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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:01:28 -0700 |
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diff --git a/34364-h/34364-h.htm b/34364-h/34364-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0f82ec6 --- /dev/null +++ b/34364-h/34364-h.htm @@ -0,0 +1,18607 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="en" lang="en"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Le moulin du Frau, by Eugène le Roy. + </title> + <style type="text/css"> +body { + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; +} + + h1,h2,h3,h4,h5 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; +} + +p { + margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; +} + +hr { + width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; +} + +.center {text-align: center;} + +.smcap {font-variant: small-caps;} + +.caption {font-weight: bold;} + + + +/* Footnotes */ + +.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + +.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + +.fnanchor { + vertical-align: super; + font-size: .8em; + text-decoration: + none; +} + +/* Poetry */ +.poem { + margin-left:10%; + margin-right:10%; + text-align: left; +} + +.poem br {display: none;} + +.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + +.poem span.i0 { + display: block; + margin-left: 0em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + +.poem span.i4 { + display: block; + margin-left: 4em; + padding-left: 3em; + text-indent: -3em; +} + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le moulin du Frau + +Author: Eugène Le Roy + +Commentator: Alcide Dusolier + +Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + + +<h2>EUGÈNE LE ROY</h2> + + +<h1>LE MOULIN DU FRAU</h1> + +<h4>Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER</h4> + +<h5>PARIS</h5> + +<h4>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h4> + +<h4>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h4> + +<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5> + +<h5>1905</h5> + +<h5>Tous droits réservés</h5> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2> + + +<h3>I</h3> + +<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps +que j'étais critique, l'occasion d'apprécier un roman +rustique offrant la moindre ressemblance de facture +avec <i>le Moulin du Frau</i>. <i>Le Marquis des Saffras</i>, +de La Madelène, <i>les Païens innocents</i>, de Babou, +non plus que <i>le Chevrier</i>, de Fabre, et <i>le Bouscassié</i>, +de Cladel, ne sauraient lui être comparés. +L'arrangement de la réalité, l'inquiétude constante +de la forme, qui s'accusent également dans ces +œuvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas +une fois dans <i>le Moulin</i>. Ici, nul artifice littéraire, +«l'auteur» est absent, il semble que le livre se soit +fait tout seul, soit venu de lui-même.</p> + +<p>Quand je lus dans l'<i>Avenir de la Dordogne</i> les +premiers feuilletons, je fus pris d'emblée au charme, +absolument nouveau, d'une naïveté d'exécution sans +analogue dans mes souvenirs. Le récit se déroulait +si simplement à travers les villages, les champs, +les landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du +meunier écrite par le farinier en personne. Rien de +prémédité, d'agencé: le Périgord comme il est et +les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui, +c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour +la vie de sa famille et celle de ses voisins, qui nous +dit bonnement leurs idées, leurs peines, leurs +gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels incidents +les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner +ces incidents pour en tirer un effet ou une situation. +Et cependant, quel intérêt elles éveillent, ces existences +tout unies, où les surprises et l'extraordinaire +n'ont point de place! Quel attrait dans ces tableaux +du monotone train-train rural!</p> + +<p>On pourrait dire que, par là, <i>le Moulin du Frau</i> +est un tour de force, si l'effort se trahissait en quelque +endroit. Mais non. Si nous sommes conquis dès +le début et gardés jusqu'au bout, cela tient avant tout +à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu +son sujet:</p> + +<p>«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit +enfant, on tendait des gluaux au bord des mares claires +fréquentées par les linots et les chardonnerets; les taillis, +les chaumes et les maïs que, jeune homme, on a tant +de fois arpentés, guêtres au mollet, carnassière au flanc +et fusil sur l'épaule; le paysage familier enfin, qui vous +a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut décrire, car +voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de +façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait +partie de nous pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il +est en nous, qu'en le donnant nous nous donnons nous-mêmes: +il vit et, partant, il émeut.</p> + +<p>«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en +mots qui peignent et qui sculptent, je le défie de me +toucher par la description, quelque matériellement +exacte qu'elle soit, d'un pays traversé en touriste ou vu +par une portière de voiture. La nature n'a pas de ces +facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi au +premier passant venu<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Nos Gens de lettres</i>, p. 284.</p></div> + +<h3>II</h3> + +<p>Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en +elle-même, est servie, dans <i>le Moulin</i>, par une +justesse de vision des plus rares—et mise en valeur +par une prose singulièrement expressive, mais +qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style +tendu, compliqué, surchargé, dont les professionnels +du pittoresque font un usage si fatigant. Elle est +au contraire aisée, courante, toute spontanée... Et +comme elle convient, comme elle s'adapte aux +choses et aux personnages représentés!</p> + +<p>Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage» +est toujours plus ou moins de convention, +et je vous répète que nous avons affaire ici à la +nature seule. Vous n'y trouverez donc point de +personnages, vous y verrez uniquement les gens du +terroir périgourdin, chacun avec son allure propre, +ses traits, ses façons et ses dires, si fidèlement +reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu, +que c'est vrai, comme c'est cela!—Et, notez-le +bien, car ce n'est pas la moindre originalité de ce +livre si particulier, jamais ils ne sont amenés de +force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent à +leur heure, vous les y rencontrez comme on les +rencontre dans la vie... Et si vous ne les reconnaissez +pas à première vue, c'est que vous y mettrez +de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une ressemblance +criante! Tenez, les voici, «messieurs» et +paysans:</p> + +<p>Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux +et rangés, mais de cœur généreux, accueillants aux +porte-besace, serviables aux voisins dans la gêne, +et qui, républicains fiers de leur quatorze quartiers +de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par +la grosse importance des bourgeois tout neufs que +par les grands airs des hobereaux en bottes molles +et en casquette à deux becs;—M. Silain de Puygolfier, +type du gentillâtre insouciant et dissipateur, +chasseur de lièvres et de bergères, buveur, +joueur, perdant aux cartes l'argent de la paire de +bœufs qu'il vient de vendre sur le foirail; sa fille, +«la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée et +charmante, regardant avec une mélancolie résignée +les métairies, attachées de temps immémorial au +castel de famille, s'en aller une à une aux mains +des marchands de biens;—le petit tailleur sec et +taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine +l'article socialiste de <i>la Ruche</i> en tirant l'aiguille +sur son établi, s'évertue inutilement, dans les veillées +d'hiver où l'on <i>énoise</i>, à catéchiser la tablée +des métayères et des bouviers, lesquels réservent +leur attention effarée à des histoires de l'autre +monde: la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, +contées en tremblant par le garçon-meunier +Gustou;—Nancy, la bâtarde de l'hospice; la +bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le +facteur Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé, +et le sacristain, et le sorcier, et le maréchal, et les +muletiers, conducteurs de minerai, et les charbonniers +de nos forges disparues, dont les hauts fourneaux +flambaient toute la nuit, embrasant la nappe +noire des étangs! qui sais-je encore? car ils y sont +tous, nos ruraux, et saisis sur le vif, définitivement +fixés par le meunier Hélie ou par le maître +Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis +distinguer l'un de l'autre.</p> + +<p>Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne +surpassera point: les coutumes, les travaux et les +fêtes de nos campagnes, un conteur qui ne sera +pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le +fermerez pas avant de l'avoir lu tout entier, d'une +affilée,—et vous le reprendrez souventes fois, je +vous le prédis: vous surtout, compatriotes, que +les exigences de la vie retiennent dans la grand'ville, +mais qui gardez au cœur le regret violent du +«pays», où vous reviendrez sur le tard pour y +vieillir doucement et reposer à côté de vos anciens.</p> + +<p>Ah! quelle joie pour nous, les <i>Parisiens</i>, quel +enchantement qu'un ouvrage pareil! Il est de ceux +qu'on installe sur le bas rayon de la bibliothèque, +dans la rangée des «amis», à portée de la main. +C'est là que je le placerai. En attendant, je vais +commander pour lui une de ces reliures solides et +cossues d'autrefois, une reliure en veau fin, couleur +des armoires de noyer aux veines foncées qui +décorent nos fermes et nos manoirs périgourdins: +je veux à ce livre un vêtement durable comme +lui.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Alcide DUSOLIER.</i><br /></span> +</div></div> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_MOULIN_DU_FRAU" id="LE_MOULIN_DU_FRAU"></a>LE MOULIN DU FRAU</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + + +<p>C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire +de l'année 1844. Nous étions à souper dans notre +petit logement de la rue Hiéras; il y avait là mon +oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade +et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la +Préfecture, puis moi troisième, jeune drole de seize +ans. La quatrième place était celle de ma mère; +mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments, +tant elle était occupée du service, comme c'est la +coutume chez les petites gens, dans notre vieux +Périgord. Parmi les amis de mon pauvre défunt +père, ma mère était en grande réputation de bonne +ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne +la faisait pas mentir; aussi lorsqu'après la soupe et +le bouilli, elle apporta un gros barbeau en court-bouillon, +M. Masfrangeas ouvrit les nasières et, en +se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon +sentant qui montait du plat: Ha! Ha!</p> + +<p>—Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis +de parole; je t'avais promis de te faire manger un +barbeau de quatre livres pour le moins, et le voilà.</p> + +<p>—C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là +en pesait au moins cinq.</p> + +<p>Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il +écourtait le nom par coutume d'enfants, de même que +l'autre l'appelait Rétou, un gros morceau de la bête, +et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du collet.</p> + +<p>—Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement! +Mais on voyait bien, quoiqu'il ne fût pas +façonnier, que c'était un peu par honnêteté, et que +cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve, c'est +qu'il y revint.</p> + +<p>—Tiens, cherche là dedans les instruments de la +Passion, dit mon oncle, en lui donnant la tête, on dit +qu'ils y sont tous; pour moi, je ne les y ai jamais +vus.</p> + +<p>—C'est que vous êtes un païen, mon pauvre +Sicaire, dit ma mère, qui fort en retard, mangeait +seulement sa soupe.</p> + +<p>—Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai +bien cru le manquer; j'en ai eu tout mon faix de le +tirer de son trou, sous le roc de Marty.</p> + +<p>—Tu finiras par y rester quelque jour, dit +M. Masfrangeas, sans autrement s'émouvoir; mais +il disait ça sans y croire, pour parler, et de vrai, il +était bien attrapé à sa tête de barbeau.</p> + +<p>—Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, +nous plongeons comme des loutres.</p> + +<p>Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat +d'oronges cuites sur le gril avec de l'huile fine et un +petit hachis dedans.</p> + +<p>—Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez +joliment bien, dit M. Masfrangeas.</p> + +<p>—Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous, +monsieur Masfrangeas; c'est Sicaire qui a porté les +champignons, comme le barbeau, et aussi l'autre +bête qui est à la broche.</p> + +<p>—Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les +affaires aussi vous serez bien; toujours la plus +fine cuisinière que je connaisse dans notre pays où +elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la Préfecture +n'est qu'un gargotier au prix de vous.</p> + +<p>Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de +voir son hôte content; toutefois allant à la cuisine et +songeant à son défunt mari, mon père, qui aimait à +se réjouir à table avec ses amis, elle essuyait ses +yeux mouillés.</p> + +<p>Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon +oncle ne le ménageait pas. Les gobelets d'une roquille +étaient toujours pleins, et il conviait souvent +M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau +sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne +coutume du pays, et personne n'en demandait.</p> + +<p>Après un petit moment, pendant lequel j'avais +levé les assiettes, ma mère revint apportant un levraut +piqué de lard sur le rable et les cuisses, et +allongé dans son plat, comme une grenouille qui +saute à l'eau.</p> + +<p>—Que dis-tu de cette bête, Frangeas?</p> + +<p>—Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut +d'avocat, et qu'il est rôti si à point qu'il y +aura du plaisir à lui dire deux mots; oui.</p> + +<p>—Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade +comme les sait faire ma belle-sœur, hein?</p> + +<p>—Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose +me dérange; tu n'étais pas, bien entendu, en règle +avec la loi.</p> + +<p>—Quelle loi?</p> + +<p>—Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant +on ne pourra plus chasser qu'à de certaines +époques, et avec ça il faudra un permis qui coûtera +vingt-cinq francs.</p> + +<p>—Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux +farceur de Philippe a donc encore besoin d'argent +pour doter quelqu'un de ses enfants? S'il n'y a que +moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il attendra +longtemps!</p> + +<p>Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier, +c'était la loi sur les patentes: voilà que nous +ne pourrons plus faire moudre, travailler, sans le +payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer un +lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!</p> + +<p>—Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, +pour le calmer; mais mon oncle était parti.</p> + +<p>—L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça, +lui et toute sa clique; il faut payer deux cents francs +de taille pour être électeur; ça fait que des vieilles +bêtes, comme chez nous ce grand <i>Champalimaou</i> de +Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents +francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le +droit de payer; de payer pour travailler, de payer +pour respirer, de payer pour chasser!</p> + +<p>Mais ça ne peut pas durer longtemps comme +ça!</p> + +<p>—Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça +durera plus que nous.</p> + +<p>—Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques +années tu verras ça. Vous autres, dans les bureaux, +vous ne savez pas ce qui se passe. Les maires +ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire plaisir +au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont +bien sots, mais ils commencent à s'embêter d'être +écrasés sous la charge et rondinés comme des ânes +qu'on mène au moulin.</p> + +<p>—Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit +M. Masfrangeas; mais avec tout cela le levraut va se +refroidir.</p> + +<p>—C'est vrai; tu vas voir.</p> + +<p>—Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son +couteau avec le mien, c'est le moment de descendre +à la cave. A droite, dans le coin, tu prendras dans la +grande caisse où il y a de la paille, trois bouteilles de +ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait donné +à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.</p> + +<p>—Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en +veux-tu faire?</p> + +<p>—Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant +le levraut.</p> + +<p>—C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.</p> + +<p>—Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce +que c'est que ça à nous trois, car je ne compte pas +ma belle-sœur.</p> + +<p>Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train +de dire ses deux mots au rable du levraut. Mon oncle +déboucha doucement une des bouteilles et remplit +les verres, puis, prenant le sien, il le leva: Nous +allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas! +Et les verres se choquèrent, et chacun vida +le sien rubis sur l'ongle.</p> + +<p>—Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?</p> + +<p>—C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, +passablement de corps... Cela vaut mieux que tous +les bordeaux du commerce.</p> + +<p>—Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, +acheva mon oncle. Allons, mon vieux, un +autre petit morceau de cette cuisse, tiens...</p> + +<p>M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était +pas trop sérieux.</p> + +<p>Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix +vierge, pressée au Frau, avec force chapons à l'ail, +termina le repas.</p> + +<p>Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages +de Cubjac, des noix, des pommes, puis une +tourte aux confitures et un gâteau d'amandes. Ces +pâtisseries campagnardes faites par elle étaient réussies +à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.</p> + +<p>Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles +santés à proposer. Après M. Masfrangeas, ce fut sa +dame; puis l'aînée des demoiselles Masfrangeas, puis +la seconde, la troisième...</p> + +<p>Mais leur père se récriait en riant:</p> + +<p>—C'est assez, allons! allons!</p> + +<p>—Dans une famille il ne faut pas de préférence, +disait mon oncle: la plus jeune n'est pas bâtarde, +que diable!</p> + +<p>Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant +qu'il ne boirait plus.</p> + +<p>—Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant +un morceau de la tourte bien coupé en coin.</p> + +<p>Puis quand la tourte fut avalée:</p> + +<p>—Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a +tué le levraut? dit mon oncle.</p> + +<p>—C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en +posant la main sur son verre.</p> + +<p>—Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy, +qui est allée, à demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour +ramasser les oronges! Hein?</p> + +<p>—Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?</p> + +<p>—Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce +n'est pas trois ou quatre bouteilles qui te font peur.</p> + +<p>—Autrefois, oui.</p> + +<p>—Tiens, du gâteau d'amandes.</p> + +<p>Au bout d'un moment:—L'ingratitude, dit mon +oncle, est un grand défaut. Tu ne refuseras pas au +moins, mon ami, de boire à la santé de ma belle-sœur, +qui nous a fait si bien souper?</p> + +<p>—Ha! pour ça non, et ce sera de bon cœur, dit +M. Masfrangeas en tendant son gobelet.</p> + +<p>Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère +mère.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là, +comme il serait heureux!</p> + +<p>—C'était un homme comme il n'y en a guère, dit +M. Masfrangeas, d'une voix devenue profonde tout +d'un coup: bon comme le bon pain, franc comme +l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à +se sacrifier pour les autres...</p> + +<p>Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de +son défunt ami.</p> + +<p>Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées, +tapotait de petits coups sur la table avec son +couteau, et ma mère et moi nous essuyions nos larmes +qui coulaient doucement.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence après cette pieuse +ressouvenance; puis ma mère dit:</p> + +<p>—Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.</p> + +<p>—Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant +dessous, va chercher des cigares; Frangeas en +fumera bien un ou deux.</p> + +<p>Le café était servi lorsque je revins. Je posai les +cigares devant M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant +mon oncle avait tiré de sa poche sa pipe que +je trouvais si jolie, et qui était tout simplement une +pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, +et un couvercle retenu par une petite chaîne; et il la +bourrait. J'apportai une braise pour allumer cigare et +pipe, et puis chacun remua pour faire fondre le sucre. +Après avoir vidé leur tasse à moitié, mon oncle +et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de +bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent +à parler de Delcouderc qui allait passer aux assises +dans quelques jours, et ils tombèrent d'accord qu'il +serait condamné à mort. Pour les autres, ses +complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait +trop.</p> + +<p>—Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.</p> + +<p>Là-dessus, mon oncle me dit en riant:</p> + +<p>—Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?</p> + +<p>—Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous, +Sicaire; un enfant de seize ans!</p> + +<p>—A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un +homme bientôt, vous êtes-vous décidée; que comptez-vous +en faire, d'Hélie?</p> + +<p>—Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais +il n'a d'idée pour aucun état.</p> + +<p>Et c'était bien la vérité.</p> + +<p>—Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut +entrer à la Préfecture, dans les bureaux, je m'en +charge. Qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Je voudrais bien assez, dit ma mère.</p> + +<p>—Et toi, Hélie?</p> + +<p>—Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je, +pour ne pas paraître ingrat devant tant d'intérêt. +D'ailleurs, j'avais tant entendu vanter cette administration, +que ça me flattait aussi.</p> + +<p>—Il va aller quelques jours au Frau avec son +oncle, reprit ma mère; alors, au retour, vous pourriez +le faire entrer.</p> + +<p>—C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.</p> + +<p>C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la +carrière de bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui +était prote à l'imprimerie Lavertujon, il m'eût fait +apprendre son métier; mais ma mère se figurait, la +pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. +Tout ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, +de préfets, de députés, ne lui en avait pas donné une +petite idée.</p> + +<p>Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement +leur <i>gloria</i>, et je les admirais naïvement pendant +ce temps. M. Masfrangeas était le bon vrai +portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un +grand faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux +châtains ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait +les traits un peu forts, mais toute sa figure pétillait +d'esprit et respirait le bon sens pratique de notre +race.</p> + +<p>Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son +ami: il avait les traits réguliers, le nez droit et les +yeux gris-bleu. Tandis que M. Masfrangeas était +entièrement rasé, manque deux petits favoris qui ne +dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des +chasseurs d'Afrique une barbe noire et frisée qui +allait bien à sa figure hâlée. Sur son front carré ses +cheveux coupés ras faisaient des pointes régulières. +Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me tardait qu'ils +eussent fini, pour aller voir les baraques de la foire.</p> + +<p>Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:</p> + +<p>—Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai +faites; vous allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.</p> + +<p>—Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette +double raison.</p> + +<p>Et nous prîmes une prune.</p> + +<p>Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant +le bras vers le cabinet me dit:</p> + +<p>—Porte cette petite roquille, Hélie.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? +dit M. Masfrangeas.</p> + +<p>—Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, +c'est de l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an +onze.</p> + +<p>—Bigre! fit M. Masfrangeas.</p> + +<p>—Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante +et un ans. Après ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal? +ajouta-t-il en goguenardant.</p> + +<p>—Les bonnes choses ne font jamais mal, dit +M. Masfrangeas en tendant sa tasse après l'avoir +bien rincée.</p> + +<p>Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement, +et M. Masfrangeas exprima ainsi sa façon de +penser:</p> + +<p>—On devrait se mettre à genoux pour boire +cela!</p> + +<p>—Malheureusement, il n'en reste plus que deux +ou trois pintes, ce sera pour quand Hélie se mariera.</p> + +<p>Je me mis à rire, et ma mère dit:—Alors elle +a encore le temps de vieillir, ça ne sera pas demain.</p> + +<p>—Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il +pense plutôt à aller voir les baraques; nous allons y +aller, tu vas voir, mon fils.</p> + +<p>Nous nous levâmes. Après tous les remerciements +et les compliments coutumiers, M. Masfrangeas +embrassa ma mère:</p> + +<p>—Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce +garçon reviendra du Frau, vous me l'enverrez; d'ici +là, j'aurai arrangé tout cela.</p> + +<p>En sortant, nous prîmes par la place de la mairie, +parce que mon oncle voulait aller voir de sa jument, +et au bout de la rue Saint-Silain, nous voilà descendant +la rue Taillefer. Je les regardais aller devant +tous deux. M. Masfrangeas avait une grande lévite +bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même +couleur à longs poils. Avec ça une cravate haute, et +un gilet à fleurs, sur lequel battaient les breloques +de sa montre. Il représentait bien ainsi le petit bourgeois +cossu de l'époque.</p> + +<p>Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap +blanc en entier; veste dite: sans-culotte, gilet boutonné +carrément, avec deux rangées de boutons de +cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela était blanc, +et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était +un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte +ronde, comme on n'en fait plus guère; les meuniers +d'à présent suivent la mode. La seule chose qui ne +fût pas blanche dans l'habillement de mon oncle, +c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement, +et sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa +chemise en bonne toile de ménage.</p> + +<p>Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou +sept bouteilles, puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie, +et ils s'en allaient tranquilles, la tête froide et +les jambes solides; ils étaient contents, comme nous +disons, et voilà tout.</p> + +<p>Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du <i>Chêne +Vert</i> flambait, et par toutes les fenêtres on voyait +les servantes aller et venir en portant des piles d'assiettes.</p> + +<p>—Romieu a fait bigrement des bons dîners là, +avec M. Sauveroche et d'autres bons vivants, dit +M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne auberge, +ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de +la Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.</p> + +<p>Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé, +jusque derrière la tour Mataguerre et nous entrâmes +dans l'écurie où était la jument. La Grise, nous entendant, +tourna la tête et rossignola tout bellement +en reconnaissant son maître.</p> + +<p>—Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher +et il la mena boire au bac dans la cour. Après il +appela le garçon, se fit donner quatre litres de civade, +les cribla bien, ôtant les petites pierres, et les donna +à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était +retiré dans un coin, et on entendait sur la litière +comme un bruissement qui n'en finissait pas.</p> + +<p>La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes +vers le Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée +au-dessus du niveau des routes qui la bordent, et +entourée de banquettes de pierre avec de beaux +arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, +selon moi.</p> + +<p>Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les +lampions fumaient avec une sale odeur de graillon, +car on ne voyait pas alors des baraques éclairées au +gaz, comme aujourd'hui.</p> + +<p>M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez +propre pour l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard +rouge avec des tresses blondes qui lui plaquaient sur +les joues, soufflait à en crever dans un trombone à +coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné s'essoufflait +dans un cornet à piston. De l'autre côté de +l'entrée, un gamin faisait des roulements superbes sur +le tambour et un paillasse tapait à tour de bras sur +sa grosse caisse, avec accompagnement de cymbales.</p> + +<p>Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait +les bras nus, les épaules décolletées, une belle fille +en maillot rose et en jupe de gaze très écourtée que +chaque coup de reins, lorsqu'elle se retournait, raccourcissait +encore. Je ne sais pas ce qui décida M. Masfrangeas, +mais la musique finie, il dit: Entrons là, et +nous entrâmes, aux premières places, qu'il paya en +faisant changer cent sous.</p> + +<p>Après avoir vu des tours de force, d'adresse, +d'équilibre, des farces comiques, la jeune fille aux +jupes courtes dansa sur la corde avec beaucoup de +joliesse, ce qui intéressa grandement M. Masfrangeas +et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse pourquoi +d'ailleurs.</p> + +<p>Après cette représentation, nous allâmes voir un +éléphant savant qui faisait aussi des tours d'équilibre, +et soupait ensuite en public, servi par un +singe habillé comme un petit pastronnet.</p> + +<p>Au sortir de là nous nous promenâmes un peu +dans la place, et en passant nous vîmes une baraque +où on montrait des oiseaux savants. Dans une autre, +des ours se battaient avec des chiens. Tous les +bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient +amené leurs dogues et leurs boule-dogues pour les +éprouver et faire des paris. Les abois enragés des +chiens et les grognements féroces des ours faisaient +un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le +bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait +les poulets tout vivants, et dont la baraque était en +face.</p> + +<p>Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons +pas voir sur la porte de l'hôtel Védrenne, le curé +Pinot, de chez nous, qui fumait tranquillement sa +pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon +oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma +bêtise.</p> + +<p>—Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, +en bourrant sa pipe.</p> + +<p>Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, +où on jouait <i>La Grâce de Dieu</i>, M. Masfrangeas +proposa de prendre un verre de punch, et nous +entrâmes au café Rose Beauvais.</p> + +<p>Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, +et il chantait une de ses chansons patoises, qu'il coupait +de brocards à l'adresse des assistants.</p> + +<p>Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois +couplets patois qui se peuvent tourner ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">C'est monsieur Masfrangeas,<br /></span> +<span class="i0">De la Préfecture,<br /></span> +<span class="i0">Qui s'est certes fait friser<br /></span> +<span class="i0">Chez Jean La Verdure!<br /></span> +</div></div> + +<p>Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête +broussailleuse de M. Masfrangeas, et en pensant à +La Verdure, qui était un petit perruquier du côté du +Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce que +c'était qu'un fer à friser.</p> + +<p>—Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.</p> + +<p>Et Fayolle continua:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il aime le bouteillon,<br /></span> +<span class="i0">C'est un franc Périgord,<br /></span> +<span class="i0">Lorsqu'il voit un cotillon,<br /></span> +<span class="i0">Il y court tout d'abord!<br /></span> +</div></div> + +<p>Les battements de mains et les éclats de rire +recommencèrent, et M. Masfrangeas riait plus fort +que les autres. Le silence un peu fait, il cria:</p> + +<p>—Va toujours, Fayolle!</p> + +<p>Et mon Fayolle reprit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vif comme il n'y a personne,<br /></span> +<span class="i0">Bon homme tout de même,<br /></span> +<span class="i0">Pour arranger quelqu'un<br /></span> +<span class="i0">Il ne tire pas en arrière!<br /></span> +</div></div> + +<p>C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit +longtemps et quelques-uns qui connaissaient +M. Masfrangeas vinrent lui toucher de main; +et lui riait de bon cœur avec tout le monde. Aujourd'hui, +ça ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture +ne s'y prêteraient pas. Je ne veux pas dire pour +ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est plus le genre. En +ce temps on était plus proche de la Révolution; la +bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne +s'était pas encore élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas +n'oubliait pas que son père était un simple +ouvrier tanneur d'Excideuil.</p> + +<p>Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, +histoire de prendre l'air. Il y avait foule sur +les boulevards, et en redescendant, étant en face du +palais de justice fini depuis cinq ou six ans, M. Masfrangeas +proposa d'entrer sur le Bassin, où il y avait +beaucoup de marchands et de baraques.</p> + +<p>Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la +Saint-Mémoire en perles de couleur variées, et puis +nous voici allant, vaguant de çà de là dans la foule, +comme des badauds, regardant les marchands et les +baraques.</p> + +<p>Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la +loge d'une géante. Une géante de quinze ans, appelée +Caroline, disait un grand tableau où était tiré son +portrait en grande toilette de soirée, avec force +chaînes, carcans et le reste.</p> + +<p>—Il faut voir cela, dit mon futur chef.</p> + +<p>Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, +quelque brocard que je n'entendis pas: je n'ouïs que +la réplique faite en patois:</p> + +<p>—Avec ça que tu craches dessus!</p> + +<p>J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi +mon oncle ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris +et je puis bien dire que M. Masfrangeas se trompait +grandement.</p> + +<p>Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les +femmes que mon oncle.</p> + +<p>Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui +rendre la monnaie de sa pièce, en le badinant sur +les bagues qu'il venait d'acheter, parce que c'est de +coutume chez nous que ceux qui vont à la Saint-Mémoire +apportent une bague pour leur bonne amie.</p> + +<p>A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, +comme toujours, les deux amis employaient souvent +notre langage paysan. C'était une coutume générale +alors, même dans la bonne bourgeoisie, de +parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même +des phrases dans les parlements faits en français. +De là, ces locutions patoises, ces tournures de phrases +translatées de périgordin en français dont nous avons +l'accoutumance. J'en devrais parler au passé, car, si +autrefois, chacun tenait à gloire de parler familièrement +notre vieux patois, combien de Périgordins +l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu +avec les bonnes coiffes à barbes, de nos grand'mères, +avec nos vieilles mœurs simples et fortes, notre amour +des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique, +qui avaient fait cette race robuste et vaillante, +dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types +remarquables. Aujourd'hui, on voit des Périgordins +qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois!</p> + +<p>Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes +comme moi qui regrettent ces choses.</p> + +<p>Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi +j'emploie, en écrivant en français, des expressions qui +ne sont pas françaises, et pourquoi je donne à des +mots français leur signifiance patoise. Les anciens +me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont +pas tout à fait oublié les coutumes du pays; les +autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis +pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je +ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car +tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais +mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je +voyais passer, allant en promenade, les collégiens +d'alors, avec leur habit bleu de roi à boutons dorés, +et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet +habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que +j'enviais; mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. +Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu +l'apprendre. J'avais trouvé une vieille histoire romaine, +et j'aurais aimé lire dans leur langue, les +historiens de cette Rome antique que je trouvais si +grande.</p> + +<p>Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, +mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds +manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible +d'écrire autrement que j'ai parlé depuis quarante +ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse +donc si je patoise en français, et si je francise en +patois.</p> + +<p>Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre +affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-là, +des F et des B, il ne faut pas s'en étonner. Nous +autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un: +bougre, assez facilement, de manière que si on n'en +avait pas rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant +de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces +paroles tous les jours, sans s'en fâcher, et que ça +entre dans l'entendement par les yeux ou par les +oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et +puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons +de ces mots-là, mais tout bonnement pour orner un +peu notre langage et lui donner du nerf.</p> + +<p>Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, +elle n'avait pas tant de chaînes et de colliers et de +dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant, +l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une de +ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux +allures de grenadier, aux traits homasses, avec des +moustaches. Non, c'était comme le disait le tableau +une fille de quinze ans à peu près, de six pieds de +haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un +sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses +formes très accusées.</p> + +<p>Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne +sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait +que j'aurais eu du plaisir à me coucher à ses pieds, à +la regarder toujours, à dormir près d'elle comme un +enfant près de sa mère.</p> + +<p>M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques +questions au jeune phénomène, qui répondait très +bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir +que j'avais de la voir. Elle montra de très près ses +bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient +là; puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous +du genou, elle offrit un mollet magnifique à +leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de +postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas +s'en assura assez longtemps, et quelques autres +après lui; mais lorsque poussé, je ne sais par quel +sentiment, je voulus vérifier à mon tour, elle laissa +retomber sa robe, et me dit en se riant: vous êtes +trop jeune mon petit ami!</p> + +<p>J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais +bu un peu plus que de coutume, et je répartis:</p> + +<p>—Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus +que vous!</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, +et nous sortîmes là-dessus.</p> + +<p>—Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si +nous prenions un petit bol de vin à la française!</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes +à nous promener dans la foule.</p> + +<p>Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. +Ah, il n'y avait pas de luxe dans cet établissement; +six ou huit grandes barres soutenaient une toile +toute rapetassée. Sur le devant, des planches sur des +barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq +lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient +fort. Ils étaient là, en maillot, les bras croisés pour +mieux montrer leurs muscles, et, bien campées sur +des cous énormes, leurs têtes au front bas, avaient +une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien +plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de +calicot faisait savoir au public que l'arène était dirigée +par le célèbre Jeanty, dit <i>Le Rempart du Périgord</i>.</p> + +<p>—Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le <i>Canau</i>!</p> + +<p>En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers +la foule et dit:</p> + +<p>—Qui parle du <i>Canau</i>?</p> + +<p>—Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.</p> + +<p>L'hercule se pencha encore, cherchant son homme +de ses gros yeux myopes qui lui sortaient de la tête. +Sur son front ridé, ses cheveux roux se tortillaient en +mèches courtes qui, avec sa grosse tête et ses yeux, +lui donnaient la ressemblance d'un bœuf, d'un bon +gros animal pas méchant.</p> + +<p>Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le +reconnaître.</p> + +<p>—Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.</p> + +<p>Puis après:</p> + +<p>—C'est la dernière séance, il est dix heures et +demie, entre avec ta société, et dans une demi-heure +nous pourrons parler un peu.</p> + +<p>Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais +toute sa société, M. Masfrangeas avait disparu.</p> + +<p>En regardant bien, nous le vîmes devant un musée +de figures de cire, mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas +et ses trois demoiselles le tenaient et +n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.</p> + +<p>Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer +toute sa famille au musée, ayant eu l'imprudence +de le promettre, et il nous quitta en pestant, après +nous avoir secoué la main.</p> + +<p>Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés +du <i>Canau</i>. En passant devant le bureau représenté +par une petite femme sèche qui n'avait pas +l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis, +et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.</p> + +<p>Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée +d'une corde tendue sur des piquets, deux des lutteurs +de la troupe: ils se donnèrent la main et s'empoignèrent. +La lutte dura quelques minutes, et l'un d'eux +fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui +tendit la main pour se relever.</p> + +<p>Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à +peu près la même chose. Tout ça ne m'amusait +guère, car il me semblait que ces gens-là n'y allaient +pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient plus +occupés de faire des effets de muscles, que de lutter +pour la victoire qui paraissait arrangée d'avance.</p> + +<p>Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre +dans la baraque avec deux autres individus.</p> + +<p>—Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.</p> + +<p>C'est que la réputation de Poncet était grande. +Ses tours de force étaient connus de tous. Il chargeait +une barrique de vin sur une charrette, comme +un autre un panier de vendange. On racontait aussi +qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, +et se sentant un peu pressé, il avait cassé les reins à +la bête en la serrant dans ses bras.</p> + +<p>Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de +la baraque.</p> + +<p>—C'est le <i>Canau</i>, tu sais bien, le <i>Canau</i> de Saint-Médard, +qui est le patron; ménage-le, ça lui ferait +du tort.</p> + +<p>Ha foutre! c'est lui qui est le <i>Rempart du Périgord</i>, +dit Poncet; eh bien! n'aie crainte, je ne lui +veux pas de mal, le pauvre chien, je ne veux pas +l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes, +je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de +me tomber, et je les foutrai tous sur le cul!</p> + +<p>Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à +regarder avec les autres.</p> + +<p>En ce moment, le <i>Rempart du Périgord</i> était sur +l'estrade, et invitait les amateurs qui pouvaient se +trouver parmi le public à entrer, car il y avait déjà +deux caleçons de demandés. Lorsqu'il revint, mon +oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de +ce qui allait se passer.</p> + +<p>Le <i>Canau</i> revint aussitôt vers le public et dit: +Messieurs, on m'apprend à l'instant que le fameux +Poncet est dans mon établissement, et qu'il veut +lutter avec tout le personnel de l'arène. Cet amateur +distingué est trop connu à Périgueux, pour que je +rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de +tomber sur une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, +entrez, nous allons commencer.</p> + +<p>Cette annonce fit encore entrer une trentaine de +personnes, curieuses de voir lutter Poncet.</p> + +<p>Le premier amateur qui sortit du recoin où on +se déshabillait derrière une toile, était un garçon +boulanger, tout jeune, sans un poil de barbe, mais +bien bâti: ses bras développés par la maie étaient +énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles +en proportion.</p> + +<p>Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, +il se défendit bien, donna du fil à retordre à son +homme et se fit applaudir à plusieurs reprises. Il fut +enfin couché sur le dos par un coup d'habileté plutôt +que de force, comme on s'accorda à le dire.</p> + +<p>Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du +premier; aussi ne pesa-t-il guère aux mains de son +partenaire, l'<i>Invincible Auvergnat</i>.</p> + +<p>Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il +arriva, enfin, trapu, carré, poilu comme un loup, +en balançant ses bras noueux et longs, ces bras terribles +qui avaient broyé la charpente de l'ours, il y +eut de grands claquements de mains.</p> + +<p>—Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans +l'arène, il paraît que vous voulez me tomber: Je +vous attends, venez comme vous voudrez.</p> + +<p>Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux +s'avança au milieu de l'arène. Celui-là avait nom: <i>Le +Fort de la Halle</i>; c'était un Parisien, ancien porteur +à la Halle aux farines, bien fait, et connaissant toutes +les ruses du métier.</p> + +<p>Il donna en coyonnant la main à Poncet:</p> + +<p>—Entre meunier et porteur de farine, on ne se +fait pas de mal, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Que non, dit Poncet.</p> + +<p>Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs +vantardises, était de commencer par fatiguer le meunier, +en lui dépêchant d'abord les moins forts, et de +réserver le plus dangereux, le <i>Colosse du Nord</i>, qui, +venant le dernier, le tomberait bien sûr.</p> + +<p>C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, +mais il n'eut guère le temps de montrer son escrime; +en moins de trois minutes, il était enlevé et posé à +terre comme un enfant.</p> + +<p>—Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se +relevant.</p> + +<p>L'<i>Invincible Auvergnat</i> lui succéda, et ne pesa pas +davantage dans les mains du meunier.</p> + +<p>Celui qui vint après, avait nom: <i>Le Tombeau-des-Forts</i>, +et sa personne était bien répondante à son +nom. Il avait le regard en dessous et méchant, comme +un taureau qui va donner un coup de corne, et de +fait il passait pour traître.</p> + +<p>Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante +bête, mais il ne s'en étonna pas.</p> + +<p>Ce <i>Tombeau-des-Forts</i> avait, à ce qu'on disait, des +moyens secrets et des coups de reins auxquels on ne +pouvait résister. Cependant le meunier résista, et au +bout de dix minutes il fut clair que le lutteur ne +pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, +toutes ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier +restait là planté en terre comme un chêne, et ses +bras serrant toujours davantage. Enragé, écumant, le +<i>Tombeau-des-Forts</i> essaya de passer la jambe, ce qui +fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant +repris son aplomb, lui donna, de colère, une serrée +terrible qui lui fit faire couic, et l'envoya à trois +pas, les quatre fers en l'air, comme un chien dont on +se débarrasse.</p> + +<p>—Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les +mains battirent ferme en l'honneur de Poncet.</p> + +<p>Le <i>Tombeau-des-Forts</i> se retira en s'époussetant, +l'oreille basse et le regard mauvais.</p> + +<p>C'était au tour du <i>Colosse du Nord</i>, il s'avança +pesamment au milieu de l'arène.</p> + +<p>—Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions +remettre la partie à demain.</p> + +<p>—Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le +temps de souffler un peu seulement.</p> + +<p>Ce <i>Colosse du Nord</i>, n'avait pas volé son nom. +C'était un homme de cinq pieds neuf pouces, avec +des membres à proportion. Ses cuisses étaient +grosses comme le corps, et ses bras gros comme les +cuisses d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à +porter un bœuf et des poings à l'assommer. Par +exemple; il y avait de la graisse dans ce grand corps, +et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là, +il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde +était pour ainsi dire sûr de Poncet. Mais le <i>Colosse +du Nord</i>, avec cette taille et ces membres de géant, +imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour +lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:</p> + +<p>—Une pistole contre un écu pour Poncet!</p> + +<p>—Tenu! tenu! firent plusieurs.</p> + +<p>—Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça +va.</p> + +<p>Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.</p> + +<p>Puis les deux hommes se crochèrent.</p> + +<p>Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun +cherchant à deviner le côté faible de son adversaire. +Puis ils s'engagèrent sérieusement, et sur leurs jarrets +et leurs bras, les tendons se dessinaient en +saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier, et +s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de +prise; mais cette position qui l'éloignait de son +homme le gênait pour l'attaque. Il réussit pourtant +à le faire branler un peu sur ses jambes, mais tous +ses efforts commençaient à le faire souffler. Alors +Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se +sentant serré de près, l'hercule voulut se servir de sa +masse, pesa sur le meunier et le poussait, afin de +saisir, dans un mouvement de recul, l'instant de l'enlever. +Mais Poncet porta un jarret en arrière, et ne +bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux +hommes qui luttaient, butés l'un contre l'autre comme +deux taureaux entêtés. Leur front luisant sous la +flamme rouge des lampions, leurs nasières ouvertes +à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur +bouche serrée, marquaient que cette fois c'était pour +de bon. Tous leurs membres accusaient leurs efforts; +leurs tendons sortaient de la chair, comme des cordes, +et les veines de leur cou se gonflaient comme prêtes +à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler, +serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir +étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces +bras noueux durs comme des câbles, se laissa étreindre +davantage, et tous ses efforts pour reprendre un +peu de liberté furent inutiles.</p> + +<p>Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre +haleine, il le porta à gauche, à droite comme un +arbre que le vent va déraciner, augmentant à mesure +ce balancement, et finalement par un effort vigoureux, +l'enleva et le coucha à terre.</p> + +<p>Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! +vive Poncet! point n'est besoin de le dire. Tous les +gens qui étaient là, braillaient, grisés par la victoire +du Périgordin. Lui, cependant, le maître de +tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait +haleine. Mon oncle ayant empoché ses quatre écus, +lui criait d'aller se vêtir.</p> + +<p>Poncet leva la main et dit:</p> + +<p>—Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; +mais à cette heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne +reste plus que le patron, qui est mon ancien camarade +Jeanty, et je vous dirai bonnement que quand +nous étions encore des droles, et que nous luttions +pour nous exercer sur la promenade où on fait +des cordes, là-bas à Excideuil, il me couchait toujours. +De longtemps donc il est mon maître, il n'est +besoin de le montrer, je le reconnais.</p> + +<p>Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à +rire, et le <i>Canau</i> vint secouer la main de Poncet, +pour lui marquer qu'il le comprenait bien, après quoi +le meunier alla s'habiller derrière le rideau, dans le +coin.</p> + +<p>Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en +allant, il y en avait qui disaient:</p> + +<p>—C'est bien dommage que M. Savy ne se soit +pas trouvé là.</p> + +<p>Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un +paletot sur son maillot, et Poncet étant prêt, mon +oncle dit: Il y a douze francs à manger, nous allons +faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un +petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise +de Jeanty arrêta son homme:</p> + +<p>—Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, +ne le faites pas boire, il ne pourrait pas travailler +demain.</p> + +<p>—N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin +chaud avec des anciens camarades, ça ne peut pas +lui faire de mal.</p> + +<p>Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au +bout d'un moment, dans une bassine à faire les confitures, +faute d'un bol assez grand. Et la quantité ne +faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait commandé +tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin +vieux.</p> + +<p>Tandis que nous buvions en trinquant à chaque +verrée, j'appris plusieurs choses, entre autres que le +<i>Canau</i> avait été ainsi baptisé, parce qu'un jour dans +la classe, le régent lui ayant demandé comment on +appelait un cours d'eau artificiel, il avait répondu: +Un <i>Canau</i>! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, +et lui avait valu une bonne gifle.</p> + +<p>Puis il raconta sa vie, le pauvre <i>Canau</i>. A cause +de ses mauvais yeux, il n'avait pu apprendre de +métier. Faut y voir, pas vrai, pour taper sur une enclume, +pour équarrir une pièce de bois, ou monter +sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne +pouvant, il s'en était allé à Bordeaux, travailler sur +le port où il gagnait sa vie au jour la journée. Puis +un soir à une foire de mars, il était entré sur les Quinconces +dans une baraque de lutteurs et s'était essayé, +et ma foi il s'était laissé embaucher.</p> + +<p>Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la +France ou guère ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle +d'un café où il allait, à Beaucaire, pendant les +foires, s'était amourachée de lui et l'avait suivi. +Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses +petits bijoux, et ils avaient acheté une voiture et +monté une baraque. Ah, c'était une crâne femme, qui +faisait marcher tout son monde d'hercules à la baguette; +et c'était elle qui tenait la bourse, et ils avaient +cent pistoles de placées chez un notaire, dans son +pays là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait +pas fallu, il y a six mois, retirer cent écus pour +acheter un autre cheval, le leur étant crevé à Orléans. +Mais tout de même, cette vie ne lui allait pas +trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, +ou quelque chose comme ça, à Excideuil, ou par là, +tranquille avec sa femme...</p> + +<p>—Alors, tu es marié? dit Poncet.</p> + +<p>—Derrière la mairie!...</p> + +<p>Et ils se mirent à rire tous.</p> + +<p>Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais +à dormir sur la table, et je n'en entendis pas +plus long.</p> + +<p>Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés +devant nous, deux agents de la police de la ville qui +disaient bien tranquillement: Allons, Messieurs, il +est minuit passé, il faut s'en aller.</p> + +<p>—Pas avant d'avoir trinqué ensemble.</p> + +<p>—Ha! té! c'est vous Poncet.</p> + +<p>—Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions +un peu. Bourgeois, deux verres!</p> + +<p>Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux +sergents de ville. Il y en avait un grand maigre, +avec de fortes moustaches, qui poussait de grosses +bouffées d'un gros cigare de contrebande, et s'appuyait +sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la +sienne de canne pendue par un cordon à un bouton +de sa capote, et il bourrait sa pipe; c'était un bon +gros vivant qui riait toujours. Ils étaient rouges tous +les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de +cafés et d'auberges pour faire fermer. A l'offre de +trinquer, le gros répondit:</p> + +<p>—Sur le pouce alors, le commissaire ne badine +pas aujourd'hui; il est en permanence à son bureau, +et il faut que nous allions au rapport après notre +tournée.</p> + +<p>—Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher +les gens de se rafraîchir, que diable!</p> + +<p>Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer +d'un autre verre, et enfin nous sortîmes avec +les agents.</p> + +<p>Après que tout le monde se fut bien secoué la +main, mon oncle me dit:</p> + +<p>—Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; +il est bien temps. Demain, en nous levant +nous irons voir si je peux m'arranger pour cette +mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. +Après ça, il me faut acheter une bastine, une bride +et une casquette. Nous rentrerons déjeuner ensuite +et vers les deux heures nous partirons pour chez +nous.</p> + +<p>Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, +et nous montâmes l'escalier sans bruit: Il faut +prendre garde de réveiller ta mère.</p> + +<p>Après nous être vitement déshabillés, nous nous +couchâmes dans le même lit, car nous n'en avions que +deux à la maison. Je songeai un peu à la jeune +géante, et je m'endormis.</p> + +<p>Le lendemain matin il fallut voir les écuries des +marchands, et enfin, vers les dix heures, nous voici +derrière la mule en question. Ce qu'il fallut de +temps pour faire le marché, et de jurements, et de +sacrements du maquignon, de coups dans les mains +à tour de bras, histoire de se mettre en train, ce +serait trop long à dire. Enfin, un accordeur vint là, +qui fit couper la différence, mais ce ne fut pas sans +peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une +main de mon oncle et voulut prendre celle du maquignon +pour les rejoindre, mais l'autre cachait la sienne +sous sa blouse, derrière son dos. Oh! il ne taperait +pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce +qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en +coûtait trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une +bête comme ça! douce comme un agneau! et il allongeait +un petit coup de manche de fouet sur la croupe +de la bête qui tressautait.</p> + +<p>—Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre +main!</p> + +<p>—Non, ferai pas! le diable m'écrase!</p> + +<p>—Donnez-la! je vous dis! allons foutre!</p> + +<p>—Non! non! Je ne peux pas, là!</p> + +<p>Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler +une médecine.</p> + +<p>Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de +force pour la mettre dans celle de mon oncle: maintenant +il fallait le faire taper.</p> + +<p>—Tapez là! tapez là, je vous dis!</p> + +<p>—Mais vous me saignez! criait le maquignon.</p> + +<p>Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. +On aurait juré à le voir qu'il était contraint et forcé.</p> + +<p>Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à +voir faire le marché, lui criaient: Tapez! tapez! La +Jeunesse! Allons, tapez! moitié de son gré, moitié +par force à ce qu'on aurait dit, il tapa: tout doucement +d'abord, suivant le mouvement que lui donnait +l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il +conclut seul le marché par deux ou trois fortes tapes +dans la main de mon oncle en disant:</p> + +<p>—Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai +banqueroute, c'est sûr.</p> + +<p>Après le marché, il fallut aller boire le vinage au +<i>Coq Hardi</i>, avec l'accordeur. Tout en buvant, mon +oncle aligna sur la table trente-cinq pistoles en écus +de cent sous qu'il tira d'une ceinture en cuir. Alors +le maquignon demanda encore quarante sous pour le +licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais +mon oncle se mit à rire, et se leva après avoir trinqué +encore un coup.</p> + +<p>La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. +Les deux bêtes furent bien soignées et après il fallut +aller déjeuner.</p> + +<p>En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta +chez Coustou pour une casquette.</p> + +<p>M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui +était canonnier dans la garde nationale. Je ne sais pas +si ça venait du canon, mais il était sourd comme un +pot. Comme les gens sont sans pitié pour les infirmités +des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant +près de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne +s'était pas aperçu que le coup était parti, et avait +demandé au porte-lance:</p> + +<p>—Ça a craqué, petit?</p> + +<p>Mon oncle lui cria:</p> + +<p>—C'est pour une casquette!</p> + +<p>—Ah, bien!</p> + +<p>Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.</p> + +<p>—Non! une casquette! une casquette de meunier!</p> + +<p>—Ah! diantre!</p> + +<p>Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt +guidé par le doigt de mon oncle, qui lui montrait les +objets à travers les vitrines, mit sur le comptoir +des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une +semblable de forme à celle de Louis XI, dans les +petites histoires de France des écoles de ce temps-là.</p> + +<p>—Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, +quand on va à l'affût des canards.</p> + +<p>Après déjeuner, ma mère me remit mon petit +paquet avec force recommandations. Puis l'ayant +embrassée tous les deux, nous fûmes à l'écurie, où +mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut +après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, +et cela fait vitement, car les bastines ça va à +toutes les bêtes, revenir prendre la jument. Enfin, la +dépense d'écuriage étant payée, avec une bonne +étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise. +L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et +nous voilà partis.</p> + +<p>De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît +peur à la jeune mule, mon oncle aima mieux passer +par le quartier bas de la ville. Devant la Préfecture, +il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à son +bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, +je l'ai bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes +de Poncet, que d'aller voir des assassins avec des +figures de cire.</p> + +<p>En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un +foulard jaune sur la tête, et des accroche-cœurs d'un +noir luisant, nous cria de sa fenêtre comme une +effrontée:</p> + +<p>—Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!</p> + +<p>—Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle +sans se retourner.</p> + +<p>—Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon +innocence.</p> + +<p>—Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça +à tous ceux qui passent.</p> + +<p>Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; +puis nous traversons la descente du Grefle qui va au +Pont Vieux; nous attrapons la rue du Port-de-Graule, +et nous voilà hors de la ville sous la terrasse de +Tourny. Il reste à passer les tanneries de l'Arsault +qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.</p> + +<p>Les montures bien soignées, marchent d'un bon +pas, et le chemin se fait. Voici Trélissac et la maison +de M. Magne, bien petite et simple à côté du château +d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et +Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa façade +blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, +à la rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était +la villa de Boulogne dont parlent nos anciens.</p> + +<p>Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. +Nos bêtes s'en allaient tranquillement; mon oncle +devisait de choses et d'autres, et moi je l'écoutais +comme un oracle. En passant le long du parc des Bories +que ce vieux original de marquis de Saint-Astier +vient de donner, avec le château et la terre, au petit-fils +de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le +pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour +émoucher sa mule que les taons tracassaient. Le +temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, +et un bon petit vent mouvait les blés dans la plaine +comme les vagues d'un lac.</p> + +<p>Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres +autour, voici une grande maison isolée. Les contrevents +sont fermés et à moitié pourris. Les ardoises +sont pleines de mousse, les murs sont noirs et +sales.</p> + +<p>—Voilà la maison du Diable! dis-je.</p> + +<p>Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait +été obligé d'abandonner cette maison, parce qu'il y +revenait. Des fantômes, sur le coup de minuit, descendaient +les escaliers avec des bruits de chaînes. Il +y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé +d'y habiter. Le dernier, c'était un capitaine en +retraite qui n'avait peur de rien, comme un +homme qui avait sauvé sa peau de la retraite de +Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la +première nuit, s'était enfermé tout seul dans la +maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets +sur une table à côté de son lit, et son sabre sous son +traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai +dit, il s'endormit tranquillement en attendant les +revenants.</p> + +<p>A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait +dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lève, +boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier +d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte +de la chambre, pendant que le revenant descendait +l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis +qu'il est là, le vent lui éteint sa chandelle; il la pose +à terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout +noir. Ça descendait toujours, lentement, et le capitaine +attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un +coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme +un mort dans son drap, qui était là. Il lâche son coup +de pistolet, et tombe à coups de sabre sur le revenant. +Après avoir bien bataillé il ne vit plus rien, il n'entendit +plus rien et fut se recoucher. Le lendemain +matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans +le mur et que la boiserie de l'escalier était hachée de +coups de sabre.</p> + +<p>De cette affaire il en eut assez. Des hommes en +chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire +contre des fantômes sur lesquels les balles et la lame +d'un sabre ne font rien?</p> + +<p>Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle +qui n'y croyait pas et riait des revenants, ça n'était +rien; mais quand c'était Gustou, notre garçon du +moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver, avec des +triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait +dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.</p> + +<p>A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et +nous dépassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, +on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient +leur: à Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux +qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, +et qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient +pour voir qui c'était.</p> + +<p>A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout +noir sortit et dit à mon oncle:</p> + +<p>—Ha! tu as fait foire, Nogaret?</p> + +<p>—Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.</p> + +<p>—Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante +pistoles, hé?</p> + +<p>—Tu ne te trompes de guère.</p> + +<p>—Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.</p> + +<p>—Toujours la même chose, mon pauvre. Les +gros bourgeois cherchent toujours quelque moyen de +nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils n'ont pas encore +inventé de nous faire payer pour chasser?</p> + +<p>—Tu coyonnes! ça n'est pas possible!</p> + +<p>—C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu +sais Masfrangeas, d'Excideuil, qui est à la Préfecture, +qui me l'a dit.</p> + +<p>—Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; +mais ces Jean-foutre ont tout dans leurs mains, l'argent, +les juges, les gendarmes, les soldats; et nous +autres nous n'avons que nos bras.</p> + +<p>—C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que +j'ai ouï dire, j'ai dans l'idée que d'ici quelque temps +il y aura un chambardement pas ordinaire, et ce ne +sera pas trop tôt.</p> + +<p>—Non, dit le forgeron; tu n'as rien?</p> + +<p>—Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui +donna un journal et deux ou trois petits papiers.</p> + +<p>—Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, +après quoi nous continuâmes notre route.</p> + +<p>La petite mule marchait bien et dépassait la jument.</p> + +<p>—Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher +un peu la Grise qui s'endort!</p> + +<p>D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur +de la mule, puis je dis à mon oncle:</p> + +<p>—Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle +est rouge?</p> + +<p>—Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on +appelait sa mère la Grise, parce qu'elle l'était de +vrai, nous avons donné le même nom à la fille.</p> + +<p>—C'est drôle, tout de même, fis-je.</p> + +<p>—Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit +homme comme le charron de Coulaures s'appeler +Grand; ni un rousseau comme le tisserand du Taboury +s'appeler Brun. On voit tous les jours des +Gros qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds +six pouces, et des Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance +fait qu'on n'y prend garde.</p> + +<p>A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter +un peu. Un ami de mon oncle, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i>, +se planta sur la route, les jambes écartées, les +mains dans les poches, comme s'il eût voulu nous barrer +le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna +autour de la mule.</p> + +<p>—Jolie petite mule; et tu as payé ça?</p> + +<p>—Devine!</p> + +<p>—Dans les quarante pistoles, hé?</p> + +<p>—Pas tout à fait.</p> + +<p>—Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons +trinquer.</p> + +<p>Quand il eut versé dans les trois verres au bout de +la table, l'aubergiste dit:</p> + +<p>—C'est ton neveu?</p> + +<p>—Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est +mon neveu, et depuis que mon pauvre frère est mort, +il y a tantôt deux ans, c'est comme mon fils.</p> + +<p>—C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit +l'autre. Cette gueuse de suette a tué bien des +gens, mais je ne pense pas qu'elle en ait emporté un +meilleur.</p> + +<p>—C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en +vont les premiers. Allons, à ta santé, nous allons +partir.</p> + +<p>Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.</p> + +<p>En sortant de Savignac, je questionnai mon +oncle.</p> + +<p>—Pourquoi donc que vous vous appeliez tous +deux Sicaire, mon père et toi?</p> + +<p>—Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, +qui vint comme garçon au Frau, il y a une +centaine d'années, était de Brantôme, et s'appelait +Sicaire, comme de juste; car il faut que tu saches +qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur +de leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent +tous Aubin; en Limousin, tous Léonard ou Martial; +et du côté de Marseille, tous Marius, principalement +les perruquiers. Il y a comme ça des pays où tous +les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai +ouï dire à mon grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, +que tous les députés du département de la +Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude, +de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous +autres, tu sais que c'est la coutume du pays, que +les grands-pères soient parrains de leurs petits-enfants. +Le père de mon arrière-grand-père donc, +qui s'était marié avec la fille du meunier du Frau, +nomma ses petits-enfants tous du nom de Sicaire. +Lorsque son fils, qui s'appelait Hélie, en eut à son +tour, il leur donna son nom. Et ça s'est toujours +continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une +nichée d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y +reconnaître avec cette mode, mais on appelle communément +l'aîné du nom de la famille. Ainsi, on appelait +notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans: Nogaret; +ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, +on m'avait fait un petit nom avec notre nom: on +m'appelait Rétou.</p> + +<p>Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre +gauche, et au bout d'un petit moment nous voici à +Coulaures. De passer là, sans s'arrêter, il n'y fallait +pas penser. D'ailleurs mon oncle avait besoin de +tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était +chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait +auberge. Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, +pour boire un coup, en sorte qu'il y avait toujours +dans le coin du feu une soupière qui se tenait +au chaud.</p> + +<p>Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet +de coton un peu jaune et ses sabots:</p> + +<p>—Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.</p> + +<p>Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et +faisait le poids pincée par pincée, s'écria:</p> + +<p>—Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!</p> + +<p>—La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en +riant.</p> + +<p>—Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce +n'est pas un méchant garçon; d'ailleurs il ne tiendrait +pas de son pauvre père.</p> + +<p>Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient +sur mon défunt père, me faisaient bien content, et +aujourd'hui encore, après bien des années, je n'y +pense pas sans plaisir.</p> + +<p>Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur +la table et nous convia à nous servir. L'oncle prit une +pleine cuiller de soupe, histoire de réchauffer l'assiette +et m'en donna autant. Après que nous eûmes fini, le +père Puyadou, avec une grande pinte, nous remplit +notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais +l'autre versait toujours.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon +chabrol il faut que la cuiller baigne: et puis vous +n'êtes pas encore au Frau.</p> + +<p>—Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. +Et votre Jeantain n'est pas encore rentré?</p> + +<p>—Oh! il viendra demain matin sur le coup de +onze heures ou midi. C'est lui qui ferme toutes les +foires.</p> + +<p>—Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne +devant chez Guillaumin; mais il y avait beaucoup de +monde; je ne lui ai pas parlé.</p> + +<p>—Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un +quintal de sel, du sucre, de la chandelle; ça lui a pris +du temps; et puis tu sais, Nogaret, il aime un peu à +s'amuser, dit la vieille.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, +les garçons ce n'est pas comme les filles; pourvu +qu'ils reviennent avec leurs deux oreilles, c'est tout ce +qu'il faut.</p> + +<p>Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.</p> + +<p>En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la +route pour suivre un chemin qui remontait dans la +même direction que l'Isle.</p> + +<p>—Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit +mon oncle, nous n'arriverons guère avant la nuit.</p> + +<p>—C'est le tabac qui en est cause, dis-je.</p> + +<p>—J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais +vois-tu, il faut toujours donner du débit à ceux qui +nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez +nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le +sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. +Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne +sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les +gens de métier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure, +menuisier. Tous ces gens-là vont chez Puyadou, +n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; +il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.</p> + +<p>Ils vont aussi chez les marchands, et chez le +notaire, et chez le curé, pour se marier, faire baptiser +ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les +marchands, le notaire et le curé fassent travailler ces +gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits, de +la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux +et leurs bœufs, sans quoi ils sont bonnement +perdus.</p> + +<p>Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est +que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient +leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout +ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser +tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les pauvres +diables de leurs terres crevaient de faim.</p> + +<p>—Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la +droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de là +que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom. +Il est un de ceux qui nous ont aidé à sortir de cette +misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le +peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis +dans les châteaux, enrichis par les biens nationaux, se +sont mis du côté des nobles et sont aussi durs pour +le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns +qui sont restés avec nous, mais guère.</p> + +<p>Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse +qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer +tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui +les font.</p> + +<p>Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme +on a fait accroire aux gens que tous sont égaux, il +n'y a pas moyen de rétablir les privilèges pour la +bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la +couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent +de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs +à leur donner, et voilà comment il n'y a plus de privilèges.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, +puis à Chaumont. Les chemins étaient mauvais comme +partout; je conviens que c'était ennuyeux, mais on +en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge, nous +prenons un petit chemin qui va au Frau.</p> + +<p>Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin +est sur la gauche et la maison à quarante pas sur la +droite, un peu élevée sur le terme. Mon oncle envoie +à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute +volée, et voici la Finette, notre chienne courante, qui +s'en galope vers nous, en jappant de sa voix forte et +les tétines pendantes, car elle nourrissait. La vieille +Mondine sort sous l'auvent de l'escalier, avec sa +quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en +l'air:</p> + +<p>—Sainte Vierge! voilà Hélie!</p> + +<p>Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant +que nous sommes affamés.</p> + +<p>Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; +Gustou qui ne s'est jamais pressé, qui n'a jamais dit +un mot plus vite que l'autre. Il sort lentement, en +pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout déparpaillé +et un bonnet de coton sur la tête. Toute son +attention est prise par la mule; les deux mains dans +les poches de son gilet, il la regarde, tourne tout autour, +tandis que mon oncle, toujours sur la bête, le +regarde faire en riant un petit.</p> + +<p>—Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?</p> + +<p>—Ça fera une bonne petite mule.</p> + +<p>—Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; +allons, c'est bien pensé.</p> + +<p>Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou +prend les brides et mène nos montures à l'écurie.</p> + +<p>Notre maison était une bonne vieille maison périgordine +à toit aigu, bâtie sur la pente du coteau. On +y accédait par une rampe pavée de gros cailloux de +rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on arrivait +dans une cour formée par des murs de soutènement. +Du côté de la cour, la maison tournée au levant, avait +de plain pied, le cellier et le cuvier. La grange et +l'écurie étaient dans un bâtiment séparé, en équerre +sur la cour, à droite. Le premier et seul étage étant +du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le +jardin, du côté du coteau. On y montait par un escalier +de pierre extérieur, abrité par un auvent soutenu +par des piliers massifs. Là, sous l'auvent étaient les +seilles, ou les seaux si l'on veut, et le chambalou +pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour +les cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et +ensuite il y avait d'un côté deux chambres où couchaient +mon oncle et la Mondine, et de l'autre une +grande plaisante chambre regardant sur la rivière et +le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient +ceux qui venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit +entrer, la Mondine entortilla vitement la ficelle +autour de la queue de la poêle qu'elle avait sur le feu, +et vint m'embrasser à plusieurs fois en s'extasiant +sur ma taille, ma force et ma bonne figure:</p> + +<p>—Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera +bientôt prêt; tourne-toi vers le feu.</p> + +<p>—Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le +prends donc pour un étranger, que tu fricasses là +quelque chose?</p> + +<p>—J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça +n'aurait pas de bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire +souper comme ça ce drole, pour le premier soir que +le voilà chez lui.</p> + +<p>—Comment, comment, chez lui?</p> + +<p>—Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc +que tu laisseras ça tien, Sicaire?</p> + +<p>—Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, +il est bien chez lui.</p> + +<p>—Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit +saupiquet avec un quartier de dinde; je sais qu'il +l'aime, le pauvre drole.</p> + +<p>Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce +temps, quoi qu'il ne fît pas froid, au contraire; mais +c'est toujours bon de se mettre près du feu quand on +a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de fonte, +je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient +connues dès l'enfance. C'était la maie avec son +couvercle, le vieux buffet et son vaissellier au-dessus, +où on voyait bien rangée d'ancienne vaisselle d'étain, +puis des plats et des assiettes de faïence, rondes ou +découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a +jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme +ceux que je faisais sur mes cahiers, mais avec de si +belles couleurs: du rouge, du jaune, du vert, du bleu. +Les couleurs n'étaient pas toujours bien placées, mais +que faisait cela.</p> + +<p>Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande +boîte de noyer, percée d'un rond vitré qui laissait +voir le balancier battre lentement les secondes. Au +mur étaient accrochés les chaudrons et les bassines +de cuivre. Au milieu, la table massive avec une +barre d'appui pour les pieds et ses deux bancs de +chaque côté.</p> + +<p>Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant +tout ce mobilier campagnard: la chaise où j'avais +mis mon nom en chicotant avec la pointe d'un couteau, +et le crochet à peser pendu derrière la porte +d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du +grenier avec son trou du chat, fermé par une planchette +pendue à l'intérieur, au moyen d'une ficelle, +et que nos chattes écartaient avec la patte pour passer. +Puis voici les marmites, les tourtières, l'oulle aux +châtaignes. Sur des planches sont les toupines de +confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au +fond de la cuisine solidement attaché aux poutres. +Aux poutres encore, pendent des quartiers de lard et +aussi de la graisse pliée dans la toile du ventre, et +posée sur des cercles en vimes suspendus comme des +balances.</p> + +<p>Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, +le vieux fusil à pierre à un coup, avec lequel +mon oncle ne manquait guère le lièvre, et puis une +grande canardière dont le canon a bien cinq pieds +de long.</p> + +<p>Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais +refaire l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait +guère de choses. Mon grand-père reviendrait au +monde, qu'il trouverait encore la plus grande partie +des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons +beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries +qui nous viennent de nos anciens et leur ont +servi.</p> + +<p>La nuit était venue cependant. La Mondine alluma +le chalel de cuivre et le pendit dans la cheminée à +seule fin de voir au fricot. Puis elle mit la touaille, +les assiettes, les cuillers d'étain, les fourchettes. Pour +ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a toujours +le sien dans sa poche; le couteau est inséparable +de l'homme, et c'est la première chose que les +droles demandent à leur père quand ils commencent +à marcher.</p> + +<p>Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en +fut tirer à boire. La Mondine sortit sur l'escalier et +cria à Gustou, qui arriva un moment après sans se +presser; puis elle accrocha le chalel à une cannevelle +encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus +de la table.</p> + +<p>Mon oncle, comme le maître de la maison, était +assis au bout de la table sur une chaise; moi à sa +droite, Gustou à sa gauche, sur les bancs, et la Mondine +allant et venant:</p> + +<p>—Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.</p> + +<p>C'était un beau coq, avec une superbe queue de +toutes couleurs, que je voulais toujours avoir quand +j'étais petit. C'est miracle que je ne l'aie jamais +cassée.</p> + +<p>Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec +sa cuiller et sa fourchette. Mon oncle avait perdu +cette coutume au régiment, et moi à la ville. La +Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en +se promenant avec son assiette, allant de la table au +foyer. Une habitude bien conservée, par exemple, +c'est celle du chabrol; chacun de nous avala sa pleine +assiette de vin.</p> + +<p>J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval +m'avait creusé, et puis en ce temps-là, je n'avais pas +besoin de ça. Après avoir mangé la moitié de l'aile +de dinde, je pris une pleine assiette de haricots +bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde +me regardait faire avec plaisir.</p> + +<p>—Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne +conscience et de bon estomac.</p> + +<p>Tandis que nous étions à table, la Finette tournait +autour de nous, attrapant un morceau de l'un, un +morceau de l'autre, et mon oncle lui fit donner le +reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir pâtir les +bêtes autour de lui.</p> + +<p>Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller +soigner nos montures, et mon oncle alluma sa pipe.</p> + +<p>—Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous +un peu de pineau, Mondine.</p> + +<p>Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses +et d'autres.</p> + +<p>—La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre +jour, tu sais, Hélie, me dit la vieille servante.</p> + +<p>—Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle +Ponsie, ajouta mon oncle.</p> + +<p>—Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.</p> + +<p>—Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, +et point méprisante pour le pauvre monde. On +pourrait chercher à vingt lieues à la ronde, pour +trouver une demoiselle qui la vaille.</p> + +<p>—Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.</p> + +<p>—Ça veut dire que les messieurs de par ici sont +bien bêtes, repartit la vieille: une demoiselle comme +ça!</p> + +<p>—C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec +la fille, et il n'y en a guère à Puygolfier.</p> + +<p>—Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu +que je te dise, Sicaire.</p> + +<p>—Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!</p> + +<p>—Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté +sur mes bras pour te connaître. Je sais bien que tu ne +regarderais pas à l'argent, tant qu'à la convenance. +D'ailleurs, les Nogaret n'ont jamais été avares; de +tout temps, ils ont été de braves gens. Ton grand-père, +celui du temps de la grande Révolution, n'était +pas des plus tendres, mais c'était un homme franc, +juste et courageux comme on n'en voit guère. Ton +père et tes oncles étaient bons comme du pain de +fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait +au grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de +son père en plus.</p> + +<p>Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la +table, but une goutte de pineau et s'en fut se coucher +dans sa chambre au moulin. Nous en fîmes autant +bientôt; la Mondine avait mis des draps à un des lits +de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle +vint me border dans les couvertures, comme lorsque +j'étais petit, puis s'en alla après avoir fermé les courtines.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + + +<p>Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des +hirondelles faisaient leur petit ramage du réveil, et +portant mes yeux en haut, je vis le nid attaché à une +solive et les hirondelles sur le bord, prêtes à sortir. +Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un +paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux +bestioles, après avoir jasé assez, s'envolèrent par un +carreau cassé.</p> + +<p>J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent +lorsqu'on a l'esprit tranquille, et le corps bien reposé. +Le bruit des eaux qui passaient sur l'écluse, +me berçait doucement, et je me laissai aller à des +rêveries d'autrefois.</p> + +<p>Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, +jouant au-dessous du moulin sur le bord de l'eau, et +faisant dans le sable de petits lacs où je mettais des +gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais avec +un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller +et venir tout étonnées de se voir enfermées.</p> + +<p>Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. +C'était alors une belle fille de seize ans, qui mordait +dans mes joues rouges comme dans une pomme. +Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille +fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux +blonds annelés! Elle était venue faire laver la +lessive, et comme c'était l'heure du mérenda, elle +voulait me faire manger des crêpes. La charrette qui +avait porté le linge était là-bas le long du pré du +moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec +une bonne odeur d'eau de rivière. A l'ombre des +peupliers, la servante de Puygolfier avait posé son +lourd panier et sa grande pinte, et les lavandières +étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que +c'était, et comme la demoiselle savait les replier +joliment, après avoir épandu dessus de bon miel +jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit +pot.</p> + +<p>Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à +l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son +voile vert, pour me garder des mouches.</p> + +<p>Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la +cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis +venir sur sa bourrique. Je m'encourus à son avance, +et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin +et me prit en croupe, après avoir fait dire à chez +nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous +voilà partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des +marrons. A la montée des termes, elle descendait +pour soulager la bourrique, et alors je passais devant +et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été une +chose difficile.</p> + +<p>Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, +il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui +demeurait dans une cabane en plein bois de châtaigniers. +C'était une bien pauvre demeure: les murs +étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était +couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais +chez nous. Le foyer avait pour chenets deux +pierres, et il était éclairé par le jour qui venait +de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin, +un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse +bourrée de paille d'avoine et un méchant +couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table, une oulle +pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte +où la vieille faisait rarement de la soupe. La table +était faite avec des planches clouées sur des piquets. +Dessus, deux ou trois assiettes, une soupière ébréchée +en terre brune, une cuiller de fer et une cruche +à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la +fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois +mort dans un coin, c'était tout. Quand on levait la +tête on voyait le toit de balais. Sous la porte on +aurait passé la main. Dans les nuits d'hiver, les loups +qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins, +venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient +en grognant.</p> + +<p>C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand +regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il +ne lui arrivât malheur, de façon ou d'autre. Elle avait +bien voulu la faire entrer à l'hospice d'Excideuil, mais +la vieille ne voulait pas entendre parler de ça, ni +même de venir demeurer dans le bourg.</p> + +<p>Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, +et pas un n'eût voulu la rencontrer le matin en allant +à la foire, sûrs que, s'ils achetaient une paire de veaux, +ils se seraient écornés, ou, s'ils ramenaient des brebis, +elles auraient eu le tournis. Et ce n'était pas seulement +les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, +le père de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il +l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les +châtaigniers, cherchant du bois mort ou des châtaignes, +il désarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en +retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon +autour de lui ce jour-là.</p> + +<p>Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien +elle, et nous fîmes notre entrée chez la vieille après +avoir attaché la bourrique à un arbre. La soi-disant +sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait dans +la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur +ses genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en +deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la +table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet, +de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et +un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la +tête sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle +la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et +alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et +commença à parler un brin, remerciant de son mieux: +que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent +heureuse, demoiselle!</p> + +<p>Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à +fait, et elle se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: +c'était du temps du grand-père de M. Silain, +qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une +épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il +mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait +pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. +Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait +dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis, +il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le +menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs +se brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes +dans sa jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés +venant d'Auberoche, et ils avaient tout brûlé à Puygolfier, +et le seigneur était parti après les Anglais +qui allaient au château des Chabannes qu'ils brûlèrent +aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été +tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint +paradis! disait-elle en joignant les mains.</p> + +<p>Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser +des marrons, et comme nous avions emporté +de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans +un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire +griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était +bon de manger comme ça dans les bois!</p> + +<p>Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la +bourrique et nous redescendîmes vers le moulin. Ma +grand'mère remercia bien la demoiselle de m'avoir +emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa encore, +remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.</p> + +<p>Une autre fois encore... mais à ce moment mon +oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon +vieux, le soleil est levé depuis un moment; saute du +lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à un +couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te +promènera.</p> + +<p>Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de +vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne +rencontre, et je le suivis.</p> + +<p>A deux cents pas du moulin il y avait une drole +d'une douzaine d'années, qui touchait un troupeau de +brebis.</p> + +<p>—Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te +voilà ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.</p> + +<p>—Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.</p> + +<p>—Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon +oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la +coupe jeune.</p> + +<p>Cette petite me fit impression par sa figure calme +et sérieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop +petit, d'épais cheveux noirs sortaient de partout. Ses +sourcils étaient bien recourbés, et, sous de longs cils +noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille +qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous +étaient nices en ce temps, et n'osaient regarder les +gens.</p> + +<p>—C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit +mon oncle.</p> + +<p>—Je ne l'aurais pas reconnue.</p> + +<p>—C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et +avec ça plus de raison et de sagesse que bien des +filles de vingt ans. Ça aurait été dommage de laisser +cette drole sans lui faire apprendre quelque chose. +Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser +aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. +Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille +ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait +pas long. Ça m'a couté six écus, mais je ne les plains +pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et compter +un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui +montre quelquefois, et lui a prêté des livres de +classe, moyennant quoi elle a étudié un peu par-ci +par-là, en gardant ses moutons, ou le soir à la veillée.</p> + +<p>Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le +couvreur, et nous fûmes revenus pour manger la +soupe.</p> + +<p>Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une +mule et sur la jument; mon oncle prit son fouet, +et partit pour rendre de la farine aux pratiques.</p> + +<p>—Donne-moi la clef? lui dis-je.</p> + +<p>La clef, point d'autre explication; mais il savait ce +que je demandais. Il tira une clef de sa poche.</p> + +<p>—Tiens, et ne dérange rien.</p> + +<p>Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, +et suivit ses bêtes.</p> + +<p>Notre moulin était planté sur la rivière comme un +pont. En le traversant, on allait, du bord, à l'îlot +formé par le trop plein des eaux du goulet, autrement +dit du bief, qui passaient sur l'écluse, et faisaient un +bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval +rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De +l'îlot, on passait sur l'autre rive, par un gué longé de +grosses pierres que les piétons enjambaient tandis +que leurs bêtes, quand ils en avaient, suivaient le +gué.</p> + +<p>A l'entrée du moulin était un espace libre, où +on attachait les bêtes qui venaient porter le blé à +moudre. A l'autre bout, c'était le pressoir pour +l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y avait +deux chambres où on montait par un escalier de +bois. L'une était celle de Gustou, l'autre était à mon +oncle, et c'est là qu'il serrait ses affaires et montait de +temps en temps quand il avait un moment.</p> + +<p>Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la +clef de voûte de la porte ronde une raie qu'il avait +faite au ciseau. C'était la marque de l'inondation +de l'année d'avant. Les eaux avaient monté jusque-là, +dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin +avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement +qu'il y avait eu de grandes crûes; notre nouvelle +route de Périgueux à Saint-Yrieix, avait été tout +abîmée, et les eaux avaient emporté le pont d'Eymet +et celui de Mussidan.</p> + +<p>Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec +force explications sur les dégâts que le moulin avait +eus, et toujours avec sa manière lente et tranquille +qui me faisait bouillir, je montai vivement l'escalier, +et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je mettais +la clef dans la serrure.</p> + +<p>Pour sûr, la recommandation de mon oncle était +bien inutile, car rien n'était rangé dans la chambre. +Dans un coin était le lit à quenouilles avec des +rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle couchait +quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. +Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des +pelotons de fil à faire le filet. Contre le mur, un grand +vieux cabinet à colonnes et à quatre portes taillées en +pointes de diamant; à l'opposé, une grande table où +étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges +ou bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à +fleurs, étaient plantées des plumes d'oie venant de +l'aile de nos bêtes. Dans un coin, le lourd fusil à +pierre avec lequel l'aïeul avait fait les campagnes de +la République. Aux murs, un shako moins ancien, +large du haut, avec un grand pompon jaune, un +havresac poilu et des vieilles images attachées avec +des clous à ferrer les souliers.</p> + +<p>A côté de la table, étaient accrochées une peau de +bouc et une sacoche à je ne sais combien de poches, +brodée de fils de soie et couverte d'une peau de bête +sauvage; mon oncle avait apporté ça d'Afrique. Ailleurs, +de grandes gourdes accrochées à des clous, +contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un +épervier tôt fini pendait d'une poutre du plafond.</p> + +<p>Parmi les images clouées au mur, il y en avait une +au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres. +Cette image représentait la Liberté, patronne des +Français. C'était une jeune fille de seize à dix-sept +ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une +petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un +sabre pendu à un baudrier: qu'elle était jolie!</p> + +<p>J'aimais cette chambre de passion étant enfant et +jeune garçon, à cause de toutes ces choses, et surtout +pour ces vieux livres où on trouvait des histoires +si belles. Le haut du cabinet en était bondé. Dans le +bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, +de vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à +mettre la poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des +grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons +d'uniforme, un pistolet à pierre, un coudouflet à +appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatières, +des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac +qui s'amasse dans les maisons où on ne jette +rien. J'aimais à farfouiller dans toutes ces vieilleries, +m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques +histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils +d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés +tous quatre sur le cheval <i>Bayard</i>, que de fois je l'ai +relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne +pouvais me déprendre. Mon oncle y avait fait des +marques avec des morceaux de papier, et moi je +mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque +j'étais encore enfant, j'étais plus curieux des faits que +de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, ç'a +été le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis +de ce côté, je le dois à ce livre.