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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:01:28 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le moulin du Frau
+
+Author: Eugène Le Roy
+
+Commentator: Alcide Dusolier
+
+Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
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+
+EUGÈNE LE ROY
+
+
+LE MOULIN DU FRAU
+
+Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1905
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+I
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps que j'étais
+critique, l'occasion d'apprécier un roman rustique offrant la
+moindre ressemblance de facture avec _le Moulin du Frau_. _Le
+Marquis des Saffras_, de La Madelène, _les Païens innocents_, de
+Babou, non plus que _le Chevrier_, de Fabre, et _le Bouscassié_, de
+Cladel, ne sauraient lui être comparés. L'arrangement de la réalité,
+l'inquiétude constante de la forme, qui s'accusent également dans
+ces oeuvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas une fois dans
+_le Moulin_. Ici, nul artifice littéraire, «l'auteur» est absent, il
+semble que le livre se soit fait tout seul, soit venu de lui-même.
+
+Quand je lus dans l'_Avenir de la Dordogne_ les premiers
+feuilletons, je fus pris d'emblée au charme, absolument nouveau,
+d'une naïveté d'exécution sans analogue dans mes souvenirs. Le récit
+se déroulait si simplement à travers les villages, les champs, les
+landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du meunier écrite par
+le farinier en personne. Rien de prémédité, d'agencé: le Périgord
+comme il est et les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui,
+c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour la vie de sa
+famille et celle de ses voisins, qui nous dit bonnement leurs idées,
+leurs peines, leurs gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels
+incidents les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner ces
+incidents pour en tirer un effet ou une situation. Et cependant,
+quel intérêt elles éveillent, ces existences tout unies, où les
+surprises et l'extraordinaire n'ont point de place! Quel attrait
+dans ces tableaux du monotone train-train rural!
+
+On pourrait dire que, par là, _le Moulin du Frau_ est un tour de
+force, si l'effort se trahissait en quelque endroit. Mais non. Si
+nous sommes conquis dès le début et gardés jusqu'au bout, cela tient
+avant tout à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu son
+sujet:
+
+«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit enfant, on
+tendait des gluaux au bord des mares claires fréquentées par les
+linots et les chardonnerets; les taillis, les chaumes et les maïs
+que, jeune homme, on a tant de fois arpentés, guêtres au mollet,
+carnassière au flanc et fusil sur l'épaule; le paysage familier
+enfin, qui vous a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut
+décrire, car voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
+façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait partie de nous
+pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le
+donnant nous nous donnons nous-mêmes: il vit et, partant, il émeut.
+
+«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en mots qui
+peignent et qui sculptent, je le défie de me toucher par la
+description, quelque matériellement exacte qu'elle soit, d'un pays
+traversé en touriste ou vu par une portière de voiture. La nature
+n'a pas de ces facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi
+au premier passant venu[1].»
+
+[Note 1: _Nos Gens de lettres_, p. 284.]
+
+II
+
+Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en elle-même, est
+servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus
+rares--et mise en valeur par une prose singulièrement expressive,
+mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu,
+compliqué, surchargé, dont les professionnels du pittoresque font un
+usage si fatigant. Elle est au contraire aisée, courante, toute
+spontanée... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses
+et aux personnages représentés!
+
+Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage» est toujours plus
+ou moins de convention, et je vous répète que nous avons affaire ici
+à la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages,
+vous y verrez uniquement les gens du terroir périgourdin, chacun
+avec son allure propre, ses traits, ses façons et ses dires, si
+fidèlement reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu, que
+c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas
+la moindre originalité de ce livre si particulier, jamais ils ne
+sont amenés de force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent
+à leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la
+vie... Et si vous ne les reconnaissez pas à première vue, c'est que
+vous y mettrez de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une
+ressemblance criante! Tenez, les voici, «messieurs» et paysans:
+
+Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangés, mais de
+coeur généreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux
+voisins dans la gêne, et qui, républicains fiers de leur quatorze
+quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la
+grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs
+des hobereaux en bottes molles et en casquette à deux becs;--M.
+Silain de Puygolfier, type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
+chasseur de lièvres et de bergères, buveur, joueur, perdant aux
+cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le
+foirail; sa fille, «la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée
+et charmante, regardant avec une mélancolie résignée les métairies,
+attachées de temps immémorial au castel de famille, s'en aller une à
+une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et
+taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine l'article
+socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son établi,
+s'évertue inutilement, dans les veillées d'hiver où l'on _énoise_, à
+catéchiser la tablée des métayères et des bouviers, lesquels
+réservent leur attention effarée à des histoires de l'autre monde:
+la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contées en
+tremblant par le garçon-meunier Gustou;--Nancy, la bâtarde de
+l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur
+Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé, et le sacristain, et le
+sorcier, et le maréchal, et les muletiers, conducteurs de minerai,
+et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts
+fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des
+étangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et
+saisis sur le vif, définitivement fixés par le meunier Hélie ou par
+le maître Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer
+l'un de l'autre.
+
+Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne surpassera point: les
+coutumes, les travaux et les fêtes de nos campagnes, un conteur qui
+ne sera pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas
+avant de l'avoir lu tout entier, d'une affilée,--et vous le
+reprendrez souventes fois, je vous le prédis: vous surtout,
+compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la
+grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du «pays»,
+où vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer
+à côté de vos anciens.
+
+Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un
+ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la
+bibliothèque, dans la rangée des «amis», à portée de la main. C'est
+là que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une
+de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau
+fin, couleur des armoires de noyer aux veines foncées qui décorent
+nos fermes et nos manoirs périgourdins: je veux à ce livre un
+vêtement durable comme lui.
+
+ _Alcide DUSOLIER._
+
+
+
+
+LE MOULIN DU FRAU
+
+
+
+
+I
+
+
+C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844.
+Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras; il
+y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux
+camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture,
+puis moi troisième, jeune drole de seize ans. La quatrième place
+était celle de ma mère; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par
+moments, tant elle était occupée du service, comme c'est la coutume
+chez les petites gens, dans notre vieux Périgord. Parmi les amis de
+mon pauvre défunt père, ma mère était en grande réputation de bonne
+ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne la faisait pas
+mentir; aussi lorsqu'après la soupe et le bouilli, elle apporta un
+gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasières
+et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant
+qui montait du plat: Ha! Ha!
+
+--Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais
+promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins,
+et le voilà.
+
+--C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là en pesait au
+moins cinq.
+
+Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il écourtait le nom par
+coutume d'enfants, de même que l'autre l'appelait Rétou, un gros
+morceau de la bête, et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du
+collet.
+
+--Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement! Mais on voyait
+bien, quoiqu'il ne fût pas façonnier, que c'était un peu par
+honnêteté, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve,
+c'est qu'il y revint.
+
+--Tiens, cherche là dedans les instruments de la Passion, dit mon
+oncle, en lui donnant la tête, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,
+je ne les y ai jamais vus.
+
+--C'est que vous êtes un païen, mon pauvre Sicaire, dit ma mère, qui
+fort en retard, mangeait seulement sa soupe.
+
+--Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer;
+j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de
+Marty.
+
+--Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans
+autrement s'émouvoir; mais il disait ça sans y croire, pour parler,
+et de vrai, il était bien attrapé à sa tête de barbeau.
+
+--Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des
+loutres.
+
+Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat d'oronges cuites sur
+le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans.
+
+--Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M.
+Masfrangeas.
+
+--Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous, monsieur Masfrangeas;
+c'est Sicaire qui a porté les champignons, comme le barbeau, et
+aussi l'autre bête qui est à la broche.
+
+--Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi
+vous serez bien; toujours la plus fine cuisinière que je connaisse
+dans notre pays où elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la
+Préfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous.
+
+Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hôte
+content; toutefois allant à la cuisine et songeant à son défunt
+mari, mon père, qui aimait à se réjouir à table avec ses amis, elle
+essuyait ses yeux mouillés.
+
+Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le ménageait
+pas. Les gobelets d'une roquille étaient toujours pleins, et il
+conviait souvent M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau
+sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du
+pays, et personne n'en demandait.
+
+Après un petit moment, pendant lequel j'avais levé les assiettes, ma
+mère revint apportant un levraut piqué de lard sur le rable et les
+cuisses, et allongé dans son plat, comme une grenouille qui saute à
+l'eau.
+
+--Que dis-tu de cette bête, Frangeas?
+
+--Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut d'avocat, et
+qu'il est rôti si à point qu'il y aura du plaisir à lui dire deux
+mots; oui.
+
+--Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire
+ma belle-soeur, hein?
+
+--Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me dérange; tu n'étais
+pas, bien entendu, en règle avec la loi.
+
+--Quelle loi?
+
+--Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant on ne pourra
+plus chasser qu'à de certaines époques, et avec ça il faudra un
+permis qui coûtera vingt-cinq francs.
+
+--Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux farceur de
+Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses
+enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il
+attendra longtemps!
+
+Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier, c'était la loi
+sur les patentes: voilà que nous ne pourrons plus faire moudre,
+travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer
+un lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!
+
+--Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer;
+mais mon oncle était parti.
+
+--L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça, lui et toute sa
+clique; il faut payer deux cents francs de taille pour être
+électeur; ça fait que des vieilles bêtes, comme chez nous ce grand
+_Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents
+francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer;
+de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour
+chasser!
+
+Mais ça ne peut pas durer longtemps comme ça!
+
+--Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça durera plus que nous.
+
+--Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques années tu
+verras ça. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui
+se passe. Les maires ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire
+plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien
+sots, mais ils commencent à s'embêter d'être écrasés sous la charge
+et rondinés comme des ânes qu'on mène au moulin.
+
+--Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais
+avec tout cela le levraut va se refroidir.
+
+--C'est vrai; tu vas voir.
+
+--Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le
+mien, c'est le moment de descendre à la cave. A droite, dans le
+coin, tu prendras dans la grande caisse où il y a de la paille,
+trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait
+donné à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.
+
+--Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire?
+
+--Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut.
+
+--C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.
+
+--Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que ça à
+nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur.
+
+Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train de dire ses deux
+mots au rable du levraut. Mon oncle déboucha doucement une des
+bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva:
+Nous allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas! Et
+les verres se choquèrent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.
+
+--Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?
+
+--C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de
+corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.
+
+--Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle.
+Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...
+
+M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était pas trop sérieux.
+
+Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix vierge, pressée au
+Frau, avec force chapons à l'ail, termina le repas.
+
+Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac,
+des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gâteau
+d'amandes. Ces pâtisseries campagnardes faites par elle étaient
+réussies à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.
+
+Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles santés à proposer.
+Après M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'aînée des demoiselles
+Masfrangeas, puis la seconde, la troisième...
+
+Mais leur père se récriait en riant:
+
+--C'est assez, allons! allons!
+
+--Dans une famille il ne faut pas de préférence, disait mon oncle:
+la plus jeune n'est pas bâtarde, que diable!
+
+Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant qu'il ne boirait
+plus.
+
+--Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la
+tourte bien coupé en coin.
+
+Puis quand la tourte fut avalée:
+
+--Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a tué le levraut? dit
+mon oncle.
+
+--C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur
+son verre.
+
+--Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy, qui est allée, à
+demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein?
+
+--Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?
+
+--Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou
+quatre bouteilles qui te font peur.
+
+--Autrefois, oui.
+
+--Tiens, du gâteau d'amandes.
+
+Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand
+défaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire à la santé
+de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper?
+
+--Ha! pour ça non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en
+tendant son gobelet.
+
+Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère mère.
+
+--Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là, comme il serait
+heureux!
+
+--C'était un homme comme il n'y en a guère, dit M. Masfrangeas,
+d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain,
+franc comme l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à se
+sacrifier pour les autres...
+
+Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de son défunt ami.
+
+Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées, tapotait de
+petits coups sur la table avec son couteau, et ma mère et moi nous
+essuyions nos larmes qui coulaient doucement.
+
+Il y eut un instant de silence après cette pieuse ressouvenance;
+puis ma mère dit:
+
+--Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.
+
+--Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va
+chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux.
+
+Le café était servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant
+M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tiré de sa
+poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui était tout simplement
+une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un
+couvercle retenu par une petite chaîne; et il la bourrait.
+J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun
+remua pour faire fondre le sucre. Après avoir vidé leur tasse à
+moitié, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de
+bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent à parler de
+Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils
+tombèrent d'accord qu'il serait condamné à mort. Pour les autres,
+ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop.
+
+--Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.
+
+Là-dessus, mon oncle me dit en riant:
+
+--Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?
+
+--Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous, Sicaire; un enfant
+de seize ans!
+
+--A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientôt,
+vous êtes-vous décidée; que comptez-vous en faire, d'Hélie?
+
+--Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais il n'a d'idée pour
+aucun état.
+
+Et c'était bien la vérité.
+
+--Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer à la
+Préfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous?
+
+--Je voudrais bien assez, dit ma mère.
+
+--Et toi, Hélie?
+
+--Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je, pour ne pas
+paraître ingrat devant tant d'intérêt. D'ailleurs, j'avais tant
+entendu vanter cette administration, que ça me flattait aussi.
+
+--Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mère;
+alors, au retour, vous pourriez le faire entrer.
+
+--C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.
+
+C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la carrière de
+bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui était prote à l'imprimerie
+Lavertujon, il m'eût fait apprendre son métier; mais ma mère se
+figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. Tout
+ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, de préfets, de
+députés, ne lui en avait pas donné une petite idée.
+
+Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_,
+et je les admirais naïvement pendant ce temps. M. Masfrangeas était
+le bon vrai portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un grand
+faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux châtains
+ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu
+forts, mais toute sa figure pétillait d'esprit et respirait le bon
+sens pratique de notre race.
+
+Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son ami: il avait les
+traits réguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M.
+Masfrangeas était entièrement rasé, manque deux petits favoris qui
+ne dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des chasseurs
+d'Afrique une barbe noire et frisée qui allait bien à sa figure
+hâlée. Sur son front carré ses cheveux coupés ras faisaient des
+pointes régulières. Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me
+tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la
+foire.
+
+Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:
+
+--Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous
+allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.
+
+--Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette double raison.
+
+Et nous prîmes une prune.
+
+Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant le bras vers
+le cabinet me dit:
+
+--Porte cette petite roquille, Hélie.
+
+--Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas.
+
+--Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de
+l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an onze.
+
+--Bigre! fit M. Masfrangeas.
+
+--Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Après
+ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant.
+
+--Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en
+tendant sa tasse après l'avoir bien rincée.
+
+Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M.
+Masfrangeas exprima ainsi sa façon de penser:
+
+--On devrait se mettre à genoux pour boire cela!
+
+--Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce
+sera pour quand Hélie se mariera.
+
+Je me mis à rire, et ma mère dit:--Alors elle a encore le temps de
+vieillir, ça ne sera pas demain.
+
+--Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutôt à aller
+voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils.
+
+Nous nous levâmes. Après tous les remerciements et les compliments
+coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mère:
+
+--Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garçon reviendra du
+Frau, vous me l'enverrez; d'ici là, j'aurai arrangé tout cela.
+
+En sortant, nous prîmes par la place de la mairie, parce que mon
+oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue
+Saint-Silain, nous voilà descendant la rue Taillefer. Je les
+regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande
+lévite bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même couleur à
+longs poils. Avec ça une cravate haute, et un gilet à fleurs, sur
+lequel battaient les breloques de sa montre. Il représentait bien
+ainsi le petit bourgeois cossu de l'époque.
+
+Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap blanc en entier;
+veste dite: sans-culotte, gilet boutonné carrément, avec deux
+rangées de boutons de cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela
+était blanc, et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était
+un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte ronde, comme
+on n'en fait plus guère; les meuniers d'à présent suivent la mode.
+La seule chose qui ne fût pas blanche dans l'habillement de mon
+oncle, c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement, et
+sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne
+toile de ménage.
+
+Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou sept bouteilles,
+puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient
+tranquilles, la tête froide et les jambes solides; ils étaient
+contents, comme nous disons, et voilà tout.
+
+Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du _Chêne Vert_ flambait,
+et par toutes les fenêtres on voyait les servantes aller et venir en
+portant des piles d'assiettes.
+
+--Romieu a fait bigrement des bons dîners là, avec M. Sauveroche et
+d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne
+auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de la
+Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.
+
+Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé, jusque derrière
+la tour Mataguerre et nous entrâmes dans l'écurie où était la
+jument. La Grise, nous entendant, tourna la tête et rossignola tout
+bellement en reconnaissant son maître.
+
+--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher et il la mena
+boire au bac dans la cour. Après il appela le garçon, se fit donner
+quatre litres de civade, les cribla bien, ôtant les petites pierres,
+et les donna à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était
+retiré dans un coin, et on entendait sur la litière comme un
+bruissement qui n'en finissait pas.
+
+La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes vers le
+Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée au-dessus du niveau
+des routes qui la bordent, et entourée de banquettes de pierre avec
+de beaux arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, selon
+moi.
+
+Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les lampions
+fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors
+des baraques éclairées au gaz, comme aujourd'hui.
+
+M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez propre pour
+l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses
+blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait à en crever dans
+un trombone à coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné
+s'essoufflait dans un cornet à piston. De l'autre côté de l'entrée,
+un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un
+paillasse tapait à tour de bras sur sa grosse caisse, avec
+accompagnement de cymbales.
+
+Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait les bras nus,
+les épaules décolletées, une belle fille en maillot rose et en jupe
+de gaze très écourtée que chaque coup de reins, lorsqu'elle se
+retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui décida M.
+Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons là, et nous
+entrâmes, aux premières places, qu'il paya en faisant changer cent
+sous.
+
+Après avoir vu des tours de force, d'adresse, d'équilibre, des
+farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde
+avec beaucoup de joliesse, ce qui intéressa grandement M.
+Masfrangeas et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse
+pourquoi d'ailleurs.
+
+Après cette représentation, nous allâmes voir un éléphant savant qui
+faisait aussi des tours d'équilibre, et soupait ensuite en public,
+servi par un singe habillé comme un petit pastronnet.
+
+Au sortir de là nous nous promenâmes un peu dans la place, et en
+passant nous vîmes une baraque où on montrait des oiseaux savants.
+Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les
+bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient amené leurs
+dogues et leurs boule-dogues pour les éprouver et faire des paris.
+Les abois enragés des chiens et les grognements féroces des ours
+faisaient un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le
+bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout
+vivants, et dont la baraque était en face.
+
+Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la
+porte de l'hôtel Védrenne, le curé Pinot, de chez nous, qui fumait
+tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon
+oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma bêtise.
+
+--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa
+pipe.
+
+Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, où on jouait _La
+Grâce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch,
+et nous entrâmes au café Rose Beauvais.
+
+Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, et il chantait
+une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards à l'adresse
+des assistants.
+
+Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois
+qui se peuvent tourner ainsi:
+
+ C'est monsieur Masfrangeas,
+ De la Préfecture,
+ Qui s'est certes fait friser
+ Chez Jean La Verdure!
+
+Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête broussailleuse
+de M. Masfrangeas, et en pensant à La Verdure, qui était un petit
+perruquier du côté du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce
+que c'était qu'un fer à friser.
+
+--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.
+
+Et Fayolle continua:
+
+ Il aime le bouteillon,
+ C'est un franc Périgord,
+ Lorsqu'il voit un cotillon,
+ Il y court tout d'abord!
+
+Les battements de mains et les éclats de rire recommencèrent, et M.
+Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait,
+il cria:
+
+--Va toujours, Fayolle!
+
+Et mon Fayolle reprit:
+
+ Vif comme il n'y a personne,
+ Bon homme tout de même,
+ Pour arranger quelqu'un
+ Il ne tire pas en arrière!
+
+C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit longtemps et
+quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de
+main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, ça
+ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture ne s'y prêteraient
+pas. Je ne veux pas dire pour ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est
+plus le genre. En ce temps on était plus proche de la Révolution; la
+bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne s'était pas encore
+élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son
+père était un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.
+
+Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, histoire de
+prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en
+redescendant, étant en face du palais de justice fini depuis cinq ou
+six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, où il y
+avait beaucoup de marchands et de baraques.
+
+Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mémoire en
+perles de couleur variées, et puis nous voici allant, vaguant de çà
+de là dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et
+les baraques.
+
+Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la loge d'une géante.
+Une géante de quinze ans, appelée Caroline, disait un grand tableau
+où était tiré son portrait en grande toilette de soirée, avec force
+chaînes, carcans et le reste.
+
+--Il faut voir cela, dit mon futur chef.
+
+Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je
+n'entendis pas: je n'ouïs que la réplique faite en patois:
+
+--Avec ça que tu craches dessus!
+
+J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle
+ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M.
+Masfrangeas se trompait grandement.
+
+Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les femmes que mon
+oncle.
+
+Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui rendre la monnaie
+de sa pièce, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter,
+parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont à la
+Saint-Mémoire apportent une bague pour leur bonne amie.
+
+A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme
+toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan.
+C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie,
+de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des
+phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions
+patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en
+français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au
+passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler
+familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent
+aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à
+barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles moeurs simples et
+fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie
+rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont
+Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables.
+Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne
+savent pas le patois!
+
+Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui
+regrettent ces choses.
+
+Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en
+écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et
+pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les
+anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à
+fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis
+rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de
+cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car
+tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents
+n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en
+promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à
+boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet
+habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais;
+mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout;
+oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille
+histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les
+historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.
+
+Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui
+vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je
+conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé
+depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
+donc si je patoise en français, et si je francise en patois.
+
+Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on
+trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas
+s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:
+bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas
+rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs,
+voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher,
+et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles,
+c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans
+malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement
+pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.
+
+Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas
+tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau,
+mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une
+de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de
+grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était
+comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de
+six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un
+sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très
+accusées.
+
+Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel
+sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir
+à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près
+d'elle comme un enfant près de sa mère.
+
+M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune
+phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui
+augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très
+près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là;
+puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle
+offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il
+n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
+s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais
+lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à
+mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous
+êtes trop jeune mon petit ami!
+
+J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus
+que de coutume, et je répartis:
+
+--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!
+
+Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, et nous sortîmes
+là-dessus.
+
+--Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si nous prenions un petit
+bol de vin à la française!
+
+--Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes à nous promener
+dans la foule.
+
+Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait
+pas de luxe dans cet établissement; six ou huit grandes barres
+soutenaient une toile toute rapetassée. Sur le devant, des planches
+sur des barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq
+lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient fort. Ils
+étaient là, en maillot, les bras croisés pour mieux montrer leurs
+muscles, et, bien campées sur des cous énormes, leurs têtes au front
+bas, avaient une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien
+plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de calicot faisait
+savoir au public que l'arène était dirigée par le célèbre Jeanty,
+dit _Le Rempart du Périgord_.
+
+--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!
+
+En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:
+
+--Qui parle du _Canau_?
+
+--Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.
+
+L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux
+myopes qui lui sortaient de la tête. Sur son front ridé, ses cheveux
+roux se tortillaient en mèches courtes qui, avec sa grosse tête et
+ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros
+animal pas méchant.
+
+Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnaître.
+
+--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.
+
+Puis après:
+
+--C'est la dernière séance, il est dix heures et demie, entre avec
+ta société, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.
+
+Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa
+société, M. Masfrangeas avait disparu.
+
+En regardant bien, nous le vîmes devant un musée de figures de cire,
+mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles
+le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.
+
+Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer toute sa
+famille au musée, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous
+quitta en pestant, après nous avoir secoué la main.
+
+Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés du _Canau_. En
+passant devant le bureau représenté par une petite femme sèche qui
+n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
+et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.
+
+Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée d'une corde tendue
+sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnèrent la
+main et s'empoignèrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un
+d'eux fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui tendit
+la main pour se relever.
+
+Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à peu près la même
+chose. Tout ça ne m'amusait guère, car il me semblait que ces
+gens-là n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient
+plus occupés de faire des effets de muscles, que de lutter pour la
+victoire qui paraissait arrangée d'avance.
+
+Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec
+deux autres individus.
+
+--Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.
+
+C'est que la réputation de Poncet était grande. Ses tours de force
+étaient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une
+charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi
+qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un
+peu pressé, il avait cassé les reins à la bête en la serrant dans
+ses bras.
+
+Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.
+
+--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Médard, qui
+est le patron; ménage-le, ça lui ferait du tort.
+
+Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Périgord_, dit Poncet;
+eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien,
+je ne veux pas l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,
+je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de me tomber, et
+je les foutrai tous sur le cul!
+
+Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à regarder avec les
+autres.
+
+En ce moment, le _Rempart du Périgord_ était sur l'estrade, et
+invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public à
+entrer, car il y avait déjà deux caleçons de demandés. Lorsqu'il
+revint, mon oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de
+ce qui allait se passer.
+
+Le _Canau_ revint aussitôt vers le public et dit: Messieurs, on
+m'apprend à l'instant que le fameux Poncet est dans mon
+établissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de
+l'arène. Cet amateur distingué est trop connu à Périgueux, pour que
+je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur
+une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons
+commencer.
+
+Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes,
+curieuses de voir lutter Poncet.
+
+Le premier amateur qui sortit du recoin où on se déshabillait
+derrière une toile, était un garçon boulanger, tout jeune, sans un
+poil de barbe, mais bien bâti: ses bras développés par la maie
+étaient énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en
+proportion.
+
+Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, il se défendit
+bien, donna du fil à retordre à son homme et se fit applaudir à
+plusieurs reprises. Il fut enfin couché sur le dos par un coup
+d'habileté plutôt que de force, comme on s'accorda à le dire.
+
+Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du premier; aussi ne
+pesa-t-il guère aux mains de son partenaire, l'_Invincible
+Auvergnat_.
+
+Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin,
+trapu, carré, poilu comme un loup, en balançant ses bras noueux et
+longs, ces bras terribles qui avaient broyé la charpente de l'ours,
+il y eut de grands claquements de mains.
+
+--Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arène, il paraît
+que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous
+voudrez.
+
+Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux s'avança au milieu de
+l'arène. Celui-là avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'était un
+Parisien, ancien porteur à la Halle aux farines, bien fait, et
+connaissant toutes les ruses du métier.
+
+Il donna en coyonnant la main à Poncet:
+
+--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal,
+n'est-ce pas?
+
+--Que non, dit Poncet.
+
+Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs vantardises,
+était de commencer par fatiguer le meunier, en lui dépêchant d'abord
+les moins forts, et de réserver le plus dangereux, le _Colosse du
+Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sûr.
+
+C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, mais il n'eut
+guère le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il
+était enlevé et posé à terre comme un enfant.
+
+--Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se relevant.
+
+L'_Invincible Auvergnat_ lui succéda, et ne pesa pas davantage dans
+les mains du meunier.
+
+Celui qui vint après, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa
+personne était bien répondante à son nom. Il avait le regard en
+dessous et méchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne,
+et de fait il passait pour traître.
+
+Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante bête, mais il
+ne s'en étonna pas.
+
+Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, à ce qu'on disait, des moyens secrets
+et des coups de reins auxquels on ne pouvait résister. Cependant le
+meunier résista, et au bout de dix minutes il fut clair que le
+lutteur ne pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, toutes
+ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier restait là planté
+en terre comme un chêne, et ses bras serrant toujours davantage.
+Enragé, écumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe,
+ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris
+son aplomb, lui donna, de colère, une serrée terrible qui lui fit
+faire couic, et l'envoya à trois pas, les quatre fers en l'air,
+comme un chien dont on se débarrasse.
+
+--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme
+en l'honneur de Poncet.
+
+Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'époussetant, l'oreille basse
+et le regard mauvais.
+
+C'était au tour du _Colosse du Nord_, il s'avança pesamment au
+milieu de l'arène.
+
+--Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions remettre la
+partie à demain.
+
+--Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le temps de souffler un
+peu seulement.
+
+Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas volé son nom. C'était un homme de
+cinq pieds neuf pouces, avec des membres à proportion. Ses cuisses
+étaient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses
+d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à porter un boeuf et des
+poings à l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce
+grand corps, et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,
+il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde était pour ainsi dire
+sûr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces
+membres de géant, imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour
+lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:
+
+--Une pistole contre un écu pour Poncet!
+
+--Tenu! tenu! firent plusieurs.
+
+--Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça va.
+
+Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.
+
+Puis les deux hommes se crochèrent.
+
+Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun cherchant à
+deviner le côté faible de son adversaire. Puis ils s'engagèrent
+sérieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se
+dessinaient en saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier,
+et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais
+cette position qui l'éloignait de son homme le gênait pour
+l'attaque. Il réussit pourtant à le faire branler un peu sur ses
+jambes, mais tous ses efforts commençaient à le faire souffler.
+Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se sentant
+serré de près, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le
+meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul,
+l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrière, et
+ne bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux hommes qui
+luttaient, butés l'un contre l'autre comme deux taureaux entêtés.
+Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasières
+ouvertes à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche
+serrée, marquaient que cette fois c'était pour de bon. Tous leurs
+membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la
+chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient
+comme prêtes à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
+serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir
+étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces bras noueux
+durs comme des câbles, se laissa étreindre davantage, et tous ses
+efforts pour reprendre un peu de liberté furent inutiles.
+
+Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre haleine, il le
+porta à gauche, à droite comme un arbre que le vent va déraciner,
+augmentant à mesure ce balancement, et finalement par un effort
+vigoureux, l'enleva et le coucha à terre.
+
+Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point
+n'est besoin de le dire. Tous les gens qui étaient là, braillaient,
+grisés par la victoire du Périgordin. Lui, cependant, le maître de
+tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon
+oncle ayant empoché ses quatre écus, lui criait d'aller se vêtir.
+
+Poncet leva la main et dit:
+
+--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais à cette
+heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne reste plus que le patron,
+qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que
+quand nous étions encore des droles, et que nous luttions pour nous
+exercer sur la promenade où on fait des cordes, là-bas à Excideuil,
+il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon maître, il
+n'est besoin de le montrer, je le reconnais.
+
+Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à rire, et le
+_Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le
+comprenait bien, après quoi le meunier alla s'habiller derrière le
+rideau, dans le coin.
+
+Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en allant, il y en avait
+qui disaient:
+
+--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouvé là.
+
+Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son
+maillot, et Poncet étant prêt, mon oncle dit: Il y a douze francs à
+manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un
+petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de
+Jeanty arrêta son homme:
+
+--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites
+pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.
+
+--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des
+anciens camarades, ça ne peut pas lui faire de mal.
+
+Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment,
+dans une bassine à faire les confitures, faute d'un bol assez grand.
+Et la quantité ne faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait
+commandé tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.
+
+Tandis que nous buvions en trinquant à chaque verrée, j'appris
+plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait été ainsi
+baptisé, parce qu'un jour dans la classe, le régent lui ayant
+demandé comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait
+répondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et
+lui avait valu une bonne gifle.
+
+Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais
+yeux, il n'avait pu apprendre de métier. Faut y voir, pas vrai, pour
+taper sur une enclume, pour équarrir une pièce de bois, ou monter
+sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il
+s'en était allé à Bordeaux, travailler sur le port où il gagnait sa
+vie au jour la journée. Puis un soir à une foire de mars, il était
+entré sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'était
+essayé, et ma foi il s'était laissé embaucher.
+
+Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou guère
+ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un café où il allait, à
+Beaucaire, pendant les foires, s'était amourachée de lui et l'avait
+suivi. Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses petits
+bijoux, et ils avaient acheté une voiture et monté une baraque. Ah,
+c'était une crâne femme, qui faisait marcher tout son monde
+d'hercules à la baguette; et c'était elle qui tenait la bourse, et
+ils avaient cent pistoles de placées chez un notaire, dans son pays
+là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a
+six mois, retirer cent écus pour acheter un autre cheval, le leur
+étant crevé à Orléans. Mais tout de même, cette vie ne lui allait
+pas trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, ou quelque
+chose comme ça, à Excideuil, ou par là, tranquille avec sa femme...
+
+--Alors, tu es marié? dit Poncet.
+
+--Derrière la mairie!...
+
+Et ils se mirent à rire tous.
+
+Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais à dormir sur
+la table, et je n'en entendis pas plus long.
+
+Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés devant nous, deux
+agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement:
+Allons, Messieurs, il est minuit passé, il faut s'en aller.
+
+--Pas avant d'avoir trinqué ensemble.
+
+--Ha! té! c'est vous Poncet.
+
+--Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions un peu.
+Bourgeois, deux verres!
+
+Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux sergents de ville.
+Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui
+poussait de grosses bouffées d'un gros cigare de contrebande, et
+s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de
+canne pendue par un cordon à un bouton de sa capote, et il bourrait
+sa pipe; c'était un bon gros vivant qui riait toujours. Ils étaient
+rouges tous les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de cafés et
+d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros
+répondit:
+
+--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il
+est en permanence à son bureau, et il faut que nous allions au
+rapport après notre tournée.
+
+--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher les gens de se
+rafraîchir, que diable!
+
+Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre
+verre, et enfin nous sortîmes avec les agents.
+
+Après que tout le monde se fut bien secoué la main, mon oncle me
+dit:
+
+--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien
+temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger
+pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Après
+ça, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous
+rentrerons déjeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons
+pour chez nous.
+
+Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montâmes
+l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de réveiller ta mère.
+
+Après nous être vitement déshabillés, nous nous couchâmes dans le
+même lit, car nous n'en avions que deux à la maison. Je songeai un
+peu à la jeune géante, et je m'endormis.
+
+Le lendemain matin il fallut voir les écuries des marchands, et
+enfin, vers les dix heures, nous voici derrière la mule en question.
+Ce qu'il fallut de temps pour faire le marché, et de jurements, et
+de sacrements du maquignon, de coups dans les mains à tour de bras,
+histoire de se mettre en train, ce serait trop long à dire. Enfin,
+un accordeur vint là, qui fit couper la différence, mais ce ne fut
+pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de
+mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre,
+mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrière son dos. Oh!
+il ne taperait pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
+qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en coûtait
+trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une bête comme ça! douce
+comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet
+sur la croupe de la bête qui tressautait.
+
+--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!
+
+--Non, ferai pas! le diable m'écrase!
+
+--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!
+
+--Non! non! Je ne peux pas, là!
+
+Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler une
+médecine.
+
+Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la
+mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire
+taper.
+
+--Tapez là! tapez là, je vous dis!
+
+--Mais vous me saignez! criait le maquignon.
+
+Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait juré
+à le voir qu'il était contraint et forcé.
+
+Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à voir faire le
+marché, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez!
+moitié de son gré, moitié par force à ce qu'on aurait dit, il tapa:
+tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
+l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il conclut
+seul le marché par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon
+oncle en disant:
+
+--Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai banqueroute,
+c'est sûr.
+
+Après le marché, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_,
+avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table
+trente-cinq pistoles en écus de cent sous qu'il tira d'une ceinture
+en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le
+licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais mon oncle se
+mit à rire, et se leva après avoir trinqué encore un coup.
+
+La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. Les deux bêtes
+furent bien soignées et après il fallut aller déjeuner.
+
+En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta chez Coustou
+pour une casquette.
+
+M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui était canonnier dans
+la garde nationale. Je ne sais pas si ça venait du canon, mais il
+était sourd comme un pot. Comme les gens sont sans pitié pour les
+infirmités des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant près
+de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne s'était pas aperçu
+que le coup était parti, et avait demandé au porte-lance:
+
+--Ça a craqué, petit?
+
+Mon oncle lui cria:
+
+--C'est pour une casquette!
+
+--Ah, bien!
+
+Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.
+
+--Non! une casquette! une casquette de meunier!
+
+--Ah! diantre!
+
+Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt guidé par le doigt de
+mon oncle, qui lui montrait les objets à travers les vitrines, mit
+sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
+semblable de forme à celle de Louis XI, dans les petites histoires
+de France des écoles de ce temps-là.
+
+--Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va à
+l'affût des canards.
+
+Après déjeuner, ma mère me remit mon petit paquet avec force
+recommandations. Puis l'ayant embrassée tous les deux, nous fûmes à
+l'écurie, où mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut
+après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela
+fait vitement, car les bastines ça va à toutes les bêtes, revenir
+prendre la jument. Enfin, la dépense d'écuriage étant payée, avec
+une bonne étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.
+L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et nous voilà
+partis.
+
+De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît peur à la jeune
+mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville.
+Devant la Préfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à
+son bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, je l'ai
+bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes de Poncet, que
+d'aller voir des assassins avec des figures de cire.
+
+En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur
+la tête, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa
+fenêtre comme une effrontée:
+
+--Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!
+
+--Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se
+retourner.
+
+--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.
+
+--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça à tous ceux qui
+passent.
+
+Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous
+traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous
+attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voilà hors de la ville
+sous la terrasse de Tourny. Il reste à passer les tanneries de
+l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.
+
+Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se
+fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et
+simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel
+de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa
+façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la
+rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de
+Boulogne dont parlent nos anciens.
+
+Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en
+allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres,
+et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des
+Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de
+donner, avec le château et la terre, au petit-fils de
+Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle
+coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient.
+Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un
+bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un
+lac.
+
+Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une
+grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié
+pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
+sales.
+
+--Voilà la maison du Diable! dis-je.
+
+Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé
+d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur
+le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de
+chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y
+habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait
+peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite
+de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première
+nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il
+avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son
+sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit,
+il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.
+
+A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le
+grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de
+lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et
+ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait
+l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le
+vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et
+s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement,
+et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup
+il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap,
+qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de
+sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus
+rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
+matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que
+la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.
+
+De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il
+n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur
+lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?
+
+Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait
+pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était
+Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver,
+avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
+dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.
+
+A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons
+Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et
+les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des
+auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et
+qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui
+c'était.
+
+A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit
+à mon oncle:
+
+--Ha! tu as fait foire, Nogaret?
+
+--Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.
+
+--Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante pistoles, hé?
+
+--Tu ne te trompes de guère.
+
+--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.
+
+--Toujours la même chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent
+toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils
+n'ont pas encore inventé de nous faire payer pour chasser?
+
+--Tu coyonnes! ça n'est pas possible!
+
+--C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas,
+d'Excideuil, qui est à la Préfecture, qui me l'a dit.
+
+--Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; mais ces Jean-foutre
+ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les
+soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.
+
+--C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que j'ai ouï dire, j'ai
+dans l'idée que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas
+ordinaire, et ce ne sera pas trop tôt.
+
+--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?
+
+--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un
+journal et deux ou trois petits papiers.
+
+--Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, après quoi nous
+continuâmes notre route.
+
+La petite mule marchait bien et dépassait la jument.
+
+--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise
+qui s'endort!
+
+D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur de la mule, puis
+je dis à mon oncle:
+
+--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?
+
+--Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on appelait sa mère la
+Grise, parce qu'elle l'était de vrai, nous avons donné le même nom à
+la fille.
+
+--C'est drôle, tout de même, fis-je.
+
+--Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit homme comme le
+charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le
+tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros
+qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des
+Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend
+garde.
+
+A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter un peu. Un ami de
+mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route,
+les jambes écartées, les mains dans les poches, comme s'il eût voulu
+nous barrer le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna autour
+de la mule.
+
+--Jolie petite mule; et tu as payé ça?
+
+--Devine!
+
+--Dans les quarante pistoles, hé?
+
+--Pas tout à fait.
+
+--Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons trinquer.
+
+Quand il eut versé dans les trois verres au bout de la table,
+l'aubergiste dit:
+
+--C'est ton neveu?
+
+--Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis
+que mon pauvre frère est mort, il y a tantôt deux ans, c'est comme
+mon fils.
+
+--C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit l'autre. Cette
+gueuse de suette a tué bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle
+en ait emporté un meilleur.
+
+--C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers.
+Allons, à ta santé, nous allons partir.
+
+Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.
+
+En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.
+
+--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon père
+et toi?
+
+--Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, qui vint
+comme garçon au Frau, il y a une centaine d'années, était de
+Brantôme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu
+saches qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de
+leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en
+Limousin, tous Léonard ou Martial; et du côté de Marseille, tous
+Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme ça des pays où
+tous les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai ouï dire à mon
+grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les députés du
+département de la Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,
+de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous autres, tu sais que
+c'est la coutume du pays, que les grands-pères soient parrains de
+leurs petits-enfants. Le père de mon arrière-grand-père donc, qui
+s'était marié avec la fille du meunier du Frau, nomma ses
+petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui
+s'appelait Hélie, en eut à son tour, il leur donna son nom. Et ça
+s'est toujours continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une nichée
+d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y reconnaître avec cette
+mode, mais on appelle communément l'aîné du nom de la famille.
+Ainsi, on appelait notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans:
+Nogaret; ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on
+m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rétou.
+
+Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre gauche, et au bout
+d'un petit moment nous voici à Coulaures. De passer là, sans
+s'arrêter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait
+besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était
+chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge.
+Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, pour boire un coup,
+en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupière qui
+se tenait au chaud.
+
+Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu
+jaune et ses sabots:
+
+--Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.
+
+Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le
+poids pincée par pincée, s'écria:
+
+--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!
+
+--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.
+
+--Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un méchant
+garçon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre père.
+
+Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient sur mon défunt père,
+me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, après bien des
+années, je n'y pense pas sans plaisir.
+
+Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur la table et nous
+convia à nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe,
+histoire de réchauffer l'assiette et m'en donna autant. Après que
+nous eûmes fini, le père Puyadou, avec une grande pinte, nous
+remplit notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais
+l'autre versait toujours.
+
+--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut
+que la cuiller baigne: et puis vous n'êtes pas encore au Frau.
+
+--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain
+n'est pas encore rentré?
+
+--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi.
+C'est lui qui ferme toutes les foires.
+
+--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez
+Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas
+parlé.
+
+--Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un quintal de sel, du
+sucre, de la chandelle; ça lui a pris du temps; et puis tu sais,
+Nogaret, il aime un peu à s'amuser, dit la vieille.
+
+--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garçons ce n'est
+pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux
+oreilles, c'est tout ce qu'il faut.
+
+Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.
+
+En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre
+un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.
+
+--Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous
+n'arriverons guère avant la nuit.
+
+--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.
+
+--J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut
+toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou
+font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons
+le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce
+moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il
+faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier,
+tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez
+Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il
+est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.
+
+Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le
+curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que
+les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent
+travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits,
+de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et
+leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.
+
+Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs
+recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs
+redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en
+allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les
+pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.
+
+--Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce
+village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel
+Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à
+sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
+peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les
+châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des
+nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs:
+il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.
+
+Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est
+dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois,
+tant pour nommer ceux qui les font.
+
+Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire
+aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les
+privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous
+la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous
+ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment
+il n'y a plus de privilèges.
+
+Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, puis à Chaumont.
+Les chemins étaient mauvais comme partout; je conviens que c'était
+ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge,
+nous prenons un petit chemin qui va au Frau.
+
+Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la
+maison à quarante pas sur la droite, un peu élevée sur le terme. Mon
+oncle envoie à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute volée,
+et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers
+nous, en jappant de sa voix forte et les tétines pendantes, car elle
+nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier,
+avec sa quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en l'air:
+
+--Sainte Vierge! voilà Hélie!
+
+Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant que nous
+sommes affamés.
+
+Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est
+jamais pressé, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il
+sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout
+déparpaillé et un bonnet de coton sur la tête. Toute son attention
+est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet,
+il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours
+sur la bête, le regarde faire en riant un petit.
+
+--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?
+
+--Ça fera une bonne petite mule.
+
+--Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien
+pensé.
+
+Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou prend les brides
+et mène nos montures à l'écurie.
+
+Notre maison était une bonne vieille maison périgordine à toit aigu,
+bâtie sur la pente du coteau. On y accédait par une rampe pavée de
+gros cailloux de rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on
+arrivait dans une cour formée par des murs de soutènement. Du côté
+de la cour, la maison tournée au levant, avait de plain pied, le
+cellier et le cuvier. La grange et l'écurie étaient dans un bâtiment
+séparé, en équerre sur la cour, à droite. Le premier et seul étage
+étant du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du
+côté du coteau. On y montait par un escalier de pierre extérieur,
+abrité par un auvent soutenu par des piliers massifs. Là, sous
+l'auvent étaient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le
+chambalou pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour les
+cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y
+avait d'un côté deux chambres où couchaient mon oncle et la Mondine,
+et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivière
+et le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient ceux qui
+venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine
+entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la poêle
+qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser à plusieurs fois en
+s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:
+
+--Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera bientôt prêt;
+tourne-toi vers le feu.
+
+--Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un
+étranger, que tu fricasses là quelque chose?
+
+--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça n'aurait pas de
+bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme ça ce drole, pour
+le premier soir que le voilà chez lui.
+
+--Comment, comment, chez lui?
+
+--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras ça
+tien, Sicaire?
+
+--Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, il est bien chez
+lui.
+
+--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec
+un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.
+
+Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne
+fît pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre
+près du feu quand on a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de
+fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient
+connues dès l'enfance. C'était la maie avec son couvercle, le vieux
+buffet et son vaissellier au-dessus, où on voyait bien rangée
+d'ancienne vaisselle d'étain, puis des plats et des assiettes de
+faïence, rondes ou découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a
+jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme ceux que je
+faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge,
+du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'étaient pas toujours bien
+placées, mais que faisait cela.
+
+Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande boîte de
+noyer, percée d'un rond vitré qui laissait voir le balancier battre
+lentement les secondes. Au mur étaient accrochés les chaudrons et
+les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre
+d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque côté.
+
+Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce
+mobilier campagnard: la chaise où j'avais mis mon nom en chicotant
+avec la pointe d'un couteau, et le crochet à peser pendu derrière la
+porte d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier
+avec son trou du chat, fermé par une planchette pendue à
+l'intérieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes écartaient
+avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtières,
+l'oulle aux châtaignes. Sur des planches sont les toupines de
+confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la
+cuisine solidement attaché aux poutres. Aux poutres encore, pendent
+des quartiers de lard et aussi de la graisse pliée dans la toile du
+ventre, et posée sur des cercles en vimes suspendus comme des
+balances.
+
+Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, le vieux fusil
+à pierre à un coup, avec lequel mon oncle ne manquait guère le
+lièvre, et puis une grande canardière dont le canon a bien cinq
+pieds de long.
+
+Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais refaire
+l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait guère de choses. Mon
+grand-père reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus
+grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
+beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries qui nous
+viennent de nos anciens et leur ont servi.
+
+La nuit était venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre
+et le pendit dans la cheminée à seule fin de voir au fricot. Puis
+elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'étain, les
+fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a
+toujours le sien dans sa poche; le couteau est inséparable de
+l'homme, et c'est la première chose que les droles demandent à leur
+père quand ils commencent à marcher.
+
+Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer à boire.
+La Mondine sortit sur l'escalier et cria à Gustou, qui arriva un
+moment après sans se presser; puis elle accrocha le chalel à une
+cannevelle encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de
+la table.
+
+Mon oncle, comme le maître de la maison, était assis au bout de la
+table sur une chaise; moi à sa droite, Gustou à sa gauche, sur les
+bancs, et la Mondine allant et venant:
+
+--Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.
+
+C'était un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que
+je voulais toujours avoir quand j'étais petit. C'est miracle que je
+ne l'aie jamais cassée.
+
+Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec sa cuiller et sa
+fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au régiment, et moi
+à la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
+se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une
+habitude bien conservée, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun
+de nous avala sa pleine assiette de vin.
+
+J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval m'avait creusé,
+et puis en ce temps-là, je n'avais pas besoin de ça. Après avoir
+mangé la moitié de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de
+haricots bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde me
+regardait faire avec plaisir.
+
+--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon
+estomac.
+
+Tandis que nous étions à table, la Finette tournait autour de nous,
+attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle
+lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir
+pâtir les bêtes autour de lui.
+
+Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos
+montures, et mon oncle alluma sa pipe.
+
+--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau,
+Mondine.
+
+Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses et d'autres.
+
+--La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre jour, tu sais, Hélie,
+me dit la vieille servante.
+
+--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta
+mon oncle.
+
+--Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.
+
+--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point
+méprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher à vingt lieues
+à la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.
+
+--Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.
+
+--Ça veut dire que les messieurs de par ici sont bien bêtes,
+repartit la vieille: une demoiselle comme ça!
+
+--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il
+n'y en a guère à Puygolfier.
+
+--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise,
+Sicaire.
+
+--Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!
+
+--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté sur mes bras
+pour te connaître. Je sais bien que tu ne regarderais pas à
+l'argent, tant qu'à la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont
+jamais été avares; de tout temps, ils ont été de braves gens. Ton
+grand-père, celui du temps de la grande Révolution, n'était pas des
+plus tendres, mais c'était un homme franc, juste et courageux comme
+on n'en voit guère. Ton père et tes oncles étaient bons comme du
+pain de fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait au
+grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de son père en plus.
+
+Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une
+goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin.
+Nous en fîmes autant bientôt; la Mondine avait mis des draps à un
+des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle vint
+me border dans les couvertures, comme lorsque j'étais petit, puis
+s'en alla après avoir fermé les courtines.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des hirondelles
+faisaient leur petit ramage du réveil, et portant mes yeux en haut,
+je vis le nid attaché à une solive et les hirondelles sur le bord,
+prêtes à sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
+paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux bestioles,
+après avoir jasé assez, s'envolèrent par un carreau cassé.
+
+J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent lorsqu'on a l'esprit
+tranquille, et le corps bien reposé. Le bruit des eaux qui passaient
+sur l'écluse, me berçait doucement, et je me laissai aller à des
+rêveries d'autrefois.
+
+Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du
+moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs
+où je mettais des gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais
+avec un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller et venir
+tout étonnées de se voir enfermées.
+
+Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. C'était alors une
+belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme
+dans une pomme. Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille
+fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux blonds
+annelés! Elle était venue faire laver la lessive, et comme c'était
+l'heure du mérenda, elle voulait me faire manger des crêpes. La
+charrette qui avait porté le linge était là-bas le long du pré du
+moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec une bonne
+odeur d'eau de rivière. A l'ombre des peupliers, la servante de
+Puygolfier avait posé son lourd panier et sa grande pinte, et les
+lavandières étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que
+c'était, et comme la demoiselle savait les replier joliment, après
+avoir épandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller
+dans un petit pot.
+
+Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à l'ombre, et la
+demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des
+mouches.
+
+Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la cour, regardant
+dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je
+m'encourus à son avance, et elle me fit grimper sur la pierre
+montoire du moulin et me prit en croupe, après avoir fait dire à
+chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous voilà
+partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des marrons. A la montée des
+termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je
+passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été
+une chose difficile.
+
+Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, il y avait des
+affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane
+en plein bois de châtaigniers. C'était une bien pauvre demeure: les
+murs étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était
+couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais chez nous.
+Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il était éclairé par le
+jour qui venait de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin,
+un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse bourrée de paille
+d'avoine et un méchant couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table,
+une oulle pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte où la
+vieille faisait rarement de la soupe. La table était faite avec des
+planches clouées sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes,
+une soupière ébréchée en terre brune, une cuiller de fer et une
+cruche à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la
+fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans
+un coin, c'était tout. Quand on levait la tête on voyait le toit de
+balais. Sous la porte on aurait passé la main. Dans les nuits
+d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les
+chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en
+grognant.
+
+C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la
+demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivât malheur, de
+façon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer à l'hospice
+d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de ça,
+ni même de venir demeurer dans le bourg.
+
+Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, et pas un n'eût
+voulu la rencontrer le matin en allant à la foire, sûrs que, s'ils
+achetaient une paire de veaux, ils se seraient écornés, ou, s'ils
+ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'était
+pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le père
+de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il l'apercevait sur la
+porte de sa cabane, ou dans les châtaigniers, cherchant du bois mort
+ou des châtaignes, il désarmait son fusil, cornait ses chiens et
+s'en retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon autour de lui
+ce jour-là.
+
+Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fîmes
+notre entrée chez la vieille après avoir attaché la bourrique à un
+arbre. La soi-disant sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait
+dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses
+genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en deux. La demoiselle
+tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de
+vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et un
+verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tête sans la
+relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra
+du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa
+un peu et commença à parler un brin, remerciant de son mieux: que le
+bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse,
+demoiselle!
+
+Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à fait, et elle
+se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'était du temps du
+grand-père de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque
+blanche, une épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il
+mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait pas
+d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait
+chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle
+gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait
+pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se
+brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes dans sa
+jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés venant d'Auberoche, et
+ils avaient tout brûlé à Puygolfier, et le seigneur était parti
+après les Anglais qui allaient au château des Chabannes qu'ils
+brûlèrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été
+tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle
+en joignant les mains.
+
+Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons,
+et comme nous avions emporté de chez la vieille, une braise avec de
+la cendre dans un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire
+griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était bon de manger
+comme ça dans les bois!
+
+Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la bourrique et nous
+redescendîmes vers le moulin. Ma grand'mère remercia bien la
+demoiselle de m'avoir emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa
+encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.
+
+Une autre fois encore... mais à ce moment mon oncle entra dans la
+chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est levé depuis un
+moment; saute du lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à
+un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te promènera.
+
+Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de vin gris, mon oncle
+prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.
+
+A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine
+d'années, qui touchait un troupeau de brebis.
+
+--Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te voilà ta foire. Et
+il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.
+
+--Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.
+
+--Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi
+garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.
+
+Cette petite me fit impression par sa figure calme et sérieuse. Sous
+son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'épais cheveux noirs
+sortaient de partout. Ses sourcils étaient bien recourbés, et, sous
+de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance
+tranquille qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous étaient
+nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.
+
+--C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit mon oncle.
+
+--Je ne l'aurais pas reconnue.
+
+--C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec ça plus de
+raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. Ça aurait été
+dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque
+chose. Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser aller
+ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas
+appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce
+qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. Ça m'a couté six écus,
+mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et
+compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
+montre quelquefois, et lui a prêté des livres de classe, moyennant
+quoi elle a étudié un peu par-ci par-là, en gardant ses moutons, ou
+le soir à la veillée.
+
+Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous
+fûmes revenus pour manger la soupe.
+
+Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la
+jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine
+aux pratiques.
+
+--Donne-moi la clef? lui dis-je.
+
+La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je
+demandais. Il tira une clef de sa poche.
+
+--Tiens, et ne dérange rien.
+
+Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses
+bêtes.
+
+Notre moulin était planté sur la rivière comme un pont. En le
+traversant, on allait, du bord, à l'îlot formé par le trop plein des
+eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'écluse,
+et faisaient un bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval
+rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'îlot, on
+passait sur l'autre rive, par un gué longé de grosses pierres que
+les piétons enjambaient tandis que leurs bêtes, quand ils en
+avaient, suivaient le gué.
+
+A l'entrée du moulin était un espace libre, où on attachait les
+bêtes qui venaient porter le blé à moudre. A l'autre bout, c'était
+le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y
+avait deux chambres où on montait par un escalier de bois. L'une
+était celle de Gustou, l'autre était à mon oncle, et c'est là qu'il
+serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un
+moment.
+
+Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de voûte de
+la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'était la
+marque de l'inondation de l'année d'avant. Les eaux avaient monté
+jusque-là, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
+avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement qu'il y avait
+eu de grandes crûes; notre nouvelle route de Périgueux à
+Saint-Yrieix, avait été tout abîmée, et les eaux avaient emporté le
+pont d'Eymet et celui de Mussidan.
+
+Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec force explications sur
+les dégâts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manière
+lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement
+l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je
+mettais la clef dans la serrure.
+
+Pour sûr, la recommandation de mon oncle était bien inutile, car
+rien n'était rangé dans la chambre. Dans un coin était le lit à
+quenouilles avec des rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle
+couchait quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. Mais en ce
+moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil à faire le
+filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet à colonnes et à quatre
+portes taillées en pointes de diamant; à l'opposé, une grande table
+où étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges ou
+bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à fleurs, étaient
+plantées des plumes d'oie venant de l'aile de nos bêtes. Dans un
+coin, le lourd fusil à pierre avec lequel l'aïeul avait fait les
+campagnes de la République. Aux murs, un shako moins ancien, large
+du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des
+vieilles images attachées avec des clous à ferrer les souliers.
+
+A côté de la table, étaient accrochées une peau de bouc et une
+sacoche à je ne sais combien de poches, brodée de fils de soie et
+couverte d'une peau de bête sauvage; mon oncle avait apporté ça
+d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accrochées à des clous,
+contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un épervier tôt
+fini pendait d'une poutre du plafond.
+
+Parmi les images clouées au mur, il y en avait une au-dessus de la
+table que j'aimais plus que les autres. Cette image représentait la
+Liberté, patronne des Français. C'était une jeune fille de seize à
+dix-sept ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une petite
+floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu à un
+baudrier: qu'elle était jolie!
+
+J'aimais cette chambre de passion étant enfant et jeune garçon, à
+cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres où on
+trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en était bondé.
+Dans le bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, de
+vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à mettre la
+poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des grelots, des boutons de
+cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet à pierre, un
+coudouflet à appeler les perdrix, des balles de calibre, des
+tabatières, des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac qui
+s'amasse dans les maisons où on ne jette rien. J'aimais à
+farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je
+recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh!
+les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés
+tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y
+avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me déprendre. Mon
+oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi
+je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'étais encore
+enfant, j'étais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils
+donnent, mais plus tard, ç'a été le contraire, en sorte que le peu
+que j'ai acquis de ce côté, je le dois à ce livre.
+
+Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abîmée, où je
+cherchais principalement la manière d'attraper les oiseaux, et les
+affaires de chasse.
+
+Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun
+peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le tour de la chambre, je
+m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fenêtre
+ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
+cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort d'une gorge,
+bordée d'un côté par une étroite lisière de prés dominés par des
+coteaux boisés, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque
+à pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de
+genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout à la cime, de
+grands châtaigniers, venus là par hasard, se penchaient comme pour
+regarder dans la rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les
+aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.
+
+En quelques endroits, un peuplier miné par les crues s'inclinait aux
+trois quarts tombé, comme pour jeter un pont sur la rivière. Tous
+ces arbres penchés sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce
+qui, vu de loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le
+soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la surface de
+l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient çà et
+là, et se posaient sur les crêpes et les marguerites d'eau, où les
+hirondelles qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient
+quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des
+baïonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait à la
+surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le
+cercle formé par le remous, allait s'agrandissant toujours et
+finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur passait d'une
+rive à l'autre comme une flèche empennée de bleu, en jetant son
+petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivière en
+laissant derrière lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le
+bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de bec.
+
+C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je restai là, toute
+l'après-dînée, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le
+soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis
+jamais fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans après, de
+la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent la plume dans
+l'écritoire pour regarder.
+
+Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher par écrit ces
+histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.
+
+Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons ne sont pas
+développés, la verdure est claire, l'herbe des prés commence à
+pointer; c'est le temps où les droles font des chalumeaux avec des
+branches de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la terre; les
+oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on
+entend au loin le coucou chanter dans les bois.
+
+Dans ce moment où j'écris, en novembre, les feuilles jaunissent et
+tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chêne se
+mêle aux feuilles jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres
+des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent
+sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se
+nuancent selon l'âge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues
+de loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. Seuls les
+peupliers déjà dépouillés dressent tristement sur les bords de
+l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules.
+Quelquefois une pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des
+balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la
+Saint-Martin, où nous sommes, la rivière charrie lentement les
+feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se répand dans la
+gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui
+se meurt pour renaître à la Noël.
+
+L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les
+prés sont morts, grisâtres et tristes; la terre est durcie par la
+gelée; les herbes folles et les grands chardons desséchés sont
+blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux où l'eau
+dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes
+noircis des grands châtaigniers se dressent immobiles sur le ciel
+couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le
+terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des
+fougères séchées, éclairent leur verdure terne de quelques fleurs
+jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles
+grappes de graines rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois
+tout là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages
+qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la
+fumée lourde de quelque feu de bergères, et que plus haut passent en
+couahnant des bandes de graules.
+
+J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la
+campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, mais l'hiver,
+c'est bien triste.
+
+Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle
+commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte les blés mûrs, lorsqu'elle
+décline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver.
+Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
+regarde une grande étendue de pays couverte de neige, jusque vers
+Saint-Raphaël. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les
+bestiaux à l'étable, et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères
+branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une
+pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups
+de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.
+
+J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, 1844, le 26 mai
+était tombé un dimanche, de manière que la foire avait été repoussée
+au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisième jour qui, dès cette
+époque, n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait plus
+de gens faisant la noce que des affaires.
+
+Le surlendemain de ma venue au Frau était donc un jeudi, jour de
+marché à Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec
+lui.
+
+Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-là. Je fis
+souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du
+minage à la place des cochons, où il fallut en acheter deux que
+Jardon, le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien de fois
+dans la rue des Cordeliers, sans parler des entrées dans les cafés
+ou les auberges pour chercher quelqu'un à qui mon oncle avait
+affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui
+l'accostaient, lui secouaient la main, et après les informations sur
+la santé: Comment ça va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui
+est ce drole?
+
+Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors à parler des
+affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne
+disait pas de bien des gens qui étaient à Paris à la tête. Les
+principales choses dont on se plaignait, c'était que le sel était
+trop cher et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les
+patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce qui
+payaient cet impôt. Mais tous et un chacun se révoltaient de bien
+travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les
+patentes et tout, et de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs
+que ceux qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était
+beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en brocardant sur
+quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de
+bon sens. On ne disait pas guère de bien de nos députés non plus.
+Comme il était du pays, que c'était un général, et qu'il faisait
+beaucoup travailler à la Durantie, on ne parlait pas du maréchal
+Bugeaud, mais les autres députés étaient mal arrangés. Lorsque mon
+oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de chasser
+sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements qui n'en
+finissaient plus pour tuer un lièvre, alors les gens juraient, et ne
+se gênaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les
+messieurs qui voulaient rétablir à leur profit les anciens droits
+des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de
+Cubas qui se mit fort en colère. Il disait qu'il faudrait
+recommencer la Révolution, parce que les bourgeois et les nobles
+s'entendaient pour remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et
+il assurait que dans son endroit, tout le monde était de cet avis.
+
+--Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département et toute
+la France puissent penser ainsi!
+
+C'a toujours été un grand sujet de mécontentement que cette loi sur
+la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la
+cheminée, et celui qui s'en va couper de la bruyère, ou abattre un
+arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
+avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le
+leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le
+cachent dans le creux d'un châtaignier. Dans les foires et les
+marchés, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
+par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres
+paysans, nous comprenions bien, qu'elle était faite pour que nous ne
+chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les
+messieurs pussent tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était
+pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que
+pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi M. Chavoix qui nous
+connaissait bien, lorsque nous l'eûmes nommé représentant du peuple,
+il fit tout le possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de
+gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais y arriver.
+
+Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou sur les places,
+lorsque les gendarmes venaient à passer, avec leur grand chapeau
+bordé, leurs habits à queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur
+la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
+prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. Eux cependant
+n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs
+petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient
+beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette époque, on
+ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui
+avaient leur barbe étaient regardés, je ne sais pas pourquoi, comme
+des républicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des
+gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'était,
+passait pour un homme dangereux, à ce que j'ai su depuis. Mais ça,
+c'est des idées bêtes comme les gens s'en mettent quelquefois dans
+la tête. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
+les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI,
+étaient bien rasés, et n'avaient pas tant seulement un poil aux
+joues, pas plus que ceux qui ont commencé la Révolution, Mirabeau et
+les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires;
+mais à cette époque les gens en place croyaient ça.
+
+Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon
+oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait
+regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intéresser à
+ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison;
+mais voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut sembler
+fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; ils avaient peur
+des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur
+des curés qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos
+campagnes; des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent;
+peur des maires aussi, qui représentaient le gouvernement, et des
+gros bourgeois qui vous faisaient des procès aux mauvaises têtes,
+comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient
+leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui les
+occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient
+travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?
+
+--Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement:
+que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons
+pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les
+tailles!
+
+--Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux ne s'est pas
+bâti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre
+qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les
+riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui
+les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs
+biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs
+propriétés sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
+Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour
+donc où les paysans ne travailleraient plus pour eux, que
+deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. C'est le peuple qui fait
+tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un
+pauvre âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans le pays.
+
+Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la
+terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois
+bien, mais ceux qui viennent après nous, verront ça. En attendant,
+il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre
+les gens méchants et durs. Ça ne sert de rien d'être craintif et
+soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on
+tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un
+chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, quoiqu'elle ait
+la force pour elle en ce moment.
+
+Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'égrenait dans les
+villages. A Saint-Germain, deux nous donnèrent le bonsoir et
+restèrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory,
+et nous deux nous continuâmes le nôtre:
+
+--Dire que nous en sommes là, cinquante ans après la Révolution! fit
+mon oncle quand nous fûmes seuls.
+
+Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en
+chemin, je pensais à la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais
+avec passion, et même quelque chose de plus, car j'avais pour elle
+une sorte d'adoration, tant elle était bonne, et belle plus
+qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
+pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du terme, et où
+les roues des charrettes avaient fait des ornières dans le roc,
+voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un
+feu dans les terres au souffle du vent.
+
+Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur
+lui, et finissait à une allée de noyers d'une centaine de pas, au
+bout de laquelle on voyait, percée dans un fort mur de clôture de
+dix pieds, la grande porte charretière, accolée d'une autre petite
+porte ronde pour les piétons. De chaque côté, les murs étaient
+percés de meurtrières. Les portes, ferrées de gros clous à tête
+pointue, étaient coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans
+la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, au grand
+portail, était clouée, les ailes étendues, une dame-pigeonnière.
+
+En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la maison du métayer,
+la grange, le cuvier, le fournil, le clédier, ou séchoir à
+châtaignes, et dans une autre petite cour entre deux bâtiments, le
+tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les
+bâtiments, et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier,
+où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clôture, les
+écuries et le chenil, et, après un espace vide, le long de la
+terrasse, le château dominant la plaine; petit château assez
+délabré, formé de bâtiments inégaux irrégulièrement assemblés autour
+d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En entrant, on se
+trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A
+gauche, la tour à toit pointu avec une girouette, qui contenait
+l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première
+était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon à manger.
+
+La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui s'exclama en me
+voyant, et se mit à me faire des questions sur ma santé, mon arrivée
+et le reste. Mais j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa
+demoiselle était au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitrée
+était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de
+lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.
+
+--Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; mais je m'étais
+déjà jeté dans ses bras comme je faisais étant enfant, et je
+l'embrassais. En sentant à travers le linge ses seins fermes sur ma
+poitrine, j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle
+s'aperçut, sans doute, car elle se retira.
+
+--Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse,
+te voilà un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai
+plus, tu me donnerais de la barbe!
+
+Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de ça, sans trop
+savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus être
+avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me
+menant pendu à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
+hausser jusqu'à elle.
+
+Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, des
+mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur
+ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer à
+la Préfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, il me
+semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle
+me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider
+et le remplacer plus tard, je lui répondis avec un petit air
+important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, que je pourrais
+arriver à quelque chose dans l'administration.
+
+--Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le
+monde le dit; le voilà chef de bureau, c'est son bâton de maréchal.
+Si tu as autant de capacités et de chance que lui, tu y arriveras
+peut-être, après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou trente
+ans, et avoir supporté les ennuis du métier, les caprices des chefs,
+les injustices des supérieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait
+mieux être tout bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et
+tranquille en travaillant.
+
+C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors capable de
+comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la persuasion de M.
+Masfrangeas, avait tourné de ce côté, tous les rêves d'avenir
+qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mères, et je ne
+pouvais bonnement guère penser autrement qu'elle, après avoir tant
+entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, quand même j'aurais
+pensé autrement. Au reste, les quelques années que j'ai passées à la
+3e division de la Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles
+m'ont dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine,
+éloignée de la nature; elles m'ont appris les misères qui se cachent
+sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer à leur
+valeur, la santé, le grand air et la liberté. Combien de fois
+depuis, j'ai reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon
+oncle, que je translate ici de notre patois en français:
+
+Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand coeur: voisin
+du bonheur.
+
+Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai à
+monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras
+étendus. C'était toujours sa petite chambre avec des boiseries
+peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne
+toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, et sa commode
+au ventre arrondi, avec des poignées de cuivre. Au-dessus de la
+cheminée, il y avait dans un cadre doré, une petite glace, et, plus
+haut, une peinture représentant un berger; non pas de ces bergers
+dépenaillés de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien
+poudré, qui offrait à sa bergère deux tourterelles dans une cage.
+
+Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la demoiselle me fit
+monter au second, où personne ne couchait, et qui n'était même pas
+meublé. Dans une chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur
+des couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi quelques
+pommes, nous redescendîmes faire collation avec, et des fromages de
+chèvre au gros sel.
+
+Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous
+irons à Prémilhac: j'ai des affaires à porter à la femme de notre
+ancien métayer des Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né,
+et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses, rien, ils
+sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis à la Mïette de mettre le
+panneau sur la bourrique.
+
+Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon
+à manger. Rien n'était changé: de chaque côté de la cheminée, de
+grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds
+tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux papier imitant
+des boiseries, étaient rangées les chaises à dos façonné en forme de
+lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert
+d'une tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la
+demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse fatigante. A
+l'autre bout du salon, en face de la cheminée, il y avait un grand
+buffet à dressoir, où se voyaient des restes d'un service d'ancienne
+porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en
+forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacés.
+
+Autour, étaient accrochées aux murs, dans des cadres à la dorure
+ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premières
+années. Quand la demoiselle m'amenait au château, je les suivais une
+à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une
+réflexion pour chacune de ces images.
+
+C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsemé
+de fleurs de lys, et son bâton appuyé sur une table où était la
+couronne royale.
+
+--Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros monsieur lève-t-il sa
+robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte?
+
+Et elle de rire.
+
+En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine
+étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait dit bâtie par un
+architecte, et qui ne devait pas passer aisément sous les portes.
+
+Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court,
+avec des souliers découverts à boucles, un petit justaucorps et une
+collerette. Il goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
+hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui des généraux et
+des officiers, le chapeau sous le bras.
+
+Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je
+disais toujours:
+
+--Il ne la trouve pas bonne, la soupe!
+
+Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant sur le front
+des troupes pour passer une revue. Il était reçu par les généraux
+qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi
+tendu vers lui:
+
+--Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je à la demoiselle.
+
+Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient tous: ils
+avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches,
+et les cheveux frisottés ramenés sur le front.
+
+Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à Paris; la prise du
+Trocadéro, où on ne voyait rien, rapport à la fumée; un portrait de
+feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux.
+
+Sur la tablette de la cheminée, était toujours un gros chat sauvage
+empaillé, tué par M. Silain dans le bois que depuis on a appelé le
+Bois-du-Chat; au-dessus, était accroché un baromètre, que le
+Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse.
+
+Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un paravent
+curieux. Sur le papier de couleur claire, la défunte dame de
+Puygolfier et sa fille avaient collé partout des images découpées,
+qui n'étaient, pour la plupart, que des caricatures sur
+Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une
+heure pour les mentionner toutes. Le roi des Français était toujours
+représenté avec une tête de poire! Il y avait une de ces images
+représentant un musée, où tous les tableaux, paysages, monuments,
+portraits, objets quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi
+les messieurs qui regardent, en voici encore en tête de poire, avec
+un parapluie...
+
+J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit.
+Qu'elle était jolie avec sa collerette à pointes découpées, sa robe
+froncée avec une boucle dorée à la ceinture, des manches à gigot, et
+une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, où des rubans
+noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit
+soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de
+petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassières et des
+petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir.
+Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait
+tout ça avec affection, et qu'elle aurait été bien contente d'avoir
+à elle de petits enfançons à habiller. Elle avait pour lors
+vingt-six ans; elle aurait été une bonne mère; elle méritait d'être
+heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet,
+ou à la pendille, comme disait mon oncle.
+
+Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et mises dans un grand
+cabas attaché au panneau de la bourrique, et après ça en croupe, la
+grande Mïette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
+fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et nous voilà
+partis.
+
+En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles
+de M. Silain.
+
+--Ah! répondit la demoiselle, mon père est à chasser les loups à
+Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il
+reviendra.
+
+Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le chemin. Moi je
+tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider à monter,
+et ensuite j'allais derrière, touchant la bourrique avec une verge
+de châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer,
+avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait
+vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus
+si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
+écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journée!
+J'avais oublié le moulin, la Préfecture et tout: J'aurais voulu que
+Prémilhac fut aussi loin que Limoges.
+
+Notre chemin était par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions
+quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce
+fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer.
+
+--Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la
+bourrique, je la ferai bien passer de force, et après ça, je vous
+traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas.
+
+Elle se mit à rire en secouant la tête:
+
+--Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée, une envie folle
+de la passer comme ça dans mes bras.
+
+--N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut,
+vous ne risquez rien.
+
+Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant inutilement essayé
+de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique,
+et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en
+reculant, la demoiselle toujours dessus et riant.
+
+Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de Prémilhac, où on
+voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques
+murailles, que dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça
+n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines
+viennent d'un ancien moustier bâti, il y a quinze cents ans, par un
+saint homme appelé Sulpice qui donna son nom à la paroisse dans
+laquelle était Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens,
+toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux ont été
+bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande
+guerre de Cent ans.
+
+L'accouchée était dans son lit, gardée par une vieille voisine, et
+son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle
+joignit les mains et s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire
+plus long pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.
+
+Après les questions sur la santé, la demoiselle Ponsie prit le
+poupon qui était plié dans un mauvais morceau de drap tout percé, et
+l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportées: et tout ce
+temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à
+gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire téter.
+
+Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac et donnée à la
+vieille, qui apprêta une marmite et la mit au feu pour faire de bon
+bouillon. Après ça, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
+bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux.
+
+--Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans
+son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent!
+Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
+méritez!
+
+--Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est
+peu de chose que tout ça.
+
+--C'est bien quelque chose tout de même, notre demoiselle, et plus
+que nous ne méritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre
+bonté d'avoir pensé à nous.
+
+Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La demoiselle
+l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartîmes.
+
+Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à Puygolfier. Le
+souper fut vite prêt: une omelette à la vignette, et des bonnes
+rimottes de bouillie de maïs que la grande Mïette fricassa dans la
+poêle, là, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à
+Puygolfier, quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai avec appétit
+et gaîté, et la demoiselle était heureuse, comme elle l'était
+toujours, après avoir fait du bien à quelqu'un.
+
+Après souper, elle voulut me faire tâter de ses cerises à
+l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'étais tout
+petit, elle me les présentait comme on fait aux jeunes geais
+nouvellement dénichés, pour leur apprendre à manger. Elle riait de
+ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais
+quelquefois ses doigts de mes lèvres.
+
+Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien
+content de ma journée.
+
+Quel temps heureux! mes journées se passaient en paix et
+tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord, au milieu d'une
+nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte
+pour lors de moissons, me communiquait sa vie.
+
+Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux
+ou les cordes posés le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle,
+je m'en allais avec la Finette faire courir un lièvre. Cependant, je
+pensais toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les
+occasions de retourner à Puygolfier, n'osant pas y aller de but en
+blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes
+pensées. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup,
+lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite
+en tirant l'épervier le soir au-dessous de l'écluse. D'autres fois,
+c'était une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
+J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne cherchais
+pas à résister; pensant à elle, lorsque je ne la voyais pas, et
+avide de sa présence; la recherchant sans autre but que de la voir,
+de l'entendre, et d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que
+j'étais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'était que
+l'amour; mais je trouvais un plaisir grand à être toujours occupé
+d'elle, à me faire sa chose par la pensée. Malgré les émotions que
+je ressentais quelquefois en sa présence, et le trouble que me
+donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en vient aux
+jeunes gens encore innocents, mes sentiments étaient ceux d'une
+respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure;
+elle était pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle
+était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le plus grand
+bonheur que je concevais, était de lui être utile et de me dévouer
+pour elle.
+
+Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit
+portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par là
+que M. Silain était revenu. Il était là, en effet, planté près de la
+terrasse, les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant
+la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai
+pour le saluer avec un certain émoi, car outre qu'il m'avait
+toujours beaucoup imposé, je me figurais sottement qu'il allait
+deviner ce à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de
+ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'à
+lui.
+
+C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse velours olive,
+avec des boutons de cuivre à têtes de loup et de sanglier, et d'un
+pantalon à pont-levis de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une
+casquette ronde en velours noir et des souliers à fortes semelles.
+Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait à
+cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver
+par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui
+donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, et avait l'air de
+quelqu'un avec son nez recourbé, ses moustaches un peu rousses
+taillées en brosse, et ses petits favoris coupés carrément à la
+hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
+manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les gardes du
+corps de Charles X.
+
+Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les
+petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop
+au-dessous de lui pour que ça tirât à conséquence. Mais avec les
+bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il était très
+raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités que font naître
+souvent le voisinage, même entre gens de classes différentes.
+Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce
+qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du
+long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms,
+titres et qualités: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier.
+Les soirs de chasse, à ce que contait un de ses voisins et
+camarades, après avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre
+d'un puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce qu'il
+paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.
+
+Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut pas dire qu'il fût
+un méchant homme. Avec ça, il faisait quelquefois des choses qui
+n'étaient pas de faire, par caprice ou par colère. Ses goûts
+n'étaient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui
+suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, car il était gros
+mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays,
+buvait son vin à l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin
+de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
+dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les légumes, les
+champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la
+main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse,
+dévalait à la plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés,
+où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine
+blanc-truité, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il
+avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait;
+pourvu, bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il allait
+chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans
+la forêt de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis
+pour aller faire ses petites tournées à Périgueux le mercredi, ou le
+jeudi à Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.
+
+Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient été
+suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais
+c'était l'argent, c'était les écus pour le dehors, qu'il était
+difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se
+mangeait sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le profit
+des bestiaux, passait à payer la taille et les réparations.
+Cependant, il lui en fallait pour solder les hôteliers, dans ses
+expéditions, sans compter que le soir après souper, ces messieurs
+faisaient une petite bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on
+racontait.
+
+Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son
+bien, et avançait une coupe de bois, en sorte que ses revenus
+allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquiétait guère; il était de
+cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent
+facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le
+malheur de leurs proches, et ne s'en doutent même pas, loin d'avoir
+des remords, habitués qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.
+
+En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me fit compliment sur
+ma poussée, et émit cette opinion que je ferais un beau lancier.
+Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la
+Préfecture, il s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
+bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille plutôt mille
+fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!
+
+Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et son fusil,
+siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la
+demoiselle au grenier, où elle était pour lors, à ce que me dit la
+grande Mïette.
+
+C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un pêle-mêle
+de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, de tableaux crevés, de
+morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espèce, cassés
+ou hors d'usage, de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues,
+de vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, chiffons,
+ferraille, et l'autre bondé de papiers et de vieux parchemins.
+
+La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis, cherchant un
+morceau de tapisserie assez bien conservé, pour recouvrir le grand
+fauteuil où M. Silain dormait le soir après souper. Je lui aidai à
+bouleverser et retourner toutes ces défroques qui sentaient le
+passé, et représentaient des modes défuntes et des usages perdus.
+Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une
+espèce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mangé
+par la rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du temps de
+nos guerres de religion. Je la mis sur ma tête, et la demoiselle me
+dit en riant:
+
+--Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine
+Vivant.
+
+Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un
+vieux fauteuil et se mit à mesurer le morceau pour voir s'il y en
+aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce
+bric-à-brac, sa jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur
+venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dorés
+qui éclairaient le grenier un peu sombre. Je restai là, à la
+regarder sans rien dire.
+
+--Descendons, dit-elle en me réveillant.
+
+L'après-dînée se passa pour elle en occupations diverses, mais la
+seule mienne était de me prêter à tout ce qu'elle voulait, soit
+qu'il s'agit de tenir son écheveau, ou de porter le panier à la
+grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger où
+était le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas
+faire de grands gestes, et de me tenir coi près d'elle. Les mouches
+à miel vinrent à notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
+me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance. Pour
+elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au
+sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tête
+et sur ses épaules, comme des oiseaux apprivoisés.
+
+Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain, et je ne
+revins pas à Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les
+bois, ruminant mes pensées, et de cette affaire-là, je manquai un
+lièvre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.
+
+Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce jour-là je n'allais
+pas à Puygolfier, la demoiselle étant au bourg pour les offices, je
+voulus essayer de me revancher. A l'Angélus, je partis avec la
+Finette, mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le temps
+allait bien, c'était un plaisir; les dernières brumes de la nuit
+s'enlevaient dans les fonds, l'air était clair, la terre fraîche et
+point guère de rosée. En cheminant tout doucement tandis que la
+chienne donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une voie,
+dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coulées
+sous taillis, je respirais avec plaisir la fraîcheur du matin, et je
+reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des
+feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des
+champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de la veille,
+j'allai droit à une terre où je pensais qu'il devait avoir fait sa
+nuit. Je n'y étais que depuis un petit moment quand la chienne
+rencontra, et à la voir brandir la queue, je connus de suite que la
+voie était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller
+l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la sortie, elle commença à
+s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les
+côtes. Elle rapprochait, et bientôt un premier coup de gueule dit
+que le lièvre était dans les alentours. Puis la voie s'échauffa; le
+lancer approchait. Tout d'un coup le lièvre lui part sous le nez, et
+voilà la Finette qui s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant
+après lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance,
+afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les
+chemins, et dans les friches pierreuses.
+
+Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne était en
+défaut. A ce moment, le soleil montait lentement à l'horizon, comme
+une grande bassine de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne
+migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste.
+En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une
+grande combe du côté de Roulède. Lorsque je fus sûr de la randonnée
+du lièvre, je vis qu'il me fallait aller au poste du
+Châtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagné mon oncle à la
+chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus
+rendu au gros châtaignier planté à la cafourche de trois chemins sur
+une lande, j'attendis. Pendant que la chienne était dans les fonds,
+je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait,
+et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner à pleine
+gorge. Au bout d'une heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un
+sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul
+pour écouter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il
+s'allonge pour passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas,
+mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon premier
+lièvre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart.
+
+Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec un plat de
+brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain était
+sellée et attachée par la bride dans la cour, près de la porte du
+château. Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était
+le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée qui était en
+retour du corps de logis, et, du côté du dehors, enfermait la petite
+cour intérieure que la tour ronde de l'escalier closait du côté de
+la grande cour.
+
+Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des
+papiers, des vieux journaux; mais au reste c'était là qu'il mettait
+toutes ses affaires. Ses pistolets d'arçon étaient accrochés au mur,
+à côté d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un
+râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la bourse pour
+le furet et les grelots; sur la table étaient les accouples de ses
+chiens, la corne pour les appeler, sa poire à poudre, son sac à
+plomb, et une ancienne tabatière de corne ronde où il mettait les
+capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien sous
+la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M.
+Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait de suite, car ils
+étaient pleins de poussière. Au reste, c'étaient les philosophes du
+siècle dernier, jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis
+par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aïeul
+de M. Silain avait été si engoué, qu'après avoir lu _l'Emile_, il
+avait voulu faire apprendre la menuiserie à son fils; mais celui-ci
+avait préféré s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
+Voyant cela, son père avait pris lui-même un état, en se mettant
+bravement à labourer sa réserve, ce qui l'avait rendu si populaire,
+qu'il était resté tranquillement chez lui pendant la Révolution.
+
+Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre état que de
+chasser, et de mener une vie très active en ne faisant rien. Un
+noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes,
+mais il s'endormait en les lisant. A l'égard des livres, il ne les
+supportait que dans un cabinet de lecture de Périgueux, où il
+faisait quelquefois de longues pauses. Même encore, les mauvaises
+langues disaient que ce n'était pas pour les livres qu'il y allait,
+mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les
+officiers passaient en retroussant leurs moustaches.
+
+Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans son cabinet en
+train de mettre ses bottes.
+
+--Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant que tu grattes le
+papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider à coupler les chiens;
+prends les couples, moi je prends mon fouet.
+
+Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. Une fois couplés,
+à la réserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la
+cour du chenil dans la grande cour. Après ça il mit son fouet dans
+sa botte, détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt de
+Lammary.
+
+Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant
+regardé dans le salon à manger, où elle se tenait d'habitude, puis
+dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma
+question, la grande Mïette répondit:
+
+--Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la nièce de M. le Curé.
+
+Je redescendis au Frau tout déferré.
+
+Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle était moins
+gaie que d'habitude. Presque toute l'après-dîner, elle se tint dans
+la petite cour à raccommoder du linge. Elle était assise sur une
+chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise
+où était son linge. Sa fine tête et ses beaux cheveux, baignés de
+lumière, se détachaient en clair sur le vieux mur décrépi et tout
+écaillé. Qu'elle était jolie ainsi! Je dis toujours la même chose,
+mais c'est que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je
+restai longtemps immobile à la regarder, répondant à ses questions,
+mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa présence.
+
+Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était sans aucune
+mauvaise idée, je la regardais et l'admirais naïvement, mais cela la
+gênait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.
+
+Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre;
+c'était _La Nouvelle Héloïse_.
+
+Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce
+bavardage prétentieux, me fatiguèrent bientôt. Je l'avoue
+d'ailleurs, je ne comprenais rien à tout cet étalage de sentiments;
+tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne
+m'intéressait point.
+
+--Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en souriant: laisse-le,
+va, en voilà assez.
+
+J'allai replacer le livre et je revins. En même temps les sabots de
+la grande Mïette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait
+dire à la demoiselle que le métayer demandait à lui parler.
+
+Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste.
+
+Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent
+dire à mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre,
+que ma mère me mandait de rentrer; c'était le postillon de la
+voiture qui avait fait la commission.
+
+J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à la demoiselle.
+C'était un samedi, M. Silain était allé au marché de Thiviers; je la
+trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en
+retourner à Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus
+la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout naïvement que
+maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu'à Périgueux
+je serais loin d'elle et que peut-être, quand je reviendrais, elle
+serait mariée; je me sentais prêt à pleurer.
+
+--Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir près d'elle, n'aie
+crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon père
+si je n'y étais pas?
+
+Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un
+état, et que puisque ça convenait à ma mère, il fallait entrer à la
+Préfecture et bien travailler; que d'ailleurs Périgueux n'était pas
+au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.
+
+Cette espérance me consola un peu et alors je pris du courage pour
+le départ. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'allée de noyers, et
+quand nous fûmes là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
+j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers
+le château. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au
+moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma
+casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.
+
+Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à Savignac avec la jument.
+Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit
+que puisque c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et
+tâcher de faire quelque chose.
+
+Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler à la
+Préfecture; mais que, puisque ma mère avait arrangé ça avec M.
+Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais
+autant aimé rester au Frau avec lui maintenant.
+
+--Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut
+contenter ta mère; la pauvre femme n'a plus que toi.
+
+Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans une haie et il
+cheminait, l'arrangeant, tandis que j'étais sur la jument pour
+ménager un peu mes jambes.
+
+Nous nous arrêtâmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce
+fut fait, je pris mon petit paquet, mon bâton, et l'oncle vint me
+faire la conduite jusqu'à la sortie du bourg.
+
+--Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais
+trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours
+chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour à ta mère.
+
+Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère que trois heures,
+pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac à Périgueux.
+
+Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas était venu dans
+la journée, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que
+j'étais au Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes affaires:
+ayant soupé, je me couchai et après avoir un peu pensé à la nouvelle
+vie qui m'attendait, je m'endormis.
+
+Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je passai chercher M.
+Masfrangeas et nous voilà partis pour la Préfecture.
+
+La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassuré, car
+en entrant dans le bureau j'en eus de suite une idée assez piètre.
+Ce bureau était une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers
+montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous ces casiers étaient
+bourrés de cartons et de papiers, qui répandaient cette odeur
+particulière aux vieilles paperasses, odeur désagréable à laquelle
+je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés déjà
+arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade
+noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une
+table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé ce qu'il
+fallait me donner à faire. Celui-ci apporta des états pleins de
+colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Après m'avoir fait
+donner devant lui toutes les explications nécessaires et m'avoir
+recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui
+communiquait avec celui-ci.
+
+Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes gens vinrent près de
+moi, et me firent diverses questions auxquelles je répondis de mon
+mieux. Ils ne me laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une
+sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune homme. Sur
+ces entrefaites arriva un autre employé qui parut enchanté de la
+venue d'un surnuméraire, qui le déchargeait sans doute un peu du
+travail qui l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler
+avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était sous-chef de
+bureau, mais c'était le dernier arrivé, M. Gignac, gros brun,
+prétentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des
+deux expéditionnaires, la considération due au sous-chef, auquel il
+n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait ces jeunes gens
+auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des
+sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient
+trouvé joli de rechercher les mots dont la première syllabe avait la
+même consonnance que le nom du sous-chef. L'un commençait: Ser-pent,
+l'autre répondait: Ser-ment, le troisième ajoutait: Ser-gent, et
+cela continuait comme ça longtemps entre les trois complices:
+Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice,
+etc. Et ils imaginaient des farces bêtes dans le genre de celles-ci:
+M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle,
+trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il
+appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser
+son coupe-choux au travers du reptile...
+
+Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le vieux M. Serr levait
+les épaules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de
+crétins!
+
+Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement à ces messieurs.
+Le sous-chef étant sorti, M. Gignac s'écria tout à coup qu'il
+n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc à la
+1re division, chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du
+corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien quelque farce, mais
+ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur très
+sérieux, avec une calotte grecque soutachée, me répondit gravement
+que la boite était à la 2e division. J'allai à la 2e, où on me
+dit qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui venait de
+l'envoyer quérir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre à
+mon travail.
+
+--Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?
+
+--Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.
+
+Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés des deux
+expéditionnaires.
+
+Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans cette sale boîte,
+comme disaient les jeunes gens, moi qui étais si libre là-bas! Des
+fenêtres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles
+masures étagées sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front,
+pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de
+vieilles savates, et où errait parfois un chat maigre et hérissé.
+Ah! ce n'était plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la
+chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme
+un relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange de
+poussière et de pâtes aigries. Et quand on ouvrait les fenêtres,
+c'était bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue
+du Lys, mal nommée, dont le ruisseau du milieu gardait les résidus
+de tous les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce qui me
+déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat pour les odeurs,
+plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant
+ces sales puanteurs, je me rappelais le temps où je galopais partout
+dans les bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans les
+termes pleins de genévriers, où venaient la lavande embaumée et les
+immortelles sauvages à l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je
+pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la
+roberte et me rouler le matin dans les chenevières, dont l'odeur me
+grisait étant petit!
+
+Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant fixement le
+coq juché sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de
+Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des
+cris perçants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
+passereau encagé.
+
+Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant, sous le
+prétexte de le réparer! ainsi que la vieille cathédrale, d'ailleurs
+qui a été traitée comme le couteau de Jeannot et a perdu,
+intérieurement, ce caractère de grandeur antique et de sévérité
+imposante qu'elle avait autrefois.
+
+Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.
+
+J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand dégoût me prit, et
+je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mère était
+aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait très
+enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune
+et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vérité et de
+lui causer ainsi un chagrin qui eût été très grand.
+
+Mais il me passait par la tête des envies folles de retourner
+là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Même il me semblait que rien
+que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de
+respirer quelques minutes le même air qu'elle, ça me ferait du bien.
+Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, ayant soupé, je partis
+sans rien dire à ma mère, qui se couchait de bonne heure.
+
+Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au lieu de passer
+sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et
+Sorges. Une fois là, je suivis les chemins de traverse par Ogre et
+Lamigaudie, et après avoir laissé le château de Glane sur ma droite,
+je remontai en suivant presque la rivière.
+
+J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant
+point de peur. Je conviens tout de même que si Delcouderc avait été
+par les champs, je n'aurais pas été fort tranquille, et bien des
+gens auraient été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut
+dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux
+veillées: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les
+langues de village, avaient doublé de nombre, et les conditions dans
+lesquelles ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à fait
+extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de
+l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y
+en avait qui appartenaient à d'autres fameux brigands de jadis.
+Bref, il se faisait une légende sur son compte, et l'ordinaire de
+ces contes, est de brouiller les époques, de confondre les faits, et
+surtout de les augmenter. Mais cela n'empêche, qu'en ce temps-là,
+dans nos campagnes, les petits enfants épeurés en oyant ces
+histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant
+d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.
+
+Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé dans la prison,
+là-bas près de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait
+été renvoyée par la Cour d'assises à une autre session, je m'en
+allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément de la
+prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens
+jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais ça ne
+m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en
+émouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.
+
+Après avoir marché plus de quatre heures de temps, j'entendis les
+écluses du Frau devant moi. Je pris à droite par un petit sentier
+qui passait dans un bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y
+avait de grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en
+face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime du terme. Je
+restai la un moment essayant de reconnaître la fenêtre de la
+demoiselle, mais je ne pus, étant trop loin. Je traversai les terres
+au plus court, et je me mis à grimper au milieu des chênes
+truffiers. A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus la
+fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, pensant à la
+demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune
+mauvaise pensée ne me troublait; j'étais seulement content, heureux,
+de penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de la
+chambre où elle dormait. On n'entendait aucun bruit au château; les
+chiens qu'on laissait la nuit en liberté dans la cour, s'étaient
+retirés au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore,
+jusque sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou éventé,
+ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord
+de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant à travers
+les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût
+parti sous le nez.
+
+Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout
+doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me
+mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet séparé de
+notre logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. A l'heure
+ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.
+
+Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de nuit. Il me
+semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils
+d'Aymon, et dans ma pensée je prenais en pitié mes camarades de
+bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, à ce que je
+me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire,
+c'était d'avoir marché neuf heures, sans être trop las; pour un
+enfant de seize ans, ça n'était pas mal. Mais je mettais aussi en
+ligne de compte, d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles
+les enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par suite des
+contes de vieilles qu'on débite dans nos campagnes.
+
+Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, je m'y
+accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu près, en sorte que ma
+mère, renseignée par M. Masfrangeas, était contente. Notre vie était
+bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mère
+avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille francs d'une de
+ses tantes, et le revenu de cet argent, placé chez le notaire de
+Coulaures, était tout ce que nous avions pour vivre. C'était peu de
+chose, mais la vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle
+nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les
+haricots, les pommes de terre, les châtaignes ne nous manquaient
+pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou
+cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il
+nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un
+jambon, et des bons grillons arrangés avec des ciboulettes.
+
+Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, j'étais un
+jeune homme et je commençais à me raser. Je n'étais plus aussi
+innocent; on ne vit pas longtemps à la ville dans cet état, et mes
+camarades avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations
+qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais à regarder
+autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la
+place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'était
+la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous
+autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et
+en regardant effrontément les femmes.
+
+Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous
+portait toujours quelque chose. De mon côté, j'allais quelquefois au
+Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de congé de rang. Au
+Carnaval, nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y
+restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la
+demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de même ce
+n'était plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et
+innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
+restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'étais
+distrait de mes adorations de jadis par d'autres pensées.
+
+Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur coup, l'évasion de
+Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.
+
+Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place
+Francheville, où était l'échafaud. C'était un mercredi, le 16 avril
+1845, jour de marché. Il y avait là une foule grande, car les crimes
+de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.
+
+J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête pour ne rien voir.
