux
+fois l'ancien château, et celui du représentant Lakanal,
+qui, en 1793, avait fait réparer le grand chemin
+venant de Limoges, qui passait au-dessous de La
+Peyre et allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour
+se diriger sur Cahors. Ce n'était pas tant la réparation
+elle-même qui avait frappé les esprits, que les
+moyens employés. Sauf les femmes, les petits enfants
+et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette
+réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On
+se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour
+et drapeau en tête, pour ne revenir que quand
+battait la retraite; on avait vu même des dames
+pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier
+civique des pierres dans leurs paniers.</p>
+
+<p>Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours
+après la foire, et puis je m'en retournai au Frau.</p>
+
+<p>Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le
+métier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrèrent
+à conduire une paire de meules, à connaître quand la
+farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau,
+ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule,
+et connaître la pierre à &oelig;il de perdrix, qui fait les
+meules bonnes pour le seigle, et la pierre à fusil qui
+vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant
+de tout, et de la manière de faire le travail, et du
+nom des pratiques.</p>
+
+<p>Dans le commencement, quoique je fusse plus
+grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement
+que moi un sac de blé. Mais lorsqu'il m'eut
+montré le petit coup d'épaule et le tour de reins j'enlevais
+un sac comme rien.</p>
+
+<p>Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait
+pour la mouture, et là-dessus il me faut dire que
+nous ne prenions que juste ce qui était dû. Je suis
+sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
+mauvaise réputation, comme les tisserands et les
+tailleurs. Il y a même un dicton patois là-dessus,
+que voici en français: Sept tisserands, sept meuniers
+et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais
+il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien
+d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes,
+l'aurait fait peut-être, s'il avait été le maître,
+mais mon oncle ne le voulait pas.</p>
+
+<p>Comme nous avions du bien à notre main, en plus
+de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi à
+tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un
+peu durs dans le commencement, pour ne les avoir
+accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps.
+Où je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à
+labourer, parce que outre la conduite de la charrue,
+il faut savoir parler aux b&oelig;ufs, et s'en faire écouter.</p>
+
+<p>Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et
+piquant mes b&oelig;ufs traçant le sillon, je pensais à ce
+changement total qui s'était fait dans ma vie. Je me
+rappelais ces journées passées dans le bureau empuanti
+de la Préfecture, assis sur une chaise à
+gratter du papier. C'était long ces journées, et j'en
+avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il
+fallait être aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir
+des reproches, point mérités quelquefois, n'être
+pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour
+mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de
+misère.</p>
+
+<p>Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon
+oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand même
+j'aurais manqué, me levant, me couchant, allant au
+travail quand je voulais, et ne voyant autour de
+moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le
+beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et
+fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et
+mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter des bêtes bien
+soignées; quelle différence avec le travail de bureau
+auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours
+assis, vous casse la tête, et vous fait rêvasser la
+nuit.</p>
+
+<p>Le métier de meunier, et la vie que je menais,
+me plaisaient donc, et il n'y a pas chose pareille
+pour faire un homme content. Après avoir bien travaillé
+la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je
+m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne
+Finette, je partais à la pointe du jour pour aller
+chercher un lièvre. Des coups mon oncle venait avec
+moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne prenions
+pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq
+francs au collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça
+nous surmontait. D'ailleurs nous ne craignions pas
+guère les gendarmes, ils étaient loin, et pour venir
+nous chercher dans un pays plein de termes, de
+combes et de bois que nous connaissions comme
+notre poche, ça leur était défendu. Il fait bon le
+matin monter sur nos coteaux pierreux où on trouve
+la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort;
+ou traverser les bruyères roses entremêlées de
+balais à fleurs jaunes et de hautes fougères. Les
+ajoncs ne manquent pas non plus par là, et il y en a
+dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut,
+bien fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau.
+Il ne fait pas bon les traverser, mais comme ils ont
+toujours des fleurs et sont toujours verts, ils ne sont
+pas déplaisants à voir comme ça en fourré, ou semés
+au milieu d'une lande, ou accrochés le long des
+termes et sur le coulant des ravins, au milieu des
+roches. Quel plaisir de s'en aller dans nos grands bois
+châtaigniers où on trouve de ces vieux arbres creux
+où logent les fouines, et de sentir l'odeur du thym, de
+la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi, il n'y
+avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de
+notre pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de
+me sentir libre avec des jambes solides. Il n'y avait
+si pauvre friche où pointait une petite palène fine,
+tondue par la dent des brebis, qui ne me parût plus
+belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses
+allées d'arbres bien taillés, tout autour.</p>
+
+<p>J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou
+autrement dit les ballades, ou encore les frairies, et
+des fois, j'y allais chez des connaissances ou des
+parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les vôtes
+étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
+Ça se comprend; les gens, anciennement,
+gardaient leurs affaires et faisaient leur plus grande
+dépense pour la frairie de leur endroit. On s'invitait
+comme ça les uns les autres, et on faisait durer la
+fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes
+hormis les grandes alors, et guère de chemins que
+ceux creusés par les charrettes; aussi on allait de
+pied, ou à cheval. On voyait les dames campagnardes
+s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait des enfants
+on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop
+petits, on les mettait sur du foin dans des paniers de
+bât, de chaque côté d'une de ces bonnes petites bêtes
+grises qui ont une croix sur les épaules, pour avoir
+porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit. Dans les
+maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la
+cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une
+chambre; celui qui avait la plus grande la prêtait;
+ou dans une grange, ou sous quelque gros arbre de
+la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
+pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais
+du vin blanc, ou de la piquette, ou de l'eau sucrée,
+et les dames de bonne bourgeoisie, n'avaient pas
+honte de manger une rave cuite, au sucre, et de
+boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le
+lendemain on allait se promener par là dans les bois,
+et les amoureux y trouvaient leur compte; et puis on
+faisait des crêpes qu'on mangeait avec du miel, et
+c'était à qui les tournerait le mieux et en mangerait le
+plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors
+on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons,
+ou on racontait des histoires, ou on disait des
+contes, et c'était à qui dirait le meilleur. C'est dans
+ces fêtes champêtres que la jeunesse faisait connaissance,
+et que s'arrangeaient les mariages.</p>
+
+<p>Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les
+endroits, ce n'est plus guère rien, et on ne s'invite
+plus comme du temps jadis entre parents ou amis.
+On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
+fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il
+y a tant maintenant de chemins, de routes, de chemins
+de fer, de voitures, et de ces autres machines
+qui vont le long des routes comme les chemins de fer;
+et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de
+courses, que les gens de la campagne s'en vont porter
+leur argent à la ville, et y dépensent quatre fois
+plus qu'ils ne faisaient autrefois chez eux. Et encore
+souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
+qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne
+comprennent pas grand'chose à ce qu'ils voient.</p>
+
+<p>On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne
+chose. Sans doute, c'est commode de pouvoir rentrer
+sa besogne plus facilement, et de porter sur une
+charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait autrefois
+dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne
+risque pas tant de faire attraper du mal à ses bêtes,
+et qu'on ne se fait pas tant de mauvais sang.</p>
+
+<p>Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces
+chemins font qu'on sort plus souvent de chez soi,
+pour aller dans les villes où on laisse son argent,
+tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec toutes
+ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se
+divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise
+les divertissements de chez soi, qui ne coûtent
+quasiment rien et sont plus sains de toutes les manières.
+C'est à cause de cette facilité, que petit à
+petit, les gens trompés par les semblants, se sont
+dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant
+vendre leur morceau de bien, et s'en aller dans les
+villes, croyant y trouver une place, ou un travail
+moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens
+sont bien malavisés car le travail des villes est plus
+exigeant, plus attachant, et plus mauvais pour la
+santé, sans parler de la liberté: misère pour misère,
+mieux vaut celle des campagnes.</p>
+
+<p>Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne
+chose qui n'ait ses défauts. Ainsi quand je parle des
+anciennes frairies, ce n'est pas que je veuille dire
+qu'elles étaient exemptes de toute chose blâmable. Il
+y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu
+voir de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de
+pierres.</p>
+
+<p>On attachait le pauvre animal par une patte à un
+petit piquet planté en terre, et de vingt-cinq pas,
+pour deux liards, on lui tirait: tant de pierres.
+Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont la
+vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une
+pierre leur cassait une patte, une autre leur démontait
+une aile, et lorsque quelque gros caillou leur arrivait
+en plein corps, les voilà sur le flanc dans la
+poussière, comme morts. Mais l'individu qui faisait
+tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en
+aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au
+pauvre coq pour le ressusciter, et quand il pouvait se
+tenir encore on recommençait à lui tirer des pierres.
+Si le vin n'était pas assez fort pour le remettre sus,
+on lui donnait de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Ces amusements de sauvages ne sont plus de
+mode, et tant mieux; moi qui aime assez les vieux
+usages, les anciennes coutumes, je n'ai jamais pu
+souffrir ça.</p>
+
+<p>Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un
+coq, les gens se les jetaient à la tête, c'était bien
+pis. Il y avait comme ça, autrefois, des communes
+qui étaient ennemies entre elles, de manière que quand
+les garçons de ces communes se rencontraient dans
+une vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient
+comme si c'eût été d'un côté des Français, et de
+l'autre des Allemands ou bien des Anglais, et non
+pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette
+haine entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient,
+ni personne ne l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien
+temps il y avait eu quelque bataille entre deux
+jeunes gens de différentes paroisses et que les autres
+garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux
+qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche,
+et de partie en revanche, cette bestiale haine
+s'était entretenue et envenimée entre voisins du
+même pays.</p>
+
+<p>Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort
+de meunier, mais bientôt, je le fus encore davantage.</p>
+
+<p>Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de
+Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mérenda,
+autrement dit la collation, à ses gens qui travaillaient
+à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir
+lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui
+avais point parlé, ni même fait attention. Comme
+elle avait changé! Quelle belle fille elle était devenue,
+et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient
+valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet
+et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa
+chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements.
+Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile
+et tremblait à chaque coup de talon sur la terre; ses
+hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet,
+et elle avait la démarche mesurée des femmes bien
+faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait
+d'une main, en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au
+coude, son bras fort un peu hâlé.</p>
+
+<p>Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on
+fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette
+belle fille, je n'osai plus. Nous parlâmes un peu, et
+elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son
+père et sa mère devaient l'attendre.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et
+plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le
+pays, il n'y avait point de fille qui pût lui être comparée,
+je ne dis pas seulement de celles de la campagne,
+mais même à Excideuil, où on voyait pourtant
+de belles filles. C'était surtout son regard clair et
+tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant.
+On voyait rien qu'à ça, que c'était une fille point
+coquette ni mauvaise, mais une honnête créature à
+qui on pouvait se fier.</p>
+
+<p>Dans ce moment, des parents que nous avions
+devers Brantôme, nous invitèrent à la noce de leur
+aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous
+étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à
+quel degré, et seulement que nous étions tous des
+Nogaret, venant du même auteur, qui avait été meunier
+du moulin des moines de Brantôme. Ces Nogaret
+qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et
+leur moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus
+des Roches. Ce fut une crâne noce, ma foi.
+Le garçon prenait une fille qui avait du bien, et rien
+ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne
+mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux
+principalement, chantèrent d'anciennes chansons
+assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance,
+et des histoires salées dont on régala les
+mariés.</p>
+
+<p>Mais la fille était une bonne grosse drole bien
+délurée, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait;
+elle ne faisait attention qu'à ce que son mari lui contait
+à l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on était
+là, à table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'était
+le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un joli
+ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué
+aux garçons de la noce qui le mirent à leur boutonnière.</p>
+
+<p>Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal.
+Puis après, quand la mariée eut dansé avec tous les
+jeunes gens, tandis que le chabretaïre avait mis les
+danseurs bien en train, les novis disparurent.</p>
+
+<p>Sur les une heure du matin, on parla de leur porter
+le tourin ou soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver.
+Après quelques recherches, comme il n'y avait
+dans les environs que deux ou trois maisons, on les
+dénicha chez des voisins, où on les avait retirés. Le
+tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en
+tête. L'un portait la soupière, l'autre des assiettes,
+un troisième portait un pichet plein d'eau, le quatrième
+une de ces anciennes cuvettes ovales à pieds.
+Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
+bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un
+verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient
+rien, comme dans la chanson de Marlborough.</p>
+
+<p>Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient
+que ça serait inutile, on aurait plutôt enfoncé la
+porte. Aussi elle était tout bonnement fermée au
+loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des
+chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait
+bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit
+son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge
+tout de même. On leur donna à laver tous deux
+en cérémonie, et quand ils se furent essayé les mains
+on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin,
+noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
+marchaient et elles étaient aussi poivrées
+que le tourin. Quand ils eurent fini, on présenta au
+marié un verre plein: il en but la moitié et donna
+l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit
+le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée,
+qui en but la moitié et passa le reste a son mari.
+Quand ce fut fait, le contre-nôvi, un beau coq de
+village, chanta une antique chanson patoise de circonstance,
+qu'on avait dû chanter à la noce de l'ancien
+Nogaret, le meunier des moines.</p>
+
+<p>Tout le monde reprenait le refrain en ch&oelig;ur, et
+chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la
+bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau;
+ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains.</p>
+
+<p>La chanson finie, par une signifiance cachée des
+mystères de la noce, le contre-nôvi cassa le verre où
+les mariés avaient bu, en le choquant contre la bouteille.
+Au nombre de morceaux, on leur prédit qu'ils
+auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et
+tout le monde se retira en les engageant à travailler
+à justifier la prédiction.</p>
+
+<p>Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire
+la continuation des ripailles. Mais le troisième jour,
+mon cousin me mena à Brantôme où c'était la fête.</p>
+
+<p>Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à
+celui qui ferait le mieux claquer le fouet. Il en venait
+de Champagnac, de Quinsac et des moulins en amont,
+et aussi de ceux qui étaient sur la Côle jusqu'à
+Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers
+Valeuil, Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus
+de Lisle, de celui de Roufellier qui est au dessous,
+et même de celui de Bonas, près de Saint-Apre.</p>
+
+<p>Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs
+fouets à pompons autour du cou, se réunissaient à
+cette grande croze, d'où on a tiré tant de pierres de
+taille, qui se trouve presque au-dessous du clocher
+bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine,
+et chacun à son rang man&oelig;uvrait son fouet à
+tour de bras. Il y a dans cette grotte un écho qui
+répétait à n'en plus finir les pètements du fouet. On
+ne le dirait pas, mais pourtant, il y en avait qui
+étaient tellement habiles que leurs pétarades ressemblaient
+quasiment à une musique. Moi je ne suis pas
+connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des
+fois j'ai entendu des musiciens, avec un tas de pistons
+et de machines en cuivre et la grosse caisse et tout,
+qui faisaient un bruit assommant, et je me disais alors
+que j'aimais mieux la musique des fouets à Brantôme.</p>
+
+<p>Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois
+des plus vieux meuniers, de ceux qui ne pouvaient
+plus tenir le fouet, et celui qui était le plus fort à leur
+avis, on le nommait pour l'année le Maître du fouet.
+Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.</p>
+
+<p>Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend.
+Les meuniers d'aujourd'hui ne font plus porter
+les sacs à dos de mulet; il y a des routes et des
+chemins partout; ils se servent de charrettes et ont
+des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces
+méchants engins qu'on fait de belle musique; il faut
+pour ça les anciens fouets à manche court, à lanières
+de cuir tressées avec de gros n&oelig;uds: fouets de meuniers
+et fouets de postillons.</p>
+
+<p>Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis
+pour le Frau. Le cousin et la cousine me firent un
+bout de conduite sur le chemin de Lachapelle-Faucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne
+tarderas pas à nous rendre la pareille?</p>
+
+<p>&mdash;Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans
+réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine
+franchement; il n'y a rien qui vaille d'être marié
+avec quelqu'un qu'on aime bien.</p>
+
+<p>Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au
+cousin, et je les quittai, prenant mon chemin par
+Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil,
+me dit avoir rencontré le notaire de Coulaures,
+qui lui avait appris que M. Silain cherchait à vendre
+quelques terres, pour payer un homme auquel il
+devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres
+dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on
+appelait le Pré-Vieux, et toutes les terres dites:
+Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granières. Ça
+nous allait bien; le pré était sous nos fenêtres, pour
+ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien
+de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait
+répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer
+mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que,
+sans compter l'agrément de cette affaire qui nous
+mettait tout à fait chez nous, nous aurions avec ce
+pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année
+une forte paire de b&oelig;ufs à la Borderie, au lieu d'y
+avoir de jeunes veaux pour le temps des labours
+seulement; que les terres, avec celles que nous avions
+déjà, feraient une bonne métairie de ce petit borderage.
+La maison était assez grande, il fallait seulement
+bâtir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y
+avait, une fois d'accord sur le prix, qu'à céder les
+créances venant de ma mère que j'avais sur des
+pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
+mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions
+à la demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa
+volonté, ne voulant pour rien au monde la contrarier.</p>
+
+<p>Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin,
+allant à la chasse devers Corgnac, nous montâmes
+à Puygolfier. Hélas! la pauvre créature, qu'elle
+dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous dit
+qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait
+son père parlait de le faire exproprier. Tout compte
+fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes
+à payer; et comme M. Silain voulait des terres et du
+pré sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait
+touché deux mille sept cents francs qui auraient été
+mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre,
+on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y
+avait moyen d'arranger autrement les affaires: que
+nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser
+le prêteur, et que pour le reste, nous payerions
+cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes,
+à la Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne
+s'envolerait pas à la fois. La demoiselle nous remercia
+bien de cet arrangement, mais elle craignait que
+son père ne voulût pas y consentir.</p>
+
+<p>Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le
+notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre
+compte de l'étendue, car pour la qualité nous la connaissions
+assez. Après avoir bien calculé, il dit au
+notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs,
+et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont
+j'ai parlé déjà. M. Silain se débattit bien tant qu'il
+put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il
+aurait fait une diminution pour être payé comptant du
+tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres
+conditions, et comme le créancier criait, et qu'il n'y
+avait pas d'autres voisins à qui ces terres pussent
+aller, il fut obligé de mettre les pouces. Par ce moyen,
+on espérait que la demoiselle Ponsie avait devant
+elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec
+M. Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces
+choses-là.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+
+<p>En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait
+à parler de l'élection du président de la République,
+et nous connûmes que Louis-Napoléon serait
+nommé grandement, si ça allait partout comme
+chez nous. Nous recevions la <i>Ruche</i>, de Ribérac, qui
+portait Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon
+oncle avait beau faire passer le journal, distribuer
+des papiers et raisonner nos voisins les paysans
+comme nous, c'était à rien faire.</p>
+
+<p>Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et
+puis? Ah! quand on parlait du grand Napoléon qui
+avait fait massacrer un million d'hommes et ruiné la
+France, pour en fin de compte, la laisser plus petite
+que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi
+que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le
+ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le
+saignent à blanc.</p>
+
+<p>Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était
+bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou
+Lamartine!</p>
+
+<p>Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à
+tromper le peuple, qu'il était rare de trouver hors
+des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui osât parler
+pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchés
+par la Révolution cherchaient par tous les
+moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles,
+les gros commerçants, les curés, tous ces gens-là
+criaient sans cesse contre la République; elle ne
+pouvait durer.</p>
+
+<p>Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête.
+Plus j'allais, plus je pensais à Nancy. Comment ça se
+faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je
+me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle
+venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle
+allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait
+sortir ses brebis. Je l'arrêtais, lorsque nous nous
+rencontrions, et nous parlions un peu et toujours
+j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa franche
+honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout
+changé et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me
+semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois
+ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les
+filles de son âge et de sa condition. Un jour que je
+le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait
+de lui faire quelque peu la classe, le dimanche
+et le soir quelquefois, et lui prêtait des livres qu'elle
+étudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que
+c'était du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment
+sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça, et je
+m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.</p>
+
+<p>L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du
+feu, et les histoires dont Gustou avait un plein sac.
+C'était bien toujours les mêmes, mais comme il y en
+avait beaucoup, et qu'il y changeait souvent quelque
+chose, on ne s'en apercevait pas trop.</p>
+
+<p>Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant
+l'assassinat du père Antier, le prieur des moines
+du moustier de Lafaye, entre Jumilhac et la forge
+des Fénières. Ça s'était passé avant la Révolution,
+et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans
+la forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant
+quelques jours, on ne savait ce qu'était devenu le
+prieur, mais il arriva qu'un chien rapporta une de
+ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt, fit
+reconnaître le corps, car les chiens et les loups
+l'avaient presque tout mangé.</p>
+
+<p>Il savait aussi les histoires des voleurs fameux,
+comme Cartouche et Mandrin. Pour Cartouche, c'était
+un voleur et un assassin, et nous ne le plaignions
+guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
+avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre
+les soldats du roi, nous intéressait et nous trouvions
+qu'on aurait dû le gracier. Ça n'était pas un bas
+coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en horreur
+comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la
+guerre à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui
+a contribué à le rendre populaire.</p>
+
+<p>Toutes les histoires de brigands lui étaient connues
+à ce brave Gustou, et il savait aussi tous les crimes
+célèbres du pays. Il les racontait bien, en les arrangeant
+un peu; les plus anciennes tournaient au conte,
+et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver celle de
+Delcouderc.</p>
+
+<p>C'est en pelant tranquillement les châtaignes le
+soir, que Gustou nous disait ces histoires. Il y en
+avait une surtout qui nous intéressait beaucoup,
+parce que le crime avait été commis tout près de chez
+nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
+quelques années seulement que le curé de Nanteuil,
+en pêchant à la ligne, à cinq ou six portées de fusil
+au-dessus du moulin, avait amené une pincée de cheveux.
+Là-dessus on avait plongé, et on avait ramené
+un homme pris dans des racines de vergne. La figure
+était toute mangée par les poissons et on ne connut
+qu'aux habillements que c'était un porte-balle qui
+avait passé dans le pays, il y avait une quinzaine.
+Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
+hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait
+été assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on
+traversait la rivière sur des arbres soutenus par des
+fourches plantées dans l'eau. Mais ce fut tout ce
+qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
+maire, le juge de paix, les gens de justice, personne
+n'y avait vu goutte; en sorte que, comme le disait
+Gustou, il y avait un assassin dans le pays: peut-être
+nous le rencontrons tous les jours, disait-il, et
+il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
+mauvais coup.</p>
+
+<p>Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les
+vieilles superstitions: ils croient aux revenants,
+au Diable, au Loup-garou qu'ils appellent <i>Lébérou</i>,
+à tout; mais cela n'empêche qu'ils aiment mieux
+voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
+faire, ils partiront de préférence le soir que le matin.
+C'est bien une économie de temps pour ceux qui
+sont pressés, mais il y a autre chose, nous aimons
+la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
+et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime
+à voir briller par une belle nuit, les millions d'étoiles
+qui sont au ciel. Il semble que la nuit soit plus
+marquante, plus solennelle que le jour, aussi nous
+disons: <i>A net</i>, comme si nous comptions par nuits
+et non par jours, comme les anciens Gaulois.</p>
+
+<p>Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne
+fussent pas épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait
+de cet assassin qu'on rencontrait peut-être tous les
+jours, il y en avait à qui ça faisait une impression, et
+qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.</p>
+
+<p>Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de
+personnes pour nous aider. Les deux vieux Jardon
+et Nancy, Lajarthe, le fermier de la Mondine au
+Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
+Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et
+d'autres de par-là, des métayers du château et des
+voisins. Les énoisements, c'est comme une espèce
+de fête chez nous. Les hommes avaient porté leur
+petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.</p>
+
+<p>Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait
+l'occasion, prêchait un peu pour la République, il
+tâchait de faire comprendre ses idées, et expliquait
+à tous des choses dans leur intérêt. Mais c'était trop
+sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
+rire avec sa voisine, écouter des contes et des
+histoires, et causer des vieilles superstitions apprises
+des grand'mères.</p>
+
+<p>Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces
+choses à fond: c'était lui qui mettait une souche au
+feu le soir de Noël, et il fallait qu'elle fût de cerisier,
+de prunier ou de quelque autre arbre à fruit. Et il
+pronostiquait toujours de bonnes choses en la voyant
+bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui
+le sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps
+à l'avance sécher dans la fournière. Il gardait
+soigneusement des charbons et des cendres de la
+souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
+bêtes, et pour d'autres affaires encore.</p>
+
+<p>C'était encore maître Gustou qui le premier jour
+de mai, perçait un barriquot de vin blanc, et apportait
+l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard
+frais, en buvant de bons coups:</p>
+
+<p>&mdash;O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!</p>
+
+<p>A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu
+à la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage
+vert avec un beau bouquet à la cime. Les tisons il
+les emportait à la maison pour la préserver du tonnerre.
+Il attachait aussi le matin à la porte de la
+grange, une croix faite avec des fleurs des prés.
+Sous son traversin, il avait toujours dans un sac,
+des herbes de la Saint-Jean, cueillies à reculons,
+avant le soleil levé, et il disait que ces herbes guérissaient
+les fièvres, en les mettant sur le poignet
+gauche.</p>
+
+<p>Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou,
+pour la première fois de l'année, s'il n'avait pas
+déjeuné; ni à trouver des graules ou des geasses, à
+sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
+maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à
+rencontrer en partant en route, la vieille Catissou
+de chez Méry qui était mal jovente. Jamais on ne
+lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis ou feux-follets,
+qui voltigent dans les cimetières, c'était des
+âmes en peine, et il était persuadé que les étoiles
+tombantes c'était des âmes de petits enfants morts
+sans baptême. Si notre Mondine avait voulu faire
+la lessive dans le mois des morts, il serait parti
+plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle
+croyait comme lui, que ça faisait mourir les hommes
+de la maisonnée.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire,
+il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit
+copeau de la croix de bois qui est plantée le long de
+l'ancien chemin appelé La Pouge, qui passe à un
+quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
+d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.</p>
+
+<p>A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait
+toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau.
+Pour lui, le vendredi était un mauvais jour, et
+si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait fait jeûner
+les b&oelig;ufs le vendredi saint, comme ça se faisait
+encore dans quelques maisons.</p>
+
+<p>Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à
+reculons de l'étable pour que la vache ne dépérit
+pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent
+du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance
+qu'il réussirait mieux. Pour garder les b&oelig;ufs de
+maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins
+de notre pré. Lorsque nous bladions, il portait le blé
+de semence dans la touaille de la Noël pour qu'il
+vînt bien; et quand le blé était épié, il mettait une
+rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait
+au milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de
+manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait
+pas acheter des mouches à miel si on voulait qu'elles
+réussissent bien, mais les échanger contre autre
+chose.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement.
+Il n'avait pas affaire à des incrédules, mais quand
+même, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il
+disait, car il expliquait point par point le pourquoi
+et le comment des choses, et nommait les gens à
+qui c'était arrivé.</p>
+
+<p>Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant
+de bon matin dans l'écurie, il avait trouvé
+notre jument toute en sueur, comme si elle venait
+de travailler à force; et elle était avec ça bien pansée,
+et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça?
+Le lutin, bien entendu.</p>
+
+<p>Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux
+de Tuénou de la Mariette, si ce n'est lui?
+Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux dire une
+nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à
+boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle.
+Il traversait la lande des Fachilières,
+d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a
+bien soupé, lorsque arrivé à la friche du Cimetière-des-Boucs,
+il vit à quatre pas de lui, planté à la
+cafourche du chemin un grand homme noir dont les
+yeux luisaient comme des chandelles. Epeuré, il
+voulut rebrousser chemin, mais derrière lui, marchait
+sur ses talons un chat noir, gros comme un
+fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge,
+qui vint se frotter à ses jambes, en faisant son ron,
+ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse
+et étouffée comme s'il eût eu la bouche dans une bonde
+de barrique vide.</p>
+
+<p>De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé
+mal, et lorsqu'il était revenu à lui, tout avait disparu.</p>
+
+<p>Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait
+pamander à Tuénou. D'ailleurs, cette cafourche du
+Cimetière-des-Boucs était connue depuis les temps
+anciens, pour être hantée par le Diable. Jeantillou,
+le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
+la forme d'un grand bouc noir.</p>
+
+<p>Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer
+d'ailleurs. Ils n'avaient qu'à aller à cette croisée des
+chemins et appeler neuf fois: <i>Robert!</i> Mais rien que
+cette idée faisait frissonner tout le monde. Gustou
+assurait que c'était à cet endroit-là même que le vieux
+Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée,
+avait eu du Diable, la <i>Mandragoro</i> qui l'avait enrichi,
+tellement qu'il avait laissé à ses enfants un grand
+pot plein de louis. Il était allé à la cafourche sans
+se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
+coup de minuit, il avait crié trois fois: <i>Poule noire
+à vendre!</i> Le Diable était venu coup sec, sous la
+forme d'un homme noir avec des cornes et des pieds
+fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais Baspeyras
+qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses
+conditions, et il avait eu la <i>Mandragoro</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là,
+Gustou?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est
+pas d'aujourd'hui seulement que ça se passe, n'est-ce
+pas? Du temps que j'étais petit, ma grand'mère m'en
+racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne crois
+à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne
+peut pas dire que le Diable n'existe pas, ni qu'on ne
+le voit pas paraître. Tous nos anciens ont ouï dire et
+ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé parle
+d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de
+nous, comme un loup, pour nous manger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler,
+dit Lajarthe, ça ne veut pas dire qu'il se montre
+là en personne...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit un garçon du bourg qui avait
+servi la messe du curé pendant deux ou trois ans;
+mais quand le Diable emporta le bon Dieu sur une
+montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile,
+il était bien là réellement présent en chair et en
+os, dis Lajarthe?</p>
+
+<p>Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta
+de regarder sérieusement mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci
+en riant, tu es né une cinquantaine d'années trop
+tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de
+Puygolfier; et tous les énoiseurs se mirent à rire.</p>
+
+<p>Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux
+regarder Nancy et lui parler. D'ailleurs, je connaissais
+tout ça, et si, étant petit, j'avais eu peur de ses
+contes de vieilles, maintenant ils me faisaient rire.</p>
+
+<p>Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient
+passer le froid dans le dos, priaient Gustou
+d'en conter d'autres: c'était le convier à noces; aussi
+il ne se fit pas prier et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tous ouï parler du <i>Chaoucho-Vieillo</i>;
+c'est un esprit malin qui vient vous tracasser la
+nuit, tandis qu'on dort. On a beau fermer la porte,
+il passe par le trou de la serrure. Il s'approche sans
+bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche
+sur vous pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même;
+on ne peut pas dire que ça s'est passé loin
+d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon lit, au
+moulin, et à moi.</p>
+
+<p>Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement,
+quand tout d'un coup, environ la minuit, je
+sens quelque chose de mou qui me montait sur les
+pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui
+était entrée au moulin, et je donnai un coup de pied
+pour la faire descendre. Mais je sentais toujours
+cette chose molle sur mes pieds. On n'y voyait brin,
+et je la sentais monter, monter toujours, et la voilà
+qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits
+cris effrayés.</p>
+
+<p>Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras
+et je l'empoigne: mais c'était comme si j'avais
+fouillé dans un lit de plume, tant c'était doux et mou:
+je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient jusqu'au
+coude dans cette sale créature, comme dans la pâte
+de la maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau.
+Tout de même je finis par la prendre au cou et à la
+serrer bien fort; mais j'avais beau serrer, serrer, je
+la sentais qui me glissait entre les mains, tout petit
+à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit,
+et j'entendis quelque chose qui marronnait du côté
+de la porte, et puis je n'ouïs plus rien: la bête était
+repartie sans bruit par le trou de la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que tu avais mangé quelque chose qui
+te pesait sur l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça; et la bête que j'empoignais?</p>
+
+<p>&mdash;C'était ta courte-pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?</p>
+
+<p>&mdash;C'était quelque chatte sur la tuilée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que
+tu ne crois à rien. C'est une chose qui m'est arrivée
+à moi-même; tu sais que je ne suis pas menteur, et
+avec ça tu ne me crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses
+du côté de tes idées: je ne dis pas que tu n'aies rien
+senti cette nuit-là, mais je ne crois pas que ça fut le
+<i>Chaoucho-Vieillo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui
+m'est arrivé; ni à la <i>Mandragoro</i>, de Baspeyras, ni
+au Diable; tu ne crois pas non plus aux <i>Bujadières</i>
+qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
+<i>Biche-Blanche</i>, à la <i>Litre</i>; à la <i>Citre</i>, cette bête
+qui semble une chèvre et qui est grande comme un
+cheval, qui court les chemins la nuit, galope après
+les gens attardés, emporte les enfants qu'elle rencontre,
+fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu
+quand on la poursuit; mais au moins il y a deux
+choses auxquelles tu ne peux pas refuser de croire,
+dit-il très sérieusement: c'est la <i>Chasse-Volante</i> et
+le <i>Lébérou</i>. Ça c'est des choses trop connues pour
+que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui
+n'y croie bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la
+vérité. Et chacun de raconter qu'il avait ouï la
+<i>Chasse-Volante</i>, et vu le <i>Lébérou</i>, c'est-à-dire le
+Loup-garou.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou,
+le vendredi d'après la fête des Morts, la <i>Chasse-Volante</i>
+a passé par ici, entre le moulin et le
+Taboury.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai
+entendue sur les onze heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard
+de la foire de Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je
+n'étais plus qu'à un gros quart d'heure d'ici, quand
+la voilà qui arrive. Il faisait un vent du diable; de
+grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
+nuages, la <i>Chasse-Volante</i>. On entendait, comme
+vous m'entendez à présent, les chasseurs sonnant de
+la trompe, les rossignolements des chevaux, les
+abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
+comme pourrait en faire une troupe de cavaliers
+galopant sur les chemins, en criant après la bête et
+en faisant péter leurs fouets. Je levai les yeux au
+ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous le dis,
+entre deux nuages noirs, je vis la <i>Dame-Blanche</i> qui
+galope toujours à la tête des chasseurs, montée sur
+un cheval blanc...</p>
+
+<p>Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour
+de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou
+et en triboulaient; lui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir passé du couchant au levant, la
+chasse se mit à tourner, à tourner, en faisant dans
+les airs un tapage d'enfer, comme si la bête de
+chasse fût presque forcée. Le bruit se rapprochait
+comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
+rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle
+était descendue à quatre ou cinq portées de fusil
+d'ici, le long de la rivière, et le bruit augmentait
+comme si les chiens avaient pris la bête et la
+déchiquetaient en hurlant.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus voir par là de bonne heure,
+et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement
+semée, toute piétée par les chiens et les chevaux, et
+les raves à côté toutes fourragées.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne
+ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse!
+et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y
+trouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit
+Lajarthe à mon oncle.</p>
+
+<p>Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette
+explication; ils aimaient bien mieux que ce fût la
+chasse fantastique.</p>
+
+<p>Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les
+nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des
+paillassons pour les monter au grenier; ça sert à
+allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on appareilla
+la grande table pour souper. Il était onze
+heures et demie, il était temps. Comme d'habitude,
+lorsqu'on énoise, il y avait des haricots qu'on mangeait
+avec des bons millassous faits par la Mondine,
+tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
+pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le
+monde était content.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas
+parlé du <i>Lébérou</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez là le <i>Lébérou</i>, dit Lajarthe, parlons
+d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut
+bien laisser mes voisins qui sont venus me donner
+un coup de main, s'amuser à leur façon; ce soir tu
+n'y ferais rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! c'est ça! parle du <i>Lébérou</i>, Gustou.</p>
+
+<p>Et voilà Gustou parti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine
+bâtie en gros quartiers et entourée de saules
+creux où nichent les chouettes, qui se trouve derrière
+Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
+entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez
+vu que l'eau coule, de la fontaine à moitié écrasée,
+dans un bassin carré, où les gens du château lavaient
+autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonné depuis
+longtemps que l'endroit est mal fréquenté.</p>
+
+<p>L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire
+et c'est à peine si on peut se mirer dedans. Eh bien,
+c'est là que les <i>lébérous</i>, quand il y en a dans le
+pays, viennent changer de peau. Le dernier <i>lébérou</i>
+connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans cette
+maison seule que son père avait fait bâtir dans les
+friches, près du sol de la dîme. La raison pourquoi
+l'ancien Meyrignac avait fait bâtir dans cet endroit
+perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que
+c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait posé
+sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier,
+et j'ai ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir
+de faire grêler en battant l'eau d'une fontaine, et de
+jeter des sorts sur les gens et les bêtes. Mais quoiqu'on
+ne l'aimât pas, on ne lui disait rien parce qu'on
+en avait peur.</p>
+
+<p>Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il
+était <i>lébérou</i>. Raynalou, le marguillier d'avant celui
+d'à présent, qui le détestait plus encore que les
+autres, parce qu'il entendait quelquefois son curé
+dire que c'était un coquin bon à traquer comme un
+loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
+donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin
+et la battre un moment, puis après sortir de l'autre
+côté, habillé d'une peau de loup que le Diable lui avait
+baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
+lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à
+quatre pattes dans la combe et venant vers la lisière du
+bois où il était caché, il avait eu tellement peur qu'il
+l'avait manquée, et s'en était engalopé laissant là son
+fusil. Mais le <i>Lébérou</i> l'avait facilement attrapé, lui
+avait sauté à la chèvre morte sur les épaules, et s'était
+fait porter une grande heure de chemin, de manière
+que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
+crevé.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que ceux qui sont <i>lébérous</i>, ça
+les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se
+débattent, sortent du lit, sautent par les fenêtres sans
+se faire de mal, preuve qu'ils sont bien <i>lébérous</i>, et
+vont à leur fontaine.</p>
+
+<p>Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans
+les terres, les chemins et les villages, et il mangeait
+tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait
+quelqu'un, il se faisait porter comme il avait
+fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était sûr
+qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le
+matin, avant la pointe du jour, il revenait à la fontaine
+poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On
+le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de
+fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute
+la nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi
+et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mangé
+quelque vieux chien trop dur.</p>
+
+<p>Une nuit, en passant près du village de La Brande,
+il attrapa un coup de fusil qui l'empêcha de sortir,
+et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su
+de tout le monde qu'il creva après avoir mangé le
+chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie,
+qui était très vieux. On trouva même chez lui une
+des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait
+pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait étouffé.</p>
+
+<p>Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et
+vous savez tous que le curé Pinot dit qu'un être
+comme ça ne pouvait pas être enterré comme un
+chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou en
+dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux
+malade de la vessie, qui se promenait la nuit
+ne pouvant dormir, dit Lajarthe à mon oncle.</p>
+
+<p>Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe,
+que le dix décembre il n'y ait eu dans la commune, que
+deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la
+mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! Où les
+mènera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura
+plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque
+jour en paieront les pots cassés.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens
+sont plus à plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements
+ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance;
+et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont
+instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur
+faire prendre le contre-pied de leurs intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de
+bêtises qu'on ne leur ait contées: jusqu'à leur faire
+croire que Lamartine était la bonne amie du Dru-Rollin!
+Et il y en a qui n'en démordent pas, le vieux
+Francillou de la Toinette, entre autres.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe
+parlaient à demi-voix dans un coin du foyer; après les
+histoires de Gustou, les énoiseurs chantèrent des
+chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour
+rire. On attachait une pomme par un fil à une
+poutre d'en haut, et après avoir bien tordu le fil, on
+le lâchait et la pomme se mettait à tourner comme une
+pirouette, pendue au fil. Le jeu était d'attraper la
+pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec
+les mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le
+moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en
+avais trouvé un bien formé comme une noix ordinaire,
+mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai
+à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce
+qui la fit devenir toute rouge.</p>
+
+<p>Vers deux heures, tout le monde s'en alla en
+gaité, sans plus penser aux histoires de Gustou,
+d'autant plus que les filles étaient accompagnées des
+garçons qui leur parlaient d'autre chose.</p>
+
+<p>Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez
+nous; ça n'était plus l'année du grand hiver, il s'en
+fallait, mais avec ça, il y eut de la neige assez, et les
+loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit sur les
+chemins, autour des maisons, et gratter à la porte
+des étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers
+les dix heures, après avoir passé la Maison-Rouge,
+tandis que je suivais le long d'un bois, j'ouïs, un peu
+en arrière, un bruit dans le fourré. Je me retourne et
+je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
+chemin, et se planta en même temps que moi. Il était
+à une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai
+été de ne pas prendre le fusil! Je me remis à marcher
+et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je
+voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrêtais
+il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
+tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que
+ces bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux
+s'ils viennent à tomber; je le croirais assez. On a
+beau dire, c'est embêtant d'avoir comme ça sur ses
+talons une sale bête qui épie le moment de vous
+attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai
+au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours
+suivi par le loup. Aussitôt dans la cuisine, j'attrapai
+le fusil au-dessus de la cheminée et je sortis. Le loup
+s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de pas
+de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement,
+sauta dans la combe et gagna les bois.</p>
+
+<p>Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La
+Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin
+du feu, de façon que la Nancy venait tous les jours
+chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait
+fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon
+qu'elle était bien propre, vaillante et sachant faire
+tout à propos. Jusqu'à la Mondine, qui trouvait
+qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux
+se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
+sont malades, parce que ça les rend de méchante
+humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et
+la consultait toujours.</p>
+
+<p>Le soir, après souper, quand tout était rangé en
+place, j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à
+cause des loups, car il en venait rôder autour de la
+maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur,
+les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses
+brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais
+moi je faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour
+l'accompagner.</p>
+
+<p>Nous causions en nous en allant, moi relevant le
+collet de mon sans-culotte, et Nancy sous une capuce
+de grosse laine. Nos sabots menaient grand bruit sur
+la terre gelée, mais ça ne nous empêchait pas de
+nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
+l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des
+filles qu'il y a, qui donnent des gifles, elle ne dit
+rien, mais le lendemain lorsque je voulus recommencer,
+elle était sur ses gardes et me dit en riant qu'il
+ne fallait pas s'embrasser si souvent.</p>
+
+<p>Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque
+temps à traîner dans le coin du feu, chafrouillant
+dans les braises avec un bâton, mais enfin il lui
+fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
+médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais
+quand elle fut au lit, nous fîmes venir le médecin de
+Savignac qui nous dit en partant qu'il n'y avait
+point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
+tout doucement.</p>
+
+<p>Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien
+que c'était sa fin, et elle nous dit de faire venir le
+notaire pour arranger ses affaires.</p>
+
+<p>M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le
+lendemain avec ses témoins, et fit le testament. Après
+qu'il fut parti, la Mondine me fit demander, et, quand
+je fus là, près de son lit, elle me dit que n'ayant sur
+terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père
+ni mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me
+demandant que deux choses: la première, d'être
+enterrée auprès des Nogaret, puisqu'elle avait vécu
+auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de lui faire
+dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa
+mort.</p>
+
+<p>Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme
+bien on pense. Alors elle ajouta que ce qu'elle en faisait,
+c'était pour me faciliter à me marier, si je venais
+à aimer une fille plus riche que moi; ou bien pour
+n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
+pour prendre une fille à mon goût.</p>
+
+<p>Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé
+Pinot. Je l'embrassai, et j'y fus.</p>
+
+<p>Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la
+communia et l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce
+temps la vieille Jardon, Nancy, la femme du fermier
+du Taboury, étaient agenouillées dans la chambre,
+ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
+sachant cela.</p>
+
+<p>Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le
+convia à prendre quelque chose; alors il dit qu'il
+n'y avait pas longtemps qu'il avait déjeuné, et qu'il
+prendrait seulement une goutte. Tout en buvant
+l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et l'alluma.
+Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil
+parce qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il
+y avait un lièvre dans les labours de Nardillou, et
+s'en fut avec son sacristain.</p>
+
+<p>Trois jours après il revint pour faire la levée du
+corps; la pauvre Mondine s'en était allée tout doucement,
+comme avait dit le médecin.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de
+gens de chez nous en ce temps-là; elle savait seulement
+qu'elle était petite drole dans le temps de la
+Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
+paroisse.</p>
+
+<p>En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la
+paroisse pour faire la déclaration de décès, je trouvai
+son acte de baptême, et je l'ai relevé pour montrer
+comment ça se faisait jadis.</p>
+
+<p>«Ce jour d'huy, 28<sup>e</sup> de mars 1783, feste de saint
+Rupert, évêque, Martissou, mon marguillier, allant
+sonner l'angélus du matin, trouva contre la porte de
+l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
+nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être
+du sexe féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle
+a été baptisée le même jour sous condition; Martissou
+a été parrain et Mondine, sa femme, marraine,
+<i>Carminarias</i>, <i>curé</i>.»</p>
+
+<p>Après la mort de notre vieille servante, il était
+clair qu'une jeunesse comme Nancy ne pouvait pas
+continuer à venir dans une maison où il n'y avait que
+des hommes. Mon oncle se mit en quête, et le jeudi
+d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de Saint-Raphaël,
+qui n'avait pas trouvé à se placer depuis
+l'arrivée du nouveau curé qui avait amené la sienne.
+Nous nous figurions bonnement que cette femme,
+ayant toujours vécu avec des curés, serait ennuyeuse
+pour les affaires de religion, la messe, les
+fêtes, et la viande aussi, car nous ne regardions pas
+si c'était un vendredi ou un samedi pour mettre un
+morceau de salé dans la soupe, ou faire sauter une
+aile de dinde dans la poêle s'il venait quelqu'un. Mais
+nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
+messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces,
+faisant cuire de la viande les jours défendus, et en
+mangeant même quelquefois, disant à ça, que quand
+on était chez les autres, on ne choisissait pas son
+manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des
+fois, quand Lajarthe était là, et que nous parlions de
+la politique, ou de choses de la religion, ou des curés,
+Gustou lui disait: Vous ne vous signez, pas, Marion?</p>
+
+<p>Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en
+avait entendu d'autres, et qu'elle ne se troublait pas
+si facilement. Son grand refrain était, que les curés
+sont des hommes comme les autres.</p>
+
+<p>Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle
+voulait être maîtresse dans la maison, pour les
+choses qui regardent les femmes, et les gouverner à
+sa façon. Mais comme elle était bonne servante d'ailleurs,
+et que tout allait bien, mon oncle lui laissait,
+couper le farci, comme on dit.</p>
+
+<p>Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je
+ne voyais plus Nancy aussi souvent. Je cherchais
+bien toutes les occasions de la rencontrer, mais ce
+n'était jamais que pour un petit moment; en passant
+devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque
+j'allais porter de la farine ou chercher du blé. Je lui
+avais enseigné à reconnaître une batterie de coups de
+fouet, et lorsqu'elle l'entendait, si elle était par là,
+elle se montrait, quelquefois de loin, mais j'étais content
+tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs, qu'elle
+avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce
+qu'elle ne se laissait pas parler le dimanche par les
+autres garçons. Mais où je le connus tout à fait,
+c'est un jour que je l'avais trouvée dans le chemin de
+Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
+Nancy, je gage que vous l'avez perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Non point, fit-elle, je l'ai toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le moi voir donc?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez
+point.</p>
+
+<p>Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra
+la petite noix nouée dans le coin de son mouchoir.</p>
+
+<p>Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle
+était allé à Cubjac, et Gustou avait été reporter de la
+mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux
+verveux que je voulais poser le soir, j'étais monté
+dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en
+descendant j'entendis au-dessous du moulin le
+battoir d'une lavandière qui tombait fort sur le linge.
+Par une petite chatonnière, j'épiai; c'était Nancy.
+Elle était agenouillée sur la paille, devant une grande
+pierre plate qui servait de banche et elle lavait son
+linge, assise sur les talons, penchée en avant, la poitrine
+ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon.
+Ses manches retroussées jusqu'au coude, laissaient
+voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le
+linge comme une crêpe en faisant jaillir l'eau au loin,
+et le tordaient ensuite comme si c'eût été un gros
+écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes
+mièvres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas;
+il m'a toujours semblé que la beauté n'existe
+point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle
+que j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race
+robuste et santeuse, et sur cette pensée, je me laissai
+aller à la regarder longuement. Elle croyait que je
+n'étais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais
+dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle
+chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
+fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda
+de côté et d'autre et ne voyant personne,
+l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses
+cheveux défaits: en deux tours de mains, elle tordit
+et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui
+tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se
+releva, mit le linge sur son épaule, et s'en alla.</p>
+
+<p>Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et
+lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la
+combe, pour venir à la fontaine, j'y fus aussitôt
+qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les chansons
+qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments
+sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée,
+puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit:
+Alors, vous étiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez
+pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui
+répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg
+et il m'a remplacé; et je me mis à rire.</p>
+
+<p>Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était
+pas bien de l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire
+qu'autrefois, nos filles n'aimaient guère à se laisser
+voir sans coiffure; il leur semblait que d'être nu-tête
+ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette idée
+venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
+quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit
+dans les temps que les femmes devaient toujours
+avoir la tête couverte, surtout en priant Dieu. Mais
+que ce soit ça ou non, Nancy était mortifiée de savoir
+que je l'avais vue les cheveux défaits. Aujourd'hui,
+les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
+attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors
+elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un
+bonnet, et les vieilles d'une coiffe.</p>
+
+<p>Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre
+Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien
+curieux, et qu'il en est arrivé autant à d'autres. Mais
+peut-être il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se
+rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en
+le racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.</p>
+
+<p>Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de
+Nancy, ne dura pas longtemps, car elle était trop
+bonne pour faire de la peine à quelqu'un qui l'aimait.
+Il arriva bientôt une affaire qui nous attacha davantage
+l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie
+à le montrer un peu plus.</p>
+
+<p>Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les
+premiers jours, la mère Jardon fut à Négrondes, où
+elle avait une s&oelig;ur mariée, pour la vôte qui tombe
+le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
+savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai
+bien du temps avec elle, après quoi nous fûmes
+danser. Il y avait dans le bal un garçon maréchal,
+de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse
+avec Nancy en faisant le faraud et le joli-c&oelig;ur,
+comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser
+avec lui, quoiqu'il fût venu la demander plusieurs
+fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint
+me taper sur l'épaule en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te veux, c'est que je te défends de
+plus danser avec cette grande fille, qui est chez les
+Jardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme je veux la faire danser tout
+d'abord, lui répondis-je, j'aime autant avoir à faire à
+toi de suite: allons dans le pré, là derrière.</p>
+
+<p>Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes
+pour ne pas les gâter, et les coups de poings et les
+coups de pieds commencèrent à rouler. Après un
+instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
+terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une
+colère noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien.
+Moi j'étais en colère aussi, mais je voyais tout de
+même mon affaire. A un moment où il m'avait manqué
+je lui ajustai sur un &oelig;il un coup de poing qui
+lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps
+un grand coup de pied dans l'estomac qui le démonta.
+Sur ce coup, je me jetai sur lui et l'empoignai à bras-le-corps.
+Il se défendit bien tant qu'il put, mais en
+finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et, tombant
+sur lui, je le tins sous moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de
+danser avec qui il me plaira?</p>
+
+<p>&mdash;Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se
+débattre, et à chercher à se relever, mais voyant qu'il
+n'y arrivait pas, il me mordit au bras.</p>
+
+<p>Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je
+le pris par le cou, et je lui mis un genou sur le ventre:
+Canaille! puisque tu mords comme un chien, je
+t'étrangle comme un chien!</p>
+
+<p>Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la
+langue, je le laissai et, reprenant ma veste, je m'en
+allai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.</p>
+
+<p>En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui
+était pâle, assise sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je
+l'ai bien connu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il
+voulait faire l'insolent: ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,</p>
+
+<p>&mdash;Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.</p>
+
+<p>Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa
+tante, comme elle appelait la s&oelig;ur de sa mère nourrice,
+et en chemin elle me fit raconter ce qui s'était
+passé. Alors elle me pria de m'en aller avant la nuit,
+de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
+les chemins pour me donner quelque mauvais coup.
+Moi, qui avais compté passer la soirée à nous promener
+et à danser avec elle, ça ne m'allait pas du tout,
+mais elle me dit que ça ne me servirait de rien de
+rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.</p>
+
+<p>Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en
+aller, mais à la condition qu'elle m'embrasserait.
+Nous étions dans un chemin creux, derrière les haies,
+et personne par là: elle ne dit rien, et alors la prenant
+dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
+tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.</p>
+
+<p>Tous ces caquetages que nous avions ensemble,
+par-ci, par-là, et mes petites ruses pour rencontrer
+Nancy, ne pouvaient faire autrement que d'être vus.
+Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait semblant
+de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès
+longtemps; mais comme elle savait sa fille sage, elle
+ne lui en avait pas parlé. Mais lorsque le vieux Jardon
+s'en donna garde, ça fut le diable. Comme il était
+d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy n'était
+pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
+d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais
+vouloir que m'amuser d'elle qui n'avait rien, et la
+laisser ensuite. Et il lui disait qu'elle n'aurait que ce
+qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la montrerait
+au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
+méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait
+rien de tout ça, mais je la trouvais triste et je ne savais
+que penser.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de
+tournée, me dit qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs,
+Nancy qui gardait ses brebis, et que M. Silain, qui
+chassait par là, s'était arrêté longtemps à lui
+parler.</p>
+
+<p>Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout
+la pourchassait; ça me mit en colère contre lui,
+et je me promis de le savoir au juste avant peu. Pour
+ce qui est d'elle, je n'avais aucun doute; il n'y avait
+qu'à la voir pour connaître que c'était une honnête
+fille, incapable d'écouter un autre homme que celui
+qu'elle aimait, et il fallait être une vieille méchante
+bête, comme le père Jardon, pour faire de mauvaises
+suppositions sur elle.</p>
+
+<p>Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai
+Nancy, et trois ou quatre jours après, ayant vu où elle
+menait ses bêtes, j'y fus par un chemin détourné.
+Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui dis que
+j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
+bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à
+causer. J'étais là depuis un moment accoté contre un
+gros châtaignier, quand tout d'un coup les brebis
+arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
+tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté
+d'où elles venaient, comme c'est la coutume de ces
+bêtes. Nancy qui était en face de moi leva la tête et
+me dit assez bas: C'est M. Silain et ses chiens.</p>
+
+<p>Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut
+tout près, il dit sur un ton aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?</p>
+
+<p>En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit.
+Il devint rouge comme la crête d'un coq.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je,
+en riant, c'est de mon âge.</p>
+
+<p>Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et
+tout d'un coup s'en retourna en marronnant dans sa
+moustache.</p>
+
+<p>Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant
+à ce qu'il allait dire par vengeance et dépit; mais
+je la consolai en l'assurant qu'il ne dirait rien, de
+crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs il y
+avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.</p>
+
+<p>Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière,
+l'idée du mariage m'était venue tout à fait, et je me
+disais tous les jours qu'il ne se pouvait trouver dans
+le pays, une fille aussi honnête et bonne ménagère
+qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
+belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait
+la prendre nue, comme on dit; mais, au dire de
+mon oncle, les femmes pauvres font souvent les
+bonnes maisons, tandis que les femmes riches les
+ruinent quelquefois.</p>
+
+<p>De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon,
+qui n'avait pas plus de c&oelig;ur qu'une pierre, ça me
+faisait de la peine:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant
+comme autrefois, j'y ai pensé souvent depuis quelque
+temps, et toujours je me suis dit que je ne pouvais
+mieux faire que de te prendre pour femme.</p>
+
+<p>&mdash;O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans
+parents ni bien, une bâtarde recueillie par charité;
+comment cela pourrait-il se faire!</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera facilement, si tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que
+va-t-on dire de moi? Que pensera votre oncle? Que
+je suis une fille rusée qui ai tout fait pour vous attirer!</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je:
+ainsi ne pleure plus, dès ce soir je lui en parlerai.
+Demain, je m'en vais de bonne heure, mais tu connaîtras
+que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
+chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est
+dans notre jardin pour faire peur aux oiseaux.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je
+lui parlai de ça, comme un homme qui s'y attend. Il
+me dit que puisque j'y avais bien pensé, qu'il donnait
+de bon c&oelig;ur son consentement, et qu'il ne
+restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui
+des Messieurs de l'hospice. Nous causâmes longuement
+le soir de ça, et ce qui me faisait plaisir, c'est
+de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy: moi j'en
+pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne
+heure, et d'un coup de pierre, je jetai bas le chapeau
+de l'épouvantail; puis après avoir bu un coup de vin
+gris, je m'en allai en route bien content.</p>
+
+<p>Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon
+et lui parla de l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il
+se pressa de toper, mais il n'en fut rien; c'était une
+occasion de tirer quelque chose pour lui et il n'y
+manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
+voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne
+pouvait pas espérer, n'ayant rien; c'était bien de
+l'honneur qu'on lui faisait; seulement, il y avait
+beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je venais à
+me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je
+la rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la
+responsabilité, n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça
+serait, mais enfin ces choses s'étaient vues. Et puis,
+si Nancy venait à retrouver ses parents, qui devaient
+être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses bourrasses
+la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant
+au tour; oui, si quelqu'un ayant des centaines de
+mille francs, venait confronter l'autre moitié du louis
+à celle qu'elle avait à son collier; n'aurait-on rien à
+lui dire, à lui son père nourricier, de l'avoir mariée
+sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
+pressait.</p>
+
+<p>Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à
+rembarrer les mauvaises raisons de Jardon, mais ça
+n'était pas les vraies. Le bonhomme se travaillait
+pour tâcher de profiter de la bonne aubaine de sa
+fille.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à
+faire du mal par plaisir, mais il était méfiant, dur
+comme le fer, et avare.</p>
+
+<p>Ces défauts se rencontraient assez souvent chez
+nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si péniblement
+amassé sou par sou, le peu qui nous a fait
+indépendants. Durant des siècles, la misère du
+paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on
+ne songe guère à plaindre celui qui n'est ni plus ni
+moins malheureux que soi. Il était obligé de cacher
+le peu qu'il possédait, pour le soustraire aux brigandages
+de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui
+fallait s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme
+on dit. Et puis il a été si souvent et si méchantement
+trompé, que la méfiance est devenue chez lui
+une seconde nature. En vérité, quand on songe que
+depuis deux siècles et demi, le paysan attend en
+vain la réalisation de la grandissime gasconnade
+d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner
+d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
+misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils,
+deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne
+sont pas trop bons naturellement, comme le vieux
+Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant
+que nous avons un peu surmonté les difficultés,
+des hommes sobres, durs à la peine, économes,
+et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant
+piper quelquefois, surtout pour la politique.</p>
+
+<p>Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut
+bien obligé de laisser entrevoir les véritables. Il
+commença à se lamenter: Voilà, sa femme avait pris
+cette petite à l'hospice après la mort de son dernier
+enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme
+si c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient
+autant que si elle l'eût été de vrai. Et maintenant
+qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter;
+les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir
+à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur
+de terre, par les moyens de ce gendre qui
+serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une
+bonne métairie et se tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Après avoir écouté toutes les lamentations de
+Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour
+Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre
+sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
+valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers,
+qu'elle épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque
+bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir.
+Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs
+de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que ça
+dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.</p>
+
+<p>Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque
+mon oncle le quitta, il protesta qu'il était bien content
+de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne
+devaient pas être ingrats envers leurs vieux qui les
+avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur
+leurs derniers jours.</p>
+
+<p>Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous
+convînmes de mettre les Jardon dans le petit bien du
+Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en
+laisser la jouissance. Je le faisais principalement
+pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
+bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne
+l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions
+acheté de M. Silain, il fallait de toute force, mettre à
+la Borderie des métayers un peu forts; Jardon et sa
+femme ne pouvaient travailler ce bien.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis
+aller à la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de
+la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant
+demandé la cause de ça, elle me dit que Jardon
+s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
+il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants
+ingrats et de vieux parents abandonnés dans la
+misère. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier
+matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de l'homme
+de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à
+terre hier matin.</p>
+
+<p>Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va
+bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui
+venant au jardin après moi, aura remis le chapeau.</p>
+
+<p>Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute
+heureuse.</p>
+
+<p>Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible
+que ça, qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement
+que nous avions convenu mon oncle et moi, de le
+mettre au Taboury, sans lui demander notre part de
+revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet;
+mais pour en finir sur cet article, lorsque tout fut
+décidé, il vint pleurer près de mon oncle, disant que
+le bien ne portait pas assez de blé pour les nourrir,
+et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière qu'il
+lui promit par chacun an, trois quartes de froment
+et quatre pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse,
+il était plus pressé, je crois, que nous, de voir faire
+le mariage.</p>
+
+<p>Au moment où nous allions convenir de l'époque,
+il arriva à Gustou un accident qui nous retarda. Le
+pauvre diable, en descendant d'un grenier d'une pratique
+avec un sac de blé, tomba et se démit l'épaule.
+On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet
+état. Après que nous l'eûmes déshabillé et couché,
+mon oncle me dit de prendre la jument et d'aller
+vitement quérir le médecin de Savignac.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un
+médecin qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon oncle en plaisantant pour
+le rassurer un peu, car il était épeuré; alors c'est un
+avocat que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un
+plus: les médecins ne voient pas souvent d'affaires
+comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, pour une maladie autrement, dans le
+corps, il serait bien bon; mais pour remettre un bras,
+ce n'est pas son affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et donc, qui veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais
+Hélie fera bien ça pour moi. Il y a devers Rouffignac un
+homme qui m'aura arrangé le bras dans trois minutes,
+c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil dans dix
+départements, et on vient du diable le chercher. On
+le trouve tous les mardis au marché de Thenon, de
+manière qu'en partant cette nuit, Hélie, tu y seras
+demain matin de bonne heure, pour lui parler le
+premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à
+la petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller
+là tout droit, on te le fera voir.</p>
+
+<p>Je m'en fus de suite donner la civade à la jument,
+et je revins souper.</p>
+
+<p>Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une
+limousine en travers, devant, et je partis sur le coup
+de huit heures.</p>
+
+<p>En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui
+arriva bien vite, étonnée de me voir partir à cheval
+à cette heure. Je lui dis où j'allais et pourquoi, et,
+me penchant vers elle, je l'embrassai, puis je continuai
+mon chemin.</p>
+
+<p>Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le
+village du Terrier pour aller passer l'Haut-Vézère à
+Tourtoirac. Dix heures sonnaient lorsque je fus sur
+le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le temps
+un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce
+pont, je ne sais pourquoi; mais il y a des gens qui
+ont comme ça la manie de renverser tout ce qui est
+vieux. Il était pourtant bien assez grand pour le
+monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était
+un peu plus joli que celui qu'on a fait en place:
+enfin!</p>
+
+<p>En passant entre les parapets bâtis avec des angles
+de refuge, je pris garde que je n'entendais sonner
+que trois fers sur le pavé. Je descendis, et, levant les
+pieds de ma jument, je vis qu'elle avait perdu un fer
+de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
+mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en
+allai tout droit, voyant cela, chez un de nos parents,
+qu'on appelait le grand Nogaret, parce qu'il avait
+cinq pieds six pouces, et, cognant à la porte, je
+l'éveillai.</p>
+
+<p>Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit,
+il s'écria: Hé! c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé
+quelque chose, au Frau?</p>
+
+<p>&mdash;Gustou s'est démis une épaule, et je vais à
+Thenon chercher Labrugère; mais la jument a perdu
+un fer, et il me faut le faire remettre: viens avec moi
+chez le faure, je ne sais où c'est.</p>
+
+<p>&mdash;Attends que je mette mes culottes, fit-il.</p>
+
+<p>Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous
+dit qu'il devait être à l'auberge, chez Devayre. Il y
+était, en effet, qui jouait à la quadrette en buvant du
+vin blanc. Il voulait finir sa partie; mais le grand
+Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
+alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui,
+et vint avec nous.</p>
+
+<p>Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser,
+tout ça prit du temps, en sorte qu'il était plus de onze
+heures quand je partis de Tourtoirac.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse,
+à la cafourche du chemin de la Germenie, me dit le
+grand Nogaret, méfie-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne
+réponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse
+ou la vie! lui répondis-je en montrant le bon bâton
+ferré qui pendait à mon poignet par une lanière de
+cuir.</p>
+
+<p>Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair
+de lune et le temps était doux. Chemin faisant, je
+pensais à Nancy, à notre prochain mariage, et je me
+trouvais bien heureux de prendre une fille comme ça.
+Quand je venais à la comparer aux autres de ma connaissance
+que j'aurais pu fiancer pour être de même
+position que chez nous, comme la fille de Mathet,
+du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de
+Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
+Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie,
+de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la
+contredanse; je me disais qu'aucune de celles-là ni
+d'autres ne lui venaient à la cheville.</p>
+
+<p>Quelques milliers de francs apportés dans une
+maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner,
+ou qu'elle est dépensière. L'argent ne gâte
+rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
+convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant
+mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on
+puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut.
+Pour moi, j'étais heureux de faire une petite position
+à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
+mettant tout bien en ordre chez nous, faisant
+la maison riante, et rendant tout son monde content et
+heureux, même les bêtes, même la pauvre Finette
+que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore
+qu'elle vînt de chasser.</p>
+
+<p>Ces pensers agréables me faisaient couler vite le
+temps. En passant à Chourgnac, je ne vis aucune
+lumière, excepté celle de l'église qui pointait à
+travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
+dormait. On se couche de bonne heure dans ces
+petits endroits, on s'y lève de même, et on y met la
+nuit à profit. Dans le cimetière, autour de l'église,
+tout était tranquille. Presque point de pierres, mais
+des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant
+les fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je,
+dorment aussi, et dorment bien. C'est là qu'il nous
+faut tous venir nous coucher un jour, riches ou
+pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre
+et mêler à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse
+retrouver un peu de poussière de nous. Et comme
+toutes mes idées se tournaient toujours vers Nancy,
+je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous
+deux dans le cimetière de chez nous, à côté de mon
+père, de ma mère, et que nous mêlerions notre poussière
+à celle de tous les Nogaret enterrés là depuis
+une centaine d'années. Au moins, me disais-je, pourvu
+que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants,
+lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde
+de Dieu: après une longue vie de travail, il faut se
+reposer.</p>
+
+<p>En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant
+dépassé, sans m'en donner garde, la cafourche dont
+m'avait parlé le grand Nogaret. Les hautes murailles
+de l'ancien château se dressaient en noir sur le
+ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où
+montait une bonne odeur d'herbes mûres. Il était une
+heure et demie à peu près, lorsque je traversai le
+bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne se mit
+à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
+j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas
+vite, préférant ménager ma monture, sachant qu'il
+me faudrait attendre assez longtemps à Thenon.</p>
+
+<p>A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui
+n'était guère beau, ni encore. C'était des bois de
+chêne repoussant sur les vieilles souches, chétifs et
+espacés, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a
+presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer,
+sont obligées de s'étendre dans la mince
+couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps
+de bons bouts de chemin, sans trouver une maison.
+Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur des défriches
+plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
+ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles
+demeure quelque cantonnier. Mais ça ne
+vaudra jamais les bons pays des rivières de la Loue,
+de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
+Périgueux.</p>
+
+<p>En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du
+matin et je mis ma limousine sur mes épaules. Le coq
+de la maison chantait à pleine gorge, et alentour,
+dans les maisons écartées, d'autres coqs lui répondaient.
+On entendait sur la terre sèche, sonner les
+sabots de quelque métayer allant à la grange donner
+aux b&oelig;ufs; et au loin, du côté de Gabillou, tintait
+l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour commençait à
+pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
+au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon.
+Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons
+commençaient à s'ouvrir; on se levait de bonne
+heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
+l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée.
+Les gens étaient levés déjà, et on mettait
+les marmites au feu, à seule fin que la soupe fût
+prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument à
+l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un
+peu. Quand on a voyagé comme ça la nuit, sans dormir,
+on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de
+même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
+que Labrugère arriverait vers les huit heures, et
+sur ça je me mis à boire le vin blanc avec l'aubergiste.
+Tout en buvant, il me demanda de quoi il
+s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
+s'était démanché une épaule, il me versa à boire en
+disant: Ça n'est rien pour Labrugère, dans un tour
+de main il aura remis tout en place:</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé!</p>
+
+<p>Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là,
+ajouta-t-il, pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à
+Périgueux; ça vient de famille: son père était aussi
+des plus adroits.</p>
+
+<p>&mdash;A la vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins
+dans le pays pour arranger un membre cassé ou
+démis, comme les Labrugère.</p>
+
+<p>Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y
+avait dans nos campagnes des gens qui se disaient
+médecins et qui n'étaient que de mauvais drogueurs,
+saignant les gens à pleines cuvettes, et ne sachant
+guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en
+ai connu un, qui avait raccommodé de travers le
+bras d'un enfant, de sorte que le dedans de sa main
+tournait en dehors.</p>
+
+<p>Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore
+un verre, dit-il, mais je le remerciai en lui disant:
+Vous ne le plaignez pas!&mdash;Ma foi, dit-il, cette année
+nous avons plus de vin que d'eau; le puits de la
+place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau
+avec des barriques.</p>
+
+<p>C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et
+j'ai ouï dire que la même eau de vaisselle y sert quinze
+jours; mais peut-être on dit ça pour rire.</p>
+
+<p>Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient
+réveillées, dans les paquets de fougères pendus
+au plafond, et couvraient la table; c'était déplaisant.
+Je sortis pour me secouer un peu: les marchands
+forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
+sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils
+arrivaient de Montignac, de Rouffignac, de Périgueux.
+Leurs bancs étaient plantés par le placier; et
+aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
+les arrangeaient sur des planches, mettaient une
+toile sur leur banc en cas de pluie et pour le soleil,
+et s'en allaient déjeuner afin d'être prêts au moment
+de la grande poussée.</p>
+
+<p>Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des
+b&oelig;ufs, pensant que peut-être j'y trouverais mon
+oncle Gaucher, d'Hautefort. Il n'y était pas encore,
+mais comme je m'en retournais pour ne pas manquer
+Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
+avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait
+avec mon cousin l'aîné. Ils furent bien étonnés
+de me trouver là, et lorsque je leur en eus dit la
+cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir
+pas voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans
+toutes nos contrées d'aussi capable que Labrugère
+pour ces choses-là. Après que les veaux furent attachés
+aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
+oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions
+là, devant la porte, nous vîmes venir Labrugère sur
+sa mule. C'était un grand bel homme d'une belle
+figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle l'aborda
+tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on
+avait besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon
+qui s'était démis une épaule, et que j'avais marché
+toute la nuit pour venir le quérir.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-ce le Frau? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas tout près.</p>
+
+<p>Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé
+et quand, et ce que sentait notre garçon. Lorsque je
+lui eus bien tout expliqué, il nous dit: Ça ne sera
+rien. Je vais bien soigner ma mule, faites en autant de
+votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.</p>
+
+<p>Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes,
+mises à part, mangeaient un bon picotin de civade,
+nous entrâmes à l'auberge déjeuner tous les trois.</p>
+
+<p>Tandis que nous étions là, un homme rentra et
+demanda à Labrugère s'il ne pouvait pas venir chez
+lui pour sa femme qui s'était foulé un pied. Lorsqu'il
+eut ajouté qu'il demeurait du côté de la Forêt-Barade,
+au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait
+pour le moment quelque chose de plus pressé, mais
+qu'il y passerait le lendemain matin en s'en retournant
+chez lui, à Barre, et d'ici là d'arroser le pied
+d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.</p>
+
+<p>Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et
+Labrugère et moi, bridant nos montures, nous partîmes
+au moment où les gens arrivaient à pleins
+chemins.</p>
+
+<p>En descendant la côte, Labrugère me demanda où
+j'avais passé pour venir. Lui ayant expliqué mon
+chemin, il me dit alors qu'il valait mieux aller passer
+l'eau au gué du moulin, au-dessous de Sainte-Yolée,
+au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
+Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous
+prîmes par le village de la Rolphie, de là à Goursac,
+et après, laissant Gabillou sur la gauche, nous
+allâmes passer sous le château de Vaudre.</p>
+
+<p>Quand nous y fûmes, Labrugère dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.</p>
+
+<p>Je fus un peu étonné, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;De vos cousins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas
+Labrugère, il est d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait
+Bernard d'Hautefort, sieur de la Brugère, qui
+était un bien de famille dans la paroisse de Limeyrat.
+A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous
+sommes plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère,
+et pour faire court on ne nous appelle plus que
+Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire de
+Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne
+homme, mais il n'était pas bien riche et il eut beaucoup
+d'enfants qui furent pauvres par conséquent.
+Notre famille vient d'un bâtard du premier marquis
+d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
+beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont,
+dans la paroisse d'Ajat, et puis ensuite dans le bien
+noble de Nadalou, près de Montignac. Ce Charles,
+de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des Maréchaux
+à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
+succéda dans cette place. La famille était riche en ce
+temps-là, mais à force de se diviser entre les enfants,
+le bien s'éparpille et disparaît. C'est ce qui nous est
+arrivé; de manière que moi qui, en fin de compte,
+descends du même auteur et suis du même sang que
+les Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres,
+tandis que nos ancêtres communs les cassaient: voilà
+comment vont les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres,
+ça vaut toujours mieux que de les casser.</p>
+
+<p>Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on
+ne soit plus que des paysans, on aime à se
+rappeler qu'on vient d'une grande famille. Vous me
+direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le contraire,
+mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous
+ne vivons que de ça.</p>
+
+<p>Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette
+habileté à remettre ou à raccommoder les bras,
+jambes, côtes et os quelconques, venait de son
+bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis,
+avec des enseignements pratiques, à son grand-père
+Bernard, qui avait à son tour enseigné son fils
+aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don naturel,
+des secrets de famille et une habileté héréditaire.
+Mais, ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient
+point un métier; ils se bornaient à rendre service autour
+d'eux par bonté, allant même assez loin si on les
+faisait demander, tandis que lui-même et son père
+aussi vivaient de cet état.</p>
+
+<p>Tout en caquetant, nous cheminions bon train et
+bientôt nous arrivâmes au gué du moulin dont je ne
+me rappelle plus le nom. Ayant passé l'eau, nous
+piquâmes droit sur Coulaures, en passant par Fosse-Landry.</p>
+
+<p>Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque
+nous arrivâmes au Frau. Aussitôt les bêtes débridées,
+je leur donnai du foin, et mon oncle arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à
+Labrugère; je suis content de vous voir, car ce
+pauvre Gustou se tourmente fort de la crainte que
+mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a
+ouï les pas des bêtes il doit être plus tranquille.</p>
+
+<p>Nous montâmes de suite à la maison, où nous
+avions mis Gustou, au lieu de le porter dans sa
+chambre du moulin, afin d'avoir plus de commodité
+pour le soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit
+mon oncle à Labrugère, quand nous fûmes dans la
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, non; après, je ne dis pas.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre, Labrugère posa son
+chapeau sur une chaise, et puis s'approcha du lit de
+Gustou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui! fit piteusement Gustou.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, nous allons arranger ça.</p>
+
+<p>Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous
+lui fit ôter sa chemise, pour mettre l'épaule à nu.
+Puis il le plaça à moitié couché sur le coussin de manière
+à le dégager du lit. Après cela, il prit le bras
+de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de
+sa main droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux,
+écartés, s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments
+de fer. Il les relevait, les renfonçait, les
+rapprochait, écartait de nouveau, comme qui joue de
+la vielle, et pressait fortement en de certains endroits.
+Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre
+mule quand on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère
+ayant saisi le joint, pesa fortement de ses doigts
+en une certaine place, où la marque en resta, ce qui
+fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son
+autre main, il fit faire un mouvement au bras qu'il
+tenait en l'air et le reposa sur le lit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon garçon, ça y est.</p>
+
+<p>Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à
+lui remettre sa chemise et à le laisser reposer. Mais
+il ne faudra pas qu'il fatigue son bras de quelques
+jours.</p>
+
+<p>Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère,
+dit-il, je vous ai envoyé chercher parce que je
+savais bien qu'il n'y avait que vous pour une affaire
+comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis qu'un
+garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que
+selon mes moyens et non comme vous le mériteriez:
+mais écoutez, si jamais je peux vous rendre service,
+comment que ce soit, de jour ou de nuit, je le ferai,
+quand je croirais me démancher l'autre épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie
+besoin de vous. Mais à cette heure, il vous faut reposer
+parce que ça vous a secoué un peu. Allons, je
+reviendrai vous voir avant de partir.</p>
+
+<p>En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se
+laver les mains et dit: Hé bien, maintenant, si vous
+voulez, je boirai bien un coup.</p>
+
+<p>Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir,
+mais mon oncle lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux
+souper et coucher ici; votre mule se reposera, et vous
+pourrez vous en aller demain de bonne heure si vous
+voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez
+de braves gens, je ne fais pas de façons. Demain
+matin je partirai à la pointe du jour, et, au lieu de
+passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez cet
+homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça
+me raccourcira.</p>
+
+<p>Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin,
+et mon oncle dit: De vos côtés, Labrugère, vous
+ne connaissez guère les poissons, attendu qu'il n'y a
+par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la Forêt-Baradé,
+qui sèchent l'été; il faut que je tâche de
+vous en faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier:
+Ça n'est pas trop l'heure, mais manque d'autre
+chose, nous aurons toujours une poêlée de goujons.</p>
+
+<p>En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
+d'épervier, mais il n'amena rien que quelques
+acées et de mauvaises libournaises. C'est à rien faire,
+dit-il; descendons au-dessous du moulin, nous attraperons
+du goujon dans le courant.</p>
+
+<p>Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié
+un crible que je portai à la maison.</p>
+
+<p>Après cela, nous fûmes nous promener du côté de
+la Borderie, où pour lors, nous avions des maçons
+qui montaient une grange. Comme nous étions là,
+devisant du travail, Nancy sortit, entendant du
+monde, et dit le bonsoir en nous conviant à entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous
+nous promenons un peu en attendant le souper.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle
+est bonne et sage.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en
+allai causer sur la porte avec Nancy, et je lui contai
+mon voyage, et que toute la nuit en cheminant, j'avais
+pensé à elle, tellement que le temps ne m'avait brin
+duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
+Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.</p>
+
+<p>Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était
+remis en chemin avec Labrugère, et il lui montrait
+une vigne que nous avions fait planter. Il n'aurait
+pas été honnête de laisser notre hôte; je dis bonsoir
+à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour
+du bien, tout doucement, nous arrêtant souvent,
+comme on fait entre gens de campagne, pour regarder
+une pièce de blé, ou un pré bon à faucher,
+ou une chenevière, ou même des choux dans une
+terre.</p>
+
+<p>Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et
+Labrugère fut voir Gustou, qui nous dit que ça allait
+bien maintenant, qu'il avait dormi, et qu'il mangerait
+bien un peu, s'il y avait moyen.</p>
+
+<p>Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes
+souper. Lorsque Marion avait vu que Labrugère
+restait, elle avait vitement tué un poulet, et l'avait
+fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
+et des haricots, ça faisait un bon petit souper de
+campagne. Labrugère se régala de goujons, seulement
+il remarqua qu'ils étaient éventrés, et ajouta
+qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs quand ils
+n'étaient pas vidés.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment
+avec les boyaux, mais ça les rend trop amers à mon
+goût. Et puis, c'est de la fiente qu'il y a dedans, et
+fiente de goujons ou fiente de bécasse, pour finir
+c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
+dans la maison, nous avons toujours eu, de père en
+fils, la coutume de vider les goujons, comme étant
+nous autres, venus de Brantôme. Et alors il nous
+expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
+de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière,
+les cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des
+malades, en raison de quoi, les goujons des graviers
+du tour de la ville étaient bien gras, bien beaux,
+mais qu'il fallait les vider, parce que quelquefois, ils
+avaient de la charpie dans le ventre.</p>
+
+<p>Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il
+n'était pas, ni nous non plus, de ces mauvais petits
+estomacs qui s'émeuvent pour si peu.</p>
+
+<p>Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau
+sur la table, de l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix,
+et nous devisâmes un moment, mon oncle fumant sa
+pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
+temps; puis, tout le monde alla se coucher.</p>
+
+<p>A la première chantée de notre coq, le lendemain,
+je me levai pour donner à la mule de Labrugère,
+puis je revins me coucher. Sur les trois heures, nous
+nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en cassant
+la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser
+la brume, quand on va en route le matin.</p>
+
+<p>Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier,
+Labrugère sortit avec nous; mon oncle lui donna
+un louis d'or pour ses peines, il nous secoua la main,
+enjamba sa mule et partit.</p>
+
+<p>Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait
+s'aider de son bras, il lui fallut le porter dans un
+mouchoir attaché autour de son cou; mais quinze
+jours après il n'y connaissait plus rien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+
+<p>Le démanchement de l'épaule de Gustou nous
+avait un peu retardés pour les foins, de manière que
+la dernière charretée ne fut rentrée qu'à la mi-juillet.
+Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il n'était
+pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il
+valait mieux laisser passer le temps des métives
+et celui des battaisons, parce que c'était un moment
+où tout le monde était bien occupé, et que plusieurs de
+nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport
+à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre
+la noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé
+et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux
+que notre dernière barrique qui n'était pas encore en
+perce, était un peu piquée.</p>
+
+<p>Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais
+ça ne fait rien, c'était encore trois mois à attendre,
+et je trouvais que c'était bien loin. Va, me dit mon
+oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui où on ne
+voit que les fleurs, et où tout rit aux amoureux. Quand
+il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça n'est
+pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant,
+de s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on
+a une amitié solide qui se bonifie en vieillissant
+comme le vin.</p>
+
+<p>J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait
+me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on
+voulait me faire prendre une opinion, sans me
+montrer qu'elle était la meilleure. Je passais à cause
+de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
+qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était
+pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors
+je cédais. Mais autrement non, quand ça aurait été
+le préfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que
+lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
+que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation
+et du reste, et nous disait qu'il fallait croire
+à tous ces mystères sans les comprendre, j'avais beau
+me battre les côtes pour ça, je ne pouvais pas y arriver.
+Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y point
+penser, et de ne pas me poser la question à moi-même.
+En ce temps-là, je mettais de la bonne volonté à
+croire, bonne volonté inutile d'ailleurs; mais depuis
+que j'ai été jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu
+m'imposer quelque chose par autorité, pour que je
+me sois toujours rebiffé.</p>
+
+<p>Tout cela est pour dire que je finis par me rendre
+aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut
+le plus dur à entendre la chose, ça fut le père Jardon.
+N'oyant plus parler de la noce, il commença à s'inquiéter;
+il demandait déjà tous les jours à Nancy
+pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce
+serait dans quelque temps. Ce retard et ces réponses
+en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui
+avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury,
+il avait une peur du diable que le mariage
+vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et
+méfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on
+avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour,
+pour se passer de lui peut-être, et pour lui manquer
+de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il
+nous crût canailles; non, il nous en aurait voulu à la
+mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse
+pour une ruse et notre manque de parole pour un
+tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
+ce fût une coquinerie.</p>
+
+<p>En attendant, c'était risible de le voir faire le bon
+enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes,
+ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah!
+Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui lui
+avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite,
+il lui disait de bonnes paroles à cette heure, et lui
+faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se
+presser. Que diable! une fois que le mariage est fait,
+il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus se défaire;
+mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas
+ce qui peut arriver. Sans doute, j'étais un brave
+garçon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en
+avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je
+venais à changer d'idée? et puis, cette fréquentation
+trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait
+Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la
+noce. Ce vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement
+apporté de la foire un tortillon d'un sou
+lorsqu'elle était petite, lui acheta-t-il pas un beau
+mouchoir de cou, à la foire de juillet, à Excideuil! A
+moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
+l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec
+la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps
+autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que
+moi, mais qui ne le donnait pas tant à connaître, et
+parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
+le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme
+on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon
+n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer
+ses craintes; ça faisait que mon oncle riait en
+dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement
+à lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage
+de suite. Mais pourtant un jour, ennuyé de
+l'avoir comme ça de temps en temps après lui, il l'envoya
+au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus pressé
+que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre
+moitié du louis d'or! attendez donc en patience le
+temps qu'ils ont choisi.</p>
+
+<p>Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent
+vite. Quand il se mêle avec l'amour des idées
+sérieuses de ménage, qu'on voit dans l'avenir ses
+futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
+gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que
+tout était accordé, nous nous rencontrions souvent
+Nancy et moi, et nous nous parlions longuement.
+Certainement lorsque je m'étais décidé à la prendre
+pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais
+pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en
+vins à l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout à
+l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon
+sens, de raison, de bonté, que des moments je me
+trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais
+tantôt après, je me disais: qui se soucie dans le pays
+d'une bâtarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle
+est jolie, des garçons peuvent bien y faire attention,
+mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans
+le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets
+comme ce maréchal de Sorges pour l'amusement.
+Tout bien avisé, il vaut autant pour elle que ce soit
+moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce qu'elle
+me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
+faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute
+petite étant, il avait connu qu'elle serait une femme
+comme on n'en trouve guère par chez nous, ni ailleurs.</p>
+
+<p>Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là;
+il y avait du raisin et bien mûr, ce qui promettait
+de bon vin. Le temps était beau, comme c'est d'ordinaire
+dans nos pays, où les étés de la Saint-Martin
+ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
+mariage approchait, et que le raisin vendangé devait
+faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel
+c&oelig;ur je travaillais. On commença de vendanger les
+vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la
+vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
+dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La
+mère Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait
+le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi,
+quand elles étaient pleines, nous les portions avec des
+barres au fond du coteau où était la charrette pour les
+emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou
+m'aidât à les porter, à cause de son épaule, quoi
+qu'elle fût bien guérie et qu'il enlevât un sac comme
+auparavant. Mais en descendant, une comporte de
+vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire
+un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien
+quelque peu aussi, mais il lui fallait porter à déjeuner
+et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y
+faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça jeune,
+bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle
+vendange qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée.
+Je me tenais près de Nancy, lui emportant son panier
+plein aux comportes, et babillant en coupant les
+grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
+arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle,
+et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle
+étalait du bon fromage de chèvre, et je lui choisissais
+de belles noix fraîches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix.
+Je lui versais à boire avec la dame-jeanne
+aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
+J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de
+ces beaux percés de vigne que nous mangions, et jolie
+tout de même sous la mauvaise paillote qui la gardait
+du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'être jeune,
+fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger
+gaiement à côté de sa mie, par un beau temps.
+On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement
+content qu'on voudrait voir tout le monde heureux.</p>
+
+<p>La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans
+une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais
+ça faisait du vin de première qualité du pays. Tandis
+que le vin bouillait dans les cuves, nous commençâmes
+à faire les apprêts de la noce. D'abord il nous fallut
+aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
+et puis faire faire les habillements. La grosse Minou,
+la couturière de Coulaures, vint chez les Jardon pendant
+huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper,
+coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi
+pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
+ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient
+pas, et on voyait bien à cette heure, disait-il, que la
+République était foutue. Après ça, ajoutait-il, la
+République que nous avons, avec Bonaparte pour
+président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas ça
+que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux
+de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser
+que c'est le peuple lui-même qui s'est mis le clou au
+nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le
+temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il,
+tu es comme le b&oelig;uf de labour, quand tu es détaché,
+tu viens de toi-même tendre ta tête au joug!</p>
+
+<p>C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans
+instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la
+remplaçant par un fier esprit naturel. Et puis il avait
+beaucoup fréquenté le ci-devant curé Meyrignac, qui
+avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
+Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant
+<i>lébérou</i>, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup
+de choses qu'on n'apprend guère que dans les
+livres, et que les paysans comme lui ne savent pas
+d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
+quelque chose, et, comme tous ceux qui ne
+peuvent mettre par écrit, sa mémoire était grande.</p>
+
+<p>J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades
+de Lajarthe ne m'émouvaient pas beaucoup;
+je me disais que tout ça s'arrangerait pour le mieux.
+Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
+a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens;
+il ne faut jamais se désintéresser des affaires
+publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun
+de son côté ayant l'un, une raison, l'autre, une autre,
+et beaucoup se moquant de tout, il advient que les
+intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce
+dont nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu
+jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher à
+tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre,
+deux ans auparavant, et non sans nous dire
+souvent: vous verrez que tout ça finira mal.</p>
+
+<p>Mais personne ne le croyait, excepté nous autres.
+Mon oncle qui pensait comme lui, prêchait bien
+les gens tant qu'il pouvait, mais sans réussite. Ils
+étaient quelques-uns comme ça dans le canton, bons
+citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple,
+mais ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, disait mon oncle, que, manque
+une douzaine, j'ai toutes les voix pour le Conseil municipal;
+que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher
+de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
+n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre
+lui, celle de Lajarthe et la mienne, car je n'ai même
+pas pu faire voter cet animal de Gustou; je suis bien
+forcé de voir qu'il n'y a rien à faire pour le moment.
+Pourvu que ça ne soit pas un chambardement comme
+en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore
+ça ira bien.</p>
+
+<p>Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous
+fallut écouler le vin, et ma foi, il était bon. Les gens
+qui venaient faire moudre, attachaient leur bourrique
+à l'entrée du moulin, et montaient à la maison pour
+le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et des
+fois, on leur criait du cuvier:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!</p>
+
+<p>C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y
+regardait pas de si près. Un verre était là, près de la
+cuve, sur une barrique, avec un chanteau, une tête
+d'ail, du sel dans une assiette et des noix. Après avoir
+mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre
+à la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet
+fait à l'exprès, en faisant une belle mousse rose.</p>
+
+<p>Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon
+diable qui nous portait la <i>Ruche</i> et quelquefois des
+lettres. Il avait les yeux toujours rouges, et il expliquait
+ça en disant que durant l'été, en faisant sa
+tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et
+buvait dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient
+les yeux; et les gens riaient. Mais il n'y avait qu'à
+voir sa figure rougeaude et son nez luisant pour
+connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
+ses yeux étaient devenus rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Salut! fit-il en portant la main à sa casquette
+de cuir, comme un ancien troupier qu'il était. Voilà
+une lettre pour vous, Nogaret, et voilà aussi le
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit mon oncle.</p>
+
+<p>Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était
+réglé qu'il cassait une croûte et buvait un coup.
+C'est assez l'habitude en Périgord, que les piétons
+mangent et boivent dans les maisons où ils passent
+d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils
+mangent la soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent
+un morceau; ailleurs, ils mérendent, c'est-à-dire
+font collation; partout ils boivent un coup. Il n'y a pas
+si pauvres gens qui ne les fassent trinquer, lorsqu'ils
+leur apportent une lettre du fils qui est au service et
+qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent
+pas.</p>
+
+<p>Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il
+tira son couteau, coupa une bouchée au chanteau et
+s'assit sur une cosse de bois.</p>
+
+<p>Dans le commencement qu'il était piéton, les gens
+lui disaient, voyant ses yeux rouges: Il vous faut y
+mettre de la pommade des messieurs Theulier, de
+Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait qu'il en
+avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien
+fait; qu'il était vrai que cette pommade était tout à
+fait bonne pour les autres, mais que pour lui elle ne
+valait rien. Avant tout, il me faut marcher, faisait-il;
+un bon verre de vin m'éclaircit la vue et me donne
+des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je
+ne me sers plus que de la tisane vineuse.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à
+la canolle, un peu de tisane, Brizon?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.</p>
+
+<p>Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer
+la belle couleur, le mettant sous son nez pour
+renifler la bonne odeur. Puis, quand il l'eut bien
+regardé et flairé, il but lentement, par petites gorgées
+d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la
+tête tout doucement. On connaissait, rien qu'à le voir
+faire, que ce n'était pas un ivrogne, un avale-tout,
+mais un homme qui aimait le vin et jouissait lorsqu'il
+en tâtait de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de
+meilleur dans ma tournée; il n'y a que celui de Germillou
+de Magnac qui le vaille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et
+qu'il les soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un
+moment:</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais
+pas t'en aller sur une jambe.</p>
+
+<p>Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre
+plein, et l'éleva un peu en l'air.&mdash;C'est une bonne
+chose tout de même que le bon vin, dit-il, il n'y a de
+mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui qui a des tracasseries
+les oublie un moment, et le pauvre en supporte
+mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
+ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on
+marche, on ne craint point la fatigue; il donne du
+c&oelig;ur aux couards et de la force aux faibles: c'est
+une bonne chose que le bon vin!</p>
+
+<p>Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout
+cela sérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps
+où nous n'avions plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions?
+Qu'est-ce qui nous soutient nous autres
+qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un bon
+chabrol après notre soupe, et quelques verres après,
+en mangeant nos pommes de terre ou nos haricots:
+avec ça nous voilà prêts à continuer notre travail. Pour
+moi, sans vin, je ne marcherais pas, et si le temps
+venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
+c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous
+terre à ce moment-là; mais il faut espérer que nous
+ne verrons pas ça.</p>
+
+<p>Puis il but son verre et le posa sur la barrique en
+disant;</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.</p>
+
+<p>La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait
+que les Messieurs de l'hospice lui avaient donné procuration
+de consentir au mariage de Nancy, et
+qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il fallait
+lui faire savoir, quelque semaine auparavant,
+le jour juste, afin qu'il s'arrangeât en conséquence.</p>
+
+<p>Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait
+pour la fin du mois. Puis après, en comptant sur
+le monde que nous pourrions avoir, parents et amis,
+il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au
+moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de
+loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je
+fus à deux cousins du côté de Jumilhac et de Saint-Paul,
+je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient
+souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
+et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle,
+je vais aller par là; je les trouverai bien sans doute.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant
+le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de
+Corgnac, et de là à Nantheuil et à la forge de Grafanaud.
+Quand j'y fus, je demandai à la cantine, si on
+connaissait un forgeron nommé Estève, mais on
+ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin
+dans ce pays sauvage, où il n'y avait pas de route en
+ce temps-là, mais seulement de mauvais sentiers dans
+le fond des ravins, où passaient les mulets qui portaient
+le minerai et le charbon aux forges. Quand je
+fus à Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me
+dit que mon cousin travaillait à la forge de Montardy
+dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle,
+à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
+voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet
+mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout
+pour la cause que c'était. Nous fûmes manger à la
+cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant,
+il me dit que son frère était à faire du charbon dans
+une coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange
+et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste.
+Quand j'eus fini de manger, nous trinquâmes une
+dernière fois, et Estève vint avec moi pour me montrer
+le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt,
+et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions
+pas le trouver. En premier lieu nous fûmes sur
+une charbonnière qui fumait, mais il n'y avait personne.
+Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
+des lacets pour les lièvres, autrement dit des
+setons, nous enseigna où il était, dans la Forêt-Jeune.
+Quand nous fûmes proches, un grand chien jaune
+courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
+voyant la chienne:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que
+je dis en riant à mon cousin; et après lui avoir secoué
+la main, je lui dis pourquoi j'étais venu.</p>
+
+<p>Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau,
+recouverte de glèbes dont l'herbe était tournée
+en dedans. Il couchait là, avec une couverte, sur un
+lit de fougères sèches où il y avait deux peaux de
+mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à
+trois piquets assemblés par le haut:&mdash;Tu vois, dit le
+cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons
+chabrol dans un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne,
+il vaut mieux donc qu'Hélie s'en revienne
+avec moi, coucher à la cantine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi,
+nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous
+irons à l'affût des porcs-singlars.</p>
+
+<p>Cette idée me rit, et je restai.</p>
+
+<p>Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon,
+en joignant ses deux mains contre sa bouche:
+Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!</p>
+
+<p>Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un
+moment après, nu-pieds dans ses sabots pleins de
+fougère, ses culottes et sa veste toutes dépenaillées,
+un bonnet de laine brune sur la tête, les cheveux
+tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir,
+la figure, la chemise et tout, comme un charbonnier,
+c'est le cas de le dire: on aurait dit un homme des
+bois, et de vrai il y passait sa vie. Après avoir fait
+un signe de tête il se planta sans rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac,
+va-t-en à Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras
+de la viande, deux ou trois livres, et ne t'amuse
+pas.</p>
+
+<p>Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et
+s'en alla d'un bon pas. En attendant qu'il fût revenu,
+je fus avec mon cousin voir des fourneaux allumés,
+et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était sauvage,
+mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines
+entières, il ne voyait souvent que les muletiers qui
+venaient charger du charbon, et c'était tout. Le
+dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à Saint-Paul,
+et portait des vivres pour huit jours. Quand il
+y avait moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son
+chien qui était coupé de courant et de labri, maigre à
+le traverser avec une aiguille de bas, mais tout à fait
+bon à ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac
+à mon cousin, qui en tira une touaille où était
+pliée une bonne grillade de cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues;
+voyons la soupe maintenant.</p>
+
+<p>Il se lava ferme les mains à une source à côté,
+mais tout de même elles étaient bien un peu noires
+encore. Après ça il tailla la soupe dans des petites
+soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
+pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.</p>
+
+<p>Quand les trois soupes furent trempées, avec des
+baguettes de bois posées sur des petites fourches, il
+fit une manière de gril et y mit la viande et les boudins.
+Puis il alla tirer à boire, dans une espèce de
+pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
+et porta une tourte de pain. Tout étant prêt,
+nous nous assîmes sur des troncs d'arbres pour
+souper.</p>
+
+<p>La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là,
+tous trois autour du feu, nos chiens assis sur le cul
+nous regardant faire. Mon cousin et moi, nous causions
+tout en mangeant, de choses et d'autres: il me
+demandait d'où était ma femme future, si elle était
+jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres
+choses pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il
+mangeait, la figure dans sa soupière, comme un
+affamé.</p>
+
+<p>Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et
+ensuite mon cousin se mit à retourner la viande et
+les gogues, et y jeta du gros sel qui pétilla dans le
+feu.</p>
+
+<p>Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et
+chacun mangea sur son pain, jetant de temps en
+temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient à la
+volée.</p>
+
+<p>Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille
+dans la cabane, versa deux doigts de goutte
+dans chaque verre et me dit, après avoir trinqué:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu vas prendre ma couverte et
+dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux,
+je te réveillerai pour aller au guet.</p>
+
+<p>J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane,
+et comme j'étais fatigué, je m'endormis d'abord.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les
+pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, Hélie.</p>
+
+<p>Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps
+était clair, les étoiles rayaient, mais il ne faisait pas
+trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu,
+tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je
+coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donnée.
+Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui
+nous auraient dérangés, nous partîmes.</p>
+
+<p>Après avoir marché un bon moment, mon cousin
+me fit signe de faire doucement, et en passant au
+long d'un boqueteau de chênes, me montra un gros
+pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
+avaient laissé des traces de fange en venant
+s'y gratter. Etant entrés dans ce petit bois, le cousin
+me mena à une fosse entourée d'une feuillée, où nous
+nous assîmes sur de grosses pierres, le fusil sur les
+genoux. Par les intervalles entre les branches, on
+voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient
+déjà foui: autour, c'était des bois et d'un côté la lande
+grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait
+un loup hurler du côté de la Forêt-Vieille, et
+vers le Temple, des renards chassaient en jappant
+clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au
+loin, les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient
+un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des
+bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs
+blés d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une
+châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
+hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
+Quelquefois nous entendions dans les bois prochains
+de légers bruits: un lièvre traversant le fourré, ou
+un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures
+et plus que nous étions là, quand à un moment, nous
+entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit
+de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon
+cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou
+six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement
+ils étaient trop loin à l'autre bout de la terre, et il
+fallait attendre qu'ils fussent plus près. En attendant,
+nous les regardions faire; avec quelques coups de
+nez, ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant.
+Petit à petit, ils approchaient et allaient être à
+bonne portée; malheureusement le vent avait tourné
+et nous l'avions dans le dos, de manière qu'à un
+moment donné le porc qui était devant, leva le
+nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux
+autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournèrent
+tête sur queue au galop. A tout hasard, je
+leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
+allaient rentrer dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à
+cette distance, tu n'y ferais rien; ça porte bien une
+balle, ces bêtes-là.</p>
+
+<p>Nous revînmes à la cabane, en passant par les
+fourneaux, où Marsaudou était de garde. C'était un
+brave homme, je le crois, car mon cousin le disait;
+mais franchement avec ses longs cheveux, sa barbe
+et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque
+sauvage que d'un homme du Périgord; mais je crois
+qu'il était Limougeaud.</p>
+
+<p>Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma
+le feu et nous bûmes la goutte pour nous réchauffer,
+car la pointe du jour était proche et le froid du matin
+tombait sur nous.</p>
+
+<p>L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac,
+et plus loin à Saint-Priest. Je vais te conduire
+jusqu'à Saint-Paul, me dit mon cousin, de là tu
+t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.</p>
+
+<p>En marchant, nous causions, et il me disait que ce
+pays de bois, de prés, de landes et d'étangs, qui me
+paraissait bien pauvre, ne l'était pas tant qu'il en
+avait l'air. Les bois donnaient beaucoup de revenu
+en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays
+qui marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles
+de Grafanaud, de Fayolle et de Montardy que j'avais
+vues, il y avait encore à ce qu'il me dit, les forges
+du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du Cros, des
+Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie,
+de Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts
+fourneaux toujours allumés, étaient une richesse pour
+le pays et donnaient du travail à une masse de gens:
+forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts fourneaux,
+bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
+le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et
+tout ce monde donnait du débit aux cantines des
+forges, aux auberges, aux marchands; aussi le pays
+était à l'aise.</p>
+
+<p>Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui
+entretenaient le bien-être dans le pays, sont arrêtées
+ou presque toutes. Les hauts fourneaux sont éteints.
+Aux Fénières on fait encore quelque peu de moulage
+de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et
+c'est tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées
+dans les fonds, où l'on entendait le bruit pressé des
+martinets, dont les hauts fourneaux dardaient en
+l'air des langues de feu qui se reflétaient sur l'étang,
+et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
+gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui
+faisaient marcher les marteaux et les soufflets sont
+arrêtées et pourries; les tuilées effondrées laissent
+voir à l'intérieur les poutres noircies; les murailles
+tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les
+hauts fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des
+ruines partout et la misère est dans le pays.</p>
+
+<p>Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour
+faire plaisir aux Anglais qui nous voudraient détruire,
+il a fait avec eux des arrangements qui ont
+ruiné bien des gens dans nos pays, et dans toute la
+France à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer
+un peu meilleur marché. Mais d'abord, le nôtre valait
+mieux, et après ça, qu'est-ce que ça faisait de le
+payer un peu plus cher, du moment que l'argent restait
+dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
+dépensaient chez les marchands, les artisans, et
+achetaient des denrées aux paysans?</p>
+
+<p>Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui
+notre argent s'en va dans la poche des ouvriers
+étrangers, au lieu de faire vivre les nôtres, qui
+sont minables.</p>
+
+<p>A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon
+cousin et moi, et nous fîmes faire un bon tourin. Après
+ça un quartier d'oie passé à la poêle. Quand nous eûmes
+déjeuné, Aubin me montra le chemin et après lui
+avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce,
+je le quittai.</p>
+
+<p>Je fis le chemin assez lestement, et le soir après
+souper, j'allai voir Nancy pour lui dire que toutes les
+invitations étaient faites, et qu'il n'y avait plus à se
+dédire, quand même elle se repentirait d'avoir promis.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir
+causé une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me
+coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter
+quelques petites affaires pour elle, comme une bague
+en or et un anneau de mariage, une chaîne de cou
+avec un c&oelig;ur, des rubans, de la dentelle, un châle,
+des bas fins et quelques petits affiquets.</p>
+
+<p>Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du
+café pour le jour de la noce, de la vanille pour
+mettre dans les crèmes, que la bru de Maréchou
+m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
+d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac
+pour les hommes, je m'en fus prévenir M. Masfrangeas
+du jour qui était convenu. Il voulait me
+garder à souper, mais il me tardait de revenir au
+Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez
+lui, parce que ses filles étaient toujours mijaurées,
+surtout l'aînée, et je repartis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en
+voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du
+jour, mais si nous sommes trente-cinq, où nous mettrons-nous?
+On ne peut pas démonter les lits de la
+grande chambre, parce qu'il y aura des parents à
+faire coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où
+nous mettrons-nous?</p>
+
+<p>En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord
+qu'il n'y avait que le cuvier où on pût mettre aisément
+une table pour tant de monde. Mais il fallait
+démonter la grande cuve, faire crépir les murs et
+blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire,
+d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers
+qui finissaient de monter la grange, car chez nous,
+les bâtisses vont doucement comme on sait.</p>
+
+<p>Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à
+Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre
+contrat. Le père Jardon était là, et sa vieille aussi
+qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien,
+ça ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais
+la bonne mère nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit
+que sa fille n'aurait rien apporté en mariage, et elle
+fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls
+de brin tout neufs, autant de serviettes et deux
+touailles, qu'elle avait fait faire expressément au
+tisserand, après avoir filé le chanvre aux veillées.
+Elle avait fait ça sans consulter son homme, sachant
+bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout
+étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors, car
+un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille,
+sans enfants, tout ça devait leur revenir.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la
+vieille regardait son homme d'un mauvais &oelig;il. Mais
+M. Vigier arrangea ça tout de suite en disant:&mdash;Ecoutez-moi,
+Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler
+de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.</p>
+
+<p>Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future
+femme, pour la mettre à l'abri en cas de malheur, le
+petit bien du Taboury en toute propriété, et je laissai
+l'usufruit à son père et à sa mère nourriciers, comme
+je l'avais promis. Je n'avais parlé de la donation à
+personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
+tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant
+à Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne
+comprenant pas comment on pouvait donner comme
+ça son bien. Après ça il regardait le plancher, et on
+voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y
+aurait pas quelque chose à tirer pour lui de cette
+donation. Quand nous eûmes signé, ceux qui savaient,
+M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy
+en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le
+mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.</p>
+
+<p>Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après
+à ma Nancy tout ce que j'avais porté de Périgueux
+pour elle. C'était peu de chose, et maintenant, il n'y
+a fille ayant cent écus de dot qui s'en contentât; mais
+alors, on n'en était pas encore venu au point d'aujourd'hui,
+où on ne connaît plus riche ou pauvre,
+chacun voulant être égal aux autres par la dépense,
+histoire de faire croire qu'on est égal par le bien.
+Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui
+donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait
+bien beau, car en toilette comme en tout, elle
+aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce châle
+m'avait bien coûté quatre-vingts francs chez Mayssonnade,
+mais je ne les regrettais pas en voyant
+qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre
+drole n'avait jamais été gâtée de ce côté. Sa mère
+aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque
+petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer
+pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme
+était obligée de faire comme d'autres, de tricher
+son homme sur quelques douzaines d'&oelig;ufs, ou une
+paire de poulets, pour acheter à sa fille quelque
+cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal,
+que du côté de Sarlat on appelle un faudal, et en
+français un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'était
+pas facile à tromper.</p>
+
+<p>Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore
+quelque chose à te donner; et sortant de ma poche
+de gilet la bague que j'avais achetée, je la lui mis
+au doigt et je l'embrassai.</p>
+
+<p>Le lendemain, mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, comment entends-tu te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on
+se marie; à la mairie en premier, puis à l'église
+ensuite. Je me serais bien passé du curé Pinot, mais
+la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas mariée
+sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
+peut-être, mais l'Administration de l'hospice que
+M. Masfrangeas représentera, ne donnerait pas son
+consentement à un mariage sans curé, et d'un autre
+côté, de le dire seulement après le mariage à la mairie,
+ça serait pour faire avoir des désagréments à
+M. Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église
+quoique ça me dérange.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu
+ne te figures pas, sans doute, que le curé va te marier
+comme ça tout bonnement; il te va falloir te confesser,
+ajouta-t-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je
+me passerai plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant
+d'ennuis pour ma femme, tant de tracasseries et peut-être
+pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais tout
+ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé
+Pinot, cet oncle de contrebande, ni même à aucun
+autre, je ne voulais pas le faire à aucun prix.</p>
+
+<p>En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai
+à mon oncle ce que m'avait dit Ragot le rétameur,
+et je lui dis d'aller au bourg, sans faire semblant
+de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui
+parler de son pays, qui lui faisait dire bien des
+choses et à sa nièce, et que peut-être ça le rendrait
+plus aisé.</p>
+
+<p>Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec
+Maréchou; puis ils sortirent sur la place, et se mirent
+à causer avec un voisin, contre l'arbre de la Liberté
+qu'on n'avait pas encore coupé. Un moment après, le
+curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
+s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique,
+comme c'était son habitude, mais bien entendu
+il n'était pas d'accord avec mon oncle, ni avec Maréchou;
+quant au voisin il écoutait tout, ouvrait la
+bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
+personne. Le curé était fort en colère contre les
+rouges, comme on disait en ce temps, et il faisait de
+grands gestes, disant qu'on devrait mettre ces gens-là
+à la raison.</p>
+
+<p>&mdash;A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je
+suis un de ceux que vous appelez: rouges, et je crois
+en avoir autant que bien d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent
+le désordre; ces journaux comme la <i>Ruche</i>,
+qui excitent à la haine du Président de la République,
+les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce
+pas? acheva mon oncle. Hé bien, écoutez-moi: je
+suis un de ces hommes dont vous parlez, et où
+voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais
+au contraire que chacun fût tranquille chez lui, en
+travaillant, et je ne déteste rien tant que ceux qui
+exploitent les travailleurs, et les rendent tellement
+misérables qu'ils les forcent à se révolter: voilà les
+hommes de désordre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique
+vous ayez des idées bien mauvaises, vous n'êtes pas
+un méchant homme, mais parmi les rouges et les socialistes,
+les gens honnêtes c'est l'exception.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites
+pour moi, parce que vous me connaissez, d'autres le
+font pour leurs voisins républicains qu'ils connaissent,
+mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis
+pour eux une canaille, comme pour vous le sont tous
+les républicains que vous ne connaissez pas: vous
+voyez comme c'est peu raisonnable.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment de cette discussion, mon
+oncle dit: Je m'en retourne au moulin; tout ça ne
+fait pas les affaires.</p>
+
+<p>Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon
+mariage, qu'il ne fallait pas prendre le jeudi prochain,
+parce qu'il n'y serait pas, devant aller à une
+conférence ce jour-là, et puis qu'il était temps de
+venir se confesser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien
+envie.</p>
+
+<p>Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était
+la faute aux journaux qui semaient l'impiété, si on
+voyait des jeunes gens, baptisés, refuser de se confesser;
+mais que pour sûr, il ne me marierait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait
+mieux ne pas se marier à l'église plutôt que de
+se confesser.</p>
+
+<p>Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête
+homme ne se croit marié qu'après le sacrement
+cependant, et sans doute ce ne sont pas les paroles de
+Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
+civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le
+seul mariage entre chrétiens, c'est le mariage à
+l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu
+est entêté: il ne se confessera pas, et si vous
+ne voulez pas le marier sans ça, il se passera du
+sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas
+trop porté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé.
+Tous ces fameux républicains se marient à l'église
+comme les autres, ce qui prouve bien qu'ils ne
+pensent pas ce qu'ils disent.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon
+oncle en goguenardant: Si ça ne s'est jamais vu, ça
+se verra la première fois dans votre paroisse.</p>
+
+<p>&mdash;Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas
+possible, je verrai Hélie.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il
+m'a chargé d'une commission. Dernièrement il a vu
+à Hautefort un de vos pays, un peyroulier appelé
+Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
+dire bien des choses, à vous et à votre nièce.</p>
+
+<p>La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit
+deux ou trois fois la bouche sans rien dire, comme
+une carpe qu'on a tirée sur le sable. On eût dit qu'il
+avait reçu un grand coup dans l'estomac; enfin, il
+finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais
+bien gagner ton procès, avec la recommandation
+de Ragot.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à rire de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon
+oncle était à Coulaures, et Gustou avait été rendre de
+la farine aux pratiques. Jetant les yeux en aval, je
+vis venir, suivant la rivière, le curé Pinot. Il entra
+au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
+qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute
+quelque peu rassuré à propos de Ragot, et s'était
+peut-être dit que mon oncle avait ajouté de son chef,
+la nièce à la commission: en tout cas, il faisait comme
+les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
+d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne veux pas te confesser?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas mon idée.</p>
+
+<p>Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce
+cas, il ne pourrait pas me marier, que les sacrés
+canons s'y opposaient; que ce serait un grand scandale
+si nous n'allions pas à l'église; que les gens ne
+nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup
+d'autres choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te
+confesser là, tout présentement, sur l'heure; tu n'as
+qu'à me dire bonnement en gros ce que tu as fait...
+sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la mer
+à boire?</p>
+
+<p>Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé, je ne veux me confesser
+d'aucune manière, ni debout, ni à genoux, ni au confessionnal,
+ni dans le moulin. Si vous ne voulez pas
+me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
+maire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout
+simplement en concubinage!</p>
+
+<p>La moutarde me monta au nez, comme on dit, et
+je ripostai vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous
+savez bien que je pourrais en nommer qui vivent
+comme ça, pas sans curé si vous voulez d'une manière,
+mais sans maire et sans contrat!</p>
+
+<p>Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais
+deux jours après il s'arrangea pour rencontrer mon
+oncle, et lui dit que pour éviter de scandaliser les
+âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât pas
+l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me
+marierait tout de même sans confession; que ce qu'il
+en faisait c'était pour éviter un plus grand mal; mais
+qu'il ne fallait dire mot de tout ça à quiconque.
+Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
+chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il
+avait peur aussi de voir mettre au jour ce qu'avait
+dit Ragot, touchant sa prétendue nièce.</p>
+
+<p>Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à
+cause des chagrins que ça aurait pu donner à Nancy;
+aussi, lorsque le curé se fut décidé, je fus content.
+Les derniers jours, je ne la quittais plus, et je me
+complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien
+en ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque
+nous serions mariés, et de la manière qu'elle
+tiendrait la maison et comme nous serions heureux
+au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
+l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait
+ses joues en riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être
+sage et ne pas y revenir à chaque instant. Ça n'était
+pas par froideur qu'elle faisait ainsi, car des fois en
+l'embrassant je voyais ses yeux se fermer et je sentais
+son c&oelig;ur battre bien fort; mais chez elle la raison
+ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
+moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont
+quelquefois les garçons.</p>
+
+<p>Quelques jours avant la noce je voulus que nous
+allions convier la demoiselle Ponsie. Un soir, ayant
+épié le jour que M. Silain n'était pas à Puygolfier,
+nous y montâmes.</p>
+
+<p>Elle était dans le salon à manger, qui faisait là
+tristement son bas toute seule. D'abord qu'elle nous
+vit, elle se douta pourquoi nous étions montés, et
+venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis nous
+fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions
+venus pour l'engager à notre noce, elle secoua la
+tête doucement, d'un air triste, et nous dit qu'elle
+n'avait pas le c&oelig;ur à aller à noces, mais qu'elle
+viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait preuve de bon sens et de raison,
+Hélie, en choisissant Nancy; je la connais bien, et
+je te promets que tu n'auras jamais une heure de
+regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
+pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire
+prospérer. Ce n'est pas tout les maisons, il faut surtout
+les conserver. Et on voyait bien à ça qu'elle pensait
+à la sienne, ruinée par son père. Lorsque nous
+fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
+petite bague à pierre bleue et la passa à celui
+de Nancy; puis elle l'embrassa encore, les yeux
+mouillés, la pauvre créature.</p>
+
+<p>&mdash;Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous
+aurez toujours au moulin, des amis, bien petits, c'est
+vrai, mais qui vous aiment et vous respectent bien;
+et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour ou de
+nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre
+service et à votre commandement; je vous prie en
+grâce de ne pas l'oublier!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant
+ses yeux, je te le promets; adieu, mes enfants.</p>
+
+<p>Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par
+le bras, le c&oelig;ur un peu gros des peines de la pauvre
+demoiselle.</p>
+
+<p>Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue
+d'Hautefort, deux jours auparavant, pour faire tout
+appareiller, avec mon cousin le maréchal qui devait
+être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les grandes
+marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq
+femmes: notre Marion d'abord, puis la fermière du
+Taboury, ensuite la mère Jardon, et sa s&oelig;ur venue
+de Négrondes pour aider, et enfin la nore de Maréchou
+l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour
+la campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes
+pour tant de monde que nous étions. Nous avions
+compté sur trente-cinq, mais il se trouva que nous
+étions davantage; il y avait les parents d'abord:</p>
+
+<p>Mon cousin Ricou et ma tante;</p>
+
+<p>Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers
+Brantôme, et sa femme;</p>
+
+<p>Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec
+un de ses fils, et sa fille la plus jeune, une belle
+drole qui s'appelait Francette;</p>
+
+<p>Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du
+Bleufond, près de Montignac, et son aînée;</p>
+
+<p>Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin
+du Coucu, près de Nailhac, avec un petit de
+quinze ans, bien eycarabillé, appelé Frédéry. Ce
+Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
+qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau
+manquait l'été, en sorte qu'il lui fallait porter moudre
+le blé des pratiques, au Temple-de-l'Eau ou à Cherveix;
+et pour faire son travail, il n'avait que deux
+méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.</p>
+
+<p>Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère,
+mon oncle Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme
+et deux de mes cousins.</p>
+
+<p>Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.</p>
+
+<p>Et les amis ensuite.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille
+à Coulaures au passage de la voiture;</p>
+
+<p>M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;</p>
+
+<p>Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;</p>
+
+<p>Le fils Roumy, du bourg, et sa s&oelig;ur Félicité, qui
+était contre-nôvie avec mon cousin Ricou;</p>
+
+<p>Lajaunias, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i> de Savignac,
+avec sa fille Toinette;</p>
+
+<p>Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les
+vieux étaient restés à la maison;</p>
+
+<p>Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et
+une de ses filles appelée Aimée;</p>
+
+<p>Enfin l'ami Lajarthe.</p>
+
+<p>Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres,
+Gustou, mon oncle, ma femme et moi, ça ne faisait
+pas loin d'une quarantaine à table.</p>
+
+<p>On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens
+en tête, pour aller quérir la nôvie à la Borderie.
+Ma tante et la Félicité, qui l'avaient habillée,
+nous oyant venir, la menèrent.</p>
+
+<p>Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois
+encore. Qu'elle était belle, ma Nancy, et qu'elle
+avait l'air comme il faut! Dans nos campagnes, ça
+n'était point la coutume en ce temps, ni guère
+encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur
+noce. Nancy avait une robe de fin mérinos bleu qui
+lui découvrait un peu le cou, et la naissance de la
+poitrine où brillait le c&oelig;ur que je lui avais donné,
+suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe
+avec des dentelles, à l'ancienne mode périgordine,
+qui laissait voir deux épais bandeaux de cheveux
+noirs. Avec ça, de grands pendants d'oreilles, son
+beau châle et des petits souliers avec des rubans et
+c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en
+conviens, mais je l'aimais mieux que celles des villes.
+Je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, le
+sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque je m'approchai
+pour l'embrasser: Ma chère femme!</p>
+
+<p>Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père
+conduise sa fille le jour du mariage. C'est le contre-nôvi
+qui la mène à l'église et le marié mène la
+contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M. Masfrangeas,
+qui représentait les Messieurs de l'hospice
+tuteurs de Nancy, la conduisit à la mairie et à
+l'église. Quand je dis à la mairie, il faut dire chez
+Migot, parce que de bâtiment communal il n'y en
+avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le
+maire, il y avait sur une grande table les gros livres
+du cadastre, les registres de mariage et autres, et un
+tas de papiers pleins de poussière. Dans un coin, se
+trouvait un cabinet où l'on sentait qu'il y avait des
+pommes, et avec un banc et trois ou quatre chaises,
+c'était tout.</p>
+
+<p>C'est une chose bien étonnante que cette négligence
+de presque tous les maires de nos campagnes,
+pour tout ce qui se rapporte à la vie civile. Les
+hommes de la Révolution avaient voulu affranchir
+leurs descendants de la tutelle des prêtres, et c'est
+pour cela qu'ils avaient donné au maire, représentant
+la commune, la mission de constater les faits
+de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la
+mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes
+civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou
+complices des curés, n'ont jamais songé à donner
+quelque solennité à celui qui y prête le mieux, au
+mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là
+qu'une simple formalité. Ça commence à changer un
+peu; mais autrefois, le vrai mariage était à l'église;
+à la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore
+qui disent comme ça.</p>
+
+<p>Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les
+contre-nôvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la
+petite chambre qui servait de mairie. Le père Migot
+savait tout juste écrire en grosses lettres, et c'était
+la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car
+nous n'avions pas de régent en ce temps-là, dans
+notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla
+ce qui était écrit sur les papiers. Enfin, nous
+ayant demandé si nous voulions nous prendre pour
+mari et femme, après que nous eûmes répondu oui,
+il nous déclara unis au nom de la loi. Quand tout le
+monde eut signé, Migot ne manqua pas de prendre
+ses droits en embrassant ma femme sur les deux
+joues.</p>
+
+<p>En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église.
+En entrant, je vis à gauche près du ch&oelig;ur, dans le
+banc de Puygolfier, la demoiselle qui était agenouillée
+et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitôt
+qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le
+curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre,
+sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans
+la sacristie.</p>
+
+<p>Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier
+n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le curé,
+qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et
+avec ça n'était pas des plus propres. Jeandillou en
+pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
+avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise
+attachée par des liens, qui laissait voir les poils
+rouges de sa poitrine, était bien le marguillier de ce
+curé, et tous deux étaient assez piètres. Jeandillou
+tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
+répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait
+fort; je pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait
+grandement d'avoir affaire à cet homme pour
+mon mariage. Aussi, quand tout fut parachevé, je fis
+tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.</p>
+
+<p>Et maintenant, je menais ma femme, et devant la
+porte, où étaient quelques gens du bourg venus par
+curiosité, comme nous sortions, des vieilles femmes
+dirent: A cette heure elle est sienne!</p>
+
+<p>Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons
+sortirent des pistolets de leurs poches et les
+firent péter ferme: on connaissait bien qu'ils
+n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens
+se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de
+rubans, et nous voilà allant vers le Frau.</p>
+
+<p>Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme
+si j'avais eu peur qu'on vînt me la prendre, et nous
+nous parlions tout bas en nous regardant avec amour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui,
+tandis que nous sortions de l'église, disaient: A
+cette heure elle est sienne!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant
+je suis à vous dans le bonheur ou le malheur, pour
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Nancy!</p>
+
+<p>&mdash;... Et je vous promets que je serai pour vous
+une bonne et honnête femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour
+ce que tu dis là!</p>
+
+<p>&mdash;Je mettrai toute ma gloire à faire de manière
+que jamais vous ne vous repentiez, mon cher Hélie,
+mon cher mari, d'avoir pris une pauvre fille sans
+famille et sans fortune.</p>
+
+<p>Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux
+clairs il me semblait apercevoir la bonne conscience
+qui la faisait parler ainsi.</p>
+
+<p>Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire,
+nous tenant serrés l'un contre l'autre, et bien heureux.
+Les musiciens jouaient de temps en temps, les
+pistolets partaient; mais nous n'entendions rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière
+nous, mon cousin, vous n'êtes pas bien riants, les
+nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce, mais d'un
+enterrement!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas se fier aux apparences, que je
+lui dis; nous sommes contents sans que ça paraisse,
+et plus qu'on ne le peut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut
+faire voir qu'on est content. Si je marchais devant
+avec Félicité et que nous fussions les nôvis, je serais
+bien content et je le ferais voir, par Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un
+enjôleur de filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je
+le sais bien; mon frère m'a dit qu'il avait une
+bonne amie à Excideuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici!
+Jamais je ne l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas
+que je disais la vérité tout à l'heure. Parce qu'on
+parle à une fille qu'on a vue en premier, ça n'est
+pas une raison pour ne pas rendre justice à celle
+qu'on trouve en second lieu, et même pour ne pas
+regretter de ne l'avoir pas rencontrée la première...</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il
+sait arranger les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle
+pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que
+vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je
+m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou!</p>
+
+<p>&mdash;Rien! rien! dit-elle en riant encore.</p>
+
+<p>Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au
+Frau. Tout le monde s'écarta un peu, au moulin ou
+le long de l'eau, en attendant le dîner. Les jeunes
+gens se promenaient avec les filles en leur contant
+fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps
+pour prendre une prise. Nancy alla poser son châle
+et vint me retrouver devant le moulin, où je causais
+avec mes cousins de Brantôme et d'autres. Au bout
+d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
+dit à un des musiciens qui avait été soldat dans
+l'infanterie légère:</p>
+
+<p>&mdash;Sonne la soupe, Cadet!</p>
+
+<p>Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de
+la soupe; mais nous n'y comprenions rien, excepté
+Lavareille et Estève qui avaient fait leurs sept ans, et
+nous dirent alors:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc manger la soupe.</p>
+
+<p>Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf
+et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait
+fait une épaisse jonchée de laurière qui lui donnait
+un air de fête. Quand nous fûmes assis tous, ma
+foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les
+soupières en face d'eux servirent la soupe et on se
+mit à manger de bon goût, car il était déjà midi.
+Après la soupe, on apporta le bouilli de chez nous:
+de la velle avec des poules qui avaient le ventre
+plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde
+fut un peu plus tranquille, car c'était un bon fondement,
+et on commença à causer entre voisins. Ils
+étaient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle
+Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez
+Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser
+à boire, et avec ça, mon oncle Sicaire les rappelait à
+leur devoir de temps en temps:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu
+entends, Lajarthe!</p>
+
+<p>&mdash;T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique
+y passera: et on trinquait entre voisins.</p>
+
+<p>Après le bouilli on apporta des tourtières pleines
+d'abattis de dinde, de salsifis et de boulettes de
+hachis, et en même temps des poulets en fricassée.</p>
+
+<p>Puis après, on servit de la daube de b&oelig;uf; et il
+n'y avait personne pour la faire comme la nore de
+Maréchou, aussi il y en eut les trois quarts qui y
+revinrent: la daube est une bonne chose quand elle
+est bonne.</p>
+
+<p>Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table
+deux grosses têtes de veau dans leur cuir, avec un
+bouquet de persil dans la bouche, et le petit Frédéry,
+qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa de
+rire tant qu'il put.</p>
+
+<p>Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu
+en goût de manger, aussi on ne laissa que les os des
+têtes.</p>
+
+<p>Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.</p>
+
+<p>Ça commençait à bien aller; pour faire passer
+tout ça il fallait boire, et on buvait sec. Avec ça il y
+en avait qui commençaient à renâcler et ne mangeaient
+plus guère, mais les plus crânes allaient toujours. Sans
+montrer semblant de rien, je regardais faire le père
+Jardon qui était au fond de la table; il revenait à
+tous les plats. Sans doute il se faisait cette réflexion
+que jamais plus il n'aurait une si bonne occasion, et
+il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et buvait de même.
+Je crois que même en ce moment l'avarice le poussait,
+et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la
+panse il n'aurait pas tant besoin de manger chez
+lui le lendemain.</p>
+
+<p>De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens
+chez nous ne l'aiment point, je ne sais pas pourquoi.
+Avec ça, on leur en fait bien manger quelquefois
+dans les auberges, mais il ne faut pas qu'ils le
+sachent.</p>
+
+<p>Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait
+joyeusement en trinquant, pour ne pas rester
+sans rien faire, quand tout à coup les femmes portèrent
+trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde
+les regarda avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent
+les bouteilles qui étaient sur la table, et apportèrent
+du vin de cinq ans de notre vieille vigne, qui était de
+crâne vin.</p>
+
+<p>A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le
+monde était un peu rouge et bavardait. Je n'écoutais
+guère ce qui se disait, je parlais tout bas à Nancy au
+milieu du bruit, et lui serrant la main sous la table,
+nous oubliions de manger.</p>
+
+<p>Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le
+rôti, ils commencèrent à nous plaisanter et à nous
+brocarder, comme c'est la coutume aux noces; c'était
+salé quelquefois, mais avec ça rien de trop.</p>
+
+<p>Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux
+prunes, aux pommes, de massepains, de gaufres et
+de fruits: poires, pommes, raisins, noisettes, est-ce
+que je sais? et avec ça de grands saladiers de crème.
+On n'avait pas oublié non plus de ces grandes tartelettes
+qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais
+pourquoi, et qu'on casse d'un coup de poing sur les
+assiettes: c'est sec, ça ne coule pas aisément, et il
+est forcé de boire dur en mangeant.</p>
+
+<p>A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups
+sur son verre, et se levant, les joues rouges, les yeux
+luisants, fit signe qu'il voulait parler: quand on vit
+ça tout le monde se tut.</p>
+
+<p>Il commença par faire son compliment à la nôvie,
+et à se féliciter d'avoir été chargé de représenter ses
+tuteurs au mariage. Ensuite il fit l'éloge de Nancy, de
+sa personne, de sa sagesse, de son bon sens, de son
+honnêteté et de son bon c&oelig;ur, et il dit qu'une dot
+comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux
+que la fortune. Après cela, passant à moi, il convint
+que, quoique jeune et un peu original déjà, j'avais
+montré du jugement en préférant cet apport à l'argent,
+en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
+qualités.</p>
+
+<p>Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait
+être toujours; que les jeunes gens ne devraient se
+décider que d'après les convenances de personnes, et
+les qualités du c&oelig;ur et du caractère, parce que
+c'était là des richesses qui valaient mieux que les
+écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne
+craignait pas de perdre.</p>
+
+<p>Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait
+en silence, car il disait de bonnes choses en
+patois, et ça faisait grand plaisir d'ouïr, dans notre
+langage paysan, de fortes paroles qu'on n'est pas
+accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.</p>
+
+<p>En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions
+beaucoup d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir
+Nancy qui pendant tout ce prêchement baissait les
+yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait pas le bonheur,
+mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était force
+forcée que, dans les conditions où nous nous étions
+mariés, nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons
+désirer aux nôvis, braves gens, c'est la santé,
+et pour cela, si vous voulez, nous allons y boire.</p>
+
+<p>Tout le monde battit des mains, et les verres étant
+remplis, chacun se leva et vint trinquer avec nous,
+après M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce
+fut le fils Roumy qui commença.</p>
+
+<p>Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait
+en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait
+fait semblant de tomber son couteau, et se coulait
+sous la table. Je dis un mot à l'oreille de Nancy et elle
+rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous
+sa chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et
+dit tout doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.</p>
+
+<p>Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban
+bleu et tenant toujours ses jambes serrées, le lui
+donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit à sa
+place, il avait l'air tout capot, et je me mis à rire
+en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon
+cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux,
+et les distribua aux jeunes gens qui les mirent à leur
+boutonnière.</p>
+
+<p>Et on continua à chanter, et dans les chansons, il
+y en avait de gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy,
+comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait:
+plaisanteries de nos anciens, vieilles et naïves comme
+eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux
+ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
+trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au
+sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir
+ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que
+ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie du coucher
+de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux
+amoureux qui se dérobent pour aller faire l'amour?</p>
+
+<p>On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui
+étaient là, comme le cousin du Coucu et d'autres,
+c'était une chose rare. Il nous avait fallu emprunter
+des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait porté
+de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que
+nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.</p>
+
+<p>Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes
+avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du
+cognac que j'avais apporté, mon oncle alla chercher
+une grande bouteille de pinte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père
+il y a de ça quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée
+depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc
+vos tasses et nous allons boire à la santé de mon
+neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes
+enfants.</p>
+
+<p>Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux
+se mouillèrent.</p>
+
+<p>Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun
+de sa main, et quand il eut fini, il revint à sa place
+et, levant sa tasse, dit posément:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite
+par mon grand-père et conservée avec soin par mon
+père, nos anciens qui sont morts se joignent à nous
+en ce moment, pour boire à la santé de leurs enfants.</p>
+
+<p>Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à
+notre santé, tout le monde suivit M. Masfrangeas
+qui s'était levé, et nous fûmes nous promener le long
+de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après être
+restés à table cinq heures d'horloge.</p>
+
+<p>Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta
+dans la grande chambre, où je dansai la première
+contredanse avec ma femme et les contre-nôvis. Puis
+après, tous les jeunes gens voulaient danser avec
+Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut
+qu'elle les contentât par honnêteté. Tandis que nous
+étions là, mon oncle vint à la porte et me cligna de
+l'&oelig;il. Je sortis et il me dit alors d'aller au jardin, où
+la servante de Puygolfier voulait me parler.</p>
+
+<p>J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle
+Ponsie me faisait dire que si nous voulions monter,
+de peur d'être tracassés, elle nous avait préparé
+une chambre, et que M. Silain n'y était pas.</p>
+
+<p>Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné
+de coucher sous son toit, et Nancy encore plus,
+depuis ce qui s'était passé entre nous dans les bois-châtaigniers.
+Je fis donner le merci à la demoiselle,
+en lui disant que nous nous étions précautionnés de
+ce côté-là.</p>
+
+<p>Etant rentré dans la chambre, je dansai encore
+avec ma cousine de Brantôme, et sur les dix heures,
+je sortis en disant que j'allais faire faire un vin à la
+française. Au bout d'un moment, Nancy vint me rejoindre
+derrière le mur du jardin; je lui mis son
+châle sur les épaules, car il faisait frais, et la prenant
+par le bras, nous nous en allâmes vers le Taboury,
+à travers les bois.</p>
+
+<p>Quel heureux moment que celui où nous fûmes
+seuls tous deux, marchant doucement sous les étoiles,
+serrés l'un contre l'autre, sans rien dire, tant nous
+étions contents d'être mari et femme pour la vie!
+Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons
+suivis, sans me remémorer cette nuit-là.</p>
+
+<p>J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle
+nous avait préparé un lit dans une petite chambrette
+bien propre, où on ne couchait pas d'habitude. Je
+pris la clef dans un trou de mur qu'elle m'avait enseigné,
+et étant entrés, je refermai la porte en disant
+à Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand
+ils nous chercheront.</p>
+
+<p>En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils
+pouvaient; quelques-uns se remirent à boire, d'autres
+dansaient, tandis que les gens raisonnables parlaient
+d'aller se coucher. Mais auparavant, mon cousin
+Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la
+Marion, et sur les deux heures du matin, il s'agissait
+de le porter. Mais il fallait nous trouver, ce qui
+n'était pas aisé, car aucun ne pouvait s'imaginer que
+nous nous étions en allés à plus de demi-heure de
+chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la
+maison, et ne nous trouvant point, ils pensèrent que
+nous étions à la Borderie et s'y en furent. Comme
+ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent au Frau,
+et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou,
+ils le trouvèrent couché avec mon cousin Estève,
+et allant dans celle de mon oncle, ils le trouvèrent
+aussi couché à l'ancienne mode dans le grand
+lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent
+tous coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera
+des autres: les nôvis se cachent de leur mieux, et les
+conviés cherchent de même; tant pis s'ils ne trouvent
+pas, on se moque d'eux.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent
+à la cuisine, la Marion et la femme du Taboury
+et ma tante les plaisantèrent, et leur dirent qu'ils ne
+savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien
+facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin
+pour en finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était
+inutile de continuer à nous chercher, que nous étions à
+Puygolfier où la demoiselle nous avait retirés. D'aller
+là, il n'y fallait pas penser, aussi ils mangèrent leur
+soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment,
+et puis on alla se coucher.</p>
+
+<p>M. Vigier s'en était retourné sur sa jument;
+Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec
+sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du
+Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent
+coucher chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On
+dédoubla les lits dans la grande chambre et partout;
+enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enragés
+passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du
+matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer
+l'épervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de
+poisson pour se dégraisser les dents.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner,
+Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille
+s'en furent, ainsi que mes cousins les Estève, et
+Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en était
+allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture
+de Périgueux. Le soir, nous étions bien encore
+quinze ou dix-huit à table. Après souper, les uns
+s'en furent de nuit et d'autres restèrent encore à
+coucher.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait
+d'être un peu tranquilles, mais nous n'en faisions
+pas pour ça mauvaise figure à nos parents et amis;
+au contraire, nous les fêtions de notre mieux.</p>
+
+<p>Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la
+cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait
+d'invités, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les
+Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils partirent
+tous, et nous voilà seuls.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+
+<p>La maison reprit son air habituel, et chacun de
+nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin
+avec Gustou, et mon oncle allait à la Borderie où
+se bâtissait la grange, pour laquelle il fallait mener
+du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
+Quand je dis que la maison reprit son air habituel,
+c'est une manière de dire qu'elle redevint tranquille
+comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle était
+autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du
+moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot
+d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois,
+elle descendait avec son ouvrage et rapiéçait du
+linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre.
+Lorsque je m'en allais en route, chercher du blé ou
+rendre de la mouture, il me tardait d'être de retour;
+et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de
+la cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la
+maison, je me sentais tout réjoui. Alors en cheminant
+je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux
+que le mien; ayant une belle et bonne femme que
+j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille
+avec mon oncle en travaillant, ne craignant
+point la misère et n'enviant pas la richesse. Quelquefois,
+je me pensais combien j'avais eu raison de
+laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
+resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours
+esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais
+marié avec une demoiselle qui aurait voulu faire
+la belle dame, être cossue pour aller à la promenade,
+à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que
+les officiers auraient guignée si elle avait été jolie,
+et qui m'aurait peut être fait tourner en bourrique et
+ruiné. Au lieu de ça, j'étais libre, maître chez nous,
+ne devant rien à personne, travaillant comme je
+l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante,
+bonne ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux
+qui étaient autour d'elle, et à faire prospérer la
+maison.</p>
+
+<p>Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais
+claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons
+picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais
+venir sous l'auvent, ou se mettre à la fenêtre, ma
+Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
+des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, la Marion me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne
+femme, ça c'est sûr, et quelqu'un qui dirait le contraire,
+je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis
+longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée
+à mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre
+femme chez eux, de manière que je ne sais pas faire
+autrement. Or, à cette heure, il est juste que votre
+femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne tout à sa
+fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante
+ans passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais
+pas perdre comme ça. Il vaut mieux que vous
+preniez une chambrière jeune, qui aidera votre femme
+et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me chercherai
+une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à
+Excideuil, pour voir.</p>
+
+<p>Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à
+mon oncle qui fut de mon avis. Nous prîmes une fille
+de Saint-Sulpice appelée Suzette, qui marchait sur
+ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
+chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante
+venait de mourir.</p>
+
+<p>L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux
+débordèrent, mais ne firent pas trop de dégât, et
+nous avons eu plus de mal d'autres fois. Le soir après
+souper, nous étions autour du feu réunis, mon oncle
+fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant
+son bas, Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant
+les châtaignes en racontant ses histoires, moi lui aidant
+à peler. Je me pensais lors que nous étions bien
+heureux; mais tout de même, il y avait des choses
+qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir
+comme les affaires du pays allaient mal.</p>
+
+<p>Quelquefois, je lisais la <i>Ruche</i>, et mon oncle m'écoutait
+tout triste, se demandant comment tout ça finirait.
+En ce temps-là, on commençait à faire arracher
+les arbres de la Liberté à Paris, soi-disant parce
+qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre les
+citoyens qui se rassemblaient pour les défendre.
+Chez nous, les nobles, les curés, les bourgeois, disaient
+tout haut que la République n'en avait pas pour six mois.
+Le curé Pinot ne se gênait pas pour prêcher, le dimanche,
+que le seul remède aux maux de la France, c'était
+de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de campagne
+qui aurait dû être respectueux pour un supérieur,
+il blâmait hautement l'archevêque de Paris
+qui, dans un mandement, avait dit que l'Eglise respectait
+tous les gouvernements qu'elle trouvait établis,
+même ceux sortis d'une révolution, pourvu
+qu'ils fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé,
+ça, et il traitait ce brave archevêque, comme
+si c'eût été quelque pauvre diable de socialiste pareil
+à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
+citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le
+jour où il avait béni l'arbre de la Liberté devant son
+église.</p>
+
+<p>Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait
+l'entendre, qu'il n'y avait pas à disputer avec les
+rouges, qu'il n'y avait qu'à les foutre à l'eau partout.</p>
+
+<p>C'est une chose bien triste, quand on y pense,
+qu'une classe de citoyens cherche toujours à maîtriser
+les autres, sous prétexte de religion ou de gouvernement.
+Autrefois, c'était les catholiques qui
+traitaient les protestants comme des chiens, leur
+volaient leurs enfants, les envoyaient aux galères et
+les chassaient de France; c'était aussi les nobles qui
+se prétendaient les maîtres du peuple, et le tenaient
+dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
+riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir
+les pauvres, ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient,
+dans leur misère. Le curé Pinot disait là dessus,
+croyant répondre aux républicains, que le travail était
+la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
+par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient
+pas à se plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi,
+parmi les enfants d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient
+point, et ne gagnaient pas leur pain à la sueur
+de leur front, mais, au contraire, vivaient, largement
+et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que nous
+fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions
+bien ça: nous n'aurions pas trop su le dire,
+mais nous le sentions. Il n'y avait personne dans la
+commune, par exemple, qui ne trouvât que M. Silain
+était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait
+été inutile et même nuisible; et quand il parlait de
+foutre les autres à l'eau, tout le monde pensait qu'il
+faudrait commencer par lui.</p>
+
+<p>Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain,
+quoiqu'il ne le fût pas de nature, comme je l'ai dit.
+Mais maintenant, il voyait qu'il s'enfonçait tous les
+jours davantage, et que dans quelques années, pas
+beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
+avait des moments où ça lui faisait même faire des
+bêtises contre ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya
+ses métayers de dedans la cour, qui étaient là depuis
+une centaine d'années, et qui nourrissaient la maison,
+car c'était de bons travailleurs.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il
+paraît qu'il était furieux après le frère plus jeune du
+métayer, qui venait de rentrer du service ayant fait
+ses sept ans, et qui lui répondit, un jour qu'il se
+fâchait pour des riens et les traitait comme des
+chiens:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus
+d'esclaves! même les nègres sont hommes, aujourd'hui!</p>
+
+<p>Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait
+bien été le trouver et avait demandé pardon pour son
+frère, le pauvre diable; la demoiselle Ponsie avait
+prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait fait. Le
+garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
+mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir
+tous.</p>
+
+<p>Qu'avaient-ils à dire?</p>
+
+<p>La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait
+d'y mettre d'autres métayers, ou de la faire valoir
+par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui
+pouvait l'en empêcher?</p>
+
+<p>Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre,
+sans eux, n'eût amené que des ronces, des chardons,
+de l'ivraie et de la traînasse; que leur travail seul lui
+faisait porter du revenu; que depuis cent ans les
+peines et les sueurs de quatre générations de leur
+famille l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi
+parler, et qu'il était bien dur d'en être chassés. Mais
+quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value
+donnée par le travail, et les récompenser; et
+puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister? Les
+gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à
+empoigner, le procureur de Périgueux prêt à requérir,
+les juges prêts à condamner, et les geôliers
+de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer? Triste
+chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.</p>
+
+<p>Les misérables gens se préparaient donc à partir;
+mais le curé Pinot, venant un jour au château, entra
+chez eux et les consola à sa manière. Il leur représenta
+que rien dans le monde n'arrivait sans la permission
+divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon
+qu'ils fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et
+il les exhorta à se soumettre aux vues de la divine
+Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous
+convient. Les pauvres diables n'avaient rien à répondre
+à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que
+la loi humaine, et ils se résignaient. Après ce petit
+prêchement, le curé s'en fut souper avec M. Silain,
+qui l'avait invité à manger d'un lièvre en royale.</p>
+
+<p>L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai
+jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les
+autres. Aussi cette méchanceté de M. Silain me
+mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
+sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête,
+afin de prendre ses métayers et de les mettre bien à
+leur affaire tout près de lui, pour lui faire dépit. Je ne
+me gênais donc pas, comme on peut le croire, pour
+dire tout ce que je pensais de sa méchante action.
+Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme
+moi.</p>
+
+<p>M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je
+l'aurais bien relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter,
+que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents
+à la porte; et les pauvres gens à qui il s'adressait
+répondaient:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, il est le maître!
+Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes
+comme M. Silain étaient des bêtes nuisibles:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres
+paysans, nous avons été tellement écrasés pendant
+des siècles, que nous ne pouvons par finir de
+nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui
+courent tous au secours de celui des leurs qui est
+attaqué, nous ferions plutôt comme les chiens qui
+tombent sur celui de la meute que le maître bat:
+c'est triste!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle,
+c'est l'instruction et la liberté. Les gens finiront par
+comprendre que c'est leur devoir et leur intérêt de
+se soutenir, et qu'ils seront les maîtres, le jour où
+ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
+Lacaud:&mdash;Non!</p>
+
+<p>Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils
+passèrent devant chez nous, pour traverser au gué,
+emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le
+père allait devant les b&oelig;ufs, se retournant de temps
+en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
+l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait
+fait une place où était assis le grand-père, infirme.
+Une table longue à pieds massifs, deux bancs, un
+vieux cabinet de cerisier noirci par la fumée, une
+maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux
+ou trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait
+à coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur
+la charrette. Par-dessus, étaient jetées les paillasses
+de grosse toile rapiécées de morceaux différents, et
+deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balançaient
+sous la charrette, avec des paniers où il y avait
+des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons
+de fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes
+liées. Aux ridelles étaient accrochées des affaires:
+une oulle pour les châtaignes, une tourtière à faire
+les millassous, une marmite, une poêle à longue queue
+et plusieurs paires de sabots usés. Dans les endroits
+où le chargement laissait des vides, on avait placé
+un sac de farine à demi plein, quelques pots de terre,
+des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir.
+A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, étaient
+assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de
+sept ans.</p>
+
+<p>Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout
+ce que depuis une centaine d'années elle avait amassé
+par un travail dur et acharné! Et maintenant qu'on
+nous dise que la propriété vient du travail! pour
+quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
+la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent
+et peinent à force, et sont misérables!</p>
+
+<p>Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit
+communément: Les pauvres seront toujours pauvres!</p>
+
+<p>Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de
+la Justice!</p>
+
+<p>A côté de la charrette, marchait une forte femme
+brune, avec un nourrisson sur les bras, et son bas
+dans sa poche de tablier. Un drole de seize ans se
+tenait près d'elle, et de temps en temps portait le
+petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant
+ce temps, comme une vaillante femme qu'elle était,
+faisait un tour ou deux de bas; derrière, le labri
+suivait en trottinant. Tout ce monde était triste et
+dolent de quitter la métairie que la famille travaillait
+depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme,
+était né avant la Révolution. Mais cette tristesse était
+muette et résignée, c'était la tristesse du pauvre
+paysan périgordin, qui depuis des siècles et des siècles
+mord les dures tétines de la Pauvreté.</p>
+
+<p>Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
+lourdement sur les pierres du chemin, et les
+enfants, juchés en haut, s'attrapaient à la corde qui
+serrait le chargement, afin de n'être pas jetés à
+terre.</p>
+
+<p>Au moment où ils passaient devant chez nous,
+M. Silain se trouva justement là, revenant de la
+chasse. Cette rencontre le contraria peut-être, mais il
+n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc pour
+laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père,
+qui allait devant les b&oelig;ufs, souleva son bonnet et
+lui dit: Bonsoir, notre Monsieur; politesse prudente
+du pauvre, qui ne sait pas ce que le sort lui réserve.
+Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en avait pas
+pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout
+on trouve six pieds de terre pour y dormir en paix...
+La mère ne dit rien non plus, mais dans ses yeux
+passa un éclair de haine, qui eût fait comprendre à
+M. Silain, s'il s'en fût donné garde, <i>La Jacquerie</i> et
+<i>Quatre-Vingt-Treize</i>, ces explosions de colères amassées
+et envieillies, pendant de longs siècles de misère
+et d'oppression.</p>
+
+<p>Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux
+comme de petits sauvages, tandis que le labri, fourré
+sous la charrette, ne cessait de japper après les chiens
+de M. Silain, qui chassait tout son monde de Puygolfier.</p>
+
+<p>J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler
+à M. Silain. Cet homme me faisait horreur maintenant,
+depuis qu'il rendait malheureux sa fille et tous
+ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! dit ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange
+n'ait pas été prête, nous les aurions pris à la Borderie.</p>
+
+<p>Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais,
+pour faire voir toute la méchanceté de M. Silain. Il
+me faut maintenant revenir en arrière, pour raconter
+une affaire qui m'arriva, il n'y avait que quelques
+mois que j'étais marié.</p>
+
+<p>Un samedi du mois de février, c'était en 1850,
+j'étais allé au marché de Thiviers, je ne me rappelle
+plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis
+passer ce grand chenapan de maréchal que j'avais si
+bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
+parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un
+fusil pendu à l'épaule par une bretelle de lisière, et en
+passant près de moi il me regarda d'un mauvais &oelig;il.
+Mais je m'en moquais bien à cette heure, Nancy était
+à moi, et il n'y avait rien à faire. Je m'attardai un
+peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner
+qui était venu vendre des truffes, et l'<i>Angelus</i> sonnait
+quand je partis.</p>
+
+<p>Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon
+pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours
+lorsque j'étais dehors. J'avais passé Puyfeybert, et je
+n'étais pas bien loin de la Côte, dans le chemin qui
+traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à
+un endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il
+me sembla voir remuer quelque chose derrière un
+gros châtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au
+lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait
+dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait
+mené passer rasis le gros châtaignier, je traversai
+dans la boue en enjambant sur des grosses pierres
+qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'étais
+presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
+sentis poussé par derrière et criblé, comme si on
+m'avait jeté une poignée de graves, et en même
+temps j'entendis un coup de fusil. Cette poussée, au
+moment où je n'avais qu'un pied posé sur une pierre,
+me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon
+long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait,
+et, tournant la tête tout doucement, je vis un
+grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai,
+c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
+moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses
+pas, et que je me disais qu'il s'était planté et qu'il
+était capable de venir m'assommer à coups de crosse
+si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me
+voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa
+course.</p>
+
+<p>Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me
+relever, mais les plombs m'étaient entrés dans les
+reins et dans les cuisses, et j'eus du mal à me mettre
+sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je
+repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant
+pas à pas. Je sentais que je n'avais rien de
+cassé ni rien d'abîmé dans la carcasse, et ça me faisait
+prendre courage. Il me fallut tout de même une
+demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je
+fus là, les gens me firent boire un coup et deux
+hommes me soutenant chacun sous un bras me menèrent
+jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
+inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet
+état, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras,
+tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien
+vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta mon havresac
+qui était plein de gros plomb de loup. Gustou
+partit de suite pour aller chercher le médecin de
+Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis,
+après avoir conté comment l'affaire était
+arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
+maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de
+peine à ma femme, de penser que c'était à cause
+d'elle que j'avais attrapé ça.</p>
+
+<p>Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine
+de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance
+d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui
+avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu toute
+la charge dans le corps, j'étais un homme mort.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger,
+mon oncle prit la jument et s'en fut à Thiviers parler
+aux gendarmes, puisque c'était dans leur renvers que
+l'affaire était arrivée. Le brigadier monta à cheval
+et vint avec un gendarme pour me demander comment
+ça s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent
+une bourre de fusil; c'était une feuille de vieux
+livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqué point
+par point, et que je leur eus dit qui je croyais que
+c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
+qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.</p>
+
+<p>A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac,
+on leur dit qu'un garçon dont le signalement répondait
+assez à celui du goujat était venu acheter du
+plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait souvent
+rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il
+disait. Cet individu avait aussi acheté pour quatre
+sous de tabac à fumer. Le plomb et le tabac avaient
+été pliés dans des feuilles d'un vieux livre qui était
+sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre ramassée
+sur le chemin était une feuille de ce livre.</p>
+
+<p>Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au
+bureau de tabac. La marchande, interrogée, déclara
+que celui qui avait acheté le plomb et le tabac avait
+bien une figure à peu près comme celui-là, mais était
+bien moins grand.</p>
+
+<p>Il était clair que cette canaille avait fait acheter le
+plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre.
+Autrefois la justice n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui,
+et par-dessus le marché, à ce moment-là,
+les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
+les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent
+qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait
+jamais les auteurs, comme c'était arrivé pour l'assassinat
+de ce porte-balle, près du Frau. Ça arriva aussi
+pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent, interrogèrent
+plusieurs individus, mais, en finale, ils ne
+purent mettre la main sur celui qui avait acheté le
+plomb. Pourtant, c'était un ami du maréchal qui ne
+valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard;
+ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et il
+semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne
+le trouva pas.</p>
+
+<p>Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne
+tenaient pas beaucoup à témoigner en justice, et se
+cachaient, parce que c'était chose toujours pleine de
+dérangements et d'ennuis; sans compter que les avocats
+ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains
+motifs aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs
+clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux
+dans la tête: on m'a assuré que ça arrivait encore
+quelquefois.</p>
+
+<p>Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et
+quinze jours de repos, après quoi je repris mon travail
+et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les
+soins de ma femme, et sa manière de bien faire, et
+l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
+que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.</p>
+
+<p>Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy
+me dit un jour qu'elle croyait être enceinte, ce qui
+me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous
+ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a,
+qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
+d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage
+n'est bien et totalement fait et consommé que lorsqu'il
+a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais,
+bien content, et mon contentement allait en augmentant,
+comme la taille de ma femme. Je voyais faire
+les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous,
+pour ce petit être qui allait venir, avec un
+plaisir grand qui me faisait faire l'imbécile: c'était
+la première fois, il faut m'excuser.</p>
+
+<p>Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord,
+pour désirer soit un garçon, soit une fille; mais
+ma femme et moi nous étions du même avis; c'est
+un garçon que nous autres voulions.</p>
+
+<p>Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au
+mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une
+vieille femme du bourg, qui s'entendait à ces affaires,
+n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mère
+Jardon était venue aussi, pour aider à la soigner.
+Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais
+que la déranger, en tournant et retournant toujours
+autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique
+ça commençât à piquer, me dit: Va au moulin, mon
+Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne
+pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant,
+sans tenir un instant en place, et me plantant
+souvent sur la porte, pour savoir plus tôt quand ça
+serait fini. Enfin, une heure après, la mère Jardon
+sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son
+tablier, et me cria: C'est un mâle!</p>
+
+<p>Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit
+était déjà mailloté et dormait, tout rouge à côté de
+sa mère. La pauvre n'était pas rouge, elle, mais un
+peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se fermaient.
+Je l'embrassai longuement, comme pour la
+remercier d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint
+aussi tout content, et lui dit:&mdash;A la bonne heure,
+ma fille, tu as commencé par un drole et tu n'as point
+crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
+après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit
+qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que
+plus tard il pût boire tant qu'il voudrait sans se
+griser. Mais nous ne le voulûmes point. Afin de les
+contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
+en faire manger à ma femme; si elle avait eu une
+fille, ça aurait été une poule: le coq dans la soupe,
+ça ne pouvait faire de mal à personne, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Après ça, la vieille nous dit:&mdash;A cette heure, il
+faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous
+nous en allâmes, moi tout fier d'avoir un garçon; il
+me semblait qu'étant père maintenant, j'étais un tout
+autre homme.</p>
+
+<p>Au bout de deux jours, ma femme commença à se
+lever, et après cinq ou six jours elle avait repris son
+train d'habitude.</p>
+
+<p>Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment
+à ma femme et à moi:&mdash;Il faudra en faire
+un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que
+les bons citoyens sont rares.</p>
+
+<p>Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta
+qu'il était allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il
+avait ouï lire un journal, où il était question des
+voyages du président de la République, dans la Bourgogne,
+à Lyon et dans l'Est de la France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire.
+L'autre jour, à une revue, les soldats qu'on avait
+saoûlés ont crié: Vive l'empereur! Les nobles, les
+bourgeois, les curés, les riches, les gens en place,
+tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
+nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme
+son oncle, ça ira bien. Ça, c'était toujours son
+refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'était un
+homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
+son pays.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme
+ça. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-être
+bien au dernier moment des gens qui se lèveront,
+par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas. Moi,
+tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand
+ça ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit
+tellement tourneboulé par le nom de Napoléon,
+que c'est à rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe.
+De tous temps la maison de Puygolfier a été pour
+le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent;
+mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa veste,
+et qu'il s'arrangerait d'un empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit
+mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce
+qu'il doit.</p>
+
+<p>Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque
+temps après. Le surlendemain de la Toussaint, j'étais
+au moulin, à faire moudre, quand tout d'un coup,
+notre chienne Finette se mit à japper comme une
+enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un
+individu à cheval. Quand il fut à cent pas, je le
+reconnus; c'était ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa
+jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses
+petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il était
+habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant
+de gros souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied
+gauche, une culotte de grosse étoffe bourrue couleur
+de la bête, une vieille lévite verte et un grand chapeau
+haut de forme à grands bords, recouvert d'une
+coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
+de grosses cravaches de cuir roulé en torsade,
+communes autrefois, dont le manche était plombé.</p>
+
+<p>Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs,
+car c'était un de ces huissiers comme on n'en voit
+plus, Dieu merci, ferrés sur la chicane, retors, madrés,
+coquins, poussant aux procès, les faisant naître,
+les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant
+les malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait
+vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui
+avaient eu le malheur de l'écouter et de suivre ses
+mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
+qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient
+pas; les petits droles même en avaient peur,
+tant il avait une méchante figure; et quand il passait
+dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais
+&oelig;il, disant entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui
+va faire de la peine à quelqu'un.</p>
+
+<p>Moi, le voyant, je me disais en rentrant au
+moulin: Que diable vient faire ici cette sale bête?</p>
+
+<p>Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un
+anneau et entra:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte;
+et en même temps il dévissait une petite écritoire de
+corne, et prenant une plume dans un étui, il mit au
+bas qu'il me le remettait à moi-même, en s'appuyant
+contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, fis-je, donnez-le moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, c'est une opposition au payement de ce
+que vous restez devoir à M. Silain de Puygolfier. Et
+il restait là, m'expliquant que c'était au requis de
+Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait
+cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
+de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement
+les intérêts. Je n'avais pas besoin qu'il me dît tout
+ça, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du
+long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui restait là,
+pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
+coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir
+de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui
+disais pas de monter à la maison, et que je recommençais
+de lire son papier par le commencement il
+s'en alla.</p>
+
+<p>Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que
+ça devait arriver ainsi, vu que M. Silain continuait
+toujours son même train, et qu'il était entre les
+pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
+d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un
+usurier qu'il était.</p>
+
+<p>J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre
+demoiselle Ponsie qui en était la victime. Je n'ai
+jamais souhaité la mort de personne bien sûr, et ce
+que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
+qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit
+un peu plus qu'on n'en pense, pour le mieux faire
+sentir. Mais, franchement, je me disais que ça serait
+un grand bonheur pour la demoiselle, si son père se
+cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
+quelque coup de fusil par accident à la chasse.</p>
+
+<p>Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout
+de même. Une huitaine de jours avant la Noël de
+l'année 1850, nous étions à la maison, finissant le
+mérenda, quand la nouvelle métayère de Puygolfier
+arriva en courant, nous priant d'y monter de suite,
+que M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait
+plus. Je m'y encourus avec mon oncle en coupant
+au plus court à travers les terres. En entrant
+dans le salon à manger, nous vîmes bien que c'était
+fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
+les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui
+saignait, et sa pauvre fille l'essuyait avec un linge,
+en se lamentant, tandis que la grande Mïette tenait
+la tête qui roulait sur le dossier du fauteuil. Sur la
+table, les plats, les assiettes, tout était encore là.
+Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.</p>
+
+<p>La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit
+devant la figure, tout contre la bouche de M. Silain,
+mais il ne se fit pas la moindre buée:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est
+mort, il n'y a plus rien à faire.</p>
+
+<p>La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant
+que c'était impossible; qu'il y avait trois quarts
+d'heure, il était là, finissant de déjeuner, de grand'faim,
+car il était rentré tard de la chasse, et qu'il ne
+pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
+éclataient.</p>
+
+<p>Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes
+alors qu'il fallait le monter dans sa chambre; mais ce
+n'était pas peu de chose. La grande Mïette alla chercher
+une couverture, et appela le métayer de la cour,
+car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
+n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la
+couverture et tenant chacun un coin, la Mïette qui
+était forte comme un cheval, le métayer, mon oncle
+et moi, nous le montâmes à travers le corridor; mais
+ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en vis
+de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après
+qu'il fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de
+l'habiller avant qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle,
+toujours gémissant, alla chercher les meilleurs
+habits de son père, ceux-là qu'il mettait pour aller à
+Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux
+au grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier
+voyage, après lui avoir ôté ceux qu'il avait. C'était
+triste à voir, quoiqu'on ne l'aimât pas M. Silain, ce
+grand cadavre qu'il fallait remuer, soulever, et qui se
+laissait faire comme un petit enfant qu'on maillote.
+Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
+bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du
+lit, tandis que la grande Mïette les lui tirait à grand'
+peine.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle
+alluma deux bouts de cierges, et la Mïette ayant
+étendu une serviette sur une petite table auprès du
+lit, mit dessus de l'eau bénite dans une assiette, avec
+un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en
+jeta quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.</p>
+
+<p>Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette
+nous raconta comment c'était arrivé. Le Monsieur
+était revenu tard de la chasse, il était une heure,
+ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu dans la
+cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon
+chabrol. Puis après il était passé dans le salon à
+manger pour déjeuner. Il avait mangé une grosse
+omelette aux pommes de terre, un reste de civet de
+la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on
+avait fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles
+de vin, en sorte qu'il était rouge comme la
+crête d'un coq. Tandis qu'il se taillait un petit bout
+de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias était venu,
+avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
+reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu
+secoué par M. Silain. La grande Mïette, ne sachant
+point ce que c'était que ce papier, sinon qu'il était
+pour son Monsieur, le lui avait porté. Tandis qu'il le
+lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis violet;
+il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
+d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des
+bras, des jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge
+plus.</p>
+
+<p>Le papier était encore là sur la table; c'était un
+commandement que faisait donner Merlhiat en vertu
+d'une grosse, d'avoir à payer de suite quatre mille
+cinq cents francs, plus des intérêts et des frais, faute
+de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.</p>
+
+<p>Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les
+amis de la famille et les messieurs d'alentour. De
+parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le métayer
+partit d'un côté, et nous autres, revenus au Frau,
+nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla
+faire la déclaration chez Migot, et puis après avertit
+le curé, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain
+onze heures.</p>
+
+<p>Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les
+nobles des châteaux de par là, et il y en a quelques-uns,
+étaient venus, et les bourgeois aussi, et quelques
+paysans, de proches voisins comme nous autres.
+Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute
+blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette
+neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite,
+sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les
+changer. Le curé était venu faire la levée du corps
+au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain,
+qui lui avait fait manger tant de lièvres en royale,
+dont il était si friand.</p>
+
+<p>Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis
+le petit de chez Rabier suivait, habillé en enfant de
+ch&oelig;ur, avec un pantalon tout braudeux qui dépassait,
+et de gros souliers. Ensuite venait le curé Pinot en
+bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres
+curés du pays. Puis le corps suivait, porté sur les
+épaules de six hommes, et après, la demoiselle Ponsie
+avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir.
+Derrière elle, venaient les messieurs et les dames; et,
+suivant le beau monde, les paysans. A cause de la
+neige, ça faisait un bruit de pas sourd, et tout ce
+monde noir avait l'air de couler doucement dans le
+chemin, comme la rivière au-dessus du moulin.</p>
+
+<p>On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des
+messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes
+femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par
+moments, dominant le tout, la voix du curé récitait
+les chants de la mort.</p>
+
+<p>C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la
+campagne morte et gelée, où les noyers et les châtaigniers
+avaient l'air de se lamenter en levant au
+ciel leurs grands mars noueux et dépouillés, tandis
+qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
+passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.</p>
+
+<p>Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà
+où il nous en faut venir tous, petits et grands, riches
+ou pauvres, les uns plus tôt, les autres plus tard,
+mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça, le mieux
+est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
+sa conscience de mauvaises actions. Et je me
+disais en moi-même: Supposons qu'il y ait un paradis,
+comme le prêche le curé Pinot, pour sûr que
+M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
+et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y
+regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus
+tard.</p>
+
+<p>Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez
+de messes; mais c'est à savoir si le curé a le pouvoir
+de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le
+croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre
+vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
+d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes
+actions ou par nos fautes, et non pas d'après les démarches
+d'autrui et des prières payées: autrement,
+ça ne serait pas juste.</p>
+
+<p>A l'église, les uns se mirent dans le banc de la
+famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du côté
+de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de
+se mettre à genoux sur les dalles eurent des chaises
+que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
+un habillement noir où il y avait des têtes de mort et
+des os croisés dans l'échine, et chanta une messe qui
+dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il
+eut aspergé, encensé le mort qui était là dans sa
+caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui
+étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne
+pas attraper de mal en venant ayant grand chaud
+dans cette église glacée, les porteurs donc remirent
+la caisse sur leurs épaules pour s'en aller au cimetière.
+C'était là, autour de l'église: la fosse était
+creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier,
+et où il y avait des pierres des anciens avec
+leurs armoiries dessus.</p>
+
+<p>Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier,
+fit bien attention tant qu'il put, mais avec
+ça, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit
+un bruit sourd qui fit gémir la pauvre demoiselle
+Ponsie.</p>
+
+<p>Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa
+pelletée de terre, Jeandillou finit de combler le trou,
+et la nièce du curé emmena la demoiselle à la maison
+curiale, où les gens comme il faut, amis et voisins,
+allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux.
+Ceux qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier
+attendirent un moment, et revinrent avec elle, après
+quoi ils s'en allèrent, de manière que, le soir, elle
+était seule avec la grande Mïette.</p>
+
+<p>La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses
+peines; dès le lendemain il vint un individu qui réclama
+de l'argent prêté à M. Silain, et montra une reconnaissance
+qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point
+d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
+Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant
+quelque temps ce fut une procession de gens à qui
+il était dû peu ou prou. Et ça, sans parler de Laguyonias
+qui venait pour le moins deux fois par
+semaine apporter du papier timbré. Il était content
+le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les
+affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces débâcles,
+lorsque les gens étaient morts, qu'il n'y avait
+plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
+aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait
+ses orges.</p>
+
+<p>La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa
+demoiselle, nous raconter tout ça. Ma femme en
+pleurait de compassion, et moi, ça me mit dans
+une colère noire après ce Laguyonias et d'autres vauriens:&mdash;Ecoute,
+dis-je à mon oncle, maintenant
+que la grange est finie, que nous avons des métayers
+à la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou
+et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut
+que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement
+elle sera volée, pillée, et on ne lui laissera que
+les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui
+sont véritables, mais il doit y en avoir qui sont autant
+de voleries; il faut tirer ça au clair.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle,
+et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais
+toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en
+avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y monterai
+demain matin.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre
+créature au coin du feu, toute pâle, toute maigre et
+les yeux rouges:&mdash;Ah! mon pauvre Hélie, c'est toi,
+fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va!</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant
+comme ça, mon oncle viendra demain matin et il
+vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration
+pour toutes vos affaires; il vous arrangera
+tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée
+par des canailles qui vous mangeraient tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment
+j'ai grand peine de le charger de toutes mes
+misères.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi,
+et je ferai pour nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez
+ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais
+vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. Hé
+bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
+tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie
+tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera
+davantage, et puis il a plus la connaissance des
+affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera,
+et reposez bien cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la
+mort de mon père je ne dors plus.</p>
+
+<p>Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je
+dirai tout de suite que mon oncle éclaircit bien des
+choses qu'on voulait embrouiller exprès; qu'il réduisit
+plusieurs comptes qui étaient enflés plus que
+de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
+enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne
+demandèrent pas mieux, dès lors, que de lui laisser
+liquider la succession.</p>
+
+<p>Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle
+le château avec les bâtiments de la cour, le puy au-dessous
+avec les truffières, un pré dans la combe,
+quelques terres autour du château, avec une vigne et
+un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois:
+le vol du chapon.</p>
+
+<p>Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand
+elle vit ça, elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier
+sans rien, elle fut bien heureuse, et s'il faut
+le dire, moi aussi.&mdash;Ah! mes pauvres, vous m'avez
+sauvé la vie! dit-elle.</p>
+
+<p>Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où
+étaient les métayers autrefois, et avec la Mïette qui
+faisait venir beaucoup de poulaille, et vendait des
+&oelig;ufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle pouvait vivre
+petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
+qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous
+la terrasse lui donnaient bien cinquante écus par an,
+une année portant l'autre, quoique Germa qui venait
+avec sa truie à la saison, pour les chercher, la trompât
+bien peut-être quelque peu.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien.
+Mon oncle avait voulu lui donner mon nom, mais
+nous l'appelions Lélie pour le mignarder. Ah! ils
+étaient bons amis: quand le drole était sur les bras
+de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait
+vers lui en criant, et lorsque mon oncle l'avait pris,
+il s'attrapait d'une main à sa barbe à pleine poignée,
+et serrait que c'était le diable pour le faire lâcher. En
+même temps de l'autre main, il lui ôtait son chapeau,
+comme font tous les petits droles, je ne sais pas
+pourquoi, et autant de fois que mon oncle remettait
+son chapeau sur sa tête, autant de fois il le lui ôtait.
+D'autres fois, étant sur les genoux de sa mère en
+train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
+s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait
+un petit moment en se riant, comme qui dit:&mdash;Attends
+un peu, tout à l'heure! et tout d'un coup rattrapait
+son téti.</p>
+
+<p>En voyant comme il aimait ce petit, et comme il
+était bon et complaisant pour lui, ma femme dit un
+jour:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous
+soyez pas marié, vous qui aimez tant les petits
+droles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se
+riant un peu, bien peu, je n'ai pas trouvé une femme
+comme toi... Si j'en avais trouvé une pareille, je me
+serais marié.</p>
+
+<p>Elle devint un peu rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque
+pas de femmes comme moi, et qui valent mieux.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça
+n'est pas la peine de disputer là-dessus; je sais à
+quoi m'en tenir. Et certainement, on voyait qu'il
+pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce qu'il faisait
+le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à Excideuil,
+ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans
+dire à Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de
+ceci? de cela? Et elle avait beau dire de non, quand
+il était parti, et qu'il voyait quelque chose qu'il pensait
+qui lui conviendrait, il le portait.</p>
+
+<p>Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était
+bien vrai qu'il n'y en avait pas la pareille à Nancy.
+De l'heure et du moment qu'elle était entrée dans la
+maison, tout avait changé de façon. Je ne veux point
+dire du mal de la Marion, c'était une bonne chambrière,
+mais ça n'était plus la même chose. La maison
+était tenue maintenant avec une propreté qui n'est
+pas bien ordinaire dans nos pays. Les bassines de
+cuivre accrochées en haut du mur luisaient comme
+des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était
+mieux arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté,
+et les vieilles assiettes à ramages et la vaisselle
+d'étain, brillantes; tout ça était bien en ordre et
+propre comme un sou neuf. Sur des planches, les
+toupines de graisse et celles de confit étaient alignées
+par rang de grandeur, et toutes choses pareillement
+selon leur nature: marmites, poêles, tourtières bien
+écurées; jusqu'au quite chalel de cuivre, qui luisait
+d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
+plancher de la cuisine était toujours bien propre et
+net. Autrefois, les poules, les canards, montaient
+tranquillement à la maison pour chercher les miettes
+de pain tombées sous la table, et ne s'en allaient pas
+sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
+par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans
+la cuisine, sentant leur baquade, du moins quand ils
+étaient lestes, car une fois gras, ne pouvant plus
+grimper l'escalier, ils restaient au bas, levant le groin
+en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
+garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant,
+toutes ces bêtes restaient dehors. Ma femme avait
+fait faire par Gustou une claire-voie pour mettre à
+la porte, et les poules et les habillés de soie n'entraient
+plus.</p>
+
+<p>Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans
+l'îlot du moulin, où on avait fait une cabane pour la
+fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant
+des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des
+lamproyons dans le sable mouillé, et toute cette poulaille
+mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes
+ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans
+les herbes, sur le bord de l'eau.</p>
+
+<p>Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon
+apprentissage de ménagère. C'était une fille de bonne
+volonté, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'eût que
+dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les
+cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
+monter et descendre la grande oulle; et elle revenait
+lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau,
+sans souffler tant seulement. Avec ça, un bon caractère,
+brin méchante, toujours riant, et prête à faire
+ce qu'on lui commandait.</p>
+
+<p>Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi,
+parce que je ne crois pas qu'on puisse être heureux
+dans cette place-là, mais heureux comme un homme
+qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est
+nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante,
+point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est
+sûr, et ne voit autour de lui que des figures contentes.</p>
+
+<p>Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon
+oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui
+le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas
+à connaître, à cause de ma femme, pour ne pas la
+tourmenter, mais dehors, il n'était plus content
+comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si
+bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'était,
+ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde
+par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
+nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le
+dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galères
+les rouges et les socialistes; c'était tout son refrain.
+Ça n'était pas les bavardages du curé, qui n'avait
+guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue,
+qui inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait
+peut-être pas tout seul à Paris; alors qui serait le
+maître? c'est ça qui le poignait. Il espérait que les
+faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois,
+en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
+faute, ça n'est pas à moi de le dire.</p>
+
+<p>Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et
+on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous
+apportait tout ce qu'il oyait dire, de çà, de là, en
+allant travailler dans le pays.&mdash;Chez nous, bonnes
+gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout
+le monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien
+à espérer de ce côté; tous nos paysans se laisseront
+mener comme un troupeau de brebis. Dernièrement
+j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou
+le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent,
+nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont
+pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas
+l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa
+bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les
+côtés on se lèverait et on balayerait ces gens-là. Mais
+tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est
+triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir,
+parce qu'il plaît à un homme perdu de dettes de
+faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse.</p>
+
+<p>Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce
+qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en
+suivre, pour toute la France en général. Mais je dois
+le dire, j'étais aussi un peu inquiet à cause de mon
+oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas
+à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
+les commencements de la République, les gens l'écoutaient
+bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand
+il y avait quelque mot d'ordre à donner par chez
+nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir, car il était
+connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
+les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné
+à la <i>Ruche</i> du citoyen Marc Dufraisse, qui était le
+grand épouvantail des bourgeois périgordins. Rien
+que ça, c'était assez; mais en plus, il faut dire que
+mon oncle était un homme carré comme un pied de
+coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait
+sur le c&oelig;ur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient
+mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire,
+qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui était le
+grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient
+bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à
+tromper; mais autrement c'était une canaille. Ces
+individus, qui en veulent à mon oncle, me disais-je,
+et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien
+lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à
+penser à la manière dont les gendarmes d'Excideuil
+l'avaient regardé un jour de marché, comme je l'ai
+raconté, je me disais qu'il devait être signalé comme
+un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme
+ça qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers
+appelaient les républicains qui ne craignaient
+pas de parler tout haut, comme c'était leur droit de
+citoyens. Ah! et puis il y avait une autre bêtise, sa
+barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
+un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait
+cogné ça dans la tête. Maintenant, ils ne sont pas si
+bêtes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de
+mon oncle et personne n'y fait attention.</p>
+
+<p>Cette année-là, nous avions un cochon qui était si
+bonne bête, joint à ce qu'il était bien soigné par la
+Suzette, qu'au mois de novembre il était fin gras, et
+que quinze jours après la Toussaint, il ne pouvait
+plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc
+faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer.
+Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau
+lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des
+boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des
+grillons. Jeantain était resté pour couper la viande,
+et le soir il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin.
+Il disait que c'était bon mais moi je trouvais que ça
+sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez
+nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, étant
+à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
+quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à
+des ordres donnés, à des consignes nouvelles, à des
+changements d'employés du gouvernement, on soupçonnait
+qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens
+en place, ceux qui étaient connus pour haïr la République,
+et c'était les plus nombreux, presque tous,
+quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant
+venir la chose, étaient insolents plus que jamais. On
+ne les entendait parler que de supprimer les journaux
+rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
+ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans
+les premiers jours du mois de décembre, nous apprîmes
+ce qui se passait à Paris. Des départements,
+pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
+Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir
+Paris, c'était tout; quand on tient la tête on tient le
+corps, et puisque Paris ne s'était pas levé en masse,
+tout était perdu.</p>
+
+<p>Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez
+tracassés, lorsque nous allons entendre des pas de
+chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient.
+Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les
+grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes
+tous avec la même pensée: ce sont les gendarmes!</p>
+
+<p>Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et
+entrèrent, puis le plus vieux dit:&mdash;Sicaire Nogaret,
+au nom de la loi, je vous arrête; il faut nous suivre.</p>
+
+<p>Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle
+comme la mort, et le petit qui s'était endormi au
+téton de sa mère, réveillé d'un coup, pleurait et criait.</p>
+
+<p>Cependant mon oncle disait aux gendarmes:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, vous dites; et quelle est
+cette loi qui permet d'arrêter un citoyen qui n'a ni
+tué, ni volé, ni fait rien de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres,
+il faut nous suivre de suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre
+mes souliers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications
+des gendarmes, mais ils n'avaient d'autre
+réponse, sinon qu'ils avaient reçu des ordres. Je me
+figurais qu'ils allaient le mener à Excideuil, mais
+ils me dirent que c'était à Périgueux.</p>
+
+<p>Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de
+masse sur la tête, et restait là, la bouche ouverte,
+ne disant mot. La Suzette geignait dans son tablier,
+et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
+chaise, essayait de consoler son petit.</p>
+
+<p>&mdash;Gustou, dis-je, va seller la jument.</p>
+
+<p>Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs;
+que veux-tu, on ne peut pas le garder, il n'a rien
+fait: que diable, on ne peut pas mettre un homme en
+prison, seulement parce qu'il n'aime pas Bonaparte.
+Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
+et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous
+aidera à le sortir de prison.</p>
+
+<p>La pauvre créature, tenant d'un bras son petit
+serré contre elle, de l'autre prenait dans la lingère
+les affaires qu'il fallait; mais elle faisait ça machinalement,
+sans parler, ne sachant trop où elle en
+était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis:
+Reste là; je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir.
+Mais lui vint avec un air tranquille, et l'embrassa
+en lui recommandant bien de ne pas se faire du mauvais
+sang, qu'on ne le garderait pas.</p>
+
+<p>Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait,
+étouffant de gros soupirs. Nous sortîmes, mais
+quand elle entendit les gendarmes descendre l'escalier,
+emmenant mon oncle, elle jeta un grand cri, et
+tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
+voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent
+par le bras et l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement,
+et avec la Suzette je mis ma pauvre femme sur
+un lit, et je la fis revenir avec du vinaigre. Je restai
+ensuite un moment avec elle, tandis que la Suzette
+tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
+l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je
+lui disais que probablement mon oncle reviendrait
+avec moi, mais je ne le croyais pas. Enfin, elle se
+remit un peu, descendit du lit, et la voyant plus
+tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester
+à la maison en tout cas.</p>
+
+<p>Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet
+attaché dans la serviette, je la fis courir un peu pour
+les rattraper. Je me disais en moi-même: L'auront-ils
+attaché? Quand je fus tout près d'eux, je vis que
+non, et je sus, après, que l'un des gendarmes,
+avant de monter à cheval au départ, avait tiré ses
+chaînes. Mais mon oncle l'avait regardé dans les
+yeux et lui avait dit:&mdash;Est-ce que vous voulez attacher
+comme un voleur un ancien maréchal des logis
+de chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime?
+Je vous promets de ne pas chercher à me sauver.</p>
+
+<p>Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant,
+voulait l'attacher quand même, mais l'autre, un
+vieux brisquard qui avait femme et enfants, et n'était
+pas mauvais diable au fond, dit à son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le
+libre.</p>
+
+<p>Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la
+jument par la bride, et mon oncle me dit:&mdash;Hé bien
+et Nancy? et le drole?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mieux maintenant, et le petit dort.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent
+bien étonnés de voir le meunier du Frau entre deux
+gendarmes, et tout de suite ils se doutèrent de quoi
+il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
+pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action.
+Malgré ça, c'est triste à dire, il y eut de nos connaissances
+qui nous laissèrent passer sans nous parler, et
+d'autres rentrèrent chez eux, honteux de ne pas
+seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le
+faire, crainte de se compromettre. Mais les Puyadou
+ne firent pas ainsi; ils vinrent au milieu de la route
+lui toucher de main, et la petite vieille l'embrassa,
+en criant tout haut et clair:&mdash;Si on met les braves
+gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y
+font mettre?</p>
+
+<p>Là-dessus, le Corse dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.</p>
+
+<p>Le long de la grande route, les gens nous regardaient
+passer, et ne disaient rien, tout épeurés. A
+Savignac, ce fut comme à Coulaures: les uns nous
+regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
+Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là,
+dans un café, se mirent à la fenêtre et devant la porte,
+et ricanaient en nous voyant passer. Devant l'auberge
+du <i>Cheval-Blanc</i>, nous ne vîmes personne; pourtant
+Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être il
+n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque,
+cependant, un cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant,
+sortit de sa boutique, le tranchet à la main,
+comme s'il eût voulu tomber sur les gendarmes.
+Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette
+et s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins
+de colère:&mdash;Salut aux bons citoyens persécutés!</p>
+
+<p>&mdash;Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui
+faisant signe de la main, et nous passâmes.</p>
+
+<p>En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait
+deux chevaux de gendarmes, attachés devant la porte
+d'une auberge où se faisait la correspondance. Quelque
+ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit aux
+autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui
+nous avions parlé un jour en revenant de Périgueux.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on
+emmène Nogaret! Et les gendarmes eurent beau faire,
+ces forgerons vinrent lui serrer la main. Ils nous
+suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes d'Excideuil
+remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux,
+et là nous trinquâmes, et tous se regardant dans les
+yeux, dirent:&mdash;A la santé de la Marianne! A la
+prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de Périgueux,
+cependant, demandaient des renseignements
+à leurs camarades et se consultaient; puis ils dirent:&mdash;Allons!
+il faut partir.</p>
+
+<p>Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons
+levèrent leurs casquettes et crièrent:&mdash;Bon
+courage, Nogaret! Vive la République! Après que
+nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
+s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce
+qu'ils n'avaient pas osé faire devant les forgerons.
+L'un d'eux prit une chaîne dans ses fontes et dit à
+mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez vos mains!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon oncle, vos camarades ne
+m'ont pas attaché; je vous promets de vous suivre
+tranquillement.</p>
+
+<p>Et j'appuyai de mon côté:&mdash;Ne craignez rien, il
+ne se sauvera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça
+vaut quelque chose, la parole d'un rouge. Quand on
+a affaire à des gens comme ça, il faut prendre ses
+précautions. Allons! donnez les mains! et en même
+temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent
+chaque poignet.</p>
+
+<p>Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux
+se parlèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! brigand de Bonaparte!</p>
+
+<p>Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes
+en route.&mdash;Avec ces petits bracelets, dit l'un,
+nous sommes sûrs de notre démoc-soc; ça serait
+dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou
+tout au moins l'envoyer crever à Cayenne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait
+faire à toute cette crapule, qui ne veut que sang et
+pillage; à tous ces meurt-de-faim de partageux.</p>
+
+<p>Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça,
+ignobles, et des propos dégoûtants. On voyait bien
+qu'on avait monté la tête de ces gens-là, car ordinairement
+ils emmènent sans mot dire les plus grands
+coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit
+depuis que nous avions quitté Savignac, mais la colère
+me monta à la figure:&mdash;Ah ça! leur criai-je, vous
+êtes chargés de conduire le prisonnier, et non pas de
+l'insulter! C'est brave, à vous autres, d'agoniser de
+sottises un homme qui a les deux mains attachées!</p>
+
+<p>Ils se retournèrent sur leur selle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous allez nous foutre le camp de là!</p>
+
+<p>&mdash;La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y
+marcher, et j'y marcherai!</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte,
+si vous faites le méchant, nous avons une autre paire
+de bracelets!</p>
+
+<p>&mdash;Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la
+maison: reste en arrière.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt
+pas.</p>
+
+<p>Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas
+sans colère.</p>
+
+<p>La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur
+Tourny, nous ne vîmes guère personne en arrivant; il
+faisait froid; ce n'était pas le temps de se promener.
+Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et le guichetier
+étant venu, ils lui dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà du gibier!</p>
+
+<p>Et l'autre ricana.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ça donne depuis deux jours!</p>
+
+<p>Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et
+moi; il prit son paquet et suivit un geôlier, après
+quoi la lourde porte se referma.</p>
+
+<p>Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite
+pour voir M. Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien
+bureau, où on me dit qu'il venait d'être appelé par
+le secrétaire général.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis
+je le vis venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle est arrêté!</p>
+
+<p>&mdash;Que me dis-tu là!</p>
+
+<p>&mdash;On vient de le fermer en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je
+prends mon chapeau.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas
+tout ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Il pensa un moment, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est
+de t'en retourner au Frau. Ça ne t'avancerait à
+rien de rester ici, tu ne pourrais pas voir ton oncle,
+il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
+possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet,
+je tâcherai de faire agir quelqu'un près du procureur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pensez-vous réussir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les
+ordres de Paris sont très rigoureux; mais je ferai
+l'impossible, tu le sais bien.</p>
+
+<p>Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme
+on pense, et je m'en fus à l'auberge. Lorsque la
+jument eut fini de manger sa civade, je repartis. Mes
+idées étaient bien tristes tout le long du chemin. Par
+moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne
+peut pas arracher comme ça un homme à son pays
+natal, à sa maison, pour le mettre en prison ou aux
+galères, rien que parce que c'est un républicain ferme
+et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
+France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique
+se soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées
+folles qui me donnaient de l'espoir; mais tantôt après,
+quand je venais à penser comme les honnêtes gens
+étaient couards dans ces affaires, et combien Bonaparte
+et sa bande avaient de l'audace, je me disais
+que tout cela pouvait arriver sans que personne
+bronchât; et en effet tout ça s'est vu: des hommes,
+des femmes, des enfants ont été fusillés, éventrés
+par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
+Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à
+Cayenne de la guillotine sèche. Bien sûr des milliers
+et des millions de gens pensaient qu'après
+tout, ces transportés n'étaient pas des scélérats, et
+que c'était une abomination de les envoyer mourir
+comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien
+dit; la peur et l'égoïsme ont fermé toutes les bouches,
+et ce grand crime s'est accompli.</p>
+
+<p>Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au
+Frau. Je trouvai ma femme au lit, avec la fièvre,
+dormant un moment, et se réveillant en sursaut, la
+tête pleine de mauvais rêves. Le petit pleurait, lui,
+et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le prenait
+et le lâchait d'abord.</p>
+
+<p>A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des
+messieurs avec le maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient
+fait une perquisition dans la maison, et au moulin
+dans la chambre de mon oncle, fouillant les tiroirs,
+retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver
+des papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils
+disaient entre eux. Heureusement, un mois auparavant,
+mon oncle, qui sentait venir le coup, avait mis
+des lettres et d'autres papiers dans une cache introuvable
+pour les plus fins limiers. Ces messieurs
+avaient trouvé seulement des vieux numéros de la
+<i>Ruche</i> et des petits livres républicains; mais de
+papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne fût pas
+le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient
+venus, ils avaient saisi les journaux et les petits
+livres.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui
+avaient accepté, et dont l'un avait même demandé
+cette vilaine commission, pour faire valoir son dévouement
+à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je
+ne le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement,
+valent mieux que leurs pères et sont de bons citoyens.</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, ma femme me dit:
+Mon lait est gâté, je n'en ai presque plus, je ne peux
+plus nourrir mon drole... Et elle se mit à pleurer à
+chaudes larmes.</p>
+
+<p>Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an,
+et avec du lait que nous prenions à Puygolfier, où la
+demoiselle tenait une brette, il finit par prendre le
+dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma femme se
+remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
+quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide
+du pauvre oncle. Quelques jours se passèrent, et nous
+nous inquiétions de ne rien savoir, lorsque Brizon
+m'apporta une lettre de M. Masfrangeas qui me
+mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point
+malade, et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était
+aussi bien que possible. Il ajoutait qu'il avait bon
+espoir de le tirer de là, puisqu'on n'avait rien trouvé au
+Frau en fait de papiers dangereux. A la vérité, il y avait
+des dénonciations contre lui, et tous les rapports du
+maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un
+de ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux.
+Mais il avait plaidé le contraire, disant que des
+dénonciations comme celles d'un Laguyonias ne pouvaient
+pas nuire à un honnête homme, et que quant
+aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et
+lui une vieille haine qui les rendait suspects. En
+finale, M. Masfrangeas nous admonestait de prendre
+courage, et de ne pas nous chagriner plus que de
+raison.</p>
+
+<p>La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de
+savoir mon oncle en prison. Elle n'entendait pas la
+politique, la pauvre, et elle ne comprenait pas comment
+on pouvait enfermer un si brave homme; tous
+les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.</p>
+
+<p>Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.&mdash;Si
+encore, disait-il, on m'avait pris, moi
+qui n'ai pas de maison à faire aller, point de famille,
+rien, ça ne serait pas une affaire; mais aller mettre
+en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
+services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal,
+et ça n'est pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais
+on n'avait pas mis Lajarthe dedans; ça n'aurait pas
+produit assez d'effet dans le pays, un pauvre diable
+de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
+français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça
+fût un de ceux qu'on regardait comme un des principaux
+du parti dans le canton, et un paysan, comme
+tous ces paysans qu'il s'agissait d'épeurer, pour leur
+faire voter l'Empire.</p>
+
+<p>Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait
+souvent à la veillée pour savoir si nous avions
+des nouvelles et bon espoir. Et il s'en allait toujours
+en disant:&mdash;Ces brigands-là finiront bien sans
+doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait
+peur que non.</p>
+
+<p>Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et
+après avoir tourné et retourné toutes les chances et
+malchances, nous ne savions que croire, et nous
+regardions les braises que je tisonnais avec un bâton.
+On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et
+au dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand
+tout à coup nous entendons monter l'escalier. C'est
+lui! pensâmes-nous tous en même temps, et nous
+voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait. Déjà
+Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait
+sans rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait
+plus, comme si elle eût crainte qu'on revînt le chercher.
+Lui, l'embrassait tout doucement au front en la
+tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
+foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour
+et nous l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou,
+jusqu'à Lajarthe, quoique nous autres paysans nous
+ne soyons pas de grands embrasseurs. Comme le
+petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire un poutou
+dans le lit.</p>
+
+<p>Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais
+il n'avait guère faim et ne mangea qu'un tout petit
+morceau de quartier d'oie passé à la poêle. En mangeant,
+il nous raconta comment ils étaient traités à
+la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs,
+enfermés ensemble dans la même chambrée, pour la
+même cause, et les geôliers les regardaient d'un mauvais
+&oelig;il, et les traitaient plus mal que les voleurs,
+leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
+M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher,
+et qu'on ne l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était
+engagé formellement, et avait promis pour mon
+oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi tous les
+méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits
+contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux
+hommes dont les grands-pères étaient amis comme
+deux frères; deux hommes qui, étant petits, se tutoyaient
+et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
+d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour
+l'envoyer mourir delà les mers! Quelle canaille!</p>
+
+<p>Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher
+de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble
+à l'occasion de son retour.</p>
+
+<p>Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement
+de toutes les choses qui s'étaient passées depuis
+un mois; mais, après le premier moment de contentement
+en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis,
+nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu
+triste. Ma femme le lui dit et alors il lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que
+j'ai laissés à la prison, à ceux qu'à cette heure on
+transporte, entassés dans la cale des vaisseaux, en
+Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...</p>
+
+<p>Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans
+le foyer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+
+<p>Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison.
+Ailleurs, dans la commune et partout on se
+réjouissait. Il semblait à tous ces pauvres gens épeurés
+par les arrestations, par le récit des fusillades et
+des transportations, et menés par les maires et les
+curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et
+heureux. Les gens qui ne sont pas à leur aise sont
+comme les malades, ça les soulage de changer de
+position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que
+de gens se figuraient bonnement que c'était eux
+qui avaient gagné à ce changement, tandis qu'ils
+n'avaient fait que changer de misère. En attendant de
+s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le
+parti le plus fort, de faire partie des sept millions
+quatre cent et tant de mille, qui avaient voté Oui.</p>
+
+<p>Comme bien on pense, tout était changé chez nous;
+M. Lacaud étant revenu à la mairie comme je l'ai dit,
+le pauvre Migot n'était plus rien, ce qui lui doulait
+fort, car il avait pris goût à l'écharpe. Quant à mon
+oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il
+ne sortait guère de chez nous, dans les premiers
+temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions.
+Il y avait, à cette manière de faire, doux bonnes raisons:
+d'abord ça n'aurait servi de rien, et ensuite
+M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre
+chose lui aurait fait des affaires à la Préfecture.
+Ça lui coûtait bien tout de même à mon oncle, car il
+était de ceux qui ne se rendent que morts; mais il
+avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas éviter
+tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le
+mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps,
+pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens
+ne nous voulaient point mal, de n'être pas de leur
+avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous parler
+longtemps, dans les foires ou les marchés, de
+crainte qu'on crût qu'ils étaient de notre bord. Mais
+il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui
+tâchaient de se venger de ce que mon oncle les avait
+empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier.
+Le plus enragé était ce méchant goujat de
+Laguyonias, qui disait partout que c'était malheureux
+de voir des scélérats, comme mon oncle, libres chez
+eux, tandis qu'ils devraient être à casser des pierres
+en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était
+méprisé de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient
+aucun effet.</p>
+
+<p>Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi
+qui faisais les affaires du dehors, à Excideuil et
+ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'idées, pour des
+arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et
+c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut
+venue, au mois de février, il arrangea le chemin qui
+de notre jardin allait à la fontaine, et en fit une jolie
+allée qu'il planta de pommiers et de pruniers. La
+vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du gros
+fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de
+pierre, où il faisait bon se reposer par les temps
+de chaleur. Après ça, le jardin fut soigné et bien
+arrangé; ses allées furent alignées et sablées, avec de
+la petite grave de rivière. Le long de l'allée du
+milieu, qui était plus large que les autres, ma femme
+planta ou sema des bouquets, comme des rosiers,
+des lis, des muguets, des passe-roses, des giroflées,
+d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la
+menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
+allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure
+dont le bois était tombé en pourriture, et comme le
+chèvrefeuille était vigoureux et foisonnait, la même
+année il y eut de l'ombre.</p>
+
+<p>Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça,
+mon oncle aimait à tenir le petit Hélie, à le promener,
+et quand le drole commença de marcher, il le menait
+tout doucement par la main.</p>
+
+<p>L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu
+près, malgré le mal vouloir de quelques coquins dont
+j'ai parlé, qui se servaient de la politique pour tâcher de
+nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres
+paysans, on ne comprend pas les haines politiques,
+et quand même ceux qui nous voulaient mal auraient
+valu quelque chose, on ne les aurait point écoutés.</p>
+
+<p>C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en
+aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites
+communes, des voisins qui se mangeraient les foies
+pour des questions de partis. Je crois bien que souvent
+la politique n'est que la couverture de ce mal
+vouloir, et que si ce n'était pas ça qui les rendrait
+ennemis, ça serait autre chose. Autrefois les querelles
+étaient entre papistes et parpaillots, et elles
+ont fait couler pas mal de sang chez nous en Périgord,
+sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous
+un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se
+faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les élections
+à coups de morceaux de papier, comme autrefois on
+se battait à coups de mousquets, de piques, de flèches,
+de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
+liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître
+ces haines ne pensent pas à tout ça.</p>
+
+<p>Notre petit train de vie était réglé chez nous, et
+voici comment ça marchait. Le matin à la pointe du
+jour, nous nous levions, et, après que nous avions
+fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
+les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait
+du blé à moudre, je montais le sac contre la trémie
+et j'ouvrais la pelle. Après que j'avais réglé les
+meules, et que je sentais entre mes doigts que la
+farine venait bonne, nous allions avec mon oncle
+lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues,
+et je mettais le poisson dans le réservoir. A
+huit heures, nous mangions la soupe ou les châtaignes;
+à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi,
+nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait
+moudre pour les petites pratiques qui venaient au
+moulin, portant leurs deux ou trois quartes de blé
+sur une bourrique. Vers les trois heures et demie,
+nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au
+moulin, nous l'engagions à monter avec nous. Le
+soir, il était près des huit heures ordinairement,
+lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas réglé à
+la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois
+où nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans
+l'été.</p>
+
+<p>Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de
+ça, nous avions gardé à notre main assez de terres
+et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres.
+Le travail changeait comme de juste avec les saisons.
+Au printemps il fallait donner quelques façons, enter
+des arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins,
+la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte
+de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et
+les châtaignes à ramasser, et les labours à faire.
+L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à balayer
+dans les bois pour faire la paillade au bétail.
+Les occupations ne nous manquaient pas, comme on
+voit, et nous faisions tout ça nous seuls. Par exemple,
+pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours:
+il venait une douzaine de voisins nous aider, et le
+second soir à souper, on faisait un peu de festin pour
+les remercier.</p>
+
+<p>Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle
+ou moi, au marché d'Excideuil; c'est là où nous
+avions nos affaires, où nous trouvions notre monde.
+Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
+quelques paires de poulets ou de canards, et quelques
+douzaines d'&oelig;ufs. Elle avait beaucoup augmenté
+le revenu de la basse-cour, sans grande dépense;
+ainsi, tous les ans, nous portions au marché de Périgueux
+une vingtaine de dindons, en gardant notre
+provision. Elle faisait venir de même beaucoup d'oies,
+qui profitaient vite ayant la rivière à deux pas, et
+quand il était temps, la Suzette les gorgeait: une
+fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
+bon prix, les foies, la graisse et tout.</p>
+
+<p>Quand la bourrasque politique fut un peu passée,
+mon oncle se mit à faire du commerce sur les blés,
+et pour ça il allait assez souvent aussi à Cubjac, et à
+Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se
+ressemblaient fort, car la vie de la campagne est
+toute unie, sans changements. Le dimanche, pour ça,
+quand le temps allait bien, nous prenions la chienne,
+et nous allions tâcher de tuer le lièvre, et lorsque
+nous en savions un c'était rare que nous ne le portions
+pas, car notre Finette était bonne, suivait des
+quatre heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne
+manquait guère son coup; et puis il connaissait bien
+les postes. Lorsque nous avions tué un beau mâle
+dans les huit livres, nous l'envoyions à M. Masfrangeas,
+et nous faisions de même lorsque nous avions
+pris quelque belle pièce de poisson. Quand nous
+mangions le lièvre à la maison, il y avait toujours
+quelque ami à qui nous l'avions faire dire: c'était
+Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
+Puyadou.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi du dimanche, je descendais
+quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens,
+de parler à des amis, et à l'occasion, nous buvions
+une bouteille nous deux Roumy.</p>
+
+<p>D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le
+tour de notre bien, les mains dans les poches de la
+veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrêtant
+à chaque pièce, pour voir comment levait le blé, ou
+si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait,
+ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée
+du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de
+voir naître, croître et mûrir le grain que nous avons
+semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous
+avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre
+le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici
+il y a une mouillère; là, à cette place, on ne peut
+pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque
+nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps,
+aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est
+autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines
+qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein
+de vanité, et tout à la surface, comme s'il avait une
+belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le
+paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
+lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la
+façonne à sa mode, la soigne avec grand amour, et
+jouit en la voyant fécondée par son travail. Et nos
+vignes donc! C'est là que nous nous arrêtions longuement,
+marchant pas à pas, regardant chaque pied
+l'un après l'autre, épiant les boutons à leur sortie,
+les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons
+d'années. Ah, c'était surtout notre vieille
+vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne
+buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien
+soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau
+avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus
+maigres, et tous les ans nous y portions quelques
+tombereaux de terre pour l'arranger. C'en était
+risible; quand nous trouvions par là quelque vieille
+savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la
+portions à la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep.
+Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le déchaussions,
+et nous y mettions autour du purin de
+l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous
+coûtaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient
+comme le tétin d'une femme grosse, quel
+plaisir de les voir profiter, et passer du rouge
+clair au brun noir et comme velouté!</p>
+
+<p>D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme
+et moi, deviser et nous promener aux alentours de la
+maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin,
+lire un de ces vieux livres des grands hommes de
+l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il
+ne s'était jamais lassé, comme celle de Caton et de
+Phocion, qu'il préférait à toutes les autres. C'était
+une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un
+paysan un peu dégrossi seulement par l'école et
+le régiment. Le hasard avait voulu que ces livres se
+fussent trouvés dans un tas de vieilleries, achetées
+par mon grand-père à l'encan, et mon oncle en faisait
+son profit, et nous tous aussi.</p>
+
+<p>Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota
+chez nous, comme dans toute la France, pour le rétablissement
+de l'Empire. Au Frau nous nous demandions,
+mon oncle et moi, comment nous devions faire.
+Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre
+un Non dans la boîte de M. Lacaud; mais, à cause
+de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions
+pas. Lajarthe, qui était venu voir comment
+nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au
+Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune,
+c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et
+moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota
+même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau
+c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait
+toujours voté avec les gens comme il faut, fut porté
+par M. Lacaud comme ayant voté Oui, car il n'y
+eut pas un Non dans la boîte, bien entendu. Notre
+maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le
+Frau ce jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou
+pour mieux dire de manière de voter; mais il se
+trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon
+oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux
+plutôt que de voter pour Bonaparte.</p>
+
+<p>Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir
+pas pu envoyer un procès-verbal avec autant de Oui
+que d'électeurs. Il ne s'en fallait que de trois, ça
+n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu que
+d'autres maires de par là avaient obtenu par les
+mêmes moyens que lui l'unanimité de Oui, et comme
+il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait
+que ça ne lui fît du tort.</p>
+
+<p>Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés
+au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger
+avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire
+des planches. C'était un dimanche, et M. Lacaud se
+trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de
+graisse et d'importance comme toujours. Une grosse
+chaîne de montre en or s'étalait sur son ventre bedonné,
+et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau
+haut de forme. Il était là, les mains derrière le
+dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des
+gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il
+nous vit à quelques pas, il se tourna vers nous
+et, s'adressant à mon oncle avec sa grossièreté vaniteuse,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous
+a été faite, Nogaret; vous auriez dû voter au moins
+par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer
+à Cayenne et ne l'a pas fait.</p>
+
+<p>Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient,
+en serrant les poings et les mâchoires; mais
+la pensée de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et
+s'en alla.</p>
+
+<p>Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers
+ce gros enflé, je lui répondis rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance
+à celui qui s'est emparé du droit de grâce,
+parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout le mal qu'il
+aurait pu lui faire injustement!</p>
+
+<p>M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il
+resta tout ébaubi, devint cramoisi, branla la tête
+d'un air menaçant, mais ne sut que dire.</p>
+
+<p>Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai
+riposté un peu à propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent,
+et le mot me vient trop tard. Il m'est arrivé plus
+d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu
+aurais bien pu dire ça ou ça.</p>
+
+<p>Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions
+bien tranquilles chez nous, ne nous mêlant de rien,
+ni de politique ni des affaires de la commune, et il
+nous semblait que cela étant ainsi, nous étions à
+l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais
+gredins comme Laguyonias, et à des individus méchants
+et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est
+jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous
+ne tardâmes guère à nous en apercevoir.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la
+bruyère pour faire paillade à notre bétail, je vis venir
+un nommé Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un
+bois touchant le nôtre. Quand il fut près de nous, il
+nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions
+la bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre.
+Moi, c'était la première fois que je le voyais faire,
+et comme dans nos bois les limites ne marquent pas
+toujours très bien, je pensais que peut-être nous nous
+étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à
+Pasquetou que c'était la troisième ou quatrième fois
+que lui y coupait la bruyère, sans parler des plus
+anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien
+dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait
+pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait,
+il voulait le faire valoir; et il ajouta que
+nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulède.
+Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur
+ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin:
+à quoi Pasquetou répliquait que nous l'avions dépassé.</p>
+
+<p>Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour
+éviter un endroit un peu creux où l'eau s'assemblait,
+et où il y avait toujours de la fange, les gens qui
+passaient par là avec leurs charrettes avaient pris
+l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre,
+à cinquante pas de là, le chemin qui tournait
+un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps
+que les gens faisaient comme ça, ce passage était
+devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que
+la palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin,
+mais pas assez tout de même pour qu'on ne le vît
+bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins;
+c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait
+pas la peine d'en parler.</p>
+
+<p>Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il
+voulait nous faire lâcher de couper la bruyère, je lui
+dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des
+droits comme il le disait, il n'avait qu'à marcher.</p>
+
+<p>Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait
+grandement, vu que nous avions toujours été
+bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un
+qui le poussait. Le terrain disputé n'en valait
+pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne
+valait pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers
+dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en
+restait plus que la souche pourrie recouverte de terre
+et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite autrefois,
+mais comme il n'existait plus, Pasquetou se
+fondait là-dessus, pour soutenir que notre limite
+était un gros châtaignier, contre lequel passait le
+chemin que les gens avaient fait chez nous.</p>
+
+<p>Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on
+ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin;
+et, devant le juge de paix, mon oncle déclara que, depuis
+qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient
+toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans contestations,
+et que nous continuerions à faire de même,
+jusqu'à ce que les tribunaux en auraient autrement
+ordonné.</p>
+
+<p>Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de
+Laguyonias, qui nous porta une assignation devant
+le tribunal de Périgueux; nous voilà obligés de
+prendre un avoué, un avocat et de plaider.</p>
+
+<p>Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient
+toujours vu couper la bruyère sur le terrain en question;
+mais pour le passage, les uns ne se rappelaient
+pas bien où était le vrai chemin; d'autres n'avaient
+jamais passé que sur celui qui traversait notre bois.
+Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous
+n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de
+la jouissance.</p>
+
+<p>Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit
+que son bois venait jusqu'au chemin qui était entre
+nous deux, et que ce chemin passait de notre côté, à
+raser un vieux châtaignier à trois mars, ou maîtresses
+branches, qui était sur notre fonds. Comme
+justement le châtaignier qui restait alors en avait
+trois, il se fondait là-dessus.</p>
+
+<p>A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à
+n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien
+importante. Après ça, l'avocat de Pasquetou se leva
+pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout
+en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serrée
+au corps et se penchait en avant, faisant craquer
+avec son gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant
+le bras droit vers les juges, la main ouverte,
+comme s'il eût eu ses preuves dedans, et qu'il eût
+voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix
+éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait
+et remâchait dix fois la même chose.</p>
+
+<p>C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant,
+et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il
+récita des articles de loi, parla d'un nommé Cujas,
+et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais
+rien, pas plus du reste que quand il parlait en
+français, attendu sa manière d'embrouiller ses
+phrases. Quand il eut parlé pendant une heure et
+demie, il annonça qu'il avait fini et qu'il allait seulement,
+avant de s'asseoir, résumer rapidement les
+moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le
+voilà qui recommence de fond en comble à plaider.
+Tout le monde en soufflait; enfin, après une demi-heure
+de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa
+poche, et se mit à s'essuyer le front.</p>
+
+<p>Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre
+tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tête, par
+un mouvement brusque, comme font maintenant les
+élèves de notre école, lorsque le régent leur fait faire
+l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
+laissait tomber de même, collés le long du corps,
+avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui
+couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe,
+de manière qu'on l'eût cru manchot des deux bras. Il
+avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses
+cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour
+de sa tête comme une belle calotte de curé, de manière
+qu'on l'eût pris pour un masque de carnaval,
+un pierrot en deuil.</p>
+
+<p>C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet
+avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute
+aucunement qu'il ne le fût; mais qu'il était embêtant!</p>
+
+<p>Il commença par une longue citation en latin, les
+bras levés comme j'ai dit, et les laissa retomber, la
+phrase achevée, comme si cet effort l'eut crevé. Puis
+il continua lentement, employant de longues phrases
+qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres,
+et n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en
+perdait quasi la respiration. Autant son confrère
+hachait et mâchait ses mots d'une voix désagréable,
+autant celui-ci les déroulait gravement d'une voix
+creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause
+célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait
+pas cent sous. Comme il ne voulait pas paraître moins
+ferré que son confrère, il cita toute une kyrielle d'anciens
+hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prétendant
+que son excellent confrère l'avait mal entendu;
+à quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon
+cher confrère, qui l'entendez mal! Tandis qu'il était
+lancé dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait
+toujours, la tête m'en tournait, et, n'y tenant plus, je
+sortis.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver,
+et me dit que l'affaire était remise à un mois; qu'il
+allait y avoir une enquête pour savoir si l'ancien châtaignier
+dont il ne restait que la souche pourrie avait
+trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou.
+Quoique ce procès ne fût pas bien amusant,
+je me mis à rire à cette nouvelle, et nous nous en
+allâmes à l'auberge; après quoi, nous repartîmes pour
+le Frau avec un homme de Roulède qui avait témoigné
+pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, disais-je à mon oncle en nous en
+allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont
+bien inutiles dans des affaires comme ça. Il aurait
+mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous
+les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés
+à cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes
+il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses
+et de plaidoiries; avec un peu de bon sens,
+le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement
+que deviendraient les avocats, les avoués, les huissiers,
+et le gouvernement qui vend le papier marqué?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces
+avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois
+est dans Saint-Sulpice?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne
+parlaient pas du bourg de Cujat où l'on fait les bons
+fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme
+de loi qui s'appelait comme ça.</p>
+
+<p>D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès
+rapportera gros à tout ce monde-là, car nous ne
+sommes pas près d'en voir la fin.</p>
+
+<p>Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la
+balle. Le jour où l'avoué de Pasquetou était prêt, le
+nôtre n'était plus là, et d'autres fois c'était le contraire.
+Et puis il y avait toujours quelque chose qui
+accrochait; l'un attendait une pièce et demandait la
+remise; l'autre avait besoin de voir son client, et
+tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir
+la main.</p>
+
+<p>L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en
+quinzaine, de mois en mois, finit pourtant par avoir
+lieu; elle ne fut pas heureuse pour Pasquetou. Il fit
+venir des témoins qui dirent bien que le châtaignier
+mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes
+venir autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait
+trois.</p>
+
+<p>Il y avait un an que le procès durait, lorsque le
+tribunal ordonna le transport sur les lieux.</p>
+
+<p>A ce coup, mon oncle dit:&mdash;Gare à celui qui perdra!
+il y a déjà beaucoup de frais de faits, et ce
+transport ne coûtera pas bon marché.</p>
+
+<p>C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle,
+que nous n'ayons aucun acte pour ce bois. Nous
+avions cherché partout, dans le cabinet où étaient
+nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout ce
+que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé
+Crabanas de Salevert, et qu'il était à nous depuis
+l'année de la Grande-peur. Là-dessus, je m'en fus
+trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire. Comme
+c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours
+passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait
+y être aussi: et dans ce cas, les confrontations
+peut-être nous donneraient raison. M. Vigier me dit
+de repasser dans quelques jours, qu'il ferait chercher
+par Girou.</p>
+
+<p>J'y retournai huit jours après, et la première chose
+que me dit son clerc, le petit Girou, ce fut:&mdash;Qu'est-ce
+que tu payes si je te fais gagner ton procès?</p>
+
+<p>&mdash;Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.</p>
+
+<p>Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois
+était limité au midi, par le chemin allant vers Roulède
+tout droit, passant contre un vieux châtaignier,
+et que la borne cornière avait été plantée à quarante-deux
+pas du châtaignier, en suivant droit le chemin
+du côté du levant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou;
+fais-moi une copie de cet acte et tu la feras signer
+par ton patron; il me la faudrait pour après-demain
+matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux servir
+ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant
+tout ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux
+de voir la figure qu'ils feront tous.</p>
+
+<p>Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués,
+les avocats arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à
+Coulaures il y avait la route, ça allait bien; mais
+après il fallait prendre des mauvais chemins jusqu'au
+bourg, où on était forcé de laisser les voitures, pour
+aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.</p>
+
+<p>M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par
+hasard, car il demeurait le plus souvent à Périgueux.