</p> + +<p>Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout +abîmée, où je cherchais principalement la manière +d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse.</p> + +<p>Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau +comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le +tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table, +pour le regarder. Par la fenêtre ouverte, on voyait +le bief du moulin dans toute sa longueur de deux +cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort +d'une gorge, bordée d'un côté par une étroite lisière +de prés dominés par des coteaux boisés, et de l'autre, +par un grand terme de rochers presque à pic sur +l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de +genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout +à la cime, de grands châtaigniers, venus là par hasard, +se penchaient comme pour regarder dans la +rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les +aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.</p> + +<p>En quelques endroits, un peuplier miné par les +crues s'inclinait aux trois quarts tombé, comme pour +jeter un pont sur la rivière. Tous ces arbres penchés +sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de +loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le +soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la +surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et +vertes, voletaient çà et là, et se posaient sur les +crêpes et les marguerites d'eau, où les hirondelles +qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient quelquefois; +sur les bords, des iris dont les feuilles semblent +des baïonnettes. De temps en temps, un cabot +ou une perche montait à la surface happer une chenille +ou une barbote chue des feuilles, et le cercle +formé par le remous, allait s'agrandissant toujours +et finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur +passait d'une rive à l'autre comme une flèche +empennée de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou +bien un rat d'eau traversait la rivière en laissant derrière +lui un long sillage. Dans le bois, on entendait +le bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de +bec.</p> + +<p>C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je +restai là, toute l'après-dînée, lisant et regardant, et +je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de +mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais +fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans +après, de la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent +la plume dans l'écritoire pour regarder.</p> + +<p>Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher +par écrit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce +tableau changer plusieurs fois.</p> + +<p>Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons +ne sont pas développés, la verdure est claire, +l'herbe des prés commence à pointer; c'est le temps +où les droles font des chalumeaux avec des branches +de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la +terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent +et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter +dans les bois.</p> + +<p>Dans ce moment où j'écris, en novembre, les +feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le +feuillage couleur de tan du chêne se mêle aux feuilles +jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres des +noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages +piquent sur ce fond leurs belles couleurs +rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'âge +ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de +loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. +Seuls les peupliers déjà dépouillés dressent tristement +sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus +des vergnes et des saules. Quelquefois une +pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des +balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux +jours de la Saint-Martin, où nous sommes, la rivière +charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et +cette brume fine se répand dans la gorge, amortissant +encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui se +meurt pour renaître à la Noël.</p> + +<p>L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille +aux arbres; les prés sont morts, grisâtres et tristes; +la terre est durcie par la gelée; les herbes folles et +les grands chardons desséchés sont blancs de givre, +et le long des rives dans les petits creux où l'eau +dort, la glace est prise. En haut des rochers, les +squelettes noircis des grands châtaigniers se dressent +immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout +est endormi et repose; pourtant dans le terme, les +ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des +fougères séchées, éclairent leur verdure terne de +quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes +montrent leurs belles grappes de graines +rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois tout +là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards +sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans +l'air monte lentement la fumée lourde de quelque feu +de bergères, et que plus haut passent en couahnant +des bandes de graules.</p> + +<p>J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: +oui, la campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, +mais l'hiver, c'est bien triste.</p> + +<p>Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; +lorsqu'elle commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte +les blés mûrs, lorsqu'elle décline comme un malade +qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois +de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je +regarde une grande étendue de pays couverte de +neige, jusque vers Saint-Raphaël. Plus rien: les gens +sont chez eux au coin du feu, les bestiaux à l'étable, +et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères branches +des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps +une pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver +de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons +au moulin.</p> + +<p>J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, +1844, le 26 mai était tombé un dimanche, de manière +que la foire avait été repoussée au lundi et mardi. Je +ne parle pas du troisième jour qui, dès cette époque, +n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait +plus de gens faisant la noce que des affaires.</p> + +<p>Le surlendemain de ma venue au Frau était donc +un jeudi, jour de marché à Excideuil, et mon oncle y +ayant des affaires, j'y fus avec lui.</p> + +<p>Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce +jour-là. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le +chemin du foirail au minage, et du minage à la place +des cochons, où il fallut en acheter deux que Jardon, +le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien +de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler +des entrées dans les cafés ou les auberges pour chercher +quelqu'un à qui mon oncle avait affaire. De +temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient, +lui secouaient la main, et après les informations +sur la santé: Comment ça va? et +chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce +drole?</p> + +<p>Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors +à parler des affaires de la politique, et de ce qui se +passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens +qui étaient à Paris à la tête. Les principales choses +dont on se plaignait, c'était que le sel était trop cher +et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les +patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce +qui payaient cet impôt. Mais tous et un chacun +se révoltaient de bien travailler, de payer les tailles, +les prestations des chemins, les patentes et tout, et +de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs que ceux +qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était +beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en +brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient +plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne +disait pas guère de bien de nos députés non plus. +Comme il était du pays, que c'était un général, et +qu'il faisait beaucoup travailler à la Durantie, on ne +parlait pas du maréchal Bugeaud, mais les autres +députés étaient mal arrangés. Lorsque mon oncle +disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de +chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements +qui n'en finissaient plus pour tuer un lièvre, +alors les gens juraient, et ne se gênaient pas pour +traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui +voulaient rétablir à leur profit les anciens droits des +nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un +homme de Cubas qui se mit fort en colère. Il disait +qu'il faudrait recommencer la Révolution, parce que +les bourgeois et les nobles s'entendaient pour +remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et il +assurait que dans son endroit, tout le monde était de +cet avis.</p> + +<p>—Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département +et toute la France puissent penser ainsi!</p> + +<p>C'a toujours été un grand sujet de mécontentement +que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde +a son fusil au-dessus de la cheminée, et celui qui s'en +va couper de la bruyère, ou abattre un arbre dans les +bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil +avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les +forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs +qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux +d'un châtaignier. Dans les foires et les marchés, on +ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite +par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous +nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle +était faite pour que nous ne chassions pas, nous qui +nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent +tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était pas +tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, +que pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi +M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous +l'eûmes nommé représentant du peuple, il fit tout le +possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de +gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais +y arriver.</p> + +<p>Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou +sur les places, lorsque les gendarmes venaient à passer, +avec leur grand chapeau bordé, leurs habits à +queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur la poitrine +on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du +prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. +Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs +moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je +me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en +passant, et principalement mon oncle. A cette époque, +on ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos +pays, et ceux qui avaient leur barbe étaient regardés, +je ne sais pas pourquoi, comme des républicains, des +pas grand'chose, des communistes, enfin des gens +qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il +l'était, passait pour un homme dangereux, à ce que +j'ai su depuis. Mais ça, c'est des idées bêtes comme +les gens s'en mettent quelquefois dans la tête. Roux-Fazillac, +Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous +les autres conventionnels qui ont fait guillotiner +Louis XVI, étaient bien rasés, et n'avaient pas tant +seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui +ont commencé la Révolution, Mirabeau et les autres. +Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires; +mais à cette époque les gens en place croyaient ça.</p> + +<p>Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout +en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et +leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher +de son village, et s'intéresser à ce qui se passait +en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais +voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut +sembler fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; +ils avaient peur des nobles, revenus aussi +puissants que sous le roi d'avant; peur des curés qui +faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes; +des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent; +peur des maires aussi, qui représentaient le +gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient +des procès aux mauvaises têtes, comme ils les +appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient +leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui +les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les +faisaient travailler: Faut bien du pain pour les +droles, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils +bonnement: que pourrions-nous faire? +Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas, +nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour +payer les tailles!</p> + +<p>—Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux +ne s'est pas bâti en un jour. Ceux qui travaillent, +finiront par comprendre qu'ils sont les plus +nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches +qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous +autres qui les nourrissez et les entretenez de tout. +Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur +travailliez pas? Que produiraient leurs propriétés sans +vous? des ronces, des chardons et du chiendent. +Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? +Le jour donc où les paysans ne travailleraient plus pour +eux, que deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. +C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez +bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre +âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans +le pays.</p> + +<p>Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je +vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres +nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui +viennent après nous, verront ça. En attendant, il +faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois +contre les gens méchants et durs. Ça ne sert +de rien d'être craintif et soumis, au contraire: c'est +sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours. +Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un +chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, +quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment.</p> + +<p>Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie +s'égrenait dans les villages. A Saint-Germain, deux +nous donnèrent le bonsoir et restèrent. A la Maison-Rouge, +un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous +deux nous continuâmes le nôtre:</p> + +<p>—Dire que nous en sommes là, cinquante ans +après la Révolution! fit mon oncle quand nous fûmes +seuls.</p> + +<p>Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, +et, en chemin, je pensais à la demoiselle. Etant +tout enfant, je l'aimais avec passion, et même quelque +chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration, +tant elle était bonne, et belle plus qu'aucune +femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux, +pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du +terme, et où les roues des charrettes avaient fait des +ornières dans le roc, voici que toutes mes innocentes +admirations se ravivaient comme un feu dans les +terres au souffle du vent.</p> + +<p>Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant +un peu sur lui, et finissait à une allée de +noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on +voyait, percée dans un fort mur de clôture de dix +pieds, la grande porte charretière, accolée d'une +autre petite porte ronde pour les piétons. De chaque +côté, les murs étaient percés de meurtrières. Les +portes, ferrées de gros clous à tête pointue, étaient +coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la +charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, +au grand portail, était clouée, les ailes étendues, +une dame-pigeonnière.</p> + +<p>En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la +maison du métayer, la grange, le cuvier, le fournil, +le clédier, ou séchoir à châtaignes, et dans une autre +petite cour entre deux bâtiments, le tect des cochons. +En face, la terrasse bordait la cour et les bâtiments, +et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier, +où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de +clôture, les écuries et le chenil, et, après un espace +vide, le long de la terrasse, le château dominant la +plaine; petit château assez délabré, formé de bâtiments +inégaux irrégulièrement assemblés autour +d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En +entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue +par des arceaux de pierre. A gauche, la tour à toit +pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier. +Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première +était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon +à manger.</p> + +<p>La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui +s'exclama en me voyant, et se mit à me faire des +questions sur ma santé, mon arrivée et le reste. Mais +j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle +était au salon qui repassait, j'y courus. La porte +vitrée était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon +et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles +sur ses joues roses.</p> + +<p>—Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; +mais je m'étais déjà jeté dans ses bras comme je +faisais étant enfant, et je l'embrassais. En sentant à +travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine, +j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont +elle s'aperçut, sans doute, car elle se retira.</p> + +<p>—Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta +moustache qui pousse, te voilà un homme! Tu es +trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu +me donnerais de la barbe!</p> + +<p>Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de +ça, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais +qu'elle ne pouvait plus être avec moi, comme lorsque +j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu +à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me +hausser jusqu'à elle.</p> + +<p>Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, +des mouchoirs et des petites affaires de +femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout +fier de lui apprendre que j'allais entrer à la Préfecture, +avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, +il me semblait que j'allais devenir un personnage. +Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne +restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer +plus tard, je lui répondis avec un petit air +important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, +que je pourrais arriver à quelque chose dans l'administration.</p> + +<p>—Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la +chance, tout le monde le dit; le voilà chef de bureau, +c'est son bâton de maréchal. Si tu as autant de capacités +et de chance que lui, tu y arriveras peut-être, +après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou +trente ans, et avoir supporté les ennuis du métier, +les caprices des chefs, les injustices des supérieurs. +Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux être tout +bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et tranquille +en travaillant.</p> + +<p>C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors +capable de comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la +persuasion de M. Masfrangeas, avait tourné de ce côté, +tous les rêves d'avenir qu'elle faisait pour moi, +comme font toutes les mères, et je ne pouvais bonnement +guère penser autrement qu'elle, après avoir +tant entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, +quand même j'aurais pensé autrement. Au reste, les +quelques années que j'ai passées à la 3<sup>e</sup> division de la +Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles m'ont +dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine, +éloignée de la nature; elles m'ont appris les +misères qui se cachent sous des apparences plus +brillantes, et m'ont fait estimer à leur valeur, la santé, +le grand air et la liberté. Combien de fois depuis, j'ai +reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon +oncle, que je translate ici de notre patois en français:</p> + +<p>Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand +cœur: voisin du bonheur.</p> + +<p>Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, +je lui aidai à monter dans sa chambre tout son linge +qu'elle empilait sur mes bras étendus. C'était toujours +sa petite chambre avec des boiseries peintes en +blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne +toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, +et sa commode au ventre arrondi, avec des poignées +de cuivre. Au-dessus de la cheminée, il y avait dans +un cadre doré, une petite glace, et, plus haut, une +peinture représentant un berger; non pas de ces +bergers dépenaillés de chez nous, mais un berger en +culotte rose et bien poudré, qui offrait à sa bergère +deux tourterelles dans une cage.</p> + +<p>Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la +demoiselle me fit monter au second, où personne ne +couchait, et qui n'était même pas meublé. Dans une +chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur des +couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi +quelques pommes, nous redescendîmes faire collation +avec, et des fromages de chèvre au gros sel.</p> + +<p>Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle +Ponsie, nous irons à Prémilhac: j'ai des affaires à +porter à la femme de notre ancien métayer des +Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né, +et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses, +rien, ils sont si pauvres! Je vais m'habiller, +dis à la Mïette de mettre le panneau sur la bourrique.</p> + +<p>Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance +avec le salon à manger. Rien n'était changé: +de chaque côté de la cheminée, de grands placards +en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds +tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux +papier imitant des boiseries, étaient rangées les +chaises à dos façonné en forme de lyre. Au coin du +foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert d'une +tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la +demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse +fatigante. A l'autre bout du salon, en face de la cheminée, +il y avait un grand buffet à dressoir, où se +voyaient des restes d'un service d'ancienne porcelaine +de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en +forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres +entrelacés.</p> + +<p>Autour, étaient accrochées aux murs, dans des +cadres à la dorure ternie, des gravures qui avaient +fait le bonheur de mes premières années. Quand la +demoiselle m'amenait au château, je les suivais une +à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et +j'avais une réflexion pour chacune de ces images.</p> + +<p>C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI, +en manteau parsemé de fleurs de lys, et son bâton +appuyé sur une table où était la couronne royale.</p> + +<p>—Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros +monsieur lève-t-il sa robe; c'est-il pour montrer sa +belle culotte?</p> + +<p>Et elle de rire.</p> + +<p>En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour, +la poitrine étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait +dit bâtie par un architecte, et qui ne devait pas passer +aisément sous les portes.</p> + +<p>Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon +blanc, court, avec des souliers découverts à +boucles, un petit justaucorps et une collerette. Il +goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des +hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui +des généraux et des officiers, le chapeau sous le bras.</p> + +<p>Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de +bon cœur, je disais toujours:</p> + +<p>—Il ne la trouve pas bonne, la soupe!</p> + +<p>Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant +sur le front des troupes pour passer une revue. +Il était reçu par les généraux qui le saluaient tous +ensemble, le chapeau au bout du bras demi tendu +vers lui:</p> + +<p>—Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je +à la demoiselle.</p> + +<p>Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient +tous: ils avaient de grands nez droits, de +petits favoris, pas de moustaches, et les cheveux frisottés +ramenés sur le front.</p> + +<p>Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à +Paris; la prise du Trocadéro, où on ne voyait rien, +rapport à la fumée; un portrait de feu Monseigneur +de Lostanges, et quelques autres tableaux.</p> + +<p>Sur la tablette de la cheminée, était toujours un +gros chat sauvage empaillé, tué par M. Silain dans +le bois que depuis on a appelé le Bois-du-Chat; au-dessus, +était accroché un baromètre, que le Monsieur +ne manquait pas de consulter en partant pour la +chasse.</p> + +<p>Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un +paravent curieux. Sur le papier de couleur claire, la +défunte dame de Puygolfier et sa fille avaient collé +partout des images découpées, qui n'étaient, pour la +plupart, que des caricatures sur Louis-Philippe, sa +famille et son gouvernement. Il faudrait une heure +pour les mentionner toutes. Le roi des Français était +toujours représenté avec une tête de poire! Il y avait +une de ces images représentant un musée, où tous les +tableaux, paysages, monuments, portraits, objets +quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi les +messieurs qui regardent, en voici encore en tête de +poire, avec un parapluie...</p> + +<p>J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle +redescendit. Qu'elle était jolie avec sa collerette à +pointes découpées, sa robe froncée avec une boucle +dorée à la ceinture, des manches à gigot, et une jupe +courte qui laissait voir le bas des jambes, où des +rubans noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, +pour tenir le petit soulier! Elle portait dans une couverture +de berceau, tout plein de petites affaires +d'enfant: drapes, maillots, brassières et des petits +bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire +voir. Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien +qu'elle avait fait tout ça avec affection, et qu'elle aurait +été bien contente d'avoir à elle de petits enfançons à +habiller. Elle avait pour lors vingt-six ans; elle +aurait été une bonne mère; elle méritait d'être heureuse, +mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait +au crochet, ou à la pendille, comme disait mon oncle.</p> + +<p>Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et +mises dans un grand cabas attaché au panneau de la +bourrique, et après ça en croupe, la grande Mïette +attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout +fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et +nous voilà partis.</p> + +<p>En sortant de la cour je demandai un peu tardivement +des nouvelles de M. Silain.</p> + +<p>—Ah! répondit la demoiselle, mon père est à +chasser les loups à Jumilhac, avec des messieurs du +Limousin; qui sait quand il reviendra.</p> + +<p>Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le +chemin. Moi je tenais la bride, le long des grosses +pierres, pour l'aider à monter, et ensuite j'allais +derrière, touchant la bourrique avec une verge de +châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, +de l'admirer, avec ses petits frisons d'or dans le cou. +Lorsqu'elle se tournait vers moi, je me baignais, il +me semblait, dans ses beaux yeux bleus si bons. +Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour +écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle +belle journée! J'avais oublié le moulin, la Préfecture +et tout: J'aurais voulu que Prémilhac fut aussi loin +que Limoges.</p> + +<p>Notre chemin était par la Boudelie et Magnac, +mais nous prenions quelquefois des traverses. Au +passage du ruisseau du Ravillou, ce fut le diable; la +bourrique ne voulait pas passer.</p> + +<p>—Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous +ne serez plus sur la bourrique, je la ferai bien passer +de force, et après ça, je vous traverserai sur mes bras, +vous ne vous mouillerez pas.</p> + +<p>Elle se mit à rire en secouant la tête:</p> + +<p>—Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée, +une envie folle de la passer comme ça dans mes bras.</p> + +<p>—N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus +fort qu'il ne faut, vous ne risquez rien.</p> + +<p>Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant +inutilement essayé de la persuader, je mis mon mouchoir +sur les yeux de la bourrique, et je la poussai +dans le ruisseau que je lui fis traverser en reculant, +la demoiselle toujours dessus et riant.</p> + +<p>Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de +Prémilhac, où on voit des restes d'anciennes constructions, +des marques d'antiques murailles, que +dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça +n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que +ces ruines viennent d'un ancien moustier bâti, il y a +quinze cents ans, par un saint homme appelé Sulpice +qui donna son nom à la paroisse dans laquelle était +Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens, +toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux +ont été bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les +souvenirs de la grande guerre de Cent ans.</p> + +<p>L'accouchée était dans son lit, gardée par une +vieille voisine, et son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle +nous vit entrer, elle joignit les mains et +s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire plus long +pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.</p> + +<p>Après les questions sur la santé, la demoiselle +Ponsie prit le poupon qui était plié dans un mauvais +morceau de drap tout percé, et l'habilla avec les +affaires qu'elle avait apportées: et tout ce temps, elle +le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à +gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire +téter.</p> + +<p>Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac +et donnée à la vieille, qui apprêta une marmite +et la mit au feu pour faire de bon bouillon. Après ça, +la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une +bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de +vin vieux.</p> + +<p>—Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait +la pauvre femme dans son lit; que le bon Dieu et la +sainte bonne Vierge vous le rendent! Je les prierai +bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le +méritez!</p> + +<p>—Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie +bien, mais c'est peu de chose que tout ça.</p> + +<p>—C'est bien quelque chose tout de même, notre +demoiselle, et plus que nous ne méritons; mais ce qui +vaut le plus de tout, c'est votre bonté d'avoir pensé à +nous.</p> + +<p>Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La +demoiselle l'embrassa encore, promit de revenir et +nous repartîmes.</p> + +<p>Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à +Puygolfier. Le souper fut vite prêt: une omelette à +la vignette, et des bonnes rimottes de bouillie de +maïs que la grande Mïette fricassa dans la poêle, là, +devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à Puygolfier, +quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai +avec appétit et gaîté, et la demoiselle était heureuse, +comme elle l'était toujours, après avoir fait du bien à +quelqu'un.</p> + +<p>Après souper, elle voulut me faire tâter de ses +cerises à l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, +lorsque j'étais tout petit, elle me les présentait +comme on fait aux jeunes geais nouvellement dénichés, +pour leur apprendre à manger. Elle riait de ce +jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je +touchais quelquefois ses doigts de mes lèvres.</p> + +<p>Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis +au moulin bien content de ma journée.</p> + +<p>Quel temps heureux! mes journées se passaient +en paix et tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord, +au milieu d'une nature paysanne et forte. Il me +semblait que cette terre couverte pour lors de moissons, +me communiquait sa vie.</p> + +<p>Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais +lever les verveux ou les cordes posés le soir; ou bien, +prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la +Finette faire courir un lièvre. Cependant, je pensais +toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais +toutes les occasions de retourner à Puygolfier, +n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me +semblait que tout le monde devinerait mes pensées. +Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait +beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au +verveux, ou une truite en tirant l'épervier le soir au-dessous +de l'écluse. D'autres fois, c'était une cordelette +d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois. +J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne +cherchais pas à résister; pensant à elle, lorsque je +ne la voyais pas, et avide de sa présence; la recherchant +sans autre but que de la voir, de l'entendre, et +d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que j'étais +amoureux, car je ne savais point au juste ce que +c'était que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand +à être toujours occupé d'elle, à me faire sa chose par +la pensée. Malgré les émotions que je ressentais +quelquefois en sa présence, et le trouble que me +donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en +vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments +étaient ceux d'une respectueuse adoration. Je +la trouvais la plus belle, la meilleure; elle était +pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle +était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le +plus grand bonheur que je concevais, était de lui +être utile et de me dévouer pour elle.</p> + +<p>Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en +ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer +au chenil, et je connus par là que M. Silain était +revenu. Il était là, en effet, planté près de la terrasse, +les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant +la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, +et je m'approchai pour le saluer avec un certain +émoi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup imposé, +je me figurais sottement qu'il allait deviner ce +à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant +de ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne +pensait qu'à lui.</p> + +<p>C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse +velours olive, avec des boutons de cuivre à têtes +de loup et de sanglier, et d'un pantalon à pont-levis +de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une +casquette ronde en velours noir et des souliers à +fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. +Seulement lorsqu'il allait à cheval, il avait de +grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le +mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique +qui lui donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, +et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourbé, ses +moustaches un peu rousses taillées en brosse, et ses +petits favoris coupés carrément à la hauteur des +oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa +manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les +gardes du corps de Charles X.</p> + +<p>Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son +habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux +qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour +que ça tirât à conséquence. Mais avec les bourgeois, +les gens du gouvernement, les messieurs, il était très +raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités +que font naître souvent le voisinage, même entre +gens de classes différentes. Lorsqu'il passait un acte +pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui +arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher +tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme +il disait, ses noms, titres et qualités: Antoine Silain +de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse, +à ce que contait un de ses voisins et camarades, après +avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre d'un +puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce +qu'il paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.</p> + +<p>Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut +pas dire qu'il fût un méchant homme. Avec ça, il +faisait quelquefois des choses qui n'étaient pas de +faire, par caprice ou par colère. Ses goûts n'étaient +point luxueux: la vie large du petit noble campagnard +lui suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, +car il était gros mangeur et grand buveur, il se contentait +des ressources du pays, buvait son vin à +l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de +Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards, +dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, +les légumes, les champignons et les truffes, qu'il avait +pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout, +car le puy qui, de dessous la terrasse, dévalait à la +plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés, +où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne +jument limousine blanc-truité, sept ou neuf chiens +courants, car en cette affaire, il avait la superstition +des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu, +bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il +allait chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le +Limousin, soit dans la forêt de Born ou ailleurs. Il lui +fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites +tournées à Périgueux le mercredi, ou le jeudi à +Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.</p> + +<p>Les ressources en nature de la terre de Puygolfier +auraient été suffisantes pour lui assurer une bonne +existence chez lui; mais c'était l'argent, c'était les +écus pour le dehors, qu'il était difficile de trouver, +car la plus grande part des revenus se mangeait +sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le +profit des bestiaux, passait à payer la taille et les +réparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les +hôteliers, dans ses expéditions, sans compter que le +soir après souper, ces messieurs faisaient une petite +bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on racontait.</p> + +<p>Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque +lopin de son bien, et avançait une coupe de bois, +en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais +il ne s'en inquiétait guère; il était de cette race de +bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent +facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement +le malheur de leurs proches, et ne s'en +doutent même pas, loin d'avoir des remords, habitués +qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.</p> + +<p>En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me +fit compliment sur ma poussée, et émit cette opinion +que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que +j allais entrer dans les bureaux de la Préfecture, il +s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier? +bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille +plutôt mille fois de te faire meunier, comme ton +jacobin d'oncle!</p> + +<p>Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et +son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi +j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, où elle était +pour lors, à ce que me dit la grande Mïette.</p> + +<p>C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait +un pêle-mêle de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, +de tableaux crevés, de morceaux de vieilles tapisseries, +d'objets de toute espèce, cassés ou hors d'usage, +de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues, de +vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, +chiffons, ferraille, et l'autre bondé de papiers et de +vieux parchemins.</p> + +<p>La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis, +cherchant un morceau de tapisserie assez bien conservé, +pour recouvrir le grand fauteuil où M. Silain +dormait le soir après souper. Je lui aidai à bouleverser +et retourner toutes ces défroques qui sentaient +le passé, et représentaient des modes défuntes et des +usages perdus. Dans un coin, je retrouvai une +ancienne coiffure militaire; une espèce de chapeau de +fer, avec les bords en croissant, tout mangé par la +rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du +temps de nos guerres de religion. Je la mis sur ma +tête, et la demoiselle me dit en riant:</p> + +<p>—Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps +du capitaine Vivant.</p> + +<p>Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle +s'assit sur un vieux fauteuil et se mit à mesurer le +morceau pour voir s'il y en aurait assez. Au milieu +de toutes ces vieilleries, de tout ce bric-à-brac, sa +jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur +venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des +reflets dorés qui éclairaient le grenier un peu sombre. +Je restai là, à la regarder sans rien dire.</p> + +<p>—Descendons, dit-elle en me réveillant.</p> + +<p>L'après-dînée se passa pour elle en occupations +diverses, mais la seule mienne était de me prêter à +tout ce qu'elle voulait, soit qu'il s'agit de tenir son +écheveau, ou de porter le panier à la grenaille pour +aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger +où était le rucher, en me recommandant de ne +pas courir, de ne pas faire de grands gestes, et de me +tenir coi près d'elle. Les mouches à miel vinrent à +notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne +me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance. +Pour elle, elle les maniait sans crainte, les +prenant sur ses mains au sortir de la ruche, et celles +qui volaient, se posaient sur sa tête et sur ses +épaules, comme des oiseaux apprivoisés.</p> + +<p>Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain, +et je ne revins pas à Puygolfier le lendemain. Je +m'en allai courir dans les bois, ruminant mes +pensées, et de cette affaire-là, je manquai un lièvre +que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.</p> + +<p>Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce +jour-là je n'allais pas à Puygolfier, la demoiselle +étant au bourg pour les offices, je voulus essayer de +me revancher. A l'Angélus, je partis avec la Finette, +mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le +temps allait bien, c'était un plaisir; les dernières +brumes de la nuit s'enlevaient dans les fonds, l'air +était clair, la terre fraîche et point guère de rosée. +En cheminant tout doucement tandis que la chienne +donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une +voie, dans les passages des haies, dans les cafourches, +dans les coulées sous taillis, je respirais avec +plaisir la fraîcheur du matin, et je reniflais les bonnes +odeurs des bois faites des senteurs des feuilles +mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des champignons, +du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de +la veille, j'allai droit à une terre où je pensais qu'il +devait avoir fait sa nuit. Je n'y étais que depuis un +petit moment quand la chienne rencontra, et à la +voir brandir la queue, je connus de suite que la voie +était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller +l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la +sortie, elle commença à s'en aller plus vite, tandis +que sa queue venait lui battre les côtes. Elle rapprochait, +et bientôt un premier coup de gueule dit que +le lièvre était dans les alentours. Puis la voie +s'échauffa; le lancer approchait. Tout d'un coup le +lièvre lui part sous le nez, et voilà la Finette qui +s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant après +lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de +l'avance, afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller +sa voie sur les chemins, et dans les friches +pierreuses.</p> + +<p>Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la +chienne était en défaut. A ce moment, le soleil montait +lentement à l'horizon, comme une grande bassine +de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne migrant +pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la +piste. En effet, au bout d'un moment, voici sa voix +forte qui monte d'une grande combe du côté de Roulède. +Lorsque je fus sûr de la randonnée du lièvre, je +vis qu'il me fallait aller au poste du Châtaignier-du-guet. +J'avais souvent accompagné mon oncle à la +chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. +Lorsque je fus rendu au gros châtaignier planté à la +cafourche de trois chemins sur une lande, j'attendis. +Pendant que la chienne était dans les fonds, je n'entendais +pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle +suivait, et lorsqu'elle passait sur un coteau, je +l'entendais cogner à pleine gorge. Au bout d'une +heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un sentier. +Il se plantait de temps en temps, se dressait +sur son cul pour écouter la chienne et repartait. +En approchant du carrefour, il s'allonge pour +passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas, +mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon +premier lièvre et je m'en fus bien content, il pesait +six livres un quart.</p> + +<p>Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec +un plat de brochetons sous l'herbe de mon panier, la +jument de M. Silain était sellée et attachée par la +bride dans la cour, près de la porte du château. +Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était +le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée +qui était en retour du corps de logis, et, du côté du +dehors, enfermait la petite cour intérieure que la tour +ronde de l'escalier closait du côté de la grande +cour.</p> + +<p>Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des +livres, des papiers, des vieux journaux; mais au +reste c'était là qu'il mettait toutes ses affaires. Ses +pistolets d'arçon étaient accrochés au mur, à côté +d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un +râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la +bourse pour le furet et les grelots; sur la table étaient +les accouples de ses chiens, la corne pour les appeler, +sa poire à poudre, son sac à plomb, et une ancienne +tabatière de corne ronde où il mettait les capsules +pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien +sous la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant +aux livres, M. Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait +de suite, car ils étaient pleins de poussière. +Au reste, c'étaient les philosophes du siècle dernier, +jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis +par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, +dont l'aïeul de M. Silain avait été si engoué, qu'après +avoir lu <i>l'Emile</i>, il avait voulu faire apprendre la +menuiserie à son fils; mais celui-ci avait préféré +s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut. +Voyant cela, son père avait pris lui-même un état, +en se mettant bravement à labourer sa réserve, ce +qui l'avait rendu si populaire, qu'il était resté tranquillement +chez lui pendant la Révolution.</p> + +<p>Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre +état que de chasser, et de mener une vie très active +en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait +passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait +en les lisant. A l'égard des livres, il ne +les supportait que dans un cabinet de lecture de +Périgueux, où il faisait quelquefois de longues pauses. +Même encore, les mauvaises langues disaient que ce +n'était pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la +dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers +passaient en retroussant leurs moustaches.</p> + +<p>Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans +son cabinet en train de mettre ses bottes.</p> + +<p>—Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant +que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu +vas m'aider à coupler les chiens; prends les couples, +moi je prends mon fouet.</p> + +<p>Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. +Une fois couplés, à la réserve d'un vieux sage chien, +M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la +grande cour. Après ça il mit son fouet dans sa botte, +détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt +de Lammary.</p> + +<p>Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais +pas vue. Ayant regardé dans le salon à manger, où +elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la +trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma question, la +grande Mïette répondit:</p> + +<p>—Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la +nièce de M. le Curé.</p> + +<p>Je redescendis au Frau tout déferré.</p> + +<p>Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla +qu'elle était moins gaie que d'habitude. Presque toute +l'après-dîner, elle se tint dans la petite cour à raccommoder +du linge. Elle était assise sur une chaise, le +long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre +chaise où était son linge. Sa fine tête et ses beaux +cheveux, baignés de lumière, se détachaient en clair +sur le vieux mur décrépi et tout écaillé. Qu'elle était +jolie ainsi! Je dis toujours la même chose, mais c'est +que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je restai +longtemps immobile à la regarder, répondant à ses +questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est +de jouir de sa présence.</p> + +<p>Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était +sans aucune mauvaise idée, je la regardais et l'admirais +naïvement, mais cela la gênait sans doute, car +elle me dit de lui lire quelque chose.</p> + +<p>Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y +pris un livre; c'était <i>La Nouvelle Héloïse</i>.</p> + +<p>Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables, +ce bavardage prétentieux, me fatiguèrent +bientôt. Je l'avoue d'ailleurs, je ne comprenais rien à +tout cet étalage de sentiments; tout cela me paraissait +faux et artificiel, et partant ne m'intéressait +point.</p> + +<p>—Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en +souriant: laisse-le, va, en voilà assez.</p> + +<p>J'allai replacer le livre et je revins. En même temps +les sabots de la grande Mïette se faisaient entendre +sous la galerie. Elle venait dire à la demoiselle que +le métayer demandait à lui parler.</p> + +<p>Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez +triste.</p> + +<p>Le temps se passait cependant. Le surlendemain, +chez Puyadou firent dire à mon oncle, par un homme +qui venait au moulin faire moudre, que ma mère me +mandait de rentrer; c'était le postillon de la voiture +qui avait fait la commission.</p> + +<p>J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à +la demoiselle. C'était un samedi, M. Silain était allé +au marché de Thiviers; je la trouvai seule dans la +cour et je lui dis qu'il me fallait m'en retourner à +Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne +plus la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout +naïvement que maintenant je regrettais de quitter le +moulin, parce qu'à Périgueux je serais loin d'elle et +que peut-être, quand je reviendrais, elle serait +mariée; je me sentais prêt à pleurer.</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir +près d'elle, n'aie crainte va, tu me retrouveras toujours; +qui aurait soin de mon père si je n'y étais pas?</p> + +<p>Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien +prendre un état, et que puisque ça convenait à ma +mère, il fallait entrer à la Préfecture et bien travailler; +que d'ailleurs Périgueux n'était pas au bout +du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.</p> + +<p>Cette espérance me consola un peu et alors je pris +du courage pour le départ. Elle m'accompagna jusqu'au +bout de l'allée de noyers, et quand nous fûmes +là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si +j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna +lentement vers le château. Moi je descendais le chemin, +la suivant des yeux. Au moment d'entrer dans +la cour, elle se retourna: je levai ma casquette, +elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.</p> + +<p>Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à +Savignac avec la jument. Tout en marchant, il me +parla de ce que j'allais faire, et me dit que puisque +c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et +tâcher de faire quelque chose.</p> + +<p>Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler +à la Préfecture; mais que, puisque ma mère +avait arrangé ça avec M. Masfrangeas, il me fallait +bien y aller. J'ajoutai que j'aurais autant aimé rester +au Frau avec lui maintenant.</p> + +<p>—Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant +il te faut contenter ta mère; la pauvre femme +n'a plus que toi.</p> + +<p>Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans +une haie et il cheminait, l'arrangeant, tandis que +j'étais sur la jument pour ménager un peu mes jambes.</p> + +<p>Nous nous arrêtâmes au <i>Cheval-Blanc</i>, pour boire +un coup. Quand ce fut fait, je pris mon petit paquet, +mon bâton, et l'oncle vint me faire la conduite jusqu'à +la sortie du bourg.</p> + +<p>—Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si +tu t'ennuyais trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir. +Au Frau, tu seras toujours chez toi. Allons, adieu, +porte-toi bien, et bonjour à ta mère.</p> + +<p>Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère +que trois heures, pour faire les cinq lieues qu'on +compte de Savignac à Périgueux.</p> + +<p>Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas +était venu dans la journée, et lui avait dit +de m'envoyer le lendemain. Pendant que j'étais au +Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes +affaires: ayant soupé, je me couchai et après avoir +un peu pensé à la nouvelle vie qui m'attendait, je +m'endormis.</p> + +<p>Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je +passai chercher M. Masfrangeas et nous voilà partis +pour la Préfecture.</p> + +<p>La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus +bien vite rassuré, car en entrant dans le bureau j'en +eus de suite une idée assez piètre. Ce bureau était +une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers +montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous +ces casiers étaient bourrés de cartons et de papiers, +qui répandaient cette odeur particulière aux vieilles +paperasses, odeur désagréable à laquelle je n'ai +jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés +déjà arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait +des manches de cotonnade noire par-dessus celles +de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une +table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé +ce qu'il fallait me donner à faire. Celui-ci apporta +des états pleins de colonnes de chiffres, qu'il +s'agissait de copier. Après m'avoir fait donner devant +lui toutes les explications nécessaires et m'avoir +recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans +son bureau qui communiquait avec celui-ci.</p> + +<p>Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes +gens vinrent près de moi, et me firent diverses questions +auxquelles je répondis de mon mieux. Ils ne me +laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une +sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune +homme. Sur ces entrefaites arriva un autre employé +qui parut enchanté de la venue d'un surnuméraire, +qui le déchargeait sans doute un peu du travail qui +l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler +avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était +sous-chef de bureau, mais c'était le dernier arrivé, +M. Gignac, gros brun, prétentieux et beau parleur, +qui donnait le ton, et recueillait des deux expéditionnaires, +la considération due au sous-chef, auquel il +n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait +ces jeunes gens auquel il servait de plastron, et ne +paraissait pas s'apercevoir des sottes plaisanteries +qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient trouvé +joli de rechercher les mots dont la première syllabe +avait la même consonnance que le nom du sous-chef. +L'un commençait: Ser-pent, l'autre répondait: Ser-ment, +le troisième ajoutait: Ser-gent, et cela continuait +comme ça longtemps entre les trois complices: +Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, +Ser-vice, etc. Et ils imaginaient des farces +bêtes dans le genre de celles-ci: M. Serr, sortant de +sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle, trouva +un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. +Il appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, +et de pas-ser son coupe-choux au travers du +reptile...</p> + +<p>Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le +vieux M. Serr levait les épaules et disait tout haut, +sans cesser son travail: tas de crétins!</p> + +<p>Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement +à ces messieurs. Le sous-chef étant sorti, M. Gignac +s'écria tout à coup qu'il n'avait plus de guillemets et +me dit: Jeune homme, allez donc à la 1<sup>re</sup> division, +chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du +corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien +quelque farce, mais ne sachant trop, j'y allai. A la +1<sup>re</sup> division un monsieur très sérieux, avec une calotte +grecque soutachée, me répondit gravement que la +boite était à la 2<sup>e</sup> division. J'allai à la 2<sup>e</sup>, où on me dit +qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui +venait de l'envoyer quérir. Je finis par comprendre, +et je revins me mettre à mon travail.</p> + +<p>—Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?</p> + +<p>—Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.</p> + +<p>Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés +des deux expéditionnaires.</p> + +<p>Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans +cette sale boîte, comme disaient les jeunes gens, moi +qui étais si libre là-bas! Des fenêtres, on voyait les +toits en tuiles creuses, des vieilles masures étagées +sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front, pleins +de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, +de vieilles savates, et où errait parfois un chat +maigre et hérissé. Ah! ce n'était plus la vue du bief +du moulin qu'on avait de la chambre de mon oncle. +Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme un +relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange +de poussière et de pâtes aigries. Et quand on +ouvrait les fenêtres, c'était bien autre chose: on avait +les senteurs infectes de la rue du Lys, mal nommée, +dont le ruisseau du milieu gardait les résidus de tous +les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce +qui me déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat +pour les odeurs, plus que nous ne le sommes d'ordinaire +dans le peuple. En respirant ces sales puanteurs, je +me rappelais le temps où je galopais partout dans les +bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans +les termes pleins de genévriers, où venaient la lavande +embaumée et les immortelles sauvages à l'odeur +de miel. Ah! me disais-je, si je pouvais encore, traversant +une terre, humer la forte senteur de la roberte +et me rouler le matin dans les chenevières, +dont l'odeur me grisait étant petit!</p> + +<p>Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant +fixement le coq juché sur la cime en pomme de +pin du vieux clocher de Saint-Front, autour duquel +les martinets tourbillonnaient avec des cris perçants +et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un +passereau encagé.</p> + +<p>Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant, +sous le prétexte de le réparer! ainsi que la +vieille cathédrale, d'ailleurs qui a été traitée comme +le couteau de Jeannot et a perdu, intérieurement, ce +caractère de grandeur antique et de sévérité imposante +qu'elle avait autrefois.</p> + +<p>Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.</p> + +<p>J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand +dégoût me prit, et je fus au moment de m'en aller au +Frau. Mais ma pauvre mère était aux anges de me +voir dans une position qu'elle trouvait très enviable, +car elle me croyait bonnement sur le chemin de la +fortune et des honneurs. Je n'eus pas le courage de +lui dire la vérité et de lui causer ainsi un chagrin qui +eût été très grand.</p> + +<p>Mais il me passait par la tête des envies folles de +retourner là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. +Même il me semblait que rien que de voir Puygolfier, +de passer un instant dans le pays, de respirer quelques +minutes le même air qu'elle, ça me ferait du +bien. Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, +ayant soupé, je partis sans rien dire à ma mère, qui +se couchait de bonne heure.</p> + +<p>Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au +lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle +de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois là, je +suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie, +et après avoir laissé le château de Glane sur +ma droite, je remontai en suivant presque la rivière.</p> + +<p>J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon +pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de même +que si Delcouderc avait été par les champs, je n'aurais +pas été fort tranquille, et bien des gens auraient +été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut +dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui +le soir aux veillées: les assassinats qu'il avait commis, +en passant par les langues de village, avaient +doublé de nombre, et les conditions dans lesquelles +ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à +fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et +d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, +que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient +à d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait +une légende sur son compte, et l'ordinaire de ces +contes, est de brouiller les époques, de confondre +les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela +n'empêche, qu'en ce temps-là, dans nos campagnes, +les petits enfants épeurés en oyant ces histoires, +n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte +avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la +main.</p> + +<p>Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé +dans la prison, là-bas près de Tourny, attendant son +jugement, car son affaire avait été renvoyée par la +Cour d'assises à une autre session, je m'en allais +sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément +de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau +temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais +dans les villages, mais ça ne m'effrayait pas, connaissant +le proverbe, et j'entendais sans m'en émouvoir +le clou! clou! des chouettes sorties des creux +des noyers.</p> + +<p>Après avoir marché plus de quatre heures de +temps, j'entendis les écluses du Frau devant moi. Je +pris à droite par un petit sentier qui passait dans un +bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y avait de +grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en +face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime +du terme. Je restai la un moment essayant de reconnaître +la fenêtre de la demoiselle, mais je ne pus, +étant trop loin. Je traversai les terres au plus court, +et je me mis à grimper au milieu des chênes truffiers. +A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus +la fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, +pensant à la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement +sans doute. Aucune mauvaise pensée ne me +troublait; j'étais seulement content, heureux, de +penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de +la chambre où elle dormait. On n'entendait aucun +bruit au château; les chiens qu'on laissait la nuit en +liberté dans la cour, s'étaient retirés au chenil sans +doute. Je m'approchai doucement encore, jusque +sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou +éventé, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent +jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je +descendais en galopant à travers les arbres et les +rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût parti +sous le nez.</p> + +<p>Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, +j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le +passe-partout et montai me mettre au lit. Comme +je couchais dans un petit cabinet séparé de notre +logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. +A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au +bureau.</p> + +<p>Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de +nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit +digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pensée je +prenais en pitié mes camarades de bureau, qui certainement +n'en auraient pas fait autant, à ce que je +me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans +mon affaire, c'était d'avoir marché neuf heures, sans +être trop las; pour un enfant de seize ans, ça n'était +pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte, +d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles les +enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par +suite des contes de vieilles qu'on débite dans nos +campagnes.</p> + +<p>Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, +je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu +près, en sorte que ma mère, renseignée par M. Masfrangeas, +était contente. Notre vie était bien simple, +comme de juste avec de petites ressources. Ma mère +avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille +francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent, +placé chez le notaire de Coulaures, était tout ce que +nous avions pour vivre. C'était peu de chose, mais la +vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle +nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. +Le vin, les haricots, les pommes de terre, les châtaignes +ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le +confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines +pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, +il nous portait du lard, de la graisse, des boudins, +un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangés +avec des ciboulettes.</p> + +<p>Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, +j'étais un jeune homme et je commençais à +me raser. Je n'étais plus aussi innocent; on ne vit pas +longtemps à la ville dans cet état, et mes camarades +avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations +qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais +à regarder autrement les filles, et le dimanche +j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour +les voir sortir de la messe de midi. C'était la mode +en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous +autres, nous faisions les hommes en fumant des +cigares d'un sou, et en regardant effrontément les +femmes.</p> + +<p>Mon oncle venait de temps en temps nous voir le +mercredi, et il nous portait toujours quelque chose. +De mon côté, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se +trouvait deux jours de congé de rang. Au Carnaval, +nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y +restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs +fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec +plaisir, mais tout de même ce n'était plus comme +autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et innocent, +qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle +restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, +mais j'étais distrait de mes adorations de jadis par +d'autres pensées.</p> + +<p>Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur +coup, l'évasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on +devait le guillotiner le lendemain.</p> + +<p>Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, +aujourd'hui place Francheville, où était l'échafaud. +C'était un mercredi, le 16 avril 1845, jour de marché. +Il y avait là une foule grande, car les crimes de ce +jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.</p> + +<p>J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête +pour ne rien voir. Cependant, je m'étais bien promis +de regarder cela courageusement, mais ce fut plus +fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec la +guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond +de la place, dans un terrain vague, où on portait des +décombres, du côté de Saint-Pierre-ès-Liens, il y +avait une petite maison où on la serrait, démontée, +et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou +de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient +frissonner; mais voir tomber une tête, c'était +bien autre chose.</p> + +<p>Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me +donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais +riche, avec les dix francs que ma mère me laissait +pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé +amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et +mon argent passait en pots de pommade, et autres +bêtises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion +de la voir, le dimanche à la promenade, ou à la sortie +de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement +chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites +rencontres me plaisaient: à l'âge que j'avais alors, +on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que +Mlle Lydia s'était aperçue de mon manège; mais qu'elle +le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments. C'était à +un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu +une invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé +quinze jours auparavant à cette fête. Mais j'eus +peu de succès: j'étais gauche et point fait pour les +exercices qui se pratiquent dans les salons.</p> + +<p>Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je +figurais avec Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. +Or, comme elle ne parlait que d'élégance, +de bon genre, de distinction, et disait couramment +qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli, +on doit penser que ma timide déclaration fut +assez mal reçue. Au reste, aurais-je été un cavalier +fashionnable que ses visées étaient plus hautes. Elle +ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier; +elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas +mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.</p> + +<p>Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à +sa fille des nouvelles de mes débuts:—Pitoyables! +dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser, +mais il ignore même à peu près le simple quadrille; +c'est inimaginable!</p> + +<p>—Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant +de partager l'indignation de sa fille! malheureux! +tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller +trouver ton voisin d'en face, le petit père Paravel, +dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra.</p> + +<p>Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves +amoureux sur Mlle Lydia. Ma mère serra tout mon +habillement dans un tiroir de la commode et je ne +l'ai plus remis.</p> + +<p>Je passerai vite sur les années qui suivent, années +qui me semblèrent longues dans leur monotonie +uniforme, car je n'y vois rien qui mérite d'être +rapporté. L'année 1848 approchait cependant, et +comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, +au commencement de l'année je tirai au sort et +j'amenai un mauvais numéro, ce qui m'était égal, +d'ailleurs, puisque j'étais fils unique de veuve.</p> + +<p>Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle +arriva à Périgueux, de la journée du vingt-deux +février, toute la ville fut agitée, comme bien on +pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux, +et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a +des barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. +Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant +de lui faire passer les nouvelles.</p> + +<p>Tous les jours, sur la place du Triangle, une +grande foule de monde attendait l'arrivée du briska +qui apportait les dépêches. J'avais comme les autres +déserté le bureau, et je me trouvais là, lorsqu'arriva +la proclamation de la République. C'est une chose +que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. +La poste aux lettres était alors dans une maison où +fut plus tard l'étude Ranouil. Le seuil de la maison +était plus élevé que la chaussée et se trouvait à peu +près au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais +plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. +Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime +et long cri de: Vive la République! monta de +cette foule immense, se prolongeant, se répétant et +finissant par un roulement de milliers de voix, pour +reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, +les bonnets, volaient en l'air; tout le monde +se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il +semblait que jusqu'alors on n'eût pas vécu à son aise, +et qu'on respirât plus librement.</p> + +<p>En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa +casquette ou à son chapeau. Les modistes étaient +assiégées, et elles ne suffisaient pas à les faire assez +vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient +chez eux: leurs femmes, leurs sœurs, avaient vitement +fait de plisser les trois couleurs en une rosette +et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des écoles +même, avaient leur petite cocarde à la casquette, et +suivaient les rues en chantant <i>la Marseillaise</i> et <i>le +Chant du départ</i>.</p> + +<p>Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie +de citoyens qui se réjouissait ainsi; c'était tous. +Légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches, +pauvres, tous acclamaient la République. Il n'y avait +guère de fâchés que les employés du gouvernement +qui s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi +ceux-là, il y en avait qui criaient plus fort que les +autres: Vive la République! pour conserver leur +place.</p> + +<p>Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut +remplacé par des commissaires du gouvernement, +dont était M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu +et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle qui +lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture +et c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, +il se taisait parce qu'il était employé du gouvernement; +sous la République, il en fit autant, par dignité, +ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes +du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à +son air content, à ses actes, on connaissait bien +qu'au fond il était républicain, et beaucoup plus même, +que quelques braillards qui depuis ont tourné leur +veste.</p> + +<p>Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y +travaillait guère, on faisait de la politique, on s'y +entretenait des nouvelles. Les voisins du 2<sup>e</sup> bureau, +ceux de la 1<sup>re</sup> division venaient, et on tenait là, +comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas +qui, impatienté, sortait de son bureau, et +renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur +moyen de servir la République était d'aller à leur +travail.</p> + +<p>Nous avions au reste des distractions, car il venait +beaucoup de députations de toute espèce, pour +complimenter les commissaires et leur faire part +des vœux de leurs citoyens. Les petits enfants des +écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester +de leur jeune dévouement à la République. Les +frères vinrent aussi avec leurs élèves assurer le gouvernement +de leur patriotisme; il ne faut pas s'étonner +de ça; c'était le temps où les curés bénissaient +les arbres de la Liberté, et montaient leur garde +comme les autres citoyens. La gravure du <i>Curé +patriote</i>, les buffleteries croisées sur sa soutane, et +l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque +temps après.</p> + +<p>Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, +et leurs élèves, des enfants du peuple. Leur manifestation +fut bien conduite et n'eut rien de commun. +Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la casquette, +avec leurs bannières et des branches de +verdure, en chantant un hymne patriotique, et se +rangèrent de front devant le perron de la Préfecture. +Après que les commissaires eurent passé une sorte +de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et +chantèrent un chœur composé tout exprès pour la +circonstance à ce que je crois; quelques bribes m'en +sont restées dans la mémoire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ils avaient dit dans leur délire,<br /></span> +<span class="i0">Vous réclamez en vain vos droits:<br /></span> +<span class="i0">Vos droits nous saurons les proscrire.<br /></span> +<span class="i0">Courbez-vous tous, nous sommes rois!<br /></span> +<span class="i0">A cet ordre, loin de se rendre.<br /></span> +<span class="i4">Le Peuple souverain<br /></span> +<span class="i4">S'est levé soudain.<br /></span> +<span class="i0">Sa grande voix s'est fait entendre:<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Egalité, fraternité,<br /></span> +<span class="i0">C'est le cri de toute la France,<br /></span> +<span class="i0">Et désormais indépendance,<br /></span> +<span class="i0">Union, force et liberté!<br /></span> +</div></div> + +<p>Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup +des écoliers d'alors ont senti plus tard se réveiller +dans leur cœur l'enthousiasme de leurs jeunes années +pour la République et la Liberté, et se sont remémoré +ces jours où tous les enfants du peuple étaient +réunis dans un fraternel sentiment.</p> + +<p>Quelque temps après, le conseil de révision +m'exempta comme fils unique de veuve. Comme si +elle n'eût eu plus rien à faire sur la terre, ma pauvre +mère tomba malade. Elle languit quelque temps et +mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, +contente, disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.</p> + +<p>Cependant, mon père avait refusé de se confesser +à l'article de la mort; mais la pauvre bonne femme +pensait qu'un si brave homme que son défunt mari +ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en +purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes +qu'elle avait fait dire l'avaient sûrement tiré. Cette +manière de voir n'était peut-être pas très catholique, +mais elle était bien raisonnable et humaine. Les +dernières recommandations que ma mère nous fit à +mon oncle et à moi, furent de ne pas la faire +enterrer à Périgueux; ce grand cimetière froid lui +faisait peur, mais de la porter là-bas chez nous, dans +le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour +de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher +homme.</p> + +<p>Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil +dans un char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et +avec M. Masfrangeas qui nous accompagnait, nous +prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la +traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer +les droits des curés et les leurs. C'est une chose +bien forte, qu'on puisse demander le salaire d'un +travail qui n'a pas été fait. Les gens simples comme +nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M. Masfrangeas +nous assura que les curés étaient dans leur +droit, et mon oncle paya, non sans dire que c'était +des mendiants.</p> + +<p>Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle +Ponsie, des parents à nous, venus de Sorges, de +Tourtoirac, d'Hautefort, et puis tout le monde du +Frau, et des voisins des villages.</p> + +<p>Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et +puis, après, nous mîmes la pauvre femme dans une +fosse, à côté de la pierre de mon père. Quand tout fut +fini, nous nous en fûmes au Frau, avec nos parents +qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le +lendemain.</p> + +<p>En partant, ma tante Françonnette me fit promettre +d'aller les voir la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais +beaucoup cette tante, chez qui j'avais demeuré +deux ou trois ans, tandis que mon père et +ma mère changeaient souvent de ville, à cause +des nécessités du métier. Il n'y avait pas de régent +dans notre commune en ce temps-là, et pour +aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi +on m'avait mis chez elle, où j'allais en classe avec +mes cousins. Il fut convenu avec ma tante donc, +que le jeudi d'après je trouverais à Excideuil mon +cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à +Hautefort.</p> + +<p>Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux +avec une charrette pour déménager. Le soir nous +soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon oncle lui dit +alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à propos +que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas +convint que c'était bien un peu épineux pour un +jeune homme de vivre seul à la ville, où il y a tant +d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta que s'il +avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait +pris chez lui; qu'au reste la première chose était +de savoir si j'avais dans l'idée de continuer la carrière +des bureaux, parce que si cela était, il me trouverait +une maison pour me mettre en pension, où je serais +en famille.</p> + +<p>Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça +ne me riait pas, il y avait longtemps que je ne restais +à la Préfecture que pour faire plaisir à ma mère, car +le métier et le genre de vie ne m'allaient point du +tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas dit +alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait +pas avec goût, et que par ainsi, je faisais bien de +revenir au Frau.</p> + +<p>Ayant chargé la charrette, nous partîmes de +Périgueux sur les onze heures du matin. Nous +n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu pour la +Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut +s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous +autres pour le mérenda.</p> + +<p>A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait +avec les bœufs, car d'aller avec une jument aussi +chargée dans nos chemins, il n'y fallait pas songer. +Il fallut donc décharger la plus grande partie des +affaires pour les recharger sur la charrette des bœufs; +tout ça prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures +lorsque nous fûmes au Frau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + + +<p>Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute +simple, toute unie, réglée par le soleil, les saisons, +les époques des travaux de la campagne, le cours +naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie +paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine +de toutes pour le corps et l'esprit.</p> + +<p>Je ne trouvai pas de grands changements dans le +pays; la Révolution n'avait fait que le toucher un +peu, sans le bouleverser. Le maire était changé; à la +place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui +restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, +son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait +le gagner à la République, en quoi il avait du tout +réussi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne +parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé +qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était +devenu un bon républicain: il n'avait fallu pour ça +qu'une écharpe à franges d'or. Les hommes sont +ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement +est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle +était conseiller, tout bonnement; il aurait pu être +adjoint et même maire, mais il disait qu'il fallait +laisser les places à ceux qui en avaient besoin pour +s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content +d'être maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.</p> + +<p>La garde nationale avait été aussi mise sur pied +dans la commune, et comme de juste, les gens, bêtes +ainsi que toujours, avaient nommé M. de Puygolfier +pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu +un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le +capitaine était tout flambant neuf, les gardes nationaux +ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois +sergents ou caporaux s'étaient fait faire des blouses +d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient +comme ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les +uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et +quels fusils! A cette époque, la loi sur la chasse +n'avait pas encore fait disparaître toutes les vieilles +patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les +gardes nationaux venaient faire l'exercice avec. +C'étaient des fusils à pierre bien entendu, et à un coup +le plus souvent, dont les crosses quelquefois cassées, +étaient raccommodées avec des bandes de fer posées +par le maréchal, et dont le canon était maintenu par +un fil de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les +bretelles étaient faites presque toutes avec des lisières +de drap; ceux qui en avaient de cuir étaient comme +des aristocrates, et les autres les enviaient.</p> + +<p>On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec +la garde nationale sous les armes et en présence de +quasi toute la commune. M. Silain était là, à la tête +de ses hommes, car dans le commencement, il ne +disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup +ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, +et il ajoutait que la République valait bien mieux +que Philippe: plus tard, il les mit dans le même sac.</p> + +<p>L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de +notre pré jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes +gens qui marchaient au pas, en chantant <i>la Marseillaise</i>. +On le planta en grande cérémonie sur la petite +place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien +tassée autour et que laissé à lui-même il commença +à se balancer doucement au vent, il fut salué par la +décharge de tous les fusils des gardes nationaux qui +partaient les uns après les autres: ça fit une belle +pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en +surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui +portait un seau à l'eau bénite, fit un discours où il dit +que l'Eglise pouvait avoir des préférences en fait de +gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et +vivrait en paix avec la République, pourvu que +celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques +mesures prises par le gouvernement de Juillet, et +remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait +pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il +savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, +mais en fait, le clergé devaient être le premier dans +l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la +République fît de bonnes lois pour faire respecter la +religion.</p> + +<p>Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais +il n'y en avait guère, car dans notre contrée arriérée, +beaucoup n'entendaient pas le français et le curé +prêchait ordinairement en patois, à cause de ça.</p> + +<p>Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et +fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en +l'aspergeant d'eau bénite avec un petit coup sec, comme +qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se +retira toujours suivi de Jeandillou.</p> + +<p>Pendant ce temps les gardes nationaux avaient +rechargé leurs fusils, et cette fois bien guidés par +leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un +peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques +pintes à l'auberge.</p> + +<p>Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir, +pour me distraire un brin, car j'étais bien triste +comme on peut penser. J'allai me coucher de bonne +heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis +accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis +comme une souche.</p> + +<p>Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis +à demander choses et autres à Gustou, sur la conduite +des meules et les affaires du métier. Ho! dit +mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans +doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? +Demain nous irons à Excideuil chercher de l'étoffe +pour t'habiller. Toi, aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; +il ne doit pas y être, mais quelqu'un des voisins +te dira où il travaille par là, et tu iras lui +demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te +faire tes habillements.</p> + +<p>Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant +sur les gros quartiers posés exprès le long du +gué, puis prenant par de petits chemins et des sentiers, +je montai jusqu'au village où demeurait Lajarthe. +Il n'y était pas en effet, et personne ne put +me dire où je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas +grand monde là, que quelques vieux; tout le monde +était dans les terres. Une bonne femme me dit pourtant +que le matin il avait dû passer au bourg chez +Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit +que Lajarthe travaillait dans une maison à Lavergne, +du côté de Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en +savait rien. Mais le village n'est pas bien grand et +quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon homme. La +femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe +eut dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier, +elle déclara qu'elle m'avait vu au moulin lorsque +j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait pas reconnu, et +elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose +d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un +coup, et mit le chanteau sur la table avec une touaille +et alla tirer à boire. Les hommes de la maison +n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe, qui me dit que +ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le lendemain, +céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain, +sans faute.</p> + +<p>Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut +commencer par boire le vin blanc; après ça Lajarthe +regarda le drap que nous avions porté d'Excideuil, +il le fit claquer dans ses doigts, demanda le prix, et +quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs +quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous +avait pas trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh! +c'était bientôt fait; il ne le faisait même que pour contenter +les pratiques qui auraient eu peur, sans ça, qu'on +leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se servait +guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête; +mais il avait le coup d'œil et ne se trompait pas. On +racontait comme exemple de son habileté, qu'un jour +ayant une culotte à faire pour un homme d'Autrevialle +et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer qu'il récurait, +comme l'homme voulait descendre pour se faire +prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est +pas besoin; tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton +affaire! et qu'il s'en était retourné ainsi. Et l'homme +assurait que jamais de sa vie il n'avait eu une +culotte où il fût plus à son aise.</p> + +<p>Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit +homme sec et brun, avec des petits yeux noirs qui +brillaient comme des chandelles. Le moyen que ses +parents avaient employé pour les lui éclaircir avait +réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il disait, +les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait +des pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. +A ce moyen, lui avait ajouté le tabac, et lorsqu'il +travaillait, il tirait souvent sa tabatière à queue +de rat, étendait la main, le pouce bien détaché, et +dans le petit creux qui se formait, il faisait couler +doucement une forte prise qu'il reniflait en deux +coups, un dans chaque nasière, sans en perdre un +brin.</p> + +<p>Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait +pas bon passer par sa langue; mais il n'attrapait que +ceux qui le méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, +et il en pensait long. Bon homme au fond et facile +avec les pauvres gens, il n'aimait pas les riches, ni +les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur +égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles +histoires du pays, pour les avoir ouïes des anciens, +et il les racontait avec une bonne humeur endiablée. +Quand on venait à parler de quelque riche bourgeois +de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait l'histoire +de leur fortune. Et il racontait comment le père avait +gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en +courant les campagnes pour acheter la vieille ferraille; +comment le fils avait fait profiter ces écus en +achetant des coupes de bois pour les forges aux gens +gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier +les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.</p> + +<p>C'est comme ça, par exemple, que le défunt +M. Chabannet avait eu pour un morceau de pain de +bonnes propriétés, et même la papeterie du Coudreau, +dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son +petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député, +et il avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait +que les nobles, qui riaient joliment d'ailleurs +du sot orgueil de celui dont le grand-père avait étamé +leurs casseroles.</p> + +<p>Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet +rouge, et était un des plus chauds Jacobins de la +Société populaire d'Excideuil: pourquoi était-il royaliste +à cette heure? pourquoi suivait-il le parti des +nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les +plus féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle +de la hache révolutionnaire?</p> + +<p>Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés +pourquoi portait-il le dais aux processions, lui dont +le même aïeul avait fait mettre en réclusion, avec +raison d'ailleurs, les curés des environs qui prêchaient +contre la République?</p> + +<p>Comment! il avait encore dans son héritage des +biens nationaux, ou des écus en provenant, et voici +qu'il reniait son grand-père et la Révolution! Quel +malheur!</p> + +<p>C'est en dévoilant impitoyablement les origines +des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards +cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les +pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui parlait +des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart +d'entre eux avaient des origines semblables, +seulement que c'était plus vieux et qu'on ne s'en +souvenait plus. Et là-dessus il citait ce riche maître +de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à qui +il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en +avait de plus anciens sans doute, qui descendaient +de ces brigands féodaux qui pillaient et tuaient les +pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y +avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il, +que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un +cluzeau, près de Périgueux, une trentaine de paysans +qui s'y étaient cachés pour lui échapper, je me demande +comment il s'est sauvé un seul noble à la Révolution!</p> + +<p>—En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. +Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens +étaient plus méchants; mais les uns et les autres ont +fait et font encore au peuple toutes les misères qu'ils +peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais +l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un +paysan, mais on le fait crever de misère, ça revient +au même, sans compter que c'est plus long.</p> + +<p>—Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des +riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas +fiers et charitables. Chez nous, répondait-il, il y en +a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a. +Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font supporter +tous les autres qui ne valent rien.</p> + +<p>D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous +faut, c'est de la justice!</p> + +<p>Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme +on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre +devait appartenir à ceux qui la travaillaient, et les +outils aux ouvriers.</p> + +<p>—Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs +de terre, ni de patrons pour les ouvriers.</p> + +<p>—Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus +de métayers?</p> + +<p>—Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont +métayers de Puygolfier de père en fils dès longtemps +avant la Révolution. Crois-tu que ce n'est pas eux +qui ont fait la métairie ce qu'elle est? Sans leur +travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle? +Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, +est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre +que depuis près d'un siècle ils tournent, retournent +et bonifient, sur laquelle trois ou quatre générations +ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? +Tu me diras peut-être: comment feront les gens qui +ont beaucoup de terres? Et je le répondrai à ça, +qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle +n'en peut travailler.</p> + +<p>Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de +domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une +fille irait servante pour apprendre la tenue d'un +ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se +marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, +Gustou, une fois que tu as bien connu ton métier de +meunier, tu aurais dû t'établir si les affaires marchaient +comme il faut.</p> + +<p>—J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a +pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un +qui m'aurait aidé, je le sais; mais moi j'aime mieux +rester ici, où je suis comme chez moi, sans en avoir +les tracas.</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:</p> + +<p>—Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, +la liberté avant tout; mais ça n'empêche pas que ce +que je dis soit vrai.</p> + +<p>C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé +Pinot appelait Lajarthe: révolutionnaire, communiste; +car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais +lui s'en moquait, et disait qu'il n'était pas communiste, +ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule +fin de travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait +que deux choses: chacun pour soi et chez soi, +et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend +rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir +que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient +communistes, comme le disait l'ancien curé Meyrignac, +qui avait posé la soutane à la Révolution. Lui-même +l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il ne +comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait +sa pipe et sa nièce, il trouve que tout est bien.</p> + +<p>Et on riait.</p> + +<p>Lorsque tous mes habillements de meunier furent +finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra +mes effets de la ville dans la grande lingère; ils doivent +y être encore, pour moi, je ne les ai jamais +revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir +avec la mule pour rendre de la farine à Puygolfier. +Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et +me voilà parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle +sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant +la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé +de faire depuis, de marcher droit à ces fumées +vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper.</p> + +<p>Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau +et je portai le sac à la cuisine. En entendant ouvrir +la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention +à mon habillement. Avec son grand bon sens, elle +trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais +meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle était +changée, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde à +l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je m'en +aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par +dessous, son front avait déjà quelques fines rides, +elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa +figure une tristesse qui me faisait mal à voir. Elle +avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et +elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si +aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain +continuait toujours son train de vie; voyageant d'un +côté et d'autre, mangeant son bien morceau à morceau, +de façon que la pauvre, elle voyait venir la +misère pour ses vieux jours.</p> + +<p>Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me +parla de ma mère, et m'en dit tout le bien possible. +Puis elle fit cette réflexion, que pour ma mère qui +avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas le cas, +mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien +heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de +l'avoir vue comme ça.</p> + +<p>Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été +convenu avec ma tante, mon cousin Ricou à Excideuil. +Nous étions du même âge ou guère s'en faut, +et pendant le temps que j'étais resté chez lui, nous +étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant, +toujours content, toujours chantant et aimant +à s'amuser. Dans la journée il me fit passer au moins +dix fois dans une petite rue assez déplaisante, sans +que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes +un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il +m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille +qu'il avait vue à la vôte de Tourtoirac, et qu'il avait +fait danser, et que cette jeune fille était sa bonne amie. +Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose, +ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop +jeune, et avec ça, pas de position car il était garçon +maréchal. Malgré tout, il avait la promesse de la +fille, et il espérait bien qu'elle tiendrait bon jusqu'à +ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y arriver, il +tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus +pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin +de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait +pas à ça, joint qu'il le trouvait, comme les +parents de la fille, un peu trop jeune pour s'établir.</p> + +<p>Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si +j'avais aussi une bonne amie. Je lui répondis que +non, ce à quoi il répliqua que cependant à Périgueux +ça ne devait pas être difficile de s'en faire une, et il +s'étonnait que je n'en eusse point.</p> + +<p>A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et +même indispensable à un jeune homme que d'avoir +une bonne amie.</p> + +<p>Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et +il fallait partir. Pour couper au plus court, nous +allâmes monter à Saint-Raphaël, pour de là aller +passer l'Haut-Vézère au Temple-de-l'Eau. Il était dix +heures, lorsque nous passâmes le long du cimetière +de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions +à Hautefort.</p> + +<p>Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la +soupière était dans les cendres chaudes. Nous n'avions +pas faim, mais après avoir marché, un bon chabrol +ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allâmes +nous coucher.</p> + +<p>Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me +tardait de revoir mes anciens camarades de classe et +mes compagnons; aussi après avoir embrassé ma +tante je sortis. En allant comme ça de maison en +maison, je vis quelques connaissances; des femmes +surtout, car beaucoup d'hommes étaient par les +terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant +que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque +chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de +ceux de mon âge étaient partis pour leur sort; j'en +trouvai quatre ou cinq qui avaient tiré un bon numéro +ou qui avaient été exemptés, et nous parlâmes du +temps où nous allions par les soirs de neige, chercher +les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers +ou courir le <i>guilloniaou</i>, comme nous disions, qui est +plutôt: <i>Lou gui-l'an-niaou</i>, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, +un antique souvenir de nos ancêtres les Gaulois. +C'était la nuit de Noël, que, malgré le froid et la +neige, nous allions par les champs, les villages et les +maisons écartées, avec des brandons allumés et des +torches de résine, en chantant de vieux Noëls du +pays périgordin.