+Cependant, je m'étais bien promis de regarder cela courageusement,
+mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec
+la guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond de la place,
+dans un terrain vague, où on portait des décombres, du côté de
+Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une petite maison où on la
+serrait, démontée, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder
+par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
+frissonner; mais voir tomber une tête, c'était bien autre chose.
+
+Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me donnait vingt-cinq
+francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma
+mère me laissait pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé
+amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et mon argent
+passait en pots de pommade, et autres bêtises de ce genre. Je ne
+manquais aucune occasion de la voir, le dimanche à la promenade, ou
+à la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
+chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites rencontres me
+plaisaient: à l'âge que j'avais alors, on s'amuse de ces
+enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'était aperçue de mon
+manège; mais qu'elle le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments.
+C'était à un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu une
+invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé quinze jours
+auparavant à cette fête. Mais j'eus peu de succès: j'étais gauche et
+point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.
+
+Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je figurais avec
+Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. Or, comme elle ne
+parlait que d'élégance, de bon genre, de distinction, et disait
+couramment qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli,
+on doit penser que ma timide déclaration fut assez mal reçue. Au
+reste, aurais-je été un cavalier fashionnable que ses visées étaient
+plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un
+meunier; elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas mot,
+jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.
+
+Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à sa fille des nouvelles
+de mes débuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni
+polker, ni valser, mais il ignore même à peu près le simple
+quadrille; c'est inimaginable!
+
+--Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager
+l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te
+faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit père
+Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il
+t'apprendra.
+
+Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves amoureux sur Mlle
+Lydia. Ma mère serra tout mon habillement dans un tiroir de la
+commode et je ne l'ai plus remis.
+
+Je passerai vite sur les années qui suivent, années qui me
+semblèrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois
+rien qui mérite d'être rapporté. L'année 1848 approchait cependant,
+et comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, au
+commencement de l'année je tirai au sort et j'amenai un mauvais
+numéro, ce qui m'était égal, d'ailleurs, puisque j'étais fils unique
+de veuve.
+
+Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle arriva à Périgueux,
+de la journée du vingt-deux février, toute la ville fut agitée,
+comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux,
+et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a des
+barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. Le soir il
+repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les
+nouvelles.
+
+Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde
+attendait l'arrivée du briska qui apportait les dépêches. J'avais
+comme les autres déserté le bureau, et je me trouvais là,
+lorsqu'arriva la proclamation de la République. C'est une chose que
+je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux
+lettres était alors dans une maison où fut plus tard l'étude
+Ranouil. Le seuil de la maison était plus élevé que la chaussée et
+se trouvait à peu près au niveau de la place. Un monsieur, je ne
+sais plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. Peu
+l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de:
+Vive la République! monta de cette foule immense, se prolongeant, se
+répétant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour
+reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, les
+bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se
+serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'eût
+pas vécu à son aise, et qu'on respirât plus librement.
+
+En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa casquette ou à
+son chapeau. Les modistes étaient assiégées, et elles ne suffisaient
+pas à les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et
+allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait
+de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le
+lendemain, les enfants des écoles même, avaient leur petite cocarde
+à la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_
+et _le Chant du départ_.
+
+Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie de citoyens
+qui se réjouissait ainsi; c'était tous. Légitimistes, républicains,
+libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous acclamaient la République.
+Il n'y avait guère de fâchés que les employés du gouvernement qui
+s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi ceux-là, il y en
+avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la République!
+pour conserver leur place.
+
+Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut remplacé par des
+commissaires du gouvernement, dont était M. Chavoix, maire
+d'Excideuil, si connu et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle
+qui lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture et
+c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce
+qu'il était employé du gouvernement; sous la République, il en fit
+autant, par dignité, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux
+hommes du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à son
+air content, à ses actes, on connaissait bien qu'au fond il était
+républicain, et beaucoup plus même, que quelques braillards qui
+depuis ont tourné leur veste.
+
+Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y travaillait guère, on
+faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les
+voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on
+tenait là, comme un petit club, dissous quelquefois par M.
+Masfrangeas qui, impatienté, sortait de son bureau, et renvoyait les
+bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la
+République était d'aller à leur travail.
+
+Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de
+députations de toute espèce, pour complimenter les commissaires et
+leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des
+écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester de leur
+jeune dévouement à la République. Les frères vinrent aussi avec
+leurs élèves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut
+pas s'étonner de ça; c'était le temps où les curés bénissaient les
+arbres de la Liberté, et montaient leur garde comme les autres
+citoyens. La gravure du _Curé patriote_, les buffleteries croisées
+sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur
+quelque temps après.
+
+Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, et leurs élèves,
+des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut
+rien de commun. Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la
+casquette, avec leurs bannières et des branches de verdure, en
+chantant un hymne patriotique, et se rangèrent de front devant le
+perron de la Préfecture. Après que les commissaires eurent passé une
+sorte de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et chantèrent
+un choeur composé tout exprès pour la circonstance à ce que je
+crois; quelques bribes m'en sont restées dans la mémoire:
+
+ Ils avaient dit dans leur délire,
+ Vous réclamez en vain vos droits:
+ Vos droits nous saurons les proscrire.
+ Courbez-vous tous, nous sommes rois!
+ A cet ordre, loin de se rendre.
+ Le Peuple souverain
+ S'est levé soudain.
+ Sa grande voix s'est fait entendre:
+
+ Egalité, fraternité,
+ C'est le cri de toute la France,
+ Et désormais indépendance,
+ Union, force et liberté!
+
+Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup des écoliers
+d'alors ont senti plus tard se réveiller dans leur coeur
+l'enthousiasme de leurs jeunes années pour la République et la
+Liberté, et se sont remémoré ces jours où tous les enfants du peuple
+étaient réunis dans un fraternel sentiment.
+
+Quelque temps après, le conseil de révision m'exempta comme fils
+unique de veuve. Comme si elle n'eût eu plus rien à faire sur la
+terre, ma pauvre mère tomba malade. Elle languit quelque temps et
+mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente,
+disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.
+
+Cependant, mon père avait refusé de se confesser à l'article de la
+mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que
+son défunt mari ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en
+purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes qu'elle avait fait
+dire l'avaient sûrement tiré. Cette manière de voir n'était
+peut-être pas très catholique, mais elle était bien raisonnable et
+humaine. Les dernières recommandations que ma mère nous fit à mon
+oncle et à moi, furent de ne pas la faire enterrer à Périgueux; ce
+grand cimetière froid lui faisait peur, mais de la porter là-bas
+chez nous, dans le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour
+de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher homme.
+
+Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil dans un
+char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et avec M. Masfrangeas qui nous
+accompagnait, nous prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la
+traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer les
+droits des curés et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on
+puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas été fait. Les
+gens simples comme nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M.
+Masfrangeas nous assura que les curés étaient dans leur droit, et
+mon oncle paya, non sans dire que c'était des mendiants.
+
+Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle Ponsie, des
+parents à nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis
+tout le monde du Frau, et des voisins des villages.
+
+Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et puis,
+après, nous mîmes la pauvre femme dans une fosse, à côté de la
+pierre de mon père. Quand tout fut fini, nous nous en fûmes au Frau,
+avec nos parents qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le
+lendemain.
+
+En partant, ma tante Françonnette me fit promettre d'aller les voir
+la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez
+qui j'avais demeuré deux ou trois ans, tandis que mon père et ma
+mère changeaient souvent de ville, à cause des nécessités du métier.
+Il n'y avait pas de régent dans notre commune en ce temps-là, et
+pour aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi on m'avait
+mis chez elle, où j'allais en classe avec mes cousins. Il fut
+convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'après je trouverais à
+Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à
+Hautefort.
+
+Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux avec une charrette
+pour déménager. Le soir nous soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon
+oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à
+propos que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas convint
+que c'était bien un peu épineux pour un jeune homme de vivre seul à
+la ville, où il y a tant d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta
+que s'il avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait
+pris chez lui; qu'au reste la première chose était de savoir si
+j'avais dans l'idée de continuer la carrière des bureaux, parce que
+si cela était, il me trouverait une maison pour me mettre en
+pension, où je serais en famille.
+
+Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça ne me riait pas,
+il y avait longtemps que je ne restais à la Préfecture que pour
+faire plaisir à ma mère, car le métier et le genre de vie ne
+m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas
+dit alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait pas avec
+goût, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau.
+
+Ayant chargé la charrette, nous partîmes de Périgueux sur les onze
+heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu
+pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
+s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le
+mérenda.
+
+A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs,
+car d'aller avec une jument aussi chargée dans nos chemins, il n'y
+fallait pas songer. Il fallut donc décharger la plus grande partie
+des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout ça
+prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures lorsque nous fûmes
+au Frau.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie,
+réglée par le soleil, les saisons, les époques des travaux de la
+campagne, le cours naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie
+paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine de toutes pour
+le corps et l'esprit.
+
+Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Révolution
+n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire
+était changé; à la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux,
+qui restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, son adjoint,
+sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner à la République,
+en quoi il avait du tout réussi, car Migot, qui, auparavant, ne
+voyait et ne parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé
+qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était devenu un bon
+républicain: il n'avait fallu pour ça qu'une écharpe à franges d'or.
+Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
+est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle était conseiller,
+tout bonnement; il aurait pu être adjoint et même maire, mais il
+disait qu'il fallait laisser les places à ceux qui en avaient besoin
+pour s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content d'être
+maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.
+
+La garde nationale avait été aussi mise sur pied dans la commune, et
+comme de juste, les gens, bêtes ainsi que toujours, avaient nommé M.
+de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
+un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le capitaine
+était tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par
+la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'étaient fait faire
+des blouses d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient comme
+ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers,
+les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette époque, la loi
+sur la chasse n'avait pas encore fait disparaître toutes les
+vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes
+nationaux venaient faire l'exercice avec. C'étaient des fusils à
+pierre bien entendu, et à un coup le plus souvent, dont les crosses
+quelquefois cassées, étaient raccommodées avec des bandes de fer
+posées par le maréchal, et dont le canon était maintenu par un fil
+de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les bretelles étaient
+faites presque toutes avec des lisières de drap; ceux qui en avaient
+de cuir étaient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.
+
+On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec la garde
+nationale sous les armes et en présence de quasi toute la commune.
+M. Silain était là, à la tête de ses hommes, car dans le
+commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait
+beaucoup ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, et
+il ajoutait que la République valait bien mieux que Philippe: plus
+tard, il les mit dans le même sac.
+
+L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de notre pré jusqu'au
+bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en
+chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande cérémonie sur la
+petite place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien
+tassée autour et que laissé à lui-même il commença à se balancer
+doucement au vent, il fut salué par la décharge de tous les fusils
+des gardes nationaux qui partaient les uns après les autres: ça fit
+une belle pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en
+surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau à
+l'eau bénite, fit un discours où il dit que l'Eglise pouvait avoir
+des préférences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en
+repoussait aucun, et vivrait en paix avec la République, pourvu que
+celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques mesures prises
+par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh!
+il ne demandait pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il
+savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, mais en fait,
+le clergé devaient être le premier dans l'Etat, comme sous la
+Restauration, et il fallait que la République fît de bonnes lois
+pour faire respecter la religion.
+
+Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais il n'y en avait
+guère, car dans notre contrée arriérée, beaucoup n'entendaient pas
+le français et le curé prêchait ordinairement en patois, à cause de
+ça.
+
+Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et fit le tour de
+l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bénite
+avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela
+fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.
+
+Pendant ce temps les gardes nationaux avaient rechargé leurs fusils,
+et cette fois bien guidés par leur capitaine, ils firent une seconde
+salve avec un peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques
+pintes à l'auberge.
+
+Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir, pour me distraire
+un brin, car j'étais bien triste comme on peut penser. J'allai me
+coucher de bonne heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis
+accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche.
+
+Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis à demander choses
+et autres à Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du
+métier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
+doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous
+irons à Excideuil chercher de l'étoffe pour t'habiller. Toi,
+aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y être, mais
+quelqu'un des voisins te dira où il travaille par là, et tu iras lui
+demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes
+habillements.
+
+Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant sur les gros
+quartiers posés exprès le long du gué, puis prenant par de petits
+chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village où demeurait
+Lajarthe. Il n'y était pas en effet, et personne ne put me dire où
+je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde là, que
+quelques vieux; tout le monde était dans les terres. Une bonne femme
+me dit pourtant que le matin il avait dû passer au bourg chez
+Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit que Lajarthe
+travaillait dans une maison à Lavergne, du côté de
+Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village
+n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon
+homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut
+dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier, elle déclara qu'elle
+m'avait vu au moulin lorsque j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait
+pas reconnu, et elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose
+d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un coup, et mit
+le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer à boire.
+Les hommes de la maison n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe,
+qui me dit que ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le
+lendemain, céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
+sans faute.
+
+Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par
+boire le vin blanc; après ça Lajarthe regarda le drap que nous
+avions porté d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda
+le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs
+quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous avait pas
+trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'était bientôt fait; il ne
+le faisait même que pour contenter les pratiques qui auraient eu
+peur, sans ça, qu'on leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se
+servait guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête; mais il
+avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme
+exemple de son habileté, qu'un jour ayant une culotte à faire pour
+un homme d'Autrevialle et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer
+qu'il récurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire
+prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est pas besoin;
+tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en
+était retourné ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il
+n'avait eu une culotte où il fût plus à son aise.
+
+Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit homme sec et
+brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des
+chandelles. Le moyen que ses parents avaient employé pour les lui
+éclaircir avait réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il
+disait, les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait des
+pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui
+avait ajouté le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent
+sa tabatière à queue de rat, étendait la main, le pouce bien
+détaché, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
+doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans
+chaque nasière, sans en perdre un brin.
+
+Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon
+passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le
+méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long.
+Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas
+les riches, ni les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur
+égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires
+du pays, pour les avoir ouïes des anciens, et il les racontait avec
+une bonne humeur endiablée. Quand on venait à parler de quelque
+riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait
+l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le père avait
+gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en courant les
+campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait
+fait profiter ces écus en achetant des coupes de bois pour les
+forges aux gens gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier
+les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.
+
+C'est comme ça, par exemple, que le défunt M. Chabannet avait eu
+pour un morceau de pain de bonnes propriétés, et même la papeterie
+du Coudreau, dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son
+petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député, et il
+avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait que les nobles,
+qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le
+grand-père avait étamé leurs casseroles.
+
+Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet rouge, et était un
+des plus chauds Jacobins de la Société populaire d'Excideuil:
+pourquoi était-il royaliste à cette heure? pourquoi suivait-il le
+parti des nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les plus
+féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache
+révolutionnaire?
+
+Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés pourquoi
+portait-il le dais aux processions, lui dont le même aïeul avait
+fait mettre en réclusion, avec raison d'ailleurs, les curés des
+environs qui prêchaient contre la République?
+
+Comment! il avait encore dans son héritage des biens nationaux, ou
+des écus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-père et la
+Révolution! Quel malheur!
+
+C'est en dévoilant impitoyablement les origines des bourgeois
+vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches,
+qu'il consolait les pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui
+parlait des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart
+d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'était
+plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et là-dessus il citait
+ce riche maître de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à
+qui il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de
+plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands féodaux
+qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais
+il n'y avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il,
+que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un cluzeau, près de
+Périgueux, une trentaine de paysans qui s'y étaient cachés pour lui
+échapper, je me demande comment il s'est sauvé un seul noble à la
+Révolution!
+
+--En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. Les nouveaux
+riches sont plus ridicules, les anciens étaient plus méchants; mais
+les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les
+misères qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais
+l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on
+le fait crever de misère, ça revient au même, sans compter que c'est
+plus long.
+
+--Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des
+nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez
+nous, répondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup,
+mais il y en a. Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font
+supporter tous les autres qui ne valent rien.
+
+D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous faut, c'est de la
+justice!
+
+Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les
+tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir à ceux qui
+la travaillaient, et les outils aux ouvriers.
+
+--Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs de terre,
+ni de patrons pour les ouvriers.
+
+--Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus de métayers?
+
+--Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont métayers de
+Puygolfier de père en fils dès longtemps avant la Révolution.
+Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la métairie ce qu'elle
+est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
+Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, est-ce qu'ils
+n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis près d'un siècle
+ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre
+générations ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? Tu me
+diras peut-être: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres?
+Et je le répondrai à ça, qu'une famille ne doit pas avoir plus de
+terre qu'elle n'en peut travailler.
+
+Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de domestiques si ce
+n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre
+la tenue d'un ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se
+marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois
+que tu as bien connu ton métier de meunier, tu aurais dû t'établir
+si les affaires marchaient comme il faut.
+
+--J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a pas loin d'ici,
+dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aidé, je le
+sais; mais moi j'aime mieux rester ici, où je suis comme chez moi,
+sans en avoir les tracas.
+
+Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:
+
+--Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, la liberté
+avant tout; mais ça n'empêche pas que ce que je dis soit vrai.
+
+C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé Pinot appelait
+Lajarthe: révolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de
+communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'était
+pas communiste, ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule fin de
+travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait que deux choses:
+chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre
+Pinot n'entend rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
+que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient communistes,
+comme le disait l'ancien curé Meyrignac, qui avait posé la soutane à
+la Révolution. Lui-même l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il
+ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et
+sa nièce, il trouve que tout est bien.
+
+Et on riait.
+
+Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai
+avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la
+grande lingère; ils doivent y être encore, pour moi, je ne les ai
+jamais revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir avec la
+mule pour rendre de la farine à Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui
+dis-je; je vais y aller; et me voilà parti. J'avais ressenti, je ne
+sais quelle sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant la
+demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé de faire depuis,
+de marcher droit à ces fumées vaniteuses, ce qui est le vrai moyen
+de les dissiper.
+
+Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau et je portai le
+sac à la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint,
+et ne fit aucune attention à mon habillement. Avec son grand bon
+sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier
+j'en eusse le costume. Mais qu'elle était changée, la pauvre! Je n'y
+avais pas pris garde à l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je
+m'en aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par dessous, son
+front avait déjà quelques fines rides, elle avait maigri, et
+surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait
+mal à voir. Elle avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et
+elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et
+si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son
+train de vie; voyageant d'un côté et d'autre, mangeant son bien
+morceau à morceau, de façon que la pauvre, elle voyait venir la
+misère pour ses vieux jours.
+
+Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mère,
+et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette réflexion,
+que pour ma mère qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas
+le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien
+heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de l'avoir vue comme ça.
+
+Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été convenu avec ma
+tante, mon cousin Ricou à Excideuil. Nous étions du même âge ou
+guère s'en faut, et pendant le temps que j'étais resté chez lui,
+nous étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant,
+toujours content, toujours chantant et aimant à s'amuser. Dans la
+journée il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez
+déplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes
+un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans
+cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue à la vôte de
+Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille
+était sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque
+chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et
+avec ça, pas de position car il était garçon maréchal. Malgré tout,
+il avait la promesse de la fille, et il espérait bien qu'elle
+tiendrait bon jusqu'à ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y
+arriver, il tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus
+pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent
+pour son commerce de veaux, n'entendait pas à ça, joint qu'il le
+trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour
+s'établir.
+
+Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si j'avais aussi une
+bonne amie. Je lui répondis que non, ce à quoi il répliqua que
+cependant à Périgueux ça ne devait pas être difficile de s'en faire
+une, et il s'étonnait que je n'en eusse point.
+
+A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et même
+indispensable à un jeune homme que d'avoir une bonne amie.
+
+Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et il fallait
+partir. Pour couper au plus court, nous allâmes monter à
+Saint-Raphaël, pour de là aller passer l'Haut-Vézère au
+Temple-de-l'Eau. Il était dix heures, lorsque nous passâmes le long
+du cimetière de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions à
+Hautefort.
+
+Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la soupière était
+dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais après avoir
+marché, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous
+allâmes nous coucher.
+
+Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir
+mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi après avoir
+embrassé ma tante je sortis. En allant comme ça de maison en maison,
+je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup
+d'hommes étaient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille,
+trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque
+chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon âge
+étaient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui
+avaient tiré un bon numéro ou qui avaient été exemptés, et nous
+parlâmes du temps où nous allions par les soirs de neige, chercher
+les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le
+_guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutôt: _Lou
+gui-l'an-niaou_, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir
+de nos ancêtres les Gaulois. C'était la nuit de Noël, que, malgré le
+froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les
+maisons écartées, avec des brandons allumés et des torches de
+résine, en chantant de vieux Noëls du pays périgordin.
+
+Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient toujours groupées
+en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château
+du côté du midi, et se chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La
+place en pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant,
+reculant, sans souci de l'alignement, était toujours le lieu des
+ébats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des
+cochons. L'hôtellerie du _Lion-d'Or_, bien renommée dès ce temps et
+encore, balançait toujours au vent son enseigne de tôle peinte, et
+tout joignant, la vieille halle, surmontée de la chambre d'audience,
+était toujours là, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé
+gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.
+
+C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un
+tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait là, le pauvre diable,
+avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste à pans courts, et un
+chapeau tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués.
+Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que
+les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et
+qu'il était cause que des filles neuf mois après, échappaient une
+maille.
+
+Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il
+réjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande à ceux
+qui n'en voyaient pas de toute l'année, et aussi qu'il rassemblait
+la famille, et la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen
+des trinquements.
+
+Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, et on le montait
+à la cime de la place pour le fusiller, et au moment où on lui
+tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le
+brûlait.
+
+En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je passai devant
+l'arceau du maréchal, où il ferrait à couvert par le mauvais temps.
+C'est là, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour
+une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le défunt
+empereur.
+
+On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait à un
+autre:
+
+--Ote la paille!
+
+--Tiens! la voilà!
+
+Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez
+saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par
+rouler dans la poussière noire et le frasi.
+
+C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de
+belles processions. Une année surtout, où il y avait un drole de
+cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
+courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui ne lui cachait
+pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivoisé avec
+du sel, et la jeune bête venait sentir la main du petit, croyant y
+en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habillés de
+longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et
+portant de grands bâtons où étaient attachées des gourdes à mettre
+le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
+blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files
+de gens nu-tête sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et
+le curé sous le dais porté par des conseillers de la commune avec de
+grands bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait sur des
+jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les
+cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bénédiction au
+reposoir de la place, tout le monde était à genoux le front courbé,
+moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient
+voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du château, le
+canon pétait à tout casser.
+
+Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice était là,
+avec sa façade creusée en quart de cercle et sur la place devant où
+j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons
+paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre,
+allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement,
+comme s'ils se fussent raconté quelque chose.
+
+C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que
+le curé venait allumer en cérémonie. Les fagots étaient garnis de
+feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on
+s'efforçait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient
+un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en
+allait sans avoir sauté par-dessus le brasier pour se préserver des
+clous.
+
+C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, le jour de
+la Saint-Roch. Tous les paysans de ce côté de la paroisse qui
+regarde vers le Limousin, y menaient leurs bêtes; ceux du côté du
+Causse, allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on
+voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies du château, il y avait
+pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la
+Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus,
+sans parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.
+
+Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés derrière les
+boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des
+capuces qui leur venaient sur la tête avec des trous à l'endroit des
+yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de se
+tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait
+là, pour les faire bénir: beaux chiens de chasse blancs et rouges,
+et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.
+
+A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, on voyait de
+pauvres diables de paysans, avec des vestes déchirées, et des
+culottes effilochées, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant
+devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient à
+cheptel.
+
+Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir tous ces beaux
+chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soignés, à
+côté de ces pauvres gens qui, en ce temps-là, mangeaient de
+méchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait
+moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement n'avaient
+pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.
+
+Mais l'habitude faisait que guère personne ne s'avisait de penser à
+ça, et de se demander comment il se pouvait qu'il y eût encore des
+hommes plus malheureux que des bêtes.
+
+Les messieurs à qui étaient les chevaux et les chiens étaient
+d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux
+malheureux comme il n'y en a guère; mais avec ça, ils ne pouvaient
+faire que la charité, et la charité ne remet pas les choses en leur
+place.
+
+Je revins par le côté du nord, passant sous les allées de noyers
+pleines d'orties et de choux-d'âne, où on faisait aux quilles le
+dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur
+la place, pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis avec
+plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire planté du
+temps de Sully. J'ai ouï-dire à des gens qui en savaient plus que
+moi, que ce ministre avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes
+les paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, pour servir
+de point de réunion aux gens de l'endroit.
+
+C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs
+bêtes, à la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des
+maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.
+
+Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses
+grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui
+avaient bien cassé quelques branches, mais il était encore solide et
+vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, au
+contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et
+puis il était si vieux qu'on aurait dû le respecter; mais quelques
+années après on l'a jeté à terre.
+
+J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe à ce que me dit
+sa soeur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait toujours frappé; il me
+semblait que c'était un nom de roman du temps jadis, apporté dans le
+pays par quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il avait
+l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries de verdure
+toutes fanées, dont on voyait des morceaux à Puygolfier. La personne
+qui le portait était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode
+d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa poitrine,
+s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes elle était déjà
+vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'était pas
+mariée, non plus que son frère, et ils vivaient là tous deux,
+petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.
+
+Après avoir fait mes politesses à la soeur, je traversai la cuisine
+pavée de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait à une petite
+cour où s'amusaient les enfants pendant les récréations. A gauche,
+c'était le cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était
+là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit une
+exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'était comme
+de mon temps; on n'était pas aussi bien installé qu'aujourd'hui.
+Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
+des marelles tracées au couteau par les enfants, des bancs de chaque
+côté, une chaise pour le régent, les bissacs où les enfants
+portaient leur déjeuner, pendus aux murs mal crépis et pleins de
+petits trous où on prenait du sable pour sécher l'écriture; et
+voilà, c'était tout: de cartes, de tableaux, point.
+
+L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit fagot, et on
+faisait du feu dans la grande cheminée qui fumait quand soufflait le
+vent de travers.
+
+--Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine
+d'enfants se jetèrent dehors avec bruit.
+
+Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait bien quelques
+fils blancs dans ses grands cheveux coupés également sur le cou, et
+qu'il rejetait souvent en arrière avec ses cinq doigts étendus à
+mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus,
+mais c'était toujours le même grand front comme un chanfrein de
+cheval. On dit que ces têtes-là sont les meilleures, mais je n'en
+sais rien. Avec ça il était vêtu toujours d'une veste à larges
+boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de
+terre rouge.
+
+C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la chasse avant
+sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait
+bien. Ça retardait quelquefois l'heure de l'entrée en classe, et ça
+avançait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
+enfants ne s'en étaient jamais plaints.
+
+Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il était là, le
+dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant réciter les leçons en
+faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa
+chienne Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy, venait
+s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pavé de sa
+queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose à faire à sa
+terre: des pommes de terre à semer, des haricots à ramasser, des
+gerbes à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.
+
+La chasse était sa passion du jour. Le soir il en avait une autre,
+qui était le boston, espèce de poule qu'on appelle ainsi dans
+l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_,
+et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu.
+Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il avait la main
+dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et
+on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
+deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des heures, sans
+nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'était
+pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son
+fort était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des
+coups de règle sur les doigts.
+
+M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements
+sur la manière dont on étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui
+paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait à tailler
+la moitié de la journée les plumes d'oie que les enfants arrachaient
+à l'aile de leurs bêtes et passaient sous les cendres chaudes pour
+les dégraisser.
+
+Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots de terre dans
+lesquels on mettait une mèche de coton qui buvait l'encre, et que
+l'on mouillait avec du vinaigre lorsque ça commençait à sécher.
+
+C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans
+le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigué quand j'étais tout
+petit; je me demandais ce que pouvaient être cette terrible passion
+qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brûler
+le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pensé
+qu'on aurait peut-être trouvé mauvais la peinture de ces amours qui
+éveillaient l'imagination des enfants, si le livre eût été fait par
+un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque, de Fénelon,
+faisait qu'on trouvait ce livre très bien et tout à fait convenable
+pour apprendre à lire aux enfants.
+
+Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé un moment, et
+procuré une demi-heure de liberté à ses élèves.
+
+En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat installé à
+l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du _Lion d'Or_.
+J'ai toujours aimé à voir faire ce travail: étant petit j'y aurais
+passé des journées.
+
+Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis
+et il se mit à rire:
+
+--C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être curé, mais au dernier
+moment, l'idée me vint de me marier avec une cousine.
+
+--Et vous vous êtes fait rétameur?
+
+--Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous savez, chez nous,
+il n'y a pas bien à choisir pour les cadets; nous étamons les âmes
+ou les casseroles, nous ramonons les cheminées ou les consciences:
+Ha! ha! ha!
+
+Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche
+fendue jusqu'aux oreilles.
+
+--Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays
+étamer et faire des cuillers d'étain.
+
+Après cela, le rétameur me demanda de quel côté j'étais. Lui ayant
+répondu que je demeurais par là-bas, entre Coulaures et Thiviers, il
+s'écria:--Tiens! comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé
+Pinot.
+
+--C'est notre curé, lui dis-je.
+
+--Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot?
+
+--Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus à aller dans
+les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et
+il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un
+méchant homme.
+
+--Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'était un
+luron.
+
+--Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on ne parle pas mal
+de lui.
+
+--Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en a, mais elles
+sont au pays, mariées toutes deux: c'est une nièce pour rire, bien
+sûr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes
+leurs plus proches voisins.
+
+--Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me dites, mais
+là-bas, tout le monde croit que c'est sa nièce.
+
+--Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait une pinte de bon
+sang à cette idée. Vous lui direz que vous avez vu son camarade
+Ragot, ça lui fera plaisir.
+
+Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le
+joyeux Auvergnat, un peu étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant
+notre curé.
+
+Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais par la fenêtre, le
+mur du jardin où pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil
+quand les frissons des fièvres me prenaient. C'était une chose bien
+commune autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par nos pays,
+force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez
+rares, bonne preuve que les gens sont mieux logés, mieux habillés et
+mieux nourris: la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont pas
+malsains, c'est la misère.
+
+Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon cousin, ma petite
+cousine Félicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin
+l'aîné étaient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que
+deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la maison,
+étant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de
+Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur,
+acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
+Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des
+fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.
+
+La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais
+tout de même il y avait du bétail. Les boeufs de harnais et les
+veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait,
+on aurait jeté une pièce de cent sous des terrasses du château,
+qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans l'allée des chevaux, il
+n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises
+bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des
+murailles du château, il y avait assez de nourrains qui se vendaient
+passablement; et à l'arrivée du bourg du côté de Saint-Agnan, près
+de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des
+fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les
+reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant
+à un dindon qu'un autre dindon.
+
+La place du bourg était pleine de marchands de chapeaux,
+d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de
+taillanderie et autres affaires comme ça. Les pétarous du bas
+Limousin, avaient apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes,
+et autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus chercher
+du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargés
+de bottes de peaux de chèvres dans lesquelles était le vin. Tous les
+marchands et colporteurs apportaient de même leurs marchandises sur
+des mulets ou des bêtes de somme, car les chemins n'étaient déjà pas
+trop faciles pour les charrettes à boeufs. Mais outre ces marchands,
+il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
+de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette
+sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait
+dans le haut écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour ça,
+était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et
+pensait bien qu'il y eût quelque sorcellerie là-dedans, car on
+n'était pas bien avancé à l'époque, dans le pays. Un marchand de
+chansons, monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé
+d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, à
+raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de
+couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crédit est mort_,
+_les mauvais payeurs l'ont tué_, et autres histoires de ce genre, en
+débitait des quantités, surtout des images du _Juif-errant_ avec la
+complainte:
+
+ Est-il rien sur cette terre,
+ Qui soit plus surprenant,
+ Que la grande misère
+ Du pauvre Juif-errant?
+
+Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa
+voiture, dont les roues étaient pleines jusqu'au bouton, d'une boue
+rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les
+chemins qu'il y avait.
+
+Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son
+instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le
+mâtin était habile. C'était d'abord fait. Il vendait aussi de la
+poudre pour les vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il
+commençait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept
+ans, qui était malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur
+avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en
+avaient rien fait. Cependant, voilà que ce petit a une attaque de
+vers et meurt dans des convulsions épouvantables, que le charlatan
+racontait à faire tribouler les gens. Mais ce n'était rien; voici
+que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le
+squelette de cet enfant et le montrait de tous les côtés à la foule.
+Oh! alors, en voyant ça et entendant le cliquettement des os, les
+pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en avaient des
+tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un
+paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes,
+quoique plus durs, en achetaient aussi.
+
+A trois heures, la foire commença à se défaire, les gens s'en
+allaient par petites troupes. Les marchands se mirent à plier leurs
+marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient à leur auberge, et
+repartaient le matin.
+
+Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans sa tranquillité
+habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille,
+si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la
+bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg était
+comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'était
+sur aucune route, les chemins étaient mauvais, et il fallait
+expressément se détourner de son trajet pour y monter. Les étrangers
+y apportaient une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait
+ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'était pas
+connu, expérimenté, devenu commun, était regardé avec défiance, dans
+cet endroit où régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la
+République, on y avait formé un club qui se tenait au-dessus de la
+halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui étaient
+sortis de leur village, essayaient d'y introduire les idées
+nouvelles et d'y faire connaître le progrès, mais sans beaucoup de
+réussite, à preuve que le club finit par tourner à la farce.
+
+Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire des gens: celui des
+Anglais qui avaient assiégé deux fois l'ancien château, et celui du
+représentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait réparer le grand
+chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et
+allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors.
+Ce n'était pas tant la réparation elle-même qui avait frappé les
+esprits, que les moyens employés. Sauf les femmes, les petits
+enfants et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette
+réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur
+les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tête, pour
+ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu même des dames
+pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier civique des
+pierres dans leurs paniers.
+
+Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours après la foire,
+et puis je m'en retournai au Frau.
+
+Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le métier, qui n'est pas
+bien difficile. Ils me montrèrent à conduire une paire de meules, à
+connaître quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de
+l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, et
+connaître la pierre à oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes
+pour le seigle, et la pierre à fusil qui vaut mieux pour le froment.
+Je fus vite au courant de tout, et de la manière de faire le
+travail, et du nom des pratiques.
+
+Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que
+Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de blé. Mais
+lorsqu'il m'eut montré le petit coup d'épaule et le tour de reins
+j'enlevais un sac comme rien.
+
+Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture,
+et là-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui
+était dû. Je suis sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
+mauvaise réputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a
+même un dicton patois là-dessus, que voici en français: Sept
+tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un
+voleurs. Mais il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien
+d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, l'aurait
+fait peut-être, s'il avait été le maître, mais mon oncle ne le
+voulait pas.
+
+Comme nous avions du bien à notre main, en plus de ce que
+travaillait le bordier, je me mis aussi à tous ces travaux de la
+terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne
+les avoir accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. Où je
+mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à labourer, parce que
+outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs,
+et s'en faire écouter.
+
+Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs
+traçant le sillon, je pensais à ce changement total qui s'était fait
+dans ma vie. Je me rappelais ces journées passées dans le bureau
+empuanti de la Préfecture, assis sur une chaise à gratter du papier.
+C'était long ces journées, et j'en avais les fourmis dans les
+jambes, sans compter qu'il fallait être aux ordres de trois ou
+quatre chefs, recevoir des reproches, point mérités quelquefois,
+n'être pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour mieux
+dire, sentir toujours sur son cou le collier de misère.
+
+Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne
+m'aurait jamais rien dit, quand même j'aurais manqué, me levant, me
+couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de
+moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil,
+le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir
+qu'on a de voir pousser et mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter
+des bêtes bien soignées; quelle différence avec le travail de bureau
+auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours assis, vous
+casse la tête, et vous fait rêvasser la nuit.
+
+Le métier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc,
+et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Après
+avoir bien travaillé la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je
+m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais
+à la pointe du jour pour aller chercher un lièvre. Des coups mon
+oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne
+prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au
+collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça nous surmontait. D'ailleurs
+nous ne craignions pas guère les gendarmes, ils étaient loin, et
+pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et
+de bois que nous connaissions comme notre poche, ça leur était
+défendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux où on
+trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou
+traverser les bruyères roses entremêlées de balais à fleurs jaunes
+et de hautes fougères. Les ajoncs ne manquent pas non plus par là,
+et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien
+fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas
+bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont
+toujours verts, ils ne sont pas déplaisants à voir comme ça en
+fourré, ou semés au milieu d'une lande, ou accrochés le long des
+termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel
+plaisir de s'en aller dans nos grands bois châtaigniers où on trouve
+de ces vieux arbres creux où logent les fouines, et de sentir
+l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi,
+il n'y avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de notre
+pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de me sentir libre
+avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche où pointait
+une petite palène fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me
+parût plus belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses allées
+d'arbres bien taillés, tout autour.
+
+J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou autrement dit les
+ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des
+connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les
+vôtes étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
+Ça se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et
+faisaient leur plus grande dépense pour la frairie de leur endroit.
+On s'invitait comme ça les uns les autres, et on faisait durer la
+fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les
+grandes alors, et guère de chemins que ceux creusés par les
+charrettes; aussi on allait de pied, ou à cheval. On voyait les
+dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait
+des enfants on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop petits,
+on les mettait sur du foin dans des paniers de bât, de chaque côté
+d'une de ces bonnes petites bêtes grises qui ont une croix sur les
+épaules, pour avoir porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit.
+Dans les maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la
+cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une chambre; celui qui
+avait la plus grande la prêtait; ou dans une grange, ou sous quelque
+gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
+pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais du vin blanc, ou
+de la piquette, ou de l'eau sucrée, et les dames de bonne
+bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre,
+et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain
+on allait se promener par là dans les bois, et les amoureux y
+trouvaient leur compte; et puis on faisait des crêpes qu'on mangeait
+avec du miel, et c'était à qui les tournerait le mieux et en
+mangerait le plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors
+on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on
+racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'était à qui
+dirait le meilleur. C'est dans ces fêtes champêtres que la jeunesse
+faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages.
+
+Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les endroits, ce n'est
+plus guère rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre
+parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
+fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant
+maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et
+de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins
+de fer; et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de courses,
+que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent à la ville,
+et y dépensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez
+eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
+qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent
+pas grand'chose à ce qu'ils voient.
+
+On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute,
+c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de
+porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait
+autrefois dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne risque pas
+tant de faire attraper du mal à ses bêtes, et qu'on ne se fait pas
+tant de mauvais sang.
+
+Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on
+sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes où on
+laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec
+toutes ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se
+divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise les
+divertissements de chez soi, qui ne coûtent quasiment rien et sont
+plus sains de toutes les manières. C'est à cause de cette facilité,
+que petit à petit, les gens trompés par les semblants, se sont
+dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau
+de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place,
+ou un travail moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens
+sont bien malavisés car le travail des villes est plus exigeant,
+plus attachant, et plus mauvais pour la santé, sans parler de la
+liberté: misère pour misère, mieux vaut celle des campagnes.
+
+Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait
+ses défauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est
+pas que je veuille dire qu'elles étaient exemptes de toute chose
+blâmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir
+de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de pierres.
+
+On attachait le pauvre animal par une patte à un petit piquet planté
+en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait:
+tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont
+la vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une pierre
+leur cassait une patte, une autre leur démontait une aile, et
+lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voilà
+sur le flanc dans la poussière, comme morts. Mais l'individu qui
+faisait tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en
+aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq
+pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on
+recommençait à lui tirer des pierres. Si le vin n'était pas assez
+fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie.
+
+Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi
+qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai
+jamais pu souffrir ça.
+
+Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les
+jetaient à la tête, c'était bien pis. Il y avait comme ça,
+autrefois, des communes qui étaient ennemies entre elles, de manière
+que quand les garçons de ces communes se rencontraient dans une
+vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'eût été d'un
+côté des Français, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais,
+et non pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette haine
+entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne
+l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien temps il y avait eu
+quelque bataille entre deux jeunes gens de différentes paroisses et
+que les autres garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux
+qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche, et de
+partie en revanche, cette bestiale haine s'était entretenue et
+envenimée entre voisins du même pays.
+
+Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort de meunier, mais
+bientôt, je le fus encore davantage.
+
+Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je
+trouvai Nancy qui portait le mérenda, autrement dit la collation, à
+ses gens qui travaillaient à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais
+fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui
+avais point parlé, ni même fait attention. Comme elle avait changé!
+Quelle belle fille elle était devenue, et grande! Ce n'est pas ses
+hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un
+cotillon de droguet et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa
+chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa
+poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait à chaque coup
+de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous
+le droguet, et elle avait la démarche mesurée des femmes bien
+faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait d'une main,
+en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au coude, son bras fort un
+peu hâlé.
+
+Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on fait aux petites
+droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus.
+Nous parlâmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce
+que son père et sa mère devaient l'attendre.
+
+Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et plus j'y pensais,
+plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille
+qui pût lui être comparée, je ne dis pas seulement de celles de la
+campagne, mais même à Excideuil, où on voyait pourtant de belles
+filles. C'était surtout son regard clair et tranquille, et son
+sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu'à ça, que
+c'était une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnête
+créature à qui on pouvait se fier.
+
+Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantôme, nous
+invitèrent à la noce de leur aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y
+envoya. Nous étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à
+quel degré, et seulement que nous étions tous des Nogaret, venant du
+même auteur, qui avait été meunier du moulin des moines de Brantôme.
+Ces Nogaret qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et leur
+moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut
+une crâne noce, ma foi. Le garçon prenait une fille qui avait du
+bien, et rien ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne
+mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux principalement,
+chantèrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des
+propos de circonstance, et des histoires salées dont on régala les
+mariés.
+
+Mais la fille était une bonne grosse drole bien délurée, qui se
+moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'à
+ce que son mari lui contait à l'oreille en la tenant par la taille.
+Tandis qu'on était là, à table, elle fit un petit cri tout d'un
+coup; c'était le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un
+joli ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué aux garçons
+de la noce qui le mirent à leur boutonnière.
+
+Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. Puis après, quand
+la mariée eut dansé avec tous les jeunes gens, tandis que le
+chabretaïre avait mis les danseurs bien en train, les novis
+disparurent.
+
+Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou
+soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. Après quelques
+recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois
+maisons, on les dénicha chez des voisins, où on les avait retirés.
+Le tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tête. L'un
+portait la soupière, l'autre des assiettes, un troisième portait un
+pichet plein d'eau, le quatrième une de ces anciennes cuvettes
+ovales à pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
+bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux
+cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans
+la chanson de Marlborough.
+
+Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient que ça serait
+inutile, on aurait plutôt enfoncé la porte. Aussi elle était tout
+bonnement fermée au loquet, et la noce entoura le lit, avec des
+rires et des chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait
+bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et
+s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de même. On leur
+donna à laver tous deux en cérémonie, et quand ils se furent essayé
+les mains on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin,
+noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
+marchaient et elles étaient aussi poivrées que le tourin. Quand ils
+eurent fini, on présenta au marié un verre plein: il en but la
+moitié et donna l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit
+le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, qui en but la
+moitié et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le
+contre-nôvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson
+patoise de circonstance, qu'on avait dû chanter à la noce de
+l'ancien Nogaret, le meunier des moines.
+
+Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun
+s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre
+avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient
+dans leurs mains.
+
+La chanson finie, par une signifiance cachée des mystères de la
+noce, le contre-nôvi cassa le verre où les mariés avaient bu, en le
+choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prédit
+qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et
+tout le monde se retira en les engageant à travailler à justifier la
+prédiction.
+
+Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire la continuation
+des ripailles. Mais le troisième jour, mon cousin me mena à Brantôme
+où c'était la fête.
+
+Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à celui qui ferait
+le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et
+des moulins en amont, et aussi de ceux qui étaient sur la Côle
+jusqu'à Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers Valeuil,
+Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de
+Roufellier qui est au dessous, et même de celui de Bonas, près de
+Saint-Apre.
+
+Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs fouets à pompons
+autour du cou, se réunissaient à cette grande croze, d'où on a tiré
+tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du
+clocher bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine,
+et chacun à son rang manoeuvrait son fouet à tour de bras. Il y a
+dans cette grotte un écho qui répétait à n'en plus finir les
+pètements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en
+avait qui étaient tellement habiles que leurs pétarades
+ressemblaient quasiment à une musique. Moi je ne suis pas
+connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des fois j'ai
+entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en
+cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit
+assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des
+fouets à Brantôme.
+
+Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois des plus vieux
+meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui
+était le plus fort à leur avis, on le nommait pour l'année le Maître
+du fouet. Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.
+
+Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend. Les meuniers
+d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs à dos de mulet; il y a
+des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et
+ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces méchants
+engins qu'on fait de belle musique; il faut pour ça les anciens
+fouets à manche court, à lanières de cuir tressées avec de gros
+noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons.
+
+Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis pour le Frau.
+Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin
+de Lachapelle-Faucher.
+
+--Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas à nous
+rendre la pareille?
+
+--Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans réflexion.
+
+--Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il
+n'y a rien qui vaille d'être marié avec quelqu'un qu'on aime bien.
+
+Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au cousin, et je les
+quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.
+
+Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir
+rencontré le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M.
+Silain cherchait à vendre quelques terres, pour payer un homme
+auquel il devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres
+dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on appelait le
+Pré-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la
+Chausselie et les Granières. Ça nous allait bien; le pré était sous
+nos fenêtres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre
+petit bien de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait
+répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer mais qu'il
+m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrément de
+cette affaire qui nous mettait tout à fait chez nous, nous aurions
+avec ce pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année une
+forte paire de boeufs à la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes
+veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec
+celles que nous avions déjà, feraient une bonne métairie de ce petit
+borderage. La maison était assez grande, il fallait seulement bâtir
+une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois
+d'accord sur le prix, qu'à céder les créances venant de ma mère que
+j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
+mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions à la
+demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa volonté, ne voulant
+pour rien au monde la contrarier.
+
+Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, allant à la
+chasse devers Corgnac, nous montâmes à Puygolfier. Hélas! la pauvre
+créature, qu'elle dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous
+dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait son père
+parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre
+mille huit cents francs de dettes à payer; et comme M. Silain
+voulait des terres et du pré sept mille cinq cents francs, il se
+trouvait qu'il aurait touché deux mille sept cents francs qui
+auraient été mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, on
+le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen
+d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce
+qu'il fallait pour rembourser le prêteur, et que pour le reste, nous
+payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, à la
+Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas à la
+fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle
+craignait que son père ne voulût pas y consentir.
+
+Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla
+sur les terres pour bien se rendre compte de l'étendue, car pour la
+qualité nous la connaissions assez. Après avoir bien calculé, il dit
+au notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, et que
+nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parlé déjà. M.
+Silain se débattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus
+d'argent, et il aurait fait une diminution pour être payé comptant
+du tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres conditions,
+et comme le créancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres
+voisins à qui ces terres pussent aller, il fut obligé de mettre les
+pouces. Par ce moyen, on espérait que la demoiselle Ponsie avait
+devant elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec M.
+Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces choses-là.
+
+
+
+
+IV
+
+
+En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler
+de l'élection du président de la République, et nous connûmes que
+Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme
+chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribérac, qui portait
+Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire
+passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins
+les paysans comme nous, c'était à rien faire.
+
+Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on
+parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million
+d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus
+petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le
+pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent
+son argent et ses fils, et le saignent à blanc.
+
+Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que
+Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!
+
+Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le
+peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros
+bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les
+bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les
+moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros
+commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre
+la République; elle ne pouvait durer.
+
+Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais,
+plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien,
+mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit
+lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait
+dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je
+l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu
+et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa
+franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et
+bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait
+appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus
+d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que
+je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de
+lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois,
+et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux
+Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle
+laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça,
+et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.
+
+L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du feu, et les
+histoires dont Gustou avait un plein sac. C'était bien toujours les
+mêmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait
+souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.
+
+Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat
+du père Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre
+Jumilhac et la forge des Fénières. Ça s'était passé avant la
+Révolution, et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans la
+forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on
+ne savait ce qu'était devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien
+rapporta une de ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt,
+fit reconnaître le corps, car les chiens et les loups l'avaient
+presque tout mangé.
+
+Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et
+Mandrin. Pour Cartouche, c'était un voleur et un assassin, et nous
+ne le plaignions guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
+avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du
+roi, nous intéressait et nous trouvions qu'on aurait dû le gracier.
+Ça n'était pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en
+horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre
+à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui a contribué à le
+rendre populaire.
+
+Toutes les histoires de brigands lui étaient connues à ce brave
+Gustou, et il savait aussi tous les crimes célèbres du pays. Il les
+racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes
+tournaient au conte, et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver
+celle de Delcouderc.
+
+C'est en pelant tranquillement les châtaignes le soir, que Gustou
+nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous
+intéressait beaucoup, parce que le crime avait été commis tout près
+de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
+quelques années seulement que le curé de Nanteuil, en pêchant à la
+ligne, à cinq ou six portées de fusil au-dessus du moulin, avait
+amené une pincée de cheveux. Là-dessus on avait plongé, et on avait
+ramené un homme pris dans des racines de vergne. La figure était
+toute mangée par les poissons et on ne connut qu'aux habillements
+que c'était un porte-balle qui avait passé dans le pays, il y avait
+une quinzaine. Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
+hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait été
+assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on traversait la rivière
+sur des arbres soutenus par des fourches plantées dans l'eau. Mais
+ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
+maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu
+goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin
+dans le pays: peut-être nous le rencontrons tous les jours,
+disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
+mauvais coup.
+
+Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles
+superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou
+qu'ils appellent _Lébérou_, à tout; mais cela n'empêche qu'ils
+aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
+faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. C'est bien
+une économie de temps pour ceux qui sont pressés, mais il y a autre
+chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
+et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime à voir briller par
+une belle nuit, les millions d'étoiles qui sont au ciel. Il semble
+que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi
+nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par
+jours, comme les anciens Gaulois.
+
+Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas
+épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on
+rencontrait peut-être tous les jours, il y en avait à qui ça faisait
+une impression, et qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.
+
+Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de personnes pour
+nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de
+la Mondine au Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
+Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de
+par-là, des métayers du château et des voisins. Les énoisements,
+c'est comme une espèce de fête chez nous. Les hommes avaient porté
+leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.
+
+Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion,
+prêchait un peu pour la République, il tâchait de faire comprendre
+ses idées, et expliquait à tous des choses dans leur intérêt. Mais
+c'était trop sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
+rire avec sa voisine, écouter des contes et des histoires, et causer
+des vieilles superstitions apprises des grand'mères.
+
+Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses à fond:
+c'était lui qui mettait une souche au feu le soir de Noël, et il
+fallait qu'elle fût de cerisier, de prunier ou de quelque autre
+arbre à fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la
+voyant bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui le
+sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps à l'avance
+sécher dans la fournière. Il gardait soigneusement des charbons et
+des cendres de la souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
+bêtes, et pour d'autres affaires encore.
+
+C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un
+barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des
+frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:
+
+--O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!
+
+A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la
+cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau
+bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la
+préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la
+grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son
+traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la
+Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait
+que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le
+poignet gauche.
+
+Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première
+fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules
+ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
+maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en
+partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal
+jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis
+ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes
+en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des
+âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait
+voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti
+plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme
+lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.
+
+Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait
+pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois
+qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui
+passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
+d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.
+
+A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix
+sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était
+un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait
+fait jeûner les boeufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore
+dans quelques maisons.
+
+Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de
+l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le
+persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau,
+dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les boeufs de
+maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré.
+Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille
+de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il
+mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au
+milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il
+disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on
+voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre
+chose.
+
+Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas
+affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de
+douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le
+pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était
+arrivé.
+
+Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin
+dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si
+elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien
+pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le
+lutin, bien entendu.
+
+Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de
+la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux
+dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire
+dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait
+la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un
+homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du
+Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la
+cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient
+comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais
+derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un
+fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se
+frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable
+ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche
+dans une bonde de barrique vide.
+
+De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé mal, et lorsqu'il
+était revenu à lui, tout avait disparu.
+
+Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait pamander à Tuénou.
+D'ailleurs, cette cafourche du Cimetière-des-Boucs était connue
+depuis les temps anciens, pour être hantée par le Diable.
+Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
+la forme d'un grand bouc noir.
+
+Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer d'ailleurs. Ils
+n'avaient qu'à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf
+fois: _Robert!_ Mais rien que cette idée faisait frissonner tout le
+monde. Gustou assurait que c'était à cet endroit-là même que le
+vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, avait eu du
+Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait
+laissé à ses enfants un grand pot plein de louis. Il était allé à la
+cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
+coup de minuit, il avait crié trois fois: _Poule noire à vendre!_ Le
+Diable était venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des
+cornes et des pieds fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais
+Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions,
+et il avait eu la _Mandragoro_.
+
+--Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, Gustou?
+
+--Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est pas d'aujourd'hui
+seulement que ça se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'étais petit,
+ma grand'mère m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne
+crois à rien.
+
+--Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le
+Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paraître. Tous nos
+anciens ont ouï dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé
+parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme
+un loup, pour nous manger.
+
+--Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, dit Lajarthe, ça
+ne veut pas dire qu'il se montre là en personne...
+
+--Comment! dit un garçon du bourg qui avait servi la messe du curé
+pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu
+sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, il
+était bien là réellement présent en chair et en os, dis Lajarthe?
+
+Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta de regarder
+sérieusement mon oncle.
+
+--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es né
+une cinquantaine d'années trop tôt.
+
+--Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de Puygolfier; et tous
+les énoiseurs se mirent à rire.
+
+Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui
+parler. D'ailleurs, je connaissais tout ça, et si, étant petit,
+j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me
+faisaient rire.
+
+Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient passer le
+froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'était le
+convier à noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:
+
+--Vous avez tous ouï parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit
+malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau
+fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche
+sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous
+pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; on ne peut pas dire
+que ça s'est passé loin d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon
+lit, au moulin, et à moi.
+
+Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, quand tout d'un
+coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait
+sur les pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui était
+entrée au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire
+descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds.
+On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la
+voilà qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...
+
+--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrayés.
+
+Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:
+
+--Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras et je l'empoigne:
+mais c'était comme si j'avais fouillé dans un lit de plume, tant
+c'était doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient
+jusqu'au coude dans cette sale créature, comme dans la pâte de la
+maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. Tout de même je finis
+par la prendre au cou et à la serrer bien fort; mais j'avais beau
+serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout
+petit à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, et
+j'entendis quelque chose qui marronnait du côté de la porte, et puis
+je n'ouïs plus rien: la bête était repartie sans bruit par le trou
+de la serrure.
+
+--Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?
+
+--Je dis que tu avais mangé quelque chose qui te pesait sur
+l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.
+
+--C'est ça; et la bête que j'empoignais?
+
+--C'était ta courte-pointe.
+
+--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?
+
+--C'était quelque chatte sur la tuilée.
+
+--Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois à
+rien. C'est une chose qui m'est arrivée à moi-même; tu sais que je
+ne suis pas menteur, et avec ça tu ne me crois pas.
+
+--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du côté de tes
+idées: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-là, mais je
+ne crois pas que ça fut le _Chaoucho-Vieillo_.
+
+--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui m'est arrivé; ni à la
+_Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus
+aux _Bujadières_ qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
+_Biche-Blanche_, à la _Litre_; à la _Citre_, cette bête qui semble
+une chèvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins
+la nuit, galope après les gens attardés, emporte les enfants qu'elle
+rencontre, fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu quand on la
+poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas
+refuser de croire, dit-il très sérieusement: c'est la
+_Chasse-Volante_ et le _Lébérou_. Ça c'est des choses trop connues
+pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie
+bien.
+
+--Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la vérité. Et chacun de
+raconter qu'il avait ouï la _Chasse-Volante_, et vu le _Lébérou_,
+c'est-à-dire le Loup-garou.
+
+--Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, le vendredi d'après
+la fête des Morts, la _Chasse-Volante_ a passé par ici, entre le
+moulin et le Taboury.
+
+--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les
+onze heures du soir.
+
+--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de
+Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros
+quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent
+du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
+nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez à
+présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des
+chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
+comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les
+chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets.
+Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous
+le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope
+toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...
+
+Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table
+de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:
+
+--Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à
+tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer,
+comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se
+rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
+rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue
+à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et
+le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la
+déchiquetaient en hurlant.
+
+Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la
+terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens
+et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.
+
+--Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se
+trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu
+plus, Gustou, tu t'y trouvais.
+
+--Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon
+oncle.
+
+Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils
+aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.
+
+Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous
+dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter
+au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on
+appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et
+demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y
+avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par
+la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
+pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était
+content.
+
+--Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du _Lébérou_?
+
+--Laissez là le _Lébérou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose,
+n'est-ce pas, Sicaire?
+
+--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes
+voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur
+façon; ce soir tu n'y ferais rien.
+
+--C'est ça! c'est ça! parle du _Lébérou_, Gustou.
+
+Et voilà Gustou parti.
+
+--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros
+quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui
+se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
+entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau
+coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les
+gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont
+abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.
+
+L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à
+peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les
+_lébérous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau.
+Le dernier _lébérou_ connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans
+cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches,
+près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait
+fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient
+pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait
+posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai
+ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en
+battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et
+les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien
+parce qu'on en avait peur.
+
+Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était
+_lébérou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui
+le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait
+quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme
+un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
+donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment,
+puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le
+Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
+lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre
+pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était
+caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en
+était engalopé laissant là son fusil. Mais le _Lébérou_ l'avait
+facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les
+épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de
+manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
+crevé.
+
+Il faut vous dire que ceux qui sont _lébérous_, ça les prend la
+nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du
+lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils
+sont bien _lébérous_, et vont à leur fontaine.
+
+Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les
+chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il
+pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait
+porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était
+sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la
+pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et
+rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure,
+rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la
+nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de
+fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop
+dur.
+
+Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un
+coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez
+longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après
+avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui
+était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien
+qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui
+l'avait étouffé.
+
+Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous
+que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être
+enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou
+en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.
+
+--Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la
+vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à
+mon oncle.
+
+Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.
+
+--Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix
+décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour
+Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le
+peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur?
+Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour
+en paieront les pots cassés.
+
+--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à
+plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les
+laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce
+qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire
+prendre le contre-pied de leurs intérêts.
+
+--C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne
+leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la
+bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le
+vieux Francillou de la Toinette, entre autres.
+
+Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à
+demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les
+énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des
+jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en
+haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se
+mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était
+d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les
+mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire
+passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme
+une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le
+donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit
+devenir toute rouge.
+
+Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser
+aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient
+accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.
+
+Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus
+l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de
+la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit
+sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des
+étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures,
+après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long
+d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me
+retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
+chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine
+de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le
+fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me
+retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je
+m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
+tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces
+bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à
+tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir
+comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous
+attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au
+bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt
+dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je
+sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de
+pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta
+dans la combe et gagna les bois.
+
+Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade
+et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait
+tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me
+plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle
+était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à
+la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire,
+car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
+sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi,
+Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.
+
+Le soir, après souper, quand tout était rangé en place,
+j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il
+en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en
+avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de
+ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je
+faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.
+
+Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon
+sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots
+menaient grand bruit sur la terre gelée, mais ça ne nous empêchait
+pas de nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
+l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y
+a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain
+lorsque je voulus recommencer, elle était sur ses gardes et me dit
+en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.
+
+Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque temps à traîner dans le
+coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bâton, mais
+enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
+médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais quand elle fut au
+lit, nous fîmes venir le médecin de Savignac qui nous dit en partant
+qu'il n'y avait point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
+tout doucement.
+
+Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'était sa fin,
+et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses
+affaires.
+
+M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses
+témoins, et fit le testament. Après qu'il fut parti, la Mondine me
+fit demander, et, quand je fus là, près de son lit, elle me dit que
+n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père ni
+mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que
+deux choses: la première, d'être enterrée auprès des Nogaret,
+puisqu'elle avait vécu auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de
+lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.
+
+Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme bien on pense. Alors
+elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'était pour me faciliter à
+me marier, si je venais à aimer une fille plus riche que moi; ou
+bien pour n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
+pour prendre une fille à mon goût.
+
+Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé Pinot. Je
+l'embrassai, et j'y fus.
+
+Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la communia et
+l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon,
+Nancy, la femme du fermier du Taboury, étaient agenouillées dans la
+chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
+sachant cela.
+
+Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le convia à prendre
+quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il
+avait déjeuné, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en
+buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et
+l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce
+qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un lièvre
+dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.
+
+Trois jours après il revint pour faire la levée du corps; la pauvre
+Mondine s'en était allée tout doucement, comme avait dit le médecin.
+
+Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de gens de chez nous en
+ce temps-là; elle savait seulement qu'elle était petite drole dans
+le temps de la Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
+paroisse.
+
+En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour
+faire la déclaration de décès, je trouvai son acte de baptême, et je
+l'ai relevé pour montrer comment ça se faisait jadis.
+
+«Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, évêque,
+Martissou, mon marguillier, allant sonner l'angélus du matin, trouva
+contre la porte de l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
+nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être du sexe
+féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle a été baptisée le même
+jour sous condition; Martissou a été parrain et Mondine, sa femme,
+marraine, _Carminarias_, _curé_.»
+
+Après la mort de notre vieille servante, il était clair qu'une
+jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer à venir dans une
+maison où il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en quête, et
+le jeudi d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de
+Saint-Raphaël, qui n'avait pas trouvé à se placer depuis l'arrivée
+du nouveau curé qui avait amené la sienne. Nous nous figurions
+bonnement que cette femme, ayant toujours vécu avec des curés,
+serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les fêtes,
+et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'était un
+vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de salé dans la soupe,
+ou faire sauter une aile de dinde dans la poêle s'il venait
+quelqu'un. Mais nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
+messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, faisant cuire de
+la viande les jours défendus, et en mangeant même quelquefois,
+disant à ça, que quand on était chez les autres, on ne choisissait
+pas son manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des fois,
+quand Lajarthe était là, et que nous parlions de la politique, ou de
+choses de la religion, ou des curés, Gustou lui disait: Vous ne vous
+signez, pas, Marion?
+
+Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en avait entendu
+d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand
+refrain était, que les curés sont des hommes comme les autres.
+
+Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait être
+maîtresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes,
+et les gouverner à sa façon. Mais comme elle était bonne servante
+d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper
+le farci, comme on dit.
+
+Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus
+Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la
+rencontrer, mais ce n'était jamais que pour un petit moment; en
+passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais
+porter de la farine ou chercher du blé. Je lui avais enseigné à
+reconnaître une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle
+l'entendait, si elle était par là, elle se montrait, quelquefois de
+loin, mais j'étais content tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs,
+qu'elle avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce qu'elle ne
+se laissait pas parler le dimanche par les autres garçons. Mais où
+je le connus tout à fait, c'est un jour que je l'avais trouvée dans
+le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
+Nancy, je gage que vous l'avez perdu?
+
+--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.
+
+--Faites-le moi voir donc?
+
+--Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez point.
+
+Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra la petite noix
+nouée dans le coin de son mouchoir.
+
+Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à
+Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer
+quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir,
+j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil,
+lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir
+d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite
+chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la
+paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle
+lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la
+poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses
+manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds
+et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant
+jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un
+gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je
+ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté
+n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que
+j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et
+santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder
+longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant
+mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout
+en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
+fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et
+d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui
+fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle
+tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait
+sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge
+sur son épaule, et s'en alla.
+
+Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis
+suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine,
+j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les
+chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur
+ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant
+compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin,
+l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en
+route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au
+bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.
+
+Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de
+l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles
+n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait
+que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette
+idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
+quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les
+temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte,
+surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était
+mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits.
+Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
+attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se
+couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les
+vieilles d'une coiffe.
+
+Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je
+sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé
+autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant
+ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le
+racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.
+
+Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura
+pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à
+quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous
+attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à
+le montrer un peu plus.
+
+Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la
+mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une soeur mariée, pour la
+vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
+savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps
+avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un
+garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une
+contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme
+il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût
+venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec
+elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:
+
+--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.
+
+--Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?
+
+--Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec
+cette grande fille, qui est chez les Jardon.
+
+--Et de quel droit? lui dis-je.
+
+--Parce que je ne le veux pas.
+
+--Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?
+
+--Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!
+
+--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui
+répondis-je, j'aime autant avoir à faire à toi de suite: allons dans
+le pré, là derrière.
+
+Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes pour ne pas les gâter,
+et les coups de poings et les coups de pieds commencèrent à rouler.
+Après un instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
+terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une colère
+noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. Moi j'étais en
+colère aussi, mais je voyais tout de même mon affaire. A un moment
+où il m'avait manqué je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui
+lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps un grand coup
+de pied dans l'estomac qui le démonta. Sur ce coup, je me jetai sur
+lui et l'empoignai à bras-le-corps. Il se défendit bien tant qu'il
+put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et,
+tombant sur lui, je le tins sous moi.
+
+--Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de danser avec qui il me
+plaira?
+
+--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se débattre, et à
+chercher à se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me
+mordit au bras.
+
+Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je le pris par le
+cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu
+mords comme un chien, je t'étrangle comme un chien!
+
+Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai
+et, reprenant ma veste, je m'en allai.
+
+--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.
+
+En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui était pâle, assise
+sur une chaise.
+
+--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.
+
+--Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il voulait faire
+l'insolent: ce n'est rien.
+
+--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,
+
+--Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.
+
+Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle
+appelait la soeur de sa mère nourrice, et en chemin elle me fit
+raconter ce qui s'était passé. Alors elle me pria de m'en aller
+avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
+les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais
+compté passer la soirée à nous promener et à danser avec elle, ça ne
+m'allait pas du tout, mais elle me dit que ça ne me servirait de
+rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.
+
+Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais à
+la condition qu'elle m'embrasserait. Nous étions dans un chemin
+creux, derrière les haies, et personne par là: elle ne dit rien, et
+alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
+tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.
+
+Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-là, et mes
+petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement
+que d'être vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait
+semblant de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès longtemps;
+mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas
+parlé. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, ça fut le
+diable. Comme il était d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy
+n'était pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
+d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser
+d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait
+qu'elle n'aurait que ce qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la
+montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
+méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout ça,
+mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.
+
+Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tournée, me dit
+qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis,
+et que M. Silain, qui chassait par là, s'était arrêté longtemps à
+lui parler.
+
+Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout la
+pourchassait; ça me mit en colère contre lui, et je me promis de le
+savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun
+doute; il n'y avait qu'à la voir pour connaître que c'était une
+honnête fille, incapable d'écouter un autre homme que celui qu'elle
+aimait, et il fallait être une vieille méchante bête, comme le père
+Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.
+
+Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai Nancy, et trois
+ou quatre jours après, ayant vu où elle menait ses bêtes, j'y fus
+par un chemin détourné. Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui
+dis que j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
+bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à causer. J'étais là
+depuis un moment accoté contre un gros châtaignier, quand tout d'un
+coup les brebis arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
+tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté d'où elles
+venaient, comme c'est la coutume de ces bêtes. Nancy qui était en
+face de moi leva la tête et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses
+chiens.
+
+Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout près, il dit
+sur un ton aimable:
+
+--Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?
+
+En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. Il devint rouge
+comme la crête d'un coq.
+
+--Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!
+
+--Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, en riant, c'est
+de mon âge.
+
+Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en
+retourna en marronnant dans sa moustache.
+
+Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant à ce qu'il allait
+dire par vengeance et dépit; mais je la consolai en l'assurant qu'il
+ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs
+il y avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.
+
+Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, l'idée du
+mariage m'était venue tout à fait, et je me disais tous les jours
+qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnête et
+bonne ménagère qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
+belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait la
+prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes
+pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes
+riches les ruinent quelquefois.
+
+De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, qui n'avait pas
+plus de coeur qu'une pierre, ça me faisait de la peine:
+
+--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y
+ai pensé souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit
+que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.
+
+--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien,
+une bâtarde recueillie par charité; comment cela pourrait-il se
+faire!
+
+--Ça se fera facilement, si tu m'aimes.
+
+--Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de
+moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille rusée qui ai
+tout fait pour vous attirer!
+
+--Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: ainsi ne pleure plus,
+dès ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure,
+mais tu connaîtras que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
+chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est dans notre
+jardin pour faire peur aux oiseaux.
+
+Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je lui parlai de ça,
+comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien
+pensé, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne
+restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui des Messieurs
+de l'hospice. Nous causâmes longuement le soir de ça, et ce qui me
+faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy:
+moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.
+
+Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de
+pierre, je jetai bas le chapeau de l'épouvantail; puis après avoir
+bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.
+
+Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de
+l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais
+il n'en fut rien; c'était une occasion de tirer quelque chose pour
+lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
+voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas
+espérer, n'ayant rien; c'était bien de l'honneur qu'on lui faisait;
+seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je
+venais à me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la
+rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilité,
+n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça serait, mais enfin ces choses
+s'étaient vues. Et puis, si Nancy venait à retrouver ses parents,
+qui devaient être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses
+bourrasses la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant au tour;
+oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait
+confronter l'autre moitié du louis à celle qu'elle avait à son
+collier; n'aurait-on rien à lui dire, à lui son père nourricier, de
+l'avoir mariée sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
+pressait.
+
+Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à rembarrer les
+mauvaises raisons de Jardon, mais ça n'était pas les vraies. Le
+bonhomme se travaillait pour tâcher de profiter de la bonne aubaine
+de sa fille.
+
+Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à faire du mal par
+plaisir, mais il était méfiant, dur comme le fer, et avare.
+
+Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont
+tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu
+qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du
+paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère
+à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il
+était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire
+aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait
+s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a
+été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est
+devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que
+depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation
+de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut
+lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
+misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent
+quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons
+naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous,
+ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés,
+des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents
+d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour
+la politique.
+
+Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de
+laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà,
+sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son
+dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si
+c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que
+si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux,
+elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient
+devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de
+terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils
+auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.
+
+Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui
+dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien
+avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
+valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle
+épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns
+et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il
+faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que
+ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.
+
+Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le
+quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais
+qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux
+qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs
+derniers jours.
+
+Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de
+mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la
+Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais
+principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
+bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas
+fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il
+fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu
+forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.
+
+Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la
+fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste
+et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit
+que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
+il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de
+vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque
+je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de
+l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.
+
+--Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.
+
+Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.
+
+--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est
+sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi,
+aura remis le chapeau.
+
+Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.
+
+Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible que ça,
+qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement que nous avions convenu mon
+oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part
+de revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour
+en finir sur cet article, lorsque tout fut décidé, il vint pleurer
+près de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de blé
+pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière
+qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre
+pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, il était plus pressé, je
+crois, que nous, de voir faire le mariage.
+
+Au moment où nous allions convenir de l'époque, il arriva à Gustou
+un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un
+grenier d'une pratique avec un sac de blé, tomba et se démit
+l'épaule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet état.
+Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, mon oncle me dit de
+prendre la jument et d'aller vitement quérir le médecin de Savignac.
+
+--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un médecin qu'il me
+faut.
+
+--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car
+il était épeuré; alors c'est un avocat que tu veux?
+
+--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les médecins ne
+voient pas souvent d'affaires comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait
+d'habitude.
+
+--Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?
+
+--Si c'était, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait
+bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.
+
+--Et donc, qui veux-tu?
+
+--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hélie fera bien ça
+pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrangé le
+bras dans trois minutes, c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil
+dans dix départements, et on vient du diable le chercher. On le
+trouve tous les mardis au marché de Thenon, de manière qu'en partant
+cette nuit, Hélie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui
+parler le premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à la
+petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller là tout droit, on
+te le fera voir.
+
+Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, et je revins
+souper.
+
+Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une limousine en
+travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.
+
+En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite,
+étonnée de me voir partir à cheval à cette heure. Je lui dis où
+j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai,
+puis je continuai mon chemin.
+
+Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le village du Terrier
+pour aller passer l'Haut-Vézère à Tourtoirac. Dix heures sonnaient
+lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le
+temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce pont, je ne
+sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme ça la manie de
+renverser tout ce qui est vieux. Il était pourtant bien assez grand
+pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était un peu
+plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!
+
+En passant entre les parapets bâtis avec des angles de refuge, je
+pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pavé. Je
+descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait
+perdu un fer de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
+mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en allai tout droit,
+voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand
+Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant à la
+porte, je l'éveillai.
+
+Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'écria: Hé!
+c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé quelque chose, au Frau?
+
+--Gustou s'est démis une épaule, et je vais à Thenon chercher
+Labrugère; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire
+remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais où c'est.
+
+--Attends que je mette mes culottes, fit-il.
+
+Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait
+être à l'auberge, chez Devayre. Il y était, en effet, qui jouait à
+la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie;
+mais le grand Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
+alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, et vint avec
+nous.
+
+Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout ça prit
+du temps, en sorte qu'il était plus de onze heures quand je partis
+de Tourtoirac.
+
+--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, à la cafourche du
+chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, méfie-toi.
+
+--Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux
+qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en
+montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une
+lanière de cuir.
+
+Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et
+le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre
+prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une
+fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma
+connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que
+chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose
+de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
+Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac,
+qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune
+de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.
+
+Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite
+lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière.
+L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
+convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y
+en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est
+tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite
+position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
+mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et
+rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la
+pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine,
+encore qu'elle vînt de chasser.
+
+Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant
+à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui
+pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
+dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on
+s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière,
+autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres,
+mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les
+fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment
+bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour,
+riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler
+à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de
+poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours
+vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux
+dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et
+que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret
+enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je,
+pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque
+nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une
+longue vie de travail, il faut se reposer.
+
+En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en
+donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les
+hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le
+ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une
+bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près,
+lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne
+se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
+j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant
+ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez
+longtemps à Thenon.
+
+A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère
+beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les
+vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de
+causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant
+s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui
+couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin,
+sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur
+des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
+ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque
+cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de
+la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
+Périgueux.
+
+En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis
+ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine
+gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui
+répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de
+quelque métayer allant à la grange donner aux boeufs; et au loin, du
+côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour
+commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
+au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en
+haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se
+levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
+l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les
+gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule
+fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument
+à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on
+a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau
+temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
+que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à
+boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda
+de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
+s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est
+rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en
+place:
+
+--A votre santé!
+
+Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il,
+pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de
+famille: son père était aussi des plus adroits.
+
+--A la vôtre!
+
+--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins dans le pays pour
+arranger un membre cassé ou démis, comme les Labrugère.
+
+Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y avait dans nos
+campagnes des gens qui se disaient médecins et qui n'étaient que de
+mauvais drogueurs, saignant les gens à pleines cuvettes, et ne
+sachant guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai
+connu un, qui avait raccommodé de travers le bras d'un enfant, de
+sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.
+
+Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il,
+mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma
+foi, dit-il, cette année nous avons plus de vin que d'eau; le puits
+de la place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec
+des barriques.
+
+C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et j'ai ouï dire
+que la même eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-être on
+dit ça pour rire.
+
+Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient réveillées,
+dans les paquets de fougères pendus au plafond, et couvraient la
+table; c'était déplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les
+marchands forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
+sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac,
+de Rouffignac, de Périgueux. Leurs bancs étaient plantés par le
+placier; et aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
+les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc
+en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient déjeuner afin
+d'être prêts au moment de la grande poussée.
+
+Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs,
+pensant que peut-être j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort.
+Il n'y était pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas
+manquer Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
+avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait avec mon cousin
+l'aîné. Ils furent bien étonnés de me trouver là, et lorsque je leur
+en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas
+voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contrées
+d'aussi capable que Labrugère pour ces choses-là. Après que les
+veaux furent attachés aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
+oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions là, devant la
+porte, nous vîmes venir Labrugère sur sa mule. C'était un grand bel
+homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle
+l'aborda tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on avait
+besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon qui s'était démis
+une épaule, et que j'avais marché toute la nuit pour venir le
+quérir.
+
+--Et où est-ce le Frau? dit-il.
+
+--Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.
+
+--Ça n'est pas tout près.
+
+Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé et quand, et
+ce que sentait notre garçon. Lorsque je lui eus bien tout expliqué,
+il nous dit: Ça ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites
+en autant de votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.
+
+Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, mises à part,
+mangeaient un bon picotin de civade, nous entrâmes à l'auberge
+déjeuner tous les trois.
+
+Tandis que nous étions là, un homme rentra et demanda à Labrugère
+s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'était foulé
+un pied. Lorsqu'il eut ajouté qu'il demeurait du côté de la
+Forêt-Barade, au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait pour
+le moment quelque chose de plus pressé, mais qu'il y passerait le
+lendemain matin en s'en retournant chez lui, à Barre, et d'ici là
+d'arroser le pied d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.
+
+Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugère et moi,
+bridant nos montures, nous partîmes au moment où les gens arrivaient
+à pleins chemins.
+
+En descendant la côte, Labrugère me demanda où j'avais passé pour
+venir. Lui ayant expliqué mon chemin, il me dit alors qu'il valait
+mieux aller passer l'eau au gué du moulin, au-dessous de
+Sainte-Yolée, au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
+Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous prîmes par le village
+de la Rolphie, de là à Goursac, et après, laissant Gabillou sur la
+gauche, nous allâmes passer sous le château de Vaudre.
+
+Quand nous y fûmes, Labrugère dit:
+
+--Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.
+
+Je fus un peu étonné, et je lui dis:
+
+--De vos cousins?
+
+--Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas Labrugère, il est
+d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de
+la Brugère, qui était un bien de famille dans la paroisse de
+Limeyrat. A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes
+plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, et pour faire court on
+ne nous appelle plus que Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire
+de Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne homme, mais
+il n'était pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent
+pauvres par conséquent. Notre famille vient d'un bâtard du premier
+marquis d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
+beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, dans la paroisse
+d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, près de
+Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des
+Maréchaux à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
+succéda dans cette place. La famille était riche en ce temps-là,
+mais à force de se diviser entre les enfants, le bien s'éparpille et
+disparaît. C'est ce qui nous est arrivé; de manière que moi qui, en
+fin de compte, descends du même auteur et suis du même sang que les
+Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos
+ancêtres communs les cassaient: voilà comment vont les choses.
+
+--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, ça vaut toujours
+mieux que de les casser.
+
+Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on ne soit plus
+que des paysans, on aime à se rappeler qu'on vient d'une grande
+famille. Vous me direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le
+contraire, mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous ne
+vivons que de ça.
+
+Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette habileté à remettre ou
+à raccommoder les bras, jambes, côtes et os quelconques, venait de
+son bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, avec des
+enseignements pratiques, à son grand-père Bernard, qui avait à son
+tour enseigné son fils aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don
+naturel, des secrets de famille et une habileté héréditaire. Mais,
+ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient point un métier;
+ils se bornaient à rendre service autour d'eux par bonté, allant
+même assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-même et
+son père aussi vivaient de cet état.
+
+Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientôt nous
+arrivâmes au gué du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant
+passé l'eau, nous piquâmes droit sur Coulaures, en passant par
+Fosse-Landry.
+
+Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivâmes
+au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, je leur donnai du foin, et
+mon oncle arriva.
+
+--Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à Labrugère; je suis
+content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la
+crainte que mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a ouï
+les pas des bêtes il doit être plus tranquille.
+
+Nous montâmes de suite à la maison, où nous avions mis Gustou, au
+lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de
+commodité pour le soigner.
+
+--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle à
+Labrugère, quand nous fûmes dans la cuisine.
+
+--Merci, non; après, je ne dis pas.
+
+En entrant dans la chambre, Labrugère posa son chapeau sur une
+chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.
+
+--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?
+
+--Eh! oui! fit piteusement Gustou.
+
+--N'ayez crainte, nous allons arranger ça.
+
+Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ôter sa
+chemise, pour mettre l'épaule à nu. Puis il le plaça à moitié couché
+sur le coussin de manière à le dégager du lit. Après cela, il prit
+le bras de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de sa main
+droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, écartés,
+s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les
+relevait, les renfonçait, les rapprochait, écartait de nouveau,
+comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains
+endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand
+on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère ayant saisi le joint,
+pesa fortement de ses doigts en une certaine place, où la marque en
+resta, ce qui fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son autre
+main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le
+reposa sur le lit en disant:
+
+--Voilà, mon garçon, ça y est.
+
+Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.
+
+--Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à lui remettre sa
+chemise et à le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue
+son bras de quelques jours.
+
+Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, dit-il, je
+vous ai envoyé chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que
+vous pour une affaire comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis
+qu'un garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que selon mes
+moyens et non comme vous le mériteriez: mais écoutez, si jamais je
+peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit,
+je le ferai, quand je croirais me démancher l'autre épaule.
+
+--Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie besoin de vous.
+Mais à cette heure, il vous faut reposer parce que ça vous a secoué
+un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.
+
+En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se laver les mains et
+dit: Hé bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.
+
+Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, mais mon oncle
+lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre
+mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne
+heure si vous voulez.
+
+--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens,
+je ne fais pas de façons. Demain matin je partirai à la pointe du
+jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez
+cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça me raccourcira.
+
+Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, et mon oncle dit:
+De vos côtés, Labrugère, vous ne connaissez guère les poissons,
+attendu qu'il n'y a par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la
+Forêt-Baradé, qui sèchent l'été; il faut que je tâche de vous en
+faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: Ça n'est pas trop
+l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une poêlée
+de goujons.
+
+En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
+d'épervier, mais il n'amena rien que quelques acées et de mauvaises
+libournaises. C'est à rien faire, dit-il; descendons au-dessous du
+moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.
+
+Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié un crible que
+je portai à la maison.
+
+Après cela, nous fûmes nous promener du côté de la Borderie, où pour
+lors, nous avions des maçons qui montaient une grange. Comme nous
+étions là, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et
+dit le bonsoir en nous conviant à entrer.
+
+--Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous nous promenons un peu
+en attendant le souper.
+
+--Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.
+
+--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.
+
+Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la
+porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit
+en cheminant, j'avais pensé à elle, tellement que le temps ne
+m'avait brin duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
+Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.
+
+Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était remis en chemin
+avec Labrugère, et il lui montrait une vigne que nous avions fait
+planter. Il n'aurait pas été honnête de laisser notre hôte; je dis
+bonsoir à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour du
+bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, comme on fait entre
+gens de campagne, pour regarder une pièce de blé, ou un pré bon à
+faucher, ou une chenevière, ou même des choux dans une terre.
+
+Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et Labrugère fut voir
+Gustou, qui nous dit que ça allait bien maintenant, qu'il avait
+dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.
+
+Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes souper. Lorsque
+Marion avait vu que Labrugère restait, elle avait vitement tué un
+poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
+et des haricots, ça faisait un bon petit souper de campagne.
+Labrugère se régala de goujons, seulement il remarqua qu'ils étaient
+éventrés, et ajouta qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs
+quand ils n'étaient pas vidés.
+
+--Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les
+boyaux, mais ça les rend trop amers à mon goût. Et puis, c'est de la
+fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bécasse,
+pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
+dans la maison, nous avons toujours eu, de père en fils, la coutume
+de vider les goujons, comme étant nous autres, venus de Brantôme. Et
+alors il nous expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
+de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, les
+cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des malades, en raison
+de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville étaient bien
+gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que
+quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.
+
+Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il n'était pas, ni
+nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'émeuvent pour si
+peu.
+
+Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de
+l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devisâmes un moment, mon
+oncle fumant sa pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
+temps; puis, tout le monde alla se coucher.
+
+A la première chantée de notre coq, le lendemain, je me levai pour
+donner à la mule de Labrugère, puis je revins me coucher. Sur les
+trois heures, nous nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en
+cassant la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser la brume,
+quand on va en route le matin.
+
+Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, Labrugère
+sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines,
+il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.
+
+Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras,
+il lui fallut le porter dans un mouchoir attaché autour de son cou;
+mais quinze jours après il n'y connaissait plus rien.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés
+pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée
+qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il
+n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait
+mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons,
+parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et
+que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir,
+rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la
+noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait
+du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui
+n'était pas encore en perce, était un peu piquée.
+
+Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait
+rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que
+c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps,
+c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux
+amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça
+n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de
+s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se
+bonifie en vieillissant comme le vin.
+
+J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire
+faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire
+prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je
+passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
+qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de
+me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais
+autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je
+me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
+que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et
+du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères
+sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne
+pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y
+point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce
+temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté
+inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi
+qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me
+sois toujours rebiffé.
+
+Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes
+raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la
+chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il
+commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy
+pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans
+quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas
+son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le
+petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage
+vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout,
+il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui
+faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui
+manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût
+canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais
+il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de
+parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
+ce fût une coquinerie.
+
+En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec
+sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et
+son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui
+lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui
+disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout
+doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que
+le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus
+se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui
+peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis
+sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse,
+mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette
+fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il
+mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce
+vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la
+foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui
+acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à
+Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
+l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre
+drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui
+ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à
+connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
+le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait
+celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer
+franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon
+oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à
+lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite.
+Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps
+après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus
+pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du
+louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.
+
+Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il
+se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans
+l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
+gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était
+accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous
+parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la
+prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas
+encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus
+encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle
+avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me
+trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je
+me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien
+ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire
+attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le
+sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce
+maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant
+pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce
+qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
+faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite
+étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve
+guère par chez nous, ni ailleurs.
+
+Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du
+raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était
+beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la
+Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
+mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin
+pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On
+commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie,
+puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
+dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et
+Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et
+mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions
+avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les
+emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les
+porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il
+enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de
+vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais
+contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui
+fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en
+sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça
+jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange
+qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de
+Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en
+coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
+arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui
+coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon
+fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou
+une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la
+dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
+J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux
+percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la
+mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle
+chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis,
+et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On
+sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on
+voudrait voir tout le monde heureux.
+
+La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite
+cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de
+première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les
+cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il
+nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
+et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière
+de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce
+temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe
+vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
+ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on
+voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était
+foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec
+Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas
+ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe.
+C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même
+qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal
+dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es
+comme le boeuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même
+tendre ta tête au joug!
+
+C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme
+celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit
+naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé
+Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
+Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant _lébérou_,
+Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend
+guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent
+pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
+quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit,
+sa mémoire était grande.
+
+J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne
+m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait
+pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
+a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne
+faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe
+quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison,
+l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que
+les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont
+nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il
+aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois;
+mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous
+dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.
+
+Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. Mon oncle qui
+pensait comme lui, prêchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais
+sans réussite. Ils étaient quelques-uns comme ça dans le canton,
+bons citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, mais
+ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.
+
+--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai
+toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour empêcher de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
+n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de
+Lajarthe et la mienne, car je n'ai même pas pu faire voter cet
+animal de Gustou; je suis bien forcé de voir qu'il n'y a rien à
+faire pour le moment. Pourvu que ça ne soit pas un chambardement
+comme en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore ça ira
+bien.
+
+Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut écouler le
+vin, et ma foi, il était bon. Les gens qui venaient faire moudre,
+attachaient leur bourrique à l'entrée du moulin, et montaient à la
+maison pour le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et
+des fois, on leur criait du cuvier:
+
+--Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!
+
+C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si
+près. Un verre était là, près de la cuve, sur une barrique, avec un
+chanteau, une tête d'ail, du sel dans une assiette et des noix.
+Après avoir mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre à
+la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet fait à l'exprès,
+en faisant une belle mousse rose.
+
+Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon diable qui nous
+portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux
+toujours rouges, et il expliquait ça en disant que durant l'été, en
+faisant sa tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait
+dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les
+gens riaient. Mais il n'y avait qu'à voir sa figure rougeaude et son
+nez luisant pour connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
+ses yeux étaient devenus rouges.
+
+--Salut! fit-il en portant la main à sa casquette de cuir, comme un
+ancien troupier qu'il était. Voilà une lettre pour vous, Nogaret, et
+voilà aussi le journal.
+
+--Merci, fit mon oncle.
+
+Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était réglé qu'il
+cassait une croûte et buvait un coup. C'est assez l'habitude en
+Périgord, que les piétons mangent et boivent dans les maisons où ils
+passent d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils mangent la
+soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs,
+ils mérendent, c'est-à-dire font collation; partout ils boivent un
+coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer,
+lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et
+qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.
+
+Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il tira son couteau,
+coupa une bouchée au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.
+
+Dans le commencement qu'il était piéton, les gens lui disaient,
+voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des
+messieurs Theulier, de Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait
+qu'il en avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait;
+qu'il était vrai que cette pommade était tout à fait bonne pour les
+autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me
+faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'éclaircit la vue et
+me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me
+sers plus que de la tisane vineuse.
+
+--Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à la canolle, un peu
+de tisane, Brizon?
+
+--Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.
+
+Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle
+couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis,
+quand il l'eut bien regardé et flairé, il but lentement, par petites
+gorgées d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la tête tout
+doucement. On connaissait, rien qu'à le voir faire, que ce n'était
+pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et
+jouissait lorsqu'il en tâtait de bon.
+
+--Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma
+tournée; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.
+
+--C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et qu'il les
+soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:
+
+--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur
+une jambe.
+
+Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et
+l'éleva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de même que le
+bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui
+qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en
+supporte mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
+ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne
+craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la
+force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!
+
+Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela
+sérieusement:
+
+--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps où nous n'avions
+plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous
+soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un
+bon chabrol après notre soupe, et quelques verres après, en mangeant
+nos pommes de terre ou nos haricots: avec ça nous voilà prêts à
+continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas,
+et si le temps venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
+c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous terre à ce
+moment-là; mais il faut espérer que nous ne verrons pas ça.
+
+Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;
+
+--Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.
+
+--A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.
+
+La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs
+de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage
+de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il
+fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste,
+afin qu'il s'arrangeât en conséquence.
+
+Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du
+mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir,
+parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq
+au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je
+leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté
+de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils
+changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
+et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais
+aller par là; je les trouverai bien sans doute.
+
+Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et
+notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil
+et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine,
+si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien
+dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y
+avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais
+sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui
+portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à
+Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin
+travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en
+suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
+voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui
+fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous
+fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en
+mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une
+coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la
+Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger,
+nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me
+montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans
+tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver.
+En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il
+n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
+des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna
+où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand
+chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
+voyant la chienne:
+
+--Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à
+mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi
+j'étais venu.
+
+Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de
+glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec
+une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux
+de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets
+assemblés par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe
+qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.
+
+--Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux
+donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.
+
+--Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons
+bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des
+porcs-singlars.
+
+Cette idée me rit, et je restai.
+
+Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, en joignant ses deux
+mains contre sa bouche: Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!
+
+Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un moment après,
+nu-pieds dans ses sabots pleins de fougère, ses culottes et sa veste
+toutes dépenaillées, un bonnet de laine brune sur la tête, les
+cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, la
+figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le
+dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa
+vie. Après avoir fait un signe de tête il se planta sans rien dire.
+
+--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en à
+Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois
+livres, et ne t'amuse pas.
+
+Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon
+pas. En attendant qu'il fût revenu, je fus avec mon cousin voir des
+fourneaux allumés, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était
+sauvage, mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines entières, il
+ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon,
+et c'était tout. Le dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à
+Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait
+moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son chien qui était coupé
+de courant et de labri, maigre à le traverser avec une aiguille de
+bas, mais tout à fait bon à ce qu'il disait.
+
+Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac à mon cousin,
+qui en tira une touaille où était pliée une bonne grillade de
+cochon.
+
+--Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; voyons la soupe
+maintenant.
+
+Il se lava ferme les mains à une source à côté, mais tout de même
+elles étaient bien un peu noires encore. Après ça il tailla la soupe
+dans des petites soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
+pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.
+
+Quand les trois soupes furent trempées, avec des baguettes de bois
+posées sur des petites fourches, il fit une manière de gril et y mit
+la viande et les boudins. Puis il alla tirer à boire, dans une
+espèce de pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
+et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, nous nous assîmes sur
+des troncs d'arbres pour souper.
+
+La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, tous trois
+autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon
+cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et
+d'autres: il me demandait d'où était ma femme future, si elle était
+jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses
+pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure
+dans sa soupière, comme un affamé.
+
+Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se
+mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui
+pétilla dans le feu.
+
+Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son
+pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui
+l'attrapaient à la volée.
+
+Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane,
+versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir
+trinqué:
+
+--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il
+faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au
+guet.
+
+J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais
+fatigué, je m'endormis d'abord.
+
+Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:
+
+--Lève-toi, Hélie.
+
+Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les
+étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je
+m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses
+souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait
+donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous
+auraient dérangés, nous partîmes.
+
+Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire
+doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra
+un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
+avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant
+entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée
+d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le
+fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on
+voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui:
+autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous
+attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du
+côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient
+en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin,
+les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable
+avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour
+garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat
+rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
+hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
+Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers
+bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son
+terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à
+un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand
+bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me
+toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent
+du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout
+de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En
+attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez,
+ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à
+petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée;
+malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos,
+de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le
+nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils
+firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A
+tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
+allaient rentrer dans le bois.
+
+--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu
+n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.
+
+Nous revînmes à la cabane, en passant par les fourneaux, où
+Marsaudou était de garde. C'était un brave homme, je le crois, car
+mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa
+barbe et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque sauvage
+que d'un homme du Périgord; mais je crois qu'il était Limougeaud.
+
+Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bûmes
+la goutte pour nous réchauffer, car la pointe du jour était proche
+et le froid du matin tombait sur nous.
+
+L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, et plus loin
+à Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu'à Saint-Paul, me dit mon
+cousin, de là tu t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.
+
+En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de
+prés, de landes et d'étangs, qui me paraissait bien pauvre, ne
+l'était pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup
+de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui
+marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de
+Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore à ce
+qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du
+Cros, des Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de
+Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours
+allumés, étaient une richesse pour le pays et donnaient du travail à
+une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts
+fourneaux, bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
+le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde
+donnait du débit aux cantines des forges, aux auberges, aux
+marchands; aussi le pays était à l'aise.
+
+Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui entretenaient le
+bien-être dans le pays, sont arrêtées ou presque toutes. Les hauts
+fourneaux sont éteints. Aux Fénières on fait encore quelque peu de
+moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et c'est
+tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées dans les fonds, où
+l'on entendait le bruit pressé des martinets, dont les hauts
+fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se reflétaient
+sur l'étang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
+gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui faisaient marcher
+les marteaux et les soufflets sont arrêtées et pourries; les tuilées
+effondrées laissent voir à l'intérieur les poutres noircies; les
+murailles tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les hauts
+fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des ruines partout et la
+misère est dans le pays.
+
+Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux
+Anglais qui nous voudraient détruire, il a fait avec eux des
+arrangements qui ont ruiné bien des gens dans nos pays, et dans
+toute la France à ce qu'il paraît.
+
+Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur
+marché. Mais d'abord, le nôtre valait mieux, et après ça, qu'est-ce
+que ça faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent
+restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
+dépensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des
+denrées aux paysans?