+Il invita tous ces messieurs à entrer chez lui, et là
+étant, il les convia à déjeuner. Comme il était le
+maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde,
+ils acceptèrent facilement.</p>
+
+<p>Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait
+le couvert, M. Lacaud emmena le président et un
+juge, sous prétexte de leur montrer le jardin, et là,
+lorsqu'ils furent seuls, commença à parler en faveur
+de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il
+avait raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne
+se prononçant pas, mais ayant l'air d'ouïr complaisamment
+ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils
+rencontraient partout dans les soirées, à la Préfecture,
+chez le Receveur général, au Cercle, et qui
+se trouvait là si à point, pour les faire déjeuner dans
+un pays perdu, où il n'y avait qu'une méchante auberge
+de paysans. Je suis sûr que ces messieurs
+étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser
+et de juger contre leur conscience; mais les
+choses se présentent tout différemment, selon les
+dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge
+prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit
+pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce
+quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut
+ajouté, comme pour renseigner ces messieurs sur
+ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au
+Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils
+n'étaient pas aussi bien disposés pour nous que pour
+Pasquetou.</p>
+
+<p>Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous
+du jardin au pied de la muraille, il y avait
+un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait
+tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M. Lacaud
+et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux
+Nicoud se leva, mit son bissac sur son échine et,
+prenant son bâton, s'en vint vers le moulin aussi vite
+qu'il put. Nous étions à table, nous autres aussi, avec
+Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous
+entendîmes ses sabots sur l'escalier.</p>
+
+<p>Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez
+manger la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il
+souleva son bonnet en disant:&mdash;Bonjour, bonjour,
+braves gens!</p>
+
+<p>Et tout le monde lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Nicoud, bonjour!</p>
+
+<p>Quoique nous ne fussions que des paysans à notre
+aise, jamais il n'est venu un pauvre à notre porte à
+qui on n'ait donné. Et si c'était un vieux, des petits
+droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on
+leur en donnait avec un chabrol après, pour les
+gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire;
+nos anciens n'y avaient pas manqué, et nous autres
+faisions de même. Ce n'était pas maintenant qu'il y
+avait à la maison une femme comme la mienne, que
+cette coutume pouvait se perdre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien
+dire que ce n'était pas la même chose chez tout le
+monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien
+donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient
+mauvais c&oelig;ur, non, mais ils ne sont pas riches non
+plus, et suent et peinent à force, pour affaner du pain.
+La différence entre le paysan pauvre et le mendiant
+n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau
+de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au
+chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est
+comme celle de l'autre, il n'y a pas guère de lard;
+enfin, la culotte et la veste du paysan sont déchirées,
+effilochées, rapiécées de morceaux de toutes couleurs,
+comme celles du pauvre qui lui demande la
+charité. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur
+des misères qu'il subit lui-même. Le riche, qui
+connaît le bien-être, devrait compatir davantage au
+sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il
+ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime
+mieux dire pour s'excuser de sa dureté: Ce sont des
+fainéants!</p>
+
+<p>Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis
+propre, aussi on le fit asseoir sur le banc, et ma
+femme lui apporta une grande pleine assiette de
+soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été
+Jean Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas
+fait entrer, et avec ça ma femme avait beaucoup de
+peine de le laisser à la porte, et de lui porter, quand
+il venait, une assiette de soupe sous l'auvent; elle
+disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien
+comme un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa
+faute: que ne se tient-il net comme Nicoud.</p>
+
+<p>Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou,
+qui était à côté, lui versa un bon chabrol dans son
+assiette, qu'il avala d'une coulée. Après ça, tout en
+mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce qu'il
+avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous
+le remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y
+avait rien à craindre, qu'il nous avait mis en mains
+quinte et quatorze et le point.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est
+une mauvaise chose que les procès, ça ruine bien
+des maisons. Moi je n'avais pas grand'chose, mais
+enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui m'ont
+fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
+Laguyonias.</p>
+
+<p>Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de
+manière qu'en arrivant au bois des Fontenelles, nous
+vîmes tous ces messieurs de la justice. M. Lacaud
+était venu là, aussi, histoire de leur montrer le chemin:
+il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas?
+Possible aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence
+ce qu'il avait dit pour Pasquetou. Ils étaient
+tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons messieurs,
+et bien repus, bien contents; pour sûr que notre
+maire leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il
+en avait de bon. Dans ces dispositions, la manière de
+voir de l'hôte, quand on se trouve dépaysé et transporté
+de la salle d'audience au fond d'un bois, peut
+bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de
+forfaiture.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux
+pour saluer, mais aucun de ces messieurs ne
+nous rendit la pareille. Les uns tirèrent leur tabatière,
+un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de
+Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous
+voyaient du coin de l'&oelig;il, pourtant, et avaient l'air
+étonnés de me voir avec une pioche sur mon épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre
+avocat en venant vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous portons de quoi tout arranger, dit mon
+oncle en tirant l'acte de sa poche: Tenez, voyez ça.</p>
+
+<p>Quand il eut lu, notre avocat dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ho! c'est une autre paire de manches!</p>
+
+<p>Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le
+titre. J'épiais les figures de tout ce monde pendant
+ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou,
+ne comprenant rien à ce qu'on lisait, voyait pourtant,
+à l'air de notre avocat, que c'était quelque mauvaise
+pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud
+colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les
+avoués, ça ne leur faisait rien, c'était visible; quel
+que fût le gagnant, leur affaire était bonne. Les juges,
+ça leur était quasiment égal aussi, sauf le petit dépit,
+d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion qu'il
+fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser
+rien voir. Quand notre homme eut achevé, le président
+prit l'acte et se mit à le relire, et pendant ce
+temps nous autres fûmes à la vieille souche du châtaignier.
+Partant de là, je comptai quarante-deux pas
+en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui
+marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai
+sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs
+s'étaient approchés durant ce temps et me
+regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas
+trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle
+me dit:&mdash;Va plutôt en avant, si c'est mon grand-père
+qui a compté les pas, il avait des jambes comme
+une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un
+petit moment, la pioche rencontra une pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais.
+Après avoir nettoyé la place, raclé les feuilles pourries,
+j'ôtai comme un terreau qui s'était formé dessus,
+et la borne se vit bien plantée avec ses deux témoins.</p>
+
+<p>Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut
+pas content; il vint voir tout près, mais quoi dire?
+les racines de bruyères enlevées montraient bien
+que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte
+ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise
+exprès. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on
+aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il
+était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains
+dans les poches de son sans-culotte, regardant par
+terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en
+allaient.</p>
+
+<p>Au moment où ils partaient, nous autres trois,
+restés les maîtres sur le terrain, nous leur tirâmes
+encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant
+un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent
+pas plus attention à notre salut que la première fois,
+mais ça nous était bien égal.</p>
+
+<p>Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa
+haine contre nous, avait encore de bonnes raisons
+pour ne pas être content. C'était lui qui avait poussé
+Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de frais
+pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq
+pistoles pour les frais du procès, avec condition qu'il
+ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait
+un peu pensant à ça; il se figurait bien qu'un
+procès qui durait depuis un an et demi, avec des
+témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait
+plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque
+chose à parfaire, mais il ne se doutait pas du
+chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se
+montaient à près de cent louis d'or, il en devint
+tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien
+pour payer, et, avec les intérêts et les mauvaises
+années, ça finit par le mettre dans les affaires, tellement
+qu'il ne s'en est jamais relevé, et que lorsqu'il
+mourut, ses enfants furent obligés de vendre.</p>
+
+<p>Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions,
+tout contents et riant de la manière dont notre
+maire et Pasquetou avaient été coyonnés par cet
+acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta
+pour s'en retourner à Saint-Germain:&mdash;Tu sais, lui
+dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte de ça, Nogaret!</p>
+
+<p>Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant
+à Excideuil, nous le vîmes planté devant l'auberge
+où nous mettions nos bêtes. Il croyait que nous allions
+déjeuner là, mais mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as
+promis, Hélie, il nous faut aller à l'hôtel de Provence.</p>
+
+<p>Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était
+là que descendaient le maréchal Bugeaud et tous les
+messieurs de par chez nous, et là aussi que s'arrêtaient
+les voitures de poste; mais, pour une fois, ça
+n'est pas coutume.</p>
+
+<p>Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux
+tenus qu'on pût voir dans tout le pays. En entrant
+dans la grande cuisine, toujours encombrée dans un
+coin, de paquets et de malles, car c'était aussi là le
+bureau de la diligence et le relais, on voyait bien,
+qu'il y avait à la tête de la maison une maîtresse
+femme. Tout était propre, bien en place; les chandeliers
+de cuivre brillaient, par rang de taille sur la
+cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
+de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et,
+sur la table massive, les couteaux étaient alignés par
+ordre de grandeur. Tout était net, luisant et arrangé
+avec goût. Et les servantes donc, en tablier blanc et
+le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
+neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant
+des plats et des bouteilles.</p>
+
+<p>On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant
+sur la route, tapissée de papier vert à fleurs,
+avec des rideaux de coton blanc à franges aux fenêtres.
+Sur la cheminée, il y avait une ancienne pendule
+à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets
+de fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient
+accrochées des images, représentant l'histoire de
+Geneviève de Brabant. La table était couverte d'une
+touaille, blanche comme des fleurs; les verres brillaient,
+et les fourchettes et les cuillers semblaient
+d'argent: c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah!
+le petit Girou était content, et nous aussi, de lui faire
+cette honnêteté.</p>
+
+<p>Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme
+ça maintenant. Tout dernièrement, nous étions à
+Périgueux et mon gendre a voulu que nous allions
+dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez
+belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que
+je vous dise, ça n'était plus ça; on nous a fait manger
+des affaires arrangées à la mode de partout; ça n'est
+ni salé ni poivré, et puis point d'ail; ça avait du goût
+comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
+une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les
+étrangers. Le fait est que, comme ça ne sent rien,
+avec un peu d'idée, chacun peut se figurer manger
+de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il devrait
+bien y avoir à Périgueux un endroit où on
+puisse manger à notre mode.</p>
+
+<p>Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par
+des filles accortes et avenantes, mais par des garçons
+avec des favoris, et la raie au milieu de la tête, qui
+semblent des juges d'instruction: ça finit de vous
+couper la faim.</p>
+
+<p>Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise
+d'autrefois, où on vous faisait manger de bons morceaux,
+bien choisis, bien soignés, bien arrangés à la
+périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
+vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin!
+on ne boit plus maintenant que de la saleté de vins
+coupés, baptisés, remontés avec du trois-six, foncés
+avec du sureau, ou pis, avec quelque poison: c'est
+plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien.
+Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne
+daube, ou un gigot piqué d'ail, ou un fin chapon,
+ou un lièvre en royale, on demandait du bon vin de
+Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou de
+Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait
+pas chez nous, et c'était un vrai plaisir de boire ces
+bons vins en mangeant de bonnes choses, entre bons
+amis. Il paraît que maintenant, les gens se moquent
+de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine
+au gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces
+vins fraudés. Tout marche à la vapeur, et on n'a pas
+le temps de faire attention à ça. Les gens mangent,
+vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées
+pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont
+les gens d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis
+vingt-cinq ou trente ans, les gens comme il faut, et
+principalement les femmes et les jeunes gens, trouvent
+que ce n'est pas bon genre de manger comme
+faisaient leurs pères, et de boire du vin de leurs
+vignes. Ça n'est pas distingué de bien manger, ça
+engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent; et ils font la
+petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
+cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs,
+pour se gorger de cette cochonnerie de bière allemande.</p>
+
+<p>Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas
+leurs petits-fils, pour l'intelligence, le courage, la
+force, la bonne humeur! Je voudrais voir les crânes
+d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui se réunissaient
+autrefois au <i>Chêne-Vert</i> et chez la <i>Blonde</i>!
+Qu'on me montre dans la génération d'à-présent,
+sans dire de mal de personne, et sans remonter bien
+haut, beaucoup de bons vrais Périgordins en tous
+genres, illustres, célèbres, ou simplement connus,
+comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque,
+Alary, Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac,
+Jacques Maleville, Morand, Fournier-Sarlovèze,
+Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche, Lachambaudie,
+Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait <i>Lous
+dous douzils</i>, et tant d'autres dont le nom ne me
+vient pas.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien,
+qu'il n'y ait pas de notre temps des Périgordins de
+valeur. Il y en a, c'est sûr, dans différentes parties
+qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne
+parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au
+vieux pays des pierres, et qui l'aiment, je nommerai,
+parce que je comprends son parler patois et que ses
+contes me plaisent, le collecteur de Sarlat, le félibre
+majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
+ébaudissement: <i>Lou curet de Peiro-Bufiero</i>, <i>Per tua
+lou tems</i>, <i>Lou paradis de las Belas-Maïs</i>, <i>Lou
+chavau de Batistou</i>, et tant d'autres jolies patoiseries
+que nous autres, paysans, devrions tous avoir
+dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez
+nous de bons enfants du Périgord, qui ne méprisent
+pas la terre natale, et qui ont l'esprit alerte, la tête,
+le bras et l'estomac solides, toutes qualités qui font
+le vrai Périgordin, propre à tout, bon à penser et à
+agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et
+leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les
+jeunes sont trop parisiens, à mon goût, et ne sentent
+pas assez le terroir.</p>
+
+<p>Mais me voilà loin de la table où nous étions assis
+tous les trois. Girou n'avait jamais été à pareille
+fête: c'était un pauvre garçon, d'une quarantaine
+d'années, fils de paysans comme nous, tout petit et
+chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une
+mûre, ce qui lui faisait dire quelquefois:&mdash;Moi,
+j'étais derrière la haie quand on tirait la couleur sur
+les merles! Il avait été instruit au hasard, par un
+vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le
+peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais
+sorti de Saint-Germain. Trop faible pour travailler la
+terre ou pour être ouvrier, trop petit pour être soldat,
+M. Vigier l'avait pris pour clerc, et il vivait là, dans
+cette petite étude de campagne, attrapant tous les
+livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre quelque
+chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et
+boire, tout en causant et disant des histoires plaisantes,
+car il était malin, et tournait les choses
+comme il voulait. Il revenait aux plats qui lui convenaient,
+et le mâtin, quoique paysan, il avait du goût
+et ne se jetait pas sur les grosses pièces.</p>
+
+<p>Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de
+foies gras aux truffes, ni d'un plat de champignons
+en sauce, comme jamais plus je n'en ai tâté. On
+aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien mangé
+depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans
+ce petit homme, il y eût un estomac aussi chabissous,
+autrement dit, capable. Nous avions bu du vin du
+pays, du meilleur, et avec ça deux bouteilles de vin
+vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me dit:&mdash;Avec
+vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler
+du vin de Rossignol; il paraît que c'est quelque chose
+de fameux. Il y a longtemps que j'ai envie d'en
+tâter, vous devriez bien en faire porter une bouteille?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce
+vin tape sur la cocarde.</p>
+
+<p>La fille apporta une bouteille de Rossignol, et
+Girou se passa son envie. Enfin, quand nous eûmes
+bien déjeuné, bien trinqué, nous allâmes au café.
+Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait bon
+tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots,
+les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il
+voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres.
+Comme nous n'avions grand'chose à faire, nous le
+fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire
+passer un peu les fumées et puis, à quatre heures
+nous nous en fûmes ensemble, et nous le quittâmes
+rendu chez lui, bien content de sa journée.</p>
+
+<p>Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il
+est besoin que je revienne un peu en arrière. Un mois,
+ou guère s'en faut, après la première assignation de
+Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une
+petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy
+comme sa mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours,
+nous l'avons appelée Nancette. Ma femme fut
+bien contente d'avoir une drole, parce que quand
+elles sont grandettes, les filles commencent à aider
+leur mère dans la maison, tandis que les garçons sont
+toujours dehors avec les hommes. Nous, nous étions
+bien contents aussi, principalement de voir que ça
+faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait
+été encore un garçon, nous ne nous en serions pas
+fait beaucoup de mauvais sang.</p>
+
+<p>Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il
+faut savoir que, chez nous autres, c'était la coutume
+de nous rappeler les années par la chose la plus
+marquante; comme l'année du grand hiver, l'année
+des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des
+grosses vendanges, l'année de la mort de ma mère,
+l'année que le tonnerre tomba dans la cheminée,
+l'année de mon mariage, l'année qu'on avait mis mon
+oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires
+comme ça.</p>
+
+<p>Cette année-là donc, peu de temps après la naissance
+de la petite, une cane qui avait fait son nid
+dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du
+moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
+Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le
+soir lorsque la mère cane les ramena, nous vîmes
+qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait
+encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau
+tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant
+de temps en temps sur l'écluse, nous nous demandions
+qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon
+oncle étant un jour dans sa chambre du moulin, tandis
+qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en
+attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond.
+Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain
+il entendit, à un moment, la cane crier de
+peur, et prenant vitement son fusil, au moment où
+cette bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un
+coup de fusil dans la tête et le tua roide. C'était un
+brochet qui pesait douze livres et trois onces;
+jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière;
+il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes
+caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'eûmes
+comme ça.</p>
+
+<p>Je l'arrangeai dans une grande panière avec des
+herbes, et je le portai à M. Masfrangeas. En le
+voyant il s'écria:&mdash;Ha! quelle bête! mais que
+veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions
+pour huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au
+Préfet qui le convia à en manger sa part le lendemain
+soir.</p>
+
+<p>Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui
+firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et
+mise à la broche.</p>
+
+<p>Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec
+la tête, le Préfet dit à M. Masfrangeas:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est
+un brave homme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire
+passer la chose, et avec ça, il a failli aller à Cayenne!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.</p>
+
+<p>Et tout le monde se mit à rire.</p>
+
+<p>Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à
+Cayenne, il y avait des braves gens comme mon
+oncle, et tout aussi innocents.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+
+<p>J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations
+et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile
+de revenir là-dessus. Les événements sont rares en
+pleine campagne, du moins de ceux qui valent la
+peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les
+gens des villes ne font guère attention, et qui, pour
+nous autres paysans, sont une grosse affaire.</p>
+
+<p>Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé
+de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin
+de froid sous les couvertures, je dis à ma femme:
+J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;
+aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on
+le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il
+avait gelé, il fallait attendre le soleil.</p>
+
+<p>Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes
+à la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant
+rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les
+boutons étaient gelés. De là, nous allâmes aux autres
+vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et
+de la Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme
+étant plus éloignées de la rivière que la vieille, il n'y
+avait pas tout à fait autant de mal, mais peu s'en
+fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire
+deux barriques de piquette.</p>
+
+<p>Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma
+femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur
+le bras, nous demanda ce qu'il en était.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.</p>
+
+<p>Les marchands se font du mauvais sang, pour une
+banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires,
+pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les
+gens qui sont dans les affaires, pour les événements
+qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée,
+la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd
+le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit,
+on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous
+autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
+rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien
+à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et
+puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne
+compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le
+malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
+point.</p>
+
+<p>Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre
+vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le
+reste, en buvant plus de piquette que de vin.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mon cousin Estève me
+manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le
+7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une
+maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
+J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant
+le château, près du vieux arbre de la Liberté tout
+saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte.
+Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes
+voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous
+revenions dans la foire en causant du prix. Comme
+nous suivions la grande rue, je vis passer un individu
+en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus
+à son cou par un lien, et qui criait: <i>Piaoux!</i>
+<i>piaoux!</i></p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux!
+que je dis à mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.</p>
+
+<p>L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre,
+qui venait de la place, criant aussi: <i>Piaoux!</i> <i>piaoux!</i>
+vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc
+monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades,
+indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires
+comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces
+hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient
+leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient,
+regardant de la finesse, de la longueur,
+de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises,
+cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
+paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient
+de leurs cheveux. Et alors ils entraient en
+marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands
+les cheveux, et ils disputaient sur la qualité,
+le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
+filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en
+aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque
+chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout
+de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché,
+les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque
+peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur
+mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout
+était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient
+leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces
+pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une
+brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une
+méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt,
+ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien
+chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en
+avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres
+qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien
+une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser
+comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir
+celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis
+leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait
+point par le moyen des cheveux laissés dessus
+le front, et les faisaient entrer en marché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis
+à mon cousin, allons-nous en.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant
+un couteau qu'Estève avait acheté pour notre
+aîné.</p>
+
+<p>Au mois d'août de cette même année, ma femme
+eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de
+Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était
+petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps,
+autour de la maison, et venait au moulin nous
+trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le
+sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de
+petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites
+inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir
+de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait
+me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le
+sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper
+des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la
+demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
+mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la
+main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais
+mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était
+alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça
+réjouissait le c&oelig;ur rien que de la voir.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes,
+et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse,
+de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et
+travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma
+quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais,
+on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le
+beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent
+basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement
+une partie du travail. Cette affaire-là nous
+coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte
+d'entretenir comme un moulin.</p>
+
+<p>Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858;
+c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre
+mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout
+ma femme, mais nous avions trois autres enfants
+pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans
+et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui
+fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en
+portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous
+n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos
+enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager,
+elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments,
+dans une maladie, un petit accident, où on
+porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant
+en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose
+passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère
+a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins
+et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour
+un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux;
+les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.</p>
+
+<p>De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des
+villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin
+qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses
+volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits
+bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux
+comme des femmes qui le sont, dégoûtés de
+tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire,
+pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner
+du système, sans compter que, comme on dit,
+n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.</p>
+
+<p>A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur,
+soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée,
+faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour
+les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants,
+comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
+du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut
+mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit
+d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury
+avec ma femme, et, en effet, on voyait de
+suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le
+lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant
+avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa
+tête, on avait mis un joug à lier les b&oelig;ufs, pour
+adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
+supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute,
+mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille
+et même résignée.</p>
+
+<p>Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie
+des paysans, comme la goutte est celle des riches.
+On avait rapporté au vieux la sentence du médecin,
+pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il
+avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement
+quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait
+que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec
+Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en
+était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart
+d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.</p>
+
+<p>C'était un homme de moyenne taille, bien carré et
+charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme
+celui qui n'était pas tant seulement allé à Périgueux,
+et ne sortait de son village, que pour se rendre aux
+environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux
+autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles,
+mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et,
+comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions
+d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon à
+pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un
+vieux gilet à fleurs, boutonné carrément jusqu'au
+col, et garni de deux rangées de boutons de cuivre,
+polis et brillants, qui avaient usé bien des gilets et
+se transmettaient de père en fils dans sa famille.
+Avec ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de
+Miremont, comme en ont les gens du Périgord noir
+qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson.
+Dans les pans écourtés de cet habit-veste,
+deux larges poches lui servaient à mettre des herbes
+et ses affaires de sorcier. Sa tête, garnie de longs
+cheveux blancs frisés, était couverte d'un bonnet de
+laine brune, tricoté à l'aiguille, sans pompon et
+ramené en avant, comme ceux de la République qu'on
+voit sur les anciens sous du temps.</p>
+
+<p>On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce
+qu'on croyait à son pouvoir et qu'on le craignait. Il
+y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour
+éviter les embarrements si désagréables pour les
+nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut
+tirer de vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.</p>
+
+<p>On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et
+pour celles des bêtes; il guérissait les gens, des
+fièvres, avec neuf brins d'herbes cueillies à reculons,
+avant le lever du soleil, le premier jour de la saison
+d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en
+les faisant passer par un écheveau de fil retors. Il
+guérissait aussi les chevaux et les b&oelig;ufs malades, en
+les faisant tourner trois fois autour de la pierre-levée
+du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la <i>Mandragoro</i>,
+et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait
+trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le
+soir que nous énoisions; il levait les sorts jetés
+par les gens mal jovents; il donnait aux garçons, le
+moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de
+l'herbe de <i>Moto-Goth</i>, ramassée avec certaines cérémonies,
+et cachée adroitement sous le livre des
+évangiles, à seule fin que le curé dît la messe dessus;
+il retrouvait les affaires adirées en faisant tourner le
+tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui
+croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant
+l'eau de la fontaine de la <i>Fado</i>, et mettre le trouble
+dans les ménages, en nouant l'aiguillette aux hommes,
+comme on disait autrefois, ce qui est, à ce qu'il paraît,
+un moyen sûr pour ça.</p>
+
+<p>En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable,
+prit un peu de sel dans la salière accrochée à la
+cheminée, et le jeta dans le feu, où il pétilla; puis
+il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses
+yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut.
+Lui, releva la couverte, et mit à nu la poitrine du
+malade, maigre, hâlée, couleur de vieux cuir et
+couverte de poils gris hérissés. Alors il se pencha,
+écouta, se releva, leva les bras en l'air comme pour
+implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait
+ainsi: <i>Din lou vargier dé Josaphat uno
+dâmo sé troubet, saint Jean la rencountret</i>... C'est-à-dire:
+Dans le jardin de Josaphat une dame se
+trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa
+de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit où était
+le mal, y fit avec le pouce, des signes mystérieux, en
+marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait
+pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de cuir
+le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui
+remit la couverture dessus, et resta là sans bouger,
+remuant seulement les babines sans qu'on entendît
+aucun son.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta
+de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche,
+et recouvrit Jardon. Puis il alla à l'évier, demanda
+un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les
+plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme
+du vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel.
+Cette cérémonie dernière prouvait qu'il n'avait aucun
+espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de
+la tête du mourant, quelques conjurations pour adoucir
+son agonie. Malgré ses gestes et ses paroles,
+Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait
+comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes.
+Ma femme était au pied du lit, et, quoique le
+vieux n'eût jamais été bon pour elle, le voyant agonisant,
+elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,
+la mère Jardon était là, assistée d'une s&oelig;ur de son
+mari et d'une de ses nièces, et tout ce monde épiait
+bien désolé, mais l'&oelig;il sec, qu'il eût: fini de souffrir!
+Belle manière de parler, qui fait bien connaître la
+résignation native du pauvre paysan, pour qui la
+cessation de la vie est la cessation de la souffrance.
+La peine de la vieille Jardon, de sa belle-s&oelig;ur, et des
+autres, très vraie pourtant, ne se marquait pas par
+des pleurs et des lamentations; elle restait muette.
+Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils savaient
+que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et
+qu'une mort à peu près semblable les attendait: A
+quoi bon se roidir contre la destinée? Le sorcier,
+voyant que le père Jardon tirait à ses fins, ôta son
+bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les yeux en
+haut, se mit à réciter la <i>Patenostre-Blanche</i>, s'interrompant
+de temps en temps pour faire de la main
+gauche des signes de sorcellerie. Le râle dura encore
+un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout
+à fait: le vieux homme ferma les yeux à demi, il avait
+fini de souffrir!</p>
+
+<p>Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières,
+ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les
+gages autour de la chambre, et alla la vider dans le
+verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres usages,
+maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée.
+Quand il fut revenu, avant que le corps fût froid, il
+lui mit ses habillements des dimanches avec un parent
+qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna.</p>
+
+<p>Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et
+qu'il fut là-bas couché dans sa fosse derrière l'église,
+ma femme emmena sa mère nourrice au moulin, où
+elle resta deux jours, après quoi elle s'en alla, disant
+qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait
+que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent
+chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle
+aimait beaucoup.</p>
+
+<p>Je crois que cet enterrement fut le dernier que le
+curé Pinot fit dans la paroisse. Il fut forcé de s'en
+aller quelque temps après, rapport à sa nièce prétendue.
+Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parlé à
+personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le
+rétameur, là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort.
+Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa
+tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et Tourtoirac,
+sans doute il en avait parlé à d'autres, car on commençait
+à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient
+ferme que ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir
+ouï-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas
+davantage, soutenaient aussi ferme, que c'était bien
+sa nièce et que tous ces bruits c'était des méchancetés:
+c'est comme ça, que les trois quarts du temps,
+les gens parlent plutôt selon leur idée, que selon la
+vérité. Les dames de la paroisse, et les gens comme
+il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des
+malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses pareilles.
+M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de
+dénoncer au procureur de Périgueux, les canailles
+qui débitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient
+aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre, ne savaient
+trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce
+vint faire découvrir le pot aux roses.</p>
+
+<p>Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du
+bourg, un noble, vieux garçon, appelé M. de Cardenac,
+qui était un bon vivant, point méchant du tout,
+mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses
+farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le
+curé et lui étaient grands amis, dînaient de temps en
+temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bête
+hombrée avec les curés des environs, en sorte qu'ils
+ne se gênaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Août,
+M. de Cardenac vint à la maison curiale,
+comme le curé était en train de chanter les
+vêpres, avec sa nièce et d'autres chanteuses. La
+porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il
+n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de
+manière que M. de Cardenac entra par le jardin,
+sans que personne le vît, tout le monde étant aux
+vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient
+chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de
+Cardenac ne voulait pas aller à l'église, et pensait
+attendre en lisant le journal du curé, que les vêpres
+fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le
+journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant de
+ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à
+feu, et les mit dans le lit de la nièce du curé, bien
+arrangées, entre les deux draps, de façon qu'on ne
+s'en serait jamais douté. Puis après, il s'en fut faire
+un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les
+gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui
+ne vient que d'arriver.</p>
+
+<p>Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller
+le souper, et se servir des pinces pour arranger le
+feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en
+passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle les retrouverait,
+elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce
+jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait
+pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de
+Cardenac qui restait à souper, faisait le bon apôtre
+et semblait chercher les pinces, en se gardant bien
+de les trouver.&mdash;Peut-être, qu'il dit, votre enfant
+de ch&oelig;ur sera venu chercher du feu avec l'encensoir;
+qui sait où il les aura mises? Le curé alla voir, mais
+il revint disant que le drole avait garni son encensoir
+chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle Christine
+alla prendre celles qui étaient dans la chambre
+de son oncle prétendu.</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le
+curé et sa nièce commençaient à trouver ça étonnant.
+On avait eu beau chercher partout, impossible de
+savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze jours se
+passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire
+aux voisines, on en parlait dans le bourg, et,
+il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu
+faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine,
+et possible le curé lui-même, en péché d'impatience
+et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils
+Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de
+leur faire commettre ce péché-là, pour raisons à lui
+connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de
+ces pinces, en étant amplement fourni, ainsi que de
+fourches, de broches, de chaudières et autres instruments
+à faire rôtir et bouillir les damnés.</p>
+
+<p>Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un
+avec qui on puisse en rire à son aise. Pendant
+quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais
+enfin, n'y tenant plus, il la conta après souper à un
+de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de
+n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la
+raconta à un autre avec la même recommandation;
+celui-ci en fit de même et ainsi de suite, en sorte
+que bientôt tout le monde le sut.</p>
+
+<p>Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière
+qu'il fallait nécessairement conclure de cette histoire,
+que la nièce couchait avec son oncle. Là-dessus
+grand tapage dans le pays; les nobles des environs
+se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il
+y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus
+soutenu que la demoiselle Christine était la nièce du
+curé, à cette heure soutenaient non moins fermement
+qu'elle ne l'était pas, afin de diminuer un peu la
+grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent
+guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est
+en cause.</p>
+
+<p>Les curés du voisinage levaient les bras au ciel,
+lorsqu'on leur parlait de ça, mais leurs gestes désolés
+et leurs paroles affligées, n'arrangeaient rien. Pour
+faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les
+libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre
+curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la
+bonne façon, et puis envoyé dans le fond du Nontronnais,
+prêcher la continence à d'autres ouailles.</p>
+
+<p>Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait
+cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas
+tenu sa langue; mais il était trop tard. Pour réparer
+autant qu'il était possible, le mal qu'il avait fait,
+comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle
+Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement
+allait assez à la demoiselle grandement fatiguée
+du curé, lequel n'était guère aimable, mais il ne
+convenait pas à celui-ci, qui était un peu jaloux; pourtant
+il lui fallut bien en passer par là, ou par la porte,
+comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
+nièce avec lui, et il lui était même interdit de
+la revoir.</p>
+
+<p>Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas
+à connaître, que nous avions troqué notre cheval
+borgne pour un aveugle. Le curé Pinot était bien
+braillard, surtout en temps d'élections, et bien mauvais
+quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles
+de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci
+étaient réduits à rien, et que sous la surveillance
+des gendarmes, du commissaire du canton, et des
+maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
+prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le
+reste, la danse, la viande les vendredis et samedis,
+la messe, la confession de Pâques, il faisait son métier,
+mais n'était pas des plus terribles. Il aimait à être
+tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour
+toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en
+gros, c'était tout ce qu'il demandait.</p>
+
+<p>Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre
+chose. Celui-là n'aimait ni les lièvres en royale, ni
+les beaux barbeaux, ni les chapons truffés, ni le bon
+vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la
+bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils
+d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de
+son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille
+écus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir.
+Le curé de l'endroit ayant remarqué le second de
+ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,
+et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé.
+Le garçon, qui préférait prêcher à ceux qui piochaient
+la terre, plutôt que de la piocher lui-même, et de
+s'exterminer à nourrir des enfants comme faisait son
+père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
+On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et
+on disait que c'était les jésuites qui l'avaient élevé.
+Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dressé ne l'avaient
+pas manqué. Dès le séminaire, il avait une si grande
+idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses parents,
+il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait
+pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement
+sa mère. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir
+un curé dans leur famille, le respectaient comme le bon
+Dieu, et s'il leur faisait la grâce de déjeuner, vite,
+on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les
+s&oelig;urs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour
+ne pas compromettre la dignité de son caractère religieux.</p>
+
+<p>Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha
+sur la supériorité du prêtre, sur le grand respect
+qu'on lui devait, à cause de son caractère sacré. Les
+histoires de son devancier ne le gênaient guère, et
+il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu
+dans la paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï
+parler des fredaines des curés. Et pour faire comprendre
+à ses paroissiens, combien était puissant et
+vénérable le prêtre, il leur disait:&mdash;Le prêtre commande
+à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel,
+et de s'offrir victime résignée, et Dieu lui obéit, et il
+ne peut faire autrement que de lui obéir: on peut
+donc dire, avec vérité, que le prêtre est en un sens
+plus puissant que Dieu.</p>
+
+<p>On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait
+de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se
+familiarisait point avec elles, comme le bon curé de
+<i>Peiro-Bufiero</i>. Quand il fit sa tournée dans les maisons
+et les villages, pour connaître son monde, il
+refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir,
+soit de faire collation. Il semblait qu'il n'eût jamais
+ni faim, ni soif, et ne fût point sujet à toutes les misères
+des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif
+de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer tout
+le monde et de gouverner les gens selon ses idées.</p>
+
+<p>Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus
+à l'évêché pour être bons catholiques, et dévoués
+à la religion, il était plus doux, car il était ambitieux
+et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui
+nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté,
+chez les nobles, on lui rendait une déférence due à
+son état, de l'autre, on le regardait comme un inférieur.
+Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui
+avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les
+égards de convention dus à un allié naturel, qu'on
+n'oubliait pas sa paysannerie, et tout ça le rendait
+prudent. Je raconte ça par ouï-dire, car on pense bien
+que je n'y étais pas. Mais avec les paysans, le commun
+du troupeau, il était roide et hautain. Cette
+conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile,
+mais il y a belle lurette que les prêtres l'ont
+perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais
+inspirés.</p>
+
+<p>Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait
+pas venu à la maison, sachant que depuis longtemps
+nous ne fréquentions pas l'église, et que même nos
+enfants n'étaient pas baptisés. Mais il vint tout de
+même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
+devant des impies, et peut-être aussi espérant
+de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout;
+jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pût faire de
+la peine aux personnes dévotes; nous n'avions point
+de haine contre les curés et la religion; et nous ne
+parlions pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas
+des impies, comme le disaient les vieilles bigotes;
+mais, par exemple, nous étions tout à fait indévots et
+incroyants.</p>
+
+<p>Tous les ans nous faisions faire exactement le service
+promis à la pauvre défunte Mondine, mais quant
+à ce qui est de nous autres, notre dernier acte de
+religion, avait été mon mariage à l'église, pour les
+raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
+repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à
+croire tout ce qu'on enseigne au catéchisme, à aller
+à la messe, à nous confesser et à faire nos Pâques,
+c'était chose impossible, tant nous étions peu portés
+à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,
+de miracles, qu'on racontait des légendes
+pieuses et autres choses semblables, il me semblait
+ouïr de ces contes qu'on fait pour divertir les petits
+droles; et de fait, je crois que tout ça a été inventé,
+pour amuser les peuples encore dans leur enfance.</p>
+
+<p>Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go,
+comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que
+je vous dise, j'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je
+n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai
+ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader
+les mécréants comme moi, m'ont surtout
+prouvé qu'elles sont très obscures et incompréhensibles.
+Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi
+et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
+possible, tant mieux pour eux.</p>
+
+<p>On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous
+serez damné comme une serpe! Mais c'est à savoir:
+qu'on me montre d'abord où est l'enfer!</p>
+
+<p>Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là
+étaient aussi certaines et aussi nécessaires qu'on le
+dit, elles éclateraient à tous les yeux, bons ou mauvais,
+sans tant de discours. En finale, pour moi,
+j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez
+habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier;
+mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le
+peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus je trouve qu'on
+se paye de mots qui dépassent notre entendement.</p>
+
+<p>Mais quand même je serais très sûr que le Dieu
+de nos curés existe; que nous avons une âme qui ne
+meurt point avec nous, et sera récompensée ou
+punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
+ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que
+je crois pas qu'un Dieu nous ait damnés pour une
+pomme, ni que ce Dieu ait besoin de prières et de
+cérémonies pour être honoré, pas plus que de prêtres
+pour nous faire connaître ses volontés.</p>
+
+<p>Voilà comme nous étions dans la maison, et ça
+venait de famille, car ni mon grand-père, ni mon
+père n'avaient voulu se confesser à l'article de la
+mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe
+patois qui se peut traduire ainsi: <i>Les prêtres
+et les pigeons gâtent les maisons</i>. Ainsi, nous étions
+honnêtes avec eux, mais nous n'étions pas de ceux
+chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans la famille,
+si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu
+relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire
+de peu d'importance, et afin de ne pas contrister les
+femmes, qui n'avaient pas été élevées dans ces idées.
+Je conviens que c'est un tort, et qu'on doit être, ou
+bon catholique et pratiquer exactement, se confesser,
+faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et
+s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute
+cérémonie de religion: mais l'homme n'est pas parfait.
+En ce qui me regarde en particulier, je n'avais
+point à me plaindre de ce côté, car ma femme faisait
+comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage,
+toutes les pratiques auxquelles elle avait été habituée.
+Dans les commencements ça paraissait fort aux gens
+de chez nous. Qu'un homme ne fasse pas ses Pâques,
+encore ils le comprenaient à toute force; mais une
+femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements
+ça faisait aller les langues; mais quand on
+vit comment cette même femme gouvernait sagement
+sa maison, ses enfants et elle-même, et quand elle
+eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien
+elle était bonne et pitoyable pour les malheureux,
+les langues se turent.</p>
+
+<p>En voilà bien long, mais il me fallait expliquer
+dans quelles dispositions nous étions, lorsque vint le
+curé. Il avait un peu chaud en entrant, et ma femme
+lui présenta une chaise pour se tourner vers le feu;
+mais il remercia, disant qu'il ne faisait point attention
+à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.</p>
+
+<p>Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas
+peu de chose, et que nous autres, ne trouvions pas
+mauvais de prendre quelques précautions pour la
+conserver.</p>
+
+<p>Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de
+prendre quelque chose, mais il refusa tout: vin, eau,
+pineau, eau-de-vie, eau de noix, disant qu'il ne prenait
+jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous
+serez le premier homme qui sera entré ici, sans
+choquer de verre avec nous.</p>
+
+<p>Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou
+l'idée de trinquer avec nous, mais il répliqua un peu
+hautement:</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre n'est pas un homme comme un
+autre; je suis venu pour autre chose que boire.</p>
+
+<p>Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre
+de la messe, de la confession, de tous les devoirs
+du chrétien; nous dit combien nous étions coupables
+de les négliger; s'efforça de nous faire peur de
+l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous
+persuader. Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix
+minutes; mais à la première pause, mon oncle lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre
+temps à essayer de nous convertir; nous ne sommes
+plus des enfants; moi j'ai deux fois votre âge, mon
+neveu est votre aîné, et pour vous parler franchement,
+nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière
+de nous conduire. Si j'allais chez vous en faire autant,
+vous ne le prendriez pas bien sans doute, ainsi vous
+comprendrez qu'il vaut mieux ne plus parler de ces
+affaires-là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit le curé en tressautant, mais ce
+n'est pas la même chose! J'ai mission de Notre-Seigneur
+Jésus Christ de ramener les âmes à lui; Monseigneur
+m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis
+votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer
+ce que je crois être pour votre bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle,
+vous êtes chez des gens qui ne croient pas à votre
+mission, comme vous dites, ni aux pouvoirs de
+l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne
+sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les
+gens de la commune sont un troupeau, et vous n'êtes
+pas notre pasteur. Que ceux qui reconnaissent votre
+autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur affaire;
+mais ici vous n'avez point à nous en faire.</p>
+
+<p>Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée,
+et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos
+enfants innocents ne soient pas les victimes de vos
+funestes principes; laissez-les être chrétiens!</p>
+
+<p>J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là
+debout, son dernier enfant sur ses bras et les deux
+autres tenant son cotillon, fut plus prompte que moi
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé, dans une maison et dans une
+famille, il ne doit y avoir qu'une croyance et une
+religion, celle du père: nous restons unis en ça comme
+en tout.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois
+que je suis dans une maison où le démon est tout-puissant;
+il ne me reste qu'à me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en
+remettant aussi mon chapeau, c'est ce que vous avez
+de mieux à faire.</p>
+
+<p>A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos c&oelig;urs
+impies, et de me faire la grâce d'être l'instrument de
+votre réconciliation avec Dieu. Je vous attends un
+jour au tribunal de la pénitence! D'ici là, souvenez-vous
+qu'on ne peut être honnête homme sans religion!</p>
+
+<p>Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon
+oncle lui dit en goguenardant, pour ne pas se
+fâcher:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous
+ferez jamais croire, que sans le fils de Crubillou, de
+Sarlande, nous ne puissions pas être honnêtes!</p>
+
+<p>Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés
+qui ont des nièces!</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes tous à rire.</p>
+
+<p>Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde.
+Chez nous, les femmes, à cette époque, avaient le
+cou un peu découvert; leur fichu, en croisant par-devant,
+laissait voir un tout petit peu le haut de la
+poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
+autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va
+s'imaginer que ça n'était pas honnête! Il se mit à
+prêcher contre les nudités, comme il disait: Selon
+lui, c'était le diable qui avait appris cette mode aux
+femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me
+pensais, ayant souvenir du seul bal où je sois allé,
+avec les demoiselles Masfrangeas, si le curé voyait
+les dames de la ville, qui ne manquent pas la messe
+pourtant, valser avec des jeunes gens, avant leurs
+tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?</p>
+
+<p>Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la
+danse. Tous les dimanches il parlait là-dessus longuement,
+et disait sans se gêner qu'il n'y avait que
+les filles de mauvaise vie qui allaient au bal; que
+c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais
+tout ce qu'il ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait
+rien. Aux vôtes des communes d'alentour, à la Sainte-Constance
+à Excideuil, les filles allaient danser tout
+de même; et le jour de notre ballade, la petite place
+était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les
+ormeaux. Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner
+il s'en allait chanter vêpres, avec les curés du
+voisinage venus pour la fête, tous bien rouges et
+repus, il se contentait de dire en passant:&mdash;Allons!
+allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons
+et filles entraient à l'église et reprenaient après.
+Mais son successeur voulait empêcher totalement de
+danser, et il aurait fallu que le maire le défendît.
+Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de faire;
+que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
+danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que
+ça mettrait la commune en révolution. Voyant ça, il
+imagina de refuser l'absolution, ou de la faire attendre
+longtemps aux filles qui avaient dansé; mais
+tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut quelques-unes
+qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la
+danse.</p>
+
+<p>Pendant le temps du carnaval on dansait chez
+Maréchou, et de temps en temps, lorsqu'on était en
+train, le chabretaïre, au milieu d'une danse, faisait
+avec sa musique: <i>lirou! lirou! lirou!</i> C'était le
+signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses.
+C'est ce fameux <i>lirou! lirou!</i> qui faisait tant crier le
+curé. A l'entendre, toutes les filles qui étaient là,
+avec leurs mères pourtant, c'était des bringues, des
+dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient
+pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans
+compter que de leur côté les garçons s'étaient donné
+le mot pour ne pas aller se confesser. Il ennuyait
+tout le monde, ce curé, aussi un dimanche matin,
+comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe,
+il vit pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible
+tout percé.</p>
+
+<p>Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à
+dire comme petit crible, aussi le curé comprit ce que
+ça voulait dire et devint tout pâle, mais il n'en dit
+mot.</p>
+
+<p>Pourtant il avait une bonne commune, et tous les
+paroissiens, une dizaine s'en faut, ne demandaient
+pas mieux que d'aller à la messe le dimanche, avant
+d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en
+mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller
+prendre les cendres, le lendemain du Mardi-Gras;
+faire bénir une branche de laurier ou de buis, le jour
+des Rameaux; donner de l'huile au curé pour entretenir
+la lampe de l'église; lui laisser les serviettes
+qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts;
+en un mot faire tout ce que leurs anciens avaient fait
+de tout temps; mais il ne fallait pas non plus les
+empêcher de s'amuser: Que diable! avant les Cendres
+il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir,
+les Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou
+était bien terrible, pour tout ce qui touchait la religion;
+pourtant, je crois qu'il était comme d'autres
+curés, que la jalousie le faisait agir, et qu'il voulait
+interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui étaient
+pas permis.</p>
+
+<p>Il était tellement peu endurant pour toutes ces
+choses, qu'ayant ouï dire que chez Maréchou on ne
+faisait pas toujours bien attention au vendredi et au
+samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à
+l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller
+un vendredi, lever le couvercle de la marmite pour
+voir s'il n'y avait pas de viande? C'est vrai qu'il n'y
+retourna pas deux fois: Les femmes de la maison, pauvres
+bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou
+qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça
+n'était pas un mauvais homme, mais il n'aimait pas
+trop les curés, et il ne lui en fallait pas tant pour le
+mettre en colère.</p>
+
+<p>Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime
+mieux parler de choses plus aimables. Au mois de
+février 1860, juste le 24, ma femme accoucha d'un
+drole, et mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour
+anniversaire de la République. On l'appela François.</p>
+
+<p>Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous
+inquiétions pas de ça, car vivant tout simplement, ne
+faisant point de dépenses inutiles, le blé ne manquait
+pas au grenier, ni le vin dans le cellier. Nous ne calculions
+pas, comme font les gens riches, qui n'ont
+qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres
+belles raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été
+dommage qu'ils ne vinssent pas, les pauvres petits,
+ils étaient tous bien fiers, et profitaient comme des
+arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné, marchait
+sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi
+comme une ratepenade, qui montait sur la jument,
+grimpait sur les arbres, ne craignait ni froid ni chaud,
+et faisait déjà des commissions assez loin. Tous les
+jours il montait à Puygolfier avec sa petite s&oelig;ur
+Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à
+lire et écrire. Celui-là était quelque peu le préféré
+de l'oncle; il le mettait quelquefois devant lui sur la
+jument, et l'emmenait à Excideuil ou ailleurs les jours
+de foire. Né dans un moulin, ce drole allait dans l'eau
+comme une loutre, et il piquait sa tête dans les endroits
+profonds de la rivière, que c'était un plaisir de
+le voir faire.</p>
+
+<p>J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à
+ne rien craindre, ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et
+ça leur a bien réussi. Ces petits, aussitôt qu'ils pouvaient
+marcher, couraient à l'eau comme des canous
+sortis de l'&oelig;uf, nus comme des petits sauvages, et
+grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer
+ou d'attraper des coups de soleil. Eté comme
+hiver, ils étaient toujours dehors, les cheveux comme
+des broussailles, pleins de poussière ou de boue,
+suivant le temps, déchirés, dépenaillés, nu-pieds, se
+roulant partout dans les prés, courant dans les bois,
+dormant sur la palène, et ne venant à la maison que
+pour demander à manger. Par exemple, ça revenait
+assez souvent; mais une fois que leur mère leur avait
+coupé un morceau de pain, les voilà repartis à galoper.
+Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur
+huit enfants que nous avons eus, il ne nous en est
+mort qu'un, la petite Rose, mais c'est le mal de cou
+qui l'a tuée à quatre mois. Les autres n'ont jamais
+été malades, et ils sont tous forts, et bons enfants,
+comme de vrais Périgordins.</p>
+
+<p>Il y a des parents qui ont comme ça des préférences
+pour quelqu'un de leurs enfants; moi non. Je
+mignardais bien davantage, le dernier, le plus petit,
+mais je les aimais tous pareillement.</p>
+
+<p>Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si
+aimante pour moi, que l'on aurait pu croire que je la
+préférais, parce que je l'embrassais plus souvent que
+ses frères. Elle ressemblait à sa mère cette petite,
+comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure
+tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes
+yeux clairs et aimants, et le même caractère: tout ça
+faisait que j'étais plus porté à l'embrasser que ses
+frères, qui étaient toujours bouchards, qui est à dire
+barbouillés, et souventes fois tapageurs et polissons.
+Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on
+venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure;
+lequel préfères-tu voir porter au cimetière? Et je
+sentais que ça m'aurait été totalement impossible de
+le dire, ce qui me prouvait que je n'avais pas de préférence
+injuste.</p>
+
+<p>Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout
+l'aîné; mais leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient
+pour avoir quelque chose, s'ils craignaient un
+refus de nous autres, c'était Gustou. Il leur faisait
+des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des pétards
+et des clifoires avec du sureau, des pirouettes,
+des quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles
+pour tendre aux oiseaux, des pièges pour
+attraper les merles dans les haies, des lignes pour
+pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient péter que
+c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne s'imaginât
+pour les contenter, et le soir, il leur disait des
+contes.</p>
+
+<p>C'était l'hiver principalement, quand nous étions
+tous autour du foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé
+à peler, qu'ils criaient tous:</p>
+
+<p>&mdash;Gustou, dis un conte!</p>
+
+<p>Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du
+voleur d'enfants; tantôt celui de la <i>fade</i> ou fée
+Papillette; tantôt encore celui du sorcier Grillon; ou
+celui de l'âne qui faisait des crottes d'or.</p>
+
+<p>Le conte fini, c'était des questions de toute manière
+que les enfants faisaient à Gustou, pour avoir des
+éclaircissements. Quelquefois les questions étaient
+un peu embarrassantes, mais il trouvait moyen de
+s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était des devinettes
+à n'en plus finir, connues de tout temps dans
+nos pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.</p>
+
+<p>Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits
+aussi, mais elle aimait encore mieux un garçon du
+côté de Corgnac, qui venait la voir souvent le dimanche,
+et avec lequel elle se maria au carnaval de
+cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu
+ayant su ça, nous fit dire si nous voulions prendre
+sa drole l'aînée pour la remplacer, à seule fin de
+s'eysiner un peu, car il avait tant d'enfants qu'il avait
+peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il nous
+l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon
+moulin du côté de Génis, mais qu'en vendant le sien,
+il lui manquerait bien encore quelque millier d'écus
+pour payer, et que ça empêchait le marché. Voyant
+qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
+d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il
+acheta ce moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne
+chômait jamais.</p>
+
+<p>C'est cette même année, que je fus à Domme pour
+acheter une paire de meules dont nous avions besoin.
+Le premier jour, je m'en allai coucher chez le cousin
+Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher Montignac;
+c'était une bonne étape, mais la jument ne
+craignait pas la fatigue. Le moulin est grand, c'est
+une ancienne papeterie où il y aurait pour faire une
+jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais, elle naît
+au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du
+Toulon, près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver
+le fond.</p>
+
+<p>Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne,
+par des conduits souterrains: moi je le croirais
+assez, car l'eau qui sort de là est bleue comme
+le dit le nom de l'abîme, et claire et pareille à celle
+de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à
+cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se
+mêlent pas de suite, et l'on voit cette belle eau bleue
+le long de l'autre, qui est souvent trouble à cause
+des ruisseaux du Limousin qui tombent dedans.</p>
+
+<p>Le cousin fut bien content de me voir, et tout le
+monde chez lui. Le soir en soupant, il me fallut leur
+conter tout ce qui s'était passé depuis mon mariage,
+et combien nous avions d'enfants, et comment ils
+étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était
+neuf heures quand nous nous levâmes de table.</p>
+
+<p>En sortant, mon cousin me mena au <i>Café du Commerce</i>,
+où nous trouvâmes beaucoup de gens de sa
+connaissance, des ouvriers, des artisans, des marchands,
+avec lesquels il fallut trinquer.</p>
+
+<p>Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents,
+bons enfants, et en grande partie républicains:
+mais il n'y a bonne compagnie qu'on ne quitte;
+nous fûmes nous coucher vers les onze heures.</p>
+
+<p>Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en
+passant par Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac.
+Le pays n'est pas beau, c'est des bois et des bois,
+des petites combes avec des mauvais prés dans les
+fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la
+paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis,
+et aussi des jarrissades où on coupe les chênes pour
+faire le tan. Ce pays n'est pas à comparer avec chez
+nous. C'est sauvage et noir, et je me figure que dans
+le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
+là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit
+qu'on appelle à: <i>Prends-toi-Garde</i>, sans doute parce
+qu'autrefois on y arrêtait les gens. Il y a aussi un
+autre endroit, dans les taillis, où on attaqua la voiture
+qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à Périgueux.
+Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas
+des brigands ordinaires, à ce qu'on dit, mais des
+nobles qui faisaient la guerre au premier Bonaparte,
+en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de même
+pas une manière bien honnête de faire la guerre;
+mais tout ça est loin maintenant, et s'il en existe, ce
+que je ne sais pas, les arrière-petits-fils des cavaliers
+masqués qui attaquèrent la voiture, tuèrent le postillon,
+un gendarme et volèrent les fonds, sont, sans
+doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.</p>
+
+<p>Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait
+exprès pour les vols de grand chemin, et les assassinats
+de nuit. On marche, quelquefois une demi-heure,
+une heure, sans trouver une maison, et quand on est
+au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
+crier au secours, que personne ne vous entendrait.</p>
+
+<p>Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on
+approche de la Dordogne, le pays s'arrange, et quand
+on arrive à Vitrac et qu'on voit cette large plaine,
+avec sa rivière bleue, et les hautes collines et les
+rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de
+dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne
+valent peut-être pas mieux que dans la rivière de
+l'Isle, mais c'est plus grand et ça impose plus. Je
+pensais aller passer le pont à Domme-Vieille, et monter
+ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je fus
+attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à
+Domme aussi, et que c'était plus court de passer l'eau
+au bac de Vitrac, sans compter que ça ne coûtait pas
+aussi cher que le péage du pont. C'était un courtier
+qui allait pour acheter des vins, et qui avait ce
+voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la
+porte des Tours, et il me mena à son auberge, qui
+était tout contre la porte Del-Bosc, par où on arrive
+de Domme-Vieille; il était déjà nuit quand nous y
+fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je
+m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je
+montai dans le haut de la ville, sur la promenade
+qu'ils appellent: la Barre. Le soleil rayait déjà, aussi
+je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir toute
+la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui
+venait s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de
+la promenade, tout à mes pieds. C'était tout à fait
+beau, et quoique nous autres paysans, nous aimions
+mieux ordinairement voir un joli champ de blé, que
+des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au
+loin, la brume entrait dans les ouvertures des petits
+vallons, s'arrondissait autour des hauts mamelons
+et suivait tous les contours des coteaux, de manière
+qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs
+lieues de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus
+le soleil éclairait ses bords, faisait briller les maisons
+blanches à mi-côte des puys couronnés de
+chênes verts, et roussissait les vieilles ruines campées
+sur les hauts rochers.</p>
+
+<p>Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à
+droit, larges et bien alignées. Autour, du côté de la
+Dordogne, elle est gardée par les rochers à pic, que
+le fameux capitaine Vivant escalada, lorsqu'il la surprit
+le 25 octobre 1588. La <i>Crozo Tencho</i>, où il se
+mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se
+trouve dans ces rochers, à droit de la gendarmerie.
+Des autres côtés, Domme était défendue par de
+fortes murailles percées de quatre portes. Mais à présent,
+depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont
+chercher des quartiers aux vieux murs comme à
+une carrière, et puisque ces murailles ne peuvent
+plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles servent à
+faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
+par la pluie et la gelée.</p>
+
+<p>Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis
+des meuliers de Domme-Vieille. Il fallut aller au
+café, bien entendu, et se promener en causant de
+nos affaires. Le patois du pays est plus nerveux, plus
+vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc
+qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme
+me convenaient assez aussi; ils sont bons enfants,
+disent ce qu'ils pensent et ne sont pas flaugnards.
+On dirait qu'ils se souviennent que leur ville était
+libre anciennement.</p>
+
+<p>Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales.
+Ainsi, ils aiment le lard rance, et pour être sûrs de
+n'en pas manquer, ils en ont dans les maisons pour
+un an d'avance, grandement. Je pense que cet usage
+date du temps où la ville, lors frontière de France
+contre les Anglais, était souvent assiégée et où il
+fallait se munir de provisions en conséquence.</p>
+
+<p>Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui
+se fait le Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel
+des cornes qui brâment comme des taureaux en
+folie, tous ceux qui se sont mariés dans l'année carnavalesque
+finie un an auparavant, à pareil jour, se
+rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place
+de la Rode. Le dernier marié de ceux-là porte une
+fourche à foin ainsi accoutrée: Dans les deux dents
+sont plantées deux cornes de b&oelig;uf, les plus grandes
+qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de laurier
+attachées avec des rubans jaunes, masquent la
+naissance des dents de la fourche et enguirlandent
+le manche. On dirait, par ma foi un trophée, ou
+quelque simulacre antique, dédié au grand Pan, seigneur
+des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.</p>
+
+<p>Quand tout le monde est assemblé, la troupe de
+masques, vielle et chabrette en tête, se rend en procession,
+chez le premier marié de l'année carnavalesque
+qui finit ce jour. Devant la porte on se range
+en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se
+tait. Alors, le plus ancien marié de la troupe s'avance,
+et comme un héraut sommant une place, appelle trois
+fois l'homme par son saffre ou surnom: Cadenet!
+Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe.
+Lui, ne renâcle pas, il sait que tout le monde y passe
+et qu'on le monterait quérir plutôt. Il arrive donc, et
+lorsqu'il est sur le pas de la porte, la musique éclate
+avec rage. Puis, le silence se fait, et l'homme
+s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques.
+On lui fait d'abord saluer bien bas la fourché
+tenue au centre du cercle. Après ça, toujours devant
+la fourche, on le fait mettre à genoux sur une grosse
+pierre bien ruffe, et on lui fait des questions farcesques,
+en forme de catéchisme à l'usage des maris.
+Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant
+mot à mot, une profession de foi à crever de
+rire, par laquelle il promet, entre autres choses, d'être
+sourd et aveugle. Enfin, on lui fait jurer, sur les
+sacrées cornes, de ne jamais croire <i>qu'il l'est, quand
+même il le verrait</i>!</p>
+
+<p>Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses
+de cornes s'abaissent vers lui et couronnent un moment
+sa tête, et puis on les lui fait embrasser, le
+pauvre! Après ça, le chef de la troupe prononce une
+formule burlesque de réception dans l'illustre confrérie,
+fait relever l'homme et lui donne l'accolade,
+tandis que la musique reprend à grand bruit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux,
+et rit ou rougit, ça dépend.</p>
+
+<p>La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend
+la fourche, et toute la troupe s'en va vers la maison
+du second marié où on la recommence. Quand elle
+est finie, ce dernier prend les cornes à son tour, et
+on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au
+dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge
+où la troupe s'en va souper en grande joyeuseté.</p>
+
+<p>J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le
+monde est égal devant l'emblème terrible; mais avec
+ça, c'est ici comme partout, la sacro-sainte majesté
+des écus ne pouvait être méconnue; aussi, les riches
+esquivent la réception, moyennant quelque pièce de
+cent sous qui se mange entre tous.</p>
+
+<p>J'aurais été curieux de voir cette antique farce,
+qu'ils appellent: <i>Les Cornes</i>, mais comme il faut se
+trouver là le Mercredi des Cendres tout juste, je me
+suis contenté de la vue de la fameuse fourche, avec
+ses cornes et tout son harnachement de feuillage
+flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient
+laissée la dernière fois.</p>
+
+<p>Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie
+pour les maris. On prend le pauvre emplastrum qui
+s'est laissé battre par sa femme; on l'habille avec une
+robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un âne, une
+quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et
+on le promène par toute la ville, de la porte des
+Tours au sol de la Dîme, de la Barre à la porte de la
+Combe, de la place de la Halle à la porte Del-Bosc,
+toujours escorté d'une grande troupe de masques
+qui se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont
+chantant la vieille chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Adiou paourté Carnabal,<br /></span>
+<span class="i0">Tu t'en bas et yo demori,<br /></span>
+<span class="i0">Per mintza le soup 'o l'oli!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des
+Cendres!</p>
+
+<p>Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui
+avait ses affaires de son côté, nous fûmes dans un
+café où il y avait un bal. On dansait là des contredanses,
+des bourrées, des sautières à peu près comme
+chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je
+ne connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse
+très plaisante, ma foi.</p>
+
+<p>Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent
+autour d'une grande salle. Le jeune homme se présente
+devant une danseuse, et là, fait des pas, des
+entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras au-dessus
+de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air,
+tape du pied, enfin fait le beau, le galant, et celui
+qui cherche à plaire, tout comme un pigeon qui tourne
+autour de sa pigeonne. La fille, elle, se défend, recule,
+fait la coquette, prend des airs, tandis que le garçon
+s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini
+son manège, il passe à une autre danseuse, et est
+remplacé près de celle qu'il quitte par un autre garçon,
+et toujours comme ça, de manière que cette danse
+ne s'arrête pas. De temps en temps, un garçon, une
+fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière
+un danseur, une danseuse, et prennent sa place;
+quand ils sont fatigués, ils sont remplacés à leur tour
+de la même façon. Il y avait là, une grande fille brune,
+bien faite, qui dansait le congo dans la perfection.
+Elle avait une manière de se contourner, et de mettre
+tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à
+voir. Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la
+rencontre de son danseur, puis paraissait se laisser
+toucher par les efforts qu'il faisait pour lui plaire, et
+tantôt après s'en retournait en pirouettant, comme se
+moquant de lui.</p>
+
+<p>Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre
+chose que la bourrée d'Auvergne, quoique celle-ci
+ne soit pas laide, quand elle est bien dansée.</p>
+
+<p>Après ça, nous passâmes dans une petite salle,
+boire du vin chaud avec les meuliers, et il se trouva
+là un jeune monsieur, dont je ne me rappelle point
+le nom, qui nous récita <i>Lous dous Douzils</i>, un conte
+gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme
+il le disait bien!</p>
+
+<p>Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous
+sommes devenus coyons au prix du bon compagnon
+qui a fait ce badinage. Si encore nous en valions mieux!
+mais nos mines chattemites sont pures simagrées.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille
+et je m'arrangeai pour une paire de meules. Sur les
+deux heures, ayant fait mon affaire et déjeuné, je repartis
+pour aller coucher à Montignac, et le surlendemain
+j'étais le soir à la maison.</p>
+
+<p>Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y
+dansât le congo, ma foi je fus bien content de me
+trouver chez nous. C'est l'effet que ça m'a toujours
+fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien
+d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour
+savoir ce que je leur avais porté, parce que c'est une
+affaire entendue, que toutes et quantes fois, on va
+quelque part en voyage, il faut leur porter quelque
+chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés
+garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut
+content. Pour le plus petit, il n'avait encore besoin
+de rien que du tétin de sa mère, et quelquefois d'une
+petite croûte de pain qu'il s'amusait à mâchotter.</p>
+
+<p>Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me
+durât pas, et il y avait plus de dix ans que j'étais marié,
+qu'il me semblait que c'était d'hier. Si ça n'avait pas
+été les enfants qui étaient là, comme bonne preuve,
+je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme n'était
+point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
+Elle était devenue plus forte; sa taille s'était
+épaissie et sa poitrine s'était renforcée, mais elle
+était toujours fraîche et jolie, du moins pour moi. Elle
+n'avait pas de ces airs de mijaurée, comme les femmes
+des villes qui font un enfant ou deux, ne les nourrissent
+tant seulement pas, et trouvent que c'est trop
+pénible pour y revenir. Quelquefois regardant ma
+femme, gaie et contente de son métier de mère et de
+nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia, qui m'avait
+dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais;
+je me demandais, comment j'avais pu seulement
+regarder cette poupée bien habillée, serrée dans son
+corset, minaudière et pleine d'idées extravagantes.
+A cette heure, je comprenais qu'une femme pour
+être belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et
+féconde, et non pas une créature faible, bonne pour
+les plaisirs stériles, mais incapable de supporter les
+travaux de la maternité. La première des conditions
+pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
+robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir.
+Autrefois, on estimait une femme par ses enfants; en
+avoir beaucoup était regardé comme une bénédiction,
+tandis que la stérilité passait pour une punition d'en
+haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
+les femmes mules, montre bien comme autrefois on
+regardait ça. Quand une femme n'avait pas d'enfants,
+elle allait en pèlerinage à Saint-Léonard, auprès de
+Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après la messe
+et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et
+faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez
+claire, son mari la ramenait chez elle par la main.
+Mais ces m&oelig;urs saines se perdent; on ne craint plus
+la stérilité; il y en a qui la désirent, et qui s'en vantent,
+comme si ce n'était pas un malheur ou un
+crime.</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et
+moi, de la foire des Rois à Périgueux, nous fîmes halte
+un moment à Coulaures, et le vieux Puyadou nous dit
+que Jeantain irait un de ces soirs au Frau, pour
+trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile,
+mais qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous
+par Gustou, parce que leur jument était boiteuse.
+Gustou y fut le surlendemain, et le soir Jeantain vint
+portant des boudins et des côtelettes de veau. C'est
+la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il
+faut réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi
+puis Gustou, nous passions la nuit, chacun notre tour
+avec les presseurs, qui étaient du bourg, et restaient
+au moulin dans le temps des trouillaisons. Mais ce
+diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec
+mon oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça
+n'est pas un travail bien propre de faire l'huile; et de
+passer la nuit à remuer dans la chaudière les nougaillous
+déjà écrasés par les meules, ça n'est pas
+bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.
+Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on
+ne s'ennuyait pas, et qui tournait tout en risée. Sur
+la minuit, il fit cuire des pommes de terre dans l'huile
+bouillante, et il faut convenir que c'était bon: elles
+avaient un goût de noisette. Avec les boudins et les
+côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons
+coups de notre vin du Frau.</p>
+
+<p>Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des
+histoires et nous fit rire tous. Comme il était toujours
+dehors de chez lui et qu'il connaissait tout le monde,
+il savait tout ce qui se passait dans le pays: les marchés
+faits, ceux en train, les mariages et toutes les
+affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise
+langue. Mais ce qu'il en disait, c'était histoire de
+faire rire et de bavarder, et non pour porter tort à
+personne.</p>
+
+<p>Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses
+<i>Vêpres sauvages</i>, sorte d'enfilade de calembredaines
+en patois qui se chantaient sur l'air d'<i>In exitu Israël</i>.
+Il était si plaisant en les chantant du nez pour contrefaire
+Jeandillou notre marguillier, que les trouilleurs
+s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs
+pressées.</p>
+
+<p>Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait
+chez nous, parce qu'il me faudrait trop souvent répéter
+la même chose. Il me faut pourtant parler un peu
+des métayers qui étaient à la Borderie. C'était de
+braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur
+aise pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient
+quelques petites avances, et n'étaient pas toujours à
+tirer le diable par la queue, comme on dit de ceux
+qui sont dans la gêne. On sait que c'est la coutume
+dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la
+moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du
+temps de Jardon, qui était avare comme un chien,
+nous n'y avions jamais bu seulement un verre de
+piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
+froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de
+terre et les autres revenus, mais c'était tout.</p>
+
+<p>Au contraire, ces métayers étaient de braves gens
+avec qui nous étions tout à fait bien. Dès la première
+année, ils nous vinrent convier à faire la Gerbe-baude.
+Nous fîmes porter chez eux du vin, de l'eau-de-vie,
+d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,
+et deux de nos droles.</p>
+
+<p>C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours
+plié en deux, la tête en bas, sous un soleil qui brûle,
+à respirer la chaleur que la terre renvoie, et ça toute
+une journée et des semaines, on se demande comment
+des femmes y peuvent tenir. Les pauvres,
+pourtant, elles le font, les jeunes et les vieilles, et il
+y en a qui sont nourrices de ce temps, et qui couchent
+leur petit à l'ombre d'un pilo de gerbes, et
+vont le faire téter de temps en temps quand il
+s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir
+les femmes dans nos pays, travailler la terre comme
+des hommes: c'est un malheur, parce que ce travail
+trop fort les crève et nuit à la race, et c'est une honte,
+quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et qui
+se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des
+petits travaux point trop fatigants quand ça presse,
+comme de faner, de vendanger, de ramasser les haricots;
+mais de les voir moissonner, travailler la terre
+avec de grosses pioches, battre le blé, ou même fouir
+la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres,
+c'est une chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer
+et qui me met toujours dans des colères noires.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant,
+par chez nous, de ces pauvres vieilles cassées en deux
+par les reins: à force de s'être courbées vers la
+terre, elles ne peuvent plus se relever. Et comme la
+grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont
+venus de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes
+ces fatigues trop fortes et de la nourriture mauvaise,
+et c'est pour ça qu'on voit aux conseils de révision,
+tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la taille.
+Le travail des femmes anticipe par là sur les populations
+à venir; c'est comme si nous mangions notre
+blé en herbe. Je le dis comme je le pense, rien que le
+travail des femmes, ça justifie toutes les jacqueries!</p>
+
+<p>Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le
+c&oelig;ur, comme ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu
+détourné de mon chemin. Ce que j'ai dit du pénible
+travail de la moisson, est pour faire comprendre
+combien les gens sont contents quand on finit de
+moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et
+hommes et femmes se renvoient plus vivement les
+chants de la moisson, <i>La Parpaillolo</i>, <i>Lou bouyer
+de l'aurado</i>, et autres sans lesquels on ne pourrait
+soutenir ce travail écrasant.</p>
+
+<p>Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on
+mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricassée,
+et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de
+bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups
+de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a
+bue en coupant le blé.</p>
+
+<p>Cette première année donc, nous étions allés faire
+la Gerbe-baude à la Borderie comme j'ai dit, et nous
+avions déjà fini de dîner, quand notre chambrière, la
+Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans,
+avec une pinte et du café. Ma femme avait
+pensé que nos métayers n'en buvaient pas souvent, et
+elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de
+ça, et on commença bientôt à chanter, chacun à son
+tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
+et puis après on versa le café et on fit des brûlots
+qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de
+voir cette jolie flamme bleue.</p>
+
+<p>Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la
+Gerbe-baude.</p>
+
+<p>Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas:
+c'était en 1867. J'étais allé au bourg, le dimanche
+d'après la Saint-Jean, pour régler un compte avec
+un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme
+c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table,
+nous devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le
+temps était vilain; il faisait une mauvaise chaleur,
+et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient
+en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous
+fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du
+côté d'en bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre
+au loin, de manière que beaucoup s'en allèrent
+chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrèrent
+à l'auberge pour boire une chopine avec des
+tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme
+nous entrions, et je le conviai à déjeuner.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes à table tranquillement, après
+avoir regardé le temps, qui avait l'air de s'arranger
+un peu. Après déjeuner on porta le café; nous fîmes
+nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:&mdash;Nous
+voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;&mdash;Oui,
+et à une autre fois.</p>
+
+<p>A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et
+nous dit:&mdash;Mes amis, nous sommes foutus! il y
+a un grand nuage blanchignard qui vient du côté de
+Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
+dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur
+le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les
+arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne
+pouvant se relever contre le vent; de tous côtés, les
+passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri dans le
+clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée,
+brandie par trois ou quatre garçons, pour détourner
+l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes.
+De temps en temps un coup de tonnerre éclatait
+sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
+quelques gouttes d'eau, lourdes comme du
+plomb. A chaque éclair les gens se signaient. La
+vieille Maréchoune alluma un bout de cierge bénit,
+puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de
+buis des Rameaux, le trempa dans son bénitier de
+faïence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes
+de croix, ni le cierge, ni l'eau bénite, rien n'y fit.
+Les nuages, poussés par un vent d'enfer, arrivaient
+se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
+comme un troupeau de moutons épeurés, et
+quand ils furent sur nous, voici la grêle qui tombait à
+grand bruit...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent
+les femmes; et elles se mirent à pleurer et à se
+lamenter. La nore de Maréchou, à genoux près du
+lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant
+l'orage était en plein sur le bourg; la grêle tombait
+grosse comme des &oelig;ufs de pigeon, et même plus
+encore, car on en ramassa qui semblait des &oelig;ufs
+de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge
+un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons
+volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient
+en masse, et disparaissaient emportées par le
+vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
+fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées.
+Puis la pluie commença à tomber comme qui la
+vide à seaux. La pièce de blé de Maréchou qu'on
+voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était foulée
+comme si on y avait fait man&oelig;uvrer des escadrons
+de chevaux. Et la grêle tombait toujours, et dans la
+terre détrempée maintenant, les grêlons finissaient
+d'enfoncer les morceaux de paille hachée qu'on
+voyait encore.</p>
+
+<p>Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles
+cassées laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui,
+par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine;
+il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais
+on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
+blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient
+rien; ils regardaient tomber la grêle comme écrasés,
+ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre
+leurs dents, on ne sait quoi, des prières ou des jurements:</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a
+un bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes
+de chez Maréchou; mais les hommes ne dirent rien,
+et je crois qu'il y en avait qui pensaient tout au
+moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce moment.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu
+de pluie, nous sortîmes, et les gens du bourg en faisaient
+autant: chacun semblait pressé de voir son
+malheur, comme s'il pouvait en douter.</p>
+
+<p>Autour du bourg, c'était partout la même chose;
+dans les prés envasés, l'herbe était sous la boue, les
+terres à blé étaient foulées comme un sol à battre.
+Les chènevières semblaient de cette pâtée d'orties
+qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
+étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était
+sorti de terre était perdu. Et de tous côtés on entendait
+les cris des femmes, leurs exclamations: Sainte
+Vierge! nous sommes ruinés! quel malheur! nous
+pouvons bien prendre le bissac!</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien la peine, criait la vieille de chez
+Fantou, c'était bien la peine, que je porte sur la
+pierre de la croix, le jour des Rogations, un gâteau
+de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il servi?</p>
+
+<p>Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les
+autres, il avait tout perdu, et encore on lui disait des
+sottises. Comme il passait pour aller voir à sa terre,
+il y en eut qui lui dirent:&mdash;C'est foutu que tes processions
+et les litanies de ton curé ne valent guère!</p>
+
+<p>Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire
+à ces gens, qui avaient suivi les Rogations et fait des
+offrandes, pour protéger leurs récoltes, et qui, les
+voyant détruites, étaient furieux. La plupart ne s'en
+prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
+le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit
+tellement que bientôt tout le monde en fut persuadé;
+d'autant mieux qu'on remarquait que du temps du
+curé Pinot il n'avait jamais grêlé.</p>
+
+<p>Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais,
+je voyais que c'était là comme autour du
+bourg: tout était perdu, le blé, les noix, le chanvre,
+les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le marché,
+quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce
+n'était pas seulement la vendange de l'année, perdue,
+mais le bois était tellement écrasé qu'on eut du mal
+à tailler l'année d'après, et que beaucoup de pieds
+crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait entraîné
+toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
+bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées,
+car il pleuvait partout comme dehors.</p>
+
+<p>Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres
+gens, tout désespérés, ne sachant plus où ils en
+étaient. Ils parlaient d'aller se louer chacun de son
+côté, de manière qu'il nous fallut les rassurer un peu
+et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de ce
+mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le
+blé toute une année.</p>
+
+<p>Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours
+vers nous. Il se trouvait que, comme les apparences
+de la récolte étaient très bonnes, le prix du
+blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon oncle
+en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante
+sacs. Aussi les gens venaient au moulin
+emprunter une quarte, deux quartes, un sac de blé,
+et nous le prêtions, sans autre condition que de le
+rendre l'année d'après.</p>
+
+<p>Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres
+M. Lacaud. Il disait qu'il était aussi en peine que ses
+métayers, ayant perdu sa part de récolte comme eux.
+Mais il ne parlait pas de ses rentes qui n'avaient pas
+grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
+vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire
+le mot, se mettre sur la même ligne que ses métayers
+et ses pauvres voisins, qui avaient perdu leur pain,
+tandis que lui n'avait perdu qu'une partie de son
+revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée
+ni boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne
+rien donner aux autres, ni même prêter.</p>
+
+<p>Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants,
+c'est à peu près tout ce qui soit à dire pendant
+plusieurs années. Depuis François, j'avais eu encore
+Yrieix, qui était né au mois de septembre 1863,
+Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
+vint au mois de juillet 1868.</p>
+
+<p>C'est cette même année-là que mourut le pauvre
+Lajarthe. Il tomba subitement un jour dans une maison
+où il travaillait, et ne s'en releva pas. Cet homme
+était tracassé par les affaires du pays, d'une manière
+extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction
+ni bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris,
+avec son esprit de nature et son caractère, ça aurait
+été un homme pas commun.</p>
+
+<p>Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept,
+six garçons et une fille: c'était assez joli; aussi,
+quand le dernier vint, mon oncle dit comme ça en
+riant:&mdash;A cette heure, je n'ai plus peur que la race
+des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient
+si bons petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi,
+ça aurait été dommage qu'ils ne fussent pas venus.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans
+notre commune depuis quelques années. M. Lacaud
+ne le voulait pas trop; il disait que ça n'était pas
+utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à lire
+et à écrire, parce que ça les détournait de travailler
+la terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on
+ne trouverait plus de métayers. Mais un jour, comme
+il disait cette raison dans le conseil, le vieux Roumy,
+qui en était toujours, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce
+qu'alors les travailleurs de terre seront tous propriétaires,
+et ne travailleront plus pour les autres.</p>
+
+<p>Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire
+comme dans les autres communes: on acheta une
+grande baraque de maison dans le bourg, et on y mit
+le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.</p>
+
+<p>Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les
+jours, ceux qui étaient en âge. Mais pour Nancette,
+c'était toujours la demoiselle Ponsie qui lui montrait.
+Les droles apprenaient assez, mais pour être de ceux
+qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
+point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher,
+attraper des oiseaux, monter sur la jument,
+grimper sur les arbres, courir dans les bois, se baigner
+l'été: ils étaient fous de liberté et ne restaient
+pas facilement assis.</p>
+
+<p>Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à
+peu près dans le milieu, au rang de ceux dont on ne
+dit rien. Les enfants extraordinaires pour travailler
+et apprendre, ça fait plaisir aux parents, à ce qu'on
+dit, mais pour moi, ils me font l'effet de quelque chose
+de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
+amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils
+seront enfants: si ça doit être plus tard, il vaut mieux
+qu'il le soient en bas âge. Et ce qui m'a maintenu
+dans cette manière de voir, c'est que celui qui était
+toujours le premier, dans le temps que j'allais en
+classe, et qui avait tous les prix, et qui aimait tant
+le travail qu'il en oubliait de s'amuser, s'est bien
+rattrapé depuis. Il est devenu le plus fameux bambocheur
+qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du compte,
+une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.</p>
+
+<p>Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles
+pour l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas,
+dans toute la classe, qui fussent au-dessus d'eux pour
+les bons sentiments; aussi étaient-ils prêchés comme
+pas beaucoup d'enfants le sont. C'était d'abord leur
+mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre,
+leur enseignait à être honnêtes avec tout le monde,
+surtout avec les vieux, et bons pour les malheureux.
+Jamais elle n'aurait souffert ce qu'on voit dans des
+maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui donne
+un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à
+la mort.</p>
+
+<p>Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de
+méchanceté, ou de dureté au moins, qu'on sème en
+eux. Si nos enfants voulaient, comme tous les droles,
+attraper un petit poulet, leur mère le prenait elle-même,
+le leur faisait un peu manier, caresser, puis
+embrasser, et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes,
+pour aller retrouver la mère clouque. Quand il venait
+des pauvres à la maison, c'est toujours un des
+enfants qui allait lui porter un croustet de pain, et en
+tout elle leur enseignait à être bons et secourables
+aux misérables.</p>
+
+<p>Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de
+mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur!
+leur répétait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre
+aussi, qu'il ne faut pas même être trop adroit,
+parce qu'alors on en arrive à tromper les autres, et
+qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
+aller, et non pas marcher comme les serpents.</p>
+
+<p>Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous
+tâchions de les affermir contre les contrariétés, de les
+endurcir contre le mal, afin de les préparer à savoir
+souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
+donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées
+de dévouement au pays et à toutes les grandes choses.
+S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas été
+capables de dire ce qu'il fallait pour ça, mais nous
+nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver,
+mon oncle en montait un de sa chambre du moulin,
+et, tandis que nous étions tous rangés autour du feu,
+chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille
+filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux,
+mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une
+de ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était
+en ces temps que des hommes. C'était pour les enfants,
+ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait,
+parce que ces livres sont pleins de choses très
+belles.</p>
+
+<p>J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un
+tas de choses achetées à l'encan par mon grand-père.
+Il est arrivé de ça, que ce qui était prisé moins qu'une
+vieille serrure, qui semblait bon seulement à faire
+des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
+prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur
+qu'on se donne à soi-même en devenant meilleur.
+C'est comme ça, que chez nous, au fond d'une campagne
+du Périgord, on avait appris à connaître les
+Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
+n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se
+douter quelles gens c'était.</p>
+
+<p>Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent:
+tout ça c'est très beau, mais nous ne sommes pas à
+Rome ou à Athènes, et nous ne sommes pas consuls,
+ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou romains,
+et ces vertus que nous admirons, ne sont pas
+à notre portée.</p>
+
+<p>Mais ils se trompent. On peut être juste comme
+Aristide, au fond d'un petit village périgordin. Un
+conseiller municipal, voyant une cabale montée dans
+l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en travers
+pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager,
+et combattre les intrigants avec la constance
+et la fermeté de Caton au Sénat romain. Et qui empêche
+que dans la pauvreté, la médiocrité, nous ne
+nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du
+consul Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions
+pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles,
+nuisibles même, mais devenues nécessaires aux
+riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
+à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous
+menons à la campagne, et dans des occasions ordinaires,
+comme ces grands hommes l'étaient sur un
+grand théâtre, et dans des circonstances où il s'agissait
+des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
+plus petit, sans doute, mais la vertu peut être
+grande, sans égaler pourtant celle de quelques-uns,
+comme Caton ou Phocion, qui est non pareille.</p>
+
+<p>Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est
+pas que je renie nos Français. Il y en a assez qui
+pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils
+n'ont pas trouvé un bon historien comme ceux-là.
+Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la
+vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie,
+de Sarlat, du maréchal Catinat que les soldats appelaient
+le <i>père la Pensée</i>, de la Tour d'Auvergne le
+<i>premier grenadier de France</i>, du général Beaupuy,
+de Mussidan; grands hommes comparables à ceux
+d'autrefois, et d'autres encore.</p>
+
+<p>Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc
+à l'école de la commune, manque Hélie, l'aîné, qui
+maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette
+était une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup
+à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée,
+nous ne prîmes pas d'autre servante. Les classes
+n'étaient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas
+tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants
+n'apprenaient pas très facilement, mais en
+revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le
+savaient peut-être mieux que les autres; joint à ça,
+que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient
+guère personne de leurs camarades. Aujourd'hui
+les enfants ont tant et tant de choses à apprendre,
+qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
+et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils
+ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les
+qualités de nature. Un troupier qui serait brave
+comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid,
+du coup d'&oelig;il, de la décision, toutes les qualités
+militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander
+une escouade. Il faut bûcher et accrocher à force, des
+bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive
+trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent
+incapables de le mettre en &oelig;uvre, faute des
+qualités naturelles nécessaires pour ça.</p>
+
+<p>Il en est de même dans tous les états. Il ne manque
+pas de conducteurs plus capables que leurs ingénieurs,
+de praticiens plus ferrés que des avocats,
+d'entrepreneurs plus habiles que des architectes;
+mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
+scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au
+savoir des livres maintenant, et je trouve que ce
+n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des
+connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir
+pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
+comme homme. Pour moi, il me semble que
+la première chose à faire, la plus pressée, la plus
+essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos
+enfants des hommes. De la manière dont ça marche
+aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant
+tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise
+chose; nous aurons peut-être plus d'ingénieurs, de
+médecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de
+professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
+d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents,
+peu de caractères.</p>
+
+<p>De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui
+aimait assez à apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît
+guère plus vite que ses frères, savait davantage,
+parce qu'il travaillait avec plus de goût. Lorsque ce
+drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne
+faisait à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait
+déjà appris, il se mit dans l'idée d'aller au collège
+d'Excideuil. Il commença par en parler à sa mère en
+cachette, et elle pensant que c'était une fantaisie
+qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher,
+et que point n'était besoin de tant étudier pour être
+meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'était plus
+content comme auparavant, et il était toujours à
+farfouiller dans la chambre de mon oncle, après les
+livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis
+par m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un
+soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il
+répondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien.
+Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus tirer
+mot, nous dit ce qui en était.</p>
+
+<p>Je regardai le drole et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu aller faire au collège?</p>
+
+<p>&mdash;Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas
+dans l'école de M. Malaroche, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier?
+Tu sais bien que je ne veux pas faire de vous
+autres des messieurs, quand même je le pourrais.
+D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
+collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher,
+penses-tu bien, et il ne serait pas juste de faire pour
+toi des dépenses qu'on ne fait pas pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne
+fait rien, s'il veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne
+envie d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait
+malheureux de ne pas le mettre à même de faire
+son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et
+je me souviens qu'à son âge j'avais grande envie
+d'apprendre tout ce qu'on enseigne dans les collèges;
+je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais au
+bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il
+servi? peut-être à rien du tout, comme il arrive à
+tant d'autres. Je veux que je sois arrivé à une position
+plus grande que celle de meunier; je n'en serais
+pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
+Certainement l'instruction est une bien bonne chose
+et désirable pour tous: un paysan bien instruit en
+vaudrait deux. Malheureusement, ça rend souvent
+ambitieux, et ça fait mépriser la terre. Et puis après,
+j'y reviens, c'est une dépense que nous n'avons pas
+le moyen de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la
+dépense, tant que je pourrai travailler, je gagnerai
+bien dans mon commerce de quoi l'entretenir là-bas.
+On pourrait le mettre en pension chez quelqu'un;
+Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au collège;
+ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il
+faut bien que les enfants des paysans, s'ils ont des
+capacités, apprennent pour se rendre utiles au pays,
+puisque beaucoup de riches ne veulent plus travailler
+et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est
+de savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai
+jeudi à M. Tallet, qui verra la chose.</p>
+
+<p>Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, je te remercie.</p>
+
+<p>Et tout le monde fut content de cet arrangement,
+et les enfants se mirent à babiller là-dessus, après
+souper, demandant à Bernard ce qu'il voulait faire:
+s'il voulait être instituteur, ou juge, ou curé, ou
+médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non;
+pour le reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait
+aimé à être médecin pour nous soigner dans nos
+maladies.</p>
+
+<p>En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait
+dit. Les Lavareille prirent le drole en pension et le
+voilà allant au collège.</p>
+
+<p>J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil
+de parler de nos malheurs. Mais il le faut pourtant,
+pour ne point laisser de vide dans mon récit et aussi
+pour expliquer des choses qui suivront. Mais, avant
+de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M. Masfrangeas
+prit sa retraite. Il y avait quarante ans
+qu'il était entré à la Préfecture, et il y en avait plus
+de vingt-cinq qu'il était chef de bureau. Il avait espéré
+un moment passer chef de division, et il en
+avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux et
+bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme
+c'est l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur,
+consciencieux, d'un jugement sûr, qui maniait
+bien les affaires et les expédiait vite. Mais voilà, il
+n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait pas
+l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes
+choses sans lesquelles on n'avance guère dans les
+administrations.</p>
+
+<p>La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute
+notre liberté vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant
+qu'il avait été dans sa place, nous nous étions retenus,
+de crainte qu'il ne lui fît du tort, en essayant de
+le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis
+que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous
+gênions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse,
+ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais
+depuis longtemps, M. Lacaud,&mdash;du Sablou,&mdash;comme
+son père l'avait fait enregistrer à la mairie,
+avait cessé ces familiarités, et de son côté, mon oncle
+ne lui parlait plus, à cause de M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas
+imaginé qu'il nous imposait; que nous avions peur
+de lui! mais il fut bien détrompé.</p>
+
+<p>Dans les premiers mois de 1870, on commença à
+parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour
+l'Empereur. Personne ne comprenait ce que ça voulait
+dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il était empereur,
+qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
+des places, des hommes, de l'argent et de tout, et
+qu'on lui nommait les députés qu'il voulait? A quoi
+ça rimait-il? à rien. Mais les maires, et les fortes
+têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que cette
+votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant
+par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur,
+il en aurait plus de force pour faire de grandes
+choses.</p>
+
+<p>Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas
+manquer de réussir: on ne demandait aux gens que
+de voter encore une fois, ce qu'ils avaient voté vingt
+fois; ça n'était pas une affaire. Les plus innocents,
+d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce,
+et que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la
+majorité, il ne s'en serait point en allé pour ça.
+Lacaud, son représentant dans notre commune, le
+disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
+prendrait des mesures contre les perturbateurs comme
+il y avait dix-huit ans.</p>
+
+<p>Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir
+presque toutes les voix; mais ce n'était pas presque
+toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est
+toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procès-verbal
+rien que des Oui, comme il aurait été heureux.
+Du coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle
+il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y
+avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous
+faisait parler par les uns, par les autres, disant que
+c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre l'Empire,
+puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il
+servir?</p>
+
+<p>Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui
+nous en parlaient: à quoi bon voter alors, si on
+n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour
+celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
+les gens pour ça.</p>
+
+<p>Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous
+n'étions plus que trois voix républicaines dans la
+commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je
+compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
+comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon
+oncle. Mais ce n'était pas qu'il fût républicain; non,
+en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une
+chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et
+le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est
+que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries:
+mais c'est là le difficile justement, quand la
+grande masse est toute disposée à s'en rapporter à eux.</p>
+
+<p>Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était
+trois: Non, bien sûrs, et M. Lacaud les aurait payées
+cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu'à nous
+proposer de faire mettre Bernard au collège de Périgueux,
+pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné,
+lorsqu'il tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous
+répondîmes à celui qui s'était chargé de la commission
+que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices,
+ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment
+faire, notre maire nous envoya le régent, qui
+était aussi secrétaire de la mairie, pour demander à
+mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait
+pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir,
+assez ennuyé de cette commission, mais il fut tout
+de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme
+qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se
+passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait
+quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il
+ne disait rien, tâchait de passer inaperçu, faisant le
+moins de bruit possible, et répondant en toussant:
+Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses.
+Mais tout de même, il y avait des moments,
+où quand il était avec des gens sûrs, comme chez
+nous, on voyait que ça lui pesait.</p>
+
+<p>Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions
+de souper, et après s'être excusé de la commission,
+disant que dans la vie on était obligé souventes
+fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il
+nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que,
+puisque tous les électeurs étaient convoqués, nous
+irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu'à dire
+ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait
+point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
+faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je
+veux vous faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus,
+il dit à Nancette de porter la bouteille à long
+col et nous trinquâmes derechef, après quoi M. Malaroche
+s'en retourna porter la réponse au maire.</p>
+
+<p>Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit,
+car le lendemain, lorsque nous le vîmes sur la place,
+tandis que son adjoint le remplaçait au bureau, il
+n'avait pas bonne figure.</p>
+
+<p>N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet
+homme, et nous regardait venir, tous trois avec
+Gustou, d'un mauvais &oelig;il. Lorsque nous fûmes près
+de passer devant lui pour aller voter, il interpella
+mon oncle, avec son arrogance ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais
+être sages au Frau?</p>
+
+<p>Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait
+d'époque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient
+plus.</p>
+
+<p>Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les
+poches de sa culotte, le regarda de son air narquois,
+et lui dit tout goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien
+que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir
+ce qu'ils ont à faire; laisse-les donc tranquilles!</p>
+
+<p>Appeler M. Lacaud,&mdash;du Sablou&mdash;Bernou,
+c'était l'attaquer par son plus sensible; aussi il
+s'écria:&mdash;Vous êtes un insolent! je vous dresse
+procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
+fonctions!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu
+n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne
+t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante
+ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
+qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal,
+je m'en fouts!</p>
+
+<p>Et nous passâmes.</p>
+
+<p>M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta
+un moment comme interdit, tandis que derrière lui
+les gens se riaient tout doucement, car on le craignait,
+mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il
+rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.</p>
+
+<p>Quand nous sortîmes de la chambre où on votait,
+quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent
+taper dans la main de mon oncle, comme pour lui
+faire compliment, n'osant rien dire par prudence,
+mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent
+parvenu.</p>
+
+<p>Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre
+maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau,
+mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs,
+ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car
+il se vantait à la Préfecture que sa commune était
+une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et
+voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs
+ayant le courage de voter: Non, il fallait compter
+qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
+hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la
+moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper,
+nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de
+renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou
+de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué
+au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu
+un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi
+Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier
+d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
+passant devant sa métairie de la Villoque, et qui
+n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui
+avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me
+pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche,
+mais je n'en dis rien.</p>
+
+<p>Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces
+attendaient en patience les grandes choses que
+devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au
+marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions
+avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui
+le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se
+trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que
+le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour
+roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire
+la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à
+se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un
+roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les
+Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
+des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une
+guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de
+chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens
+dans ce traquenard.</p>
+
+<p>M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous
+n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret.
+Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera
+pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez
+vous.</p>
+
+<p>Tout le monde sait comment la guerre commença,
+par cette prétendue bataille où le petit Badinguet
+ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout,
+et les partisans de l'Empire se carraient de cette
+affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin.
+Tout le monde aussi sait comment elle continua.
+Les journaux du gouvernement avaient beau mentir
+et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de
+même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
+avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne
+disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait,
+c'est que les Prussiens avançaient en France.</p>
+
+<p>En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était
+rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires
+étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois
+quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des
+enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
+nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours,
+et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient
+ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de
+maison en maison dans les campagnes, et les imaginations
+travaillaient. Les malheurs particuliers de
+ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués,
+et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le
+monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent
+exposées à apprendre un pareil malheur. Et
+puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
+seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait
+qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte
+qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés
+ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les
+bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont
+fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
+ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout
+proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par
+le pays, on les prenait pour des espions, surtout
+s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois.
+C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si
+triste en même temps.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de septembre, notre aîné
+s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour
+les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué.
+Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu.
+Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions
+pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout
+à coup nous entendîmes le pas de la jument qui
+s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après
+le drole entra et tout de suite je connus à sa figure
+qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.</p>
+
+<p>Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:</p>
+
+<p>&mdash;L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui
+n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur
+est prisonnier, et la République est proclamée
+à Paris.</p>
+
+<p>En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous
+eut fièrement touchés, mais au milieu des désastres
+de la France, nous ne pensions pas à nous en réjouir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.</p>
+
+<p>Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant
+à tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur
+nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus,
+nous fûmes nous coucher bien ennuyés.</p>
+
+<p>Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie
+nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux m'engager et partir soldat!</p>
+
+<p>Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule
+ma femme lui répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais
+si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui
+partirent lors de la grande Révolution, il y en avait
+qui n'avaient que seize ans, comme le grand-père de
+mon père, et moi j'en ai vingt.</p>
+
+<p>La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne
+dit plus rien, et lui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous oyons lire une de ces belles histoires
+de ces anciens qui se dévouaient pour leur
+pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais à quoi
+ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
+pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère,
+laisse-moi partir, mon oncle et mon père ne disent
+pas de non.</p>
+
+<p>J'avais été un peu surpris, mais, en même temps,
+j'étais tout fier de mon aîné:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content
+de voir que tu as profité des bonnes leçons que
+nous ont données les anciens, et des exemples de nos
+grands-pères.</p>
+
+<p>Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya
+ses yeux et se raffermit un peu.</p>
+
+<p>Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son
+paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour
+partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit
+un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prêt,
+nous allâmes nous coucher.</p>
+
+<p>Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme
+fit chauffer de la soupe, et voulut faire déjeuner
+son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit
+qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
+d'essayer.</p>
+
+<p>Alors il embrassa ses frères, sa s&oelig;ur qui pleurait,
+la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère.
+Ce fut là le plus dur: la pauvre femme n'avait pas
+dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait, ses yeux
+étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois
+son aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et,
+enfin, après l'avoir serré une dernière fois sur sa poitrine,
+elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours
+comme les braves gens!</p>
+
+<p>Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller
+attendre à Coulaures le passage de la voiture de
+Périgueux. Elle en avait encore pour une demi-heure
+quand nous y fûmes, et en attendant nous entrâmes
+chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
+vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait
+pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant
+à la boutique et à table les gens qui venaient acheter
+du tabac ou boire un coup. Quant à Jeantain, il était
+en route comme toujours, rentrant tard à la maison,
+et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois
+à Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre
+fois chez lui.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon
+descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il
+demanda si on avait des commissions, et, comme il
+n'y en avait pas, il remonta sur son siège et, nous,
+étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet
+tout doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse
+les mouches, et ayant crié en même temps, hue! la
+voiture repartit.</p>
+
+<p>C'était un bon diable que ce postillon appelé La
+Taupe, sans doute parce qu'il était noir comme cette
+bête, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil à
+Périgueux, allant ou revenant, sans s'y arrêter pour
+faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une pleine
+cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
+un peu, et après, la remplissait aux trois quarts
+de vin. Puis quand il avait avalé ça, il se passait la
+main sur les babines, et en route. Comme il était tout
+à fait complaisant et qu'il faisait journellement des
+commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la
+vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.</p>
+
+<p>Tout le long de la route il se trouvait des gens qui
+lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet
+chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi
+un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait
+chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
+portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il
+en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché
+des chemins, on voyait des gens qui attendaient,
+venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits:
+c'était des gens qui avaient des affaires pressées,
+ou qui se méfiaient des bureaux de poste des
+bourgs où on est curieux; principalement les filles
+qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à
+leurs galants.</p>
+
+<p>Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après
+bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault,
+la voiture monta au petit pas jusque devant la
+prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux
+pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin,
+longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente
+du foirail, devant le bureau des Messageries.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en
+officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier,
+que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai,
+il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et
+qu'il allait rejoindre son bataillon.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, que faites-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ça, et dans quel régiment?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen,
+j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai,
+il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous,
+autrement, s'il s'engage dans un régiment, on
+l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le drole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans
+la garde mobile?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde
+pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous
+allons aller à la mairie et nous verrons bien.</p>
+
+<p>A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais
+il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de
+bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il
+reçut l'engagement.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il
+était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner,
+M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à
+Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés,
+nous nous promenâmes tous les deux, le drole et
+moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous
+faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il
+pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu
+quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude.
+Que si par malheur il était malade, ou
+blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule
+fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une
+ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et
+je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.</p>
+
+<p>A quatre heures, nous étions devant les Messageries,
+où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai
+deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne
+devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque
+chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
+combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais:
+ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus
+là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet,
+cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au
+Triangle.</p>
+
+<p>Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout
+le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé
+les petits et Nancette, en leur faisant comprendre
+que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le
+monde fut bien content de savoir qu'il était dans les
+mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera
+des pays des connaissances; il n'y en manque pas
+de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac,
+Jean Coustillas et tant d'autres.</p>
+
+<p>Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne
+fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos
+malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous
+avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver
+que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne
+couverte de neige, nous nous disions: peut-être le
+pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et
+quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à
+ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
+la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas
+dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des
+granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce
+n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la
+tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
+surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles
+des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée
+qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du
+bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas
+malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait
+content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
+confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses
+lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir
+une autre.</p>
+
+<p>En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que
+cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que
+toute son inquiétude et son affection de mère allaient
+vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient
+pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai
+déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de
+pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne
+paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec
+Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou
+un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
+partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après
+s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose
+à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et
+aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa
+peine.</p>
+
+<p>Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier
+espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos
+mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir.
+Le drole nous racontait, non pas la bataille car un
+soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça
+s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et
+il nous disait le bruit assourdissant du canon, le
+sifflement des balles, le fracas des obus, et cette
+brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
+laissant à chaque pas des camarades couchés à terre.
+Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance
+ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je!
+en apprenant cette victoire il nous vint un rayon
+d'espoir qui ne dura guère malheureusement.</p>
+
+<p>Et puis vint le découragement qui rendait inutile
+le dévouement de quelques-uns. C'est alors que
+revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant
+malades ou en congé, mais qui étaient tout
+bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès
+leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment
+de l'honneur et du devoir était tellement éteint
+chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite,
+et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien
+à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme,
+fermaient les yeux, au lieu de les signaler
+comme déserteurs.</p>
+
+<p>C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement
+que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues
+comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme
+Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur
+devoir comme l'ancienne armée, les marins, les
+mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si
+tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés
+par le patriotisme des volontaires de la République;
+si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
+été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable
+énergie qui débordait dans celui qui n'est plus,
+la guerre se serait terminée autrement.</p>
+
+<p>Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que
+tout un pays se livre comme la France l'a fait en
+1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple
+s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux
+de toutes les vertus civiques.</p>
+
+<p>Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop
+de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a
+été.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les
+autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre
+était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade
+ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la
+guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune
+drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
+avec plaisir, et comme je fus content de le
+trouver en aussi bon point comme on peut l'être
+après une campagne comme celle-là. Une fois que je
+lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
+surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait
+partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre
+femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai
+déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et
+puis après nous partîmes pour le Frau.</p>
+
+<p>Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient
+pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui
+les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère,
+disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas
+le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut
+bien nous arrêter quelques minutes au <i>Cheval-Blanc</i>
+en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou;
+ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer
+comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que
+le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien
+entendu, il fallut trinquer au <i>Cheval-Blanc</i>, et même
+chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva,
+ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous
+y amusâmes guère.</p>
+
+<p>Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus
+du bourg, à moitié chemin du Frau, quand
+voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à
+courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
+saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait
+sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée
+des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre
+femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et
+qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre
+drole!</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment,
+et les autres?</p>
+
+<p>Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son
+oncle, sa s&oelig;ur, ses frères et Gustou, qui était pour
+nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il
+revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
+prenant après ça tout doucement, le bras sur les
+épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant,
+les petits se disputèrent à qui porterait la musette
+de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il
+fallut les contenter chacun à leur tour.</p>
+
+<p>Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires
+où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il
+avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était
+arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait
+des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
+heures, sa mère se leva et dit:&mdash;Il faut le laisser
+aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.</p>
+
+<p>Le lendemain le drole se remit au moulin comme
+si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit
+bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse
+guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
+quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais
+tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça.
+Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait
+de ces questions, il répondait tout bonnement que
+les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui
+ne savait rien qui valût la peine d'être conté.</p>
+
+<p>Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou
+commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon
+oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui
+le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit
+à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à
+remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha
+plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin
+que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait
+rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou
+si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand
+soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte
+chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans
+l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un
+peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il
+vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit
+venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
+de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de
+la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des
+figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés
+qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y
+fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement
+autour de la maison, dans le jardin, de descendre
+au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver
+de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui
+gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans,
+et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois
+qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de
+médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler,
+disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne
+n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget,
+le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait
+que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
+viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le
+moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en
+train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il
+allait mieux, et pour faire plus court, toujours il
+trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
+consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans,
+lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il
+vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions
+cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent
+tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
+déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans
+la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite
+corde et le coula tout doucement dans le four d'où
+on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était
+pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son
+empaquetage, et au commencement, il avait peine à
+prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un
+peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour
+lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après.
+Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
+l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le
+tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la
+couverture en geignant comme bien on pense. Au
+bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
+sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait
+plus, il le sortit du four et le posa sur la maie,
+puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous
+autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant
+dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle
+dit au sorcier:&mdash;Qu'est-ce que vous avez fait-là?
+Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur
+la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher
+après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête
+de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda
+qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du
+moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard
+avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre.
+Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
+cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti,
+et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite
+avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces
+quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle
+d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse.
+Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de
+se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant
+sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent
+pas.</p>
+
+<p>Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de
+Prémilhac qui était déjà bien renommé; mais comme
+il était très vieux, il ne jouit pas longtemps de ce
+regain de réputation, car il mourut à la Noël d'après.</p>
+
+<p>Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays
+quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du
+défunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait
+guéri.</p>
+
+<p>Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant
+un jour du marché d'Excideuil, je trouvai les
+droles qui étaient revenus d'en classe, disant que le
+régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en savaient
+rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
+qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous,
+et je me demandais quelle mauvaise raison
+on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui
+étaient tranquilles.</p>
+
+<p>Il faut dire que depuis le récent chambardement du
+24 mai, M. Malaroche avait été changé. Son remplaçant
+était une espèce de pauvre innocent, qui
+fréquentait beaucoup le curé et l'église, et toute sa
+famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
+enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et
+portaient, pendue à un grand cordon bleu, une médaille
+large comme une pièce de cent sous. Jamais
+on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
+dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener,
+toujours elles avaient leur médaille; Roumy
+disait qu'elles couchaient avec. C'était elles qui
+avaient soin de l'église, mettaient des fleurs dans les
+vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre,
+et faisaient tomber la poussière de partout. La dame
+était une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui,
+avec sa médaille, faisait la plus risible enfant de
+Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions pas,
+qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait,
+elle portait les culottes à la maison.</p>
+
+<p>Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt
+à faire la volonté de M. le Maire et de M. le Curé;
+mais encore il fallait un prétexte, pour renvoyer mes
+droles, et je me promis bien de tirer ça au clair. Le
+soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
+régent, mais mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la
+mission.</p>
+
+<p>Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé
+deux moines, pour ramener les gens de la paroisse
+dans le bon chemin. Ces moines étaient deux gaillards
+bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
+qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de
+belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec
+une belle barbe blonde. Les gens au courant des
+affaires des sacristies, disaient qu'il était noble, et
+vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes disposées
+à se laisser tomber.</p>
+
+<p>C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens
+comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue,
+les paroles emmiellées, les manières douces, il
+réussissait beaucoup dans ce monde-là: on racontait
+aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient
+aux larmes les dames qui l'écoutaient.</p>
+
+<p>Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et
+pansu, noir comme une mûre, avec une barbe frisée
+qui lui montait jusqu'aux yeux. C'était lui qui prêchait
+pour les paysans, avec une grosse voix brâmante
+qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en
+temps il faisait un prêche, rien que pour les hommes,
+et ceux qui y avaient été racontaient qu'il en disait
+de bonnes.</p>
+
+<p>Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été
+renvoyés chez eux à la Révolution, on n'avait pas vu
+de ces gens dans le pays, de manière que la curiosité
+était grande dans les premiers jours, et que l'église
+était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
+peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du
+compte c'était toujours la même antienne: il n'y avait
+que la robe de changée et la barbe en plus, alors les
+gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas l'affaire de
+ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
+villages pour racoler les gens. Il entrait dans les
+maisons comme un effronté, appelant les gens par
+leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de
+Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin,
+et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait
+fort et avait du toupet, les gens lui promettaient
+d'aller à l'église, n'osant pas lui refuser, car il se
+serait fâché. Jusque dans les terres, il allait attraper
+ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de
+venir à ses prêchements.</p>
+
+<p>Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre
+prêcher, surtout aux hommes, car il avait toujours
+des histoires risibles à raconter, et, quand au fond
+de l'église quelques badauds en riaient, il leur
+envoyait des brocards qui faisaient rire les autres
+d'autant plus.</p>
+
+<p>Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver
+la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870,
+étaient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient
+pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du
+compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été
+favorisés de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer
+tout ce qu'ils disaient, ça aurait été long.</p>
+
+<p>Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y
+avait des prières qui vous tiraient un défunt du purgatoire,
+coup sec, et des images avec des c&oelig;urs
+saignants, et aussi des médailles.</p>
+
+<p>Et justement c'est leurs médailles qui furent cause
+qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils étaient
+allés un jour à la maison d'école, et avaient interrogé
+quelques enfants sur le catéchisme; ils avaient fait
+chanter des cantiques, et finalement avaient distribué
+des médailles. Lorsque le gros moine brun passa
+devant mon François, qui avait ses treize ans, le
+drole, qui ne te voulait pas de médaille de cet individu,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.</p>
+
+<p>L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-la tout de même, mon petit ami; si
+vous en avez une, déjà, vous donnerez celle-ci à
+quelqu'un des vôtres.</p>
+
+<p>Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la
+table.</p>
+
+<p>Quand les moines furent dehors, le régent leur
+expliqua que l'enfant qui avait refusé la médaille
+appartenait à une famille impie; et eux lui dirent
+alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.</p>
+
+<p>Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard
+avec ces moines, tandis qu'il n'y était pas les enfants
+s'amusaient, et celui qui était à côté de François
+poussait la médaille vers lui, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prends-la!</p>
+
+<p>Et lui la renvoyait de même, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai que faire!</p>
+
+<p>Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber
+dans l'écritoire encastrée au ras de la table.</p>
+
+<p>Quand le régent rentra, il vint pour chercher la
+médaille; le drole lui dit qu'elle était tombée dans
+l'encre.</p>
+
+<p>Alors il leva les bras au plafond en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable
+profanation!</p>
+
+<p>Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement,
+prit la médaille avec un bout de papier, et la porta à
+sa femme pour la laver.</p>
+
+<p>En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et
+la mère et les quatre filles, ces cinq Enfants de
+Marie, avec leurs grandes médailles, vinrent à la
+porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait
+commis ce crime.</p>
+
+<p>Puis le régent alla chez le curé, chez le maire;
+on lui fit faire un rapport là-dessus, et il y ajouta
+que l'impiété de mes enfants était d'un mauvais
+exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les renvoyer.</p>
+
+<p>Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce
+renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du
+long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage
+une grosse malice pleine de mépris pour la
+sainte religion.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille
+dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous
+renvoyés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table,
+me répondit-il.</p>
+
+<p>Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de
+cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses
+qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de
+séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais
+tant.</p>
+
+<p>J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en
+face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés
+sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui
+tournai le dos en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un rude coyon!</p>
+
+<p>Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas,
+qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique
+ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que
+notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours
+après, mes enfants étaient rentrés en classe.</p>
+
+<p>Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la
+cause d'une autre affaire, qui fut le changement du
+curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit
+bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça
+n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
+l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux,
+riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire
+mal vouloir de tout le monde, à l'exception de
+M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait
+hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
+à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu
+de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt,
+tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort
+à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien
+dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion,
+mais au bout du compte, ça n'était que des
+civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même
+nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les
+gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment
+pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
+fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou
+autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta
+malgré tout.</p>
+
+<p>Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en
+mêla, ça ne fit pas un pli.</p>
+
+<p>Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien
+boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et
+la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes,
+au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en
+voyage, même des truffes. Il était surtout difficile
+pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne
+lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il
+allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir
+de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car
+avec ses manières communes, il était assez influent.
+C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui
+faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter,
+les curés ne regardaient pas trop à ça. Et
+puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant
+de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau
+de quelques bouteilles à leur curé.</p>
+
+<p>Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud
+aurait pu le faire, mais il était trop avare pour ça. Le
+premier soir que les deux missionnaires soupèrent
+chez le curé, le père Barnabé fit la grimace en tâtant
+de la bouteille qu'on servit avec le café.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là,
+mon cher curé! Vous n'en auriez pas d'autre, par
+hasard?</p>
+
+<p>Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de
+meilleur marché, répondit que non, et alors le père
+Barnabé demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en
+procurer de meilleure par là, à quoi le curé répondit
+sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du
+pays.</p>
+
+<p>Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble.
+Joint à ça que le curé rapiait tant qu'il pouvait
+sur la nourriture, de manière que le Père ne se
+gênait pas pour dire que le curé était un cuistre, et
+celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne.
+Comme ces affaires-là se savent toujours, ces dires
+n'étaient pas faits pour mettre la paix entre eux;
+aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une brouille de
+prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
+à ce qu'on dit.</p>
+
+<p>Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé
+dans une toute petite commune de la Double,
+il y en eut qui dirent que c'était le père Barnabé qui
+le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids
+assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que
+ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien
+petite et bien pauvre, ce qui lui était dur, car
+avec la domination, il aimait aussi l'argent.</p>
+
+<p>Un curé ordinaire venant après lui aurait passé
+pour un ange, mais celui qui le remplaçait était bien
+le meilleur qu'il fût possible de voir. C'était un
+homme d'âge, bon et charitable à donner ses chemises,
+qui prenait les gens par la douceur toujours,
+ne faisait pas de politique, ne se mêlait point des
+affaires de la commune, ni de celles des particuliers,
+et ne disait point d'injures à ceux qui ne fréquentaient
+pas l'église, comme font la plupart de ses confrères.
+Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
+monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient
+de tous les côtés; mais ils ne faisaient que passer à
+la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant
+d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux
+malheureux.</p>
+
+<p>Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein.
+Quand je le connus bien, je lui dis un jour:&mdash;Monsieur
+le Curé, quand vous aurez quelque part, par
+là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
+quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une
+bonne poignée de main.</p>
+
+<p>Et depuis, des fois il me disait:&mdash;Chez Chose,
+n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir,
+monsieur le Curé, vous pouvez en être sûr.</p>
+
+<p>Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne
+homme, tout heureux de faire du bien.</p>
+
+<p>Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous
+les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de
+Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la <i>Vache
+à Colas</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+
+<p>A mesure qu'on prend de l'âge, on change de
+soucis. Ceux du père ne sont plus ceux du jeune
+homme; c'est à ses enfants qu'ils se rapportent.
+Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard,
+car il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil.
+Mais lui, ne fut pas bien embarrassé, car en revenant
+il se mit à travailler au moulin et dans les terres,
+comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés de ça;
+mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour
+avoir l'habitude du travail et le connaître, mais que
+d'ailleurs il voulait faire autre chose à l'occasion. En
+effet, quelque temps après, il alla trouver M. Vigier
+qui l'employa pour des arpentages, pour lever des
+plans, planter des bornes et faire des partages. Petit
+à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
+quitter.</p>
+
+<p>Les autres droles étaient encore jeunes, puisque
+celui qui venait après Bernard n'avait que treize ans,
+et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis
+pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce
+n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole
+du pays; belle femme et jolie, comme était sa mère
+à son âge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois
+en la regardant je me disais qu'il faudrait bientôt
+penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
+aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon
+ne lui avait parlé, ni n'était venu chez nous, et comme
+on dit, pour se marier il faut être deux.</p>
+
+<p>Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette
+année-là, qu'on planta la statue de Daumesnil, à
+Périgueux.</p>
+
+<p>Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes
+tous trois, mon oncle, mon aîné et moi, pour voir
+ça. Quoique je ne sois pas curieux des fêtes et que je
+haïsse les foules, j'étais content de voir faire cet
+honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous
+en aurait fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait
+du bien de penser au défenseur de Vincennes, depuis
+le temps que nous étions poignés par la trahison de
+l'autre.</p>
+
+<p>Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il
+semblait que le brave à la jambe de bois, du haut de
+son piédestal, soufflât sur sa ville natale de mâles
+pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et haut les
+c&oelig;urs!</p>
+
+<p>Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce
+qu'on dit, ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis
+guère attention, et puis j'étais un peu loin. Mais de ce
+rassemblement d'hommes venus de toutes les parties
+du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs,
+qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se dégageait
+la pensée d'une France républicaine qui nous
+consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.</p>
+
+<p>Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres
+qui n'avaient pu venir à Périgueux, nous demandaient:
+Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit? que s'est-il
+passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
+que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer
+dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les choses se suivent et ne se ressemblent pas.
+Quelque temps après, un jour du mois d'octobre, une
+huitaine après les vendanges, j'étais sous l'auvent
+pour regarder si Hélie, que nous attendions pour déjeuner,
+revenait du bourg où il avait été porter de
+la farine à des pratiques, quand tout d'un coup,
+dans le chemin qui passe contre chez nous, je vis le
+fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur l'épaule,
+qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de Puygolfier.
+En passant, ce jeune homme, qui était de cinq
+ou six ans plus vieux que mon aîné, leva sa casquette
+et me salua. Tiens, que je me dis, ce garçon est
+mieux appris que son père; mais quoique ça ne fut
+pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de
+même, étant comme nous étions avec les siens. Depuis,
+je le vis passer par là assez souvent, soit en
+allant, soit en revenant, et toujours il me disait bonjour
+et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
+bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à
+ma femme:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours
+chasser du côté de Puygolfier, plutôt que du côté de
+chez lui?</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais
+sur la porte du moulin, je le vis venir vers moi, et
+quand il fut là, après avoir levé son chapeau, il me
+demanda la permission de traverser le moulin pour
+aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je
+lui dis que oui, et alors il me remercia comme si je
+venais de le tirer de l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle
+de Puygolfier était malade, et elle nous avait
+fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui tenir un
+peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait
+par les terres. La petite y montait donc les matins,
+et s'en revenait le soir avant la nuit, bien contente
+de faire ce plaisir à la demoiselle. Quelques jours
+après que le jeune Lacaud avait traversé le moulin,
+la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
+avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me
+dis-je, c'est-il à cause d'elle qu'il nous fait tant
+d'honnêtetés? Mais je n'en parlai à personne. Depuis,
+la drole se trouva un matin sur le chemin avec lui,
+allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda
+des nouvelles de la demoiselle, lui parla de
+choses et d'autres, honnêtement, en lui donnant à
+connaître qu'il se trouvait bien content de faire un
+bout de chemin avec elle.</p>
+
+<p>Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon
+oncle fit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?</p>
+
+<p>Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre
+au bourg signifier à ce garçon de ne plus
+adresser la parole à sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Entendant tout ça, elle cependant nous regardait
+avec ses yeux clairs et étonnés un brin, de manière
+que je vis bien qu'elle n'y était pour rien.</p>
+
+<p>Alors, je dis à Hélie:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il
+y a quelque chose à dire, c'est moi qui le dirai.</p>
+
+<p>Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à
+Puygolfier ni n'en revint seule: un de ses frères, le
+François, l'accompagnait. De temps en temps, ils rencontraient
+bien le jeune homme, mais lui se contentait
+de tirer son chapeau et passait sans rien dire.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le
+trouvai sur la place contre la halle. Il avait l'air de
+m'attendre, car aussitôt qu'il me vit, il vint vers moi.
+Après le bonjour, il ajouta qu'il avait quelque chose
+à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
+promenade, où nous ne serions pas dérangés.</p>
+
+<p>Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il
+n'y eût personne, et que les cordiers qui y travaillent
+par côté d'habitude, n'y fussent pas, nous allâmes
+jusqu'au fond, d'où l'on domine les prés du château
+qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune Lacaud
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je
+ne lui ai parlé qu'une fois sur le chemin de Puygolfier,
+mais rien qu'en la voyant aussi jolie que sage,
+avec son air de bonté et de raison, j'ai compris que je
+n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
+mariage.</p>
+
+<p>Quoique sachant ce que je savais, je fus bien
+étonné de la demande, mais je n'en fis rien paraître,
+et je répondis tranquillement à ce garçon, que ma
+fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il me
+coupa la parole pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous
+parlé de ceci à votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous
+me diriez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père,
+vous lui auriez peut-être fait avoir une attaque. Dans
+tous les cas, il vous aurait dit qu'une fille de chez les
+Nogaret n'était pas faite pour son fils, et il vous
+aurait dit encore qu'entre les deux familles il y avait
+des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez,
+bien sûr, en gros, que nous ne sommes pas amis,
+mais peut-être vous ne savez pas tout. Il faut donc
+que je vous dise que dans le temps, mon oncle
+Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous
+me dites que vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui
+était un ancien faure de village, était
+un grand ami du mien, et il trouvait qu'il n'y avait
+rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
+parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était
+maître de forges au Sablou, celui-ci se mit en colère,
+et dit que sa fille n'était pas faite pour être meunière.
+Puis, à quelque temps de là, il la maria à un vieux
+noble ruiné de toutes les manières.</p>
+
+<p>Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut
+que vous sachiez encore que votre père nous en a
+toujours voulu depuis; qu'il a cherché tous les moyens
+de nous nuire, de nous ruiner, de nous faire des
+avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait
+porté cet imbécile de régent à renvoyer mes droles
+d'en classe; c'est lui qui dans le temps poussa Pasquetou,
+de Cronarzen, à nous faire un procès qui nous
+aurait grandement gênés à cette époque, si nous
+l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en
+1851, et qui est cause qu'on l'a mené à Périgueux
+entre deux gendarmes, les mains attachées avec une
+chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
+faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne,
+comme tant d'autres: vous comprenez que c'est des
+choses qu'on ne peut oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je
+comprends que vous me répondiez comme vous le
+faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas
+mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
+le passé? Autant mon père vous a voulu de mal,
+autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi
+essayer près de mon père, et, de votre côté, ne m'ôtez
+pas tout espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet
+d'un brave garçon, et il m'en coûte de vous le dire,
+mais ces haines dont nous parlons ne peuvent
+s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au
+dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
+vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père,
+ni du nôtre, vous n'auriez jamais de consentement. Si
+votre idée n'est pas un caprice,&mdash;là, il secoua la
+tête,&mdash;vous en serez peut-être malheureux pendant
+quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui
+ne l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut
+vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil
+à vous donner, ne parlez pas de ça à votre père;
+ce serait inutile d'abord, et ensuite ça pourrait vous
+mettre mal avec lui.</p>
+
+<p>Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma
+femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air
+d'être un peu tête légère, mais pas méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas
+un Lacaud.</p>
+
+<p>Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère,
+qui était une bonne femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été
+malheureuse avec cet homme-là, tant qu'elle a
+vécu.</p>
+
+<p>Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler
+du fils Lacaud.</p>
+
+<p>Environ un mois après cette affaire, étant au moulin
+à picher une meule, j'entendis la voix d'Hélie qui
+s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui répondait
+tranquillement. C'était un de nos voisins de
+bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus
+tout étonné en le voyant, car c'était un jeune homme
+qui demeurait à Paris, où il était avocat, et je ne
+comprenais pas comment il se trouvait là en gros
+souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais
+guère, car, durant ses études, il n'était jamais au
+pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou
+quatre fois, dont l'année dernière, il y avait un an, à
+l'enterrement de son père. Mais Hélie le connaissait
+bien, car ils étaient aux mobiles dans la même compagnie,
+et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils
+se tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris
+de le voir là, au moulin, et comme Hélie lui demandait
+si son domestique était malade, il répondit que
+non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
+et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire
+moudre, son domestique étant occupé ailleurs.</p>
+
+<p>Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu,
+et après avoir déchargé le sac et mis la jument
+à l'écurie, Hélie le convia de faire collation, ce qu'il
+voulut bien.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une
+touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette
+allait quérir un fromage et des noix. Tout en cassant
+la croûte, il nous demanda des renseignements sur
+des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle
+ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres
+choses comme ça. Je lui dis tout ce qu'il me demanda
+sans le questionner; mais comme Hélie était assez
+libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
+joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu fais valoir ton bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan
+comme mon père et mon grand-père.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite,
+au moulin.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa
+jument, Fournier monta à la cuisine, donner le bonsoir
+à ma femme et à ma fille, et puis s'en fut chez lui.</p>
+
+<p>Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun
+dit son mot, cherchant à deviner le pourquoi de son
+retour au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre
+ses paroles, son père lui a laissé assez d'écus pour
+vivre sans rien faire.</p>
+
+<p>Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir
+notre homme, encore avec un sac en travers
+sur sa jument.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà
+tout à fait campagnard?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus campagnard.</p>
+
+<p>Tandis que nous faisions moudre, il se mit à
+pleuvoir assez dru, et comme c'était aux environs de
+midi, j'engageai Fournier à dîner, vu qu'il ne pouvait
+s'en aller avec ce mauvais temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois
+que je viendrai faire moudre, vous ne gagnerez pas
+gros sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les
+meuniers savent tricher sur la mouture.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.</p>
+
+<p>On sait comment font nos femmes dans ces occasions
+où elles sont surprises. Vite la petite s'en fut
+dans le jardin ramasser de la vignette et des fines
+herbes pour faire une omelette; ma femme descendit
+une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la
+poêle et, avec la soupe, voilà pour dîner.</p>
+
+<p>En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier
+nous racontait des choses qu'il avait vues à Paris
+et telle chose et telle autre, quelle grande ville
+c'était, les grands monuments et les beaux bâtiments
+qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour
+les riches.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y
+rester.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à
+Paris sans rien faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté
+de l'état d'avocat, et c'est pourquoi je suis revenu
+planter mes choux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant un état qui mène loin que celui
+d'avocat, dis-je alors: il n'y a guère que des avocats
+dans ceux qui gouvernent; celui qui est fort, bien
+ferré, qui a la langue bien pendue, est presque sûr
+d'arriver.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des
+choses qui étonnent le plus, quand on y pense bien,
+que de voir des gens qui sont habitués par état à
+parler indifféremment pour la vérité ou l'erreur, à
+plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
+parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner,
+de préférence à ceux dont les actes parlent,
+eux dont le jugement est faussé par ces nécessités du
+métier. Sans doute, c'est un avantage que de faire
+partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
+les privilèges, en conservant soigneusement les siens;
+mais ce n'est pas tout, voyez-vous, il faut avoir
+exercé une profession pour en bien connaître les
+ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses qui
+vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres:
+ainsi, moi, je n'aurais jamais su plaider une cause
+injuste, ni bien défendre un coupable.</p>
+
+<p>Fournier continua un moment sur ce sujet, et de
+temps en temps, lorsque ses paroles annonçaient
+l'honnêteté de ses sentiments, je voyais ma femme et
+ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on connaissait
+que ça les intéressait.</p>
+
+<p>Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et
+nous descendîmes pour charger la farine de notre voisin
+sur sa jument. Tandis que nous étions à l'écurie, il
+s'en va voir notre furet qui était dans une caisse, et
+lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
+faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou
+six clapiers où ils ne manquent pas; les métayers se
+plaignent qu'ils mangent tout.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je
+lui dis.</p>
+
+<p>&mdash;Venez dimanche matin?</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau,
+nous viendrons dimanche.</p>
+
+<p>Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que
+nous eûmes tué une douzaine de lapins il fallut déjeuner.</p>
+
+<p>Fournier demeurait dans une jolie maison que son
+père avait fait bâtir sur un coteau où il y avait encore
+cinq ou six vieux fayards ou hêtres, qui avaient donné
+à l'endroit le nom de La Fayardie. L'ancienne maison,
+qui était plus bas, à deux portées de fusil, servait
+pour des métayers. Sa servante était une vieille
+qui n'était pas bien fine cuisinière, mais avec ça
+nous nous en tirâmes bien, ayant grand faim tous.</p>
+
+<p>De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et
+nous nous voyions assez souvent. Je le trouvais des
+fois à Excideuil; d'autres fois il venait chez nous,
+chercher le furet pour faire tuer des lapins à des
+amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
+Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours
+quand il venait, il montait à la maison donner
+le bonjour à nos femmes, de manière que je vins
+à penser que peut-être il venait un peu pour Nancette.</p>
+
+<p>Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais
+pas trompé, car il venait plus souvent à la maison,
+et il y restait plus longtemps à causer avec la petite.
+Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à Excideuil, où je le
+trouvai un jeudi:&mdash;Allons prendre le café qu'il me
+dit.</p>
+
+<p>Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait
+personne; c'était dans le moment que les gens étaient
+au foirail ou au minage, et, quand la fille eut servi
+le café, Fournier me dit rondement son affaire: Voilà;
+il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.</p>
+
+<p>Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un
+proverbe patois de chez nous qui veut dire: <i>Mariage,
+troc, trompe qui peut</i>; mais ça n'est pas mon genre,
+et je lui dis tout du commencement que ma drole
+n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait
+dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que
+pour conserver la maison, nous donnerions le quart à
+l'aîné, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans
+les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis qu'il
+était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du
+parti qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre,
+et qu'alors ma fille, qui serait pour sûr une
+bonne ménagère, était trop simplement élevée pour
+être sa femme à la ville, et qu'il pourrait regretter
+de l'avoir prise.</p>
+
+<p>Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment
+pauvre à Paris, il était riche assez au pays, et
+que cela étant, il ne regardait point à la fortune; que
+de reprendre son état d'avocat, il était sûr et certain
+qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de propriétaire
+allant mieux à ses goûts et à son caractère; que
+quant à se marier avec une demoiselle qui aurait
+trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais,
+attendu que les filles de cette fortune sont élevées de
+telle façon, qu'elles ne veulent habiter qu'à la ville
+et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font dépenser
+bien au delà des revenus de leur dot, sans parler
+d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout
+ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait
+avec ça de la raison, du bon sens, et était loin d'être
+sotte; que lui, au surplus, la trouvait très bien
+comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
+ordinaire, et de la rendre heureuse.</p>
+
+<p>Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça
+bien arrêtée, je n'avais rien à dire, et qu'au contraire,
+il était pour ma fille un parti comme nous n'aurions
+jamais osé l'espérer, du côté de la fortune et du côté
+de la personne.</p>
+
+<p>Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné
+une poignée de main, je revins au Frau. Le soir, je
+dis tout à ma femme, qui fut bien contente, et me
+dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier,
+à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son
+état. Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la
+petite, qui fut tout étonnée de nous voir tous trois
+seuls dans la grande chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu
+penses à quelqu'un?</p>
+
+<p>La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas.
+Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée,
+elle me regarda, ne sachant que croire, et
+fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa sans
+peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait
+pensé à notre voisin de la Fayardie, depuis le jour
+où elle lui avait ouï raconter pourquoi il avait quitté
+son état d'avocat.</p>
+
+<p>Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là,
+elle levait les yeux sur lui, en même temps que sa
+mère, lorsqu'il disait quelque chose qui annonçait la
+droiture de sa conscience, et je pensai en moi-même:
+telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant,
+alors ça tombe bien: c'est lui qui t'a demandée,
+et il viendra un de ces soirs savoir la réponse;
+qu'est-ce qu'il faudra lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle
+fut embrasser sa mère.</p>
+
+<p>Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de
+savoir qu'il était accepté. Pour dire le vrai, je pense
+qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme
+qui a un peu d'habitude de la vie, connaît facilement
+si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir. Je
+n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y
+avait que mon oncle et nos femmes, de manière que
+Fournier resta souper, pour me voir à ce qu'il disait,
+mais je pense plutôt, pour être avec sa promise.</p>
+
+<p>Quand je revins sur les trois heures, il me le dit,
+mais je me mis à rire et je lui répondis:</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, je vois que vous avez bien fait
+de laisser l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais
+que c'est pour être avec Nancette que vous êtes
+resté.</p>
+
+<p>Il se mit à rire aussi et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez,
+nous allons essayer de tirer quelques coups d'épervier
+pour vous faire manger du poisson.</p>
+
+<p>Le soir après souper, comme nous trinquions avec
+de l'eau de noix, en causant gaiement, tout d'un coup,
+mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?</p>
+
+<p>&mdash;La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur
+fait mieux!</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut
+notre futur gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.</p>
+
+<p>Nous étions pour lors approchant du carnaval, et
+de cette affaire, Fournier le fit au Frau. Nous
+avions pris des lapins à la Fayardie; mais Hélie et
+Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
+lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le
+chercher avec la Finette. Le premier jour Bernard
+manqua le poste, mais le second jour Hélie cueillit
+le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était pas la
+même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours
+une qui venait de sa race, et c'était toujours une
+Finette; nous ne sommes pas changeants dans notre
+famille.</p>
+
+<p>On ne travaille pas chez nous dans les jours de
+carnaval; on ne pense qu'à se réjouir à table, à deviser,
+et à se promener entre les repas. C'est des
+jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer d'affaires,
+chacun est chez soi en famille, et tout le monde
+chôme. Il y en a qui nous prennent, nous autres
+Périgordins, pour des gourmands parce que nous
+festoyons largement en temps de carnaval, mais ce
+sont des coyons qui ne comprennent rien à nos
+usages. Le carnaval, c'est la fête de la famille; c'est
+le moment où les enfants dispersés çà et là, par les
+nécessités de la vie, reviennent à la maison paternelle;
+ceux qui sont mariés, viennent avec leur
+femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout
+contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse
+qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu'à voir les voitures
+publiques dans ces jours-là; elles sont bondées
+de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
+haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve
+des jardinières, des petites charrettes, attelées d'une
+jument, ou d'une mule, ou même d'une quite bourrique,
+pleine de gens qui se rendent à la maison
+d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger
+avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se
+croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval!</p>
+
+<p>Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait
+froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille
+bien blanche, et encombrée de plats et de bouteilles,
+toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mère tient
+sur ses genoux le dernier né de ses petits-enfants.
+Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
+misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le
+temps où on ne s'inquiétait de rien, comme font
+maintenant les enfants qui ne pensent qu'à se bourrer,
+surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de
+l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
+pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de
+la chair; du b&oelig;uf, de la velle, du porc, et il en a
+porté un plein bissac. La mère, de son côté, a tué des
+poulets, quelque canard, ou un piot si on est aisé, et
+on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
+coups et en se réjouissant de manger ensemble de si
+bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte,
+elle a pétri de ses mains, de ces bonnes grosses
+pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un grillage
+de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on
+coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.</p>
+
+<p>Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles
+de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque
+encore. C'est alors que les enfants vont se masquer
+et se déguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se
+faire voir avec la figure toute charbonnée ou un mouchoir
+dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante
+quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille
+chanson française joyeuse, qui célèbre le vin; ce vin
+qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les
+jeunes.</p>
+
+<p>Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée
+autour de l'aïeul, de la mère; c'est la communion de
+tous, à la même table, dans un même esprit de paix
+et d'amitié familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se
+sont privés des joies de la famille, ont eu beau chercher
+à le faire perdre, sous prétexte que c'est une
+fête païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier
+encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de
+la famille.</p>
+
+<p>Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais
+cet étranger c'est un ami, sans femme, sans enfants,
+sans famille, qui serait réduit à faire le carnaval tristement
+tout seul, et alors on l'invite comme nous
+faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe, et la
+présence de cet étranger à cette table achève de la
+sanctifier mieux que toutes les bénédictions, parce
+qu'il y est assis en vertu de la fraternité des hommes.</p>
+
+<p>C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est
+plus ce qu'il était autrefois; on n'est plus si content,
+on rit et on chante moins: les vieux sont plus sérieux
+et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux
+choses qui nous poignent: les départements du Rhin
+et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et
+nos pauvres vignes mortes.</p>
+
+<p>Cette année de 1874, vu la présence de Fournier,
+le carnaval fut assez gai; les amoureux ça met de la
+joie dans une maison, et si on ne rit pas aux éclats
+follement, on rit tout de même un peu: que voulez-vous,
+l'homme a besoin de ça quelquefois.</p>
+
+<p>Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils
+Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier,
+et pas un peu. Partout, il ne décessait de mal parler de
+lui, disant que c'était un mauvais avocat sans pratiques,
+qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
+s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une
+grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il était
+joueur autant que débauché, et un tas d'affaires
+comme ça. Fournier était un garçon bien droit, bien
+franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque
+ces histoires lui revinrent, il se mit très fort en
+colère, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud.
+Ils se connaissaient bien, ayant été au collège ensemble,
+mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
+manière que je craignais que de cette jalousie il n'en
+vînt de méchantes affaires: quand on ne s'aime pas
+déjà, il n'en faut pas tant pour que ça tourne mal. Et
+en effet, tout ça finit par un bon coup d'épée que
+mon gendre futur ajusta à l'autre.</p>
+
+<p>Heureusement la blessure saigna assez, et avec les
+soins du médecin, Lacaud en fut quitte pour rester un
+mois sur l'échine. Mais de cette affaire, aussitôt qu'il
+fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où il
+s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en
+fûmes débarrassés.</p>
+
+<p>Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si
+de rien n'était, et Nancette ne sut cette bataille
+qu'après son mariage. Mais nous autres, qui étions en
+bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la main plus
+fort que de coutume, et mon oncle lui dit:&mdash;Vous
+aviez affaire à une méchante bête, mais vous vous en
+êtes crânement tiré. Et là-dessus, il fit comme les
+vieux, il se mit à raconter un duel au sabre qu'il
+avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à qui
+il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant
+par honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus
+vite, il aidait mon oncle à conter son affaire.</p>
+
+<p>Ce même jour, tandis que Fournier était chez
+nous, se promenant dans le jardin avec Nancette, la
+pauvre demoiselle Ponsie dévala de Puygolfier, toute
+malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
+après la mort de son père M. Silain, on venait lui
+réclamer encore une de ses dettes! Un des anciens
+camarades de chasse, un ami du défunt, peu
+avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
+billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la
+demoiselle, ni capital, ni intérêts, sachant bien que la
+pauvre n'avait plus que juste de quoi vivre bien petitement.
+Tant qu'il avait vécu, il n'en avait pas parlé,
+se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
+Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop
+content, vu que l'héritage n'était pas aussi fort qu'il
+croyait, trouva le billet dans les papiers de son beau-père
+et le fit présenter à la demoiselle Ponsie. Elle
+venait donc chez nous pour se consulter à Fournier.
+Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
+et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais
+qu'on ne pouvait lui en faire payer plus de cinq
+années. A cela elle répondit que, quand elle devrait
+aller à l'hospice, elle voulait tout payer, quitte à vendre
+le peu qui lui restait.</p>
+
+<p>Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce
+peu. Du côté du moulin nous la confrontions partout,
+mais nous n'étions pas en fonds pour acheter, surtout
+quelque chose qui ne nous faisait pas besoin. De
+l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château,
+que le père de Fournier avait achetée il y avait
+trente-cinq ans de ça. Du côté d'en haut, c'était des
+bois qui appartenaient à des propriétaires assez éloignés.
+Fournier était donc le seul qui put acheter,
+mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait,
+valait peut-être bien dans les cinq ou six mille francs;
+je parle des fonds, car pour les bâtiments du château,
+ils n'avaient pas de valeur pour si peu de bien;
+c'était une charge au contraire, à cause des impôts et
+de l'entretien.</p>
+
+<p>La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans
+cette position, que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter,
+et qu'il verrait à arranger ça. Mais comme il
+était plus occupé de venir voir sa future femme, que
+de chercher des acquéreurs, le seul arrangement
+qu'il trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle.
+Le marché fut fait pour cinq mille francs, dont deux
+mille deux cent cinquante qu'il devait payer d'abord
+au créancier; deux mille cinq cents francs à la grande
+Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs
+pour les pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante
+francs pour la faire enterrer: C'est elle qui arrangea
+l'affaire ainsi. Et avec ça Fournier lui laissait la jouissance
+du tout, sa vie durant. Il ne faisait pas un bon
+marché, mon gendre futur, mais il était content en ce
+moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui
+aimait tant la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque
+chose de se marier, la sachant dans l'embarras.
+Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut arrangé, et
+qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait
+pas obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait
+encore davantage.</p>
+
+<p>A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser
+le cuvier comme nous avions fait lors de
+mon mariage, et aussi inviter nos parents et amis.
+Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi il y
+en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles,
+comme le monde, se renouvellent petit à petit, un à
+un, les uns s'en allant, les autres arrivant.</p>
+
+<p>Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient
+morts, mais mon cousin le maréchal vint avec sa
+femme et une drole de quinze ans. En passant, je
+dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
+dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore
+deux ou trois bonnes amies avant de se marier. Martial
+Nogaret d'au-dessus de Brantôme était mort
+aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son aîné
+qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur
+de Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux
+et ce fut son fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le
+cousin Nogaret du Bleufond et sa femme étaient
+morts aussi; les garçons avaient quitté le moulin
+pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne
+restait dans le pays qu'une fille mariée à Montignac,
+qui ne put pas venir. Ceux qui avaient eu le plus de
+misère, les Nogaret qui étaient venus s'établir sur
+l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
+vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était
+plus le temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils
+vinrent deux de la famille, tous deux mariés. Mon
+oncle Chasteignier, de Sorges, était veuf depuis longtemps
+et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
+plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin
+Estève vint aussi, mais son frère était mort de la
+picote pendant la guerre.</p>
+
+<p>Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants,
+qui étaient là, à la noce de leur s&oelig;ur; les plus petits
+bien contents d'être habillés de neuf et de voir tous
+ces parents qu'ils ne connaissaient pas, et des messieurs;
+car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
+aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche
+de Thiviers, et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix.
+Mais c'était de bons garçons, de vrais Périgordins,
+qui parlaient patois quand il fallait, et
+n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune
+temps vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que
+de bons paysans.</p>
+
+<p>Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide;
+ses cheveux étaient devenus tout blancs, mais il ne
+lui en manquait pas un, et ils étaient toujours embroussaillés
+comme autrefois. Lui et mon oncle, ça
+faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
+soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne
+tête, bonnes jambes et bon estomac aussi, car ils
+étaient les premiers à trinquer et à faire boire. Mon
+oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et ses cheveux
+n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était
+grise seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas,
+qui était un peu pesant, se tenait encore
+mieux assis, surtout à table, que dehors à courir.</p>
+
+<p>La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si
+c'est parce que je m'y trouvais pour mon compte,
+mais il me semblait que la mienne avait été plus
+joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
+nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on
+a beau être dans les fêtes, il n'est pas possible de les
+oublier, et ça n'est pas désirable non plus.</p>
+
+<p>Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson
+de <i>la Mie</i>, bien ancienne, je crois, vu qu'il y est
+question de la grande tour d'Auberoche, qui est
+écrasée il y a belle lune, depuis les grandes guerres
+des Anglais.</p>
+
+<p>Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il
+chanta, car il mourut vers Pâques fleuries, après
+avoir traîné quelque temps dans le coin du feu. Il y
+avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait plus rien
+qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours
+dit qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas
+pourquoi, peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est
+sûr, c'est qu'il avait sept ans de plus.</p>
+
+<p>Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un
+beau drole, et je me trouvai tout étonné d'être grand-père,
+car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je
+n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça m'étonnait,
+parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
+j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je
+m'étais accoutumé à penser, comme je crois tous les
+enfants, que les grands-pères ont de toute force les
+cheveux blancs et l'échine courbée.</p>
+
+<p>Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les
+couches de sa fille, et nous la trouvâmes tous à dire;
+d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle
+n'était sortie de la maison, et aussi parce que la
+chambrière que nous avions prise depuis le mariage
+de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était
+fainéante, sale, et avec ça glorieuse comme un
+pou.</p>
+
+<p>Nous lui avions dit de chercher une place à la
+fin de son année, mais ça n'empêchait pas qu'en attendant,
+nous en pâtissions. Quand ma femme était
+là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît son travail,
+et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y
+étant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes
+ne s'entendent pas à faire aller les maisons, et ça se
+voit là où il n'y a pas de femme.</p>
+
+<p>Dans le temps que ma femme était chez notre
+gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une
+petite fièvre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai
+aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans le
+grand fauteuil où était mort son père. La pauvre
+était toute pâle avec un peu de rouge sur la pointe
+des joues, et les yeux brillants comme des chandelles.
+Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit que cette
+fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
+cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la
+famille de Puygolfier finissait, avec la terre.</p>
+
+<p>La grande Mïette qui était là, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle,
+vous iriez; mais demain, je ne vous lèverai
+pas, vous direz ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre
+Mïette, ce sera toujours la même chose.</p>
+
+<p>En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard
+avec la jument pour dire au médecin de Savignac
+de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force
+remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
+femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
+heureusement, car la pauvre Mïette avait bien
+bonne volonté, mais elle n'était pas des plus rusées,
+et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement
+elle ne savait plus où elle en était.</p>
+
+<p>Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien
+n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines
+après. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur
+son lit, devenue à rien, la figure comme de la cire, la
+peau collée sur ses mâchoires, tous les os paraissant,
+je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
+quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout
+petit, et même lorsque j'avais été avec elle, voir à
+Prémilhac la femme de son ancien métayer nouvellement
+accouchée. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si
+aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
+pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses
+lèvres, jadis rouges et un peu épaisses, étaient violettes
+et comme desséchées; ses joues fraîches où on
+voyait transparaître le sang, étaient réduites à une
+peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
+cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses
+jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre
+petit maigre rouleau de cheveux gris plaqué contre
+ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en
+vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser
+les scellés, en cas qu'il y eut des héritiers, mais il
+n'y en avait plus. Le dernier de sa famille à ce qu'elle
+nous avait dit, était un cousin qui s'était perdu en
+mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le
+bien appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle
+n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai
+que le mobilier n'était pas compris dans la vente,
+mais c'est qu'il n'en valait guère la peine. Au reste,
+à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
+manière de testament, où elle donnait à Nancette le
+meuble qui était dans sa chambre, et à nous autres
+tout le reste, à l'exception d'un lit garni, de six
+chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingère
+pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
+vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre,
+encore que tous ses meubles fussent bien vieux et
+sans valeur, de les garder après elle, afin qu'ils ne
+fussent pas vendus à un encan, où les étrangers se
+moqueraient de ses misères...</p>
+
+<p>En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me
+toucha le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque
+chose. Me voilà toute seule à cette heure, ne sachant
+où aller. J'ai bien à toucher de votre gendre
+les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
+pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre
+et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous,
+il me faut quelqu'un à qui je puisse m'attacher,
+des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas
+vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque
+vous ne gardez pas cette chambrière que vous avez,
+prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis
+à cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son
+maître!</p>
+
+<p>Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant
+dans les cinquante ans déjà, grande et forte comme
+un homme, et taillée à coups de hache, figure et tout.
+Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses
+paroles, on voyait qu'elle avait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je;
+la Margotille s'en va à la fin du mois, son année finie;
+tu n'as qu'à venir à ce moment: Jusque-là, tu garderas
+là-haut. Quant à ce qui est de tes loyers, tu t'entendras
+avec ma femme, ces affaires ne me regardent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez
+crainte: merci bien, Nogaret.</p>
+
+<p>Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu,
+et mon gendre entra en possession de Puygolfier.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup
+de plaisir Fournier acheter le château et le morceau
+de bien qui était autour. D'un côté, j'étais content
+qu'il eût tiré la demoiselle de peine, mais de l'autre,
+je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant d'autres
+fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire
+le Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup,
+d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au
+château, se seraient peut-être figurés qu'ils sortaient
+de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, méprisé
+mes autres petits-enfants du moulin. Supposé
+que ça aurait été trop nouveau pour mes petits
+enfants, ça aurait été peut-être mes arrière-petits-enfants.
+Ces choses se voient tous les jours; il ne
+manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans
+le château où leur grand-père portait la farine. Si
+encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras,
+passe; mais c'est comme une maladie, tout
+de suite ils cherchent à se faufiler dans la noblesse,
+et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
+meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent
+dans le commerce, ou dans les forges,
+comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs.</p>
+
+<p>Quand je vois de ces:</p>
+
+<p>..... <i>parvenus entés sur les nobles</i>,</p>
+
+<p>faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il
+y en a! j'ai toujours envie de leur crier:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Touche ton âne mon Coulou!</i></p>
+
+<p>Pour en revenir, j'avais bien raison en général,
+mais j'avais tort en ce qui était de mon gendre. Mon
+oncle à qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait
+pas à craindre cette affaire; que celui qui avait quitté
+son état pour le motif que nous savions, et qui avait
+épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était
+pas homme à agir par gloriole.</p>
+
+<p>Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui,
+de vrai, n'était pas dans une aussi belle position que
+Puygolfier, mais qui était grande, propre, bien arrangée,
+et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est
+qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblèrent
+curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets
+piqués des vers, des boiseries, des tableaux, mais
+tout ça ne lui coûta pas bon marché à mettre en état
+de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle
+qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
+parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après
+sa mort; celui-là était le mieux en état; les fauteuils
+et les chaises avaient des pieds contournés, étaient
+peints en blanc, et l'étoffe était de vieille soie jaune.
+Il y avait aussi un lit dans le même genre, une commode
+ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
+que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta
+aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand
+plein coffre dans le grenier, et il nous donna des
+livres pour les droles.</p>
+
+<p>Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle
+lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent
+avaient été vendues.</p>
+
+<p>Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux
+papiers, et il s'entendait bien à lire tous ces vieux
+actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En
+triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient
+le pays; par exemple, que notre moulin avait
+appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans,
+aux seigneurs de Puygolfier, et que c'était un moulin
+banal où toute la paroisse devait faire moudre. Il
+trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de
+Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par une
+dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les
+redevances et les rentes qui étaient dues aux seigneurs
+de Puygolfier avant la Révolution, et beaucoup
+d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de
+plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
+Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain
+avait vécu, lui qui était si fier de sa noblesse, il
+aurait été bien estomaqué en le lisant.</p>
+
+<p>Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier,
+mousquetaire du roi, vendait à Guillaume Pons,
+notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil,
+les château, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant
+la somme de quarante-huit milles livres, dont
+vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq
+années. Pour le reste, c'est-à-dire onze mille livres,
+Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations,
+consenties par le vendeur, à feu Jeannet
+Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil,
+et père dudit Guillaume.</p>
+
+<p>On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient
+de sa prétendue descendance d'une grande famille de
+Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun
+d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
+de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y
+avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier,
+greffés sur les anciens, étaient nobles de fait
+et regardés comme tels partout dans le pays.</p>
+
+<p>Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il
+y avait de mieux à faire. Les toitures ne valaient plus
+rien, il pleuvait partout; rien que pour les réparer,
+ça aurait coûté plus de mille écus. Le dedans était
+tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui aurait
+voulu remettre tout en état.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+
+<p>Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je
+pensais en moi-même que mon aîné Hélie, marchant
+sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'établir.
+Mais c'était une affaire qui demandait réflexion. Pour
+que le drole pût garder comme aîné la propriété et
+le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque
+chose, à seule fin de pouvoir payer à ses frères
+leur part, quand, moi n'y étant plus, ils viendraient à
+partager. Il devait, comme je l'avais dit à Fournier,
+leur revenir à chacun dans les trois mille francs, et
+comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille
+francs que l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y
+avait le petit bien du Taboury qui valait tout près de
+deux mille écus, et qui pouvait se vendre facilement
+sans faire tort au reste du bien, car la mère Jardon
+était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille
+francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent
+douze mille francs dans leur devantal, ça ne se trouve
+pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on
+dit.</p>
+
+<p>D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance,
+aucune idée pour une fille plutôt que pour une autre;
+il allait bien comme ça dans les frairies danser et
+s'amuser, mais rien de sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou
+deux à son âge, ça n'est pas une affaire, le drole n'est
+pas de ces fous qui ont besoin d'être tenus; un jour
+ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là il pourra
+se trouver quelque bon parti pour lui.</p>
+
+<p>Les choses allaient toujours leur petit train chez
+nous, comme le tic-tac du moulin; ça ne changeait
+guère. Pour ça, mon oncle se faisant vieux ne se
+mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui
+allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil,
+où nous avions affermé un endroit pour mettre le
+blé, la civade, ou le blé rouge qui nous restait d'un
+marché à l'autre. Les jours où je n'étais pas dehors,
+je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous deux
+nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés
+d'aller en route tous les deux, mon oncle restait à
+regarder de la marche des meules, et il apprenait le
+métier à François qui avait ses quinze ans et n'allait
+plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il
+était là, mais il allait souvent dehors pour faire des
+arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier
+lui avait fait connaître.</p>
+
+<p>D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il
+tira au sort et amena le numéro quatorze.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle,
+lorsque nous fûmes revenus le soir: il te va falloir
+partir, car tu n'as rien pour te faire exempter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire
+mon temps et être bien sain de partout.</p>
+
+<p>La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un
+peu, la pauvre femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle
+avait tout son monde autour d'elle, pour être
+sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en peine. Que
+veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il
+faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons
+cherchent une position, les filles se marient. Depuis
+que le monde est monde, ça marche comme ça:
+il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au
+régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont
+pas malheureux.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard
+nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour
+choisir son régiment. Puisqu'il était forcé qu'il partît,
+nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla
+dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un
+de ses camarades du collège.</p>
+
+<p>Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier
+un jeudi à Excideuil, comme il sortait de porter
+des actes à l'enregistrement, et il m'engagea à prendre
+une demi-tasse. Tout en buvant le café, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre
+aîné, est-ce que vous ne pensez pas à le marier?</p>
+
+<p>&mdash;Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier,
+il faut être deux, comme vous savez, et je crois
+qu'il n'a d'idée sur aucune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille
+qui a bien, du côté de sa défunte mère, une dizaine
+de mille francs, et qui, du côté de son père, en aura
+bien trois ou quatre. Ils sont deux enfants dans la
+même maison; la fille est la cadette. C'est une bonne
+drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante;
+et puis élevée en bonne campagnarde: chez elle sont
+tout à fait de braves gens; qu'est-ce que vous dites
+de ça?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que pour la position, ça nous irait assez;
+mais il faudrait aussi que la fille convînt au drole,
+ou pour mieux dire qu'ils se convinssent tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le
+jour de notre ballade, le premier dimanche d'août, la
+petite y sera et il la verra; si elle lui convient, alors
+nous en parlerons plus amplement.</p>
+
+<p>Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux
+à Saint-Germain, emportant un beau plat de poisson
+pour M. Vigier. Hélie avait pêché la nuit pour le
+prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin,
+après être resté deux ou trois heures au lit, il avait
+été piquer sa tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien
+comme l'eau fraîche pour vous réveiller.</p>
+
+<p>M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui
+ne faisait pas de fla-fla, mais qui arrangeait bien les
+affaires, et sûrement. Quand on lui portait de l'argent
+à placer, il le serrait dans son coffre, et lorsqu'il
+avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait
+une obligation. S'il ne trouvait personne et que les
+gens voulussent reprendre leur argent, il leur rendait
+les mêmes écus, dans le même sac, lié avec la même
+ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on plaisante
+ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme
+aujourd'hui, passer aux assises.</p>
+
+<p>Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne
+mode. Dans l'étude il y avait un coffre, de même
+forme que nos anciens coffres, mais tout en fer, avec
+un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque le
+couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un
+grand cabinet; et, avec deux tables massives et cinq
+ou six chaises paillées, c'était tout le mobilier.</p>
+
+<p>Toute la maison était dans le même genre de l'étude;
+on n'y voyait point de ces meubles nouveaux, que
+l'on trouve maintenant chez tous les gens un peu
+cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font
+de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était
+telle qu'il l'avait reçue de son père en prenant l'étude,
+il y avait quarante-cinq ans, et les meubles et tout;
+c'était solide encore, et le notaire aussi, qui était un
+bon homme tout à fait, et pas fier avec les paysans.</p>
+
+<p>Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de
+petits cailloux qui faisaient des dessins, la servante
+était en train d'arroser un dinde qui tournait devant
+le feu, par le moyen d'un tournebroche qui faisait
+grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:&mdash;Ha!
+le Monsieur sera content. Donnez-le vitement
+que je l'appareille, et en attendant, tournez vous autres
+vers le feu.</p>
+
+<p>Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était
+dans l'étude parlant avec des gens, vint avec Girou:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment
+que ça va? fit-il en me secouant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix
+ans; je n'ai pas à me plaindre pourvu que ça dure.
+Ha! vous avez porté du poisson; c'est une bonne
+idée: vous allez voir, dans une petite minute nous
+déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette,
+trempe la soupe.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier,
+Girou et nous deux. Mme Vigier était morte depuis
+une quinzaine d'années, et, de deux enfants
+qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le fils
+était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat;
+mais il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il
+y était, et on disait qu'il avait cassé déjà beaucoup
+de pièces de cent sous à son père, qui ne parlait
+guère de lui, tant ça lui faisait de peine.</p>
+
+<p>Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et
+M. Vigier, avisant trois filles qui se promenaient, les
+arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, laquelle de vous autres qui veut se
+marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit
+une grosse délurée, et elles se mirent à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est entendu; mais il faut passer par
+rang d'ancienneté: voyons, quel âge avez-vous, vous
+autres?</p>
+
+<p>Quand elles eurent dit leur âge:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon
+exemple; te voilà majeure, il est temps d'y penser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y pense, Monsieur Vigier!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer
+le contrat: je suis bien vieux, mais ce jour-là je
+ferai ma barbe de frais pour prendre mes droits.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette
+drole, et puis elle n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point
+déplaisante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter
+le manger à son monde et que le soleil l'a crâmée.
+Depuis la mort de sa mère, c'est elle qui tient la
+maison; ce sera une bonne femme de ménage.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons
+de sa connaissance et ils allèrent danser. A ce qu'il
+paraît qu'il dansa avec Victoire et qu'ils se convinrent,
+car depuis, tous les dimanches, il s'en allait à
+Saint-Germain pour la voir.</p>
+
+<p>La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le
+contrat d'Hélie comme il avait passé le mien. C'est
+au carnaval de 1877, qu'ils se marièrent. Pour la
+noce de son frère, Bernard demanda une permission
+et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois,
+quoiqu'il n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.</p>
+
+<p>Quand les nores viennent dans les maisons où il y
+a encore leur belle-mère, il advient souvent qu'elles
+ne marchent pas d'accord. Ça se comprend: les
+femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement
+de la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes
+qui arrivent, ont d'autres idées, et voudraient faire
+à leur mode. Heureusement Victoire avait bon caractère,
+et ma femme était si bonne, qu'elle cherchait
+toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles
+s'entendirent bien.</p>
+
+<p>L'année se passa comme ça, tranquillement, sans
+aucune chose qui vaille la peine d'être marquée.
+Mais quelque temps avant la Noël, Fournier vint
+nous trouver et nous dit que, les élections pour les
+conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement
+du mois de janvier 1878, il avait idée de
+faire une liste contre celle de M. Lacaud, pour tâcher
+de le déplanter. D'après des choses qu'il avait ouï
+dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un
+grand bien pour la commune, car tant qu'il sera là
+nous resterons en arrière des autres, et il ne faut pas
+compter qu'il se retire de bonne volonté.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages
+avec Roumy, Maréchou, le fils Migot, et tant
+nous prêchâmes les gens qu'en fin de compte la
+liste de mon gendre passa toute, à une majorité de
+trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant
+à lui, il ne lui manqua que vingt-deux voix pour les
+avoir toutes.</p>
+
+<p>Après que le résultat fut connu, tout le monde vint
+toucher de main à Fournier. Ceux qui avaient voté pour
+la liste de M. Lacaud, ne pouvant faire autrement,
+étaient tout de même contents de n'avoir plus affaire
+à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement
+pour Fournier, voulaient lui faire croire que si,
+de crainte qu'il ne leur en voulût; mais ils se trompaient
+sur son compte, il n'était pas un Lacaud.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à
+s'occuper des affaires de la commune, et ça n'était pas
+sans besoin, car le régent que M. Lacaud avait mis
+pour secrétaire, tenait mal les papiers et les registres.
+Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé
+mes droles dans le temps, et il ne convenait pas à
+mon gendre ni guère à personne, parce qu'il n'apprenait
+rien aux enfants, était trop souvent à l'église
+et dans la sacristie, et pas assez à sa classe. Et encore,
+quand il y était, il faisait faire plus de prières et chanter
+de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier,
+ne voulant pas le faire partir sans le prévenir,
+lui dit de demander son changement, ce qu'il fit,
+et on l'envoya dans le Sarladais, par là du côté de
+Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de
+lièvres.</p>
+
+<p>Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint
+trouver Fournier pour revenir chez nous, ce qui eut
+lieu, parce que mon gendre le demanda expressément.</p>
+
+<p>Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me
+semblait que M. Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il
+n'eut plus peur de perdre le pain de sa famille,
+comme du temps de Lacaud, il fut à son aise pour
+enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs
+devoirs envers le pays et envers leurs camarades;
+pour leur apprendre l'histoire du peuple, et des paysans
+surtout, qui était totalement ignorée, vu que les
+historiens, presque tous jusqu'à nos jours, n'ont en
+souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
+pour nous autres paysans, c'est plus attachant
+de connaître la condition de nos pères aux différentes
+époques, que de savoir ce qui se passait à la cour.
+Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de
+près, il se trouve que sous les apparences de prospérité
+dont parlent les flatteurs qui écrivaient jadis
+l'histoire des rois, la misère des peuples était grande.
+Les fêtes royales et les habits dorés des seigneurs
+faisaient trop oublier les guenilles et la vie misérable
+des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais
+rien vu de plus beau que la cour de Louis XIV, et
+rien de plus minable que le peuple de son temps, surtout
+vers la fin de son règne. Et c'est bien vrai ça,
+car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
+avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes,
+qui faisaient toucher du doigt et voir à l'&oelig;il l'état
+malheureux où étaient réduits nos pauvres ancêtres
+en ces temps-là.</p>
+
+<p>Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est
+qu'il ne se croyait pas lié par les dires rabâchés depuis
+longtemps. Il faisait très bien voir que du temps
+de Henri IV, le paysan n'était pas plus heureux que
+sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la
+poule au pot aux paysans,&mdash;<i>la poulo, canard
+d'Henricou</i>, comme dit Clédat, de Montignac,&mdash;les
+faisait bellement massacrer lorsque, mourant de
+faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats,
+écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur
+faisait prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin
+que ça se passait, c'est dans notre pays même; mais
+qui connaît les pauvres Croquants du Périgord? La
+plupart des historiens n'en parlent guère, que pour
+faire des brigands de ces malheureux soulevés par la
+désespérance.</p>
+
+<p>Les histoires anciennes sont pleines de menteries,
+disait M. Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit
+que Henri IV était un roi populaire, n'ont pas consulté
+le peuple. Ce gascon, grand prometteur,
+mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et
+oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si
+aimé que ça chez nous. Et la cause en est dans le
+vieux souvenir plein de ranc&oelig;ur de la répression des
+Croquants; dans celui de sa cruauté pour les pauvres
+braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
+enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont
+toutes les veines avaient saigné à son service.</p>
+
+<p>On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson
+de Biron, sans abominer l'ingratitude monstrissime
+de Henri IV. C'est tellement vrai, qu'il était défendu
+de la chanter autrefois; cinq bourgeois de Domme
+furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour
+l'avoir chantée dans une auberge, et encore elle fait
+quelque peu son effet.</p>
+
+<p>Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres
+gens du Périgord, et pendant longtemps on n'a pas
+fait la fête de saint Louis dans nos églises, parce
+qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore aujourd'hui
+on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère
+d'enfants de paysans appelés Louis.</p>
+
+<p>Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa
+bonté, citer de ses traits de clémence et de ses mots,
+aimables; ce n'était en fin de compte qu'un rusé gascon,
+bon quand ça lui était utile, et méchant sans
+miséricorde quand il y trouvait son intérêt.</p>
+
+<p>C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux
+enfants des paysans, aux descendants de ces Croquants
+maltraités par Henri IV, les nobles et les
+historiens, la vérité sur leurs ancêtres et vengeait
+leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les
+époques; pour les temps des comtes de Périgord et
+des seigneurs pillards qui rançonnaient sans pitié les,
+paysans et leur faisaient subir des traitements barbares,
+et pour ceux des guerres de religion où le pauvre
+paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à
+tour par les papistes et les parpaillots.</p>
+
+<p>Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche,
+les yeux lui flambaient: on nous a apitoyés dans les
+histoires sur sa mort, disait-il. C'est vrai que Guise
+l'a fait lâchement assassiner, mais en fin de compte,
+ce n'était qu'un brigand tué par d'autres brigands.</p>
+
+<p>Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir
+que, sous prétexte que les paysans du côté de Mensignac,
+de Tocane et de Saint-Aquilin, avaient aidé
+l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes
+provençales à Chante-Céline, près de Fayolle,
+en 1568; lorsqu'il traversa le Périgord venant du
+Limousin, il massacrait tout sur son passage; on ne
+voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à
+Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit
+tuer de sang-froid <i>deux cent soixante paysans</i>, après
+les y avoir gardés tout un jour!</p>
+
+<p>Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher
+catholique? Qu'on nous laisse donc tranquilles avec
+ce brigand hypocrite, sa barbe blanche et son cadavre
+jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion pour
+ses malheureuses victimes, pour ces deux cent
+soixante compatriotes, parmi lesquels nous avions
+peut-être des ancêtres!</p>
+
+<p>A propos de ces rois qui font si bonne figure dans
+certains livres, je me souviens qu'un dimanche sur la
+place, il nous fit bien rire. Voyez-vous, qu'il faisait,
+quand on regarde de près notre histoire, on est de
+l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais,
+père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en
+vois aucun de bon!</p>
+
+<p>Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur,
+car moi je parle à l'ancienne mode, fut réglée,
+Fournier s'occupa de l'école et des chemins. Il fallut
+emprunter pour ça, mais quand on vit de belles salles
+de classe où les enfants étaient à l'aise, et les chemins
+bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne
+heure; nous voyons maintenant que notre argent
+est bien employé.</p>
+
+<p>On pense bien qu'au Frau nous étions contents de
+voir les choses marcher comme ça, et d'autant plus
+que c'était notre gendre qui faisait tout. On ne pouvait
+pas dire que nous avions les préférences,
+puisque notre chemin avait été radoubé le dernier,
+et on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions
+à nous faufiler partout, puisque nous n'étions rien.
+Mon oncle avait depuis quelques années renoncé à
+être du Conseil, disant qu'il fallait faire place aux
+jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon
+gendre en était.</p>
+
+<p>Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était
+comme dans la commune, tout marchait bien. Les
+droles venaient à souhait. François, qui était né en
+1860, avait tout près de dix-neuf ans, et c'était un fier
+garçon qui nous aidait bien au moulin et partout.
+Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins
+et commençait aussi à s'occuper: les deux derniers
+allaient encore en classe.</p>
+
+<p>Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize
+ans passés, mais il ne faisait plus rien que
+quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui
+disaient toujours:&mdash;Oncle, repose-toi, tu as assez
+travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les
+écoutait, et s'asseyait par là au moulin sur un sac, et
+leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin
+que ce fût quelque affaire propre à les instruire ou
+à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
+avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois
+aussi, il dévalait jusqu'au bourg pour voir les
+anciens.</p>
+
+<p>Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois
+bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je
+n'y connaissais rien. Elle était toujours vaillante,
+active, avisant au bien-être de chacun et de tous,
+aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant
+jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:&mdash;Vous
+n'êtes jamais allée à Périgueux? ou
+bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici, ou là? et
+elle leur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout
+mon monde autour de moi.</p>
+
+<p>Mais le contentement ne peut pas durer toujours;
+les hommes étant toujours heureux, se trouveraient
+malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il
+y ait de temps en temps quelque méchante affaire qui
+s'en mêle.</p>
+
+<p>Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais
+tranquillement sur ma mule, jambe de ça, jambe de
+là, regardant devant moi notre maison, dont la cheminée
+fumait, les termes au-dessus avec leurs bois
+châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque
+étant à un tout petit quart de lieue de chez nous, je
+portai mes yeux sur nos vignes de la Côte, et là, au
+milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande
+comme un sol à battre cinquante gerbes, où les feuilles
+étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui
+étaient franchement vertes. Ça me donna un coup
+dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je
+me dis. Nous avions bien ouï dire que dans le Midi
+elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
+que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je
+ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous
+ne pouvions pas nous mettre dans l'idée qu'elle viendrait
+jusque chez nous.</p>
+
+<p>Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie,
+marquée par cette tache ronde qui d'année en année
+allait s'élargir comme l'huile sur une touaille, et tuer
+toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout
+ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon fouet.
+comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir
+mis la mule à l'écurie, je montai à la maison, et après
+m'être lavé les mains, je m'assis à table pour dîner
+avec les autres. Moi, je déteste tellement de tromper,
+que sans que je m'en doute, sur ma figure on connaît
+quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que
+j'étais tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez
+nous. Quand j'eus mangé un morceau lentement,
+pensant en moi-même à ce gueux de phylloxera, Hélie
+me versa à boire un plein gobelet de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager,
+car bientôt nous n'en aurons plus; la maladie
+est dans nos vignes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que dis-tu? firent-ils tous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure.
+Dans nos vignes de la Côte il y a une tache jaune,
+d'ici deux ou trois ans tout sera mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu
+de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra
+en acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là,
+on aura trouvé un moyen de guérir cette maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas compter là-dessus, répondit
+l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent
+le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas
+trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande de quoi ils servent, alors, dit
+notre aîné.</p>
+
+<p>Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année
+d'après nous ne fîmes pas le quart de vin comme
+d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes
+malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et
+puis l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de
+la Côte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus
+de la maison, résista un peu plus, mais au bout de
+trois ans elle était comme l'autre: en tirant sur les
+pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.</p>
+
+<p>Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de
+vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le
+garder pour le temps où il n'y en aurait plus du tout:
+et puis, afin de le ménager, on fonça de la vendange
+dans des barriques pour faire de la piquette toute
+l'année. Nous avions aussi une demi-barrique de vin
+de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de
+deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait
+tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
+garder pour quelque grande occasion ou en cas de
+maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans
+des caisses avec de la paille.</p>
+
+<p>La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse
+point comme nous faisons pour beaucoup de
+choses, nous autres gens âgés. Peut-être si nous
+étions sages, devrions-nous faire comme elle, et
+porter les traverses qui surviennent sans nous en
+troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, ça serait de regarder
+tranquillement les accidents et de tâcher
+d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voilà,
+celui qui a la charge de la maison, porte le poids
+des inconvénients pour lui et pour les siens. Les
+jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les
+yeux l'espérance, qui trompe souvent, comme les
+feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en
+attendant, les fait marcher joyeux.</p>
+
+<p>Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas
+beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins
+en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au
+lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
+buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour
+faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous;
+mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon
+oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant de
+coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer,
+joint à ça que l'on dit que le vin est le lait des vieux.</p>
+
+<p>Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une
+permission et vint nous voir sans nous avoir écrit.
+Il descendit du chemin de fer à Thiviers et vint de
+son pied pour nous surprendre. Il venait d'être
+nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien.
+Le dimanche gras au soir donc, nous étions à souper,
+quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un
+montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard!
+Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut
+à sa mère et l'embrassait comme du bon pain, tandis
+qu'elle, fière de son drole et heureuse de le revoir,
+avait les yeux mouillés. Après la mère ce fut le tour
+de la belle-s&oelig;ur Victoire et puis nous autres. Quand
+il eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit
+une assiette à côté de sa mère et il s'assit à table.
+Tout en mangeant, on lui fit fête à cause de ses galons;
+lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se
+préparer pour une école où vont les sous-officiers,
+afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que
+je vais me servir de ce que j'ai appris à Excideuil, et
+je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je
+vous y ai mangé.</p>
+
+<p>Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait
+grande joie aux petits, et à nous autres, ça nous faisait
+quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un
+meunier, officier et en passe de monter haut; que
+voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez
+peut-être commandant ou colonel; sous la grande
+République, il ne manquait pas de fils de paysans
+montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce que
+je demande, c'est de le voir simple officier avant de
+m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et
+bien en santé, vous le verrez mieux que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze
+ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il
+y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour
+quand on serait malade. Personne ne l'a été, Dieu
+merci, et il faut espérer que personne ne le sera de
+longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et
+il se gâterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon
+vin quand on est fier que quand on est malade, on
+le trouve meilleur. Si le père le veut, je vais en aller
+chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
+galons de Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.</p>
+
+<p>Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la
+santé du sergent-major.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et
+le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec
+Nancette et le petit. Nous étions treize de la famille
+en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La grande
+Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous
+bûmes de bons coups, comme si jamais de la vie on
+n'eût ouï parler de phylloxera. L'ennui des premiers
+temps était un peu amorti, et après avoir attendu inutilement
+la guérison des vignes, nous nous prenions
+maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire,
+comme de fait ça arrive.</p>
+
+<p>Quelques années se passèrent comme ça, sans rien
+d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps,
+nous n'avions plus de métayers, et mes garçons et
+moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
+c'était toujours notre même train de vie d'autrefois;
+aussi je ne rapporterai pas des choses journalières
+pareilles à d'autres dont j'ai parlé déjà, ne voulant
+pas, si je puis, rabâcher encore. C'est bien assez que
+j'aie raconté des affaires qui, probable, n'intéresseront
+personne que les miens. Et puis, il faut que je le
+dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé
+dans le temps chez nous; je me souviens très bien de
+toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier,
+de l'année passée, d'il y a deux ans, même dix ans,
+je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois je
+suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai
+donc seulement les choses marquantes pour
+nous.</p>
+
+<p>En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole
+de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle
+avait déjà un garçon aurait tant aimé une fille, et
+Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu un mâle;
+mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on
+veut.</p>
+
+<p>A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans
+un régiment qui était à Brive. Ça fut une grande
+affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment;
+mais je ne fais pas grand état de toutes ces
+félicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs,
+il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à
+la maison et à la Fayardie, comme bien on pense, et
+nous étions tous glorieux du cadet. Lui était plus
+raisonnable que ses frères, et le lendemain de son
+arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se
+mit à chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé
+à l'école. Qui l'aurait rencontré dans les bois
+sans le connaître, avec une groule de veste et un
+méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un
+jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement
+se montrer à Excideuil, comme ça aurait été pardonnable
+de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait
+pas la tête.</p>
+
+<p>L'année d'après, François se maria avec la fille d'un
+meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez
+son beau-père, que j'avais connu dans le temps, à la
+noce de mon cousin de Brantôme. François entrait
+chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques.
+Ils n'étaient pas riches si on veut, mais avec
+ça la fille n'était pas un mauvais parti, parce qu'elle
+était pour lors seule de famille, son frère étant mort
+l'année d'auparavant.</p>
+
+<p>En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances.
+Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette
+eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara,
+en eut une aussi.</p>
+
+<p>Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un
+jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce,
+fit banqueroute et me fit perdre près de quarante
+pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent,
+deux ans et demi après: le reste se mangea en frais,
+comme c'est de coutume.</p>
+
+<p>Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour
+lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du
+bourg qui était bien une drole tout à fait comme il
+faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol
+vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait
+la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus
+vite et je lui en parlai. A la première parole il me
+confessa la vérité: cette fille lui convenait, et avec
+notre permission il voulait la prendre pour femme.
+Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire
+cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien,
+lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se
+mettre dans la misère, les enfants venant; que dans
+la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses goûts;
+qu'il fallait penser à l'avenir et consulter la raison,
+attendu que le mariage avait ses charges et qu'il
+était bon de se mettre en mesure de les supporter.</p>
+
+<p>Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire
+que je n'ai pas tant calculé que ça pour prendre ta
+mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça, c'est vrai; mais moi
+j'étais dans une autre position que toi, mon pauvre
+drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma
+mère, et assuré de plus de l'avoir de mon oncle.</p>
+
+<p>Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en
+ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se
+mariait jamais qu'ayant l'avenir assuré, il y aurait
+les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas.
+Quant à lui, il se sentait force et courage pour nourrir
+une femme et des enfants; il affermerait un moulin et
+se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement
+que de lui aider un peu.</p>
+
+<p>Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les
+cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque
+temps, afin de ne pas prendre un caprice passager
+pour une amitié solide.</p>
+
+<p>Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu
+qu'il était de ne rien faire sans mon consentement.&mdash;Ecoute,
+lui dis-je, puisque c'est comme ça, et
+que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça n'est
+pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu
+tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie
+et travailler dans les grandes usines; tu
+apprendras là quelque chose qui pourra te servir à
+entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
+une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire,
+ou bien à Saint-Astier; je connais les messieurs et je
+pense y arriver.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je
+vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra.</p>
+
+<p>Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries
+d'autour de Périgueux, et il lui fallut aller du côté de
+Ribérac.</p>
+
+<p>C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son
+travail et sachant se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il
+fut là-bas, son bourgeois prit confiance en lui, si bien
+que l'année d'après, il lui augmenta ses gages.</p>
+
+<p>Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère
+était veuve, et elles étaient si pauvres que ma femme
+en avait compassion; et, voyant cette fille rester sage
+pendant un an que notre drole fut là-bas, sans parler
+à personne, elle l'affectionna, et en cachette, pour ne
+pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le
+linge pour monter son petit ménage. La noce se
+fit au Frau, bien entendu, et puis après Yrieix emmena
+sa femme.</p>
+
+<p>Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui
+montent et d'autres qui descendent. La Nancette avait
+pris un homme riche, Bernard était officier, et le
+pauvre Yrieix, lui, était garçon dans une minoterie.
+Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la
+mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire
+en pension et leur donnait des idées sur des
+choses dont la femme d'Yrieix n'avait jamais ouï
+parler; de manière que plus tard, les cousins germains,
+fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se
+rencontrer, il y aurait eu tant de différence entre eux
+qu'ils ne se seraient jamais pris pour parents. J'imagine
+que beaucoup de gens pauvres, qui portent le
+même nom que des familles riches, proviennent de
+la même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou
+se sont ruinés, tandis que les autres faisaient fortune.</p>
+
+<p>Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux
+ans passés, et il était toujours en bonne santé. Sa
+barbe et ses cheveux étaient blancs comme neige;
+mais au demeurant il n'avait point de grandes infirmités,
+entendant bien, lisant sans lunettes et marchant
+encore avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois
+des douleurs. Son ami Masfrangeas était mort il y
+avait un an, et il disait quelquefois que ça serait
+bientôt à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à
+coups de bonnet de coton!</p>
+
+<p>Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux
+que de leur dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure
+vérité pour mon oncle, mais, à cet âge, il ne faut pas
+grand'chose pour les déranger.</p>
+
+<p>Dans le commencement de l'année 1889, il sentit
+quelque peine à remuer son bras gauche: encore
+tant mieux, dit-il, que ça ne soit pas le droit. Il ne
+sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se réchauffer,
+de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le
+lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces
+grands fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier,
+et il passait ses journées devant le feu, tisonnant
+avec son bâton, et quelquefois lisant quelques
+pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux
+endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma
+femme ou Victoire, ou la grande Mïette, étaient
+toujours là, et ça le gardait d'ennuyer. Le soir,
+nous autres lui lisions le journal, et comme, dans
+<i>l'Avenir</i>, il était souvent question du Centenaire de la
+Révolution, il disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au
+quatorze juillet!</p>
+
+<p>Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République,
+et les souvenirs de la Révolution qu'il tenait
+de son père et de son grand-père, lui revenaient à la
+mémoire, et il nous les disait, s'arrêtant parfois de
+fatigue, et continuant à les suivre dans sa pensée.</p>
+
+<p>Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce
+jour-là, c'était fête chez nous, et les droles avaient
+débarrassé l'auvent des seilles et de la grande oulle,
+et l'avaient arrangé avec des branches de chêne. Sur
+la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en face de
+la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils
+avaient monté un drapeau. Ce piboul était un mai
+qu'on avait planté en quarante-huit à mon oncle,
+lorsqu'il fut conseiller. Comme on l'avait planté avec
+ses racines, il avait pris, et avait profité beaucoup,
+de manière que maintenant il était très gros. Dans le
+temps nous l'avions entouré d'une petite muraille
+pour le garder d'accident, et depuis, nous l'appelions
+l'arbre de la Liberté.</p>
+
+<p>Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.</p>
+
+<p>Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous
+le menâmes sous l'auvent, où Victoire avait déjà porté
+son fauteuil. Une fois assis, il regarda un moment le
+drapeau qui flottait au vent et puis nous parla ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe
+cousus ensemble, mais ces trois couleurs ont fait
+reculer les Autrichiens et les Prussiens! Il faisait
+bon vivre et être Français, quand nos volontaires,
+sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les drapeaux
+au milieu des bataillons, tambours battant, et
+quarante mille voix chantant <i>la Marseillaise</i>!... Quel
+temps!... Un de mes oncles fut tué à Jemmapes, et
+quand la nouvelle en vint à la maison, mon grand-père
+dit: C'est une belle mort! Vive la République!</p>
+
+<p>Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses
+souvenirs, puis, voyant le feuillage dont les garçons
+avaient guirlandé les piliers de l'auvent, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est
+fort comme le peuple... Point de laurier, c'est l'arbre
+des empereurs, des tyrans... La branche de chêne,
+c'est la marque du citoyen! Vous m'en mettrez sur
+ma caisse, quand je serai mort!</p>
+
+<p>Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés
+mûrs se balançaient doucement, les cigales chantaient
+après le tronc des arbres, les eaux de l'écluse
+bruissaient, et on entendait au bourg péter le petit
+canon que Fournier avait acheté exprès.</p>
+
+<p>Ma femme prit une chaise et vint se mettre près
+de l'oncle, pour lui faire compagnie, et Victoire en
+fit autant, ayant son drole sur les genoux. Nous
+autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés
+contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content,
+avec sa bonne figure, tandis qu'un petit vent
+doux agitait un brin sa barbe et ses cheveux blancs.</p>
+
+<p>De temps en temps, il nous disait quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, mes droles, la République a gagné
+pour toujours... Ils auront beau faire, les nobles, les
+curés et les autres, ils n'y pourront rien... Je suis
+content d'avoir vu ça... Mais il y a quelque chose
+que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez,
+les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir!
+Mais je suis trop vieux... Vous autres, vous verrez
+ça. Quelle belle fête, ce jour-là!</p>
+
+<p>Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant
+les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant
+part de ce qu'il pensait.</p>
+
+<p>Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout
+doucement. D'un jour à l'autre on ne s'en apercevait
+pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait
+qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul,
+ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
+quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission
+au mois d'octobre, il ne se levait plus que les
+jours où il faisait beau soleil, et seulement vers midi.
+Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le
+levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout d'un
+bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière
+qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le
+connaissait bien, car sa tête était toujours bonne, et
+il disait qu'il n'irait pas loin.</p>
+
+<p>Il avait demandé qu'on le mît dans la grande
+chambre, parce que c'était la plus plaisante, et que
+de son lit il voyait la plaine des bords de la rivière et
+le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il
+y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement,
+ou Victoire, et leur compagnie lui faisait
+plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup
+dans la journée, et ça nous annonçait sa fin, vu le
+proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort,
+sont près de la mort.</p>
+
+<p>Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait
+veillé la nuit avec la grande Mïette, chacune la moitié:&mdash;Ma
+pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas
+la journée... Avant de m'en aller, je voudrais vous
+voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir
+Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis
+François aussi.</p>
+
+<p>On fit comme il l'avait dit. A une heure, François
+étant arrivé, on se mit à table pour dîner. Le petit
+bout était contre son lit avec son assiette et son
+verre; lui était accoté sur des coussins. Fournier
+était venu avec sa femme et les petits, et quand il
+s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant,
+mais bien bas:&mdash;Salut, Monsieur le maire! je vais
+vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma
+femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:&mdash;Mes
+enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait
+mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième
+année... vous laissant heureux... je ne suis
+pas à plaindre.</p>
+
+<p>Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé
+avec nous autres une dernière fois. Bernard avait tué
+des cailles, et on lui en avait fait rôtir une. Après
+avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la
+moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout ce qu'il
+put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit:
+Va quérir du plus vieux vin... que nous trinquions
+ensemble.</p>
+
+<p>Quand le vin fut versé dans les verres, on lui
+donna le sien, et tous, petits et grands, nous vînmes
+choquer avec lui. Après avoir bu une gorgée, il
+rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, je suis content de vous avoir vus
+tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre
+drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hélie, dans
+mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont
+dues... pour une douzaine de cents francs approchant:
+c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre...
+pour lui aider à s'établir plus tard... fais-je
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi
+je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir
+à côté de nos anciens... Je ne regrette qu'une
+chose... vous savez quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de
+France, de là-bas, d'Alsace... les derniers Prussiens,
+tu viendras sur ma fosse, et te penchant vers moi,
+tu me diras:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle! ils sont partis!</p>
+
+<p>Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment
+après, il nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le
+soleil.</p>
+
+<p>C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin,
+qui sont communs en Périgord. Le soleil
+rayait fort, séchant le long de la rivière les regains
+dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin était
+arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant
+de l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait
+bruire les feuilles de notre arbre de la Liberté qui
+commençaient à jaunir. Tout à la cime de l'arbre, le
+drapeau que les droles y avaient monté le quatorze
+Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout
+ça un moment sans rien dire, puis il appela bien bas,
+bien bas le pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses
+quatorze ans:</p>
+
+<p>&mdash;Viens là, mon Robertou.</p>
+
+<p>Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui
+dit tout doucement, comme un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Chante <i>la Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout
+auprès du lit, commença de sa voix claire et tremblante
+un petit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Allons, enfants de la Patrie.<br /></span>
+<span class="i0">Le jour de gloire est arrivé!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au
+ciel du lit, une main sur la tête du drole, écoutait en
+extase.</p>
+
+<p>Lorsque le petit fut à la fin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Nous entrerons dans la carrière<br /></span>
+<span class="i0">Quand nos aînés n'y seront plus!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux.
+En nous approchant, nous voyions bien qu'il n'était
+pas mort, mais il ne parla plus. De temps en temps
+il ouvrait les paupières, et, nous voyant tous autour
+de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant la
+main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une
+heure son souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout
+doucement: il était mort.</p>
+
+<p>Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par
+le télégraphe; de manière que le lendemain toute la
+famille était réunie. Sur les quatre heures du soir,
+l'oncle fut porté en terre par nous autres, mes six
+garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac
+et de Génis: aucun d'étranger n'y toucha.</p>
+
+<p>C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert
+de branches de chêne, comme il l'avait demandé,
+porté par les siens, les uns en veste blanche de meuniers,
+les autres en sans-culotte brun ou noir, et,
+parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à
+deux galons d'or.</p>
+
+<p>Il n'y avait point de curé. Fournier marchait
+devant, ceinturé avec son écharpe, et toute la commune
+suivait nos femmes derrière le cercueil. Après
+qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout doucement
+le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté
+sur la terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici
+ce qu'il dit, tel que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété
+pour le coucher par écrit:</p>
+
+<p>«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens,
+de faire de discours sur la tombe d'un homme du
+peuple, d'un travailleur, d'un paysan. Jusqu'à présent,
+cet honneur était réservé aux rois, aux grands,
+aux puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles.
+Il est temps, maintenant que la République luit pour
+tout le monde, comme le soleil, de prendre d'autres
+m&oelig;urs, d'autres usages et de rendre à nos morts, à
+ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous, l'hommage
+qui leur est dû.</p>
+
+<p>«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes
+chers amis, c'est celui qui est là couché dans ce cercueil
+que la terre va recouvrir tout à l'heure. Nogaret
+naquit en 1806, à une époque qu'on appelle glorieuse,
+parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite
+des centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup,
+et tuait encore plus d'ennemis, pour rien. Mais
+son père était un volontaire de 1792; mais un de ses
+oncles était mort à Jemmapes pour la France; mais
+son grand-père était un patriote; et dans cette humble
+maison du Frau on conservait le culte de la République
+étranglée par Bonaparte. Il fut donc élevé dans
+la pratique des vertus civiques, et dans des idées de
+liberté, de fière indépendance et de dévouement à la
+Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.</p>
+
+<p>«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous
+la connaissez tous; j'en rappellerai seulement un épisode
+dont certains de vous ont été témoins, mais que
+tous savent par ouï-dire. Un jour de décembre, il y a
+de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon
+citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené
+en prison, les mains enchaînées comme un malfaiteur.</p>
+
+<p>«Quel était son crime? C'était un ferme républicain,
+un homme libre, un bon Français, et c'en était
+assez en ces temps maudits.</p>
+
+<p>«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel
+de décembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur
+à tout citoyen, à tout patriote; tandis que sa
+mémoire est exécrée des mères dont il a fait tuer les
+fils, et des Français que son crime a arrachés à leur
+patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes
+se presse une commune entière.</p>
+
+<p>«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour
+nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation
+du crime arrive infailliblement, la glorification de
+ceux qui ont toujours suivi le devoir austère, arrive
+aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable,
+à l'heure de la mort!</p>
+
+<p>«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les
+fausses grandeurs du pouvoir. La tombe égalitaire
+n'admet point de privilèges, et les cadavres qu'on
+descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur
+leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette
+heure, nous avions le choix entre la renommée
+sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan,
+qui est là dans ce cercueil, nous n'hésiterions pas;
+nous voudrions que notre mémoire fût bénie et honorée
+comme celle de Nogaret.</p>
+
+<p>«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême
+s'adresse-t-il moins au prisonnier de Décembre, au
+bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au voisin obligeant;
+cela se peut. Notre éducation civique a été
+mal faite; la noble indépendance de nos pères de la
+Révolution a été ridiculisée; leur désintéressement
+oublié; leur héroïsme bafoué; leur simplicité égalitaire
+taxée de grossièreté; enfin le souvenir des grandes
+actions de la génération révolutionnaire tant calomniée,
+s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements
+qui se sont succédé et les prêtres, leurs complices;
+aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens.</p>
+
+<p>«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que
+la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas contenté
+d'être un homme probe et juste, il a encore été
+un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié dans le
+cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de
+l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs
+d'humanité et de fraternité, il y a d'autres devoirs
+essentiels à remplir, qui sont ceux du patriote et
+du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intérêt
+privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa
+famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur
+de sentiments s'est affirmée il y a quelques années
+d'une façon éclatante: on lui proposait de lui faire
+donner une pension comme victime du Deux-Décembre;
+il répondit:&mdash;Je suis content d'avoir souffert
+gratis pour la République!</p>
+
+<p>«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance,
+tel il a vécu, tel il a été jusqu'à la fin. C'est
+aux accents de la <i>Marseillaise</i> qu'il s'est endormi du
+dernier sommeil.</p>
+
+<p>«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple;
+que la foi républicaine dans laquelle Nogaret a vécu,
+et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu'à
+notre dernière heure; et puissions-nous mourir comme
+lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»</p>
+
+<p>Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout,
+les yeux enflambés de lueurs, les gens le regardaient
+fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mâles
+leur répondaient dans le creux de l'estomac. Pour
+beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-être,
+car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme
+et l'esprit de sujétion dans lesquels les anciens
+gouvernements ont entretenu le peuple pour le
+dominer. On voyait bien cependant que les plus
+arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté
+sévère de ce prêche civique. Le fond du paysan est
+bon, et s'il est encore en retard sur des choses, ça
+n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience,
+avant peu, il sera la véritable force du pays, en tout
+et pour tout.</p>
+
+<p>Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée
+de terre et la jeta sur la caisse en disant:&mdash;Adieu
+Nogaret! tu as bien vécu, repose en paix! Et
+nous autres après, nous fîmes comme lui:&mdash;Adieu,
+oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là
+vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil,
+tandis que les femmes à genoux parmi les tombes,
+dans les hautes herbes, faisaient une prière, ou
+disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+
+<p>Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je
+regarde derrière moi comme le bouvier qui a fait sa
+dérayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant
+dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des
+cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère
+en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de
+ça. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces
+deux époques, s'est écoulée la plus grande et la meilleure
+partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle
+enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis
+que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie
+pas en vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons
+durs, égoïstes: la bonté, la pitié, la générosité s'émoussent
+en nous, comme l'ouïe, la vue et la mémoire.
+Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne sais si
+les autres valent mieux.</p>
+
+<p>Mon existence n'a point été sans peines, mais elle
+s'est écoulée du moins sans regrets et surtout sans
+remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des
+aventures de mon jeune temps me font rire maintenant,
+comme par exemple ma passion bêtasse pour
+l'aînée des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire
+en passant, a coiffé depuis longtemps sainte Catherine,
+et n'est plus qu'une vieille fille dévote et pas
+trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me
+fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
+demoiselle Ponsie.</p>
+
+<p>Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi,
+libre, indépendant, sous le soleil, point riche, mais
+n'ayant besoin de personne. J'ai travaillé, mais je n'ai
+jamais eu quelqu'un derrière moi pour me commander.
+Quand le temps ou les occasions le requéraient,
+j'ai quelquefois donné de bons coups de collier, mais
+c'était de ma volonté, personne ne me poussait; je le
+faisais par raison, pour les miens et pour moi. De
+même dans des circonstances, il m'est arrivé de laisser
+la besogne pour un jour, quitte à rattraper le
+temps perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir
+de travailler.</p>
+
+<p>Je me suis marié avec une paysanne sans le sou,
+mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie.
+Ma femme a fait prospérer la maison par l'ordre
+qu'elle y a apporté, par son travail de bonne ménagère,
+et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant
+joliment, et surtout par sa bonne grâce et
+son bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et puis il y a autre chose que je compte pour un
+grand profit: elle m'a porté huit enfants, dont il me
+reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et
+sachant se retourner. C'est elle-même qui les a tous
+nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la
+rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite
+maladie, sans jamais trouver que ça fût trop pénible;
+toujours contente pourvu que les autres le fussent.
+Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère
+de femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans
+et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui
+dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut,
+mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma
+vie; elle est la seule.</p>
+
+<p>Maintenant que je commence à être vieux, je me
+retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper
+que de notre commerce des blés qui va bien,
+Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
+maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils
+apprennent à gouverner les affaires. Ma femme fait
+de même pour la maison; elle laisse faire notre nore,
+et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle
+qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
+quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un
+peu tous les deux, nous laissons notre existence
+couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau
+dans le goulet du moulin.</p>
+
+<p>Une chose que je mets en ligne de compte quand
+je regarde en arrière, c'est d'avoir mené la vie qui
+me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que ça
+ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient
+de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui
+aurait été un bon marin, était employé de bureau; ou
+qu'on ait fait un curé d'un jeune homme qui aurait
+été un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vécu
+en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à mes
+goûts simples et à mon caractère sauvage un peu.
+Chacun a ses défauts; il y en a qui sont trop façonniers,
+moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas négocier
+les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique,
+soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
+tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir
+quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable
+d'être maire de la plus petite commune du
+département, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes,
+où ils sont une soixantaine d'habitants
+avec les femmes et les petits enfants.</p>
+
+<p>La vie de campagnard est une vie large, santeuse
+et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine
+est roi sur sa terre: une fois qu'il a porté son argent
+au <i>Moulin du Diable</i>, autrement dit qu'il a payé sa
+taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher
+les emplois, de galoper après les places, depuis
+celle d'homme d'équipe ou de recors, jusqu'à celle
+de collecteur ou de préfet, la jeunesse de toute condition
+devrait se tourner vers la terre. Que de gens
+ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles,
+s'en vont dans les villes, croyant faire fortune,
+ou bien attirés par le plaisir, et finissent par
+s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui réussit,
+vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
+réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté
+qui sont les premiers des biens.</p>
+
+<p>Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils
+sont en grand nombre, se figurent que l'état de cultivateur
+est celui qui demande le moins de savoir et
+d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus
+d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
+gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de
+coton, que pour travailler la terre: c'est justement
+le contraire qui est vrai. On nous prend pour des
+imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
+n'avons pas les façons des gens des villes, et que
+nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots à
+la mode; mais si on y regardait de près, on verrait
+que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
+avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles,
+que ceux qui se moquent de nous, quelquefois.</p>
+
+<p>Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit
+ou grand, est la première de toutes. Je le dis en toute
+vérité, quand je devrais revenir dix fois au monde,
+dix fois je voudrais vivre de la même vie. Comme ça
+ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
+droles à ne pas abandonner la terre qui est notre
+bonne mère nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont
+meuniers et travailleurs de terre, manque Bernard
+que le hasard a poussé dans l'état militaire, ce que je
+ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
+garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles.
+Celui de mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix,
+s'est tiré d'affaire, et maintenant il fait marcher un
+moulin pour son compte. Je suis content de les voir
+tous établis comme ça, parce que j'ai toujours estimé
+qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
+monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux
+travailler dur pour soi et les siens, que vivre fainéantement
+aux dépens de quelqu'un ou du public;
+et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée vaut
+mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a
+qui peuvent trouver ça rude, mais tout est facile à
+celui qui n'a pas besoin de choses inutiles. Le pauvre
+chez lui est aussi à son aise que le riche, s'il a peu de
+besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
+beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons,
+des chevaux de cent louis pièce, un ordinaire de carnaval,
+un grand train de maison, et autres choses
+pareilles; ça n'est que par comparaison que ceux qui
+envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.</p>
+
+<p>Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois
+choses seules sont désirables: la santé, l'indépendance
+et la paix du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par
+comparaison seulement qu'on se trouve à plaindre,
+qu'en ce moment, n'est-ce pas, personne n'est malheureux
+de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
+vienne à inventer une machine bien chère, pour ça,
+et tous ceux qui n'auront pas le moyen d'en avoir
+une se trouveront grandement à plaindre. Aujourd'hui
+nous avons un petit chemin de fer le long de notre
+route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil.
+Ça va plus vite que les anciennes diligences,
+cette affaire-là, mais quand nous allions sur l'impériale,
+causant avec le défunt La Taupe, nous n'étions
+pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
+qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne
+pouvait pas le baptiser en français.</p>
+
+<p>De même avant qu'il y eût des routes et des voitures
+publiques, ceux qui s'en allaient à cheval ou de
+pied n'en sentaient pas la privation. On a augmenté
+beaucoup, et trop selon mon petit jugement, les
+jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe,
+mais on n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur.
+Toutes les commodités, toutes les facilités que nous
+avons de faire ceci ou ça, ne font que nous en dégoûter
+de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
+peine finit par ne donner aucun plaisir.</p>
+
+<p>Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches
+sont ennuyeux.</p>
+
+<p>D'après tout ce que je viens de dire, on voit que
+je n'ai pas eu à me plaindre du sort, ni pour les miens
+ni pour moi, et que nos affaires domestiques ont
+marché à peu près. Depuis le procès avec Pasquetou,
+nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
+est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler
+depuis mon coup de fusil. Quand nous étions
+fatigués les uns ou les autres, nous restions au lit
+attendant que ça passât, et en fait de remèdes nous
+faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant
+notre famille croît et augmente à force. Pour en finir
+là-dessus, j'ai en ce moment déjà neuf petits-enfants
+et d'après les apparences, l'année qui vient j'en aurai
+douze, et ça me réjouit le c&oelig;ur: qu'est-ce qu'on veut
+de mieux?</p>
+
+<p>Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons
+eu des traverses pas mal, et la politique nous a fait
+passer de mauvais moments quelquefois. Les gens du
+Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont grêlé ferme
+sur notre persil, mais maintenant que la République
+est solidement plantée et qu'elle pousse ses racines
+jusqu'au plus profond de la terre française, tout est
+oublié.</p>
+
+<p>Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que
+nous n'avons pas leurs idées; d'autres qui sont nos
+ennemis, parce que nous ne sommes pas de leur
+opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le
+mal qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les
+miens, quelquefois en les goguenardant fort, et d'autres
+fois plus sérieusement, de manière qu'il a dû
+leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
+ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté
+m'exaspère, l'injustice me révolte, la misère me saigne
+le c&oelig;ur; mais si j'ai eu quelquefois des paroles
+de colère ou d'amertume, je n'ai point de haine pour
+les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
+que le fameux Lacaud est mort.</p>
+
+<p>Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents
+encore des progrès réalisés, ce sont les jeunes gens
+qui ne peuvent prendre loin leurs points de comparaison,
+de manière qu'il leur semble qu'on n'a rien
+fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant.
+Mais pour moi, quand je regarde vers le passé, quelle
+différence avec le temps d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>Je suis né dans les dernières années de la Restauration,
+vers le temps des Missions, et j'ai vu l'époque
+de ce Polignac qui voulait faire marcher la France,
+comme d'autres se sont vantés de le faire depuis;
+mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit
+alors et je ne savais pas tant seulement ce que c'était
+que ce Polignac dont on avait tant parlé; mais je me
+souviens qu'après la Révolution de 1830, étant dans
+la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma mère
+qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors
+mon père, le postillon qui conduisait, tapait à grands
+coups de fouet sur un vieux cheval blanc rétif en
+criant: Hue! Polignac! et ça me faisait rire.</p>
+
+<p>Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été
+chassé, la deuxième République a été égorgée une
+nuit de décembre, Bonaparte est tombé dans la boue
+de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
+que de choses tristes j'ai vues! que de misères
+le peuple a supportées! Aujourd'hui, après avoir
+passé par les étamines de l'ordre moral, et s'être
+tirée heureusement des coupe-gorge monarchistes, la
+République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
+ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe
+et de Bonaparte, mais ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en
+reste pas mal à faire, pour protéger le travail et les
+petits; elles se feront sans doute, mais il faudrait se
+presser, ceux qui souffrent sont impatients, ça se comprend.
+Une des premières que je voudrais voir mettre
+sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait
+à l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que
+cette maison, le jardin et un morceau d'enclos, ayant
+été constitués insaisissables, fussent toujours francs
+et libres; que le propriétaire ne pût emprunter dessus,
+et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire vendre
+pour dettes. De cette manière, la famille, les petits
+droles auraient toujours un abri. Nos hommes sont
+tellement vaillants, qu'avec cette loi, solidement
+plantés sur leur peu de terre, comme nos chênes,
+ceux qui auraient été malheureux se relèveraient.
+Comme ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres
+gens qui ne demandent qu'à travailler, jetés hors de
+chez eux, prendre le bissac et se disperser de çà, de
+là, et souventes fois mal tourner par suite de la
+misère.</p>
+
+<p>Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a
+quelque temps, qu'une loi dans ce genre existe en
+Amérique, et qu'un député de la Seine, avocat distingué,
+en avait proposé une semblable à la Chambre.
+Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre
+meunier, avec un monsieur aussi haut placé; et ça
+me console un peu de ce que quelques amis se sont
+tout doucettement gaussés de moi à cette occasion.</p>
+
+<p>Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours
+aussi heureux, je m'en tiendrai là. Chacun son métier,
+les brebis seront bien gardées du loup, comme
+disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien quelquefois
+des idées un peu farouches que je ne partageais
+pas, mais qui, au demeurant, était un brave
+homme.</p>
+
+<p>A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un
+jour d'élection, devant chez Maréchou, il disait que
+tout le mal existant sur la terre provenait d'un
+manque d'équilibre. Il y avait des pays trop froids,
+d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres
+trop fortes; des étés trop secs, d'autres trop
+mouillés; des hommes trop forts, d'autres trop
+faibles; des gens trop habiles, d'autres trop innocents;
+des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres;
+et ainsi de suite. Et il ajoutait que s'il avait
+été là, lorsque le bon Dieu fit le monde, il lui aurait
+donné quelques bons conseils.</p>
+
+<p>Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais
+depuis, songeant à ça quelquefois, je me disais qu'il
+pourrait bien avoir quelque peu raison. Les villes se
+sont gonflées outre mesure aux dépens des campagnes
+qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
+causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise
+dont on se plaint vient de là. La population
+ouvrière rurale s'étant jetée dans les villes, y a
+amené le chômage; et le manque de bras dans les
+campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de
+trop d'un côté manque de l'autre. Il faudrait, selon
+moi, remédier à ça, et par tous les moyens possibles
+favoriser le retour à la terre de tous ces pauvres gens
+qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
+travailler beaucoup pour les autres, et de crever la
+faim. Maintenant que le moment le plus dur est passé,
+en revenant dans leur endroit, ils pourraient encore
+vivre heureux en contribuant à la prospérité du pays;
+et en même temps ils soulageraient les travailleurs
+des villes auxquels ils font une concurrence qui est
+la misère pour tous.</p>
+
+<p>Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu
+les villes. Il y en a qui se carrent de ce que Périgueux
+a augmenté de vingt mille habitants depuis cinquante
+ou soixante ans, et qui sont tout fiers de ce que
+Paris en a tout près de deux millions cinq cent
+mille; moi pas. Ces gros rassemblements d'hommes
+ne me disent rien de bon; c'est dans les campagnes
+que je voudrais voir s'accroître la population. Deux
+millions cinq cent mille habitants à Paris, le quinzième
+de la population totale du pays, c'est comme si
+la France avait un érysipèle à la tête: aussi Paris
+a-t-il toujours un peu la fièvre,&mdash;et nous la donne-t-il
+quelquefois.</p>
+
+<p>Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup
+d'anciennes lois devraient être abolies, comme qui
+sarcle la mauvaise herbe dans un champ de blé. De
+les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes ont été
+faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui,
+et par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple.
+Il y en a de ces lois qu'il faudrait retourner de fond
+en cime, comme une peau de lièvre, pour en tirer
+quelque chose de bon; et encore je ne sais.</p>
+
+<p>Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais
+bien voir changer aussi, c'est nos usages civiques,
+nos habitudes politiques, nos m&oelig;urs publiques. Ou
+bien on s'insulte à plate couture, on s'agonise de
+sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
+de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans
+les journaux; jamais on ne s'est tant servi de toutes
+les expressions de flagornerie monarchique que maintenant.
+Nos députés se traitent d'honorables, gros
+comme le bras, comme s'il était besoin de constater
+ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose
+plus mentionner publiquement un brave conseiller
+municipal de Marsaneix ou de Périgueux, sans le
+qualifier aussi d'honorable. Députés et conseillers le
+sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je comprends
+la nécessité de rappeler ça à tout bout de
+champ, comme si on avait peur que la chose s'oublie!</p>
+
+<p>Jusque dans nos campagnes, on se met à parler
+comme à Paris ou à Périgueux. Nous avons dans
+notre conseil de la commune un brave homme tout
+à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
+discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus
+savants, et il tâche de parler comme à la Chambre
+des députés, disant toujours: l'honorable M. le Maire;
+notre honorable collègue Roumy; l'honorable adjoint;
+et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand
+ça se passe dans la haute; je vous demande un peu
+l'effet que ça fait dans un conseil de douze bons
+paysans!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique
+où on fait la pluie et le beau temps, cet usage flacassier
+des qualifications élogieuses s'est étendu à la
+foule nombreuse des gens en place, des petits aux
+grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile,
+intègre, distingué, sympathique, est-ce que je sais?
+et les gros bonnets sont très honorables, hautement
+distingués, éminemment sympathiques! Quoi de
+plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens,
+cette mode s'est répandue. C'est au point
+qu'il semble qu'on veuille mal à quelqu'un, si on parle
+de lui sans coudre à son nom un de ces mots flatteurs;
+entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un
+l'autre où ça nous démange fort. On voit venir le
+temps où l'oubli d'une de ces formules flagorneuses
+fera déclarer des duels.</p>
+
+<p>Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de
+la fin; ces: agréez, veuillez agréer, daignez agréer,
+ces salutations distinguées, ces hautes considérations,
+ces respects, ces profonds respects, et le
+reste!</p>
+
+<p>Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal,
+toutes ces cagnardises et toutes ces rubriques plates
+comme des punaises, et puantes comme elles, il me
+semble qu'on me passe un chat dans l'échine en le
+tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
+tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt
+à la simplicité fière de nos anciens de la Révolution,
+qui disaient: <i>tu, citoyen</i>, et: <i>salut et fraternité!</i></p>
+
+<p>Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en
+paroles seulement!</p>
+
+<p>Il y a encore quelque chose qui me dérange bien.
+Les Français sont tous égaux, c'est entendu, aussi
+chacun cherche à se hausser au-dessus des autres.
+Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de gens décorés
+qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la
+chance d'accrocher la croix d'honneur française se
+jettent sur ces croix étrangères, dont on tient boutique.
+Et puis, pour faire prendre patience à ceux qui
+demandent le ruban rouge, on a inventé des petites
+affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un
+ruban couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est,
+ni ne tiens à le savoir; c'est assez que ce soit un
+moyen de se distinguer des autres citoyens. Mais il y
+a autre chose encore. Depuis quelques années on fabrique
+des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis
+qu'un coyon de meunier, mais cette chevalerie du
+labourage me fait crever de rire. Franchement, on
+aurait pu épargner ce petit ridicule à l'état de cultivateur
+qui est le premier de tous.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de la manière dont les croix et le
+reste sont distribués, ça porterait trop loin. J'en sais
+des décorations qui sont bien placées, mais le diable
+me crâme, il y en a trop qui me feraient dire comme
+le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
+Empire:&mdash;<i>Aouro n'en fan paillado!</i>&mdash;ce qui
+veut dire: Maintenant on en fait litière!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations,
+il y a encore des médailles d'honneur de tous les
+genres, de toutes les classes, de tous les calibres et
+de tous les métaux; des diplômes d'honneur aussi,
+des mentions honorables;&mdash;que d'honorabilité!&mdash;des
+témoignages de satisfaction, des félicitations officielles,
+est-ce que je sais! Il semble que nous soyons,
+non pas des citoyens, des hommes libres, mais des
+écoliers à qui on distribue des récompenses, s'ils sont
+bien sages.</p>
+
+<p>On me croira si on veut, mais moi je préfère à
+toutes ces simagrées monarchiques, à toutes ces
+croix, à toutes ces médailles, le franc-parler et la
+rude égalité républicaine de <i>Quatre-vingt-treize</i>, et
+les épaulettes de laine des généraux, et la cocarde au
+bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
+fiers et les c&oelig;urs hautains, et la saine rusticité de
+ceux de cette époque.</p>
+
+<p>A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous
+a amollis, pauvres gens, et nous ne sommes plus
+que des chiffes. Nous n'avons plus cette haine
+farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
+les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous
+nous laissons piper par des paroles, et attacher avec
+des rubans.</p>
+
+<p>Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de
+faire passer la mode de toutes les distinctions et
+décorations; qu'au lieu de nous dététiner tout bellement
+des croix et des médailles, on les a prodiguées,
+et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
+décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.</p>
+
+<p>Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font
+rien. Pourtant, ça m'étonne quand j'y pense, de voir
+des gens sérieux s'amuser à ces choses-là, dans le
+temps où nous sommes; de même que ça me surprend
+de voir encore des royalistes, des bonapartistes,
+des orléanistes, des carlistes, des Louis-dix-septistes,
+des républicains, enfin des braves gens de
+toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux cheveux
+à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître.
+Hé! Messieurs, ce n'est plus le temps de
+disputer sur l'étiquette et les préséances; sur le traité
+d'Utrecht, le droit divin ou les Constitutions défuntes;
+c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi je chevauche
+mieux ma mule que la bourrique de Balaam,
+pourtant il me semble qu'une rénovation sociale
+germe dans les esprits. Les ouvriers de terre, métayers,
+bordiers, tierceurs, journaliers, domestiques,
+commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
+choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent
+fort à penser. C'est pourquoi, il serait juste et sage
+de faciliter au paysan son accession à la propriété;
+car, quoique je ne sois qu'un pauvre oison, il me
+tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse
+boule de terre grise sur laquelle nous vivons n'a
+pas été pétrie et lancée dans l'espace à raison de
+vingt-sept mille lieues à l'heure, pour que ceux-là
+dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
+précisément n'en aient pas une picotinée. Je me
+figure qu'ils auraient droit à une petite part pour cela
+seul qu'ils sont hommes.</p>
+
+<p>On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de
+l'industrie à acquérir des maisons payées par termes
+annuels dans de bonnes conditions. Qui ferait ça
+pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui leur procurerait
+les moyens de devenir petits propriétaires, en
+attendant mieux, ferait une grande chose, une très
+grande chose.</p>
+
+<p>Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il
+est d'un intérêt vital pour le pays, que le paysan
+mercenaire soit fixé au sol par la propriété, et qu'ainsi
+s'achève la conquête de la terre française par sa
+pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps
+sera venu, les inégalités sociales, étant moins choquantes,
+n'engendreront plus de ces haines féroces
+qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
+mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins
+dure pour les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul
+ne pouvant se soustraire à la grande loi du travail,
+des millions de bras fainéants seront rendus au
+labeur, à la production, et les pauvres femmes qui
+s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
+renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la
+population diminue, au lieu de faire l'ouvrage des
+hommes, elles feront des enfants...</p>
+
+<p>Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas
+à un chétif meunier de raisonner de toutes ces
+choses, et j'entends qu'on me crie depuis un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Vieille baderne, retourne à ton moulin!</p>
+
+<p>&mdash;Un petit instant, et j'y vais.</p>
+
+<p>Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont
+j'ai parlé, et je le regrette, mais mes enfants le verront,
+j'en ai la foi. Ça me console tout de même, de
+penser qu'un jour viendra où l'égalité n'offusquera
+plus personne, où le travail primera l'argent, et où
+la charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir.
+Ce jour venu par la marche sûre et pacifique des
+choses, on ne verra plus de gros rentiers inutiles
+comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
+Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement
+de quoi. Il y aura peut-être encore de la pauvreté, de
+cette pauvreté digne qui n'effraie pas les vaillants
+hommes, mais plus de misère imméritée. Le monde
+ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un
+grand pas dans le chemin du progrès, en prenant la
+Justice pour la seule règle de tous les rapports de la
+vie sociale.</p>
+
+<p>Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère
+du moins vivre assez pour faire la commission dont
+mon oncle m'a chargé à son lit de mort.</p>
+
+<p>Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas,
+au cimetière, lui crier sur sa tombe:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, ils sont partis!</p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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