</p> + +<p>Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient +toujours groupées en désordre au pied des hautes murailles +de l'esplanade du château du côté du midi, et se +chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La place en +pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant, +reculant, sans souci de l'alignement, était toujours +le lieu des ébats des poules, des oies, des canards, +et parlant par respect, des cochons. L'hôtellerie +du <i>Lion-d'Or</i>, bien renommée dès ce temps et +encore, balançait toujours au vent son enseigne de +tôle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmontée +de la chambre d'audience, était toujours là, +avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé +gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.</p> + +<p>C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, +on montait un tribunal pour juger Carnaval. On +l'apportait là, le pauvre diable, avec un vieux gipou, +sorte d'habit-veste à pans courts, et un chapeau +tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués. +Puis le procureur l'accusait de toutes sortes +de crimes, disant que les gens se grisaient, ou +avaient des indigestions par sa faute, et qu'il était +cause que des filles neuf mois après, échappaient une +maille.</p> + +<p>Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, +exposant qu'il réjouissait tout le monde, qu'il faisait +manger de la viande à ceux qui n'en voyaient pas de +toute l'année, et aussi qu'il rassemblait la famille, et +la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen +des trinquements.</p> + +<p>Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, +et on le montait à la cime de la place pour le fusiller, +et au moment où on lui tirait dessus, celui qui le +tenait le laissait tomber, et puis on le brûlait.</p> + +<p>En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je +passai devant l'arceau du maréchal, où il ferrait à +couvert par le mauvais temps. C'est là, que nous +nous battions entre enfants, non toujours pour une +raison quelconque, mais pour la gloire, comme le +défunt empereur.</p> + +<p>On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait +à un autre:</p> + +<p>—Ote la paille!</p> + +<p>—Tiens! la voilà!</p> + +<p>Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de +poings: les nez saignaient et nous finissions par +nous prendre au corps et par rouler dans la poussière +noire et le frasi.</p> + +<p>C'est sur ces chemins du bourg et sur la place +qu'on faisait de belles processions. Une année surtout, +où il y avait un drole de cinq ou six ans, un +petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une +courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui +ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il +menait un agneau apprivoisé avec du sel, et la jeune +bête venait sentir la main du petit, croyant y en +trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles +habillés de longs frocs bruns, avec un grand collet +plein de coquillages, et portant de grands bâtons où +étaient attachées des gourdes à mettre le vin; et +d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en +blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces +longues files de gens nu-tête sous le soleil, et les +chanteuses, et les sœurs, et le curé sous le dais porté +par des conseillers de la commune avec de grands +bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait +sur des jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, +tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on +donnait la bénédiction au reposoir de la place, +tout le monde était à genoux le front courbé, moins +les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui +faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des +remparts du château, le canon pétait à tout casser.</p> + +<p>Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice +était là, avec sa façade creusée en quart de +cercle et sur la place devant où j'avais fait si souvent +au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient +l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant +de temps en temps le cou en piaulant vite et +doucement, comme s'ils se fussent raconté quelque +chose.</p> + +<p>C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux +de Saint-Jean, que le curé venait allumer en cérémonie. +Les fagots étaient garnis de feuillage et de +fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforçait +d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient +un tison pour garder leur maison du tonnerre, +et personne ne s'en allait sans avoir sauté par-dessus +le brasier pour se préserver des clous.</p> + +<p>C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, +le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de +ce côté de la paroisse qui regarde vers le Limousin, +y menaient leurs bêtes; ceux du côté du Causse, +allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de +bœufs on voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies +du château, il y avait pour faire une petite foire, et +les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial, +de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans +parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.</p> + +<p>Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés +derrière les bœufs, ces grands chevaux anglais, avec +leurs couvertures et des capuces qui leur venaient +sur la tête avec des trous à l'endroit des yeux, de +crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de +se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites +chiens on amenait là, pour les faire bénir: beaux +chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens +levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.</p> + +<p>A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, +on voyait de pauvres diables de paysans, avec des +vestes déchirées, et des culottes effilochées, les pieds +nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite +paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient +à cheptel.</p> + +<p>Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir +tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et +ces chiens bien soignés, à côté de ces pauvres gens +qui, en ce temps-là, mangeaient de méchantes miques +et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait +moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement +n'avaient pas vaillant le prix des colliers +d'argent des chiens.</p> + +<p>Mais l'habitude faisait que guère personne ne +s'avisait de penser à ça, et de se demander comment +il se pouvait qu'il y eût encore des hommes plus +malheureux que des bêtes.</p> + +<p>Les messieurs à qui étaient les chevaux et les +chiens étaient d'ailleurs bien bons, bien charitables, +et secourables aux malheureux comme il n'y en a +guère; mais avec ça, ils ne pouvaient faire que la +charité, et la charité ne remet pas les choses en leur +place.</p> + +<p>Je revins par le côté du nord, passant sous les +allées de noyers pleines d'orties et de choux-d'âne, +où on faisait aux quilles le dimanche, et remontant +par le foirail des porcs, je redescendis sur la place, +pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis +avec plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire +planté du temps de Sully. J'ai ouï-dire à des +gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre +avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes les +paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, +pour servir de point de réunion aux gens de l'endroit.</p> + +<p>C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient +grimper leurs bêtes, à la grande joie des enfants; +et, la nuit, les poules des maisons de la place +juchaient sur ses hautes branches.</p> + +<p>Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de +verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres +ordinaires. Les orages lui avaient bien cassé quelques +branches, mais il était encore solide et vigoureux. +Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, +au contraire, il rendait des services, et ornait un peu +la place; et puis il était si vieux qu'on aurait dû le +respecter; mais quelques années après on l'a jeté à +terre.</p> + +<p>J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe +à ce que me dit sa sœur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait +toujours frappé; il me semblait que c'était un nom de +roman du temps jadis, apporté dans le pays par +quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il +avait l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries +de verdure toutes fanées, dont on voyait des +morceaux à Puygolfier. La personne qui le portait +était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode +d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa +poitrine, s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes +elle était déjà vieillotte et le paraissait encore +davantage. Elle ne s'était pas mariée, non plus que +son frère, et ils vivaient là tous deux, petitement, +avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.</p> + +<p>Après avoir fait mes politesses à la sœur, je traversai +la cuisine pavée de cailloutis. Au fond, un corridor +aboutissait à une petite cour où s'amusaient les +enfants pendant les récréations. A gauche, c'était le +cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était +là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit +une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la +classe, c'était comme de mon temps; on n'était +pas aussi bien installé qu'aujourd'hui. Trois grandes +tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec +des marelles tracées au couteau par les enfants, des +bancs de chaque côté, une chaise pour le régent, les +bissacs où les enfants portaient leur déjeuner, pendus +aux murs mal crépis et pleins de petits trous où on +prenait du sable pour sécher l'écriture; et voilà, c'était +tout: de cartes, de tableaux, point.</p> + +<p>L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit +fagot, et on faisait du feu dans la grande cheminée +qui fumait quand soufflait le vent de travers.</p> + +<p>—Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. +Et une vingtaine d'enfants se jetèrent dehors avec +bruit.</p> + +<p>Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait +bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux +coupés également sur le cou, et qu'il rejetait souvent +en arrière avec ses cinq doigts étendus à mode +de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides +de plus, mais c'était toujours le même grand front +comme un chanfrein de cheval. On dit que ces têtes-là +sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec +ça il était vêtu toujours d'une veste à larges boutons, +et son pantalon avait toujours dans le bas des traces +de terre rouge.</p> + +<p>C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la +chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait +encore si le temps allait bien. Ça retardait quelquefois +l'heure de l'entrée en classe, et ça avançait +aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les +enfants ne s'en étaient jamais plaints.</p> + +<p>Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il +était là, le dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant +réciter les leçons en faisant tourner entre ses +doigts son canif, d'un petit coup sec, sa chienne +Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy, +venait s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant +le pavé de sa queue; alors il se trouvait qu'il +avait quelque chose à faire à sa terre: des pommes +de terre à semer, des haricots à ramasser, des gerbes +à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.</p> + +<p>La chasse était sa passion du jour. Le soir il en +avait une autre, qui était le boston, espèce de poule +qu'on appelle ainsi dans l'endroit. Tous les soirs il +allait faire sa partie au <i>Lion d'Or</i>, et nous connaissions +bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu. +Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il +avait la main dans la poche de sa culotte et comptait +son gain tout le temps, et on entendait les sous +tomber lentement dans le fond de sa poche: un, +deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des +heures, sans nous rien dire. Mais quand il avait +perdu, par exemple, il n'était pas commode, il nous +corrigeait ferme pour la moindre chose: son fort +était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait +aussi des coups de règle sur les doigts.</p> + +<p>M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda +des renseignements sur la manière dont on +étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui paraissaient +une mauvaise invention; aussi il continuait à +tailler la moitié de la journée les plumes d'oie que +les enfants arrachaient à l'aile de leurs bêtes et passaient +sous les cendres chaudes pour les dégraisser.</p> + +<p>Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots +de terre dans lesquels on mettait une mèche de +coton qui buvait l'encre, et que l'on mouillait avec du +vinaigre lorsque ça commençait à sécher.</p> + +<p>C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire +la lecture dans le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup +intrigué quand j'étais tout petit; je me demandais +ce que pouvaient être cette terrible passion qui +rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient +brûler le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. +Depuis, je me suis pensé qu'on aurait peut-être +trouvé mauvais la peinture de ces amours qui éveillaient +l'imagination des enfants, si le livre eût été +fait par un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque, +de Fénelon, faisait qu'on trouvait ce livre +très bien et tout à fait convenable pour apprendre à +lire aux enfants.</p> + +<p>Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé +un moment, et procuré une demi-heure de liberté à +ses élèves.</p> + +<p>En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat +installé à l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du +<i>Lion d'Or</i>. J'ai toujours aimé à voir faire +ce travail: étant petit j'y aurais passé des journées.</p> + +<p>Cet homme ne parlait pas le <i>fouchtra</i> comme ses +pays. Je le lui dis et il se mit à rire:</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être +curé, mais au dernier moment, l'idée me vint de me +marier avec une cousine.</p> + +<p>—Et vous vous êtes fait rétameur?</p> + +<p>—Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous +savez, chez nous, il n'y a pas bien à choisir pour les +cadets; nous étamons les âmes ou les casseroles, +nous ramonons les cheminées ou les consciences: +Ha! ha! ha!</p> + +<p>Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, +la bouche fendue jusqu'aux oreilles.</p> + +<p>—Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans +le plat pays étamer et faire des cuillers d'étain.</p> + +<p>Après cela, le rétameur me demanda de quel côté +j'étais. Lui ayant répondu que je demeurais par là-bas, +entre Coulaures et Thiviers, il s'écria:—Tiens! +comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé +Pinot.</p> + +<p>—C'est notre curé, lui dis-je.</p> + +<p>—Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave +Pinot?</p> + +<p>—Oh! il est solide comme un pont. Il aime un +peu plus à aller dans les bonnes maisons que chez +les pauvres, parce qu'on y est mieux, et il parle un +peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas +un méchant homme.</p> + +<p>—Et on ne caquette point sur son compte? autrefois +c'était un luron.</p> + +<p>—Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on +ne parle pas mal de lui.</p> + +<p>—Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en +a, mais elles sont au pays, mariées toutes deux: c'est +une nièce pour rire, bien sûr! je les connais les +Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes leurs +plus proches voisins.</p> + +<p>—Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me +dites, mais là-bas, tout le monde croit que c'est sa +nièce.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait +une pinte de bon sang à cette idée. Vous lui +direz que vous avez vu son camarade Ragot, ça lui +fera plaisir.</p> + +<p>Mon cousin vint me chercher pour manger la +soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu +étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant notre curé.</p> + +<p>Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais +par la fenêtre, le mur du jardin où pendant plus d'un +an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons +des fièvres me prenaient. C'était une chose bien commune +autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par +nos pays, force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, +elles sont assez rares, bonne preuve que les +gens sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris: +la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont +pas malsains, c'est la misère.</p> + +<p>Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon +cousin, ma petite cousine Félicie, qui avait sept ans, +et moi. Mon oncle et mon cousin l'aîné étaient en +voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux +jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la +maison, étant toujours en route pour leur commerce; +allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de +Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur, acheter des +veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de +Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de +Terrasson; et des fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.</p> + +<p>La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de +plus belles, mais tout de même il y avait du bétail. +Les bœufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient +pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait +jeté une pièce de cent sous des terrasses du château, +qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans +l'allée des chevaux, il n'y avait, comme de coutume, +que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur +la place des cochons, au-dessous du pont et des +murailles du château, il y avait assez de nourrains +qui se vendaient passablement; et à l'arrivée du bourg +du côté de Saint-Agnan, près de la Grange-Neuve, +il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de +laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les +reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui +ressemble tant à un dindon qu'un autre dindon.</p> + +<p>La place du bourg était pleine de marchands de +chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, +de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires +comme ça. Les pétarous du bas Limousin, avaient +apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes, et +autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus +chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec +leurs mulets chargés de bottes de peaux de chèvres +dans lesquelles était le vin. Tous les marchands et +colporteurs apportaient de même leurs marchandises +sur des mulets ou des bêtes de somme, car les +chemins n'étaient déjà pas trop faciles pour les charrettes +à bœufs. Mais outre ces marchands, il y avait +aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs +de chansons, diseurs de bonne aventure et +autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit +bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut +écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour +ça, était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait +de grands yeux et pensait bien qu'il y eût quelque +sorcellerie là-dedans, car on n'était pas bien avancé +à l'époque, dans le pays. Un marchand de chansons, +monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé +d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait +les chansons, à raison de deux liards le cahier. Et +celui qui vendait des images de couleur: le <i>Juif-errant</i>, +<i>Mon oie fait tout</i>, <i>Crédit est mort</i>, <i>les mauvais +payeurs l'ont tué</i>, et autres histoires de ce genre, +en débitait des quantités, surtout des images du <i>Juif-errant</i> +avec la complainte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Est-il rien sur cette terre,<br /></span> +<span class="i0">Qui soit plus surprenant,<br /></span> +<span class="i0">Que la grande misère<br /></span> +<span class="i0">Du pauvre Juif-errant?<br /></span> +</div></div> + +<p>Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de +monde autour de sa voiture, dont les roues étaient +pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait +bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les +chemins qu'il y avait.</p> + +<p>Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les +dents avec son instrument, avec un couteau, avec un +clou, avec son sabre, et le mâtin était habile. C'était +d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les +vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il commençait +par raconter l'histoire d'un jeune drole de six +ou sept ans, qui était malade, les parents ne savaient +pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner +pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant, +voilà que ce petit a une attaque de vers et +meurt dans des convulsions épouvantables, que le +charlatan racontait à faire tribouler les gens. Mais ce +n'était rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans +le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le +montrait de tous les côtés à la foule. Oh! alors, en +voyant ça et entendant le cliquettement des os, les +pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en +avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient +pour cinq sous un paquet de la poudre qui +tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus +durs, en achetaient aussi.</p> + +<p>A trois heures, la foire commença à se défaire, les +gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands +se mirent à plier leurs marchandises pour partir. +Quelques-uns couchaient à leur auberge, et repartaient +le matin.</p> + +<p>Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans +sa tranquillité habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il +y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants +et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail +des bœufs. Sauf les foires, le bourg était comme +engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il +n'était sur aucune route, les chemins étaient mauvais, +et il fallait expressément se détourner de son +trajet pour y monter. Les étrangers y apportaient +une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait +ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce +qui n'était pas connu, expérimenté, devenu commun, +était regardé avec défiance, dans cet endroit où +régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la République, +on y avait formé un club qui se tenait au-dessus +de la halle, dans la chambre d'audience; et +quelques-uns qui étaient sortis de leur village, essayaient +d'y introduire les idées nouvelles et d'y faire +connaître le progrès, mais sans beaucoup de réussite, +à preuve que le club finit par tourner à la farce.</p> + +<p>Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire +des gens: celui des Anglais qui avaient assiégé deux +fois l'ancien château, et celui du représentant Lakanal, +qui, en 1793, avait fait réparer le grand chemin +venant de Limoges, qui passait au-dessous de La +Peyre et allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour +se diriger sur Cahors. Ce n'était pas tant la réparation +elle-même qui avait frappé les esprits, que les +moyens employés. Sauf les femmes, les petits enfants +et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette +réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On +se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour +et drapeau en tête, pour ne revenir que quand +battait la retraite; on avait vu même des dames +pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier +civique des pierres dans leurs paniers.</p> + +<p>Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours +après la foire, et puis je m'en retournai au Frau.</p> + +<p>Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le +métier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrèrent +à conduire une paire de meules, à connaître quand la +farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau, +ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, +et connaître la pierre à œil de perdrix, qui fait les +meules bonnes pour le seigle, et la pierre à fusil qui +vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant +de tout, et de la manière de faire le travail, et du +nom des pratiques.</p> + +<p>Dans le commencement, quoique je fusse plus +grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement +que moi un sac de blé. Mais lorsqu'il m'eut +montré le petit coup d'épaule et le tour de reins j'enlevais +un sac comme rien.</p> + +<p>Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait +pour la mouture, et là-dessus il me faut dire que +nous ne prenions que juste ce qui était dû. Je suis +sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont +mauvaise réputation, comme les tisserands et les +tailleurs. Il y a même un dicton patois là-dessus, +que voici en français: Sept tisserands, sept meuniers +et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais +il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien +d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, +l'aurait fait peut-être, s'il avait été le maître, +mais mon oncle ne le voulait pas.</p> + +<p>Comme nous avions du bien à notre main, en plus +de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi à +tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un +peu durs dans le commencement, pour ne les avoir +accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. +Où je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à +labourer, parce que outre la conduite de la charrue, +il faut savoir parler aux bœufs, et s'en faire écouter.</p> + +<p>Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et +piquant mes bœufs traçant le sillon, je pensais à ce +changement total qui s'était fait dans ma vie. Je me +rappelais ces journées passées dans le bureau empuanti +de la Préfecture, assis sur une chaise à +gratter du papier. C'était long ces journées, et j'en +avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il +fallait être aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir +des reproches, point mérités quelquefois, n'être +pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour +mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de +misère.</p> + +<p>Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon +oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand même +j'aurais manqué, me levant, me couchant, allant au +travail quand je voulais, et ne voyant autour de +moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le +beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et +fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et +mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter des bêtes bien +soignées; quelle différence avec le travail de bureau +auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours +assis, vous casse la tête, et vous fait rêvasser la +nuit.</p> + +<p>Le métier de meunier, et la vie que je menais, +me plaisaient donc, et il n'y a pas chose pareille +pour faire un homme content. Après avoir bien travaillé +la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je +m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne +Finette, je partais à la pointe du jour pour aller +chercher un lièvre. Des coups mon oncle venait avec +moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne prenions +pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq +francs au collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça +nous surmontait. D'ailleurs nous ne craignions pas +guère les gendarmes, ils étaient loin, et pour venir +nous chercher dans un pays plein de termes, de +combes et de bois que nous connaissions comme +notre poche, ça leur était défendu. Il fait bon le +matin monter sur nos coteaux pierreux où on trouve +la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; +ou traverser les bruyères roses entremêlées de +balais à fleurs jaunes et de hautes fougères. Les +ajoncs ne manquent pas non plus par là, et il y en a +dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, +bien fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau. +Il ne fait pas bon les traverser, mais comme ils ont +toujours des fleurs et sont toujours verts, ils ne sont +pas déplaisants à voir comme ça en fourré, ou semés +au milieu d'une lande, ou accrochés le long des +termes et sur le coulant des ravins, au milieu des +roches. Quel plaisir de s'en aller dans nos grands bois +châtaigniers où on trouve de ces vieux arbres creux +où logent les fouines, et de sentir l'odeur du thym, de +la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi, il n'y +avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de +notre pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de +me sentir libre avec des jambes solides. Il n'y avait +si pauvre friche où pointait une petite palène fine, +tondue par la dent des brebis, qui ne me parût plus +belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses +allées d'arbres bien taillés, tout autour.</p> + +<p>J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou +autrement dit les ballades, ou encore les frairies, et +des fois, j'y allais chez des connaissances ou des +parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les vôtes +étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui. +Ça se comprend; les gens, anciennement, +gardaient leurs affaires et faisaient leur plus grande +dépense pour la frairie de leur endroit. On s'invitait +comme ça les uns les autres, et on faisait durer la +fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes +hormis les grandes alors, et guère de chemins que +ceux creusés par les charrettes; aussi on allait de +pied, ou à cheval. On voyait les dames campagnardes +s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait des enfants +on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop +petits, on les mettait sur du foin dans des paniers de +bât, de chaque côté d'une de ces bonnes petites bêtes +grises qui ont une croix sur les épaules, pour avoir +porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit. Dans les +maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la +cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une +chambre; celui qui avait la plus grande la prêtait; +ou dans une grange, ou sous quelque gros arbre de +la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait +pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais +du vin blanc, ou de la piquette, ou de l'eau sucrée, +et les dames de bonne bourgeoisie, n'avaient pas +honte de manger une rave cuite, au sucre, et de +boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le +lendemain on allait se promener par là dans les bois, +et les amoureux y trouvaient leur compte; et puis on +faisait des crêpes qu'on mangeait avec du miel, et +c'était à qui les tournerait le mieux et en mangerait le +plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors +on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, +ou on racontait des histoires, ou on disait des +contes, et c'était à qui dirait le meilleur. C'est dans +ces fêtes champêtres que la jeunesse faisait connaissance, +et que s'arrangeaient les mariages.</p> + +<p>Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les +endroits, ce n'est plus guère rien, et on ne s'invite +plus comme du temps jadis entre parents ou amis. +On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande +fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il +y a tant maintenant de chemins, de routes, de chemins +de fer, de voitures, et de ces autres machines +qui vont le long des routes comme les chemins de fer; +et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de +courses, que les gens de la campagne s'en vont porter +leur argent à la ville, et y dépensent quatre fois +plus qu'ils ne faisaient autrefois chez eux. Et encore +souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce +qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne +comprennent pas grand'chose à ce qu'ils voient.</p> + +<p>On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne +chose. Sans doute, c'est commode de pouvoir rentrer +sa besogne plus facilement, et de porter sur une +charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait autrefois +dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne +risque pas tant de faire attraper du mal à ses bêtes, +et qu'on ne se fait pas tant de mauvais sang.</p> + +<p>Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces +chemins font qu'on sort plus souvent de chez soi, +pour aller dans les villes où on laisse son argent, +tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec toutes +ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se +divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise +les divertissements de chez soi, qui ne coûtent +quasiment rien et sont plus sains de toutes les manières. +C'est à cause de cette facilité, que petit à +petit, les gens trompés par les semblants, se sont +dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant +vendre leur morceau de bien, et s'en aller dans les +villes, croyant y trouver une place, ou un travail +moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens +sont bien malavisés car le travail des villes est plus +exigeant, plus attachant, et plus mauvais pour la +santé, sans parler de la liberté: misère pour misère, +mieux vaut celle des campagnes.</p> + +<p>Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne +chose qui n'ait ses défauts. Ainsi quand je parle des +anciennes frairies, ce n'est pas que je veuille dire +qu'elles étaient exemptes de toute chose blâmable. Il +y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu +voir de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de +pierres.</p> + +<p>On attachait le pauvre animal par une patte à un +petit piquet planté en terre, et de vingt-cinq pas, +pour deux liards, on lui tirait: tant de pierres. +Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont la +vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une +pierre leur cassait une patte, une autre leur démontait +une aile, et lorsque quelque gros caillou leur arrivait +en plein corps, les voilà sur le flanc dans la +poussière, comme morts. Mais l'individu qui faisait +tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en +aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au +pauvre coq pour le ressusciter, et quand il pouvait se +tenir encore on recommençait à lui tirer des pierres. +Si le vin n'était pas assez fort pour le remettre sus, +on lui donnait de l'eau-de-vie.</p> + +<p>Ces amusements de sauvages ne sont plus de +mode, et tant mieux; moi qui aime assez les vieux +usages, les anciennes coutumes, je n'ai jamais pu +souffrir ça.</p> + +<p>Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un +coq, les gens se les jetaient à la tête, c'était bien +pis. Il y avait comme ça, autrefois, des communes +qui étaient ennemies entre elles, de manière que quand +les garçons de ces communes se rencontraient dans +une vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient +comme si c'eût été d'un côté des Français, et de +l'autre des Allemands ou bien des Anglais, et non +pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette +haine entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, +ni personne ne l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien +temps il y avait eu quelque bataille entre deux +jeunes gens de différentes paroisses et que les autres +garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux +qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche, +et de partie en revanche, cette bestiale haine +s'était entretenue et envenimée entre voisins du +même pays.</p> + +<p>Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort +de meunier, mais bientôt, je le fus encore davantage.</p> + +<p>Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de +Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mérenda, +autrement dit la collation, à ses gens qui travaillaient +à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir +lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui +avais point parlé, ni même fait attention. Comme +elle avait changé! Quelle belle fille elle était devenue, +et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient +valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet +et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa +chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. +Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile +et tremblait à chaque coup de talon sur la terre; ses +hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet, +et elle avait la démarche mesurée des femmes bien +faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait +d'une main, en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au +coude, son bras fort un peu hâlé.</p> + +<p>Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on +fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette +belle fille, je n'osai plus. Nous parlâmes un peu, et +elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son +père et sa mère devaient l'attendre.</p> + +<p>Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et +plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le +pays, il n'y avait point de fille qui pût lui être comparée, +je ne dis pas seulement de celles de la campagne, +mais même à Excideuil, où on voyait pourtant +de belles filles. C'était surtout son regard clair et +tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant. +On voyait rien qu'à ça, que c'était une fille point +coquette ni mauvaise, mais une honnête créature à +qui on pouvait se fier.</p> + +<p>Dans ce moment, des parents que nous avions +devers Brantôme, nous invitèrent à la noce de leur +aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous +étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à +quel degré, et seulement que nous étions tous des +Nogaret, venant du même auteur, qui avait été meunier +du moulin des moines de Brantôme. Ces Nogaret +qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et +leur moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus +des Roches. Ce fut une crâne noce, ma foi. +Le garçon prenait une fille qui avait du bien, et rien +ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne +mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux +principalement, chantèrent d'anciennes chansons +assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance, +et des histoires salées dont on régala les +mariés.</p> + +<p>Mais la fille était une bonne grosse drole bien +délurée, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait; +elle ne faisait attention qu'à ce que son mari lui contait +à l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on était +là, à table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'était +le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un joli +ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué +aux garçons de la noce qui le mirent à leur boutonnière.</p> + +<p>Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. +Puis après, quand la mariée eut dansé avec tous les +jeunes gens, tandis que le chabretaïre avait mis les +danseurs bien en train, les novis disparurent.</p> + +<p>Sur les une heure du matin, on parla de leur porter +le tourin ou soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. +Après quelques recherches, comme il n'y avait +dans les environs que deux ou trois maisons, on les +dénicha chez des voisins, où on les avait retirés. Le +tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en +tête. L'un portait la soupière, l'autre des assiettes, +un troisième portait un pichet plein d'eau, le quatrième +une de ces anciennes cuvettes ovales à pieds. +Un autre venait ensuite avec une serviette sur le +bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un +verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient +rien, comme dans la chanson de Marlborough.</p> + +<p>Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient +que ça serait inutile, on aurait plutôt enfoncé la +porte. Aussi elle était tout bonnement fermée au +loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des +chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait +bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit +son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge +tout de même. On leur donna à laver tous deux +en cérémonie, et quand ils se furent essayé les mains +on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin, +noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries +marchaient et elles étaient aussi poivrées +que le tourin. Quand ils eurent fini, on présenta au +marié un verre plein: il en but la moitié et donna +l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit +le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, +qui en but la moitié et passa le reste a son mari. +Quand ce fut fait, le contre-nôvi, un beau coq de +village, chanta une antique chanson patoise de circonstance, +qu'on avait dû chanter à la noce de l'ancien +Nogaret, le meunier des moines.</p> + +<p>Tout le monde reprenait le refrain en chœur, et +chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la +bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau; +ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains.</p> + +<p>La chanson finie, par une signifiance cachée des +mystères de la noce, le contre-nôvi cassa le verre où +les mariés avaient bu, en le choquant contre la bouteille. +Au nombre de morceaux, on leur prédit qu'ils +auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et +tout le monde se retira en les engageant à travailler +à justifier la prédiction.</p> + +<p>Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire +la continuation des ripailles. Mais le troisième jour, +mon cousin me mena à Brantôme où c'était la fête.</p> + +<p>Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à +celui qui ferait le mieux claquer le fouet. Il en venait +de Champagnac, de Quinsac et des moulins en amont, +et aussi de ceux qui étaient sur la Côle jusqu'à +Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers +Valeuil, Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus +de Lisle, de celui de Roufellier qui est au dessous, +et même de celui de Bonas, près de Saint-Apre.</p> + +<p>Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs +fouets à pompons autour du cou, se réunissaient à +cette grande croze, d'où on a tiré tant de pierres de +taille, qui se trouve presque au-dessous du clocher +bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine, +et chacun à son rang manœuvrait son fouet à +tour de bras. Il y a dans cette grotte un écho qui +répétait à n'en plus finir les pètements du fouet. On +ne le dirait pas, mais pourtant, il y en avait qui +étaient tellement habiles que leurs pétarades ressemblaient +quasiment à une musique. Moi je ne suis pas +connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des +fois j'ai entendu des musiciens, avec un tas de pistons +et de machines en cuivre et la grosse caisse et tout, +qui faisaient un bruit assommant, et je me disais alors +que j'aimais mieux la musique des fouets à Brantôme.</p> + +<p>Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois +des plus vieux meuniers, de ceux qui ne pouvaient +plus tenir le fouet, et celui qui était le plus fort à leur +avis, on le nommait pour l'année le Maître du fouet. +Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.</p> + +<p>Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend. +Les meuniers d'aujourd'hui ne font plus porter +les sacs à dos de mulet; il y a des routes et des +chemins partout; ils se servent de charrettes et ont +des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces +méchants engins qu'on fait de belle musique; il faut +pour ça les anciens fouets à manche court, à lanières +de cuir tressées avec de gros nœuds: fouets de meuniers +et fouets de postillons.</p> + +<p>Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis +pour le Frau. Le cousin et la cousine me firent un +bout de conduite sur le chemin de Lachapelle-Faucher.</p> + +<p>—Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne +tarderas pas à nous rendre la pareille?</p> + +<p>—Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans +réflexion.</p> + +<p>—Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine +franchement; il n'y a rien qui vaille d'être marié +avec quelqu'un qu'on aime bien.</p> + +<p>Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au +cousin, et je les quittai, prenant mon chemin par +Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.</p> + +<p>Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, +me dit avoir rencontré le notaire de Coulaures, +qui lui avait appris que M. Silain cherchait à vendre +quelques terres, pour payer un homme auquel il +devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres +dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on +appelait le Pré-Vieux, et toutes les terres dites: +Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granières. Ça +nous allait bien; le pré était sous nos fenêtres, pour +ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien +de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait +répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer +mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, +sans compter l'agrément de cette affaire qui nous +mettait tout à fait chez nous, nous aurions avec ce +pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année +une forte paire de bœufs à la Borderie, au lieu d'y +avoir de jeunes veaux pour le temps des labours +seulement; que les terres, avec celles que nous avions +déjà, feraient une bonne métairie de ce petit borderage. +La maison était assez grande, il fallait seulement +bâtir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y +avait, une fois d'accord sur le prix, qu'à céder les +créances venant de ma mère que j'avais sur des +pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux, +mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions +à la demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa +volonté, ne voulant pour rien au monde la contrarier.</p> + +<p>Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, +allant à la chasse devers Corgnac, nous montâmes +à Puygolfier. Hélas! la pauvre créature, qu'elle +dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous dit +qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait +son père parlait de le faire exproprier. Tout compte +fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes +à payer; et comme M. Silain voulait des terres et du +pré sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait +touché deux mille sept cents francs qui auraient été +mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, +on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y +avait moyen d'arranger autrement les affaires: que +nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser +le prêteur, et que pour le reste, nous payerions +cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, +à la Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne +s'envolerait pas à la fois. La demoiselle nous remercia +bien de cet arrangement, mais elle craignait que +son père ne voulût pas y consentir.</p> + +<p>Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le +notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre +compte de l'étendue, car pour la qualité nous la connaissions +assez. Après avoir bien calculé, il dit au +notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, +et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont +j'ai parlé déjà. M. Silain se débattit bien tant qu'il +put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il +aurait fait une diminution pour être payé comptant du +tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres +conditions, et comme le créancier criait, et qu'il n'y +avait pas d'autres voisins à qui ces terres pussent +aller, il fut obligé de mettre les pouces. Par ce moyen, +on espérait que la demoiselle Ponsie avait devant +elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec +M. Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces +choses-là.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + + +<p>En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait +à parler de l'élection du président de la République, +et nous connûmes que Louis-Napoléon serait +nommé grandement, si ça allait partout comme +chez nous. Nous recevions la <i>Ruche</i>, de Ribérac, qui +portait Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon +oncle avait beau faire passer le journal, distribuer +des papiers et raisonner nos voisins les paysans +comme nous, c'était à rien faire.</p> + +<p>Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et +puis? Ah! quand on parlait du grand Napoléon qui +avait fait massacrer un million d'hommes et ruiné la +France, pour en fin de compte, la laisser plus petite +que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi +que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le +ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le +saignent à blanc.</p> + +<p>Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était +bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou +Lamartine!</p> + +<p>Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à +tromper le peuple, qu'il était rare de trouver hors +des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui osât parler +pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchés +par la Révolution cherchaient par tous les +moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, +les gros commerçants, les curés, tous ces gens-là +criaient sans cesse contre la République; elle ne +pouvait durer.</p> + +<p>Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. +Plus j'allais, plus je pensais à Nancy. Comment ça se +faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je +me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle +venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle +allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait +sortir ses brebis. Je l'arrêtais, lorsque nous nous +rencontrions, et nous parlions un peu et toujours +j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa franche +honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout +changé et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me +semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois +ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les +filles de son âge et de sa condition. Un jour que je +le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait +de lui faire quelque peu la classe, le dimanche +et le soir quelquefois, et lui prêtait des livres qu'elle +étudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que +c'était du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment +sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça, et je +m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.</p> + +<p>L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du +feu, et les histoires dont Gustou avait un plein sac. +C'était bien toujours les mêmes, mais comme il y en +avait beaucoup, et qu'il y changeait souvent quelque +chose, on ne s'en apercevait pas trop.</p> + +<p>Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant +l'assassinat du père Antier, le prieur des moines +du moustier de Lafaye, entre Jumilhac et la forge +des Fénières. Ça s'était passé avant la Révolution, +et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans +la forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant +quelques jours, on ne savait ce qu'était devenu le +prieur, mais il arriva qu'un chien rapporta une de +ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt, fit +reconnaître le corps, car les chiens et les loups +l'avaient presque tout mangé.</p> + +<p>Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, +comme Cartouche et Mandrin. Pour Cartouche, c'était +un voleur et un assassin, et nous ne le plaignions +guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui +avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre +les soldats du roi, nous intéressait et nous trouvions +qu'on aurait dû le gracier. Ça n'était pas un bas +coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en horreur +comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la +guerre à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui +a contribué à le rendre populaire.</p> + +<p>Toutes les histoires de brigands lui étaient connues +à ce brave Gustou, et il savait aussi tous les crimes +célèbres du pays. Il les racontait bien, en les arrangeant +un peu; les plus anciennes tournaient au conte, +et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver celle de +Delcouderc.</p> + +<p>C'est en pelant tranquillement les châtaignes le +soir, que Gustou nous disait ces histoires. Il y en +avait une surtout qui nous intéressait beaucoup, +parce que le crime avait été commis tout près de chez +nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait +quelques années seulement que le curé de Nanteuil, +en pêchant à la ligne, à cinq ou six portées de fusil +au-dessus du moulin, avait amené une pincée de cheveux. +Là-dessus on avait plongé, et on avait ramené +un homme pris dans des racines de vergne. La figure +était toute mangée par les poissons et on ne connut +qu'aux habillements que c'était un porte-balle qui +avait passé dans le pays, il y avait une quinzaine. +Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque +hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait +été assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on +traversait la rivière sur des arbres soutenus par des +fourches plantées dans l'eau. Mais ce fut tout ce +qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le +maire, le juge de paix, les gens de justice, personne +n'y avait vu goutte; en sorte que, comme le disait +Gustou, il y avait un assassin dans le pays: peut-être +nous le rencontrons tous les jours, disait-il, et +il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre +mauvais coup.</p> + +<p>Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les +vieilles superstitions: ils croient aux revenants, +au Diable, au Loup-garou qu'ils appellent <i>Lébérou</i>, +à tout; mais cela n'empêche qu'ils aiment mieux +voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à +faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. +C'est bien une économie de temps pour ceux qui +sont pressés, mais il y a autre chose, nous aimons +la nuit, qui repose du dur labeur de la journée; +et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime +à voir briller par une belle nuit, les millions d'étoiles +qui sont au ciel. Il semble que la nuit soit plus +marquante, plus solennelle que le jour, aussi nous +disons: <i>A net</i>, comme si nous comptions par nuits +et non par jours, comme les anciens Gaulois.</p> + +<p>Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne +fussent pas épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait +de cet assassin qu'on rencontrait peut-être tous les +jours, il y en avait à qui ça faisait une impression, et +qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.</p> + +<p>Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de +personnes pour nous aider. Les deux vieux Jardon +et Nancy, Lajarthe, le fermier de la Mondine au +Taboury, la grande Mïette qui était descendue de +Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et +d'autres de par-là, des métayers du château et des +voisins. Les énoisements, c'est comme une espèce +de fête chez nous. Les hommes avaient porté leur +petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.</p> + +<p>Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait +l'occasion, prêchait un peu pour la République, il +tâchait de faire comprendre ses idées, et expliquait +à tous des choses dans leur intérêt. Mais c'était trop +sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux +rire avec sa voisine, écouter des contes et des +histoires, et causer des vieilles superstitions apprises +des grand'mères.</p> + +<p>Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces +choses à fond: c'était lui qui mettait une souche au +feu le soir de Noël, et il fallait qu'elle fût de cerisier, +de prunier ou de quelque autre arbre à fruit. Et il +pronostiquait toujours de bonnes choses en la voyant +bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui +le sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps +à l'avance sécher dans la fournière. Il gardait +soigneusement des charbons et des cendres de la +souche, pour guérir des maladies aux gens et aux +bêtes, et pour d'autres affaires encore.</p> + +<p>C'était encore maître Gustou qui le premier jour +de mai, perçait un barriquot de vin blanc, et apportait +l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard +frais, en buvant de bons coups:</p> + +<p>—O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!</p> + +<p>A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu +à la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage +vert avec un beau bouquet à la cime. Les tisons il +les emportait à la maison pour la préserver du tonnerre. +Il attachait aussi le matin à la porte de la +grange, une croix faite avec des fleurs des prés. +Sous son traversin, il avait toujours dans un sac, +des herbes de la Saint-Jean, cueillies à reculons, +avant le soleil levé, et il disait que ces herbes guérissaient +les fièvres, en les mettant sur le poignet +gauche.</p> + +<p>Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, +pour la première fois de l'année, s'il n'avait pas +déjeuné; ni à trouver des graules ou des geasses, à +sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la +maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à +rencontrer en partant en route, la vieille Catissou +de chez Méry qui était mal jovente. Jamais on ne +lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis ou feux-follets, +qui voltigent dans les cimetières, c'était des +âmes en peine, et il était persuadé que les étoiles +tombantes c'était des âmes de petits enfants morts +sans baptême. Si notre Mondine avait voulu faire +la lessive dans le mois des morts, il serait parti +plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle +croyait comme lui, que ça faisait mourir les hommes +de la maisonnée.</p> + +<p>Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, +il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit +copeau de la croix de bois qui est plantée le long de +l'ancien chemin appelé La Pouge, qui passe à un +quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui +d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.</p> + +<p>A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait +toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau. +Pour lui, le vendredi était un mauvais jour, et +si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait fait jeûner +les bœufs le vendredi saint, comme ça se faisait +encore dans quelques maisons.</p> + +<p>Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à +reculons de l'étable pour que la vache ne dépérit +pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent +du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance +qu'il réussirait mieux. Pour garder les bœufs de +maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins +de notre pré. Lorsque nous bladions, il portait le blé +de semence dans la touaille de la Noël pour qu'il +vînt bien; et quand le blé était épié, il mettait une +rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait +au milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de +manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait +pas acheter des mouches à miel si on voulait qu'elles +réussissent bien, mais les échanger contre autre +chose.</p> + +<p>Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. +Il n'avait pas affaire à des incrédules, mais quand +même, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il +disait, car il expliquait point par point le pourquoi +et le comment des choses, et nommait les gens à +qui c'était arrivé.</p> + +<p>Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant +de bon matin dans l'écurie, il avait trouvé +notre jument toute en sueur, comme si elle venait +de travailler à force; et elle était avec ça bien pansée, +et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? +Le lutin, bien entendu.</p> + +<p>Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux +de Tuénou de la Mariette, si ce n'est lui? +Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux dire une +nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à +boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. +Il traversait la lande des Fachilières, +d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a +bien soupé, lorsque arrivé à la friche du Cimetière-des-Boucs, +il vit à quatre pas de lui, planté à la +cafourche du chemin un grand homme noir dont les +yeux luisaient comme des chandelles. Epeuré, il +voulut rebrousser chemin, mais derrière lui, marchait +sur ses talons un chat noir, gros comme un +fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, +qui vint se frotter à ses jambes, en faisant son ron, +ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse +et étouffée comme s'il eût eu la bouche dans une bonde +de barrique vide.</p> + +<p>De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé +mal, et lorsqu'il était revenu à lui, tout avait disparu.</p> + +<p>Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait +pamander à Tuénou. D'ailleurs, cette cafourche du +Cimetière-des-Boucs était connue depuis les temps +anciens, pour être hantée par le Diable. Jeantillou, +le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous +la forme d'un grand bouc noir.</p> + +<p>Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer +d'ailleurs. Ils n'avaient qu'à aller à cette croisée des +chemins et appeler neuf fois: <i>Robert!</i> Mais rien que +cette idée faisait frissonner tout le monde. Gustou +assurait que c'était à cet endroit-là même que le vieux +Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, +avait eu du Diable, la <i>Mandragoro</i> qui l'avait enrichi, +tellement qu'il avait laissé à ses enfants un grand +pot plein de louis. Il était allé à la cafourche sans +se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le +coup de minuit, il avait crié trois fois: <i>Poule noire +à vendre!</i> Le Diable était venu coup sec, sous la +forme d'un homme noir avec des cornes et des pieds +fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais Baspeyras +qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses +conditions, et il avait eu la <i>Mandragoro</i>.</p> + +<p>—Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, +Gustou?</p> + +<p>—Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est +pas d'aujourd'hui seulement que ça se passe, n'est-ce +pas? Du temps que j'étais petit, ma grand'mère m'en +racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne crois +à rien.</p> + +<p>—Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne +peut pas dire que le Diable n'existe pas, ni qu'on ne +le voit pas paraître. Tous nos anciens ont ouï dire et +ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé parle +d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de +nous, comme un loup, pour nous manger.</p> + +<p>—Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, +dit Lajarthe, ça ne veut pas dire qu'il se montre +là en personne...</p> + +<p>—Comment! dit un garçon du bourg qui avait +servi la messe du curé pendant deux ou trois ans; +mais quand le Diable emporta le bon Dieu sur une +montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, +il était bien là réellement présent en chair et en +os, dis Lajarthe?</p> + +<p>Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta +de regarder sérieusement mon oncle.</p> + +<p>—Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci +en riant, tu es né une cinquantaine d'années trop +tôt.</p> + +<p>—Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de +Puygolfier; et tous les énoiseurs se mirent à rire.</p> + +<p>Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux +regarder Nancy et lui parler. D'ailleurs, je connaissais +tout ça, et si, étant petit, j'avais eu peur de ses +contes de vieilles, maintenant ils me faisaient rire.</p> + +<p>Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient +passer le froid dans le dos, priaient Gustou +d'en conter d'autres: c'était le convier à noces; aussi +il ne se fit pas prier et continua:</p> + +<p>—Vous avez tous ouï parler du <i>Chaoucho-Vieillo</i>; +c'est un esprit malin qui vient vous tracasser la +nuit, tandis qu'on dort. On a beau fermer la porte, +il passe par le trou de la serrure. Il s'approche sans +bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche +sur vous pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; +on ne peut pas dire que ça s'est passé loin +d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon lit, au +moulin, et à moi.</p> + +<p>Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, +quand tout d'un coup, environ la minuit, je +sens quelque chose de mou qui me montait sur les +pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui +était entrée au moulin, et je donnai un coup de pied +pour la faire descendre. Mais je sentais toujours +cette chose molle sur mes pieds. On n'y voyait brin, +et je la sentais monter, monter toujours, et la voilà +qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...</p> + +<p>—Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits +cris effrayés.</p> + +<p>Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:</p> + +<p>—Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras +et je l'empoigne: mais c'était comme si j'avais +fouillé dans un lit de plume, tant c'était doux et mou: +je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient jusqu'au +coude dans cette sale créature, comme dans la pâte +de la maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. +Tout de même je finis par la prendre au cou et à la +serrer bien fort; mais j'avais beau serrer, serrer, je +la sentais qui me glissait entre les mains, tout petit +à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, +et j'entendis quelque chose qui marronnait du côté +de la porte, et puis je n'ouïs plus rien: la bête était +repartie sans bruit par le trou de la serrure.</p> + +<p>—Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?</p> + +<p>—Je dis que tu avais mangé quelque chose qui +te pesait sur l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.</p> + +<p>—C'est ça; et la bête que j'empoignais?</p> + +<p>—C'était ta courte-pointe.</p> + +<p>—Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?</p> + +<p>—C'était quelque chatte sur la tuilée.</p> + +<p>—Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que +tu ne crois à rien. C'est une chose qui m'est arrivée +à moi-même; tu sais que je ne suis pas menteur, et +avec ça tu ne me crois pas.</p> + +<p>—C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses +du côté de tes idées: je ne dis pas que tu n'aies rien +senti cette nuit-là, mais je ne crois pas que ça fut le +<i>Chaoucho-Vieillo</i>.</p> + +<p>—Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui +m'est arrivé; ni à la <i>Mandragoro</i>, de Baspeyras, ni +au Diable; tu ne crois pas non plus aux <i>Bujadières</i> +qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la +<i>Biche-Blanche</i>, à la <i>Litre</i>; à la <i>Citre</i>, cette bête +qui semble une chèvre et qui est grande comme un +cheval, qui court les chemins la nuit, galope après +les gens attardés, emporte les enfants qu'elle rencontre, +fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu +quand on la poursuit; mais au moins il y a deux +choses auxquelles tu ne peux pas refuser de croire, +dit-il très sérieusement: c'est la <i>Chasse-Volante</i> et +le <i>Lébérou</i>. Ça c'est des choses trop connues pour +que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui +n'y croie bien.</p> + +<p>—Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la +vérité. Et chacun de raconter qu'il avait ouï la +<i>Chasse-Volante</i>, et vu le <i>Lébérou</i>, c'est-à-dire le +Loup-garou.</p> + +<p>—Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, +le vendredi d'après la fête des Morts, la <i>Chasse-Volante</i> +a passé par ici, entre le moulin et le +Taboury.</p> + +<p>—C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai +entendue sur les onze heures du soir.</p> + +<p>—Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard +de la foire de Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je +n'étais plus qu'à un gros quart d'heure d'ici, quand +la voilà qui arrive. Il faisait un vent du diable; de +grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces +nuages, la <i>Chasse-Volante</i>. On entendait, comme +vous m'entendez à présent, les chasseurs sonnant de +la trompe, les rossignolements des chevaux, les +abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas, +comme pourrait en faire une troupe de cavaliers +galopant sur les chemins, en criant après la bête et +en faisant péter leurs fouets. Je levai les yeux au +ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous le dis, +entre deux nuages noirs, je vis la <i>Dame-Blanche</i> qui +galope toujours à la tête des chasseurs, montée sur +un cheval blanc...</p> + +<p>Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour +de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou +et en triboulaient; lui continua:</p> + +<p>—Après avoir passé du couchant au levant, la +chasse se mit à tourner, à tourner, en faisant dans +les airs un tapage d'enfer, comme si la bête de +chasse fût presque forcée. Le bruit se rapprochait +comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant +rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle +était descendue à quatre ou cinq portées de fusil +d'ici, le long de la rivière, et le bruit augmentait +comme si les chiens avaient pris la bête et la +déchiquetaient en hurlant.</p> + +<p>Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, +et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement +semée, toute piétée par les chiens et les chevaux, et +les raves à côté toutes fourragées.</p> + +<p>—Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne +ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse! +et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y +trouvais.</p> + +<p>—Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit +Lajarthe à mon oncle.</p> + +<p>Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette +explication; ils aimaient bien mieux que ce fût la +chasse fantastique.</p> + +<p>Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les +nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des +paillassons pour les monter au grenier; ça sert à +allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on appareilla +la grande table pour souper. Il était onze +heures et demie, il était temps. Comme d'habitude, +lorsqu'on énoise, il y avait des haricots qu'on mangeait +avec des bons millassous faits par la Mondine, +tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin +pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le +monde était content.</p> + +<p>—Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas +parlé du <i>Lébérou</i>?</p> + +<p>—Laissez là le <i>Lébérou</i>, dit Lajarthe, parlons +d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire?</p> + +<p>—Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut +bien laisser mes voisins qui sont venus me donner +un coup de main, s'amuser à leur façon; ce soir tu +n'y ferais rien.</p> + +<p>—C'est ça! c'est ça! parle du <i>Lébérou</i>, Gustou.</p> + +<p>Et voilà Gustou parti.</p> + +<p>—Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine +bâtie en gros quartiers et entourée de saules +creux où nichent les chouettes, qui se trouve derrière +Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe +entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez +vu que l'eau coule, de la fontaine à moitié écrasée, +dans un bassin carré, où les gens du château lavaient +autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonné depuis +longtemps que l'endroit est mal fréquenté.</p> + +<p>L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire +et c'est à peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, +c'est là que les <i>lébérous</i>, quand il y en a dans le +pays, viennent changer de peau. Le dernier <i>lébérou</i> +connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans cette +maison seule que son père avait fait bâtir dans les +friches, près du sol de la dîme. La raison pourquoi +l'ancien Meyrignac avait fait bâtir dans cet endroit +perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que +c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait posé +sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, +et j'ai ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir +de faire grêler en battant l'eau d'une fontaine, et de +jeter des sorts sur les gens et les bêtes. Mais quoiqu'on +ne l'aimât pas, on ne lui disait rien parce qu'on +en avait peur.</p> + +<p>Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il +était <i>lébérou</i>. Raynalou, le marguillier d'avant celui +d'à présent, qui le détestait plus encore que les +autres, parce qu'il entendait quelquefois son curé +dire que c'était un coquin bon à traquer comme un +loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close +donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin +et la battre un moment, puis après sortir de l'autre +côté, habillé d'une peau de loup que le Diable lui avait +baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour +lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à +quatre pattes dans la combe et venant vers la lisière du +bois où il était caché, il avait eu tellement peur qu'il +l'avait manquée, et s'en était engalopé laissant là son +fusil. Mais le <i>Lébérou</i> l'avait facilement attrapé, lui +avait sauté à la chèvre morte sur les épaules, et s'était +fait porter une grande heure de chemin, de manière +que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié +crevé.</p> + +<p>Il faut vous dire que ceux qui sont <i>lébérous</i>, ça +les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se +débattent, sortent du lit, sautent par les fenêtres sans +se faire de mal, preuve qu'ils sont bien <i>lébérous</i>, et +vont à leur fontaine.</p> + +<p>Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans +les terres, les chemins et les villages, et il mangeait +tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait +quelqu'un, il se faisait porter comme il avait +fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était sûr +qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le +matin, avant la pointe du jour, il revenait à la fontaine +poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On +le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de +fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute +la nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi +et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mangé +quelque vieux chien trop dur.</p> + +<p>Une nuit, en passant près du village de La Brande, +il attrapa un coup de fusil qui l'empêcha de sortir, +et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su +de tout le monde qu'il creva après avoir mangé le +chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, +qui était très vieux. On trouva même chez lui une +des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait +pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait étouffé.</p> + +<p>Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et +vous savez tous que le curé Pinot dit qu'un être +comme ça ne pouvait pas être enterré comme un +chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou en +dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.</p> + +<p>—Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux +malade de la vessie, qui se promenait la nuit +ne pouvant dormir, dit Lajarthe à mon oncle.</p> + +<p>Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.</p> + +<p>—Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, +que le dix décembre il n'y ait eu dans la commune, que +deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la +mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! Où les +mènera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura +plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque +jour en paieront les pots cassés.</p> + +<p>—Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens +sont plus à plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements +ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance; +et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont +instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur +faire prendre le contre-pied de leurs intérêts.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de +bêtises qu'on ne leur ait contées: jusqu'à leur faire +croire que Lamartine était la bonne amie du Dru-Rollin! +Et il y en a qui n'en démordent pas, le vieux +Francillou de la Toinette, entre autres.</p> + +<p>Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe +parlaient à demi-voix dans un coin du foyer; après les +histoires de Gustou, les énoiseurs chantèrent des +chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour +rire. On attachait une pomme par un fil à une +poutre d'en haut, et après avoir bien tordu le fil, on +le lâchait et la pomme se mettait à tourner comme une +pirouette, pendue au fil. Le jeu était d'attraper la +pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec +les mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le +moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en +avais trouvé un bien formé comme une noix ordinaire, +mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai +à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce +qui la fit devenir toute rouge.</p> + +<p>Vers deux heures, tout le monde s'en alla en +gaité, sans plus penser aux histoires de Gustou, +d'autant plus que les filles étaient accompagnées des +garçons qui leur parlaient d'autre chose.</p> + +<p>Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez +nous; ça n'était plus l'année du grand hiver, il s'en +fallait, mais avec ça, il y eut de la neige assez, et les +loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit sur les +chemins, autour des maisons, et gratter à la porte +des étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers +les dix heures, après avoir passé la Maison-Rouge, +tandis que je suivais le long d'un bois, j'ouïs, un peu +en arrière, un bruit dans le fourré. Je me retourne et +je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le +chemin, et se planta en même temps que moi. Il était +à une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai +été de ne pas prendre le fusil! Je me remis à marcher +et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je +voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrêtais +il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui +tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que +ces bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux +s'ils viennent à tomber; je le croirais assez. On a +beau dire, c'est embêtant d'avoir comme ça sur ses +talons une sale bête qui épie le moment de vous +attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai +au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours +suivi par le loup. Aussitôt dans la cuisine, j'attrapai +le fusil au-dessus de la cheminée et je sortis. Le loup +s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de pas +de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, +sauta dans la combe et gagna les bois.</p> + +<p>Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La +Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin +du feu, de façon que la Nancy venait tous les jours +chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait +fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon +qu'elle était bien propre, vaillante et sachant faire +tout à propos. Jusqu'à la Mondine, qui trouvait +qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux +se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils +sont malades, parce que ça les rend de méchante +humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et +la consultait toujours.</p> + +<p>Le soir, après souper, quand tout était rangé en +place, j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à +cause des loups, car il en venait rôder autour de la +maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur, +les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses +brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais +moi je faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour +l'accompagner.</p> + +<p>Nous causions en nous en allant, moi relevant le +collet de mon sans-culotte, et Nancy sous une capuce +de grosse laine. Nos sabots menaient grand bruit sur +la terre gelée, mais ça ne nous empêchait pas de +nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je +l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des +filles qu'il y a, qui donnent des gifles, elle ne dit +rien, mais le lendemain lorsque je voulus recommencer, +elle était sur ses gardes et me dit en riant qu'il +ne fallait pas s'embrasser si souvent.</p> + +<p>Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque +temps à traîner dans le coin du feu, chafrouillant +dans les braises avec un bâton, mais enfin il lui +fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de +médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais +quand elle fut au lit, nous fîmes venir le médecin de +Savignac qui nous dit en partant qu'il n'y avait +point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller +tout doucement.</p> + +<p>Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien +que c'était sa fin, et elle nous dit de faire venir le +notaire pour arranger ses affaires.</p> + +<p>M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le +lendemain avec ses témoins, et fit le testament. Après +qu'il fut parti, la Mondine me fit demander, et, quand +je fus là, près de son lit, elle me dit que n'ayant sur +terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père +ni mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me +demandant que deux choses: la première, d'être +enterrée auprès des Nogaret, puisqu'elle avait vécu +auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de lui faire +dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa +mort.</p> + +<p>Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme +bien on pense. Alors elle ajouta que ce qu'elle en faisait, +c'était pour me faciliter à me marier, si je venais +à aimer une fille plus riche que moi; ou bien pour +n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus +pour prendre une fille à mon goût.</p> + +<p>Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé +Pinot. Je l'embrassai, et j'y fus.</p> + +<p>Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la +communia et l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce +temps la vieille Jardon, Nancy, la femme du fermier +du Taboury, étaient agenouillées dans la chambre, +ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue, +sachant cela.</p> + +<p>Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le +convia à prendre quelque chose; alors il dit qu'il +n'y avait pas longtemps qu'il avait déjeuné, et qu'il +prendrait seulement une goutte. Tout en buvant +l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et l'alluma. +Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil +parce qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il +y avait un lièvre dans les labours de Nardillou, et +s'en fut avec son sacristain.</p> + +<p>Trois jours après il revint pour faire la levée du +corps; la pauvre Mondine s'en était allée tout doucement, +comme avait dit le médecin.</p> + +<p>Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de +gens de chez nous en ce temps-là; elle savait seulement +qu'elle était petite drole dans le temps de la +Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre +paroisse.</p> + +<p>En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la +paroisse pour faire la déclaration de décès, je trouvai +son acte de baptême, et je l'ai relevé pour montrer +comment ça se faisait jadis.</p> + +<p>«Ce jour d'huy, 28<sup>e</sup> de mars 1783, feste de saint +Rupert, évêque, Martissou, mon marguillier, allant +sonner l'angélus du matin, trouva contre la porte de +l'église, une petite créature, pliée de mauvaises +nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être +du sexe féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle +a été baptisée le même jour sous condition; Martissou +a été parrain et Mondine, sa femme, marraine, +<i>Carminarias</i>, <i>curé</i>.»</p> + +<p>Après la mort de notre vieille servante, il était +clair qu'une jeunesse comme Nancy ne pouvait pas +continuer à venir dans une maison où il n'y avait que +des hommes. Mon oncle se mit en quête, et le jeudi +d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de Saint-Raphaël, +qui n'avait pas trouvé à se placer depuis +l'arrivée du nouveau curé qui avait amené la sienne. +Nous nous figurions bonnement que cette femme, +ayant toujours vécu avec des curés, serait ennuyeuse +pour les affaires de religion, la messe, les +fêtes, et la viande aussi, car nous ne regardions pas +si c'était un vendredi ou un samedi pour mettre un +morceau de salé dans la soupe, ou faire sauter une +aile de dinde dans la poêle s'il venait quelqu'un. Mais +nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la +messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, +faisant cuire de la viande les jours défendus, et en +mangeant même quelquefois, disant à ça, que quand +on était chez les autres, on ne choisissait pas son +manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des +fois, quand Lajarthe était là, et que nous parlions de +la politique, ou de choses de la religion, ou des curés, +Gustou lui disait: Vous ne vous signez, pas, Marion?</p> + +<p>Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en +avait entendu d'autres, et qu'elle ne se troublait pas +si facilement. Son grand refrain était, que les curés +sont des hommes comme les autres.</p> + +<p>Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle +voulait être maîtresse dans la maison, pour les +choses qui regardent les femmes, et les gouverner à +sa façon. Mais comme elle était bonne servante d'ailleurs, +et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, +couper le farci, comme on dit.</p> + +<p>Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je +ne voyais plus Nancy aussi souvent. Je cherchais +bien toutes les occasions de la rencontrer, mais ce +n'était jamais que pour un petit moment; en passant +devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque +j'allais porter de la farine ou chercher du blé. Je lui +avais enseigné à reconnaître une batterie de coups de +fouet, et lorsqu'elle l'entendait, si elle était par là, +elle se montrait, quelquefois de loin, mais j'étais content +tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs, qu'elle +avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce +qu'elle ne se laissait pas parler le dimanche par les +autres garçons. Mais où je le connus tout à fait, +c'est un jour que je l'avais trouvée dans le chemin de +Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou, +Nancy, je gage que vous l'avez perdu?</p> + +<p>—Non point, fit-elle, je l'ai toujours.</p> + +<p>—Faites-le moi voir donc?</p> + +<p>—Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez +point.</p> + +<p>Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra +la petite noix nouée dans le coin de son mouchoir.</p> + +<p>Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle +était allé à Cubjac, et Gustou avait été reporter de la +mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux +verveux que je voulais poser le soir, j'étais monté +dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en +descendant j'entendis au-dessous du moulin le +battoir d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. +Par une petite chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. +Elle était agenouillée sur la paille, devant une grande +pierre plate qui servait de banche et elle lavait son +linge, assise sur les talons, penchée en avant, la poitrine +ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. +Ses manches retroussées jusqu'au coude, laissaient +voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le +linge comme une crêpe en faisant jaillir l'eau au loin, +et le tordaient ensuite comme si c'eût été un gros +écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes +mièvres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas; +il m'a toujours semblé que la beauté n'existe +point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle +que j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race +robuste et santeuse, et sur cette pensée, je me laissai +aller à la regarder longuement. Elle croyait que je +n'étais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais +dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle +chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut +fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda +de côté et d'autre et ne voyant personne, +l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses +cheveux défaits: en deux tours de mains, elle tordit +et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui +tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se +releva, mit le linge sur son épaule, et s'en alla.</p> + +<p>Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et +lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la +combe, pour venir à la fontaine, j'y fus aussitôt +qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les chansons +qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments +sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, +puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit: +Alors, vous étiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez +pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui +répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg +et il m'a remplacé; et je me mis à rire.</p> + +<p>Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était +pas bien de l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire +qu'autrefois, nos filles n'aimaient guère à se laisser +voir sans coiffure; il leur semblait que d'être nu-tête +ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette idée +venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait +quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit +dans les temps que les femmes devaient toujours +avoir la tête couverte, surtout en priant Dieu. Mais +que ce soit ça ou non, Nancy était mortifiée de savoir +que je l'avais vue les cheveux défaits. Aujourd'hui, +les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère +attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors +elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un +bonnet, et les vieilles d'une coiffe.</p> + +<p>Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre +Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien +curieux, et qu'il en est arrivé autant à d'autres. Mais +peut-être il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se +rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en +le racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.</p> + +<p>Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de +Nancy, ne dura pas longtemps, car elle était trop +bonne pour faire de la peine à quelqu'un qui l'aimait. +Il arriva bientôt une affaire qui nous attacha davantage +l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie +à le montrer un peu plus.</p> + +<p>Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les +premiers jours, la mère Jardon fut à Négrondes, où +elle avait une sœur mariée, pour la vôte qui tombe +le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui +savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai +bien du temps avec elle, après quoi nous fûmes +danser. Il y avait dans le bal un garçon maréchal, +de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse +avec Nancy en faisant le faraud et le joli-cœur, +comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser +avec lui, quoiqu'il fût venu la demander plusieurs +fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint +me taper sur l'épaule en disant:</p> + +<p>—Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?</p> + +<p>—Ce que je te veux, c'est que je te défends de +plus danser avec cette grande fille, qui est chez les +Jardon.</p> + +<p>—Et de quel droit? lui dis-je.</p> + +<p>—Parce que je ne le veux pas.</p> + +<p>—Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?</p> + +<p>—Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!</p> + +<p>—Alors, comme je veux la faire danser tout +d'abord, lui répondis-je, j'aime autant avoir à faire à +toi de suite: allons dans le pré, là derrière.</p> + +<p>Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes +pour ne pas les gâter, et les coups de poings et les +coups de pieds commencèrent à rouler. Après un +instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si +terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une +colère noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. +Moi j'étais en colère aussi, mais je voyais tout de +même mon affaire. A un moment où il m'avait manqué +je lui ajustai sur un œil un coup de poing qui +lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps +un grand coup de pied dans l'estomac qui le démonta. +Sur ce coup, je me jetai sur lui et l'empoignai à bras-le-corps. +Il se défendit bien tant qu'il put, mais en +finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et, tombant +sur lui, je le tins sous moi.</p> + +<p>—Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de +danser avec qui il me plaira?</p> + +<p>—Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se +débattre, et à chercher à se relever, mais voyant qu'il +n'y arrivait pas, il me mordit au bras.</p> + +<p>Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je +le pris par le cou, et je lui mis un genou sur le ventre: +Canaille! puisque tu mords comme un chien, je +t'étrangle comme un chien!</p> + +<p>Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la +langue, je le laissai et, reprenant ma veste, je m'en +allai.</p> + +<p>—Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.</p> + +<p>En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui +était pâle, assise sur une chaise.</p> + +<p>—Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je +l'ai bien connu.</p> + +<p>—Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il +voulait faire l'insolent: ce n'est rien.</p> + +<p>—Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,</p> + +<p>—Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.</p> + +<p>Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa +tante, comme elle appelait la sœur de sa mère nourrice, +et en chemin elle me fit raconter ce qui s'était +passé. Alors elle me pria de m'en aller avant la nuit, +de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans +les chemins pour me donner quelque mauvais coup. +Moi, qui avais compté passer la soirée à nous promener +et à danser avec elle, ça ne m'allait pas du tout, +mais elle me dit que ça ne me servirait de rien de +rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.</p> + +<p>Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en +aller, mais à la condition qu'elle m'embrasserait. +Nous étions dans un chemin creux, derrière les haies, +et personne par là: elle ne dit rien, et alors la prenant +dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois, +tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.</p> + +<p>Tous ces caquetages que nous avions ensemble, +par-ci, par-là, et mes petites ruses pour rencontrer +Nancy, ne pouvaient faire autrement que d'être vus. +Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait semblant +de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès +longtemps; mais comme elle savait sa fille sage, elle +ne lui en avait pas parlé. Mais lorsque le vieux Jardon +s'en donna garde, ça fut le diable. Comme il était +d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy n'était +pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison +d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais +vouloir que m'amuser d'elle qui n'avait rien, et la +laisser ensuite. Et il lui disait qu'elle n'aurait que ce +qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la montrerait +au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de +méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait +rien de tout ça, mais je la trouvais triste et je ne savais +que penser.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de +tournée, me dit qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, +Nancy qui gardait ses brebis, et que M. Silain, qui +chassait par là, s'était arrêté longtemps à lui +parler.</p> + +<p>Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout +la pourchassait; ça me mit en colère contre lui, +et je me promis de le savoir au juste avant peu. Pour +ce qui est d'elle, je n'avais aucun doute; il n'y avait +qu'à la voir pour connaître que c'était une honnête +fille, incapable d'écouter un autre homme que celui +qu'elle aimait, et il fallait être une vieille méchante +bête, comme le père Jardon, pour faire de mauvaises +suppositions sur elle.</p> + +<p>Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai +Nancy, et trois ou quatre jours après, ayant vu où elle +menait ses bêtes, j'y fus par un chemin détourné. +Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui dis que +j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un +bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à +causer. J'étais là depuis un moment accoté contre un +gros châtaignier, quand tout d'un coup les brebis +arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant +tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté +d'où elles venaient, comme c'est la coutume de ces +bêtes. Nancy qui était en face de moi leva la tête et +me dit assez bas: C'est M. Silain et ses chiens.</p> + +<p>Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut +tout près, il dit sur un ton aimable:</p> + +<p>—Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?</p> + +<p>En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. +Il devint rouge comme la crête d'un coq.</p> + +<p>—Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!</p> + +<p>—Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, +en riant, c'est de mon âge.</p> + +<p>Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et +tout d'un coup s'en retourna en marronnant dans sa +moustache.</p> + +<p>Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant +à ce qu'il allait dire par vengeance et dépit; mais +je la consolai en l'assurant qu'il ne dirait rien, de +crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs il y +avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.</p> + +<p>Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, +l'idée du mariage m'était venue tout à fait, et je me +disais tous les jours qu'il ne se pouvait trouver dans +le pays, une fille aussi honnête et bonne ménagère +qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi +belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait +la prendre nue, comme on dit; mais, au dire de +mon oncle, les femmes pauvres font souvent les +bonnes maisons, tandis que les femmes riches les +ruinent quelquefois.</p> + +<p>De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, +qui n'avait pas plus de cœur qu'une pierre, ça me +faisait de la peine:</p> + +<p>—Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant +comme autrefois, j'y ai pensé souvent depuis quelque +temps, et toujours je me suis dit que je ne pouvais +mieux faire que de te prendre pour femme.</p> + +<p>—O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans +parents ni bien, une bâtarde recueillie par charité; +comment cela pourrait-il se faire!</p> + +<p>—Ça se fera facilement, si tu m'aimes.</p> + +<p>—Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que +va-t-on dire de moi? Que pensera votre oncle? Que +je suis une fille rusée qui ai tout fait pour vous attirer!</p> + +<p>—Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: +ainsi ne pleure plus, dès ce soir je lui en parlerai. +Demain, je m'en vais de bonne heure, mais tu connaîtras +que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le +chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est +dans notre jardin pour faire peur aux oiseaux.</p> + +<p>Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je +lui parlai de ça, comme un homme qui s'y attend. Il +me dit que puisque j'y avais bien pensé, qu'il donnait +de bon cœur son consentement, et qu'il ne +restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui +des Messieurs de l'hospice. Nous causâmes longuement +le soir de ça, et ce qui me faisait plaisir, c'est +de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy: moi j'en +pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.</p> + +<p>Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne +heure, et d'un coup de pierre, je jetai bas le chapeau +de l'épouvantail; puis après avoir bu un coup de vin +gris, je m'en allai en route bien content.</p> + +<p>Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon +et lui parla de l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il +se pressa de toper, mais il n'en fut rien; c'était une +occasion de tirer quelque chose pour lui et il n'y +manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de +voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne +pouvait pas espérer, n'ayant rien; c'était bien de +l'honneur qu'on lui faisait; seulement, il y avait +beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je venais à +me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je +la rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la +responsabilité, n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça +serait, mais enfin ces choses s'étaient vues. Et puis, +si Nancy venait à retrouver ses parents, qui devaient +être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses bourrasses +la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant +au tour; oui, si quelqu'un ayant des centaines de +mille francs, venait confronter l'autre moitié du louis +à celle qu'elle avait à son collier; n'aurait-on rien à +lui dire, à lui son père nourricier, de l'avoir mariée +sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne +pressait.</p> + +<p>Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à +rembarrer les mauvaises raisons de Jardon, mais ça +n'était pas les vraies. Le bonhomme se travaillait +pour tâcher de profiter de la bonne aubaine de sa +fille.</p> + +<p>Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à +faire du mal par plaisir, mais il était méfiant, dur +comme le fer, et avare.</p> + +<p>Ces défauts se rencontraient assez souvent chez +nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si péniblement +amassé sou par sou, le peu qui nous a fait +indépendants. Durant des siècles, la misère du +paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on +ne songe guère à plaindre celui qui n'est ni plus ni +moins malheureux que soi. Il était obligé de cacher +le peu qu'il possédait, pour le soustraire aux brigandages +de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui +fallait s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme +on dit. Et puis il a été si souvent et si méchantement +trompé, que la méfiance est devenue chez lui +une seconde nature. En vérité, quand on songe que +depuis deux siècles et demi, le paysan attend en +vain la réalisation de la grandissime gasconnade +d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner +d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique +misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, +deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne +sont pas trop bons naturellement, comme le vieux +Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant +que nous avons un peu surmonté les difficultés, +des hommes sobres, durs à la peine, économes, +et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant +piper quelquefois, surtout pour la politique.</p> + +<p>Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut +bien obligé de laisser entrevoir les véritables. Il +commença à se lamenter: Voilà, sa femme avait pris +cette petite à l'hospice après la mort de son dernier +enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme +si c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient +autant que si elle l'eût été de vrai. Et maintenant +qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter; +les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir +à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur +de terre, par les moyens de ce gendre qui +serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une +bonne métairie et se tirer d'affaire.</p> + +<p>Après avoir écouté toutes les lamentations de +Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour +Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre +sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il +valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, +qu'elle épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque +bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir. +Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs +de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que ça +dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.