+
+Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre
+argent s'en va dans la poche des ouvriers étrangers, au lieu de
+faire vivre les nôtres, qui sont minables.
+
+A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon cousin et moi, et nous
+fîmes faire un bon tourin. Après ça un quartier d'oie passé à la
+poêle. Quand nous eûmes déjeuné, Aubin me montra le chemin et après
+lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le
+quittai.
+
+Je fis le chemin assez lestement, et le soir après souper, j'allai
+voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations étaient faites,
+et qu'il n'y avait plus à se dédire, quand même elle se repentirait
+d'avoir promis.
+
+Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une
+demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.
+
+Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites
+affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage,
+une chaîne de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un
+châle, des bas fins et quelques petits affiquets.
+
+Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour
+de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de
+Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
+d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes,
+je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il
+voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau,
+et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses
+filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.
+
+--Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je
+rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes
+trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits
+de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire
+coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?
+
+En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait
+que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de
+monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les
+murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant
+mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter
+la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.
+
+Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez
+M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa
+vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne
+se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère
+nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien
+apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui
+donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et
+deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand,
+après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans
+consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il
+la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors,
+car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans
+enfants, tout ça devait leur revenir.
+
+Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille
+regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea ça
+tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne
+pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.
+
+Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la
+mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute
+propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère
+nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la
+donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
+tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il
+resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on
+pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher,
+et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait
+pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous
+eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et
+embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu
+le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.
+
+Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce
+que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et
+maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en
+contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point
+d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant
+être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on
+est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je
+lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien
+beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que
+les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs
+chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui
+faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait
+jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois
+lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage
+d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était
+obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques
+douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille
+quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du
+côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais
+le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.
+
+Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te
+donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais
+achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.
+
+Le lendemain, mon oncle me dit:
+
+--Ah ça, comment entends-tu te marier?
+
+--Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on se marie; à la
+mairie en premier, puis à l'église ensuite. Je me serais bien passé
+du curé Pinot, mais la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas
+mariée sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
+peut-être, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas
+représentera, ne donnerait pas son consentement à un mariage sans
+curé, et d'un autre côté, de le dire seulement après le mariage à la
+mairie, ça serait pour faire avoir des désagréments à M.
+Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église quoique ça me
+dérange.
+
+--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas,
+sans doute, que le curé va te marier comme ça tout bonnement; il te
+va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.
+
+--Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai
+plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant d'ennuis pour ma femme, tant
+de tracasseries et peut-être pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais
+tout ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé Pinot, cet
+oncle de contrebande, ni même à aucun autre, je ne voulais pas le
+faire à aucun prix.
+
+En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai à mon oncle ce que
+m'avait dit Ragot le rétameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans
+faire semblant de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui parler
+de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et à sa nièce, et
+que peut-être ça le rendrait plus aisé.
+
+Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec Maréchou; puis
+ils sortirent sur la place, et se mirent à causer avec un voisin,
+contre l'arbre de la Liberté qu'on n'avait pas encore coupé. Un
+moment après, le curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
+s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, comme
+c'était son habitude, mais bien entendu il n'était pas d'accord avec
+mon oncle, ni avec Maréchou; quant au voisin il écoutait tout,
+ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
+personne. Le curé était fort en colère contre les rouges, comme on
+disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on
+devrait mettre ces gens-là à la raison.
+
+--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que
+vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.
+
+--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent le désordre;
+ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent à la haine du Président
+de la République, les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.
+
+--Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce pas? acheva mon
+oncle. Hé bien, écoutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous
+parlez, et où voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais au
+contraire que chacun fût tranquille chez lui, en travaillant, et je
+ne déteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et
+les rendent tellement misérables qu'ils les forcent à se révolter:
+voilà les hommes de désordre.
+
+--Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique vous ayez des idées
+bien mauvaises, vous n'êtes pas un méchant homme, mais parmi les
+rouges et les socialistes, les gens honnêtes c'est l'exception.
+
+--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que
+vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins républicains
+qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour
+eux une canaille, comme pour vous le sont tous les républicains que
+vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.
+
+Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en
+retourne au moulin; tout ça ne fait pas les affaires.
+
+Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il
+ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait
+pas, devant aller à une conférence ce jour-là, et puis qu'il était
+temps de venir se confesser.
+
+--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.
+
+Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était la faute aux
+journaux qui semaient l'impiété, si on voyait des jeunes gens,
+baptisés, refuser de se confesser; mais que pour sûr, il ne me
+marierait pas...
+
+--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait mieux ne pas se
+marier à l'église plutôt que de se confesser.
+
+Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.
+
+--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête homme ne se croit
+marié qu'après le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas
+les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
+civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage
+entre chrétiens, c'est le mariage à l'église.
+
+--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entêté: il ne
+se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans ça, il se
+passera du sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas trop
+porté.
+
+--Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. Tous ces fameux
+républicains se marient à l'église comme les autres, ce qui prouve
+bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.
+
+--Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon oncle en goguenardant:
+Si ça ne s'est jamais vu, ça se verra la première fois dans votre
+paroisse.
+
+--Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas possible, je verrai
+Hélie.
+
+--A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il m'a chargé d'une
+commission. Dernièrement il a vu à Hautefort un de vos pays, un
+peyroulier appelé Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
+dire bien des choses, à vous et à votre nièce.
+
+La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois
+la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tirée sur le
+sable. On eût dit qu'il avait reçu un grand coup dans l'estomac;
+enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.
+
+--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton
+procès, avec la recommandation de Ragot.
+
+Et nous nous mîmes à rire de bon coeur.
+
+Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon oncle était à
+Coulaures, et Gustou avait été rendre de la farine aux pratiques.
+Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivière, le curé
+Pinot. Il entra au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
+qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute quelque peu
+rassuré à propos de Ragot, et s'était peut-être dit que mon oncle
+avait ajouté de son chef, la nièce à la commission: en tout cas, il
+faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
+d'audace.
+
+--Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?
+
+--La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en riant.
+
+--Alors, tu ne veux pas te confesser?
+
+--Ça n'est pas mon idée.
+
+Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce cas, il ne
+pourrait pas me marier, que les sacrés canons s'y opposaient; que ce
+serait un grand scandale si nous n'allions pas à l'église; que les
+gens ne nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup d'autres
+choses.
+
+--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser là, tout
+présentement, sur l'heure; tu n'as qu'à me dire bonnement en gros ce
+que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la
+mer à boire?
+
+Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.
+
+--Monsieur le curé, je ne veux me confesser d'aucune manière, ni
+debout, ni à genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous
+ne voulez pas me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
+maire.
+
+--Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout simplement en
+concubinage!
+
+La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:
+
+--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je
+pourrais en nommer qui vivent comme ça, pas sans curé si vous voulez
+d'une manière, mais sans maire et sans contrat!
+
+Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:
+
+--Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.
+
+Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais deux jours après
+il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour éviter
+de scandaliser les âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât
+pas l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me marierait
+tout de même sans confession; que ce qu'il en faisait c'était pour
+éviter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout ça
+à quiconque. Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
+chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il avait peur
+aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa
+prétendue nièce.
+
+Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à cause des chagrins
+que ça aurait pu donner à Nancy; aussi, lorsque le curé se fut
+décidé, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus,
+et je me complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien en
+ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions
+mariés, et de la manière qu'elle tiendrait la maison et comme nous
+serions heureux au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
+l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en
+riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être sage et ne pas y
+revenir à chaque instant. Ça n'était pas par froideur qu'elle
+faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se
+fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la
+raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
+moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les
+garçons.
+
+Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la
+demoiselle Ponsie. Un soir, ayant épié le jour que M. Silain n'était
+pas à Puygolfier, nous y montâmes.
+
+Elle était dans le salon à manger, qui faisait là tristement son bas
+toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous
+étions montés, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis
+nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions venus pour
+l'engager à notre noce, elle secoua la tête doucement, d'un air
+triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur à aller à noces,
+mais qu'elle viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
+heureux.
+
+--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hélie, en choisissant
+Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais
+une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
+pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire prospérer. Ce
+n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on
+voyait bien à ça qu'elle pensait à la sienne, ruinée par son père.
+Lorsque nous fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
+petite bague à pierre bleue et la passa à celui de Nancy; puis elle
+l'embrassa encore, les yeux mouillés, la pauvre créature.
+
+--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au
+moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et
+vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour
+ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre service
+et à votre commandement; je vous prie en grâce de ne pas l'oublier!
+
+--Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le
+promets; adieu, mes enfants.
+
+Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur
+un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.
+
+Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue d'Hautefort, deux
+jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le
+maréchal qui devait être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les
+grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq femmes:
+notre Marion d'abord, puis la fermière du Taboury, ensuite la mère
+Jardon, et sa soeur venue de Négrondes pour aider, et enfin la nore
+de Maréchou l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour la
+campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes pour tant de
+monde que nous étions. Nous avions compté sur trente-cinq, mais il
+se trouva que nous étions davantage; il y avait les parents d'abord:
+
+Mon cousin Ricou et ma tante;
+
+Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers Brantôme, et
+sa femme;
+
+Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et
+sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;
+
+Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du Bleufond, près de
+Montignac, et son aînée;
+
+Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, près de
+Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabillé, appelé
+Frédéry. Ce Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
+qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau manquait l'été, en
+sorte qu'il lui fallait porter moudre le blé des pratiques, au
+Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait
+que deux méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.
+
+Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, mon oncle
+Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.
+
+Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.
+
+Et les amis ensuite.
+
+M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille à Coulaures au
+passage de la voiture;
+
+M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;
+
+Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;
+
+Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Félicité, qui était
+contre-nôvie avec mon cousin Ricou;
+
+Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille
+Toinette;
+
+Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux étaient restés à
+la maison;
+
+Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles
+appelée Aimée;
+
+Enfin l'ami Lajarthe.
+
+Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres, Gustou, mon oncle,
+ma femme et moi, ça ne faisait pas loin d'une quarantaine à table.
+
+On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tête,
+pour aller quérir la nôvie à la Borderie. Ma tante et la Félicité,
+qui l'avaient habillée, nous oyant venir, la menèrent.
+
+Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle
+était belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans
+nos campagnes, ça n'était point la coutume en ce temps, ni guère
+encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy
+avait une robe de fin mérinos bleu qui lui découvrait un peu le cou,
+et la naissance de la poitrine où brillait le coeur que je lui avais
+donné, suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe avec des
+dentelles, à l'ancienne mode périgordine, qui laissait voir deux
+épais bandeaux de cheveux noirs. Avec ça, de grands pendants
+d'oreilles, son beau châle et des petits souliers avec des rubans et
+c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en conviens, mais je
+l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand
+je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque
+je m'approchai pour l'embrasser: Ma chère femme!
+
+Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père conduise sa fille le
+jour du mariage. C'est le contre-nôvi qui la mène à l'église et le
+marié mène la contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M.
+Masfrangeas, qui représentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de
+Nancy, la conduisit à la mairie et à l'église. Quand je dis à la
+mairie, il faut dire chez Migot, parce que de bâtiment communal il
+n'y en avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le maire, il
+y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les
+registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de
+poussière. Dans un coin, se trouvait un cabinet où l'on sentait
+qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre
+chaises, c'était tout.
+
+C'est une chose bien étonnante que cette négligence de presque tous
+les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte à la vie
+civile. Les hommes de la Révolution avaient voulu affranchir leurs
+descendants de la tutelle des prêtres, et c'est pour cela qu'ils
+avaient donné au maire, représentant la commune, la mission de
+constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage
+et la mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes civils
+par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curés,
+n'ont jamais songé à donner quelque solennité à celui qui y prête le
+mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là qu'une
+simple formalité. Ça commence à changer un peu; mais autrefois, le
+vrai mariage était à l'église; à la mairie, on se faisait
+enregistrer, et il y en a encore qui disent comme ça.
+
+Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les contre-nôvis, M.
+Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de
+mairie. Le père Migot savait tout juste écrire en grosses lettres,
+et c'était la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car nous
+n'avions pas de régent en ce temps-là, dans notre commune. Il mit
+ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui était écrit sur les
+papiers. Enfin, nous ayant demandé si nous voulions nous prendre
+pour mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, il nous
+déclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut signé, Migot
+ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les
+deux joues.
+
+En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. En entrant,
+je vis à gauche près du choeur, dans le banc de Puygolfier, la
+demoiselle qui était agenouillée et priait Dieu, la figure dans ses
+mains. Aussitôt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le
+curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, sans doute pour
+finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans la sacristie.
+
+Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas
+beaucoup plus que Migot. Le curé, qui fumait tout le temps,
+empoisonnait le tabac, et avec ça n'était pas des plus propres.
+Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
+avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise attachée par des
+liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, était bien
+le marguillier de ce curé, et tous deux étaient assez piètres.
+Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
+répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait fort; je
+pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait grandement d'avoir
+affaire à cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut
+parachevé, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.
+
+Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, où étaient
+quelques gens du bourg venus par curiosité, comme nous sortions, des
+vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!
+
+Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons sortirent des
+pistolets de leurs poches et les firent péter ferme: on connaissait
+bien qu'ils n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens se
+mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous
+voilà allant vers le Frau.
+
+Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur
+qu'on vînt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous
+regardant avec amour.
+
+--Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous
+sortions de l'église, disaient: A cette heure elle est sienne!
+
+--Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis à vous
+dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...
+
+--Ma chère Nancy!
+
+--... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnête
+femme.
+
+--Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis là!
+
+--Je mettrai toute ma gloire à faire de manière que jamais vous ne
+vous repentiez, mon cher Hélie, mon cher mari, d'avoir pris une
+pauvre fille sans famille et sans fortune.
+
+Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me
+semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi.
+
+Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire, nous tenant serrés
+l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de
+temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions
+rien.
+
+--Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière nous, mon cousin, vous
+n'êtes pas bien riants, les nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce,
+mais d'un enterrement!
+
+--Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes
+contents sans que ça paraisse, et plus qu'on ne le peut dire.
+
+--Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est
+content. Si je marchais devant avec Félicité et que nous fussions
+les nôvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu!
+
+--Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un enjôleur de
+filles.
+
+--Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon
+frère m'a dit qu'il avait une bonne amie à Excideuil.
+
+--Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! Jamais je ne
+l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas que je disais la vérité tout à
+l'heure. Parce qu'on parle à une fille qu'on a vue en premier, ça
+n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à celle qu'on trouve
+en second lieu, et même pour ne pas regretter de ne l'avoir pas
+rencontrée la première...
+
+--Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il sait arranger les
+choses.
+
+--Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends
+bien, mais je ne le crois pas.
+
+--Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me
+croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher
+Henri, ou autrement dit, Ricou!
+
+--Rien! rien! dit-elle en riant encore.
+
+Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au Frau. Tout le monde
+s'écarta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le
+dîner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur
+contant fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps pour
+prendre une prise. Nancy alla poser son châle et vint me retrouver
+devant le moulin, où je causais avec mes cousins de Brantôme et
+d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
+dit à un des musiciens qui avait été soldat dans l'infanterie
+légère:
+
+--Sonne la soupe, Cadet!
+
+Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais
+nous n'y comprenions rien, excepté Lavareille et Estève qui avaient
+fait leurs sept ans, et nous dirent alors:
+
+--Allons donc manger la soupe.
+
+Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf et blanchi au
+plafond et partout. Par terre, on avait fait une épaisse jonchée de
+laurière qui lui donnait un air de fête. Quand nous fûmes assis
+tous, ma foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les
+soupières en face d'eux servirent la soupe et on se mit à manger de
+bon goût, car il était déjà midi. Après la soupe, on apporta le
+bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le
+ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un
+peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, et on commença à
+causer entre voisins. Ils étaient quelques-uns, mon cousin Ricou,
+mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et
+Lavareille qui n'oubliaient pas de verser à boire, et avec ça, mon
+oncle Sicaire les rappelait à leur devoir de temps en temps:
+
+--Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu entends, Lajarthe!
+
+--T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique y passera: et on
+trinquait entre voisins.
+
+Après le bouilli on apporta des tourtières pleines d'abattis de
+dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en même temps des
+poulets en fricassée.
+
+Puis après, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne
+pour la faire comme la nore de Maréchou, aussi il y en eut les trois
+quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est
+bonne.
+
+Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table deux grosses têtes
+de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et
+le petit Frédéry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa
+de rire tant qu'il put.
+
+Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu en goût de manger,
+aussi on ne laissa que les os des têtes.
+
+Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.
+
+Ça commençait à bien aller; pour faire passer tout ça il fallait
+boire, et on buvait sec. Avec ça il y en avait qui commençaient à
+renâcler et ne mangeaient plus guère, mais les plus crânes allaient
+toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le père
+Jardon qui était au fond de la table; il revenait à tous les plats.
+Sans doute il se faisait cette réflexion que jamais plus il n'aurait
+une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et
+buvait de même. Je crois que même en ce moment l'avarice le
+poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il
+n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain.
+
+De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne
+l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec ça, on leur en fait
+bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas
+qu'ils le sachent.
+
+Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en
+trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout à coup les
+femmes portèrent trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde
+les regarda avec plaisir.
+
+--Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent les bouteilles qui
+étaient sur la table, et apportèrent du vin de cinq ans de notre
+vieille vigne, qui était de crâne vin.
+
+A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le monde était un peu
+rouge et bavardait. Je n'écoutais guère ce qui se disait, je parlais
+tout bas à Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la
+table, nous oubliions de manger.
+
+Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le rôti, ils
+commencèrent à nous plaisanter et à nous brocarder, comme c'est la
+coutume aux noces; c'était salé quelquefois, mais avec ça rien de
+trop.
+
+Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux
+pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes,
+raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec ça de grands
+saladiers de crème. On n'avait pas oublié non plus de ces grandes
+tartelettes qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais pourquoi,
+et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, ça
+ne coule pas aisément, et il est forcé de boire dur en mangeant.
+
+A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se
+levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait
+parler: quand on vit ça tout le monde se tut.
+
+Il commença par faire son compliment à la nôvie, et à se féliciter
+d'avoir été chargé de représenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il
+fit l'éloge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon
+sens, de son honnêteté et de son bon coeur, et il dit qu'une dot
+comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux que la fortune.
+Après cela, passant à moi, il convint que, quoique jeune et un peu
+original déjà, j'avais montré du jugement en préférant cet apport à
+l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
+qualités.
+
+Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait être
+toujours; que les jeunes gens ne devraient se décider que d'après
+les convenances de personnes, et les qualités du coeur et du
+caractère, parce que c'était là des richesses qui valaient mieux que
+les écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne craignait pas
+de perdre.
+
+Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait en silence,
+car il disait de bonnes choses en patois, et ça faisait grand
+plaisir d'ouïr, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on
+n'est pas accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.
+
+En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions beaucoup
+d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout
+ce prêchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait
+pas le bonheur, mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était
+force forcée que, dans les conditions où nous nous étions mariés,
+nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons désirer aux nôvis,
+braves gens, c'est la santé, et pour cela, si vous voulez, nous
+allons y boire.
+
+Tout le monde battit des mains, et les verres étant remplis, chacun
+se leva et vint trinquer avec nous, après M. Masfrangeas.
+
+Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy
+qui commença.
+
+Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait en regardant,
+je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son
+couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot à l'oreille de
+Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa
+chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et dit tout
+doucement:
+
+--Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.
+
+Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant
+toujours ses jambes serrées, le lui donna et il s'en retourna.
+Lorsqu'il se remit à sa place, il avait l'air tout capot, et je me
+mis à rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin
+coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux
+jeunes gens qui les mirent à leur boutonnière.
+
+Et on continua à chanter, et dans les chansons, il y en avait de
+gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les
+plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens,
+vieilles et naïves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime
+encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
+trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au sortir de
+table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous
+leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie
+du coucher de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux
+qui se dérobent pour aller faire l'amour?
+
+On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui étaient là, comme
+le cousin du Coucu et d'autres, c'était une chose rare. Il nous
+avait fallu emprunter des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait
+porté de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous
+n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.
+
+Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes avec de
+l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apporté, mon
+oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:
+
+--Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père il y a de ça
+quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée depuis longtemps pour cette
+occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire à la santé de
+mon neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes enfants.
+
+Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillèrent.
+
+Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et
+quand il eut fini, il revint à sa place et, levant sa tasse, dit
+posément:
+
+--Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon
+grand-père et conservée avec soin par mon père, nos anciens qui sont
+morts se joignent à nous en ce moment, pour boire à la santé de
+leurs enfants.
+
+Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à notre santé, tout
+le monde suivit M. Masfrangeas qui s'était levé, et nous fûmes nous
+promener le long de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après
+être restés à table cinq heures d'horloge.
+
+Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande
+chambre, où je dansai la première contredanse avec ma femme et les
+contre-nôvis. Puis après, tous les jeunes gens voulaient danser avec
+Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut qu'elle les
+contentât par honnêteté. Tandis que nous étions là, mon oncle vint à
+la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors
+d'aller au jardin, où la servante de Puygolfier voulait me parler.
+
+J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle Ponsie me
+faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'être tracassés,
+elle nous avait préparé une chambre, et que M. Silain n'y était pas.
+
+Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné de coucher sous
+son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'était passé entre
+nous dans les bois-châtaigniers. Je fis donner le merci à la
+demoiselle, en lui disant que nous nous étions précautionnés de ce
+côté-là.
+
+Etant rentré dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de
+Brantôme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais
+faire faire un vin à la française. Au bout d'un moment, Nancy vint
+me rejoindre derrière le mur du jardin; je lui mis son châle sur les
+épaules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous
+en allâmes vers le Taboury, à travers les bois.
+
+Quel heureux moment que celui où nous fûmes seuls tous deux,
+marchant doucement sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre,
+sans rien dire, tant nous étions contents d'être mari et femme pour
+la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis,
+sans me remémorer cette nuit-là.
+
+J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle nous avait
+préparé un lit dans une petite chambrette bien propre, où on ne
+couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle
+m'avait enseigné, et étant entrés, je refermai la porte en disant à
+Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand ils nous
+chercheront.
+
+En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient;
+quelques-uns se remirent à boire, d'autres dansaient, tandis que les
+gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon
+cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la Marion, et
+sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il
+fallait nous trouver, ce qui n'était pas aisé, car aucun ne pouvait
+s'imaginer que nous nous étions en allés à plus de demi-heure de
+chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la maison, et ne
+nous trouvant point, ils pensèrent que nous étions à la Borderie et
+s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent
+au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils
+le trouvèrent couché avec mon cousin Estève, et allant dans celle de
+mon oncle, ils le trouvèrent aussi couché à l'ancienne mode dans le
+grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous
+coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera des autres: les
+nôvis se cachent de leur mieux, et les conviés cherchent de même;
+tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux.
+
+C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent à la cuisine, la
+Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantèrent, et leur
+dirent qu'ils ne savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien
+facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en
+finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était inutile de continuer
+à nous chercher, que nous étions à Puygolfier où la demoiselle nous
+avait retirés. D'aller là, il n'y fallait pas penser, aussi ils
+mangèrent leur soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment, et
+puis on alla se coucher.
+
+M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; Roumy emmena chez lui
+mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille;
+Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher
+chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On dédoubla les lits dans
+la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les
+plus enragés passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du
+matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'épervier,
+disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dégraisser
+les dents.
+
+Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, Nogaret du
+Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes
+cousins les Estève, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en
+était allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de
+Périgueux. Le soir, nous étions bien encore quinze ou dix-huit à
+table. Après souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres
+restèrent encore à coucher.
+
+Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait d'être un peu
+tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour ça mauvaise figure à
+nos parents et amis; au contraire, nous les fêtions de notre mieux.
+
+Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la cuisine comme de
+coutume; il n'y avait plus, en fait d'invités, que ma tante Gaucher
+et mon cousin, et les Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils
+partirent tous, et nous voilà seuls.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train
+ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle
+allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il
+fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
+Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une
+manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce;
+mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le
+jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit
+mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle
+descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes,
+tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route,
+chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de
+retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la
+cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me
+sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait
+pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme
+que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec
+mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant
+pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu
+raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
+resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave
+et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle
+qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la
+promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les
+officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait
+peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais
+libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant
+comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne
+ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour
+d'elle, et à faire prospérer la maison.
+
+Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet,
+ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la
+garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la
+fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
+des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.
+
+Au bout de quelque temps, la Marion me dit:
+
+--Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et
+quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti;
+mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à
+mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de
+manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il
+est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne
+tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans
+passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre
+comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui
+aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me
+chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil,
+pour voir.
+
+Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à mon oncle qui fut
+de mon avis. Nous prîmes une fille de Saint-Sulpice appelée Suzette,
+qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
+chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de
+mourir.
+
+L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux débordèrent, mais
+ne firent pas trop de dégât, et nous avons eu plus de mal d'autres
+fois. Le soir après souper, nous étions autour du feu réunis, mon
+oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas,
+Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les châtaignes en
+racontant ses histoires, moi lui aidant à peler. Je me pensais lors
+que nous étions bien heureux; mais tout de même, il y avait des
+choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir comme
+les affaires du pays allaient mal.
+
+Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'écoutait tout
+triste, se demandant comment tout ça finirait. En ce temps-là, on
+commençait à faire arracher les arbres de la Liberté à Paris,
+soi-disant parce qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre
+les citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. Chez nous, les
+nobles, les curés, les bourgeois, disaient tout haut que la
+République n'en avait pas pour six mois. Le curé Pinot ne se gênait
+pas pour prêcher, le dimanche, que le seul remède aux maux de la
+France, c'était de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de
+campagne qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, il
+blâmait hautement l'archevêque de Paris qui, dans un mandement,
+avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle
+trouvait établis, même ceux sortis d'une révolution, pourvu qu'ils
+fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, ça, et il traitait ce
+brave archevêque, comme si c'eût été quelque pauvre diable de
+socialiste pareil à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
+citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le jour où il
+avait béni l'arbre de la Liberté devant son église.
+
+Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait l'entendre,
+qu'il n'y avait pas à disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'à
+les foutre à l'eau partout.
+
+C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de
+citoyens cherche toujours à maîtriser les autres, sous prétexte de
+religion ou de gouvernement. Autrefois, c'était les catholiques qui
+traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs
+enfants, les envoyaient aux galères et les chassaient de France;
+c'était aussi les nobles qui se prétendaient les maîtres du peuple,
+et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
+riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres,
+ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misère. Le
+curé Pinot disait là dessus, croyant répondre aux républicains, que
+le travail était la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
+par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas à se
+plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants
+d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient
+pas leur pain à la sueur de leur front, mais, au contraire,
+vivaient, largement et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que
+nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien ça:
+nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y
+avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvât que M.
+Silain était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait été inutile
+et même nuisible; et quand il parlait de foutre les autres à l'eau,
+tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.
+
+Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, quoiqu'il ne le
+fût pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait
+qu'il s'enfonçait tous les jours davantage, et que dans quelques
+années, pas beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
+avait des moments où ça lui faisait même faire des bêtises contre
+ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya ses métayers de dedans la
+cour, qui étaient là depuis une centaine d'années, et qui
+nourrissaient la maison, car c'était de bons travailleurs.
+
+Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il paraît qu'il
+était furieux après le frère plus jeune du métayer, qui venait de
+rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui répondit, un
+jour qu'il se fâchait pour des riens et les traitait comme des
+chiens:
+
+--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! même les
+nègres sont hommes, aujourd'hui!
+
+Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait bien été le
+trouver et avait demandé pardon pour son frère, le pauvre diable; la
+demoiselle Ponsie avait prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait
+fait. Le garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
+mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir tous.
+
+Qu'avaient-ils à dire?
+
+La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre
+d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de
+la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?
+
+Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût
+amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse;
+que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent
+ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille
+l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il
+était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de
+loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les
+récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister?
+Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le
+procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner,
+et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer?
+Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.
+
+Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé
+Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa
+manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans
+la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils
+fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à
+se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que
+nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à
+répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi
+humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé
+s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un
+lièvre en royale.
+
+L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la
+supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de
+M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
+sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de
+prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près
+de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on
+peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante
+action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.
+
+M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien
+relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait
+bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à
+qui il s'adressait répondaient:
+
+--Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout
+hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes
+nuisibles:
+
+--Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons
+été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par
+finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent
+tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions
+plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le
+maître bat: c'est triste!
+
+--Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction
+et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur
+devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres,
+le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
+Lacaud:--Non!
+
+Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant
+chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur
+pauvre mobilier. Le père allait devant les boeufs, se retournant de
+temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
+l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place
+où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds
+massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la
+fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou
+trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de
+hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette.
+Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées
+de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux
+seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y
+avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de
+fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux
+ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les
+châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une
+poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les
+endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac
+de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des
+chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de
+meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux
+enfants de quatre et de sept ans.
+
+Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis
+une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et
+acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du
+travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
+la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à
+force, et sont misérables!
+
+Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit communément: Les
+pauvres seront toujours pauvres!
+
+Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de la Justice!
+
+A côté de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un
+nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un
+drole de seize ans se tenait près d'elle, et de temps en temps
+portait le petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant ce
+temps, comme une vaillante femme qu'elle était, faisait un tour ou
+deux de bas; derrière, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde
+était triste et dolent de quitter la métairie que la famille
+travaillait depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, était
+né avant la Révolution. Mais cette tristesse était muette et
+résignée, c'était la tristesse du pauvre paysan périgordin, qui
+depuis des siècles et des siècles mord les dures tétines de la
+Pauvreté.
+
+Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
+lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchés en
+haut, s'attrapaient à la corde qui serrait le chargement, afin de
+n'être pas jetés à terre.
+
+Au moment où ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva
+justement là, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria
+peut-être, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc
+pour laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, qui
+allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir,
+notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que
+le sort lui réserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en
+avait pas pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout on
+trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mère ne dit
+rien non plus, mais dans ses yeux passa un éclair de haine, qui eût
+fait comprendre à M. Silain, s'il s'en fût donné garde, _La
+Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colères
+amassées et envieillies, pendant de longs siècles de misère et
+d'oppression.
+
+Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux comme de petits
+sauvages, tandis que le labri, fourré sous la charrette, ne cessait
+de japper après les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde
+de Puygolfier.
+
+J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler à M. Silain. Cet
+homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux
+sa fille et tous ceux qui l'entouraient.
+
+--Pauvres gens! dit ma femme.
+
+--Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange n'ait pas été
+prête, nous les aurions pris à la Borderie.
+
+Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, pour faire voir
+toute la méchanceté de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en
+arrière, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que
+quelques mois que j'étais marié.
+
+Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au
+marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en
+faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal
+que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
+parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à
+l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il
+me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien à cette
+heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je
+m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui
+était venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je
+partis.
+
+Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me
+tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais
+passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le
+chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un
+endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir
+remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait
+sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient
+fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené
+passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en
+enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais
+chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
+sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une
+poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil.
+Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une
+pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long,
+j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la
+tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi,
+que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
+moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je
+me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir
+m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien
+et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.
+
+Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais
+les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et
+j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois
+debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas
+à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans
+la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de
+même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là,
+les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun
+sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
+inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle
+jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et
+Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta
+mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de
+suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on
+me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire
+était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
+maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme,
+de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.
+
+Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me
+dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque
+chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu
+toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.
+
+Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit
+la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque
+c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier
+monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça
+s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une
+bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur
+eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui
+je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
+qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.
+
+A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un
+garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était
+venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait
+souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet
+individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le
+plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux
+livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre
+ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.
+
+Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La
+marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb
+et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais
+était bien moins grand.
+
+Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un
+autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice
+n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à
+ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
+les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se
+commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme
+c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça
+arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent,
+interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent
+mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant,
+c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on
+le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et
+il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva
+pas.
+
+Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas
+beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était
+chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que
+les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs
+aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur
+chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça
+arrivait encore quelquefois.
+
+Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de
+repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me
+faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien
+faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
+que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.
+
+Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour
+qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous
+autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il
+y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
+d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et
+totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je
+fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait
+en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les
+drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit
+être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire
+l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.
+
+Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit
+un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même
+avis; c'est un garçon que nous autres voulions.
+
+Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois
+d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du
+bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage
+dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la
+soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que
+la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme;
+alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au
+moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus
+rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un
+instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir
+plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère
+Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier,
+et me cria: C'est un mâle!
+
+Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté
+et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas
+rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se
+fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier
+d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui
+dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu
+n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
+après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait
+faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire
+tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point.
+Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
+en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait
+été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à
+personne, n'est-ce pas?
+
+Après ça, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser
+dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier
+d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais
+un tout autre homme.
+
+Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq
+ou six jours elle avait repris son train d'habitude.
+
+Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme
+et à moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous
+dit, parce que les bons citoyens sont rares.
+
+Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était
+allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal,
+où il était question des voyages du président de la République, dans
+la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.
+
+--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à
+une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive
+l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les
+gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
+nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira
+bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce
+que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
+son pays.
+
+--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se
+fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des
+gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas.
+Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne
+serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement
+tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.
+
+--Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la
+maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V,
+comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa
+veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.
+
+--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle;
+l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.
+
+Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le
+surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre,
+quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme
+une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu
+à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi
+l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame
+de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il
+était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros
+souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte
+de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite
+verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert
+d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
+de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois,
+dont le manche était plombé.
+
+Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un
+de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la
+chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant
+naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les
+malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de
+biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et
+de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
+qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les
+petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante
+figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient
+d'un mauvais oeil, disant entre eux:
+
+--Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la
+peine à quelqu'un.
+
+Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient
+faire ici cette sale bête?
+
+Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et
+entra:
+
+--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps
+il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume
+dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en
+s'appuyant contre le mur.
+
+--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.
+
+--Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez
+devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que
+c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il
+faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
+de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je
+n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte;
+et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui
+restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
+coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison,
+je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la
+maison, et que je recommençais de lire son papier par le
+commencement il s'en alla.
+
+Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que ça devait arriver
+ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son même train, et qu'il
+était entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
+d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il
+était.
+
+J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre demoiselle Ponsie
+qui en était la victime. Je n'ai jamais souhaité la mort de personne
+bien sûr, et ce que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
+qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit un peu plus
+qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je
+me disais que ça serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son
+père se cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
+quelque coup de fusil par accident à la chasse.
+
+Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout de même. Une
+huitaine de jours avant la Noël de l'année 1850, nous étions à la
+maison, finissant le mérenda, quand la nouvelle métayère de
+Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que
+M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y
+encourus avec mon oncle en coupant au plus court à travers les
+terres. En entrant dans le salon à manger, nous vîmes bien que
+c'était fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
+les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa
+pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que
+la grande Mïette tenait la tête qui roulait sur le dossier du
+fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout était encore
+là. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.
+
+La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure,
+tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre
+buée:
+
+--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a
+plus rien à faire.
+
+La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant que c'était
+impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il était là,
+finissant de déjeuner, de grand'faim, car il était rentré tard de la
+chasse, et qu'il ne pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
+éclataient.
+
+Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes alors qu'il
+fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'était pas peu de chose.
+La grande Mïette alla chercher une couverture, et appela le métayer
+de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
+n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture
+et tenant chacun un coin, la Mïette qui était forte comme un cheval,
+le métayer, mon oncle et moi, nous le montâmes à travers le
+corridor; mais ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en
+vis de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après qu'il
+fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de l'habiller avant
+qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, toujours gémissant, alla
+chercher les meilleurs habits de son père, ceux-là qu'il mettait
+pour aller à Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux au
+grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, après lui
+avoir ôté ceux qu'il avait. C'était triste à voir, quoiqu'on ne
+l'aimât pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer,
+soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on
+maillote. Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
+bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du lit, tandis
+que la grande Mïette les lui tirait à grand' peine.
+
+Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle alluma deux
+bouts de cierges, et la Mïette ayant étendu une serviette sur une
+petite table auprès du lit, mit dessus de l'eau bénite dans une
+assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta
+quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.
+
+Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette nous raconta
+comment c'était arrivé. Le Monsieur était revenu tard de la chasse,
+il était une heure, ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu
+dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol.
+Puis après il était passé dans le salon à manger pour déjeuner. Il
+avait mangé une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de
+civet de la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on avait
+fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en
+sorte qu'il était rouge comme la crête d'un coq. Tandis qu'il se
+taillait un petit bout de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias
+était venu, avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
+reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu secoué par
+M. Silain. La grande Mïette, ne sachant point ce que c'était que ce
+papier, sinon qu'il était pour son Monsieur, le lui avait porté.
+Tandis qu'il le lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis
+violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
+d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des
+jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.
+
+Le papier était encore là sur la table; c'était un commandement que
+faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir à payer de
+suite quatre mille cinq cents francs, plus des intérêts et des
+frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.
+
+Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la
+famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas
+dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus
+au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la
+déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui
+demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.
+
+Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux
+de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les
+bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous
+autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche,
+comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les
+porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il
+fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du
+corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui
+lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si
+friand.
+
+Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez
+Rabier suivait, habillé en enfant de choeur, avec un pantalon tout
+braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé
+Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés
+du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes,
+et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans
+son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames;
+et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça
+faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de
+couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du
+moulin.
+
+On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui
+parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient
+disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé
+récitait les chants de la mort.
+
+C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et
+gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se
+lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés,
+tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
+passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.
+
+Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut
+venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt,
+les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça,
+le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
+sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même:
+Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot,
+pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
+et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant
+bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.
+
+Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais
+c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du
+ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y
+avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
+d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par
+nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières
+payées: autrement, ça ne serait pas juste.
+
+A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les
+autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres
+gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent
+des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
+un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os
+croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une
+heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort
+qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs
+qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas
+attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église
+glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour
+s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse
+était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et
+où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.
+
+Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien
+attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou,
+la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre
+demoiselle Ponsie.
+
+Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre,
+Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la
+demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et
+voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux
+qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment,
+et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière
+que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.
+
+La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le
+lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M.
+Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il
+n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
+Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut
+une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans
+parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine
+apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il
+voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et
+d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts,
+qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
+aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses
+orges.
+
+La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous
+raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me
+mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres
+vauriens:--Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est
+finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant
+d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il
+faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle
+sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer.
+Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en
+avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.
+
+--Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un
+amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le
+faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y
+monterai demain matin.
+
+Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin
+du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre
+Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse,
+va!
+
+--Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle
+viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui
+donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera
+tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des
+canailles qui vous mangeraient tout.
+
+--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand
+peine de le charger de toutes mes misères.
+
+--Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour
+nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors
+de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne
+m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
+tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux
+qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus
+la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout
+s'arrangera, et reposez bien cette nuit.
+
+--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père
+je ne dors plus.
+
+Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de
+suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait
+embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient
+enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
+enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent
+pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.
+
+Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec
+les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un
+pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne
+et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le
+vol du chapon.
+
+Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand elle vit ça,
+elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle
+fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes
+pauvres, vous m'avez sauvé la vie! dit-elle.
+
+Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où étaient les métayers
+autrefois, et avec la Mïette qui faisait venir beaucoup de
+poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle
+pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
+qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous la terrasse
+lui donnaient bien cinquante écus par an, une année portant l'autre,
+quoique Germa qui venait avec sa truie à la saison, pour les
+chercher, la trompât bien peut-être quelque peu.
+
+Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. Mon oncle
+avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Lélie pour le
+mignarder. Ah! ils étaient bons amis: quand le drole était sur les
+bras de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait vers lui en
+criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main
+à sa barbe à pleine poignée, et serrait que c'était le diable pour
+le faire lâcher. En même temps de l'autre main, il lui ôtait son
+chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi,
+et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tête,
+autant de fois il le lui ôtait. D'autres fois, étant sur les genoux
+de sa mère en train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
+s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait un petit
+moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout à l'heure!
+et tout d'un coup rattrapait son téti.
+
+En voyant comme il aimait ce petit, et comme il était bon et
+complaisant pour lui, ma femme dit un jour:
+
+--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas marié, vous
+qui aimez tant les petits droles.
+
+--C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se riant un peu, bien
+peu, je n'ai pas trouvé une femme comme toi... Si j'en avais trouvé
+une pareille, je me serais marié.
+
+Elle devint un peu rouge:
+
+--Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes
+comme moi, et qui valent mieux.
+
+Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça n'est pas la peine
+de disputer là-dessus; je sais à quoi m'en tenir. Et certainement,
+on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce
+qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à
+Excideuil, ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans dire à
+Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle
+avait beau dire de non, quand il était parti, et qu'il voyait
+quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.
+
+Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était bien vrai qu'il
+n'y en avait pas la pareille à Nancy. De l'heure et du moment
+qu'elle était entrée dans la maison, tout avait changé de façon. Je
+ne veux point dire du mal de la Marion, c'était une bonne
+chambrière, mais ça n'était plus la même chose. La maison était
+tenue maintenant avec une propreté qui n'est pas bien ordinaire dans
+nos pays. Les bassines de cuivre accrochées en haut du mur luisaient
+comme des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était mieux
+arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, et les vieilles
+assiettes à ramages et la vaisselle d'étain, brillantes; tout ça
+était bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches,
+les toupines de graisse et celles de confit étaient alignées par
+rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature:
+marmites, poêles, tourtières bien écurées; jusqu'au quite chalel de
+cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
+plancher de la cuisine était toujours bien propre et net. Autrefois,
+les poules, les canards, montaient tranquillement à la maison pour
+chercher les miettes de pain tombées sous la table, et ne s'en
+allaient pas sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
+par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine,
+sentant leur baquade, du moins quand ils étaient lestes, car une
+fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas,
+levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
+garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces
+bêtes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une
+claire-voie pour mettre à la porte, et les poules et les habillés de
+soie n'entraient plus.
+
+Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du
+moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle
+y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les
+canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute
+cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces
+bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur
+le bord de l'eau.
+
+Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage
+de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et
+forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait
+cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
+monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de
+la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant
+seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant,
+et prête à faire ce qu'on lui commandait.
+
+Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne
+crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais
+heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de
+ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point
+de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit
+autour de lui que des figures contentes.
+
+Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis
+quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez
+nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne
+pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme
+autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je
+me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais.
+Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
+nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait
+qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes;
+c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui
+n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui
+inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas
+tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le
+poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse
+comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
+faute, ça n'est pas à moi de le dire.
+
+Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les
+nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait
+dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.--Chez nous,
+bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le
+monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce
+côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de
+brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais
+Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous
+sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.
+
+--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi
+innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se
+laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout
+irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces
+gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et
+c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce
+qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner
+le pouvoir et la caisse.
+
+Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait
+arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la
+France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu
+inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en
+prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
+les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et
+faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot
+d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir,
+car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
+les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la
+_Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail
+des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus,
+il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de
+coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur.
+Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud,
+notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui
+était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien
+choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais
+autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon
+oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient
+bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à
+la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour
+de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être
+signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça
+qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient
+les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme
+c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre
+bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
+un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la
+tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus
+longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.
+
+Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint
+à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre
+il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne
+pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire
+venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions
+eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les
+affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et
+des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir
+il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était
+bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le
+temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi
+d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
+quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres
+donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du
+gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et
+puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la
+République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne
+sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient
+insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de
+supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
+ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.
+
+Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers
+jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris.
+Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
+Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était
+tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne
+s'était pas levé en masse, tout était perdu.
+
+Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque
+nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des
+gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant
+les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la
+même pensée: ce sont les gendarmes!
+
+Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et entrèrent, puis
+le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous
+arrête; il faut nous suivre.
+
+Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle comme la mort, et le
+petit qui s'était endormi au téton de sa mère, réveillé d'un coup,
+pleurait et criait.
+
+Cependant mon oncle disait aux gendarmes:
+
+--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet
+d'arrêter un citoyen qui n'a ni tué, ni volé, ni fait rien de mal?
+
+--Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre
+de suite.
+
+--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.
+
+Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des
+gendarmes, mais ils n'avaient d'autre réponse, sinon qu'ils avaient
+reçu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener à
+Excideuil, mais ils me dirent que c'était à Périgueux.
+
+Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de masse sur la tête, et
+restait là, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait
+dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
+chaise, essayait de consoler son petit.
+
+--Gustou, dis-je, va seller la jument.
+
+Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:
+
+--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne
+peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas
+mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas
+Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
+et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous aidera à le
+sortir de prison.
+
+La pauvre créature, tenant d'un bras son petit serré contre elle, de
+l'autre prenait dans la lingère les affaires qu'il fallait; mais
+elle faisait ça machinalement, sans parler, ne sachant trop où elle
+en était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste là;
+je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. Mais lui vint avec
+un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas
+se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.
+
+Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, étouffant
+de gros soupirs. Nous sortîmes, mais quand elle entendit les
+gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un
+grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
+voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent par le bras et
+l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, et avec la Suzette je
+mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du
+vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la
+Suzette tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
+l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que
+probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais
+pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant
+plus tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester à la
+maison en tout cas.
+
+Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet attaché dans la
+serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais
+en moi-même: L'auront-ils attaché? Quand je fus tout près d'eux, je
+vis que non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, avant de
+monter à cheval au départ, avait tiré ses chaînes. Mais mon oncle
+l'avait regardé dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous
+voulez attacher comme un voleur un ancien maréchal des logis de
+chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets
+de ne pas chercher à me sauver.
+
+Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, voulait
+l'attacher quand même, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait
+femme et enfants, et n'était pas mauvais diable au fond, dit à son
+camarade:
+
+--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.
+
+Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la
+bride, et mon oncle me dit:--Hé bien et Nancy? et le drole?
+
+--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.
+
+Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent bien étonnés de voir
+le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se
+doutèrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
+pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. Malgré ça, c'est
+triste à dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissèrent
+passer sans nous parler, et d'autres rentrèrent chez eux, honteux de
+ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire,
+crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi;
+ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite
+vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les
+braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y font
+mettre?
+
+Là-dessus, le Corse dit:
+
+--Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.
+
+Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne
+disaient rien, tout épeurés. A Savignac, ce fut comme à Coulaures:
+les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
+Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, dans un café,
+se mirent à la fenêtre et devant la porte, et ricanaient en nous
+voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vîmes
+personne; pourtant Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être
+il n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un
+cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, sortit de sa boutique,
+le tranchet à la main, comme s'il eût voulu tomber sur les
+gendarmes. Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette et
+s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de
+colère:--Salut aux bons citoyens persécutés!
+
+--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la
+main, et nous passâmes.
+
+En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de
+gendarmes, attachés devant la porte d'une auberge où se faisait la
+correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit
+aux autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui nous
+avions parlé un jour en revenant de Périgueux.
+
+--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on emmène Nogaret! Et les
+gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la
+main. Ils nous suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes
+d'Excideuil remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, et là nous
+trinquâmes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la santé
+de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de
+Périgueux, cependant, demandaient des renseignements à leurs
+camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut
+partir.
+
+Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons levèrent leurs
+casquettes et crièrent:--Bon courage, Nogaret! Vive la République!
+Après que nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
+s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils
+n'avaient pas osé faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une
+chaîne dans ses fontes et dit à mon oncle:
+
+--Donnez vos mains!
+
+--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attaché; je
+vous promets de vous suivre tranquillement.
+
+Et j'appuyai de mon côté:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.
+
+--Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça vaut quelque
+chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire à des gens comme ça,
+il faut prendre ses précautions. Allons! donnez les mains! et en
+même temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent chaque
+poignet.
+
+Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux se parlèrent:
+
+--Ha! brigand de Bonaparte!
+
+Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes en route.--Avec
+ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes sûrs de notre démoc-soc;
+ça serait dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au
+moins l'envoyer crever à Cayenne.
+
+--C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait faire à toute
+cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; à tous ces
+meurt-de-faim de partageux.
+
+Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, ignobles, et
+des propos dégoûtants. On voyait bien qu'on avait monté la tête de
+ces gens-là, car ordinairement ils emmènent sans mot dire les plus
+grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que
+nous avions quitté Savignac, mais la colère me monta à la
+figure:--Ah ça! leur criai-je, vous êtes chargés de conduire le
+prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, à vous autres,
+d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attachées!
+
+Ils se retournèrent sur leur selle:
+
+--Vous, vous allez nous foutre le camp de là!
+
+--La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y
+marcherai!
+
+Ils s'arrêtèrent.
+
+--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le
+méchant, nous avons une autre paire de bracelets!
+
+--Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la maison: reste en
+arrière.
+
+Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt pas.
+
+Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colère.
+
+La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur Tourny, nous ne
+vîmes guère personne en arrivant; il faisait froid; ce n'était pas
+le temps de se promener. Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et
+le guichetier étant venu, ils lui dirent:
+
+--Voilà du gibier!
+
+Et l'autre ricana.
+
+--Ha! ha! ça donne depuis deux jours!
+
+Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son
+paquet et suivit un geôlier, après quoi la lourde porte se referma.
+
+Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite pour voir M.
+Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, où on me dit qu'il
+venait d'être appelé par le secrétaire général.
+
+J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.
+
+--Mon oncle est arrêté!
+
+--Que me dis-tu là!
+
+--On vient de le fermer en prison.
+
+--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon
+chapeau.
+
+Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas tout ce qui
+s'était passé.
+
+Il pensa un moment, et me dit:
+
+--Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en retourner au
+Frau. Ça ne t'avancerait à rien de rester ici, tu ne pourrais pas
+voir ton oncle, il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
+possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, je tâcherai
+de faire agir quelqu'un près du procureur...
+
+--Mais pensez-vous réussir?
+
+--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris
+sont très rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.
+
+Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je
+m'en fus à l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa
+civade, je repartis. Mes idées étaient bien tristes tout le long du
+chemin. Par moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne peut
+pas arracher comme ça un homme à son pays natal, à sa maison, pour
+le mettre en prison ou aux galères, rien que parce que c'est un
+républicain ferme et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
+France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique se
+soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées folles qui me
+donnaient de l'espoir; mais tantôt après, quand je venais à penser
+comme les honnêtes gens étaient couards dans ces affaires, et
+combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que
+tout cela pouvait arriver sans que personne bronchât; et en effet
+tout ça s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont été
+fusillés, éventrés par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
+Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à Cayenne de la
+guillotine sèche. Bien sûr des milliers et des millions de gens
+pensaient qu'après tout, ces transportés n'étaient pas des
+scélérats, et que c'était une abomination de les envoyer mourir
+comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et
+l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, et ce grand crime s'est
+accompli.
+
+Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je
+trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, dormant un moment, et se
+réveillant en sursaut, la tête pleine de mauvais rêves. Le petit
+pleurait, lui, et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le
+prenait et le lâchait d'abord.
+
+A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des messieurs avec le
+maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la
+maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les
+tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des
+papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils disaient entre eux.
+Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le
+coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache
+introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouvé
+seulement des vieux numéros de la _Ruche_ et des petits livres
+républicains; mais de papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne
+fût pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient venus,
+ils avaient saisi les journaux et les petits livres.
+
+Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accepté, et
+dont l'un avait même demandé cette vilaine commission, pour faire
+valoir son dévouement à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne
+le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que
+leurs pères et sont de bons citoyens.
+
+Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gâté, je
+n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle
+se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait
+que nous prenions à Puygolfier, où la demoiselle tenait une brette,
+il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma
+femme se remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
+quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre
+oncle. Quelques jours se passèrent, et nous nous inquiétions de ne
+rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas
+qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point malade,
+et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était aussi bien que
+possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de là,
+puisqu'on n'avait rien trouvé au Frau en fait de papiers dangereux.
+A la vérité, il y avait des dénonciations contre lui, et tous les
+rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un de
+ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait
+plaidé le contraire, disant que des dénonciations comme celles d'un
+Laguyonias ne pouvaient pas nuire à un honnête homme, et que quant
+aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille
+haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous
+admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que
+de raison.
+
+La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de savoir mon oncle en
+prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne
+comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous
+les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.
+
+Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.--Si
+encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison à
+faire aller, point de famille, rien, ça ne serait pas une affaire;
+mais aller mettre en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
+services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et ça n'est
+pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis
+Lajarthe dedans; ça n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays,
+un pauvre diable de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
+français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça fût un de
+ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le
+canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait
+d'épeurer, pour leur faire voter l'Empire.
+
+Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent à la
+veillée pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et
+il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-là finiront bien
+sans doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que
+non.
+
+Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et après avoir tourné
+et retourné toutes les chances et malchances, nous ne savions que
+croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un
+bâton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et au
+dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout à coup nous
+entendons monter l'escalier. C'est lui! pensâmes-nous tous en même
+temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait.
+Déjà Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait sans
+rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait plus, comme si elle eût
+crainte qu'on revînt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement
+au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
+foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous
+l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, jusqu'à Lajarthe,
+quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands
+embrasseurs. Comme le petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire
+un poutou dans le lit.
+
+Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais il n'avait guère
+faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie passé à
+la poêle. En mangeant, il nous raconta comment ils étaient traités à
+la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, enfermés
+ensemble dans la même chambrée, pour la même cause, et les geôliers
+les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que
+les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
+M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, et qu'on ne
+l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était engagé formellement, et avait
+promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi
+tous les méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre
+lui.
+
+--Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les
+grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant
+petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
+d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer
+mourir delà les mers! Quelle canaille!
+
+Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie
+pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.
+
+Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les
+choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier
+moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses
+amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma
+femme le lui dit et alors il lui répondit:
+
+--C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la
+prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale
+des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...
+
+Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. Ailleurs,
+dans la commune et partout on se réjouissait. Il semblait à tous ces
+pauvres gens épeurés par les arrestations, par le récit des
+fusillades et des transportations, et menés par les maires et les
+curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et heureux. Les gens
+qui ne sont pas à leur aise sont comme les malades, ça les soulage
+de changer de position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que de
+gens se figuraient bonnement que c'était eux qui avaient gagné à ce
+changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misère. En
+attendant de s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le
+parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et
+tant de mille, qui avaient voté Oui.
+
+Comme bien on pense, tout était changé chez nous; M. Lacaud étant
+revenu à la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'était plus
+rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris goût à l'écharpe.
+Quant à mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il ne
+sortait guère de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut
+revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, à cette manière
+de faire, doux bonnes raisons: d'abord ça n'aurait servi de rien, et
+ensuite M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre chose
+lui aurait fait des affaires à la Préfecture. Ça lui coûtait bien
+tout de même à mon oncle, car il était de ceux qui ne se rendent que
+morts; mais il avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas
+éviter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le mieux,
+pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le
+fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de
+n'être pas de leur avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous
+parler longtemps, dans les foires ou les marchés, de crainte qu'on
+crût qu'ils étaient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques
+mauvaises canailles, qui tâchaient de se venger de ce que mon oncle
+les avait empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier.
+Le plus enragé était ce méchant goujat de Laguyonias, qui disait
+partout que c'était malheureux de voir des scélérats, comme mon
+oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient être à casser des
+pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était méprisé
+de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.
+
+Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi qui faisais les
+affaires du dehors, à Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup
+d'idées, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant,
+et c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au
+mois de février, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait à
+la fontaine, et en fit une jolie allée qu'il planta de pommiers et
+de pruniers. La vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du
+gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre,
+où il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Après ça, le
+jardin fut soigné et bien arrangé; ses allées furent alignées et
+sablées, avec de la petite grave de rivière. Le long de l'allée du
+milieu, qui était plus large que les autres, ma femme planta ou sema
+des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des
+passe-roses, des giroflées, d'autres qui sentaient bon, comme du
+basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
+allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois était
+tombé en pourriture, et comme le chèvrefeuille était vigoureux et
+foisonnait, la même année il y eut de l'ombre.
+
+Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, mon oncle aimait à
+tenir le petit Hélie, à le promener, et quand le drole commença de
+marcher, il le menait tout doucement par la main.
+
+L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu près, malgré le mal
+vouloir de quelques coquins dont j'ai parlé, qui se servaient de la
+politique pour tâcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous
+autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand
+même ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne
+les aurait point écoutés.
+
+C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en aller, et que l'on
+trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se
+mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien
+que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir,
+et que si ce n'était pas ça qui les rendrait ennemis, ça serait
+autre chose. Autrefois les querelles étaient entre papistes et
+parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en
+Périgord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un
+vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour.
+Aujourd'hui, on se bat dans les élections à coups de morceaux de
+papier, comme autrefois on se battait à coups de mousquets, de
+piques, de flèches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
+liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître ces haines ne
+pensent pas à tout ça.
+
+Notre petit train de vie était réglé chez nous, et voici comment ça
+marchait. Le matin à la pointe du jour, nous nous levions, et, après
+que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
+les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du blé à
+moudre, je montais le sac contre la trémie et j'ouvrais la pelle.
+Après que j'avais réglé les meules, et que je sentais entre mes
+doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever
+les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais
+le poisson dans le réservoir. A huit heures, nous mangions la soupe
+ou les châtaignes; à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, nous
+allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les
+petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou
+trois quartes de blé sur une bourrique. Vers les trois heures et
+demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin,
+nous l'engagions à monter avec nous. Le soir, il était près des huit
+heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas
+réglé à la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois où
+nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans l'été.
+
+Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de ça, nous avions
+gardé à notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper
+les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les
+saisons. Au printemps il fallait donner quelques façons, enter des
+arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, la moisson,
+les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte de la Saint-Michel,
+les vendanges, les noix et les châtaignes à ramasser, et les labours
+à faire. L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à
+balayer dans les bois pour faire la paillade au bétail. Les
+occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions
+tout ça nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait
+toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider,
+et le second soir à souper, on faisait un peu de festin pour les
+remercier.
+
+Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au marché
+d'Excideuil; c'est là où nous avions nos affaires, où nous trouvions
+notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
+quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines
+d'oeufs. Elle avait beaucoup augmenté le revenu de la basse-cour,
+sans grande dépense; ainsi, tous les ans, nous portions au marché de
+Périgueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle
+faisait venir de même beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la
+rivière à deux pas, et quand il était temps, la Suzette les
+gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
+bon prix, les foies, la graisse et tout.
+
+Quand la bourrasque politique fut un peu passée, mon oncle se mit à
+faire du commerce sur les blés, et pour ça il allait assez souvent
+aussi à Cubjac, et à Thiviers le samedi. A part ces sorties, les
+jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute
+unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, quand le temps allait
+bien, nous prenions la chienne, et nous allions tâcher de tuer le
+lièvre, et lorsque nous en savions un c'était rare que nous ne le
+portions pas, car notre Finette était bonne, suivait des quatre
+heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne manquait guère son
+coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions
+tué un beau mâle dans les huit livres, nous l'envoyions à M.
+Masfrangeas, et nous faisions de même lorsque nous avions pris
+quelque belle pièce de poisson. Quand nous mangions le lièvre à la
+maison, il y avait toujours quelque ami à qui nous l'avions faire
+dire: c'était Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
+Puyadou.
+
+Dans l'après-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au
+bourg, histoire de voir les gens, de parler à des amis, et à
+l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.
+
+D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien,
+les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux
+dents, nous arrêtant à chaque pièce, pour voir comment levait le
+blé, ou si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, ou
+si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée du plaisir que
+nous avons, nous autres paysans, de voir naître, croître et mûrir le
+grain que nous avons semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que
+nous avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre le champ
+que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillère;
+là, à cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on
+se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais
+temps, aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre
+chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive
+pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanité, et tout à la
+surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement.
+Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
+lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la façonne à
+sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fécondée
+par son travail. Et nos vignes donc! C'est là que nous nous
+arrêtions longuement, marchant pas à pas, regardant chaque pied l'un
+après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, les comptant,
+comptant les formes, faisant des comparaisons d'années. Ah, c'était
+surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont
+nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien
+soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau avec des
+feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans
+nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en
+était risible; quand nous trouvions par là quelque vieille savate,
+ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions à la vigne pour
+l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade
+nous le déchaussions, et nous y mettions autour du purin de
+l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous coûtaient pas: et
+puis, quand les grappes se gonflaient comme le tétin d'une femme
+grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair
+au brun noir et comme velouté!
+
+D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et
+nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa
+chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de
+l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'était
+jamais lassé, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il préférait à
+toutes les autres. C'était une chose pas ordinaire, cette lecture,
+pour un paysan un peu dégrossi seulement par l'école et le régiment.
+Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvés dans un tas
+de vieilleries, achetées par mon grand-père à l'encan, et mon oncle
+en faisait son profit, et nous tous aussi.
+
+Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota chez nous, comme
+dans toute la France, pour le rétablissement de l'Empire. Au Frau
+nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire.
+Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre un Non dans
+la boîte de M. Lacaud; mais, à cause de M. Masfrangeas, il fut
+convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui était venu voir
+comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au Frau.
+Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous
+trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout
+le monde vota même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau
+c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours voté
+avec les gens comme il faut, fut porté par M. Lacaud comme ayant
+voté Oui, car il n'y eut pas un Non dans la boîte, bien entendu.
+Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le Frau ce
+jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou pour mieux dire de manière
+de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis
+mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutôt que
+de voter pour Bonaparte.
+
+Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un
+procès-verbal avec autant de Oui que d'électeurs. Il ne s'en fallait
+que de trois, ça n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu
+que d'autres maires de par là avaient obtenu par les mêmes moyens
+que lui l'unanimité de Oui, et comme il couchait en joue la croix
+d'honneur, il craignait que ça ne lui fît du tort.
+
+Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés au bourg, mon
+oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui
+devaient venir nous faire des planches. C'était un dimanche, et M.
+Lacaud se trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de
+graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chaîne de montre
+en or s'étalait sur son ventre bedonné, et sa trogne rouge luisait
+sous un grand chapeau haut de forme. Il était là, les mains derrière
+le dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des gens de la
+commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit à quelques pas,
+il se tourna vers nous et, s'adressant à mon oncle avec sa
+grossièreté vaniteuse, lui dit:
+
+--Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous a été faite, Nogaret;
+vous auriez dû voter au moins par reconnaissance pour celui qui
+pouvait vous envoyer à Cayenne et ne l'a pas fait.
+
+Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant
+les poings et les mâchoires; mais la pensée de Masfrangeas lui vint;
+il ne dit rien et s'en alla.
+
+Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers ce gros enflé, je
+lui répondis rudement:
+
+--Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance à celui qui s'est
+emparé du droit de grâce, parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout
+le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!
+
+M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il resta tout ébaubi,
+devint cramoisi, branla la tête d'un air menaçant, mais ne sut que
+dire.
+
+Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai riposté un peu à
+propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop
+tard. Il m'est arrivé plus d'une fois de me dire en m'en allant:
+Animal! tu aurais bien pu dire ça ou ça.
+
+Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles
+chez nous, ne nous mêlant de rien, ni de politique ni des affaires
+de la commune, et il nous semblait que cela étant ainsi, nous étions
+à l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais gredins
+comme Laguyonias, et à des individus méchants et rancuniers comme M.
+Lacaud, on n'est jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et
+nous ne tardâmes guère à nous en apercevoir.
+
+Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la bruyère pour faire
+paillade à notre bétail, je vis venir un nommé Pasquetou, de
+Cronarzen, qui avait un bois touchant le nôtre. Quand il fut près de
+nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la
+bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. Moi, c'était la
+première fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les
+limites ne marquent pas toujours très bien, je pensais que peut-être
+nous nous étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à Pasquetou
+que c'était la troisième ou quatrième fois que lui y coupait la
+bruyère, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il
+n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas
+son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le
+faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en
+va vers Roulède. Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur
+ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: à quoi Pasquetou
+répliquait que nous l'avions dépassé.
+
+Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour éviter un endroit un
+peu creux où l'eau s'assemblait, et où il y avait toujours de la
+fange, les gens qui passaient par là avec leurs charrettes avaient
+pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, à
+cinquante pas de là, le chemin qui tournait un peu sur la droite.
+Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme ça, ce
+passage était devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que la
+palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, mais pas assez
+tout de même pour qu'on ne le vît bien. Nous n'avions jamais rien
+dit aux voisins; c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait
+pas la peine d'en parler.
+
+Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il voulait nous
+faire lâcher de couper la bruyère, je lui dis de nous laisser
+tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il
+n'avait qu'à marcher.
+
+Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait grandement,
+vu que nous avions toujours été bons voisins; mais nous pensions
+qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disputé n'en
+valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne valait
+pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers dessus. Il y en avait
+eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie
+recouverte de terre et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite
+autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait
+là-dessus, pour soutenir que notre limite était un gros châtaignier,
+contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.
+
+Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se
+laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix,
+mon oncle déclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et
+lui avaient toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans
+contestations, et que nous continuerions à faire de même, jusqu'à ce
+que les tribunaux en auraient autrement ordonné.
+
+Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous
+porta une assignation devant le tribunal de Périgueux; nous voilà
+obligés de prendre un avoué, un avocat et de plaider.
+
+Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient toujours vu couper
+la bruyère sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns
+ne se rappelaient pas bien où était le vrai chemin; d'autres
+n'avaient jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. Le
+cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour
+soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.
+
+Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit que son bois
+venait jusqu'au chemin qui était entre nous deux, et que ce chemin
+passait de notre côté, à raser un vieux châtaignier à trois mars, ou
+maîtresses branches, qui était sur notre fonds. Comme justement le
+châtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait
+là-dessus.
+
+A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à n'en plus finir,
+comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Après ça,
+l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une
+manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe
+serrée au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son
+gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant le bras droit vers
+les juges, la main ouverte, comme s'il eût eu ses preuves dedans, et
+qu'il eût voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix
+éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait et remâchait
+dix fois la même chose.
+
+C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, et on voyait
+qu'il savait bien des affaires, car il récita des articles de loi,
+parla d'un nommé Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je
+ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en
+français, attendu sa manière d'embrouiller ses phrases. Quand il eut
+parlé pendant une heure et demie, il annonça qu'il avait fini et
+qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, résumer rapidement les
+moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le voilà qui
+recommence de fond en comble à plaider. Tout le monde en soufflait;
+enfin, après une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard
+rouge de sa poche, et se mit à s'essuyer le front.
+
+Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait
+les bras tendus au-dessus de sa tête, par un mouvement brusque,
+comme font maintenant les élèves de notre école, lorsque le régent
+leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
+laissait tomber de même, collés le long du corps, avec la fin de ses
+phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se
+confondaient avec sa robe, de manière qu'on l'eût cru manchot des
+deux bras. Il avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses
+cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour de sa tête comme
+une belle calotte de curé, de manière qu'on l'eût pris pour un
+masque de carnaval, un pierrot en deuil.
+
+C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet avocat; il
+passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le
+fût; mais qu'il était embêtant!
+
+Il commença par une longue citation en latin, les bras levés comme
+j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase achevée, comme si cet
+effort l'eut crevé. Puis il continua lentement, employant de longues
+phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et
+n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en perdait quasi
+la respiration. Autant son confrère hachait et mâchait ses mots
+d'une voix désagréable, autant celui-ci les déroulait gravement
+d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause
+célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous.
+Comme il ne voulait pas paraître moins ferré que son confrère, il
+cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas,
+en prétendant que son excellent confrère l'avait mal entendu; à quoi
+l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrère, qui
+l'entendez mal! Tandis qu'il était lancé dans sa plaidoirie qui
+s'allongeait, s'allongeait toujours, la tête m'en tournait, et, n'y
+tenant plus, je sortis.
+
+Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que
+l'affaire était remise à un mois; qu'il allait y avoir une enquête
+pour savoir si l'ancien châtaignier dont il ne restait que la souche
+pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait
+Pasquetou. Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, je me mis à
+rire à cette nouvelle, et nous nous en allâmes à l'auberge; après
+quoi, nous repartîmes pour le Frau avec un homme de Roulède qui
+avait témoigné pour nous.
+
+--Certainement, disais-je à mon oncle en nous en allant, ces avocats
+avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires
+comme ça. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer
+tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés à
+cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes il n'y aurait pas
+besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon
+sens, le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.
+
+--Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient
+les avocats, les avoués, les huissiers, et le gouvernement qui vend
+le papier marqué?
+
+--Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces avocats
+parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans
+Saint-Sulpice?
+
+--C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du
+bourg de Cujat où l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de
+quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme ça.
+
+D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès rapportera gros
+à tout ce monde-là, car nous ne sommes pas près d'en voir la fin.
+
+Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour où
+l'avoué de Pasquetou était prêt, le nôtre n'était plus là, et
+d'autres fois c'était le contraire. Et puis il y avait toujours
+quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pièce et demandait
+la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se
+faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.
+
+L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois
+en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse
+pour Pasquetou. Il fit venir des témoins qui dirent bien que le
+châtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes venir
+autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois.
+
+Il y avait un an que le procès durait, lorsque le tribunal ordonna
+le transport sur les lieux.
+
+A ce coup, mon oncle dit:--Gare à celui qui perdra! il y a déjà
+beaucoup de frais de faits, et ce transport ne coûtera pas bon
+marché.
+
+C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle, que nous n'ayons
+aucun acte pour ce bois. Nous avions cherché partout, dans le
+cabinet où étaient nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout
+ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé Crabanas de
+Salevert, et qu'il était à nous depuis l'année de la Grande-peur.
+Là-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire.
+Comme c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours
+passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait y être aussi:
+et dans ce cas, les confrontations peut-être nous donneraient
+raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il
+ferait chercher par Girou.
+
+J'y retournai huit jours après, et la première chose que me dit son
+clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais
+gagner ton procès?
+
+--Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.
+
+Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois était limité au
+midi, par le chemin allant vers Roulède tout droit, passant contre
+un vieux châtaignier, et que la borne cornière avait été plantée à
+quarante-deux pas du châtaignier, en suivant droit le chemin du côté
+du levant.
+
+--Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou; fais-moi une copie
+de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait
+pour après-demain matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux
+servir ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant tout ce
+monde.
+
+--Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure
+qu'ils feront tous.
+
+Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués, les avocats
+arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à Coulaures il y avait la
+route, ça allait bien; mais après il fallait prendre des mauvais
+chemins jusqu'au bourg, où on était forcé de laisser les voitures,
+pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.
+
+M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il
+demeurait le plus souvent à Périgueux. Il invita tous ces messieurs
+à entrer chez lui, et là étant, il les convia à déjeuner. Comme il
+était le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils
+acceptèrent facilement.
+
+Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert,
+M. Lacaud emmena le président et un juge, sous prétexte de leur
+montrer le jardin, et là, lorsqu'ils furent seuls, commença à parler
+en faveur de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il avait
+raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne se prononçant pas, mais
+ayant l'air d'ouïr complaisamment ce que leur disait ce bon M.
+Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soirées, à la
+Préfecture, chez le Receveur général, au Cercle, et qui se trouvait
+là si à point, pour les faire déjeuner dans un pays perdu, où il n'y
+avait qu'une méchante auberge de paysans. Je suis sûr que ces
+messieurs étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser et
+de juger contre leur conscience; mais les choses se présentent tout
+différemment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde.
+Le juge prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit pas
+les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine
+que lorsque M. Lacaud eut ajouté, comme pour renseigner ces
+messieurs sur ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au
+Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils n'étaient pas aussi bien
+disposés pour nous que pour Pasquetou.
+
+Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au
+pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au
+soleil et entendait tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M.
+Lacaud et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux Nicoud se
+leva, mit son bissac sur son échine et, prenant son bâton, s'en vint
+vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous étions à table, nous
+autres aussi, avec Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous
+entendîmes ses sabots sur l'escalier.
+
+Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:
+
+--Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.
+
+--Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il souleva son bonnet
+en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens!
+
+Et tout le monde lui répondit:
+
+--Bonjour, Nicoud, bonjour!
+
+Quoique nous ne fussions que des paysans à notre aise, jamais il
+n'est venu un pauvre à notre porte à qui on n'ait donné. Et si
+c'était un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait
+la soupe, on leur en donnait avec un chabrol après, pour les
+gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens
+n'y avaient pas manqué, et nous autres faisions de même. Ce n'était
+pas maintenant qu'il y avait à la maison une femme comme la mienne,
+que cette coutume pouvait se perdre.
+
+Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'était
+pas la même chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne
+sont pas bien donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient
+mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent
+et peinent à force, pour affaner du pain. La différence entre le
+paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la
+vie. Le morceau de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au
+chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de
+l'autre, il n'y a pas guère de lard; enfin, la culotte et la veste
+du paysan sont déchirées, effilochées, rapiécées de morceaux de
+toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charité.
+C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur des misères qu'il subit
+lui-même. Le riche, qui connaît le bien-être, devrait compatir
+davantage au sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il ne
+le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour
+s'excuser de sa dureté: Ce sont des fainéants!
+
+Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis propre, aussi on le
+fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine
+assiette de soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été Jean
+Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec
+ça ma femme avait beaucoup de peine de le laisser à la porte, et de
+lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent;
+elle disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien comme
+un chien.
+
+--Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se
+tient-il net comme Nicoud.
+
+Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou, qui était à côté, lui
+versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coulée.
+Après ça, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce
+qu'il avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous le
+remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien à
+craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le
+point.
+
+--Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose
+que les procès, ça ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas
+grand'chose, mais enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui
+m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
+Laguyonias.
+
+Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de manière qu'en
+arrivant au bois des Fontenelles, nous vîmes tous ces messieurs de
+la justice. M. Lacaud était venu là, aussi, histoire de leur montrer
+le chemin: il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas? Possible
+aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence ce qu'il avait dit
+pour Pasquetou. Ils étaient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons
+messieurs, et bien repus, bien contents; pour sûr que notre maire
+leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il en avait de bon.
+Dans ces dispositions, la manière de voir de l'hôte, quand on se
+trouve dépaysé et transporté de la salle d'audience au fond d'un
+bois, peut bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de
+forfaiture.
+
+Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux pour saluer, mais
+aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirèrent
+leur tabatière, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de
+Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de
+l'oeil, pourtant, et avaient l'air étonnés de me voir avec une
+pioche sur mon épaule.
+
+--Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant
+vers nous.
+
+--Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte
+de sa poche: Tenez, voyez ça.
+
+Quand il eut lu, notre avocat dit:
+
+--Ho! c'est une autre paire de manches!
+
+Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le titre.
+J'épiais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en
+avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien à ce qu'on lisait,
+voyait pourtant, à l'air de notre avocat, que c'était quelque
+mauvaise pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud
+colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les avoués, ça ne
+leur faisait rien, c'était visible; quel que fût le gagnant, leur
+affaire était bonne. Les juges, ça leur était quasiment égal aussi,
+sauf le petit dépit, d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion
+qu'il fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser rien
+voir. Quand notre homme eut achevé, le président prit l'acte et se
+mit à le relire, et pendant ce temps nous autres fûmes à la vieille
+souche du châtaignier. Partant de là, je comptai quarante-deux pas
+en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait
+quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai sur la droite, puis
+sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'étaient approchés durant ce
+temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop
+grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutôt en
+avant, si c'est mon grand-père qui a compté les pas, il avait des
+jambes comme une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un
+petit moment, la pioche rencontra une pierre.
+
+--Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. Après avoir
+nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, j'ôtai comme un
+terreau qui s'était formé dessus, et la borne se vit bien plantée
+avec ses deux témoins.
+
+Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint
+voir tout près, mais quoi dire? les racines de bruyères enlevées
+montraient bien que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte
+ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprès. Mais
+c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir
+une attaque, tellement il était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait
+coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par
+terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.
+
+Au moment où ils partaient, nous autres trois, restés les maîtres
+sur le terrain, nous leur tirâmes encore trois grands coups de
+chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne
+firent pas plus attention à notre salut que la première fois, mais
+ça nous était bien égal.
+
+Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous,
+avait encore de bonnes raisons pour ne pas être content. C'était lui
+qui avait poussé Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de
+frais pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq pistoles
+pour les frais du procès, avec condition qu'il ne les remettrait pas
+s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant à ça; il se
+figurait bien qu'un procès qui durait depuis un an et demi, avec des
+témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait plus de
+vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose à parfaire, mais
+il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais,
+qui se montaient à près de cent louis d'or, il en devint tout
+innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec
+les intérêts et les mauvaises années, ça finit par le mettre dans
+les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relevé, et que
+lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligés de vendre.
+
+Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents
+et riant de la manière dont notre maire et Pasquetou avaient été
+coyonnés par cet acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta
+pour s'en retourner à Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle,
+c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!
+
+--N'ayez crainte de ça, Nogaret!
+
+Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant à Excideuil, nous
+le vîmes planté devant l'auberge où nous mettions nos bêtes. Il
+croyait que nous allions déjeuner là, mais mon oncle dit:
+
+--Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as promis, Hélie, il nous
+faut aller à l'hôtel de Provence.
+
+Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était là que
+descendaient le maréchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez
+nous, et là aussi que s'arrêtaient les voitures de poste; mais, pour
+une fois, ça n'est pas coutume.
+
+Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux tenus qu'on pût
+voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours
+encombrée dans un coin, de paquets et de malles, car c'était aussi
+là le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y
+avait à la tête de la maison une maîtresse femme. Tout était propre,
+bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de
+taille sur la cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
+de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table
+massive, les couteaux étaient alignés par ordre de grandeur. Tout
+était net, luisant et arrangé avec goût. Et les servantes donc, en
+tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
+neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des
+plats et des bouteilles.
+
+On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant sur la route,
+tapissée de papier vert à fleurs, avec des rideaux de coton blanc à
+franges aux fenêtres. Sur la cheminée, il y avait une ancienne
+pendule à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets de
+fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient accrochées des
+images, représentant l'histoire de Geneviève de Brabant. La table
+était couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres
+brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent:
+c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah! le petit Girou était
+content, et nous aussi, de lui faire cette honnêteté.
+
+Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme ça maintenant.
+Tout dernièrement, nous étions à Périgueux et mon gendre a voulu que
+nous allions dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez
+belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que je vous dise,
+ça n'était plus ça; on nous a fait manger des affaires arrangées à
+la mode de partout; ça n'est ni salé ni poivré, et puis point d'ail;
+ça avait du goût comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
+une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les étrangers. Le fait
+est que, comme ça ne sent rien, avec un peu d'idée, chacun peut se
+figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il
+devrait bien y avoir à Périgueux un endroit où on puisse manger à
+notre mode.
+
+Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par des filles accortes
+et avenantes, mais par des garçons avec des favoris, et la raie au
+milieu de la tête, qui semblent des juges d'instruction: ça finit de
+vous couper la faim.
+
+Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, où on
+vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soignés,
+bien arrangés à la périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
+vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit
+plus maintenant que de la saleté de vins coupés, baptisés, remontés
+avec du trois-six, foncés avec du sureau, ou pis, avec quelque
+poison: c'est plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien.
+Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un
+gigot piqué d'ail, ou un fin chapon, ou un lièvre en royale, on
+demandait du bon vin de Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou
+de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous,
+et c'était un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de
+bonnes choses, entre bons amis. Il paraît que maintenant, les gens
+se moquent de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine au
+gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces vins fraudés. Tout
+marche à la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention à ça.
+Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées
+pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens
+d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans,
+les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes
+gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient
+leurs pères, et de boire du vin de leurs vignes. Ça n'est pas
+distingué de bien manger, ça engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent;
+et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
+cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs, pour se gorger
+de cette cochonnerie de bière allemande.
+
+Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils,
+pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je
+voudrais voir les crânes d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui
+se réunissaient autrefois au _Chêne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on
+me montre dans la génération d'à-présent, sans dire de mal de
+personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais
+Périgordins en tous genres, illustres, célèbres, ou simplement
+connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary,
+Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand,
+Fournier-Sarlovèze, Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche,
+Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous
+douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas.
+
+Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas
+de notre temps des Périgordins de valeur. Il y en a, c'est sûr, dans
+différentes parties qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne
+parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des
+pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son
+parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de
+Sarlat, le félibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
+ébaudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_,
+_Lou paradis de las Belas-Maïs_, _Lou chavau de Batistou_, et tant
+d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous
+avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de
+bons enfants du Périgord, qui ne méprisent pas la terre natale, et
+qui ont l'esprit alerte, la tête, le bras et l'estomac solides,
+toutes qualités qui font le vrai Périgordin, propre à tout, bon à
+penser et à agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et
+leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les jeunes sont
+trop parisiens, à mon goût, et ne sentent pas assez le terroir.
+
+Mais me voilà loin de la table où nous étions assis tous les trois.
+Girou n'avait jamais été à pareille fête: c'était un pauvre garçon,
+d'une quarantaine d'années, fils de paysans comme nous, tout petit
+et chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une mûre, ce qui
+lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'étais derrière la haie quand
+on tirait la couleur sur les merles! Il avait été instruit au
+hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le
+peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais sorti de
+Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour être
+ouvrier, trop petit pour être soldat, M. Vigier l'avait pris pour
+clerc, et il vivait là, dans cette petite étude de campagne,
+attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre
+quelque chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et boire,
+tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il était
+malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux
+plats qui lui convenaient, et le mâtin, quoique paysan, il avait du
+goût et ne se jetait pas sur les grosses pièces.
+
+Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux
+truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je
+n'en ai tâté. On aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien
+mangé depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit
+homme, il y eût un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable.
+Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec ça deux
+bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me
+dit:--Avec vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler du vin de
+Rossignol; il paraît que c'est quelque chose de fameux. Il y a
+longtemps que j'ai envie d'en tâter, vous devriez bien en faire
+porter une bouteille?
+
+--Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la
+cocarde.
+
+La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son
+envie. Enfin, quand nous eûmes bien déjeuné, bien trinqué, nous
+allâmes au café. Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait
+bon tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, les petits
+verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un
+sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose à faire,
+nous le fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer
+un peu les fumées et puis, à quatre heures nous nous en fûmes
+ensemble, et nous le quittâmes rendu chez lui, bien content de sa
+journée.
+
+Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il est besoin que je
+revienne un peu en arrière. Un mois, ou guère s'en faut, après la
+première assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous
+naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa
+mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appelée
+Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que
+quand elles sont grandettes, les filles commencent à aider leur mère
+dans la maison, tandis que les garçons sont toujours dehors avec les
+hommes. Nous, nous étions bien contents aussi, principalement de
+voir que ça faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait été
+encore un garçon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de
+mauvais sang.
+
+Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il faut savoir que,
+chez nous autres, c'était la coutume de nous rappeler les années par
+la chose la plus marquante; comme l'année du grand hiver, l'année
+des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des grosses
+vendanges, l'année de la mort de ma mère, l'année que le tonnerre
+tomba dans la cheminée, l'année de mon mariage, l'année qu'on avait
+mis mon oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires comme
+ça.
+
+Cette année-là donc, peu de temps après la naissance de la petite,
+une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de
+l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
+Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le soir lorsque la
+mère cane les ramena, nous vîmes qu'il en manquait un. Le lendemain
+soir, il en manquait encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau
+tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en
+temps sur l'écluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les
+manger, quand mon oncle étant un jour dans sa chambre du moulin,
+tandis qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un
+dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec
+son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, à un moment, la cane
+crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment où cette
+bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la
+tête et le tua roide. C'était un brochet qui pesait douze livres et
+trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière;
+il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y
+a; toujours est-il que nous l'eûmes comme ça.
+
+Je l'arrangeai dans une grande panière avec des herbes, et je le
+portai à M. Masfrangeas. En le voyant il s'écria:--Ha! quelle bête!
+mais que veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions pour
+huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au Préfet qui le convia à
+en manger sa part le lendemain soir.
+
+Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui firent
+honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et mise à la broche.
+
+Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec la tête, le
+Préfet dit à M. Masfrangeas:
+
+--Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est un brave homme!
+
+--Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et
+avec ça, il a failli aller à Cayenne!
+
+--Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.
+
+Et tout le monde se mit à rire.
+
+Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à Cayenne, il y avait des
+braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents.
+
+
+
+
+IX
+
+
+J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre
+travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus.
+Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui
+valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens
+des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres
+paysans, sont une grosse affaire.
+
+Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure;
+la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je
+dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;
+aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait
+aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il
+fallait attendre le soleil.
+
+Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille
+vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut
+bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes
+aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la
+Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées
+de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de
+mal, mais peu s'en fallait.
+
+--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de
+piquette.
+
+Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant
+au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il
+en était.
+
+--Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.
+
+Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.
+
+Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur
+fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans
+les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements
+qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la
+sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que
+dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer
+d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
+rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce
+qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si
+longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est
+serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
+point.
+
+Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année
+d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de
+piquette que de vin.
+
+Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire
+de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour
+acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
+J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château,
+près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme
+la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes
+voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans
+la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je
+vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de
+ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_
+_piaoux!_
+
+--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à
+mon cousin.
+
+--Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.
+
+L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de
+la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils
+avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des
+marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres
+affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces
+hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs
+cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la
+finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les
+marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
+paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs
+cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient
+les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la
+qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
+filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais
+voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais
+fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le
+marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu
+de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça
+ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes
+prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces
+pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une
+saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils
+estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient
+bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait
+d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient
+trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça
+ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur
+faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis
+leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point
+par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient
+entrer en marché.
+
+--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin,
+allons-nous en.
+
+Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau
+qu'Estève avait acheté pour notre aîné.
+
+Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui
+fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant
+qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis
+longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver.
+Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau,
+faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de
+faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le
+souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me
+voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat
+ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois
+lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
+mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais
+petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune
+demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si
+jolie, que ça réjouissait le coeur rien que de la voir.
+
+Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit
+elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous
+fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer.
+Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre.
+Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau
+temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut
+refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette
+affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui
+coûte d'entretenir comme un moulin.
+
+Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite
+nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du
+chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants
+pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était
+encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de
+lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a
+beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos
+enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se
+divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie,
+un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui
+dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la
+chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau
+faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises
+pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là
+en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.
+
+De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes
+principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche.
+Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et
+en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance,
+capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour
+n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand
+chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter
+que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.
+
+A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la
+paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger
+nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien
+reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
+du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard
+comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je
+montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite
+qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de
+courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une
+grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les boeufs,
+pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
+supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure,
+dure comme toujours, était tranquille et même résignée.
+
+Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme
+la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la
+sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le
+curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller
+vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui
+pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait
+confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait
+guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le
+sorcier.
+
+C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un
+paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant
+seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour
+se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux
+autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec
+entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de
+toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon
+à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet
+à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées
+de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des
+gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec
+ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en
+ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit
+aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste,
+deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires
+de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était
+couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans
+pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit
+sur les anciens sous du temps.
+
+On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait
+à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui
+l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables
+pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de
+vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.
+
+On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des
+bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes
+cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de
+la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les
+faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi
+les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois
+autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la
+_Mandragoro_, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait
+trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous
+énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il
+donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au
+moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramassée avec certaines cérémonies,
+et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que
+le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en
+faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des
+gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau
+de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les ménages,
+en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce
+qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.
+
+En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de
+sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu,
+où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna
+ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui,
+releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre,
+hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés.
+Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme
+pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait
+ainsi: _Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean
+la rencountret_... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame
+se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau,
+souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le
+pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles
+qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de
+cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la
+couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les
+babines sans qu'on entendît aucun son.
+
+Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis
+remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il
+alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit
+d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du
+vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie
+dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint
+vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques
+conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses
+paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme
+un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au
+pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le
+voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,
+la mère Jardon était là, assistée d'une soeur de son mari et d'une
+de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'oeil sec,
+qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien
+connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la
+cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de
+la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, très vraie
+pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations;
+elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils
+savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et
+qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir
+contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à
+ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les
+yeux en haut, se mit à réciter la _Patenostre-Blanche_,
+s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des
+signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure,
+puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les
+yeux à demi, il avait fini de souffrir!
+
+Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un
+seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et
+alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres
+usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il
+fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses
+habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela
+fait, s'en retourna.
+
+Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas
+couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère
+nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en
+alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il
+fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous,
+principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.
+
+Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit
+dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après,
+rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions
+parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur,
+là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot
+venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et
+Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on
+commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que
+ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres
+qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que
+c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des
+méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens
+parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la
+paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que
+des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses
+pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au
+procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies.
+Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre,
+ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire
+découvrir le pot aux roses.
+
+Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble,
+vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point
+méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses
+farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui
+étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre,
+et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs,
+en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de
+Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le
+curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres
+chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il
+n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M.
+de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le
+monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient
+chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne
+voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le
+journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il
+ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant
+de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et
+les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les
+deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après,
+il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que
+les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient
+que d'arriver.
+
+Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se
+servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et
+force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle
+les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce
+jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de
+ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper,
+faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant
+bien de les trouver.--Peut-être, qu'il dit, votre enfant de choeur
+sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura
+mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait
+garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle
+Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son
+oncle prétendu.
+
+Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce
+commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher
+partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze
+jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux
+voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui
+disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la
+demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché
+d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils
+Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire
+commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre
+part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement
+fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres
+instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.
+
+Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on
+puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac
+garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après
+souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en
+souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre
+avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de
+suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.
+
+Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait
+nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait
+avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des
+environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y
+avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la
+demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure
+soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de
+diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent
+guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.
+
+Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur
+parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées,
+n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les
+impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre
+curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et
+puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à
+d'autres ouailles.
+
+Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il
+regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était
+trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il
+avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle
+Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait
+assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était
+guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu
+jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la
+porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
+nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.
+
+Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que
+nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé
+Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien
+mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de
+rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à
+rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du
+canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
+prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse,
+la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de
+Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles.
+Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang
+pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros,
+c'était tout ce qu'il demandait.
+
+Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là
+n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les
+chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni
+la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils
+d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet:
+Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants
+qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le
+second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,
+et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon,
+qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de
+la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme
+faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
+On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que
+c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui
+l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait
+une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses
+parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas,
+ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux,
+les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le
+respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de
+déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et
+les soeurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas
+compromettre la dignité de son caractère religieux.
+
+Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité
+du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son
+caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient
+guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la
+paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines
+des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était
+puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:--Le prêtre commande
+à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir
+victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement
+que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est
+en un sens plus puissant que Dieu.
+
+On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les
+brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles,
+comme le bon curé de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tournée dans
+les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait
+tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire
+collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne
+fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il
+n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer
+tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.
+
+Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour
+être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux,
+car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables
+de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez
+les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre,
+on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la
+Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec
+les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait
+pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par
+ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les
+paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette
+conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais
+il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est
+qu'ils s'en soient jamais inspirés.
+
+Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la
+maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas
+l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il
+vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
+devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais
+il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien
+fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions
+point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions
+pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le
+disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à
+fait indévots et incroyants.
+
+Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la
+pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres,
+notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église,
+pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
+repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce
+qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser
+et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions
+peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,
+de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses
+semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour
+divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été
+inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.
+
+Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les
+avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau
+m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements
+que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les
+mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très
+obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure
+vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
+possible, tant mieux pour eux.
+
+On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme
+une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est
+l'enfer!
+
+Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi
+certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à
+tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale,
+pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile
+pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire
+quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus
+je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.
+
+Mais quand même je serais très sûr que le Dieu de nos curés existe;
+que nous avons une âme qui ne meurt point avec nous, et sera
+récompensée ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
+ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas
+qu'un Dieu nous ait damnés pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin
+de prières et de cérémonies pour être honoré, pas plus que de
+prêtres pour nous faire connaître ses volontés.
+
+Voilà comme nous étions dans la maison, et ça venait de famille, car
+ni mon grand-père, ni mon père n'avaient voulu se confesser à
+l'article de la mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe
+patois qui se peut traduire ainsi: _Les prêtres et les pigeons
+gâtent les maisons_. Ainsi, nous étions honnêtes avec eux, mais nous
+n'étions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans
+la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu
+relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire de peu
+d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient
+pas été élevées dans ces idées. Je conviens que c'est un tort, et
+qu'on doit être, ou bon catholique et pratiquer exactement, se
+confesser, faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et
+s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute cérémonie de
+religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en
+particulier, je n'avais point à me plaindre de ce côté, car ma femme
+faisait comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, toutes
+les pratiques auxquelles elle avait été habituée. Dans les
+commencements ça paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme
+ne fasse pas ses Pâques, encore ils le comprenaient à toute force;
+mais une femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements ça
+faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette même
+femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-même, et
+quand elle eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien elle
+était bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.
+
+En voilà bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles
+dispositions nous étions, lorsque vint le curé. Il avait un peu
+chaud en entrant, et ma femme lui présenta une chaise pour se
+tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point
+attention à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.
+
+Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas peu de chose, et que
+nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques
+précautions pour la conserver.
+
+Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de prendre quelque
+chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de
+noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.
+
+--A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier
+homme qui sera entré ici, sans choquer de verre avec nous.
+
+Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou l'idée de
+trinquer avec nous, mais il répliqua un peu hautement:
+
+--Un prêtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour
+autre chose que boire.
+
+Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de
+la confession, de tous les devoirs du chrétien; nous dit combien
+nous étions coupables de les négliger; s'efforça de nous faire peur
+de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader.
+Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix minutes; mais à la première
+pause, mon oncle lui dit:
+
+--Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre temps à essayer de
+nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois
+votre âge, mon neveu est votre aîné, et pour vous parler
+franchement, nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière de nous
+conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le
+prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut
+mieux ne plus parler de ces affaires-là.
+
+--Comment! fit le curé en tressautant, mais ce n'est pas la même
+chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jésus Christ de ramener les
+âmes à lui; Monseigneur m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis
+votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que
+je crois être pour votre bien.
+
+--Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, vous êtes chez des
+gens qui ne croient pas à votre mission, comme vous dites, ni aux
+pouvoirs de l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne
+sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune
+sont un troupeau, et vous n'êtes pas notre pasteur. Que ceux qui
+reconnaissent votre autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur
+affaire; mais ici vous n'avez point à nous en faire.
+
+Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, et s'adressant à
+moi:
+
+--Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne
+soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les être
+chrétiens!
+
+J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là debout, son
+dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon,
+fut plus prompte que moi et lui dit:
+
+--Monsieur le curé, dans une maison et dans une famille, il ne doit
+y avoir qu'une croyance et une religion, celle du père: nous restons
+unis en ça comme en tout.
+
+--Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans
+une maison où le démon est tout-puissant; il ne me reste qu'à me
+retirer.
+
+--Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon
+chapeau, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
+
+A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous dit:
+
+--Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me
+faire la grâce d'être l'instrument de votre réconciliation avec
+Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pénitence! D'ici là,
+souvenez-vous qu'on ne peut être honnête homme sans religion!
+
+Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon oncle lui dit en
+goguenardant, pour ne pas se fâcher:
+
+--Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous ferez jamais
+croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne
+puissions pas être honnêtes!
+
+Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:
+
+--Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés qui ont des nièces!
+
+Et nous nous mîmes tous à rire.
+
+Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les
+femmes, à cette époque, avaient le cou un peu découvert; leur fichu,
+en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de
+la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
+autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va s'imaginer que ça
+n'était pas honnête! Il se mit à prêcher contre les nudités, comme
+il disait: Selon lui, c'était le diable qui avait appris cette mode
+aux femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me pensais,
+ayant souvenir du seul bal où je sois allé, avec les demoiselles
+Masfrangeas, si le curé voyait les dames de la ville, qui ne
+manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant
+leurs tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?
+
+Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la danse. Tous les
+dimanches il parlait là-dessus longuement, et disait sans se gêner
+qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal;
+que c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il
+ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait rien. Aux vôtes des
+communes d'alentour, à la Sainte-Constance à Excideuil, les filles
+allaient danser tout de même; et le jour de notre ballade, la petite
+place était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les ormeaux.
+Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner il s'en allait chanter
+vêpres, avec les curés du voisinage venus pour la fête, tous bien
+rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons!
+allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons et filles
+entraient à l'église et reprenaient après. Mais son successeur
+voulait empêcher totalement de danser, et il aurait fallu que le
+maire le défendît. Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de
+faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
+danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que ça mettrait
+la commune en révolution. Voyant ça, il imagina de refuser
+l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui
+avaient dansé; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut
+quelques-unes qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la danse.
+
+Pendant le temps du carnaval on dansait chez Maréchou, et de temps
+en temps, lorsqu'on était en train, le chabretaïre, au milieu d'une
+danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'était le
+signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux
+_lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le curé. A l'entendre, toutes
+les filles qui étaient là, avec leurs mères pourtant, c'était des
+bringues, des dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient
+pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de
+leur côté les garçons s'étaient donné le mot pour ne pas aller se
+confesser. Il ennuyait tout le monde, ce curé, aussi un dimanche
+matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit
+pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible tout percé.
+
+Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à dire comme petit
+crible, aussi le curé comprit ce que ça voulait dire et devint tout
+pâle, mais il n'en dit mot.
+
+Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une
+dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller à la messe
+le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en
+mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les
+cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bénir une branche de
+laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au curé
+pour entretenir la lampe de l'église; lui laisser les serviettes
+qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot
+faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il
+ne fallait pas non plus les empêcher de s'amuser: Que diable! avant
+les Cendres il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, les
+Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou était bien terrible,
+pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il
+était comme d'autres curés, que la jalousie le faisait agir, et
+qu'il voulait interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui
+étaient pas permis.
+
+Il était tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ouï
+dire que chez Maréchou on ne faisait pas toujours bien attention au
+vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à
+l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi,
+lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de
+viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de
+la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou
+qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça n'était pas
+un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curés, et il ne lui
+en fallait pas tant pour le mettre en colère.
+
+Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime mieux parler de
+choses plus aimables. Au mois de février 1860, juste le 24, ma femme
+accoucha d'un drole, et mon oncle dit:
+
+--Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour anniversaire de la
+République. On l'appela François.
+
+Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquiétions pas de
+ça, car vivant tout simplement, ne faisant point de dépenses
+inutiles, le blé ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le
+cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui
+n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles
+raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été dommage qu'ils ne
+vinssent pas, les pauvres petits, ils étaient tous bien fiers, et
+profitaient comme des arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné,
+marchait sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi comme
+une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres,
+ne craignait ni froid ni chaud, et faisait déjà des commissions
+assez loin. Tous les jours il montait à Puygolfier avec sa petite
+soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à lire et
+écrire. Celui-là était quelque peu le préféré de l'oncle; il le
+mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait à
+Excideuil ou ailleurs les jours de foire. Né dans un moulin, ce
+drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tête dans
+les endroits profonds de la rivière, que c'était un plaisir de le
+voir faire.
+
+J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à ne rien craindre,
+ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et ça leur a bien réussi. Ces
+petits, aussitôt qu'ils pouvaient marcher, couraient à l'eau comme
+des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et
+grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer ou
+d'attraper des coups de soleil. Eté comme hiver, ils étaient
+toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de
+poussière ou de boue, suivant le temps, déchirés, dépenaillés,
+nu-pieds, se roulant partout dans les prés, courant dans les bois,
+dormant sur la palène, et ne venant à la maison que pour demander à
+manger. Par exemple, ça revenait assez souvent; mais une fois que
+leur mère leur avait coupé un morceau de pain, les voilà repartis à
+galoper. Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur huit
+enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite
+Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tuée à quatre mois. Les
+autres n'ont jamais été malades, et ils sont tous forts, et bons
+enfants, comme de vrais Périgordins.
+
+Il y a des parents qui ont comme ça des préférences pour quelqu'un
+de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier,
+le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.
+
+Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si aimante pour
+moi, que l'on aurait pu croire que je la préférais, parce que je
+l'embrassais plus souvent que ses frères. Elle ressemblait à sa mère
+cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure
+tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs et
+aimants, et le même caractère: tout ça faisait que j'étais plus
+porté à l'embrasser que ses frères, qui étaient toujours bouchards,
+qui est à dire barbouillés, et souventes fois tapageurs et
+polissons. Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on
+venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel
+préfères-tu voir porter au cimetière? Et je sentais que ça m'aurait
+été totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je
+n'avais pas de préférence injuste.
+
+Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'aîné; mais
+leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque
+chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'était Gustou. Il
+leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des
+pétards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des
+quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour
+tendre aux oiseaux, des pièges pour attraper les merles dans les
+haies, des lignes pour pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient
+péter que c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne
+s'imaginât pour les contenter, et le soir, il leur disait des
+contes.
+
+C'était l'hiver principalement, quand nous étions tous autour du
+foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé à peler, qu'ils criaient
+tous:
+
+--Gustou, dis un conte!
+
+Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du voleur
+d'enfants; tantôt celui de la _fade_ ou fée Papillette; tantôt
+encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'âne qui faisait des
+crottes d'or.
+
+Le conte fini, c'était des questions de toute manière que les
+enfants faisaient à Gustou, pour avoir des éclaircissements.
+Quelquefois les questions étaient un peu embarrassantes, mais il
+trouvait moyen de s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était
+des devinettes à n'en plus finir, connues de tout temps dans nos
+pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.
+
+Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle
+aimait encore mieux un garçon du côté de Corgnac, qui venait la voir
+souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de
+cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su ça, nous
+fit dire si nous voulions prendre sa drole l'aînée pour la
+remplacer, à seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant
+d'enfants qu'il avait peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il
+nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon moulin du
+côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien
+encore quelque millier d'écus pour payer, et que ça empêchait le
+marché. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
+d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce
+moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne chômait jamais.
+
+C'est cette même année, que je fus à Domme pour acheter une paire de
+meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai
+coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher
+Montignac; c'était une bonne étape, mais la jument ne craignait pas
+la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie où il
+y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais,
+elle naît au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du Toulon,
+près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver le fond.
+
+Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des
+conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort
+de là est bleue comme le dit le nom de l'abîme, et claire et
+pareille à celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à
+cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se mêlent pas de
+suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui
+est souvent trouble à cause des ruisseaux du Limousin qui tombent
+dedans.
+
+Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le
+soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'était passé
+depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils
+étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était neuf
+heures quand nous nous levâmes de table.
+
+En sortant, mon cousin me mena au _Café du Commerce_, où nous
+trouvâmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des
+artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer.
+
+Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents, bons
+enfants, et en grande partie républicains: mais il n'y a bonne
+compagnie qu'on ne quitte; nous fûmes nous coucher vers les onze
+heures.
+
+Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par
+Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est
+des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prés dans
+les fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la
+paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis, et aussi des
+jarrissades où on coupe les chênes pour faire le tan. Ce pays n'est
+pas à comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me
+figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
+là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle
+à: _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrêtait
+les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, où on
+attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à
+Périgueux. Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas des brigands
+ordinaires, à ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre
+au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de
+même pas une manière bien honnête de faire la guerre; mais tout ça
+est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les
+arrière-petits-fils des cavaliers masqués qui attaquèrent la
+voiture, tuèrent le postillon, un gendarme et volèrent les fonds,
+sont, sans doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.
+
+Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait exprès pour les
+vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche,
+quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et
+quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
+crier au secours, que personne ne vous entendrait.
+
+Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on approche de la
+Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive à Vitrac et qu'on
+voit cette large plaine, avec sa rivière bleue, et les hautes
+collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de
+dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent
+peut-être pas mieux que dans la rivière de l'Isle, mais c'est plus
+grand et ça impose plus. Je pensais aller passer le pont à
+Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je
+fus attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à Domme aussi, et
+que c'était plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans
+compter que ça ne coûtait pas aussi cher que le péage du pont.
+C'était un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait
+ce voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la porte des Tours,
+et il me mena à son auberge, qui était tout contre la porte
+Del-Bosc, par où on arrive de Domme-Vieille; il était déjà nuit
+quand nous y fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je
+m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.
+
+Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut
+de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil
+rayait déjà, aussi je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir
+toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait
+s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de la promenade, tout
+à mes pieds. C'était tout à fait beau, et quoique nous autres
+paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de blé,
+que des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au loin, la
+brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait
+autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux,
+de manière qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues
+de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil
+éclairait ses bords, faisait briller les maisons blanches à mi-côte
+des puys couronnés de chênes verts, et roussissait les vieilles
+ruines campées sur les hauts rochers.
+
+Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à droit, larges et
+bien alignées. Autour, du côté de la Dordogne, elle est gardée par
+les rochers à pic, que le fameux capitaine Vivant escalada,
+lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, où il se
+mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces
+rochers, à droit de la gendarmerie. Des autres côtés, Domme était
+défendue par de fortes murailles percées de quatre portes. Mais à
+présent, depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont chercher
+des quartiers aux vieux murs comme à une carrière, et puisque ces
+murailles ne peuvent plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles
+servent à faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
+par la pluie et la gelée.
+
+Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis des meuliers
+de Domme-Vieille. Il fallut aller au café, bien entendu, et se
+promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus
+nerveux, plus vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc
+qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme me convenaient
+assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne
+sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville
+était libre anciennement.
+
+Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment
+le lard rance, et pour être sûrs de n'en pas manquer, ils en ont
+dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet
+usage date du temps où la ville, lors frontière de France contre les
+Anglais, était souvent assiégée et où il fallait se munir de
+provisions en conséquence.
+
+Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le
+Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel des cornes qui brâment
+comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont mariés dans
+l'année carnavalesque finie un an auparavant, à pareil jour, se
+rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place de la Rode.
+Le dernier marié de ceux-là porte une fourche à foin ainsi
+accoutrée: Dans les deux dents sont plantées deux cornes de boeuf,
+les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de
+laurier attachées avec des rubans jaunes, masquent la naissance des
+dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma
+foi un trophée, ou quelque simulacre antique, dédié au grand Pan,
+seigneur des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.
+
+Quand tout le monde est assemblé, la troupe de masques, vielle et
+chabrette en tête, se rend en procession, chez le premier marié de
+l'année carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range
+en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le
+plus ancien marié de la troupe s'avance, et comme un héraut sommant
+une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom:
+Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne
+renâcle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait
+quérir plutôt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la
+porte, la musique éclate avec rage. Puis, le silence se fait, et
+l'homme s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. On
+lui fait d'abord saluer bien bas la fourché tenue au centre du
+cercle. Après ça, toujours devant la fourche, on le fait mettre à
+genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des
+questions farcesques, en forme de catéchisme à l'usage des maris.
+Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant mot à
+mot, une profession de foi à crever de rire, par laquelle il promet,
+entre autres choses, d'être sourd et aveugle. Enfin, on lui fait
+jurer, sur les sacrées cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est,
+quand même il le verrait_!
+
+Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes
+s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tête, et puis on les
+lui fait embrasser, le pauvre! Après ça, le chef de la troupe
+prononce une formule burlesque de réception dans l'illustre
+confrérie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que
+la musique reprend à grand bruit.
+
+Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, et rit ou
+rougit, ça dépend.
+
+La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend la fourche, et
+toute la troupe s'en va vers la maison du second marié où on la
+recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes à son
+tour, et on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au
+dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge où la
+troupe s'en va souper en grande joyeuseté.
+
+J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est
+égal devant l'emblème terrible; mais avec ça, c'est ici comme
+partout, la sacro-sainte majesté des écus ne pouvait être méconnue;
+aussi, les riches esquivent la réception, moyennant quelque pièce de
+cent sous qui se mange entre tous.
+
+J'aurais été curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent:
+_Les Cornes_, mais comme il faut se trouver là le Mercredi des
+Cendres tout juste, je me suis contenté de la vue de la fameuse
+fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage
+flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient laissée la
+dernière fois.
+
+Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie pour les maris.
+On prend le pauvre emplastrum qui s'est laissé battre par sa femme;
+on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un
+âne, une quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et on le
+promène par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dîme,
+de la Barre à la porte de la Combe, de la place de la Halle à la
+porte Del-Bosc, toujours escorté d'une grande troupe de masques qui
+se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille
+chanson:
+
+ Adiou paourté Carnabal,
+ Tu t'en bas et yo demori,
+ Per mintza le soup 'o l'oli!
+
+Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des Cendres!
+
+Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui avait ses affaires
+de son côté, nous fûmes dans un café où il y avait un bal. On
+dansait là des contredanses, des bourrées, des sautières à peu près
+comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne
+connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse très plaisante,
+ma foi.
+
+Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une
+grande salle. Le jeune homme se présente devant une danseuse, et là,
+fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras
+au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, tape du
+pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche à plaire,
+tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille,
+elle, se défend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis
+que le garçon s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini
+son manège, il passe à une autre danseuse, et est remplacé près de
+celle qu'il quitte par un autre garçon, et toujours comme ça, de
+manière que cette danse ne s'arrête pas. De temps en temps, un
+garçon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière un
+danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont
+fatigués, ils sont remplacés à leur tour de la même façon. Il y
+avait là, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo
+dans la perfection. Elle avait une manière de se contourner, et de
+mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à voir.
+Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la rencontre de son
+danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il
+faisait pour lui plaire, et tantôt après s'en retournait en
+pirouettant, comme se moquant de lui.
+
+Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourrée
+d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien
+dansée.
+
+Après ça, nous passâmes dans une petite salle, boire du vin chaud
+avec les meuliers, et il se trouva là un jeune monsieur, dont je ne
+me rappelle point le nom, qui nous récita _Lous dous Douzils_, un
+conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le
+disait bien!
+
+Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus
+coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore
+nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures
+simagrées.
+
+Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille et je m'arrangeai
+pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon
+affaire et déjeuné, je repartis pour aller coucher à Montignac, et
+le surlendemain j'étais le soir à la maison.
+
+Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y dansât le congo, ma
+foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que
+ça m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien
+d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour savoir ce que
+je leur avais porté, parce que c'est une affaire entendue, que
+toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur
+porter quelque chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés
+garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour
+le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du tétin de sa
+mère, et quelquefois d'une petite croûte de pain qu'il s'amusait à
+mâchotter.
+
+Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me durât pas, et il y
+avait plus de dix ans que j'étais marié, qu'il me semblait que
+c'était d'hier. Si ça n'avait pas été les enfants qui étaient là,
+comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme
+n'était point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
+Elle était devenue plus forte; sa taille s'était épaissie et sa
+poitrine s'était renforcée, mais elle était toujours fraîche et
+jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaurée,
+comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les
+nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pénible
+pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de
+son métier de mère et de nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia,
+qui m'avait dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; je me
+demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupée bien
+habillée, serrée dans son corset, minaudière et pleine d'idées
+extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour être
+belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et féconde, et
+non pas une créature faible, bonne pour les plaisirs stériles, mais
+incapable de supporter les travaux de la maternité. La première des
+conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
+robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. Autrefois, on
+estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup était regardé
+comme une bénédiction, tandis que la stérilité passait pour une
+punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
+les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait ça. Quand
+une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en pèlerinage à
+Saint-Léonard, auprès de Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après
+la messe et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et
+faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez claire, son
+mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se
+perdent; on ne craint plus la stérilité; il y en a qui la désirent,
+et qui s'en vantent, comme si ce n'était pas un malheur ou un crime.
+
+Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire
+des Rois à Périgueux, nous fîmes halte un moment à Coulaures, et le
+vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau,
+pour trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, mais
+qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous par Gustou, parce
+que leur jument était boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le
+soir Jeantain vint portant des boudins et des côtelettes de veau.
+C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut
+réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous
+passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui étaient
+du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons.
+Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon
+oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça n'est pas un
+travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit à remuer
+dans la chaudière les nougaillous déjà écrasés par les meules, ça
+n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.
+Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on ne s'ennuyait pas,
+et qui tournait tout en risée. Sur la minuit, il fit cuire des
+pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que
+c'était bon: elles avaient un goût de noisette. Avec les boudins et
+les côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons coups de
+notre vin du Frau.
+
+Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous
+fit rire tous. Comme il était toujours dehors de chez lui et qu'il
+connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le
+pays: les marchés faits, ceux en train, les mariages et toutes les
+affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise langue. Mais
+ce qu'il en disait, c'était histoire de faire rire et de bavarder,
+et non pour porter tort à personne.
+
+Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses _Vêpres sauvages_,
+sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur
+l'air d'_In exitu Israël_. Il était si plaisant en les chantant du
+nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les
+trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs pressées.
+
+Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait chez nous,
+parce qu'il me faudrait trop souvent répéter la même chose. Il me
+faut pourtant parler un peu des métayers qui étaient à la Borderie.
+C'était de braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur aise
+pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient quelques petites
+avances, et n'étaient pas toujours à tirer le diable par la queue,
+comme on dit de ceux qui sont dans la gêne. On sait que c'est la
+coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la
+moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du temps de Jardon,
+qui était avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement
+un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
+froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de terre et les
+autres revenus, mais c'était tout.
+
+Au contraire, ces métayers étaient de braves gens avec qui nous
+étions tout à fait bien. Dès la première année, ils nous vinrent
+convier à faire la Gerbe-baude. Nous fîmes porter chez eux du vin,
+de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,
+et deux de nos droles.
+
+C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours plié en deux, la
+tête en bas, sous un soleil qui brûle, à respirer la chaleur que la
+terre renvoie, et ça toute une journée et des semaines, on se
+demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant,
+elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont
+nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit à l'ombre d'un
+pilo de gerbes, et vont le faire téter de temps en temps quand il
+s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes
+dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un
+malheur, parce que ce travail trop fort les crève et nuit à la race,
+et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et
+qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits
+travaux point trop fatigants quand ça presse, comme de faner, de
+vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner,
+travailler la terre avec de grosses pioches, battre le blé, ou même
+fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une
+chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours
+dans des colères noires.
+
+Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, par chez nous,
+de ces pauvres vieilles cassées en deux par les reins: à force de
+s'être courbées vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et
+comme la grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont venus
+de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop
+fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour ça qu'on voit aux
+conseils de révision, tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la
+taille. Le travail des femmes anticipe par là sur les populations à
+venir; c'est comme si nous mangions notre blé en herbe. Je le dis
+comme je le pense, rien que le travail des femmes, ça justifie
+toutes les jacqueries!
+
+Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le coeur, comme
+ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que
+j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre
+combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le
+dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient
+plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou
+bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir
+ce travail écrasant.
+
+Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne
+soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans
+laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons
+coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en
+coupant le blé.
+
+Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à
+la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand
+notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses
+dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos
+métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le
+monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter,
+chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
+et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient
+crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.
+
+Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.
+
+Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867.
+J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour
+régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail;
+et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous
+devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il
+faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la
+messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne
+nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en
+bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de
+manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage.
+Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des
+tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions,
+et je le conviai à déjeuner.
+
+Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le
+temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta
+le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui
+disant:--Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;--Oui,
+et à une autre fois.
+
+A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et nous dit:--Mes amis,
+nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du
+côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
+dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la
+porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et
+restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent;
+de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri
+dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par
+trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de
+coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre
+éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
+quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les
+gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge
+bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis
+des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea
+autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau
+bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer,
+arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
+comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous,
+voici la grêle qui tombait à grand bruit...
+
+--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles
+se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux
+près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage
+était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des oeufs
+de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des
+oeufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un
+tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux;
+les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient
+emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
+fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie
+commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de
+Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était
+foulée comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux.
+Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant,
+les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée
+qu'on voyait encore.
+
+Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient
+pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint,
+tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits,
+partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
+blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils
+regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole;
+d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des
+prières ou des jurements:
+
+--Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!
+
+--Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes de chez Maréchou;
+mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui
+pensaient tout au moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce
+moment.
+
+Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous
+sortîmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait
+pressé de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.
+
+Autour du bourg, c'était partout la même chose; dans les prés
+envasés, l'herbe était sous la boue, les terres à blé étaient
+foulées comme un sol à battre. Les chènevières semblaient de cette
+pâtée d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
+étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était sorti de
+terre était perdu. Et de tous côtés on entendait les cris des
+femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruinés! quel
+malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!
+
+--C'était bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'était
+bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des
+Rogations, un gâteau de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il
+servi?
+
+Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les autres, il avait
+tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait
+pour aller voir à sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu
+que tes processions et les litanies de ton curé ne valent guère!
+
+Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire à ces gens,
+qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protéger
+leurs récoltes, et qui, les voyant détruites, étaient furieux. La
+plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
+le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit tellement
+que bientôt tout le monde en fut persuadé; d'autant mieux qu'on
+remarquait que du temps du curé Pinot il n'avait jamais grêlé.
+
+Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, je voyais
+que c'était là comme autour du bourg: tout était perdu, le blé, les
+noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le
+marché, quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce n'était
+pas seulement la vendange de l'année, perdue, mais le bois était
+tellement écrasé qu'on eut du mal à tailler l'année d'après, et que
+beaucoup de pieds crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait
+entraîné toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
+bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, car il
+pleuvait partout comme dehors.
+
+Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout
+désespérés, ne sachant plus où ils en étaient. Ils parlaient d'aller
+se louer chacun de son côté, de manière qu'il nous fallut les
+rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de
+ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le blé
+toute une année.
+
+Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il
+se trouvait que, comme les apparences de la récolte étaient très
+bonnes, le prix du blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon
+oncle en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante sacs.
+Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux
+quartes, un sac de blé, et nous le prêtions, sans autre condition
+que de le rendre l'année d'après.
+
+Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres M. Lacaud. Il disait
+qu'il était aussi en peine que ses métayers, ayant perdu sa part de
+récolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui
+n'avaient pas grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
+vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se
+mettre sur la même ligne que ses métayers et ses pauvres voisins,
+qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une
+partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée ni
+boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne rien donner aux
+autres, ni même prêter.
+
+Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est à peu
+près tout ce qui soit à dire pendant plusieurs années. Depuis
+François, j'avais eu encore Yrieix, qui était né au mois de
+septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
+vint au mois de juillet 1868.
+
+C'est cette même année-là que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba
+subitement un jour dans une maison où il travaillait, et ne s'en
+releva pas. Cet homme était tracassé par les affaires du pays, d'une
+manière extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni
+bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, avec son esprit de
+nature et son caractère, ça aurait été un homme pas commun.
+
+Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garçons et
+une fille: c'était assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon
+oncle dit comme ça en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que
+la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient si bons
+petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, ça aurait été dommage
+qu'ils ne fussent pas venus.
+
+J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans notre commune
+depuis quelques années. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait
+que ça n'était pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à
+lire et à écrire, parce que ça les détournait de travailler la
+terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait
+plus de métayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le
+conseil, le vieux Roumy, qui en était toujours, lui répondit:
+
+--Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les
+travailleurs de terre seront tous propriétaires, et ne travailleront
+plus pour les autres.
+
+Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire comme dans les
+autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le
+bourg, et on y mit le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.
+
+Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les jours, ceux qui
+étaient en âge. Mais pour Nancette, c'était toujours la demoiselle
+Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour
+être de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
+point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, attraper des
+oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans
+les bois, se baigner l'été: ils étaient fous de liberté et ne
+restaient pas facilement assis.
+
+Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à peu près dans le
+milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants
+extraordinaires pour travailler et apprendre, ça fait plaisir aux
+parents, à ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de
+quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
+amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si ça
+doit être plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas âge. Et ce
+qui m'a maintenu dans cette manière de voir, c'est que celui qui
+était toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et
+qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en
+oubliait de s'amuser, s'est bien rattrapé depuis. Il est devenu le
+plus fameux bambocheur qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du
+compte, une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.
+
+Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles pour
+l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la
+classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi
+étaient-ils prêchés comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'était
+d'abord leur mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, leur
+enseignait à être honnêtes avec tout le monde, surtout avec les
+vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce
+qu'on voit dans des maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui
+donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à la
+mort.
+
+Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de méchanceté, ou de
+dureté au moins, qu'on sème en eux. Si nos enfants voulaient, comme
+tous les droles, attraper un petit poulet, leur mère le prenait
+elle-même, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser,
+et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, pour aller retrouver la
+mère clouque. Quand il venait des pauvres à la maison, c'est
+toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain,
+et en tout elle leur enseignait à être bons et secourables aux
+misérables.
+
+Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et
+honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle
+toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas
+même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les
+autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
+aller, et non pas marcher comme les serpents.
+
+Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir
+contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les
+préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
+donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement
+au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous,
+nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça,
+mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon
+oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous
+étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation,
+Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur
+ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de
+ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps
+que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais
+tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de
+choses très belles.
+
+J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses
+achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce
+qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon
+seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
+prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se
+donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez
+nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à
+connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
+n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles
+gens c'était.
+
+Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est
+très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne
+sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou
+romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre
+portée.
+
+Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond
+d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une
+cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en
+travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et
+combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au
+Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité,
+nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul
+Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur
+une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues
+nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
+à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la
+campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes
+l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il
+s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
+plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler
+pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non
+pareille.
+
+Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie
+nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple;
+malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme
+ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie
+de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du
+maréchal Catinat que les soldats appelaient le _père la Pensée_, de
+la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du général
+Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois,
+et d'autres encore.
+
+Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la
+commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin
+avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait
+beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous
+ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi
+savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant.
+J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en
+revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient
+peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner
+et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs
+camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à
+apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
+et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir
+et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui
+serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du
+sang-froid, du coup d'oeil, de la décision, toutes les qualités
+militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il
+faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller
+plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir
+se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualités
+naturelles nécessaires pour ça.
+
+Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de
+conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus
+ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des
+architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
+scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres
+maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne
+suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir
+s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
+comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire,
+la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est
+de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche
+aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des
+savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons
+peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats,
+de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
+d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de
+caractères.
+
+De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à
+apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses
+frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût.
+Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait
+à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit
+dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en
+parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une
+fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et
+que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne
+dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et
+il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après
+les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par
+m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je
+lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants,
+qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus
+tirer mot, nous dit ce qui en était.
+
+Je regardai le drole et je lui dis:
+
+--Et que veux-tu aller faire au collège?
+
+--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'école de M.
+Malaroche, dit-il.
+
+--Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? Tu sais bien
+que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand même je
+le pourrais. D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
+collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, penses-tu bien,
+et il ne serait pas juste de faire pour toi des dépenses qu'on ne
+fait pas pour les autres.
+
+--Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne fait rien, s'il
+veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.
+
+--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie
+d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait malheureux de ne pas
+le mettre à même de faire son chemin.
+
+--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens
+qu'à son âge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne
+dans les collèges; je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais
+au bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il servi?
+peut-être à rien du tout, comme il arrive à tant d'autres. Je veux
+que je sois arrivé à une position plus grande que celle de meunier;
+je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
+Certainement l'instruction est une bien bonne chose et désirable
+pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux.
+Malheureusement, ça rend souvent ambitieux, et ça fait mépriser la
+terre. Et puis après, j'y reviens, c'est une dépense que nous
+n'avons pas le moyen de faire.
+
+--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dépense, tant que je
+pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi
+l'entretenir là-bas. On pourrait le mettre en pension chez
+quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au
+collège; ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il faut bien
+que les enfants des paysans, s'ils ont des capacités, apprennent
+pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent
+plus travailler et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est de
+savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai jeudi à M. Tallet,
+qui verra la chose.
+
+Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:
+
+--Oncle, je te remercie.
+
+Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se
+mirent à babiller là-dessus, après souper, demandant à Bernard ce
+qu'il voulait faire: s'il voulait être instituteur, ou juge, ou
+curé, ou médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; pour le
+reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aimé à être
+médecin pour nous soigner dans nos maladies.
+
+En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille
+prirent le drole en pension et le voilà allant au collège.
+
+J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil de parler de nos
+malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide
+dans mon récit et aussi pour expliquer des choses qui suivront.
+Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M.
+Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il était
+entré à la Préfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il
+était chef de bureau. Il avait espéré un moment passer chef de
+division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux
+et bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme c'est
+l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, consciencieux,
+d'un jugement sûr, qui maniait bien les affaires et les expédiait
+vite. Mais voilà, il n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait
+pas l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses
+sans lesquelles on n'avance guère dans les administrations.
+
+La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté
+vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place,
+nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en
+essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que
+nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon
+oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M.
+Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme
+son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces
+familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause
+de M. Masfrangeas.
+
+Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous
+imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.
+
+Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos
+campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne
+comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il
+était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
+des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait
+les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les
+maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que
+cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par
+des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de
+force pour faire de grandes choses.
+
+Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de
+réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce
+qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus
+innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et
+que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en
+serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre
+commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
+prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait
+dix-huit ans.
+
+Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes
+les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait
+voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son
+procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du
+coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru
+toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du
+Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les
+autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre
+l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?
+
+Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à
+quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur
+voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
+les gens pour ça.
+
+Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que
+trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi.
+Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
+comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce
+n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il
+ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour
+commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que
+ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là
+le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à
+s'en rapporter à eux.
+
+Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien
+sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement,
+qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège
+de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il
+tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui
+s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas
+avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant
+plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était
+aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas
+venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M.
+Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il
+fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui,
+je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce
+que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui
+faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu,
+faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum!
+hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de
+même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs,
+comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.
+
+Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et
+après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on
+était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas
+voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque
+tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les
+autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne
+lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
+faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous
+faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette
+de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après
+quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.
+
+Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain,
+lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le
+remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.
+
+N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et
+nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil.
+Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il
+interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:
+
+--Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?
+
+Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les
+raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.
+
+Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa
+culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:
+
+--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret
+n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire;
+laisse-les donc tranquilles!
+
+Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'était l'attaquer par son
+plus sensible; aussi il s'écria:--Vous êtes un insolent! je vous
+dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
+fonctions!
+
+--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes
+fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme
+il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
+qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en
+fouts!
+
+Et nous passâmes.
+
+M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme
+interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout
+doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup
+sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.
+
+Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux
+qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme
+pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais
+contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.
+
+Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait
+à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent
+quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup,
+car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune
+modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car,
+s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il
+fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
+hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse.
+Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient
+être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être
+Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au
+Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de
+la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait
+exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
+passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été
+payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième
+nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être
+M. Malaroche, mais je n'en dis rien.
+
+Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient
+en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur,
+lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que
+nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le
+disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon
+chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre
+un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à
+l'Empereur.
+
+--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre
+pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi
+tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six
+mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
+des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme
+ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on
+devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.
+
+M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à
+la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la
+guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour
+chez vous.
+
+Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue
+bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on
+l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de
+cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout
+le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du
+gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on
+la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
+avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien
+de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens
+avançaient en France.
+
+En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens
+n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux
+qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui
+avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
+nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils
+s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages.
+L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes,
+et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de
+ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en
+manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait
+guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil
+malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
+seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent
+ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire:
+les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont
+réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le
+maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
+ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches.
+Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait
+pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les
+arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été
+si triste en même temps.
+
+Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à
+Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit
+Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il
+n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous
+demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous
+entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de
+l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus
+à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.
+
+Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:
+
+--L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est
+pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la
+République est proclamée à Paris.
+
+En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement
+touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions
+pas à nous en réjouir.
+
+--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.
+
+Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces
+effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne
+savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.
+
+Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:
+
+--Je veux m'engager et partir soldat!
+
+Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui
+répliqua:
+
+--Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!
+
+--Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour
+m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande
+Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le
+grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.
+
+La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et
+lui continua:
+
+--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens
+qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau!
+Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
+pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi
+partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.
+
+J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier
+de mon aîné:
+
+--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir
+que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les
+anciens, et des exemples de nos grands-pères.
+
+Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se
+raffermit un peu.
+
+Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des
+bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand
+matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout
+fut prêt, nous allâmes nous coucher.
+
+Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la
+soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait
+chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
+d'essayer.
+
+Alors il embrassa ses frères, sa soeur qui pleurait, la pauvrette;
+puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la
+pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait,
+ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son
+aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir
+serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit,
+et conduis-toi toujours comme les braves gens!
+
+Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à
+Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait
+encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous
+entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
+vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air
+d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à
+table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant
+à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la
+maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à
+Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.
+
+La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour
+faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des
+commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège
+et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout
+doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant
+crié en même temps, hue! la voiture repartit.
+
+C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute
+parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une
+auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y
+arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une
+pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
+un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand
+il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en
+route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait
+journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de
+la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.
+
+Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient:
+Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te
+voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était
+lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
+portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait
+tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des
+gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la
+sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires
+pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on
+est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on
+sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
+
+Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses,
+ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit
+pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses
+chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea
+le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant
+le bureau des Messageries.
+
+En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le
+fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais
+assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de
+la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
+
+--Et vous, que faites-vous ici?
+
+--Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
+
+--C'est bien, ça, et dans quel régiment?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux
+qu'il fût avec ceux de chez nous.
+
+--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là
+en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans
+un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il
+veut, sans doute.
+
+--Non pas, dit le drole.
+
+--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?
+
+--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près:
+d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous
+verrons bien.
+
+A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne
+pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu
+tous les papiers, il reçut l'engagement.
+
+Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps,
+car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en
+donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut
+quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je
+lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses
+nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après
+qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans
+l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous
+faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça,
+je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de
+l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.
+
+A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe
+attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné,
+faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait
+quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
+combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de
+la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses
+guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent
+lourdement jusqu'au Triangle.
+
+Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste
+mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en
+leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous
+défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans
+les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des
+connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou
+le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.
+
+Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre
+encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les
+inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste
+hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte
+de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il
+dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme,
+songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
+la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays
+désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les
+soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de
+choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
+surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens
+et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par
+raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme
+il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se
+trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
+confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour
+les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.
+
+En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est
+qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son
+affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour
+d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que
+j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui
+faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds
+qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre
+lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
+partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri
+au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des
+affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça
+amortissait un peu sa peine.
+
+Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était
+après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si
+bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille
+car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était
+passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le
+bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas
+des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
+laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait
+le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts
+ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint
+un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.
+
+Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de
+quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois
+jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout
+bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en
+étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir
+était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de
+leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se
+reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient
+les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.
+
+C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes
+les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les
+villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait
+leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la
+Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un
+fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la
+République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
+été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui
+débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée
+autrement.
+
+Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays
+se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en
+valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit
+ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
+
+Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui
+aurait pu être et à ce qui a été.
+
+Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus
+l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout
+dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les
+misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti
+jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
+avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon
+point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une
+fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
+surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de
+suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir.
+Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses
+camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
+
+Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire
+raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui
+ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il
+n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien
+nous arrêter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant à
+Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait
+honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant
+mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu,
+il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et même chez Puyadou, car
+cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle,
+mais nous ne nous y amusâmes guère.
+
+Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à
+moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille.
+Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
+saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans
+la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient
+des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son
+aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
+
+--Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
+
+Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses
+frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout
+son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
+prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous
+revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à
+qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin,
+et il fallut les contenter chacun à leur tour.
+
+Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il
+s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et
+enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le
+monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
+heures, sa mère se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il
+est fatigué! Viens, mon Hélie.
+
+Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était,
+et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de
+cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
+quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on
+voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des
+étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait
+tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que
+lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
+
+Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se
+faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais
+ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le
+travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage,
+ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus
+qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la
+coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé
+passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au
+grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur
+lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les
+jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller,
+Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
+de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade,
+des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas,
+des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de
+tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout
+bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au
+moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du
+feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus
+jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire
+amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu,
+de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si
+le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un
+jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit
+qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
+viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour
+ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du
+sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court,
+toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
+consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le
+sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un
+jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et
+ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
+déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture
+avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout
+doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense
+bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait
+dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre
+la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la
+tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le
+renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
+l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon
+Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme
+bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
+sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le
+sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui,
+pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En
+entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au
+sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou
+entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et
+commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu
+la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le
+portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous
+le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa
+chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
+cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se
+rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le
+sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme
+celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis
+il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de
+fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs
+ne revinrent pas.
+
+Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était
+déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas
+longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël
+d'après.
+
+Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux
+plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un
+qui l'aurait guéri.
+
+Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du
+marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en
+classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en
+savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
+qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me
+demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer
+des enfants qui étaient tranquilles.
+
+Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M.
+Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de
+pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et
+toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
+enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient,
+pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de
+cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
+dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours
+elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec.
+C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs
+dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et
+faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse
+boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la
+plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions
+pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle
+portait les culottes à la maison.
+
+Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la
+volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un
+prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça
+au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
+régent, mais mon oncle me dit:
+
+--Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.
+
+Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour
+ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines
+étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
+qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille,
+bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde.
+Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il
+était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes
+disposées à se laisser tomber.
+
+C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut,
+et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les
+manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on
+racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux
+larmes les dames qui l'écoutaient.
+
+Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme
+une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux.
+C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix
+brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il
+faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient
+été racontaient qu'il en disait de bonnes.
+
+Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux
+à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de
+manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et
+que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
+peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était
+toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la
+barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas
+l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
+villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un
+effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui
+disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le
+chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort
+et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église,
+n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les
+terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait
+promettre de venir à ses prêchements.
+
+Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout
+aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter,
+et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur
+envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.
+
+Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils
+disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de
+religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au
+bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés
+de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils
+disaient, ça aurait été long.
+
+Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières
+qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images
+avec des coeurs saignants, et aussi des médailles.
+
+Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya
+mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison
+d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme;
+ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient
+distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon
+François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas
+de médaille de cet individu, lui dit:
+
+--Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.
+
+L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:
+
+--Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà,
+vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.
+
+Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.
+
+Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant
+qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux
+lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.
+
+Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines,
+tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui
+était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:
+
+--Prends-la!
+
+Et lui la renvoyait de même, disant:
+
+--Je n'en ai que faire!
+
+Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans
+l'écritoire encastrée au ras de la table.
+
+Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole
+lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.
+
+Alors il leva les bras au plafond en disant:
+
+--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!
+
+Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la
+médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la
+laver.
+
+En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les
+quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes
+médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux
+qui avait commis ce crime.
+
+Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un
+rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était
+d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les
+renvoyer.
+
+Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le
+cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations
+dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris
+pour la sainte religion.
+
+--Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre,
+lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?
+
+--Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.
+
+Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le
+mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le
+troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie,
+est-ce que je sais tant.
+
+J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir
+jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin,
+impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:
+
+--Vous êtes un rude coyon!
+
+Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me
+fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand
+ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi,
+huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.
+
+Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre
+affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que
+j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous.
+Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
+l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et
+pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le
+monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont
+il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
+à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les
+gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et
+méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là,
+c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour
+la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et
+on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces
+messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs,
+ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
+fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais
+toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.
+
+Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un
+pli.
+
+Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger;
+il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait
+assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui
+donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour
+l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas;
+aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût,
+avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec
+lui, car avec ses manières communes, il était assez influent.
+C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux
+jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient
+pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui,
+ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de
+quelques bouteilles à leur curé.
+
+Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire,
+mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux
+missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace
+en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.
+
+--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous
+n'en auriez pas d'autre, par hasard?
+
+Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché,
+répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait
+pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé
+répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.
+
+Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça
+que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière
+que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre,
+et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces
+affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour
+mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une
+brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
+à ce qu'on dit.
+
+Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute
+petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le
+père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du
+poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce
+pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien
+pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait
+aussi l'argent.
+
+Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais
+celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de
+voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses
+chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait
+pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni
+de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui
+ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses
+confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
+monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les
+côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il
+n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il
+le donnait aux malheureux.
+
+Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus
+bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Curé, quand vous aurez
+quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
+quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.
+
+--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de
+main.
+
+Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain;
+l'homme est au lit depuis quinze jours...
+
+--Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé,
+vous pouvez en être sûr.
+
+Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout
+heureux de faire du bien.
+
+Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens,
+qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout
+de ceux de la _Vache à Colas_.
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne
+sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se
+rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car
+il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut
+pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au
+moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés
+de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir
+l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il
+voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps
+après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages,
+pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages.
+Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
+quitter.
+
+Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait
+après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore
+lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt
+ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du
+pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme
+elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il
+faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
+aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait
+parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il
+faut être deux.
+
+Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta
+la statue de Daumesnil, à Périgueux.
+
+Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon
+oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux
+des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire
+cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait
+fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au
+défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par
+la trahison de l'autre.
+
+Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le
+brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa
+ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et
+haut les coeurs!
+
+Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit,
+ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et
+puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de
+toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans,
+messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se
+dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et
+nous faisait espérer des jours meilleurs.
+
+Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres qui n'avaient pu
+venir à Périgueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit?
+que s'est-il passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
+que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer dans le
+coeur.
+
+Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps après,
+un jour du mois d'octobre, une huitaine après les vendanges, j'étais
+sous l'auvent pour regarder si Hélie, que nous attendions pour
+déjeuner, revenait du bourg où il avait été porter de la farine à
+des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre
+chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur
+l'épaule, qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de
+Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui était de cinq ou six ans
+plus vieux que mon aîné, leva sa casquette et me salua. Tiens, que
+je me dis, ce garçon est mieux appris que son père; mais quoique ça
+ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de même,
+étant comme nous étions avec les siens. Depuis, je le vis passer par
+là assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il
+me disait bonjour et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
+bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à ma femme:
+
+--Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours chasser du côté de
+Puygolfier, plutôt que du côté de chez lui?
+
+Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais sur la porte du
+moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut là, après avoir
+levé son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin
+pour aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je lui dis
+que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de
+l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle de Puygolfier était malade,
+et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui
+tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait par les
+terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le
+soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir à la
+demoiselle. Quelques jours après que le jeune Lacaud avait traversé
+le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
+avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me dis-je, c'est-il à
+cause d'elle qu'il nous fait tant d'honnêtetés? Mais je n'en parlai
+à personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec
+lui, allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda des
+nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres,
+honnêtement, en lui donnant à connaître qu'il se trouvait bien
+content de faire un bout de chemin avec elle.
+
+Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon oncle fit:
+
+--Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?
+
+Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg
+signifier à ce garçon de ne plus adresser la parole à sa soeur.
+
+Entendant tout ça, elle cependant nous regardait avec ses yeux
+clairs et étonnés un brin, de manière que je vis bien qu'elle n'y
+était pour rien.
+
+Alors, je dis à Hélie:
+
+--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque
+chose à dire, c'est moi qui le dirai.
+
+Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à Puygolfier ni
+n'en revint seule: un de ses frères, le François, l'accompagnait. De
+temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se
+contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.
+
+A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le trouvai sur la place
+contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitôt qu'il me
+vit, il vint vers moi. Après le bonjour, il ajouta qu'il avait
+quelque chose à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
+promenade, où nous ne serions pas dérangés.
+
+Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il n'y eût
+personne, et que les cordiers qui y travaillent par côté d'habitude,
+n'y fussent pas, nous allâmes jusqu'au fond, d'où l'on domine les
+prés du château qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune
+Lacaud me dit:
+
+--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parlé
+qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant
+aussi jolie que sage, avec son air de bonté et de raison, j'ai
+compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
+mariage.
+
+Quoique sachant ce que je savais, je fus bien étonné de la demande,
+mais je n'en fis rien paraître, et je répondis tranquillement à ce
+garçon, que ma fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il
+me coupa la parole pour dire:
+
+--Ça, ce n'est rien.
+
+--Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parlé de ceci à
+votre père?
+
+--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.
+
+--Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, vous lui auriez
+peut-être fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait
+dit qu'une fille de chez les Nogaret n'était pas faite pour son
+fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y
+avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sûr, en
+gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-être vous ne savez pas
+tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle
+Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous me dites que
+vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui était un ancien
+faure de village, était un grand ami du mien, et il trouvait qu'il
+n'y avait rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
+parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était maître de
+forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, et dit que sa fille
+n'était pas faite pour être meunière. Puis, à quelque temps de là,
+il la maria à un vieux noble ruiné de toutes les manières.
+
+Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut que vous
+sachiez encore que votre père nous en a toujours voulu depuis; qu'il
+a cherché tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous
+faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait porté
+cet imbécile de régent à renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui
+qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, à nous faire un
+procès qui nous aurait grandement gênés à cette époque, si nous
+l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en 1851, et qui
+est cause qu'on l'a mené à Périgueux entre deux gendarmes, les mains
+attachées avec une chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
+faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, comme tant
+d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.
+
+--Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que
+vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il
+ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
+le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous
+voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre
+côté, ne m'ôtez pas tout espoir.
+
+--Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave
+garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous
+parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent
+envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
+vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre,
+vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un
+caprice,--là, il secoua la tête,--vous en serez peut-être malheureux
+pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne
+l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une
+raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne
+parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite
+ça pourrait vous mettre mal avec lui.
+
+Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis
+que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas
+méchant.
+
+--Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.
+
+Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne
+femme.
+
+--C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse
+avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.
+
+Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.
+
+Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une
+meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une
+autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos
+voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout
+étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à
+Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se
+trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le
+connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays
+qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont
+l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père.
+Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la
+même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se
+tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au
+moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade,
+il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
+et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre,
+son domestique étant occupé ailleurs.
+
+Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir
+déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de
+faire collation, ce qu'il voulut bien.
+
+Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de
+la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix.
+Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur
+des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle
+chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui
+dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie
+était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
+joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:
+
+--Alors, tu fais valoir ton bien?
+
+--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon père et mon
+grand-père.
+
+Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, au moulin.
+
+Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier
+monta à la cuisine, donner le bonsoir à ma femme et à ma fille, et
+puis s'en fut chez lui.
+
+Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot,
+cherchant à deviner le pourquoi de son retour au pays.
+
+--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son
+père lui a laissé assez d'écus pour vivre sans rien faire.
+
+Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir notre homme,
+encore avec un sac en travers sur sa jument.
+
+--Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà tout à fait
+campagnard?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.
+
+Tandis que nous faisions moudre, il se mit à pleuvoir assez dru, et
+comme c'était aux environs de midi, j'engageai Fournier à dîner, vu
+qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.
+
+--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai
+faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.
+
+--Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent
+tricher sur la mouture.
+
+Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.
+
+On sait comment font nos femmes dans ces occasions où elles sont
+surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la
+vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme
+descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la poêle
+et, avec la soupe, voilà pour dîner.
+
+En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier nous racontait
+des choses qu'il avait vues à Paris et telle chose et telle autre,
+quelle grande ville c'était, les grands monuments et les beaux
+bâtiments qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour les
+riches.
+
+--Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y rester.
+
+--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à Paris sans rien
+faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté de l'état d'avocat, et
+c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.
+
+--C'est pourtant un état qui mène loin que celui d'avocat, dis-je
+alors: il n'y a guère que des avocats dans ceux qui gouvernent;
+celui qui est fort, bien ferré, qui a la langue bien pendue, est
+presque sûr d'arriver.
+
+Il secoua la tête et dit:
+
+--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui étonnent
+le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont
+habitués par état à parler indifféremment pour la vérité ou
+l'erreur, à plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
+parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de
+préférence à ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est
+faussé par ces nécessités du métier. Sans doute, c'est un avantage
+que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
+les privilèges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est
+pas tout, voyez-vous, il faut avoir exercé une profession pour en
+bien connaître les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses
+qui vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: ainsi, moi, je
+n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien défendre un
+coupable.
+
+Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps,
+lorsque ses paroles annonçaient l'honnêteté de ses sentiments, je
+voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on
+connaissait que ça les intéressait.
+
+Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et nous descendîmes
+pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que
+nous étions à l'écurie, il s'en va voir notre furet qui était dans
+une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
+faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers
+où ils ne manquent pas; les métayers se plaignent qu'ils mangent
+tout.
+
+--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.
+
+--Venez dimanche matin?
+
+--Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons
+dimanche.
+
+Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que nous eûmes tué
+une douzaine de lapins il fallut déjeuner.
+
+Fournier demeurait dans une jolie maison que son père avait fait
+bâtir sur un coteau où il y avait encore cinq ou six vieux fayards
+ou hêtres, qui avaient donné à l'endroit le nom de La Fayardie.
+L'ancienne maison, qui était plus bas, à deux portées de fusil,
+servait pour des métayers. Sa servante était une vieille qui n'était
+pas bien fine cuisinière, mais avec ça nous nous en tirâmes bien,
+ayant grand faim tous.
+
+De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et nous nous
+voyions assez souvent. Je le trouvais des fois à Excideuil; d'autres
+fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des
+lapins à des amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
+Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il
+venait, il montait à la maison donner le bonjour à nos femmes, de
+manière que je vins à penser que peut-être il venait un peu pour
+Nancette.
+
+Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais pas trompé, car
+il venait plus souvent à la maison, et il y restait plus longtemps à
+causer avec la petite. Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à
+Excideuil, où je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le café qu'il
+me dit.
+
+Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait personne;
+c'était dans le moment que les gens étaient au foirail ou au minage,
+et, quand la fille eut servi le café, Fournier me dit rondement son
+affaire: Voilà; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.
+
+Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de
+chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais ça
+n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole
+n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les
+vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison,
+nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait
+aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis
+qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti
+qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors
+ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop
+simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait
+regretter de l'avoir prise.
+
+Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à
+Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne
+regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il
+était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de
+propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant
+à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille
+francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette
+fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter
+qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font
+dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres
+raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile
+qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon
+sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait
+très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
+ordinaire, et de la rendre heureuse.
+
+Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée,
+je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille
+un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la
+fortune et du côté de la personne.
+
+Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de
+main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut
+bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de
+Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état.
+Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut
+tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.
+
+--Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à
+quelqu'un?
+
+La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je
+lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne
+sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa
+sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre
+voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter
+pourquoi il avait quitté son état d'avocat.
+
+Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les
+yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque
+chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en
+moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.
+
+--Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe
+bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs
+savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?
+
+--Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa
+mère.
+
+Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il
+était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en
+douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie,
+connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir.
+Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que
+mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour
+me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa
+promise.
+
+Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis à
+rire et je lui répondis:
+
+--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser
+l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour être
+avec Nancette que vous êtes resté.
+
+Il se mit à rire aussi et dit:
+
+--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.
+
+--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons
+essayer de tirer quelques coups d'épervier pour vous faire manger du
+poisson.
+
+Le soir après souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix,
+en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:
+
+--Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?
+
+--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!
+
+Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut notre futur
+gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.
+
+Nous étions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire,
+Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins à la Fayardie;
+mais Hélie et Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
+lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le chercher avec
+la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second
+jour Hélie cueillit le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était
+pas la même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours une qui
+venait de sa race, et c'était toujours une Finette; nous ne sommes
+pas changeants dans notre famille.
+
+On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne
+pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les
+repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer
+d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme.
+Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des
+gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval,
+mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le
+carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les
+enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent
+à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur
+femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et
+tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur.
+Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles
+sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
+haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des
+jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une
+mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à
+la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec
+eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon
+carnaval! bon carnaval!
+
+Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid
+dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et
+encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et
+la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses
+petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
+misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne
+s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne
+pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que
+ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
+pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du
+boeuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La
+mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si
+on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
+coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses.
+Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains,
+de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un
+grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en
+coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.
+
+Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui,
+d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les
+enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et
+viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un
+mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque
+ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse,
+qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait
+chanter comme les jeunes.
+
+Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de
+l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table,
+dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est
+pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu
+beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête
+païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils
+n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.
+
+Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger
+c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait
+réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on
+l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe,
+et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier
+mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu
+de la fraternité des hommes.
+
+C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était
+autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les
+vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y
+a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui
+de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.
+
+Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut
+assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on
+ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que
+voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.
+
+Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce
+mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne
+décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat
+sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
+s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de
+sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché,
+et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit,
+bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces
+histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il
+frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant
+été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
+manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de
+méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas
+tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon
+coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.
+
+Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin,
+Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette
+affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où
+il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes
+débarrassés.
+
+Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et
+Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous
+autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la
+main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez
+affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré.
+Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel
+au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à
+qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par
+honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait
+mon oncle à conter son affaire.
+
+Ce même jour, tandis que Fournier était chez nous, se promenant dans
+le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dévala de
+Puygolfier, toute malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
+après la mort de son père M. Silain, on venait lui réclamer encore
+une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du
+défunt, peu avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
+billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la demoiselle, ni
+capital, ni intérêts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que
+juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vécu, il n'en
+avait pas parlé, se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
+Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop content, vu que
+l'héritage n'était pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet
+dans les papiers de son beau-père et le fit présenter à la
+demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter à
+Fournier. Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
+et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne
+pouvait lui en faire payer plus de cinq années. A cela elle répondit
+que, quand elle devrait aller à l'hospice, elle voulait tout payer,
+quitte à vendre le peu qui lui restait.
+
+Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce peu. Du côté du
+moulin nous la confrontions partout, mais nous n'étions pas en fonds
+pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin.
+De l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, que le
+père de Fournier avait achetée il y avait trente-cinq ans de ça. Du
+côté d'en haut, c'était des bois qui appartenaient à des
+propriétaires assez éloignés. Fournier était donc le seul qui put
+acheter, mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, valait
+peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des
+fonds, car pour les bâtiments du château, ils n'avaient pas de
+valeur pour si peu de bien; c'était une charge au contraire, à cause
+des impôts et de l'entretien.
+
+La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans cette position,
+que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait à
+arranger ça. Mais comme il était plus occupé de venir voir sa future
+femme, que de chercher des acquéreurs, le seul arrangement qu'il
+trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. Le marché fut fait
+pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il
+devait payer d'abord au créancier; deux mille cinq cents francs à la
+grande Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les
+pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante francs pour la faire
+enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec ça
+Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne
+faisait pas un bon marché, mon gendre futur, mais il était content
+en ce moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui aimait tant
+la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque chose de se marier, la
+sachant dans l'embarras. Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut
+arrangé, et qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait pas
+obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore
+davantage.
+
+A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser le cuvier
+comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos
+parents et amis. Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi
+il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le
+monde, se renouvellent petit à petit, un à un, les uns s'en allant,
+les autres arrivant.
+
+Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient morts, mais mon
+cousin le maréchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En
+passant, je dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
+dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore deux ou trois
+bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de
+Brantôme était mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son
+aîné qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de
+Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux et ce fut son
+fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le cousin Nogaret du
+Bleufond et sa femme étaient morts aussi; les garçons avaient quitté
+le moulin pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne restait
+dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, qui ne put pas venir.
+Ceux qui avaient eu le plus de misère, les Nogaret qui étaient venus
+s'établir sur l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
+vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était plus le
+temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils vinrent deux de la
+famille, tous deux mariés. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, était
+veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
+plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin Estève vint
+aussi, mais son frère était mort de la picote pendant la guerre.
+
+Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui étaient
+là, à la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'être
+habillés de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient
+pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
+aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche de Thiviers,
+et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. Mais c'était de bons
+garçons, de vrais Périgordins, qui parlaient patois quand il
+fallait, et n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune temps
+vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que de bons paysans.
+
+Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; ses cheveux
+étaient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et
+ils étaient toujours embroussaillés comme autrefois. Lui et mon
+oncle, ça faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
+soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne tête, bonnes
+jambes et bon estomac aussi, car ils étaient les premiers à trinquer
+et à faire boire. Mon oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et
+ses cheveux n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était grise
+seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui était
+un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout à table, que
+dehors à courir.
+
+La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si c'est parce que je
+m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne
+avait été plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
+nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on a beau être
+dans les fêtes, il n'est pas possible de les oublier, et ça n'est
+pas désirable non plus.
+
+Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien
+ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour
+d'Auberoche, qui est écrasée il y a belle lune, depuis les grandes
+guerres des Anglais.
+
+Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il chanta, car il
+mourut vers Pâques fleuries, après avoir traîné quelque temps dans
+le coin du feu. Il y avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait
+plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit
+qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi,
+peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait
+sept ans de plus.
+
+Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je
+me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que
+quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça
+m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
+j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à
+penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de
+toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.
+
+Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa
+fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y
+avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi
+parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de
+Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et
+avec ça glorieuse comme un pou.
+
+Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année,
+mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand
+ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît
+son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant
+pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à
+faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.
+
+Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle
+Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait
+beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans
+le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle
+avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants
+comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit
+que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
+cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de
+Puygolfier finissait, avec la terre.
+
+La grande Mïette qui était là, lui dit:
+
+--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez;
+mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.
+
+--Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera
+toujours la même chose.
+
+En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument
+pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et
+il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
+femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
+heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais
+elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour
+la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.
+
+Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la
+pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de
+nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme
+de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os
+paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
+quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et
+même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son
+ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si
+beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
+pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis
+rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées;
+ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient
+réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
+cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la
+poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de
+cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les
+larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas
+qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de
+sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était
+perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien
+appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus
+que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas
+compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine.
+Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
+manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était
+dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un
+lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite
+lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
+vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous
+ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après
+elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers
+se moqueraient de ses misères...
+
+En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:
+
+--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà
+toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher
+de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
+pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en
+filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à
+qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne
+peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne
+gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me
+rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien
+qui a perdu son maître!
+
+Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les
+cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à
+coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui
+priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.
+
+--Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en
+va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce
+moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes
+loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent
+pas.
+
+--Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien,
+Nogaret.
+
+Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre
+entra en possession de Puygolfier.
+
+Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir
+Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour.
+D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine,
+mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant
+d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le
+Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des
+petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être
+figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient,
+possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que
+ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été
+peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les
+jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le
+château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait
+fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme
+une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la
+noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
+meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le
+commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du
+Sablou, ou ailleurs.
+
+Quand je vois de ces:
+
+..... _parvenus entés sur les nobles_,
+
+faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a!
+j'ai toujours envie de leur crier:
+
+--_Touche ton âne mon Coulou!_
+
+Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort
+en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour,
+me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui
+avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait
+épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à
+agir par gloriole.
+
+Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était
+pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était
+grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce
+qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui
+semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués
+des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas
+bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de
+la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
+parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort;
+celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises
+avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe
+était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même
+genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
+que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux
+papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et
+il nous donna des livres pour les droles.
+
+Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que
+les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.
+
+Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il
+s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne
+comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des
+choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait
+appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs
+de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse
+devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la
+chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par
+une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et
+les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la
+Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il
+trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
+Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui
+qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le
+lisant.
+
+Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du
+roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du
+marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de
+Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont
+vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste,
+c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de
+plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet
+Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit
+Guillaume.
+
+On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue
+descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais,
+au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
+de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps
+que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens,
+étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.
+
+Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de
+mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait
+partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille
+écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui
+aurait voulu remettre tout en état.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je pensais en moi-même
+que mon aîné Hélie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait
+temps de l'établir. Mais c'était une affaire qui demandait
+réflexion. Pour que le drole pût garder comme aîné la propriété et
+le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque chose, à
+seule fin de pouvoir payer à ses frères leur part, quand, moi n'y
+étant plus, ils viendraient à partager. Il devait, comme je l'avais
+dit à Fournier, leur revenir à chacun dans les trois mille francs,
+et comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille francs que
+l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y avait le petit bien du
+Taboury qui valait tout près de deux mille écus, et qui pouvait se
+vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mère
+Jardon était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille
+francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille
+francs dans leur devantal, ça ne se trouve pas tous les jours dans
+le pas d'une mule, comme on dit.
+
+D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, aucune idée pour
+une fille plutôt que pour une autre; il allait bien comme ça dans
+les frairies danser et s'amuser, mais rien de sérieux.
+
+--Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux à son âge, ça
+n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin
+d'être tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là
+il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.
+
+Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le
+tic-tac du moulin; ça ne changeait guère. Pour ça, mon oncle se
+faisant vieux ne se mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui
+allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, où nous
+avions affermé un endroit pour mettre le blé, la civade, ou le blé
+rouge qui nous restait d'un marché à l'autre. Les jours où je
+n'étais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous
+deux nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés d'aller
+en route tous les deux, mon oncle restait à regarder de la marche
+des meules, et il apprenait le métier à François qui avait ses
+quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait
+quand il était là, mais il allait souvent dehors pour faire des
+arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait
+connaître.
+
+D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il tira au sort et
+amena le numéro quatorze.
+
+--Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous
+fûmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien
+pour te faire exempter.
+
+--Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et être
+bien sain de partout.
+
+La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un peu, la pauvre
+femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde
+autour d'elle, pour être sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en
+peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il faut
+bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons cherchent une
+position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, ça
+marche comme ça: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va
+au régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas
+malheureux.
+
+Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard nous dit qu'il avait
+envie de devancer l'appel pour choisir son régiment. Puisqu'il était
+forcé qu'il partît, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il
+alla dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un de ses
+camarades du collège.
+
+Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier un jeudi à
+Excideuil, comme il sortait de porter des actes à l'enregistrement,
+et il m'engagea à prendre une demi-tasse. Tout en buvant le café, il
+me dit:
+
+--Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre aîné, est-ce que vous ne
+pensez pas à le marier?
+
+--Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier, il faut être
+deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'idée sur aucune
+fille.
+
+--C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du
+côté de sa défunte mère, une dizaine de mille francs, et qui, du
+côté de son père, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux
+enfants dans la même maison; la fille est la cadette. C'est une
+bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis
+élevée en bonne campagnarde: chez elle sont tout à fait de braves
+gens; qu'est-ce que vous dites de ça?
+
+--Je dis que pour la position, ça nous irait assez; mais il faudrait
+aussi que la fille convînt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se
+convinssent tous deux.
+
+--Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre
+ballade, le premier dimanche d'août, la petite y sera et il la
+verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement.
+
+Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux à Saint-Germain,
+emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hélie avait pêché
+la nuit pour le prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin,
+après être resté deux ou trois heures au lit, il avait été piquer sa
+tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau fraîche pour
+vous réveiller.
+
+M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de
+fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et sûrement. Quand
+on lui portait de l'argent à placer, il le serrait dans son coffre,
+et lorsqu'il avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait une
+obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent
+reprendre leur argent, il leur rendait les mêmes écus, dans le même
+sac, lié avec la même ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on
+plaisante ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme
+aujourd'hui, passer aux assises.
+
+Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne mode. Dans l'étude
+il y avait un coffre, de même forme que nos anciens coffres, mais
+tout en fer, avec un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque
+le couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un grand
+cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises
+paillées, c'était tout le mobilier.
+
+Toute la maison était dans le même genre de l'étude; on n'y voyait
+point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous
+les gens un peu cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font
+de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était telle qu'il
+l'avait reçue de son père en prenant l'étude, il y avait
+quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'était solide encore, et
+le notaire aussi, qui était un bon homme tout à fait, et pas fier
+avec les paysans.
+
+Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de petits cailloux qui
+faisaient des dessins, la servante était en train d'arroser un dinde
+qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui
+faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le
+Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en
+attendant, tournez vous autres vers le feu.
+
+Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était dans l'étude parlant
+avec des gens, vint avec Girou:
+
+--Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment que ça va? fit-il
+en me secouant la main.
+
+--Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi?
+
+--Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas à me
+plaindre pourvu que ça dure. Ha! vous avez porté du poisson; c'est
+une bonne idée: vous allez voir, dans une petite minute nous
+déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette, trempe
+la soupe.
+
+Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous
+deux. Mme Vigier était morte depuis une quinzaine d'années, et, de
+deux enfants qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le
+fils était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais
+il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y était, et on
+disait qu'il avait cassé déjà beaucoup de pièces de cent sous à son
+père, qui ne parlait guère de lui, tant ça lui faisait de peine.
+
+Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et M. Vigier, avisant
+trois filles qui se promenaient, les arrêta.
+
+--Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier?
+
+--Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit une grosse délurée,
+et elles se mirent à rire.
+
+--Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'ancienneté:
+voyons, quel âge avez-vous, vous autres?
+
+Quand elles eurent dit leur âge:
+
+--Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon exemple; te voilà
+majeure, il est temps d'y penser.
+
+--Mais j'y pense, Monsieur Vigier!
+
+--A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer le contrat: je suis
+bien vieux, mais ce jour-là je ferai ma barbe de frais pour prendre
+mes droits.
+
+--Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.
+
+--Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle
+n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?
+
+--Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point déplaisante.
+
+--C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger à son
+monde et que le soleil l'a crâmée. Depuis la mort de sa mère, c'est
+elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de ménage.
+
+Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons de sa connaissance et
+ils allèrent danser. A ce qu'il paraît qu'il dansa avec Victoire et
+qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait
+à Saint-Germain pour la voir.
+
+La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hélie
+comme il avait passé le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se
+marièrent. Pour la noce de son frère, Bernard demanda une permission
+et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois, quoiqu'il
+n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.
+
+Quand les nores viennent dans les maisons où il y a encore leur
+belle-mère, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. Ça
+se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de
+la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes qui arrivent, ont
+d'autres idées, et voudraient faire à leur mode. Heureusement
+Victoire avait bon caractère, et ma femme était si bonne, qu'elle
+cherchait toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles
+s'entendirent bien.
+
+L'année se passa comme ça, tranquillement, sans aucune chose qui
+vaille la peine d'être marquée. Mais quelque temps avant la Noël,
+Fournier vint nous trouver et nous dit que, les élections pour les
+conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de
+janvier 1878, il avait idée de faire une liste contre celle de M.
+Lacaud, pour tâcher de le déplanter. D'après des choses qu'il avait
+ouï dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.
+
+--Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un grand bien pour la
+commune, car tant qu'il sera là nous resterons en arrière des
+autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volonté.
+
+Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages avec Roumy,
+Maréchou, le fils Migot, et tant nous prêchâmes les gens qu'en fin
+de compte la liste de mon gendre passa toute, à une majorité de
+trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant à lui, il
+ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes.
+
+Après que le résultat fut connu, tout le monde vint toucher de main
+à Fournier. Ceux qui avaient voté pour la liste de M. Lacaud, ne
+pouvant faire autrement, étaient tout de même contents de n'avoir
+plus affaire à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement
+pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il
+ne leur en voulût; mais ils se trompaient sur son compte, il n'était
+pas un Lacaud.
+
+Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à s'occuper des affaires
+de la commune, et ça n'était pas sans besoin, car le régent que M.
+Lacaud avait mis pour secrétaire, tenait mal les papiers et les
+registres. Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé mes
+droles dans le temps, et il ne convenait pas à mon gendre ni guère à
+personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, était trop
+souvent à l'église et dans la sacristie, et pas assez à sa classe.
+Et encore, quand il y était, il faisait faire plus de prières et
+chanter de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier, ne
+voulant pas le faire partir sans le prévenir, lui dit de demander
+son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par
+là du côté de Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de
+lièvres.
+
+Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier
+pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le
+demanda expressément.
+
+Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M.
+Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre
+le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut à son aise
+pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs
+envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre
+l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui était totalement
+ignorée, vu que les historiens, presque tous jusqu'à nos jours,
+n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
+pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connaître la
+condition de nos pères aux différentes époques, que de savoir ce qui
+se passait à la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de
+près, il se trouve que sous les apparences de prospérité dont
+parlent les flatteurs qui écrivaient jadis l'histoire des rois, la
+misère des peuples était grande. Les fêtes royales et les habits
+dorés des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie
+misérable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu
+de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que
+le peuple de son temps, surtout vers la fin de son règne. Et c'est
+bien vrai ça, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
+avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes, qui
+faisaient toucher du doigt et voir à l'oeil l'état malheureux où
+étaient réduits nos pauvres ancêtres en ces temps-là.
+
+Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est qu'il ne se
+croyait pas lié par les dires rabâchés depuis longtemps. Il faisait
+très bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'était pas plus
+heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule
+au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit
+Clédat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque,
+mourant de faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats,
+écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur faisait
+prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que ça se passait,
+c'est dans notre pays même; mais qui connaît les pauvres Croquants
+du Périgord? La plupart des historiens n'en parlent guère, que pour
+faire des brigands de ces malheureux soulevés par la désespérance.
+
+Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M.
+Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit que Henri IV était un roi
+populaire, n'ont pas consulté le peuple. Ce gascon, grand
+prometteur, mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et
+oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si aimé que ça
+chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de
+rancoeur de la répression des Croquants; dans celui de sa cruauté
+pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
+enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont toutes les
+veines avaient saigné à son service.
+
+On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson de Biron, sans
+abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement
+vrai, qu'il était défendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de
+Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir
+chantée dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet.
+
+Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres gens du Périgord, et
+pendant longtemps on n'a pas fait la fête de saint Louis dans nos
+églises, parce qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore
+aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère d'enfants
+de paysans appelés Louis.
+
+Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa bonté, citer de
+ses traits de clémence et de ses mots, aimables; ce n'était en fin
+de compte qu'un rusé gascon, bon quand ça lui était utile, et
+méchant sans miséricorde quand il y trouvait son intérêt.
+
+C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux enfants des
+paysans, aux descendants de ces Croquants maltraités par Henri IV,
+les nobles et les historiens, la vérité sur leurs ancêtres et
+vengeait leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les
+époques; pour les temps des comtes de Périgord et des seigneurs
+pillards qui rançonnaient sans pitié les, paysans et leur faisaient
+subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion
+où le pauvre paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à
+tour par les papistes et les parpaillots.
+
+Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui
+flambaient: on nous a apitoyés dans les histoires sur sa mort,
+disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lâchement assassiner, mais
+en fin de compte, ce n'était qu'un brigand tué par d'autres
+brigands.
+
+Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir que, sous prétexte
+que les paysans du côté de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin,
+avaient aidé l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes
+provençales à Chante-Céline, près de Fayolle, en 1568; lorsqu'il
+traversa le Périgord venant du Limousin, il massacrait tout sur son
+passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à
+Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit tuer de
+sang-froid _deux cent soixante paysans_, après les y avoir gardés
+tout un jour!
+
+Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on
+nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe
+blanche et son cadavre jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion
+pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante
+compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-être des ancêtres!
+
+A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres,
+je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire.
+Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de près notre histoire,
+on est de l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais,
+père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de
+bon!
+
+Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur, car moi je
+parle à l'ancienne mode, fut réglée, Fournier s'occupa de l'école et
+des chemins. Il fallut emprunter pour ça, mais quand on vit de
+belles salles de classe où les enfants étaient à l'aise, et les
+chemins bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne heure;
+nous voyons maintenant que notre argent est bien employé.
+
+On pense bien qu'au Frau nous étions contents de voir les choses
+marcher comme ça, et d'autant plus que c'était notre gendre qui
+faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les
+préférences, puisque notre chemin avait été radoubé le dernier, et
+on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions à nous faufiler
+partout, puisque nous n'étions rien. Mon oncle avait depuis quelques
+années renoncé à être du Conseil, disant qu'il fallait faire place
+aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon gendre en
+était.
+
+Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était comme dans la
+commune, tout marchait bien. Les droles venaient à souhait.
+François, qui était né en 1860, avait tout près de dix-neuf ans, et
+c'était un fier garçon qui nous aidait bien au moulin et partout.
+Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins et
+commençait aussi à s'occuper: les deux derniers allaient encore en
+classe.
+
+Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passés,
+mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser.
+Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez
+travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les écoutait, et
+s'asseyait par là au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et
+d'autres, mais ayant soin que ce fût quelque affaire propre à les
+instruire ou à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
+avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il
+dévalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.
+
+Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois bien qu'elle avait
+quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle était
+toujours vaillante, active, avisant au bien-être de chacun et de
+tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de
+chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'êtes jamais
+allée à Périgueux? ou bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici,
+ou là? et elle leur répondait:
+
+--Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de
+moi.
+
+Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes étant
+toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison;
+il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque méchante affaire
+qui s'en mêle.
+
+Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais tranquillement
+sur ma mule, jambe de ça, jambe de là, regardant devant moi notre
+maison, dont la cheminée fumait, les termes au-dessus avec leurs
+bois châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque étant à
+un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur
+nos vignes de la Côte, et là, au milieu, je te m'en vais voir une
+place ronde, grande comme un sol à battre cinquante gerbes, où les
+feuilles étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui étaient
+franchement vertes. Ça me donna un coup dans l'estomac: c'est la
+maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ouï dire que
+dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
+que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas
+pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre
+dans l'idée qu'elle viendrait jusque chez nous.
+
+Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, marquée par
+cette tache ronde qui d'année en année allait s'élargir comme
+l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis
+d'arriver chez nous tout ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon
+fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir mis la mule à
+l'écurie, je montai à la maison, et après m'être lavé les mains, je
+m'assis à table pour dîner avec les autres. Moi, je déteste
+tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on
+connaît quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'étais
+tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus
+mangé un morceau lentement, pensant en moi-même à ce gueux de
+phylloxera, Hélie me versa à boire un plein gobelet de vin.
+
+--Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, car bientôt
+nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.
+
+--Comment! que dis-tu? firent-ils tous.
+
+--Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. Dans nos vignes
+de la Côte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera
+mort.
+
+--Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques
+barriques de vin, il nous faudra en acheter.
+
+--Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, on aura trouvé un
+moyen de guérir cette maladie.
+
+--Il ne faut pas compter là-dessus, répondit l'oncle, il y a quinze
+ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils
+ne l'ont pas trouvé.
+
+--Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre aîné.
+
+Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année d'après nous ne fîmes
+pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que
+les vignes malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et puis
+l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Côte, car la
+vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, résista un peu
+plus, mais au bout de trois ans elle était comme l'autre: en tirant
+sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.
+
+Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que
+celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps où il n'y
+en aurait plus du tout: et puis, afin de le ménager, on fonça de la
+vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'année.
+Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui
+avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit
+qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
+garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce
+fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.
+
+La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme
+nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens âgés.
+Peut-être si nous étions sages, devrions-nous faire comme elle, et
+porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il
+y aurait de mieux, ça serait de regarder tranquillement les
+accidents et de tâcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse.
+Mais voilà, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des
+inconvénients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de
+ce souci ont encore dans les yeux l'espérance, qui trompe souvent,
+comme les feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en
+attendant, les fait marcher joyeux.
+
+Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais
+sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient
+de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
+buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et
+puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette.
+Il n'y avait que mon oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant
+de coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, joint à ça
+que l'on dit que le vin est le lait des vieux.
+
+Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une permission et vint
+nous voir sans nous avoir écrit. Il descendit du chemin de fer à
+Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'être
+nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras
+au soir donc, nous étions à souper, quand nous entendons japper la
+Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte:
+Bernard! Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut à sa mère et
+l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fière de son drole
+et heureuse de le revoir, avait les yeux mouillés. Après la mère ce
+fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il
+eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit une assiette à
+côté de sa mère et il s'assit à table. Tout en mangeant, on lui fit
+fête à cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il
+allait se préparer pour une école où vont les sous-officiers, afin
+de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir
+de ce que j'ai appris à Excideuil, et je tacherai que vous ne
+plaigniez pas l'argent que je vous y ai mangé.
+
+Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait grande joie
+aux petits, et à nous autres, ça nous faisait quelque chose aussi.
+Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter
+haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.
+
+--Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-être
+commandant ou colonel; sous la grande République, il ne manquait pas
+de fils de paysans montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce
+que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en
+aller.
+
+--Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et bien en santé, vous le
+verrez mieux que ça.
+
+--Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je
+ne suis plus qu'une vieille lure.
+
+--Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une
+demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne
+l'a été, Dieu merci, et il faut espérer que personne ne le sera de
+longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et il se gâterait.
+D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que
+quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le père le veut, je
+vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
+galons de Bernard.
+
+--Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.
+
+Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la santé du
+sergent-major.
+
+Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et le mardi Fournier
+vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous étions
+treize de la famille en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La
+grande Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous bûmes de
+bons coups, comme si jamais de la vie on n'eût ouï parler de
+phylloxera. L'ennui des premiers temps était un peu amorti, et après
+avoir attendu inutilement la guérison des vignes, nous nous prenions
+maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, comme de fait ça
+arrive.
+
+Quelques années se passèrent comme ça, sans rien d'extraordinaire au
+Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de métayers, et mes
+garçons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
+c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; aussi je ne
+rapporterai pas des choses journalières pareilles à d'autres dont
+j'ai parlé déjà, ne voulant pas, si je puis, rabâcher encore. C'est
+bien assez que j'aie raconté des affaires qui, probable,
+n'intéresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le
+dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé dans le
+temps chez nous; je me souviens très bien de toutes nos anciennes
+affaires; mais pour celles d'hier, de l'année passée, d'il y a deux
+ans, même dix ans, je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois
+je suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai donc
+seulement les choses marquantes pour nous.
+
+En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore
+Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait déjà un garçon aurait
+tant aimé une fille, et Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu
+un mâle; mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on veut.
+
+A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans un régiment qui
+était à Brive. Ça fut une grande affaire chez, nous, et bien des
+gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand état de
+toutes ces félicitations, parce que je sais que parmi les
+complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.
+
+Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à la maison et à
+la Fayardie, comme bien on pense, et nous étions tous glorieux du
+cadet. Lui était plus raisonnable que ses frères, et le lendemain de
+son arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se mit à
+chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé à l'école. Qui
+l'aurait rencontré dans les bois sans le connaître, avec une groule
+de veste et un méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un
+jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement se montrer à
+Excideuil, comme ça aurait été pardonnable de le faire, preuve que
+la gloriole ne lui tournait pas la tête.
+
+L'année d'après, François se maria avec la fille d'un meunier de sur
+la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-père, que j'avais connu
+dans le temps, à la noce de mon cousin de Brantôme. François entrait
+chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. Ils
+n'étaient pas riches si on veut, mais avec ça la fille n'était pas
+un mauvais parti, parce qu'elle était pour lors seule de famille,
+son frère étant mort l'année d'auparavant.
+
+En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. Il nous naquit
+un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui
+s'appelait Clara, en eut une aussi.
+
+Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de
+boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit
+perdre près de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour
+cent, deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, comme
+c'est de coutume.
+
+Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses
+vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui était bien une
+drole tout à fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui
+n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il
+descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus
+vite et je lui en parlai. A la première parole il me confessa la
+vérité: cette fille lui convenait, et avec notre permission il
+voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y
+penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille
+n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se
+mettre dans la misère, les enfants venant; que dans la vie on ne
+pouvait pas toujours suivre ses goûts; qu'il fallait penser à
+l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses
+charges et qu'il était bon de se mettre en mesure de les supporter.
+
+Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas
+tant calculé que ça pour prendre ta mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça,
+c'est vrai; mais moi j'étais dans une autre position que toi, mon
+pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mère, et
+assuré de plus de l'avoir de mon oncle.
+
+Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en ce que je
+disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant
+l'avenir assuré, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se
+marieraient pas. Quant à lui, il se sentait force et courage pour
+nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se
+tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un
+peu.
+
+Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne
+pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas
+prendre un caprice passager pour une amitié solide.
+
+Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu qu'il était de ne
+rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est
+comme ça, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça
+n'est pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu tireras
+d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans
+les grandes usines; tu apprendras là quelque chose qui pourra te
+servir à entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
+une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, ou bien à
+Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.
+
+--J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu
+as raison, je partirai quand il le faudra.
+
+Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries d'autour de
+Périgueux, et il lui fallut aller du côté de Ribérac.
+
+C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son travail et sachant
+se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut là-bas, son bourgeois prit
+confiance en lui, si bien que l'année d'après, il lui augmenta ses
+gages.
+
+Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère était veuve, et
+elles étaient si pauvres que ma femme en avait compassion; et,
+voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut
+là-bas, sans parler à personne, elle l'affectionna, et en cachette,
+pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge
+pour monter son petit ménage. La noce se fit au Frau, bien entendu,
+et puis après Yrieix emmena sa femme.
+
+Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui montent et
+d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche,
+Bernard était officier, et le pauvre Yrieix, lui, était garçon dans
+une minoterie. Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la
+mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire en pension
+et leur donnait des idées sur des choses dont la femme d'Yrieix
+n'avait jamais ouï parler; de manière que plus tard, les cousins
+germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se rencontrer,
+il y aurait eu tant de différence entre eux qu'ils ne se seraient
+jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres,
+qui portent le même nom que des familles riches, proviennent de la
+même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou se sont ruinés,
+tandis que les autres faisaient fortune.
+
+Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passés, et il
+était toujours en bonne santé. Sa barbe et ses cheveux étaient
+blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes
+infirmités, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore
+avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois des douleurs. Son ami
+Masfrangeas était mort il y avait un an, et il disait quelquefois
+que ça serait bientôt à son tour.
+
+--Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à coups de
+bonnet de coton!
+
+Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux que de leur
+dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure vérité pour mon oncle,
+mais, à cet âge, il ne faut pas grand'chose pour les déranger.
+
+Dans le commencement de l'année 1889, il sentit quelque peine à
+remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que ça ne soit
+pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se
+réchauffer, de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le
+lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces grands
+fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait
+ses journées devant le feu, tisonnant avec son bâton, et quelquefois
+lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux
+endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma femme ou
+Victoire, ou la grande Mïette, étaient toujours là, et ça le gardait
+d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme,
+dans _l'Avenir_, il était souvent question du Centenaire de la
+Révolution, il disait quelquefois:
+
+--Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au quatorze juillet!
+
+Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République, et les
+souvenirs de la Révolution qu'il tenait de son père et de son
+grand-père, lui revenaient à la mémoire, et il nous les disait,
+s'arrêtant parfois de fatigue, et continuant à les suivre dans sa
+pensée.
+
+Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-là,
+c'était fête chez nous, et les droles avaient débarrassé l'auvent
+des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrangé avec des
+branches de chêne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en
+face de la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils avaient
+monté un drapeau. Ce piboul était un mai qu'on avait planté en
+quarante-huit à mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on
+l'avait planté avec ses racines, il avait pris, et avait profité
+beaucoup, de manière que maintenant il était très gros. Dans le
+temps nous l'avions entouré d'une petite muraille pour le garder
+d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Liberté.
+
+Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:
+
+--Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.
+
+Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous le menâmes sous
+l'auvent, où Victoire avait déjà porté son fauteuil. Une fois assis,
+il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous
+parla ainsi:
+
+--Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe cousus ensemble,
+mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les
+Prussiens! Il faisait bon vivre et être Français, quand nos
+volontaires, sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les
+drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante
+mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes
+oncles fut tué à Jemmapes, et quand la nouvelle en vint à la maison,
+mon grand-père dit: C'est une belle mort! Vive la République!
+
+Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis,
+voyant le feuillage dont les garçons avaient guirlandé les piliers
+de l'auvent, il reprit:
+
+--Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est fort comme le
+peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des
+tyrans... La branche de chêne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en
+mettrez sur ma caisse, quand je serai mort!
+
+Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés mûrs se
+balançaient doucement, les cigales chantaient après le tronc des
+arbres, les eaux de l'écluse bruissaient, et on entendait au bourg
+péter le petit canon que Fournier avait acheté exprès.
+
+Ma femme prit une chaise et vint se mettre près de l'oncle, pour lui
+faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les
+genoux. Nous autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés
+contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa
+bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe
+et ses cheveux blancs.
+
+De temps en temps, il nous disait quelques paroles:
+
+--Cette fois, mes droles, la République a gagné pour toujours... Ils
+auront beau faire, les nobles, les curés et les autres, ils n'y
+pourront rien... Je suis content d'avoir vu ça... Mais il y a
+quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez,
+les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis
+trop vieux... Vous autres, vous verrez ça. Quelle belle fête, ce
+jour-là!
+
+Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant les choses
+d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il
+pensait.
+
+Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout doucement. D'un jour
+à l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois,
+lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout
+seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
+quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois
+d'octobre, il ne se levait plus que les jours où il faisait beau
+soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il
+faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout
+d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière qu'il
+allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien,
+car sa tête était toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas
+loin.
+
+Il avait demandé qu'on le mît dans la grande chambre, parce que
+c'était la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des
+bords de la rivière et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du
+tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme
+principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir.
+Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journée, et ça
+nous annonçait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille,
+vieillesse qui dort, sont près de la mort.
+
+Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait veillé la nuit
+avec la grande Mïette, chacune la moitié:--Ma pauvre Nancy, je crois
+que je ne passerai pas la journée... Avant de m'en aller, je
+voudrais vous voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir
+Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis François aussi.
+
+On fit comme il l'avait dit. A une heure, François étant arrivé, on
+se mit à table pour dîner. Le petit bout était contre son lit avec
+son assiette et son verre; lui était accoté sur des coussins.
+Fournier était venu avec sa femme et les petits, et quand il
+s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien
+bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne.
+Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il
+leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon
+temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième année... vous
+laissant heureux... je ne suis pas à plaindre.
+
+Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé avec nous
+autres une dernière fois. Bernard avait tué des cailles, et on lui
+en avait fait rôtir une. Après avoir pris un peu de bouillon de
+poule, il mangea la moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout
+ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: Va
+quérir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.
+
+Quand le vin fut versé dans les verres, on lui donna le sien, et
+tous, petits et grands, nous vînmes choquer avec lui. Après avoir bu
+une gorgée, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les
+coussins.
+
+--Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de
+moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas.
+Ecoute, Hélie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me
+sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est
+pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider à
+s'établir plus tard... fais-je bien?
+
+--Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.
+
+--Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la
+conscience tranquille... et je vais aller dormir à côté de nos
+anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!
+
+--Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de France, de là-bas,
+d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te
+penchant vers moi, tu me diras:
+
+--Oncle! ils sont partis!
+
+Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment après, il nous
+dit:
+
+--Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le soleil.
+
+C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin, qui sont
+communs en Périgord. Le soleil rayait fort, séchant le long de la
+rivière les regains dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin
+était arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de
+l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait bruire les feuilles
+de notre arbre de la Liberté qui commençaient à jaunir. Tout à la
+cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient monté le
+quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout ça
+un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le
+pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses quatorze ans:
+
+--Viens là, mon Robertou.
+
+Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui dit tout
+doucement, comme un souffle:
+
+--Chante _la Marseillaise_.
+
+Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout auprès du lit,
+commença de sa voix claire et tremblante un petit:
+
+ Allons, enfants de la Patrie.
+ Le jour de gloire est arrivé!
+
+Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une
+main sur la tête du drole, écoutait en extase.
+
+Lorsque le petit fut à la fin:
+
+ Nous entrerons dans la carrière
+ Quand nos aînés n'y seront plus!...
+
+l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous
+approchant, nous voyions bien qu'il n'était pas mort, mais il ne
+parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupières, et, nous
+voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant
+la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son
+souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout doucement: il était
+mort.
+
+Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par le télégraphe; de
+manière que le lendemain toute la famille était réunie. Sur les
+quatre heures du soir, l'oncle fut porté en terre par nous autres,
+mes six garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac et de
+Génis: aucun d'étranger n'y toucha.
+
+C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches
+de chêne, comme il l'avait demandé, porté par les siens, les uns en
+veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir,
+et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à deux galons
+d'or.
+
+Il n'y avait point de curé. Fournier marchait devant, ceinturé avec
+son écharpe, et toute la commune suivait nos femmes derrière le
+cercueil. Après qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout
+doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté sur la
+terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel
+que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété pour le coucher par écrit:
+
+«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours
+sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan.
+Jusqu'à présent, cet honneur était réservé aux rois, aux grands, aux
+puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps,
+maintenant que la République luit pour tout le monde, comme le
+soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre à
+nos morts, à ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous,
+l'hommage qui leur est dû.
+
+«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est
+celui qui est là couché dans ce cercueil que la terre va recouvrir
+tout à l'heure. Nogaret naquit en 1806, à une époque qu'on appelle
+glorieuse, parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite des
+centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait
+encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son père était un volontaire
+de 1792; mais un de ses oncles était mort à Jemmapes pour la France;
+mais son grand-père était un patriote; et dans cette humble maison
+du Frau on conservait le culte de la République étranglée par
+Bonaparte. Il fut donc élevé dans la pratique des vertus civiques,
+et dans des idées de liberté, de fière indépendance et de dévouement
+à la Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.
+
+«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez
+tous; j'en rappellerai seulement un épisode dont certains de vous
+ont été témoins, mais que tous savent par ouï-dire. Un jour de
+décembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon
+citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené en prison,
+les mains enchaînées comme un malfaiteur.
+
+«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, un homme libre,
+un bon Français, et c'en était assez en ces temps maudits.
+
+«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de décembre
+1851 et de juillet 1870 est en horreur à tout citoyen, à tout
+patriote; tandis que sa mémoire est exécrée des mères dont il a fait
+tuer les fils, et des Français que son crime a arrachés à leur
+patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse
+une commune entière.
+
+«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour nous tous. Il est bon
+de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la
+glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austère,
+arrive aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, à
+l'heure de la mort!
+
+«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du
+pouvoir. La tombe égalitaire n'admet point de privilèges, et les
+cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur
+leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette heure, nous
+avions le choix entre la renommée sinistre du dernier Bonaparte et
+celle du pauvre paysan, qui est là dans ce cercueil, nous
+n'hésiterions pas; nous voudrions que notre mémoire fût bénie et
+honorée comme celle de Nogaret.
+
+«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême s'adresse-t-il moins au
+prisonnier de Décembre, au bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au
+voisin obligeant; cela se peut. Notre éducation civique a été mal
+faite; la noble indépendance de nos pères de la Révolution a été
+ridiculisée; leur désintéressement oublié; leur héroïsme bafoué;
+leur simplicité égalitaire taxée de grossièreté; enfin le souvenir
+des grandes actions de la génération révolutionnaire tant calomniée,
+s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements qui se sont
+succédé et les prêtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des
+sujets et non des citoyens.
+
+«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret
+nous enseigne. Il ne s'est pas contenté d'être un homme probe et
+juste, il a encore été un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié
+dans le cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de l'homme
+envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanité et de
+fraternité, il y a d'autres devoirs essentiels à remplir, qui sont
+ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que
+l'intérêt privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa
+famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments
+s'est affirmée il y a quelques années d'une façon éclatante: on lui
+proposait de lui faire donner une pension comme victime du
+Deux-Décembre; il répondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis
+pour la République!
+
+«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, tel il a vécu,
+tel il a été jusqu'à la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_
+qu'il s'est endormi du dernier sommeil.
+
+«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi
+républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, et dans laquelle il est
+mort, nous soutienne jusqu'à notre dernière heure; et puissions-nous
+mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»
+
+Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, les yeux
+enflambés de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis.
+Ses paroles simples et mâles leur répondaient dans le creux de
+l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures
+peut-être, car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme et l'esprit
+de sujétion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le
+peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus
+arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté sévère de ce
+prêche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en
+retard sur des choses, ça n'est pas sa faute, c'est son malheur;
+mais patience, avant peu, il sera la véritable force du pays, en
+tout et pour tout.
+
+Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée de terre et
+la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vécu,
+repose en paix! Et nous autres après, nous fîmes comme lui:--Adieu,
+oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là vinrent aussi
+jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes à
+genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une
+prière, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière
+moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit,
+petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant
+des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant
+par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui
+soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus
+grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce
+qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que
+l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en
+vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la
+bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la
+vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne
+sais si les autres valent mieux.
+
+Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du
+moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de
+chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire
+maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des
+demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé
+depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille
+fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la
+souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
+demoiselle Ponsie.
+
+Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant,
+sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai
+travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me
+commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai
+quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma
+volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les
+miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé
+de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps
+perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.
+
+Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la
+meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait
+prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail
+de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,
+en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon
+coeur.
+
+Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle
+m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons
+droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a
+tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la
+coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que
+ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le
+fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de
+femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle
+cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On
+se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme
+dans toute ma vie; elle est la seule.
+
+Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du
+travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés
+qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
+maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à
+gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle
+laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:
+c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
+quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les
+deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble
+aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.
+
+Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en
+arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne
+faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie
+provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait
+été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé
+d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour
+moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à
+mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses
+défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas
+assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin,
+soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
+tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que
+ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus
+petite commune du département, qui est je crois celle de
+Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants
+avec les femmes et les petits enfants.
+
+La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan
+en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il
+a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé
+sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les
+emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe
+ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse
+de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens
+ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en
+vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le
+plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un
+qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
+réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les
+premiers des biens.
+
+Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand
+nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande
+le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il
+faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
+gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour
+travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On
+nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
+n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons
+pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait
+de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
+avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui
+se moquent de nous, quelquefois.
+
+Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la
+première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais
+revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même
+vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
+droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère
+nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de
+terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire,
+ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
+garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de
+mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré
+d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.
+Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai
+toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
+monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur
+pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de
+quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée
+vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent
+trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de
+choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le
+riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
+beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de
+cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de
+maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que
+ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.
+
+Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont
+désirables: la santé, l'indépendance et la paix du coeur.
+
+C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison
+seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,
+personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
+vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui
+n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à
+plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de
+notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça
+va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais
+quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe,
+nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
+qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le
+baptiser en français.
+
+De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux
+qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la
+privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement,
+les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on
+n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités,
+toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que
+nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
+peine finit par ne donner aucun plaisir.
+
+Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.