</p> + +<p>Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque +mon oncle le quitta, il protesta qu'il était bien content +de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne +devaient pas être ingrats envers leurs vieux qui les +avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur +leurs derniers jours.</p> + +<p>Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous +convînmes de mettre les Jardon dans le petit bien du +Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en +laisser la jouissance. Je le faisais principalement +pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait +bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne +l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions +acheté de M. Silain, il fallait de toute force, mettre à +la Borderie des métayers un peu forts; Jardon et sa +femme ne pouvaient travailler ce bien.</p> + +<p>Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis +aller à la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de +la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant +demandé la cause de ça, elle me dit que Jardon +s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée, +il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants +ingrats et de vieux parents abandonnés dans la +misère. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier +matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de l'homme +de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens +encore.</p> + +<p>—Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à +terre hier matin.</p> + +<p>Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.</p> + +<p>—Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va +bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui +venant au jardin après moi, aura remis le chapeau.</p> + +<p>Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute +heureuse.</p> + +<p>Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible +que ça, qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement +que nous avions convenu mon oncle et moi, de le +mettre au Taboury, sans lui demander notre part de +revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; +mais pour en finir sur cet article, lorsque tout fut +décidé, il vint pleurer près de mon oncle, disant que +le bien ne portait pas assez de blé pour les nourrir, +et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière qu'il +lui promit par chacun an, trois quartes de froment +et quatre pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, +il était plus pressé, je crois, que nous, de voir faire +le mariage.</p> + +<p>Au moment où nous allions convenir de l'époque, +il arriva à Gustou un accident qui nous retarda. Le +pauvre diable, en descendant d'un grenier d'une pratique +avec un sac de blé, tomba et se démit l'épaule. +On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet +état. Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, +mon oncle me dit de prendre la jument et d'aller +vitement quérir le médecin de Savignac.</p> + +<p>—Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un +médecin qu'il me faut.</p> + +<p>—Comment! dit mon oncle en plaisantant pour +le rassurer un peu, car il était épeuré; alors c'est un +avocat que tu veux?</p> + +<p>—Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un +plus: les médecins ne voient pas souvent d'affaires +comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait d'habitude.</p> + +<p>—Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?</p> + +<p>—Si c'était, pour une maladie autrement, dans le +corps, il serait bien bon; mais pour remettre un bras, +ce n'est pas son affaire.</p> + +<p>—Et donc, qui veux-tu?</p> + +<p>—Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais +Hélie fera bien ça pour moi. Il y a devers Rouffignac un +homme qui m'aura arrangé le bras dans trois minutes, +c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil dans dix +départements, et on vient du diable le chercher. On +le trouve tous les mardis au marché de Thenon, de +manière qu'en partant cette nuit, Hélie, tu y seras +demain matin de bonne heure, pour lui parler le +premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à +la petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller +là tout droit, on te le fera voir.</p> + +<p>Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, +et je revins souper.</p> + +<p>Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une +limousine en travers, devant, et je partis sur le coup +de huit heures.</p> + +<p>En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui +arriva bien vite, étonnée de me voir partir à cheval +à cette heure. Je lui dis où j'allais et pourquoi, et, +me penchant vers elle, je l'embrassai, puis je continuai +mon chemin.</p> + +<p>Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le +village du Terrier pour aller passer l'Haut-Vézère à +Tourtoirac. Dix heures sonnaient lorsque je fus sur +le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le temps +un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce +pont, je ne sais pourquoi; mais il y a des gens qui +ont comme ça la manie de renverser tout ce qui est +vieux. Il était pourtant bien assez grand pour le +monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était +un peu plus joli que celui qu'on a fait en place: +enfin!</p> + +<p>En passant entre les parapets bâtis avec des angles +de refuge, je pris garde que je n'entendais sonner +que trois fers sur le pavé. Je descendis, et, levant les +pieds de ma jument, je vis qu'elle avait perdu un fer +de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces +mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en +allai tout droit, voyant cela, chez un de nos parents, +qu'on appelait le grand Nogaret, parce qu'il avait +cinq pieds six pouces, et, cognant à la porte, je +l'éveillai.</p> + +<p>Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, +il s'écria: Hé! c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé +quelque chose, au Frau?</p> + +<p>—Gustou s'est démis une épaule, et je vais à +Thenon chercher Labrugère; mais la jument a perdu +un fer, et il me faut le faire remettre: viens avec moi +chez le faure, je ne sais où c'est.</p> + +<p>—Attends que je mette mes culottes, fit-il.</p> + +<p>Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous +dit qu'il devait être à l'auberge, chez Devayre. Il y +était, en effet, qui jouait à la quadrette en buvant du +vin blanc. Il voulait finir sa partie; mais le grand +Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi; +alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, +et vint avec nous.</p> + +<p>Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, +tout ça prit du temps, en sorte qu'il était plus de onze +heures quand je partis de Tourtoirac.</p> + +<p>—Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, +à la cafourche du chemin de la Germenie, me dit le +grand Nogaret, méfie-toi.</p> + +<p>—Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne +réponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse +ou la vie! lui répondis-je en montrant le bon bâton +ferré qui pendait à mon poignet par une lanière de +cuir.</p> + +<p>Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair +de lune et le temps était doux. Chemin faisant, je +pensais à Nancy, à notre prochain mariage, et je me +trouvais bien heureux de prendre une fille comme ça. +Quand je venais à la comparer aux autres de ma connaissance +que j'aurais pu fiancer pour être de même +position que chez nous, comme la fille de Mathet, +du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de +Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou +Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, +de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la +contredanse; je me disais qu'aucune de celles-là ni +d'autres ne lui venaient à la cheville.</p> + +<p>Quelques milliers de francs apportés dans une +maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner, +ou qu'elle est dépensière. L'argent ne gâte +rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la +convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant +mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on +puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut. +Pour moi, j'étais heureux de faire une petite position +à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise +mettant tout bien en ordre chez nous, faisant +la maison riante, et rendant tout son monde content et +heureux, même les bêtes, même la pauvre Finette +que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore +qu'elle vînt de chasser.</p> + +<p>Ces pensers agréables me faisaient couler vite le +temps. En passant à Chourgnac, je ne vis aucune +lumière, excepté celle de l'église qui pointait à +travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg +dormait. On se couche de bonne heure dans ces +petits endroits, on s'y lève de même, et on y met la +nuit à profit. Dans le cimetière, autour de l'église, +tout était tranquille. Presque point de pierres, mais +des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant +les fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, +dorment aussi, et dorment bien. C'est là qu'il nous +faut tous venir nous coucher un jour, riches ou +pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre +et mêler à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse +retrouver un peu de poussière de nous. Et comme +toutes mes idées se tournaient toujours vers Nancy, +je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous +deux dans le cimetière de chez nous, à côté de mon +père, de ma mère, et que nous mêlerions notre poussière +à celle de tous les Nogaret enterrés là depuis +une centaine d'années. Au moins, me disais-je, pourvu +que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, +lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde +de Dieu: après une longue vie de travail, il faut se +reposer.</p> + +<p>En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant +dépassé, sans m'en donner garde, la cafourche dont +m'avait parlé le grand Nogaret. Les hautes murailles +de l'ancien château se dressaient en noir sur le +ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où +montait une bonne odeur d'herbes mûres. Il était une +heure et demie à peu près, lorsque je traversai le +bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne se mit +à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que +j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas +vite, préférant ménager ma monture, sachant qu'il +me faudrait attendre assez longtemps à Thenon.</p> + +<p>A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui +n'était guère beau, ni encore. C'était des bois de +chêne repoussant sur les vieilles souches, chétifs et +espacés, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a +presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer, +sont obligées de s'étendre dans la mince +couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps +de bons bouts de chemin, sans trouver une maison. +Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur des défriches +plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits, +ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles +demeure quelque cantonnier. Mais ça ne +vaudra jamais les bons pays des rivières de la Loue, +de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et +Périgueux.</p> + +<p>En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du +matin et je mis ma limousine sur mes épaules. Le coq +de la maison chantait à pleine gorge, et alentour, +dans les maisons écartées, d'autres coqs lui répondaient. +On entendait sur la terre sèche, sonner les +sabots de quelque métayer allant à la grange donner +aux bœufs; et au loin, du côté de Gabillou, tintait +l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour commençait à +pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais +au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. +Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons +commençaient à s'ouvrir; on se levait de bonne +heure, à cause du marché. Je descendis du côté de +l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. +Les gens étaient levés déjà, et on mettait +les marmites au feu, à seule fin que la soupe fût +prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument à +l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un +peu. Quand on a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, +on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de +même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent +que Labrugère arriverait vers les huit heures, et +sur ça je me mis à boire le vin blanc avec l'aubergiste. +Tout en buvant, il me demanda de quoi il +s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon +s'était démanché une épaule, il me versa à boire en +disant: Ça n'est rien pour Labrugère, dans un tour +de main il aura remis tout en place:</p> + +<p>—A votre santé!</p> + +<p>Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, +ajouta-t-il, pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à +Périgueux; ça vient de famille: son père était aussi +des plus adroits.</p> + +<p>—A la vôtre!</p> + +<p>—Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins +dans le pays pour arranger un membre cassé ou +démis, comme les Labrugère.</p> + +<p>Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y +avait dans nos campagnes des gens qui se disaient +médecins et qui n'étaient que de mauvais drogueurs, +saignant les gens à pleines cuvettes, et ne sachant +guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en +ai connu un, qui avait raccommodé de travers le +bras d'un enfant, de sorte que le dedans de sa main +tournait en dehors.</p> + +<p>Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore +un verre, dit-il, mais je le remerciai en lui disant: +Vous ne le plaignez pas!—Ma foi, dit-il, cette année +nous avons plus de vin que d'eau; le puits de la +place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau +avec des barriques.</p> + +<p>C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et +j'ai ouï dire que la même eau de vaisselle y sert quinze +jours; mais peut-être on dit ça pour rire.</p> + +<p>Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient +réveillées, dans les paquets de fougères pendus +au plafond, et couvraient la table; c'était déplaisant. +Je sortis pour me secouer un peu: les marchands +forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises +sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils +arrivaient de Montignac, de Rouffignac, de Périgueux. +Leurs bancs étaient plantés par le placier; et +aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises, +les arrangeaient sur des planches, mettaient une +toile sur leur banc en cas de pluie et pour le soleil, +et s'en allaient déjeuner afin d'être prêts au moment +de la grande poussée.</p> + +<p>Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des +bœufs, pensant que peut-être j'y trouverais mon +oncle Gaucher, d'Hautefort. Il n'y était pas encore, +mais comme je m'en retournais pour ne pas manquer +Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat +avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait +avec mon cousin l'aîné. Ils furent bien étonnés +de me trouver là, et lorsque je leur en eus dit la +cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir +pas voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans +toutes nos contrées d'aussi capable que Labrugère +pour ces choses-là. Après que les veaux furent attachés +aux barrières, mon cousin resta devant, et mon +oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions +là, devant la porte, nous vîmes venir Labrugère sur +sa mule. C'était un grand bel homme d'une belle +figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle l'aborda +tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on +avait besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon +qui s'était démis une épaule, et que j'avais marché +toute la nuit pour venir le quérir.</p> + +<p>—Et où est-ce le Frau? dit-il.</p> + +<p>—Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.</p> + +<p>—Ça n'est pas tout près.</p> + +<p>Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé +et quand, et ce que sentait notre garçon. Lorsque je +lui eus bien tout expliqué, il nous dit: Ça ne sera +rien. Je vais bien soigner ma mule, faites en autant de +votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.</p> + +<p>Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, +mises à part, mangeaient un bon picotin de civade, +nous entrâmes à l'auberge déjeuner tous les trois.</p> + +<p>Tandis que nous étions là, un homme rentra et +demanda à Labrugère s'il ne pouvait pas venir chez +lui pour sa femme qui s'était foulé un pied. Lorsqu'il +eut ajouté qu'il demeurait du côté de la Forêt-Barade, +au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait +pour le moment quelque chose de plus pressé, mais +qu'il y passerait le lendemain matin en s'en retournant +chez lui, à Barre, et d'ici là d'arroser le pied +d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.</p> + +<p>Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et +Labrugère et moi, bridant nos montures, nous partîmes +au moment où les gens arrivaient à pleins +chemins.</p> + +<p>En descendant la côte, Labrugère me demanda où +j'avais passé pour venir. Lui ayant expliqué mon +chemin, il me dit alors qu'il valait mieux aller passer +l'eau au gué du moulin, au-dessous de Sainte-Yolée, +au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait. +Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous +prîmes par le village de la Rolphie, de là à Goursac, +et après, laissant Gabillou sur la gauche, nous +allâmes passer sous le château de Vaudre.</p> + +<p>Quand nous y fûmes, Labrugère dit:</p> + +<p>—Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.</p> + +<p>Je fus un peu étonné, et je lui dis:</p> + +<p>—De vos cousins?</p> + +<p>—Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas +Labrugère, il est d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait +Bernard d'Hautefort, sieur de la Brugère, qui +était un bien de famille dans la paroisse de Limeyrat. +A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous +sommes plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, +et pour faire court on ne nous appelle plus que +Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire de +Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne +homme, mais il n'était pas bien riche et il eut beaucoup +d'enfants qui furent pauvres par conséquent. +Notre famille vient d'un bâtard du premier marquis +d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait +beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, +dans la paroisse d'Ajat, et puis ensuite dans le bien +noble de Nadalou, près de Montignac. Ce Charles, +de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des Maréchaux +à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui +succéda dans cette place. La famille était riche en ce +temps-là, mais à force de se diviser entre les enfants, +le bien s'éparpille et disparaît. C'est ce qui nous est +arrivé; de manière que moi qui, en fin de compte, +descends du même auteur et suis du même sang que +les Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, +tandis que nos ancêtres communs les cassaient: voilà +comment vont les choses.</p> + +<p>—Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, +ça vaut toujours mieux que de les casser.</p> + +<p>Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on +ne soit plus que des paysans, on aime à se +rappeler qu'on vient d'une grande famille. Vous me +direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le contraire, +mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous +ne vivons que de ça.</p> + +<p>Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette +habileté à remettre ou à raccommoder les bras, +jambes, côtes et os quelconques, venait de son +bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, +avec des enseignements pratiques, à son grand-père +Bernard, qui avait à son tour enseigné son fils +aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don naturel, +des secrets de famille et une habileté héréditaire. +Mais, ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient +point un métier; ils se bornaient à rendre service autour +d'eux par bonté, allant même assez loin si on les +faisait demander, tandis que lui-même et son père +aussi vivaient de cet état.</p> + +<p>Tout en caquetant, nous cheminions bon train et +bientôt nous arrivâmes au gué du moulin dont je ne +me rappelle plus le nom. Ayant passé l'eau, nous +piquâmes droit sur Coulaures, en passant par Fosse-Landry.</p> + +<p>Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque +nous arrivâmes au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, +je leur donnai du foin, et mon oncle arriva.</p> + +<p>—Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à +Labrugère; je suis content de vous voir, car ce +pauvre Gustou se tourmente fort de la crainte que +mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a +ouï les pas des bêtes il doit être plus tranquille.</p> + +<p>Nous montâmes de suite à la maison, où nous +avions mis Gustou, au lieu de le porter dans sa +chambre du moulin, afin d'avoir plus de commodité +pour le soigner.</p> + +<p>—Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit +mon oncle à Labrugère, quand nous fûmes dans la +cuisine.</p> + +<p>—Merci, non; après, je ne dis pas.</p> + +<p>En entrant dans la chambre, Labrugère posa son +chapeau sur une chaise, et puis s'approcha du lit de +Gustou.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?</p> + +<p>—Eh! oui! fit piteusement Gustou.</p> + +<p>—N'ayez crainte, nous allons arranger ça.</p> + +<p>Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous +lui fit ôter sa chemise, pour mettre l'épaule à nu. +Puis il le plaça à moitié couché sur le coussin de manière +à le dégager du lit. Après cela, il prit le bras +de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de +sa main droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, +écartés, s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments +de fer. Il les relevait, les renfonçait, les +rapprochait, écartait de nouveau, comme qui joue de +la vielle, et pressait fortement en de certains endroits. +Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre +mule quand on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère +ayant saisi le joint, pesa fortement de ses doigts +en une certaine place, où la marque en resta, ce qui +fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son +autre main, il fit faire un mouvement au bras qu'il +tenait en l'air et le reposa sur le lit en disant:</p> + +<p>—Voilà, mon garçon, ça y est.</p> + +<p>Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.</p> + +<p>—Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à +lui remettre sa chemise et à le laisser reposer. Mais +il ne faudra pas qu'il fatigue son bras de quelques +jours.</p> + +<p>Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, +dit-il, je vous ai envoyé chercher parce que je +savais bien qu'il n'y avait que vous pour une affaire +comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis qu'un +garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que +selon mes moyens et non comme vous le mériteriez: +mais écoutez, si jamais je peux vous rendre service, +comment que ce soit, de jour ou de nuit, je le ferai, +quand je croirais me démancher l'autre épaule.</p> + +<p>—Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie +besoin de vous. Mais à cette heure, il vous faut reposer +parce que ça vous a secoué un peu. Allons, je +reviendrai vous voir avant de partir.</p> + +<p>En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se +laver les mains et dit: Hé bien, maintenant, si vous +voulez, je boirai bien un coup.</p> + +<p>Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, +mais mon oncle lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux +souper et coucher ici; votre mule se reposera, et vous +pourrez vous en aller demain de bonne heure si vous +voulez.</p> + +<p>—Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez +de braves gens, je ne fais pas de façons. Demain +matin je partirai à la pointe du jour, et, au lieu de +passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez cet +homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça +me raccourcira.</p> + +<p>Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, +et mon oncle dit: De vos côtés, Labrugère, vous +ne connaissez guère les poissons, attendu qu'il n'y a +par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la Forêt-Baradé, +qui sèchent l'été; il faut que je tâche de +vous en faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: +Ça n'est pas trop l'heure, mais manque d'autre +chose, nous aurons toujours une poêlée de goujons.</p> + +<p>En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups +d'épervier, mais il n'amena rien que quelques +acées et de mauvaises libournaises. C'est à rien faire, +dit-il; descendons au-dessous du moulin, nous attraperons +du goujon dans le courant.</p> + +<p>Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié +un crible que je portai à la maison.</p> + +<p>Après cela, nous fûmes nous promener du côté de +la Borderie, où pour lors, nous avions des maçons +qui montaient une grange. Comme nous étions là, +devisant du travail, Nancy sortit, entendant du +monde, et dit le bonsoir en nous conviant à entrer.</p> + +<p>—Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous +nous promenons un peu en attendant le souper.</p> + +<p>—Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.</p> + +<p>—Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle +est bonne et sage.</p> + +<p>Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en +allai causer sur la porte avec Nancy, et je lui contai +mon voyage, et que toute la nuit en cheminant, j'avais +pensé à elle, tellement que le temps ne m'avait brin +duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps, +Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.</p> + +<p>Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était +remis en chemin avec Labrugère, et il lui montrait +une vigne que nous avions fait planter. Il n'aurait +pas été honnête de laisser notre hôte; je dis bonsoir +à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour +du bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, +comme on fait entre gens de campagne, pour regarder +une pièce de blé, ou un pré bon à faucher, +ou une chenevière, ou même des choux dans une +terre.</p> + +<p>Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et +Labrugère fut voir Gustou, qui nous dit que ça allait +bien maintenant, qu'il avait dormi, et qu'il mangerait +bien un peu, s'il y avait moyen.</p> + +<p>Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes +souper. Lorsque Marion avait vu que Labrugère +restait, elle avait vitement tué un poulet, et l'avait +fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons +et des haricots, ça faisait un bon petit souper de +campagne. Labrugère se régala de goujons, seulement +il remarqua qu'ils étaient éventrés, et ajouta +qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs quand ils +n'étaient pas vidés.</p> + +<p>—Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment +avec les boyaux, mais ça les rend trop amers à mon +goût. Et puis, c'est de la fiente qu'il y a dedans, et +fiente de goujons ou fiente de bécasse, pour finir +c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que +dans la maison, nous avons toujours eu, de père en +fils, la coutume de vider les goujons, comme étant +nous autres, venus de Brantôme. Et alors il nous +expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord +de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, +les cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des +malades, en raison de quoi, les goujons des graviers +du tour de la ville étaient bien gras, bien beaux, +mais qu'il fallait les vider, parce que quelquefois, ils +avaient de la charpie dans le ventre.</p> + +<p>Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il +n'était pas, ni nous non plus, de ces mauvais petits +estomacs qui s'émeuvent pour si peu.</p> + +<p>Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau +sur la table, de l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, +et nous devisâmes un moment, mon oncle fumant sa +pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en +temps; puis, tout le monde alla se coucher.</p> + +<p>A la première chantée de notre coq, le lendemain, +je me levai pour donner à la mule de Labrugère, +puis je revins me coucher. Sur les trois heures, nous +nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en cassant +la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser +la brume, quand on va en route le matin.</p> + +<p>Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, +Labrugère sortit avec nous; mon oncle lui donna +un louis d'or pour ses peines, il nous secoua la main, +enjamba sa mule et partit.</p> + +<p>Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait +s'aider de son bras, il lui fallut le porter dans un +mouchoir attaché autour de son cou; mais quinze +jours après il n'y connaissait plus rien.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + + +<p>Le démanchement de l'épaule de Gustou nous +avait un peu retardés pour les foins, de manière que +la dernière charretée ne fut rentrée qu'à la mi-juillet. +Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il n'était +pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il +valait mieux laisser passer le temps des métives +et celui des battaisons, parce que c'était un moment +où tout le monde était bien occupé, et que plusieurs de +nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport +à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre +la noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé +et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux +que notre dernière barrique qui n'était pas encore en +perce, était un peu piquée.</p> + +<p>Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais +ça ne fait rien, c'était encore trois mois à attendre, +et je trouvais que c'était bien loin. Va, me dit mon +oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui où on ne +voit que les fleurs, et où tout rit aux amoureux. Quand +il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça n'est +pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, +de s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on +a une amitié solide qui se bonifie en vieillissant +comme le vin.</p> + +<p>J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait +me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on +voulait me faire prendre une opinion, sans me +montrer qu'elle était la meilleure. Je passais à cause +de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée +qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était +pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors +je cédais. Mais autrement non, quand ça aurait été +le préfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que +lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et +que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation +et du reste, et nous disait qu'il fallait croire +à tous ces mystères sans les comprendre, j'avais beau +me battre les côtes pour ça, je ne pouvais pas y arriver. +Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y point +penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. +En ce temps-là, je mettais de la bonne volonté à +croire, bonne volonté inutile d'ailleurs; mais depuis +que j'ai été jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu +m'imposer quelque chose par autorité, pour que je +me sois toujours rebiffé.</p> + +<p>Tout cela est pour dire que je finis par me rendre +aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut +le plus dur à entendre la chose, ça fut le père Jardon. +N'oyant plus parler de la noce, il commença à s'inquiéter; +il demandait déjà tous les jours à Nancy +pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce +serait dans quelque temps. Ce retard et ces réponses +en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui +avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury, +il avait une peur du diable que le mariage +vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et +méfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on +avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour, +pour se passer de lui peut-être, et pour lui manquer +de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il +nous crût canailles; non, il nous en aurait voulu à la +mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse +pour une ruse et notre manque de parole pour un +tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que +ce fût une coquinerie.</p> + +<p>En attendant, c'était risible de le voir faire le bon +enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes, +ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah! +Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui lui +avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, +il lui disait de bonnes paroles à cette heure, et lui +faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se +presser. Que diable! une fois que le mariage est fait, +il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus se défaire; +mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas +ce qui peut arriver. Sans doute, j'étais un brave +garçon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en +avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je +venais à changer d'idée? et puis, cette fréquentation +trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait +Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la +noce. Ce vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement +apporté de la foire un tortillon d'un sou +lorsqu'elle était petite, lui acheta-t-il pas un beau +mouchoir de cou, à la foire de juillet, à Excideuil! A +moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne +l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec +la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps +autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que +moi, mais qui ne le donnait pas tant à connaître, et +parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui +le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme +on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon +n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer +ses craintes; ça faisait que mon oncle riait en +dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement +à lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage +de suite. Mais pourtant un jour, ennuyé de +l'avoir comme ça de temps en temps après lui, il l'envoya +au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus pressé +que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre +moitié du louis d'or! attendez donc en patience le +temps qu'ils ont choisi.</p> + +<p>Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent +vite. Quand il se mêle avec l'amour des idées +sérieuses de ménage, qu'on voit dans l'avenir ses +futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes +gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que +tout était accordé, nous nous rencontrions souvent +Nancy et moi, et nous nous parlions longuement. +Certainement lorsque je m'étais décidé à la prendre +pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais +pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en +vins à l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout à +l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon +sens, de raison, de bonté, que des moments je me +trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais +tantôt après, je me disais: qui se soucie dans le pays +d'une bâtarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle +est jolie, des garçons peuvent bien y faire attention, +mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans +le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets +comme ce maréchal de Sorges pour l'amusement. +Tout bien avisé, il vaut autant pour elle que ce soit +moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce qu'elle +me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me +faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute +petite étant, il avait connu qu'elle serait une femme +comme on n'en trouve guère par chez nous, ni ailleurs.</p> + +<p>Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; +il y avait du raisin et bien mûr, ce qui promettait +de bon vin. Le temps était beau, comme c'est d'ordinaire +dans nos pays, où les étés de la Saint-Martin +ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon +mariage approchait, et que le raisin vendangé devait +faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel +cœur je travaillais. On commença de vendanger les +vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la +vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en +dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La +mère Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait +le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi, +quand elles étaient pleines, nous les portions avec des +barres au fond du coteau où était la charrette pour les +emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou +m'aidât à les porter, à cause de son épaule, quoi +qu'elle fût bien guérie et qu'il enlevât un sac comme +auparavant. Mais en descendant, une comporte de +vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire +un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien +quelque peu aussi, mais il lui fallait porter à déjeuner +et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y +faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça jeune, +bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle +vendange qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. +Je me tenais près de Nancy, lui emportant son panier +plein aux comportes, et babillant en coupant les +grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un +arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, +et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle +étalait du bon fromage de chèvre, et je lui choisissais +de belles noix fraîches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix. +Je lui versais à boire avec la dame-jeanne +aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point. +J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de +ces beaux percés de vigne que nous mangions, et jolie +tout de même sous la mauvaise paillote qui la gardait +du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'être jeune, +fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger +gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. +On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement +content qu'on voudrait voir tout le monde heureux.</p> + +<p>La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans +une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais +ça faisait du vin de première qualité du pays. Tandis +que le vin bouillait dans les cuves, nous commençâmes +à faire les apprêts de la noce. D'abord il nous fallut +aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires, +et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, +la couturière de Coulaures, vint chez les Jardon pendant +huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper, +coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi +pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content, +ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient +pas, et on voyait bien à cette heure, disait-il, que la +République était foutue. Après ça, ajoutait-il, la +République que nous avons, avec Bonaparte pour +président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas ça +que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux +de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser +que c'est le peuple lui-même qui s'est mis le clou au +nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le +temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, +tu es comme le bœuf de labour, quand tu es détaché, +tu viens de toi-même tendre ta tête au joug!</p> + +<p>C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans +instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la +remplaçant par un fier esprit naturel. Et puis il avait +beaucoup fréquenté le ci-devant curé Meyrignac, qui +avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et +Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant +<i>lébérou</i>, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup +de choses qu'on n'apprend guère que dans les +livres, et que les paysans comme lui ne savent pas +d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre +quelque chose, et, comme tous ceux qui ne +peuvent mettre par écrit, sa mémoire était grande.</p> + +<p>J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades +de Lajarthe ne m'émouvaient pas beaucoup; +je me disais que tout ça s'arrangerait pour le mieux. +Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on +a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; +il ne faut jamais se désintéresser des affaires +publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun +de son côté ayant l'un, une raison, l'autre, une autre, +et beaucoup se moquant de tout, il advient que les +intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce +dont nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu +jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher à +tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre, +deux ans auparavant, et non sans nous dire +souvent: vous verrez que tout ça finira mal.</p> + +<p>Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. +Mon oncle qui pensait comme lui, prêchait bien +les gens tant qu'il pouvait, mais sans réussite. Ils +étaient quelques-uns comme ça dans le canton, bons +citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, +mais ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.</p> + +<p>—Quand je pense, disait mon oncle, que, manque +une douzaine, j'ai toutes les voix pour le Conseil municipal; +que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher +de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il +n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre +lui, celle de Lajarthe et la mienne, car je n'ai même +pas pu faire voter cet animal de Gustou; je suis bien +forcé de voir qu'il n'y a rien à faire pour le moment. +Pourvu que ça ne soit pas un chambardement comme +en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore +ça ira bien.</p> + +<p>Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous +fallut écouler le vin, et ma foi, il était bon. Les gens +qui venaient faire moudre, attachaient leur bourrique +à l'entrée du moulin, et montaient à la maison pour +le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et des +fois, on leur criait du cuvier:</p> + +<p>—Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!</p> + +<p>C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y +regardait pas de si près. Un verre était là, près de la +cuve, sur une barrique, avec un chanteau, une tête +d'ail, du sel dans une assiette et des noix. Après avoir +mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre +à la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet +fait à l'exprès, en faisant une belle mousse rose.</p> + +<p>Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon +diable qui nous portait la <i>Ruche</i> et quelquefois des +lettres. Il avait les yeux toujours rouges, et il expliquait +ça en disant que durant l'été, en faisant sa +tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et +buvait dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient +les yeux; et les gens riaient. Mais il n'y avait qu'à +voir sa figure rougeaude et son nez luisant pour +connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que +ses yeux étaient devenus rouges.</p> + +<p>—Salut! fit-il en portant la main à sa casquette +de cuir, comme un ancien troupier qu'il était. Voilà +une lettre pour vous, Nogaret, et voilà aussi le +journal.</p> + +<p>—Merci, fit mon oncle.</p> + +<p>Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était +réglé qu'il cassait une croûte et buvait un coup. +C'est assez l'habitude en Périgord, que les piétons +mangent et boivent dans les maisons où ils passent +d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils +mangent la soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent +un morceau; ailleurs, ils mérendent, c'est-à-dire +font collation; partout ils boivent un coup. Il n'y a pas +si pauvres gens qui ne les fassent trinquer, lorsqu'ils +leur apportent une lettre du fils qui est au service et +qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent +pas.</p> + +<p>Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il +tira son couteau, coupa une bouchée au chanteau et +s'assit sur une cosse de bois.</p> + +<p>Dans le commencement qu'il était piéton, les gens +lui disaient, voyant ses yeux rouges: Il vous faut y +mettre de la pommade des messieurs Theulier, de +Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait qu'il en +avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien +fait; qu'il était vrai que cette pommade était tout à +fait bonne pour les autres, mais que pour lui elle ne +valait rien. Avant tout, il me faut marcher, faisait-il; +un bon verre de vin m'éclaircit la vue et me donne +des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je +ne me sers plus que de la tisane vineuse.</p> + +<p>—Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à +la canolle, un peu de tisane, Brizon?</p> + +<p>—Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.</p> + +<p>Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer +la belle couleur, le mettant sous son nez pour +renifler la bonne odeur. Puis, quand il l'eut bien +regardé et flairé, il but lentement, par petites gorgées +d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la +tête tout doucement. On connaissait, rien qu'à le voir +faire, que ce n'était pas un ivrogne, un avale-tout, +mais un homme qui aimait le vin et jouissait lorsqu'il +en tâtait de bon.</p> + +<p>—Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de +meilleur dans ma tournée; il n'y a que celui de Germillou +de Magnac qui le vaille.</p> + +<p>—C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et +qu'il les soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un +moment:</p> + +<p>—Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais +pas t'en aller sur une jambe.</p> + +<p>Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre +plein, et l'éleva un peu en l'air.—C'est une bonne +chose tout de même que le bon vin, dit-il, il n'y a de +mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui qui a des tracasseries +les oublie un moment, et le pauvre en supporte +mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il +ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on +marche, on ne craint point la fatigue; il donne du +cœur aux couards et de la force aux faibles: c'est +une bonne chose que le bon vin!</p> + +<p>Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout +cela sérieusement:</p> + +<p>—Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps +où nous n'avions plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? +Qu'est-ce qui nous soutient nous autres +qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un bon +chabrol après notre soupe, et quelques verres après, +en mangeant nos pommes de terre ou nos haricots: +avec ça nous voilà prêts à continuer notre travail. Pour +moi, sans vin, je ne marcherais pas, et si le temps +venait où les vignes crèveraient, comme on dit que +c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous +terre à ce moment-là; mais il faut espérer que nous +ne verrons pas ça.</p> + +<p>Puis il but son verre et le posa sur la barrique en +disant;</p> + +<p>—Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.</p> + +<p>—A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.</p> + +<p>La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait +que les Messieurs de l'hospice lui avaient donné procuration +de consentir au mariage de Nancy, et +qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il fallait +lui faire savoir, quelque semaine auparavant, +le jour juste, afin qu'il s'arrangeât en conséquence.</p> + +<p>Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait +pour la fin du mois. Puis après, en comptant sur +le monde que nous pourrions avoir, parents et amis, +il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au +moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de +loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je +fus à deux cousins du côté de Jumilhac et de Saint-Paul, +je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient +souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges, +et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, +je vais aller par là; je les trouverai bien sans doute.</p> + +<p>Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant +le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de +Corgnac, et de là à Nantheuil et à la forge de Grafanaud. +Quand j'y fus, je demandai à la cantine, si on +connaissait un forgeron nommé Estève, mais on +ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin +dans ce pays sauvage, où il n'y avait pas de route en +ce temps-là, mais seulement de mauvais sentiers dans +le fond des ravins, où passaient les mulets qui portaient +le minerai et le charbon aux forges. Quand je +fus à Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me +dit que mon cousin travaillait à la forge de Montardy +dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle, +à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me +voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet +mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout +pour la cause que c'était. Nous fûmes manger à la +cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant, +il me dit que son frère était à faire du charbon dans +une coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange +et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste. +Quand j'eus fini de manger, nous trinquâmes une +dernière fois, et Estève vint avec moi pour me montrer +le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, +et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions +pas le trouver. En premier lieu nous fûmes sur +une charbonnière qui fumait, mais il n'y avait personne. +Enfin à force de chercher, un drole qui tendait +des lacets pour les lièvres, autrement dit des +setons, nous enseigna où il était, dans la Forêt-Jeune. +Quand nous fûmes proches, un grand chien jaune +courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en +voyant la chienne:</p> + +<p>—Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que +je dis en riant à mon cousin; et après lui avoir secoué +la main, je lui dis pourquoi j'étais venu.</p> + +<p>Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, +recouverte de glèbes dont l'herbe était tournée +en dedans. Il couchait là, avec une couverte, sur un +lit de fougères sèches où il y avait deux peaux de +mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à +trois piquets assemblés par le haut:—Tu vois, dit le +cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons +chabrol dans un moment.</p> + +<p>—Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, +il vaut mieux donc qu'Hélie s'en revienne +avec moi, coucher à la cantine.</p> + +<p>—Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, +nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous +irons à l'affût des porcs-singlars.</p> + +<p>Cette idée me rit, et je restai.</p> + +<p>Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, +en joignant ses deux mains contre sa bouche: +Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!</p> + +<p>Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un +moment après, nu-pieds dans ses sabots pleins de +fougère, ses culottes et sa veste toutes dépenaillées, +un bonnet de laine brune sur la tête, les cheveux +tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, +la figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, +c'est le cas de le dire: on aurait dit un homme des +bois, et de vrai il y passait sa vie. Après avoir fait +un signe de tête il se planta sans rien dire.</p> + +<p>—Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, +va-t-en à Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras +de la viande, deux ou trois livres, et ne t'amuse +pas.</p> + +<p>Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et +s'en alla d'un bon pas. En attendant qu'il fût revenu, +je fus avec mon cousin voir des fourneaux allumés, +et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était sauvage, +mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines +entières, il ne voyait souvent que les muletiers qui +venaient charger du charbon, et c'était tout. Le +dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à Saint-Paul, +et portait des vivres pour huit jours. Quand il +y avait moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son +chien qui était coupé de courant et de labri, maigre à +le traverser avec une aiguille de bas, mais tout à fait +bon à ce qu'il disait.</p> + +<p>Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac +à mon cousin, qui en tira une touaille où était +pliée une bonne grillade de cochon.</p> + +<p>—Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; +voyons la soupe maintenant.</p> + +<p>Il se lava ferme les mains à une source à côté, +mais tout de même elles étaient bien un peu noires +encore. Après ça il tailla la soupe dans des petites +soupières de terre, chacun la sienne à la mode du +pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.</p> + +<p>Quand les trois soupes furent trempées, avec des +baguettes de bois posées sur des petites fourches, il +fit une manière de gril et y mit la viande et les boudins. +Puis il alla tirer à boire, dans une espèce de +pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane, +et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, +nous nous assîmes sur des troncs d'arbres pour +souper.</p> + +<p>La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, +tous trois autour du feu, nos chiens assis sur le cul +nous regardant faire. Mon cousin et moi, nous causions +tout en mangeant, de choses et d'autres: il me +demandait d'où était ma femme future, si elle était +jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres +choses pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il +mangeait, la figure dans sa soupière, comme un +affamé.</p> + +<p>Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et +ensuite mon cousin se mit à retourner la viande et +les gogues, et y jeta du gros sel qui pétilla dans le +feu.</p> + +<p>Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et +chacun mangea sur son pain, jetant de temps en +temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient à la +volée.</p> + +<p>Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille +dans la cabane, versa deux doigts de goutte +dans chaque verre et me dit, après avoir trinqué:</p> + +<p>—Maintenant, tu vas prendre ma couverte et +dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux, +je te réveillerai pour aller au guet.</p> + +<p>J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, +et comme j'étais fatigué, je m'endormis d'abord.</p> + +<p>Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les +pieds:</p> + +<p>—Lève-toi, Hélie.</p> + +<p>Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps +était clair, les étoiles rayaient, mais il ne faisait pas +trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu, +tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je +coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donnée. +Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui +nous auraient dérangés, nous partîmes.</p> + +<p>Après avoir marché un bon moment, mon cousin +me fit signe de faire doucement, et en passant au +long d'un boqueteau de chênes, me montra un gros +pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars, +avaient laissé des traces de fange en venant +s'y gratter. Etant entrés dans ce petit bois, le cousin +me mena à une fosse entourée d'une feuillée, où nous +nous assîmes sur de grosses pierres, le fusil sur les +genoux. Par les intervalles entre les branches, on +voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient +déjà foui: autour, c'était des bois et d'un côté la lande +grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait +un loup hurler du côté de la Forêt-Vieille, et +vers le Temple, des renards chassaient en jappant +clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au +loin, les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient +un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des +bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs +blés d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une +châtaigne dans son trou, et de temps en temps un +hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin. +Quelquefois nous entendions dans les bois prochains +de légers bruits: un lièvre traversant le fourré, ou +un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures +et plus que nous étions là, quand à un moment, nous +entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit +de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon +cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou +six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement +ils étaient trop loin à l'autre bout de la terre, et il +fallait attendre qu'ils fussent plus près. En attendant, +nous les regardions faire; avec quelques coups de +nez, ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. +Petit à petit, ils approchaient et allaient être à +bonne portée; malheureusement le vent avait tourné +et nous l'avions dans le dos, de manière qu'à un +moment donné le porc qui était devant, leva le +nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux +autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournèrent +tête sur queue au galop. A tout hasard, je +leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils +allaient rentrer dans le bois.</p> + +<p>—C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à +cette distance, tu n'y ferais rien; ça porte bien une +balle, ces bêtes-là.</p> + +<p>Nous revînmes à la cabane, en passant par les +fourneaux, où Marsaudou était de garde. C'était un +brave homme, je le crois, car mon cousin le disait; +mais franchement avec ses longs cheveux, sa barbe +et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque +sauvage que d'un homme du Périgord; mais je crois +qu'il était Limougeaud.</p> + +<p>Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma +le feu et nous bûmes la goutte pour nous réchauffer, +car la pointe du jour était proche et le froid du matin +tombait sur nous.</p> + +<p>L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, +et plus loin à Saint-Priest. Je vais te conduire +jusqu'à Saint-Paul, me dit mon cousin, de là tu +t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.</p> + +<p>En marchant, nous causions, et il me disait que ce +pays de bois, de prés, de landes et d'étangs, qui me +paraissait bien pauvre, ne l'était pas tant qu'il en +avait l'air. Les bois donnaient beaucoup de revenu +en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays +qui marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles +de Grafanaud, de Fayolle et de Montardy que j'avais +vues, il y avait encore à ce qu'il me dit, les forges +du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du Cros, des +Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, +de Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts +fourneaux toujours allumés, étaient une richesse pour +le pays et donnaient du travail à une masse de gens: +forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts fourneaux, +bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher +le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et +tout ce monde donnait du débit aux cantines des +forges, aux auberges, aux marchands; aussi le pays +était à l'aise.</p> + +<p>Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui +entretenaient le bien-être dans le pays, sont arrêtées +ou presque toutes. Les hauts fourneaux sont éteints. +Aux Fénières on fait encore quelque peu de moulage +de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et +c'est tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées +dans les fonds, où l'on entendait le bruit pressé des +martinets, dont les hauts fourneaux dardaient en +l'air des langues de feu qui se reflétaient sur l'étang, +et dont les portes brillaient dans la nuit comme des +gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui +faisaient marcher les marteaux et les soufflets sont +arrêtées et pourries; les tuilées effondrées laissent +voir à l'intérieur les poutres noircies; les murailles +tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les +hauts fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des +ruines partout et la misère est dans le pays.</p> + +<p>Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour +faire plaisir aux Anglais qui nous voudraient détruire, +il a fait avec eux des arrangements qui ont +ruiné bien des gens dans nos pays, et dans toute la +France à ce qu'il paraît.</p> + +<p>Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer +un peu meilleur marché. Mais d'abord, le nôtre valait +mieux, et après ça, qu'est-ce que ça faisait de le +payer un peu plus cher, du moment que l'argent restait +dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le +dépensaient chez les marchands, les artisans, et +achetaient des denrées aux paysans?</p> + +<p>Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui +notre argent s'en va dans la poche des ouvriers +étrangers, au lieu de faire vivre les nôtres, qui +sont minables.</p> + +<p>A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon +cousin et moi, et nous fîmes faire un bon tourin. Après +ça un quartier d'oie passé à la poêle. Quand nous eûmes +déjeuné, Aubin me montra le chemin et après lui +avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, +je le quittai.</p> + +<p>Je fis le chemin assez lestement, et le soir après +souper, j'allai voir Nancy pour lui dire que toutes les +invitations étaient faites, et qu'il n'y avait plus à se +dédire, quand même elle se repentirait d'avoir promis.</p> + +<p>Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir +causé une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me +coucher.</p> + +<p>Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter +quelques petites affaires pour elle, comme une bague +en or et un anneau de mariage, une chaîne de cou +avec un cœur, des rubans, de la dentelle, un châle, +des bas fins et quelques petits affiquets.</p> + +<p>Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du +café pour le jour de la noce, de la vanille pour +mettre dans les crèmes, que la bru de Maréchou +m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille +d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac +pour les hommes, je m'en fus prévenir M. Masfrangeas +du jour qui était convenu. Il voulait me +garder à souper, mais il me tardait de revenir au +Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez +lui, parce que ses filles étaient toujours mijaurées, +surtout l'aînée, et je repartis.</p> + +<p>—Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en +voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du +jour, mais si nous sommes trente-cinq, où nous mettrons-nous? +On ne peut pas démonter les lits de la +grande chambre, parce qu'il y aura des parents à +faire coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où +nous mettrons-nous?</p> + +<p>En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord +qu'il n'y avait que le cuvier où on pût mettre aisément +une table pour tant de monde. Mais il fallait +démonter la grande cuve, faire crépir les murs et +blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, +d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers +qui finissaient de monter la grange, car chez nous, +les bâtisses vont doucement comme on sait.</p> + +<p>Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à +Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre +contrat. Le père Jardon était là, et sa vieille aussi +qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, +ça ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais +la bonne mère nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit +que sa fille n'aurait rien apporté en mariage, et elle +fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls +de brin tout neufs, autant de serviettes et deux +touailles, qu'elle avait fait faire expressément au +tisserand, après avoir filé le chanvre aux veillées. +Elle avait fait ça sans consulter son homme, sachant +bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout +étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors, car +un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, +sans enfants, tout ça devait leur revenir.</p> + +<p>Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la +vieille regardait son homme d'un mauvais œil. Mais +M. Vigier arrangea ça tout de suite en disant:—Ecoutez-moi, +Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler +de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.</p> + +<p>Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future +femme, pour la mettre à l'abri en cas de malheur, le +petit bien du Taboury en toute propriété, et je laissai +l'usufruit à son père et à sa mère nourriciers, comme +je l'avais promis. Je n'avais parlé de la donation à +personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy +tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant +à Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne +comprenant pas comment on pouvait donner comme +ça son bien. Après ça il regardait le plancher, et on +voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y +aurait pas quelque chose à tirer pour lui de cette +donation. Quand nous eûmes signé, ceux qui savaient, +M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy +en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le +mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.</p> + +<p>Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après +à ma Nancy tout ce que j'avais porté de Périgueux +pour elle. C'était peu de chose, et maintenant, il n'y +a fille ayant cent écus de dot qui s'en contentât; mais +alors, on n'en était pas encore venu au point d'aujourd'hui, +où on ne connaît plus riche ou pauvre, +chacun voulant être égal aux autres par la dépense, +histoire de faire croire qu'on est égal par le bien. +Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui +donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait +bien beau, car en toilette comme en tout, elle +aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce châle +m'avait bien coûté quatre-vingts francs chez Mayssonnade, +mais je ne les regrettais pas en voyant +qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre +drole n'avait jamais été gâtée de ce côté. Sa mère +aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque +petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer +pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme +était obligée de faire comme d'autres, de tricher +son homme sur quelques douzaines d'œufs, ou une +paire de poulets, pour acheter à sa fille quelque +cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, +que du côté de Sarlat on appelle un faudal, et en +français un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'était +pas facile à tromper.</p> + +<p>Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore +quelque chose à te donner; et sortant de ma poche +de gilet la bague que j'avais achetée, je la lui mis +au doigt et je l'embrassai.</p> + +<p>Le lendemain, mon oncle me dit:</p> + +<p>—Ah ça, comment entends-tu te marier?</p> + +<p>—Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on +se marie; à la mairie en premier, puis à l'église +ensuite. Je me serais bien passé du curé Pinot, mais +la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas mariée +sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison +peut-être, mais l'Administration de l'hospice que +M. Masfrangeas représentera, ne donnerait pas son +consentement à un mariage sans curé, et d'un autre +côté, de le dire seulement après le mariage à la mairie, +ça serait pour faire avoir des désagréments à +M. Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église +quoique ça me dérange.</p> + +<p>—Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu +ne te figures pas, sans doute, que le curé va te marier +comme ça tout bonnement; il te va falloir te confesser, +ajouta-t-il en riant.</p> + +<p>—Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je +me passerai plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant +d'ennuis pour ma femme, tant de tracasseries et peut-être +pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais tout +ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé +Pinot, cet oncle de contrebande, ni même à aucun +autre, je ne voulais pas le faire à aucun prix.</p> + +<p>En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai +à mon oncle ce que m'avait dit Ragot le rétameur, +et je lui dis d'aller au bourg, sans faire semblant +de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui +parler de son pays, qui lui faisait dire bien des +choses et à sa nièce, et que peut-être ça le rendrait +plus aisé.</p> + +<p>Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec +Maréchou; puis ils sortirent sur la place, et se mirent +à causer avec un voisin, contre l'arbre de la Liberté +qu'on n'avait pas encore coupé. Un moment après, le +curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et +s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, +comme c'était son habitude, mais bien entendu +il n'était pas d'accord avec mon oncle, ni avec Maréchou; +quant au voisin il écoutait tout, ouvrait la +bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec +personne. Le curé était fort en colère contre les +rouges, comme on disait en ce temps, et il faisait de +grands gestes, disant qu'on devrait mettre ces gens-là +à la raison.</p> + +<p>—A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je +suis un de ceux que vous appelez: rouges, et je crois +en avoir autant que bien d'autres.</p> + +<p>—Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent +le désordre; ces journaux comme la <i>Ruche</i>, +qui excitent à la haine du Président de la République, +les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.</p> + +<p>—Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce +pas? acheva mon oncle. Hé bien, écoutez-moi: je +suis un de ces hommes dont vous parlez, et où +voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais +au contraire que chacun fût tranquille chez lui, en +travaillant, et je ne déteste rien tant que ceux qui +exploitent les travailleurs, et les rendent tellement +misérables qu'ils les forcent à se révolter: voilà les +hommes de désordre.</p> + +<p>—Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique +vous ayez des idées bien mauvaises, vous n'êtes pas +un méchant homme, mais parmi les rouges et les socialistes, +les gens honnêtes c'est l'exception.</p> + +<p>—Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites +pour moi, parce que vous me connaissez, d'autres le +font pour leurs voisins républicains qu'ils connaissent, +mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis +pour eux une canaille, comme pour vous le sont tous +les républicains que vous ne connaissez pas: vous +voyez comme c'est peu raisonnable.</p> + +<p>Au bout d'un moment de cette discussion, mon +oncle dit: Je m'en retourne au moulin; tout ça ne +fait pas les affaires.</p> + +<p>Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon +mariage, qu'il ne fallait pas prendre le jeudi prochain, +parce qu'il n'y serait pas, devant aller à une +conférence ce jour-là, et puis qu'il était temps de +venir se confesser.</p> + +<p>—C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien +envie.</p> + +<p>Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était +la faute aux journaux qui semaient l'impiété, si on +voyait des jeunes gens, baptisés, refuser de se confesser; +mais que pour sûr, il ne me marierait pas...</p> + +<p>—Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait +mieux ne pas se marier à l'église plutôt que de +se confesser.</p> + +<p>Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.</p> + +<p>—Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête +homme ne se croit marié qu'après le sacrement +cependant, et sans doute ce ne sont pas les paroles de +Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité +civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le +seul mariage entre chrétiens, c'est le mariage à +l'église.</p> + +<p>—Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu +est entêté: il ne se confessera pas, et si vous +ne voulez pas le marier sans ça, il se passera du +sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas +trop porté.</p> + +<p>—Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. +Tous ces fameux républicains se marient à l'église +comme les autres, ce qui prouve bien qu'ils ne +pensent pas ce qu'ils disent.</p> + +<p>—Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon +oncle en goguenardant: Si ça ne s'est jamais vu, ça +se verra la première fois dans votre paroisse.</p> + +<p>—Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas +possible, je verrai Hélie.</p> + +<p>—A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il +m'a chargé d'une commission. Dernièrement il a vu +à Hautefort un de vos pays, un peyroulier appelé +Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous +dire bien des choses, à vous et à votre nièce.</p> + +<p>La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit +deux ou trois fois la bouche sans rien dire, comme +une carpe qu'on a tirée sur le sable. On eût dit qu'il +avait reçu un grand coup dans l'estomac; enfin, il +finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci +bien.</p> + +<p>—Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais +bien gagner ton procès, avec la recommandation +de Ragot.</p> + +<p>Et nous nous mîmes à rire de bon cœur.</p> + +<p>Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon +oncle était à Coulaures, et Gustou avait été rendre de +la farine aux pratiques. Jetant les yeux en aval, je +vis venir, suivant la rivière, le curé Pinot. Il entra +au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien +qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute +quelque peu rassuré à propos de Ragot, et s'était +peut-être dit que mon oncle avait ajouté de son chef, +la nièce à la commission: en tout cas, il faisait comme +les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait +d'audace.</p> + +<p>—Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?</p> + +<p>—La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en +riant.</p> + +<p>—Alors, tu ne veux pas te confesser?</p> + +<p>—Ça n'est pas mon idée.</p> + +<p>Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce +cas, il ne pourrait pas me marier, que les sacrés +canons s'y opposaient; que ce serait un grand scandale +si nous n'allions pas à l'église; que les gens ne +nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup +d'autres choses.</p> + +<p>—Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te +confesser là, tout présentement, sur l'heure; tu n'as +qu'à me dire bonnement en gros ce que tu as fait... +sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la mer +à boire?</p> + +<p>Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.</p> + +<p>—Monsieur le curé, je ne veux me confesser +d'aucune manière, ni debout, ni à genoux, ni au confessionnal, +ni dans le moulin. Si vous ne voulez pas +me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du +maire.</p> + +<p>—Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout +simplement en concubinage!</p> + +<p>La moutarde me monta au nez, comme on dit, et +je ripostai vivement:</p> + +<p>—Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous +savez bien que je pourrais en nommer qui vivent +comme ça, pas sans curé si vous voulez d'une manière, +mais sans maire et sans contrat!</p> + +<p>Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta +en disant:</p> + +<p>—Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.</p> + +<p>Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais +deux jours après il s'arrangea pour rencontrer mon +oncle, et lui dit que pour éviter de scandaliser les +âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât pas +l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me +marierait tout de même sans confession; que ce qu'il +en faisait c'était pour éviter un plus grand mal; mais +qu'il ne fallait dire mot de tout ça à quiconque. +Peut-être bien que sa raison y était pour quelque +chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il +avait peur aussi de voir mettre au jour ce qu'avait +dit Ragot, touchant sa prétendue nièce.</p> + +<p>Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à +cause des chagrins que ça aurait pu donner à Nancy; +aussi, lorsque le curé se fut décidé, je fus content. +Les derniers jours, je ne la quittais plus, et je me +complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien +en ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque +nous serions mariés, et de la manière qu'elle +tiendrait la maison et comme nous serions heureux +au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je +l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait +ses joues en riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être +sage et ne pas y revenir à chaque instant. Ça n'était +pas par froideur qu'elle faisait ainsi, car des fois en +l'embrassant je voyais ses yeux se fermer et je sentais +son cœur battre bien fort; mais chez elle la raison +ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais +moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont +quelquefois les garçons.</p> + +<p>Quelques jours avant la noce je voulus que nous +allions convier la demoiselle Ponsie. Un soir, ayant +épié le jour que M. Silain n'était pas à Puygolfier, +nous y montâmes.</p> + +<p>Elle était dans le salon à manger, qui faisait là +tristement son bas toute seule. D'abord qu'elle nous +vit, elle se douta pourquoi nous étions montés, et +venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis nous +fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions +venus pour l'engager à notre noce, elle secoua la +tête doucement, d'un air triste, et nous dit qu'elle +n'avait pas le cœur à aller à noces, mais qu'elle +viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre +heureux.</p> + +<p>—Tu as fait preuve de bon sens et de raison, +Hélie, en choisissant Nancy; je la connais bien, et +je te promets que tu n'auras jamais une heure de +regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez +pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire +prospérer. Ce n'est pas tout les maisons, il faut surtout +les conserver. Et on voyait bien à ça qu'elle pensait +à la sienne, ruinée par son père. Lorsque nous +fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une +petite bague à pierre bleue et la passa à celui +de Nancy; puis elle l'embrassa encore, les yeux +mouillés, la pauvre créature.</p> + +<p>—Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous +aurez toujours au moulin, des amis, bien petits, c'est +vrai, mais qui vous aiment et vous respectent bien; +et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour ou de +nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre +service et à votre commandement; je vous prie en +grâce de ne pas l'oublier!</p> + +<p>—Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant +ses yeux, je te le promets; adieu, mes enfants.</p> + +<p>Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par +le bras, le cœur un peu gros des peines de la pauvre +demoiselle.</p> + +<p>Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue +d'Hautefort, deux jours auparavant, pour faire tout +appareiller, avec mon cousin le maréchal qui devait +être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les grandes +marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq +femmes: notre Marion d'abord, puis la fermière du +Taboury, ensuite la mère Jardon, et sa sœur venue +de Négrondes pour aider, et enfin la nore de Maréchou +l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour +la campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes +pour tant de monde que nous étions. Nous avions +compté sur trente-cinq, mais il se trouva que nous +étions davantage; il y avait les parents d'abord:</p> + +<p>Mon cousin Ricou et ma tante;</p> + +<p>Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers +Brantôme, et sa femme;</p> + +<p>Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec +un de ses fils, et sa fille la plus jeune, une belle +drole qui s'appelait Francette;</p> + +<p>Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du +Bleufond, près de Montignac, et son aînée;</p> + +<p>Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin +du Coucu, près de Nailhac, avec un petit de +quinze ans, bien eycarabillé, appelé Frédéry. Ce +Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant +qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau +manquait l'été, en sorte qu'il lui fallait porter moudre +le blé des pratiques, au Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; +et pour faire son travail, il n'avait que deux +méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.</p> + +<p>Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, +mon oncle Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme +et deux de mes cousins.</p> + +<p>Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.</p> + +<p>Et les amis ensuite.</p> + +<p>M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille +à Coulaures au passage de la voiture;</p> + +<p>M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;</p> + +<p>Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;</p> + +<p>Le fils Roumy, du bourg, et sa sœur Félicité, qui +était contre-nôvie avec mon cousin Ricou;</p> + +<p>Lajaunias, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i> de Savignac, +avec sa fille Toinette;</p> + +<p>Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les +vieux étaient restés à la maison;</p> + +<p>Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et +une de ses filles appelée Aimée;</p> + +<p>Enfin l'ami Lajarthe.</p> + +<p>Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres, +Gustou, mon oncle, ma femme et moi, ça ne faisait +pas loin d'une quarantaine à table.</p> + +<p>On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens +en tête, pour aller quérir la nôvie à la Borderie. +Ma tante et la Félicité, qui l'avaient habillée, +nous oyant venir, la menèrent.</p> + +<p>Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois +encore. Qu'elle était belle, ma Nancy, et qu'elle +avait l'air comme il faut! Dans nos campagnes, ça +n'était point la coutume en ce temps, ni guère +encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur +noce. Nancy avait une robe de fin mérinos bleu qui +lui découvrait un peu le cou, et la naissance de la +poitrine où brillait le cœur que je lui avais donné, +suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe +avec des dentelles, à l'ancienne mode périgordine, +qui laissait voir deux épais bandeaux de cheveux +noirs. Avec ça, de grands pendants d'oreilles, son +beau châle et des petits souliers avec des rubans et +c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en +conviens, mais je l'aimais mieux que celles des villes. +Je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, le +sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque je m'approchai +pour l'embrasser: Ma chère femme!</p> + +<p>Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père +conduise sa fille le jour du mariage. C'est le contre-nôvi +qui la mène à l'église et le marié mène la +contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M. Masfrangeas, +qui représentait les Messieurs de l'hospice +tuteurs de Nancy, la conduisit à la mairie et à +l'église. Quand je dis à la mairie, il faut dire chez +Migot, parce que de bâtiment communal il n'y en +avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le +maire, il y avait sur une grande table les gros livres +du cadastre, les registres de mariage et autres, et un +tas de papiers pleins de poussière. Dans un coin, se +trouvait un cabinet où l'on sentait qu'il y avait des +pommes, et avec un banc et trois ou quatre chaises, +c'était tout.</p> + +<p>C'est une chose bien étonnante que cette négligence +de presque tous les maires de nos campagnes, +pour tout ce qui se rapporte à la vie civile. Les +hommes de la Révolution avaient voulu affranchir +leurs descendants de la tutelle des prêtres, et c'est +pour cela qu'ils avaient donné au maire, représentant +la commune, la mission de constater les faits +de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la +mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes +civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou +complices des curés, n'ont jamais songé à donner +quelque solennité à celui qui y prête le mieux, au +mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là +qu'une simple formalité. Ça commence à changer un +peu; mais autrefois, le vrai mariage était à l'église; +à la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore +qui disent comme ça.</p> + +<p>Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les +contre-nôvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la +petite chambre qui servait de mairie. Le père Migot +savait tout juste écrire en grosses lettres, et c'était +la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car +nous n'avions pas de régent en ce temps-là, dans +notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla +ce qui était écrit sur les papiers. Enfin, nous +ayant demandé si nous voulions nous prendre pour +mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, +il nous déclara unis au nom de la loi. Quand tout le +monde eut signé, Migot ne manqua pas de prendre +ses droits en embrassant ma femme sur les deux +joues.</p> + +<p>En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. +En entrant, je vis à gauche près du chœur, dans le +banc de Puygolfier, la demoiselle qui était agenouillée +et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitôt +qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le +curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, +sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans +la sacristie.</p> + +<p>Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier +n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le curé, +qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et +avec ça n'était pas des plus propres. Jeandillou en +pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers, +avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise +attachée par des liens, qui laissait voir les poils +rouges de sa poitrine, était bien le marguillier de ce +curé, et tous deux étaient assez piètres. Jeandillou +tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les +répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait +fort; je pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait +grandement d'avoir affaire à cet homme pour +mon mariage. Aussi, quand tout fut parachevé, je fis +tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.</p> + +<p>Et maintenant, je menais ma femme, et devant la +porte, où étaient quelques gens du bourg venus par +curiosité, comme nous sortions, des vieilles femmes +dirent: A cette heure elle est sienne!</p> + +<p>Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons +sortirent des pistolets de leurs poches et les +firent péter ferme: on connaissait bien qu'ils +n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens +se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de +rubans, et nous voilà allant vers le Frau.</p> + +<p>Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme +si j'avais eu peur qu'on vînt me la prendre, et nous +nous parlions tout bas en nous regardant avec amour.</p> + +<p>—Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, +tandis que nous sortions de l'église, disaient: A +cette heure elle est sienne!</p> + +<p>—Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant +je suis à vous dans le bonheur ou le malheur, pour +la vie...</p> + +<p>—Ma chère Nancy!</p> + +<p>—... Et je vous promets que je serai pour vous +une bonne et honnête femme.</p> + +<p>—Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour +ce que tu dis là!</p> + +<p>—Je mettrai toute ma gloire à faire de manière +que jamais vous ne vous repentiez, mon cher Hélie, +mon cher mari, d'avoir pris une pauvre fille sans +famille et sans fortune.</p> + +<p>Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux +clairs il me semblait apercevoir la bonne conscience +qui la faisait parler ainsi.</p> + +<p>Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire, +nous tenant serrés l'un contre l'autre, et bien heureux. +Les musiciens jouaient de temps en temps, les +pistolets partaient; mais nous n'entendions rien.</p> + +<p>—Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière +nous, mon cousin, vous n'êtes pas bien riants, les +nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce, mais d'un +enterrement!</p> + +<p>—Il ne faut pas se fier aux apparences, que je +lui dis; nous sommes contents sans que ça paraisse, +et plus qu'on ne le peut dire.</p> + +<p>—Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut +faire voir qu'on est content. Si je marchais devant +avec Félicité et que nous fussions les nôvis, je serais +bien content et je le ferais voir, par Dieu!</p> + +<p>—Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un +enjôleur de filles.</p> + +<p>—Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je +le sais bien; mon frère m'a dit qu'il avait une +bonne amie à Excideuil.</p> + +<p>—Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! +Jamais je ne l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas +que je disais la vérité tout à l'heure. Parce qu'on +parle à une fille qu'on a vue en premier, ça n'est +pas une raison pour ne pas rendre justice à celle +qu'on trouve en second lieu, et même pour ne pas +regretter de ne l'avoir pas rencontrée la première...</p> + +<p>—Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il +sait arranger les choses.</p> + +<p>—Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle +pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas.</p> + +<p>—Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que +vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je +m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou!</p> + +<p>—Rien! rien! dit-elle en riant encore.</p> + +<p>Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au +Frau. Tout le monde s'écarta un peu, au moulin ou +le long de l'eau, en attendant le dîner. Les jeunes +gens se promenaient avec les filles en leur contant +fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps +pour prendre une prise. Nancy alla poser son châle +et vint me retrouver devant le moulin, où je causais +avec mes cousins de Brantôme et d'autres. Au bout +d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine +dit à un des musiciens qui avait été soldat dans +l'infanterie légère:</p> + +<p>—Sonne la soupe, Cadet!</p> + +<p>Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de +la soupe; mais nous n'y comprenions rien, excepté +Lavareille et Estève qui avaient fait leurs sept ans, et +nous dirent alors:</p> + +<p>—Allons donc manger la soupe.</p> + +<p>Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf +et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait +fait une épaisse jonchée de laurière qui lui donnait +un air de fête. Quand nous fûmes assis tous, ma +foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les +soupières en face d'eux servirent la soupe et on se +mit à manger de bon goût, car il était déjà midi. +Après la soupe, on apporta le bouilli de chez nous: +de la velle avec des poules qui avaient le ventre +plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde +fut un peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, +et on commença à causer entre voisins. Ils +étaient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle +Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez +Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser +à boire, et avec ça, mon oncle Sicaire les rappelait à +leur devoir de temps en temps:</p> + +<p>—Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu +entends, Lajarthe!</p> + +<p>—T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique +y passera: et on trinquait entre voisins.</p> + +<p>Après le bouilli on apporta des tourtières pleines +d'abattis de dinde, de salsifis et de boulettes de +hachis, et en même temps des poulets en fricassée.</p> + +<p>Puis après, on servit de la daube de bœuf; et il +n'y avait personne pour la faire comme la nore de +Maréchou, aussi il y en eut les trois quarts qui y +revinrent: la daube est une bonne chose quand elle +est bonne.</p> + +<p>Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table +deux grosses têtes de veau dans leur cuir, avec un +bouquet de persil dans la bouche, et le petit Frédéry, +qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa de +rire tant qu'il put.</p> + +<p>Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu +en goût de manger, aussi on ne laissa que les os des +têtes.</p> + +<p>Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.</p> + +<p>Ça commençait à bien aller; pour faire passer +tout ça il fallait boire, et on buvait sec. Avec ça il y +en avait qui commençaient à renâcler et ne mangeaient +plus guère, mais les plus crânes allaient toujours. Sans +montrer semblant de rien, je regardais faire le père +Jardon qui était au fond de la table; il revenait à +tous les plats. Sans doute il se faisait cette réflexion +que jamais plus il n'aurait une si bonne occasion, et +il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et buvait de même. +Je crois que même en ce moment l'avarice le poussait, +et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la +panse il n'aurait pas tant besoin de manger chez +lui le lendemain.</p> + +<p>De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens +chez nous ne l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. +Avec ça, on leur en fait bien manger quelquefois +dans les auberges, mais il ne faut pas qu'ils le +sachent.</p> + +<p>Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait +joyeusement en trinquant, pour ne pas rester +sans rien faire, quand tout à coup les femmes portèrent +trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde +les regarda avec plaisir.</p> + +<p>—Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent +les bouteilles qui étaient sur la table, et apportèrent +du vin de cinq ans de notre vieille vigne, qui était de +crâne vin.</p> + +<p>A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le +monde était un peu rouge et bavardait. Je n'écoutais +guère ce qui se disait, je parlais tout bas à Nancy au +milieu du bruit, et lui serrant la main sous la table, +nous oubliions de manger.</p> + +<p>Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le +rôti, ils commencèrent à nous plaisanter et à nous +brocarder, comme c'est la coutume aux noces; c'était +salé quelquefois, mais avec ça rien de trop.</p> + +<p>Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux +prunes, aux pommes, de massepains, de gaufres et +de fruits: poires, pommes, raisins, noisettes, est-ce +que je sais? et avec ça de grands saladiers de crème. +On n'avait pas oublié non plus de ces grandes tartelettes +qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais +pourquoi, et qu'on casse d'un coup de poing sur les +assiettes: c'est sec, ça ne coule pas aisément, et il +est forcé de boire dur en mangeant.</p> + +<p>A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups +sur son verre, et se levant, les joues rouges, les yeux +luisants, fit signe qu'il voulait parler: quand on vit +ça tout le monde se tut.</p> + +<p>Il commença par faire son compliment à la nôvie, +et à se féliciter d'avoir été chargé de représenter ses +tuteurs au mariage. Ensuite il fit l'éloge de Nancy, de +sa personne, de sa sagesse, de son bon sens, de son +honnêteté et de son bon cœur, et il dit qu'une dot +comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux +que la fortune. Après cela, passant à moi, il convint +que, quoique jeune et un peu original déjà, j'avais +montré du jugement en préférant cet apport à l'argent, +en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de +qualités.</p> + +<p>Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait +être toujours; que les jeunes gens ne devraient se +décider que d'après les convenances de personnes, et +les qualités du cœur et du caractère, parce que +c'était là des richesses qui valaient mieux que les +écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne +craignait pas de perdre.</p> + +<p>Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait +en silence, car il disait de bonnes choses en +patois, et ça faisait grand plaisir d'ouïr, dans notre +langage paysan, de fortes paroles qu'on n'est pas +accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.</p> + +<p>En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions +beaucoup d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir +Nancy qui pendant tout ce prêchement baissait les +yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait pas le bonheur, +mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était force +forcée que, dans les conditions où nous nous étions +mariés, nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons +désirer aux nôvis, braves gens, c'est la santé, +et pour cela, si vous voulez, nous allons y boire.</p> + +<p>Tout le monde battit des mains, et les verres étant +remplis, chacun se leva et vint trinquer avec nous, +après M. Masfrangeas.</p> + +<p>Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce +fut le fils Roumy qui commença.</p> + +<p>Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait +en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait +fait semblant de tomber son couteau, et se coulait +sous la table. Je dis un mot à l'oreille de Nancy et elle +rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous +sa chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et +dit tout doucement:</p> + +<p>—Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.</p> + +<p>Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban +bleu et tenant toujours ses jambes serrées, le lui +donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit à sa +place, il avait l'air tout capot, et je me mis à rire +en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon +cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, +et les distribua aux jeunes gens qui les mirent à leur +boutonnière.</p> + +<p>Et on continua à chanter, et dans les chansons, il +y en avait de gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, +comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait: +plaisanteries de nos anciens, vieilles et naïves comme +eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux +ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui +trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au +sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir +ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que +ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie du coucher +de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux +amoureux qui se dérobent pour aller faire l'amour?</p> + +<p>On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui +étaient là, comme le cousin du Coucu et d'autres, +c'était une chose rare. Il nous avait fallu emprunter +des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait porté +de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que +nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.</p> + +<p>Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes +avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du +cognac que j'avais apporté, mon oncle alla chercher +une grande bouteille de pinte et dit:</p> + +<p>—Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père +il y a de ça quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée +depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc +vos tasses et nous allons boire à la santé de mon +neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes +enfants.</p> + +<p>Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux +se mouillèrent.</p> + +<p>Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun +de sa main, et quand il eut fini, il revint à sa place +et, levant sa tasse, dit posément:</p> + +<p>—Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite +par mon grand-père et conservée avec soin par mon +père, nos anciens qui sont morts se joignent à nous +en ce moment, pour boire à la santé de leurs enfants.</p> + +<p>Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à +notre santé, tout le monde suivit M. Masfrangeas +qui s'était levé, et nous fûmes nous promener le long +de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après être +restés à table cinq heures d'horloge.</p> + +<p>Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta +dans la grande chambre, où je dansai la première +contredanse avec ma femme et les contre-nôvis. Puis +après, tous les jeunes gens voulaient danser avec +Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut +qu'elle les contentât par honnêteté. Tandis que nous +étions là, mon oncle vint à la porte et me cligna de +l'œil. Je sortis et il me dit alors d'aller au jardin, où +la servante de Puygolfier voulait me parler.</p> + +<p>J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle +Ponsie me faisait dire que si nous voulions monter, +de peur d'être tracassés, elle nous avait préparé +une chambre, et que M. Silain n'y était pas.</p> + +<p>Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné +de coucher sous son toit, et Nancy encore plus, +depuis ce qui s'était passé entre nous dans les bois-châtaigniers. +Je fis donner le merci à la demoiselle, +en lui disant que nous nous étions précautionnés de +ce côté-là.</p> + +<p>Etant rentré dans la chambre, je dansai encore +avec ma cousine de Brantôme, et sur les dix heures, +je sortis en disant que j'allais faire faire un vin à la +française. Au bout d'un moment, Nancy vint me rejoindre +derrière le mur du jardin; je lui mis son +châle sur les épaules, car il faisait frais, et la prenant +par le bras, nous nous en allâmes vers le Taboury, +à travers les bois.</p> + +<p>Quel heureux moment que celui où nous fûmes +seuls tous deux, marchant doucement sous les étoiles, +serrés l'un contre l'autre, sans rien dire, tant nous +étions contents d'être mari et femme pour la vie! +Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons +suivis, sans me remémorer cette nuit-là.</p> + +<p>J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle +nous avait préparé un lit dans une petite chambrette +bien propre, où on ne couchait pas d'habitude. Je +pris la clef dans un trou de mur qu'elle m'avait enseigné, +et étant entrés, je refermai la porte en disant +à Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand +ils nous chercheront.</p> + +<p>En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils +pouvaient; quelques-uns se remirent à boire, d'autres +dansaient, tandis que les gens raisonnables parlaient +d'aller se coucher. Mais auparavant, mon cousin +Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la +Marion, et sur les deux heures du matin, il s'agissait +de le porter. Mais il fallait nous trouver, ce qui +n'était pas aisé, car aucun ne pouvait s'imaginer que +nous nous étions en allés à plus de demi-heure de +chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la +maison, et ne nous trouvant point, ils pensèrent que +nous étions à la Borderie et s'y en furent. Comme +ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent au Frau, +et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, +ils le trouvèrent couché avec mon cousin Estève, +et allant dans celle de mon oncle, ils le trouvèrent +aussi couché à l'ancienne mode dans le grand +lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent +tous coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera +des autres: les nôvis se cachent de leur mieux, et les +conviés cherchent de même; tant pis s'ils ne trouvent +pas, on se moque d'eux.</p> + +<p>C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent +à la cuisine, la Marion et la femme du Taboury +et ma tante les plaisantèrent, et leur dirent qu'ils ne +savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien +facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin +pour en finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était +inutile de continuer à nous chercher, que nous étions à +Puygolfier où la demoiselle nous avait retirés. D'aller +là, il n'y fallait pas penser, aussi ils mangèrent leur +soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment, +et puis on alla se coucher.