+
+D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à
+me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos
+affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec
+Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
+est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis
+mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres,
+nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes
+nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre
+famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en
+ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences,
+l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le coeur:
+qu'est-ce qu'on veut de mieux?
+
+Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses
+pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments
+quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont
+grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est
+solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus
+profond de la terre française, tout est oublié.
+
+Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas
+leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes
+pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal
+qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois
+en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de
+manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
+ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère,
+l'injustice me révolte, la misère me saigne le coeur; mais si j'ai
+eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de
+haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
+que le fameux Lacaud est mort.
+
+Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des
+progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre
+loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on
+n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour
+moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps
+d'aujourd'hui!
+
+Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le
+temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait
+faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire
+depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors
+et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac
+dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution
+de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma
+mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père,
+le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un
+vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait
+rire.
+
+Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième
+République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé
+dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
+que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a
+supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de
+l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge
+monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
+ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de
+Bonaparte, mais ce n'est pas tout.
+
+On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à
+faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans
+doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont
+impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir
+mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à
+l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le
+jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables,
+fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût
+emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire
+vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles
+auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,
+qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme
+nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme
+ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent
+qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se
+disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de
+la misère.
+
+Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,
+qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la
+Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la
+Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,
+avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que
+quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette
+occasion.
+
+Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je
+m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées
+du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien
+quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas,
+mais qui, au demeurant, était un brave homme.
+
+A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection,
+devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la
+terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop
+froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop
+fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop
+forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop
+innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi
+de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu
+fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.
+
+Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant
+à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu
+raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des
+campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
+causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se
+plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans
+les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les
+campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté
+manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par
+tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces
+pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
+travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.
+Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans
+leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à
+la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les
+travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la
+misère pour tous.
+
+Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en
+a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille
+habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers
+de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi
+pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;
+c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la
+population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le
+quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France
+avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la
+fièvre,--et nous la donne-t-il quelquefois.
+
+Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes
+lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans
+un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes
+ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et
+par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces
+lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de
+lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.
+
+Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir
+changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,
+nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on
+s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
+de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux;
+jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de
+flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent
+d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de
+constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus
+mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix
+ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et
+conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je
+comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si
+on avait peur que la chose s'oublie!
+
+Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à
+Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave
+homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
+discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il
+tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours:
+l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable
+adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se
+passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans
+un conseil de douze bons paysans!
+
+Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie
+et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses
+s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux
+grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre,
+distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont
+très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi
+de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette
+mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à
+quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots
+flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre
+où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de
+ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.
+
+Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces:
+agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations
+distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds
+respects, et le reste!
+
+Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces
+cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et
+puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans
+l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
+tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité
+fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: _tu, citoyen_,
+et: _salut et fraternité!_
+
+Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles
+seulement!
+
+Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont
+tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser
+au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de
+gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance
+d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix
+étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre
+patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des
+petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban
+couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le
+savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres
+citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on
+fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un
+coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever
+de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à
+l'état de cultivateur qui est le premier de tous.
+
+Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont
+distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui
+sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me
+feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
+Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on
+en fait litière!
+
+Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore
+des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,
+de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur
+aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilité!--des
+témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce
+que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des
+hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses,
+s'ils sont bien sages.
+
+On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées
+monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le
+franc-parler et la rude égalité républicaine de
+_Quatre-vingt-treize_, et les épaulettes de laine des généraux, et
+la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
+fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette
+époque.
+
+A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres
+gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus
+cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
+les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons
+piper par des paroles, et attacher avec des rubans.
+
+Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de faire passer la
+mode de toutes les distinctions et décorations; qu'au lieu de nous
+dététiner tout bellement des croix et des médailles, on les a
+prodiguées, et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
+décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.
+
+Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font rien. Pourtant, ça
+m'étonne quand j'y pense, de voir des gens sérieux s'amuser à ces
+choses-là, dans le temps où nous sommes; de même que ça me surprend
+de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orléanistes,
+des carlistes, des Louis-dix-septistes, des républicains, enfin des
+braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux
+cheveux à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. Hé!
+Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'étiquette et les
+préséances; sur le traité d'Utrecht, le droit divin ou les
+Constitutions défuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi
+je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il
+me semble qu'une rénovation sociale germe dans les esprits. Les
+ouvriers de terre, métayers, bordiers, tierceurs, journaliers,
+domestiques, commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
+choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort à penser.
+C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son
+accession à la propriété; car, quoique je ne sois qu'un pauvre
+oison, il me tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse boule
+de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas été pétrie et lancée
+dans l'espace à raison de vingt-sept mille lieues à l'heure, pour
+que ceux-là dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
+précisément n'en aient pas une picotinée. Je me figure qu'ils
+auraient droit à une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.
+
+On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de l'industrie à
+acquérir des maisons payées par termes annuels dans de bonnes
+conditions. Qui ferait ça pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui
+leur procurerait les moyens de devenir petits propriétaires, en
+attendant mieux, ferait une grande chose, une très grande chose.
+
+Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intérêt
+vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fixé au sol par la
+propriété, et qu'ainsi s'achève la conquête de la terre française
+par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,
+les inégalités sociales, étant moins choquantes, n'engendreront plus
+de ces haines féroces qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
+mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins dure pour
+les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se
+soustraire à la grande loi du travail, des millions de bras
+fainéants seront rendus au labeur, à la production, et les pauvres
+femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
+renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la population
+diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des
+enfants...
+
+Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas à un chétif meunier de
+raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un
+moment:
+
+--Vieille baderne, retourne à ton moulin!
+
+--Un petit instant, et j'y vais.
+
+Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont j'ai parlé, et je
+le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. Ça me
+console tout de même, de penser qu'un jour viendra où l'égalité
+n'offusquera plus personne, où le travail primera l'argent, et où la
+charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu
+par la marche sûre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros
+rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
+Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura
+peut-être encore de la pauvreté, de cette pauvreté digne qui
+n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misère imméritée.
+Le monde ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un grand
+pas dans le chemin du progrès, en prenant la Justice pour la seule
+règle de tous les rapports de la vie sociale.
+
+Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère du moins vivre
+assez pour faire la commission dont mon oncle m'a chargé à son lit
+de mort.
+
+Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, au cimetière,
+lui crier sur sa tombe:
+
+--Oncle, ils sont partis!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+***** This file should be named 34364-8.txt or 34364-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/4/3/6/34364/
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
+
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ The Project Gutenberg eBook of Le moulin du Frau, by Eugène le Roy.
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+The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le moulin du Frau
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+Author: Eugène Le Roy
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+Commentator: Alcide Dusolier
+
+Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+
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+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+<h2>EUGÈNE LE ROY</h2>
+
+
+<h1>LE MOULIN DU FRAU</h1>
+
+<h4>Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER</h4>
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h4>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h4>
+
+<h4>EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</h4>
+
+<h5>11, RUE DE GRENELLE, 11</h5>
+
+<h5>1905</h5>
+
+<h5>Tous droits réservés</h5>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps
+que j'étais critique, l'occasion d'apprécier un roman
+rustique offrant la moindre ressemblance de facture
+avec <i>le Moulin du Frau</i>. <i>Le Marquis des Saffras</i>,
+de La Madelène, <i>les Païens innocents</i>, de Babou,
+non plus que <i>le Chevrier</i>, de Fabre, et <i>le Bouscassié</i>,
+de Cladel, ne sauraient lui être comparés.
+L'arrangement de la réalité, l'inquiétude constante
+de la forme, qui s'accusent également dans ces
+&oelig;uvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas
+une fois dans <i>le Moulin</i>. Ici, nul artifice littéraire,
+«l'auteur» est absent, il semble que le livre se soit
+fait tout seul, soit venu de lui-même.</p>
+
+<p>Quand je lus dans l'<i>Avenir de la Dordogne</i> les
+premiers feuilletons, je fus pris d'emblée au charme,
+absolument nouveau, d'une naïveté d'exécution sans
+analogue dans mes souvenirs. Le récit se déroulait
+si simplement à travers les villages, les champs,
+les landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du
+meunier écrite par le farinier en personne. Rien de
+prémédité, d'agencé: le Périgord comme il est et
+les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui,
+c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour
+la vie de sa famille et celle de ses voisins, qui nous
+dit bonnement leurs idées, leurs peines, leurs
+gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels incidents
+les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner
+ces incidents pour en tirer un effet ou une situation.
+Et cependant, quel intérêt elles éveillent, ces existences
+tout unies, où les surprises et l'extraordinaire
+n'ont point de place! Quel attrait dans ces tableaux
+du monotone train-train rural!</p>
+
+<p>On pourrait dire que, par là, <i>le Moulin du Frau</i>
+est un tour de force, si l'effort se trahissait en quelque
+endroit. Mais non. Si nous sommes conquis dès
+le début et gardés jusqu'au bout, cela tient avant tout
+à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu
+son sujet:</p>
+
+<p>«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit
+enfant, on tendait des gluaux au bord des mares claires
+fréquentées par les linots et les chardonnerets; les taillis,
+les chaumes et les maïs que, jeune homme, on a tant
+de fois arpentés, guêtres au mollet, carnassière au flanc
+et fusil sur l'épaule; le paysage familier enfin, qui vous
+a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut décrire, car
+voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
+façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait
+partie de nous pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il
+est en nous, qu'en le donnant nous nous donnons nous-mêmes:
+il vit et, partant, il émeut.</p>
+
+<p>«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en
+mots qui peignent et qui sculptent, je le défie de me
+toucher par la description, quelque matériellement
+exacte qu'elle soit, d'un pays traversé en touriste ou vu
+par une portière de voiture. La nature n'a pas de ces
+facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi au
+premier passant venu<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Nos Gens de lettres</i>, p. 284.</p></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en
+elle-même, est servie, dans <i>le Moulin</i>, par une
+justesse de vision des plus rares&mdash;et mise en valeur
+par une prose singulièrement expressive, mais
+qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style
+tendu, compliqué, surchargé, dont les professionnels
+du pittoresque font un usage si fatigant. Elle est
+au contraire aisée, courante, toute spontanée... Et
+comme elle convient, comme elle s'adapte aux
+choses et aux personnages représentés!</p>
+
+<p>Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage»
+est toujours plus ou moins de convention,
+et je vous répète que nous avons affaire ici à la
+nature seule. Vous n'y trouverez donc point de
+personnages, vous y verrez uniquement les gens du
+terroir périgourdin, chacun avec son allure propre,
+ses traits, ses façons et ses dires, si fidèlement
+reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu,
+que c'est vrai, comme c'est cela!&mdash;Et, notez-le
+bien, car ce n'est pas la moindre originalité de ce
+livre si particulier, jamais ils ne sont amenés de
+force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent à
+leur heure, vous les y rencontrez comme on les
+rencontre dans la vie... Et si vous ne les reconnaissez
+pas à première vue, c'est que vous y mettrez
+de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une ressemblance
+criante! Tenez, les voici, «messieurs» et
+paysans:</p>
+
+<p>Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux
+et rangés, mais de c&oelig;ur généreux, accueillants aux
+porte-besace, serviables aux voisins dans la gêne,
+et qui, républicains fiers de leur quatorze quartiers
+de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par
+la grosse importance des bourgeois tout neufs que
+par les grands airs des hobereaux en bottes molles
+et en casquette à deux becs;&mdash;M. Silain de Puygolfier,
+type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
+chasseur de lièvres et de bergères, buveur,
+joueur, perdant aux cartes l'argent de la paire de
+b&oelig;ufs qu'il vient de vendre sur le foirail; sa fille,
+«la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée et
+charmante, regardant avec une mélancolie résignée
+les métairies, attachées de temps immémorial au
+castel de famille, s'en aller une à une aux mains
+des marchands de biens;&mdash;le petit tailleur sec et
+taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine
+l'article socialiste de <i>la Ruche</i> en tirant l'aiguille
+sur son établi, s'évertue inutilement, dans les veillées
+d'hiver où l'on <i>énoise</i>, à catéchiser la tablée
+des métayères et des bouviers, lesquels réservent
+leur attention effarée à des histoires de l'autre
+monde: la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche,
+contées en tremblant par le garçon-meunier
+Gustou;&mdash;Nancy, la bâtarde de l'hospice; la
+bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le
+facteur Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé,
+et le sacristain, et le sorcier, et le maréchal, et les
+muletiers, conducteurs de minerai, et les charbonniers
+de nos forges disparues, dont les hauts fourneaux
+flambaient toute la nuit, embrasant la nappe
+noire des étangs! qui sais-je encore? car ils y sont
+tous, nos ruraux, et saisis sur le vif, définitivement
+fixés par le meunier Hélie ou par le maître
+Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis
+distinguer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne
+surpassera point: les coutumes, les travaux et les
+fêtes de nos campagnes, un conteur qui ne sera
+pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le
+fermerez pas avant de l'avoir lu tout entier, d'une
+affilée,&mdash;et vous le reprendrez souventes fois, je
+vous le prédis: vous surtout, compatriotes, que
+les exigences de la vie retiennent dans la grand'ville,
+mais qui gardez au c&oelig;ur le regret violent du
+«pays», où vous reviendrez sur le tard pour y
+vieillir doucement et reposer à côté de vos anciens.</p>
+
+<p>Ah! quelle joie pour nous, les <i>Parisiens</i>, quel
+enchantement qu'un ouvrage pareil! Il est de ceux
+qu'on installe sur le bas rayon de la bibliothèque,
+dans la rangée des «amis», à portée de la main.
+C'est là que je le placerai. En attendant, je vais
+commander pour lui une de ces reliures solides et
+cossues d'autrefois, une reliure en veau fin, couleur
+des armoires de noyer aux veines foncées qui
+décorent nos fermes et nos manoirs périgourdins:
+je veux à ce livre un vêtement durable comme
+lui.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Alcide DUSOLIER.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_MOULIN_DU_FRAU" id="LE_MOULIN_DU_FRAU"></a>LE MOULIN DU FRAU</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+
+<p>C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire
+de l'année 1844. Nous étions à souper dans notre
+petit logement de la rue Hiéras; il y avait là mon
+oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux camarade
+et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la
+Préfecture, puis moi troisième, jeune drole de seize
+ans. La quatrième place était celle de ma mère;
+mais la pauvre femme ne s'asseyait que par moments,
+tant elle était occupée du service, comme c'est la
+coutume chez les petites gens, dans notre vieux
+Périgord. Parmi les amis de mon pauvre défunt
+père, ma mère était en grande réputation de bonne
+ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne
+la faisait pas mentir; aussi lorsqu'après la soupe et
+le bouilli, elle apporta un gros barbeau en court-bouillon,
+M. Masfrangeas ouvrit les nasières et, en
+se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon
+sentant qui montait du plat: Ha! Ha!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis
+de parole; je t'avais promis de te faire manger un
+barbeau de quatre livres pour le moins, et le voilà.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là
+en pesait au moins cinq.</p>
+
+<p>Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il
+écourtait le nom par coutume d'enfants, de même que
+l'autre l'appelait Rétou, un gros morceau de la bête,
+et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du collet.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement!
+Mais on voyait bien, quoiqu'il ne fût pas
+façonnier, que c'était un peu par honnêteté, et que
+cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve, c'est
+qu'il y revint.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, cherche là dedans les instruments de la
+Passion, dit mon oncle, en lui donnant la tête, on dit
+qu'ils y sont tous; pour moi, je ne les y ai jamais
+vus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous êtes un païen, mon pauvre
+Sicaire, dit ma mère, qui fort en retard, mangeait
+seulement sa soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai
+bien cru le manquer; j'en ai eu tout mon faix de le
+tirer de son trou, sous le roc de Marty.</p>
+
+<p>&mdash;Tu finiras par y rester quelque jour, dit
+M. Masfrangeas, sans autrement s'émouvoir; mais
+il disait ça sans y croire, pour parler, et de vrai, il
+était bien attrapé à sa tête de barbeau.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers,
+nous plongeons comme des loutres.</p>
+
+<p>Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat
+d'oronges cuites sur le gril avec de l'huile fine et un
+petit hachis dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez
+joliment bien, dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous,
+monsieur Masfrangeas; c'est Sicaire qui a porté les
+champignons, comme le barbeau, et aussi l'autre
+bête qui est à la broche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les
+affaires aussi vous serez bien; toujours la plus
+fine cuisinière que je connaisse dans notre pays où
+elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la Préfecture
+n'est qu'un gargotier au prix de vous.</p>
+
+<p>Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de
+voir son hôte content; toutefois allant à la cuisine et
+songeant à son défunt mari, mon père, qui aimait à
+se réjouir à table avec ses amis, elle essuyait ses
+yeux mouillés.</p>
+
+<p>Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon
+oncle ne le ménageait pas. Les gobelets d'une roquille
+étaient toujours pleins, et il conviait souvent
+M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau
+sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne
+coutume du pays, et personne n'en demandait.</p>
+
+<p>Après un petit moment, pendant lequel j'avais
+levé les assiettes, ma mère revint apportant un levraut
+piqué de lard sur le rable et les cuisses, et
+allongé dans son plat, comme une grenouille qui
+saute à l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu de cette bête, Frangeas?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut
+d'avocat, et qu'il est rôti si à point qu'il y
+aura du plaisir à lui dire deux mots; oui.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade
+comme les sait faire ma belle-s&oelig;ur, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose
+me dérange; tu n'étais pas, bien entendu, en règle
+avec la loi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle loi?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant
+on ne pourra plus chasser qu'à de certaines
+époques, et avec ça il faudra un permis qui coûtera
+vingt-cinq francs.</p>
+
+<p>&mdash;Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux
+farceur de Philippe a donc encore besoin d'argent
+pour doter quelqu'un de ses enfants? S'il n'y a que
+moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il attendra
+longtemps!</p>
+
+<p>Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier,
+c'était la loi sur les patentes: voilà que nous
+ne pourrons plus faire moudre, travailler, sans le
+payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer un
+lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant,
+pour le calmer; mais mon oncle était parti.</p>
+
+<p>&mdash;L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça,
+lui et toute sa clique; il faut payer deux cents francs
+de taille pour être électeur; ça fait que des vieilles
+bêtes, comme chez nous ce grand <i>Champalimaou</i> de
+Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents
+francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le
+droit de payer; de payer pour travailler, de payer
+pour respirer, de payer pour chasser!</p>
+
+<p>Mais ça ne peut pas durer longtemps comme
+ça!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça
+durera plus que nous.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques
+années tu verras ça. Vous autres, dans les bureaux,
+vous ne savez pas ce qui se passe. Les maires
+ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire plaisir
+au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont
+bien sots, mais ils commencent à s'embêter d'être
+écrasés sous la charge et rondinés comme des ânes
+qu'on mène au moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit
+M. Masfrangeas; mais avec tout cela le levraut va se
+refroidir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; tu vas voir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son
+couteau avec le mien, c'est le moment de descendre
+à la cave. A droite, dans le coin, tu prendras dans la
+grande caisse où il y a de la paille, trois bouteilles de
+ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait donné
+à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.</p>
+
+<p>&mdash;Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en
+veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant
+le levraut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce
+que c'est que ça à nous trois, car je ne compte pas
+ma belle-s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train
+de dire ses deux mots au rable du levraut. Mon oncle
+déboucha doucement une des bouteilles et remplit
+les verres, puis, prenant le sien, il le leva: Nous
+allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas!
+Et les verres se choquèrent, et chacun vida
+le sien rubis sur l'ongle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse,
+passablement de corps... Cela vaut mieux que tous
+les bordeaux du commerce.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac,
+acheva mon oncle. Allons, mon vieux, un
+autre petit morceau de cette cuisse, tiens...</p>
+
+<p>M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était
+pas trop sérieux.</p>
+
+<p>Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix
+vierge, pressée au Frau, avec force chapons à l'ail,
+termina le repas.</p>
+
+<p>Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages
+de Cubjac, des noix, des pommes, puis une
+tourte aux confitures et un gâteau d'amandes. Ces
+pâtisseries campagnardes faites par elle étaient réussies
+à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles
+santés à proposer. Après M. Masfrangeas, ce fut sa
+dame; puis l'aînée des demoiselles Masfrangeas, puis
+la seconde, la troisième...</p>
+
+<p>Mais leur père se récriait en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, allons! allons!</p>
+
+<p>&mdash;Dans une famille il ne faut pas de préférence,
+disait mon oncle: la plus jeune n'est pas bâtarde,
+que diable!</p>
+
+<p>Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant
+qu'il ne boirait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant
+un morceau de la tourte bien coupé en coin.</p>
+
+<p>Puis quand la tourte fut avalée:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a
+tué le levraut? dit mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en
+posant la main sur son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy,
+qui est allée, à demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour
+ramasser les oronges! Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce
+n'est pas trois ou quatre bouteilles qui te font peur.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, du gâteau d'amandes.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment:&mdash;L'ingratitude, dit mon
+oncle, est un grand défaut. Tu ne refuseras pas au
+moins, mon ami, de boire à la santé de ma belle-s&oelig;ur,
+qui nous a fait si bien souper?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! pour ça non, et ce sera de bon c&oelig;ur, dit
+M. Masfrangeas en tendant son gobelet.</p>
+
+<p>Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère
+mère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là,
+comme il serait heureux!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un homme comme il n'y en a guère, dit
+M. Masfrangeas, d'une voix devenue profonde tout
+d'un coup: bon comme le bon pain, franc comme
+l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à
+se sacrifier pour les autres...</p>
+
+<p>Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de
+son défunt ami.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées,
+tapotait de petits coups sur la table avec son
+couteau, et ma mère et moi nous essuyions nos larmes
+qui coulaient doucement.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence après cette pieuse
+ressouvenance; puis ma mère dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant
+dessous, va chercher des cigares; Frangeas en
+fumera bien un ou deux.</p>
+
+<p>Le café était servi lorsque je revins. Je posai les
+cigares devant M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant
+mon oncle avait tiré de sa poche sa pipe que
+je trouvais si jolie, et qui était tout simplement une
+pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant,
+et un couvercle retenu par une petite chaîne; et il la
+bourrait. J'apportai une braise pour allumer cigare et
+pipe, et puis chacun remua pour faire fondre le sucre.
+Après avoir vidé leur tasse à moitié, mon oncle
+et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de
+bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent
+à parler de Delcouderc qui allait passer aux assises
+dans quelques jours, et ils tombèrent d'accord qu'il
+serait condamné à mort. Pour les autres, ses
+complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait
+trop.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Là-dessus, mon oncle me dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous,
+Sicaire; un enfant de seize ans!</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un
+homme bientôt, vous êtes-vous décidée; que comptez-vous
+en faire, d'Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais
+il n'a d'idée pour aucun état.</p>
+
+<p>Et c'était bien la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut
+entrer à la Préfecture, dans les bureaux, je m'en
+charge. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien assez, dit ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, Hélie?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je,
+pour ne pas paraître ingrat devant tant d'intérêt.
+D'ailleurs, j'avais tant entendu vanter cette administration,
+que ça me flattait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Il va aller quelques jours au Frau avec son
+oncle, reprit ma mère; alors, au retour, vous pourriez
+le faire entrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.</p>
+
+<p>C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la
+carrière de bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui
+était prote à l'imprimerie Lavertujon, il m'eût fait
+apprendre son métier; mais ma mère se figurait, la
+pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé.
+Tout ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas,
+de préfets, de députés, ne lui en avait pas donné une
+petite idée.</p>
+
+<p>Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement
+leur <i>gloria</i>, et je les admirais naïvement pendant
+ce temps. M. Masfrangeas était le bon vrai
+portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un
+grand faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux
+châtains ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait
+les traits un peu forts, mais toute sa figure pétillait
+d'esprit et respirait le bon sens pratique de notre
+race.</p>
+
+<p>Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son
+ami: il avait les traits réguliers, le nez droit et les
+yeux gris-bleu. Tandis que M. Masfrangeas était
+entièrement rasé, manque deux petits favoris qui ne
+dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des
+chasseurs d'Afrique une barbe noire et frisée qui
+allait bien à sa figure hâlée. Sur son front carré ses
+cheveux coupés ras faisaient des pointes régulières.
+Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me tardait qu'ils
+eussent fini, pour aller voir les baraques de la foire.</p>
+
+<p>Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai
+faites; vous allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette
+double raison.</p>
+
+<p>Et nous prîmes une prune.</p>
+
+<p>Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant
+le bras vers le cabinet me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Porte cette petite roquille, Hélie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore?
+dit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille,
+c'est de l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an
+onze.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante
+et un ans. Après ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal?
+ajouta-t-il en goguenardant.</p>
+
+<p>&mdash;Les bonnes choses ne font jamais mal, dit
+M. Masfrangeas en tendant sa tasse après l'avoir
+bien rincée.</p>
+
+<p>Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement,
+et M. Masfrangeas exprima ainsi sa façon de
+penser:</p>
+
+<p>&mdash;On devrait se mettre à genoux pour boire
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, il n'en reste plus que deux
+ou trois pintes, ce sera pour quand Hélie se mariera.</p>
+
+<p>Je me mis à rire, et ma mère dit:&mdash;Alors elle
+a encore le temps de vieillir, ça ne sera pas demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il
+pense plutôt à aller voir les baraques; nous allons y
+aller, tu vas voir, mon fils.</p>
+
+<p>Nous nous levâmes. Après tous les remerciements
+et les compliments coutumiers, M. Masfrangeas
+embrassa ma mère:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce
+garçon reviendra du Frau, vous me l'enverrez; d'ici
+là, j'aurai arrangé tout cela.</p>
+
+<p>En sortant, nous prîmes par la place de la mairie,
+parce que mon oncle voulait aller voir de sa jument,
+et au bout de la rue Saint-Silain, nous voilà descendant
+la rue Taillefer. Je les regardais aller devant
+tous deux. M. Masfrangeas avait une grande lévite
+bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même
+couleur à longs poils. Avec ça une cravate haute, et
+un gilet à fleurs, sur lequel battaient les breloques
+de sa montre. Il représentait bien ainsi le petit bourgeois
+cossu de l'époque.</p>
+
+<p>Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap
+blanc en entier; veste dite: sans-culotte, gilet boutonné
+carrément, avec deux rangées de boutons de
+cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela était blanc,
+et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était
+un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte
+ronde, comme on n'en fait plus guère; les meuniers
+d'à présent suivent la mode. La seule chose qui ne
+fût pas blanche dans l'habillement de mon oncle,
+c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement,
+et sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa
+chemise en bonne toile de ménage.</p>
+
+<p>Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou
+sept bouteilles, puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie,
+et ils s'en allaient tranquilles, la tête froide et
+les jambes solides; ils étaient contents, comme nous
+disons, et voilà tout.</p>
+
+<p>Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du <i>Chêne
+Vert</i> flambait, et par toutes les fenêtres on voyait
+les servantes aller et venir en portant des piles d'assiettes.</p>
+
+<p>&mdash;Romieu a fait bigrement des bons dîners là,
+avec M. Sauveroche et d'autres bons vivants, dit
+M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne auberge,
+ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de
+la Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.</p>
+
+<p>Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé,
+jusque derrière la tour Mataguerre et nous entrâmes
+dans l'écurie où était la jument. La Grise, nous entendant,
+tourna la tête et rossignola tout bellement
+en reconnaissant son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher
+et il la mena boire au bac dans la cour. Après il
+appela le garçon, se fit donner quatre litres de civade,
+les cribla bien, ôtant les petites pierres, et les donna
+à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était
+retiré dans un coin, et on entendait sur la litière
+comme un bruissement qui n'en finissait pas.</p>
+
+<p>La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes
+vers le Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée
+au-dessus du niveau des routes qui la bordent, et
+entourée de banquettes de pierre avec de beaux
+arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort,
+selon moi.</p>
+
+<p>Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les
+lampions fumaient avec une sale odeur de graillon,
+car on ne voyait pas alors des baraques éclairées au
+gaz, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez
+propre pour l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard
+rouge avec des tresses blondes qui lui plaquaient sur
+les joues, soufflait à en crever dans un trombone à
+coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné s'essoufflait
+dans un cornet à piston. De l'autre côté de
+l'entrée, un gamin faisait des roulements superbes sur
+le tambour et un paillasse tapait à tour de bras sur
+sa grosse caisse, avec accompagnement de cymbales.</p>
+
+<p>Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait
+les bras nus, les épaules décolletées, une belle fille
+en maillot rose et en jupe de gaze très écourtée que
+chaque coup de reins, lorsqu'elle se retournait, raccourcissait
+encore. Je ne sais pas ce qui décida M. Masfrangeas,
+mais la musique finie, il dit: Entrons là, et
+nous entrâmes, aux premières places, qu'il paya en
+faisant changer cent sous.</p>
+
+<p>Après avoir vu des tours de force, d'adresse,
+d'équilibre, des farces comiques, la jeune fille aux
+jupes courtes dansa sur la corde avec beaucoup de
+joliesse, ce qui intéressa grandement M. Masfrangeas
+et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse pourquoi
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Après cette représentation, nous allâmes voir un
+éléphant savant qui faisait aussi des tours d'équilibre,
+et soupait ensuite en public, servi par un
+singe habillé comme un petit pastronnet.</p>
+
+<p>Au sortir de là nous nous promenâmes un peu
+dans la place, et en passant nous vîmes une baraque
+où on montrait des oiseaux savants. Dans une autre,
+des ours se battaient avec des chiens. Tous les
+bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient
+amené leurs dogues et leurs boule-dogues pour les
+éprouver et faire des paris. Les abois enragés des
+chiens et les grognements féroces des ours faisaient
+un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le
+bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait
+les poulets tout vivants, et dont la baraque était en
+face.</p>
+
+<p>Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons
+pas voir sur la porte de l'hôtel Védrenne, le curé
+Pinot, de chez nous, qui fumait tranquillement sa
+pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon
+oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma
+bêtise.</p>
+
+<p>&mdash;Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle,
+en bourrant sa pipe.</p>
+
+<p>Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé,
+où on jouait <i>La Grâce de Dieu</i>, M. Masfrangeas
+proposa de prendre un verre de punch, et nous
+entrâmes au café Rose Beauvais.</p>
+
+<p>Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors,
+et il chantait une de ses chansons patoises, qu'il coupait
+de brocards à l'adresse des assistants.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois
+couplets patois qui se peuvent tourner ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est monsieur Masfrangeas,<br /></span>
+<span class="i0">De la Préfecture,<br /></span>
+<span class="i0">Qui s'est certes fait friser<br /></span>
+<span class="i0">Chez Jean La Verdure!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête
+broussailleuse de M. Masfrangeas, et en pensant à
+La Verdure, qui était un petit perruquier du côté du
+Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce que
+c'était qu'un fer à friser.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.</p>
+
+<p>Et Fayolle continua:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il aime le bouteillon,<br /></span>
+<span class="i0">C'est un franc Périgord,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsqu'il voit un cotillon,<br /></span>
+<span class="i0">Il y court tout d'abord!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les battements de mains et les éclats de rire
+recommencèrent, et M. Masfrangeas riait plus fort
+que les autres. Le silence un peu fait, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, Fayolle!</p>
+
+<p>Et mon Fayolle reprit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vif comme il n'y a personne,<br /></span>
+<span class="i0">Bon homme tout de même,<br /></span>
+<span class="i0">Pour arranger quelqu'un<br /></span>
+<span class="i0">Il ne tire pas en arrière!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit
+longtemps et quelques-uns qui connaissaient
+M. Masfrangeas vinrent lui toucher de main;
+et lui riait de bon c&oelig;ur avec tout le monde. Aujourd'hui,
+ça ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture
+ne s'y prêteraient pas. Je ne veux pas dire pour
+ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est plus le genre. En
+ce temps on était plus proche de la Révolution; la
+bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne
+s'était pas encore élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas
+n'oubliait pas que son père était un simple
+ouvrier tanneur d'Excideuil.</p>
+
+<p>Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier,
+histoire de prendre l'air. Il y avait foule sur
+les boulevards, et en redescendant, étant en face du
+palais de justice fini depuis cinq ou six ans, M. Masfrangeas
+proposa d'entrer sur le Bassin, où il y avait
+beaucoup de marchands et de baraques.</p>
+
+<p>Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la
+Saint-Mémoire en perles de couleur variées, et puis
+nous voici allant, vaguant de çà de là dans la foule,
+comme des badauds, regardant les marchands et les
+baraques.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la
+loge d'une géante. Une géante de quinze ans, appelée
+Caroline, disait un grand tableau où était tiré son
+portrait en grande toilette de soirée, avec force
+chaînes, carcans et le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut voir cela, dit mon futur chef.</p>
+
+<p>Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu,
+quelque brocard que je n'entendis pas: je n'ouïs que
+la réplique faite en patois:</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça que tu craches dessus!</p>
+
+<p>J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi
+mon oncle ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris
+et je puis bien dire que M. Masfrangeas se trompait
+grandement.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les
+femmes que mon oncle.</p>
+
+<p>Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui
+rendre la monnaie de sa pièce, en le badinant sur
+les bagues qu'il venait d'acheter, parce que c'est de
+coutume chez nous que ceux qui vont à la Saint-Mémoire
+apportent une bague pour leur bonne amie.</p>
+
+<p>A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là,
+comme toujours, les deux amis employaient souvent
+notre langage paysan. C'était une coutume générale
+alors, même dans la bonne bourgeoisie, de
+parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même
+des phrases dans les parlements faits en français.
+De là, ces locutions patoises, ces tournures de phrases
+translatées de périgordin en français dont nous avons
+l'accoutumance. J'en devrais parler au passé, car, si
+autrefois, chacun tenait à gloire de parler familièrement
+notre vieux patois, combien de Périgordins
+l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu
+avec les bonnes coiffes à barbes, de nos grand'mères,
+avec nos vieilles m&oelig;urs simples et fortes, notre amour
+des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique,
+qui avaient fait cette race robuste et vaillante,
+dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types
+remarquables. Aujourd'hui, on voit des Périgordins
+qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois!</p>
+
+<p>Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes
+comme moi qui regrettent ces choses.</p>
+
+<p>Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi
+j'emploie, en écrivant en français, des expressions qui
+ne sont pas françaises, et pourquoi je donne à des
+mots français leur signifiance patoise. Les anciens
+me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont
+pas tout à fait oublié les coutumes du pays; les
+autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis
+pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je
+ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car
+tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais
+mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je
+voyais passer, allant en promenade, les collégiens
+d'alors, avec leur habit bleu de roi à boutons dorés,
+et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet
+habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que
+j'enviais; mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire.
+Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu
+l'apprendre. J'avais trouvé une vieille histoire romaine,
+et j'aurais aimé lire dans leur langue, les
+historiens de cette Rome antique que je trouvais si
+grande.</p>
+
+<p>Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là,
+mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds
+manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible
+d'écrire autrement que j'ai parlé depuis quarante
+ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
+donc si je patoise en français, et si je francise en
+patois.</p>
+
+<p>Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre
+affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-là,
+des F et des B, il ne faut pas s'en étonner. Nous
+autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:
+bougre, assez facilement, de manière que si on n'en
+avait pas rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant
+de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces
+paroles tous les jours, sans s'en fâcher, et que ça
+entre dans l'entendement par les yeux ou par les
+oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et
+puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons
+de ces mots-là, mais tout bonnement pour orner un
+peu notre langage et lui donner du nerf.</p>
+
+<p>Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité,
+elle n'avait pas tant de chaînes et de colliers et de
+dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant,
+l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une de
+ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux
+allures de grenadier, aux traits homasses, avec des
+moustaches. Non, c'était comme le disait le tableau
+une fille de quinze ans à peu près, de six pieds de
+haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un
+sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses
+formes très accusées.</p>
+
+<p>Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne
+sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait
+que j'aurais eu du plaisir à me coucher à ses pieds, à
+la regarder toujours, à dormir près d'elle comme un
+enfant près de sa mère.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques
+questions au jeune phénomène, qui répondait très
+bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir
+que j'avais de la voir. Elle montra de très près ses
+bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient
+là; puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous
+du genou, elle offrit un mollet magnifique à
+leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de
+postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
+s'en assura assez longtemps, et quelques autres
+après lui; mais lorsque poussé, je ne sais par quel
+sentiment, je voulus vérifier à mon tour, elle laissa
+retomber sa robe, et me dit en se riant: vous êtes
+trop jeune mon petit ami!</p>
+
+<p>J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais
+bu un peu plus que de coutume, et je répartis:</p>
+
+<p>&mdash;Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus
+que vous!</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, y compris la géante,
+et nous sortîmes là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si
+nous prenions un petit bol de vin à la française!</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes
+à nous promener dans la foule.</p>
+
+<p>Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs.
+Ah, il n'y avait pas de luxe dans cet établissement;
+six ou huit grandes barres soutenaient une toile
+toute rapetassée. Sur le devant, des planches sur des
+barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq
+lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient
+fort. Ils étaient là, en maillot, les bras croisés pour
+mieux montrer leurs muscles, et, bien campées sur
+des cous énormes, leurs têtes au front bas, avaient
+une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien
+plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de
+calicot faisait savoir au public que l'arène était dirigée
+par le célèbre Jeanty, dit <i>Le Rempart du Périgord</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le <i>Canau</i>!</p>
+
+<p>En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers
+la foule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui parle du <i>Canau</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.</p>
+
+<p>L'hercule se pencha encore, cherchant son homme
+de ses gros yeux myopes qui lui sortaient de la tête.
+Sur son front ridé, ses cheveux roux se tortillaient en
+mèches courtes qui, avec sa grosse tête et ses yeux,
+lui donnaient la ressemblance d'un b&oelig;uf, d'un bon
+gros animal pas méchant.</p>
+
+<p>Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le
+reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.</p>
+
+<p>Puis après:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la dernière séance, il est dix heures et
+demie, entre avec ta société, et dans une demi-heure
+nous pourrons parler un peu.</p>
+
+<p>Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais
+toute sa société, M. Masfrangeas avait disparu.</p>
+
+<p>En regardant bien, nous le vîmes devant un musée
+de figures de cire, mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas
+et ses trois demoiselles le tenaient et
+n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.</p>
+
+<p>Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer
+toute sa famille au musée, ayant eu l'imprudence
+de le promettre, et il nous quitta en pestant, après
+nous avoir secoué la main.</p>
+
+<p>Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés
+du <i>Canau</i>. En passant devant le bureau représenté
+par une petite femme sèche qui n'avait pas
+l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
+et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.</p>
+
+<p>Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée
+d'une corde tendue sur des piquets, deux des lutteurs
+de la troupe: ils se donnèrent la main et s'empoignèrent.
+La lutte dura quelques minutes, et l'un d'eux
+fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui
+tendit la main pour se relever.</p>
+
+<p>Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à
+peu près la même chose. Tout ça ne m'amusait
+guère, car il me semblait que ces gens-là n'y allaient
+pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient plus
+occupés de faire des effets de muscles, que de lutter
+pour la victoire qui paraissait arrangée d'avance.</p>
+
+<p>Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre
+dans la baraque avec deux autres individus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.</p>
+
+<p>C'est que la réputation de Poncet était grande.
+Ses tours de force étaient connus de tous. Il chargeait
+une barrique de vin sur une charrette, comme
+un autre un panier de vendange. On racontait aussi
+qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours,
+et se sentant un peu pressé, il avait cassé les reins à
+la bête en la serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de
+la baraque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le <i>Canau</i>, tu sais bien, le <i>Canau</i> de Saint-Médard,
+qui est le patron; ménage-le, ça lui ferait
+du tort.</p>
+
+<p>Ha foutre! c'est lui qui est le <i>Rempart du Périgord</i>,
+dit Poncet; eh bien! n'aie crainte, je ne lui
+veux pas de mal, le pauvre chien, je ne veux pas
+l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,
+je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de
+me tomber, et je les foutrai tous sur le cul!</p>
+
+<p>Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à
+regarder avec les autres.</p>
+
+<p>En ce moment, le <i>Rempart du Périgord</i> était sur
+l'estrade, et invitait les amateurs qui pouvaient se
+trouver parmi le public à entrer, car il y avait déjà
+deux caleçons de demandés. Lorsqu'il revint, mon
+oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de
+ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Le <i>Canau</i> revint aussitôt vers le public et dit:
+Messieurs, on m'apprend à l'instant que le fameux
+Poncet est dans mon établissement, et qu'il veut
+lutter avec tout le personnel de l'arène. Cet amateur
+distingué est trop connu à Périgueux, pour que je
+rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de
+tomber sur une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs,
+entrez, nous allons commencer.</p>
+
+<p>Cette annonce fit encore entrer une trentaine de
+personnes, curieuses de voir lutter Poncet.</p>
+
+<p>Le premier amateur qui sortit du recoin où on
+se déshabillait derrière une toile, était un garçon
+boulanger, tout jeune, sans un poil de barbe, mais
+bien bâti: ses bras développés par la maie étaient
+énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles
+en proportion.</p>
+
+<p>Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte,
+il se défendit bien, donna du fil à retordre à son
+homme et se fit applaudir à plusieurs reprises. Il fut
+enfin couché sur le dos par un coup d'habileté plutôt
+que de force, comme on s'accorda à le dire.</p>
+
+<p>Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du
+premier; aussi ne pesa-t-il guère aux mains de son
+partenaire, l'<i>Invincible Auvergnat</i>.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il
+arriva, enfin, trapu, carré, poilu comme un loup,
+en balançant ses bras noueux et longs, ces bras terribles
+qui avaient broyé la charpente de l'ours, il y
+eut de grands claquements de mains.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans
+l'arène, il paraît que vous voulez me tomber: Je
+vous attends, venez comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux
+s'avança au milieu de l'arène. Celui-là avait nom: <i>Le
+Fort de la Halle</i>; c'était un Parisien, ancien porteur
+à la Halle aux farines, bien fait, et connaissant toutes
+les ruses du métier.</p>
+
+<p>Il donna en coyonnant la main à Poncet:</p>
+
+<p>&mdash;Entre meunier et porteur de farine, on ne se
+fait pas de mal, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que non, dit Poncet.</p>
+
+<p>Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs
+vantardises, était de commencer par fatiguer le meunier,
+en lui dépêchant d'abord les moins forts, et de
+réserver le plus dangereux, le <i>Colosse du Nord</i>, qui,
+venant le dernier, le tomberait bien sûr.</p>
+
+<p>C'est pour cela que l'habile Parisien commençait,
+mais il n'eut guère le temps de montrer son escrime;
+en moins de trois minutes, il était enlevé et posé à
+terre comme un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se
+relevant.</p>
+
+<p>L'<i>Invincible Auvergnat</i> lui succéda, et ne pesa pas
+davantage dans les mains du meunier.</p>
+
+<p>Celui qui vint après, avait nom: <i>Le Tombeau-des-Forts</i>,
+et sa personne était bien répondante à son
+nom. Il avait le regard en dessous et méchant, comme
+un taureau qui va donner un coup de corne, et de
+fait il passait pour traître.</p>
+
+<p>Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante
+bête, mais il ne s'en étonna pas.</p>
+
+<p>Ce <i>Tombeau-des-Forts</i> avait, à ce qu'on disait, des
+moyens secrets et des coups de reins auxquels on ne
+pouvait résister. Cependant le meunier résista, et au
+bout de dix minutes il fut clair que le lutteur ne
+pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes,
+toutes ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier
+restait là planté en terre comme un chêne, et ses
+bras serrant toujours davantage. Enragé, écumant, le
+<i>Tombeau-des-Forts</i> essaya de passer la jambe, ce qui
+fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant
+repris son aplomb, lui donna, de colère, une serrée
+terrible qui lui fit faire couic, et l'envoya à trois
+pas, les quatre fers en l'air, comme un chien dont on
+se débarrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les
+mains battirent ferme en l'honneur de Poncet.</p>
+
+<p>Le <i>Tombeau-des-Forts</i> se retira en s'époussetant,
+l'oreille basse et le regard mauvais.</p>
+
+<p>C'était au tour du <i>Colosse du Nord</i>, il s'avança
+pesamment au milieu de l'arène.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions
+remettre la partie à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le
+temps de souffler un peu seulement.</p>
+
+<p>Ce <i>Colosse du Nord</i>, n'avait pas volé son nom.
+C'était un homme de cinq pieds neuf pouces, avec
+des membres à proportion. Ses cuisses étaient
+grosses comme le corps, et ses bras gros comme les
+cuisses d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à
+porter un b&oelig;uf et des poings à l'assommer. Par
+exemple; il y avait de la graisse dans ce grand corps,
+et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,
+il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde
+était pour ainsi dire sûr de Poncet. Mais le <i>Colosse
+du Nord</i>, avec cette taille et ces membres de géant,
+imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour
+lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Une pistole contre un écu pour Poncet!</p>
+
+<p>&mdash;Tenu! tenu! firent plusieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça
+va.</p>
+
+<p>Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.</p>
+
+<p>Puis les deux hommes se crochèrent.</p>
+
+<p>Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun
+cherchant à deviner le côté faible de son adversaire.
+Puis ils s'engagèrent sérieusement, et sur leurs jarrets
+et leurs bras, les tendons se dessinaient en
+saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier, et
+s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de
+prise; mais cette position qui l'éloignait de son
+homme le gênait pour l'attaque. Il réussit pourtant
+à le faire branler un peu sur ses jambes, mais tous
+ses efforts commençaient à le faire souffler. Alors
+Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se
+sentant serré de près, l'hercule voulut se servir de sa
+masse, pesa sur le meunier et le poussait, afin de
+saisir, dans un mouvement de recul, l'instant de l'enlever.
+Mais Poncet porta un jarret en arrière, et ne
+bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux
+hommes qui luttaient, butés l'un contre l'autre comme
+deux taureaux entêtés. Leur front luisant sous la
+flamme rouge des lampions, leurs nasières ouvertes
+à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur
+bouche serrée, marquaient que cette fois c'était pour
+de bon. Tous leurs membres accusaient leurs efforts;
+leurs tendons sortaient de la chair, comme des cordes,
+et les veines de leur cou se gonflaient comme prêtes
+à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
+serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir
+étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces
+bras noueux durs comme des câbles, se laissa étreindre
+davantage, et tous ses efforts pour reprendre un
+peu de liberté furent inutiles.</p>
+
+<p>Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre
+haleine, il le porta à gauche, à droite comme un
+arbre que le vent va déraciner, augmentant à mesure
+ce balancement, et finalement par un effort vigoureux,
+l'enleva et le coucha à terre.</p>
+
+<p>Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo!
+vive Poncet! point n'est besoin de le dire. Tous les
+gens qui étaient là, braillaient, grisés par la victoire
+du Périgordin. Lui, cependant, le maître de
+tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait
+haleine. Mon oncle ayant empoché ses quatre écus,
+lui criait d'aller se vêtir.</p>
+
+<p>Poncet leva la main et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous;
+mais à cette heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne
+reste plus que le patron, qui est mon ancien camarade
+Jeanty, et je vous dirai bonnement que quand
+nous étions encore des droles, et que nous luttions
+pour nous exercer sur la promenade où on fait
+des cordes, là-bas à Excideuil, il me couchait toujours.
+De longtemps donc il est mon maître, il n'est
+besoin de le montrer, je le reconnais.</p>
+
+<p>Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à
+rire, et le <i>Canau</i> vint secouer la main de Poncet,
+pour lui marquer qu'il le comprenait bien, après quoi
+le meunier alla s'habiller derrière le rideau, dans le
+coin.</p>
+
+<p>Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en
+allant, il y en avait qui disaient:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dommage que M. Savy ne se soit
+pas trouvé là.</p>
+
+<p>Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un
+paletot sur son maillot, et Poncet étant prêt, mon
+oncle dit: Il y a douze francs à manger, nous allons
+faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un
+petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise
+de Jeanty arrêta son homme:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs,
+ne le faites pas boire, il ne pourrait pas travailler
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin
+chaud avec des anciens camarades, ça ne peut pas
+lui faire de mal.</p>
+
+<p>Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au
+bout d'un moment, dans une bassine à faire les confitures,
+faute d'un bol assez grand. Et la quantité ne
+faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait commandé
+tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin
+vieux.</p>
+
+<p>Tandis que nous buvions en trinquant à chaque
+verrée, j'appris plusieurs choses, entre autres que le
+<i>Canau</i> avait été ainsi baptisé, parce qu'un jour dans
+la classe, le régent lui ayant demandé comment on
+appelait un cours d'eau artificiel, il avait répondu:
+Un <i>Canau</i>! ce qui avait fait esclaffer tous les autres,
+et lui avait valu une bonne gifle.</p>
+
+<p>Puis il raconta sa vie, le pauvre <i>Canau</i>. A cause
+de ses mauvais yeux, il n'avait pu apprendre de
+métier. Faut y voir, pas vrai, pour taper sur une enclume,
+pour équarrir une pièce de bois, ou monter
+sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne
+pouvant, il s'en était allé à Bordeaux, travailler sur
+le port où il gagnait sa vie au jour la journée. Puis
+un soir à une foire de mars, il était entré sur les Quinconces
+dans une baraque de lutteurs et s'était essayé,
+et ma foi il s'était laissé embaucher.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la
+France ou guère ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle
+d'un café où il allait, à Beaucaire, pendant les
+foires, s'était amourachée de lui et l'avait suivi.
+Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses
+petits bijoux, et ils avaient acheté une voiture et
+monté une baraque. Ah, c'était une crâne femme, qui
+faisait marcher tout son monde d'hercules à la baguette;
+et c'était elle qui tenait la bourse, et ils avaient
+cent pistoles de placées chez un notaire, dans son
+pays là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait
+pas fallu, il y a six mois, retirer cent écus pour
+acheter un autre cheval, le leur étant crevé à Orléans.
+Mais tout de même, cette vie ne lui allait pas
+trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume,
+ou quelque chose comme ça, à Excideuil, ou par là,
+tranquille avec sa femme...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es marié? dit Poncet.</p>
+
+<p>&mdash;Derrière la mairie!...</p>
+
+<p>Et ils se mirent à rire tous.</p>
+
+<p>Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais
+à dormir sur la table, et je n'en entendis pas
+plus long.</p>
+
+<p>Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés
+devant nous, deux agents de la police de la ville qui
+disaient bien tranquillement: Allons, Messieurs, il
+est minuit passé, il faut s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant d'avoir trinqué ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! té! c'est vous Poncet.</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions
+un peu. Bourgeois, deux verres!</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux
+sergents de ville. Il y en avait un grand maigre,
+avec de fortes moustaches, qui poussait de grosses
+bouffées d'un gros cigare de contrebande, et s'appuyait
+sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la
+sienne de canne pendue par un cordon à un bouton
+de sa capote, et il bourrait sa pipe; c'était un bon
+gros vivant qui riait toujours. Ils étaient rouges tous
+les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de
+cafés et d'auberges pour faire fermer. A l'offre de
+trinquer, le gros répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Sur le pouce alors, le commissaire ne badine
+pas aujourd'hui; il est en permanence à son bureau,
+et il faut que nous allions au rapport après notre
+tournée.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher
+les gens de se rafraîchir, que diable!</p>
+
+<p>Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer
+d'un autre verre, et enfin nous sortîmes avec
+les agents.</p>
+
+<p>Après que tout le monde se fut bien secoué la
+main, mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher;
+il est bien temps. Demain, en nous levant
+nous irons voir si je peux m'arranger pour cette
+mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre.
+Après ça, il me faut acheter une bastine, une bride
+et une casquette. Nous rentrerons déjeuner ensuite
+et vers les deux heures nous partirons pour chez
+nous.</p>
+
+<p>Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement,
+et nous montâmes l'escalier sans bruit: Il faut
+prendre garde de réveiller ta mère.</p>
+
+<p>Après nous être vitement déshabillés, nous nous
+couchâmes dans le même lit, car nous n'en avions que
+deux à la maison. Je songeai un peu à la jeune
+géante, et je m'endormis.</p>
+
+<p>Le lendemain matin il fallut voir les écuries des
+marchands, et enfin, vers les dix heures, nous voici
+derrière la mule en question. Ce qu'il fallut de
+temps pour faire le marché, et de jurements, et de
+sacrements du maquignon, de coups dans les mains
+à tour de bras, histoire de se mettre en train, ce
+serait trop long à dire. Enfin, un accordeur vint là,
+qui fit couper la différence, mais ce ne fut pas sans
+peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une
+main de mon oncle et voulut prendre celle du maquignon
+pour les rejoindre, mais l'autre cachait la sienne
+sous sa blouse, derrière son dos. Oh! il ne taperait
+pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
+qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en
+coûtait trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une
+bête comme ça! douce comme un agneau! et il allongeait
+un petit coup de manche de fouet sur la croupe
+de la bête qui tressautait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre
+main!</p>
+
+<p>&mdash;Non, ferai pas! le diable m'écrase!</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-la! je vous dis! allons foutre!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! Je ne peux pas, là!</p>
+
+<p>Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler
+une médecine.</p>
+
+<p>Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de
+force pour la mettre dans celle de mon oncle: maintenant
+il fallait le faire taper.</p>
+
+<p>&mdash;Tapez là! tapez là, je vous dis!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous me saignez! criait le maquignon.</p>
+
+<p>Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse.
+On aurait juré à le voir qu'il était contraint et forcé.</p>
+
+<p>Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à
+voir faire le marché, lui criaient: Tapez! tapez! La
+Jeunesse! Allons, tapez! moitié de son gré, moitié
+par force à ce qu'on aurait dit, il tapa: tout doucement
+d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
+l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il
+conclut seul le marché par deux ou trois fortes tapes
+dans la main de mon oncle en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai
+banqueroute, c'est sûr.</p>
+
+<p>Après le marché, il fallut aller boire le vinage au
+<i>Coq Hardi</i>, avec l'accordeur. Tout en buvant, mon
+oncle aligna sur la table trente-cinq pistoles en écus
+de cent sous qu'il tira d'une ceinture en cuir. Alors
+le maquignon demanda encore quarante sous pour le
+licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais
+mon oncle se mit à rire, et se leva après avoir trinqué
+encore un coup.</p>
+
+<p>La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument.
+Les deux bêtes furent bien soignées et après il fallut
+aller déjeuner.</p>
+
+<p>En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta
+chez Coustou pour une casquette.</p>
+
+<p>M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui
+était canonnier dans la garde nationale. Je ne sais pas
+si ça venait du canon, mais il était sourd comme un
+pot. Comme les gens sont sans pitié pour les infirmités
+des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant
+près de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne
+s'était pas aperçu que le coup était parti, et avait
+demandé au porte-lance:</p>
+
+<p>&mdash;Ça a craqué, petit?</p>
+
+<p>Mon oncle lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour une casquette!</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bien!</p>
+
+<p>Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.</p>
+
+<p>&mdash;Non! une casquette! une casquette de meunier!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! diantre!</p>
+
+<p>Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt
+guidé par le doigt de mon oncle, qui lui montrait les
+objets à travers les vitrines, mit sur le comptoir
+des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
+semblable de forme à celle de Louis XI, dans les
+petites histoires de France des écoles de ce temps-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles,
+quand on va à l'affût des canards.</p>
+
+<p>Après déjeuner, ma mère me remit mon petit
+paquet avec force recommandations. Puis l'ayant
+embrassée tous les deux, nous fûmes à l'écurie, où
+mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut
+après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher,
+et cela fait vitement, car les bastines ça va à
+toutes les bêtes, revenir prendre la jument. Enfin, la
+dépense d'écuriage étant payée, avec une bonne
+étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.
+L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et
+nous voilà partis.</p>
+
+<p>De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît
+peur à la jeune mule, mon oncle aima mieux passer
+par le quartier bas de la ville. Devant la Préfecture,
+il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à son
+bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt,
+je l'ai bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes
+de Poncet, que d'aller voir des assassins avec des
+figures de cire.</p>
+
+<p>En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un
+foulard jaune sur la tête, et des accroche-c&oelig;urs d'un
+noir luisant, nous cria de sa fenêtre comme une
+effrontée:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!</p>
+
+<p>&mdash;Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle
+sans se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon
+innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça
+à tous ceux qui passent.</p>
+
+<p>Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front;
+puis nous traversons la descente du Grefle qui va au
+Pont Vieux; nous attrapons la rue du Port-de-Graule,
+et nous voilà hors de la ville sous la terrasse de
+Tourny. Il reste à passer les tanneries de l'Arsault
+qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.</p>
+
+<p>Les montures bien soignées, marchent d'un bon
+pas, et le chemin se fait. Voici Trélissac et la maison
+de M. Magne, bien petite et simple à côté du château
+d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et
+Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa façade
+blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là,
+à la rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était
+la villa de Boulogne dont parlent nos anciens.</p>
+
+<p>Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi.
+Nos bêtes s'en allaient tranquillement; mon oncle
+devisait de choses et d'autres, et moi je l'écoutais
+comme un oracle. En passant le long du parc des Bories
+que ce vieux original de marquis de Saint-Astier
+vient de donner, avec le château et la terre, au petit-fils
+de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le
+pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour
+émoucher sa mule que les taons tracassaient. Le
+temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais,
+et un bon petit vent mouvait les blés dans la plaine
+comme les vagues d'un lac.</p>
+
+<p>Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres
+autour, voici une grande maison isolée. Les contrevents
+sont fermés et à moitié pourris. Les ardoises
+sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
+sales.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la maison du Diable! dis-je.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait
+été obligé d'abandonner cette maison, parce qu'il y
+revenait. Des fantômes, sur le coup de minuit, descendaient
+les escaliers avec des bruits de chaînes. Il
+y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé
+d'y habiter. Le dernier, c'était un capitaine en
+retraite qui n'avait peur de rien, comme un
+homme qui avait sauvé sa peau de la retraite de
+Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la
+première nuit, s'était enfermé tout seul dans la
+maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets
+sur une table à côté de son lit, et son sabre sous son
+traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai
+dit, il s'endormit tranquillement en attendant les
+revenants.</p>
+
+<p>A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait
+dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lève,
+boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier
+d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte
+de la chambre, pendant que le revenant descendait
+l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis
+qu'il est là, le vent lui éteint sa chandelle; il la pose
+à terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout
+noir. Ça descendait toujours, lentement, et le capitaine
+attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un
+coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme
+un mort dans son drap, qui était là. Il lâche son coup
+de pistolet, et tombe à coups de sabre sur le revenant.
+Après avoir bien bataillé il ne vit plus rien, il n'entendit
+plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
+matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans
+le mur et que la boiserie de l'escalier était hachée de
+coups de sabre.</p>
+
+<p>De cette affaire il en eut assez. Des hommes en
+chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire
+contre des fantômes sur lesquels les balles et la lame
+d'un sabre ne font rien?</p>
+
+<p>Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle
+qui n'y croyait pas et riait des revenants, ça n'était
+rien; mais quand c'était Gustou, notre garçon du
+moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver, avec des
+triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
+dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.</p>
+
+<p>A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et
+nous dépassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route,
+on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient
+leur: à Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux
+qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire,
+et qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient
+pour voir qui c'était.</p>
+
+<p>A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout
+noir sortit et dit à mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! tu as fait foire, Nogaret?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.</p>
+
+<p>&mdash;Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante
+pistoles, hé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te trompes de guère.</p>
+
+<p>&mdash;Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la même chose, mon pauvre. Les
+gros bourgeois cherchent toujours quelque moyen de
+nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils n'ont pas encore
+inventé de nous faire payer pour chasser?</p>
+
+<p>&mdash;Tu coyonnes! ça n'est pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu
+sais Masfrangeas, d'Excideuil, qui est à la Préfecture,
+qui me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre;
+mais ces Jean-foutre ont tout dans leurs mains, l'argent,
+les juges, les gendarmes, les soldats; et nous
+autres nous n'avons que nos bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que
+j'ai ouï dire, j'ai dans l'idée que d'ici quelque temps
+il y aura un chambardement pas ordinaire, et ce ne
+sera pas trop tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le forgeron; tu n'as rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui
+donna un journal et deux ou trois petits papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main,
+après quoi nous continuâmes notre route.</p>
+
+<p>La petite mule marchait bien et dépassait la jument.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher
+un peu la Grise qui s'endort!</p>
+
+<p>D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur
+de la mule, puis je dis à mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle
+est rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on
+appelait sa mère la Grise, parce qu'elle l'était de
+vrai, nous avons donné le même nom à la fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle, tout de même, fis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit
+homme comme le charron de Coulaures s'appeler
+Grand; ni un rousseau comme le tisserand du Taboury
+s'appeler Brun. On voit tous les jours des
+Gros qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds
+six pouces, et des Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance
+fait qu'on n'y prend garde.</p>
+
+<p>A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter
+un peu. Un ami de mon oncle, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i>,
+se planta sur la route, les jambes écartées, les
+mains dans les poches, comme s'il eût voulu nous barrer
+le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna
+autour de la mule.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie petite mule; et tu as payé ça?</p>
+
+<p>&mdash;Devine!</p>
+
+<p>&mdash;Dans les quarante pistoles, hé?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons
+trinquer.</p>
+
+<p>Quand il eut versé dans les trois verres au bout de
+la table, l'aubergiste dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ton neveu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est
+mon neveu, et depuis que mon pauvre frère est mort,
+il y a tantôt deux ans, c'est comme mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit
+l'autre. Cette gueuse de suette a tué bien des
+gens, mais je ne pense pas qu'elle en ait emporté un
+meilleur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en
+vont les premiers. Allons, à ta santé, nous allons
+partir.</p>
+
+<p>Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.</p>
+
+<p>En sortant de Savignac, je questionnai mon
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc que vous vous appeliez tous
+deux Sicaire, mon père et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père,
+qui vint comme garçon au Frau, il y a une
+centaine d'années, était de Brantôme, et s'appelait
+Sicaire, comme de juste; car il faut que tu saches
+qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur
+de leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent
+tous Aubin; en Limousin, tous Léonard ou Martial;
+et du côté de Marseille, tous Marius, principalement
+les perruquiers. Il y a comme ça des pays où tous
+les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai
+ouï dire à mon grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac,
+que tous les députés du département de la
+Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,
+de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous
+autres, tu sais que c'est la coutume du pays, que
+les grands-pères soient parrains de leurs petits-enfants.
+Le père de mon arrière-grand-père donc,
+qui s'était marié avec la fille du meunier du Frau,
+nomma ses petits-enfants tous du nom de Sicaire.
+Lorsque son fils, qui s'appelait Hélie, en eut à son
+tour, il leur donna son nom. Et ça s'est toujours
+continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une
+nichée d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y
+reconnaître avec cette mode, mais on appelle communément
+l'aîné du nom de la famille. Ainsi, on appelait
+notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans: Nogaret;
+ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune,
+on m'avait fait un petit nom avec notre nom: on
+m'appelait Rétou.</p>
+
+<p>Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre
+gauche, et au bout d'un petit moment nous voici à
+Coulaures. De passer là, sans s'arrêter, il n'y fallait
+pas penser. D'ailleurs mon oncle avait besoin de
+tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était
+chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait
+auberge. Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons,
+pour boire un coup, en sorte qu'il y avait toujours
+dans le coin du feu une soupière qui se tenait
+au chaud.</p>
+
+<p>Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet
+de coton un peu jaune et ses sabots:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et
+faisait le poids pincée par pincée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!</p>
+
+<p>&mdash;La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce
+n'est pas un méchant garçon; d'ailleurs il ne tiendrait
+pas de son pauvre père.</p>
+
+<p>Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient
+sur mon défunt père, me faisaient bien content, et
+aujourd'hui encore, après bien des années, je n'y
+pense pas sans plaisir.</p>
+
+<p>Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur
+la table et nous convia à nous servir. L'oncle prit une
+pleine cuiller de soupe, histoire de réchauffer l'assiette
+et m'en donna autant. Après que nous eûmes fini, le
+père Puyadou, avec une grande pinte, nous remplit
+notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais
+l'autre versait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon
+chabrol il faut que la cuiller baigne: et puis vous
+n'êtes pas encore au Frau.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle.
+Et votre Jeantain n'est pas encore rentré?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il viendra demain matin sur le coup de
+onze heures ou midi. C'est lui qui ferme toutes les
+foires.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne
+devant chez Guillaumin; mais il y avait beaucoup de
+monde; je ne lui ai pas parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un
+quintal de sel, du sucre, de la chandelle; ça lui a pris
+du temps; et puis tu sais, Nogaret, il aime un peu à
+s'amuser, dit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou,
+les garçons ce n'est pas comme les filles; pourvu
+qu'ils reviennent avec leurs deux oreilles, c'est tout ce
+qu'il faut.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.</p>
+
+<p>En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la
+route pour suivre un chemin qui remontait dans la
+même direction que l'Isle.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit
+mon oncle, nous n'arriverons guère avant la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le tabac qui en est cause, dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais
+vois-tu, il faut toujours donner du débit à ceux qui
+nous en donnent. Les Puyadou font moudre chez
+nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons le
+sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin.
+Par ce moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne
+sort pas du pays. Il faut qu'il circule entre tous les
+gens de métier: cordonnier, tailleur, tisserand, faure,
+menuisier. Tous ces gens-là vont chez Puyadou,
+n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose;
+il est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.</p>
+
+<p>Ils vont aussi chez les marchands, et chez le
+notaire, et chez le curé, pour se marier, faire baptiser
+ou enterrer; il faut donc que les aubergistes, les
+marchands, le notaire et le curé fassent travailler ces
+gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits, de
+la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux
+et leurs b&oelig;ufs, sans quoi ils sont bonnement
+perdus.</p>
+
+<p>Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est
+que les seigneurs recevaient tous leurs revenus, percevaient
+leurs rentes, leurs redevances, tiraient tout
+ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en allaient fricasser
+tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les pauvres
+diables de leurs terres crevaient de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la
+droite; tu vois ce village? C'est Fazillac; c'est de là
+que le conventionnel Roux-Fazillac tenait son nom.
+Il est un de ceux qui nous ont aidé à sortir de cette
+misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
+peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis
+dans les châteaux, enrichis par les biens nationaux, se
+sont mis du côté des nobles et sont aussi durs pour
+le peuple que les anciens seigneurs: il y en a quelques-uns
+qui sont restés avec nous, mais guère.</p>
+
+<p>Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse
+qui est dominante, mais la richesse. Il faut payer
+tant pour faire les lois, tant pour nommer ceux qui
+les font.</p>
+
+<p>Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme
+on a fait accroire aux gens que tous sont égaux, il
+n'y a pas moyen de rétablir les privilèges pour la
+bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous la
+couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent
+de chasser tous ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs
+à leur donner, et voilà comment il n'y a plus de privilèges.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze,
+puis à Chaumont. Les chemins étaient mauvais comme
+partout; je conviens que c'était ennuyeux, mais on
+en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge, nous
+prenons un petit chemin qui va au Frau.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin
+est sur la gauche et la maison à quarante pas sur la
+droite, un peu élevée sur le terme. Mon oncle envoie
+à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute
+volée, et voici la Finette, notre chienne courante, qui
+s'en galope vers nous, en jappant de sa voix forte et
+les tétines pendantes, car elle nourrissait. La vieille
+Mondine sort sous l'auvent de l'escalier, avec sa
+quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en
+l'air:</p>
+
+<p>&mdash;Sainte Vierge! voilà Hélie!</p>
+
+<p>Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant
+que nous sommes affamés.</p>
+
+<p>Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin;
+Gustou qui ne s'est jamais pressé, qui n'a jamais dit
+un mot plus vite que l'autre. Il sort lentement, en
+pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout déparpaillé
+et un bonnet de coton sur la tête. Toute son
+attention est prise par la mule; les deux mains dans
+les poches de son gilet, il la regarde, tourne tout autour,
+tandis que mon oncle, toujours sur la bête, le
+regarde faire en riant un petit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?</p>
+
+<p>&mdash;Ça fera une bonne petite mule.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir;
+allons, c'est bien pensé.</p>
+
+<p>Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou
+prend les brides et mène nos montures à l'écurie.</p>
+
+<p>Notre maison était une bonne vieille maison périgordine
+à toit aigu, bâtie sur la pente du coteau. On
+y accédait par une rampe pavée de gros cailloux de
+rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on arrivait
+dans une cour formée par des murs de soutènement.
+Du côté de la cour, la maison tournée au levant, avait
+de plain pied, le cellier et le cuvier. La grange et
+l'écurie étaient dans un bâtiment séparé, en équerre
+sur la cour, à droite. Le premier et seul étage étant
+du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le
+jardin, du côté du coteau. On y montait par un escalier
+de pierre extérieur, abrité par un auvent soutenu
+par des piliers massifs. Là, sous l'auvent étaient les
+seilles, ou les seaux si l'on veut, et le chambalou
+pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour
+les cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et
+ensuite il y avait d'un côté deux chambres où couchaient
+mon oncle et la Mondine, et de l'autre une
+grande plaisante chambre regardant sur la rivière et
+le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient
+ceux qui venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit
+entrer, la Mondine entortilla vitement la ficelle
+autour de la queue de la poêle qu'elle avait sur le feu,
+et vint m'embrasser à plusieurs fois en s'extasiant
+sur ma taille, ma force et ma bonne figure:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera
+bientôt prêt; tourne-toi vers le feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le
+prends donc pour un étranger, que tu fricasses là
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça
+n'aurait pas de bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire
+souper comme ça ce drole, pour le premier soir que
+le voilà chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comment, chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc
+que tu laisseras ça tien, Sicaire?</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine,
+il est bien chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit
+saupiquet avec un quartier de dinde; je sais qu'il
+l'aime, le pauvre drole.</p>
+
+<p>Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce
+temps, quoi qu'il ne fît pas froid, au contraire; mais
+c'est toujours bon de se mettre près du feu quand on
+a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de fonte,
+je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient
+connues dès l'enfance. C'était la maie avec son
+couvercle, le vieux buffet et son vaissellier au-dessus,
+où on voyait bien rangée d'ancienne vaisselle d'étain,
+puis des plats et des assiettes de faïence, rondes ou
+découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a
+jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme
+ceux que je faisais sur mes cahiers, mais avec de si
+belles couleurs: du rouge, du jaune, du vert, du bleu.
+Les couleurs n'étaient pas toujours bien placées, mais
+que faisait cela.</p>
+
+<p>Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande
+boîte de noyer, percée d'un rond vitré qui laissait
+voir le balancier battre lentement les secondes. Au
+mur étaient accrochés les chaudrons et les bassines
+de cuivre. Au milieu, la table massive avec une
+barre d'appui pour les pieds et ses deux bancs de
+chaque côté.</p>
+
+<p>Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant
+tout ce mobilier campagnard: la chaise où j'avais
+mis mon nom en chicotant avec la pointe d'un couteau,
+et le crochet à peser pendu derrière la porte
+d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du
+grenier avec son trou du chat, fermé par une planchette
+pendue à l'intérieur, au moyen d'une ficelle,
+et que nos chattes écartaient avec la patte pour passer.
+Puis voici les marmites, les tourtières, l'oulle aux
+châtaignes. Sur des planches sont les toupines de
+confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au
+fond de la cuisine solidement attaché aux poutres.
+Aux poutres encore, pendent des quartiers de lard et
+aussi de la graisse pliée dans la toile du ventre, et
+posée sur des cercles en vimes suspendus comme des
+balances.</p>
+
+<p>Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier,
+le vieux fusil à pierre à un coup, avec lequel
+mon oncle ne manquait guère le lièvre, et puis une
+grande canardière dont le canon a bien cinq pieds
+de long.</p>
+
+<p>Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais
+refaire l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait
+guère de choses. Mon grand-père reviendrait au
+monde, qu'il trouverait encore la plus grande partie
+des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
+beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries
+qui nous viennent de nos anciens et leur ont
+servi.</p>
+
+<p>La nuit était venue cependant. La Mondine alluma
+le chalel de cuivre et le pendit dans la cheminée à
+seule fin de voir au fricot. Puis elle mit la touaille,
+les assiettes, les cuillers d'étain, les fourchettes. Pour
+ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a toujours
+le sien dans sa poche; le couteau est inséparable
+de l'homme, et c'est la première chose que les
+droles demandent à leur père quand ils commencent
+à marcher.</p>
+
+<p>Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en
+fut tirer à boire. La Mondine sortit sur l'escalier et
+cria à Gustou, qui arriva un moment après sans se
+presser; puis elle accrocha le chalel à une cannevelle
+encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus
+de la table.</p>
+
+<p>Mon oncle, comme le maître de la maison, était
+assis au bout de la table sur une chaise; moi à sa
+droite, Gustou à sa gauche, sur les bancs, et la Mondine
+allant et venant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.</p>
+
+<p>C'était un beau coq, avec une superbe queue de
+toutes couleurs, que je voulais toujours avoir quand
+j'étais petit. C'est miracle que je ne l'aie jamais
+cassée.</p>
+
+<p>Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec
+sa cuiller et sa fourchette. Mon oncle avait perdu
+cette coutume au régiment, et moi à la ville. La
+Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
+se promenant avec son assiette, allant de la table au
+foyer. Une habitude bien conservée, par exemple,
+c'est celle du chabrol; chacun de nous avala sa pleine
+assiette de vin.</p>
+
+<p>J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval
+m'avait creusé, et puis en ce temps-là, je n'avais pas
+besoin de ça. Après avoir mangé la moitié de l'aile
+de dinde, je pris une pleine assiette de haricots
+bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde
+me regardait faire avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne
+conscience et de bon estomac.</p>
+
+<p>Tandis que nous étions à table, la Finette tournait
+autour de nous, attrapant un morceau de l'un, un
+morceau de l'autre, et mon oncle lui fit donner le
+reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir pâtir les
+bêtes autour de lui.</p>
+
+<p>Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller
+soigner nos montures, et mon oncle alluma sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous
+un peu de pineau, Mondine.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses
+et d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre
+jour, tu sais, Hélie, me dit la vieille servante.</p>
+
+<p>&mdash;Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle
+Ponsie, ajouta mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine,
+et point méprisante pour le pauvre monde. On
+pourrait chercher à vingt lieues à la ronde, pour
+trouver une demoiselle qui la vaille.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.</p>
+
+<p>&mdash;Ça veut dire que les messieurs de par ici sont
+bien bêtes, repartit la vieille: une demoiselle comme
+ça!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec
+la fille, et il n'y en a guère à Puygolfier.</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu
+que je te dise, Sicaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté
+sur mes bras pour te connaître. Je sais bien que tu ne
+regarderais pas à l'argent, tant qu'à la convenance.
+D'ailleurs, les Nogaret n'ont jamais été avares; de
+tout temps, ils ont été de braves gens. Ton grand-père,
+celui du temps de la grande Révolution, n'était
+pas des plus tendres, mais c'était un homme franc,
+juste et courageux comme on n'en voit guère. Ton
+père et tes oncles étaient bons comme du pain de
+fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait
+au grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de
+son père en plus.</p>
+
+<p>Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la
+table, but une goutte de pineau et s'en fut se coucher
+dans sa chambre au moulin. Nous en fîmes autant
+bientôt; la Mondine avait mis des draps à un des lits
+de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle
+vint me border dans les couvertures, comme lorsque
+j'étais petit, puis s'en alla après avoir fermé les courtines.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+
+<p>Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des
+hirondelles faisaient leur petit ramage du réveil, et
+portant mes yeux en haut, je vis le nid attaché à une
+solive et les hirondelles sur le bord, prêtes à sortir.
+Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
+paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux
+bestioles, après avoir jasé assez, s'envolèrent par un
+carreau cassé.</p>
+
+<p>J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent
+lorsqu'on a l'esprit tranquille, et le corps bien reposé.
+Le bruit des eaux qui passaient sur l'écluse,
+me berçait doucement, et je me laissai aller à des
+rêveries d'autrefois.</p>
+
+<p>Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans,
+jouant au-dessous du moulin sur le bord de l'eau, et
+faisant dans le sable de petits lacs où je mettais des
+gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais avec
+un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller
+et venir tout étonnées de se voir enfermées.</p>
+
+<p>Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là.
+C'était alors une belle fille de seize ans, qui mordait
+dans mes joues rouges comme dans une pomme.
+Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille
+fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux
+blonds annelés! Elle était venue faire laver la
+lessive, et comme c'était l'heure du mérenda, elle
+voulait me faire manger des crêpes. La charrette qui
+avait porté le linge était là-bas le long du pré du
+moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec
+une bonne odeur d'eau de rivière. A l'ombre des
+peupliers, la servante de Puygolfier avait posé son
+lourd panier et sa grande pinte, et les lavandières
+étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que
+c'était, et comme la demoiselle savait les replier
+joliment, après avoir épandu dessus de bon miel
+jaune qu'on prenait avec une cuiller dans un petit
+pot.</p>
+
+<p>Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à
+l'ombre, et la demoiselle me mit sur la figure son
+voile vert, pour me garder des mouches.</p>
+
+<p>Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la
+cour, regardant dans le chemin, lorsque je la vis
+venir sur sa bourrique. Je m'encourus à son avance,
+et elle me fit grimper sur la pierre montoire du moulin
+et me prit en croupe, après avoir fait dire à chez
+nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous
+voilà partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des
+marrons. A la montée des termes, elle descendait
+pour soulager la bourrique, et alors je passais devant
+et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été une
+chose difficile.</p>
+
+<p>Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique,
+il y avait des affaires pour la vieille Jeannillotte qui
+demeurait dans une cabane en plein bois de châtaigniers.
+C'était une bien pauvre demeure: les murs
+étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était
+couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais
+chez nous. Le foyer avait pour chenets deux
+pierres, et il était éclairé par le jour qui venait
+de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin,
+un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse
+bourrée de paille d'avoine et un méchant
+couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table, une oulle
+pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte
+où la vieille faisait rarement de la soupe. La table
+était faite avec des planches clouées sur des piquets.
+Dessus, deux ou trois assiettes, une soupière ébréchée
+en terre brune, une cuiller de fer et une cruche
+à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la
+fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois
+mort dans un coin, c'était tout. Quand on levait la
+tête on voyait le toit de balais. Sous la porte on
+aurait passé la main. Dans les nuits d'hiver, les loups
+qui hurlaient par les bois et trottaient sur les chemins,
+venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient
+en grognant.</p>
+
+<p>C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand
+regret de la demoiselle qui avait toujours peur qu'il
+ne lui arrivât malheur, de façon ou d'autre. Elle avait
+bien voulu la faire entrer à l'hospice d'Excideuil, mais
+la vieille ne voulait pas entendre parler de ça, ni
+même de venir demeurer dans le bourg.</p>
+
+<p>Les gens de par chez nous la croyaient sorcière,
+et pas un n'eût voulu la rencontrer le matin en allant
+à la foire, sûrs que, s'ils achetaient une paire de veaux,
+ils se seraient écornés, ou, s'ils ramenaient des brebis,
+elles auraient eu le tournis. Et ce n'était pas seulement
+les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain,
+le père de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il
+l'apercevait sur la porte de sa cabane, ou dans les
+châtaigniers, cherchant du bois mort ou des châtaignes,
+il désarmait son fusil, cornait ses chiens et s'en
+retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon
+autour de lui ce jour-là.</p>
+
+<p>Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien
+elle, et nous fîmes notre entrée chez la vieille après
+avoir attaché la bourrique à un arbre. La soi-disant
+sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait dans
+la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur
+ses genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en
+deux. La demoiselle tira du bissac et posa sur la
+table, un pain blanc, une bouteille de vin, un poulet,
+de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et
+un verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la
+tête sans la relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle
+la fit manger, lui sucra du vin et la fit boire, et
+alors la vieille Jeannillotte se redressa un peu et
+commença à parler un brin, remerciant de son mieux:
+que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent
+heureuse, demoiselle!</p>
+
+<p>Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à
+fait, et elle se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse:
+c'était du temps du grand-père de M. Silain,
+qui avait un habit rouge, une perruque blanche, une
+épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il
+mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait
+pas d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui.
+Quand il allait chasser, et qu'il la rencontrait
+dans les bois, jeune pastourelle gardant ses brebis,
+il lui prenait le babignou, comme elle disait pour le
+menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs
+se brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes
+dans sa jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés
+venant d'Auberoche, et ils avaient tout brûlé à Puygolfier,
+et le seigneur était parti après les Anglais
+qui allaient au château des Chabannes qu'ils brûlèrent
+aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été
+tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint
+paradis! disait-elle en joignant les mains.</p>
+
+<p>Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser
+des marrons, et comme nous avions emporté
+de chez la vieille, une braise avec de la cendre dans
+un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire
+griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était
+bon de manger comme ça dans les bois!</p>
+
+<p>Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la
+bourrique et nous redescendîmes vers le moulin. Ma
+grand'mère remercia bien la demoiselle de m'avoir
+emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa encore,
+remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.</p>
+
+<p>Une autre fois encore... mais à ce moment mon
+oncle entra dans la chambre: Allons! allons! mon
+vieux, le soleil est levé depuis un moment; saute du
+lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à un
+couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te
+promènera.</p>
+
+<p>Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de
+vin gris, mon oncle prit son fusil en cas de bonne
+rencontre, et je le suivis.</p>
+
+<p>A deux cents pas du moulin il y avait une drole
+d'une douzaine d'années, qui touchait un troupeau de
+brebis.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te
+voilà ta foire. Et il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon
+oncle; donne-toi garde de les laisser entrer dans la
+coupe jeune.</p>
+
+<p>Cette petite me fit impression par sa figure calme
+et sérieuse. Sous son bonnet d'indienne, devenu trop
+petit, d'épais cheveux noirs sortaient de partout. Ses
+sourcils étaient bien recourbés, et, sous de longs cils
+noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance tranquille
+qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous
+étaient nices en ce temps, et n'osaient regarder les
+gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit
+mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'aurais pas reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et
+avec ça plus de raison et de sagesse que bien des
+filles de vingt ans. Ça aurait été dommage de laisser
+cette drole sans lui faire apprendre quelque chose.
+Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser
+aller ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle.
+Elle n'y a pas appris grand'chose, car la pauvre fille
+ne peut enseigner que ce qu'elle sait, et elle n'en sait
+pas long. Ça m'a couté six écus, mais je ne les plains
+pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et compter
+un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
+montre quelquefois, et lui a prêté des livres de
+classe, moyennant quoi elle a étudié un peu par-ci
+par-là, en gardant ses moutons, ou le soir à la veillée.</p>
+
+<p>Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le
+couvreur, et nous fûmes revenus pour manger la
+soupe.</p>
+
+<p>Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une
+mule et sur la jument; mon oncle prit son fouet,
+et partit pour rendre de la farine aux pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi la clef? lui dis-je.</p>
+
+<p>La clef, point d'autre explication; mais il savait ce
+que je demandais. Il tira une clef de sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, et ne dérange rien.</p>
+
+<p>Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet,
+et suivit ses bêtes.</p>
+
+<p>Notre moulin était planté sur la rivière comme un
+pont. En le traversant, on allait, du bord, à l'îlot
+formé par le trop plein des eaux du goulet, autrement
+dit du bief, qui passaient sur l'écluse, et faisaient un
+bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval
+rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De
+l'îlot, on passait sur l'autre rive, par un gué longé de
+grosses pierres que les piétons enjambaient tandis
+que leurs bêtes, quand ils en avaient, suivaient le
+gué.</p>
+
+<p>A l'entrée du moulin était un espace libre, où
+on attachait les bêtes qui venaient porter le blé à
+moudre. A l'autre bout, c'était le pressoir pour
+l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y avait
+deux chambres où on montait par un escalier de
+bois. L'une était celle de Gustou, l'autre était à mon
+oncle, et c'est là qu'il serrait ses affaires et montait de
+temps en temps quand il avait un moment.</p>
+
+<p>Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la
+clef de voûte de la porte ronde une raie qu'il avait
+faite au ciseau. C'était la marque de l'inondation
+de l'année d'avant. Les eaux avaient monté jusque-là,
+dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
+avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement
+qu'il y avait eu de grandes crûes; notre nouvelle
+route de Périgueux à Saint-Yrieix, avait été tout
+abîmée, et les eaux avaient emporté le pont d'Eymet
+et celui de Mussidan.</p>
+
+<p>Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec
+force explications sur les dégâts que le moulin avait
+eus, et toujours avec sa manière lente et tranquille
+qui me faisait bouillir, je montai vivement l'escalier,
+et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je mettais
+la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Pour sûr, la recommandation de mon oncle était
+bien inutile, car rien n'était rangé dans la chambre.
+Dans un coin était le lit à quenouilles avec des
+rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle couchait
+quelquefois, s'il y avait du monde à la maison.
+Mais en ce moment il y avait sur le couvre-pieds des
+pelotons de fil à faire le filet. Contre le mur, un grand
+vieux cabinet à colonnes et à quatre portes taillées en
+pointes de diamant; à l'opposé, une grande table où
+étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges
+ou bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à
+fleurs, étaient plantées des plumes d'oie venant de
+l'aile de nos bêtes. Dans un coin, le lourd fusil à
+pierre avec lequel l'aïeul avait fait les campagnes de
+la République. Aux murs, un shako moins ancien,
+large du haut, avec un grand pompon jaune, un
+havresac poilu et des vieilles images attachées avec
+des clous à ferrer les souliers.</p>
+
+<p>A côté de la table, étaient accrochées une peau de
+bouc et une sacoche à je ne sais combien de poches,
+brodée de fils de soie et couverte d'une peau de bête
+sauvage; mon oncle avait apporté ça d'Afrique. Ailleurs,
+de grandes gourdes accrochées à des clous,
+contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un
+épervier tôt fini pendait d'une poutre du plafond.</p>
+
+<p>Parmi les images clouées au mur, il y en avait une
+au-dessus de la table que j'aimais plus que les autres.
+Cette image représentait la Liberté, patronne des
+Français. C'était une jeune fille de seize à dix-sept
+ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une
+petite floque; elle avait une ceinture tricolore et un
+sabre pendu à un baudrier: qu'elle était jolie!</p>
+
+<p>J'aimais cette chambre de passion étant enfant et
+jeune garçon, à cause de toutes ces choses, et surtout
+pour ces vieux livres où on trouvait des histoires
+si belles. Le haut du cabinet en était bondé. Dans le
+bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle,
+de vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à
+mettre la poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des
+grelots, des boutons de cuivre, des bouts de galons
+d'uniforme, un pistolet à pierre, un coudouflet à
+appeler les perdrix, des balles de calibre, des tabatières,
+des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac
+qui s'amasse dans les maisons où on ne jette
+rien. J'aimais à farfouiller dans toutes ces vieilleries,
+m'amusant avec. Je recherchais aussi les antiques
+histoires, les anciens almanachs. Oh! les Quatre fils
+d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés
+tous quatre sur le cheval <i>Bayard</i>, que de fois je l'ai
+relu! Il y avait aussi un vieux Plutarque dont je ne
+pouvais me déprendre. Mon oncle y avait fait des
+marques avec des morceaux de papier, et moi je
+mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque
+j'étais encore enfant, j'étais plus curieux des faits que
+de l'enseignement qu'ils donnent, mais plus tard, ç'a
+été le contraire, en sorte que le peu que j'ai acquis
+de ce côté, je le dois à ce livre.</p>
+
+<p>Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout
+abîmée, où je cherchais principalement la manière
+d'attraper les oiseaux, et les affaires de chasse.</p>
+
+<p>Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau
+comme aucun peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le
+tour de la chambre, je m'assis, un coude sur la table,
+pour le regarder. Par la fenêtre ouverte, on voyait
+le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
+cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort
+d'une gorge, bordée d'un côté par une étroite lisière
+de prés dominés par des coteaux boisés, et de l'autre,
+par un grand terme de rochers presque à pic sur
+l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de
+genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout
+à la cime, de grands châtaigniers, venus là par hasard,
+se penchaient comme pour regarder dans la
+rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les
+aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.</p>
+
+<p>En quelques endroits, un peuplier miné par les
+crues s'inclinait aux trois quarts tombé, comme pour
+jeter un pont sur la rivière. Tous ces arbres penchés
+sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce qui, vu de
+loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le
+soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la
+surface de l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et
+vertes, voletaient çà et là, et se posaient sur les
+crêpes et les marguerites d'eau, où les hirondelles
+qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient quelquefois;
+sur les bords, des iris dont les feuilles semblent
+des baïonnettes. De temps en temps, un cabot
+ou une perche montait à la surface happer une chenille
+ou une barbote chue des feuilles, et le cercle
+formé par le remous, allait s'agrandissant toujours
+et finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur
+passait d'une rive à l'autre comme une flèche
+empennée de bleu, en jetant son petit cri aigu; ou
+bien un rat d'eau traversait la rivière en laissant derrière
+lui un long sillage. Dans le bois, on entendait
+le bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de
+bec.</p>
+
+<p>C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je
+restai là, toute l'après-dînée, lisant et regardant, et
+je ne descendis que vers le soir, lorsque le fouet de
+mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis jamais
+fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans
+après, de la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent
+la plume dans l'écritoire pour regarder.</p>
+
+<p>Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher
+par écrit ces histoires de jadis, et j'ai vu ce
+tableau changer plusieurs fois.</p>
+
+<p>Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons
+ne sont pas développés, la verdure est claire,
+l'herbe des prés commence à pointer; c'est le temps
+où les droles font des chalumeaux avec des branches
+de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la
+terre; les oiseaux dans le taillis prochain, babillent
+et font l'amour, et on entend au loin le coucou chanter
+dans les bois.</p>
+
+<p>Dans ce moment où j'écris, en novembre, les
+feuilles jaunissent et tombent. Dans les taillis, le
+feuillage couleur de tan du chêne se mêle aux feuilles
+jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres des
+noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages
+piquent sur ce fond leurs belles couleurs
+rouges. Toutes ces couleurs se nuancent selon l'âge
+ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues de
+loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne.
+Seuls les peupliers déjà dépouillés dressent tristement
+sur les bords de l'eau, leurs cimes pointues au-dessus
+des vergnes et des saules. Quelquefois une
+pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des
+balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux
+jours de la Saint-Martin, où nous sommes, la rivière
+charrie lentement les feuilles mortes; elle fume, et
+cette brume fine se répand dans la gorge, amortissant
+encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui se
+meurt pour renaître à la Noël.</p>
+
+<p>L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille
+aux arbres; les prés sont morts, grisâtres et tristes;
+la terre est durcie par la gelée; les herbes folles et
+les grands chardons desséchés sont blancs de givre,
+et le long des rives dans les petits creux où l'eau
+dort, la glace est prise. En haut des rochers, les
+squelettes noircis des grands châtaigniers se dressent
+immobiles sur le ciel couleur de plomb. Tout
+est endormi et repose; pourtant dans le terme, les
+ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des
+fougères séchées, éclairent leur verdure terne de
+quelques fleurs jaunes, et les houx aux feuilles luisantes
+montrent leurs belles grappes de graines
+rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois tout
+là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards
+sauvages qui cherchent leur manger, tandis que dans
+l'air monte lentement la fumée lourde de quelque feu
+de bergères, et que plus haut passent en couahnant
+des bandes de graules.</p>
+
+<p>J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire:
+oui, la campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances,
+mais l'hiver, c'est bien triste.</p>
+
+<p>Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne;
+lorsqu'elle commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte
+les blés mûrs, lorsqu'elle décline comme un malade
+qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver. Quelquefois
+de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
+regarde une grande étendue de pays couverte de
+neige, jusque vers Saint-Raphaël. Plus rien: les gens
+sont chez eux au coin du feu, les bestiaux à l'étable,
+et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères branches
+des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps
+une pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver
+de 1870, les coups de fusil des avant-postes... Revenons
+au moulin.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là,
+1844, le 26 mai était tombé un dimanche, de manière
+que la foire avait été repoussée au lundi et mardi. Je
+ne parle pas du troisième jour qui, dès cette époque,
+n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait
+plus de gens faisant la noce que des affaires.</p>
+
+<p>Le surlendemain de ma venue au Frau était donc
+un jeudi, jour de marché à Excideuil, et mon oncle y
+ayant des affaires, j'y fus avec lui.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce
+jour-là. Je fis souvent, en suivant mon oncle, le
+chemin du foirail au minage, et du minage à la place
+des cochons, où il fallut en acheter deux que Jardon,
+le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien
+de fois dans la rue des Cordeliers, sans parler
+des entrées dans les cafés ou les auberges pour chercher
+quelqu'un à qui mon oncle avait affaire. De
+temps en temps, nous rencontrions des gens qui l'accostaient,
+lui secouaient la main, et après les informations
+sur la santé: Comment ça va? et
+chez toi? disaient en me regardant: Qui est ce
+drole?</p>
+
+<p>Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors
+à parler des affaires de la politique, et de ce qui se
+passait. Et ma foi on ne disait pas de bien des gens
+qui étaient à Paris à la tête. Les principales choses
+dont on se plaignait, c'était que le sel était trop cher
+et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les
+patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce
+qui payaient cet impôt. Mais tous et un chacun
+se révoltaient de bien travailler, de payer les tailles,
+les prestations des chemins, les patentes et tout, et
+de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs que ceux
+qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était
+beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en
+brocardant sur quelques-uns du pays, qui avaient
+plus de terres que d'esprit et de bon sens. On ne
+disait pas guère de bien de nos députés non plus.
+Comme il était du pays, que c'était un général, et
+qu'il faisait beaucoup travailler à la Durantie, on ne
+parlait pas du maréchal Bugeaud, mais les autres
+députés étaient mal arrangés. Lorsque mon oncle
+disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de
+chasser sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements
+qui n'en finissaient plus pour tuer un lièvre,
+alors les gens juraient, et ne se gênaient pas pour
+traiter de canailles, de gueux, tous les messieurs qui
+voulaient rétablir à leur profit les anciens droits des
+nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un
+homme de Cubas qui se mit fort en colère. Il disait
+qu'il faudrait recommencer la Révolution, parce que
+les bourgeois et les nobles s'entendaient pour
+remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et il
+assurait que dans son endroit, tout le monde était de
+cet avis.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département
+et toute la France puissent penser ainsi!</p>
+
+<p>C'a toujours été un grand sujet de mécontentement
+que cette loi sur la chasse. Chez nous, tout le monde
+a son fusil au-dessus de la cheminée, et celui qui s'en
+va couper de la bruyère, ou abattre un arbre dans les
+bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
+avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les
+forges, ont le leur dans leur cabane, et les mineurs
+qui cherchent le minerai, le cachent dans le creux
+d'un châtaignier. Dans les foires et les marchés, on
+ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
+par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous
+nous autres paysans, nous comprenions bien, qu'elle
+était faite pour que nous ne chassions pas, nous qui
+nourrissons le gibier, afin que les messieurs pussent
+tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était pas
+tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement,
+que pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi
+M. Chavoix qui nous connaissait bien, lorsque nous
+l'eûmes nommé représentant du peuple, il fit tout le
+possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de
+gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais
+y arriver.</p>
+
+<p>Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou
+sur les places, lorsque les gendarmes venaient à passer,
+avec leur grand chapeau bordé, leurs habits à
+queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur la poitrine
+on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
+prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça.