</p> + +<p>M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; +Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec +sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du +Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent +coucher chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On +dédoubla les lits dans la grande chambre et partout; +enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enragés +passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du +matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer +l'épervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de +poisson pour se dégraisser les dents.</p> + +<p>Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, +Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille +s'en furent, ainsi que mes cousins les Estève, et +Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en était +allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture +de Périgueux. Le soir, nous étions bien encore +quinze ou dix-huit à table. Après souper, les uns +s'en furent de nuit et d'autres restèrent encore à +coucher.</p> + +<p>Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait +d'être un peu tranquilles, mais nous n'en faisions +pas pour ça mauvaise figure à nos parents et amis; +au contraire, nous les fêtions de notre mieux.</p> + +<p>Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la +cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait +d'invités, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les +Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils partirent +tous, et nous voilà seuls.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + + +<p>La maison reprit son air habituel, et chacun de +nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin +avec Gustou, et mon oncle allait à la Borderie où +se bâtissait la grange, pour laquelle il fallait mener +du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir. +Quand je dis que la maison reprit son air habituel, +c'est une manière de dire qu'elle redevint tranquille +comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle était +autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du +moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot +d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, +elle descendait avec son ouvrage et rapiéçait du +linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre. +Lorsque je m'en allais en route, chercher du blé ou +rendre de la mouture, il me tardait d'être de retour; +et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de +la cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la +maison, je me sentais tout réjoui. Alors en cheminant +je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux +que le mien; ayant une belle et bonne femme que +j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille +avec mon oncle en travaillant, ne craignant +point la misère et n'enviant pas la richesse. Quelquefois, +je me pensais combien j'avais eu raison de +laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais +resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours +esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais +marié avec une demoiselle qui aurait voulu faire +la belle dame, être cossue pour aller à la promenade, +à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que +les officiers auraient guignée si elle avait été jolie, +et qui m'aurait peut être fait tourner en bourrique et +ruiné. Au lieu de ça, j'étais libre, maître chez nous, +ne devant rien à personne, travaillant comme je +l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, +bonne ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux +qui étaient autour d'elle, et à faire prospérer la +maison.</p> + +<p>Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais +claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons +picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais +venir sous l'auvent, ou se mettre à la fenêtre, ma +Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait +des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.</p> + +<p>Au bout de quelque temps, la Marion me dit:</p> + +<p>—Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne +femme, ça c'est sûr, et quelqu'un qui dirait le contraire, +je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis +longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée +à mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre +femme chez eux, de manière que je ne sais pas faire +autrement. Or, à cette heure, il est juste que votre +femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne tout à sa +fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante +ans passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais +pas perdre comme ça. Il vaut mieux que vous +preniez une chambrière jeune, qui aidera votre femme +et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me chercherai +une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à +Excideuil, pour voir.</p> + +<p>Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à +mon oncle qui fut de mon avis. Nous prîmes une fille +de Saint-Sulpice appelée Suzette, qui marchait sur +ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça +chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante +venait de mourir.</p> + +<p>L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux +débordèrent, mais ne firent pas trop de dégât, et +nous avons eu plus de mal d'autres fois. Le soir après +souper, nous étions autour du feu réunis, mon oncle +fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant +son bas, Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant +les châtaignes en racontant ses histoires, moi lui aidant +à peler. Je me pensais lors que nous étions bien +heureux; mais tout de même, il y avait des choses +qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir +comme les affaires du pays allaient mal.</p> + +<p>Quelquefois, je lisais la <i>Ruche</i>, et mon oncle m'écoutait +tout triste, se demandant comment tout ça finirait. +En ce temps-là, on commençait à faire arracher +les arbres de la Liberté à Paris, soi-disant parce +qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre les +citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. +Chez nous, les nobles, les curés, les bourgeois, disaient +tout haut que la République n'en avait pas pour six mois. +Le curé Pinot ne se gênait pas pour prêcher, le dimanche, +que le seul remède aux maux de la France, c'était +de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de campagne +qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, +il blâmait hautement l'archevêque de Paris +qui, dans un mandement, avait dit que l'Eglise respectait +tous les gouvernements qu'elle trouvait établis, +même ceux sortis d'une révolution, pourvu +qu'ils fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, +ça, et il traitait ce brave archevêque, comme +si c'eût été quelque pauvre diable de socialiste pareil +à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de +citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le +jour où il avait béni l'arbre de la Liberté devant son +église.</p> + +<p>Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait +l'entendre, qu'il n'y avait pas à disputer avec les +rouges, qu'il n'y avait qu'à les foutre à l'eau partout.</p> + +<p>C'est une chose bien triste, quand on y pense, +qu'une classe de citoyens cherche toujours à maîtriser +les autres, sous prétexte de religion ou de gouvernement. +Autrefois, c'était les catholiques qui +traitaient les protestants comme des chiens, leur +volaient leurs enfants, les envoyaient aux galères et +les chassaient de France; c'était aussi les nobles qui +se prétendaient les maîtres du peuple, et le tenaient +dans une dure condition. Et pour lors, c'était les +riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir +les pauvres, ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, +dans leur misère. Le curé Pinot disait là dessus, +croyant répondre aux républicains, que le travail était +la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que +par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient +pas à se plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, +parmi les enfants d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient +point, et ne gagnaient pas leur pain à la sueur +de leur front, mais, au contraire, vivaient, largement +et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que nous +fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions +bien ça: nous n'aurions pas trop su le dire, +mais nous le sentions. Il n'y avait personne dans la +commune, par exemple, qui ne trouvât que M. Silain +était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait +été inutile et même nuisible; et quand il parlait de +foutre les autres à l'eau, tout le monde pensait qu'il +faudrait commencer par lui.</p> + +<p>Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, +quoiqu'il ne le fût pas de nature, comme je l'ai dit. +Mais maintenant, il voyait qu'il s'enfonçait tous les +jours davantage, et que dans quelques années, pas +beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y +avait des moments où ça lui faisait même faire des +bêtises contre ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya +ses métayers de dedans la cour, qui étaient là depuis +une centaine d'années, et qui nourrissaient la maison, +car c'était de bons travailleurs.</p> + +<p>Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il +paraît qu'il était furieux après le frère plus jeune du +métayer, qui venait de rentrer du service ayant fait +ses sept ans, et qui lui répondit, un jour qu'il se +fâchait pour des riens et les traitait comme des +chiens:</p> + +<p>—Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus +d'esclaves! même les nègres sont hommes, aujourd'hui!</p> + +<p>Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait +bien été le trouver et avait demandé pardon pour son +frère, le pauvre diable; la demoiselle Ponsie avait +prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait fait. Le +garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs, +mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir +tous.</p> + +<p>Qu'avaient-ils à dire?</p> + +<p>La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait +d'y mettre d'autres métayers, ou de la faire valoir +par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui +pouvait l'en empêcher?</p> + +<p>Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, +sans eux, n'eût amené que des ronces, des chardons, +de l'ivraie et de la traînasse; que leur travail seul lui +faisait porter du revenu; que depuis cent ans les +peines et les sueurs de quatre générations de leur +famille l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi +parler, et qu'il était bien dur d'en être chassés. Mais +quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value +donnée par le travail, et les récompenser; et +puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister? Les +gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à +empoigner, le procureur de Périgueux prêt à requérir, +les juges prêts à condamner, et les geôliers +de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer? Triste +chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.</p> + +<p>Les misérables gens se préparaient donc à partir; +mais le curé Pinot, venant un jour au château, entra +chez eux et les consola à sa manière. Il leur représenta +que rien dans le monde n'arrivait sans la permission +divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon +qu'ils fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et +il les exhorta à se soumettre aux vues de la divine +Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous +convient. Les pauvres diables n'avaient rien à répondre +à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que +la loi humaine, et ils se résignaient. Après ce petit +prêchement, le curé s'en fut souper avec M. Silain, +qui l'avait invité à manger d'un lièvre en royale.</p> + +<p>L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai +jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les +autres. Aussi cette méchanceté de M. Silain me +mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne +sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, +afin de prendre ses métayers et de les mettre bien à +leur affaire tout près de lui, pour lui faire dépit. Je ne +me gênais donc pas, comme on peut le croire, pour +dire tout ce que je pensais de sa méchante action. +Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme +moi.</p> + +<p>M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je +l'aurais bien relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, +que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents +à la porte; et les pauvres gens à qui il s'adressait +répondaient:</p> + +<p>—Que voulez-vous, il est le maître! +Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes +comme M. Silain étaient des bêtes nuisibles:</p> + +<p>—Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres +paysans, nous avons été tellement écrasés pendant +des siècles, que nous ne pouvons par finir de +nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui +courent tous au secours de celui des leurs qui est +attaqué, nous ferions plutôt comme les chiens qui +tombent sur celui de la meute que le maître bat: +c'est triste!</p> + +<p>—Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, +c'est l'instruction et la liberté. Les gens finiront par +comprendre que c'est leur devoir et leur intérêt de +se soutenir, et qu'ils seront les maîtres, le jour où +ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux +Lacaud:—Non!</p> + +<p>Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils +passèrent devant chez nous, pour traverser au gué, +emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le +père allait devant les bœufs, se retournant de temps +en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de +l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait +fait une place où était assis le grand-père, infirme. +Une table longue à pieds massifs, deux bancs, un +vieux cabinet de cerisier noirci par la fumée, une +maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux +ou trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait +à coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur +la charrette. Par-dessus, étaient jetées les paillasses +de grosse toile rapiécées de morceaux différents, et +deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balançaient +sous la charrette, avec des paniers où il y avait +des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons +de fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes +liées. Aux ridelles étaient accrochées des affaires: +une oulle pour les châtaignes, une tourtière à faire +les millassous, une marmite, une poêle à longue queue +et plusieurs paires de sabots usés. Dans les endroits +où le chargement laissait des vides, on avait placé +un sac de farine à demi plein, quelques pots de terre, +des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir. +A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, étaient +assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de +sept ans.</p> + +<p>Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout +ce que depuis une centaine d'années elle avait amassé +par un travail dur et acharné! Et maintenant qu'on +nous dise que la propriété vient du travail! pour +quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande +la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent +et peinent à force, et sont misérables!</p> + +<p>Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit +communément: Les pauvres seront toujours pauvres!</p> + +<p>Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de +la Justice!</p> + +<p>A côté de la charrette, marchait une forte femme +brune, avec un nourrisson sur les bras, et son bas +dans sa poche de tablier. Un drole de seize ans se +tenait près d'elle, et de temps en temps portait le +petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant +ce temps, comme une vaillante femme qu'elle était, +faisait un tour ou deux de bas; derrière, le labri +suivait en trottinant. Tout ce monde était triste et +dolent de quitter la métairie que la famille travaillait +depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, +était né avant la Révolution. Mais cette tristesse était +muette et résignée, c'était la tristesse du pauvre +paysan périgordin, qui depuis des siècles et des siècles +mord les dures tétines de la Pauvreté.</p> + +<p>Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait +lourdement sur les pierres du chemin, et les +enfants, juchés en haut, s'attrapaient à la corde qui +serrait le chargement, afin de n'être pas jetés à +terre.</p> + +<p>Au moment où ils passaient devant chez nous, +M. Silain se trouva justement là, revenant de la +chasse. Cette rencontre le contraria peut-être, mais il +n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc pour +laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, +qui allait devant les bœufs, souleva son bonnet et +lui dit: Bonsoir, notre Monsieur; politesse prudente +du pauvre, qui ne sait pas ce que le sort lui réserve. +Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en avait pas +pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout +on trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... +La mère ne dit rien non plus, mais dans ses yeux +passa un éclair de haine, qui eût fait comprendre à +M. Silain, s'il s'en fût donné garde, <i>La Jacquerie</i> et +<i>Quatre-Vingt-Treize</i>, ces explosions de colères amassées +et envieillies, pendant de longs siècles de misère +et d'oppression.</p> + +<p>Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux +comme de petits sauvages, tandis que le labri, fourré +sous la charrette, ne cessait de japper après les chiens +de M. Silain, qui chassait tout son monde de Puygolfier.</p> + +<p>J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler +à M. Silain. Cet homme me faisait horreur maintenant, +depuis qu'il rendait malheureux sa fille et tous +ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>—Pauvres gens! dit ma femme.</p> + +<p>—Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange +n'ait pas été prête, nous les aurions pris à la Borderie.</p> + +<p>Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, +pour faire voir toute la méchanceté de M. Silain. Il +me faut maintenant revenir en arrière, pour raconter +une affaire qui m'arriva, il n'y avait que quelques +mois que j'étais marié.</p> + +<p>Un samedi du mois de février, c'était en 1850, +j'étais allé au marché de Thiviers, je ne me rappelle +plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis +passer ce grand chenapan de maréchal que j'avais si +bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte, +parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un +fusil pendu à l'épaule par une bretelle de lisière, et en +passant près de moi il me regarda d'un mauvais œil. +Mais je m'en moquais bien à cette heure, Nancy était +à moi, et il n'y avait rien à faire. Je m'attardai un +peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner +qui était venu vendre des truffes, et l'<i>Angelus</i> sonnait +quand je partis.</p> + +<p>Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon +pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours +lorsque j'étais dehors. J'avais passé Puyfeybert, et je +n'étais pas bien loin de la Côte, dans le chemin qui +traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à +un endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il +me sembla voir remuer quelque chose derrière un +gros châtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au +lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait +dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait +mené passer rasis le gros châtaignier, je traversai +dans la boue en enjambant sur des grosses pierres +qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'étais +presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me +sentis poussé par derrière et criblé, comme si on +m'avait jeté une poignée de graves, et en même +temps j'entendis un coup de fusil. Cette poussée, au +moment où je n'avais qu'un pied posé sur une pierre, +me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon +long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, +et, tournant la tête tout doucement, je vis un +grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai, +c'est cette canaille de maréchal; et je restai un +moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses +pas, et que je me disais qu'il s'était planté et qu'il +était capable de venir m'assommer à coups de crosse +si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me +voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa +course.</p> + +<p>Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me +relever, mais les plombs m'étaient entrés dans les +reins et dans les cuisses, et j'eus du mal à me mettre +sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je +repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant +pas à pas. Je sentais que je n'avais rien de +cassé ni rien d'abîmé dans la carcasse, et ça me faisait +prendre courage. Il me fallut tout de même une +demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je +fus là, les gens me firent boire un coup et deux +hommes me soutenant chacun sous un bras me menèrent +jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien +inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet +état, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras, +tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien +vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta mon havresac +qui était plein de gros plomb de loup. Gustou +partit de suite pour aller chercher le médecin de +Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis, +après avoir conté comment l'affaire était +arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de +maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de +peine à ma femme, de penser que c'était à cause +d'elle que j'avais attrapé ça.</p> + +<p>Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine +de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance +d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui +avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu toute +la charge dans le corps, j'étais un homme mort.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, +mon oncle prit la jument et s'en fut à Thiviers parler +aux gendarmes, puisque c'était dans leur renvers que +l'affaire était arrivée. Le brigadier monta à cheval +et vint avec un gendarme pour me demander comment +ça s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent +une bourre de fusil; c'était une feuille de vieux +livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqué point +par point, et que je leur eus dit qui je croyais que +c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs +qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.</p> + +<p>A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, +on leur dit qu'un garçon dont le signalement répondait +assez à celui du goujat était venu acheter du +plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait souvent +rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il +disait. Cet individu avait aussi acheté pour quatre +sous de tabac à fumer. Le plomb et le tabac avaient +été pliés dans des feuilles d'un vieux livre qui était +sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre ramassée +sur le chemin était une feuille de ce livre.</p> + +<p>Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au +bureau de tabac. La marchande, interrogée, déclara +que celui qui avait acheté le plomb et le tabac avait +bien une figure à peu près comme celui-là, mais était +bien moins grand.</p> + +<p>Il était clair que cette canaille avait fait acheter le +plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre. +Autrefois la justice n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, +et par-dessus le marché, à ce moment-là, +les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller +les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent +qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait +jamais les auteurs, comme c'était arrivé pour l'assassinat +de ce porte-balle, près du Frau. Ça arriva aussi +pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent, interrogèrent +plusieurs individus, mais, en finale, ils ne +purent mettre la main sur celui qui avait acheté le +plomb. Pourtant, c'était un ami du maréchal qui ne +valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard; +ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et il +semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne +le trouva pas.</p> + +<p>Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne +tenaient pas beaucoup à témoigner en justice, et se +cachaient, parce que c'était chose toujours pleine de +dérangements et d'ennuis; sans compter que les avocats +ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains +motifs aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs +clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux +dans la tête: on m'a assuré que ça arrivait encore +quelquefois.</p> + +<p>Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et +quinze jours de repos, après quoi je repris mon travail +et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les +soins de ma femme, et sa manière de bien faire, et +l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient +que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.</p> + +<p>Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy +me dit un jour qu'elle croyait être enceinte, ce qui +me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous +ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a, +qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas +d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage +n'est bien et totalement fait et consommé que lorsqu'il +a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais, +bien content, et mon contentement allait en augmentant, +comme la taille de ma femme. Je voyais faire +les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, +pour ce petit être qui allait venir, avec un +plaisir grand qui me faisait faire l'imbécile: c'était +la première fois, il faut m'excuser.</p> + +<p>Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, +pour désirer soit un garçon, soit une fille; mais +ma femme et moi nous étions du même avis; c'est +un garçon que nous autres voulions.</p> + +<p>Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au +mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une +vieille femme du bourg, qui s'entendait à ces affaires, +n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mère +Jardon était venue aussi, pour aider à la soigner. +Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais +que la déranger, en tournant et retournant toujours +autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique +ça commençât à piquer, me dit: Va au moulin, mon +Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne +pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, +sans tenir un instant en place, et me plantant +souvent sur la porte, pour savoir plus tôt quand ça +serait fini. Enfin, une heure après, la mère Jardon +sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son +tablier, et me cria: C'est un mâle!</p> + +<p>Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit +était déjà mailloté et dormait, tout rouge à côté de +sa mère. La pauvre n'était pas rouge, elle, mais un +peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se fermaient. +Je l'embrassai longuement, comme pour la +remercier d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint +aussi tout content, et lui dit:—A la bonne heure, +ma fille, tu as commencé par un drole et tu n'as point +crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore +après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit +qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que +plus tard il pût boire tant qu'il voudrait sans se +griser. Mais nous ne le voulûmes point. Afin de les +contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour +en faire manger à ma femme; si elle avait eu une +fille, ça aurait été une poule: le coq dans la soupe, +ça ne pouvait faire de mal à personne, n'est-ce pas?</p> + +<p>Après ça, la vieille nous dit:—A cette heure, il +faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous +nous en allâmes, moi tout fier d'avoir un garçon; il +me semblait qu'étant père maintenant, j'étais un tout +autre homme.</p> + +<p>Au bout de deux jours, ma femme commença à se +lever, et après cinq ou six jours elle avait repris son +train d'habitude.</p> + +<p>Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment +à ma femme et à moi:—Il faudra en faire +un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que +les bons citoyens sont rares.</p> + +<p>Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta +qu'il était allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il +avait ouï lire un journal, où il était question des +voyages du président de la République, dans la Bourgogne, +à Lyon et dans l'Est de la France.</p> + +<p>—C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. +L'autre jour, à une revue, les soldats qu'on avait +saoûlés ont crié: Vive l'empereur! Les nobles, les +bourgeois, les curés, les riches, les gens en place, +tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne +nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme +son oncle, ça ira bien. Ça, c'était toujours son +refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'était un +homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort +son pays.</p> + +<p>—C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme +ça. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-être +bien au dernier moment des gens qui se lèveront, +par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas. Moi, +tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand +ça ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit +tellement tourneboulé par le nom de Napoléon, +que c'est à rien faire.</p> + +<p>—Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. +De tous temps la maison de Puygolfier a été pour +le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent; +mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa veste, +et qu'il s'arrangerait d'un empereur.</p> + +<p>—Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit +mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce +qu'il doit.</p> + +<p>Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque +temps après. Le surlendemain de la Toussaint, j'étais +au moulin, à faire moudre, quand tout d'un coup, +notre chienne Finette se mit à japper comme une +enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un +individu à cheval. Quand il fut à cent pas, je le +reconnus; c'était ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa +jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses +petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il était +habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant +de gros souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied +gauche, une culotte de grosse étoffe bourrue couleur +de la bête, une vieille lévite verte et un grand chapeau +haut de forme à grands bords, recouvert d'une +coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces +de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, +communes autrefois, dont le manche était plombé.</p> + +<p>Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, +car c'était un de ces huissiers comme on n'en voit +plus, Dieu merci, ferrés sur la chicane, retors, madrés, +coquins, poussant aux procès, les faisant naître, +les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant +les malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait +vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui +avaient eu le malheur de l'écouter et de suivre ses +mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux +qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient +pas; les petits droles même en avaient peur, +tant il avait une méchante figure; et quand il passait +dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais +œil, disant entre eux:</p> + +<p>—Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui +va faire de la peine à quelqu'un.</p> + +<p>Moi, le voyant, je me disais en rentrant au +moulin: Que diable vient faire ici cette sale bête?</p> + +<p>Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un +anneau et entra:</p> + +<p>—Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; +et en même temps il dévissait une petite écritoire de +corne, et prenant une plume dans un étui, il mit au +bas qu'il me le remettait à moi-même, en s'appuyant +contre le mur.</p> + +<p>—C'est bon, fis-je, donnez-le moi.</p> + +<p>—Voilà, c'est une opposition au payement de ce +que vous restez devoir à M. Silain de Puygolfier. Et +il restait là, m'expliquant que c'était au requis de +Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait +cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté +de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement +les intérêts. Je n'avais pas besoin qu'il me dît tout +ça, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du +long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui restait là, +pensant sans doute que j'allais le convier à boire un +coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir +de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui +disais pas de monter à la maison, et que je recommençais +de lire son papier par le commencement il +s'en alla.</p> + +<p>Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que +ça devait arriver ainsi, vu que M. Silain continuait +toujours son même train, et qu'il était entre les +pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu +d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un +usurier qu'il était.</p> + +<p>J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre +demoiselle Ponsie qui en était la victime. Je n'ai +jamais souhaité la mort de personne bien sûr, et ce +que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est +qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit +un peu plus qu'on n'en pense, pour le mieux faire +sentir. Mais, franchement, je me disais que ça serait +un grand bonheur pour la demoiselle, si son père se +cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait +quelque coup de fusil par accident à la chasse.</p> + +<p>Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout +de même. Une huitaine de jours avant la Noël de +l'année 1850, nous étions à la maison, finissant le +mérenda, quand la nouvelle métayère de Puygolfier +arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, +que M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait +plus. Je m'y encourus avec mon oncle en coupant +au plus court à travers les terres. En entrant +dans le salon à manger, nous vîmes bien que c'était +fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues, +les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui +saignait, et sa pauvre fille l'essuyait avec un linge, +en se lamentant, tandis que la grande Mïette tenait +la tête qui roulait sur le dossier du fauteuil. Sur la +table, les plats, les assiettes, tout était encore là. +Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.</p> + +<p>La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit +devant la figure, tout contre la bouche de M. Silain, +mais il ne se fit pas la moindre buée:</p> + +<p>—Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est +mort, il n'y a plus rien à faire.</p> + +<p>La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant +que c'était impossible; qu'il y avait trois quarts +d'heure, il était là, finissant de déjeuner, de grand'faim, +car il était rentré tard de la chasse, et qu'il ne +pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots +éclataient.</p> + +<p>Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes +alors qu'il fallait le monter dans sa chambre; mais ce +n'était pas peu de chose. La grande Mïette alla chercher +une couverture, et appela le métayer de la cour, +car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens +n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la +couverture et tenant chacun un coin, la Mïette qui +était forte comme un cheval, le métayer, mon oncle +et moi, nous le montâmes à travers le corridor; mais +ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en vis +de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après +qu'il fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de +l'habiller avant qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, +toujours gémissant, alla chercher les meilleurs +habits de son père, ceux-là qu'il mettait pour aller à +Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux +au grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier +voyage, après lui avoir ôté ceux qu'il avait. C'était +triste à voir, quoiqu'on ne l'aimât pas M. Silain, ce +grand cadavre qu'il fallait remuer, soulever, et qui se +laissait faire comme un petit enfant qu'on maillote. +Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses +bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du +lit, tandis que la grande Mïette les lui tirait à grand' +peine.</p> + +<p>Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle +alluma deux bouts de cierges, et la Mïette ayant +étendu une serviette sur une petite table auprès du +lit, mit dessus de l'eau bénite dans une assiette, avec +un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en +jeta quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.</p> + +<p>Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette +nous raconta comment c'était arrivé. Le Monsieur +était revenu tard de la chasse, il était une heure, +ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu dans la +cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon +chabrol. Puis après il était passé dans le salon à +manger pour déjeuner. Il avait mangé une grosse +omelette aux pommes de terre, un reste de civet de +la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on +avait fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles +de vin, en sorte qu'il était rouge comme la +crête d'un coq. Tandis qu'il se taillait un petit bout +de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias était venu, +avait remis à la cuisine un papier timbré, et était +reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu +secoué par M. Silain. La grande Mïette, ne sachant +point ce que c'était que ce papier, sinon qu'il était +pour son Monsieur, le lui avait porté. Tandis qu'il le +lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis violet; +il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant +d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des +bras, des jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge +plus.</p> + +<p>Le papier était encore là sur la table; c'était un +commandement que faisait donner Merlhiat en vertu +d'une grosse, d'avoir à payer de suite quatre mille +cinq cents francs, plus des intérêts et des frais, faute +de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.</p> + +<p>Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les +amis de la famille et les messieurs d'alentour. De +parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le métayer +partit d'un côté, et nous autres, revenus au Frau, +nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla +faire la déclaration chez Migot, et puis après avertit +le curé, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain +onze heures.</p> + +<p>Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les +nobles des châteaux de par là, et il y en a quelques-uns, +étaient venus, et les bourgeois aussi, et quelques +paysans, de proches voisins comme nous autres. +Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute +blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette +neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite, +sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les +changer. Le curé était venu faire la levée du corps +au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, +qui lui avait fait manger tant de lièvres en royale, +dont il était si friand.</p> + +<p>Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis +le petit de chez Rabier suivait, habillé en enfant de +chœur, avec un pantalon tout braudeux qui dépassait, +et de gros souliers. Ensuite venait le curé Pinot en +bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres +curés du pays. Puis le corps suivait, porté sur les +épaules de six hommes, et après, la demoiselle Ponsie +avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir. +Derrière elle, venaient les messieurs et les dames; et, +suivant le beau monde, les paysans. A cause de la +neige, ça faisait un bruit de pas sourd, et tout ce +monde noir avait l'air de couler doucement dans le +chemin, comme la rivière au-dessus du moulin.</p> + +<p>On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des +messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes +femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par +moments, dominant le tout, la voix du curé récitait +les chants de la mort.</p> + +<p>C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la +campagne morte et gelée, où les noyers et les châtaigniers +avaient l'air de se lamenter en levant au +ciel leurs grands mars noueux et dépouillés, tandis +qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules +passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.</p> + +<p>Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà +où il nous en faut venir tous, petits et grands, riches +ou pauvres, les uns plus tôt, les autres plus tard, +mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça, le mieux +est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger +sa conscience de mauvaises actions. Et je me +disais en moi-même: Supposons qu'il y ait un paradis, +comme le prêche le curé Pinot, pour sûr que +M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien +et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y +regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus +tard.</p> + +<p>Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez +de messes; mais c'est à savoir si le curé a le pouvoir +de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le +croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre +vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait +d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes +actions ou par nos fautes, et non pas d'après les démarches +d'autrui et des prières payées: autrement, +ça ne serait pas juste.</p> + +<p>A l'église, les uns se mirent dans le banc de la +famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du côté +de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de +se mettre à genoux sur les dalles eurent des chaises +que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa +un habillement noir où il y avait des têtes de mort et +des os croisés dans l'échine, et chanta une messe qui +dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il +eut aspergé, encensé le mort qui était là dans sa +caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui +étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne +pas attraper de mal en venant ayant grand chaud +dans cette église glacée, les porteurs donc remirent +la caisse sur leurs épaules pour s'en aller au cimetière. +C'était là, autour de l'église: la fosse était +creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, +et où il y avait des pierres des anciens avec +leurs armoiries dessus.</p> + +<p>Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, +fit bien attention tant qu'il put, mais avec +ça, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit +un bruit sourd qui fit gémir la pauvre demoiselle +Ponsie.</p> + +<p>Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa +pelletée de terre, Jeandillou finit de combler le trou, +et la nièce du curé emmena la demoiselle à la maison +curiale, où les gens comme il faut, amis et voisins, +allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. +Ceux qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier +attendirent un moment, et revinrent avec elle, après +quoi ils s'en allèrent, de manière que, le soir, elle +était seule avec la grande Mïette.</p> + +<p>La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses +peines; dès le lendemain il vint un individu qui réclama +de l'argent prêté à M. Silain, et montra une reconnaissance +qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point +d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant. +Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant +quelque temps ce fut une procession de gens à qui +il était dû peu ou prou. Et ça, sans parler de Laguyonias +qui venait pour le moins deux fois par +semaine apporter du papier timbré. Il était content +le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les +affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces débâcles, +lorsque les gens étaient morts, qu'il n'y avait +plus dans la maison que des femmes n'entendant rien +aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait +ses orges.</p> + +<p>La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa +demoiselle, nous raconter tout ça. Ma femme en +pleurait de compassion, et moi, ça me mit dans +une colère noire après ce Laguyonias et d'autres vauriens:—Ecoute, +dis-je à mon oncle, maintenant +que la grange est finie, que nous avons des métayers +à la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou +et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut +que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement +elle sera volée, pillée, et on ne lui laissera que +les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui +sont véritables, mais il doit y en avoir qui sont autant +de voleries; il faut tirer ça au clair.</p> + +<p>—Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, +et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais +toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en +avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y monterai +demain matin.</p> + +<p>Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre +créature au coin du feu, toute pâle, toute maigre et +les yeux rouges:—Ah! mon pauvre Hélie, c'est toi, +fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va!</p> + +<p>—Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant +comme ça, mon oncle viendra demain matin et il +vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration +pour toutes vos affaires; il vous arrangera +tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée +par des canailles qui vous mangeraient tout.</p> + +<p>—Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment +j'ai grand peine de le charger de toutes mes +misères.</p> + +<p>—Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, +et je ferai pour nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez +ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais +vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. Hé +bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est +tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie +tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera +davantage, et puis il a plus la connaissance des +affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera, +et reposez bien cette nuit.</p> + +<p>—J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la +mort de mon père je ne dors plus.</p> + +<p>Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je +dirai tout de suite que mon oncle éclaircit bien des +choses qu'on voulait embrouiller exprès; qu'il réduisit +plusieurs comptes qui étaient enflés plus que +de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et +enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne +demandèrent pas mieux, dès lors, que de lui laisser +liquider la succession.</p> + +<p>Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle +le château avec les bâtiments de la cour, le puy au-dessous +avec les truffières, un pré dans la combe, +quelques terres autour du château, avec une vigne et +un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: +le vol du chapon.</p> + +<p>Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand +elle vit ça, elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier +sans rien, elle fut bien heureuse, et s'il faut +le dire, moi aussi.—Ah! mes pauvres, vous m'avez +sauvé la vie! dit-elle.</p> + +<p>Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où +étaient les métayers autrefois, et avec la Mïette qui +faisait venir beaucoup de poulaille, et vendait des +œufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle pouvait vivre +petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce +qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous +la terrasse lui donnaient bien cinquante écus par an, +une année portant l'autre, quoique Germa qui venait +avec sa truie à la saison, pour les chercher, la trompât +bien peut-être quelque peu.</p> + +<p>Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. +Mon oncle avait voulu lui donner mon nom, mais +nous l'appelions Lélie pour le mignarder. Ah! ils +étaient bons amis: quand le drole était sur les bras +de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait +vers lui en criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, +il s'attrapait d'une main à sa barbe à pleine poignée, +et serrait que c'était le diable pour le faire lâcher. En +même temps de l'autre main, il lui ôtait son chapeau, +comme font tous les petits droles, je ne sais pas +pourquoi, et autant de fois que mon oncle remettait +son chapeau sur sa tête, autant de fois il le lui ôtait. +D'autres fois, étant sur les genoux de sa mère en +train de téter, s'il entendait mon oncle parler et +s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait +un petit moment en se riant, comme qui dit:—Attends +un peu, tout à l'heure! et tout d'un coup rattrapait +son téti.</p> + +<p>En voyant comme il aimait ce petit, et comme il +était bon et complaisant pour lui, ma femme dit un +jour:</p> + +<p>—Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous +soyez pas marié, vous qui aimez tant les petits +droles.</p> + +<p>—C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se +riant un peu, bien peu, je n'ai pas trouvé une femme +comme toi... Si j'en avais trouvé une pareille, je me +serais marié.</p> + +<p>Elle devint un peu rouge:</p> + +<p>—Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque +pas de femmes comme moi, et qui valent mieux.</p> + +<p>Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça +n'est pas la peine de disputer là-dessus; je sais à +quoi m'en tenir. Et certainement, on voyait qu'il +pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce qu'il faisait +le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à Excideuil, +ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans +dire à Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de +ceci? de cela? Et elle avait beau dire de non, quand +il était parti, et qu'il voyait quelque chose qu'il pensait +qui lui conviendrait, il le portait.</p> + +<p>Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était +bien vrai qu'il n'y en avait pas la pareille à Nancy. +De l'heure et du moment qu'elle était entrée dans la +maison, tout avait changé de façon. Je ne veux point +dire du mal de la Marion, c'était une bonne chambrière, +mais ça n'était plus la même chose. La maison +était tenue maintenant avec une propreté qui n'est +pas bien ordinaire dans nos pays. Les bassines de +cuivre accrochées en haut du mur luisaient comme +des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était +mieux arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, +et les vieilles assiettes à ramages et la vaisselle +d'étain, brillantes; tout ça était bien en ordre et +propre comme un sou neuf. Sur des planches, les +toupines de graisse et celles de confit étaient alignées +par rang de grandeur, et toutes choses pareillement +selon leur nature: marmites, poêles, tourtières bien +écurées; jusqu'au quite chalel de cuivre, qui luisait +d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le +plancher de la cuisine était toujours bien propre et +net. Autrefois, les poules, les canards, montaient +tranquillement à la maison pour chercher les miettes +de pain tombées sous la table, et ne s'en allaient pas +sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant +par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans +la cuisine, sentant leur baquade, du moins quand ils +étaient lestes, car une fois gras, ne pouvant plus +grimper l'escalier, ils restaient au bas, levant le groin +en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez +garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, +toutes ces bêtes restaient dehors. Ma femme avait +fait faire par Gustou une claire-voie pour mettre à +la porte, et les poules et les habillés de soie n'entraient +plus.</p> + +<p>Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans +l'îlot du moulin, où on avait fait une cabane pour la +fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant +des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des +lamproyons dans le sable mouillé, et toute cette poulaille +mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes +ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans +les herbes, sur le bord de l'eau.</p> + +<p>Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon +apprentissage de ménagère. C'était une fille de bonne +volonté, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'eût que +dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les +cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour +monter et descendre la grande oulle; et elle revenait +lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, +sans souffler tant seulement. Avec ça, un bon caractère, +brin méchante, toujours riant, et prête à faire +ce qu'on lui commandait.</p> + +<p>Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, +parce que je ne crois pas qu'on puisse être heureux +dans cette place-là, mais heureux comme un homme +qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est +nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, +point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est +sûr, et ne voit autour de lui que des figures contentes.</p> + +<p>Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon +oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui +le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas +à connaître, à cause de ma femme, pour ne pas la +tourmenter, mais dehors, il n'était plus content +comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si +bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'était, +ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde +par chez nous disait que Bonaparte allait se faire +nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le +dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galères +les rouges et les socialistes; c'était tout son refrain. +Ça n'était pas les bavardages du curé, qui n'avait +guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, +qui inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait +peut-être pas tout seul à Paris; alors qui serait le +maître? c'est ça qui le poignait. Il espérait que les +faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois, +en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la +faute, ça n'est pas à moi de le dire.</p> + +<p>Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et +on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous +apportait tout ce qu'il oyait dire, de çà, de là, en +allant travailler dans le pays.—Chez nous, bonnes +gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout +le monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien +à espérer de ce côté; tous nos paysans se laisseront +mener comme un troupeau de brebis. Dernièrement +j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou +le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, +nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait +quelque chose.</p> + +<p>—Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont +pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas +l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa +bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les +côtés on se lèverait et on balayerait ces gens-là. Mais +tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est +triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, +parce qu'il plaît à un homme perdu de dettes de +faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse.</p> + +<p>Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce +qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en +suivre, pour toute la France en général. Mais je dois +le dire, j'étais aussi un peu inquiet à cause de mon +oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas +à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans +les commencements de la République, les gens l'écoutaient +bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand +il y avait quelque mot d'ordre à donner par chez +nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir, car il était +connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient +les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné +à la <i>Ruche</i> du citoyen Marc Dufraisse, qui était le +grand épouvantail des bourgeois périgordins. Rien +que ça, c'était assez; mais en plus, il faut dire que +mon oncle était un homme carré comme un pied de +coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait +sur le cœur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient +mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire, +qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui était le +grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient +bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à +tromper; mais autrement c'était une canaille. Ces +individus, qui en veulent à mon oncle, me disais-je, +et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien +lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à +penser à la manière dont les gendarmes d'Excideuil +l'avaient regardé un jour de marché, comme je l'ai +raconté, je me disais qu'il devait être signalé comme +un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme +ça qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers +appelaient les républicains qui ne craignaient +pas de parler tout haut, comme c'était leur droit de +citoyens. Ah! et puis il y avait une autre bêtise, sa +barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour +un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait +cogné ça dans la tête. Maintenant, ils ne sont pas si +bêtes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de +mon oncle et personne n'y fait attention.</p> + +<p>Cette année-là, nous avions un cochon qui était si +bonne bête, joint à ce qu'il était bien soigné par la +Suzette, qu'au mois de novembre il était fin gras, et +que quinze jours après la Toussaint, il ne pouvait +plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc +faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. +Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau +lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des +boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des +grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, +et le soir il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. +Il disait que c'était bon mais moi je trouvais que ça +sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez +nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, étant +à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait +quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à +des ordres donnés, à des consignes nouvelles, à des +changements d'employés du gouvernement, on soupçonnait +qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens +en place, ceux qui étaient connus pour haïr la République, +et c'était les plus nombreux, presque tous, +quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant +venir la chose, étaient insolents plus que jamais. On +ne les entendait parler que de supprimer les journaux +rouges, et d'envoyer les journalistes et tous +ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.</p> + +<p>Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans +les premiers jours du mois de décembre, nous apprîmes +ce qui se passait à Paris. Des départements, +pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la +Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir +Paris, c'était tout; quand on tient la tête on tient le +corps, et puisque Paris ne s'était pas levé en masse, +tout était perdu.</p> + +<p>Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez +tracassés, lorsque nous allons entendre des pas de +chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient. +Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les +grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes +tous avec la même pensée: ce sont les gendarmes!</p> + +<p>Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et +entrèrent, puis le plus vieux dit:—Sicaire Nogaret, +au nom de la loi, je vous arrête; il faut nous suivre.</p> + +<p>Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle +comme la mort, et le petit qui s'était endormi au +téton de sa mère, réveillé d'un coup, pleurait et criait.</p> + +<p>Cependant mon oncle disait aux gendarmes:</p> + +<p>—Au nom de la loi, vous dites; et quelle est +cette loi qui permet d'arrêter un citoyen qui n'a ni +tué, ni volé, ni fait rien de mal?</p> + +<p>—Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, +il faut nous suivre de suite.</p> + +<p>—C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre +mes souliers.</p> + +<p>Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications +des gendarmes, mais ils n'avaient d'autre +réponse, sinon qu'ils avaient reçu des ordres. Je me +figurais qu'ils allaient le mener à Excideuil, mais +ils me dirent que c'était à Périgueux.</p> + +<p>Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de +masse sur la tête, et restait là, la bouche ouverte, +ne disant mot. La Suzette geignait dans son tablier, +et ma femme tout en pleurant, renversée sur une +chaise, essayait de consoler son petit.</p> + +<p>—Gustou, dis-je, va seller la jument.</p> + +<p>Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:</p> + +<p>—Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; +que veux-tu, on ne peut pas le garder, il n'a rien +fait: que diable, on ne peut pas mettre un homme en +prison, seulement parce qu'il n'aime pas Bonaparte. +Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux, +et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous +aidera à le sortir de prison.</p> + +<p>La pauvre créature, tenant d'un bras son petit +serré contre elle, de l'autre prenait dans la lingère +les affaires qu'il fallait; mais elle faisait ça machinalement, +sans parler, ne sachant trop où elle en +était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: +Reste là; je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. +Mais lui vint avec un air tranquille, et l'embrassa +en lui recommandant bien de ne pas se faire du mauvais +sang, qu'on ne le garderait pas.</p> + +<p>Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, +étouffant de gros soupirs. Nous sortîmes, mais +quand elle entendit les gendarmes descendre l'escalier, +emmenant mon oncle, elle jeta un grand cri, et +tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri, +voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent +par le bras et l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, +et avec la Suzette je mis ma pauvre femme sur +un lit, et je la fis revenir avec du vinaigre. Je restai +ensuite un moment avec elle, tandis que la Suzette +tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de +l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je +lui disais que probablement mon oncle reviendrait +avec moi, mais je ne le croyais pas. Enfin, elle se +remit un peu, descendit du lit, et la voyant plus +tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester +à la maison en tout cas.</p> + +<p>Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet +attaché dans la serviette, je la fis courir un peu pour +les rattraper. Je me disais en moi-même: L'auront-ils +attaché? Quand je fus tout près d'eux, je vis que +non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, +avant de monter à cheval au départ, avait tiré ses +chaînes. Mais mon oncle l'avait regardé dans les +yeux et lui avait dit:—Est-ce que vous voulez attacher +comme un voleur un ancien maréchal des logis +de chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? +Je vous promets de ne pas chercher à me sauver.</p> + +<p>Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, +voulait l'attacher quand même, mais l'autre, un +vieux brisquard qui avait femme et enfants, et n'était +pas mauvais diable au fond, dit à son camarade:</p> + +<p>—Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le +libre.</p> + +<p>Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la +jument par la bride, et mon oncle me dit:—Hé bien +et Nancy? et le drole?</p> + +<p>—Elle est mieux maintenant, et le petit dort.</p> + +<p>Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent +bien étonnés de voir le meunier du Frau entre deux +gendarmes, et tout de suite ils se doutèrent de quoi +il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne +pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. +Malgré ça, c'est triste à dire, il y eut de nos connaissances +qui nous laissèrent passer sans nous parler, et +d'autres rentrèrent chez eux, honteux de ne pas +seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le +faire, crainte de se compromettre. Mais les Puyadou +ne firent pas ainsi; ils vinrent au milieu de la route +lui toucher de main, et la petite vieille l'embrassa, +en criant tout haut et clair:—Si on met les braves +gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y +font mettre?</p> + +<p>Là-dessus, le Corse dit:</p> + +<p>—Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.</p> + +<p>Le long de la grande route, les gens nous regardaient +passer, et ne disaient rien, tout épeurés. A +Savignac, ce fut comme à Coulaures: les uns nous +regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux. +Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, +dans un café, se mirent à la fenêtre et devant la porte, +et ricanaient en nous voyant passer. Devant l'auberge +du <i>Cheval-Blanc</i>, nous ne vîmes personne; pourtant +Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être il +n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, +cependant, un cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, +sortit de sa boutique, le tranchet à la main, +comme s'il eût voulu tomber sur les gendarmes. +Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette +et s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins +de colère:—Salut aux bons citoyens persécutés!</p> + +<p>—Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui +faisant signe de la main, et nous passâmes.</p> + +<p>En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait +deux chevaux de gendarmes, attachés devant la porte +d'une auberge où se faisait la correspondance. Quelque +ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit aux +autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui +nous avions parlé un jour en revenant de Périgueux.</p> + +<p>—Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on +emmène Nogaret! Et les gendarmes eurent beau faire, +ces forgerons vinrent lui serrer la main. Ils nous +suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes d'Excideuil +remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, +et là nous trinquâmes, et tous se regardant dans les +yeux, dirent:—A la santé de la Marianne! A la +prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de Périgueux, +cependant, demandaient des renseignements +à leurs camarades et se consultaient; puis ils dirent:—Allons! +il faut partir.</p> + +<p>Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons +levèrent leurs casquettes et crièrent:—Bon +courage, Nogaret! Vive la République! Après que +nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes +s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce +qu'ils n'avaient pas osé faire devant les forgerons. +L'un d'eux prit une chaîne dans ses fontes et dit à +mon oncle:</p> + +<p>—Donnez vos mains!</p> + +<p>—Comment! dit mon oncle, vos camarades ne +m'ont pas attaché; je vous promets de vous suivre +tranquillement.</p> + +<p>Et j'appuyai de mon côté:—Ne craignez rien, il +ne se sauvera pas.</p> + +<p>—Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça +vaut quelque chose, la parole d'un rouge. Quand on +a affaire à des gens comme ça, il faut prendre ses +précautions. Allons! donnez les mains! et en même +temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent +chaque poignet.</p> + +<p>Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux +se parlèrent:</p> + +<p>—Ha! brigand de Bonaparte!</p> + +<p>Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes +en route.—Avec ces petits bracelets, dit l'un, +nous sommes sûrs de notre démoc-soc; ça serait +dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou +tout au moins l'envoyer crever à Cayenne.</p> + +<p>—C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait +faire à toute cette crapule, qui ne veut que sang et +pillage; à tous ces meurt-de-faim de partageux.</p> + +<p>Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, +ignobles, et des propos dégoûtants. On voyait bien +qu'on avait monté la tête de ces gens-là, car ordinairement +ils emmènent sans mot dire les plus grands +coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit +depuis que nous avions quitté Savignac, mais la colère +me monta à la figure:—Ah ça! leur criai-je, vous +êtes chargés de conduire le prisonnier, et non pas de +l'insulter! C'est brave, à vous autres, d'agoniser de +sottises un homme qui a les deux mains attachées!</p> + +<p>Ils se retournèrent sur leur selle:</p> + +<p>—Vous, vous allez nous foutre le camp de là!</p> + +<p>—La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y +marcher, et j'y marcherai!</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent.</p> + +<p>—Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, +si vous faites le méchant, nous avons une autre paire +de bracelets!</p> + +<p>—Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la +maison: reste en arrière.</p> + +<p>Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt +pas.</p> + +<p>Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas +sans colère.</p> + +<p>La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur +Tourny, nous ne vîmes guère personne en arrivant; il +faisait froid; ce n'était pas le temps de se promener. +Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et le guichetier +étant venu, ils lui dirent:</p> + +<p>—Voilà du gibier!</p> + +<p>Et l'autre ricana.</p> + +<p>—Ha! ha! ça donne depuis deux jours!</p> + +<p>Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et +moi; il prit son paquet et suivit un geôlier, après +quoi la lourde porte se referma.</p> + +<p>Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite +pour voir M. Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien +bureau, où on me dit qu'il venait d'être appelé par +le secrétaire général.</p> + +<p>J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis +je le vis venir.</p> + +<p>—Mon oncle est arrêté!</p> + +<p>—Que me dis-tu là!</p> + +<p>—On vient de le fermer en prison.</p> + +<p>—Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je +prends mon chapeau.</p> + +<p>Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas +tout ce qui s'était passé.</p> + +<p>Il pensa un moment, et me dit:</p> + +<p>—Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est +de t'en retourner au Frau. Ça ne t'avancerait à +rien de rester ici, tu ne pourrais pas voir ton oncle, +il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon +possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, +je tâcherai de faire agir quelqu'un près du procureur...</p> + +<p>—Mais pensez-vous réussir?</p> + +<p>—Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les +ordres de Paris sont très rigoureux; mais je ferai +l'impossible, tu le sais bien.</p> + +<p>Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme +on pense, et je m'en fus à l'auberge. Lorsque la +jument eut fini de manger sa civade, je repartis. Mes +idées étaient bien tristes tout le long du chemin. Par +moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne +peut pas arracher comme ça un homme à son pays +natal, à sa maison, pour le mettre en prison ou aux +galères, rien que parce que c'est un républicain ferme +et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en +France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique +se soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées +folles qui me donnaient de l'espoir; mais tantôt après, +quand je venais à penser comme les honnêtes gens +étaient couards dans ces affaires, et combien Bonaparte +et sa bande avaient de l'audace, je me disais +que tout cela pouvait arriver sans que personne +bronchât; et en effet tout ça s'est vu: des hommes, +des femmes, des enfants ont été fusillés, éventrés +par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à +Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à +Cayenne de la guillotine sèche. Bien sûr des milliers +et des millions de gens pensaient qu'après +tout, ces transportés n'étaient pas des scélérats, et +que c'était une abomination de les envoyer mourir +comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien +dit; la peur et l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, +et ce grand crime s'est accompli.</p> + +<p>Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au +Frau. Je trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, +dormant un moment, et se réveillant en sursaut, la +tête pleine de mauvais rêves. Le petit pleurait, lui, +et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le prenait +et le lâchait d'abord.</p> + +<p>A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des +messieurs avec le maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient +fait une perquisition dans la maison, et au moulin +dans la chambre de mon oncle, fouillant les tiroirs, +retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver +des papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils +disaient entre eux. Heureusement, un mois auparavant, +mon oncle, qui sentait venir le coup, avait mis +des lettres et d'autres papiers dans une cache introuvable +pour les plus fins limiers. Ces messieurs +avaient trouvé seulement des vieux numéros de la +<i>Ruche</i> et des petits livres républicains; mais de +papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne fût pas +le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient +venus, ils avaient saisi les journaux et les petits +livres.</p> + +<p>Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui +avaient accepté, et dont l'un avait même demandé +cette vilaine commission, pour faire valoir son dévouement +à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je +ne le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, +valent mieux que leurs pères et sont de bons citoyens.</p> + +<p>Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: +Mon lait est gâté, je n'en ai presque plus, je ne peux +plus nourrir mon drole... Et elle se mit à pleurer à +chaudes larmes.</p> + +<p>Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, +et avec du lait que nous prenions à Puygolfier, où la +demoiselle tenait une brette, il finit par prendre le +dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma femme se +remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait +quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide +du pauvre oncle. Quelques jours se passèrent, et nous +nous inquiétions de ne rien savoir, lorsque Brizon +m'apporta une lettre de M. Masfrangeas qui me +mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point +malade, et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était +aussi bien que possible. Il ajoutait qu'il avait bon +espoir de le tirer de là, puisqu'on n'avait rien trouvé au +Frau en fait de papiers dangereux. A la vérité, il y avait +des dénonciations contre lui, et tous les rapports du +maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un +de ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. +Mais il avait plaidé le contraire, disant que des +dénonciations comme celles d'un Laguyonias ne pouvaient +pas nuire à un honnête homme, et que quant +aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et +lui une vieille haine qui les rendait suspects. En +finale, M. Masfrangeas nous admonestait de prendre +courage, et de ne pas nous chagriner plus que de +raison.</p> + +<p>La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de +savoir mon oncle en prison. Elle n'entendait pas la +politique, la pauvre, et elle ne comprenait pas comment +on pouvait enfermer un si brave homme; tous +les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.</p> + +<p>Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.—Si +encore, disait-il, on m'avait pris, moi +qui n'ai pas de maison à faire aller, point de famille, +rien, ça ne serait pas une affaire; mais aller mettre +en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de +services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, +et ça n'est pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais +on n'avait pas mis Lajarthe dedans; ça n'aurait pas +produit assez d'effet dans le pays, un pauvre diable +de tailleur à la journée, ne sachant guère parler +français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça +fût un de ceux qu'on regardait comme un des principaux +du parti dans le canton, et un paysan, comme +tous ces paysans qu'il s'agissait d'épeurer, pour leur +faire voter l'Empire.</p> + +<p>Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait +souvent à la veillée pour savoir si nous avions +des nouvelles et bon espoir. Et il s'en allait toujours +en disant:—Ces brigands-là finiront bien sans +doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait +peur que non.</p> + +<p>Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et +après avoir tourné et retourné toutes les chances et +malchances, nous ne savions que croire, et nous +regardions les braises que je tisonnais avec un bâton. +On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et +au dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand +tout à coup nous entendons monter l'escalier. C'est +lui! pensâmes-nous tous en même temps, et nous +voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait. Déjà +Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait +sans rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait +plus, comme si elle eût crainte qu'on revînt le chercher. +Lui, l'embrassait tout doucement au front en la +tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le +foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour +et nous l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, +jusqu'à Lajarthe, quoique nous autres paysans nous +ne soyons pas de grands embrasseurs. Comme le +petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire un poutou +dans le lit.</p> + +<p>Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais +il n'avait guère faim et ne mangea qu'un tout petit +morceau de quartier d'oie passé à la poêle. En mangeant, +il nous raconta comment ils étaient traités à +la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, +enfermés ensemble dans la même chambrée, pour la +même cause, et les geôliers les regardaient d'un mauvais +œil, et les traitaient plus mal que les voleurs, +leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que +M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, +et qu'on ne l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était +engagé formellement, et avait promis pour mon +oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi tous les +méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits +contre lui.</p> + +<p>—Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux +hommes dont les grands-pères étaient amis comme +deux frères; deux hommes qui, étant petits, se tutoyaient +et s'amusaient ensemble, et voici que l'un +d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour +l'envoyer mourir delà les mers! Quelle canaille!</p> + +<p>Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher +de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble +à l'occasion de son retour.</p> + +<p>Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement +de toutes les choses qui s'étaient passées depuis +un mois; mais, après le premier moment de contentement +en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis, +nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu +triste. Ma femme le lui dit et alors il lui répondit:</p> + +<p>—C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que +j'ai laissés à la prison, à ceux qu'à cette heure on +transporte, entassés dans la cale des vaisseaux, en +Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...</p> + +<p>Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans +le foyer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + + +<p>Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. +Ailleurs, dans la commune et partout on se +réjouissait. Il semblait à tous ces pauvres gens épeurés +par les arrestations, par le récit des fusillades et +des transportations, et menés par les maires et les +curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et +heureux. Les gens qui ne sont pas à leur aise sont +comme les malades, ça les soulage de changer de +position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que +de gens se figuraient bonnement que c'était eux +qui avaient gagné à ce changement, tandis qu'ils +n'avaient fait que changer de misère. En attendant de +s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le +parti le plus fort, de faire partie des sept millions +quatre cent et tant de mille, qui avaient voté Oui.</p> + +<p>Comme bien on pense, tout était changé chez nous; +M. Lacaud étant revenu à la mairie comme je l'ai dit, +le pauvre Migot n'était plus rien, ce qui lui doulait +fort, car il avait pris goût à l'écharpe. Quant à mon +oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il +ne sortait guère de chez nous, dans les premiers +temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions. +Il y avait, à cette manière de faire, doux bonnes raisons: +d'abord ça n'aurait servi de rien, et ensuite +M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre +chose lui aurait fait des affaires à la Préfecture. +Ça lui coûtait bien tout de même à mon oncle, car il +était de ceux qui ne se rendent que morts; mais il +avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas éviter +tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le +mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps, +pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens +ne nous voulaient point mal, de n'être pas de leur +avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous parler +longtemps, dans les foires ou les marchés, de +crainte qu'on crût qu'ils étaient de notre bord. Mais +il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui +tâchaient de se venger de ce que mon oncle les avait +empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier. +Le plus enragé était ce méchant goujat de +Laguyonias, qui disait partout que c'était malheureux +de voir des scélérats, comme mon oncle, libres chez +eux, tandis qu'ils devraient être à casser des pierres +en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était +méprisé de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient +aucun effet.</p> + +<p>Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi +qui faisais les affaires du dehors, à Excideuil et +ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'idées, pour des +arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et +c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut +venue, au mois de février, il arrangea le chemin qui +de notre jardin allait à la fontaine, et en fit une jolie +allée qu'il planta de pommiers et de pruniers. La +vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du gros +fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de +pierre, où il faisait bon se reposer par les temps +de chaleur. Après ça, le jardin fut soigné et bien +arrangé; ses allées furent alignées et sablées, avec de +la petite grave de rivière. Le long de l'allée du +milieu, qui était plus large que les autres, ma femme +planta ou sema des bouquets, comme des rosiers, +des lis, des muguets, des passe-roses, des giroflées, +d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la +menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette +allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure +dont le bois était tombé en pourriture, et comme le +chèvrefeuille était vigoureux et foisonnait, la même +année il y eut de l'ombre.</p> + +<p>Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, +mon oncle aimait à tenir le petit Hélie, à le promener, +et quand le drole commença de marcher, il le menait +tout doucement par la main.</p> + +<p>L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu +près, malgré le mal vouloir de quelques coquins dont +j'ai parlé, qui se servaient de la politique pour tâcher de +nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres +paysans, on ne comprend pas les haines politiques, +et quand même ceux qui nous voulaient mal auraient +valu quelque chose, on ne les aurait point écoutés.</p> + +<p>C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en +aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites +communes, des voisins qui se mangeraient les foies +pour des questions de partis. Je crois bien que souvent +la politique n'est que la couverture de ce mal +vouloir, et que si ce n'était pas ça qui les rendrait +ennemis, ça serait autre chose. Autrefois les querelles +étaient entre papistes et parpaillots, et elles +ont fait couler pas mal de sang chez nous en Périgord, +sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous +un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se +faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les élections +à coups de morceaux de papier, comme autrefois on +se battait à coups de mousquets, de piques, de flèches, +de pierres. Les bonnes gens qui accusent la +liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître +ces haines ne pensent pas à tout ça.</p> + +<p>Notre petit train de vie était réglé chez nous, et +voici comment ça marchait. Le matin à la pointe du +jour, nous nous levions, et, après que nous avions +fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner +les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait +du blé à moudre, je montais le sac contre la trémie +et j'ouvrais la pelle. Après que j'avais réglé les +meules, et que je sentais entre mes doigts que la +farine venait bonne, nous allions avec mon oncle +lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, +et je mettais le poisson dans le réservoir. A +huit heures, nous mangions la soupe ou les châtaignes; +à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, +nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait +moudre pour les petites pratiques qui venaient au +moulin, portant leurs deux ou trois quartes de blé +sur une bourrique. Vers les trois heures et demie, +nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au +moulin, nous l'engagions à monter avec nous. Le +soir, il était près des huit heures ordinairement, +lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas réglé à +la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois +où nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans +l'été.</p> + +<p>Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de +ça, nous avions gardé à notre main assez de terres +et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres. +Le travail changeait comme de juste avec les saisons. +Au printemps il fallait donner quelques façons, enter +des arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, +la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte +de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et +les châtaignes à ramasser, et les labours à faire. +L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à balayer +dans les bois pour faire la paillade au bétail. +Les occupations ne nous manquaient pas, comme on +voit, et nous faisions tout ça nous seuls. Par exemple, +pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours: +il venait une douzaine de voisins nous aider, et le +second soir à souper, on faisait un peu de festin pour +les remercier.</p> + +<p>Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle +ou moi, au marché d'Excideuil; c'est là où nous +avions nos affaires, où nous trouvions notre monde. +Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette +quelques paires de poulets ou de canards, et quelques +douzaines d'œufs. Elle avait beaucoup augmenté +le revenu de la basse-cour, sans grande dépense; +ainsi, tous les ans, nous portions au marché de Périgueux +une vingtaine de dindons, en gardant notre +provision. Elle faisait venir de même beaucoup d'oies, +qui profitaient vite ayant la rivière à deux pas, et +quand il était temps, la Suzette les gorgeait: une +fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un +bon prix, les foies, la graisse et tout.</p> + +<p>Quand la bourrasque politique fut un peu passée, +mon oncle se mit à faire du commerce sur les blés, +et pour ça il allait assez souvent aussi à Cubjac, et à +Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se +ressemblaient fort, car la vie de la campagne est +toute unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, +quand le temps allait bien, nous prenions la chienne, +et nous allions tâcher de tuer le lièvre, et lorsque +nous en savions un c'était rare que nous ne le portions +pas, car notre Finette était bonne, suivait des +quatre heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne +manquait guère son coup; et puis il connaissait bien +les postes. Lorsque nous avions tué un beau mâle +dans les huit livres, nous l'envoyions à M. Masfrangeas, +et nous faisions de même lorsque nous avions +pris quelque belle pièce de poisson. Quand nous +mangions le lièvre à la maison, il y avait toujours +quelque ami à qui nous l'avions faire dire: c'était +Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez +Puyadou.</p> + +<p>Dans l'après-midi du dimanche, je descendais +quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens, +de parler à des amis, et à l'occasion, nous buvions +une bouteille nous deux Roumy.</p> + +<p>D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le +tour de notre bien, les mains dans les poches de la +veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrêtant +à chaque pièce, pour voir comment levait le blé, ou +si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, +ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée +du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de +voir naître, croître et mûrir le grain que nous avons +semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous +avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre +le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici +il y a une mouillère; là, à cette place, on ne peut +pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque +nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps, +aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est +autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines +qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein +de vanité, et tout à la surface, comme s'il avait une +belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le +paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et +lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la +façonne à sa mode, la soigne avec grand amour, et +jouit en la voyant fécondée par son travail. Et nos +vignes donc! C'est là que nous nous arrêtions longuement, +marchant pas à pas, regardant chaque pied +l'un après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, +les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons +d'années. Ah, c'était surtout notre vieille +vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne +buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien +soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau +avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus +maigres, et tous les ans nous y portions quelques +tombereaux de terre pour l'arranger. C'en était +risible; quand nous trouvions par là quelque vieille +savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la +portions à la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep. +Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le déchaussions, +et nous y mettions autour du purin de +l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous +coûtaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient +comme le tétin d'une femme grosse, quel +plaisir de les voir profiter, et passer du rouge +clair au brun noir et comme velouté!</p> + +<p>D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme +et moi, deviser et nous promener aux alentours de la +maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin, +lire un de ces vieux livres des grands hommes de +l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il +ne s'était jamais lassé, comme celle de Caton et de +Phocion, qu'il préférait à toutes les autres. C'était +une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un +paysan un peu dégrossi seulement par l'école et +le régiment. Le hasard avait voulu que ces livres se +fussent trouvés dans un tas de vieilleries, achetées +par mon grand-père à l'encan, et mon oncle en faisait +son profit, et nous tous aussi.</p> + +<p>Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota +chez nous, comme dans toute la France, pour le rétablissement +de l'Empire. Au Frau nous nous demandions, +mon oncle et moi, comment nous devions faire. +Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre +un Non dans la boîte de M. Lacaud; mais, à cause +de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions +pas. Lajarthe, qui était venu voir comment +nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au +Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, +c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et +moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota +même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau +c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait +toujours voté avec les gens comme il faut, fut porté +par M. Lacaud comme ayant voté Oui, car il n'y +eut pas un Non dans la boîte, bien entendu. Notre +maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le +Frau ce jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou +pour mieux dire de manière de voter; mais il se +trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon +oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux +plutôt que de voter pour Bonaparte.</p> + +<p>Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir +pas pu envoyer un procès-verbal avec autant de Oui +que d'électeurs. Il ne s'en fallait que de trois, ça +n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu que +d'autres maires de par là avaient obtenu par les +mêmes moyens que lui l'unanimité de Oui, et comme +il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait +que ça ne lui fît du tort.</p> + +<p>Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés +au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger +avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire +des planches. C'était un dimanche, et M. Lacaud se +trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de +graisse et d'importance comme toujours. Une grosse +chaîne de montre en or s'étalait sur son ventre bedonné, +et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau +haut de forme. Il était là, les mains derrière le +dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des +gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il +nous vit à quelques pas, il se tourna vers nous +et, s'adressant à mon oncle avec sa grossièreté vaniteuse, +lui dit:</p> + +<p>—Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous +a été faite, Nogaret; vous auriez dû voter au moins +par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer +à Cayenne et ne l'a pas fait.</p> + +<p>Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, +en serrant les poings et les mâchoires; mais +la pensée de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et +s'en alla.</p> + +<p>Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers +ce gros enflé, je lui répondis rudement:</p> + +<p>—Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance +à celui qui s'est emparé du droit de grâce, +parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout le mal qu'il +aurait pu lui faire injustement!</p> + +<p>M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il +resta tout ébaubi, devint cramoisi, branla la tête +d'un air menaçant, mais ne sut que dire.</p> + +<p>Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai +riposté un peu à propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, +et le mot me vient trop tard. Il m'est arrivé plus +d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu +aurais bien pu dire ça ou ça.</p> + +<p>Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions +bien tranquilles chez nous, ne nous mêlant de rien, +ni de politique ni des affaires de la commune, et il +nous semblait que cela étant ainsi, nous étions à +l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais +gredins comme Laguyonias, et à des individus méchants +et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est +jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous +ne tardâmes guère à nous en apercevoir.</p> + +<p>Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la +bruyère pour faire paillade à notre bétail, je vis venir +un nommé Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un +bois touchant le nôtre. Quand il fut près de nous, il +nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions +la bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. +Moi, c'était la première fois que je le voyais faire, +et comme dans nos bois les limites ne marquent pas +toujours très bien, je pensais que peut-être nous nous +étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à +Pasquetou que c'était la troisième ou quatrième fois +que lui y coupait la bruyère, sans parler des plus +anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien +dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait +pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, +il voulait le faire valoir; et il ajouta que +nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulède. +Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur +ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: +à quoi Pasquetou répliquait que nous l'avions dépassé.</p> + +<p>Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour +éviter un endroit un peu creux où l'eau s'assemblait, +et où il y avait toujours de la fange, les gens qui +passaient par là avec leurs charrettes avaient pris +l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, +à cinquante pas de là, le chemin qui tournait +un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps +que les gens faisaient comme ça, ce passage était +devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que +la palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, +mais pas assez tout de même pour qu'on ne le vît +bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins; +c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait +pas la peine d'en parler.</p> + +<p>Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il +voulait nous faire lâcher de couper la bruyère, je lui +dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des +droits comme il le disait, il n'avait qu'à marcher.</p> + +<p>Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait +grandement, vu que nous avions toujours été +bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un +qui le poussait. Le terrain disputé n'en valait +pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne +valait pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers +dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en +restait plus que la souche pourrie recouverte de terre +et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite autrefois, +mais comme il n'existait plus, Pasquetou se +fondait là-dessus, pour soutenir que notre limite +était un gros châtaignier, contre lequel passait le +chemin que les gens avaient fait chez nous.</p> + +<p>Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on +ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin; +et, devant le juge de paix, mon oncle déclara que, depuis +qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient +toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans contestations, +et que nous continuerions à faire de même, +jusqu'à ce que les tribunaux en auraient autrement +ordonné.</p> + +<p>Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de +Laguyonias, qui nous porta une assignation devant +le tribunal de Périgueux; nous voilà obligés de +prendre un avoué, un avocat et de plaider.</p> + +<p>Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient +toujours vu couper la bruyère sur le terrain en question; +mais pour le passage, les uns ne se rappelaient +pas bien où était le vrai chemin; d'autres n'avaient +jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. +Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous +n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de +la jouissance.</p> + +<p>Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit +que son bois venait jusqu'au chemin qui était entre +nous deux, et que ce chemin passait de notre côté, à +raser un vieux châtaignier à trois mars, ou maîtresses +branches, qui était sur notre fonds. Comme +justement le châtaignier qui restait alors en avait +trois, il se fondait là-dessus.</p> + +<p>A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à +n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien +importante. Après ça, l'avocat de Pasquetou se leva +pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout +en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serrée +au corps et se penchait en avant, faisant craquer +avec son gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant +le bras droit vers les juges, la main ouverte, +comme s'il eût eu ses preuves dedans, et qu'il eût +voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix +éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait +et remâchait dix fois la même chose.</p> + +<p>C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, +et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il +récita des articles de loi, parla d'un nommé Cujas, +et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais +rien, pas plus du reste que quand il parlait en +français, attendu sa manière d'embrouiller ses +phrases. Quand il eut parlé pendant une heure et +demie, il annonça qu'il avait fini et qu'il allait seulement, +avant de s'asseoir, résumer rapidement les +moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le +voilà qui recommence de fond en comble à plaider. +Tout le monde en soufflait; enfin, après une demi-heure +de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa +poche, et se mit à s'essuyer le front.</p> + +<p>Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre +tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tête, par +un mouvement brusque, comme font maintenant les +élèves de notre école, lorsque le régent leur fait faire +l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les +laissait tomber de même, collés le long du corps, +avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui +couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe, +de manière qu'on l'eût cru manchot des deux bras. Il +avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses +cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour +de sa tête comme une belle calotte de curé, de manière +qu'on l'eût pris pour un masque de carnaval, +un pierrot en deuil.</p> + +<p>C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet +avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute +aucunement qu'il ne le fût; mais qu'il était embêtant!</p> + +<p>Il commença par une longue citation en latin, les +bras levés comme j'ai dit, et les laissa retomber, la +phrase achevée, comme si cet effort l'eut crevé. Puis +il continua lentement, employant de longues phrases +qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, +et n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en +perdait quasi la respiration. Autant son confrère +hachait et mâchait ses mots d'une voix désagréable, +autant celui-ci les déroulait gravement d'une voix +creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause +célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait +pas cent sous. Comme il ne voulait pas paraître moins +ferré que son confrère, il cita toute une kyrielle d'anciens +hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prétendant +que son excellent confrère l'avait mal entendu; +à quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon +cher confrère, qui l'entendez mal! Tandis qu'il était +lancé dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait +toujours, la tête m'en tournait, et, n'y tenant plus, je +sortis.</p> + +<p>Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, +et me dit que l'affaire était remise à un mois; qu'il +allait y avoir une enquête pour savoir si l'ancien châtaignier +dont il ne restait que la souche pourrie avait +trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou. +Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, +je me mis à rire à cette nouvelle, et nous nous en +allâmes à l'auberge; après quoi, nous repartîmes pour +le Frau avec un homme de Roulède qui avait témoigné +pour nous.</p> + +<p>—Certainement, disais-je à mon oncle en nous en +allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont +bien inutiles dans des affaires comme ça. Il aurait +mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous +les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés +à cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes +il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses +et de plaidoiries; avec un peu de bon sens, +le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.</p> + +<p>—Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement +que deviendraient les avocats, les avoués, les huissiers, +et le gouvernement qui vend le papier marqué?</p> + +<p>—Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces +avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois +est dans Saint-Sulpice?</p> + +<p>—C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne +parlaient pas du bourg de Cujat où l'on fait les bons +fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme +de loi qui s'appelait comme ça.</p> + +<p>D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès +rapportera gros à tout ce monde-là, car nous ne +sommes pas près d'en voir la fin.</p> + +<p>Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la +balle. Le jour où l'avoué de Pasquetou était prêt, le +nôtre n'était plus là, et d'autres fois c'était le contraire. +Et puis il y avait toujours quelque chose qui +accrochait; l'un attendait une pièce et demandait la +remise; l'autre avait besoin de voir son client, et +tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir +la main.</p> + +<p>L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en +quinzaine, de mois en mois, finit pourtant par avoir +lieu; elle ne fut pas heureuse pour Pasquetou. Il fit +venir des témoins qui dirent bien que le châtaignier +mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes +venir autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait +trois.</p> + +<p>Il y avait un an que le procès durait, lorsque le +tribunal ordonna le transport sur les lieux.</p> + +<p>A ce coup, mon oncle dit:—Gare à celui qui perdra! +il y a déjà beaucoup de frais de faits, et ce +transport ne coûtera pas bon marché.</p> + +<p>C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle, +que nous n'ayons aucun acte pour ce bois. Nous +avions cherché partout, dans le cabinet où étaient +nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout ce +que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé +Crabanas de Salevert, et qu'il était à nous depuis +l'année de la Grande-peur. Là-dessus, je m'en fus +trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire. Comme +c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours +passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait +y être aussi: et dans ce cas, les confrontations +peut-être nous donneraient raison. M. Vigier me dit +de repasser dans quelques jours, qu'il ferait chercher +par Girou.</p> + +<p>J'y retournai huit jours après, et la première chose +que me dit son clerc, le petit Girou, ce fut:—Qu'est-ce +que tu payes si je te fais gagner ton procès?</p> + +<p>—Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.</p> + +<p>Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois +était limité au midi, par le chemin allant vers Roulède +tout droit, passant contre un vieux châtaignier, +et que la borne cornière avait été plantée à quarante-deux +pas du châtaignier, en suivant droit le chemin +du côté du levant.</p> + +<p>—Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou; +fais-moi une copie de cet acte et tu la feras signer +par ton patron; il me la faudrait pour après-demain +matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux servir +ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant +tout ce monde.</p> + +<p>—Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux +de voir la figure qu'ils feront tous.</p> + +<p>Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués, +les avocats arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à +Coulaures il y avait la route, ça allait bien; mais +après il fallait prendre des mauvais chemins jusqu'au +bourg, où on était forcé de laisser les voitures, pour +aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.</p> + +<p>M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par +hasard, car il demeurait le plus souvent à Périgueux. +Il invita tous ces messieurs à entrer chez lui, et là +étant, il les convia à déjeuner. Comme il était le +maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, +ils acceptèrent facilement.</p> + +<p>Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait +le couvert, M. Lacaud emmena le président et un +juge, sous prétexte de leur montrer le jardin, et là, +lorsqu'ils furent seuls, commença à parler en faveur +de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il +avait raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne +se prononçant pas, mais ayant l'air d'ouïr complaisamment +ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils +rencontraient partout dans les soirées, à la Préfecture, +chez le Receveur général, au Cercle, et qui +se trouvait là si à point, pour les faire déjeuner dans +un pays perdu, où il n'y avait qu'une méchante auberge +de paysans. Je suis sûr que ces messieurs +étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser +et de juger contre leur conscience; mais les +choses se présentent tout différemment, selon les +dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge +prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit +pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce +quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut +ajouté, comme pour renseigner ces messieurs sur +ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au +Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils +n'étaient pas aussi bien disposés pour nous que pour +Pasquetou.</p> + +<p>Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous +du jardin au pied de la muraille, il y avait +un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait +tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M. Lacaud +et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux +Nicoud se leva, mit son bissac sur son échine et, +prenant son bâton, s'en vint vers le moulin aussi vite +qu'il put. Nous étions à table, nous autres aussi, avec +Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous +entendîmes ses sabots sur l'escalier.</p> + +<p>Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte +et lui dit:</p> + +<p>—Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez +manger la soupe.</p> + +<p>—Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il +souleva son bonnet en disant:—Bonjour, bonjour, +braves gens!</p> + +<p>Et tout le monde lui répondit:</p> + +<p>—Bonjour, Nicoud, bonjour!</p> + +<p>Quoique nous ne fussions que des paysans à notre +aise, jamais il n'est venu un pauvre à notre porte à +qui on n'ait donné. Et si c'était un vieux, des petits +droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on +leur en donnait avec un chabrol après, pour les +gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; +nos anciens n'y avaient pas manqué, et nous autres +faisions de même. Ce n'était pas maintenant qu'il y +avait à la maison une femme comme la mienne, que +cette coutume pouvait se perdre.</p> + +<p>Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien +dire que ce n'était pas la même chose chez tout le +monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien +donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient +mauvais cœur, non, mais ils ne sont pas riches non +plus, et suent et peinent à force, pour affaner du pain. +La différence entre le paysan pauvre et le mendiant +n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau +de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au +chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est +comme celle de l'autre, il n'y a pas guère de lard; +enfin, la culotte et la veste du paysan sont déchirées, +effilochées, rapiécées de morceaux de toutes couleurs, +comme celles du pauvre qui lui demande la +charité. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur +des misères qu'il subit lui-même. Le riche, qui +connaît le bien-être, devrait compatir davantage au +sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il +ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime +mieux dire pour s'excuser de sa dureté: Ce sont des +fainéants!</p> + +<p>Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis +propre, aussi on le fit asseoir sur le banc, et ma +femme lui apporta une grande pleine assiette de +soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été +Jean Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas +fait entrer, et avec ça ma femme avait beaucoup de +peine de le laisser à la porte, et de lui porter, quand +il venait, une assiette de soupe sous l'auvent; elle +disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien +comme un chien.</p> + +<p>—Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa +faute: que ne se tient-il net comme Nicoud.</p> + +<p>Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou, +qui était à côté, lui versa un bon chabrol dans son +assiette, qu'il avala d'une coulée. Après ça, tout en +mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce qu'il +avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous +le remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y +avait rien à craindre, qu'il nous avait mis en mains +quinte et quatorze et le point.</p> + +<p>—Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est +une mauvaise chose que les procès, ça ruine bien +des maisons. Moi je n'avais pas grand'chose, mais +enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui m'ont +fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de +Laguyonias.</p> + +<p>Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de +manière qu'en arrivant au bois des Fontenelles, nous +vîmes tous ces messieurs de la justice. M. Lacaud +était venu là, aussi, histoire de leur montrer le chemin: +il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas? +Possible aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence +ce qu'il avait dit pour Pasquetou. Ils étaient +tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons messieurs, +et bien repus, bien contents; pour sûr que notre +maire leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il +en avait de bon. Dans ces dispositions, la manière de +voir de l'hôte, quand on se trouve dépaysé et transporté +de la salle d'audience au fond d'un bois, peut +bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de +forfaiture.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux +pour saluer, mais aucun de ces messieurs ne +nous rendit la pareille. Les uns tirèrent leur tabatière, +un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de +Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous +voyaient du coin de l'œil, pourtant, et avaient l'air +étonnés de me voir avec une pioche sur mon épaule.</p> + +<p>—Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre +avocat en venant vers nous.</p> + +<p>—Nous portons de quoi tout arranger, dit mon +oncle en tirant l'acte de sa poche: Tenez, voyez ça.</p> + +<p>Quand il eut lu, notre avocat dit:</p> + +<p>—Ho! c'est une autre paire de manches!</p> + +<p>Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le +titre. J'épiais les figures de tout ce monde pendant +ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou, +ne comprenant rien à ce qu'on lisait, voyait pourtant, +à l'air de notre avocat, que c'était quelque mauvaise +pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud +colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les +avoués, ça ne leur faisait rien, c'était visible; quel +que fût le gagnant, leur affaire était bonne. Les juges, +ça leur était quasiment égal aussi, sauf le petit dépit, +d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion qu'il +fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser +rien voir. Quand notre homme eut achevé, le président +prit l'acte et se mit à le relire, et pendant ce +temps nous autres fûmes à la vieille souche du châtaignier. +Partant de là, je comptai quarante-deux pas +en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui +marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai +sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs +s'étaient approchés durant ce temps et me +regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas +trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle +me dit:—Va plutôt en avant, si c'est mon grand-père +qui a compté les pas, il avait des jambes comme +une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un +petit moment, la pioche rencontra une pierre.</p> + +<p>—Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. +Après avoir nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, +j'ôtai comme un terreau qui s'était formé dessus, +et la borne se vit bien plantée avec ses deux témoins.</p> + +<p>Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut +pas content; il vint voir tout près, mais quoi dire? +les racines de bruyères enlevées montraient bien +que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte +ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise +exprès. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on +aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il +était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains +dans les poches de son sans-culotte, regardant par +terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en +allaient.</p> + +<p>Au moment où ils partaient, nous autres trois, +restés les maîtres sur le terrain, nous leur tirâmes +encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant +un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent +pas plus attention à notre salut que la première fois, +mais ça nous était bien égal.</p> + +<p>Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa +haine contre nous, avait encore de bonnes raisons +pour ne pas être content. C'était lui qui avait poussé +Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de frais +pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq +pistoles pour les frais du procès, avec condition qu'il +ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait +un peu pensant à ça; il se figurait bien qu'un +procès qui durait depuis un an et demi, avec des +témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait +plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque +chose à parfaire, mais il ne se doutait pas du +chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se +montaient à près de cent louis d'or, il en devint +tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien +pour payer, et, avec les intérêts et les mauvaises +années, ça finit par le mettre dans les affaires, tellement +qu'il ne s'en est jamais relevé, et que lorsqu'il +mourut, ses enfants furent obligés de vendre.</p> + +<p>Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, +tout contents et riant de la manière dont notre +maire et Pasquetou avaient été coyonnés par cet +acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta +pour s'en retourner à Saint-Germain:—Tu sais, lui +dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque +pas!</p> + +<p>—N'ayez crainte de ça, Nogaret!</p> + +<p>Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant +à Excideuil, nous le vîmes planté devant l'auberge +où nous mettions nos bêtes. Il croyait que nous allions +déjeuner là, mais mon oncle dit:</p> + +<p>—Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as +promis, Hélie, il nous faut aller à l'hôtel de Provence.</p> + +<p>Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était +là que descendaient le maréchal Bugeaud et tous les +messieurs de par chez nous, et là aussi que s'arrêtaient +les voitures de poste; mais, pour une fois, ça +n'est pas coutume.</p> + +<p>Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux +tenus qu'on pût voir dans tout le pays. En entrant +dans la grande cuisine, toujours encombrée dans un +coin, de paquets et de malles, car c'était aussi là le +bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, +qu'il y avait à la tête de la maison une maîtresse +femme. Tout était propre, bien en place; les chandeliers +de cuivre brillaient, par rang de taille sur la +cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie +de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, +sur la table massive, les couteaux étaient alignés par +ordre de grandeur. Tout était net, luisant et arrangé +avec goût. Et les servantes donc, en tablier blanc et +le foulard sur les cheveux, propres comme des sous +neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant +des plats et des bouteilles.</p> + +<p>On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant +sur la route, tapissée de papier vert à fleurs, +avec des rideaux de coton blanc à franges aux fenêtres. +Sur la cheminée, il y avait une ancienne pendule +à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets +de fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient +accrochées des images, représentant l'histoire de +Geneviève de Brabant. La table était couverte d'une +touaille, blanche comme des fleurs; les verres brillaient, +et les fourchettes et les cuillers semblaient +d'argent: c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah! +le petit Girou était content, et nous aussi, de lui faire +cette honnêteté.</p> + +<p>Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme +ça maintenant. Tout dernièrement, nous étions à +Périgueux et mon gendre a voulu que nous allions +dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez +belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que +je vous dise, ça n'était plus ça; on nous a fait manger +des affaires arrangées à la mode de partout; ça n'est +ni salé ni poivré, et puis point d'ail; ça avait du goût +comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut +une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les +étrangers. Le fait est que, comme ça ne sent rien, +avec un peu d'idée, chacun peut se figurer manger +de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il devrait +bien y avoir à Périgueux un endroit où on +puisse manger à notre mode.</p> + +<p>Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par +des filles accortes et avenantes, mais par des garçons +avec des favoris, et la raie au milieu de la tête, qui +semblent des juges d'instruction: ça finit de vous +couper la faim.</p> + +<p>Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise +d'autrefois, où on vous faisait manger de bons morceaux, +bien choisis, bien soignés, bien arrangés à la +périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les +vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! +on ne boit plus maintenant que de la saleté de vins +coupés, baptisés, remontés avec du trois-six, foncés +avec du sureau, ou pis, avec quelque poison: c'est +plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien. +Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne +daube, ou un gigot piqué d'ail, ou un fin chapon, +ou un lièvre en royale, on demandait du bon vin de +Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou de +Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait +pas chez nous, et c'était un vrai plaisir de boire ces +bons vins en mangeant de bonnes choses, entre bons +amis. Il paraît que maintenant, les gens se moquent +de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine +au gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces +vins fraudés. Tout marche à la vapeur, et on n'a pas +le temps de faire attention à ça. Les gens mangent, +vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées +pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont +les gens d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis +vingt-cinq ou trente ans, les gens comme il faut, et +principalement les femmes et les jeunes gens, trouvent +que ce n'est pas bon genre de manger comme +faisaient leurs pères, et de boire du vin de leurs +vignes. Ça n'est pas distingué de bien manger, ça +engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent; et ils font la +petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la +cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs, +pour se gorger de cette cochonnerie de bière allemande.</p> + +<p>Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas +leurs petits-fils, pour l'intelligence, le courage, la +force, la bonne humeur! Je voudrais voir les crânes +d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui se réunissaient +autrefois au <i>Chêne-Vert</i> et chez la <i>Blonde</i>! +Qu'on me montre dans la génération d'à-présent, +sans dire de mal de personne, et sans remonter bien +haut, beaucoup de bons vrais Périgordins en tous +genres, illustres, célèbres, ou simplement connus, +comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, +Alary, Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, +Jacques Maleville, Morand, Fournier-Sarlovèze, +Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche, Lachambaudie, +Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait <i>Lous +dous douzils</i>, et tant d'autres dont le nom ne me +vient pas.</p> + +<p>Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien, +qu'il n'y ait pas de notre temps des Périgordins de +valeur. Il y en a, c'est sûr, dans différentes parties +qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne +parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au +vieux pays des pierres, et qui l'aiment, je nommerai, +parce que je comprends son parler patois et que ses +contes me plaisent, le collecteur de Sarlat, le félibre +majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre +ébaudissement: <i>Lou curet de Peiro-Bufiero</i>, <i>Per tua +lou tems</i>, <i>Lou paradis de las Belas-Maïs</i>, <i>Lou +chavau de Batistou</i>, et tant d'autres jolies patoiseries +que nous autres, paysans, devrions tous avoir +dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez +nous de bons enfants du Périgord, qui ne méprisent +pas la terre natale, et qui ont l'esprit alerte, la tête, +le bras et l'estomac solides, toutes qualités qui font +le vrai Périgordin, propre à tout, bon à penser et à +agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et +leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les +jeunes sont trop parisiens, à mon goût, et ne sentent +pas assez le terroir.</p> + +<p>Mais me voilà loin de la table où nous étions assis +tous les trois. Girou n'avait jamais été à pareille +fête: c'était un pauvre garçon, d'une quarantaine +d'années, fils de paysans comme nous, tout petit et +chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une +mûre, ce qui lui faisait dire quelquefois:—Moi, +j'étais derrière la haie quand on tirait la couleur sur +les merles! Il avait été instruit au hasard, par un +vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le +peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais +sorti de Saint-Germain. Trop faible pour travailler la +terre ou pour être ouvrier, trop petit pour être soldat, +M. Vigier l'avait pris pour clerc, et il vivait là, dans +cette petite étude de campagne, attrapant tous les +livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre quelque +chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et +boire, tout en causant et disant des histoires plaisantes, +car il était malin, et tournait les choses +comme il voulait. Il revenait aux plats qui lui convenaient, +et le mâtin, quoique paysan, il avait du goût +et ne se jetait pas sur les grosses pièces.</p> + +<p>Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de +foies gras aux truffes, ni d'un plat de champignons +en sauce, comme jamais plus je n'en ai tâté. On +aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien mangé +depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans +ce petit homme, il y eût un estomac aussi chabissous, +autrement dit, capable. Nous avions bu du vin du +pays, du meilleur, et avec ça deux bouteilles de vin +vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me dit:—Avec +vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler +du vin de Rossignol; il paraît que c'est quelque chose +de fameux. Il y a longtemps que j'ai envie d'en +tâter, vous devriez bien en faire porter une bouteille?</p> + +<p>—Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce +vin tape sur la cocarde.</p> + +<p>La fille apporta une bouteille de Rossignol, et +Girou se passa son envie. Enfin, quand nous eûmes +bien déjeuné, bien trinqué, nous allâmes au café. +Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait bon +tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, +les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il +voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres. +Comme nous n'avions grand'chose à faire, nous le +fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire +passer un peu les fumées et puis, à quatre heures +nous nous en fûmes ensemble, et nous le quittâmes +rendu chez lui, bien content de sa journée.</p> + +<p>Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il +est besoin que je revienne un peu en arrière. Un mois, +ou guère s'en faut, après la première assignation de +Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une +petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy +comme sa mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, +nous l'avons appelée Nancette. Ma femme fut +bien contente d'avoir une drole, parce que quand +elles sont grandettes, les filles commencent à aider +leur mère dans la maison, tandis que les garçons sont +toujours dehors avec les hommes. Nous, nous étions +bien contents aussi, principalement de voir que ça +faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait +été encore un garçon, nous ne nous en serions pas +fait beaucoup de mauvais sang.</p> + +<p>Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il +faut savoir que, chez nous autres, c'était la coutume +de nous rappeler les années par la chose la plus +marquante; comme l'année du grand hiver, l'année +des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des +grosses vendanges, l'année de la mort de ma mère, +l'année que le tonnerre tomba dans la cheminée, +l'année de mon mariage, l'année qu'on avait mis mon +oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires +comme ça.</p> + +<p>Cette année-là donc, peu de temps après la naissance +de la petite, une cane qui avait fait son nid +dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du +moulin, nous amena une dizaine de petits canous. +Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le +soir lorsque la mère cane les ramena, nous vîmes +qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait +encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau +tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant +de temps en temps sur l'écluse, nous nous demandions +qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon +oncle étant un jour dans sa chambre du moulin, tandis +qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en +attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond. +Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain +il entendit, à un moment, la cane crier de +peur, et prenant vitement son fusil, au moment où +cette bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un +coup de fusil dans la tête et le tua roide. C'était un +brochet qui pesait douze livres et trois onces; +jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière; +il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes +caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'eûmes +comme ça.</p> + +<p>Je l'arrangeai dans une grande panière avec des +herbes, et je le portai à M. Masfrangeas. En le +voyant il s'écria:—Ha! quelle bête! mais que +veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions +pour huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au +Préfet qui le convia à en manger sa part le lendemain +soir.</p> + +<p>Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui +firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et +mise à la broche.</p> + +<p>Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec +la tête, le Préfet dit à M. Masfrangeas:</p> + +<p>—Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est +un brave homme!</p> + +<p>—Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire +passer la chose, et avec ça, il a failli aller à Cayenne!</p> + +<p>—Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.</p> + +<p>Et tout le monde se mit à rire.</p> + +<p>Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à +Cayenne, il y avait des braves gens comme mon +oncle, et tout aussi innocents.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + + +<p>J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations +et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile +de revenir là-dessus. Les événements sont rares en +pleine campagne, du moins de ceux qui valent la +peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les +gens des villes ne font guère attention, et qui, pour +nous autres paysans, sont une grosse affaire.</p> + +<p>Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé +de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin +de froid sous les couvertures, je dis à ma femme: +J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait; +aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on +le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il +avait gelé, il fallait attendre le soleil.</p> + +<p>Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes +à la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant +rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les +boutons étaient gelés. De là, nous allâmes aux autres +vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et +de la Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme +étant plus éloignées de la rivière que la vieille, il n'y +avait pas tout à fait autant de mal, mais peu s'en +fallait.</p> + +<p>—Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire +deux barriques de piquette.</p> + +<p>Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma +femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur +le bras, nous demanda ce qu'il en était.</p> + +<p>—Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.</p> + +<p>Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.</p> + +<p>Les marchands se font du mauvais sang, pour une +banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires, +pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les +gens qui sont dans les affaires, pour les événements +qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, +la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd +le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit, +on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous +autres, nous ne bougeons point et nous ne disons +rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien +à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et +puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne +compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le +malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend +point.</p> + +<p>Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre +vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le +reste, en buvant plus de piquette que de vin.</p> + +<p>Quelque temps après, mon cousin Estève me +manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le +7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une +maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation. +J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant +le château, près du vieux arbre de la Liberté tout +saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte. +Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes +voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous +revenions dans la foire en causant du prix. Comme +nous suivions la grande rue, je vis passer un individu +en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus +à son cou par un lien, et qui criait: <i>Piaoux!</i> +<i>piaoux!</i></p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! +que je dis à mon cousin.</p> + +<p>—Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.</p> + +<p>L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, +qui venait de la place, criant aussi: <i>Piaoux!</i> <i>piaoux!</i> +vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc +monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades, +indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires +comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces +hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient +leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, +regardant de la finesse, de la longueur, +de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises, +cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et +paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient +de leurs cheveux. Et alors ils entraient en +marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands +les cheveux, et ils disputaient sur la qualité, +le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les +filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en +aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque +chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout +de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché, +les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque +peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur +mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout +était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient +leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces +pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une +brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une +méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt, +ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien +chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en +avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres +qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien +une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser +comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir +celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis +leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait +point par le moyen des cheveux laissés dessus +le front, et les faisaient entrer en marché.</p> + +<p>—C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis +à mon cousin, allons-nous en.</p> + +<p>Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant +un couteau qu'Estève avait acheté pour notre +aîné.</p> + +<p>Au mois d'août de cette même année, ma femme +eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de +Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était +petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps, +autour de la maison, et venait au moulin nous +trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le +sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de +petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites +inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir +de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait +me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le +sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper +des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la +demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait +mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la +main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais +mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était +alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça +réjouissait le cœur rien que de la voir.</p> + +<p>Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, +et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse, +de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et +travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma +quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais, +on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le +beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent +basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement +une partie du travail. Cette affaire-là nous +coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte +d'entretenir comme un moulin.</p> + +<p>Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; +c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre +mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout +ma femme, mais nous avions trois autres enfants +pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans +et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui +fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en +portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous +n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos +enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, +elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments, +dans une maladie, un petit accident, où on +porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant +en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose +passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère +a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins +et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour +un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux; +les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.</p> + +<p>De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des +villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin +qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses +volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits +bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux +comme des femmes qui le sont, dégoûtés de +tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, +pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner +du système, sans compter que, comme on dit, +n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.</p> + +<p>A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, +soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée, +faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour +les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants, +comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa +du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut +mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit +d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury +avec ma femme, et, en effet, on voyait de +suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le +lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant +avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa +tête, on avait mis un joug à lier les bœufs, pour +adoucir ses souffrances et lui donner la force de les +supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, +mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille +et même résignée.</p> + +<p>Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie +des paysans, comme la goutte est celle des riches. +On avait rapporté au vieux la sentence du médecin, +pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il +avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement +quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait +que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec +Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en +était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart +d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.</p> + +<p>C'était un homme de moyenne taille, bien carré et +charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme +celui qui n'était pas tant seulement allé à Périgueux, +et ne sortait de son village, que pour se rendre aux +environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux +autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, +mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et, +comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions +d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon à +pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un +vieux gilet à fleurs, boutonné carrément jusqu'au +col, et garni de deux rangées de boutons de cuivre, +polis et brillants, qui avaient usé bien des gilets et +se transmettaient de père en fils dans sa famille. +Avec ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de +Miremont, comme en ont les gens du Périgord noir +qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson. +Dans les pans écourtés de cet habit-veste, +deux larges poches lui servaient à mettre des herbes +et ses affaires de sorcier. Sa tête, garnie de longs +cheveux blancs frisés, était couverte d'un bonnet de +laine brune, tricoté à l'aiguille, sans pompon et +ramené en avant, comme ceux de la République qu'on +voit sur les anciens sous du temps.</p> + +<p>On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce +qu'on croyait à son pouvoir et qu'on le craignait. Il +y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour +éviter les embarrements si désagréables pour les +nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut +tirer de vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.</p> + +<p>On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et +pour celles des bêtes; il guérissait les gens, des +fièvres, avec neuf brins d'herbes cueillies à reculons, +avant le lever du soleil, le premier jour de la saison +d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en +les faisant passer par un écheveau de fil retors. Il +guérissait aussi les chevaux et les bœufs malades, en +les faisant tourner trois fois autour de la pierre-levée +du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la <i>Mandragoro</i>, +et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait +trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le +soir que nous énoisions; il levait les sorts jetés +par les gens mal jovents; il donnait aux garçons, le +moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de +l'herbe de <i>Moto-Goth</i>, ramassée avec certaines cérémonies, +et cachée adroitement sous le livre des +évangiles, à seule fin que le curé dît la messe dessus; +il retrouvait les affaires adirées en faisant tourner le +tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui +croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant +l'eau de la fontaine de la <i>Fado</i>, et mettre le trouble +dans les ménages, en nouant l'aiguillette aux hommes, +comme on disait autrefois, ce qui est, à ce qu'il paraît, +un moyen sûr pour ça.</p> + +<p>En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, +prit un peu de sel dans la salière accrochée à la +cheminée, et le jeta dans le feu, où il pétilla; puis +il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses +yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. +Lui, releva la couverte, et mit à nu la poitrine du +malade, maigre, hâlée, couleur de vieux cuir et +couverte de poils gris hérissés. Alors il se pencha, +écouta, se releva, leva les bras en l'air comme pour +implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait +ainsi: <i>Din lou vargier dé Josaphat uno +dâmo sé troubet, saint Jean la rencountret</i>... C'est-à-dire: +Dans le jardin de Josaphat une dame se +trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa +de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit où était +le mal, y fit avec le pouce, des signes mystérieux, en +marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait +pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de cuir +le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui +remit la couverture dessus, et resta là sans bouger, +remuant seulement les babines sans qu'on entendît +aucun son.</p> + +<p>Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta +de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche, +et recouvrit Jardon. Puis il alla à l'évier, demanda +un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les +plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme +du vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. +Cette cérémonie dernière prouvait qu'il n'avait aucun +espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de +la tête du mourant, quelques conjurations pour adoucir +son agonie. Malgré ses gestes et ses paroles, +Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait +comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes. +Ma femme était au pied du lit, et, quoique le +vieux n'eût jamais été bon pour elle, le voyant agonisant, +elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle, +la mère Jardon était là, assistée d'une sœur de son +mari et d'une de ses nièces, et tout ce monde épiait +bien désolé, mais l'œil sec, qu'il eût: fini de souffrir! +Belle manière de parler, qui fait bien connaître la +résignation native du pauvre paysan, pour qui la +cessation de la vie est la cessation de la souffrance. +La peine de la vieille Jardon, de sa belle-sœur, et des +autres, très vraie pourtant, ne se marquait pas par +des pleurs et des lamentations; elle restait muette. +Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils savaient +que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et +qu'une mort à peu près semblable les attendait: A +quoi bon se roidir contre la destinée? Le sorcier, +voyant que le père Jardon tirait à ses fins, ôta son +bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les yeux en +haut, se mit à réciter la <i>Patenostre-Blanche</i>, s'interrompant +de temps en temps pour faire de la main +gauche des signes de sorcellerie. Le râle dura encore +un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout +à fait: le vieux homme ferma les yeux à demi, il avait +fini de souffrir!</p> + +<p>Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, +ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les +gages autour de la chambre, et alla la vider dans le +verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres usages, +maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. +Quand il fut revenu, avant que le corps fût froid, il +lui mit ses habillements des dimanches avec un parent +qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna.</p> + +<p>Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et +qu'il fut là-bas couché dans sa fosse derrière l'église, +ma femme emmena sa mère nourrice au moulin, où +elle resta deux jours, après quoi elle s'en alla, disant +qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait +que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent +chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle +aimait beaucoup.</p> + +<p>Je crois que cet enterrement fut le dernier que le +curé Pinot fit dans la paroisse. Il fut forcé de s'en +aller quelque temps après, rapport à sa nièce prétendue. +Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parlé à +personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le +rétameur, là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. +Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa +tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et Tourtoirac, +sans doute il en avait parlé à d'autres, car on commençait +à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient +ferme que ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir +ouï-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas +davantage, soutenaient aussi ferme, que c'était bien +sa nièce et que tous ces bruits c'était des méchancetés: +c'est comme ça, que les trois quarts du temps, +les gens parlent plutôt selon leur idée, que selon la +vérité. Les dames de la paroisse, et les gens comme +il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des +malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses pareilles. +M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de +dénoncer au procureur de Périgueux, les canailles +qui débitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient +aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre, ne savaient +trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce +vint faire découvrir le pot aux roses.</p> + +<p>Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du +bourg, un noble, vieux garçon, appelé M. de Cardenac, +qui était un bon vivant, point méchant du tout, +mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses +farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le +curé et lui étaient grands amis, dînaient de temps en +temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bête +hombrée avec les curés des environs, en sorte qu'ils +ne se gênaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Août, +M. de Cardenac vint à la maison curiale, +comme le curé était en train de chanter les +vêpres, avec sa nièce et d'autres chanteuses. La +porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il +n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de +manière que M. de Cardenac entra par le jardin, +sans que personne le vît, tout le monde étant aux +vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient +chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de +Cardenac ne voulait pas aller à l'église, et pensait +attendre en lisant le journal du curé, que les vêpres +fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le +journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant de +ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à +feu, et les mit dans le lit de la nièce du curé, bien +arrangées, entre les deux draps, de façon qu'on ne +s'en serait jamais douté. Puis après, il s'en fut faire +un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les +gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui +ne vient que d'arriver.</p> + +<p>Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller +le souper, et se servir des pinces pour arranger le +feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en +passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle les retrouverait, +elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce +jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait +pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de +Cardenac qui restait à souper, faisait le bon apôtre +et semblait chercher les pinces, en se gardant bien +de les trouver.—Peut-être, qu'il dit, votre enfant +de chœur sera venu chercher du feu avec l'encensoir; +qui sait où il les aura mises? Le curé alla voir, mais +il revint disant que le drole avait garni son encensoir +chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle Christine +alla prendre celles qui étaient dans la chambre +de son oncle prétendu.</p> + +<p>Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le +curé et sa nièce commençaient à trouver ça étonnant. +On avait eu beau chercher partout, impossible de +savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze jours se +passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire +aux voisines, on en parlait dans le bourg, et, +il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu +faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine, +et possible le curé lui-même, en péché d'impatience +et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils +Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de +leur faire commettre ce péché-là, pour raisons à lui +connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de +ces pinces, en étant amplement fourni, ainsi que de +fourches, de broches, de chaudières et autres instruments +à faire rôtir et bouillir les damnés.</p> + +<p>Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un +avec qui on puisse en rire à son aise. Pendant +quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais +enfin, n'y tenant plus, il la conta après souper à un +de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de +n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la +raconta à un autre avec la même recommandation; +celui-ci en fit de même et ainsi de suite, en sorte +que bientôt tout le monde le sut.</p> + +<p>Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière +qu'il fallait nécessairement conclure de cette histoire, +que la nièce couchait avec son oncle. Là-dessus +grand tapage dans le pays; les nobles des environs +se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il +y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus +soutenu que la demoiselle Christine était la nièce du +curé, à cette heure soutenaient non moins fermement +qu'elle ne l'était pas, afin de diminuer un peu la +grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent +guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est +en cause.</p> + +<p>Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, +lorsqu'on leur parlait de ça, mais leurs gestes désolés +et leurs paroles affligées, n'arrangeaient rien. Pour +faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les +libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre +curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la +bonne façon, et puis envoyé dans le fond du Nontronnais, +prêcher la continence à d'autres ouailles.</p> + +<p>Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait +cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas +tenu sa langue; mais il était trop tard. Pour réparer +autant qu'il était possible, le mal qu'il avait fait, +comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle +Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement +allait assez à la demoiselle grandement fatiguée +du curé, lequel n'était guère aimable, mais il ne +convenait pas à celui-ci, qui était un peu jaloux; pourtant +il lui fallut bien en passer par là, ou par la porte, +comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne +nièce avec lui, et il lui était même interdit de +la revoir.</p> + +<p>Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas +à connaître, que nous avions troqué notre cheval +borgne pour un aveugle. Le curé Pinot était bien +braillard, surtout en temps d'élections, et bien mauvais +quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles +de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci +étaient réduits à rien, et que sous la surveillance +des gendarmes, du commissaire du canton, et des +maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en +prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le +reste, la danse, la viande les vendredis et samedis, +la messe, la confession de Pâques, il faisait son métier, +mais n'était pas des plus terribles. Il aimait à être +tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour +toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en +gros, c'était tout ce qu'il demandait.</p> + +<p>Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre +chose. Celui-là n'aimait ni les lièvres en royale, ni +les beaux barbeaux, ni les chapons truffés, ni le bon +vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la +bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils +d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de +son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille +écus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir. +Le curé de l'endroit ayant remarqué le second de +ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui, +et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. +Le garçon, qui préférait prêcher à ceux qui piochaient +la terre, plutôt que de la piocher lui-même, et de +s'exterminer à nourrir des enfants comme faisait son +père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent. +On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et +on disait que c'était les jésuites qui l'avaient élevé. +Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dressé ne l'avaient +pas manqué. Dès le séminaire, il avait une si grande +idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses parents, +il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait +pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement +sa mère. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir +un curé dans leur famille, le respectaient comme le bon +Dieu, et s'il leur faisait la grâce de déjeuner, vite, +on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les +sœurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour +ne pas compromettre la dignité de son caractère religieux.</p> + +<p>Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha +sur la supériorité du prêtre, sur le grand respect +qu'on lui devait, à cause de son caractère sacré. Les +histoires de son devancier ne le gênaient guère, et +il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu +dans la paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï +parler des fredaines des curés. Et pour faire comprendre +à ses paroissiens, combien était puissant et +vénérable le prêtre, il leur disait:—Le prêtre commande +à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, +et de s'offrir victime résignée, et Dieu lui obéit, et il +ne peut faire autrement que de lui obéir: on peut +donc dire, avec vérité, que le prêtre est en un sens +plus puissant que Dieu.</p> + +<p>On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait +de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se +familiarisait point avec elles, comme le bon curé de +<i>Peiro-Bufiero</i>. Quand il fit sa tournée dans les maisons +et les villages, pour connaître son monde, il +refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, +soit de faire collation. Il semblait qu'il n'eût jamais +ni faim, ni soif, et ne fût point sujet à toutes les misères +des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif +de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer tout +le monde et de gouverner les gens selon ses idées.</p> + +<p>Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus +à l'évêché pour être bons catholiques, et dévoués +à la religion, il était plus doux, car il était ambitieux +et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui +nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, +chez les nobles, on lui rendait une déférence due à +son état, de l'autre, on le regardait comme un inférieur. +Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui +avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les +égards de convention dus à un allié naturel, qu'on +n'oubliait pas sa paysannerie, et tout ça le rendait +prudent. Je raconte ça par ouï-dire, car on pense bien +que je n'y étais pas. Mais avec les paysans, le commun +du troupeau, il était roide et hautain. Cette +conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, +mais il y a belle lurette que les prêtres l'ont +perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais +inspirés.</p> + +<p>Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait +pas venu à la maison, sachant que depuis longtemps +nous ne fréquentions pas l'église, et que même nos +enfants n'étaient pas baptisés. Mais il vint tout de +même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer +devant des impies, et peut-être aussi espérant +de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout; +jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pût faire de +la peine aux personnes dévotes; nous n'avions point +de haine contre les curés et la religion; et nous ne +parlions pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas +des impies, comme le disaient les vieilles bigotes; +mais, par exemple, nous étions tout à fait indévots et +incroyants.</p> + +<p>Tous les ans nous faisions faire exactement le service +promis à la pauvre défunte Mondine, mais quant +à ce qui est de nous autres, notre dernier acte de +religion, avait été mon mariage à l'église, pour les +raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours +repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à +croire tout ce qu'on enseigne au catéchisme, à aller +à la messe, à nous confesser et à faire nos Pâques, +c'était chose impossible, tant nous étions peu portés +à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères, +de miracles, qu'on racontait des légendes +pieuses et autres choses semblables, il me semblait +ouïr de ces contes qu'on fait pour divertir les petits +droles; et de fait, je crois que tout ça a été inventé, +pour amuser les peuples encore dans leur enfance.</p> + +<p>Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, +comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que +je vous dise, j'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je +n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai +ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader +les mécréants comme moi, m'ont surtout +prouvé qu'elles sont très obscures et incompréhensibles. +Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi +et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien +possible, tant mieux pour eux.</p> + +<p>On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous +serez damné comme une serpe! Mais c'est à savoir: +qu'on me montre d'abord où est l'enfer!</p> + +<p>Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là +étaient aussi certaines et aussi nécessaires qu'on le +dit, elles éclateraient à tous les yeux, bons ou mauvais, +sans tant de discours. En finale, pour moi, +j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez +habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; +mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le +peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus je trouve qu'on +se paye de mots qui dépassent notre entendement.</p> + +<p>Mais quand même je serais très sûr que le Dieu +de nos curés existe; que nous avons une âme qui ne +meurt point avec nous, et sera récompensée ou +punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite, +ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que +je crois pas qu'un Dieu nous ait damnés pour une +pomme, ni que ce Dieu ait besoin de prières et de +cérémonies pour être honoré, pas plus que de prêtres +pour nous faire connaître ses volontés.</p> + +<p>Voilà comme nous étions dans la maison, et ça +venait de famille, car ni mon grand-père, ni mon +père n'avaient voulu se confesser à l'article de la +mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe +patois qui se peut traduire ainsi: <i>Les prêtres +et les pigeons gâtent les maisons</i>. Ainsi, nous étions +honnêtes avec eux, mais nous n'étions pas de ceux +chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans la famille, +si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu +relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire +de peu d'importance, et afin de ne pas contrister les +femmes, qui n'avaient pas été élevées dans ces idées. +Je conviens que c'est un tort, et qu'on doit être, ou +bon catholique et pratiquer exactement, se confesser, +faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et +s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute +cérémonie de religion: mais l'homme n'est pas parfait. +En ce qui me regarde en particulier, je n'avais +point à me plaindre de ce côté, car ma femme faisait +comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, +toutes les pratiques auxquelles elle avait été habituée. +Dans les commencements ça paraissait fort aux gens +de chez nous. Qu'un homme ne fasse pas ses Pâques, +encore ils le comprenaient à toute force; mais une +femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements +ça faisait aller les langues; mais quand on +vit comment cette même femme gouvernait sagement +sa maison, ses enfants et elle-même, et quand elle +eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien +elle était bonne et pitoyable pour les malheureux, +les langues se turent.</p> + +<p>En voilà bien long, mais il me fallait expliquer +dans quelles dispositions nous étions, lorsque vint le +curé. Il avait un peu chaud en entrant, et ma femme +lui présenta une chaise pour se tourner vers le feu; +mais il remercia, disant qu'il ne faisait point attention +à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.</p> + +<p>Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas +peu de chose, et que nous autres, ne trouvions pas +mauvais de prendre quelques précautions pour la +conserver.</p> + +<p>Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de +prendre quelque chose, mais il refusa tout: vin, eau, +pineau, eau-de-vie, eau de noix, disant qu'il ne prenait +jamais rien.</p> + +<p>—A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous +serez le premier homme qui sera entré ici, sans +choquer de verre avec nous.</p> + +<p>Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou +l'idée de trinquer avec nous, mais il répliqua un peu +hautement:</p> + +<p>—Un prêtre n'est pas un homme comme un +autre; je suis venu pour autre chose que boire.</p> + +<p>Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre +de la messe, de la confession, de tous les devoirs +du chrétien; nous dit combien nous étions coupables +de les négliger; s'efforça de nous faire peur de +l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous +persuader. Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix +minutes; mais à la première pause, mon oncle lui +dit:</p> + +<p>—Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre +temps à essayer de nous convertir; nous ne sommes +plus des enfants; moi j'ai deux fois votre âge, mon +neveu est votre aîné, et pour vous parler franchement, +nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière +de nous conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, +vous ne le prendriez pas bien sans doute, ainsi vous +comprendrez qu'il vaut mieux ne plus parler de ces +affaires-là.</p> + +<p>—Comment! fit le curé en tressautant, mais ce +n'est pas la même chose! J'ai mission de Notre-Seigneur +Jésus Christ de ramener les âmes à lui; Monseigneur +m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis +votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer +ce que je crois être pour votre bien.</p> + +<p>—Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, +vous êtes chez des gens qui ne croient pas à votre +mission, comme vous dites, ni aux pouvoirs de +l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne +sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les +gens de la commune sont un troupeau, et vous n'êtes +pas notre pasteur. Que ceux qui reconnaissent votre +autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur affaire; +mais ici vous n'avez point à nous en faire.</p> + +<p>Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, +et s'adressant à moi:</p> + +<p>—Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos +enfants innocents ne soient pas les victimes de vos +funestes principes; laissez-les être chrétiens!</p> + +<p>J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là +debout, son dernier enfant sur ses bras et les deux +autres tenant son cotillon, fut plus prompte que moi +et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le curé, dans une maison et dans une +famille, il ne doit y avoir qu'une croyance et une +religion, celle du père: nous restons unis en ça comme +en tout.</p> + +<p>—Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois +que je suis dans une maison où le démon est tout-puissant; +il ne me reste qu'à me retirer.</p> + +<p>—Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en +remettant aussi mon chapeau, c'est ce que vous avez +de mieux à faire.</p> + +<p>A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous +dit:</p> + +<p>—Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos cœurs +impies, et de me faire la grâce d'être l'instrument de +votre réconciliation avec Dieu. Je vous attends un +jour au tribunal de la pénitence! D'ici là, souvenez-vous +qu'on ne peut être honnête homme sans religion!</p> + +<p>Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon +oncle lui dit en goguenardant, pour ne pas se +fâcher:</p> + +<p>—Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous +ferez jamais croire, que sans le fils de Crubillou, de +Sarlande, nous ne puissions pas être honnêtes!</p> + +<p>Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle +ajouta:</p> + +<p>—Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés +qui ont des nièces!</p> + +<p>Et nous nous mîmes tous à rire.</p> + +<p>Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. +Chez nous, les femmes, à cette époque, avaient le +cou un peu découvert; leur fichu, en croisant par-devant, +laissait voir un tout petit peu le haut de la +poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient +autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va +s'imaginer que ça n'était pas honnête! Il se mit à +prêcher contre les nudités, comme il disait: Selon +lui, c'était le diable qui avait appris cette mode aux +femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me +pensais, ayant souvenir du seul bal où je sois allé, +avec les demoiselles Masfrangeas, si le curé voyait +les dames de la ville, qui ne manquent pas la messe +pourtant, valser avec des jeunes gens, avant leurs +tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?</p> + +<p>Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la +danse. Tous les dimanches il parlait là-dessus longuement, +et disait sans se gêner qu'il n'y avait que +les filles de mauvaise vie qui allaient au bal; que +c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais +tout ce qu'il ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait +rien. Aux vôtes des communes d'alentour, à la Sainte-Constance +à Excideuil, les filles allaient danser tout +de même; et le jour de notre ballade, la petite place +était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les +ormeaux. Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner +il s'en allait chanter vêpres, avec les curés du +voisinage venus pour la fête, tous bien rouges et +repus, il se contentait de dire en passant:—Allons! +allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons +et filles entraient à l'église et reprenaient après. +Mais son successeur voulait empêcher totalement de +danser, et il aurait fallu que le maire le défendît. +Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de faire; +que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles +danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que +ça mettrait la commune en révolution. Voyant ça, il +imagina de refuser l'absolution, ou de la faire attendre +longtemps aux filles qui avaient dansé; mais +tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut quelques-unes +qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la +danse.</p> + +<p>Pendant le temps du carnaval on dansait chez +Maréchou, et de temps en temps, lorsqu'on était en +train, le chabretaïre, au milieu d'une danse, faisait +avec sa musique: <i>lirou! lirou! lirou!</i> C'était le +signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. +C'est ce fameux <i>lirou! lirou!</i> qui faisait tant crier le +curé. A l'entendre, toutes les filles qui étaient là, +avec leurs mères pourtant, c'était des bringues, des +dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient +pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans +compter que de leur côté les garçons s'étaient donné +le mot pour ne pas aller se confesser. Il ennuyait +tout le monde, ce curé, aussi un dimanche matin, +comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, +il vit pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible +tout percé.</p> + +<p>Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à +dire comme petit crible, aussi le curé comprit ce que +ça voulait dire et devint tout pâle, mais il n'en dit +mot.</p> + +<p>Pourtant il avait une bonne commune, et tous les +paroissiens, une dizaine s'en faut, ne demandaient +pas mieux que d'aller à la messe le dimanche, avant +d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en +mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller +prendre les cendres, le lendemain du Mardi-Gras; +faire bénir une branche de laurier ou de buis, le jour +des Rameaux; donner de l'huile au curé pour entretenir +la lampe de l'église; lui laisser les serviettes +qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; +en un mot faire tout ce que leurs anciens avaient fait +de tout temps; mais il ne fallait pas non plus les +empêcher de s'amuser: Que diable! avant les Cendres +il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, +les Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou +était bien terrible, pour tout ce qui touchait la religion; +pourtant, je crois qu'il était comme d'autres +curés, que la jalousie le faisait agir, et qu'il voulait +interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui étaient +pas permis.</p> + +<p>Il était tellement peu endurant pour toutes ces +choses, qu'ayant ouï dire que chez Maréchou on ne +faisait pas toujours bien attention au vendredi et au +samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à +l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller +un vendredi, lever le couvercle de la marmite pour +voir s'il n'y avait pas de viande? C'est vrai qu'il n'y +retourna pas deux fois: Les femmes de la maison, pauvres +bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou +qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça +n'était pas un mauvais homme, mais il n'aimait pas +trop les curés, et il ne lui en fallait pas tant pour le +mettre en colère.</p> + +<p>Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime +mieux parler de choses plus aimables. Au mois de +février 1860, juste le 24, ma femme accoucha d'un +drole, et mon oncle dit:</p> + +<p>—Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour +anniversaire de la République. On l'appela François.</p> + +<p>Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous +inquiétions pas de ça, car vivant tout simplement, ne +faisant point de dépenses inutiles, le blé ne manquait +pas au grenier, ni le vin dans le cellier. Nous ne calculions +pas, comme font les gens riches, qui n'ont +qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres +belles raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été +dommage qu'ils ne vinssent pas, les pauvres petits, +ils étaient tous bien fiers, et profitaient comme des +arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné, marchait +sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi +comme une ratepenade, qui montait sur la jument, +grimpait sur les arbres, ne craignait ni froid ni chaud, +et faisait déjà des commissions assez loin. Tous les +jours il montait à Puygolfier avec sa petite sœur +Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à +lire et écrire. Celui-là était quelque peu le préféré +de l'oncle; il le mettait quelquefois devant lui sur la +jument, et l'emmenait à Excideuil ou ailleurs les jours +de foire. Né dans un moulin, ce drole allait dans l'eau +comme une loutre, et il piquait sa tête dans les endroits +profonds de la rivière, que c'était un plaisir de +le voir faire.</p> + +<p>J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à +ne rien craindre, ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et +ça leur a bien réussi. Ces petits, aussitôt qu'ils pouvaient +marcher, couraient à l'eau comme des canous +sortis de l'œuf, nus comme des petits sauvages, et +grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer +ou d'attraper des coups de soleil. Eté comme +hiver, ils étaient toujours dehors, les cheveux comme +des broussailles, pleins de poussière ou de boue, +suivant le temps, déchirés, dépenaillés, nu-pieds, se +roulant partout dans les prés, courant dans les bois, +dormant sur la palène, et ne venant à la maison que +pour demander à manger. Par exemple, ça revenait +assez souvent; mais une fois que leur mère leur avait +coupé un morceau de pain, les voilà repartis à galoper. +Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur +huit enfants que nous avons eus, il ne nous en est +mort qu'un, la petite Rose, mais c'est le mal de cou +qui l'a tuée à quatre mois. Les autres n'ont jamais +été malades, et ils sont tous forts, et bons enfants, +comme de vrais Périgordins.</p> + +<p>Il y a des parents qui ont comme ça des préférences +pour quelqu'un de leurs enfants; moi non. Je +mignardais bien davantage, le dernier, le plus petit, +mais je les aimais tous pareillement.</p> + +<p>Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si +aimante pour moi, que l'on aurait pu croire que je la +préférais, parce que je l'embrassais plus souvent que +ses frères. Elle ressemblait à sa mère cette petite, +comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure +tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes +yeux clairs et aimants, et le même caractère: tout ça +faisait que j'étais plus porté à l'embrasser que ses +frères, qui étaient toujours bouchards, qui est à dire +barbouillés, et souventes fois tapageurs et polissons. +Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on +venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; +lequel préfères-tu voir porter au cimetière? Et je +sentais que ça m'aurait été totalement impossible de +le dire, ce qui me prouvait que je n'avais pas de préférence +injuste.</p> + +<p>Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout +l'aîné; mais leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient +pour avoir quelque chose, s'ils craignaient un +refus de nous autres, c'était Gustou. Il leur faisait +des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des pétards +et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, +des quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles +pour tendre aux oiseaux, des pièges pour +attraper les merles dans les haies, des lignes pour +pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient péter que +c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne s'imaginât +pour les contenter, et le soir, il leur disait des +contes.</p> + +<p>C'était l'hiver principalement, quand nous étions +tous autour du foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé +à peler, qu'ils criaient tous:</p> + +<p>—Gustou, dis un conte!</p> + +<p>Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du +voleur d'enfants; tantôt celui de la <i>fade</i> ou fée +Papillette; tantôt encore celui du sorcier Grillon; ou +celui de l'âne qui faisait des crottes d'or.</p> + +<p>Le conte fini, c'était des questions de toute manière +que les enfants faisaient à Gustou, pour avoir des +éclaircissements. Quelquefois les questions étaient +un peu embarrassantes, mais il trouvait moyen de +s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était des devinettes +à n'en plus finir, connues de tout temps dans +nos pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.</p> + +<p>Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits +aussi, mais elle aimait encore mieux un garçon du +côté de Corgnac, qui venait la voir souvent le dimanche, +et avec lequel elle se maria au carnaval de +cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu +ayant su ça, nous fit dire si nous voulions prendre +sa drole l'aînée pour la remplacer, à seule fin de +s'eysiner un peu, car il avait tant d'enfants qu'il avait +peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il nous +l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon +moulin du côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, +il lui manquerait bien encore quelque millier d'écus +pour payer, et que ça empêchait le marché. Voyant +qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer +d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il +acheta ce moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne +chômait jamais.</p> + +<p>C'est cette même année, que je fus à Domme pour +acheter une paire de meules dont nous avions besoin. +Le premier jour, je m'en allai coucher chez le cousin +Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher Montignac; +c'était une bonne étape, mais la jument ne +craignait pas la fatigue. Le moulin est grand, c'est +une ancienne papeterie où il y aurait pour faire une +jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais, elle naît +au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du +Toulon, près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver +le fond.</p> + +<p>Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, +par des conduits souterrains: moi je le croirais +assez, car l'eau qui sort de là est bleue comme +le dit le nom de l'abîme, et claire et pareille à celle +de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à +cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se +mêlent pas de suite, et l'on voit cette belle eau bleue +le long de l'autre, qui est souvent trouble à cause +des ruisseaux du Limousin qui tombent dedans.</p> + +<p>Le cousin fut bien content de me voir, et tout le +monde chez lui. Le soir en soupant, il me fallut leur +conter tout ce qui s'était passé depuis mon mariage, +et combien nous avions d'enfants, et comment ils +étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était +neuf heures quand nous nous levâmes de table.</p> + +<p>En sortant, mon cousin me mena au <i>Café du Commerce</i>, +où nous trouvâmes beaucoup de gens de sa +connaissance, des ouvriers, des artisans, des marchands, +avec lesquels il fallut trinquer.</p> + +<p>Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents, +bons enfants, et en grande partie républicains: +mais il n'y a bonne compagnie qu'on ne quitte; +nous fûmes nous coucher vers les onze heures.</p> + +<p>Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en +passant par Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. +Le pays n'est pas beau, c'est des bois et des bois, +des petites combes avec des mauvais prés dans les +fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la +paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis, +et aussi des jarrissades où on coupe les chênes pour +faire le tan. Ce pays n'est pas à comparer avec chez +nous. C'est sauvage et noir, et je me figure que dans +le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par +là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit +qu'on appelle à: <i>Prends-toi-Garde</i>, sans doute parce +qu'autrefois on y arrêtait les gens. Il y a aussi un +autre endroit, dans les taillis, où on attaqua la voiture +qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à Périgueux. +Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas +des brigands ordinaires, à ce qu'on dit, mais des +nobles qui faisaient la guerre au premier Bonaparte, +en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de même +pas une manière bien honnête de faire la guerre; +mais tout ça est loin maintenant, et s'il en existe, ce +que je ne sais pas, les arrière-petits-fils des cavaliers +masqués qui attaquèrent la voiture, tuèrent le postillon, +un gendarme et volèrent les fonds, sont, sans +doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.</p> + +<p>Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait +exprès pour les vols de grand chemin, et les assassinats +de nuit. On marche, quelquefois une demi-heure, +une heure, sans trouver une maison, et quand on est +au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait +crier au secours, que personne ne vous entendrait.</p> + +<p>Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on +approche de la Dordogne, le pays s'arrange, et quand +on arrive à Vitrac et qu'on voit cette large plaine, +avec sa rivière bleue, et les hautes collines et les +rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de +dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne +valent peut-être pas mieux que dans la rivière de +l'Isle, mais c'est plus grand et ça impose plus. Je +pensais aller passer le pont à Domme-Vieille, et monter +ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je fus +attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à +Domme aussi, et que c'était plus court de passer l'eau +au bac de Vitrac, sans compter que ça ne coûtait pas +aussi cher que le péage du pont. C'était un courtier +qui allait pour acheter des vins, et qui avait ce +voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la +porte des Tours, et il me mena à son auberge, qui +était tout contre la porte Del-Bosc, par où on arrive +de Domme-Vieille; il était déjà nuit quand nous y +fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je +m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.</p> + +<p>Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je +montai dans le haut de la ville, sur la promenade +qu'ils appellent: la Barre. Le soleil rayait déjà, aussi +je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir toute +la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui +venait s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de +la promenade, tout à mes pieds. C'était tout à fait +beau, et quoique nous autres paysans, nous aimions +mieux ordinairement voir un joli champ de blé, que +des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au +loin, la brume entrait dans les ouvertures des petits +vallons, s'arrondissait autour des hauts mamelons +et suivait tous les contours des coteaux, de manière +qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs +lieues de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus +le soleil éclairait ses bords, faisait briller les maisons +blanches à mi-côte des puys couronnés de +chênes verts, et roussissait les vieilles ruines campées +sur les hauts rochers.</p> + +<p>Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à +droit, larges et bien alignées. Autour, du côté de la +Dordogne, elle est gardée par les rochers à pic, que +le fameux capitaine Vivant escalada, lorsqu'il la surprit +le 25 octobre 1588. La <i>Crozo Tencho</i>, où il se +mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se +trouve dans ces rochers, à droit de la gendarmerie. +Des autres côtés, Domme était défendue par de +fortes murailles percées de quatre portes. Mais à présent, +depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont +chercher des quartiers aux vieux murs comme à +une carrière, et puisque ces murailles ne peuvent +plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles servent à +faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau, +par la pluie et la gelée.</p> + +<p>Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis +des meuliers de Domme-Vieille. Il fallut aller au +café, bien entendu, et se promener en causant de +nos affaires. Le patois du pays est plus nerveux, plus +vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc +qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme +me convenaient assez aussi; ils sont bons enfants, +disent ce qu'ils pensent et ne sont pas flaugnards. +On dirait qu'ils se souviennent que leur ville était +libre anciennement.</p> + +<p>Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. +Ainsi, ils aiment le lard rance, et pour être sûrs de +n'en pas manquer, ils en ont dans les maisons pour +un an d'avance, grandement. Je pense que cet usage +date du temps où la ville, lors frontière de France +contre les Anglais, était souvent assiégée et où il +fallait se munir de provisions en conséquence.</p> + +<p>Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui +se fait le Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel +des cornes qui brâment comme des taureaux en +folie, tous ceux qui se sont mariés dans l'année carnavalesque +finie un an auparavant, à pareil jour, se +rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place +de la Rode. Le dernier marié de ceux-là porte une +fourche à foin ainsi accoutrée: Dans les deux dents +sont plantées deux cornes de bœuf, les plus grandes +qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de laurier +attachées avec des rubans jaunes, masquent la +naissance des dents de la fourche et enguirlandent +le manche. On dirait, par ma foi un trophée, ou +quelque simulacre antique, dédié au grand Pan, seigneur +des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.</p> + +<p>Quand tout le monde est assemblé, la troupe de +masques, vielle et chabrette en tête, se rend en procession, +chez le premier marié de l'année carnavalesque +qui finit ce jour. Devant la porte on se range +en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se +tait. Alors, le plus ancien marié de la troupe s'avance, +et comme un héraut sommant une place, appelle trois +fois l'homme par son saffre ou surnom: Cadenet! +Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. +Lui, ne renâcle pas, il sait que tout le monde y passe +et qu'on le monterait quérir plutôt. Il arrive donc, et +lorsqu'il est sur le pas de la porte, la musique éclate +avec rage. Puis, le silence se fait, et l'homme +s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. +On lui fait d'abord saluer bien bas la fourché +tenue au centre du cercle. Après ça, toujours devant +la fourche, on le fait mettre à genoux sur une grosse +pierre bien ruffe, et on lui fait des questions farcesques, +en forme de catéchisme à l'usage des maris. +Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant +mot à mot, une profession de foi à crever de +rire, par laquelle il promet, entre autres choses, d'être +sourd et aveugle. Enfin, on lui fait jurer, sur les +sacrées cornes, de ne jamais croire <i>qu'il l'est, quand +même il le verrait</i>!</p> + +<p>Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses +de cornes s'abaissent vers lui et couronnent un moment +sa tête, et puis on les lui fait embrasser, le +pauvre! Après ça, le chef de la troupe prononce une +formule burlesque de réception dans l'illustre confrérie, +fait relever l'homme et lui donne l'accolade, +tandis que la musique reprend à grand bruit.</p> + +<p>Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, +et rit ou rougit, ça dépend.</p> + +<p>La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend +la fourche, et toute la troupe s'en va vers la maison +du second marié où on la recommence. Quand elle +est finie, ce dernier prend les cornes à son tour, et +on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au +dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge +où la troupe s'en va souper en grande joyeuseté.</p> + +<p>J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le +monde est égal devant l'emblème terrible; mais avec +ça, c'est ici comme partout, la sacro-sainte majesté +des écus ne pouvait être méconnue; aussi, les riches +esquivent la réception, moyennant quelque pièce de +cent sous qui se mange entre tous.</p> + +<p>J'aurais été curieux de voir cette antique farce, +qu'ils appellent: <i>Les Cornes</i>, mais comme il faut se +trouver là le Mercredi des Cendres tout juste, je me +suis contenté de la vue de la fameuse fourche, avec +ses cornes et tout son harnachement de feuillage +flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient +laissée la dernière fois.</p> + +<p>Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie +pour les maris. On prend le pauvre emplastrum qui +s'est laissé battre par sa femme; on l'habille avec une +robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un âne, une +quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et +on le promène par toute la ville, de la porte des +Tours au sol de la Dîme, de la Barre à la porte de la +Combe, de la place de la Halle à la porte Del-Bosc, +toujours escorté d'une grande troupe de masques +qui se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont +chantant la vieille chanson:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Adiou paourté Carnabal,<br /></span> +<span class="i0">Tu t'en bas et yo demori,<br /></span> +<span class="i0">Per mintza le soup 'o l'oli!<br /></span> +</div></div> + +<p>Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des +Cendres!</p> + +<p>Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui +avait ses affaires de son côté, nous fûmes dans un +café où il y avait un bal. On dansait là des contredanses, +des bourrées, des sautières à peu près comme +chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je +ne connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse +très plaisante, ma foi.</p> + +<p>Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent +autour d'une grande salle. Le jeune homme se présente +devant une danseuse, et là, fait des pas, des +entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras au-dessus +de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, +tape du pied, enfin fait le beau, le galant, et celui +qui cherche à plaire, tout comme un pigeon qui tourne +autour de sa pigeonne. La fille, elle, se défend, recule, +fait la coquette, prend des airs, tandis que le garçon +s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini +son manège, il passe à une autre danseuse, et est +remplacé près de celle qu'il quitte par un autre garçon, +et toujours comme ça, de manière que cette danse +ne s'arrête pas. De temps en temps, un garçon, une +fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière +un danseur, une danseuse, et prennent sa place; +quand ils sont fatigués, ils sont remplacés à leur tour +de la même façon. Il y avait là, une grande fille brune, +bien faite, qui dansait le congo dans la perfection. +Elle avait une manière de se contourner, et de mettre +tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à +voir. Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la +rencontre de son danseur, puis paraissait se laisser +toucher par les efforts qu'il faisait pour lui plaire, et +tantôt après s'en retournait en pirouettant, comme se +moquant de lui.</p> + +<p>Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre +chose que la bourrée d'Auvergne, quoique celle-ci +ne soit pas laide, quand elle est bien dansée.</p> + +<p>Après ça, nous passâmes dans une petite salle, +boire du vin chaud avec les meuliers, et il se trouva +là un jeune monsieur, dont je ne me rappelle point +le nom, qui nous récita <i>Lous dous Douzils</i>, un conte +gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme +il le disait bien!</p> + +<p>Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous +sommes devenus coyons au prix du bon compagnon +qui a fait ce badinage. Si encore nous en valions mieux! +mais nos mines chattemites sont pures simagrées.</p> + +<p>Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille +et je m'arrangeai pour une paire de meules. Sur les +deux heures, ayant fait mon affaire et déjeuné, je repartis +pour aller coucher à Montignac, et le surlendemain +j'étais le soir à la maison.</p> + +<p>Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y +dansât le congo, ma foi je fus bien content de me +trouver chez nous. C'est l'effet que ça m'a toujours +fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien +d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour +savoir ce que je leur avais porté, parce que c'est une +affaire entendue, que toutes et quantes fois, on va +quelque part en voyage, il faut leur porter quelque +chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés +garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut +content. Pour le plus petit, il n'avait encore besoin +de rien que du tétin de sa mère, et quelquefois d'une +petite croûte de pain qu'il s'amusait à mâchotter.</p> + +<p>Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me +durât pas, et il y avait plus de dix ans que j'étais marié, +qu'il me semblait que c'était d'hier. Si ça n'avait pas +été les enfants qui étaient là, comme bonne preuve, +je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme n'était +point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants. +Elle était devenue plus forte; sa taille s'était +épaissie et sa poitrine s'était renforcée, mais elle +était toujours fraîche et jolie, du moins pour moi. Elle +n'avait pas de ces airs de mijaurée, comme les femmes +des villes qui font un enfant ou deux, ne les nourrissent +tant seulement pas, et trouvent que c'est trop +pénible pour y revenir. Quelquefois regardant ma +femme, gaie et contente de son métier de mère et de +nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia, qui m'avait +dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; +je me demandais, comment j'avais pu seulement +regarder cette poupée bien habillée, serrée dans son +corset, minaudière et pleine d'idées extravagantes. +A cette heure, je comprenais qu'une femme pour +être belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et +féconde, et non pas une créature faible, bonne pour +les plaisirs stériles, mais incapable de supporter les +travaux de la maternité. La première des conditions +pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants +robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. +Autrefois, on estimait une femme par ses enfants; en +avoir beaucoup était regardé comme une bénédiction, +tandis que la stérilité passait pour une punition d'en +haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour +les femmes mules, montre bien comme autrefois on +regardait ça. Quand une femme n'avait pas d'enfants, +elle allait en pèlerinage à Saint-Léonard, auprès de +Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après la messe +et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et +faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez +claire, son mari la ramenait chez elle par la main. +Mais ces mœurs saines se perdent; on ne craint plus +la stérilité; il y en a qui la désirent, et qui s'en vantent, +comme si ce n'était pas un malheur ou un +crime.</p> + +<p>Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et +moi, de la foire des Rois à Périgueux, nous fîmes halte +un moment à Coulaures, et le vieux Puyadou nous dit +que Jeantain irait un de ces soirs au Frau, pour +trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, +mais qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous +par Gustou, parce que leur jument était boiteuse. +Gustou y fut le surlendemain, et le soir Jeantain vint +portant des boudins et des côtelettes de veau. C'est +la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il +faut réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi +puis Gustou, nous passions la nuit, chacun notre tour +avec les presseurs, qui étaient du bourg, et restaient +au moulin dans le temps des trouillaisons. Mais ce +diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec +mon oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça +n'est pas un travail bien propre de faire l'huile; et de +passer la nuit à remuer dans la chaudière les nougaillous +déjà écrasés par les meules, ça n'est pas +bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées. +Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on +ne s'ennuyait pas, et qui tournait tout en risée. Sur +la minuit, il fit cuire des pommes de terre dans l'huile +bouillante, et il faut convenir que c'était bon: elles +avaient un goût de noisette. Avec les boudins et les +côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons +coups de notre vin du Frau.</p> + +<p>Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des +histoires et nous fit rire tous. Comme il était toujours +dehors de chez lui et qu'il connaissait tout le monde, +il savait tout ce qui se passait dans le pays: les marchés +faits, ceux en train, les mariages et toutes les +affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise +langue. Mais ce qu'il en disait, c'était histoire de +faire rire et de bavarder, et non pour porter tort à +personne.</p> + +<p>Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses +<i>Vêpres sauvages</i>, sorte d'enfilade de calembredaines +en patois qui se chantaient sur l'air d'<i>In exitu Israël</i>. +Il était si plaisant en les chantant du nez pour contrefaire +Jeandillou notre marguillier, que les trouilleurs +s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs +pressées.</p> + +<p>Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait +chez nous, parce qu'il me faudrait trop souvent répéter +la même chose. Il me faut pourtant parler un peu +des métayers qui étaient à la Borderie. C'était de +braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur +aise pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient +quelques petites avances, et n'étaient pas toujours à +tirer le diable par la queue, comme on dit de ceux +qui sont dans la gêne. On sait que c'est la coutume +dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la +moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du +temps de Jardon, qui était avare comme un chien, +nous n'y avions jamais bu seulement un verre de +piquette. Nous allions partager quand il fallait, le +froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de +terre et les autres revenus, mais c'était tout.</p> + +<p>Au contraire, ces métayers étaient de braves gens +avec qui nous étions tout à fait bien. Dès la première +année, ils nous vinrent convier à faire la Gerbe-baude. +Nous fîmes porter chez eux du vin, de l'eau-de-vie, +d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi, +et deux de nos droles.</p> + +<p>C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours +plié en deux, la tête en bas, sous un soleil qui brûle, +à respirer la chaleur que la terre renvoie, et ça toute +une journée et des semaines, on se demande comment +des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, +pourtant, elles le font, les jeunes et les vieilles, et il +y en a qui sont nourrices de ce temps, et qui couchent +leur petit à l'ombre d'un pilo de gerbes, et +vont le faire téter de temps en temps quand il +s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir +les femmes dans nos pays, travailler la terre comme +des hommes: c'est un malheur, parce que ce travail +trop fort les crève et nuit à la race, et c'est une honte, +quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et qui +se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des +petits travaux point trop fatigants quand ça presse, +comme de faner, de vendanger, de ramasser les haricots; +mais de les voir moissonner, travailler la terre +avec de grosses pioches, battre le blé, ou même fouir +la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, +c'est une chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer +et qui me met toujours dans des colères noires.</p> + +<p>Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, +par chez nous, de ces pauvres vieilles cassées en deux +par les reins: à force de s'être courbées vers la +terre, elles ne peuvent plus se relever. Et comme la +grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont +venus de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes +ces fatigues trop fortes et de la nourriture mauvaise, +et c'est pour ça qu'on voit aux conseils de révision, +tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la taille. +Le travail des femmes anticipe par là sur les populations +à venir; c'est comme si nous mangions notre +blé en herbe. Je le dis comme je le pense, rien que le +travail des femmes, ça justifie toutes les jacqueries!</p> + +<p>Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le +cœur, comme ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu +détourné de mon chemin. Ce que j'ai dit du pénible +travail de la moisson, est pour faire comprendre +combien les gens sont contents quand on finit de +moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et +hommes et femmes se renvoient plus vivement les +chants de la moisson, <i>La Parpaillolo</i>, <i>Lou bouyer +de l'aurado</i>, et autres sans lesquels on ne pourrait +soutenir ce travail écrasant.</p> + +<p>Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on +mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricassée, +et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de +bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups +de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a +bue en coupant le blé.</p> + +<p>Cette première année donc, nous étions allés faire +la Gerbe-baude à la Borderie comme j'ai dit, et nous +avions déjà fini de dîner, quand notre chambrière, la +Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans, +avec une pinte et du café. Ma femme avait +pensé que nos métayers n'en buvaient pas souvent, et +elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de +ça, et on commença bientôt à chanter, chacun à son +tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait, +et puis après on versa le café et on fit des brûlots +qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de +voir cette jolie flamme bleue.</p> + +<p>Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la +Gerbe-baude.</p> + +<p>Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: +c'était en 1867. J'étais allé au bourg, le dimanche +d'après la Saint-Jean, pour régler un compte avec +un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme +c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, +nous devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le +temps était vilain; il faisait une mauvaise chaleur, +et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient +en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous +fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du +côté d'en bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre +au loin, de manière que beaucoup s'en allèrent +chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrèrent +à l'auberge pour boire une chopine avec des +tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme +nous entrions, et je le conviai à déjeuner.</p> + +<p>Nous nous assîmes à table tranquillement, après +avoir regardé le temps, qui avait l'air de s'arranger +un peu. Après déjeuner on porta le café; nous fîmes +nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:—Nous +voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;—Oui, +et à une autre fois.