+Eux cependant n'avaient pas l'air commode avec leurs
+moustaches en brosse et leurs petits favoris, et je
+me donnai garde qu'ils nous regardaient beaucoup en
+passant, et principalement mon oncle. A cette époque,
+on ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos
+pays, et ceux qui avaient leur barbe étaient regardés,
+je ne sais pas pourquoi, comme des républicains, des
+pas grand'chose, des communistes, enfin des gens
+qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il
+l'était, passait pour un homme dangereux, à ce que
+j'ai su depuis. Mais ça, c'est des idées bêtes comme
+les gens s'en mettent quelquefois dans la tête. Roux-Fazillac,
+Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
+les autres conventionnels qui ont fait guillotiner
+Louis XVI, étaient bien rasés, et n'avaient pas tant
+seulement un poil aux joues, pas plus que ceux qui
+ont commencé la Révolution, Mirabeau et les autres.
+Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires;
+mais à cette époque les gens en place croyaient ça.</p>
+
+<p>Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout
+en marchant, mon oncle leur parlait des affaires et
+leur disait qu'il fallait regarder plus loin que le clocher
+de son village, et s'intéresser à ce qui se passait
+en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison; mais
+voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut
+sembler fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées;
+ils avaient peur des nobles, revenus aussi
+puissants que sous le roi d'avant; peur des curés qui
+faisaient la pluie et le beau temps dans nos campagnes;
+des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent;
+peur des maires aussi, qui représentaient le
+gouvernement, et des gros bourgeois qui vous faisaient
+des procès aux mauvaises têtes, comme ils les
+appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient
+leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui
+les occupaient; les artisans, les bourgeois qui les
+faisaient travailler: Faut bien du pain pour les
+droles, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils
+bonnement: que pourrions-nous faire?
+Nous ne sommes pas libres, nous ne votons pas,
+nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour
+payer les tailles!</p>
+
+<p>&mdash;Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux
+ne s'est pas bâti en un jour. Ceux qui travaillent,
+finiront par comprendre qu'ils sont les plus
+nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les riches
+qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous
+autres qui les nourrissez et les entretenez de tout.
+Que feraient-ils de leurs biens si vous ne les leur
+travailliez pas? Que produiraient leurs propriétés sans
+vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
+Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas?
+Le jour donc où les paysans ne travailleraient plus pour
+eux, que deviendraient-ils? ils crèveraient de faim.
+C'est le peuple qui fait tout marcher, vous entendez
+bien; qu'il se couche seulement comme un pauvre
+âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans
+le pays.</p>
+
+<p>Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je
+vous le dis, la terre sera au paysan. Nous autres
+nous ne le verrons pas, je crois bien, mais ceux qui
+viennent après nous, verront ça. En attendant, il
+faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois
+contre les gens méchants et durs. Ça ne sert
+de rien d'être craintif et soumis, au contraire: c'est
+sur le cheval qui tire le plus qu'on tape toujours.
+Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un
+chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice,
+quoiqu'elle ait la force pour elle en ce moment.</p>
+
+<p>Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie
+s'égrenait dans les villages. A Saint-Germain, deux
+nous donnèrent le bonsoir et restèrent. A la Maison-Rouge,
+un autre prit le chemin de Saint-Jory, et nous
+deux nous continuâmes le nôtre:</p>
+
+<p>&mdash;Dire que nous en sommes là, cinquante ans
+après la Révolution! fit mon oncle quand nous fûmes
+seuls.</p>
+
+<p>Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier,
+et, en chemin, je pensais à la demoiselle. Etant
+tout enfant, je l'aimais avec passion, et même quelque
+chose de plus, car j'avais pour elle une sorte d'adoration,
+tant elle était bonne, et belle plus qu'aucune
+femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
+pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du
+terme, et où les roues des charrettes avaient fait des
+ornières dans le roc, voici que toutes mes innocentes
+admirations se ravivaient comme un feu dans les
+terres au souffle du vent.</p>
+
+<p>Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant
+un peu sur lui, et finissait à une allée de
+noyers d'une centaine de pas, au bout de laquelle on
+voyait, percée dans un fort mur de clôture de dix
+pieds, la grande porte charretière, accolée d'une
+autre petite porte ronde pour les piétons. De chaque
+côté, les murs étaient percés de meurtrières. Les
+portes, ferrées de gros clous à tête pointue, étaient
+coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans la
+charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là,
+au grand portail, était clouée, les ailes étendues,
+une dame-pigeonnière.</p>
+
+<p>En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la
+maison du métayer, la grange, le cuvier, le fournil,
+le clédier, ou séchoir à châtaignes, et dans une autre
+petite cour entre deux bâtiments, le tect des cochons.
+En face, la terrasse bordait la cour et les bâtiments,
+et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier,
+où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de
+clôture, les écuries et le chenil, et, après un espace
+vide, le long de la terrasse, le château dominant la
+plaine; petit château assez délabré, formé de bâtiments
+inégaux irrégulièrement assemblés autour
+d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En
+entrant, on se trouvait en face d'une galerie soutenue
+par des arceaux de pierre. A gauche, la tour à toit
+pointu avec une girouette, qui contenait l'escalier.
+Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première
+était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon
+à manger.</p>
+
+<p>La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui
+s'exclama en me voyant, et se mit à me faire des
+questions sur ma santé, mon arrivée et le reste. Mais
+j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa demoiselle
+était au salon qui repassait, j'y courus. La porte
+vitrée était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon
+et manteau de lit, et ses grappes de cheveux en boucles
+sur ses joues roses.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle;
+mais je m'étais déjà jeté dans ses bras comme je
+faisais étant enfant, et je l'embrassais. En sentant à
+travers le linge ses seins fermes sur ma poitrine,
+j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont
+elle s'aperçut, sans doute, car elle se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta
+moustache qui pousse, te voilà un homme! Tu es
+trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai plus, tu
+me donnerais de la barbe!</p>
+
+<p>Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de
+ça, sans trop savoir pourquoi; seulement, je sentais
+qu'elle ne pouvait plus être avec moi, comme lorsque
+j'avais dix ans et elle vingt, et que, me menant pendu
+à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
+hausser jusqu'à elle.</p>
+
+<p>Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes,
+des mouchoirs et des petites affaires de
+femmes, et m'interrogeait sur ceci, cela. Je fus tout
+fier de lui apprendre que j'allais entrer à la Préfecture,
+avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve,
+il me semblait que j'allais devenir un personnage.
+Lorsque la demoiselle me demanda pourquoi je ne
+restais pas avec mon oncle, pour lui aider et le remplacer
+plus tard, je lui répondis avec un petit air
+important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère,
+que je pourrais arriver à quelque chose dans l'administration.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la
+chance, tout le monde le dit; le voilà chef de bureau,
+c'est son bâton de maréchal. Si tu as autant de capacités
+et de chance que lui, tu y arriveras peut-être,
+après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou
+trente ans, et avoir supporté les ennuis du métier,
+les caprices des chefs, les injustices des supérieurs.
+Vois-tu, mon petit, il te vaudrait mieux être tout
+bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et tranquille
+en travaillant.</p>
+
+<p>C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors
+capable de comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la
+persuasion de M. Masfrangeas, avait tourné de ce côté,
+tous les rêves d'avenir qu'elle faisait pour moi,
+comme font toutes les mères, et je ne pouvais bonnement
+guère penser autrement qu'elle, après avoir
+tant entendu vanter cette carrière, ni la contrarier,
+quand même j'aurais pensé autrement. Au reste, les
+quelques années que j'ai passées à la 3<sup>e</sup> division de la
+Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles m'ont
+dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine,
+éloignée de la nature; elles m'ont appris les
+misères qui se cachent sous des apparences plus
+brillantes, et m'ont fait estimer à leur valeur, la santé,
+le grand air et la liberté. Combien de fois depuis, j'ai
+reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon
+oncle, que je translate ici de notre patois en français:</p>
+
+<p>Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand
+c&oelig;ur: voisin du bonheur.</p>
+
+<p>Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser,
+je lui aidai à monter dans sa chambre tout son linge
+qu'elle empilait sur mes bras étendus. C'était toujours
+sa petite chambre avec des boiseries peintes en
+blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne
+toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés,
+et sa commode au ventre arrondi, avec des poignées
+de cuivre. Au-dessus de la cheminée, il y avait dans
+un cadre doré, une petite glace, et, plus haut, une
+peinture représentant un berger; non pas de ces
+bergers dépenaillés de chez nous, mais un berger en
+culotte rose et bien poudré, qui offrait à sa bergère
+deux tourterelles dans une cage.</p>
+
+<p>Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la
+demoiselle me fit monter au second, où personne ne
+couchait, et qui n'était même pas meublé. Dans une
+chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur des
+couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi
+quelques pommes, nous redescendîmes faire collation
+avec, et des fromages de chèvre au gros sel.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle
+Ponsie, nous irons à Prémilhac: j'ai des affaires à
+porter à la femme de notre ancien métayer des
+Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né,
+et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses,
+rien, ils sont si pauvres! Je vais m'habiller,
+dis à la Mïette de mettre le panneau sur la bourrique.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance
+avec le salon à manger. Rien n'était changé:
+de chaque côté de la cheminée, de grands placards
+en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds
+tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux
+papier imitant des boiseries, étaient rangées les
+chaises à dos façonné en forme de lyre. Au coin du
+foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert d'une
+tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la
+demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse
+fatigante. A l'autre bout du salon, en face de la cheminée,
+il y avait un grand buffet à dressoir, où se
+voyaient des restes d'un service d'ancienne porcelaine
+de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en
+forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres
+entrelacés.</p>
+
+<p>Autour, étaient accrochées aux murs, dans des
+cadres à la dorure ternie, des gravures qui avaient
+fait le bonheur de mes premières années. Quand la
+demoiselle m'amenait au château, je les suivais une
+à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et
+j'avais une réflexion pour chacune de ces images.</p>
+
+<p>C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI,
+en manteau parsemé de fleurs de lys, et son bâton
+appuyé sur une table où était la couronne royale.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros
+monsieur lève-t-il sa robe; c'est-il pour montrer sa
+belle culotte?</p>
+
+<p>Et elle de rire.</p>
+
+<p>En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour,
+la poitrine étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait
+dit bâtie par un architecte, et qui ne devait pas passer
+aisément sous les portes.</p>
+
+<p>Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon
+blanc, court, avec des souliers découverts à
+boucles, un petit justaucorps et une collerette. Il
+goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
+hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui
+des généraux et des officiers, le chapeau sous le bras.</p>
+
+<p>Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de
+bon c&oelig;ur, je disais toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne la trouve pas bonne, la soupe!</p>
+
+<p>Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant
+sur le front des troupes pour passer une revue.
+Il était reçu par les généraux qui le saluaient tous
+ensemble, le chapeau au bout du bras demi tendu
+vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je
+à la demoiselle.</p>
+
+<p>Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient
+tous: ils avaient de grands nez droits, de
+petits favoris, pas de moustaches, et les cheveux frisottés
+ramenés sur le front.</p>
+
+<p>Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à
+Paris; la prise du Trocadéro, où on ne voyait rien,
+rapport à la fumée; un portrait de feu Monseigneur
+de Lostanges, et quelques autres tableaux.</p>
+
+<p>Sur la tablette de la cheminée, était toujours un
+gros chat sauvage empaillé, tué par M. Silain dans
+le bois que depuis on a appelé le Bois-du-Chat; au-dessus,
+était accroché un baromètre, que le Monsieur
+ne manquait pas de consulter en partant pour la
+chasse.</p>
+
+<p>Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un
+paravent curieux. Sur le papier de couleur claire, la
+défunte dame de Puygolfier et sa fille avaient collé
+partout des images découpées, qui n'étaient, pour la
+plupart, que des caricatures sur Louis-Philippe, sa
+famille et son gouvernement. Il faudrait une heure
+pour les mentionner toutes. Le roi des Français était
+toujours représenté avec une tête de poire! Il y avait
+une de ces images représentant un musée, où tous les
+tableaux, paysages, monuments, portraits, objets
+quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi les
+messieurs qui regardent, en voici encore en tête de
+poire, avec un parapluie...</p>
+
+<p>J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle
+redescendit. Qu'elle était jolie avec sa collerette à
+pointes découpées, sa robe froncée avec une boucle
+dorée à la ceinture, des manches à gigot, et une jupe
+courte qui laissait voir le bas des jambes, où des
+rubans noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs,
+pour tenir le petit soulier! Elle portait dans une couverture
+de berceau, tout plein de petites affaires
+d'enfant: drapes, maillots, brassières et des petits
+bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire
+voir. Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien
+qu'elle avait fait tout ça avec affection, et qu'elle aurait
+été bien contente d'avoir à elle de petits enfançons à
+habiller. Elle avait pour lors vingt-six ans; elle
+aurait été une bonne mère; elle méritait d'être heureuse,
+mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait
+au crochet, ou à la pendille, comme disait mon oncle.</p>
+
+<p>Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et
+mises dans un grand cabas attaché au panneau de la
+bourrique, et après ça en croupe, la grande Mïette
+attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
+fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et
+nous voilà partis.</p>
+
+<p>En sortant de la cour je demandai un peu tardivement
+des nouvelles de M. Silain.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! répondit la demoiselle, mon père est à
+chasser les loups à Jumilhac, avec des messieurs du
+Limousin; qui sait quand il reviendra.</p>
+
+<p>Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le
+chemin. Moi je tenais la bride, le long des grosses
+pierres, pour l'aider à monter, et ensuite j'allais
+derrière, touchant la bourrique avec une verge de
+châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder,
+de l'admirer, avec ses petits frisons d'or dans le cou.
+Lorsqu'elle se tournait vers moi, je me baignais, il
+me semblait, dans ses beaux yeux bleus si bons.
+Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
+écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle
+belle journée! J'avais oublié le moulin, la Préfecture
+et tout: J'aurais voulu que Prémilhac fut aussi loin
+que Limoges.</p>
+
+<p>Notre chemin était par la Boudelie et Magnac,
+mais nous prenions quelquefois des traverses. Au
+passage du ruisseau du Ravillou, ce fut le diable; la
+bourrique ne voulait pas passer.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous
+ne serez plus sur la bourrique, je la ferai bien passer
+de force, et après ça, je vous traverserai sur mes bras,
+vous ne vous mouillerez pas.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.</p>
+
+<p>Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée,
+une envie folle de la passer comme ça dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus
+fort qu'il ne faut, vous ne risquez rien.</p>
+
+<p>Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant
+inutilement essayé de la persuader, je mis mon mouchoir
+sur les yeux de la bourrique, et je la poussai
+dans le ruisseau que je lui fis traverser en reculant,
+la demoiselle toujours dessus et riant.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de
+Prémilhac, où on voit des restes d'anciennes constructions,
+des marques d'antiques murailles, que
+dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça
+n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que
+ces ruines viennent d'un ancien moustier bâti, il y a
+quinze cents ans, par un saint homme appelé Sulpice
+qui donna son nom à la paroisse dans laquelle était
+Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens,
+toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux
+ont été bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les
+souvenirs de la grande guerre de Cent ans.</p>
+
+<p>L'accouchée était dans son lit, gardée par une
+vieille voisine, et son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle
+nous vit entrer, elle joignit les mains et
+s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire plus long
+pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.</p>
+
+<p>Après les questions sur la santé, la demoiselle
+Ponsie prit le poupon qui était plié dans un mauvais
+morceau de drap tout percé, et l'habilla avec les
+affaires qu'elle avait apportées: et tout ce temps, elle
+le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à
+gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire
+téter.</p>
+
+<p>Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac
+et donnée à la vieille, qui apprêta une marmite
+et la mit au feu pour faire de bon bouillon. Après ça,
+la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
+bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de
+vin vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait
+la pauvre femme dans son lit; que le bon Dieu et la
+sainte bonne Vierge vous le rendent! Je les prierai
+bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
+méritez!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie
+bien, mais c'est peu de chose que tout ça.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien quelque chose tout de même, notre
+demoiselle, et plus que nous ne méritons; mais ce qui
+vaut le plus de tout, c'est votre bonté d'avoir pensé à
+nous.</p>
+
+<p>Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La
+demoiselle l'embrassa encore, promit de revenir et
+nous repartîmes.</p>
+
+<p>Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à
+Puygolfier. Le souper fut vite prêt: une omelette à
+la vignette, et des bonnes rimottes de bouillie de
+maïs que la grande Mïette fricassa dans la poêle, là,
+devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à Puygolfier,
+quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai
+avec appétit et gaîté, et la demoiselle était heureuse,
+comme elle l'était toujours, après avoir fait du bien à
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Après souper, elle voulut me faire tâter de ses
+cerises à l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois,
+lorsque j'étais tout petit, elle me les présentait
+comme on fait aux jeunes geais nouvellement dénichés,
+pour leur apprendre à manger. Elle riait de ce
+jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je
+touchais quelquefois ses doigts de mes lèvres.</p>
+
+<p>Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis
+au moulin bien content de ma journée.</p>
+
+<p>Quel temps heureux! mes journées se passaient
+en paix et tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord,
+au milieu d'une nature paysanne et forte. Il me
+semblait que cette terre couverte pour lors de moissons,
+me communiquait sa vie.</p>
+
+<p>Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais
+lever les verveux ou les cordes posés le soir; ou bien,
+prenant le fusil de mon oncle, je m'en allais avec la
+Finette faire courir un lièvre. Cependant, je pensais
+toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais
+toutes les occasions de retourner à Puygolfier,
+n'osant pas y aller de but en blanc, parce qu'il me
+semblait que tout le monde devinerait mes pensées.
+Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait
+beaucoup, lorsque j'avais pris quelque jolie perche au
+verveux, ou une truite en tirant l'épervier le soir au-dessous
+de l'écluse. D'autres fois, c'était une cordelette
+d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
+J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne
+cherchais pas à résister; pensant à elle, lorsque je
+ne la voyais pas, et avide de sa présence; la recherchant
+sans autre but que de la voir, de l'entendre, et
+d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que j'étais
+amoureux, car je ne savais point au juste ce que
+c'était que l'amour; mais je trouvais un plaisir grand
+à être toujours occupé d'elle, à me faire sa chose par
+la pensée. Malgré les émotions que je ressentais
+quelquefois en sa présence, et le trouble que me
+donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en
+vient aux jeunes gens encore innocents, mes sentiments
+étaient ceux d'une respectueuse adoration. Je
+la trouvais la plus belle, la meilleure; elle était
+pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle
+était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le
+plus grand bonheur que je concevais, était de lui
+être utile et de me dévouer pour elle.</p>
+
+<p>Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en
+ouvrant le petit portail, j'entendis les chiens aboyer
+au chenil, et je connus par là que M. Silain était
+revenu. Il était là, en effet, planté près de la terrasse,
+les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant
+la plaine. Il se retourna en entendant les chiens,
+et je m'approchai pour le saluer avec un certain
+émoi, car outre qu'il m'avait toujours beaucoup imposé,
+je me figurais sottement qu'il allait deviner ce
+à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant
+de ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne
+pensait qu'à lui.</p>
+
+<p>C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse
+velours olive, avec des boutons de cuivre à têtes
+de loup et de sanglier, et d'un pantalon à pont-levis
+de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une
+casquette ronde en velours noir et des souliers à
+fortes semelles. Je ne lui ai jamais vu d'autre costume.
+Seulement lorsqu'il allait à cheval, il avait de
+grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver par le
+mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique
+qui lui donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand,
+et avait l'air de quelqu'un avec son nez recourbé, ses
+moustaches un peu rousses taillées en brosse, et ses
+petits favoris coupés carrément à la hauteur des
+oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
+manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les
+gardes du corps de Charles X.</p>
+
+<p>Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son
+habitude avec les petits, les paysans, avec tous ceux
+qu'il regardait comme trop au-dessous de lui pour
+que ça tirât à conséquence. Mais avec les bourgeois,
+les gens du gouvernement, les messieurs, il était très
+raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités
+que font naître souvent le voisinage, même entre
+gens de classes différentes. Lorsqu'il passait un acte
+pour vendre une terre, ou quelque bois, ce qui
+arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher
+tout du long dans l'acte, par le tabellion, comme
+il disait, ses noms, titres et qualités: Antoine Silain
+de Pons, vicomte de Puygolfier. Les soirs de chasse,
+à ce que contait un de ses voisins et camarades, après
+avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre d'un
+puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce
+qu'il paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.</p>
+
+<p>Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut
+pas dire qu'il fût un méchant homme. Avec ça, il
+faisait quelquefois des choses qui n'étaient pas de
+faire, par caprice ou par colère. Ses goûts n'étaient
+point luxueux: la vie large du petit noble campagnard
+lui suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie,
+car il était gros mangeur et grand buveur, il se contentait
+des ressources du pays, buvait son vin à
+l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin de
+Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
+dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson,
+les légumes, les champignons et les truffes, qu'il avait
+pour ainsi parler sous la main. Les truffes surtout,
+car le puy qui, de dessous la terrasse, dévalait à la
+plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés,
+où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne
+jument limousine blanc-truité, sept ou neuf chiens
+courants, car en cette affaire, il avait la superstition
+des nombres impairs, et cela lui suffisait; pourvu,
+bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il
+allait chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le
+Limousin, soit dans la forêt de Born ou ailleurs. Il lui
+fallait aussi quelques louis pour aller faire ses petites
+tournées à Périgueux le mercredi, ou le jeudi à
+Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.</p>
+
+<p>Les ressources en nature de la terre de Puygolfier
+auraient été suffisantes pour lui assurer une bonne
+existence chez lui; mais c'était l'argent, c'était les
+écus pour le dehors, qu'il était difficile de trouver,
+car la plus grande part des revenus se mangeait
+sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le
+profit des bestiaux, passait à payer la taille et les
+réparations. Cependant, il lui en fallait pour solder les
+hôteliers, dans ses expéditions, sans compter que le
+soir après souper, ces messieurs faisaient une petite
+bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on racontait.</p>
+
+<p>Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque
+lopin de son bien, et avançait une coupe de bois,
+en sorte que ses revenus allaient en diminuant. Mais
+il ne s'en inquiétait guère; il était de cette race de
+bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent
+facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement
+le malheur de leurs proches, et ne s'en
+doutent même pas, loin d'avoir des remords, habitués
+qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.</p>
+
+<p>En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me
+fit compliment sur ma poussée, et émit cette opinion
+que je ferais un beau lancier. Lorsque je lui dis que
+j allais entrer dans les bureaux de la Préfecture, il
+s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
+bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille
+plutôt mille fois de te faire meunier, comme ton
+jacobin d'oncle!</p>
+
+<p>Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et
+son fusil, siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi
+j'allai rejoindre la demoiselle au grenier, où elle était
+pour lors, à ce que me dit la grande Mïette.</p>
+
+<p>C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait
+un pêle-mêle de meubles éclopés, de fauteuils défoncés,
+de tableaux crevés, de morceaux de vieilles tapisseries,
+d'objets de toute espèce, cassés ou hors d'usage,
+de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues, de
+vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte,
+chiffons, ferraille, et l'autre bondé de papiers et de
+vieux parchemins.</p>
+
+<p>La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis,
+cherchant un morceau de tapisserie assez bien conservé,
+pour recouvrir le grand fauteuil où M. Silain
+dormait le soir après souper. Je lui aidai à bouleverser
+et retourner toutes ces défroques qui sentaient
+le passé, et représentaient des modes défuntes et des
+usages perdus. Dans un coin, je retrouvai une
+ancienne coiffure militaire; une espèce de chapeau de
+fer, avec les bords en croissant, tout mangé par la
+rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du
+temps de nos guerres de religion. Je la mis sur ma
+tête, et la demoiselle me dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps
+du capitaine Vivant.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle
+s'assit sur un vieux fauteuil et se mit à mesurer le
+morceau pour voir s'il y en aurait assez. Au milieu
+de toutes ces vieilleries, de tout ce bric-à-brac, sa
+jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur
+venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des
+reflets dorés qui éclairaient le grenier un peu sombre.
+Je restai là, à la regarder sans rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons, dit-elle en me réveillant.</p>
+
+<p>L'après-dînée se passa pour elle en occupations
+diverses, mais la seule mienne était de me prêter à
+tout ce qu'elle voulait, soit qu'il s'agit de tenir son
+écheveau, ou de porter le panier à la grenaille pour
+aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger
+où était le rucher, en me recommandant de ne
+pas courir, de ne pas faire de grands gestes, et de me
+tenir coi près d'elle. Les mouches à miel vinrent à
+notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
+me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance.
+Pour elle, elle les maniait sans crainte, les
+prenant sur ses mains au sortir de la ruche, et celles
+qui volaient, se posaient sur sa tête et sur ses
+épaules, comme des oiseaux apprivoisés.</p>
+
+<p>Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain,
+et je ne revins pas à Puygolfier le lendemain. Je
+m'en allai courir dans les bois, ruminant mes
+pensées, et de cette affaire-là, je manquai un lièvre
+que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.</p>
+
+<p>Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce
+jour-là je n'allais pas à Puygolfier, la demoiselle
+étant au bourg pour les offices, je voulus essayer de
+me revancher. A l'Angélus, je partis avec la Finette,
+mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le
+temps allait bien, c'était un plaisir; les dernières
+brumes de la nuit s'enlevaient dans les fonds, l'air
+était clair, la terre fraîche et point guère de rosée.
+En cheminant tout doucement tandis que la chienne
+donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une
+voie, dans les passages des haies, dans les cafourches,
+dans les coulées sous taillis, je respirais avec
+plaisir la fraîcheur du matin, et je reniflais les bonnes
+odeurs des bois faites des senteurs des feuilles
+mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des champignons,
+du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de
+la veille, j'allai droit à une terre où je pensais qu'il
+devait avoir fait sa nuit. Je n'y étais que depuis un
+petit moment quand la chienne rencontra, et à la
+voir brandir la queue, je connus de suite que la voie
+était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller
+l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la
+sortie, elle commença à s'en aller plus vite, tandis
+que sa queue venait lui battre les côtes. Elle rapprochait,
+et bientôt un premier coup de gueule dit que
+le lièvre était dans les alentours. Puis la voie
+s'échauffa; le lancer approchait. Tout d'un coup le
+lièvre lui part sous le nez, et voilà la Finette qui
+s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant après
+lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de
+l'avance, afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller
+sa voie sur les chemins, et dans les friches
+pierreuses.</p>
+
+<p>Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la
+chienne était en défaut. A ce moment, le soleil montait
+lentement à l'horizon, comme une grande bassine
+de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne migrant
+pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la
+piste. En effet, au bout d'un moment, voici sa voix
+forte qui monte d'une grande combe du côté de Roulède.
+Lorsque je fus sûr de la randonnée du lièvre, je
+vis qu'il me fallait aller au poste du Châtaignier-du-guet.
+J'avais souvent accompagné mon oncle à la
+chasse, jeune, et je connaissais bien les postes.
+Lorsque je fus rendu au gros châtaignier planté à la
+cafourche de trois chemins sur une lande, j'attendis.
+Pendant que la chienne était dans les fonds, je n'entendais
+pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle
+suivait, et lorsqu'elle passait sur un coteau, je
+l'entendais cogner à pleine gorge. Au bout d'une
+heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un sentier.
+Il se plantait de temps en temps, se dressait
+sur son cul pour écouter la chienne et repartait.
+En approchant du carrefour, il s'allonge pour
+passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas,
+mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon
+premier lièvre et je m'en fus bien content, il pesait
+six livres un quart.</p>
+
+<p>Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec
+un plat de brochetons sous l'herbe de mon panier, la
+jument de M. Silain était sellée et attachée par la
+bride dans la cour, près de la porte du château.
+Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était
+le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée
+qui était en retour du corps de logis, et, du côté du
+dehors, enfermait la petite cour intérieure que la tour
+ronde de l'escalier closait du côté de la grande
+cour.</p>
+
+<p>Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des
+livres, des papiers, des vieux journaux; mais au
+reste c'était là qu'il mettait toutes ses affaires. Ses
+pistolets d'arçon étaient accrochés au mur, à côté
+d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un
+râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la
+bourse pour le furet et les grelots; sur la table étaient
+les accouples de ses chiens, la corne pour les appeler,
+sa poire à poudre, son sac à plomb, et une ancienne
+tabatière de corne ronde où il mettait les capsules
+pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien
+sous la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant
+aux livres, M. Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait
+de suite, car ils étaient pleins de poussière.
+Au reste, c'étaient les philosophes du siècle dernier,
+jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis
+par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau,
+dont l'aïeul de M. Silain avait été si engoué, qu'après
+avoir lu <i>l'Emile</i>, il avait voulu faire apprendre la
+menuiserie à son fils; mais celui-ci avait préféré
+s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
+Voyant cela, son père avait pris lui-même un état,
+en se mettant bravement à labourer sa réserve, ce
+qui l'avait rendu si populaire, qu'il était resté tranquillement
+chez lui pendant la Révolution.</p>
+
+<p>Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre
+état que de chasser, et de mener une vie très active
+en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait
+passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait
+en les lisant. A l'égard des livres, il ne
+les supportait que dans un cabinet de lecture de
+Périgueux, où il faisait quelquefois de longues pauses.
+Même encore, les mauvaises langues disaient que ce
+n'était pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la
+dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers
+passaient en retroussant leurs moustaches.</p>
+
+<p>Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans
+son cabinet en train de mettre ses bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant
+que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu
+vas m'aider à coupler les chiens; prends les couples,
+moi je prends mon fouet.</p>
+
+<p>Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ.
+Une fois couplés, à la réserve d'un vieux sage chien,
+M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la
+grande cour. Après ça il mit son fouet dans sa botte,
+détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt
+de Lammary.</p>
+
+<p>Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais
+pas vue. Ayant regardé dans le salon à manger, où
+elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la
+trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma question, la
+grande Mïette répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la
+nièce de M. le Curé.</p>
+
+<p>Je redescendis au Frau tout déferré.</p>
+
+<p>Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla
+qu'elle était moins gaie que d'habitude. Presque toute
+l'après-dîner, elle se tint dans la petite cour à raccommoder
+du linge. Elle était assise sur une chaise, le
+long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre
+chaise où était son linge. Sa fine tête et ses beaux
+cheveux, baignés de lumière, se détachaient en clair
+sur le vieux mur décrépi et tout écaillé. Qu'elle était
+jolie ainsi! Je dis toujours la même chose, mais c'est
+que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je restai
+longtemps immobile à la regarder, répondant à ses
+questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est
+de jouir de sa présence.</p>
+
+<p>Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était
+sans aucune mauvaise idée, je la regardais et l'admirais
+naïvement, mais cela la gênait sans doute, car
+elle me dit de lui lire quelque chose.</p>
+
+<p>Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y
+pris un livre; c'était <i>La Nouvelle Héloïse</i>.</p>
+
+<p>Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables,
+ce bavardage prétentieux, me fatiguèrent
+bientôt. Je l'avoue d'ailleurs, je ne comprenais rien à
+tout cet étalage de sentiments; tout cela me paraissait
+faux et artificiel, et partant ne m'intéressait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en
+souriant: laisse-le, va, en voilà assez.</p>
+
+<p>J'allai replacer le livre et je revins. En même temps
+les sabots de la grande Mïette se faisaient entendre
+sous la galerie. Elle venait dire à la demoiselle que
+le métayer demandait à lui parler.</p>
+
+<p>Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez
+triste.</p>
+
+<p>Le temps se passait cependant. Le surlendemain,
+chez Puyadou firent dire à mon oncle, par un homme
+qui venait au moulin faire moudre, que ma mère me
+mandait de rentrer; c'était le postillon de la voiture
+qui avait fait la commission.</p>
+
+<p>J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à
+la demoiselle. C'était un samedi, M. Silain était allé
+au marché de Thiviers; je la trouvai seule dans la
+cour et je lui dis qu'il me fallait m'en retourner à
+Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne
+plus la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout
+naïvement que maintenant je regrettais de quitter le
+moulin, parce qu'à Périgueux je serais loin d'elle et
+que peut-être, quand je reviendrais, elle serait
+mariée; je me sentais prêt à pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir
+près d'elle, n'aie crainte va, tu me retrouveras toujours;
+qui aurait soin de mon père si je n'y étais pas?</p>
+
+<p>Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien
+prendre un état, et que puisque ça convenait à ma
+mère, il fallait entrer à la Préfecture et bien travailler;
+que d'ailleurs Périgueux n'était pas au bout
+du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.</p>
+
+<p>Cette espérance me consola un peu et alors je pris
+du courage pour le départ. Elle m'accompagna jusqu'au
+bout de l'allée de noyers, et quand nous fûmes
+là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
+j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna
+lentement vers le château. Moi je descendais le chemin,
+la suivant des yeux. Au moment d'entrer dans
+la cour, elle se retourna: je levai ma casquette,
+elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.</p>
+
+<p>Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à
+Savignac avec la jument. Tout en marchant, il me
+parla de ce que j'allais faire, et me dit que puisque
+c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et
+tâcher de faire quelque chose.</p>
+
+<p>Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler
+à la Préfecture; mais que, puisque ma mère
+avait arrangé ça avec M. Masfrangeas, il me fallait
+bien y aller. J'ajoutai que j'aurais autant aimé rester
+au Frau avec lui maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant
+il te faut contenter ta mère; la pauvre femme
+n'a plus que toi.</p>
+
+<p>Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans
+une haie et il cheminait, l'arrangeant, tandis que
+j'étais sur la jument pour ménager un peu mes jambes.</p>
+
+<p>Nous nous arrêtâmes au <i>Cheval-Blanc</i>, pour boire
+un coup. Quand ce fut fait, je pris mon petit paquet,
+mon bâton, et l'oncle vint me faire la conduite jusqu'à
+la sortie du bourg.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si
+tu t'ennuyais trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir.
+Au Frau, tu seras toujours chez toi. Allons, adieu,
+porte-toi bien, et bonjour à ta mère.</p>
+
+<p>Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère
+que trois heures, pour faire les cinq lieues qu'on
+compte de Savignac à Périgueux.</p>
+
+<p>Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas
+était venu dans la journée, et lui avait dit
+de m'envoyer le lendemain. Pendant que j'étais au
+Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes
+affaires: ayant soupé, je me couchai et après avoir
+un peu pensé à la nouvelle vie qui m'attendait, je
+m'endormis.</p>
+
+<p>Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je
+passai chercher M. Masfrangeas et nous voilà partis
+pour la Préfecture.</p>
+
+<p>La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus
+bien vite rassuré, car en entrant dans le bureau j'en
+eus de suite une idée assez piètre. Ce bureau était
+une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers
+montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous
+ces casiers étaient bourrés de cartons et de papiers,
+qui répandaient cette odeur particulière aux vieilles
+paperasses, odeur désagréable à laquelle je n'ai
+jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés
+déjà arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait
+des manches de cotonnade noire par-dessus celles
+de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une
+table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé
+ce qu'il fallait me donner à faire. Celui-ci apporta
+des états pleins de colonnes de chiffres, qu'il
+s'agissait de copier. Après m'avoir fait donner devant
+lui toutes les explications nécessaires et m'avoir
+recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans
+son bureau qui communiquait avec celui-ci.</p>
+
+<p>Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes
+gens vinrent près de moi, et me firent diverses questions
+auxquelles je répondis de mon mieux. Ils ne me
+laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une
+sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune
+homme. Sur ces entrefaites arriva un autre employé
+qui parut enchanté de la venue d'un surnuméraire,
+qui le déchargeait sans doute un peu du travail qui
+l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler
+avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était
+sous-chef de bureau, mais c'était le dernier arrivé,
+M. Gignac, gros brun, prétentieux et beau parleur,
+qui donnait le ton, et recueillait des deux expéditionnaires,
+la considération due au sous-chef, auquel il
+n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait
+ces jeunes gens auquel il servait de plastron, et ne
+paraissait pas s'apercevoir des sottes plaisanteries
+qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient trouvé
+joli de rechercher les mots dont la première syllabe
+avait la même consonnance que le nom du sous-chef.
+L'un commençait: Ser-pent, l'autre répondait: Ser-ment,
+le troisième ajoutait: Ser-gent, et cela continuait
+comme ça longtemps entre les trois complices:
+Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante,
+Ser-vice, etc. Et ils imaginaient des farces
+bêtes dans le genre de celles-ci: M. Serr, sortant de
+sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle, trouva
+un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya.
+Il appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr,
+et de pas-ser son coupe-choux au travers du
+reptile...</p>
+
+<p>Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le
+vieux M. Serr levait les épaules et disait tout haut,
+sans cesser son travail: tas de crétins!</p>
+
+<p>Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement
+à ces messieurs. Le sous-chef étant sorti, M. Gignac
+s'écria tout à coup qu'il n'avait plus de guillemets et
+me dit: Jeune homme, allez donc à la 1<sup>re</sup> division,
+chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du
+corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien
+quelque farce, mais ne sachant trop, j'y allai. A la
+1<sup>re</sup> division un monsieur très sérieux, avec une calotte
+grecque soutachée, me répondit gravement que la
+boite était à la 2<sup>e</sup> division. J'allai à la 2<sup>e</sup>, où on me dit
+qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui
+venait de l'envoyer quérir. Je finis par comprendre,
+et je revins me mettre à mon travail.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?</p>
+
+<p>&mdash;Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.</p>
+
+<p>Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés
+des deux expéditionnaires.</p>
+
+<p>Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans
+cette sale boîte, comme disaient les jeunes gens, moi
+qui étais si libre là-bas! Des fenêtres, on voyait les
+toits en tuiles creuses, des vieilles masures étagées
+sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front, pleins
+de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons,
+de vieilles savates, et où errait parfois un chat
+maigre et hérissé. Ah! ce n'était plus la vue du bief
+du moulin qu'on avait de la chambre de mon oncle.
+Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme un
+relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange
+de poussière et de pâtes aigries. Et quand on
+ouvrait les fenêtres, c'était bien autre chose: on avait
+les senteurs infectes de la rue du Lys, mal nommée,
+dont le ruisseau du milieu gardait les résidus de tous
+les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce
+qui me déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat
+pour les odeurs, plus que nous ne le sommes d'ordinaire
+dans le peuple. En respirant ces sales puanteurs, je
+me rappelais le temps où je galopais partout dans les
+bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans
+les termes pleins de genévriers, où venaient la lavande
+embaumée et les immortelles sauvages à l'odeur
+de miel. Ah! me disais-je, si je pouvais encore, traversant
+une terre, humer la forte senteur de la roberte
+et me rouler le matin dans les chenevières,
+dont l'odeur me grisait étant petit!</p>
+
+<p>Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant
+fixement le coq juché sur la cime en pomme de
+pin du vieux clocher de Saint-Front, autour duquel
+les martinets tourbillonnaient avec des cris perçants
+et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
+passereau encagé.</p>
+
+<p>Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant,
+sous le prétexte de le réparer! ainsi que la
+vieille cathédrale, d'ailleurs qui a été traitée comme
+le couteau de Jeannot et a perdu, intérieurement, ce
+caractère de grandeur antique et de sévérité imposante
+qu'elle avait autrefois.</p>
+
+<p>Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.</p>
+
+<p>J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand
+dégoût me prit, et je fus au moment de m'en aller au
+Frau. Mais ma pauvre mère était aux anges de me
+voir dans une position qu'elle trouvait très enviable,
+car elle me croyait bonnement sur le chemin de la
+fortune et des honneurs. Je n'eus pas le courage de
+lui dire la vérité et de lui causer ainsi un chagrin qui
+eût été très grand.</p>
+
+<p>Mais il me passait par la tête des envies folles de
+retourner là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie.
+Même il me semblait que rien que de voir Puygolfier,
+de passer un instant dans le pays, de respirer quelques
+minutes le même air qu'elle, ça me ferait du
+bien. Cette idée me tenait tellement, qu'un soir,
+ayant soupé, je partis sans rien dire à ma mère, qui
+se couchait de bonne heure.</p>
+
+<p>Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au
+lieu de passer sur la route d'Excideuil, je pris celle
+de Paris, par Sept-Fonds et Sorges. Une fois là, je
+suivis les chemins de traverse par Ogre et Lamigaudie,
+et après avoir laissé le château de Glane sur
+ma droite, je remontai en suivant presque la rivière.</p>
+
+<p>J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon
+pas, n'ayant point de peur. Je conviens tout de même
+que si Delcouderc avait été par les champs, je n'aurais
+pas été fort tranquille, et bien des gens auraient
+été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut
+dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui
+le soir aux veillées: les assassinats qu'il avait commis,
+en passant par les langues de village, avaient
+doublé de nombre, et les conditions dans lesquelles
+ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à
+fait extraordinaires. On citait les tours d'adresse et
+d'audace de l'assassin, et je crois bien aujourd'hui,
+que dans le nombre, il y en avait qui appartenaient
+à d'autres fameux brigands de jadis. Bref, il se faisait
+une légende sur son compte, et l'ordinaire de ces
+contes, est de brouiller les époques, de confondre
+les faits, et surtout de les augmenter. Mais cela
+n'empêche, qu'en ce temps-là, dans nos campagnes,
+les petits enfants épeurés en oyant ces histoires,
+n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte
+avant d'aller se coucher; il fallait les mener par la
+main.</p>
+
+<p>Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé
+dans la prison, là-bas près de Tourny, attendant son
+jugement, car son affaire avait été renvoyée par la
+Cour d'assises à une autre session, je m'en allais
+sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément
+de la prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau
+temps, les chiens jappaient fort lorsque je passais
+dans les villages, mais ça ne m'effrayait pas, connaissant
+le proverbe, et j'entendais sans m'en émouvoir
+le clou! clou! des chouettes sorties des creux
+des noyers.</p>
+
+<p>Après avoir marché plus de quatre heures de
+temps, j'entendis les écluses du Frau devant moi. Je
+pris à droite par un petit sentier qui passait dans un
+bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y avait de
+grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en
+face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime
+du terme. Je restai la un moment essayant de reconnaître
+la fenêtre de la demoiselle, mais je ne pus,
+étant trop loin. Je traversai les terres au plus court,
+et je me mis à grimper au milieu des chênes truffiers.
+A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus
+la fenêtre. Je restai là un moment en contemplation,
+pensant à la demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement
+sans doute. Aucune mauvaise pensée ne me
+troublait; j'étais seulement content, heureux, de
+penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de
+la chambre où elle dormait. On n'entendait aucun
+bruit au château; les chiens qu'on laissait la nuit en
+liberté dans la cour, s'étaient retirés au chenil sans
+doute. Je m'approchai doucement encore, jusque
+sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou
+éventé, ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent
+jusque sur le rebord de la terrasse; et tandis que je
+descendais en galopant à travers les arbres et les
+rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût parti
+sous le nez.</p>
+
+<p>Je repris mon chemin, et vers les cinq heures,
+j'ouvris tout doucement la porte de la rue avec le
+passe-partout et montai me mettre au lit. Comme
+je couchais dans un petit cabinet séparé de notre
+logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence.
+A l'heure ordinaire, je me levai, et je m'en fus au
+bureau.</p>
+
+<p>Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de
+nuit. Il me semblait que j'avais fait quelque exploit
+digne des quatre fils d'Aymon, et dans ma pensée je
+prenais en pitié mes camarades de bureau, qui certainement
+n'en auraient pas fait autant, à ce que je
+me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans
+mon affaire, c'était d'avoir marché neuf heures, sans
+être trop las; pour un enfant de seize ans, ça n'était
+pas mal. Mais je mettais aussi en ligne de compte,
+d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles les
+enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par
+suite des contes de vieilles qu'on débite dans nos
+campagnes.</p>
+
+<p>Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire,
+je m'y accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu
+près, en sorte que ma mère, renseignée par M. Masfrangeas,
+était contente. Notre vie était bien simple,
+comme de juste avec de petites ressources. Ma mère
+avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille
+francs d'une de ses tantes, et le revenu de cet argent,
+placé chez le notaire de Coulaures, était tout ce que
+nous avions pour vivre. C'était peu de chose, mais la
+vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle
+nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir.
+Le vin, les haricots, les pommes de terre, les châtaignes
+ne nous manquaient pas. Lorsqu'on faisait le
+confit, il y en avait toujours quatre ou cinq toupines
+pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin,
+il nous portait du lard, de la graisse, des boudins,
+un anchau, un jambon, et des bons grillons arrangés
+avec des ciboulettes.</p>
+
+<p>Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture,
+j'étais un jeune homme et je commençais à
+me raser. Je n'étais plus aussi innocent; on ne vit pas
+longtemps à la ville dans cet état, et mes camarades
+avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations
+qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais
+à regarder autrement les filles, et le dimanche
+j'allais avec les autres sur la place du Greffe, pour
+les voir sortir de la messe de midi. C'était la mode
+en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous
+autres, nous faisions les hommes en fumant des
+cigares d'un sou, et en regardant effrontément les
+femmes.</p>
+
+<p>Mon oncle venait de temps en temps nous voir le
+mercredi, et il nous portait toujours quelque chose.
+De mon côté, j'allais quelquefois au Frau, lorsqu'il se
+trouvait deux jours de congé de rang. Au Carnaval,
+nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y
+restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs
+fois la demoiselle Ponsie, et toujours avec
+plaisir, mais tout de même ce n'était plus comme
+autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et innocent,
+qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
+restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres,
+mais j'étais distrait de mes adorations de jadis par
+d'autres pensées.</p>
+
+<p>Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur
+coup, l'évasion de Delcouderc, sa reprise et qu'on
+devait le guillotiner le lendemain.</p>
+
+<p>Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse,
+aujourd'hui place Francheville, où était l'échafaud.
+C'était un mercredi, le 16 avril 1845, jour de marché.
+Il y avait là une foule grande, car les crimes de ce
+jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.</p>
+
+<p>J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête
+pour ne rien voir. Cependant, je m'étais bien promis
+de regarder cela courageusement, mais ce fut plus
+fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec la
+guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond
+de la place, dans un terrain vague, où on portait des
+décombres, du côté de Saint-Pierre-ès-Liens, il y
+avait une petite maison où on la serrait, démontée,
+et, enfant, j'allais avec les autres, regarder par le trou
+de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
+frissonner; mais voir tomber une tête, c'était
+bien autre chose.</p>
+
+<p>Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me
+donnait vingt-cinq francs par mois, et je me croyais
+riche, avec les dix francs que ma mère me laissait
+pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé
+amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et
+mon argent passait en pots de pommade, et autres
+bêtises de ce genre. Je ne manquais aucune occasion
+de la voir, le dimanche à la promenade, ou à la sortie
+de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
+chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites
+rencontres me plaisaient: à l'âge que j'avais alors,
+on s'amuse de ces enfantillages. Je crois bien que
+Mlle Lydia s'était aperçue de mon manège; mais qu'elle
+le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments. C'était à
+un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu
+une invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé
+quinze jours auparavant à cette fête. Mais j'eus
+peu de succès: j'étais gauche et point fait pour les
+exercices qui se pratiquent dans les salons.</p>
+
+<p>Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je
+figurais avec Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner.
+Or, comme elle ne parlait que d'élégance,
+de bon genre, de distinction, et disait couramment
+qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli,
+on doit penser que ma timide déclaration fut
+assez mal reçue. Au reste, aurais-je été un cavalier
+fashionnable que ses visées étaient plus hautes. Elle
+ne se croyait pas faite pour le neveu d'un meunier;
+elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas
+mot, jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.</p>
+
+<p>Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à
+sa fille des nouvelles de mes débuts:&mdash;Pitoyables!
+dit-elle; non seulement il ne sait ni polker, ni valser,
+mais il ignore même à peu près le simple quadrille;
+c'est inimaginable!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant
+de partager l'indignation de sa fille! malheureux!
+tu ne sais pas danser! Il te faut bien vite aller
+trouver ton voisin d'en face, le petit père Paravel,
+dont tu dois entendre le violon de chez toi; il t'apprendra.</p>
+
+<p>Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves
+amoureux sur Mlle Lydia. Ma mère serra tout mon
+habillement dans un tiroir de la commode et je ne
+l'ai plus remis.</p>
+
+<p>Je passerai vite sur les années qui suivent, années
+qui me semblèrent longues dans leur monotonie
+uniforme, car je n'y vois rien qui mérite d'être
+rapporté. L'année 1848 approchait cependant, et
+comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827,
+au commencement de l'année je tirai au sort et
+j'amenai un mauvais numéro, ce qui m'était égal,
+d'ailleurs, puisque j'étais fils unique de veuve.</p>
+
+<p>Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle
+arriva à Périgueux, de la journée du vingt-deux
+février, toute la ville fut agitée, comme bien on
+pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux,
+et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a
+des barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir.
+Le soir il repartit pour le Frau, en me recommandant
+de lui faire passer les nouvelles.</p>
+
+<p>Tous les jours, sur la place du Triangle, une
+grande foule de monde attendait l'arrivée du briska
+qui apportait les dépêches. J'avais comme les autres
+déserté le bureau, et je me trouvais là, lorsqu'arriva
+la proclamation de la République. C'est une chose
+que je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans.
+La poste aux lettres était alors dans une maison où
+fut plus tard l'étude Ranouil. Le seuil de la maison
+était plus élevé que la chaussée et se trouvait à peu
+près au niveau de la place. Un monsieur, je ne sais
+plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche.
+Peu l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime
+et long cri de: Vive la République! monta de
+cette foule immense, se prolongeant, se répétant et
+finissant par un roulement de milliers de voix, pour
+reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes,
+les bonnets, volaient en l'air; tout le monde
+se complimentait, se serrait la main, s'embrassait. Il
+semblait que jusqu'alors on n'eût pas vécu à son aise,
+et qu'on respirât plus librement.</p>
+
+<p>En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa
+casquette ou à son chapeau. Les modistes étaient
+assiégées, et elles ne suffisaient pas à les faire assez
+vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et allaient
+chez eux: leurs femmes, leurs s&oelig;urs, avaient vitement
+fait de plisser les trois couleurs en une rosette
+et de l'attacher. Le lendemain, les enfants des écoles
+même, avaient leur petite cocarde à la casquette, et
+suivaient les rues en chantant <i>la Marseillaise</i> et <i>le
+Chant du départ</i>.</p>
+
+<p>Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie
+de citoyens qui se réjouissait ainsi; c'était tous.
+Légitimistes, républicains, libéraux, prêtres, riches,
+pauvres, tous acclamaient la République. Il n'y avait
+guère de fâchés que les employés du gouvernement
+qui s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi
+ceux-là, il y en avait qui criaient plus fort que les
+autres: Vive la République! pour conserver leur
+place.</p>
+
+<p>Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut
+remplacé par des commissaires du gouvernement,
+dont était M. Chavoix, maire d'Excideuil, si connu
+et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle qui
+lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture
+et c'était justice. Du temps de Louis-Philippe,
+il se taisait parce qu'il était employé du gouvernement;
+sous la République, il en fit autant, par dignité,
+ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux hommes
+du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à
+son air content, à ses actes, on connaissait bien
+qu'au fond il était républicain, et beaucoup plus même,
+que quelques braillards qui depuis ont tourné leur
+veste.</p>
+
+<p>Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y
+travaillait guère, on faisait de la politique, on s'y
+entretenait des nouvelles. Les voisins du 2<sup>e</sup> bureau,
+ceux de la 1<sup>re</sup> division venaient, et on tenait là,
+comme un petit club, dissous quelquefois par M. Masfrangeas
+qui, impatienté, sortait de son bureau, et
+renvoyait les bavards, en leur disant que le meilleur
+moyen de servir la République était d'aller à leur
+travail.</p>
+
+<p>Nous avions au reste des distractions, car il venait
+beaucoup de députations de toute espèce, pour
+complimenter les commissaires et leur faire part
+des v&oelig;ux de leurs citoyens. Les petits enfants des
+écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester
+de leur jeune dévouement à la République. Les
+frères vinrent aussi avec leurs élèves assurer le gouvernement
+de leur patriotisme; il ne faut pas s'étonner
+de ça; c'était le temps où les curés bénissaient
+les arbres de la Liberté, et montaient leur garde
+comme les autres citoyens. La gravure du <i>Curé
+patriote</i>, les buffleteries croisées sur sa soutane, et
+l'arme au bras devant une mairie, fit fureur quelque
+temps après.</p>
+
+<p>Les écoles des frères étaient les plus nombreuses,
+et leurs élèves, des enfants du peuple. Leur manifestation
+fut bien conduite et n'eut rien de commun.
+Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la casquette,
+avec leurs bannières et des branches de
+verdure, en chantant un hymne patriotique, et se
+rangèrent de front devant le perron de la Préfecture.
+Après que les commissaires eurent passé une sorte
+de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et
+chantèrent un ch&oelig;ur composé tout exprès pour la
+circonstance à ce que je crois; quelques bribes m'en
+sont restées dans la mémoire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils avaient dit dans leur délire,<br /></span>
+<span class="i0">Vous réclamez en vain vos droits:<br /></span>
+<span class="i0">Vos droits nous saurons les proscrire.<br /></span>
+<span class="i0">Courbez-vous tous, nous sommes rois!<br /></span>
+<span class="i0">A cet ordre, loin de se rendre.<br /></span>
+<span class="i4">Le Peuple souverain<br /></span>
+<span class="i4">S'est levé soudain.<br /></span>
+<span class="i0">Sa grande voix s'est fait entendre:<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Egalité, fraternité,<br /></span>
+<span class="i0">C'est le cri de toute la France,<br /></span>
+<span class="i0">Et désormais indépendance,<br /></span>
+<span class="i0">Union, force et liberté!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup
+des écoliers d'alors ont senti plus tard se réveiller
+dans leur c&oelig;ur l'enthousiasme de leurs jeunes années
+pour la République et la Liberté, et se sont remémoré
+ces jours où tous les enfants du peuple étaient
+réunis dans un fraternel sentiment.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le conseil de révision
+m'exempta comme fils unique de veuve. Comme si
+elle n'eût eu plus rien à faire sur la terre, ma pauvre
+mère tomba malade. Elle languit quelque temps et
+mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie,
+contente, disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.</p>
+
+<p>Cependant, mon père avait refusé de se confesser
+à l'article de la mort; mais la pauvre bonne femme
+pensait qu'un si brave homme que son défunt mari
+ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en
+purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes
+qu'elle avait fait dire l'avaient sûrement tiré. Cette
+manière de voir n'était peut-être pas très catholique,
+mais elle était bien raisonnable et humaine. Les
+dernières recommandations que ma mère nous fit à
+mon oncle et à moi, furent de ne pas la faire
+enterrer à Périgueux; ce grand cimetière froid lui
+faisait peur, mais de la porter là-bas chez nous, dans
+le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour
+de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher
+homme.</p>
+
+<p>Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil
+dans un char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et
+avec M. Masfrangeas qui nous accompagnait, nous
+prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la
+traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer
+les droits des curés et les leurs. C'est une chose
+bien forte, qu'on puisse demander le salaire d'un
+travail qui n'a pas été fait. Les gens simples comme
+nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M. Masfrangeas
+nous assura que les curés étaient dans leur
+droit, et mon oncle paya, non sans dire que c'était
+des mendiants.</p>
+
+<p>Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle
+Ponsie, des parents à nous, venus de Sorges, de
+Tourtoirac, d'Hautefort, et puis tout le monde du
+Frau, et des voisins des villages.</p>
+
+<p>Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et
+puis, après, nous mîmes la pauvre femme dans une
+fosse, à côté de la pierre de mon père. Quand tout fut
+fini, nous nous en fûmes au Frau, avec nos parents
+qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le
+lendemain.</p>
+
+<p>En partant, ma tante Françonnette me fit promettre
+d'aller les voir la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais
+beaucoup cette tante, chez qui j'avais demeuré
+deux ou trois ans, tandis que mon père et
+ma mère changeaient souvent de ville, à cause
+des nécessités du métier. Il n'y avait pas de régent
+dans notre commune en ce temps-là, et pour
+aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi
+on m'avait mis chez elle, où j'allais en classe avec
+mes cousins. Il fut convenu avec ma tante donc,
+que le jeudi d'après je trouverais à Excideuil mon
+cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à
+Hautefort.</p>
+
+<p>Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux
+avec une charrette pour déménager. Le soir nous
+soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon oncle lui dit
+alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à propos
+que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas
+convint que c'était bien un peu épineux pour un
+jeune homme de vivre seul à la ville, où il y a tant
+d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta que s'il
+avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait
+pris chez lui; qu'au reste la première chose était
+de savoir si j'avais dans l'idée de continuer la carrière
+des bureaux, parce que si cela était, il me trouverait
+une maison pour me mettre en pension, où je serais
+en famille.</p>
+
+<p>Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça
+ne me riait pas, il y avait longtemps que je ne restais
+à la Préfecture que pour faire plaisir à ma mère, car
+le métier et le genre de vie ne m'allaient point du
+tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas dit
+alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait
+pas avec goût, et que par ainsi, je faisais bien de
+revenir au Frau.</p>
+
+<p>Ayant chargé la charrette, nous partîmes de
+Périgueux sur les onze heures du matin. Nous
+n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu pour la
+Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
+s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous
+autres pour le mérenda.</p>
+
+<p>A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait
+avec les b&oelig;ufs, car d'aller avec une jument aussi
+chargée dans nos chemins, il n'y fallait pas songer.
+Il fallut donc décharger la plus grande partie des
+affaires pour les recharger sur la charrette des b&oelig;ufs;
+tout ça prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures
+lorsque nous fûmes au Frau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+
+<p>Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute
+simple, toute unie, réglée par le soleil, les saisons,
+les époques des travaux de la campagne, le cours
+naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie
+paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine
+de toutes pour le corps et l'esprit.</p>
+
+<p>Je ne trouvai pas de grands changements dans le
+pays; la Révolution n'avait fait que le toucher un
+peu, sans le bouleverser. Le maire était changé; à la
+place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui
+restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot,
+son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait
+le gagner à la République, en quoi il avait du tout
+réussi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne
+parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé
+qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était
+devenu un bon républicain: il n'avait fallu pour ça
+qu'une écharpe à franges d'or. Les hommes sont
+ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
+est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle
+était conseiller, tout bonnement; il aurait pu être
+adjoint et même maire, mais il disait qu'il fallait
+laisser les places à ceux qui en avaient besoin pour
+s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content
+d'être maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.</p>
+
+<p>La garde nationale avait été aussi mise sur pied
+dans la commune, et comme de juste, les gens, bêtes
+ainsi que toujours, avaient nommé M. de Puygolfier
+pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
+un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le
+capitaine était tout flambant neuf, les gardes nationaux
+ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois
+sergents ou caporaux s'étaient fait faire des blouses
+d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient
+comme ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les
+uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et
+quels fusils! A cette époque, la loi sur la chasse
+n'avait pas encore fait disparaître toutes les vieilles
+patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les
+gardes nationaux venaient faire l'exercice avec.
+C'étaient des fusils à pierre bien entendu, et à un coup
+le plus souvent, dont les crosses quelquefois cassées,
+étaient raccommodées avec des bandes de fer posées
+par le maréchal, et dont le canon était maintenu par
+un fil de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les
+bretelles étaient faites presque toutes avec des lisières
+de drap; ceux qui en avaient de cuir étaient comme
+des aristocrates, et les autres les enviaient.</p>
+
+<p>On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec
+la garde nationale sous les armes et en présence de
+quasi toute la commune. M. Silain était là, à la tête
+de ses hommes, car dans le commencement, il ne
+disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup
+ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait,
+et il ajoutait que la République valait bien mieux
+que Philippe: plus tard, il les mit dans le même sac.</p>
+
+<p>L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de
+notre pré jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes
+gens qui marchaient au pas, en chantant <i>la Marseillaise</i>.
+On le planta en grande cérémonie sur la petite
+place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien
+tassée autour et que laissé à lui-même il commença
+à se balancer doucement au vent, il fut salué par la
+décharge de tous les fusils des gardes nationaux qui
+partaient les uns après les autres: ça fit une belle
+pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en
+surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui
+portait un seau à l'eau bénite, fit un discours où il dit
+que l'Eglise pouvait avoir des préférences en fait de
+gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et
+vivrait en paix avec la République, pourvu que
+celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques
+mesures prises par le gouvernement de Juillet, et
+remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait
+pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il
+savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis,
+mais en fait, le clergé devaient être le premier dans
+l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la
+République fît de bonnes lois pour faire respecter la
+religion.</p>
+
+<p>Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais
+il n'y en avait guère, car dans notre contrée arriérée,
+beaucoup n'entendaient pas le français et le curé
+prêchait ordinairement en patois, à cause de ça.</p>
+
+<p>Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et
+fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en
+l'aspergeant d'eau bénite avec un petit coup sec, comme
+qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se
+retira toujours suivi de Jeandillou.</p>
+
+<p>Pendant ce temps les gardes nationaux avaient
+rechargé leurs fusils, et cette fois bien guidés par
+leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un
+peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques
+pintes à l'auberge.</p>
+
+<p>Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir,
+pour me distraire un brin, car j'étais bien triste
+comme on peut penser. J'allai me coucher de bonne
+heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis
+accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis
+comme une souche.</p>
+
+<p>Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis
+à demander choses et autres à Gustou, sur la conduite
+des meules et les affaires du métier. Ho! dit
+mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
+doute le meunier, avec ton habillement de monsieur?
+Demain nous irons à Excideuil chercher de l'étoffe
+pour t'habiller. Toi, aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe;
+il ne doit pas y être, mais quelqu'un des voisins
+te dira où il travaille par là, et tu iras lui
+demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te
+faire tes habillements.</p>
+
+<p>Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant
+sur les gros quartiers posés exprès le long du
+gué, puis prenant par de petits chemins et des sentiers,
+je montai jusqu'au village où demeurait Lajarthe.
+Il n'y était pas en effet, et personne ne put
+me dire où je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas
+grand monde là, que quelques vieux; tout le monde
+était dans les terres. Une bonne femme me dit pourtant
+que le matin il avait dû passer au bourg chez
+Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit
+que Lajarthe travaillait dans une maison à Lavergne,
+du côté de Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en
+savait rien. Mais le village n'est pas bien grand et
+quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon homme. La
+femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe
+eut dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier,
+elle déclara qu'elle m'avait vu au moulin lorsque
+j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait pas reconnu, et
+elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose
+d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un
+coup, et mit le chanteau sur la table avec une touaille
+et alla tirer à boire. Les hommes de la maison
+n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe, qui me dit que
+ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le lendemain,
+céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
+sans faute.</p>
+
+<p>Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut
+commencer par boire le vin blanc; après ça Lajarthe
+regarda le drap que nous avions porté d'Excideuil,
+il le fit claquer dans ses doigts, demanda le prix, et
+quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs
+quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous
+avait pas trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh!
+c'était bientôt fait; il ne le faisait même que pour contenter
+les pratiques qui auraient eu peur, sans ça, qu'on
+leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se servait
+guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête;
+mais il avait le coup d'&oelig;il et ne se trompait pas. On
+racontait comme exemple de son habileté, qu'un jour
+ayant une culotte à faire pour un homme d'Autrevialle
+et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer qu'il récurait,
+comme l'homme voulait descendre pour se faire
+prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est
+pas besoin; tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton
+affaire! et qu'il s'en était retourné ainsi. Et l'homme
+assurait que jamais de sa vie il n'avait eu une
+culotte où il fût plus à son aise.</p>
+
+<p>Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit
+homme sec et brun, avec des petits yeux noirs qui
+brillaient comme des chandelles. Le moyen que ses
+parents avaient employé pour les lui éclaircir avait
+réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il disait,
+les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait
+des pendants d'oreille comme des anneaux de mariage.
+A ce moyen, lui avait ajouté le tabac, et lorsqu'il
+travaillait, il tirait souvent sa tabatière à queue
+de rat, étendait la main, le pouce bien détaché, et
+dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
+doucement une forte prise qu'il reniflait en deux
+coups, un dans chaque nasière, sans en perdre un
+brin.</p>
+
+<p>Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait
+pas bon passer par sa langue; mais il n'attrapait que
+ceux qui le méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait,
+et il en pensait long. Bon homme au fond et facile
+avec les pauvres gens, il n'aimait pas les riches, ni
+les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur
+égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles
+histoires du pays, pour les avoir ouïes des anciens,
+et il les racontait avec une bonne humeur endiablée.
+Quand on venait à parler de quelque riche bourgeois
+de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait l'histoire
+de leur fortune. Et il racontait comment le père avait
+gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en
+courant les campagnes pour acheter la vieille ferraille;
+comment le fils avait fait profiter ces écus en
+achetant des coupes de bois pour les forges aux gens
+gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier
+les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.</p>
+
+<p>C'est comme ça, par exemple, que le défunt
+M. Chabannet avait eu pour un morceau de pain de
+bonnes propriétés, et même la papeterie du Coudreau,
+dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son
+petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député,
+et il avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait
+que les nobles, qui riaient joliment d'ailleurs
+du sot orgueil de celui dont le grand-père avait étamé
+leurs casseroles.</p>
+
+<p>Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet
+rouge, et était un des plus chauds Jacobins de la
+Société populaire d'Excideuil: pourquoi était-il royaliste
+à cette heure? pourquoi suivait-il le parti des
+nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les
+plus féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle
+de la hache révolutionnaire?</p>
+
+<p>Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés
+pourquoi portait-il le dais aux processions, lui dont
+le même aïeul avait fait mettre en réclusion, avec
+raison d'ailleurs, les curés des environs qui prêchaient
+contre la République?</p>
+
+<p>Comment! il avait encore dans son héritage des
+biens nationaux, ou des écus en provenant, et voici
+qu'il reniait son grand-père et la Révolution! Quel
+malheur!</p>
+
+<p>C'est en dévoilant impitoyablement les origines
+des bourgeois vaniteux, c'est avec des brocards
+cruels contre les mauvais riches, qu'il consolait les
+pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui parlait
+des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart
+d'entre eux avaient des origines semblables,
+seulement que c'était plus vieux et qu'on ne s'en
+souvenait plus. Et là-dessus il citait ce riche maître
+de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à qui
+il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en
+avait de plus anciens sans doute, qui descendaient
+de ces brigands féodaux qui pillaient et tuaient les
+pauvres paysans, comme Archambaud, mais il n'y
+avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il,
+que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un
+cluzeau, près de Périgueux, une trentaine de paysans
+qui s'y étaient cachés pour lui échapper, je me demande
+comment il s'est sauvé un seul noble à la Révolution!</p>
+
+<p>&mdash;En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose.
+Les nouveaux riches sont plus ridicules, les anciens
+étaient plus méchants; mais les uns et les autres ont
+fait et font encore au peuple toutes les misères qu'ils
+peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais
+l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un
+paysan, mais on le fait crever de misère, ça revient
+au même, sans compter que c'est plus long.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des
+riches et des nobles, qui sont de braves gens, pas
+fiers et charitables. Chez nous, répondait-il, il y en
+a quelques-uns de bons, pas beaucoup, mais il y en a.
+Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font supporter
+tous les autres qui ne valent rien.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous
+faut, c'est de la justice!</p>
+
+<p>Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme
+on appelle les tailleurs par chez nous, que la terre
+devait appartenir à ceux qui la travaillaient, et les
+outils aux ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs
+de terre, ni de patrons pour les ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus
+de métayers?</p>
+
+<p>&mdash;Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont
+métayers de Puygolfier de père en fils dès longtemps
+avant la Révolution. Crois-tu que ce n'est pas eux
+qui ont fait la métairie ce qu'elle est? Sans leur
+travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
+Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là,
+est-ce qu'ils n'ont pas plus de droits sur cette terre
+que depuis près d'un siècle ils tournent, retournent
+et bonifient, sur laquelle trois ou quatre générations
+ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier?
+Tu me diras peut-être: comment feront les gens qui
+ont beaucoup de terres? Et je le répondrai à ça,
+qu'une famille ne doit pas avoir plus de terre qu'elle
+n'en peut travailler.</p>
+
+<p>Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de
+domestiques si ce n'est comme apprentissage. Une
+fille irait servante pour apprendre la tenue d'un
+ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se
+marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi,
+Gustou, une fois que tu as bien connu ton métier de
+meunier, tu aurais dû t'établir si les affaires marchaient
+comme il faut.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a
+pas loin d'ici, dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un
+qui m'aurait aidé, je le sais; mais moi j'aime mieux
+rester ici, où je suis comme chez moi, sans en avoir
+les tracas.</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y,
+la liberté avant tout; mais ça n'empêche pas que ce
+que je dis soit vrai.</p>
+
+<p>C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé
+Pinot appelait Lajarthe: révolutionnaire, communiste;
+car on parlait beaucoup de communistes alors. Mais
+lui s'en moquait, et disait qu'il n'était pas communiste,
+ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule
+fin de travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait
+que deux choses: chacun pour soi et chez soi,
+et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre Pinot n'entend
+rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
+que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient
+communistes, comme le disait l'ancien curé Meyrignac,
+qui avait posé la soutane à la Révolution. Lui-même
+l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il ne
+comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait
+sa pipe et sa nièce, il trouve que tout est bien.</p>
+
+<p>Et on riait.</p>
+
+<p>Lorsque tous mes habillements de meunier furent
+finis, je m'habillai avec, le matin, et la Mondine serra
+mes effets de la ville dans la grande lingère; ils doivent
+y être encore, pour moi, je ne les ai jamais
+revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir
+avec la mule pour rendre de la farine à Puygolfier.
+Donne-moi le fouet, lui dis-je; je vais y aller; et
+me voilà parti. J'avais ressenti, je ne sais quelle
+sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant
+la demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé
+de faire depuis, de marcher droit à ces fumées
+vaniteuses, ce qui est le vrai moyen de les dissiper.</p>
+
+<p>Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau
+et je portai le sac à la cuisine. En entendant ouvrir
+la porte, la demoiselle vint, et ne fit aucune attention
+à mon habillement. Avec son grand bon sens, elle
+trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais
+meunier j'en eusse le costume. Mais qu'elle était
+changée, la pauvre! Je n'y avais pas pris garde à
+l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je m'en
+aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par
+dessous, son front avait déjà quelques fines rides,
+elle avait maigri, et surtout, il y avait sur toute sa
+figure une tristesse qui me faisait mal à voir. Elle
+avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et
+elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si
+aimante et si bonne pour les petits enfants. M. Silain
+continuait toujours son train de vie; voyageant d'un
+côté et d'autre, mangeant son bien morceau à morceau,
+de façon que la pauvre, elle voyait venir la
+misère pour ses vieux jours.</p>
+
+<p>Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me
+parla de ma mère, et m'en dit tout le bien possible.
+Puis elle fit cette réflexion, que pour ma mère qui
+avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas le cas,
+mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien
+heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de
+l'avoir vue comme ça.</p>
+
+<p>Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été
+convenu avec ma tante, mon cousin Ricou à Excideuil.
+Nous étions du même âge ou guère s'en faut,
+et pendant le temps que j'étais resté chez lui, nous
+étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant,
+toujours content, toujours chantant et aimant
+à s'amuser. Dans la journée il me fit passer au moins
+dix fois dans une petite rue assez déplaisante, sans
+que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes
+un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il
+m'apprit que dans cette petite rue demeurait une fille
+qu'il avait vue à la vôte de Tourtoirac, et qu'il avait
+fait danser, et que cette jeune fille était sa bonne amie.
+Mais les parents d'elle, qui avaient quelque chose,
+ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop
+jeune, et avec ça, pas de position car il était garçon
+maréchal. Malgré tout, il avait la promesse de la
+fille, et il espérait bien qu'elle tiendrait bon jusqu'à
+ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y arriver, il
+tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus
+pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin
+de son argent pour son commerce de veaux, n'entendait
+pas à ça, joint qu'il le trouvait, comme les
+parents de la fille, un peu trop jeune pour s'établir.</p>
+
+<p>Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si
+j'avais aussi une bonne amie. Je lui répondis que
+non, ce à quoi il répliqua que cependant à Périgueux
+ça ne devait pas être difficile de s'en faire une, et il
+s'étonnait que je n'en eusse point.</p>
+
+<p>A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et
+même indispensable à un jeune homme que d'avoir
+une bonne amie.</p>
+
+<p>Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et
+il fallait partir. Pour couper au plus court, nous
+allâmes monter à Saint-Raphaël, pour de là aller
+passer l'Haut-Vézère au Temple-de-l'Eau. Il était dix
+heures, lorsque nous passâmes le long du cimetière
+de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions
+à Hautefort.</p>
+
+<p>Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la
+soupière était dans les cendres chaudes. Nous n'avions
+pas faim, mais après avoir marché, un bon chabrol
+ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous allâmes
+nous coucher.</p>
+
+<p>Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me
+tardait de revoir mes anciens camarades de classe et
+mes compagnons; aussi après avoir embrassé ma
+tante je sortis. En allant comme ça de maison en
+maison, je vis quelques connaissances; des femmes
+surtout, car beaucoup d'hommes étaient par les
+terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille, trouvant
+que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque
+chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de
+ceux de mon âge étaient partis pour leur sort; j'en
+trouvai quatre ou cinq qui avaient tiré un bon numéro
+ou qui avaient été exemptés, et nous parlâmes du
+temps où nous allions par les soirs de neige, chercher
+les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers
+ou courir le <i>guilloniaou</i>, comme nous disions, qui est
+plutôt: <i>Lou gui-l'an-niaou</i>, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf,
+un antique souvenir de nos ancêtres les Gaulois.
+C'était la nuit de Noël, que, malgré le froid et la
+neige, nous allions par les champs, les villages et les
+maisons écartées, avec des brandons allumés et des
+torches de résine, en chantant de vieux Noëls du
+pays périgordin.</p>
+
+<p>Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient
+toujours groupées en désordre au pied des hautes murailles
+de l'esplanade du château du côté du midi, et se
+chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La place en
+pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant,
+reculant, sans souci de l'alignement, était toujours
+le lieu des ébats des poules, des oies, des canards,
+et parlant par respect, des cochons. L'hôtellerie
+du <i>Lion-d'Or</i>, bien renommée dès ce temps et
+encore, balançait toujours au vent son enseigne de
+tôle peinte, et tout joignant, la vieille halle, surmontée
+de la chambre d'audience, était toujours là,
+avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé
+gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.</p>
+
+<p>C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres,
+on montait un tribunal pour juger Carnaval. On
+l'apportait là, le pauvre diable, avec un vieux gipou,
+sorte d'habit-veste à pans courts, et un chapeau
+tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués.
+Puis le procureur l'accusait de toutes sortes
+de crimes, disant que les gens se grisaient, ou
+avaient des indigestions par sa faute, et qu'il était
+cause que des filles neuf mois après, échappaient une
+maille.</p>
+
+<p>Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui,
+exposant qu'il réjouissait tout le monde, qu'il faisait
+manger de la viande à ceux qui n'en voyaient pas de
+toute l'année, et aussi qu'il rassemblait la famille, et
+la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen
+des trinquements.</p>
+
+<p>Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre,
+et on le montait à la cime de la place pour le fusiller,
+et au moment où on lui tirait dessus, celui qui le
+tenait le laissait tomber, et puis on le brûlait.</p>
+
+<p>En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je
+passai devant l'arceau du maréchal, où il ferrait à
+couvert par le mauvais temps. C'est là, que nous
+nous battions entre enfants, non toujours pour une
+raison quelconque, mais pour la gloire, comme le
+défunt empereur.</p>
+
+<p>On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait
+à un autre:</p>
+
+<p>&mdash;Ote la paille!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! la voilà!</p>
+
+<p>Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de
+poings: les nez saignaient et nous finissions par
+nous prendre au corps et par rouler dans la poussière
+noire et le frasi.</p>
+
+<p>C'est sur ces chemins du bourg et sur la place
+qu'on faisait de belles processions. Une année surtout,
+où il y avait un drole de cinq ou six ans, un
+petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
+courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui
+ne lui cachait pas ses pauvres petites cuisses. Il
+menait un agneau apprivoisé avec du sel, et la jeune
+bête venait sentir la main du petit, croyant y en
+trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles
+habillés de longs frocs bruns, avec un grand collet
+plein de coquillages, et portant de grands bâtons où
+étaient attachées des gourdes à mettre le vin; et
+d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
+blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces
+longues files de gens nu-tête sous le soleil, et les
+chanteuses, et les s&oelig;urs, et le curé sous le dais porté
+par des conseillers de la commune avec de grands
+bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait
+sur des jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient,
+tandis que les cloches carillonnaient. Et lorsqu'on
+donnait la bénédiction au reposoir de la place,
+tout le monde était à genoux le front courbé, moins
+les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui
+faisaient voler les fleurs en l'air, cependant que des
+remparts du château, le canon pétait à tout casser.</p>
+
+<p>Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice
+était là, avec sa façade creusée en quart de
+cercle et sur la place devant où j'avais fait si souvent
+au vieux jeu de la Truie, des oisons paissaient
+l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre, allongeant
+de temps en temps le cou en piaulant vite et
+doucement, comme s'ils se fussent raconté quelque
+chose.</p>
+
+<p>C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux
+de Saint-Jean, que le curé venait allumer en cérémonie.
+Les fagots étaient garnis de feuillage et de
+fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on s'efforçait
+d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient
+un tison pour garder leur maison du tonnerre,
+et personne ne s'en allait sans avoir sauté par-dessus
+le brasier pour se préserver des clous.</p>
+
+<p>C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux,
+le jour de la Saint-Roch. Tous les paysans de
+ce côté de la paroisse qui regarde vers le Limousin,
+y menaient leurs bêtes; ceux du côté du Causse,
+allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de
+b&oelig;ufs on voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies
+du château, il y avait pour faire une petite foire, et
+les gens de la Nouaillette, de la Braguse, du Fornial,
+de la Charlie, n'en manquaient pas non plus, sans
+parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.</p>
+
+<p>Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés
+derrière les b&oelig;ufs, ces grands chevaux anglais, avec
+leurs couvertures et des capuces qui leur venaient
+sur la tête avec des trous à l'endroit des yeux, de
+crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de
+se tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites
+chiens on amenait là, pour les faire bénir: beaux
+chiens de chasse blancs et rouges, et grands chiens
+levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.</p>
+
+<p>A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées,
+on voyait de pauvres diables de paysans, avec des
+vestes déchirées, et des culottes effilochées, les pieds
+nus dans leurs sabots, se tenant devant la petite
+paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient
+à cheptel.</p>
+
+<p>Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir
+tous ces beaux chevaux, bien en point et luisants, et
+ces chiens bien soignés, à côté de ces pauvres gens
+qui, en ce temps-là, mangeaient de méchantes miques
+et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait
+moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement
+n'avaient pas vaillant le prix des colliers
+d'argent des chiens.</p>
+
+<p>Mais l'habitude faisait que guère personne ne
+s'avisait de penser à ça, et de se demander comment
+il se pouvait qu'il y eût encore des hommes plus
+malheureux que des bêtes.</p>
+
+<p>Les messieurs à qui étaient les chevaux et les
+chiens étaient d'ailleurs bien bons, bien charitables,
+et secourables aux malheureux comme il n'y en a
+guère; mais avec ça, ils ne pouvaient faire que la
+charité, et la charité ne remet pas les choses en leur
+place.</p>
+
+<p>Je revins par le côté du nord, passant sous les
+allées de noyers pleines d'orties et de choux-d'âne,
+où on faisait aux quilles le dimanche, et remontant
+par le foirail des porcs, je redescendis sur la place,
+pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis
+avec plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire
+planté du temps de Sully. J'ai ouï-dire à des
+gens qui en savaient plus que moi, que ce ministre
+avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes les
+paroisses, au devant de l'église, ou sur une place,
+pour servir de point de réunion aux gens de l'endroit.</p>
+
+<p>C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient
+grimper leurs bêtes, à la grande joie des enfants;
+et, la nuit, les poules des maisons de la place
+juchaient sur ses hautes branches.</p>
+
+<p>Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de
+verrues, et ses grands mars, gros comme des arbres
+ordinaires. Les orages lui avaient bien cassé quelques
+branches, mais il était encore solide et vigoureux.
+Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne,
+au contraire, il rendait des services, et ornait un peu
+la place; et puis il était si vieux qu'on aurait dû le
+respecter; mais quelques années après on l'a jeté à
+terre.</p>
+
+<p>J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe
+à ce que me dit sa s&oelig;ur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait
+toujours frappé; il me semblait que c'était un nom de
+roman du temps jadis, apporté dans le pays par
+quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il
+avait l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries
+de verdure toutes fanées, dont on voyait des
+morceaux à Puygolfier. La personne qui le portait
+était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode
+d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa
+poitrine, s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes
+elle était déjà vieillotte et le paraissait encore
+davantage. Elle ne s'était pas mariée, non plus que
+son frère, et ils vivaient là tous deux, petitement,
+avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.</p>
+
+<p>Après avoir fait mes politesses à la s&oelig;ur, je traversai
+la cuisine pavée de cailloutis. Au fond, un corridor
+aboutissait à une petite cour où s'amusaient les
+enfants pendant les récréations. A gauche, c'était le
+cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était
+là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit
+une exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la
+classe, c'était comme de mon temps; on n'était
+pas aussi bien installé qu'aujourd'hui. Trois grandes
+tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
+des marelles tracées au couteau par les enfants, des
+bancs de chaque côté, une chaise pour le régent, les
+bissacs où les enfants portaient leur déjeuner, pendus
+aux murs mal crépis et pleins de petits trous où on
+prenait du sable pour sécher l'écriture; et voilà, c'était
+tout: de cartes, de tableaux, point.</p>
+
+<p>L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit
+fagot, et on faisait du feu dans la grande cheminée
+qui fumait quand soufflait le vent de travers.</p>
+
+<p>&mdash;Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe.
+Et une vingtaine d'enfants se jetèrent dehors avec
+bruit.</p>
+
+<p>Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait
+bien quelques fils blancs dans ses grands cheveux
+coupés également sur le cou, et qu'il rejetait souvent
+en arrière avec ses cinq doigts étendus à mode
+de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides
+de plus, mais c'était toujours le même grand front
+comme un chanfrein de cheval. On dit que ces têtes-là
+sont les meilleures, mais je n'en sais rien. Avec
+ça il était vêtu toujours d'une veste à larges boutons,
+et son pantalon avait toujours dans le bas des traces
+de terre rouge.</p>
+
+<p>C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la
+chasse avant sa classe, et que le soir, il y retournait
+encore si le temps allait bien. Ça retardait quelquefois
+l'heure de l'entrée en classe, et ça avançait
+aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
+enfants ne s'en étaient jamais plaints.</p>
+
+<p>Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il
+était là, le dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant
+réciter les leçons en faisant tourner entre ses
+doigts son canif, d'un petit coup sec, sa chienne
+Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy,
+venait s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant
+le pavé de sa queue; alors il se trouvait qu'il
+avait quelque chose à faire à sa terre: des pommes
+de terre à semer, des haricots à ramasser, des gerbes
+à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.</p>
+
+<p>La chasse était sa passion du jour. Le soir il en
+avait une autre, qui était le boston, espèce de poule
+qu'on appelle ainsi dans l'endroit. Tous les soirs il
+allait faire sa partie au <i>Lion d'Or</i>, et nous connaissions
+bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu.
+Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il
+avait la main dans la poche de sa culotte et comptait
+son gain tout le temps, et on entendait les sous
+tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
+deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des
+heures, sans nous rien dire. Mais quand il avait
+perdu, par exemple, il n'était pas commode, il nous
+corrigeait ferme pour la moindre chose: son fort
+était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait
+aussi des coups de règle sur les doigts.</p>
+
+<p>M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda
+des renseignements sur la manière dont on
+étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui paraissaient
+une mauvaise invention; aussi il continuait à
+tailler la moitié de la journée les plumes d'oie que
+les enfants arrachaient à l'aile de leurs bêtes et passaient
+sous les cendres chaudes pour les dégraisser.</p>
+
+<p>Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots
+de terre dans lesquels on mettait une mèche de
+coton qui buvait l'encre, et que l'on mouillait avec du
+vinaigre lorsque ça commençait à sécher.</p>
+
+<p>C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire
+la lecture dans le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup
+intrigué quand j'étais tout petit; je me demandais
+ce que pouvaient être cette terrible passion qui
+rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient
+brûler le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis.
+Depuis, je me suis pensé qu'on aurait peut-être
+trouvé mauvais la peinture de ces amours qui éveillaient
+l'imagination des enfants, si le livre eût été
+fait par un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque,
+de Fénelon, faisait qu'on trouvait ce livre
+très bien et tout à fait convenable pour apprendre à
+lire aux enfants.</p>
+
+<p>Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé
+un moment, et procuré une demi-heure de liberté à
+ses élèves.</p>
+
+<p>En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat
+installé à l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du
+<i>Lion d'Or</i>. J'ai toujours aimé à voir faire
+ce travail: étant petit j'y aurais passé des journées.</p>
+
+<p>Cet homme ne parlait pas le <i>fouchtra</i> comme ses
+pays. Je le lui dis et il se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être
+curé, mais au dernier moment, l'idée me vint de me
+marier avec une cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous êtes fait rétameur?</p>
+
+<p>&mdash;Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous
+savez, chez nous, il n'y a pas bien à choisir pour les
+cadets; nous étamons les âmes ou les casseroles,
+nous ramonons les cheminées ou les consciences:
+Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme,
+la bouche fendue jusqu'aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans
+le plat pays étamer et faire des cuillers d'étain.</p>
+
+<p>Après cela, le rétameur me demanda de quel côté
+j'étais. Lui ayant répondu que je demeurais par là-bas,
+entre Coulaures et Thiviers, il s'écria:&mdash;Tiens!
+comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé
+Pinot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre curé, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave
+Pinot?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est solide comme un pont. Il aime un
+peu plus à aller dans les bonnes maisons que chez
+les pauvres, parce qu'on y est mieux, et il parle un
+peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas
+un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et on ne caquette point sur son compte? autrefois
+c'était un luron.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on
+ne parle pas mal de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en
+a, mais elles sont au pays, mariées toutes deux: c'est
+une nièce pour rire, bien sûr! je les connais les
+Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes leurs
+plus proches voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me
+dites, mais là-bas, tout le monde croit que c'est sa
+nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait
+une pinte de bon sang à cette idée. Vous lui
+direz que vous avez vu son camarade Ragot, ça lui
+fera plaisir.</p>
+
+<p>Mon cousin vint me chercher pour manger la
+soupe, et je quittai le joyeux Auvergnat, un peu
+étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant notre curé.</p>
+
+<p>Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais
+par la fenêtre, le mur du jardin où pendant plus d'un
+an, j'allais me coucher au soleil quand les frissons
+des fièvres me prenaient. C'était une chose bien commune
+autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par
+nos pays, force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui,
+elles sont assez rares, bonne preuve que les
+gens sont mieux logés, mieux habillés et mieux nourris:
+la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont
+pas malsains, c'est la misère.</p>
+
+<p>Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon
+cousin, ma petite cousine Félicie, qui avait sept ans,
+et moi. Mon oncle et mon cousin l'aîné étaient en
+voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que deux
+jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la
+maison, étant toujours en route pour leur commerce;
+allant aux foires de Limoges, de Pompadour, de
+Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur, acheter des
+veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
+Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de
+Terrasson; et des fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.</p>
+
+<p>La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de
+plus belles, mais tout de même il y avait du bétail.
+Les b&oelig;ufs de harnais et les veaux de corde ne manquaient
+pas. Dans le foirail tout se touchait, on aurait
+jeté une pièce de cent sous des terrasses du château,
+qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans
+l'allée des chevaux, il n'y avait, comme de coutume,
+que quelques rosses et de mauvaises bourriques. Sur
+la place des cochons, au-dessous du pont et des
+murailles du château, il y avait assez de nourrains
+qui se vendaient passablement; et à l'arrivée du bourg
+du côté de Saint-Agnan, près de la Grange-Neuve,
+il y avait des troupeaux de dindons avec des fils de
+laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les
+reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui
+ressemble tant à un dindon qu'un autre dindon.</p>
+
+<p>La place du bourg était pleine de marchands de
+chapeaux, d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons,
+de ferblanterie, de taillanderie et autres affaires
+comme ça. Les pétarous du bas Limousin, avaient
+apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes, et
+autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus
+chercher du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec
+leurs mulets chargés de bottes de peaux de chèvres
+dans lesquelles était le vin. Tous les marchands et
+colporteurs apportaient de même leurs marchandises
+sur des mulets ou des bêtes de somme, car les
+chemins n'étaient déjà pas trop faciles pour les charrettes
+à b&oelig;ufs. Mais outre ces marchands, il y avait
+aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
+de chansons, diseurs de bonne aventure et
+autres gens de cette sorte. L'un, avec un petit
+bonhomme dans une carafe, qui montait dans le haut
+écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour
+ça, était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait
+de grands yeux et pensait bien qu'il y eût quelque
+sorcellerie là-dedans, car on n'était pas bien avancé
+à l'époque, dans le pays. Un marchand de chansons,
+monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé
+d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait
+les chansons, à raison de deux liards le cahier. Et
+celui qui vendait des images de couleur: le <i>Juif-errant</i>,
+<i>Mon oie fait tout</i>, <i>Crédit est mort</i>, <i>les mauvais
+payeurs l'ont tué</i>, et autres histoires de ce genre,
+en débitait des quantités, surtout des images du <i>Juif-errant</i>
+avec la complainte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Est-il rien sur cette terre,<br /></span>
+<span class="i0">Qui soit plus surprenant,<br /></span>
+<span class="i0">Que la grande misère<br /></span>
+<span class="i0">Du pauvre Juif-errant?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de
+monde autour de sa voiture, dont les roues étaient
+pleines jusqu'au bouton, d'une boue rouge, qui marquait
+bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les
+chemins qu'il y avait.</p>
+
+<p>Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les
+dents avec son instrument, avec un couteau, avec un
+clou, avec son sabre, et le mâtin était habile. C'était
+d'abord fait. Il vendait aussi de la poudre pour les
+vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il commençait
+par raconter l'histoire d'un jeune drole de six
+ou sept ans, qui était malade, les parents ne savaient
+pourquoi. On leur avait bien dit qu'il fallait lui donner
+pour les vers, mais eux n'en avaient rien fait. Cependant,
+voilà que ce petit a une attaque de vers et
+meurt dans des convulsions épouvantables, que le
+charlatan racontait à faire tribouler les gens. Mais ce
+n'était rien; voici que tout d'un coup, il prenait dans
+le coffre de sa voiture le squelette de cet enfant et le
+montrait de tous les côtés à la foule. Oh! alors, en
+voyant ça et entendant le cliquettement des os, les
+pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en
+avaient des tressaillements dans les entrailles, et prenaient
+pour cinq sous un paquet de la poudre qui
+tuait ces vers maudits. Et les hommes, quoique plus
+durs, en achetaient aussi.</p>
+
+<p>A trois heures, la foire commença à se défaire, les
+gens s'en allaient par petites troupes. Les marchands
+se mirent à plier leurs marchandises pour partir.
+Quelques-uns couchaient à leur auberge, et repartaient
+le matin.</p>
+
+<p>Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans
+sa tranquillité habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il
+y avait eu foire la veille, si on n'avait vu les enfants
+et les vieilles femmes ramasser la bouse dans le foirail
+des b&oelig;ufs. Sauf les foires, le bourg était comme
+engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il
+n'était sur aucune route, les chemins étaient mauvais,
+et il fallait expressément se détourner de son
+trajet pour y monter. Les étrangers y apportaient
+une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait
+ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce
+qui n'était pas connu, expérimenté, devenu commun,
+était regardé avec défiance, dans cet endroit où
+régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la République,
+on y avait formé un club qui se tenait au-dessus
+de la halle, dans la chambre d'audience; et
+quelques-uns qui étaient sortis de leur village, essayaient
+d'y introduire les idées nouvelles et d'y faire
+connaître le progrès, mais sans beaucoup de réussite,
+à preuve que le club finit par tourner à la farce.</p>
+
+<p>Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire
+des gens: celui des Anglais qui avaient assiégé deux
+fois l'ancien château, et celui du représentant Lakanal,
+qui, en 1793, avait fait réparer le grand chemin
+venant de Limoges, qui passait au-dessous de La
+Peyre et allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour
+se diriger sur Cahors. Ce n'était pas tant la réparation
+elle-même qui avait frappé les esprits, que les
+moyens employés. Sauf les femmes, les petits enfants
+et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette
+réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On
+se rendait sur les chantiers, avec enthousiasme, tambour
+et drapeau en tête, pour ne revenir que quand
+battait la retraite; on avait vu même des dames
+pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier
+civique des pierres dans leurs paniers.</p>
+
+<p>Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours
+après la foire, et puis je m'en retournai au Frau.</p>
+
+<p>Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le
+métier, qui n'est pas bien difficile. Ils me montrèrent
+à conduire une paire de meules, à connaître quand la
+farine venait bien, et quand il fallait donner de l'eau,
+ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule,
+et connaître la pierre à &oelig;il de perdrix, qui fait les
+meules bonnes pour le seigle, et la pierre à fusil qui
+vaut mieux pour le froment. Je fus vite au courant
+de tout, et de la manière de faire le travail, et du
+nom des pratiques.</p>
+
+<p>Dans le commencement, quoique je fusse plus
+grand et plus fort que Gustou, il chargeait plus facilement
+que moi un sac de blé. Mais lorsqu'il m'eut
+montré le petit coup d'épaule et le tour de reins j'enlevais
+un sac comme rien.</p>
+
+<p>Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait
+pour la mouture, et là-dessus il me faut dire que
+nous ne prenions que juste ce qui était dû. Je suis
+sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
+mauvaise réputation, comme les tisserands et les
+tailleurs. Il y a même un dicton patois là-dessus,
+que voici en français: Sept tisserands, sept meuniers
+et sept tailleurs, font vingt et un voleurs. Mais
+il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien
+d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes,
+l'aurait fait peut-être, s'il avait été le maître,
+mais mon oncle ne le voulait pas.</p>
+
+<p>Comme nous avions du bien à notre main, en plus
+de ce que travaillait le bordier, je me mis aussi à
+tous ces travaux de la terre que je trouvai bien un
+peu durs dans le commencement, pour ne les avoir
+accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps.
+Où je mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à
+labourer, parce que outre la conduite de la charrue,
+il faut savoir parler aux b&oelig;ufs, et s'en faire écouter.</p>
+
+<p>Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et
+piquant mes b&oelig;ufs traçant le sillon, je pensais à ce
+changement total qui s'était fait dans ma vie. Je me
+rappelais ces journées passées dans le bureau empuanti
+de la Préfecture, assis sur une chaise à
+gratter du papier. C'était long ces journées, et j'en
+avais les fourmis dans les jambes, sans compter qu'il
+fallait être aux ordres de trois ou quatre chefs, recevoir
+des reproches, point mérités quelquefois, n'être
+pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour
+mieux dire, sentir toujours sur son cou le collier de
+misère.</p>
+
+<p>Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon
+oncle qui ne m'aurait jamais rien dit, quand même
+j'aurais manqué, me levant, me couchant, allant au
+travail quand je voulais, et ne voyant autour de
+moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le
+beau soleil, le travail sain qui fatigue le corps et
+fait bien dormir; le plaisir qu'on a de voir pousser et
+mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter des bêtes bien
+soignées; quelle différence avec le travail de bureau
+auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours
+assis, vous casse la tête, et vous fait rêvasser la
+nuit.</p>
+
+<p>Le métier de meunier, et la vie que je menais,
+me plaisaient donc, et il n'y a pas chose pareille
+pour faire un homme content. Après avoir bien travaillé
+la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je
+m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne
+Finette, je partais à la pointe du jour pour aller
+chercher un lièvre. Des coups mon oncle venait avec
+moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne prenions
+pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq
+francs au collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça
+nous surmontait. D'ailleurs nous ne craignions pas
+guère les gendarmes, ils étaient loin, et pour venir
+nous chercher dans un pays plein de termes, de
+combes et de bois que nous connaissions comme
+notre poche, ça leur était défendu. Il fait bon le
+matin monter sur nos coteaux pierreux où on trouve
+la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort;
+ou traverser les bruyères roses entremêlées de
+balais à fleurs jaunes et de hautes fougères. Les
+ajoncs ne manquent pas non plus par là, et il y en a
+dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut,
+bien fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau.
+Il ne fait pas bon les traverser, mais comme ils ont
+toujours des fleurs et sont toujours verts, ils ne sont
+pas déplaisants à voir comme ça en fourré, ou semés
+au milieu d'une lande, ou accrochés le long des
+termes et sur le coulant des ravins, au milieu des
+roches. Quel plaisir de s'en aller dans nos grands bois
+châtaigniers où on trouve de ces vieux arbres creux
+où logent les fouines, et de sentir l'odeur du thym, de
+la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi, il n'y
+avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de
+notre pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de
+me sentir libre avec des jambes solides. Il n'y avait
+si pauvre friche où pointait une petite palène fine,
+tondue par la dent des brebis, qui ne me parût plus
+belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses
+allées d'arbres bien taillés, tout autour.</p>
+
+<p>J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou
+autrement dit les ballades, ou encore les frairies, et
+des fois, j'y allais chez des connaissances ou des
+parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les vôtes
+étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
+Ça se comprend; les gens, anciennement,
+gardaient leurs affaires et faisaient leur plus grande
+dépense pour la frairie de leur endroit. On s'invitait
+comme ça les uns les autres, et on faisait durer la
+fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes
+hormis les grandes alors, et guère de chemins que
+ceux creusés par les charrettes; aussi on allait de
+pied, ou à cheval. On voyait les dames campagnardes
+s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait des enfants
+on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop
+petits, on les mettait sur du foin dans des paniers de
+bât, de chaque côté d'une de ces bonnes petites bêtes
+grises qui ont une croix sur les épaules, pour avoir
+porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit. Dans les
+maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la
+cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une
+chambre; celui qui avait la plus grande la prêtait;
+ou dans une grange, ou sous quelque gros arbre de
+la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
+pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais
+du vin blanc, ou de la piquette, ou de l'eau sucrée,
+et les dames de bonne bourgeoisie, n'avaient pas
+honte de manger une rave cuite, au sucre, et de
+boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le
+lendemain on allait se promener par là dans les bois,
+et les amoureux y trouvaient leur compte; et puis on
+faisait des crêpes qu'on mangeait avec du miel, et
+c'était à qui les tournerait le mieux et en mangerait le
+plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors
+on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons,
+ou on racontait des histoires, ou on disait des
+contes, et c'était à qui dirait le meilleur. C'est dans
+ces fêtes champêtres que la jeunesse faisait connaissance,
+et que s'arrangeaient les mariages.</p>
+
+<p>Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les
+endroits, ce n'est plus guère rien, et on ne s'invite
+plus comme du temps jadis entre parents ou amis.
+On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
+fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il
+y a tant maintenant de chemins, de routes, de chemins
+de fer, de voitures, et de ces autres machines
+qui vont le long des routes comme les chemins de fer;
+et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de
+courses, que les gens de la campagne s'en vont porter
+leur argent à la ville, et y dépensent quatre fois
+plus qu'ils ne faisaient autrefois chez eux. Et encore
+souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
+qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne
+comprennent pas grand'chose à ce qu'ils voient.</p>
+
+<p>On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne
+chose. Sans doute, c'est commode de pouvoir rentrer
+sa besogne plus facilement, et de porter sur une
+charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait autrefois
+dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne
+risque pas tant de faire attraper du mal à ses bêtes,
+et qu'on ne se fait pas tant de mauvais sang.</p>
+
+<p>Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces
+chemins font qu'on sort plus souvent de chez soi,
+pour aller dans les villes où on laisse son argent,
+tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec toutes
+ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se
+divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise
+les divertissements de chez soi, qui ne coûtent
+quasiment rien et sont plus sains de toutes les manières.
+C'est à cause de cette facilité, que petit à
+petit, les gens trompés par les semblants, se sont
+dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant
+vendre leur morceau de bien, et s'en aller dans les
+villes, croyant y trouver une place, ou un travail
+moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens
+sont bien malavisés car le travail des villes est plus
+exigeant, plus attachant, et plus mauvais pour la
+santé, sans parler de la liberté: misère pour misère,
+mieux vaut celle des campagnes.</p>
+
+<p>Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne
+chose qui n'ait ses défauts. Ainsi quand je parle des
+anciennes frairies, ce n'est pas que je veuille dire
+qu'elles étaient exemptes de toute chose blâmable. Il
+y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu
+voir de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de
+pierres.</p>
+
+<p>On attachait le pauvre animal par une patte à un
+petit piquet planté en terre, et de vingt-cinq pas,
+pour deux liards, on lui tirait: tant de pierres.
+Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont la
+vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une
+pierre leur cassait une patte, une autre leur démontait
+une aile, et lorsque quelque gros caillou leur arrivait
+en plein corps, les voilà sur le flanc dans la
+poussière, comme morts. Mais l'individu qui faisait
+tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en
+aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au
+pauvre coq pour le ressusciter, et quand il pouvait se
+tenir encore on recommençait à lui tirer des pierres.
+Si le vin n'était pas assez fort pour le remettre sus,
+on lui donnait de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Ces amusements de sauvages ne sont plus de
+mode, et tant mieux; moi qui aime assez les vieux
+usages, les anciennes coutumes, je n'ai jamais pu
+souffrir ça.</p>
+
+<p>Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un
+coq, les gens se les jetaient à la tête, c'était bien
+pis. Il y avait comme ça, autrefois, des communes
+qui étaient ennemies entre elles, de manière que quand
+les garçons de ces communes se rencontraient dans
+une vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient
+comme si c'eût été d'un côté des Français, et de
+l'autre des Allemands ou bien des Anglais, et non
+pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette
+haine entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient,
+ni personne ne l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien
+temps il y avait eu quelque bataille entre deux
+jeunes gens de différentes paroisses et que les autres
+garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux
+qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche,
+et de partie en revanche, cette bestiale haine
+s'était entretenue et envenimée entre voisins du
+même pays.</p>
+
+<p>Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort
+de meunier, mais bientôt, je le fus encore davantage.</p>
+
+<p>Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de
+Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mérenda,
+autrement dit la collation, à ses gens qui travaillaient
+à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir
+lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui
+avais point parlé, ni même fait attention. Comme
+elle avait changé! Quelle belle fille elle était devenue,
+et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient
+valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet
+et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa
+chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements.
+Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile
+et tremblait à chaque coup de talon sur la terre; ses
+hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet,
+et elle avait la démarche mesurée des femmes bien
+faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait
+d'une main, en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au
+coude, son bras fort un peu hâlé.</p>
+
+<p>Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on
+fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette
+belle fille, je n'osai plus. Nous parlâmes un peu, et
+elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son
+père et sa mère devaient l'attendre.</p>
+
+<p>Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et
+plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le
+pays, il n'y avait point de fille qui pût lui être comparée,
+je ne dis pas seulement de celles de la campagne,
+mais même à Excideuil, où on voyait pourtant
+de belles filles. C'était surtout son regard clair et
+tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant.
+On voyait rien qu'à ça, que c'était une fille point
+coquette ni mauvaise, mais une honnête créature à
+qui on pouvait se fier.</p>
+
+<p>Dans ce moment, des parents que nous avions
+devers Brantôme, nous invitèrent à la noce de leur
+aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous
+étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à
+quel degré, et seulement que nous étions tous des
+Nogaret, venant du même auteur, qui avait été meunier
+du moulin des moines de Brantôme. Ces Nogaret
+qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et
+leur moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus
+des Roches. Ce fut une crâne noce, ma foi.
+Le garçon prenait une fille qui avait du bien, et rien
+ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne
+mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux
+principalement, chantèrent d'anciennes chansons
+assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance,
+et des histoires salées dont on régala les
+mariés.</p>
+
+<p>Mais la fille était une bonne grosse drole bien
+délurée, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait;
+elle ne faisait attention qu'à ce que son mari lui contait
+à l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on était
+là, à table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'était
+le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un joli
+ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué
+aux garçons de la noce qui le mirent à leur boutonnière.</p>
+
+<p>Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal.
+Puis après, quand la mariée eut dansé avec tous les
+jeunes gens, tandis que le chabretaïre avait mis les
+danseurs bien en train, les novis disparurent.</p>
+
+<p>Sur les une heure du matin, on parla de leur porter
+le tourin ou soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver.
+Après quelques recherches, comme il n'y avait
+dans les environs que deux ou trois maisons, on les
+dénicha chez des voisins, où on les avait retirés. Le
+tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en
+tête. L'un portait la soupière, l'autre des assiettes,
+un troisième portait un pichet plein d'eau, le quatrième
+une de ces anciennes cuvettes ovales à pieds.
+Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
+bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un
+verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient
+rien, comme dans la chanson de Marlborough.</p>
+
+<p>Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient
+que ça serait inutile, on aurait plutôt enfoncé la
+porte. Aussi elle était tout bonnement fermée au
+loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des
+chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait
+bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit
+son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge
+tout de même. On leur donna à laver tous deux
+en cérémonie, et quand ils se furent essayé les mains
+on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin,
+noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
+marchaient et elles étaient aussi poivrées
+que le tourin. Quand ils eurent fini, on présenta au
+marié un verre plein: il en but la moitié et donna
+l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit
+le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée,
+qui en but la moitié et passa le reste a son mari.
+Quand ce fut fait, le contre-nôvi, un beau coq de
+village, chanta une antique chanson patoise de circonstance,
+qu'on avait dû chanter à la noce de l'ancien
+Nogaret, le meunier des moines.</p>
+
+<p>Tout le monde reprenait le refrain en ch&oelig;ur, et
+chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la
+bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau;
+ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains.</p>
+
+<p>La chanson finie, par une signifiance cachée des
+mystères de la noce, le contre-nôvi cassa le verre où
+les mariés avaient bu, en le choquant contre la bouteille.
+Au nombre de morceaux, on leur prédit qu'ils
+auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et
+tout le monde se retira en les engageant à travailler
+à justifier la prédiction.</p>
+
+<p>Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire
+la continuation des ripailles. Mais le troisième jour,
+mon cousin me mena à Brantôme où c'était la fête.</p>
+
+<p>Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à
+celui qui ferait le mieux claquer le fouet. Il en venait
+de Champagnac, de Quinsac et des moulins en amont,
+et aussi de ceux qui étaient sur la Côle jusqu'à
+Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers
+Valeuil, Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus
+de Lisle, de celui de Roufellier qui est au dessous,
+et même de celui de Bonas, près de Saint-Apre.</p>
+
+<p>Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs
+fouets à pompons autour du cou, se réunissaient à
+cette grande croze, d'où on a tiré tant de pierres de
+taille, qui se trouve presque au-dessous du clocher
+bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine,
+et chacun à son rang man&oelig;uvrait son fouet à
+tour de bras. Il y a dans cette grotte un écho qui
+répétait à n'en plus finir les pètements du fouet. On
+ne le dirait pas, mais pourtant, il y en avait qui
+étaient tellement habiles que leurs pétarades ressemblaient
+quasiment à une musique. Moi je ne suis pas
+connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des
+fois j'ai entendu des musiciens, avec un tas de pistons
+et de machines en cuivre et la grosse caisse et tout,
+qui faisaient un bruit assommant, et je me disais alors
+que j'aimais mieux la musique des fouets à Brantôme.</p>
+
+<p>Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois
+des plus vieux meuniers, de ceux qui ne pouvaient
+plus tenir le fouet, et celui qui était le plus fort à leur
+avis, on le nommait pour l'année le Maître du fouet.
+Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.</p>
+
+<p>Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend.
+Les meuniers d'aujourd'hui ne font plus porter
+les sacs à dos de mulet; il y a des routes et des
+chemins partout; ils se servent de charrettes et ont
+des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces
+méchants engins qu'on fait de belle musique; il faut
+pour ça les anciens fouets à manche court, à lanières
+de cuir tressées avec de gros n&oelig;uds: fouets de meuniers
+et fouets de postillons.</p>
+
+<p>Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis
+pour le Frau. Le cousin et la cousine me firent un
+bout de conduite sur le chemin de Lachapelle-Faucher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne
+tarderas pas à nous rendre la pareille?</p>
+
+<p>&mdash;Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans
+réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine
+franchement; il n'y a rien qui vaille d'être marié
+avec quelqu'un qu'on aime bien.</p>
+
+<p>Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au
+cousin, et je les quittai, prenant mon chemin par
+Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil,
+me dit avoir rencontré le notaire de Coulaures,
+qui lui avait appris que M. Silain cherchait à vendre
+quelques terres, pour payer un homme auquel il
+devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres
+dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on
+appelait le Pré-Vieux, et toutes les terres dites:
+Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granières. Ça
+nous allait bien; le pré était sous nos fenêtres, pour
+ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien
+de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait
+répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer
+mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que,
+sans compter l'agrément de cette affaire qui nous
+mettait tout à fait chez nous, nous aurions avec ce
+pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année
+une forte paire de b&oelig;ufs à la Borderie, au lieu d'y
+avoir de jeunes veaux pour le temps des labours
+seulement; que les terres, avec celles que nous avions
+déjà, feraient une bonne métairie de ce petit borderage.
+La maison était assez grande, il fallait seulement
+bâtir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y
+avait, une fois d'accord sur le prix, qu'à céder les
+créances venant de ma mère que j'avais sur des
+pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
+mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions
+à la demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa
+volonté, ne voulant pour rien au monde la contrarier.</p>
+
+<p>Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin,
+allant à la chasse devers Corgnac, nous montâmes
+à Puygolfier. Hélas! la pauvre créature, qu'elle
+dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous dit
+qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait
+son père parlait de le faire exproprier. Tout compte
+fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes
+à payer; et comme M. Silain voulait des terres et du
+pré sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait
+touché deux mille sept cents francs qui auraient été
+mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre,
+on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y
+avait moyen d'arranger autrement les affaires: que
+nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser
+le prêteur, et que pour le reste, nous payerions
+cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes,
+à la Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne
+s'envolerait pas à la fois. La demoiselle nous remercia
+bien de cet arrangement, mais elle craignait que
+son père ne voulût pas y consentir.</p>
+
+<p>Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le
+notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre
+compte de l'étendue, car pour la qualité nous la connaissions
+assez. Après avoir bien calculé, il dit au
+notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs,
+et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont
+j'ai parlé déjà. M. Silain se débattit bien tant qu'il
+put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il
+aurait fait une diminution pour être payé comptant du
+tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres
+conditions, et comme le créancier criait, et qu'il n'y
+avait pas d'autres voisins à qui ces terres pussent
+aller, il fut obligé de mettre les pouces. Par ce moyen,
+on espérait que la demoiselle Ponsie avait devant
+elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec
+M. Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces
+choses-là.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+
+<p>En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait
+à parler de l'élection du président de la République,
+et nous connûmes que Louis-Napoléon serait
+nommé grandement, si ça allait partout comme
+chez nous. Nous recevions la <i>Ruche</i>, de Ribérac, qui
+portait Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon
+oncle avait beau faire passer le journal, distribuer
+des papiers et raisonner nos voisins les paysans
+comme nous, c'était à rien faire.</p>
+
+<p>Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et
+puis? Ah! quand on parlait du grand Napoléon qui
+avait fait massacrer un million d'hommes et ruiné la
+France, pour en fin de compte, la laisser plus petite
+que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi
+que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le
+ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le
+saignent à blanc.</p>
+
+<p>Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était
+bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou
+Lamartine!</p>
+
+<p>Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à
+tromper le peuple, qu'il était rare de trouver hors
+des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui osât parler
+pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchés
+par la Révolution cherchaient par tous les
+moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles,
+les gros commerçants, les curés, tous ces gens-là
+criaient sans cesse contre la République; elle ne
+pouvait durer.</p>
+
+<p>Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête.
+Plus j'allais, plus je pensais à Nancy. Comment ça se
+faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je
+me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle
+venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle
+allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait
+sortir ses brebis. Je l'arrêtais, lorsque nous nous
+rencontrions, et nous parlions un peu et toujours
+j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa franche
+honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout
+changé et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me
+semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois
+ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les
+filles de son âge et de sa condition. Un jour que je
+le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait
+de lui faire quelque peu la classe, le dimanche
+et le soir quelquefois, et lui prêtait des livres qu'elle
+étudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que
+c'était du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment
+sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça, et je
+m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.</p>
+
+<p>L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du
+feu, et les histoires dont Gustou avait un plein sac.
+C'était bien toujours les mêmes, mais comme il y en
+avait beaucoup, et qu'il y changeait souvent quelque
+chose, on ne s'en apercevait pas trop.</p>
+
+<p>Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant
+l'assassinat du père Antier, le prieur des moines
+du moustier de Lafaye, entre Jumilhac et la forge
+des Fénières. Ça s'était passé avant la Révolution,
+et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans
+la forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant
+quelques jours, on ne savait ce qu'était devenu le
+prieur, mais il arriva qu'un chien rapporta une de
+ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt, fit
+reconnaître le corps, car les chiens et les loups
+l'avaient presque tout mangé.</p>
+
+<p>Il savait aussi les histoires des voleurs fameux,
+comme Cartouche et Mandrin. Pour Cartouche, c'était
+un voleur et un assassin, et nous ne le plaignions
+guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
+avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre
+les soldats du roi, nous intéressait et nous trouvions
+qu'on aurait dû le gracier. Ça n'était pas un bas
+coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en horreur
+comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la
+guerre à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui
+a contribué à le rendre populaire.</p>
+
+<p>Toutes les histoires de brigands lui étaient connues
+à ce brave Gustou, et il savait aussi tous les crimes
+célèbres du pays. Il les racontait bien, en les arrangeant
+un peu; les plus anciennes tournaient au conte,
+et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver celle de
+Delcouderc.</p>
+
+<p>C'est en pelant tranquillement les châtaignes le
+soir, que Gustou nous disait ces histoires. Il y en
+avait une surtout qui nous intéressait beaucoup,
+parce que le crime avait été commis tout près de chez
+nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
+quelques années seulement que le curé de Nanteuil,
+en pêchant à la ligne, à cinq ou six portées de fusil
+au-dessus du moulin, avait amené une pincée de cheveux.
+Là-dessus on avait plongé, et on avait ramené
+un homme pris dans des racines de vergne. La figure
+était toute mangée par les poissons et on ne connut
+qu'aux habillements que c'était un porte-balle qui
+avait passé dans le pays, il y avait une quinzaine.
+Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
+hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait
+été assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on
+traversait la rivière sur des arbres soutenus par des
+fourches plantées dans l'eau. Mais ce fut tout ce
+qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
+maire, le juge de paix, les gens de justice, personne
+n'y avait vu goutte; en sorte que, comme le disait
+Gustou, il y avait un assassin dans le pays: peut-être
+nous le rencontrons tous les jours, disait-il, et
+il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
+mauvais coup.</p>
+
+<p>Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les
+vieilles superstitions: ils croient aux revenants,
+au Diable, au Loup-garou qu'ils appellent <i>Lébérou</i>,
+à tout; mais cela n'empêche qu'ils aiment mieux
+voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
+faire, ils partiront de préférence le soir que le matin.
+C'est bien une économie de temps pour ceux qui
+sont pressés, mais il y a autre chose, nous aimons
+la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
+et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime
+à voir briller par une belle nuit, les millions d'étoiles
+qui sont au ciel. Il semble que la nuit soit plus
+marquante, plus solennelle que le jour, aussi nous
+disons: <i>A net</i>, comme si nous comptions par nuits
+et non par jours, comme les anciens Gaulois.</p>
+
+<p>Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne
+fussent pas épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait
+de cet assassin qu'on rencontrait peut-être tous les
+jours, il y en avait à qui ça faisait une impression, et
+qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.</p>
+
+<p>Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de
+personnes pour nous aider. Les deux vieux Jardon
+et Nancy, Lajarthe, le fermier de la Mondine au
+Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
+Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et
+d'autres de par-là, des métayers du château et des
+voisins. Les énoisements, c'est comme une espèce
+de fête chez nous. Les hommes avaient porté leur
+petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.</p>
+
+<p>Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait
+l'occasion, prêchait un peu pour la République, il
+tâchait de faire comprendre ses idées, et expliquait
+à tous des choses dans leur intérêt. Mais c'était trop
+sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
+rire avec sa voisine, écouter des contes et des
+histoires, et causer des vieilles superstitions apprises
+des grand'mères.</p>
+
+<p>Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces
+choses à fond: c'était lui qui mettait une souche au
+feu le soir de Noël, et il fallait qu'elle fût de cerisier,
+de prunier ou de quelque autre arbre à fruit. Et il
+pronostiquait toujours de bonnes choses en la voyant
+bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui
+le sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps
+à l'avance sécher dans la fournière. Il gardait
+soigneusement des charbons et des cendres de la
+souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
+bêtes, et pour d'autres affaires encore.</p>
+
+<p>C'était encore maître Gustou qui le premier jour
+de mai, perçait un barriquot de vin blanc, et apportait
+l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard
+frais, en buvant de bons coups:</p>
+
+<p>&mdash;O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!</p>
+
+<p>A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu
+à la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage
+vert avec un beau bouquet à la cime. Les tisons il
+les emportait à la maison pour la préserver du tonnerre.
+Il attachait aussi le matin à la porte de la
+grange, une croix faite avec des fleurs des prés.
+Sous son traversin, il avait toujours dans un sac,
+des herbes de la Saint-Jean, cueillies à reculons,
+avant le soleil levé, et il disait que ces herbes guérissaient
+les fièvres, en les mettant sur le poignet
+gauche.</p>
+
+<p>Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou,
+pour la première fois de l'année, s'il n'avait pas
+déjeuné; ni à trouver des graules ou des geasses, à
+sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
+maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à
+rencontrer en partant en route, la vieille Catissou
+de chez Méry qui était mal jovente. Jamais on ne
+lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis ou feux-follets,
+qui voltigent dans les cimetières, c'était des
+âmes en peine, et il était persuadé que les étoiles
+tombantes c'était des âmes de petits enfants morts
+sans baptême. Si notre Mondine avait voulu faire
+la lessive dans le mois des morts, il serait parti
+plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle
+croyait comme lui, que ça faisait mourir les hommes
+de la maisonnée.</p>
+
+<p>Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire,
+il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit
+copeau de la croix de bois qui est plantée le long de
+l'ancien chemin appelé La Pouge, qui passe à un
+quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
+d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.</p>
+
+<p>A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait
+toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau.
+Pour lui, le vendredi était un mauvais jour, et
+si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait fait jeûner
+les b&oelig;ufs le vendredi saint, comme ça se faisait
+encore dans quelques maisons.</p>
+
+<p>Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à
+reculons de l'étable pour que la vache ne dépérit
+pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent
+du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance
+qu'il réussirait mieux. Pour garder les b&oelig;ufs de
+maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins
+de notre pré. Lorsque nous bladions, il portait le blé
+de semence dans la touaille de la Noël pour qu'il
+vînt bien; et quand le blé était épié, il mettait une
+rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait
+au milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de
+manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait
+pas acheter des mouches à miel si on voulait qu'elles
+réussissent bien, mais les échanger contre autre
+chose.</p>
+
+<p>Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement.
+Il n'avait pas affaire à des incrédules, mais quand
+même, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il
+disait, car il expliquait point par point le pourquoi
+et le comment des choses, et nommait les gens à
+qui c'était arrivé.</p>
+
+<p>Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant
+de bon matin dans l'écurie, il avait trouvé
+notre jument toute en sueur, comme si elle venait
+de travailler à force; et elle était avec ça bien pansée,
+et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça?
+Le lutin, bien entendu.</p>
+
+<p>Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux
+de Tuénou de la Mariette, si ce n'est lui?
+Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux dire une
+nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à
+boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle.
+Il traversait la lande des Fachilières,
+d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a
+bien soupé, lorsque arrivé à la friche du Cimetière-des-Boucs,
+il vit à quatre pas de lui, planté à la
+cafourche du chemin un grand homme noir dont les
+yeux luisaient comme des chandelles. Epeuré, il
+voulut rebrousser chemin, mais derrière lui, marchait
+sur ses talons un chat noir, gros comme un
+fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge,
+qui vint se frotter à ses jambes, en faisant son ron,
+ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse
+et étouffée comme s'il eût eu la bouche dans une bonde
+de barrique vide.</p>
+
+<p>De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé
+mal, et lorsqu'il était revenu à lui, tout avait disparu.</p>
+
+<p>Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait
+pamander à Tuénou. D'ailleurs, cette cafourche du
+Cimetière-des-Boucs était connue depuis les temps
+anciens, pour être hantée par le Diable. Jeantillou,
+le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
+la forme d'un grand bouc noir.</p>
+
+<p>Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer
+d'ailleurs. Ils n'avaient qu'à aller à cette croisée des
+chemins et appeler neuf fois: <i>Robert!</i> Mais rien que
+cette idée faisait frissonner tout le monde. Gustou
+assurait que c'était à cet endroit-là même que le vieux
+Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée,
+avait eu du Diable, la <i>Mandragoro</i> qui l'avait enrichi,
+tellement qu'il avait laissé à ses enfants un grand
+pot plein de louis. Il était allé à la cafourche sans
+se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
+coup de minuit, il avait crié trois fois: <i>Poule noire
+à vendre!</i> Le Diable était venu coup sec, sous la
+forme d'un homme noir avec des cornes et des pieds
+fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais Baspeyras
+qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses
+conditions, et il avait eu la <i>Mandragoro</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là,
+Gustou?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est
+pas d'aujourd'hui seulement que ça se passe, n'est-ce
+pas? Du temps que j'étais petit, ma grand'mère m'en
+racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne crois
+à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne
+peut pas dire que le Diable n'existe pas, ni qu'on ne
+le voit pas paraître. Tous nos anciens ont ouï dire et
+ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé parle
+d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de
+nous, comme un loup, pour nous manger.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler,
+dit Lajarthe, ça ne veut pas dire qu'il se montre
+là en personne...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit un garçon du bourg qui avait
+servi la messe du curé pendant deux ou trois ans;
+mais quand le Diable emporta le bon Dieu sur une
+montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile,
+il était bien là réellement présent en chair et en
+os, dis Lajarthe?</p>
+
+<p>Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta
+de regarder sérieusement mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci
+en riant, tu es né une cinquantaine d'années trop
+tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de
+Puygolfier; et tous les énoiseurs se mirent à rire.</p>
+
+<p>Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux
+regarder Nancy et lui parler. D'ailleurs, je connaissais
+tout ça, et si, étant petit, j'avais eu peur de ses
+contes de vieilles, maintenant ils me faisaient rire.</p>
+
+<p>Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient
+passer le froid dans le dos, priaient Gustou
+d'en conter d'autres: c'était le convier à noces; aussi
+il ne se fit pas prier et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tous ouï parler du <i>Chaoucho-Vieillo</i>;
+c'est un esprit malin qui vient vous tracasser la
+nuit, tandis qu'on dort. On a beau fermer la porte,
+il passe par le trou de la serrure. Il s'approche sans
+bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche
+sur vous pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même;
+on ne peut pas dire que ça s'est passé loin
+d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon lit, au
+moulin, et à moi.</p>
+
+<p>Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement,
+quand tout d'un coup, environ la minuit, je
+sens quelque chose de mou qui me montait sur les
+pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui
+était entrée au moulin, et je donnai un coup de pied
+pour la faire descendre. Mais je sentais toujours
+cette chose molle sur mes pieds. On n'y voyait brin,
+et je la sentais monter, monter toujours, et la voilà
+qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits
+cris effrayés.</p>
+
+<p>Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras
+et je l'empoigne: mais c'était comme si j'avais
+fouillé dans un lit de plume, tant c'était doux et mou:
+je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient jusqu'au
+coude dans cette sale créature, comme dans la pâte
+de la maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau.
+Tout de même je finis par la prendre au cou et à la
+serrer bien fort; mais j'avais beau serrer, serrer, je
+la sentais qui me glissait entre les mains, tout petit
+à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit,
+et j'entendis quelque chose qui marronnait du côté
+de la porte, et puis je n'ouïs plus rien: la bête était
+repartie sans bruit par le trou de la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que tu avais mangé quelque chose qui
+te pesait sur l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça; et la bête que j'empoignais?</p>
+
+<p>&mdash;C'était ta courte-pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?</p>
+
+<p>&mdash;C'était quelque chatte sur la tuilée.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que
+tu ne crois à rien. C'est une chose qui m'est arrivée
+à moi-même; tu sais que je ne suis pas menteur, et
+avec ça tu ne me crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses
+du côté de tes idées: je ne dis pas que tu n'aies rien
+senti cette nuit-là, mais je ne crois pas que ça fut le
+<i>Chaoucho-Vieillo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui
+m'est arrivé; ni à la <i>Mandragoro</i>, de Baspeyras, ni
+au Diable; tu ne crois pas non plus aux <i>Bujadières</i>
+qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
+<i>Biche-Blanche</i>, à la <i>Litre</i>; à la <i>Citre</i>, cette bête
+qui semble une chèvre et qui est grande comme un
+cheval, qui court les chemins la nuit, galope après
+les gens attardés, emporte les enfants qu'elle rencontre,
+fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu
+quand on la poursuit; mais au moins il y a deux
+choses auxquelles tu ne peux pas refuser de croire,
+dit-il très sérieusement: c'est la <i>Chasse-Volante</i> et
+le <i>Lébérou</i>. Ça c'est des choses trop connues pour
+que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui
+n'y croie bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la
+vérité. Et chacun de raconter qu'il avait ouï la
+<i>Chasse-Volante</i>, et vu le <i>Lébérou</i>, c'est-à-dire le
+Loup-garou.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou,
+le vendredi d'après la fête des Morts, la <i>Chasse-Volante</i>
+a passé par ici, entre le moulin et le
+Taboury.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai
+entendue sur les onze heures du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard
+de la foire de Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je
+n'étais plus qu'à un gros quart d'heure d'ici, quand
+la voilà qui arrive. Il faisait un vent du diable; de
+grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
+nuages, la <i>Chasse-Volante</i>. On entendait, comme
+vous m'entendez à présent, les chasseurs sonnant de
+la trompe, les rossignolements des chevaux, les
+abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
+comme pourrait en faire une troupe de cavaliers
+galopant sur les chemins, en criant après la bête et
+en faisant péter leurs fouets. Je levai les yeux au
+ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous le dis,
+entre deux nuages noirs, je vis la <i>Dame-Blanche</i> qui
+galope toujours à la tête des chasseurs, montée sur
+un cheval blanc...</p>
+
+<p>Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour
+de la grande table de la cuisine, regardaient Gustou
+et en triboulaient; lui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir passé du couchant au levant, la
+chasse se mit à tourner, à tourner, en faisant dans
+les airs un tapage d'enfer, comme si la bête de
+chasse fût presque forcée. Le bruit se rapprochait
+comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
+rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle
+était descendue à quatre ou cinq portées de fusil
+d'ici, le long de la rivière, et le bruit augmentait
+comme si les chiens avaient pris la bête et la
+déchiquetaient en hurlant.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus voir par là de bonne heure,
+et je trouvai la terre de Chabanou, nouvellement
+semée, toute piétée par les chiens et les chevaux, et
+les raves à côté toutes fourragées.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne
+ferait pas bon se trouver sur le passage de la chasse!
+et, ajouta un autre, d'un peu plus, Gustou, tu t'y
+trouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit
+Lajarthe à mon oncle.</p>
+
+<p>Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette
+explication; ils aimaient bien mieux que ce fût la
+chasse fantastique.</p>
+
+<p>Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les
+nougaillous dans les sacs, et les coquilles dans des
+paillassons pour les monter au grenier; ça sert à
+allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on appareilla
+la grande table pour souper. Il était onze
+heures et demie, il était temps. Comme d'habitude,
+lorsqu'on énoise, il y avait des haricots qu'on mangeait
+avec des bons millassous faits par la Mondine,
+tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
+pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le
+monde était content.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas
+parlé du <i>Lébérou</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez là le <i>Lébérou</i>, dit Lajarthe, parlons
+d'autre chose, n'est-ce pas, Sicaire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut
+bien laisser mes voisins qui sont venus me donner
+un coup de main, s'amuser à leur façon; ce soir tu
+n'y ferais rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça! c'est ça! parle du <i>Lébérou</i>, Gustou.</p>
+
+<p>Et voilà Gustou parti.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine
+bâtie en gros quartiers et entourée de saules
+creux où nichent les chouettes, qui se trouve derrière
+Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
+entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez
+vu que l'eau coule, de la fontaine à moitié écrasée,
+dans un bassin carré, où les gens du château lavaient
+autrefois la lessive, mais qu'ils ont abandonné depuis
+longtemps que l'endroit est mal fréquenté.</p>
+
+<p>L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire
+et c'est à peine si on peut se mirer dedans. Eh bien,
+c'est là que les <i>lébérous</i>, quand il y en a dans le
+pays, viennent changer de peau. Le dernier <i>lébérou</i>
+connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans cette
+maison seule que son père avait fait bâtir dans les
+friches, près du sol de la dîme. La raison pourquoi
+l'ancien Meyrignac avait fait bâtir dans cet endroit
+perdu, c'est que les gens ne l'aimaient pas, parce que
+c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait posé
+sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier,
+et j'ai ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir
+de faire grêler en battant l'eau d'une fontaine, et de
+jeter des sorts sur les gens et les bêtes. Mais quoiqu'on
+ne l'aimât pas, on ne lui disait rien parce qu'on
+en avait peur.</p>
+
+<p>Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il
+était <i>lébérou</i>. Raynalou, le marguillier d'avant celui
+d'à présent, qui le détestait plus encore que les
+autres, parce qu'il entendait quelquefois son curé
+dire que c'était un coquin bon à traquer comme un
+loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
+donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin
+et la battre un moment, puis après sortir de l'autre
+côté, habillé d'une peau de loup que le Diable lui avait
+baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
+lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à
+quatre pattes dans la combe et venant vers la lisière du
+bois où il était caché, il avait eu tellement peur qu'il
+l'avait manquée, et s'en était engalopé laissant là son
+fusil. Mais le <i>Lébérou</i> l'avait facilement attrapé, lui
+avait sauté à la chèvre morte sur les épaules, et s'était
+fait porter une grande heure de chemin, de manière
+que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
+crevé.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que ceux qui sont <i>lébérous</i>, ça
+les prend la nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se
+débattent, sortent du lit, sautent par les fenêtres sans
+se faire de mal, preuve qu'ils sont bien <i>lébérous</i>, et
+vont à leur fontaine.</p>
+
+<p>Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans
+les terres, les chemins et les villages, et il mangeait
+tous les chiens qu'il pouvait attraper. Quand il rencontrait
+quelqu'un, il se faisait porter comme il avait
+fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était sûr
+qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le
+matin, avant la pointe du jour, il revenait à la fontaine
+poser sa peau de loup, et rentrait chez lui. On
+le rencontrait des fois bien de bonne heure, rendu de
+fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute
+la nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi
+et il avait de fausses digestions, lorsqu'il avait mangé
+quelque vieux chien trop dur.</p>
+
+<p>Une nuit, en passant près du village de La Brande,
+il attrapa un coup de fusil qui l'empêcha de sortir,
+et le fit boiter assez longtemps. Enfin, il est au su
+de tout le monde qu'il creva après avoir mangé le
+chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie,
+qui était très vieux. On trouva même chez lui une
+des pattes du chien qu'il avait vomie, mais il n'avait
+pu rendre l'autre, c'est ce qui l'avait étouffé.</p>
+
+<p>Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et
+vous savez tous que le curé Pinot dit qu'un être
+comme ça ne pouvait pas être enterré comme un
+chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou en
+dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux
+malade de la vessie, qui se promenait la nuit
+ne pouvant dormir, dit Lajarthe à mon oncle.</p>
+
+<p>Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe,
+que le dix décembre il n'y ait eu dans la commune, que
+deux voix pour Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la
+mienne. Faut-il que le peuple soit innocent! Où les
+mènera-t-il le neveu de leur empereur? Il y en aura
+plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque
+jour en paieront les pots cassés.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens
+sont plus à plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements
+ont eu bien soin de les laisser dans l'ignorance;
+et ceux auxquels ils ont confiance parce qu'ils sont
+instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur
+faire prendre le contre-pied de leurs intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de
+bêtises qu'on ne leur ait contées: jusqu'à leur faire
+croire que Lamartine était la bonne amie du Dru-Rollin!
+Et il y en a qui n'en démordent pas, le vieux
+Francillou de la Toinette, entre autres.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe
+parlaient à demi-voix dans un coin du foyer; après les
+histoires de Gustou, les énoiseurs chantèrent des
+chansons, chacun la sienne, et l'on fit des jeux pour
+rire. On attachait une pomme par un fil à une
+poutre d'en haut, et après avoir bien tordu le fil, on
+le lâchait et la pomme se mettait à tourner comme une
+pirouette, pendue au fil. Le jeu était d'attraper la
+pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec
+les mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le
+moment de faire passer le cacalou aux filles: j'en
+avais trouvé un bien formé comme une noix ordinaire,
+mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le donnai
+à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce
+qui la fit devenir toute rouge.</p>
+
+<p>Vers deux heures, tout le monde s'en alla en
+gaité, sans plus penser aux histoires de Gustou,
+d'autant plus que les filles étaient accompagnées des
+garçons qui leur parlaient d'autre chose.</p>
+
+<p>Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez
+nous; ça n'était plus l'année du grand hiver, il s'en
+fallait, mais avec ça, il y eut de la neige assez, et les
+loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit sur les
+chemins, autour des maisons, et gratter à la porte
+des étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers
+les dix heures, après avoir passé la Maison-Rouge,
+tandis que je suivais le long d'un bois, j'ouïs, un peu
+en arrière, un bruit dans le fourré. Je me retourne et
+je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
+chemin, et se planta en même temps que moi. Il était
+à une vingtaine de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai
+été de ne pas prendre le fusil! Je me remis à marcher
+et le loup me suivit; lorsque je me retournais, je
+voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je m'arrêtais
+il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
+tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que
+ces bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux
+s'ils viennent à tomber; je le croirais assez. On a
+beau dire, c'est embêtant d'avoir comme ça sur ses
+talons une sale bête qui épie le moment de vous
+attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai
+au Frau au bout de trois quarts d'heure, toujours
+suivi par le loup. Aussitôt dans la cuisine, j'attrapai
+le fusil au-dessus de la cheminée et je sortis. Le loup
+s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de pas
+de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement,
+sauta dans la combe et gagna les bois.</p>
+
+<p>Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La
+Mondine tomba malade et ne bougeait plus du coin
+du feu, de façon que la Nancy venait tous les jours
+chez nous, pour faire les affaires, ce qui me plaisait
+fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon
+qu'elle était bien propre, vaillante et sachant faire
+tout à propos. Jusqu'à la Mondine, qui trouvait
+qu'elle faisait bien, chose extraordinaire, car les vieux
+se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
+sont malades, parce que ça les rend de méchante
+humeur; mais aussi, Nancy avait bien soin d'elle, et
+la consultait toujours.</p>
+
+<p>Le soir, après souper, quand tout était rangé en
+place, j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à
+cause des loups, car il en venait rôder autour de la
+maison. Elle disait bien qu'elle n'en avait point peur,
+les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de ses
+brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais
+moi je faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour
+l'accompagner.</p>
+
+<p>Nous causions en nous en allant, moi relevant le
+collet de mon sans-culotte, et Nancy sous une capuce
+de grosse laine. Nos sabots menaient grand bruit sur
+la terre gelée, mais ça ne nous empêchait pas de
+nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
+l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des
+filles qu'il y a, qui donnent des gifles, elle ne dit
+rien, mais le lendemain lorsque je voulus recommencer,
+elle était sur ses gardes et me dit en riant qu'il
+ne fallait pas s'embrasser si souvent.</p>
+
+<p>Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque
+temps à traîner dans le coin du feu, chafrouillant
+dans les braises avec un bâton, mais enfin il lui
+fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
+médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais
+quand elle fut au lit, nous fîmes venir le médecin de
+Savignac qui nous dit en partant qu'il n'y avait
+point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
+tout doucement.</p>
+
+<p>Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien
+que c'était sa fin, et elle nous dit de faire venir le
+notaire pour arranger ses affaires.</p>
+
+<p>M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le
+lendemain avec ses témoins, et fit le testament. Après
+qu'il fut parti, la Mondine me fit demander, et, quand
+je fus là, près de son lit, elle me dit que n'ayant sur
+terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père
+ni mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me
+demandant que deux choses: la première, d'être
+enterrée auprès des Nogaret, puisqu'elle avait vécu
+auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de lui faire
+dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa
+mort.</p>
+
+<p>Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme
+bien on pense. Alors elle ajouta que ce qu'elle en faisait,
+c'était pour me faciliter à me marier, si je venais
+à aimer une fille plus riche que moi; ou bien pour
+n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
+pour prendre une fille à mon goût.</p>
+
+<p>Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé
+Pinot. Je l'embrassai, et j'y fus.</p>
+
+<p>Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la
+communia et l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce
+temps la vieille Jardon, Nancy, la femme du fermier
+du Taboury, étaient agenouillées dans la chambre,
+ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
+sachant cela.</p>
+
+<p>Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le
+convia à prendre quelque chose; alors il dit qu'il
+n'y avait pas longtemps qu'il avait déjeuné, et qu'il
+prendrait seulement une goutte. Tout en buvant
+l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et l'alluma.
+Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil
+parce qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il
+y avait un lièvre dans les labours de Nardillou, et
+s'en fut avec son sacristain.</p>
+
+<p>Trois jours après il revint pour faire la levée du
+corps; la pauvre Mondine s'en était allée tout doucement,
+comme avait dit le médecin.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de
+gens de chez nous en ce temps-là; elle savait seulement
+qu'elle était petite drole dans le temps de la
+Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
+paroisse.</p>
+
+<p>En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la
+paroisse pour faire la déclaration de décès, je trouvai
+son acte de baptême, et je l'ai relevé pour montrer
+comment ça se faisait jadis.</p>
+
+<p>«Ce jour d'huy, 28<sup>e</sup> de mars 1783, feste de saint
+Rupert, évêque, Martissou, mon marguillier, allant
+sonner l'angélus du matin, trouva contre la porte de
+l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
+nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être
+du sexe féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle
+a été baptisée le même jour sous condition; Martissou
+a été parrain et Mondine, sa femme, marraine,
+<i>Carminarias</i>, <i>curé</i>.»</p>
+
+<p>Après la mort de notre vieille servante, il était
+clair qu'une jeunesse comme Nancy ne pouvait pas
+continuer à venir dans une maison où il n'y avait que
+des hommes. Mon oncle se mit en quête, et le jeudi
+d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de Saint-Raphaël,
+qui n'avait pas trouvé à se placer depuis
+l'arrivée du nouveau curé qui avait amené la sienne.
+Nous nous figurions bonnement que cette femme,
+ayant toujours vécu avec des curés, serait ennuyeuse
+pour les affaires de religion, la messe, les
+fêtes, et la viande aussi, car nous ne regardions pas
+si c'était un vendredi ou un samedi pour mettre un
+morceau de salé dans la soupe, ou faire sauter une
+aile de dinde dans la poêle s'il venait quelqu'un. Mais
+nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
+messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces,
+faisant cuire de la viande les jours défendus, et en
+mangeant même quelquefois, disant à ça, que quand
+on était chez les autres, on ne choisissait pas son
+manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des
+fois, quand Lajarthe était là, et que nous parlions de
+la politique, ou de choses de la religion, ou des curés,
+Gustou lui disait: Vous ne vous signez, pas, Marion?</p>
+
+<p>Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en
+avait entendu d'autres, et qu'elle ne se troublait pas
+si facilement. Son grand refrain était, que les curés
+sont des hommes comme les autres.</p>
+
+<p>Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle
+voulait être maîtresse dans la maison, pour les
+choses qui regardent les femmes, et les gouverner à
+sa façon. Mais comme elle était bonne servante d'ailleurs,
+et que tout allait bien, mon oncle lui laissait,
+couper le farci, comme on dit.</p>
+
+<p>Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je
+ne voyais plus Nancy aussi souvent. Je cherchais
+bien toutes les occasions de la rencontrer, mais ce
+n'était jamais que pour un petit moment; en passant
+devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque
+j'allais porter de la farine ou chercher du blé. Je lui
+avais enseigné à reconnaître une batterie de coups de
+fouet, et lorsqu'elle l'entendait, si elle était par là,
+elle se montrait, quelquefois de loin, mais j'étais content
+tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs, qu'elle
+avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce
+qu'elle ne se laissait pas parler le dimanche par les
+autres garçons. Mais où je le connus tout à fait,
+c'est un jour que je l'avais trouvée dans le chemin de
+Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
+Nancy, je gage que vous l'avez perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Non point, fit-elle, je l'ai toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le moi voir donc?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez
+point.</p>
+
+<p>Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra
+la petite noix nouée dans le coin de son mouchoir.</p>
+
+<p>Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle
+était allé à Cubjac, et Gustou avait été reporter de la
+mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux
+verveux que je voulais poser le soir, j'étais monté
+dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en
+descendant j'entendis au-dessous du moulin le
+battoir d'une lavandière qui tombait fort sur le linge.
+Par une petite chatonnière, j'épiai; c'était Nancy.
+Elle était agenouillée sur la paille, devant une grande
+pierre plate qui servait de banche et elle lavait son
+linge, assise sur les talons, penchée en avant, la poitrine
+ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon.
+Ses manches retroussées jusqu'au coude, laissaient
+voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le
+linge comme une crêpe en faisant jaillir l'eau au loin,
+et le tordaient ensuite comme si c'eût été un gros
+écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes
+mièvres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas;
+il m'a toujours semblé que la beauté n'existe
+point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle
+que j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race
+robuste et santeuse, et sur cette pensée, je me laissai
+aller à la regarder longuement. Elle croyait que je
+n'étais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais
+dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle
+chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
+fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda
+de côté et d'autre et ne voyant personne,
+l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses
+cheveux défaits: en deux tours de mains, elle tordit
+et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui
+tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se
+releva, mit le linge sur son épaule, et s'en alla.</p>
+
+<p>Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et
+lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la
+combe, pour venir à la fontaine, j'y fus aussitôt
+qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les chansons
+qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments
+sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée,
+puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit:
+Alors, vous étiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez
+pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui
+répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg
+et il m'a remplacé; et je me mis à rire.</p>
+
+<p>Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était
+pas bien de l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire
+qu'autrefois, nos filles n'aimaient guère à se laisser
+voir sans coiffure; il leur semblait que d'être nu-tête
+ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette idée
+venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
+quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit
+dans les temps que les femmes devaient toujours
+avoir la tête couverte, surtout en priant Dieu. Mais
+que ce soit ça ou non, Nancy était mortifiée de savoir
+que je l'avais vue les cheveux défaits. Aujourd'hui,
+les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
+attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors
+elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un
+bonnet, et les vieilles d'une coiffe.</p>
+
+<p>Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre
+Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien
+curieux, et qu'il en est arrivé autant à d'autres. Mais
+peut-être il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se
+rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en
+le racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.</p>
+
+<p>Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de
+Nancy, ne dura pas longtemps, car elle était trop
+bonne pour faire de la peine à quelqu'un qui l'aimait.
+Il arriva bientôt une affaire qui nous attacha davantage
+l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie
+à le montrer un peu plus.</p>
+
+<p>Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les
+premiers jours, la mère Jardon fut à Négrondes, où
+elle avait une s&oelig;ur mariée, pour la vôte qui tombe
+le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
+savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai
+bien du temps avec elle, après quoi nous fûmes
+danser. Il y avait dans le bal un garçon maréchal,
+de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse
+avec Nancy en faisant le faraud et le joli-c&oelig;ur,
+comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser
+avec lui, quoiqu'il fût venu la demander plusieurs
+fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint
+me taper sur l'épaule en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te veux, c'est que je te défends de
+plus danser avec cette grande fille, qui est chez les
+Jardon.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comme je veux la faire danser tout
+d'abord, lui répondis-je, j'aime autant avoir à faire à
+toi de suite: allons dans le pré, là derrière.</p>
+
+<p>Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes
+pour ne pas les gâter, et les coups de poings et les
+coups de pieds commencèrent à rouler. Après un
+instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
+terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une
+colère noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien.
+Moi j'étais en colère aussi, mais je voyais tout de
+même mon affaire. A un moment où il m'avait manqué
+je lui ajustai sur un &oelig;il un coup de poing qui
+lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps
+un grand coup de pied dans l'estomac qui le démonta.
+Sur ce coup, je me jetai sur lui et l'empoignai à bras-le-corps.
+Il se défendit bien tant qu'il put, mais en
+finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et, tombant
+sur lui, je le tins sous moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de
+danser avec qui il me plaira?</p>
+
+<p>&mdash;Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se
+débattre, et à chercher à se relever, mais voyant qu'il
+n'y arrivait pas, il me mordit au bras.</p>
+
+<p>Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je
+le pris par le cou, et je lui mis un genou sur le ventre:
+Canaille! puisque tu mords comme un chien, je
+t'étrangle comme un chien!</p>
+
+<p>Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la
+langue, je le laissai et, reprenant ma veste, je m'en
+allai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.</p>
+
+<p>En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui
+était pâle, assise sur une chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je
+l'ai bien connu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il
+voulait faire l'insolent: ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,</p>
+
+<p>&mdash;Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.</p>
+
+<p>Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa
+tante, comme elle appelait la s&oelig;ur de sa mère nourrice,
+et en chemin elle me fit raconter ce qui s'était
+passé. Alors elle me pria de m'en aller avant la nuit,
+de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
+les chemins pour me donner quelque mauvais coup.
+Moi, qui avais compté passer la soirée à nous promener
+et à danser avec elle, ça ne m'allait pas du tout,
+mais elle me dit que ça ne me servirait de rien de
+rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.</p>
+
+<p>Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en
+aller, mais à la condition qu'elle m'embrasserait.
+Nous étions dans un chemin creux, derrière les haies,
+et personne par là: elle ne dit rien, et alors la prenant
+dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
+tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.</p>
+
+<p>Tous ces caquetages que nous avions ensemble,
+par-ci, par-là, et mes petites ruses pour rencontrer
+Nancy, ne pouvaient faire autrement que d'être vus.
+Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait semblant
+de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès
+longtemps; mais comme elle savait sa fille sage, elle
+ne lui en avait pas parlé. Mais lorsque le vieux Jardon
+s'en donna garde, ça fut le diable. Comme il était
+d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy n'était
+pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
+d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais
+vouloir que m'amuser d'elle qui n'avait rien, et la
+laisser ensuite. Et il lui disait qu'elle n'aurait que ce
+qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la montrerait
+au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
+méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait
+rien de tout ça, mais je la trouvais triste et je ne savais
+que penser.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de
+tournée, me dit qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs,
+Nancy qui gardait ses brebis, et que M. Silain, qui
+chassait par là, s'était arrêté longtemps à lui
+parler.</p>
+
+<p>Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout
+la pourchassait; ça me mit en colère contre lui,
+et je me promis de le savoir au juste avant peu. Pour
+ce qui est d'elle, je n'avais aucun doute; il n'y avait
+qu'à la voir pour connaître que c'était une honnête
+fille, incapable d'écouter un autre homme que celui
+qu'elle aimait, et il fallait être une vieille méchante
+bête, comme le père Jardon, pour faire de mauvaises
+suppositions sur elle.</p>
+
+<p>Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai
+Nancy, et trois ou quatre jours après, ayant vu où elle
+menait ses bêtes, j'y fus par un chemin détourné.
+Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui dis que
+j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
+bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à
+causer. J'étais là depuis un moment accoté contre un
+gros châtaignier, quand tout d'un coup les brebis
+arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
+tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté
+d'où elles venaient, comme c'est la coutume de ces
+bêtes. Nancy qui était en face de moi leva la tête et
+me dit assez bas: C'est M. Silain et ses chiens.</p>
+
+<p>Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut
+tout près, il dit sur un ton aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?</p>
+
+<p>En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit.
+Il devint rouge comme la crête d'un coq.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je,
+en riant, c'est de mon âge.</p>
+
+<p>Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et
+tout d'un coup s'en retourna en marronnant dans sa
+moustache.</p>
+
+<p>Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant
+à ce qu'il allait dire par vengeance et dépit; mais
+je la consolai en l'assurant qu'il ne dirait rien, de
+crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs il y
+avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.</p>
+
+<p>Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière,
+l'idée du mariage m'était venue tout à fait, et je me
+disais tous les jours qu'il ne se pouvait trouver dans
+le pays, une fille aussi honnête et bonne ménagère
+qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
+belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait
+la prendre nue, comme on dit; mais, au dire de
+mon oncle, les femmes pauvres font souvent les
+bonnes maisons, tandis que les femmes riches les
+ruinent quelquefois.</p>
+
+<p>De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon,
+qui n'avait pas plus de c&oelig;ur qu'une pierre, ça me
+faisait de la peine:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant
+comme autrefois, j'y ai pensé souvent depuis quelque
+temps, et toujours je me suis dit que je ne pouvais
+mieux faire que de te prendre pour femme.</p>
+
+<p>&mdash;O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans
+parents ni bien, une bâtarde recueillie par charité;
+comment cela pourrait-il se faire!</p>
+
+<p>&mdash;Ça se fera facilement, si tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que
+va-t-on dire de moi? Que pensera votre oncle? Que
+je suis une fille rusée qui ai tout fait pour vous attirer!</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je:
+ainsi ne pleure plus, dès ce soir je lui en parlerai.
+Demain, je m'en vais de bonne heure, mais tu connaîtras
+que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
+chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est
+dans notre jardin pour faire peur aux oiseaux.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je
+lui parlai de ça, comme un homme qui s'y attend. Il
+me dit que puisque j'y avais bien pensé, qu'il donnait
+de bon c&oelig;ur son consentement, et qu'il ne
+restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui
+des Messieurs de l'hospice. Nous causâmes longuement
+le soir de ça, et ce qui me faisait plaisir, c'est
+de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy: moi j'en
+pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne
+heure, et d'un coup de pierre, je jetai bas le chapeau
+de l'épouvantail; puis après avoir bu un coup de vin
+gris, je m'en allai en route bien content.</p>
+
+<p>Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon
+et lui parla de l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il
+se pressa de toper, mais il n'en fut rien; c'était une
+occasion de tirer quelque chose pour lui et il n'y
+manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
+voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne
+pouvait pas espérer, n'ayant rien; c'était bien de
+l'honneur qu'on lui faisait; seulement, il y avait
+beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je venais à
+me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je
+la rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la
+responsabilité, n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça
+serait, mais enfin ces choses s'étaient vues. Et puis,
+si Nancy venait à retrouver ses parents, qui devaient
+être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses bourrasses
+la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant
+au tour; oui, si quelqu'un ayant des centaines de
+mille francs, venait confronter l'autre moitié du louis
+à celle qu'elle avait à son collier; n'aurait-on rien à
+lui dire, à lui son père nourricier, de l'avoir mariée
+sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
+pressait.</p>
+
+<p>Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à
+rembarrer les mauvaises raisons de Jardon, mais ça
+n'était pas les vraies. Le bonhomme se travaillait
+pour tâcher de profiter de la bonne aubaine de sa
+fille.</p>
+
+<p>Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à
+faire du mal par plaisir, mais il était méfiant, dur
+comme le fer, et avare.</p>
+
+<p>Ces défauts se rencontraient assez souvent chez
+nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si péniblement
+amassé sou par sou, le peu qui nous a fait
+indépendants. Durant des siècles, la misère du
+paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on
+ne songe guère à plaindre celui qui n'est ni plus ni
+moins malheureux que soi. Il était obligé de cacher
+le peu qu'il possédait, pour le soustraire aux brigandages
+de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui
+fallait s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme
+on dit. Et puis il a été si souvent et si méchantement
+trompé, que la méfiance est devenue chez lui
+une seconde nature. En vérité, quand on songe que
+depuis deux siècles et demi, le paysan attend en
+vain la réalisation de la grandissime gasconnade
+d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner
+d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
+misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils,
+deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne
+sont pas trop bons naturellement, comme le vieux
+Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant
+que nous avons un peu surmonté les difficultés,
+des hommes sobres, durs à la peine, économes,
+et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant
+piper quelquefois, surtout pour la politique.</p>
+
+<p>Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut
+bien obligé de laisser entrevoir les véritables. Il
+commença à se lamenter: Voilà, sa femme avait pris
+cette petite à l'hospice après la mort de son dernier
+enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme
+si c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient
+autant que si elle l'eût été de vrai. Et maintenant
+qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter;
+les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir
+à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur
+de terre, par les moyens de ce gendre qui
+serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une
+bonne métairie et se tirer d'affaire.</p>
+
+<p>Après avoir écouté toutes les lamentations de
+Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour
+Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre
+sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
+valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers,
+qu'elle épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque
+bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir.
+Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs
+de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que ça
+dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.</p>
+
+<p>Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque
+mon oncle le quitta, il protesta qu'il était bien content
+de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne
+devaient pas être ingrats envers leurs vieux qui les
+avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur
+leurs derniers jours.</p>
+
+<p>Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous
+convînmes de mettre les Jardon dans le petit bien du
+Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en
+laisser la jouissance. Je le faisais principalement
+pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
+bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne
+l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions
+acheté de M. Silain, il fallait de toute force, mettre à
+la Borderie des métayers un peu forts; Jardon et sa
+femme ne pouvaient travailler ce bien.</p>
+
+<p>Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis
+aller à la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de
+la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant
+demandé la cause de ça, elle me dit que Jardon
+s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
+il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants
+ingrats et de vieux parents abandonnés dans la
+misère. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier
+matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de l'homme
+de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à
+terre hier matin.</p>
+
+<p>Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.</p>
+
+<p>&mdash;Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va
+bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui
+venant au jardin après moi, aura remis le chapeau.</p>
+
+<p>Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute
+heureuse.</p>
+
+<p>Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible
+que ça, qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement
+que nous avions convenu mon oncle et moi, de le
+mettre au Taboury, sans lui demander notre part de
+revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet;
+mais pour en finir sur cet article, lorsque tout fut
+décidé, il vint pleurer près de mon oncle, disant que
+le bien ne portait pas assez de blé pour les nourrir,
+et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière qu'il
+lui promit par chacun an, trois quartes de froment
+et quatre pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse,
+il était plus pressé, je crois, que nous, de voir faire
+le mariage.</p>
+
+<p>Au moment où nous allions convenir de l'époque,
+il arriva à Gustou un accident qui nous retarda. Le
+pauvre diable, en descendant d'un grenier d'une pratique
+avec un sac de blé, tomba et se démit l'épaule.
+On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet
+état. Après que nous l'eûmes déshabillé et couché,
+mon oncle me dit de prendre la jument et d'aller
+vitement quérir le médecin de Savignac.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un
+médecin qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon oncle en plaisantant pour
+le rassurer un peu, car il était épeuré; alors c'est un
+avocat que tu veux?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un
+plus: les médecins ne voient pas souvent d'affaires
+comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était, pour une maladie autrement, dans le
+corps, il serait bien bon; mais pour remettre un bras,
+ce n'est pas son affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et donc, qui veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais
+Hélie fera bien ça pour moi. Il y a devers Rouffignac un
+homme qui m'aura arrangé le bras dans trois minutes,
+c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil dans dix
+départements, et on vient du diable le chercher. On
+le trouve tous les mardis au marché de Thenon, de
+manière qu'en partant cette nuit, Hélie, tu y seras
+demain matin de bonne heure, pour lui parler le
+premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à
+la petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller
+là tout droit, on te le fera voir.</p>
+
+<p>Je m'en fus de suite donner la civade à la jument,
+et je revins souper.</p>
+
+<p>Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une
+limousine en travers, devant, et je partis sur le coup
+de huit heures.</p>
+
+<p>En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui
+arriva bien vite, étonnée de me voir partir à cheval
+à cette heure. Je lui dis où j'allais et pourquoi, et,
+me penchant vers elle, je l'embrassai, puis je continuai
+mon chemin.</p>
+
+<p>Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le
+village du Terrier pour aller passer l'Haut-Vézère à
+Tourtoirac. Dix heures sonnaient lorsque je fus sur
+le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le temps
+un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce
+pont, je ne sais pourquoi; mais il y a des gens qui
+ont comme ça la manie de renverser tout ce qui est
+vieux. Il était pourtant bien assez grand pour le
+monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était
+un peu plus joli que celui qu'on a fait en place:
+enfin!</p>
+
+<p>En passant entre les parapets bâtis avec des angles
+de refuge, je pris garde que je n'entendais sonner
+que trois fers sur le pavé. Je descendis, et, levant les
+pieds de ma jument, je vis qu'elle avait perdu un fer
+de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
+mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en
+allai tout droit, voyant cela, chez un de nos parents,
+qu'on appelait le grand Nogaret, parce qu'il avait
+cinq pieds six pouces, et, cognant à la porte, je
+l'éveillai.</p>
+
+<p>Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit,
+il s'écria: Hé! c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé
+quelque chose, au Frau?</p>
+
+<p>&mdash;Gustou s'est démis une épaule, et je vais à
+Thenon chercher Labrugère; mais la jument a perdu
+un fer, et il me faut le faire remettre: viens avec moi
+chez le faure, je ne sais où c'est.</p>
+
+<p>&mdash;Attends que je mette mes culottes, fit-il.</p>
+
+<p>Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous
+dit qu'il devait être à l'auberge, chez Devayre. Il y
+était, en effet, qui jouait à la quadrette en buvant du
+vin blanc. Il voulait finir sa partie; mais le grand
+Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
+alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui,
+et vint avec nous.</p>
+
+<p>Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser,
+tout ça prit du temps, en sorte qu'il était plus de onze
+heures quand je partis de Tourtoirac.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse,
+à la cafourche du chemin de la Germenie, me dit le
+grand Nogaret, méfie-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne
+réponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse
+ou la vie! lui répondis-je en montrant le bon bâton
+ferré qui pendait à mon poignet par une lanière de
+cuir.</p>
+
+<p>Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair
+de lune et le temps était doux. Chemin faisant, je
+pensais à Nancy, à notre prochain mariage, et je me
+trouvais bien heureux de prendre une fille comme ça.
+Quand je venais à la comparer aux autres de ma connaissance
+que j'aurais pu fiancer pour être de même
+position que chez nous, comme la fille de Mathet,
+du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de
+Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
+Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie,
+de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la
+contredanse; je me disais qu'aucune de celles-là ni
+d'autres ne lui venaient à la cheville.</p>
+
+<p>Quelques milliers de francs apportés dans une
+maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner,
+ou qu'elle est dépensière. L'argent ne gâte
+rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
+convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant
+mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on
+puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut.
+Pour moi, j'étais heureux de faire une petite position
+à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
+mettant tout bien en ordre chez nous, faisant
+la maison riante, et rendant tout son monde content et
+heureux, même les bêtes, même la pauvre Finette
+que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore
+qu'elle vînt de chasser.</p>
+
+<p>Ces pensers agréables me faisaient couler vite le
+temps. En passant à Chourgnac, je ne vis aucune
+lumière, excepté celle de l'église qui pointait à
+travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
+dormait. On se couche de bonne heure dans ces
+petits endroits, on s'y lève de même, et on y met la
+nuit à profit. Dans le cimetière, autour de l'église,
+tout était tranquille. Presque point de pierres, mais
+des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant
+les fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je,
+dorment aussi, et dorment bien. C'est là qu'il nous
+faut tous venir nous coucher un jour, riches ou
+pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre
+et mêler à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse
+retrouver un peu de poussière de nous. Et comme
+toutes mes idées se tournaient toujours vers Nancy,
+je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous
+deux dans le cimetière de chez nous, à côté de mon
+père, de ma mère, et que nous mêlerions notre poussière
+à celle de tous les Nogaret enterrés là depuis
+une centaine d'années. Au moins, me disais-je, pourvu
+que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants,
+lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde
+de Dieu: après une longue vie de travail, il faut se
+reposer.</p>
+
+<p>En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant
+dépassé, sans m'en donner garde, la cafourche dont
+m'avait parlé le grand Nogaret. Les hautes murailles
+de l'ancien château se dressaient en noir sur le
+ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où
+montait une bonne odeur d'herbes mûres. Il était une
+heure et demie à peu près, lorsque je traversai le
+bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne se mit
+à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
+j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas
+vite, préférant ménager ma monture, sachant qu'il
+me faudrait attendre assez longtemps à Thenon.</p>
+
+<p>A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui
+n'était guère beau, ni encore. C'était des bois de
+chêne repoussant sur les vieilles souches, chétifs et
+espacés, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a
+presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer,
+sont obligées de s'étendre dans la mince
+couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps
+de bons bouts de chemin, sans trouver une maison.
+Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur des défriches
+plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
+ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles
+demeure quelque cantonnier. Mais ça ne
+vaudra jamais les bons pays des rivières de la Loue,
+de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
+Périgueux.</p>
+
+<p>En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du
+matin et je mis ma limousine sur mes épaules. Le coq
+de la maison chantait à pleine gorge, et alentour,
+dans les maisons écartées, d'autres coqs lui répondaient.
+On entendait sur la terre sèche, sonner les
+sabots de quelque métayer allant à la grange donner
+aux b&oelig;ufs; et au loin, du côté de Gabillou, tintait
+l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour commençait à
+pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
+au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon.
+Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons
+commençaient à s'ouvrir; on se levait de bonne
+heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
+l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée.
+Les gens étaient levés déjà, et on mettait
+les marmites au feu, à seule fin que la soupe fût
+prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument à
+l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un
+peu. Quand on a voyagé comme ça la nuit, sans dormir,
+on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de
+même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
+que Labrugère arriverait vers les huit heures, et
+sur ça je me mis à boire le vin blanc avec l'aubergiste.
+Tout en buvant, il me demanda de quoi il
+s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
+s'était démanché une épaule, il me versa à boire en
+disant: Ça n'est rien pour Labrugère, dans un tour
+de main il aura remis tout en place:</p>
+
+<p>&mdash;A votre santé!</p>
+
+<p>Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là,
+ajouta-t-il, pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à
+Périgueux; ça vient de famille: son père était aussi
+des plus adroits.</p>
+
+<p>&mdash;A la vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins
+dans le pays pour arranger un membre cassé ou
+démis, comme les Labrugère.</p>
+
+<p>Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y
+avait dans nos campagnes des gens qui se disaient
+médecins et qui n'étaient que de mauvais drogueurs,
+saignant les gens à pleines cuvettes, et ne sachant
+guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en
+ai connu un, qui avait raccommodé de travers le
+bras d'un enfant, de sorte que le dedans de sa main
+tournait en dehors.</p>
+
+<p>Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore
+un verre, dit-il, mais je le remerciai en lui disant:
+Vous ne le plaignez pas!&mdash;Ma foi, dit-il, cette année
+nous avons plus de vin que d'eau; le puits de la
+place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau
+avec des barriques.</p>
+
+<p>C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et
+j'ai ouï dire que la même eau de vaisselle y sert quinze
+jours; mais peut-être on dit ça pour rire.</p>
+
+<p>Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient
+réveillées, dans les paquets de fougères pendus
+au plafond, et couvraient la table; c'était déplaisant.
+Je sortis pour me secouer un peu: les marchands
+forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
+sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils
+arrivaient de Montignac, de Rouffignac, de Périgueux.
+Leurs bancs étaient plantés par le placier; et
+aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
+les arrangeaient sur des planches, mettaient une
+toile sur leur banc en cas de pluie et pour le soleil,
+et s'en allaient déjeuner afin d'être prêts au moment
+de la grande poussée.</p>
+
+<p>Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des
+b&oelig;ufs, pensant que peut-être j'y trouverais mon
+oncle Gaucher, d'Hautefort. Il n'y était pas encore,
+mais comme je m'en retournais pour ne pas manquer
+Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
+avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait
+avec mon cousin l'aîné. Ils furent bien étonnés
+de me trouver là, et lorsque je leur en eus dit la
+cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir
+pas voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans
+toutes nos contrées d'aussi capable que Labrugère
+pour ces choses-là. Après que les veaux furent attachés
+aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
+oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions
+là, devant la porte, nous vîmes venir Labrugère sur
+sa mule. C'était un grand bel homme d'une belle
+figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle l'aborda
+tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on
+avait besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon
+qui s'était démis une épaule, et que j'avais marché
+toute la nuit pour venir le quérir.</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-ce le Frau? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas tout près.</p>
+
+<p>Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé
+et quand, et ce que sentait notre garçon. Lorsque je
+lui eus bien tout expliqué, il nous dit: Ça ne sera
+rien. Je vais bien soigner ma mule, faites en autant de
+votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.</p>
+
+<p>Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes,
+mises à part, mangeaient un bon picotin de civade,
+nous entrâmes à l'auberge déjeuner tous les trois.</p>
+
+<p>Tandis que nous étions là, un homme rentra et
+demanda à Labrugère s'il ne pouvait pas venir chez
+lui pour sa femme qui s'était foulé un pied. Lorsqu'il
+eut ajouté qu'il demeurait du côté de la Forêt-Barade,
+au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait
+pour le moment quelque chose de plus pressé, mais
+qu'il y passerait le lendemain matin en s'en retournant
+chez lui, à Barre, et d'ici là d'arroser le pied
+d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.</p>
+
+<p>Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et
+Labrugère et moi, bridant nos montures, nous partîmes
+au moment où les gens arrivaient à pleins
+chemins.</p>
+
+<p>En descendant la côte, Labrugère me demanda où
+j'avais passé pour venir. Lui ayant expliqué mon
+chemin, il me dit alors qu'il valait mieux aller passer
+l'eau au gué du moulin, au-dessous de Sainte-Yolée,
+au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
+Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous
+prîmes par le village de la Rolphie, de là à Goursac,
+et après, laissant Gabillou sur la gauche, nous
+allâmes passer sous le château de Vaudre.</p>
+
+<p>Quand nous y fûmes, Labrugère dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.</p>
+
+<p>Je fus un peu étonné, et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;De vos cousins?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas
+Labrugère, il est d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait
+Bernard d'Hautefort, sieur de la Brugère, qui
+était un bien de famille dans la paroisse de Limeyrat.
+A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous
+sommes plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère,
+et pour faire court on ne nous appelle plus que
+Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire de
+Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne
+homme, mais il n'était pas bien riche et il eut beaucoup
+d'enfants qui furent pauvres par conséquent.
+Notre famille vient d'un bâtard du premier marquis
+d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
+beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont,
+dans la paroisse d'Ajat, et puis ensuite dans le bien
+noble de Nadalou, près de Montignac. Ce Charles,
+de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des Maréchaux
+à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
+succéda dans cette place. La famille était riche en ce
+temps-là, mais à force de se diviser entre les enfants,
+le bien s'éparpille et disparaît. C'est ce qui nous est
+arrivé; de manière que moi qui, en fin de compte,
+descends du même auteur et suis du même sang que
+les Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres,
+tandis que nos ancêtres communs les cassaient: voilà
+comment vont les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres,
+ça vaut toujours mieux que de les casser.</p>
+
+<p>Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on
+ne soit plus que des paysans, on aime à se
+rappeler qu'on vient d'une grande famille. Vous me
+direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le contraire,
+mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous
+ne vivons que de ça.</p>
+
+<p>Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette
+habileté à remettre ou à raccommoder les bras,
+jambes, côtes et os quelconques, venait de son
+bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis,
+avec des enseignements pratiques, à son grand-père
+Bernard, qui avait à son tour enseigné son fils
+aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don naturel,
+des secrets de famille et une habileté héréditaire.
+Mais, ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient
+point un métier; ils se bornaient à rendre service autour
+d'eux par bonté, allant même assez loin si on les
+faisait demander, tandis que lui-même et son père
+aussi vivaient de cet état.</p>
+
+<p>Tout en caquetant, nous cheminions bon train et
+bientôt nous arrivâmes au gué du moulin dont je ne
+me rappelle plus le nom. Ayant passé l'eau, nous
+piquâmes droit sur Coulaures, en passant par Fosse-Landry.</p>
+
+<p>Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque
+nous arrivâmes au Frau. Aussitôt les bêtes débridées,
+je leur donnai du foin, et mon oncle arriva.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à
+Labrugère; je suis content de vous voir, car ce
+pauvre Gustou se tourmente fort de la crainte que
+mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a
+ouï les pas des bêtes il doit être plus tranquille.</p>
+
+<p>Nous montâmes de suite à la maison, où nous
+avions mis Gustou, au lieu de le porter dans sa
+chambre du moulin, afin d'avoir plus de commodité
+pour le soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit
+mon oncle à Labrugère, quand nous fûmes dans la
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, non; après, je ne dis pas.</p>
+
+<p>En entrant dans la chambre, Labrugère posa son
+chapeau sur une chaise, et puis s'approcha du lit de
+Gustou.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui! fit piteusement Gustou.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte, nous allons arranger ça.</p>
+
+<p>Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous
+lui fit ôter sa chemise, pour mettre l'épaule à nu.
+Puis il le plaça à moitié couché sur le coussin de manière
+à le dégager du lit. Après cela, il prit le bras
+de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de
+sa main droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux,
+écartés, s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments
+de fer. Il les relevait, les renfonçait, les
+rapprochait, écartait de nouveau, comme qui joue de
+la vielle, et pressait fortement en de certains endroits.
+Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre
+mule quand on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère
+ayant saisi le joint, pesa fortement de ses doigts
+en une certaine place, où la marque en resta, ce qui
+fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son
+autre main, il fit faire un mouvement au bras qu'il
+tenait en l'air et le reposa sur le lit en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon garçon, ça y est.</p>
+
+<p>Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à
+lui remettre sa chemise et à le laisser reposer. Mais
+il ne faudra pas qu'il fatigue son bras de quelques
+jours.</p>
+
+<p>Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère,
+dit-il, je vous ai envoyé chercher parce que je
+savais bien qu'il n'y avait que vous pour une affaire
+comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis qu'un
+garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que
+selon mes moyens et non comme vous le mériteriez:
+mais écoutez, si jamais je peux vous rendre service,
+comment que ce soit, de jour ou de nuit, je le ferai,
+quand je croirais me démancher l'autre épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie
+besoin de vous. Mais à cette heure, il vous faut reposer
+parce que ça vous a secoué un peu. Allons, je
+reviendrai vous voir avant de partir.</p>
+
+<p>En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se
+laver les mains et dit: Hé bien, maintenant, si vous
+voulez, je boirai bien un coup.</p>
+
+<p>Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir,
+mais mon oncle lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux
+souper et coucher ici; votre mule se reposera, et vous
+pourrez vous en aller demain de bonne heure si vous
+voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez
+de braves gens, je ne fais pas de façons. Demain
+matin je partirai à la pointe du jour, et, au lieu de
+passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez cet
+homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça
+me raccourcira.</p>
+
+<p>Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin,
+et mon oncle dit: De vos côtés, Labrugère, vous
+ne connaissez guère les poissons, attendu qu'il n'y a
+par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la Forêt-Baradé,
+qui sèchent l'été; il faut que je tâche de
+vous en faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier:
+Ça n'est pas trop l'heure, mais manque d'autre
+chose, nous aurons toujours une poêlée de goujons.</p>
+
+<p>En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
+d'épervier, mais il n'amena rien que quelques
+acées et de mauvaises libournaises. C'est à rien faire,
+dit-il; descendons au-dessous du moulin, nous attraperons
+du goujon dans le courant.</p>
+
+<p>Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié
+un crible que je portai à la maison.</p>
+
+<p>Après cela, nous fûmes nous promener du côté de
+la Borderie, où pour lors, nous avions des maçons
+qui montaient une grange. Comme nous étions là,
+devisant du travail, Nancy sortit, entendant du
+monde, et dit le bonsoir en nous conviant à entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous
+nous promenons un peu en attendant le souper.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle
+est bonne et sage.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en
+allai causer sur la porte avec Nancy, et je lui contai
+mon voyage, et que toute la nuit en cheminant, j'avais
+pensé à elle, tellement que le temps ne m'avait brin
+duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
+Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.</p>
+
+<p>Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était
+remis en chemin avec Labrugère, et il lui montrait
+une vigne que nous avions fait planter. Il n'aurait
+pas été honnête de laisser notre hôte; je dis bonsoir
+à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour
+du bien, tout doucement, nous arrêtant souvent,
+comme on fait entre gens de campagne, pour regarder
+une pièce de blé, ou un pré bon à faucher,
+ou une chenevière, ou même des choux dans une
+terre.</p>
+
+<p>Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et
+Labrugère fut voir Gustou, qui nous dit que ça allait
+bien maintenant, qu'il avait dormi, et qu'il mangerait
+bien un peu, s'il y avait moyen.</p>
+
+<p>Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes
+souper. Lorsque Marion avait vu que Labrugère
+restait, elle avait vitement tué un poulet, et l'avait
+fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
+et des haricots, ça faisait un bon petit souper de
+campagne. Labrugère se régala de goujons, seulement
+il remarqua qu'ils étaient éventrés, et ajouta
+qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs quand ils
+n'étaient pas vidés.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment
+avec les boyaux, mais ça les rend trop amers à mon
+goût. Et puis, c'est de la fiente qu'il y a dedans, et
+fiente de goujons ou fiente de bécasse, pour finir
+c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
+dans la maison, nous avons toujours eu, de père en
+fils, la coutume de vider les goujons, comme étant
+nous autres, venus de Brantôme. Et alors il nous
+expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
+de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière,
+les cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des
+malades, en raison de quoi, les goujons des graviers
+du tour de la ville étaient bien gras, bien beaux,
+mais qu'il fallait les vider, parce que quelquefois, ils
+avaient de la charpie dans le ventre.</p>
+
+<p>Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il
+n'était pas, ni nous non plus, de ces mauvais petits
+estomacs qui s'émeuvent pour si peu.</p>
+
+<p>Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau
+sur la table, de l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix,
+et nous devisâmes un moment, mon oncle fumant sa
+pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
+temps; puis, tout le monde alla se coucher.</p>
+
+<p>A la première chantée de notre coq, le lendemain,
+je me levai pour donner à la mule de Labrugère,
+puis je revins me coucher. Sur les trois heures, nous
+nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en cassant
+la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser
+la brume, quand on va en route le matin.</p>
+
+<p>Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier,
+Labrugère sortit avec nous; mon oncle lui donna
+un louis d'or pour ses peines, il nous secoua la main,
+enjamba sa mule et partit.</p>
+
+<p>Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait
+s'aider de son bras, il lui fallut le porter dans un
+mouchoir attaché autour de son cou; mais quinze
+jours après il n'y connaissait plus rien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+
+<p>Le démanchement de l'épaule de Gustou nous
+avait un peu retardés pour les foins, de manière que
+la dernière charretée ne fut rentrée qu'à la mi-juillet.
+Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il n'était
+pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il
+valait mieux laisser passer le temps des métives
+et celui des battaisons, parce que c'était un moment
+où tout le monde était bien occupé, et que plusieurs de
+nos parents et amis ne pourraient pas venir, rapport
+à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre
+la noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé
+et qu'il y aurait du bon vin nouveau, d'autant mieux
+que notre dernière barrique qui n'était pas encore en
+perce, était un peu piquée.</p>
+
+<p>Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais
+ça ne fait rien, c'était encore trois mois à attendre,
+et je trouvais que c'était bien loin. Va, me dit mon
+oncle, c'est votre meilleur temps, c'est celui où on ne
+voit que les fleurs, et où tout rit aux amoureux. Quand
+il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça n'est
+pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant,
+de s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on
+a une amitié solide qui se bonifie en vieillissant
+comme le vin.</p>
+
+<p>J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait
+me faire faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on
+voulait me faire prendre une opinion, sans me
+montrer qu'elle était la meilleure. Je passais à cause
+de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
+qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était
+pas le tout de me le dire, il fallait me le prouver; alors
+je cédais. Mais autrement non, quand ça aurait été
+le préfet qui me l'aurait dit. Je me souviens que
+lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
+que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation
+et du reste, et nous disait qu'il fallait croire
+à tous ces mystères sans les comprendre, j'avais beau
+me battre les côtes pour ça, je ne pouvais pas y arriver.
+Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y point
+penser, et de ne pas me poser la question à moi-même.
+En ce temps-là, je mettais de la bonne volonté à
+croire, bonne volonté inutile d'ailleurs; mais depuis
+que j'ai été jeune homme, il a suffi qu'on ait voulu
+m'imposer quelque chose par autorité, pour que je
+me sois toujours rebiffé.</p>
+
+<p>Tout cela est pour dire que je finis par me rendre
+aux bonnes raisons de mon oncle. Mais celui qui fut
+le plus dur à entendre la chose, ça fut le père Jardon.
+N'oyant plus parler de la noce, il commença à s'inquiéter;
+il demandait déjà tous les jours à Nancy
+pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce
+serait dans quelque temps. Ce retard et ces réponses
+en l'air ne faisaient pas son affaire. Depuis qu'on lui
+avait promis de le mettre dans le petit bien du Taboury,
+il avait une peur du diable que le mariage
+vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et
+méfiant comme tout, il se figurait sans doute qu'on
+avait mis la noce si loin, pour lui faire quelque tour,
+pour se passer de lui peut-être, et pour lui manquer
+de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il
+nous crût canailles; non, il nous en aurait voulu à la
+mort de le faire, mais il aurait pris notre promesse
+pour une ruse et notre manque de parole pour un
+tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
+ce fût une coquinerie.</p>
+
+<p>En attendant, c'était risible de le voir faire le bon
+enfant, avec sa figure dure, pleine de rides profondes,
+ses petits yeux gris et son nez pointu. Ah!
+Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui lui
+avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite,
+il lui disait de bonnes paroles à cette heure, et lui
+faisait entendre tout doucement, qu'il valait mieux se
+presser. Que diable! une fois que le mariage est fait,
+il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus se défaire;
+mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas
+ce qui peut arriver. Sans doute, j'étais un brave
+garçon, et il aurait mis sa main au feu qu'il n'y en
+avait pas de pareil dans la paroisse, mais enfin, si je
+venais à changer d'idée? et puis, cette fréquentation
+trop longue faisait caqueter les gens. Et il mignardait
+Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la
+noce. Ce vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement
+apporté de la foire un tortillon d'un sou
+lorsqu'elle était petite, lui acheta-t-il pas un beau
+mouchoir de cou, à la foire de juillet, à Excideuil! A
+moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
+l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec
+la pauvre drole; mais il tournait de temps en temps
+autour de mon oncle, qui ne l'aimait pas plus que
+moi, mais qui ne le donnait pas tant à connaître, et
+parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
+le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme
+on dit, faisait celui qui ne comprend pas, et Jardon
+n'osait pas s'expliquer franchement, de peur de montrer
+ses craintes; ça faisait que mon oncle riait en
+dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement
+à lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage
+de suite. Mais pourtant un jour, ennuyé de
+l'avoir comme ça de temps en temps après lui, il l'envoya
+au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus pressé
+que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre
+moitié du louis d'or! attendez donc en patience le
+temps qu'ils ont choisi.</p>
+
+<p>Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent
+vite. Quand il se mêle avec l'amour des idées
+sérieuses de ménage, qu'on voit dans l'avenir ses
+futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
+gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que
+tout était accordé, nous nous rencontrions souvent
+Nancy et moi, et nous nous parlions longuement.
+Certainement lorsque je m'étais décidé à la prendre
+pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais
+pas encore assez. Pendant ces trois mois, j'en
+vins à l'aimer plus encore s'il se peut, et surtout à
+l'estimer davantage. C'est qu'elle avait tant de bon
+sens, de raison, de bonté, que des moments je me
+trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais
+tantôt après, je me disais: qui se soucie dans le pays
+d'une bâtarde qui n'a ni bien ni famille? Comme elle
+est jolie, des garçons peuvent bien y faire attention,
+mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans
+le sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets
+comme ce maréchal de Sorges pour l'amusement.
+Tout bien avisé, il vaut autant pour elle que ce soit
+moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce qu'elle
+me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
+faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute
+petite étant, il avait connu qu'elle serait une femme
+comme on n'en trouve guère par chez nous, ni ailleurs.</p>
+
+<p>Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là;
+il y avait du raisin et bien mûr, ce qui promettait
+de bon vin. Le temps était beau, comme c'est d'ordinaire
+dans nos pays, où les étés de la Saint-Martin
+ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
+mariage approchait, et que le raisin vendangé devait
+faire du vin pour la noce, et on comprendra de quel
+c&oelig;ur je travaillais. On commença de vendanger les
+vignes qui sont au-dessus de la Borderie, puis la
+vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
+dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La
+mère Jardon et Nancy nous aidaient. Gustou boulait
+le raisin dans les comportes, et mon oncle et moi,
+quand elles étaient pleines, nous les portions avec des
+barres au fond du coteau où était la charrette pour les
+emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou
+m'aidât à les porter, à cause de son épaule, quoi
+qu'elle fût bien guérie et qu'il enlevât un sac comme
+auparavant. Mais en descendant, une comporte de
+vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire
+un mauvais contre-coup. Marion nous aidait bien
+quelque peu aussi, mais il lui fallait porter à déjeuner
+et la collation, et tout appareiller, en sorte qu'elle n'y
+faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça jeune,
+bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle
+vendange qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée.
+Je me tenais près de Nancy, lui emportant son panier
+plein aux comportes, et babillant en coupant les
+grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
+arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle,
+et je lui coupais des petits croustets sur lesquels elle
+étalait du bon fromage de chèvre, et je lui choisissais
+de belles noix fraîches, ou une belle grappe de pied-de-perdrix.
+Je lui versais à boire avec la dame-jeanne
+aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
+J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de
+ces beaux percés de vigne que nous mangions, et jolie
+tout de même sous la mauvaise paillote qui la gardait
+du soleil. Ah oui! c'est une belle chose que d'être jeune,
+fier, amoureux, de n'avoir point de soucis, et de vendanger
+gaiement à côté de sa mie, par un beau temps.
+On sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement
+content qu'on voudrait voir tout le monde heureux.</p>
+
+<p>La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans
+une petite cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais
+ça faisait du vin de première qualité du pays. Tandis
+que le vin bouillait dans les cuves, nous commençâmes
+à faire les apprêts de la noce. D'abord il nous fallut
+aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
+et puis faire faire les habillements. La grosse Minou,
+la couturière de Coulaures, vint chez les Jardon pendant
+huit jours, et tout ce temps, ne fit que couper,
+coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe vint aussi
+pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
+ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient
+pas, et on voyait bien à cette heure, disait-il, que la
+République était foutue. Après ça, ajoutait-il, la
+République que nous avons, avec Bonaparte pour
+président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas ça
+que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux
+de Philippe. C'est terrible voyez-vous, de penser
+que c'est le peuple lui-même qui s'est mis le clou au
+nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal dans le
+temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il,
+tu es comme le b&oelig;uf de labour, quand tu es détaché,
+tu viens de toi-même tendre ta tête au joug!</p>
+
+<p>C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans
+instruction, comme celui qui ne sait lire, mais la
+remplaçant par un fier esprit naturel. Et puis il avait
+beaucoup fréquenté le ci-devant curé Meyrignac, qui
+avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
+Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant
+<i>lébérou</i>, Lajarthe avait appris et retenu beaucoup
+de choses qu'on n'apprend guère que dans les
+livres, et que les paysans comme lui ne savent pas
+d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
+quelque chose, et, comme tous ceux qui ne
+peuvent mettre par écrit, sa mémoire était grande.</p>
+
+<p>J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades
+de Lajarthe ne m'émouvaient pas beaucoup;
+je me disais que tout ça s'arrangerait pour le mieux.
+Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
+a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens;
+il ne faut jamais se désintéresser des affaires
+publiques, pour n'importe quelle cause, car chacun
+de son côté ayant l'un, une raison, l'autre, une autre,
+et beaucoup se moquant de tout, il advient que les
+intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce
+dont nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu
+jusqu'en 1870, il aurait eu beau jeu de reprocher à
+tous leur sottise d'autrefois; mais il mourut, le pauvre,
+deux ans auparavant, et non sans nous dire
+souvent: vous verrez que tout ça finira mal.</p>
+
+<p>Mais personne ne le croyait, excepté nous autres.
+Mon oncle qui pensait comme lui, prêchait bien
+les gens tant qu'il pouvait, mais sans réussite. Ils
+étaient quelques-uns comme ça dans le canton, bons
+citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple,
+mais ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je pense, disait mon oncle, que, manque
+une douzaine, j'ai toutes les voix pour le Conseil municipal;
+que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher
+de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
+n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre
+lui, celle de Lajarthe et la mienne, car je n'ai même
+pas pu faire voter cet animal de Gustou; je suis bien
+forcé de voir qu'il n'y a rien à faire pour le moment.
+Pourvu que ça ne soit pas un chambardement comme
+en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore
+ça ira bien.</p>
+
+<p>Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous
+fallut écouler le vin, et ma foi, il était bon. Les gens
+qui venaient faire moudre, attachaient leur bourrique
+à l'entrée du moulin, et montaient à la maison pour
+le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et des
+fois, on leur criait du cuvier:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!</p>
+
+<p>C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y
+regardait pas de si près. Un verre était là, près de la
+cuve, sur une barrique, avec un chanteau, une tête
+d'ail, du sel dans une assiette et des noix. Après avoir
+mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre
+à la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet
+fait à l'exprès, en faisant une belle mousse rose.</p>
+
+<p>Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon
+diable qui nous portait la <i>Ruche</i> et quelquefois des
+lettres. Il avait les yeux toujours rouges, et il expliquait
+ça en disant que durant l'été, en faisant sa
+tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et
+buvait dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient
+les yeux; et les gens riaient. Mais il n'y avait qu'à
+voir sa figure rougeaude et son nez luisant pour
+connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
+ses yeux étaient devenus rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Salut! fit-il en portant la main à sa casquette
+de cuir, comme un ancien troupier qu'il était. Voilà
+une lettre pour vous, Nogaret, et voilà aussi le
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit mon oncle.</p>
+
+<p>Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était
+réglé qu'il cassait une croûte et buvait un coup.
+C'est assez l'habitude en Périgord, que les piétons
+mangent et boivent dans les maisons où ils passent
+d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils
+mangent la soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent
+un morceau; ailleurs, ils mérendent, c'est-à-dire
+font collation; partout ils boivent un coup. Il n'y a pas
+si pauvres gens qui ne les fassent trinquer, lorsqu'ils
+leur apportent une lettre du fils qui est au service et
+qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent
+pas.</p>
+
+<p>Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il
+tira son couteau, coupa une bouchée au chanteau et
+s'assit sur une cosse de bois.</p>
+
+<p>Dans le commencement qu'il était piéton, les gens
+lui disaient, voyant ses yeux rouges: Il vous faut y
+mettre de la pommade des messieurs Theulier, de
+Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait qu'il en
+avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien
+fait; qu'il était vrai que cette pommade était tout à
+fait bonne pour les autres, mais que pour lui elle ne
+valait rien. Avant tout, il me faut marcher, faisait-il;
+un bon verre de vin m'éclaircit la vue et me donne
+des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je
+ne me sers plus que de la tisane vineuse.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à
+la canolle, un peu de tisane, Brizon?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.</p>
+
+<p>Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer
+la belle couleur, le mettant sous son nez pour
+renifler la bonne odeur. Puis, quand il l'eut bien
+regardé et flairé, il but lentement, par petites gorgées
+d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la
+tête tout doucement. On connaissait, rien qu'à le voir
+faire, que ce n'était pas un ivrogne, un avale-tout,
+mais un homme qui aimait le vin et jouissait lorsqu'il
+en tâtait de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de
+meilleur dans ma tournée; il n'y a que celui de Germillou
+de Magnac qui le vaille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et
+qu'il les soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un
+moment:</p>
+
+<p>&mdash;Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais
+pas t'en aller sur une jambe.</p>
+
+<p>Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre
+plein, et l'éleva un peu en l'air.&mdash;C'est une bonne
+chose tout de même que le bon vin, dit-il, il n'y a de
+mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui qui a des tracasseries
+les oublie un moment, et le pauvre en supporte
+mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
+ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on
+marche, on ne craint point la fatigue; il donne du
+c&oelig;ur aux couards et de la force aux faibles: c'est
+une bonne chose que le bon vin!</p>
+
+<p>Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout
+cela sérieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps
+où nous n'avions plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions?
+Qu'est-ce qui nous soutient nous autres
+qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un bon
+chabrol après notre soupe, et quelques verres après,
+en mangeant nos pommes de terre ou nos haricots:
+avec ça nous voilà prêts à continuer notre travail. Pour
+moi, sans vin, je ne marcherais pas, et si le temps
+venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
+c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous
+terre à ce moment-là; mais il faut espérer que nous
+ne verrons pas ça.</p>
+
+<p>Puis il but son verre et le posa sur la barrique en
+disant;</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.</p>
+
+<p>La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait
+que les Messieurs de l'hospice lui avaient donné procuration
+de consentir au mariage de Nancy, et
+qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il fallait
+lui faire savoir, quelque semaine auparavant,
+le jour juste, afin qu'il s'arrangeât en conséquence.</p>
+
+<p>Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait
+pour la fin du mois. Puis après, en comptant sur
+le monde que nous pourrions avoir, parents et amis,
+il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq au
+moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de
+loin, et je leur fis un bout de lettre; mais quand je
+fus à deux cousins du côté de Jumilhac et de Saint-Paul,
+je ne sus comment faire, vu qu'ils changeaient
+souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
+et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle,
+je vais aller par là; je les trouverai bien sans doute.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant
+le fusil et notre chienne, je suivis le chemin de
+Corgnac, et de là à Nantheuil et à la forge de Grafanaud.
+Quand j'y fus, je demandai à la cantine, si on
+connaissait un forgeron nommé Estève, mais on
+ne sut m'en rien dire. Je continuai donc mon chemin
+dans ce pays sauvage, où il n'y avait pas de route en
+ce temps-là, mais seulement de mauvais sentiers dans
+le fond des ravins, où passaient les mulets qui portaient
+le minerai et le charbon aux forges. Quand je
+fus à Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me
+dit que mon cousin travaillait à la forge de Montardy
+dans la commune de Saint-Paul, en suivant l'Isle,
+à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
+voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet
+mon cousin qui fut bien content de me voir, surtout
+pour la cause que c'était. Nous fûmes manger à la
+cantine, car je crevais de faim, et tout en mangeant,
+il me dit que son frère était à faire du charbon dans
+une coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange
+et la Peyzie, il ne savait pas trop au juste.