</p> + +<p>A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et +nous dit:—Mes amis, nous sommes foutus! il y +a un grand nuage blanchignard qui vient du côté de +Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever +dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur +le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les +arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne +pouvant se relever contre le vent; de tous côtés, les +passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri dans le +clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, +brandie par trois ou quatre garçons, pour détourner +l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes. +De temps en temps un coup de tonnerre éclatait +sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait +quelques gouttes d'eau, lourdes comme du +plomb. A chaque éclair les gens se signaient. La +vieille Maréchoune alluma un bout de cierge bénit, +puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de +buis des Rameaux, le trempa dans son bénitier de +faïence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes +de croix, ni le cierge, ni l'eau bénite, rien n'y fit. +Les nuages, poussés par un vent d'enfer, arrivaient +se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant +comme un troupeau de moutons épeurés, et +quand ils furent sur nous, voici la grêle qui tombait à +grand bruit...</p> + +<p>—Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent +les femmes; et elles se mirent à pleurer et à se +lamenter. La nore de Maréchou, à genoux près du +lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant +l'orage était en plein sur le bourg; la grêle tombait +grosse comme des œufs de pigeon, et même plus +encore, car on en ramassa qui semblait des œufs +de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge +un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons +volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient +en masse, et disparaissaient emportées par le +vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place +fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. +Puis la pluie commença à tomber comme qui la +vide à seaux. La pièce de blé de Maréchou qu'on +voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était foulée +comme si on y avait fait manœuvrer des escadrons +de chevaux. Et la grêle tombait toujours, et dans la +terre détrempée maintenant, les grêlons finissaient +d'enfoncer les morceaux de paille hachée qu'on +voyait encore.</p> + +<p>Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles +cassées laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui, +par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine; +il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais +on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son +blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient +rien; ils regardaient tomber la grêle comme écrasés, +ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre +leurs dents, on ne sait quoi, des prières ou des jurements:</p> + +<p>—Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a +un bon Dieu!</p> + +<p>—Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes +de chez Maréchou; mais les hommes ne dirent rien, +et je crois qu'il y en avait qui pensaient tout au +moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce moment.</p> + +<p>Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu +de pluie, nous sortîmes, et les gens du bourg en faisaient +autant: chacun semblait pressé de voir son +malheur, comme s'il pouvait en douter.</p> + +<p>Autour du bourg, c'était partout la même chose; +dans les prés envasés, l'herbe était sous la boue, les +terres à blé étaient foulées comme un sol à battre. +Les chènevières semblaient de cette pâtée d'orties +qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres +étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était +sorti de terre était perdu. Et de tous côtés on entendait +les cris des femmes, leurs exclamations: Sainte +Vierge! nous sommes ruinés! quel malheur! nous +pouvons bien prendre le bissac!</p> + +<p>—C'était bien la peine, criait la vieille de chez +Fantou, c'était bien la peine, que je porte sur la +pierre de la croix, le jour des Rogations, un gâteau +de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il servi?</p> + +<p>Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les +autres, il avait tout perdu, et encore on lui disait des +sottises. Comme il passait pour aller voir à sa terre, +il y en eut qui lui dirent:—C'est foutu que tes processions +et les litanies de ton curé ne valent guère!</p> + +<p>Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire +à ces gens, qui avaient suivi les Rogations et fait des +offrandes, pour protéger leurs récoltes, et qui, les +voyant détruites, étaient furieux. La plupart ne s'en +prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que +le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit +tellement que bientôt tout le monde en fut persuadé; +d'autant mieux qu'on remarquait que du temps du +curé Pinot il n'avait jamais grêlé.</p> + +<p>Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, +je voyais que c'était là comme autour du +bourg: tout était perdu, le blé, les noix, le chanvre, +les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le marché, +quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce +n'était pas seulement la vendange de l'année, perdue, +mais le bois était tellement écrasé qu'on eut du mal +à tailler l'année d'après, et que beaucoup de pieds +crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait entraîné +toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des +bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, +car il pleuvait partout comme dehors.</p> + +<p>Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres +gens, tout désespérés, ne sachant plus où ils en +étaient. Ils parlaient d'aller se louer chacun de son +côté, de manière qu'il nous fallut les rassurer un peu +et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de ce +mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le +blé toute une année.</p> + +<p>Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours +vers nous. Il se trouvait que, comme les apparences +de la récolte étaient très bonnes, le prix du +blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon oncle +en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante +sacs. Aussi les gens venaient au moulin +emprunter une quarte, deux quartes, un sac de blé, +et nous le prêtions, sans autre condition que de le +rendre l'année d'après.</p> + +<p>Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres +M. Lacaud. Il disait qu'il était aussi en peine que ses +métayers, ayant perdu sa part de récolte comme eux. +Mais il ne parlait pas de ses rentes qui n'avaient pas +grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une +vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire +le mot, se mettre sur la même ligne que ses métayers +et ses pauvres voisins, qui avaient perdu leur pain, +tandis que lui n'avait perdu qu'une partie de son +revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée +ni boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne +rien donner aux autres, ni même prêter.</p> + +<p>Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, +c'est à peu près tout ce qui soit à dire pendant +plusieurs années. Depuis François, j'avais eu encore +Yrieix, qui était né au mois de septembre 1863, +Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand, +vint au mois de juillet 1868.</p> + +<p>C'est cette même année-là que mourut le pauvre +Lajarthe. Il tomba subitement un jour dans une maison +où il travaillait, et ne s'en releva pas. Cet homme +était tracassé par les affaires du pays, d'une manière +extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction +ni bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, +avec son esprit de nature et son caractère, ça aurait +été un homme pas commun.</p> + +<p>Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, +six garçons et une fille: c'était assez joli; aussi, +quand le dernier vint, mon oncle dit comme ça en +riant:—A cette heure, je n'ai plus peur que la race +des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient +si bons petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, +ça aurait été dommage qu'ils ne fussent pas venus.</p> + +<p>J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans +notre commune depuis quelques années. M. Lacaud +ne le voulait pas trop; il disait que ça n'était pas +utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à lire +et à écrire, parce que ça les détournait de travailler +la terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on +ne trouverait plus de métayers. Mais un jour, comme +il disait cette raison dans le conseil, le vieux Roumy, +qui en était toujours, lui répondit:</p> + +<p>—Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce +qu'alors les travailleurs de terre seront tous propriétaires, +et ne travailleront plus pour les autres.</p> + +<p>Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire +comme dans les autres communes: on acheta une +grande baraque de maison dans le bourg, et on y mit +le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.</p> + +<p>Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les +jours, ceux qui étaient en âge. Mais pour Nancette, +c'était toujours la demoiselle Ponsie qui lui montrait. +Les droles apprenaient assez, mais pour être de ceux +qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient +point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, +attraper des oiseaux, monter sur la jument, +grimper sur les arbres, courir dans les bois, se baigner +l'été: ils étaient fous de liberté et ne restaient +pas facilement assis.</p> + +<p>Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à +peu près dans le milieu, au rang de ceux dont on ne +dit rien. Les enfants extraordinaires pour travailler +et apprendre, ça fait plaisir aux parents, à ce qu'on +dit, mais pour moi, ils me font l'effet de quelque chose +de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire +amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils +seront enfants: si ça doit être plus tard, il vaut mieux +qu'il le soient en bas âge. Et ce qui m'a maintenu +dans cette manière de voir, c'est que celui qui était +toujours le premier, dans le temps que j'allais en +classe, et qui avait tous les prix, et qui aimait tant +le travail qu'il en oubliait de s'amuser, s'est bien +rattrapé depuis. Il est devenu le plus fameux bambocheur +qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du compte, +une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.</p> + +<p>Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles +pour l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, +dans toute la classe, qui fussent au-dessus d'eux pour +les bons sentiments; aussi étaient-ils prêchés comme +pas beaucoup d'enfants le sont. C'était d'abord leur +mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, +leur enseignait à être honnêtes avec tout le monde, +surtout avec les vieux, et bons pour les malheureux. +Jamais elle n'aurait souffert ce qu'on voit dans des +maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui donne +un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à +la mort.</p> + +<p>Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de +méchanceté, ou de dureté au moins, qu'on sème en +eux. Si nos enfants voulaient, comme tous les droles, +attraper un petit poulet, leur mère le prenait elle-même, +le leur faisait un peu manier, caresser, puis +embrasser, et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, +pour aller retrouver la mère clouque. Quand il venait +des pauvres à la maison, c'est toujours un des +enfants qui allait lui porter un croustet de pain, et en +tout elle leur enseignait à être bons et secourables +aux misérables.</p> + +<p>Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de +mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur! +leur répétait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre +aussi, qu'il ne faut pas même être trop adroit, +parce qu'alors on en arrive à tromper les autres, et +qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut +aller, et non pas marcher comme les serpents.</p> + +<p>Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous +tâchions de les affermir contre les contrariétés, de les +endurcir contre le mal, afin de les préparer à savoir +souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur +donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées +de dévouement au pays et à toutes les grandes choses. +S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas été +capables de dire ce qu'il fallait pour ça, mais nous +nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, +mon oncle en montait un de sa chambre du moulin, +et, tandis que nous étions tous rangés autour du feu, +chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille +filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux, +mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une +de ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était +en ces temps que des hommes. C'était pour les enfants, +ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait, +parce que ces livres sont pleins de choses très +belles.</p> + +<p>J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un +tas de choses achetées à l'encan par mon grand-père. +Il est arrivé de ça, que ce qui était prisé moins qu'une +vieille serrure, qui semblait bon seulement à faire +des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un +prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur +qu'on se donne à soi-même en devenant meilleur. +C'est comme ça, que chez nous, au fond d'une campagne +du Périgord, on avait appris à connaître les +Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire, +n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se +douter quelles gens c'était.</p> + +<p>Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: +tout ça c'est très beau, mais nous ne sommes pas à +Rome ou à Athènes, et nous ne sommes pas consuls, +ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou romains, +et ces vertus que nous admirons, ne sont pas +à notre portée.</p> + +<p>Mais ils se trompent. On peut être juste comme +Aristide, au fond d'un petit village périgordin. Un +conseiller municipal, voyant une cabale montée dans +l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en travers +pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, +et combattre les intrigants avec la constance +et la fermeté de Caton au Sénat romain. Et qui empêche +que dans la pauvreté, la médiocrité, nous ne +nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du +consul Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions +pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles, +nuisibles même, mais devenues nécessaires aux +riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué +à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous +menons à la campagne, et dans des occasions ordinaires, +comme ces grands hommes l'étaient sur un +grand théâtre, et dans des circonstances où il s'agissait +des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment +plus petit, sans doute, mais la vertu peut être +grande, sans égaler pourtant celle de quelques-uns, +comme Caton ou Phocion, qui est non pareille.</p> + +<p>Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est +pas que je renie nos Français. Il y en a assez qui +pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils +n'ont pas trouvé un bon historien comme ceux-là. +Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la +vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, +de Sarlat, du maréchal Catinat que les soldats appelaient +le <i>père la Pensée</i>, de la Tour d'Auvergne le +<i>premier grenadier de France</i>, du général Beaupuy, +de Mussidan; grands hommes comparables à ceux +d'autrefois, et d'autres encore.</p> + +<p>Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc +à l'école de la commune, manque Hélie, l'aîné, qui +maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette +était une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup +à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, +nous ne prîmes pas d'autre servante. Les classes +n'étaient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas +tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants +n'apprenaient pas très facilement, mais en +revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le +savaient peut-être mieux que les autres; joint à ça, +que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient +guère personne de leurs camarades. Aujourd'hui +les enfants ont tant et tant de choses à apprendre, +qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement +et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils +ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les +qualités de nature. Un troupier qui serait brave +comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid, +du coup d'œil, de la décision, toutes les qualités +militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander +une escouade. Il faut bûcher et accrocher à force, des +bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive +trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent +incapables de le mettre en œuvre, faute des +qualités naturelles nécessaires pour ça.</p> + +<p>Il en est de même dans tous les états. Il ne manque +pas de conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, +de praticiens plus ferrés que des avocats, +d'entrepreneurs plus habiles que des architectes; +mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements +scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au +savoir des livres maintenant, et je trouve que ce +n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des +connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir +pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner +comme homme. Pour moi, il me semble que +la première chose à faire, la plus pressée, la plus +essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos +enfants des hommes. De la manière dont ça marche +aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant +tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise +chose; nous aurons peut-être plus d'ingénieurs, de +médecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de +professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins +d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, +peu de caractères.</p> + +<p>De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui +aimait assez à apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît +guère plus vite que ses frères, savait davantage, +parce qu'il travaillait avec plus de goût. Lorsque ce +drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne +faisait à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait +déjà appris, il se mit dans l'idée d'aller au collège +d'Excideuil. Il commença par en parler à sa mère en +cachette, et elle pensant que c'était une fantaisie +qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, +et que point n'était besoin de tant étudier pour être +meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'était plus +content comme auparavant, et il était toujours à +farfouiller dans la chambre de mon oncle, après les +livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis +par m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un +soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il +répondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien. +Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus tirer +mot, nous dit ce qui en était.</p> + +<p>Je regardai le drole et je lui dis:</p> + +<p>—Et que veux-tu aller faire au collège?</p> + +<p>—Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas +dans l'école de M. Malaroche, dit-il.</p> + +<p>—Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? +Tu sais bien que je ne veux pas faire de vous +autres des messieurs, quand même je le pourrais. +D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au +collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, +penses-tu bien, et il ne serait pas juste de faire pour +toi des dépenses qu'on ne fait pas pour les autres.</p> + +<p>—Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne +fait rien, s'il veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.</p> + +<p>—Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne +envie d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait +malheureux de ne pas le mettre à même de faire +son chemin.</p> + +<p>—Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et +je me souviens qu'à son âge j'avais grande envie +d'apprendre tout ce qu'on enseigne dans les collèges; +je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais au +bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il +servi? peut-être à rien du tout, comme il arrive à +tant d'autres. Je veux que je sois arrivé à une position +plus grande que celle de meunier; je n'en serais +pas plus heureux, et probablement je le serais moins. +Certainement l'instruction est une bien bonne chose +et désirable pour tous: un paysan bien instruit en +vaudrait deux. Malheureusement, ça rend souvent +ambitieux, et ça fait mépriser la terre. Et puis après, +j'y reviens, c'est une dépense que nous n'avons pas +le moyen de faire.</p> + +<p>—Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la +dépense, tant que je pourrai travailler, je gagnerai +bien dans mon commerce de quoi l'entretenir là-bas. +On pourrait le mettre en pension chez quelqu'un; +Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au collège; +ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il +faut bien que les enfants des paysans, s'ils ont des +capacités, apprennent pour se rendre utiles au pays, +puisque beaucoup de riches ne veulent plus travailler +et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est +de savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai +jeudi à M. Tallet, qui verra la chose.</p> + +<p>Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:</p> + +<p>—Oncle, je te remercie.</p> + +<p>Et tout le monde fut content de cet arrangement, +et les enfants se mirent à babiller là-dessus, après +souper, demandant à Bernard ce qu'il voulait faire: +s'il voulait être instituteur, ou juge, ou curé, ou +médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; +pour le reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait +aimé à être médecin pour nous soigner dans nos +maladies.</p> + +<p>En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait +dit. Les Lavareille prirent le drole en pension et le +voilà allant au collège.</p> + +<p>J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil +de parler de nos malheurs. Mais il le faut pourtant, +pour ne point laisser de vide dans mon récit et aussi +pour expliquer des choses qui suivront. Mais, avant +de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M. Masfrangeas +prit sa retraite. Il y avait quarante ans +qu'il était entré à la Préfecture, et il y en avait plus +de vingt-cinq qu'il était chef de bureau. Il avait espéré +un moment passer chef de division, et il en +avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux et +bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme +c'est l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, +consciencieux, d'un jugement sûr, qui maniait +bien les affaires et les expédiait vite. Mais voilà, il +n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait pas +l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes +choses sans lesquelles on n'avance guère dans les +administrations.</p> + +<p>La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute +notre liberté vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant +qu'il avait été dans sa place, nous nous étions retenus, +de crainte qu'il ne lui fît du tort, en essayant de +le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis +que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous +gênions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse, +ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais +depuis longtemps, M. Lacaud,—du Sablou,—comme +son père l'avait fait enregistrer à la mairie, +avait cessé ces familiarités, et de son côté, mon oncle +ne lui parlait plus, à cause de M. Masfrangeas.</p> + +<p>Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas +imaginé qu'il nous imposait; que nous avions peur +de lui! mais il fut bien détrompé.</p> + +<p>Dans les premiers mois de 1870, on commença à +parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour +l'Empereur. Personne ne comprenait ce que ça voulait +dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il était empereur, +qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait +des places, des hommes, de l'argent et de tout, et +qu'on lui nommait les députés qu'il voulait? A quoi +ça rimait-il? à rien. Mais les maires, et les fortes +têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que cette +votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant +par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, +il en aurait plus de force pour faire de grandes +choses.</p> + +<p>Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas +manquer de réussir: on ne demandait aux gens que +de voter encore une fois, ce qu'ils avaient voté vingt +fois; ça n'était pas une affaire. Les plus innocents, +d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, +et que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la +majorité, il ne s'en serait point en allé pour ça. +Lacaud, son représentant dans notre commune, le +disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on +prendrait des mesures contre les perturbateurs comme +il y avait dix-huit ans.</p> + +<p>Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir +presque toutes les voix; mais ce n'était pas presque +toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est +toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procès-verbal +rien que des Oui, comme il aurait été heureux. +Du coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle +il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y +avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous +faisait parler par les uns, par les autres, disant que +c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre l'Empire, +puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il +servir?</p> + +<p>Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui +nous en parlaient: à quoi bon voter alors, si on +n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour +celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger +les gens pour ça.</p> + +<p>Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous +n'étions plus que trois voix républicaines dans la +commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je +compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours +comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon +oncle. Mais ce n'était pas qu'il fût républicain; non, +en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une +chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et +le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est +que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: +mais c'est là le difficile justement, quand la +grande masse est toute disposée à s'en rapporter à eux.</p> + +<p>Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était +trois: Non, bien sûrs, et M. Lacaud les aurait payées +cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu'à nous +proposer de faire mettre Bernard au collège de Périgueux, +pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, +lorsqu'il tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous +répondîmes à celui qui s'était chargé de la commission +que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices, +ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment +faire, notre maire nous envoya le régent, qui +était aussi secrétaire de la mairie, pour demander à +mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait +pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir, +assez ennuyé de cette commission, mais il fut tout +de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme +qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se +passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait +quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il +ne disait rien, tâchait de passer inaperçu, faisant le +moins de bruit possible, et répondant en toussant: +Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. +Mais tout de même, il y avait des moments, +où quand il était avec des gens sûrs, comme chez +nous, on voyait que ça lui pesait.</p> + +<p>Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions +de souper, et après s'être excusé de la commission, +disant que dans la vie on était obligé souventes +fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il +nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, +puisque tous les électeurs étaient convoqués, nous +irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu'à dire +ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait +point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la +faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je +veux vous faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, +il dit à Nancette de porter la bouteille à long +col et nous trinquâmes derechef, après quoi M. Malaroche +s'en retourna porter la réponse au maire.</p> + +<p>Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, +car le lendemain, lorsque nous le vîmes sur la place, +tandis que son adjoint le remplaçait au bureau, il +n'avait pas bonne figure.</p> + +<p>N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet +homme, et nous regardait venir, tous trois avec +Gustou, d'un mauvais œil. Lorsque nous fûmes près +de passer devant lui pour aller voter, il interpella +mon oncle, avec son arrogance ordinaire:</p> + +<p>—Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais +être sages au Frau?</p> + +<p>Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait +d'époque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient +plus.</p> + +<p>Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les +poches de sa culotte, le regarda de son air narquois, +et lui dit tout goguenard:</p> + +<p>—Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien +que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir +ce qu'ils ont à faire; laisse-les donc tranquilles!</p> + +<p>Appeler M. Lacaud,—du Sablou—Bernou, +c'était l'attaquer par son plus sensible; aussi il +s'écria:—Vous êtes un insolent! je vous dresse +procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes +fonctions!</p> + +<p>—Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu +n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne +t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante +ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père +qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, +je m'en fouts!</p> + +<p>Et nous passâmes.</p> + +<p>M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta +un moment comme interdit, tandis que derrière lui +les gens se riaient tout doucement, car on le craignait, +mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il +rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.</p> + +<p>Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, +quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent +taper dans la main de mon oncle, comme pour lui +faire compliment, n'osant rien dire par prudence, +mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent +parvenu.</p> + +<p>Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre +maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau, +mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs, +ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car +il se vantait à la Préfecture que sa commune était +une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et +voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs +ayant le courage de voter: Non, il fallait compter +qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins +hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la +moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper, +nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de +renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou +de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué +au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu +un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi +Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier +d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal +passant devant sa métairie de la Villoque, et qui +n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui +avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me +pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche, +mais je n'en dis rien.</p> + +<p>Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces +attendaient en patience les grandes choses que +devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au +marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions +avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui +le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se +trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que +le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour +roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.</p> + +<p>—Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire +la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à +se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un +roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les +Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer +des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une +guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de +chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens +dans ce traquenard.</p> + +<p>M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous +n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret. +Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera +pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez +vous.</p> + +<p>Tout le monde sait comment la guerre commença, +par cette prétendue bataille où le petit Badinguet +ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout, +et les partisans de l'Empire se carraient de cette +affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. +Tout le monde aussi sait comment elle continua. +Les journaux du gouvernement avaient beau mentir +et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de +même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui +avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne +disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, +c'est que les Prussiens avançaient en France.</p> + +<p>En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était +rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires +étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois +quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des +enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des +nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, +et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient +ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de +maison en maison dans les campagnes, et les imaginations +travaillaient. Les malheurs particuliers de +ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, +et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le +monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent +exposées à apprendre un pareil malheur. Et +puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas +seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait +qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte +qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés +ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les +bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont +fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire +ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout +proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par +le pays, on les prenait pour des espions, surtout +s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois. +C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si +triste en même temps.</p> + +<p>Dans les premiers jours de septembre, notre aîné +s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour +les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué. +Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu. +Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions +pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout +à coup nous entendîmes le pas de la jument qui +s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après +le drole entra et tout de suite je connus à sa figure +qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.</p> + +<p>Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:</p> + +<p>—L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui +n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur +est prisonnier, et la République est proclamée +à Paris.</p> + +<p>En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous +eut fièrement touchés, mais au milieu des désastres +de la France, nous ne pensions pas à nous en réjouir.</p> + +<p>—C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.</p> + +<p>Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant +à tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur +nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus, +nous fûmes nous coucher bien ennuyés.</p> + +<p>Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie +nous dit:</p> + +<p>—Je veux m'engager et partir soldat!</p> + +<p>Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule +ma femme lui répliqua:</p> + +<p>—Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!</p> + +<p>—Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais +si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui +partirent lors de la grande Révolution, il y en avait +qui n'avaient que seize ans, comme le grand-père de +mon père, et moi j'en ai vingt.</p> + +<p>La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne +dit plus rien, et lui continua:</p> + +<p>—Quand nous oyons lire une de ces belles histoires +de ces anciens qui se dévouaient pour leur +pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais à quoi +ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions +pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, +laisse-moi partir, mon oncle et mon père ne disent +pas de non.</p> + +<p>J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, +j'étais tout fier de mon aîné:</p> + +<p>—Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content +de voir que tu as profité des bonnes leçons que +nous ont données les anciens, et des exemples de nos +grands-pères.</p> + +<p>Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya +ses yeux et se raffermit un peu.</p> + +<p>Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son +paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour +partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit +un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prêt, +nous allâmes nous coucher.</p> + +<p>Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme +fit chauffer de la soupe, et voulut faire déjeuner +son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit +qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile +d'essayer.</p> + +<p>Alors il embrassa ses frères, sa sœur qui pleurait, +la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. +Ce fut là le plus dur: la pauvre femme n'avait pas +dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait, ses yeux +étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois +son aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, +enfin, après l'avoir serré une dernière fois sur sa poitrine, +elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours +comme les braves gens!</p> + +<p>Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller +attendre à Coulaures le passage de la voiture de +Périgueux. Elle en avait encore pour une demi-heure +quand nous y fûmes, et en attendant nous entrâmes +chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite +vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait +pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant +à la boutique et à table les gens qui venaient acheter +du tabac ou boire un coup. Quant à Jeantain, il était +en route comme toujours, rentrant tard à la maison, +et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois +à Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre +fois chez lui.</p> + +<p>La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon +descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il +demanda si on avait des commissions, et, comme il +n'y en avait pas, il remonta sur son siège et, nous, +étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet +tout doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse +les mouches, et ayant crié en même temps, hue! la +voiture repartit.</p> + +<p>C'était un bon diable que ce postillon appelé La +Taupe, sans doute parce qu'il était noir comme cette +bête, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil à +Périgueux, allant ou revenant, sans s'y arrêter pour +faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une pleine +cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer +un peu, et après, la remplissait aux trois quarts +de vin. Puis quand il avait avalé ça, il se passait la +main sur les babines, et en route. Comme il était tout +à fait complaisant et qu'il faisait journellement des +commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la +vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.</p> + +<p>Tout le long de la route il se trouvait des gens qui +lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet +chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi +un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait +chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et +portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il +en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché +des chemins, on voyait des gens qui attendaient, +venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits: +c'était des gens qui avaient des affaires pressées, +ou qui se méfiaient des bureaux de poste des +bourgs où on est curieux; principalement les filles +qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à +leurs galants.</p> + +<p>Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après +bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault, +la voiture monta au petit pas jusque devant la +prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux +pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, +longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente +du foirail, devant le bureau des Messageries.</p> + +<p>En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en +officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, +que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai, +il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et +qu'il allait rejoindre son bataillon.</p> + +<p>—Et vous, que faites-vous ici?</p> + +<p>—Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.</p> + +<p>—C'est bien, ça, et dans quel régiment?</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, +j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.</p> + +<p>—Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, +il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous, +autrement, s'il s'engage dans un régiment, on +l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut, +sans doute.</p> + +<p>—Non pas, dit le drole.</p> + +<p>—Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans +la garde mobile?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde +pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous +allons aller à la mairie et nous verrons bien.</p> + +<p>A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais +il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de +bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il +reçut l'engagement.</p> + +<p>Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il +était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner, +M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à +Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés, +nous nous promenâmes tous les deux, le drole et +moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous +faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il +pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu +quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude. +Que si par malheur il était malade, ou +blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule +fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une +ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et +je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.</p> + +<p>A quatre heures, nous étions devant les Messageries, +où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai +deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne +devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque +chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant +combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: +ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus +là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet, +cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au +Triangle.</p> + +<p>Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout +le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé +les petits et Nancette, en leur faisant comprendre +que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le +monde fut bien content de savoir qu'il était dans les +mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera +des pays des connaissances; il n'y en manque pas +de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac, +Jean Coustillas et tant d'autres.</p> + +<p>Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne +fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos +malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous +avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver +que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne +couverte de neige, nous nous disions: peut-être le +pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et +quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à +ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de +la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas +dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des +granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce +n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la +tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote, +surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles +des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée +qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du +bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas +malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait +content de faire son devoir, la pauvre mère prenait +confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses +lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir +une autre.</p> + +<p>En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que +cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que +toute son inquiétude et son affection de mère allaient +vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient +pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai +déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de +pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne +paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec +Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou +un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il +partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après +s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose +à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et +aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa +peine.</p> + +<p>Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier +espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos +mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir. +Le drole nous racontait, non pas la bataille car un +soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça +s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et +il nous disait le bruit assourdissant du canon, le +sifflement des balles, le fracas des obus, et cette +brave jeunesse courant en avant, dans la fumée, +laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. +Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance +ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je! +en apprenant cette victoire il nous vint un rayon +d'espoir qui ne dura guère malheureusement.</p> + +<p>Et puis vint le découragement qui rendait inutile +le dévouement de quelques-uns. C'est alors que +revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant +malades ou en congé, mais qui étaient tout +bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès +leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment +de l'honneur et du devoir était tellement éteint +chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite, +et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien +à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, +fermaient les yeux, au lieu de les signaler +comme déserteurs.</p> + +<p>C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement +que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues +comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme +Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur +devoir comme l'ancienne armée, les marins, les +mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si +tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés +par le patriotisme des volontaires de la République; +si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient +été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable +énergie qui débordait dans celui qui n'est plus, +la guerre se serait terminée autrement.</p> + +<p>Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que +tout un pays se livre comme la France l'a fait en +1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple +s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux +de toutes les vertus civiques.</p> + +<p>Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop +de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a +été.</p> + +<p>Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les +autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre +était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade +ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la +guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune +drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai +avec plaisir, et comme je fus content de le +trouver en aussi bon point comme on peut l'être +après une campagne comme celle-là. Une fois que je +lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère +surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait +partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre +femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai +déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et +puis après nous partîmes pour le Frau.</p> + +<p>Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient +pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui +les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère, +disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas +le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut +bien nous arrêter quelques minutes au <i>Cheval-Blanc</i> +en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; +ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer +comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que +le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien +entendu, il fallut trinquer au <i>Cheval-Blanc</i>, et même +chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva, +ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous +y amusâmes guère.</p> + +<p>Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus +du bourg, à moitié chemin du Frau, quand +voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à +courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute +saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait +sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée +des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre +femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et +qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre +drole!</p> + +<p>—Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, +et les autres?</p> + +<p>Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son +oncle, sa sœur, ses frères et Gustou, qui était pour +nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il +revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la +prenant après ça tout doucement, le bras sur les +épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant, +les petits se disputèrent à qui porterait la musette +de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il +fallut les contenter chacun à leur tour.</p> + +<p>Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires +où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il +avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était +arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait +des questions à n'en plus finir. Mais à neuf +heures, sa mère se leva et dit:—Il faut le laisser +aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.</p> + +<p>Le lendemain le drole se remit au moulin comme +si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit +bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse +guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions +quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais +tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. +Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait +de ces questions, il répondait tout bonnement que +les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui +ne savait rien qui valût la peine d'être conté.</p> + +<p>Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou +commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon +oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui +le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit +à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à +remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha +plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin +que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait +rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou +si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand +soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte +chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans +l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un +peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il +vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit +venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes +de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de +la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des +figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés +qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y +fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement +autour de la maison, dans le jardin, de descendre +au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver +de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui +gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans, +et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois +qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de +médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, +disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne +n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget, +le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait +que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il +viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le +moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en +train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il +allait mieux, et pour faire plus court, toujours il +trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la +consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, +lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il +vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions +cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent +tous deux dans le fournial. Là, Gustou se +déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans +la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite +corde et le coula tout doucement dans le four d'où +on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était +pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son +empaquetage, et au commencement, il avait peine à +prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un +peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour +lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après. +Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur, +l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le +tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la +couverture en geignant comme bien on pense. Au +bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le +sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait +plus, il le sortit du four et le posa sur la maie, +puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous +autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant +dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle +dit au sorcier:—Qu'est-ce que vous avez fait-là? +Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur +la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher +après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête +de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda +qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du +moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard +avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre. +Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de +cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, +et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite +avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces +quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle +d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. +Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de +se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant +sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent +pas.</p> + +<p>Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de +Prémilhac qui était déjà bien renommé; mais comme +il était très vieux, il ne jouit pas longtemps de ce +regain de réputation, car il mourut à la Noël d'après.</p> + +<p>Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays +quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du +défunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait +guéri.</p> + +<p>Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant +un jour du marché d'Excideuil, je trouvai les +droles qui étaient revenus d'en classe, disant que le +régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en savaient +rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai +qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, +et je me demandais quelle mauvaise raison +on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui +étaient tranquilles.</p> + +<p>Il faut dire que depuis le récent chambardement du +24 mai, M. Malaroche avait été changé. Son remplaçant +était une espèce de pauvre innocent, qui +fréquentait beaucoup le curé et l'église, et toute sa +famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient +enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et +portaient, pendue à un grand cordon bleu, une médaille +large comme une pièce de cent sous. Jamais +on ne les voyait sans cette décoration; dedans, +dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, +toujours elles avaient leur médaille; Roumy +disait qu'elles couchaient avec. C'était elles qui +avaient soin de l'église, mettaient des fleurs dans les +vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, +et faisaient tomber la poussière de partout. La dame +était une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui, +avec sa médaille, faisait la plus risible enfant de +Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions pas, +qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, +elle portait les culottes à la maison.</p> + +<p>Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt +à faire la volonté de M. le Maire et de M. le Curé; +mais encore il fallait un prétexte, pour renvoyer mes +droles, et je me promis bien de tirer ça au clair. Le +soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce +régent, mais mon oncle me dit:</p> + +<p>—Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la +mission.</p> + +<p>Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé +deux moines, pour ramener les gens de la paroisse +dans le bon chemin. Ces moines étaient deux gaillards +bien découplés, chacun dans leur genre. Celui +qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de +belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec +une belle barbe blonde. Les gens au courant des +affaires des sacristies, disaient qu'il était noble, et +vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes disposées +à se laisser tomber.</p> + +<p>C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens +comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue, +les paroles emmiellées, les manières douces, il +réussissait beaucoup dans ce monde-là: on racontait +aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient +aux larmes les dames qui l'écoutaient.</p> + +<p>Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et +pansu, noir comme une mûre, avec une barbe frisée +qui lui montait jusqu'aux yeux. C'était lui qui prêchait +pour les paysans, avec une grosse voix brâmante +qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en +temps il faisait un prêche, rien que pour les hommes, +et ceux qui y avaient été racontaient qu'il en disait +de bonnes.</p> + +<p>Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été +renvoyés chez eux à la Révolution, on n'avait pas vu +de ces gens dans le pays, de manière que la curiosité +était grande dans les premiers jours, et que l'église +était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un +peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du +compte c'était toujours la même antienne: il n'y avait +que la robe de changée et la barbe en plus, alors les +gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas l'affaire de +ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les +villages pour racoler les gens. Il entrait dans les +maisons comme un effronté, appelant les gens par +leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de +Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin, +et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait +fort et avait du toupet, les gens lui promettaient +d'aller à l'église, n'osant pas lui refuser, car il se +serait fâché. Jusque dans les terres, il allait attraper +ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de +venir à ses prêchements.</p> + +<p>Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre +prêcher, surtout aux hommes, car il avait toujours +des histoires risibles à raconter, et, quand au fond +de l'église quelques badauds en riaient, il leur +envoyait des brocards qui faisaient rire les autres +d'autant plus.</p> + +<p>Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver +la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870, +étaient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient +pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du +compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été +favorisés de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer +tout ce qu'ils disaient, ça aurait été long.</p> + +<p>Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y +avait des prières qui vous tiraient un défunt du purgatoire, +coup sec, et des images avec des cœurs +saignants, et aussi des médailles.</p> + +<p>Et justement c'est leurs médailles qui furent cause +qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils étaient +allés un jour à la maison d'école, et avaient interrogé +quelques enfants sur le catéchisme; ils avaient fait +chanter des cantiques, et finalement avaient distribué +des médailles. Lorsque le gros moine brun passa +devant mon François, qui avait ses treize ans, le +drole, qui ne te voulait pas de médaille de cet individu, +lui dit:</p> + +<p>—Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.</p> + +<p>L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:</p> + +<p>—Gardez-la tout de même, mon petit ami; si +vous en avez une, déjà, vous donnerez celle-ci à +quelqu'un des vôtres.</p> + +<p>Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la +table.</p> + +<p>Quand les moines furent dehors, le régent leur +expliqua que l'enfant qui avait refusé la médaille +appartenait à une famille impie; et eux lui dirent +alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.</p> + +<p>Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard +avec ces moines, tandis qu'il n'y était pas les enfants +s'amusaient, et celui qui était à côté de François +poussait la médaille vers lui, disant:</p> + +<p>—Prends-la!</p> + +<p>Et lui la renvoyait de même, disant:</p> + +<p>—Je n'en ai que faire!</p> + +<p>Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber +dans l'écritoire encastrée au ras de la table.</p> + +<p>Quand le régent rentra, il vint pour chercher la +médaille; le drole lui dit qu'elle était tombée dans +l'encre.</p> + +<p>Alors il leva les bras au plafond en disant:</p> + +<p>—Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable +profanation!</p> + +<p>Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, +prit la médaille avec un bout de papier, et la porta à +sa femme pour la laver.</p> + +<p>En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et +la mère et les quatre filles, ces cinq Enfants de +Marie, avec leurs grandes médailles, vinrent à la +porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait +commis ce crime.</p> + +<p>Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; +on lui fit faire un rapport là-dessus, et il y ajouta +que l'impiété de mes enfants était d'un mauvais +exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les renvoyer.</p> + +<p>Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce +renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du +long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage +une grosse malice pleine de mépris pour la +sainte religion.</p> + +<p>—Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille +dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous +renvoyés?</p> + +<p>—Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, +me répondit-il.</p> + +<p>Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de +cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses +qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de +séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais +tant.</p> + +<p>J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en +face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés +sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui +tournai le dos en lui disant:</p> + +<p>—Vous êtes un rude coyon!</p> + +<p>Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, +qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique +ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que +notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours +après, mes enfants étaient rentrés en classe.</p> + +<p>Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la +cause d'une autre affaire, qui fut le changement du +curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit +bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça +n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne +l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, +riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire +mal vouloir de tout le monde, à l'exception de +M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait +hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché, +à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu +de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt, +tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort +à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien +dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion, +mais au bout du compte, ça n'était que des +civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même +nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les +gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment +pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur +fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou +autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta +malgré tout.</p> + +<p>Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en +mêla, ça ne fit pas un pli.</p> + +<p>Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien +boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et +la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes, +au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en +voyage, même des truffes. Il était surtout difficile +pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne +lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il +allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir +de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car +avec ses manières communes, il était assez influent. +C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui +faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter, +les curés ne regardaient pas trop à ça. Et +puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant +de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau +de quelques bouteilles à leur curé.</p> + +<p>Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud +aurait pu le faire, mais il était trop avare pour ça. Le +premier soir que les deux missionnaires soupèrent +chez le curé, le père Barnabé fit la grimace en tâtant +de la bouteille qu'on servit avec le café.</p> + +<p>—Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, +mon cher curé! Vous n'en auriez pas d'autre, par +hasard?</p> + +<p>Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de +meilleur marché, répondit que non, et alors le père +Barnabé demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en +procurer de meilleure par là, à quoi le curé répondit +sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du +pays.</p> + +<p>Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. +Joint à ça que le curé rapiait tant qu'il pouvait +sur la nourriture, de manière que le Père ne se +gênait pas pour dire que le curé était un cuistre, et +celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. +Comme ces affaires-là se savent toujours, ces dires +n'étaient pas faits pour mettre la paix entre eux; +aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une brouille de +prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille, +à ce qu'on dit.</p> + +<p>Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé +dans une toute petite commune de la Double, +il y en eut qui dirent que c'était le père Barnabé qui +le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids +assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que +ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien +petite et bien pauvre, ce qui lui était dur, car +avec la domination, il aimait aussi l'argent.</p> + +<p>Un curé ordinaire venant après lui aurait passé +pour un ange, mais celui qui le remplaçait était bien +le meilleur qu'il fût possible de voir. C'était un +homme d'âge, bon et charitable à donner ses chemises, +qui prenait les gens par la douceur toujours, +ne faisait pas de politique, ne se mêlait point des +affaires de la commune, ni de celles des particuliers, +et ne disait point d'injures à ceux qui ne fréquentaient +pas l'église, comme font la plupart de ses confrères. +Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le +monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient +de tous les côtés; mais ils ne faisaient que passer à +la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant +d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux +malheureux.</p> + +<p>Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. +Quand je le connus bien, je lui dis un jour:—Monsieur +le Curé, quand vous aurez quelque part, par +là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque +quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.</p> + +<p>—Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une +bonne poignée de main.</p> + +<p>Et depuis, des fois il me disait:—Chez Chose, +n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze +jours...</p> + +<p>—Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, +monsieur le Curé, vous pouvez en être sûr.</p> + +<p>Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne +homme, tout heureux de faire du bien.</p> + +<p>Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous +les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de +Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la <i>Vache +à Colas</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + + +<p>A mesure qu'on prend de l'âge, on change de +soucis. Ceux du père ne sont plus ceux du jeune +homme; c'est à ses enfants qu'ils se rapportent. +Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, +car il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. +Mais lui, ne fut pas bien embarrassé, car en revenant +il se mit à travailler au moulin et dans les terres, +comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés de ça; +mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour +avoir l'habitude du travail et le connaître, mais que +d'ailleurs il voulait faire autre chose à l'occasion. En +effet, quelque temps après, il alla trouver M. Vigier +qui l'employa pour des arpentages, pour lever des +plans, planter des bornes et faire des partages. Petit +à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous +quitter.</p> + +<p>Les autres droles étaient encore jeunes, puisque +celui qui venait après Bernard n'avait que treize ans, +et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis +pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce +n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole +du pays; belle femme et jolie, comme était sa mère +à son âge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois +en la regardant je me disais qu'il faudrait bientôt +penser à la marier; mais nous ne lui connaissions +aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon +ne lui avait parlé, ni n'était venu chez nous, et comme +on dit, pour se marier il faut être deux.</p> + +<p>Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette +année-là, qu'on planta la statue de Daumesnil, à +Périgueux.</p> + +<p>Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes +tous trois, mon oncle, mon aîné et moi, pour voir +ça. Quoique je ne sois pas curieux des fêtes et que je +haïsse les foules, j'étais content de voir faire cet +honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous +en aurait fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait +du bien de penser au défenseur de Vincennes, depuis +le temps que nous étions poignés par la trahison de +l'autre.</p> + +<p>Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il +semblait que le brave à la jambe de bois, du haut de +son piédestal, soufflât sur sa ville natale de mâles +pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et haut les +cœurs!</p> + +<p>Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce +qu'on dit, ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis +guère attention, et puis j'étais un peu loin. Mais de ce +rassemblement d'hommes venus de toutes les parties +du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs, +qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se dégageait +la pensée d'une France républicaine qui nous +consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.</p> + +<p>Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres +qui n'avaient pu venir à Périgueux, nous demandaient: +Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit? que s'est-il +passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir +que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer +dans le cœur.</p> + +<p>Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. +Quelque temps après, un jour du mois d'octobre, une +huitaine après les vendanges, j'étais sous l'auvent +pour regarder si Hélie, que nous attendions pour déjeuner, +revenait du bourg où il avait été porter de +la farine à des pratiques, quand tout d'un coup, +dans le chemin qui passe contre chez nous, je vis le +fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur l'épaule, +qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de Puygolfier. +En passant, ce jeune homme, qui était de cinq +ou six ans plus vieux que mon aîné, leva sa casquette +et me salua. Tiens, que je me dis, ce garçon est +mieux appris que son père; mais quoique ça ne fut +pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de +même, étant comme nous étions avec les siens. Depuis, +je le vis passer par là assez souvent, soit en +allant, soit en revenant, et toujours il me disait bonjour +et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait +bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à +ma femme:</p> + +<p>—Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours +chasser du côté de Puygolfier, plutôt que du côté de +chez lui?</p> + +<p>Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais +sur la porte du moulin, je le vis venir vers moi, et +quand il fut là, après avoir levé son chapeau, il me +demanda la permission de traverser le moulin pour +aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je +lui dis que oui, et alors il me remercia comme si je +venais de le tirer de l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle +de Puygolfier était malade, et elle nous avait +fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui tenir un +peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait +par les terres. La petite y montait donc les matins, +et s'en revenait le soir avant la nuit, bien contente +de faire ce plaisir à la demoiselle. Quelques jours +après que le jeune Lacaud avait traversé le moulin, +la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui +avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me +dis-je, c'est-il à cause d'elle qu'il nous fait tant +d'honnêtetés? Mais je n'en parlai à personne. Depuis, +la drole se trouva un matin sur le chemin avec lui, +allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda +des nouvelles de la demoiselle, lui parla de +choses et d'autres, honnêtement, en lui donnant à +connaître qu'il se trouvait bien content de faire un +bout de chemin avec elle.</p> + +<p>Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon +oncle fit:</p> + +<p>—Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?</p> + +<p>Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre +au bourg signifier à ce garçon de ne plus +adresser la parole à sa sœur.</p> + +<p>Entendant tout ça, elle cependant nous regardait +avec ses yeux clairs et étonnés un brin, de manière +que je vis bien qu'elle n'y était pour rien.</p> + +<p>Alors, je dis à Hélie:</p> + +<p>—Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il +y a quelque chose à dire, c'est moi qui le dirai.</p> + +<p>Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à +Puygolfier ni n'en revint seule: un de ses frères, le +François, l'accompagnait. De temps en temps, ils rencontraient +bien le jeune homme, mais lui se contentait +de tirer son chapeau et passait sans rien dire.</p> + +<p>A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le +trouvai sur la place contre la halle. Il avait l'air de +m'attendre, car aussitôt qu'il me vit, il vint vers moi. +Après le bonjour, il ajouta qu'il avait quelque chose +à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la +promenade, où nous ne serions pas dérangés.</p> + +<p>Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il +n'y eût personne, et que les cordiers qui y travaillent +par côté d'habitude, n'y fussent pas, nous allâmes +jusqu'au fond, d'où l'on domine les prés du château +qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune Lacaud +me dit:</p> + +<p>—Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je +ne lui ai parlé qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, +mais rien qu'en la voyant aussi jolie que sage, +avec son air de bonté et de raison, j'ai compris que je +n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en +mariage.</p> + +<p>Quoique sachant ce que je savais, je fus bien +étonné de la demande, mais je n'en fis rien paraître, +et je répondis tranquillement à ce garçon, que ma +fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il me +coupa la parole pour dire:</p> + +<p>—Ça, ce n'est rien.</p> + +<p>—Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous +parlé de ceci à votre père?</p> + +<p>—Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous +me diriez.</p> + +<p>—Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, +vous lui auriez peut-être fait avoir une attaque. Dans +tous les cas, il vous aurait dit qu'une fille de chez les +Nogaret n'était pas faite pour son fils, et il vous +aurait dit encore qu'entre les deux familles il y avait +des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, +bien sûr, en gros, que nous ne sommes pas amis, +mais peut-être vous ne savez pas tout. Il faut donc +que je vous dise que dans le temps, mon oncle +Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous +me dites que vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui +était un ancien faure de village, était +un grand ami du mien, et il trouvait qu'il n'y avait +rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il +parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était +maître de forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, +et dit que sa fille n'était pas faite pour être meunière. +Puis, à quelque temps de là, il la maria à un vieux +noble ruiné de toutes les manières.</p> + +<p>Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut +que vous sachiez encore que votre père nous en a +toujours voulu depuis; qu'il a cherché tous les moyens +de nous nuire, de nous ruiner, de nous faire des +avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait +porté cet imbécile de régent à renvoyer mes droles +d'en classe; c'est lui qui dans le temps poussa Pasquetou, +de Cronarzen, à nous faire un procès qui nous +aurait grandement gênés à cette époque, si nous +l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en +1851, et qui est cause qu'on l'a mené à Périgueux +entre deux gendarmes, les mains attachées avec une +chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa +faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, +comme tant d'autres: vous comprenez que c'est des +choses qu'on ne peut oublier.</p> + +<p>—Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je +comprends que vous me répondiez comme vous le +faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas +mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant +le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, +autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi +essayer près de mon père, et, de votre côté, ne m'ôtez +pas tout espoir.</p> + +<p>—Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet +d'un brave garçon, et il m'en coûte de vous le dire, +mais ces haines dont nous parlons ne peuvent +s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au +dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne +vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, +ni du nôtre, vous n'auriez jamais de consentement. Si +votre idée n'est pas un caprice,—là, il secoua la +tête,—vous en serez peut-être malheureux pendant +quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui +ne l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut +vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil +à vous donner, ne parlez pas de ça à votre père; +ce serait inutile d'abord, et ensuite ça pourrait vous +mettre mal avec lui.</p> + +<p>Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma +femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air +d'être un peu tête légère, mais pas méchant.</p> + +<p>—Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas +un Lacaud.</p> + +<p>Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, +qui était une bonne femme.</p> + +<p>—C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été +malheureuse avec cet homme-là, tant qu'elle a +vécu.</p> + +<p>Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler +du fils Lacaud.</p> + +<p>Environ un mois après cette affaire, étant au moulin +à picher une meule, j'entendis la voix d'Hélie qui +s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui répondait +tranquillement. C'était un de nos voisins de +bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus +tout étonné en le voyant, car c'était un jeune homme +qui demeurait à Paris, où il était avocat, et je ne +comprenais pas comment il se trouvait là en gros +souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais +guère, car, durant ses études, il n'était jamais au +pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou +quatre fois, dont l'année dernière, il y avait un an, à +l'enterrement de son père. Mais Hélie le connaissait +bien, car ils étaient aux mobiles dans la même compagnie, +et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils +se tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris +de le voir là, au moulin, et comme Hélie lui demandait +si son domestique était malade, il répondit que +non, mais que, demeurant dans son bien maintenant, +et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire +moudre, son domestique étant occupé ailleurs.</p> + +<p>Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, +et après avoir déchargé le sac et mis la jument +à l'écurie, Hélie le convia de faire collation, ce qu'il +voulut bien.</p> + +<p>Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une +touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette +allait quérir un fromage et des noix. Tout en cassant +la croûte, il nous demanda des renseignements sur +des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle +ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres +choses comme ça. Je lui dis tout ce qu'il me demanda +sans le questionner; mais comme Hélie était assez +libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble, +joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui +demanda:</p> + +<p>—Alors, tu fais valoir ton bien?</p> + +<p>—Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan +comme mon père et mon grand-père.</p> + +<p>Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, +au moulin.</p> + +<p>Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa +jument, Fournier monta à la cuisine, donner le bonsoir +à ma femme et à ma fille, et puis s'en fut chez lui.</p> + +<p>Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun +dit son mot, cherchant à deviner le pourquoi de son +retour au pays.</p> + +<p>—Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre +ses paroles, son père lui a laissé assez d'écus pour +vivre sans rien faire.</p> + +<p>Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir +notre homme, encore avec un sac en travers +sur sa jument.</p> + +<p>—Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà +tout à fait campagnard?</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus campagnard.</p> + +<p>Tandis que nous faisions moudre, il se mit à +pleuvoir assez dru, et comme c'était aux environs de +midi, j'engageai Fournier à dîner, vu qu'il ne pouvait +s'en aller avec ce mauvais temps.</p> + +<p>—Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois +que je viendrai faire moudre, vous ne gagnerez pas +gros sur moi.</p> + +<p>—Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les +meuniers savent tricher sur la mouture.</p> + +<p>Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.</p> + +<p>On sait comment font nos femmes dans ces occasions +où elles sont surprises. Vite la petite s'en fut +dans le jardin ramasser de la vignette et des fines +herbes pour faire une omelette; ma femme descendit +une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la +poêle et, avec la soupe, voilà pour dîner.</p> + +<p>En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier +nous racontait des choses qu'il avait vues à Paris +et telle chose et telle autre, quelle grande ville +c'était, les grands monuments et les beaux bâtiments +qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour +les riches.</p> + +<p>—Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y +rester.</p> + +<p>—Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à +Paris sans rien faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté +de l'état d'avocat, et c'est pourquoi je suis revenu +planter mes choux.</p> + +<p>—C'est pourtant un état qui mène loin que celui +d'avocat, dis-je alors: il n'y a guère que des avocats +dans ceux qui gouvernent; celui qui est fort, bien +ferré, qui a la langue bien pendue, est presque sûr +d'arriver.</p> + +<p>Il secoua la tête et dit:</p> + +<p>—C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des +choses qui étonnent le plus, quand on y pense bien, +que de voir des gens qui sont habitués par état à +parler indifféremment pour la vérité ou l'erreur, à +plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur +parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, +de préférence à ceux dont les actes parlent, +eux dont le jugement est faussé par ces nécessités du +métier. Sans doute, c'est un avantage que de faire +partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous +les privilèges, en conservant soigneusement les siens; +mais ce n'est pas tout, voyez-vous, il faut avoir +exercé une profession pour en bien connaître les +ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses qui +vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: +ainsi, moi, je n'aurais jamais su plaider une cause +injuste, ni bien défendre un coupable.</p> + +<p>Fournier continua un moment sur ce sujet, et de +temps en temps, lorsque ses paroles annonçaient +l'honnêteté de ses sentiments, je voyais ma femme et +ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on connaissait +que ça les intéressait.</p> + +<p>Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et +nous descendîmes pour charger la farine de notre voisin +sur sa jument. Tandis que nous étions à l'écurie, il +s'en va voir notre furet qui était dans une caisse, et +lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous +faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou +six clapiers où ils ne manquent pas; les métayers se +plaignent qu'ils mangent tout.</p> + +<p>—Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je +lui dis.</p> + +<p>—Venez dimanche matin?</p> + +<p>—Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, +nous viendrons dimanche.</p> + +<p>Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que +nous eûmes tué une douzaine de lapins il fallut déjeuner.</p> + +<p>Fournier demeurait dans une jolie maison que son +père avait fait bâtir sur un coteau où il y avait encore +cinq ou six vieux fayards ou hêtres, qui avaient donné +à l'endroit le nom de La Fayardie. L'ancienne maison, +qui était plus bas, à deux portées de fusil, servait +pour des métayers. Sa servante était une vieille +qui n'était pas bien fine cuisinière, mais avec ça +nous nous en tirâmes bien, ayant grand faim tous.</p> + +<p>De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et +nous nous voyions assez souvent. Je le trouvais des +fois à Excideuil; d'autres fois il venait chez nous, +chercher le furet pour faire tuer des lapins à des +amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par +Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours +quand il venait, il montait à la maison donner +le bonjour à nos femmes, de manière que je vins +à penser que peut-être il venait un peu pour Nancette.</p> + +<p>Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais +pas trompé, car il venait plus souvent à la maison, +et il y restait plus longtemps à causer avec la petite. +Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à Excideuil, où je le +trouvai un jeudi:—Allons prendre le café qu'il me +dit.</p> + +<p>Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait +personne; c'était dans le moment que les gens étaient +au foirail ou au minage, et, quand la fille eut servi +le café, Fournier me dit rondement son affaire: Voilà; +il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.</p> + +<p>Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un +proverbe patois de chez nous qui veut dire: <i>Mariage, +troc, trompe qui peut</i>; mais ça n'est pas mon genre, +et je lui dis tout du commencement que ma drole +n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait +dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que +pour conserver la maison, nous donnerions le quart à +l'aîné, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans +les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis qu'il +était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du +parti qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, +et qu'alors ma fille, qui serait pour sûr une +bonne ménagère, était trop simplement élevée pour +être sa femme à la ville, et qu'il pourrait regretter +de l'avoir prise.</p> + +<p>Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment +pauvre à Paris, il était riche assez au pays, et +que cela étant, il ne regardait point à la fortune; que +de reprendre son état d'avocat, il était sûr et certain +qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de propriétaire +allant mieux à ses goûts et à son caractère; que +quant à se marier avec une demoiselle qui aurait +trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais, +attendu que les filles de cette fortune sont élevées de +telle façon, qu'elles ne veulent habiter qu'à la ville +et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font dépenser +bien au delà des revenus de leur dot, sans parler +d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout +ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait +avec ça de la raison, du bon sens, et était loin d'être +sotte; que lui, au surplus, la trouvait très bien +comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas +ordinaire, et de la rendre heureuse.</p> + +<p>Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça +bien arrêtée, je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, +il était pour ma fille un parti comme nous n'aurions +jamais osé l'espérer, du côté de la fortune et du côté +de la personne.</p> + +<p>Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné +une poignée de main, je revins au Frau. Le soir, je +dis tout à ma femme, qui fut bien contente, et me +dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier, +à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son +état. Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la +petite, qui fut tout étonnée de nous voir tous trois +seuls dans la grande chambre.</p> + +<p>—Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu +penses à quelqu'un?</p> + +<p>La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. +Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, +elle me regarda, ne sachant que croire, et +fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa sans +peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait +pensé à notre voisin de la Fayardie, depuis le jour +où elle lui avait ouï raconter pourquoi il avait quitté +son état d'avocat.</p> + +<p>Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, +elle levait les yeux sur lui, en même temps que sa +mère, lorsqu'il disait quelque chose qui annonçait la +droiture de sa conscience, et je pensai en moi-même: +telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.</p> + +<p>—Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, +alors ça tombe bien: c'est lui qui t'a demandée, +et il viendra un de ces soirs savoir la réponse; +qu'est-ce qu'il faudra lui dire?</p> + +<p>—Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle +fut embrasser sa mère.</p> + +<p>Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de +savoir qu'il était accepté. Pour dire le vrai, je pense +qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme +qui a un peu d'habitude de la vie, connaît facilement +si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir. Je +n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y +avait que mon oncle et nos femmes, de manière que +Fournier resta souper, pour me voir à ce qu'il disait, +mais je pense plutôt, pour être avec sa promise.</p> + +<p>Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, +mais je me mis à rire et je lui répondis:</p> + +<p>—A cette heure, je vois que vous avez bien fait +de laisser l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais +que c'est pour être avec Nancette que vous êtes +resté.</p> + +<p>Il se mit à rire aussi et dit:</p> + +<p>—Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.</p> + +<p>—Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, +nous allons essayer de tirer quelques coups d'épervier +pour vous faire manger du poisson.</p> + +<p>Le soir après souper, comme nous trinquions avec +de l'eau de noix, en causant gaiement, tout d'un coup, +mon oncle dit:</p> + +<p>—Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?</p> + +<p>—La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur +fait mieux!</p> + +<p>Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut +notre futur gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.</p> + +<p>Nous étions pour lors approchant du carnaval, et +de cette affaire, Fournier le fit au Frau. Nous +avions pris des lapins à la Fayardie; mais Hélie et +Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un +lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le +chercher avec la Finette. Le premier jour Bernard +manqua le poste, mais le second jour Hélie cueillit +le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était pas la +même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours +une qui venait de sa race, et c'était toujours une +Finette; nous ne sommes pas changeants dans notre +famille.</p> + +<p>On ne travaille pas chez nous dans les jours de +carnaval; on ne pense qu'à se réjouir à table, à deviser, +et à se promener entre les repas. C'est des +jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer d'affaires, +chacun est chez soi en famille, et tout le monde +chôme. Il y en a qui nous prennent, nous autres +Périgordins, pour des gourmands parce que nous +festoyons largement en temps de carnaval, mais ce +sont des coyons qui ne comprennent rien à nos +usages. Le carnaval, c'est la fête de la famille; c'est +le moment où les enfants dispersés çà et là, par les +nécessités de la vie, reviennent à la maison paternelle; +ceux qui sont mariés, viennent avec leur +femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout +contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse +qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu'à voir les voitures +publiques dans ces jours-là; elles sont bondées +de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en +haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve +des jardinières, des petites charrettes, attelées d'une +jument, ou d'une mule, ou même d'une quite bourrique, +pleine de gens qui se rendent à la maison +d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger +avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se +croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval!</p> + +<p>Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait +froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille +bien blanche, et encombrée de plats et de bouteilles, +toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mère tient +sur ses genoux le dernier né de ses petits-enfants. +Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses +misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le +temps où on ne s'inquiétait de rien, comme font +maintenant les enfants qui ne pensent qu'à se bourrer, +surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de +l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense +pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de +la chair; du bœuf, de la velle, du porc, et il en a +porté un plein bissac. La mère, de son côté, a tué des +poulets, quelque canard, ou un piot si on est aisé, et +on fête toutes ces victuailles en buvant de bons +coups et en se réjouissant de manger ensemble de si +bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, +elle a pétri de ses mains, de ces bonnes grosses +pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un grillage +de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on +coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.</p> + +<p>Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles +de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque +encore. C'est alors que les enfants vont se masquer +et se déguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se +faire voir avec la figure toute charbonnée ou un mouchoir +dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante +quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille +chanson française joyeuse, qui célèbre le vin; ce vin +qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les +jeunes.</p> + +<p>Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée +autour de l'aïeul, de la mère; c'est la communion de +tous, à la même table, dans un même esprit de paix +et d'amitié familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se +sont privés des joies de la famille, ont eu beau chercher +à le faire perdre, sous prétexte que c'est une +fête païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier +encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de +la famille.</p> + +<p>Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais +cet étranger c'est un ami, sans femme, sans enfants, +sans famille, qui serait réduit à faire le carnaval tristement +tout seul, et alors on l'invite comme nous +faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe, et la +présence de cet étranger à cette table achève de la +sanctifier mieux que toutes les bénédictions, parce +qu'il y est assis en vertu de la fraternité des hommes.</p> + +<p>C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est +plus ce qu'il était autrefois; on n'est plus si content, +on rit et on chante moins: les vieux sont plus sérieux +et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux +choses qui nous poignent: les départements du Rhin +et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et +nos pauvres vignes mortes.</p> + +<p>Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, +le carnaval fut assez gai; les amoureux ça met de la +joie dans une maison, et si on ne rit pas aux éclats +follement, on rit tout de même un peu: que voulez-vous, +l'homme a besoin de ça quelquefois.</p> + +<p>Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils +Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier, +et pas un peu. Partout, il ne décessait de mal parler de +lui, disant que c'était un mauvais avocat sans pratiques, +qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il +s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une +grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il était +joueur autant que débauché, et un tas d'affaires +comme ça. Fournier était un garçon bien droit, bien +franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque +ces histoires lui revinrent, il se mit très fort en +colère, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud. +Ils se connaissaient bien, ayant été au collège ensemble, +mais ils n'avaient jamais été bons amis, de +manière que je craignais que de cette jalousie il n'en +vînt de méchantes affaires: quand on ne s'aime pas +déjà, il n'en faut pas tant pour que ça tourne mal. Et +en effet, tout ça finit par un bon coup d'épée que +mon gendre futur ajusta à l'autre.</p> + +<p>Heureusement la blessure saigna assez, et avec les +soins du médecin, Lacaud en fut quitte pour rester un +mois sur l'échine. Mais de cette affaire, aussitôt qu'il +fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où il +s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en +fûmes débarrassés.</p> + +<p>Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si +de rien n'était, et Nancette ne sut cette bataille +qu'après son mariage. Mais nous autres, qui étions en +bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la main plus +fort que de coutume, et mon oncle lui dit:—Vous +aviez affaire à une méchante bête, mais vous vous en +êtes crânement tiré. Et là-dessus, il fit comme les +vieux, il se mit à raconter un duel au sabre qu'il +avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à qui +il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant +par honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus +vite, il aidait mon oncle à conter son affaire.</p> + +<p>Ce même jour, tandis que Fournier était chez +nous, se promenant dans le jardin avec Nancette, la +pauvre demoiselle Ponsie dévala de Puygolfier, toute +malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans +après la mort de son père M. Silain, on venait lui +réclamer encore une de ses dettes! Un des anciens +camarades de chasse, un ami du défunt, peu +avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son +billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la +demoiselle, ni capital, ni intérêts, sachant bien que la +pauvre n'avait plus que juste de quoi vivre bien petitement. +Tant qu'il avait vécu, il n'en avait pas parlé, +se pensant en lui-même que c'était autant de perdu. +Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop +content, vu que l'héritage n'était pas aussi fort qu'il +croyait, trouva le billet dans les papiers de son beau-père +et le fit présenter à la demoiselle Ponsie. Elle +venait donc chez nous pour se consulter à Fournier. +Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable, +et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais +qu'on ne pouvait lui en faire payer plus de cinq +années. A cela elle répondit que, quand elle devrait +aller à l'hospice, elle voulait tout payer, quitte à vendre +le peu qui lui restait.</p> + +<p>Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce +peu. Du côté du moulin nous la confrontions partout, +mais nous n'étions pas en fonds pour acheter, surtout +quelque chose qui ne nous faisait pas besoin. De +l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, +que le père de Fournier avait achetée il y avait +trente-cinq ans de ça. Du côté d'en haut, c'était des +bois qui appartenaient à des propriétaires assez éloignés. +Fournier était donc le seul qui put acheter, +mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, +valait peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; +je parle des fonds, car pour les bâtiments du château, +ils n'avaient pas de valeur pour si peu de bien; +c'était une charge au contraire, à cause des impôts et +de l'entretien.</p> + +<p>La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans +cette position, que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, +et qu'il verrait à arranger ça. Mais comme il +était plus occupé de venir voir sa future femme, que +de chercher des acquéreurs, le seul arrangement +qu'il trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. +Le marché fut fait pour cinq mille francs, dont deux +mille deux cent cinquante qu'il devait payer d'abord +au créancier; deux mille cinq cents francs à la grande +Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs +pour les pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante +francs pour la faire enterrer: C'est elle qui arrangea +l'affaire ainsi. Et avec ça Fournier lui laissait la jouissance +du tout, sa vie durant. Il ne faisait pas un bon +marché, mon gendre futur, mais il était content en ce +moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui +aimait tant la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque +chose de se marier, la sachant dans l'embarras. +Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut arrangé, et +qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait +pas obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait +encore davantage.</p> + +<p>A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser +le cuvier comme nous avions fait lors de +mon mariage, et aussi inviter nos parents et amis. +Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi il y +en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, +comme le monde, se renouvellent petit à petit, un à +un, les uns s'en allant, les autres arrivant.</p> + +<p>Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient +morts, mais mon cousin le maréchal vint avec sa +femme et une drole de quinze ans. En passant, je +dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille +dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore +deux ou trois bonnes amies avant de se marier. Martial +Nogaret d'au-dessus de Brantôme était mort +aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son aîné +qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur +de Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux +et ce fut son fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le +cousin Nogaret du Bleufond et sa femme étaient +morts aussi; les garçons avaient quitté le moulin +pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne +restait dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, +qui ne put pas venir. Ceux qui avaient eu le plus de +misère, les Nogaret qui étaient venus s'établir sur +l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le +vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était +plus le temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils +vinrent deux de la famille, tous deux mariés. Mon +oncle Chasteignier, de Sorges, était veuf depuis longtemps +et bien vieux, mais il vint tout de même, ou +plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin +Estève vint aussi, mais son frère était mort de la +picote pendant la guerre.</p> + +<p>Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, +qui étaient là, à la noce de leur sœur; les plus petits +bien contents d'être habillés de neuf et de voir tous +ces parents qu'ils ne connaissaient pas, et des messieurs; +car, outre une tante de Fournier, nous eûmes +aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche +de Thiviers, et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. +Mais c'était de bons garçons, de vrais Périgordins, +qui parlaient patois quand il fallait, et +n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune +temps vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que +de bons paysans.</p> + +<p>Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; +ses cheveux étaient devenus tout blancs, mais il ne +lui en manquait pas un, et ils étaient toujours embroussaillés +comme autrefois. Lui et mon oncle, ça +faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs +soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne +tête, bonnes jambes et bon estomac aussi, car ils +étaient les premiers à trinquer et à faire boire. Mon +oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et ses cheveux +n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était +grise seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, +qui était un peu pesant, se tenait encore +mieux assis, surtout à table, que dehors à courir.</p> + +<p>La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si +c'est parce que je m'y trouvais pour mon compte, +mais il me semblait que la mienne avait été plus +joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il +nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on +a beau être dans les fêtes, il n'est pas possible de les +oublier, et ça n'est pas désirable non plus.</p> + +<p>Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson +de <i>la Mie</i>, bien ancienne, je crois, vu qu'il y est +question de la grande tour d'Auberoche, qui est +écrasée il y a belle lune, depuis les grandes guerres +des Anglais.</p> + +<p>Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il +chanta, car il mourut vers Pâques fleuries, après +avoir traîné quelque temps dans le coin du feu. Il y +avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait plus rien +qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours +dit qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas +pourquoi, peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est +sûr, c'est qu'il avait sept ans de plus.</p> + +<p>Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un +beau drole, et je me trouvai tout étonné d'être grand-père, +car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je +n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça m'étonnait, +parce que je me trouvais jeune encore, et parce que +j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je +m'étais accoutumé à penser, comme je crois tous les +enfants, que les grands-pères ont de toute force les +cheveux blancs et l'échine courbée.</p> + +<p>Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les +couches de sa fille, et nous la trouvâmes tous à dire; +d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle +n'était sortie de la maison, et aussi parce que la +chambrière que nous avions prise depuis le mariage +de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était +fainéante, sale, et avec ça glorieuse comme un +pou.</p> + +<p>Nous lui avions dit de chercher une place à la +fin de son année, mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, +nous en pâtissions. Quand ma femme était +là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît son travail, +et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y +étant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes +ne s'entendent pas à faire aller les maisons, et ça se +voit là où il n'y a pas de femme.</p> + +<p>Dans le temps que ma femme était chez notre +gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une +petite fièvre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai +aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans le +grand fauteuil où était mort son père. La pauvre +était toute pâle avec un peu de rouge sur la pointe +des joues, et les yeux brillants comme des chandelles. +Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit que cette +fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au +cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la +famille de Puygolfier finissait, avec la terre.</p> + +<p>La grande Mïette qui était là, lui dit:</p> + +<p>—Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, +vous iriez; mais demain, je ne vous lèverai +pas, vous direz ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre +Mïette, ce sera toujours la même chose.</p> + +<p>En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard +avec la jument pour dire au médecin de Savignac +de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force +remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma +femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier, +heureusement, car la pauvre Mïette avait bien +bonne volonté, mais elle n'était pas des plus rusées, +et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement +elle ne savait plus où elle en était.</p> + +<p>Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien +n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines +après. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur +son lit, devenue à rien, la figure comme de la cire, la +peau collée sur ses mâchoires, tous les os paraissant, +je me pris à penser à la belle fille qu'elle était, +quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout +petit, et même lorsque j'avais été avec elle, voir à +Prémilhac la femme de son ancien métayer nouvellement +accouchée. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si +aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés +pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses +lèvres, jadis rouges et un peu épaisses, étaient violettes +et comme desséchées; ses joues fraîches où on +voyait transparaître le sang, étaient réduites à une +peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux +cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses +jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre +petit maigre rouleau de cheveux gris plaqué contre +ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en +vinrent aux yeux.</p> + +<p>Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser +les scellés, en cas qu'il y eut des héritiers, mais il +n'y en avait plus. Le dernier de sa famille à ce qu'elle +nous avait dit, était un cousin qui s'était perdu en +mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le +bien appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle +n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai +que le mobilier n'était pas compris dans la vente, +mais c'est qu'il n'en valait guère la peine. Au reste, +à la levée des scellés, le juge trouva un papier en +manière de testament, où elle donnait à Nancette le +meuble qui était dans sa chambre, et à nous autres +tout le reste, à l'exception d'un lit garni, de six +chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingère +pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la +vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, +encore que tous ses meubles fussent bien vieux et +sans valeur, de les garder après elle, afin qu'ils ne +fussent pas vendus à un encan, où les étrangers se +moqueraient de ses misères...</p> + +<p>En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me +toucha le bras:</p> + +<p>—Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque +chose. Me voilà toute seule à cette heure, ne sachant +où aller. J'ai bien à toucher de votre gendre +les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la +pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre +et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, +il me faut quelqu'un à qui je puisse m'attacher, +des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas +vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque +vous ne gardez pas cette chambrière que vous avez, +prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis +à cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son +maître!</p> + +<p>Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant +dans les cinquante ans déjà, grande et forte comme +un homme, et taillée à coups de hache, figure et tout. +Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses +paroles, on voyait qu'elle avait du cœur.</p> + +<p>—Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; +la Margotille s'en va à la fin du mois, son année finie; +tu n'as qu'à venir à ce moment: Jusque-là, tu garderas +là-haut. Quant à ce qui est de tes loyers, tu t'entendras +avec ma femme, ces affaires ne me regardent +pas.</p> + +<p>—Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez +crainte: merci bien, Nogaret.</p> + +<p>Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, +et mon gendre entra en possession de Puygolfier.</p> + +<p>Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup +de plaisir Fournier acheter le château et le morceau +de bien qui était autour. D'un côté, j'étais content +qu'il eût tiré la demoiselle de peine, mais de l'autre, +je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant d'autres +fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire +le Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, +d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au +château, se seraient peut-être figurés qu'ils sortaient +de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, méprisé +mes autres petits-enfants du moulin. Supposé +que ça aurait été trop nouveau pour mes petits +enfants, ça aurait été peut-être mes arrière-petits-enfants. +Ces choses se voient tous les jours; il ne +manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans +le château où leur grand-père portait la farine. Si +encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras, +passe; mais c'est comme une maladie, tout +de suite ils cherchent à se faufiler dans la noblesse, +et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les +meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent +dans le commerce, ou dans les forges, +comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs.</p> + +<p>Quand je vois de ces:</p> + +<p>..... <i>parvenus entés sur les nobles</i>,</p> + +<p>faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il +y en a! j'ai toujours envie de leur crier:</p> + +<p>—<i>Touche ton âne mon Coulou!</i></p> + +<p>Pour en revenir, j'avais bien raison en général, +mais j'avais tort en ce qui était de mon gendre. Mon +oncle à qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait +pas à craindre cette affaire; que celui qui avait quitté +son état pour le motif que nous savions, et qui avait +épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était +pas homme à agir par gloriole.</p> + +<p>Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, +de vrai, n'était pas dans une aussi belle position que +Puygolfier, mais qui était grande, propre, bien arrangée, +et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est +qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblèrent +curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets +piqués des vers, des boiseries, des tableaux, mais +tout ça ne lui coûta pas bon marché à mettre en état +de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle +qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas, +parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après +sa mort; celui-là était le mieux en état; les fauteuils +et les chaises avaient des pieds contournés, étaient +peints en blanc, et l'étoffe était de vieille soie jaune. +Il y avait aussi un lit dans le même genre, une commode +ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits +que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta +aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand +plein coffre dans le grenier, et il nous donna des +livres pour les droles.</p> + +<p>Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle +lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent +avaient été vendues.</p> + +<p>Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux +papiers, et il s'entendait bien à lire tous ces vieux +actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En +triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient +le pays; par exemple, que notre moulin avait +appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, +aux seigneurs de Puygolfier, et que c'était un moulin +banal où toute la paroisse devait faire moudre. Il +trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de +Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par une +dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les +redevances et les rentes qui étaient dues aux seigneurs +de Puygolfier avant la Révolution, et beaucoup +d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de +plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de +Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain +avait vécu, lui qui était si fier de sa noblesse, il +aurait été bien estomaqué en le lisant.</p> + +<p>Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, +mousquetaire du roi, vendait à Guillaume Pons, +notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil, +les château, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant +la somme de quarante-huit milles livres, dont +vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq +années. Pour le reste, c'est-à-dire onze mille livres, +Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations, +consenties par le vendeur, à feu Jeannet +Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, +et père dudit Guillaume.</p> + +<p>On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient +de sa prétendue descendance d'une grande famille de +Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun +d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus +de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y +avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, +greffés sur les anciens, étaient nobles de fait +et regardés comme tels partout dans le pays.</p> + +<p>Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il +y avait de mieux à faire. Les toitures ne valaient plus +rien, il pleuvait partout; rien que pour les réparer, +ça aurait coûté plus de mille écus. Le dedans était +tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui aurait +voulu remettre tout en état.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + + +<p>Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je +pensais en moi-même que mon aîné Hélie, marchant +sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'établir. +Mais c'était une affaire qui demandait réflexion. Pour +que le drole pût garder comme aîné la propriété et +le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque +chose, à seule fin de pouvoir payer à ses frères +leur part, quand, moi n'y étant plus, ils viendraient à +partager. Il devait, comme je l'avais dit à Fournier, +leur revenir à chacun dans les trois mille francs, et +comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille +francs que l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y +avait le petit bien du Taboury qui valait tout près de +deux mille écus, et qui pouvait se vendre facilement +sans faire tort au reste du bien, car la mère Jardon +était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille +francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent +douze mille francs dans leur devantal, ça ne se trouve +pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on +dit.</p> + +<p>D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, +aucune idée pour une fille plutôt que pour une autre; +il allait bien comme ça dans les frairies danser et +s'amuser, mais rien de sérieux.</p> + +<p>—Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou +deux à son âge, ça n'est pas une affaire, le drole n'est +pas de ces fous qui ont besoin d'être tenus; un jour +ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là il pourra +se trouver quelque bon parti pour lui.</p> + +<p>Les choses allaient toujours leur petit train chez +nous, comme le tic-tac du moulin; ça ne changeait +guère. Pour ça, mon oncle se faisant vieux ne se +mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui +allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, +où nous avions affermé un endroit pour mettre le +blé, la civade, ou le blé rouge qui nous restait d'un +marché à l'autre. Les jours où je n'étais pas dehors, +je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous deux +nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés +d'aller en route tous les deux, mon oncle restait à +regarder de la marche des meules, et il apprenait le +métier à François qui avait ses quinze ans et n'allait +plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il +était là, mais il allait souvent dehors pour faire des +arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier +lui avait fait connaître.</p> + +<p>D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il +tira au sort et amena le numéro quatorze.</p> + +<p>—Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, +lorsque nous fûmes revenus le soir: il te va falloir +partir, car tu n'as rien pour te faire exempter.</p> + +<p>—Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire +mon temps et être bien sain de partout.</p> + +<p>La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un +peu, la pauvre femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle +avait tout son monde autour d'elle, pour être +sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en peine. Que +veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il +faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons +cherchent une position, les filles se marient. Depuis +que le monde est monde, ça marche comme ça: +il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au +régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont +pas malheureux.</p> + +<p>Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard +nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour +choisir son régiment. Puisqu'il était forcé qu'il partît, +nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla +dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un +de ses camarades du collège.</p> + +<p>Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier +un jeudi à Excideuil, comme il sortait de porter +des actes à l'enregistrement, et il m'engagea à prendre +une demi-tasse. Tout en buvant le café, il me dit:</p> + +<p>—Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre +aîné, est-ce que vous ne pensez pas à le marier?</p> + +<p>—Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier, +il faut être deux, comme vous savez, et je crois +qu'il n'a d'idée sur aucune fille.</p> + +<p>—C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille +qui a bien, du côté de sa défunte mère, une dizaine +de mille francs, et qui, du côté de son père, en aura +bien trois ou quatre. Ils sont deux enfants dans la +même maison; la fille est la cadette. C'est une bonne +drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; +et puis élevée en bonne campagnarde: chez elle sont +tout à fait de braves gens; qu'est-ce que vous dites +de ça?</p> + +<p>—Je dis que pour la position, ça nous irait assez; +mais il faudrait aussi que la fille convînt au drole, +ou pour mieux dire qu'ils se convinssent tous deux.</p> + +<p>—Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le +jour de notre ballade, le premier dimanche d'août, la +petite y sera et il la verra; si elle lui convient, alors +nous en parlerons plus amplement.</p> + +<p>Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux +à Saint-Germain, emportant un beau plat de poisson +pour M. Vigier. Hélie avait pêché la nuit pour le +prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin, +après être resté deux ou trois heures au lit, il avait +été piquer sa tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien +comme l'eau fraîche pour vous réveiller.</p> + +<p>M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui +ne faisait pas de fla-fla, mais qui arrangeait bien les +affaires, et sûrement. Quand on lui portait de l'argent +à placer, il le serrait dans son coffre, et lorsqu'il +avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait +une obligation. S'il ne trouvait personne et que les +gens voulussent reprendre leur argent, il leur rendait +les mêmes écus, dans le même sac, lié avec la même +ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on plaisante +ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme +aujourd'hui, passer aux assises.</p> + +<p>Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne +mode. Dans l'étude il y avait un coffre, de même +forme que nos anciens coffres, mais tout en fer, avec +un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque le +couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un +grand cabinet; et, avec deux tables massives et cinq +ou six chaises paillées, c'était tout le mobilier.</p> + +<p>Toute la maison était dans le même genre de l'étude; +on n'y voyait point de ces meubles nouveaux, que +l'on trouve maintenant chez tous les gens un peu +cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font +de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était +telle qu'il l'avait reçue de son père en prenant l'étude, +il y avait quarante-cinq ans, et les meubles et tout; +c'était solide encore, et le notaire aussi, qui était un +bon homme tout à fait, et pas fier avec les paysans.</p> + +<p>Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de +petits cailloux qui faisaient des dessins, la servante +était en train d'arroser un dinde qui tournait devant +le feu, par le moyen d'un tournebroche qui faisait +grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:—Ha! +le Monsieur sera content. Donnez-le vitement +que je l'appareille, et en attendant, tournez vous autres +vers le feu.</p> + +<p>Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était +dans l'étude parlant avec des gens, vint avec Girou:</p> + +<p>—Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment +que ça va? fit-il en me secouant la main.</p> + +<p>—Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous +aussi?</p> + +<p>—Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix +ans; je n'ai pas à me plaindre pourvu que ça dure. +Ha! vous avez porté du poisson; c'est une bonne +idée: vous allez voir, dans une petite minute nous +déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette, +trempe la soupe.</p> + +<p>Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier, +Girou et nous deux. Mme Vigier était morte depuis +une quinzaine d'années, et, de deux enfants +qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le fils +était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; +mais il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il +y était, et on disait qu'il avait cassé déjà beaucoup +de pièces de cent sous à son père, qui ne parlait +guère de lui, tant ça lui faisait de peine.</p> + +<p>Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et +M. Vigier, avisant trois filles qui se promenaient, les +arrêta.</p> + +<p>—Voyons, laquelle de vous autres qui veut se +marier?</p> + +<p>—Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit +une grosse délurée, et elles se mirent à rire.</p> + +<p>—Oui, c'est entendu; mais il faut passer par +rang d'ancienneté: voyons, quel âge avez-vous, vous +autres?</p> + +<p>Quand elles eurent dit leur âge:</p> + +<p>—Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon +exemple; te voilà majeure, il est temps d'y penser.</p> + +<p>—Mais j'y pense, Monsieur Vigier!</p> + +<p>—A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer +le contrat: je suis bien vieux, mais ce jour-là je +ferai ma barbe de frais pour prendre mes droits.</p> + +<p>—Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.</p> + +<p>—Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette +drole, et puis elle n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?</p> + +<p>—Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point +déplaisante.</p> + +<p>—C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter +le manger à son monde et que le soleil l'a crâmée. +Depuis la mort de sa mère, c'est elle qui tient la +maison; ce sera une bonne femme de ménage.</p> + +<p>Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons +de sa connaissance et ils allèrent danser. A ce qu'il +paraît qu'il dansa avec Victoire et qu'ils se convinrent, +car depuis, tous les dimanches, il s'en allait à +Saint-Germain pour la voir.</p> + +<p>La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le +contrat d'Hélie comme il avait passé le mien. C'est +au carnaval de 1877, qu'ils se marièrent. Pour la +noce de son frère, Bernard demanda une permission +et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois, +quoiqu'il n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.</p> + +<p>Quand les nores viennent dans les maisons où il y +a encore leur belle-mère, il advient souvent qu'elles +ne marchent pas d'accord. Ça se comprend: les +femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement +de la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes +qui arrivent, ont d'autres idées, et voudraient faire +à leur mode. Heureusement Victoire avait bon caractère, +et ma femme était si bonne, qu'elle cherchait +toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles +s'entendirent bien.</p> + +<p>L'année se passa comme ça, tranquillement, sans +aucune chose qui vaille la peine d'être marquée. +Mais quelque temps avant la Noël, Fournier vint +nous trouver et nous dit que, les élections pour les +conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement +du mois de janvier 1878, il avait idée de +faire une liste contre celle de M. Lacaud, pour tâcher +de le déplanter. D'après des choses qu'il avait ouï +dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.</p> + +<p>—Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un +grand bien pour la commune, car tant qu'il sera là +nous resterons en arrière des autres, et il ne faut pas +compter qu'il se retire de bonne volonté.</p> + +<p>Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages +avec Roumy, Maréchou, le fils Migot, et tant +nous prêchâmes les gens qu'en fin de compte la +liste de mon gendre passa toute, à une majorité de +trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant +à lui, il ne lui manqua que vingt-deux voix pour les +avoir toutes.</p> + +<p>Après que le résultat fut connu, tout le monde vint +toucher de main à Fournier. Ceux qui avaient voté pour +la liste de M. Lacaud, ne pouvant faire autrement, +étaient tout de même contents de n'avoir plus affaire +à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement +pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, +de crainte qu'il ne leur en voulût; mais ils se trompaient +sur son compte, il n'était pas un Lacaud.</p> + +<p>Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à +s'occuper des affaires de la commune, et ça n'était pas +sans besoin, car le régent que M. Lacaud avait mis +pour secrétaire, tenait mal les papiers et les registres. +Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé +mes droles dans le temps, et il ne convenait pas à +mon gendre ni guère à personne, parce qu'il n'apprenait +rien aux enfants, était trop souvent à l'église +et dans la sacristie, et pas assez à sa classe. Et encore, +quand il y était, il faisait faire plus de prières et chanter +de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier, +ne voulant pas le faire partir sans le prévenir, +lui dit de demander son changement, ce qu'il fit, +et on l'envoya dans le Sarladais, par là du côté de +Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de +lièvres.</p> + +<p>Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint +trouver Fournier pour revenir chez nous, ce qui eut +lieu, parce que mon gendre le demanda expressément.</p> + +<p>Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me +semblait que M. Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il +n'eut plus peur de perdre le pain de sa famille, +comme du temps de Lacaud, il fut à son aise pour +enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs +devoirs envers le pays et envers leurs camarades; +pour leur apprendre l'histoire du peuple, et des paysans +surtout, qui était totalement ignorée, vu que les +historiens, presque tous jusqu'à nos jours, n'ont en +souci que des rois et des grands personnages. Pourtant, +pour nous autres paysans, c'est plus attachant +de connaître la condition de nos pères aux différentes +époques, que de savoir ce qui se passait à la cour. +Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de +près, il se trouve que sous les apparences de prospérité +dont parlent les flatteurs qui écrivaient jadis +l'histoire des rois, la misère des peuples était grande. +Les fêtes royales et les habits dorés des seigneurs +faisaient trop oublier les guenilles et la vie misérable +des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais +rien vu de plus beau que la cour de Louis XIV, et +rien de plus minable que le peuple de son temps, surtout +vers la fin de son règne. Et c'est bien vrai ça, +car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier +avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes, +qui faisaient toucher du doigt et voir à l'œil l'état +malheureux où étaient réduits nos pauvres ancêtres +en ces temps-là.</p> + +<p>Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est +qu'il ne se croyait pas lié par les dires rabâchés depuis +longtemps. Il faisait très bien voir que du temps +de Henri IV, le paysan n'était pas plus heureux que +sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la +poule au pot aux paysans,—<i>la poulo, canard +d'Henricou</i>, comme dit Clédat, de Montignac,—les +faisait bellement massacrer lorsque, mourant de +faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats, +écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur +faisait prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin +que ça se passait, c'est dans notre pays même; mais +qui connaît les pauvres Croquants du Périgord? La +plupart des historiens n'en parlent guère, que pour +faire des brigands de ces malheureux soulevés par la +désespérance.</p> + +<p>Les histoires anciennes sont pleines de menteries, +disait M. Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit +que Henri IV était un roi populaire, n'ont pas consulté +le peuple. Ce gascon, grand prometteur, +mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et +oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si +aimé que ça chez nous. Et la cause en est dans le +vieux souvenir plein de rancœur de la répression des +Croquants; dans celui de sa cruauté pour les pauvres +braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et +enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont +toutes les veines avaient saigné à son service.</p> + +<p>On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson +de Biron, sans abominer l'ingratitude monstrissime +de Henri IV. C'est tellement vrai, qu'il était défendu +de la chanter autrefois; cinq bourgeois de Domme +furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour +l'avoir chantée dans une auberge, et encore elle fait +quelque peu son effet.</p> + +<p>Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres +gens du Périgord, et pendant longtemps on n'a pas +fait la fête de saint Louis dans nos églises, parce +qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore aujourd'hui +on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère +d'enfants de paysans appelés Louis.</p> + +<p>Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa +bonté, citer de ses traits de clémence et de ses mots, +aimables; ce n'était en fin de compte qu'un rusé gascon, +bon quand ça lui était utile, et méchant sans +miséricorde quand il y trouvait son intérêt.</p> + +<p>C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux +enfants des paysans, aux descendants de ces Croquants +maltraités par Henri IV, les nobles et les +historiens, la vérité sur leurs ancêtres et vengeait +leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les +époques; pour les temps des comtes de Périgord et +des seigneurs pillards qui rançonnaient sans pitié les, +paysans et leur faisaient subir des traitements barbares, +et pour ceux des guerres de religion où le pauvre +paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à +tour par les papistes et les parpaillots.</p> + +<p>Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, +les yeux lui flambaient: on nous a apitoyés dans les +histoires sur sa mort, disait-il. C'est vrai que Guise +l'a fait lâchement assassiner, mais en fin de compte, +ce n'était qu'un brigand tué par d'autres brigands.</p> + +<p>Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir +que, sous prétexte que les paysans du côté de Mensignac, +de Tocane et de Saint-Aquilin, avaient aidé +l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes +provençales à Chante-Céline, près de Fayolle, +en 1568; lorsqu'il traversa le Périgord venant du +Limousin, il massacrait tout sur son passage; on ne +voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à +Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit +tuer de sang-froid <i>deux cent soixante paysans</i>, après +les y avoir gardés tout un jour!</p> + +<p>Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher +catholique? Qu'on nous laisse donc tranquilles avec +ce brigand hypocrite, sa barbe blanche et son cadavre +jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion pour +ses malheureuses victimes, pour ces deux cent +soixante compatriotes, parmi lesquels nous avions +peut-être des ancêtres!</p> + +<p>A propos de ces rois qui font si bonne figure dans +certains livres, je me souviens qu'un dimanche sur la +place, il nous fit bien rire. Voyez-vous, qu'il faisait, +quand on regarde de près notre histoire, on est de +l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais, +père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en +vois aucun de bon!</p> + +<p>Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur, +car moi je parle à l'ancienne mode, fut réglée, +Fournier s'occupa de l'école et des chemins. Il fallut +emprunter pour ça, mais quand on vit de belles salles +de classe où les enfants étaient à l'aise, et les chemins +bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne +heure; nous voyons maintenant que notre argent +est bien employé.</p> + +<p>On pense bien qu'au Frau nous étions contents de +voir les choses marcher comme ça, et d'autant plus +que c'était notre gendre qui faisait tout. On ne pouvait +pas dire que nous avions les préférences, +puisque notre chemin avait été radoubé le dernier, +et on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions +à nous faufiler partout, puisque nous n'étions rien. +Mon oncle avait depuis quelques années renoncé à +être du Conseil, disant qu'il fallait faire place aux +jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon +gendre en était.</p> + +<p>Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était +comme dans la commune, tout marchait bien. Les +droles venaient à souhait. François, qui était né en +1860, avait tout près de dix-neuf ans, et c'était un fier +garçon qui nous aidait bien au moulin et partout. +Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins +et commençait aussi à s'occuper: les deux derniers +allaient encore en classe.</p> + +<p>Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize +ans passés, mais il ne faisait plus rien que +quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui +disaient toujours:—Oncle, repose-toi, tu as assez +travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les +écoutait, et s'asseyait par là au moulin sur un sac, et +leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin +que ce fût quelque affaire propre à les instruire ou +à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait +avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois +aussi, il dévalait jusqu'au bourg pour voir les +anciens.</p> + +<p>Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois +bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je +n'y connaissais rien. Elle était toujours vaillante, +active, avisant au bien-être de chacun et de tous, +aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant +jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:—Vous +n'êtes jamais allée à Périgueux? ou +bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici, ou là? et +elle leur répondait:</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout +mon monde autour de moi.</p> + +<p>Mais le contentement ne peut pas durer toujours; +les hommes étant toujours heureux, se trouveraient +malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il +y ait de temps en temps quelque méchante affaire qui +s'en mêle.</p> + +<p>Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais +tranquillement sur ma mule, jambe de ça, jambe de +là, regardant devant moi notre maison, dont la cheminée +fumait, les termes au-dessus avec leurs bois +châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque +étant à un tout petit quart de lieue de chez nous, je +portai mes yeux sur nos vignes de la Côte, et là, au +milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande +comme un sol à battre cinquante gerbes, où les feuilles +étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui +étaient franchement vertes. Ça me donna un coup +dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je +me dis. Nous avions bien ouï dire que dans le Midi +elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions +que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je +ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous +ne pouvions pas nous mettre dans l'idée qu'elle viendrait +jusque chez nous.</p> + +<p>Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, +marquée par cette tache ronde qui d'année en année +allait s'élargir comme l'huile sur une touaille, et tuer +toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout +ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon fouet. +comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir +mis la mule à l'écurie, je montai à la maison, et après +m'être lavé les mains, je m'assis à table pour dîner +avec les autres. Moi, je déteste tellement de tromper, +que sans que je m'en doute, sur ma figure on connaît +quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que +j'étais tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez +nous. Quand j'eus mangé un morceau lentement, +pensant en moi-même à ce gueux de phylloxera, Hélie +me versa à boire un plein gobelet de vin.</p> + +<p>—Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, +car bientôt nous n'en aurons plus; la maladie +est dans nos vignes.</p> + +<p>—Comment! que dis-tu? firent-ils tous.</p> + +<p>—Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. +Dans nos vignes de la Côte il y a une tache jaune, +d'ici deux ou trois ans tout sera mort.</p> + +<p>—Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu +de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra +en acheter.</p> + +<p>—Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, +on aura trouvé un moyen de guérir cette maladie.</p> + +<p>—Il ne faut pas compter là-dessus, répondit +l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent +le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas +trouvé.</p> + +<p>—Je me demande de quoi ils servent, alors, dit +notre aîné.</p> + +<p>Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année +d'après nous ne fîmes pas le quart de vin comme +d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes +malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et +puis l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de +la Côte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus +de la maison, résista un peu plus, mais au bout de +trois ans elle était comme l'autre: en tirant sur les +pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.</p> + +<p>Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de +vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le +garder pour le temps où il n'y en aurait plus du tout: +et puis, afin de le ménager, on fonça de la vendange +dans des barriques pour faire de la piquette toute +l'année. Nous avions aussi une demi-barrique de vin +de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de +deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait +tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le +garder pour quelque grande occasion ou en cas de +maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans +des caisses avec de la paille.</p> + +<p>La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse +point comme nous faisons pour beaucoup de +choses, nous autres gens âgés. Peut-être si nous +étions sages, devrions-nous faire comme elle, et +porter les traverses qui surviennent sans nous en +troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, ça serait de regarder +tranquillement les accidents et de tâcher +d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voilà, +celui qui a la charge de la maison, porte le poids +des inconvénients pour lui et pour les siens. Les +jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les +yeux l'espérance, qui trompe souvent, comme les +feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en +attendant, les fait marcher joyeux.</p> + +<p>Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas +beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins +en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au +lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous +buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour +faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous; +mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon +oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant de +coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, +joint à ça que l'on dit que le vin est le lait des vieux.</p> + +<p>Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une +permission et vint nous voir sans nous avoir écrit. +Il descendit du chemin de fer à Thiviers et vint de +son pied pour nous surprendre. Il venait d'être +nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. +Le dimanche gras au soir donc, nous étions à souper, +quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un +montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard! +Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut +à sa mère et l'embrassait comme du bon pain, tandis +qu'elle, fière de son drole et heureuse de le revoir, +avait les yeux mouillés. Après la mère ce fut le tour +de la belle-sœur Victoire et puis nous autres. Quand +il eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit +une assiette à côté de sa mère et il s'assit à table. +Tout en mangeant, on lui fit fête à cause de ses galons; +lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se +préparer pour une école où vont les sous-officiers, +afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que +je vais me servir de ce que j'ai appris à Excideuil, et +je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je +vous y ai mangé.</p> + +<p>Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait +grande joie aux petits, et à nous autres, ça nous faisait +quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un +meunier, officier et en passe de monter haut; que +voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.</p> + +<p>—Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez +peut-être commandant ou colonel; sous la grande +République, il ne manquait pas de fils de paysans +montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce que +je demande, c'est de le voir simple officier avant de +m'en aller.</p> + +<p>—Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et +bien en santé, vous le verrez mieux que ça.</p> + +<p>—Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze +ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure.</p> + +<p>—Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il +y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour +quand on serait malade. Personne ne l'a été, Dieu +merci, et il faut espérer que personne ne le sera de +longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et +il se gâterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon +vin quand on est fier que quand on est malade, on +le trouve meilleur. Si le père le veut, je vais en aller +chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les +galons de Bernard.</p> + +<p>—Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.</p> + +<p>Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la +santé du sergent-major.</p> + +<p>Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et +le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec +Nancette et le petit. Nous étions treize de la famille +en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La grande +Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous +bûmes de bons coups, comme si jamais de la vie on +n'eût ouï parler de phylloxera. L'ennui des premiers +temps était un peu amorti, et après avoir attendu inutilement +la guérison des vignes, nous nous prenions +maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, +comme de fait ça arrive.</p> + +<p>Quelques années se passèrent comme ça, sans rien +d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps, +nous n'avions plus de métayers, et mes garçons et +moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs, +c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; +aussi je ne rapporterai pas des choses journalières +pareilles à d'autres dont j'ai parlé déjà, ne voulant +pas, si je puis, rabâcher encore. C'est bien assez que +j'aie raconté des affaires qui, probable, n'intéresseront +personne que les miens. Et puis, il faut que je le +dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé +dans le temps chez nous; je me souviens très bien de +toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier, +de l'année passée, d'il y a deux ans, même dix ans, +je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois je +suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai +donc seulement les choses marquantes pour +nous.</p> + +<p>En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole +de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle +avait déjà un garçon aurait tant aimé une fille, et +Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu un mâle; +mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on +veut.</p> + +<p>A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans +un régiment qui était à Brive. Ça fut une grande +affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment; +mais je ne fais pas grand état de toutes ces +félicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs, +il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.</p> + +<p>Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à +la maison et à la Fayardie, comme bien on pense, et +nous étions tous glorieux du cadet. Lui était plus +raisonnable que ses frères, et le lendemain de son +arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se +mit à chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé +à l'école. Qui l'aurait rencontré dans les bois +sans le connaître, avec une groule de veste et un +méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un +jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement +se montrer à Excideuil, comme ça aurait été pardonnable +de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait +pas la tête.</p> + +<p>L'année d'après, François se maria avec la fille d'un +meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez +son beau-père, que j'avais connu dans le temps, à la +noce de mon cousin de Brantôme. François entrait +chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. +Ils n'étaient pas riches si on veut, mais avec +ça la fille n'était pas un mauvais parti, parce qu'elle +était pour lors seule de famille, son frère étant mort +l'année d'auparavant.</p> + +<p>En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. +Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette +eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara, +en eut une aussi.</p> + +<p>Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un +jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce, +fit banqueroute et me fit perdre près de quarante +pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent, +deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, +comme c'est de coutume.</p> + +<p>Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour +lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du +bourg qui était bien une drole tout à fait comme il +faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol +vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait +la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus +vite et je lui en parlai. A la première parole il me +confessa la vérité: cette fille lui convenait, et avec +notre permission il voulait la prendre pour femme. +Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire +cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien, +lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se +mettre dans la misère, les enfants venant; que dans +la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses goûts; +qu'il fallait penser à l'avenir et consulter la raison, +attendu que le mariage avait ses charges et qu'il +était bon de se mettre en mesure de les supporter.</p> + +<p>Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire +que je n'ai pas tant calculé que ça pour prendre ta +mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça, c'est vrai; mais moi +j'étais dans une autre position que toi, mon pauvre +drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma +mère, et assuré de plus de l'avoir de mon oncle.</p> + +<p>Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en +ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se +mariait jamais qu'ayant l'avenir assuré, il y aurait +les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas. +Quant à lui, il se sentait force et courage pour nourrir +une femme et des enfants; il affermerait un moulin et +se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement +que de lui aider un peu.</p> + +<p>Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les +cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque +temps, afin de ne pas prendre un caprice passager +pour une amitié solide.</p> + +<p>Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu +qu'il était de ne rien faire sans mon consentement.—Ecoute, +lui dis-je, puisque c'est comme ça, et +que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça n'est +pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu +tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie +et travailler dans les grandes usines; tu +apprendras là quelque chose qui pourra te servir à +entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai +une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, +ou bien à Saint-Astier; je connais les messieurs et je +pense y arriver.</p> + +<p>—J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je +vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra.</p> + +<p>Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries +d'autour de Périgueux, et il lui fallut aller du côté de +Ribérac.</p> + +<p>C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son +travail et sachant se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il +fut là-bas, son bourgeois prit confiance en lui, si bien +que l'année d'après, il lui augmenta ses gages.</p> + +<p>Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère +était veuve, et elles étaient si pauvres que ma femme +en avait compassion; et, voyant cette fille rester sage +pendant un an que notre drole fut là-bas, sans parler +à personne, elle l'affectionna, et en cachette, pour ne +pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le +linge pour monter son petit ménage. La noce se +fit au Frau, bien entendu, et puis après Yrieix emmena +sa femme.</p> + +<p>Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui +montent et d'autres qui descendent. La Nancette avait +pris un homme riche, Bernard était officier, et le +pauvre Yrieix, lui, était garçon dans une minoterie. +Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la +mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire +en pension et leur donnait des idées sur des +choses dont la femme d'Yrieix n'avait jamais ouï +parler; de manière que plus tard, les cousins germains, +fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se +rencontrer, il y aurait eu tant de différence entre eux +qu'ils ne se seraient jamais pris pour parents. J'imagine +que beaucoup de gens pauvres, qui portent le +même nom que des familles riches, proviennent de +la même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou +se sont ruinés, tandis que les autres faisaient fortune.</p> + +<p>Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux +ans passés, et il était toujours en bonne santé. Sa +barbe et ses cheveux étaient blancs comme neige; +mais au demeurant il n'avait point de grandes infirmités, +entendant bien, lisant sans lunettes et marchant +encore avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois +des douleurs. Son ami Masfrangeas était mort il y +avait un an, et il disait quelquefois que ça serait +bientôt à son tour.</p> + +<p>—Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à +coups de bonnet de coton!</p> + +<p>Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux +que de leur dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure +vérité pour mon oncle, mais, à cet âge, il ne faut pas +grand'chose pour les déranger.</p> + +<p>Dans le commencement de l'année 1889, il sentit +quelque peine à remuer son bras gauche: encore +tant mieux, dit-il, que ça ne soit pas le droit. Il ne +sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se réchauffer, +de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le +lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces +grands fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, +et il passait ses journées devant le feu, tisonnant +avec son bâton, et quelquefois lisant quelques +pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux +endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma +femme ou Victoire, ou la grande Mïette, étaient +toujours là, et ça le gardait d'ennuyer. Le soir, +nous autres lui lisions le journal, et comme, dans +<i>l'Avenir</i>, il était souvent question du Centenaire de la +Révolution, il disait quelquefois:</p> + +<p>—Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au +quatorze juillet!</p> + +<p>Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République, +et les souvenirs de la Révolution qu'il tenait +de son père et de son grand-père, lui revenaient à la +mémoire, et il nous les disait, s'arrêtant parfois de +fatigue, et continuant à les suivre dans sa pensée.</p> + +<p>Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce +jour-là, c'était fête chez nous, et les droles avaient +débarrassé l'auvent des seilles et de la grande oulle, +et l'avaient arrangé avec des branches de chêne. Sur +la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en face de +la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils +avaient monté un drapeau. Ce piboul était un mai +qu'on avait planté en quarante-huit à mon oncle, +lorsqu'il fut conseiller. Comme on l'avait planté avec +ses racines, il avait pris, et avait profité beaucoup, +de manière que maintenant il était très gros. Dans le +temps nous l'avions entouré d'une petite muraille +pour le garder d'accident, et depuis, nous l'appelions +l'arbre de la Liberté.</p> + +<p>Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:</p> + +<p>—Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.</p> + +<p>Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous +le menâmes sous l'auvent, où Victoire avait déjà porté +son fauteuil. Une fois assis, il regarda un moment le +drapeau qui flottait au vent et puis nous parla ainsi:</p> + +<p>—Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe +cousus ensemble, mais ces trois couleurs ont fait +reculer les Autrichiens et les Prussiens! Il faisait +bon vivre et être Français, quand nos volontaires, +sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les drapeaux +au milieu des bataillons, tambours battant, et +quarante mille voix chantant <i>la Marseillaise</i>!... Quel +temps!... Un de mes oncles fut tué à Jemmapes, et +quand la nouvelle en vint à la maison, mon grand-père +dit: C'est une belle mort! Vive la République!</p> + +<p>Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses +souvenirs, puis, voyant le feuillage dont les garçons +avaient guirlandé les piliers de l'auvent, il reprit:</p> + +<p>—Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est +fort comme le peuple... Point de laurier, c'est l'arbre +des empereurs, des tyrans... La branche de chêne, +c'est la marque du citoyen! Vous m'en mettrez sur +ma caisse, quand je serai mort!</p> + +<p>Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés +mûrs se balançaient doucement, les cigales chantaient +après le tronc des arbres, les eaux de l'écluse +bruissaient, et on entendait au bourg péter le petit +canon que Fournier avait acheté exprès.</p> + +<p>Ma femme prit une chaise et vint se mettre près +de l'oncle, pour lui faire compagnie, et Victoire en +fit autant, ayant son drole sur les genoux. Nous +autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés +contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, +avec sa bonne figure, tandis qu'un petit vent +doux agitait un brin sa barbe et ses cheveux blancs.</p> + +<p>De temps en temps, il nous disait quelques paroles:</p> + +<p>—Cette fois, mes droles, la République a gagné +pour toujours... Ils auront beau faire, les nobles, les +curés et les autres, ils n'y pourront rien... Je suis +content d'avoir vu ça... Mais il y a quelque chose +que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez, +les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! +Mais je suis trop vieux... Vous autres, vous verrez +ça. Quelle belle fête, ce jour-là!</p> + +<p>Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant +les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant +part de ce qu'il pensait.</p> + +<p>Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout +doucement. D'un jour à l'autre on ne s'en apercevait +pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait +qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul, +ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de +quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission +au mois d'octobre, il ne se levait plus que les +jours où il faisait beau soleil, et seulement vers midi. +Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le +levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout d'un +bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière +qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le +connaissait bien, car sa tête était toujours bonne, et +il disait qu'il n'irait pas loin.</p> + +<p>Il avait demandé qu'on le mît dans la grande +chambre, parce que c'était la plus plaisante, et que +de son lit il voyait la plaine des bords de la rivière et +le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il +y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement, +ou Victoire, et leur compagnie lui faisait +plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup +dans la journée, et ça nous annonçait sa fin, vu le +proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort, +sont près de la mort.</p> + +<p>Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait +veillé la nuit avec la grande Mïette, chacune la moitié:—Ma +pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas +la journée... Avant de m'en aller, je voudrais vous +voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir +Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis +François aussi.</p> + +<p>On fit comme il l'avait dit. A une heure, François +étant arrivé, on se mit à table pour dîner. Le petit +bout était contre son lit avec son assiette et son +verre; lui était accoté sur des coussins. Fournier +était venu avec sa femme et les petits, et quand il +s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, +mais bien bas:—Salut, Monsieur le maire! je vais +vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma +femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:—Mes +enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait +mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième +année... vous laissant heureux... je ne suis +pas à plaindre.</p> + +<p>Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé +avec nous autres une dernière fois. Bernard avait tué +des cailles, et on lui en avait fait rôtir une. Après +avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la +moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout ce qu'il +put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: +Va quérir du plus vieux vin... que nous trinquions +ensemble.</p> + +<p>Quand le vin fut versé dans les verres, on lui +donna le sien, et tous, petits et grands, nous vînmes +choquer avec lui. Après avoir bu une gorgée, il +rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins.</p> + +<p>—Mes enfants, je suis content de vous avoir vus +tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre +drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hélie, dans +mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont +dues... pour une douzaine de cents francs approchant: +c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... +pour lui aider à s'établir plus tard... fais-je +bien?</p> + +<p>—Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.</p> + +<p>—Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi +je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir +à côté de nos anciens... Je ne regrette qu'une +chose... vous savez quoi!</p> + +<p>—Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de +France, de là-bas, d'Alsace... les derniers Prussiens, +tu viendras sur ma fosse, et te penchant vers moi, +tu me diras:</p> + +<p>—Oncle! ils sont partis!</p> + +<p>Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment +après, il nous dit:</p> + +<p>—Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le +soleil.</p> + +<p>C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin, +qui sont communs en Périgord. Le soleil +rayait fort, séchant le long de la rivière les regains +dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin était +arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant +de l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait +bruire les feuilles de notre arbre de la Liberté qui +commençaient à jaunir. Tout à la cime de l'arbre, le +drapeau que les droles y avaient monté le quatorze +Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout +ça un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, +bien bas le pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses +quatorze ans:</p> + +<p>—Viens là, mon Robertou.</p> + +<p>Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui +dit tout doucement, comme un souffle:</p> + +<p>—Chante <i>la Marseillaise</i>.</p> + +<p>Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout +auprès du lit, commença de sa voix claire et tremblante +un petit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Allons, enfants de la Patrie.<br /></span> +<span class="i0">Le jour de gloire est arrivé!<br /></span> +</div></div> + +<p>Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au +ciel du lit, une main sur la tête du drole, écoutait en +extase.</p> + +<p>Lorsque le petit fut à la fin:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Nous entrerons dans la carrière<br /></span> +<span class="i0">Quand nos aînés n'y seront plus!...<br /></span> +</div></div> + +<p>l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. +En nous approchant, nous voyions bien qu'il n'était +pas mort, mais il ne parla plus. De temps en temps +il ouvrait les paupières, et, nous voyant tous autour +de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant la +main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une +heure son souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout +doucement: il était mort.</p> + +<p>Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par +le télégraphe; de manière que le lendemain toute la +famille était réunie. Sur les quatre heures du soir, +l'oncle fut porté en terre par nous autres, mes six +garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac +et de Génis: aucun d'étranger n'y toucha.</p> + +<p>C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert +de branches de chêne, comme il l'avait demandé, +porté par les siens, les uns en veste blanche de meuniers, +les autres en sans-culotte brun ou noir, et, +parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à +deux galons d'or.</p> + +<p>Il n'y avait point de curé. Fournier marchait +devant, ceinturé avec son écharpe, et toute la commune +suivait nos femmes derrière le cercueil. Après +qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout doucement +le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté +sur la terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici +ce qu'il dit, tel que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété +pour le coucher par écrit:</p> + +<p>«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, +de faire de discours sur la tombe d'un homme du +peuple, d'un travailleur, d'un paysan. Jusqu'à présent, +cet honneur était réservé aux rois, aux grands, +aux puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. +Il est temps, maintenant que la République luit pour +tout le monde, comme le soleil, de prendre d'autres +mœurs, d'autres usages et de rendre à nos morts, à +ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous, l'hommage +qui leur est dû.</p> + +<p>«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes +chers amis, c'est celui qui est là couché dans ce cercueil +que la terre va recouvrir tout à l'heure. Nogaret +naquit en 1806, à une époque qu'on appelle glorieuse, +parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite +des centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, +et tuait encore plus d'ennemis, pour rien. Mais +son père était un volontaire de 1792; mais un de ses +oncles était mort à Jemmapes pour la France; mais +son grand-père était un patriote; et dans cette humble +maison du Frau on conservait le culte de la République +étranglée par Bonaparte. Il fut donc élevé dans +la pratique des vertus civiques, et dans des idées de +liberté, de fière indépendance et de dévouement à la +Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.</p> + +<p>«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous +la connaissez tous; j'en rappellerai seulement un épisode +dont certains de vous ont été témoins, mais que +tous savent par ouï-dire. Un jour de décembre, il y a +de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon +citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené +en prison, les mains enchaînées comme un malfaiteur.</p> + +<p>«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, +un homme libre, un bon Français, et c'en était +assez en ces temps maudits.</p> + +<p>«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel +de décembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur +à tout citoyen, à tout patriote; tandis que sa +mémoire est exécrée des mères dont il a fait tuer les +fils, et des Français que son crime a arrachés à leur +patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes +se presse une commune entière.</p> + +<p>«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour +nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation +du crime arrive infailliblement, la glorification de +ceux qui ont toujours suivi le devoir austère, arrive +aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, +à l'heure de la mort!</p> + +<p>«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les +fausses grandeurs du pouvoir. La tombe égalitaire +n'admet point de privilèges, et les cadavres qu'on +descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur +leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette +heure, nous avions le choix entre la renommée +sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan, +qui est là dans ce cercueil, nous n'hésiterions pas; +nous voudrions que notre mémoire fût bénie et honorée +comme celle de Nogaret.</p> + +<p>«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême +s'adresse-t-il moins au prisonnier de Décembre, au +bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au voisin obligeant; +cela se peut. Notre éducation civique a été +mal faite; la noble indépendance de nos pères de la +Révolution a été ridiculisée; leur désintéressement +oublié; leur héroïsme bafoué; leur simplicité égalitaire +taxée de grossièreté; enfin le souvenir des grandes +actions de la génération révolutionnaire tant calomniée, +s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements +qui se sont succédé et les prêtres, leurs complices; +aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens.</p> + +<p>«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que +la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas contenté +d'être un homme probe et juste, il a encore été +un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié dans le +cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de +l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs +d'humanité et de fraternité, il y a d'autres devoirs +essentiels à remplir, qui sont ceux du patriote et +du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intérêt +privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa +famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur +de sentiments s'est affirmée il y a quelques années +d'une façon éclatante: on lui proposait de lui faire +donner une pension comme victime du Deux-Décembre; +il répondit:—Je suis content d'avoir souffert +gratis pour la République!</p> + +<p>«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, +tel il a vécu, tel il a été jusqu'à la fin. C'est +aux accents de la <i>Marseillaise</i> qu'il s'est endormi du +dernier sommeil.</p> + +<p>«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; +que la foi républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, +et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu'à +notre dernière heure; et puissions-nous mourir comme +lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»</p> + +<p>Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, +les yeux enflambés de lueurs, les gens le regardaient +fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mâles +leur répondaient dans le creux de l'estomac. Pour +beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-être, +car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme +et l'esprit de sujétion dans lesquels les anciens +gouvernements ont entretenu le peuple pour le +dominer. On voyait bien cependant que les plus +arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté +sévère de ce prêche civique. Le fond du paysan est +bon, et s'il est encore en retard sur des choses, ça +n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience, +avant peu, il sera la véritable force du pays, en tout +et pour tout.</p> + +<p>Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée +de terre et la jeta sur la caisse en disant:—Adieu +Nogaret! tu as bien vécu, repose en paix! Et +nous autres après, nous fîmes comme lui:—Adieu, +oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là +vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil, +tandis que les femmes à genoux parmi les tombes, +dans les hautes herbes, faisaient une prière, ou +disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + + +<p>Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je +regarde derrière moi comme le bouvier qui a fait sa +dérayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant +dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des +cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère +en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de +ça. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces +deux époques, s'est écoulée la plus grande et la meilleure +partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle +enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis +que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie +pas en vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons +durs, égoïstes: la bonté, la pitié, la générosité s'émoussent +en nous, comme l'ouïe, la vue et la mémoire. +Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne sais si +les autres valent mieux.</p> + +<p>Mon existence n'a point été sans peines, mais elle +s'est écoulée du moins sans regrets et surtout sans +remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des +aventures de mon jeune temps me font rire maintenant, +comme par exemple ma passion bêtasse pour +l'aînée des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire +en passant, a coiffé depuis longtemps sainte Catherine, +et n'est plus qu'une vieille fille dévote et pas +trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me +fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la +demoiselle Ponsie.</p> + +<p>Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, +libre, indépendant, sous le soleil, point riche, mais +n'ayant besoin de personne. J'ai travaillé, mais je n'ai +jamais eu quelqu'un derrière moi pour me commander. +Quand le temps ou les occasions le requéraient, +j'ai quelquefois donné de bons coups de collier, mais +c'était de ma volonté, personne ne me poussait; je le +faisais par raison, pour les miens et pour moi. De +même dans des circonstances, il m'est arrivé de laisser +la besogne pour un jour, quitte à rattraper le +temps perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir +de travailler.</p> + +<p>Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, +mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. +Ma femme a fait prospérer la maison par l'ordre +qu'elle y a apporté, par son travail de bonne ménagère, +et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant +joliment, et surtout par sa bonne grâce et +son bon cœur.</p> + +<p>Et puis il y a autre chose que je compte pour un +grand profit: elle m'a porté huit enfants, dont il me +reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et +sachant se retourner. C'est elle-même qui les a tous +nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la +rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite +maladie, sans jamais trouver que ça fût trop pénible; +toujours contente pourvu que les autres le fussent. +Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère +de femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans +et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui +dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut, +mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma +vie; elle est la seule.</p> + +<p>Maintenant que je commence à être vieux, je me +retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper +que de notre commerce des blés qui va bien, +Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de +maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils +apprennent à gouverner les affaires. Ma femme fait +de même pour la maison; elle laisse faire notre nore, +et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle +qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle +quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un +peu tous les deux, nous laissons notre existence +couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau +dans le goulet du moulin.</p> + +<p>Une chose que je mets en ligne de compte quand +je regarde en arrière, c'est d'avoir mené la vie qui +me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que ça +ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient +de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui +aurait été un bon marin, était employé de bureau; ou +qu'on ait fait un curé d'un jeune homme qui aurait +été un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vécu +en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à mes +goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. +Chacun a ses défauts; il y en a qui sont trop façonniers, +moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas négocier +les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique, +soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et +tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir +quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable +d'être maire de la plus petite commune du +département, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes, +où ils sont une soixantaine d'habitants +avec les femmes et les petits enfants.</p> + +<p>La vie de campagnard est une vie large, santeuse +et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine +est roi sur sa terre: une fois qu'il a porté son argent +au <i>Moulin du Diable</i>, autrement dit qu'il a payé sa +taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher +les emplois, de galoper après les places, depuis +celle d'homme d'équipe ou de recors, jusqu'à celle +de collecteur ou de préfet, la jeunesse de toute condition +devrait se tourner vers la terre. Que de gens +ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, +s'en vont dans les villes, croyant faire fortune, +ou bien attirés par le plaisir, et finissent par +s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui réussit, +vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la +réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté +qui sont les premiers des biens.</p> + +<p>Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils +sont en grand nombre, se figurent que l'état de cultivateur +est celui qui demande le moins de savoir et +d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus +d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour +gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de +coton, que pour travailler la terre: c'est justement +le contraire qui est vrai. On nous prend pour des +imbéciles, nous autres paysans, parce que nous +n'avons pas les façons des gens des villes, et que +nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots à +la mode; mais si on y regardait de près, on verrait +que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en +avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, +que ceux qui se moquent de nous, quelquefois.</p> + +<p>Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit +ou grand, est la première de toutes. Je le dis en toute +vérité, quand je devrais revenir dix fois au monde, +dix fois je voudrais vivre de la même vie. Comme ça +ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes +droles à ne pas abandonner la terre qui est notre +bonne mère nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont +meuniers et travailleurs de terre, manque Bernard +que le hasard a poussé dans l'état militaire, ce que je +ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la +garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. +Celui de mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, +s'est tiré d'affaire, et maintenant il fait marcher un +moulin pour son compte. Je suis content de les voir +tous établis comme ça, parce que j'ai toujours estimé +qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que +monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux +travailler dur pour soi et les siens, que vivre fainéantement +aux dépens de quelqu'un ou du public; +et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée vaut +mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a +qui peuvent trouver ça rude, mais tout est facile à +celui qui n'a pas besoin de choses inutiles. Le pauvre +chez lui est aussi à son aise que le riche, s'il a peu de +besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de +beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, +des chevaux de cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, +un grand train de maison, et autres choses +pareilles; ça n'est que par comparaison que ceux qui +envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.</p> + +<p>Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois +choses seules sont désirables: la santé, l'indépendance +et la paix du cœur.</p> + +<p>C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par +comparaison seulement qu'on se trouve à plaindre, +qu'en ce moment, n'est-ce pas, personne n'est malheureux +de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on +vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, +et tous ceux qui n'auront pas le moyen d'en avoir +une se trouveront grandement à plaindre. Aujourd'hui +nous avons un petit chemin de fer le long de notre +route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. +Ça va plus vite que les anciennes diligences, +cette affaire-là, mais quand nous allions sur l'impériale, +causant avec le défunt La Taupe, nous n'étions +pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer +qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne +pouvait pas le baptiser en français.</p> + +<p>De même avant qu'il y eût des routes et des voitures +publiques, ceux qui s'en allaient à cheval ou de +pied n'en sentaient pas la privation. On a augmenté +beaucoup, et trop selon mon petit jugement, les +jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, +mais on n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. +Toutes les commodités, toutes les facilités que nous +avons de faire ceci ou ça, ne font que nous en dégoûter +de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune +peine finit par ne donner aucun plaisir.</p> + +<p>Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches +sont ennuyeux.</p> + +<p>D'après tout ce que je viens de dire, on voit que +je n'ai pas eu à me plaindre du sort, ni pour les miens +ni pour moi, et que nos affaires domestiques ont +marché à peu près. Depuis le procès avec Pasquetou, +nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui +est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler +depuis mon coup de fusil. Quand nous étions +fatigués les uns ou les autres, nous restions au lit +attendant que ça passât, et en fait de remèdes nous +faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant +notre famille croît et augmente à force. Pour en finir +là-dessus, j'ai en ce moment déjà neuf petits-enfants +et d'après les apparences, l'année qui vient j'en aurai +douze, et ça me réjouit le cœur: qu'est-ce qu'on veut +de mieux?</p> + +<p>Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons +eu des traverses pas mal, et la politique nous a fait +passer de mauvais moments quelquefois. Les gens du +Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont grêlé ferme +sur notre persil, mais maintenant que la République +est solidement plantée et qu'elle pousse ses racines +jusqu'au plus profond de la terre française, tout est +oublié.</p> + +<p>Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que +nous n'avons pas leurs idées; d'autres qui sont nos +ennemis, parce que nous ne sommes pas de leur +opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le +mal qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les +miens, quelquefois en les goguenardant fort, et d'autres +fois plus sérieusement, de manière qu'il a dû +leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur +ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté +m'exaspère, l'injustice me révolte, la misère me saigne +le cœur; mais si j'ai eu quelquefois des paroles +de colère ou d'amertume, je n'ai point de haine pour +les personnes, ni en général, ni en particulier depuis +que le fameux Lacaud est mort.</p> + +<p>Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents +encore des progrès réalisés, ce sont les jeunes gens +qui ne peuvent prendre loin leurs points de comparaison, +de manière qu'il leur semble qu'on n'a rien +fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. +Mais pour moi, quand je regarde vers le passé, quelle +différence avec le temps d'aujourd'hui!</p> + +<p>Je suis né dans les dernières années de la Restauration, +vers le temps des Missions, et j'ai vu l'époque +de ce Polignac qui voulait faire marcher la France, +comme d'autres se sont vantés de le faire depuis; +mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit +alors et je ne savais pas tant seulement ce que c'était +que ce Polignac dont on avait tant parlé; mais je me +souviens qu'après la Révolution de 1830, étant dans +la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma mère +qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors +mon père, le postillon qui conduisait, tapait à grands +coups de fouet sur un vieux cheval blanc rétif en +criant: Hue! Polignac! et ça me faisait rire.</p> + +<p>Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été +chassé, la deuxième République a été égorgée une +nuit de décembre, Bonaparte est tombé dans la boue +de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements, +que de choses tristes j'ai vues! que de misères +le peuple a supportées! Aujourd'hui, après avoir +passé par les étamines de l'ordre moral, et s'être +tirée heureusement des coupe-gorge monarchistes, la +République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui +ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe +et de Bonaparte, mais ce n'est pas tout.</p> + +<p>On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en +reste pas mal à faire, pour protéger le travail et les +petits; elles se feront sans doute, mais il faudrait se +presser, ceux qui souffrent sont impatients, ça se comprend. +Une des premières que je voudrais voir mettre +sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait +à l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que +cette maison, le jardin et un morceau d'enclos, ayant +été constitués insaisissables, fussent toujours francs +et libres; que le propriétaire ne pût emprunter dessus, +et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire vendre +pour dettes. De cette manière, la famille, les petits +droles auraient toujours un abri. Nos hommes sont +tellement vaillants, qu'avec cette loi, solidement +plantés sur leur peu de terre, comme nos chênes, +ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. +Comme ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres +gens qui ne demandent qu'à travailler, jetés hors de +chez eux, prendre le bissac et se disperser de çà, de +là, et souventes fois mal tourner par suite de la +misère.</p> + +<p>Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a +quelque temps, qu'une loi dans ce genre existe en +Amérique, et qu'un député de la Seine, avocat distingué, +en avait proposé une semblable à la Chambre. +Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre +meunier, avec un monsieur aussi haut placé; et ça +me console un peu de ce que quelques amis se sont +tout doucettement gaussés de moi à cette occasion.</p> + +<p>Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours +aussi heureux, je m'en tiendrai là. Chacun son métier, +les brebis seront bien gardées du loup, comme +disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien quelquefois +des idées un peu farouches que je ne partageais +pas, mais qui, au demeurant, était un brave +homme.</p> + +<p>A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un +jour d'élection, devant chez Maréchou, il disait que +tout le mal existant sur la terre provenait d'un +manque d'équilibre. Il y avait des pays trop froids, +d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres +trop fortes; des étés trop secs, d'autres trop +mouillés; des hommes trop forts, d'autres trop +faibles; des gens trop habiles, d'autres trop innocents; +des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; +et ainsi de suite. Et il ajoutait que s'il avait +été là, lorsque le bon Dieu fit le monde, il lui aurait +donné quelques bons conseils.</p> + +<p>Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais +depuis, songeant à ça quelquefois, je me disais qu'il +pourrait bien avoir quelque peu raison. Les villes se +sont gonflées outre mesure aux dépens des campagnes +qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres +causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise +dont on se plaint vient de là. La population +ouvrière rurale s'étant jetée dans les villes, y a +amené le chômage; et le manque de bras dans les +campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de +trop d'un côté manque de l'autre. Il faudrait, selon +moi, remédier à ça, et par tous les moyens possibles +favoriser le retour à la terre de tous ces pauvres gens +qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de +travailler beaucoup pour les autres, et de crever la +faim. Maintenant que le moment le plus dur est passé, +en revenant dans leur endroit, ils pourraient encore +vivre heureux en contribuant à la prospérité du pays; +et en même temps ils soulageraient les travailleurs +des villes auxquels ils font une concurrence qui est +la misère pour tous.</p> + +<p>Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu +les villes. Il y en a qui se carrent de ce que Périgueux +a augmenté de vingt mille habitants depuis cinquante +ou soixante ans, et qui sont tout fiers de ce que +Paris en a tout près de deux millions cinq cent +mille; moi pas. Ces gros rassemblements d'hommes +ne me disent rien de bon; c'est dans les campagnes +que je voudrais voir s'accroître la population. Deux +millions cinq cent mille habitants à Paris, le quinzième +de la population totale du pays, c'est comme si +la France avait un érysipèle à la tête: aussi Paris +a-t-il toujours un peu la fièvre,—et nous la donne-t-il +quelquefois.</p> + +<p>Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup +d'anciennes lois devraient être abolies, comme qui +sarcle la mauvaise herbe dans un champ de blé. De +les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes ont été +faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, +et par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. +Il y en a de ces lois qu'il faudrait retourner de fond +en cime, comme une peau de lièvre, pour en tirer +quelque chose de bon; et encore je ne sais.</p> + +<p>Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais +bien voir changer aussi, c'est nos usages civiques, +nos habitudes politiques, nos mœurs publiques. Ou +bien on s'insulte à plate couture, on s'agonise de +sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées, +de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans +les journaux; jamais on ne s'est tant servi de toutes +les expressions de flagornerie monarchique que maintenant. +Nos députés se traitent d'honorables, gros +comme le bras, comme s'il était besoin de constater +ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose +plus mentionner publiquement un brave conseiller +municipal de Marsaneix ou de Périgueux, sans le +qualifier aussi d'honorable. Députés et conseillers le +sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je comprends +la nécessité de rappeler ça à tout bout de +champ, comme si on avait peur que la chose s'oublie!</p> + +<p>Jusque dans nos campagnes, on se met à parler +comme à Paris ou à Périgueux. Nous avons dans +notre conseil de la commune un brave homme tout +à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit +discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus +savants, et il tâche de parler comme à la Chambre +des députés, disant toujours: l'honorable M. le Maire; +notre honorable collègue Roumy; l'honorable adjoint; +et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand +ça se passe dans la haute; je vous demande un peu +l'effet que ça fait dans un conseil de douze bons +paysans!</p> + +<p>Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique +où on fait la pluie et le beau temps, cet usage flacassier +des qualifications élogieuses s'est étendu à la +foule nombreuse des gens en place, des petits aux +grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, +intègre, distingué, sympathique, est-ce que je sais? +et les gros bonnets sont très honorables, hautement +distingués, éminemment sympathiques! Quoi de +plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, +cette mode s'est répandue. C'est au point +qu'il semble qu'on veuille mal à quelqu'un, si on parle +de lui sans coudre à son nom un de ces mots flatteurs; +entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un +l'autre où ça nous démange fort. On voit venir le +temps où l'oubli d'une de ces formules flagorneuses +fera déclarer des duels.</p> + +<p>Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de +la fin; ces: agréez, veuillez agréer, daignez agréer, +ces salutations distinguées, ces hautes considérations, +ces respects, ces profonds respects, et le +reste!</p> + +<p>Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, +toutes ces cagnardises et toutes ces rubriques plates +comme des punaises, et puantes comme elles, il me +semble qu'on me passe un chat dans l'échine en le +tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas +tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt +à la simplicité fière de nos anciens de la Révolution, +qui disaient: <i>tu, citoyen</i>, et: <i>salut et fraternité!</i></p> + +<p>Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en +paroles seulement!</p> + +<p>Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. +Les Français sont tous égaux, c'est entendu, aussi +chacun cherche à se hausser au-dessus des autres. +Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de gens décorés +qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la +chance d'accrocher la croix d'honneur française se +jettent sur ces croix étrangères, dont on tient boutique. +Et puis, pour faire prendre patience à ceux qui +demandent le ruban rouge, on a inventé des petites +affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un +ruban couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, +ni ne tiens à le savoir; c'est assez que ce soit un +moyen de se distinguer des autres citoyens. Mais il y +a autre chose encore. Depuis quelques années on fabrique +des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis +qu'un coyon de meunier, mais cette chevalerie du +labourage me fait crever de rire. Franchement, on +aurait pu épargner ce petit ridicule à l'état de cultivateur +qui est le premier de tous.</p> + +<p>Je ne parle pas de la manière dont les croix et le +reste sont distribués, ça porterait trop loin. J'en sais +des décorations qui sont bien placées, mais le diable +me crâme, il y en a trop qui me feraient dire comme +le défunt Barrière, un vieux retraité du premier +Empire:—<i>Aouro n'en fan paillado!</i>—ce qui +veut dire: Maintenant on en fait litière!</p> + +<p>Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, +il y a encore des médailles d'honneur de tous les +genres, de toutes les classes, de tous les calibres et +de tous les métaux; des diplômes d'honneur aussi, +des mentions honorables;—que d'honorabilité!—des +témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, +est-ce que je sais! Il semble que nous soyons, +non pas des citoyens, des hommes libres, mais des +écoliers à qui on distribue des récompenses, s'ils sont +bien sages.</p> + +<p>On me croira si on veut, mais moi je préfère à +toutes ces simagrées monarchiques, à toutes ces +croix, à toutes ces médailles, le franc-parler et la +rude égalité républicaine de <i>Quatre-vingt-treize</i>, et +les épaulettes de laine des généraux, et la cocarde au +bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères +fiers et les cœurs hautains, et la saine rusticité de +ceux de cette époque.</p> + +<p>A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous +a amollis, pauvres gens, et nous ne sommes plus +que des chiffes. Nous n'avons plus cette haine +farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion, +les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous +nous laissons piper par des paroles, et attacher avec +des rubans.</p> + +<p>Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de +faire passer la mode de toutes les distinctions et +décorations; qu'au lieu de nous dététiner tout bellement +des croix et des médailles, on les a prodiguées, +et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins +décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.</p> + +<p>Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font +rien. Pourtant, ça m'étonne quand j'y pense, de voir +des gens sérieux s'amuser à ces choses-là, dans le +temps où nous sommes; de même que ça me surprend +de voir encore des royalistes, des bonapartistes, +des orléanistes, des carlistes, des Louis-dix-septistes, +des républicains, enfin des braves gens de +toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux cheveux +à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. +Hé! Messieurs, ce n'est plus le temps de +disputer sur l'étiquette et les préséances; sur le traité +d'Utrecht, le droit divin ou les Constitutions défuntes; +c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi je chevauche +mieux ma mule que la bourrique de Balaam, +pourtant il me semble qu'une rénovation sociale +germe dans les esprits. Les ouvriers de terre, métayers, +bordiers, tierceurs, journaliers, domestiques, +commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des +choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent +fort à penser. C'est pourquoi, il serait juste et sage +de faciliter au paysan son accession à la propriété; +car, quoique je ne sois qu'un pauvre oison, il me +tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse +boule de terre grise sur laquelle nous vivons n'a +pas été pétrie et lancée dans l'espace à raison de +vingt-sept mille lieues à l'heure, pour que ceux-là +dont je parle, qui font métier de travailler la terre, +précisément n'en aient pas une picotinée. Je me +figure qu'ils auraient droit à une petite part pour cela +seul qu'ils sont hommes.</p> + +<p>On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de +l'industrie à acquérir des maisons payées par termes +annuels dans de bonnes conditions. Qui ferait ça +pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui leur procurerait +les moyens de devenir petits propriétaires, en +attendant mieux, ferait une grande chose, une très +grande chose.</p> + +<p>Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il +est d'un intérêt vital pour le pays, que le paysan +mercenaire soit fixé au sol par la propriété, et qu'ainsi +s'achève la conquête de la terre française par sa +pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps +sera venu, les inégalités sociales, étant moins choquantes, +n'engendreront plus de ces haines féroces +qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de +mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins +dure pour les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul +ne pouvant se soustraire à la grande loi du travail, +des millions de bras fainéants seront rendus au +labeur, à la production, et les pauvres femmes qui +s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront +renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la +population diminue, au lieu de faire l'ouvrage des +hommes, elles feront des enfants...</p> + +<p>Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas +à un chétif meunier de raisonner de toutes ces +choses, et j'entends qu'on me crie depuis un moment:</p> + +<p>—Vieille baderne, retourne à ton moulin!</p> + +<p>—Un petit instant, et j'y vais.</p> + +<p>Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont +j'ai parlé, et je le regrette, mais mes enfants le verront, +j'en ai la foi. Ça me console tout de même, de +penser qu'un jour viendra où l'égalité n'offusquera +plus personne, où le travail primera l'argent, et où +la charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. +Ce jour venu par la marche sûre et pacifique des +choses, on ne verra plus de gros rentiers inutiles +comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme +Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement +de quoi. Il y aura peut-être encore de la pauvreté, de +cette pauvreté digne qui n'effraie pas les vaillants +hommes, mais plus de misère imméritée. Le monde +ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un +grand pas dans le chemin du progrès, en prenant la +Justice pour la seule règle de tous les rapports de la +vie sociale.</p> + +<p>Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère +du moins vivre assez pour faire la commission dont +mon oncle m'a chargé à son lit de mort.</p> + +<p>Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, +au cimetière, lui crier sur sa tombe:</p> + +<p>—Oncle, ils sont partis!</p> + + +<h2>FIN</h2> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU *** + +***** This file should be named 34364-h.htm or 34364-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/3/6/34364/ + +Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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