+Quand j'eus fini de manger, nous trinquâmes une
+dernière fois, et Estève vint avec moi pour me montrer
+le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt,
+et dans tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions
+pas le trouver. En premier lieu nous fûmes sur
+une charbonnière qui fumait, mais il n'y avait personne.
+Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
+des lacets pour les lièvres, autrement dit des
+setons, nous enseigna où il était, dans la Forêt-Jeune.
+Quand nous fûmes proches, un grand chien jaune
+courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
+voyant la chienne:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que
+je dis en riant à mon cousin; et après lui avoir secoué
+la main, je lui dis pourquoi j'étais venu.</p>
+
+<p>Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau,
+recouverte de glèbes dont l'herbe était tournée
+en dedans. Il couchait là, avec une couverte, sur un
+lit de fougères sèches où il y avait deux peaux de
+mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à
+trois piquets assemblés par le haut:&mdash;Tu vois, dit le
+cousin Aubin, c'est la soupe qui cuit, nous ferons
+chabrol dans un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne,
+il vaut mieux donc qu'Hélie s'en revienne
+avec moi, coucher à la cantine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi,
+nous souperons bien, n'aie crainte, et cette nuit nous
+irons à l'affût des porcs-singlars.</p>
+
+<p>Cette idée me rit, et je restai.</p>
+
+<p>Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon,
+en joignant ses deux mains contre sa bouche:
+Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!</p>
+
+<p>Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un
+moment après, nu-pieds dans ses sabots pleins de
+fougère, ses culottes et sa veste toutes dépenaillées,
+un bonnet de laine brune sur la tête, les cheveux
+tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir,
+la figure, la chemise et tout, comme un charbonnier,
+c'est le cas de le dire: on aurait dit un homme des
+bois, et de vrai il y passait sa vie. Après avoir fait
+un signe de tête il se planta sans rien dire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac,
+va-t-en à Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras
+de la viande, deux ou trois livres, et ne t'amuse
+pas.</p>
+
+<p>Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et
+s'en alla d'un bon pas. En attendant qu'il fût revenu,
+je fus avec mon cousin voir des fourneaux allumés,
+et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était sauvage,
+mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines
+entières, il ne voyait souvent que les muletiers qui
+venaient charger du charbon, et c'était tout. Le
+dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à Saint-Paul,
+et portait des vivres pour huit jours. Quand il
+y avait moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son
+chien qui était coupé de courant et de labri, maigre à
+le traverser avec une aiguille de bas, mais tout à fait
+bon à ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac
+à mon cousin, qui en tira une touaille où était
+pliée une bonne grillade de cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues;
+voyons la soupe maintenant.</p>
+
+<p>Il se lava ferme les mains à une source à côté,
+mais tout de même elles étaient bien un peu noires
+encore. Après ça il tailla la soupe dans des petites
+soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
+pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.</p>
+
+<p>Quand les trois soupes furent trempées, avec des
+baguettes de bois posées sur des petites fourches, il
+fit une manière de gril et y mit la viande et les boudins.
+Puis il alla tirer à boire, dans une espèce de
+pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
+et porta une tourte de pain. Tout étant prêt,
+nous nous assîmes sur des troncs d'arbres pour
+souper.</p>
+
+<p>La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là,
+tous trois autour du feu, nos chiens assis sur le cul
+nous regardant faire. Mon cousin et moi, nous causions
+tout en mangeant, de choses et d'autres: il me
+demandait d'où était ma femme future, si elle était
+jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres
+choses pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il
+mangeait, la figure dans sa soupière, comme un
+affamé.</p>
+
+<p>Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et
+ensuite mon cousin se mit à retourner la viande et
+les gogues, et y jeta du gros sel qui pétilla dans le
+feu.</p>
+
+<p>Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et
+chacun mangea sur son pain, jetant de temps en
+temps un morceau aux chiens qui l'attrapaient à la
+volée.</p>
+
+<p>Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille
+dans la cabane, versa deux doigts de goutte
+dans chaque verre et me dit, après avoir trinqué:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu vas prendre ma couverte et
+dormir un peu; moi, il faut que je veille aux fourneaux,
+je te réveillerai pour aller au guet.</p>
+
+<p>J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane,
+et comme j'étais fatigué, je m'endormis d'abord.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les
+pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, Hélie.</p>
+
+<p>Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps
+était clair, les étoiles rayaient, mais il ne faisait pas
+trop froid encore. Je m'approchai un peu du feu,
+tandis que mon cousin mettait ses souliers, et je
+coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait donnée.
+Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui
+nous auraient dérangés, nous partîmes.</p>
+
+<p>Après avoir marché un bon moment, mon cousin
+me fit signe de faire doucement, et en passant au
+long d'un boqueteau de chênes, me montra un gros
+pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
+avaient laissé des traces de fange en venant
+s'y gratter. Etant entrés dans ce petit bois, le cousin
+me mena à une fosse entourée d'une feuillée, où nous
+nous assîmes sur de grosses pierres, le fusil sur les
+genoux. Par les intervalles entre les branches, on
+voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient
+déjà foui: autour, c'était des bois et d'un côté la lande
+grise. Nous attendions sans parler ni bouger. On entendait
+un loup hurler du côté de la Forêt-Vieille, et
+vers le Temple, des renards chassaient en jappant
+clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au
+loin, les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient
+un bruit du diable avec des peyroles ou chaudrons, des
+bassins et des cornes, pour garder leurs raves et leurs
+blés d'Espagne. Autour de nous, un rat rongeait une
+châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
+hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
+Quelquefois nous entendions dans les bois prochains
+de légers bruits: un lièvre traversant le fourré, ou
+un taisson sorti de son terrier. Il y avait trois heures
+et plus que nous étions là, quand à un moment, nous
+entendons assez loin sur notre droite, un grand bruit
+de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon
+cousin me toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou
+six sangliers sortirent du bois en trottant. Seulement
+ils étaient trop loin à l'autre bout de la terre, et il
+fallait attendre qu'ils fussent plus près. En attendant,
+nous les regardions faire; avec quelques coups de
+nez, ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant.
+Petit à petit, ils approchaient et allaient être à
+bonne portée; malheureusement le vent avait tourné
+et nous l'avions dans le dos, de manière qu'à un
+moment donné le porc qui était devant, leva le
+nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux
+autres, car ils firent comme lui, et coup sec tournèrent
+tête sur queue au galop. A tout hasard, je
+leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
+allaient rentrer dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à
+cette distance, tu n'y ferais rien; ça porte bien une
+balle, ces bêtes-là.</p>
+
+<p>Nous revînmes à la cabane, en passant par les
+fourneaux, où Marsaudou était de garde. C'était un
+brave homme, je le crois, car mon cousin le disait;
+mais franchement avec ses longs cheveux, sa barbe
+et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque
+sauvage que d'un homme du Périgord; mais je crois
+qu'il était Limougeaud.</p>
+
+<p>Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma
+le feu et nous bûmes la goutte pour nous réchauffer,
+car la pointe du jour était proche et le froid du matin
+tombait sur nous.</p>
+
+<p>L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac,
+et plus loin à Saint-Priest. Je vais te conduire
+jusqu'à Saint-Paul, me dit mon cousin, de là tu
+t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.</p>
+
+<p>En marchant, nous causions, et il me disait que ce
+pays de bois, de prés, de landes et d'étangs, qui me
+paraissait bien pauvre, ne l'était pas tant qu'il en
+avait l'air. Les bois donnaient beaucoup de revenu
+en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays
+qui marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles
+de Grafanaud, de Fayolle et de Montardy que j'avais
+vues, il y avait encore à ce qu'il me dit, les forges
+du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du Cros, des
+Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie,
+de Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts
+fourneaux toujours allumés, étaient une richesse pour
+le pays et donnaient du travail à une masse de gens:
+forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts fourneaux,
+bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
+le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et
+tout ce monde donnait du débit aux cantines des
+forges, aux auberges, aux marchands; aussi le pays
+était à l'aise.</p>
+
+<p>Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui
+entretenaient le bien-être dans le pays, sont arrêtées
+ou presque toutes. Les hauts fourneaux sont éteints.
+Aux Fénières on fait encore quelque peu de moulage
+de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et
+c'est tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées
+dans les fonds, où l'on entendait le bruit pressé des
+martinets, dont les hauts fourneaux dardaient en
+l'air des langues de feu qui se reflétaient sur l'étang,
+et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
+gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui
+faisaient marcher les marteaux et les soufflets sont
+arrêtées et pourries; les tuilées effondrées laissent
+voir à l'intérieur les poutres noircies; les murailles
+tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les
+hauts fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des
+ruines partout et la misère est dans le pays.</p>
+
+<p>Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour
+faire plaisir aux Anglais qui nous voudraient détruire,
+il a fait avec eux des arrangements qui ont
+ruiné bien des gens dans nos pays, et dans toute la
+France à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer
+un peu meilleur marché. Mais d'abord, le nôtre valait
+mieux, et après ça, qu'est-ce que ça faisait de le
+payer un peu plus cher, du moment que l'argent restait
+dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
+dépensaient chez les marchands, les artisans, et
+achetaient des denrées aux paysans?</p>
+
+<p>Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui
+notre argent s'en va dans la poche des ouvriers
+étrangers, au lieu de faire vivre les nôtres, qui
+sont minables.</p>
+
+<p>A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon
+cousin et moi, et nous fîmes faire un bon tourin. Après
+ça un quartier d'oie passé à la poêle. Quand nous eûmes
+déjeuné, Aubin me montra le chemin et après lui
+avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce,
+je le quittai.</p>
+
+<p>Je fis le chemin assez lestement, et le soir après
+souper, j'allai voir Nancy pour lui dire que toutes les
+invitations étaient faites, et qu'il n'y avait plus à se
+dédire, quand même elle se repentirait d'avoir promis.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir
+causé une demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me
+coucher.</p>
+
+<p>Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter
+quelques petites affaires pour elle, comme une bague
+en or et un anneau de mariage, une chaîne de cou
+avec un c&oelig;ur, des rubans, de la dentelle, un châle,
+des bas fins et quelques petits affiquets.</p>
+
+<p>Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du
+café pour le jour de la noce, de la vanille pour
+mettre dans les crèmes, que la bru de Maréchou
+m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
+d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac
+pour les hommes, je m'en fus prévenir M. Masfrangeas
+du jour qui était convenu. Il voulait me
+garder à souper, mais il me tardait de revenir au
+Frau, et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez
+lui, parce que ses filles étaient toujours mijaurées,
+surtout l'aînée, et je repartis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en
+voyant ce que je rapportais; nous avons convenu du
+jour, mais si nous sommes trente-cinq, où nous mettrons-nous?
+On ne peut pas démonter les lits de la
+grande chambre, parce qu'il y aura des parents à
+faire coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où
+nous mettrons-nous?</p>
+
+<p>En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord
+qu'il n'y avait que le cuvier où on pût mettre aisément
+une table pour tant de monde. Mais il fallait
+démonter la grande cuve, faire crépir les murs et
+blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire,
+d'autant mieux que nous avions encore les ouvriers
+qui finissaient de monter la grange, car chez nous,
+les bâtisses vont doucement comme on sait.</p>
+
+<p>Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à
+Saint-Germain, chez M. Vigier, pour passer notre
+contrat. Le père Jardon était là, et sa vieille aussi
+qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien,
+ça ne se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais
+la bonne mère nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit
+que sa fille n'aurait rien apporté en mariage, et elle
+fit mettre dans le contrat qu'elle lui donnait six linceuls
+de brin tout neufs, autant de serviettes et deux
+touailles, qu'elle avait fait faire expressément au
+tisserand, après avoir filé le chanvre aux veillées.
+Elle avait fait ça sans consulter son homme, sachant
+bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il la regarda tout
+étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors, car
+un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille,
+sans enfants, tout ça devait leur revenir.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la
+vieille regardait son homme d'un mauvais &oelig;il. Mais
+M. Vigier arrangea ça tout de suite en disant:&mdash;Ecoutez-moi,
+Jardon, il vaudrait mieux ne pas parler
+de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.</p>
+
+<p>Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future
+femme, pour la mettre à l'abri en cas de malheur, le
+petit bien du Taboury en toute propriété, et je laissai
+l'usufruit à son père et à sa mère nourriciers, comme
+je l'avais promis. Je n'avais parlé de la donation à
+personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
+tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant
+à Jardon, il resta tout surpris de cette affaire, ne
+comprenant pas comment on pouvait donner comme
+ça son bien. Après ça il regardait le plancher, et on
+voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y
+aurait pas quelque chose à tirer pour lui de cette
+donation. Quand nous eûmes signé, ceux qui savaient,
+M. Vigier prit ses droits et embrassa Nancy
+en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu le
+mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.</p>
+
+<p>Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après
+à ma Nancy tout ce que j'avais porté de Périgueux
+pour elle. C'était peu de chose, et maintenant, il n'y
+a fille ayant cent écus de dot qui s'en contentât; mais
+alors, on n'en était pas encore venu au point d'aujourd'hui,
+où on ne connaît plus riche ou pauvre,
+chacun voulant être égal aux autres par la dépense,
+histoire de faire croire qu'on est égal par le bien.
+Nancy fut donc bien contente de tout ce que je lui
+donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait
+bien beau, car en toilette comme en tout, elle
+aimait mieux le solide que les fanfreluches. Ce châle
+m'avait bien coûté quatre-vingts francs chez Mayssonnade,
+mais je ne les regrettais pas en voyant
+qu'il lui faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre
+drole n'avait jamais été gâtée de ce côté. Sa mère
+aurait bien voulu quelquefois lui donner quelque
+petite chose, mais le vieux faisait un tapage d'enfer
+pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme
+était obligée de faire comme d'autres, de tricher
+son homme sur quelques douzaines d'&oelig;ufs, ou une
+paire de poulets, pour acheter à sa fille quelque
+cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal,
+que du côté de Sarlat on appelle un faudal, et en
+français un tablier; mais le vieux Jean-foutre n'était
+pas facile à tromper.</p>
+
+<p>Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore
+quelque chose à te donner; et sortant de ma poche
+de gilet la bague que j'avais achetée, je la lui mis
+au doigt et je l'embrassai.</p>
+
+<p>Le lendemain, mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, comment entends-tu te marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on
+se marie; à la mairie en premier, puis à l'église
+ensuite. Je me serais bien passé du curé Pinot, mais
+la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas mariée
+sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
+peut-être, mais l'Administration de l'hospice que
+M. Masfrangeas représentera, ne donnerait pas son
+consentement à un mariage sans curé, et d'un autre
+côté, de le dire seulement après le mariage à la mairie,
+ça serait pour faire avoir des désagréments à
+M. Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église
+quoique ça me dérange.</p>
+
+<p>&mdash;Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu
+ne te figures pas, sans doute, que le curé va te marier
+comme ça tout bonnement; il te va falloir te confesser,
+ajouta-t-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je
+me passerai plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant
+d'ennuis pour ma femme, tant de tracasseries et peut-être
+pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais tout
+ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé
+Pinot, cet oncle de contrebande, ni même à aucun
+autre, je ne voulais pas le faire à aucun prix.</p>
+
+<p>En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai
+à mon oncle ce que m'avait dit Ragot le rétameur,
+et je lui dis d'aller au bourg, sans faire semblant
+de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui
+parler de son pays, qui lui faisait dire bien des
+choses et à sa nièce, et que peut-être ça le rendrait
+plus aisé.</p>
+
+<p>Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec
+Maréchou; puis ils sortirent sur la place, et se mirent
+à causer avec un voisin, contre l'arbre de la Liberté
+qu'on n'avait pas encore coupé. Un moment après, le
+curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
+s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique,
+comme c'était son habitude, mais bien entendu
+il n'était pas d'accord avec mon oncle, ni avec Maréchou;
+quant au voisin il écoutait tout, ouvrait la
+bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
+personne. Le curé était fort en colère contre les
+rouges, comme on disait en ce temps, et il faisait de
+grands gestes, disant qu'on devrait mettre ces gens-là
+à la raison.</p>
+
+<p>&mdash;A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je
+suis un de ceux que vous appelez: rouges, et je crois
+en avoir autant que bien d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent
+le désordre; ces journaux comme la <i>Ruche</i>,
+qui excitent à la haine du Président de la République,
+les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce
+pas? acheva mon oncle. Hé bien, écoutez-moi: je
+suis un de ces hommes dont vous parlez, et où
+voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais
+au contraire que chacun fût tranquille chez lui, en
+travaillant, et je ne déteste rien tant que ceux qui
+exploitent les travailleurs, et les rendent tellement
+misérables qu'ils les forcent à se révolter: voilà les
+hommes de désordre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique
+vous ayez des idées bien mauvaises, vous n'êtes pas
+un méchant homme, mais parmi les rouges et les socialistes,
+les gens honnêtes c'est l'exception.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites
+pour moi, parce que vous me connaissez, d'autres le
+font pour leurs voisins républicains qu'ils connaissent,
+mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis
+pour eux une canaille, comme pour vous le sont tous
+les républicains que vous ne connaissez pas: vous
+voyez comme c'est peu raisonnable.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment de cette discussion, mon
+oncle dit: Je m'en retourne au moulin; tout ça ne
+fait pas les affaires.</p>
+
+<p>Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon
+mariage, qu'il ne fallait pas prendre le jeudi prochain,
+parce qu'il n'y serait pas, devant aller à une
+conférence ce jour-là, et puis qu'il était temps de
+venir se confesser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien
+envie.</p>
+
+<p>Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était
+la faute aux journaux qui semaient l'impiété, si on
+voyait des jeunes gens, baptisés, refuser de se confesser;
+mais que pour sûr, il ne me marierait pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait
+mieux ne pas se marier à l'église plutôt que de
+se confesser.</p>
+
+<p>Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête
+homme ne se croit marié qu'après le sacrement
+cependant, et sans doute ce ne sont pas les paroles de
+Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
+civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le
+seul mariage entre chrétiens, c'est le mariage à
+l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu
+est entêté: il ne se confessera pas, et si vous
+ne voulez pas le marier sans ça, il se passera du
+sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas
+trop porté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé.
+Tous ces fameux républicains se marient à l'église
+comme les autres, ce qui prouve bien qu'ils ne
+pensent pas ce qu'ils disent.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon
+oncle en goguenardant: Si ça ne s'est jamais vu, ça
+se verra la première fois dans votre paroisse.</p>
+
+<p>&mdash;Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas
+possible, je verrai Hélie.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il
+m'a chargé d'une commission. Dernièrement il a vu
+à Hautefort un de vos pays, un peyroulier appelé
+Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
+dire bien des choses, à vous et à votre nièce.</p>
+
+<p>La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit
+deux ou trois fois la bouche sans rien dire, comme
+une carpe qu'on a tirée sur le sable. On eût dit qu'il
+avait reçu un grand coup dans l'estomac; enfin, il
+finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais
+bien gagner ton procès, avec la recommandation
+de Ragot.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à rire de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon
+oncle était à Coulaures, et Gustou avait été rendre de
+la farine aux pratiques. Jetant les yeux en aval, je
+vis venir, suivant la rivière, le curé Pinot. Il entra
+au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
+qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute
+quelque peu rassuré à propos de Ragot, et s'était
+peut-être dit que mon oncle avait ajouté de son chef,
+la nièce à la commission: en tout cas, il faisait comme
+les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
+d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne veux pas te confesser?</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas mon idée.</p>
+
+<p>Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce
+cas, il ne pourrait pas me marier, que les sacrés
+canons s'y opposaient; que ce serait un grand scandale
+si nous n'allions pas à l'église; que les gens ne
+nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup
+d'autres choses.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te
+confesser là, tout présentement, sur l'heure; tu n'as
+qu'à me dire bonnement en gros ce que tu as fait...
+sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la mer
+à boire?</p>
+
+<p>Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé, je ne veux me confesser
+d'aucune manière, ni debout, ni à genoux, ni au confessionnal,
+ni dans le moulin. Si vous ne voulez pas
+me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
+maire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout
+simplement en concubinage!</p>
+
+<p>La moutarde me monta au nez, comme on dit, et
+je ripostai vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous
+savez bien que je pourrais en nommer qui vivent
+comme ça, pas sans curé si vous voulez d'une manière,
+mais sans maire et sans contrat!</p>
+
+<p>Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais
+deux jours après il s'arrangea pour rencontrer mon
+oncle, et lui dit que pour éviter de scandaliser les
+âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât pas
+l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me
+marierait tout de même sans confession; que ce qu'il
+en faisait c'était pour éviter un plus grand mal; mais
+qu'il ne fallait dire mot de tout ça à quiconque.
+Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
+chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il
+avait peur aussi de voir mettre au jour ce qu'avait
+dit Ragot, touchant sa prétendue nièce.</p>
+
+<p>Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à
+cause des chagrins que ça aurait pu donner à Nancy;
+aussi, lorsque le curé se fut décidé, je fus content.
+Les derniers jours, je ne la quittais plus, et je me
+complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien
+en ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque
+nous serions mariés, et de la manière qu'elle
+tiendrait la maison et comme nous serions heureux
+au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
+l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait
+ses joues en riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être
+sage et ne pas y revenir à chaque instant. Ça n'était
+pas par froideur qu'elle faisait ainsi, car des fois en
+l'embrassant je voyais ses yeux se fermer et je sentais
+son c&oelig;ur battre bien fort; mais chez elle la raison
+ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
+moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont
+quelquefois les garçons.</p>
+
+<p>Quelques jours avant la noce je voulus que nous
+allions convier la demoiselle Ponsie. Un soir, ayant
+épié le jour que M. Silain n'était pas à Puygolfier,
+nous y montâmes.</p>
+
+<p>Elle était dans le salon à manger, qui faisait là
+tristement son bas toute seule. D'abord qu'elle nous
+vit, elle se douta pourquoi nous étions montés, et
+venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis nous
+fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions
+venus pour l'engager à notre noce, elle secoua la
+tête doucement, d'un air triste, et nous dit qu'elle
+n'avait pas le c&oelig;ur à aller à noces, mais qu'elle
+viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait preuve de bon sens et de raison,
+Hélie, en choisissant Nancy; je la connais bien, et
+je te promets que tu n'auras jamais une heure de
+regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
+pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire
+prospérer. Ce n'est pas tout les maisons, il faut surtout
+les conserver. Et on voyait bien à ça qu'elle pensait
+à la sienne, ruinée par son père. Lorsque nous
+fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
+petite bague à pierre bleue et la passa à celui
+de Nancy; puis elle l'embrassa encore, les yeux
+mouillés, la pauvre créature.</p>
+
+<p>&mdash;Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous
+aurez toujours au moulin, des amis, bien petits, c'est
+vrai, mais qui vous aiment et vous respectent bien;
+et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour ou de
+nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre
+service et à votre commandement; je vous prie en
+grâce de ne pas l'oublier!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant
+ses yeux, je te le promets; adieu, mes enfants.</p>
+
+<p>Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par
+le bras, le c&oelig;ur un peu gros des peines de la pauvre
+demoiselle.</p>
+
+<p>Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue
+d'Hautefort, deux jours auparavant, pour faire tout
+appareiller, avec mon cousin le maréchal qui devait
+être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les grandes
+marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq
+femmes: notre Marion d'abord, puis la fermière du
+Taboury, ensuite la mère Jardon, et sa s&oelig;ur venue
+de Négrondes pour aider, et enfin la nore de Maréchou
+l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour
+la campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes
+pour tant de monde que nous étions. Nous avions
+compté sur trente-cinq, mais il se trouva que nous
+étions davantage; il y avait les parents d'abord:</p>
+
+<p>Mon cousin Ricou et ma tante;</p>
+
+<p>Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers
+Brantôme, et sa femme;</p>
+
+<p>Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec
+un de ses fils, et sa fille la plus jeune, une belle
+drole qui s'appelait Francette;</p>
+
+<p>Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du
+Bleufond, près de Montignac, et son aînée;</p>
+
+<p>Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin
+du Coucu, près de Nailhac, avec un petit de
+quinze ans, bien eycarabillé, appelé Frédéry. Ce
+Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
+qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau
+manquait l'été, en sorte qu'il lui fallait porter moudre
+le blé des pratiques, au Temple-de-l'Eau ou à Cherveix;
+et pour faire son travail, il n'avait que deux
+méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.</p>
+
+<p>Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère,
+mon oncle Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme
+et deux de mes cousins.</p>
+
+<p>Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.</p>
+
+<p>Et les amis ensuite.</p>
+
+<p>M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille
+à Coulaures au passage de la voiture;</p>
+
+<p>M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;</p>
+
+<p>Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;</p>
+
+<p>Le fils Roumy, du bourg, et sa s&oelig;ur Félicité, qui
+était contre-nôvie avec mon cousin Ricou;</p>
+
+<p>Lajaunias, l'aubergiste du <i>Cheval-Blanc</i> de Savignac,
+avec sa fille Toinette;</p>
+
+<p>Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les
+vieux étaient restés à la maison;</p>
+
+<p>Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et
+une de ses filles appelée Aimée;</p>
+
+<p>Enfin l'ami Lajarthe.</p>
+
+<p>Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres,
+Gustou, mon oncle, ma femme et moi, ça ne faisait
+pas loin d'une quarantaine à table.</p>
+
+<p>On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens
+en tête, pour aller quérir la nôvie à la Borderie.
+Ma tante et la Félicité, qui l'avaient habillée,
+nous oyant venir, la menèrent.</p>
+
+<p>Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois
+encore. Qu'elle était belle, ma Nancy, et qu'elle
+avait l'air comme il faut! Dans nos campagnes, ça
+n'était point la coutume en ce temps, ni guère
+encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur
+noce. Nancy avait une robe de fin mérinos bleu qui
+lui découvrait un peu le cou, et la naissance de la
+poitrine où brillait le c&oelig;ur que je lui avais donné,
+suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe
+avec des dentelles, à l'ancienne mode périgordine,
+qui laissait voir deux épais bandeaux de cheveux
+noirs. Avec ça, de grands pendants d'oreilles, son
+beau châle et des petits souliers avec des rubans et
+c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en
+conviens, mais je l'aimais mieux que celles des villes.
+Je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans, le
+sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque je m'approchai
+pour l'embrasser: Ma chère femme!</p>
+
+<p>Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père
+conduise sa fille le jour du mariage. C'est le contre-nôvi
+qui la mène à l'église et le marié mène la
+contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M. Masfrangeas,
+qui représentait les Messieurs de l'hospice
+tuteurs de Nancy, la conduisit à la mairie et à
+l'église. Quand je dis à la mairie, il faut dire chez
+Migot, parce que de bâtiment communal il n'y en
+avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le
+maire, il y avait sur une grande table les gros livres
+du cadastre, les registres de mariage et autres, et un
+tas de papiers pleins de poussière. Dans un coin, se
+trouvait un cabinet où l'on sentait qu'il y avait des
+pommes, et avec un banc et trois ou quatre chaises,
+c'était tout.</p>
+
+<p>C'est une chose bien étonnante que cette négligence
+de presque tous les maires de nos campagnes,
+pour tout ce qui se rapporte à la vie civile. Les
+hommes de la Révolution avaient voulu affranchir
+leurs descendants de la tutelle des prêtres, et c'est
+pour cela qu'ils avaient donné au maire, représentant
+la commune, la mission de constater les faits
+de la vie du citoyen, la naissance, le mariage et la
+mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes
+civils par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou
+complices des curés, n'ont jamais songé à donner
+quelque solennité à celui qui y prête le mieux, au
+mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là
+qu'une simple formalité. Ça commence à changer un
+peu; mais autrefois, le vrai mariage était à l'église;
+à la mairie, on se faisait enregistrer, et il y en a encore
+qui disent comme ça.</p>
+
+<p>Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les
+contre-nôvis, M. Masfrangeas et mon oncle, dans la
+petite chambre qui servait de mairie. Le père Migot
+savait tout juste écrire en grosses lettres, et c'était
+la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car
+nous n'avions pas de régent en ce temps-là, dans
+notre commune. Il mit ses lunettes de corne, et bredouilla
+ce qui était écrit sur les papiers. Enfin, nous
+ayant demandé si nous voulions nous prendre pour
+mari et femme, après que nous eûmes répondu oui,
+il nous déclara unis au nom de la loi. Quand tout le
+monde eut signé, Migot ne manqua pas de prendre
+ses droits en embrassant ma femme sur les deux
+joues.</p>
+
+<p>En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église.
+En entrant, je vis à gauche près du ch&oelig;ur, dans le
+banc de Puygolfier, la demoiselle qui était agenouillée
+et priait Dieu, la figure dans ses mains. Aussitôt
+qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le
+curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre,
+sans doute pour finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans
+la sacristie.</p>
+
+<p>Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier
+n'imposaient pas beaucoup plus que Migot. Le curé,
+qui fumait tout le temps, empoisonnait le tabac, et
+avec ça n'était pas des plus propres. Jeandillou en
+pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
+avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise
+attachée par des liens, qui laissait voir les poils
+rouges de sa poitrine, était bien le marguillier de ce
+curé, et tous deux étaient assez piètres. Jeandillou
+tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
+répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait
+fort; je pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait
+grandement d'avoir affaire à cet homme pour
+mon mariage. Aussi, quand tout fut parachevé, je fis
+tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.</p>
+
+<p>Et maintenant, je menais ma femme, et devant la
+porte, où étaient quelques gens du bourg venus par
+curiosité, comme nous sortions, des vieilles femmes
+dirent: A cette heure elle est sienne!</p>
+
+<p>Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons
+sortirent des pistolets de leurs poches et les
+firent péter ferme: on connaissait bien qu'ils
+n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens
+se mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de
+rubans, et nous voilà allant vers le Frau.</p>
+
+<p>Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme
+si j'avais eu peur qu'on vînt me la prendre, et nous
+nous parlions tout bas en nous regardant avec amour.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui,
+tandis que nous sortions de l'église, disaient: A
+cette heure elle est sienne!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant
+je suis à vous dans le bonheur ou le malheur, pour
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Nancy!</p>
+
+<p>&mdash;... Et je vous promets que je serai pour vous
+une bonne et honnête femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour
+ce que tu dis là!</p>
+
+<p>&mdash;Je mettrai toute ma gloire à faire de manière
+que jamais vous ne vous repentiez, mon cher Hélie,
+mon cher mari, d'avoir pris une pauvre fille sans
+famille et sans fortune.</p>
+
+<p>Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux
+clairs il me semblait apercevoir la bonne conscience
+qui la faisait parler ainsi.</p>
+
+<p>Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire,
+nous tenant serrés l'un contre l'autre, et bien heureux.
+Les musiciens jouaient de temps en temps, les
+pistolets partaient; mais nous n'entendions rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière
+nous, mon cousin, vous n'êtes pas bien riants, les
+nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce, mais d'un
+enterrement!</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas se fier aux apparences, que je
+lui dis; nous sommes contents sans que ça paraisse,
+et plus qu'on ne le peut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut
+faire voir qu'on est content. Si je marchais devant
+avec Félicité et que nous fussions les nôvis, je serais
+bien content et je le ferais voir, par Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un
+enjôleur de filles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je
+le sais bien; mon frère m'a dit qu'il avait une
+bonne amie à Excideuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici!
+Jamais je ne l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas
+que je disais la vérité tout à l'heure. Parce qu'on
+parle à une fille qu'on a vue en premier, ça n'est
+pas une raison pour ne pas rendre justice à celle
+qu'on trouve en second lieu, et même pour ne pas
+regretter de ne l'avoir pas rencontrée la première...</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il
+sait arranger les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle
+pouvait; je l'entends bien, mais je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que
+vous me croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je
+m'appelle Gaucher Henri, ou autrement dit, Ricou!</p>
+
+<p>&mdash;Rien! rien! dit-elle en riant encore.</p>
+
+<p>Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au
+Frau. Tout le monde s'écarta un peu, au moulin ou
+le long de l'eau, en attendant le dîner. Les jeunes
+gens se promenaient avec les filles en leur contant
+fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps
+pour prendre une prise. Nancy alla poser son châle
+et vint me retrouver devant le moulin, où je causais
+avec mes cousins de Brantôme et d'autres. Au bout
+d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
+dit à un des musiciens qui avait été soldat dans
+l'infanterie légère:</p>
+
+<p>&mdash;Sonne la soupe, Cadet!</p>
+
+<p>Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de
+la soupe; mais nous n'y comprenions rien, excepté
+Lavareille et Estève qui avaient fait leurs sept ans, et
+nous dirent alors:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc manger la soupe.</p>
+
+<p>Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf
+et blanchi au plafond et partout. Par terre, on avait
+fait une épaisse jonchée de laurière qui lui donnait
+un air de fête. Quand nous fûmes assis tous, ma
+foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les
+soupières en face d'eux servirent la soupe et on se
+mit à manger de bon goût, car il était déjà midi.
+Après la soupe, on apporta le bouilli de chez nous:
+de la velle avec des poules qui avaient le ventre
+plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde
+fut un peu plus tranquille, car c'était un bon fondement,
+et on commença à causer entre voisins. Ils
+étaient quelques-uns, mon cousin Ricou, mon oncle
+Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez
+Puyadou et Lavareille qui n'oubliaient pas de verser
+à boire, et avec ça, mon oncle Sicaire les rappelait à
+leur devoir de temps en temps:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu
+entends, Lajarthe!</p>
+
+<p>&mdash;T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique
+y passera: et on trinquait entre voisins.</p>
+
+<p>Après le bouilli on apporta des tourtières pleines
+d'abattis de dinde, de salsifis et de boulettes de
+hachis, et en même temps des poulets en fricassée.</p>
+
+<p>Puis après, on servit de la daube de b&oelig;uf; et il
+n'y avait personne pour la faire comme la nore de
+Maréchou, aussi il y en eut les trois quarts qui y
+revinrent: la daube est une bonne chose quand elle
+est bonne.</p>
+
+<p>Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table
+deux grosses têtes de veau dans leur cuir, avec un
+bouquet de persil dans la bouche, et le petit Frédéry,
+qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa de
+rire tant qu'il put.</p>
+
+<p>Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu
+en goût de manger, aussi on ne laissa que les os des
+têtes.</p>
+
+<p>Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.</p>
+
+<p>Ça commençait à bien aller; pour faire passer
+tout ça il fallait boire, et on buvait sec. Avec ça il y
+en avait qui commençaient à renâcler et ne mangeaient
+plus guère, mais les plus crânes allaient toujours. Sans
+montrer semblant de rien, je regardais faire le père
+Jardon qui était au fond de la table; il revenait à
+tous les plats. Sans doute il se faisait cette réflexion
+que jamais plus il n'aurait une si bonne occasion, et
+il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et buvait de même.
+Je crois que même en ce moment l'avarice le poussait,
+et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la
+panse il n'aurait pas tant besoin de manger chez
+lui le lendemain.</p>
+
+<p>De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens
+chez nous ne l'aiment point, je ne sais pas pourquoi.
+Avec ça, on leur en fait bien manger quelquefois
+dans les auberges, mais il ne faut pas qu'ils le
+sachent.</p>
+
+<p>Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait
+joyeusement en trinquant, pour ne pas rester
+sans rien faire, quand tout à coup les femmes portèrent
+trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde
+les regarda avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent
+les bouteilles qui étaient sur la table, et apportèrent
+du vin de cinq ans de notre vieille vigne, qui était de
+crâne vin.</p>
+
+<p>A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le
+monde était un peu rouge et bavardait. Je n'écoutais
+guère ce qui se disait, je parlais tout bas à Nancy au
+milieu du bruit, et lui serrant la main sous la table,
+nous oubliions de manger.</p>
+
+<p>Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le
+rôti, ils commencèrent à nous plaisanter et à nous
+brocarder, comme c'est la coutume aux noces; c'était
+salé quelquefois, mais avec ça rien de trop.</p>
+
+<p>Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux
+prunes, aux pommes, de massepains, de gaufres et
+de fruits: poires, pommes, raisins, noisettes, est-ce
+que je sais? et avec ça de grands saladiers de crème.
+On n'avait pas oublié non plus de ces grandes tartelettes
+qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais
+pourquoi, et qu'on casse d'un coup de poing sur les
+assiettes: c'est sec, ça ne coule pas aisément, et il
+est forcé de boire dur en mangeant.</p>
+
+<p>A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups
+sur son verre, et se levant, les joues rouges, les yeux
+luisants, fit signe qu'il voulait parler: quand on vit
+ça tout le monde se tut.</p>
+
+<p>Il commença par faire son compliment à la nôvie,
+et à se féliciter d'avoir été chargé de représenter ses
+tuteurs au mariage. Ensuite il fit l'éloge de Nancy, de
+sa personne, de sa sagesse, de son bon sens, de son
+honnêteté et de son bon c&oelig;ur, et il dit qu'une dot
+comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux
+que la fortune. Après cela, passant à moi, il convint
+que, quoique jeune et un peu original déjà, j'avais
+montré du jugement en préférant cet apport à l'argent,
+en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
+qualités.</p>
+
+<p>Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait
+être toujours; que les jeunes gens ne devraient se
+décider que d'après les convenances de personnes, et
+les qualités du c&oelig;ur et du caractère, parce que
+c'était là des richesses qui valaient mieux que les
+écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne
+craignait pas de perdre.</p>
+
+<p>Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait
+en silence, car il disait de bonnes choses en
+patois, et ça faisait grand plaisir d'ouïr, dans notre
+langage paysan, de fortes paroles qu'on n'est pas
+accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.</p>
+
+<p>En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions
+beaucoup d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir
+Nancy qui pendant tout ce prêchement baissait les
+yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait pas le bonheur,
+mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était force
+forcée que, dans les conditions où nous nous étions
+mariés, nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons
+désirer aux nôvis, braves gens, c'est la santé,
+et pour cela, si vous voulez, nous allons y boire.</p>
+
+<p>Tout le monde battit des mains, et les verres étant
+remplis, chacun se leva et vint trinquer avec nous,
+après M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce
+fut le fils Roumy qui commença.</p>
+
+<p>Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait
+en regardant, je vis mon cousin Ricou qui avait
+fait semblant de tomber son couteau, et se coulait
+sous la table. Je dis un mot à l'oreille de Nancy et elle
+rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous
+sa chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et
+dit tout doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.</p>
+
+<p>Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban
+bleu et tenant toujours ses jambes serrées, le lui
+donna et il s'en retourna. Lorsqu'il se remit à sa
+place, il avait l'air tout capot, et je me mis à rire
+en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon
+cousin coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux,
+et les distribua aux jeunes gens qui les mirent à leur
+boutonnière.</p>
+
+<p>Et on continua à chanter, et dans les chansons, il
+y en avait de gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy,
+comme aussi les plaisanteries qu'on nous faisait:
+plaisanteries de nos anciens, vieilles et naïves comme
+eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime encore mieux
+ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
+trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au
+sortir de table, comme s'ils avaient honte de dormir
+ensemble au vu de tous leurs parents et amis; que
+ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie du coucher
+de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux
+amoureux qui se dérobent pour aller faire l'amour?</p>
+
+<p>On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui
+étaient là, comme le cousin du Coucu et d'autres,
+c'était une chose rare. Il nous avait fallu emprunter
+des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait porté
+de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que
+nous n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.</p>
+
+<p>Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes
+avec de l'eau-de-vie du pays, et pris du
+cognac que j'avais apporté, mon oncle alla chercher
+une grande bouteille de pinte et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père
+il y a de ça quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée
+depuis longtemps pour cette occasion: rincez donc
+vos tasses et nous allons boire à la santé de mon
+neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes
+enfants.</p>
+
+<p>Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux
+se mouillèrent.</p>
+
+<p>Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun
+de sa main, et quand il eut fini, il revint à sa place
+et, levant sa tasse, dit posément:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite
+par mon grand-père et conservée avec soin par mon
+père, nos anciens qui sont morts se joignent à nous
+en ce moment, pour boire à la santé de leurs enfants.</p>
+
+<p>Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à
+notre santé, tout le monde suivit M. Masfrangeas
+qui s'était levé, et nous fûmes nous promener le long
+de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après être
+restés à table cinq heures d'horloge.</p>
+
+<p>Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta
+dans la grande chambre, où je dansai la première
+contredanse avec ma femme et les contre-nôvis. Puis
+après, tous les jeunes gens voulaient danser avec
+Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut
+qu'elle les contentât par honnêteté. Tandis que nous
+étions là, mon oncle vint à la porte et me cligna de
+l'&oelig;il. Je sortis et il me dit alors d'aller au jardin, où
+la servante de Puygolfier voulait me parler.</p>
+
+<p>J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle
+Ponsie me faisait dire que si nous voulions monter,
+de peur d'être tracassés, elle nous avait préparé
+une chambre, et que M. Silain n'y était pas.</p>
+
+<p>Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné
+de coucher sous son toit, et Nancy encore plus,
+depuis ce qui s'était passé entre nous dans les bois-châtaigniers.
+Je fis donner le merci à la demoiselle,
+en lui disant que nous nous étions précautionnés de
+ce côté-là.</p>
+
+<p>Etant rentré dans la chambre, je dansai encore
+avec ma cousine de Brantôme, et sur les dix heures,
+je sortis en disant que j'allais faire faire un vin à la
+française. Au bout d'un moment, Nancy vint me rejoindre
+derrière le mur du jardin; je lui mis son
+châle sur les épaules, car il faisait frais, et la prenant
+par le bras, nous nous en allâmes vers le Taboury,
+à travers les bois.</p>
+
+<p>Quel heureux moment que celui où nous fûmes
+seuls tous deux, marchant doucement sous les étoiles,
+serrés l'un contre l'autre, sans rien dire, tant nous
+étions contents d'être mari et femme pour la vie!
+Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons
+suivis, sans me remémorer cette nuit-là.</p>
+
+<p>J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle
+nous avait préparé un lit dans une petite chambrette
+bien propre, où on ne couchait pas d'habitude. Je
+pris la clef dans un trou de mur qu'elle m'avait enseigné,
+et étant entrés, je refermai la porte en disant
+à Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand
+ils nous chercheront.</p>
+
+<p>En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils
+pouvaient; quelques-uns se remirent à boire, d'autres
+dansaient, tandis que les gens raisonnables parlaient
+d'aller se coucher. Mais auparavant, mon cousin
+Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la
+Marion, et sur les deux heures du matin, il s'agissait
+de le porter. Mais il fallait nous trouver, ce qui
+n'était pas aisé, car aucun ne pouvait s'imaginer que
+nous nous étions en allés à plus de demi-heure de
+chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la
+maison, et ne nous trouvant point, ils pensèrent que
+nous étions à la Borderie et s'y en furent. Comme
+ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent au Frau,
+et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou,
+ils le trouvèrent couché avec mon cousin Estève,
+et allant dans celle de mon oncle, ils le trouvèrent
+aussi couché à l'ancienne mode dans le grand
+lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent
+tous coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera
+des autres: les nôvis se cachent de leur mieux, et les
+conviés cherchent de même; tant pis s'ils ne trouvent
+pas, on se moque d'eux.</p>
+
+<p>C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent
+à la cuisine, la Marion et la femme du Taboury
+et ma tante les plaisantèrent, et leur dirent qu'ils ne
+savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien
+facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin
+pour en finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était
+inutile de continuer à nous chercher, que nous étions à
+Puygolfier où la demoiselle nous avait retirés. D'aller
+là, il n'y fallait pas penser, aussi ils mangèrent leur
+soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment,
+et puis on alla se coucher.</p>
+
+<p>M. Vigier s'en était retourné sur sa jument;
+Roumy emmena chez lui mon oncle Chasteigner avec
+sa femme, et Lavareille avec sa fille; Nogaret du
+Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent
+coucher chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On
+dédoubla les lits dans la grande chambre et partout;
+enfin on s'arrangea pour le mieux. Les plus enragés
+passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du
+matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer
+l'épervier, disant qu'ils voulaient prendre un peu de
+poisson pour se dégraisser les dents.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner,
+Nogaret du Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille
+s'en furent, ainsi que mes cousins les Estève, et
+Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en était
+allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture
+de Périgueux. Le soir, nous étions bien encore
+quinze ou dix-huit à table. Après souper, les uns
+s'en furent de nuit et d'autres restèrent encore à
+coucher.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait
+d'être un peu tranquilles, mais nous n'en faisions
+pas pour ça mauvaise figure à nos parents et amis;
+au contraire, nous les fêtions de notre mieux.</p>
+
+<p>Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la
+cuisine comme de coutume; il n'y avait plus, en fait
+d'invités, que ma tante Gaucher et mon cousin, et les
+Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils partirent
+tous, et nous voilà seuls.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+
+<p>La maison reprit son air habituel, et chacun de
+nous son train ordinaire. Moi je m'occupais du moulin
+avec Gustou, et mon oncle allait à la Borderie où
+se bâtissait la grange, pour laquelle il fallait mener
+du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
+Quand je dis que la maison reprit son air habituel,
+c'est une manière de dire qu'elle redevint tranquille
+comme avant la noce; mais pour dire vrai, elle était
+autrement plaisante. Dix fois le jour je montais du
+moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit mot
+d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois,
+elle descendait avec son ouvrage et rapiéçait du
+linge ou des hardes, tandis que je faisais moudre.
+Lorsque je m'en allais en route, chercher du blé ou
+rendre de la mouture, il me tardait d'être de retour;
+et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de
+la cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la
+maison, je me sentais tout réjoui. Alors en cheminant
+je me disais qu'il n'y avait pas de sort plus heureux
+que le mien; ayant une belle et bonne femme que
+j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille
+avec mon oncle en travaillant, ne craignant
+point la misère et n'enviant pas la richesse. Quelquefois,
+je me pensais combien j'avais eu raison de
+laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
+resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours
+esclave et prisonnier dans un bureau; je me serais
+marié avec une demoiselle qui aurait voulu faire
+la belle dame, être cossue pour aller à la promenade,
+à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que
+les officiers auraient guignée si elle avait été jolie,
+et qui m'aurait peut être fait tourner en bourrique et
+ruiné. Au lieu de ça, j'étais libre, maître chez nous,
+ne devant rien à personne, travaillant comme je
+l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante,
+bonne ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux
+qui étaient autour d'elle, et à faire prospérer la
+maison.</p>
+
+<p>Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais
+claquer mon fouet, ce qui faisait enlever nos pigeons
+picorant dans l'orge ou la garaube, et je voyais
+venir sous l'auvent, ou se mettre à la fenêtre, ma
+Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
+des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, la Marion me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne
+femme, ça c'est sûr, et quelqu'un qui dirait le contraire,
+je lui dirais qu'il en a menti; mais, depuis
+longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée
+à mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre
+femme chez eux, de manière que je ne sais pas faire
+autrement. Or, à cette heure, il est juste que votre
+femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne tout à sa
+fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante
+ans passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais
+pas perdre comme ça. Il vaut mieux que vous
+preniez une chambrière jeune, qui aidera votre femme
+et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me chercherai
+une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à
+Excideuil, pour voir.</p>
+
+<p>Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à
+mon oncle qui fut de mon avis. Nous prîmes une fille
+de Saint-Sulpice appelée Suzette, qui marchait sur
+ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
+chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante
+venait de mourir.</p>
+
+<p>L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux
+débordèrent, mais ne firent pas trop de dégât, et
+nous avons eu plus de mal d'autres fois. Le soir après
+souper, nous étions autour du feu réunis, mon oncle
+fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant
+son bas, Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant
+les châtaignes en racontant ses histoires, moi lui aidant
+à peler. Je me pensais lors que nous étions bien
+heureux; mais tout de même, il y avait des choses
+qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir
+comme les affaires du pays allaient mal.</p>
+
+<p>Quelquefois, je lisais la <i>Ruche</i>, et mon oncle m'écoutait
+tout triste, se demandant comment tout ça finirait.
+En ce temps-là, on commençait à faire arracher
+les arbres de la Liberté à Paris, soi-disant parce
+qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre les
+citoyens qui se rassemblaient pour les défendre.
+Chez nous, les nobles, les curés, les bourgeois, disaient
+tout haut que la République n'en avait pas pour six mois.
+Le curé Pinot ne se gênait pas pour prêcher, le dimanche,
+que le seul remède aux maux de la France, c'était
+de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de campagne
+qui aurait dû être respectueux pour un supérieur,
+il blâmait hautement l'archevêque de Paris
+qui, dans un mandement, avait dit que l'Eglise respectait
+tous les gouvernements qu'elle trouvait établis,
+même ceux sortis d'une révolution, pourvu
+qu'ils fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé,
+ça, et il traitait ce brave archevêque, comme
+si c'eût été quelque pauvre diable de socialiste pareil
+à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
+citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le
+jour où il avait béni l'arbre de la Liberté devant son
+église.</p>
+
+<p>Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait
+l'entendre, qu'il n'y avait pas à disputer avec les
+rouges, qu'il n'y avait qu'à les foutre à l'eau partout.</p>
+
+<p>C'est une chose bien triste, quand on y pense,
+qu'une classe de citoyens cherche toujours à maîtriser
+les autres, sous prétexte de religion ou de gouvernement.
+Autrefois, c'était les catholiques qui
+traitaient les protestants comme des chiens, leur
+volaient leurs enfants, les envoyaient aux galères et
+les chassaient de France; c'était aussi les nobles qui
+se prétendaient les maîtres du peuple, et le tenaient
+dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
+riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir
+les pauvres, ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient,
+dans leur misère. Le curé Pinot disait là dessus,
+croyant répondre aux républicains, que le travail était
+la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
+par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient
+pas à se plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi,
+parmi les enfants d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient
+point, et ne gagnaient pas leur pain à la sueur
+de leur front, mais, au contraire, vivaient, largement
+et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que nous
+fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions
+bien ça: nous n'aurions pas trop su le dire,
+mais nous le sentions. Il n'y avait personne dans la
+commune, par exemple, qui ne trouvât que M. Silain
+était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait
+été inutile et même nuisible; et quand il parlait de
+foutre les autres à l'eau, tout le monde pensait qu'il
+faudrait commencer par lui.</p>
+
+<p>Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain,
+quoiqu'il ne le fût pas de nature, comme je l'ai dit.
+Mais maintenant, il voyait qu'il s'enfonçait tous les
+jours davantage, et que dans quelques années, pas
+beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
+avait des moments où ça lui faisait même faire des
+bêtises contre ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya
+ses métayers de dedans la cour, qui étaient là depuis
+une centaine d'années, et qui nourrissaient la maison,
+car c'était de bons travailleurs.</p>
+
+<p>Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il
+paraît qu'il était furieux après le frère plus jeune du
+métayer, qui venait de rentrer du service ayant fait
+ses sept ans, et qui lui répondit, un jour qu'il se
+fâchait pour des riens et les traitait comme des
+chiens:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus
+d'esclaves! même les nègres sont hommes, aujourd'hui!</p>
+
+<p>Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait
+bien été le trouver et avait demandé pardon pour son
+frère, le pauvre diable; la demoiselle Ponsie avait
+prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait fait. Le
+garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
+mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir
+tous.</p>
+
+<p>Qu'avaient-ils à dire?</p>
+
+<p>La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait
+d'y mettre d'autres métayers, ou de la faire valoir
+par des domestiques, ou de la laisser en friche, qui
+pouvait l'en empêcher?</p>
+
+<p>Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre,
+sans eux, n'eût amené que des ronces, des chardons,
+de l'ivraie et de la traînasse; que leur travail seul lui
+faisait porter du revenu; que depuis cent ans les
+peines et les sueurs de quatre générations de leur
+famille l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi
+parler, et qu'il était bien dur d'en être chassés. Mais
+quoi, il n'y avait pas de loi, pour estimer la plus-value
+donnée par le travail, et les récompenser; et
+puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister? Les
+gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à
+empoigner, le procureur de Périgueux prêt à requérir,
+les juges prêts à condamner, et les geôliers
+de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer? Triste
+chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.</p>
+
+<p>Les misérables gens se préparaient donc à partir;
+mais le curé Pinot, venant un jour au château, entra
+chez eux et les consola à sa manière. Il leur représenta
+que rien dans le monde n'arrivait sans la permission
+divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon
+qu'ils fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et
+il les exhorta à se soumettre aux vues de la divine
+Providence, qui sait mieux que nous ce qui nous
+convient. Les pauvres diables n'avaient rien à répondre
+à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que
+la loi humaine, et ils se résignaient. Après ce petit
+prêchement, le curé s'en fut souper avec M. Silain,
+qui l'avait invité à manger d'un lièvre en royale.</p>
+
+<p>L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai
+jamais pu la supporter ni pour moi ni pour les
+autres. Aussi cette méchanceté de M. Silain me
+mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
+sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête,
+afin de prendre ses métayers et de les mettre bien à
+leur affaire tout près de lui, pour lui faire dépit. Je ne
+me gênais donc pas, comme on peut le croire, pour
+dire tout ce que je pensais de sa méchante action.
+Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme
+moi.</p>
+
+<p>M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je
+l'aurais bien relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter,
+que M. Silain avait bien fait de jeter ces insolents
+à la porte; et les pauvres gens à qui il s'adressait
+répondaient:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, il est le maître!
+Lajarthe, lui, disait tout hautement que des hommes
+comme M. Silain étaient des bêtes nuisibles:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres
+paysans, nous avons été tellement écrasés pendant
+des siècles, que nous ne pouvons par finir de
+nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui
+courent tous au secours de celui des leurs qui est
+attaqué, nous ferions plutôt comme les chiens qui
+tombent sur celui de la meute que le maître bat:
+c'est triste!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle,
+c'est l'instruction et la liberté. Les gens finiront par
+comprendre que c'est leur devoir et leur intérêt de
+se soutenir, et qu'ils seront les maîtres, le jour où
+ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
+Lacaud:&mdash;Non!</p>
+
+<p>Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils
+passèrent devant chez nous, pour traverser au gué,
+emportant sur une charrette leur pauvre mobilier. Le
+père allait devant les b&oelig;ufs, se retournant de temps
+en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
+l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait
+fait une place où était assis le grand-père, infirme.
+Une table longue à pieds massifs, deux bancs, un
+vieux cabinet de cerisier noirci par la fumée, une
+maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux
+ou trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait
+à coups de hache, une barrique vide, s'entassaient sur
+la charrette. Par-dessus, étaient jetées les paillasses
+de grosse toile rapiécées de morceaux différents, et
+deux vieilles couettes jaunies. Deux seaux se balançaient
+sous la charrette, avec des paniers où il y avait
+des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons
+de fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes
+liées. Aux ridelles étaient accrochées des affaires:
+une oulle pour les châtaignes, une tourtière à faire
+les millassous, une marmite, une poêle à longue queue
+et plusieurs paires de sabots usés. Dans les endroits
+où le chargement laissait des vides, on avait placé
+un sac de farine à demi plein, quelques pots de terre,
+des hardes, des chiffons et deux tourtes de pain noir.
+A la cime de ce pilo de meubles et d'affaires, étaient
+assis, sur les paillasses, deux enfants de quatre et de
+sept ans.</p>
+
+<p>Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout
+ce que depuis une centaine d'années elle avait amassé
+par un travail dur et acharné! Et maintenant qu'on
+nous dise que la propriété vient du travail! pour
+quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
+la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent
+et peinent à force, et sont misérables!</p>
+
+<p>Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit
+communément: Les pauvres seront toujours pauvres!</p>
+
+<p>Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de
+la Justice!</p>
+
+<p>A côté de la charrette, marchait une forte femme
+brune, avec un nourrisson sur les bras, et son bas
+dans sa poche de tablier. Un drole de seize ans se
+tenait près d'elle, et de temps en temps portait le
+petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant
+ce temps, comme une vaillante femme qu'elle était,
+faisait un tour ou deux de bas; derrière, le labri
+suivait en trottinant. Tout ce monde était triste et
+dolent de quitter la métairie que la famille travaillait
+depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme,
+était né avant la Révolution. Mais cette tristesse était
+muette et résignée, c'était la tristesse du pauvre
+paysan périgordin, qui depuis des siècles et des siècles
+mord les dures tétines de la Pauvreté.</p>
+
+<p>Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
+lourdement sur les pierres du chemin, et les
+enfants, juchés en haut, s'attrapaient à la corde qui
+serrait le chargement, afin de n'être pas jetés à
+terre.</p>
+
+<p>Au moment où ils passaient devant chez nous,
+M. Silain se trouva justement là, revenant de la
+chasse. Cette rencontre le contraria peut-être, mais il
+n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc pour
+laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père,
+qui allait devant les b&oelig;ufs, souleva son bonnet et
+lui dit: Bonsoir, notre Monsieur; politesse prudente
+du pauvre, qui ne sait pas ce que le sort lui réserve.
+Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en avait pas
+pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout
+on trouve six pieds de terre pour y dormir en paix...
+La mère ne dit rien non plus, mais dans ses yeux
+passa un éclair de haine, qui eût fait comprendre à
+M. Silain, s'il s'en fût donné garde, <i>La Jacquerie</i> et
+<i>Quatre-Vingt-Treize</i>, ces explosions de colères amassées
+et envieillies, pendant de longs siècles de misère
+et d'oppression.</p>
+
+<p>Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux
+comme de petits sauvages, tandis que le labri, fourré
+sous la charrette, ne cessait de japper après les chiens
+de M. Silain, qui chassait tout son monde de Puygolfier.</p>
+
+<p>J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler
+à M. Silain. Cet homme me faisait horreur maintenant,
+depuis qu'il rendait malheureux sa fille et tous
+ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! dit ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange
+n'ait pas été prête, nous les aurions pris à la Borderie.</p>
+
+<p>Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais,
+pour faire voir toute la méchanceté de M. Silain. Il
+me faut maintenant revenir en arrière, pour raconter
+une affaire qui m'arriva, il n'y avait que quelques
+mois que j'étais marié.</p>
+
+<p>Un samedi du mois de février, c'était en 1850,
+j'étais allé au marché de Thiviers, je ne me rappelle
+plus pourquoi, et tout en faisant mes affaires, je vis
+passer ce grand chenapan de maréchal que j'avais si
+bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
+parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un
+fusil pendu à l'épaule par une bretelle de lisière, et en
+passant près de moi il me regarda d'un mauvais &oelig;il.
+Mais je m'en moquais bien à cette heure, Nancy était
+à moi, et il n'y avait rien à faire. Je m'attardai un
+peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner
+qui était venu vendre des truffes, et l'<i>Angelus</i> sonnait
+quand je partis.</p>
+
+<p>Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon
+pas, car il me tardait d'arriver, comme toujours
+lorsque j'étais dehors. J'avais passé Puyfeybert, et je
+n'étais pas bien loin de la Côte, dans le chemin qui
+traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à
+un endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il
+me sembla voir remuer quelque chose derrière un
+gros châtaignier qui se trouvait sur la gauche. Au
+lieu de passer par le sentier que les gens avaient fait
+dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait
+mené passer rasis le gros châtaignier, je traversai
+dans la boue en enjambant sur des grosses pierres
+qu'on avait mises dans ce mauvais chemin. J'étais
+presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
+sentis poussé par derrière et criblé, comme si on
+m'avait jeté une poignée de graves, et en même
+temps j'entendis un coup de fusil. Cette poussée, au
+moment où je n'avais qu'un pied posé sur une pierre,
+me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon
+long, j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait,
+et, tournant la tête tout doucement, je vis un
+grand gaillard avec un fusil. Pardi, que je me pensai,
+c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
+moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses
+pas, et que je me disais qu'il s'était planté et qu'il
+était capable de venir m'assommer à coups de crosse
+si je bougeais. Mais n'entendant rien et ne me
+voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa
+course.</p>
+
+<p>Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me
+relever, mais les plombs m'étaient entrés dans les
+reins et dans les cuisses, et j'eus du mal à me mettre
+sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois debout, je
+repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant
+pas à pas. Je sentais que je n'avais rien de
+cassé ni rien d'abîmé dans la carcasse, et ça me faisait
+prendre courage. Il me fallut tout de même une
+demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je
+fus là, les gens me firent boire un coup et deux
+hommes me soutenant chacun sous un bras me menèrent
+jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
+inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet
+état, elle jeta un grand cri et me prit dans ses bras,
+tandis que mon oncle et Gustou accouraient bien
+vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta mon havresac
+qui était plein de gros plomb de loup. Gustou
+partit de suite pour aller chercher le médecin de
+Savignac. En attendant, on me mit au lit, et je m'endormis,
+après avoir conté comment l'affaire était
+arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
+maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de
+peine à ma femme, de penser que c'était à cause
+d'elle que j'avais attrapé ça.</p>
+
+<p>Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine
+de plombs, et me dit que j'avais eu de la chance
+d'avoir mon havresac avec quelque chose dedans, qui
+avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu toute
+la charge dans le corps, j'étais un homme mort.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger,
+mon oncle prit la jument et s'en fut à Thiviers parler
+aux gendarmes, puisque c'était dans leur renvers que
+l'affaire était arrivée. Le brigadier monta à cheval
+et vint avec un gendarme pour me demander comment
+ça s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent
+une bourre de fusil; c'était une feuille de vieux
+livre. Lorsque je leur eus bien tout expliqué point
+par point, et que je leur eus dit qui je croyais que
+c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
+qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.</p>
+
+<p>A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac,
+on leur dit qu'un garçon dont le signalement répondait
+assez à celui du goujat était venu acheter du
+plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait souvent
+rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il
+disait. Cet individu avait aussi acheté pour quatre
+sous de tabac à fumer. Le plomb et le tabac avaient
+été pliés dans des feuilles d'un vieux livre qui était
+sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre ramassée
+sur le chemin était une feuille de ce livre.</p>
+
+<p>Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au
+bureau de tabac. La marchande, interrogée, déclara
+que celui qui avait acheté le plomb et le tabac avait
+bien une figure à peu près comme celui-là, mais était
+bien moins grand.</p>
+
+<p>Il était clair que cette canaille avait fait acheter le
+plomb par un autre, mais il fallait trouver cet autre.
+Autrefois la justice n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui,
+et par-dessus le marché, à ce moment-là,
+les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
+les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent
+qu'il se commettait des crimes dont on ne trouvait
+jamais les auteurs, comme c'était arrivé pour l'assassinat
+de ce porte-balle, près du Frau. Ça arriva aussi
+pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent, interrogèrent
+plusieurs individus, mais, en finale, ils ne
+purent mettre la main sur celui qui avait acheté le
+plomb. Pourtant, c'était un ami du maréchal qui ne
+valait pas plus que lui, comme on le sut trop tard;
+ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et il
+semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne
+le trouva pas.</p>
+
+<p>Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne
+tenaient pas beaucoup à témoigner en justice, et se
+cachaient, parce que c'était chose toujours pleine de
+dérangements et d'ennuis; sans compter que les avocats
+ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains
+motifs aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs
+clients, et pour leur chercher, comme on dit, les poux
+dans la tête: on m'a assuré que ça arrivait encore
+quelquefois.</p>
+
+<p>Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et
+quinze jours de repos, après quoi je repris mon travail
+et mes habitudes. Mais il me faut dire ici que les
+soins de ma femme, et sa manière de bien faire, et
+l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
+que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.</p>
+
+<p>Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy
+me dit un jour qu'elle croyait être enceinte, ce qui
+me fit grand plaisir, car nous autres paysans nous
+ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il y a,
+qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
+d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage
+n'est bien et totalement fait et consommé que lorsqu'il
+a produit des fruits. Je fus donc, comme je disais,
+bien content, et mon contentement allait en augmentant,
+comme la taille de ma femme. Je voyais faire
+les drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous,
+pour ce petit être qui allait venir, avec un
+plaisir grand qui me faisait faire l'imbécile: c'était
+la première fois, il faut m'excuser.</p>
+
+<p>Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord,
+pour désirer soit un garçon, soit une fille; mais
+ma femme et moi nous étions du même avis; c'est
+un garçon que nous autres voulions.</p>
+
+<p>Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au
+mois d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une
+vieille femme du bourg, qui s'entendait à ces affaires,
+n'y ayant pas de femme-sage dans le pays. La mère
+Jardon était venue aussi, pour aider à la soigner.
+Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais
+que la déranger, en tournant et retournant toujours
+autour de ma femme; alors elle en se riant, quoique
+ça commençât à piquer, me dit: Va au moulin, mon
+Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne
+pus rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant,
+sans tenir un instant en place, et me plantant
+souvent sur la porte, pour savoir plus tôt quand ça
+serait fini. Enfin, une heure après, la mère Jardon
+sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son
+tablier, et me cria: C'est un mâle!</p>
+
+<p>Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit
+était déjà mailloté et dormait, tout rouge à côté de
+sa mère. La pauvre n'était pas rouge, elle, mais un
+peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se fermaient.
+Je l'embrassai longuement, comme pour la
+remercier d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint
+aussi tout content, et lui dit:&mdash;A la bonne heure,
+ma fille, tu as commencé par un drole et tu n'as point
+crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
+après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit
+qu'il fallait faire boire du vin pur au petit, afin que
+plus tard il pût boire tant qu'il voudrait sans se
+griser. Mais nous ne le voulûmes point. Afin de les
+contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
+en faire manger à ma femme; si elle avait eu une
+fille, ça aurait été une poule: le coq dans la soupe,
+ça ne pouvait faire de mal à personne, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Après ça, la vieille nous dit:&mdash;A cette heure, il
+faut la laisser dormir: allez-vous-en tous. Et nous
+nous en allâmes, moi tout fier d'avoir un garçon; il
+me semblait qu'étant père maintenant, j'étais un tout
+autre homme.</p>
+
+<p>Au bout de deux jours, ma femme commença à se
+lever, et après cinq ou six jours elle avait repris son
+train d'habitude.</p>
+
+<p>Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment
+à ma femme et à moi:&mdash;Il faudra en faire
+un bon citoyen de ce petit, qu'il nous dit, parce que
+les bons citoyens sont rares.</p>
+
+<p>Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta
+qu'il était allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il
+avait ouï lire un journal, où il était question des
+voyages du président de la République, dans la Bourgogne,
+à Lyon et dans l'Est de la France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire.
+L'autre jour, à une revue, les soldats qu'on avait
+saoûlés ont crié: Vive l'empereur! Les nobles, les
+bourgeois, les curés, les riches, les gens en place,
+tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
+nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme
+son oncle, ça ira bien. Ça, c'était toujours son
+refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce que c'était un
+homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
+son pays.</p>
+
+<p>&mdash;C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme
+ça. l'Empire se fait comme tu dis. Il y aura peut-être
+bien au dernier moment des gens qui se lèveront,
+par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas. Moi,
+tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand
+ça ne serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit
+tellement tourneboulé par le nom de Napoléon,
+que c'est à rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe.
+De tous temps la maison de Puygolfier a été pour
+le roi, et maintenant pour Henri V, comme ils disent;
+mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa veste,
+et qu'il s'arrangerait d'un empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit
+mon oncle; l'empereur ne lui payera pas ce
+qu'il doit.</p>
+
+<p>Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque
+temps après. Le surlendemain de la Toussaint, j'étais
+au moulin, à faire moudre, quand tout d'un coup,
+notre chienne Finette se mit à japper comme une
+enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un
+individu à cheval. Quand il fut à cent pas, je le
+reconnus; c'était ma foi l'huissier Laguyonias, sur sa
+jument grise, avec sa figure en lame de couteau, ses
+petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il était
+habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant
+de gros souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied
+gauche, une culotte de grosse étoffe bourrue couleur
+de la bête, une vieille lévite verte et un grand chapeau
+haut de forme à grands bords, recouvert d'une
+coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
+de grosses cravaches de cuir roulé en torsade,
+communes autrefois, dont le manche était plombé.</p>
+
+<p>Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs,
+car c'était un de ces huissiers comme on n'en voit
+plus, Dieu merci, ferrés sur la chicane, retors, madrés,
+coquins, poussant aux procès, les faisant naître,
+les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant
+les malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait
+vendre beaucoup de biens de pauvres diables qui
+avaient eu le malheur de l'écouter et de suivre ses
+mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
+qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient
+pas; les petits droles même en avaient peur,
+tant il avait une méchante figure; et quand il passait
+dans un village, les gens le regardaient d'un mauvais
+&oelig;il, disant entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui
+va faire de la peine à quelqu'un.</p>
+
+<p>Moi, le voyant, je me disais en rentrant au
+moulin: Que diable vient faire ici cette sale bête?</p>
+
+<p>Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un
+anneau et entra:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte;
+et en même temps il dévissait une petite écritoire de
+corne, et prenant une plume dans un étui, il mit au
+bas qu'il me le remettait à moi-même, en s'appuyant
+contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, fis-je, donnez-le moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, c'est une opposition au payement de ce
+que vous restez devoir à M. Silain de Puygolfier. Et
+il restait là, m'expliquant que c'était au requis de
+Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il faisait
+cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
+de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement
+les intérêts. Je n'avais pas besoin qu'il me dît tout
+ça, puisque je lisais l'acte; et je le lisais tout du
+long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui restait là,
+pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
+coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir
+de poison, je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui
+disais pas de monter à la maison, et que je recommençais
+de lire son papier par le commencement il
+s'en alla.</p>
+
+<p>Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que
+ça devait arriver ainsi, vu que M. Silain continuait
+toujours son même train, et qu'il était entre les
+pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
+d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un
+usurier qu'il était.</p>
+
+<p>J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre
+demoiselle Ponsie qui en était la victime. Je n'ai
+jamais souhaité la mort de personne bien sûr, et ce
+que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
+qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit
+un peu plus qu'on n'en pense, pour le mieux faire
+sentir. Mais, franchement, je me disais que ça serait
+un grand bonheur pour la demoiselle, si son père se
+cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
+quelque coup de fusil par accident à la chasse.</p>
+
+<p>Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout
+de même. Une huitaine de jours avant la Noël de
+l'année 1850, nous étions à la maison, finissant le
+mérenda, quand la nouvelle métayère de Puygolfier
+arriva en courant, nous priant d'y monter de suite,
+que M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait
+plus. Je m'y encourus avec mon oncle en coupant
+au plus court à travers les terres. En entrant
+dans le salon à manger, nous vîmes bien que c'était
+fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
+les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui
+saignait, et sa pauvre fille l'essuyait avec un linge,
+en se lamentant, tandis que la grande Mïette tenait
+la tête qui roulait sur le dossier du fauteuil. Sur la
+table, les plats, les assiettes, tout était encore là.
+Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.</p>
+
+<p>La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit
+devant la figure, tout contre la bouche de M. Silain,
+mais il ne se fit pas la moindre buée:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est
+mort, il n'y a plus rien à faire.</p>
+
+<p>La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant
+que c'était impossible; qu'il y avait trois quarts
+d'heure, il était là, finissant de déjeuner, de grand'faim,
+car il était rentré tard de la chasse, et qu'il ne
+pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
+éclataient.</p>
+
+<p>Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes
+alors qu'il fallait le monter dans sa chambre; mais ce
+n'était pas peu de chose. La grande Mïette alla chercher
+une couverture, et appela le métayer de la cour,
+car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
+n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la
+couverture et tenant chacun un coin, la Mïette qui
+était forte comme un cheval, le métayer, mon oncle
+et moi, nous le montâmes à travers le corridor; mais
+ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en vis
+de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après
+qu'il fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de
+l'habiller avant qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle,
+toujours gémissant, alla chercher les meilleurs
+habits de son père, ceux-là qu'il mettait pour aller à
+Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux
+au grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier
+voyage, après lui avoir ôté ceux qu'il avait. C'était
+triste à voir, quoiqu'on ne l'aimât pas M. Silain, ce
+grand cadavre qu'il fallait remuer, soulever, et qui se
+laissait faire comme un petit enfant qu'on maillote.
+Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
+bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du
+lit, tandis que la grande Mïette les lui tirait à grand'
+peine.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle
+alluma deux bouts de cierges, et la Mïette ayant
+étendu une serviette sur une petite table auprès du
+lit, mit dessus de l'eau bénite dans une assiette, avec
+un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en
+jeta quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.</p>
+
+<p>Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette
+nous raconta comment c'était arrivé. Le Monsieur
+était revenu tard de la chasse, il était une heure,
+ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu dans la
+cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon
+chabrol. Puis après il était passé dans le salon à
+manger pour déjeuner. Il avait mangé une grosse
+omelette aux pommes de terre, un reste de civet de
+la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on
+avait fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles
+de vin, en sorte qu'il était rouge comme la
+crête d'un coq. Tandis qu'il se taillait un petit bout
+de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias était venu,
+avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
+reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu
+secoué par M. Silain. La grande Mïette, ne sachant
+point ce que c'était que ce papier, sinon qu'il était
+pour son Monsieur, le lui avait porté. Tandis qu'il le
+lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis violet;
+il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
+d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des
+bras, des jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge
+plus.</p>
+
+<p>Le papier était encore là sur la table; c'était un
+commandement que faisait donner Merlhiat en vertu
+d'une grosse, d'avoir à payer de suite quatre mille
+cinq cents francs, plus des intérêts et des frais, faute
+de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.</p>
+
+<p>Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les
+amis de la famille et les messieurs d'alentour. De
+parents, il n'y en avait pas dans le pays. Le métayer
+partit d'un côté, et nous autres, revenus au Frau,
+nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla
+faire la déclaration chez Migot, et puis après avertit
+le curé, et lui demanda l'enterrement pour le surlendemain
+onze heures.</p>
+
+<p>Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les
+nobles des châteaux de par là, et il y en a quelques-uns,
+étaient venus, et les bourgeois aussi, et quelques
+paysans, de proches voisins comme nous autres.
+Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute
+blanche, comme le drap qui couvrait la caisse. Cette
+neige faisait que les porteurs se fatiguaient vite,
+sans compter la pesanteur, et il fallait souvent les
+changer. Le curé était venu faire la levée du corps
+au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain,
+qui lui avait fait manger tant de lièvres en royale,
+dont il était si friand.</p>
+
+<p>Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis
+le petit de chez Rabier suivait, habillé en enfant de
+ch&oelig;ur, avec un pantalon tout braudeux qui dépassait,
+et de gros souliers. Ensuite venait le curé Pinot en
+bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres
+curés du pays. Puis le corps suivait, porté sur les
+épaules de six hommes, et après, la demoiselle Ponsie
+avec un voile noir et pleurant dans son mouchoir.
+Derrière elle, venaient les messieurs et les dames; et,
+suivant le beau monde, les paysans. A cause de la
+neige, ça faisait un bruit de pas sourd, et tout ce
+monde noir avait l'air de couler doucement dans le
+chemin, comme la rivière au-dessus du moulin.</p>
+
+<p>On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des
+messieurs qui parlaient bas entre eux, et des bonnes
+femmes qui s'en allaient disant leur chapelet. Par
+moments, dominant le tout, la voix du curé récitait
+les chants de la mort.</p>
+
+<p>C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la
+campagne morte et gelée, où les noyers et les châtaigniers
+avaient l'air de se lamenter en levant au
+ciel leurs grands mars noueux et dépouillés, tandis
+qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
+passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.</p>
+
+<p>Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà
+où il nous en faut venir tous, petits et grands, riches
+ou pauvres, les uns plus tôt, les autres plus tard,
+mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça, le mieux
+est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
+sa conscience de mauvaises actions. Et je me
+disais en moi-même: Supposons qu'il y ait un paradis,
+comme le prêche le curé Pinot, pour sûr que
+M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
+et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y
+regardant bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus
+tard.</p>
+
+<p>Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez
+de messes; mais c'est à savoir si le curé a le pouvoir
+de lui ouvrir les portes du ciel. Pour moi je ne le
+croyais pas, et je me disais que s'il y avait une autre
+vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
+d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes
+actions ou par nos fautes, et non pas d'après les démarches
+d'autrui et des prières payées: autrement,
+ça ne serait pas juste.</p>
+
+<p>A l'église, les uns se mirent dans le banc de la
+famille, les autres, dans les leurs, et au fond, du côté
+de la porte, les pauvres gens qui avaient coutume de
+se mettre à genoux sur les dalles eurent des chaises
+que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
+un habillement noir où il y avait des têtes de mort et
+des os croisés dans l'échine, et chanta une messe qui
+dura plus d'une heure. Puis quand tout fut fini, qu'il
+eut aspergé, encensé le mort qui était là dans sa
+caisse, en tournant tout autour, les porteurs qui
+étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne
+pas attraper de mal en venant ayant grand chaud
+dans cette église glacée, les porteurs donc remirent
+la caisse sur leurs épaules pour s'en aller au cimetière.
+C'était là, autour de l'église: la fosse était
+creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier,
+et où il y avait des pierres des anciens avec
+leurs armoiries dessus.</p>
+
+<p>Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier,
+fit bien attention tant qu'il put, mais avec
+ça, en touchant au fond du trou, la caisse lourde fit
+un bruit sourd qui fit gémir la pauvre demoiselle
+Ponsie.</p>
+
+<p>Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa
+pelletée de terre, Jeandillou finit de combler le trou,
+et la nièce du curé emmena la demoiselle à la maison
+curiale, où les gens comme il faut, amis et voisins,
+allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux.
+Ceux qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier
+attendirent un moment, et revinrent avec elle, après
+quoi ils s'en allèrent, de manière que, le soir, elle
+était seule avec la grande Mïette.</p>
+
+<p>La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses
+peines; dès le lendemain il vint un individu qui réclama
+de l'argent prêté à M. Silain, et montra une reconnaissance
+qu'il lui avait faite. Comme il n'y avait point
+d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
+Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant
+quelque temps ce fut une procession de gens à qui
+il était dû peu ou prou. Et ça, sans parler de Laguyonias
+qui venait pour le moins deux fois par
+semaine apporter du papier timbré. Il était content
+le vieux coquin, il voyait qu'il gagnerait gros sur les
+affaires de Merlhiat et d'autres. C'est dans ces débâcles,
+lorsque les gens étaient morts, qu'il n'y avait
+plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
+aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait
+ses orges.</p>
+
+<p>La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa
+demoiselle, nous raconter tout ça. Ma femme en
+pleurait de compassion, et moi, ça me mit dans
+une colère noire après ce Laguyonias et d'autres vauriens:&mdash;Ecoute,
+dis-je à mon oncle, maintenant
+que la grange est finie, que nous avons des métayers
+à la Borderie, tu n'as plus tant d'ouvrage. Gustou
+et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il faut
+que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement
+elle sera volée, pillée, et on ne lui laissera que
+les yeux pour pleurer. Il y a des dettes, pardi, qui
+sont véritables, mais il doit y en avoir qui sont autant
+de voleries; il faut tirer ça au clair.</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle,
+et ce n'est pas un amusement; mais je me le reprocherais
+toute ma vie si je ne le faisais pas; va-t-en
+avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y monterai
+demain matin.</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre
+créature au coin du feu, toute pâle, toute maigre et
+les yeux rouges:&mdash;Ah! mon pauvre Hélie, c'est toi,
+fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse, va!</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant
+comme ça, mon oncle viendra demain matin et il
+vous faudra aller chez M. Vigier lui donner une procuration
+pour toutes vos affaires; il vous arrangera
+tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée
+par des canailles qui vous mangeraient tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment
+j'ai grand peine de le charger de toutes mes
+misères.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi,
+et je ferai pour nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez
+ce que je vous ai dit, lors de mon mariage: Si jamais
+vous avez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas. Hé
+bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
+tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie
+tous ces gueux qui vous tracassent, il leur imposera
+davantage, et puis il a plus la connaissance des
+affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout s'arrangera,
+et reposez bien cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la
+mort de mon père je ne dors plus.</p>
+
+<p>Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je
+dirai tout de suite que mon oncle éclaircit bien des
+choses qu'on voulait embrouiller exprès; qu'il réduisit
+plusieurs comptes qui étaient enflés plus que
+de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
+enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne
+demandèrent pas mieux, dès lors, que de lui laisser
+liquider la succession.</p>
+
+<p>Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle
+le château avec les bâtiments de la cour, le puy au-dessous
+avec les truffières, un pré dans la combe,
+quelques terres autour du château, avec une vigne et
+un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois:
+le vol du chapon.</p>
+
+<p>Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand
+elle vit ça, elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier
+sans rien, elle fut bien heureuse, et s'il faut
+le dire, moi aussi.&mdash;Ah! mes pauvres, vous m'avez
+sauvé la vie! dit-elle.</p>
+
+<p>Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où
+étaient les métayers autrefois, et avec la Mïette qui
+faisait venir beaucoup de poulaille, et vendait des
+&oelig;ufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle pouvait vivre
+petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
+qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous
+la terrasse lui donnaient bien cinquante écus par an,
+une année portant l'autre, quoique Germa qui venait
+avec sa truie à la saison, pour les chercher, la trompât
+bien peut-être quelque peu.</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien.
+Mon oncle avait voulu lui donner mon nom, mais
+nous l'appelions Lélie pour le mignarder. Ah! ils
+étaient bons amis: quand le drole était sur les bras
+de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait
+vers lui en criant, et lorsque mon oncle l'avait pris,
+il s'attrapait d'une main à sa barbe à pleine poignée,
+et serrait que c'était le diable pour le faire lâcher. En
+même temps de l'autre main, il lui ôtait son chapeau,
+comme font tous les petits droles, je ne sais pas
+pourquoi, et autant de fois que mon oncle remettait
+son chapeau sur sa tête, autant de fois il le lui ôtait.
+D'autres fois, étant sur les genoux de sa mère en
+train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
+s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait
+un petit moment en se riant, comme qui dit:&mdash;Attends
+un peu, tout à l'heure! et tout d'un coup rattrapait
+son téti.</p>
+
+<p>En voyant comme il aimait ce petit, et comme il
+était bon et complaisant pour lui, ma femme dit un
+jour:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous
+soyez pas marié, vous qui aimez tant les petits
+droles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se
+riant un peu, bien peu, je n'ai pas trouvé une femme
+comme toi... Si j'en avais trouvé une pareille, je me
+serais marié.</p>
+
+<p>Elle devint un peu rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque
+pas de femmes comme moi, et qui valent mieux.</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça
+n'est pas la peine de disputer là-dessus; je sais à
+quoi m'en tenir. Et certainement, on voyait qu'il
+pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce qu'il faisait
+le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à Excideuil,
+ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans
+dire à Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de
+ceci? de cela? Et elle avait beau dire de non, quand
+il était parti, et qu'il voyait quelque chose qu'il pensait
+qui lui conviendrait, il le portait.</p>
+
+<p>Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était
+bien vrai qu'il n'y en avait pas la pareille à Nancy.
+De l'heure et du moment qu'elle était entrée dans la
+maison, tout avait changé de façon. Je ne veux point
+dire du mal de la Marion, c'était une bonne chambrière,
+mais ça n'était plus la même chose. La maison
+était tenue maintenant avec une propreté qui n'est
+pas bien ordinaire dans nos pays. Les bassines de
+cuivre accrochées en haut du mur luisaient comme
+des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était
+mieux arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté,
+et les vieilles assiettes à ramages et la vaisselle
+d'étain, brillantes; tout ça était bien en ordre et
+propre comme un sou neuf. Sur des planches, les
+toupines de graisse et celles de confit étaient alignées
+par rang de grandeur, et toutes choses pareillement
+selon leur nature: marmites, poêles, tourtières bien
+écurées; jusqu'au quite chalel de cuivre, qui luisait
+d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
+plancher de la cuisine était toujours bien propre et
+net. Autrefois, les poules, les canards, montaient
+tranquillement à la maison pour chercher les miettes
+de pain tombées sous la table, et ne s'en allaient pas
+sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
+par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans
+la cuisine, sentant leur baquade, du moins quand ils
+étaient lestes, car une fois gras, ne pouvant plus
+grimper l'escalier, ils restaient au bas, levant le groin
+en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
+garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant,
+toutes ces bêtes restaient dehors. Ma femme avait
+fait faire par Gustou une claire-voie pour mettre à
+la porte, et les poules et les habillés de soie n'entraient
+plus.</p>
+
+<p>Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans
+l'îlot du moulin, où on avait fait une cabane pour la
+fermer la nuit, et elle y profitait beaucoup, cherchant
+des vers dans le terrain frais, les canards trouvant des
+lamproyons dans le sable mouillé, et toute cette poulaille
+mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes
+ces bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans
+les herbes, sur le bord de l'eau.</p>
+
+<p>Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon
+apprentissage de ménagère. C'était une fille de bonne
+volonté, d'ailleurs, et forte, quoiqu'elle n'eût que
+dans les seize ans. Quand elle faisait cuire pour les
+cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
+monter et descendre la grande oulle; et elle revenait
+lestement de la fontaine, avec ses deux seilles d'eau,
+sans souffler tant seulement. Avec ça, un bon caractère,
+brin méchante, toujours riant, et prête à faire
+ce qu'on lui commandait.</p>
+
+<p>Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi,
+parce que je ne crois pas qu'on puisse être heureux
+dans cette place-là, mais heureux comme un homme
+qui est bien sain, qui ne manque de rien de ce qui est
+nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante,
+point de dettes, une femme qu'il aime et dont il est
+sûr, et ne voit autour de lui que des figures contentes.</p>
+
+<p>Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon
+oncle, depuis quelque temps, avait quelque chose qui
+le tracassait plus fort. Chez nous, il ne le donnait pas
+à connaître, à cause de ma femme, pour ne pas la
+tourmenter, mais dehors, il n'était plus content
+comme autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si
+bonnes rencontres. Je me doutais bien de quoi c'était,
+ou pour mieux dire je le savais. Tout le monde
+par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
+nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le
+dimanche, et disait qu'on allait envoyer aux galères
+les rouges et les socialistes; c'était tout son refrain.
+Ça n'était pas les bavardages du curé, qui n'avait
+guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue,
+qui inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait
+peut-être pas tout seul à Paris; alors qui serait le
+maître? c'est ça qui le poignait. Il espérait que les
+faubourgs allaient se lever en masse comme autrefois,
+en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
+faute, ça n'est pas à moi de le dire.</p>
+
+<p>Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et
+on lui disait les nouvelles du journal, et lui nous
+apportait tout ce qu'il oyait dire, de çà, de là, en
+allant travailler dans le pays.&mdash;Chez nous, bonnes
+gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout
+le monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien
+à espérer de ce côté; tous nos paysans se laisseront
+mener comme un troupeau de brebis. Dernièrement
+j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais Pierrichou
+le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent,
+nous sommes tous perdus! comme s'il y risquait
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont
+pas aussi innocents que chez nous, et ils n'ont pas
+l'air de vouloir se laisser brider par Bonaparte et sa
+bande. Si Paris marchait, tout irait bien, de tous les
+côtés on se lèverait et on balayerait ces gens-là. Mais
+tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et c'est
+triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir,
+parce qu'il plaît à un homme perdu de dettes de
+faire un coup pour gagner le pouvoir et la caisse.</p>
+
+<p>Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce
+qui allait arriver, et des malheurs qui pourraient s'en
+suivre, pour toute la France en général. Mais je dois
+le dire, j'étais aussi un peu inquiet à cause de mon
+oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en prenne pas
+à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
+les commencements de la République, les gens l'écoutaient
+bien et faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand
+il y avait quelque mot d'ordre à donner par chez
+nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir, car il était
+connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
+les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné
+à la <i>Ruche</i> du citoyen Marc Dufraisse, qui était le
+grand épouvantail des bourgeois périgordins. Rien
+que ça, c'était assez; mais en plus, il faut dire que
+mon oncle était un homme carré comme un pied de
+coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait
+sur le c&oelig;ur. Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient
+mal, comme M. Lacaud, notre ancien maire,
+qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui était le
+grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient
+bien choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à
+tromper; mais autrement c'était une canaille. Ces
+individus, qui en veulent à mon oncle, me disais-je,
+et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient bien
+lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à
+penser à la manière dont les gendarmes d'Excideuil
+l'avaient regardé un jour de marché, comme je l'ai
+raconté, je me disais qu'il devait être signalé comme
+un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme
+ça qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers
+appelaient les républicains qui ne craignaient
+pas de parler tout haut, comme c'était leur droit de
+citoyens. Ah! et puis il y avait une autre bêtise, sa
+barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
+un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait
+cogné ça dans la tête. Maintenant, ils ne sont pas si
+bêtes; moi j'ai une barbe plus longue que celle de
+mon oncle et personne n'y fait attention.</p>
+
+<p>Cette année-là, nous avions un cochon qui était si
+bonne bête, joint à ce qu'il était bien soigné par la
+Suzette, qu'au mois de novembre il était fin gras, et
+que quinze jours après la Toussaint, il ne pouvait
+plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc
+faire venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer.
+Jamais nous n'en avions eu un qui eut d'aussi beau
+lard. Le lendemain, on fit toutes les affaires, des
+boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et des
+grillons. Jeantain était resté pour couper la viande,
+et le soir il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin.
+Il disait que c'était bon mais moi je trouvais que ça
+sentait trop le graillon. Dans le temps qu'il resta chez
+nous, il nous raconta que le mercredi d'avant, étant
+à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
+quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à
+des ordres donnés, à des consignes nouvelles, à des
+changements d'employés du gouvernement, on soupçonnait
+qu'il se mitonnait quelque coup. Et puis les gens
+en place, ceux qui étaient connus pour haïr la République,
+et c'était les plus nombreux, presque tous,
+quoique ne sachant rien de sur et certain, sentant
+venir la chose, étaient insolents plus que jamais. On
+ne les entendait parler que de supprimer les journaux
+rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
+ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans
+les premiers jours du mois de décembre, nous apprîmes
+ce qui se passait à Paris. Des départements,
+pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
+Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir
+Paris, c'était tout; quand on tient la tête on tient le
+corps, et puisque Paris ne s'était pas levé en masse,
+tout était perdu.</p>
+
+<p>Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez
+tracassés, lorsque nous allons entendre des pas de
+chevaux dans la cour, et puis des gens qui venaient.
+Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant les
+grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes
+tous avec la même pensée: ce sont les gendarmes!</p>
+
+<p>Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et
+entrèrent, puis le plus vieux dit:&mdash;Sicaire Nogaret,
+au nom de la loi, je vous arrête; il faut nous suivre.</p>
+
+<p>Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle
+comme la mort, et le petit qui s'était endormi au
+téton de sa mère, réveillé d'un coup, pleurait et criait.</p>
+
+<p>Cependant mon oncle disait aux gendarmes:</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, vous dites; et quelle est
+cette loi qui permet d'arrêter un citoyen qui n'a ni
+tué, ni volé, ni fait rien de mal?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres,
+il faut nous suivre de suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre
+mes souliers.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications
+des gendarmes, mais ils n'avaient d'autre
+réponse, sinon qu'ils avaient reçu des ordres. Je me
+figurais qu'ils allaient le mener à Excideuil, mais
+ils me dirent que c'était à Périgueux.</p>
+
+<p>Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de
+masse sur la tête, et restait là, la bouche ouverte,
+ne disant mot. La Suzette geignait dans son tablier,
+et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
+chaise, essayait de consoler son petit.</p>
+
+<p>&mdash;Gustou, dis-je, va seller la jument.</p>
+
+<p>Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs;
+que veux-tu, on ne peut pas le garder, il n'a rien
+fait: que diable, on ne peut pas mettre un homme en
+prison, seulement parce qu'il n'aime pas Bonaparte.
+Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
+et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous
+aidera à le sortir de prison.</p>
+
+<p>La pauvre créature, tenant d'un bras son petit
+serré contre elle, de l'autre prenait dans la lingère
+les affaires qu'il fallait; mais elle faisait ça machinalement,
+sans parler, ne sachant trop où elle en
+était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis:
+Reste là; je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir.
+Mais lui vint avec un air tranquille, et l'embrassa
+en lui recommandant bien de ne pas se faire du mauvais
+sang, qu'on ne le garderait pas.</p>
+
+<p>Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait,
+étouffant de gros soupirs. Nous sortîmes, mais
+quand elle entendit les gendarmes descendre l'escalier,
+emmenant mon oncle, elle jeta un grand cri, et
+tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
+voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent
+par le bras et l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement,
+et avec la Suzette je mis ma pauvre femme sur
+un lit, et je la fis revenir avec du vinaigre. Je restai
+ensuite un moment avec elle, tandis que la Suzette
+tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
+l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je
+lui disais que probablement mon oncle reviendrait
+avec moi, mais je ne le croyais pas. Enfin, elle se
+remit un peu, descendit du lit, et la voyant plus
+tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester
+à la maison en tout cas.</p>
+
+<p>Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet
+attaché dans la serviette, je la fis courir un peu pour
+les rattraper. Je me disais en moi-même: L'auront-ils
+attaché? Quand je fus tout près d'eux, je vis que
+non, et je sus, après, que l'un des gendarmes,
+avant de monter à cheval au départ, avait tiré ses
+chaînes. Mais mon oncle l'avait regardé dans les
+yeux et lui avait dit:&mdash;Est-ce que vous voulez attacher
+comme un voleur un ancien maréchal des logis
+de chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime?
+Je vous promets de ne pas chercher à me sauver.</p>
+
+<p>Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant,
+voulait l'attacher quand même, mais l'autre, un
+vieux brisquard qui avait femme et enfants, et n'était
+pas mauvais diable au fond, dit à son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le
+libre.</p>
+
+<p>Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la
+jument par la bride, et mon oncle me dit:&mdash;Hé bien
+et Nancy? et le drole?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est mieux maintenant, et le petit dort.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent
+bien étonnés de voir le meunier du Frau entre deux
+gendarmes, et tout de suite ils se doutèrent de quoi
+il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
+pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action.
+Malgré ça, c'est triste à dire, il y eut de nos connaissances
+qui nous laissèrent passer sans nous parler, et
+d'autres rentrèrent chez eux, honteux de ne pas
+seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le
+faire, crainte de se compromettre. Mais les Puyadou
+ne firent pas ainsi; ils vinrent au milieu de la route
+lui toucher de main, et la petite vieille l'embrassa,
+en criant tout haut et clair:&mdash;Si on met les braves
+gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y
+font mettre?</p>
+
+<p>Là-dessus, le Corse dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.</p>
+
+<p>Le long de la grande route, les gens nous regardaient
+passer, et ne disaient rien, tout épeurés. A
+Savignac, ce fut comme à Coulaures: les uns nous
+regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
+Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là,
+dans un café, se mirent à la fenêtre et devant la porte,
+et ricanaient en nous voyant passer. Devant l'auberge
+du <i>Cheval-Blanc</i>, nous ne vîmes personne; pourtant
+Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être il
+n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque,
+cependant, un cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant,
+sortit de sa boutique, le tranchet à la main,
+comme s'il eût voulu tomber sur les gendarmes.
+Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette
+et s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins
+de colère:&mdash;Salut aux bons citoyens persécutés!</p>
+
+<p>&mdash;Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui
+faisant signe de la main, et nous passâmes.</p>
+
+<p>En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait
+deux chevaux de gendarmes, attachés devant la porte
+d'une auberge où se faisait la correspondance. Quelque
+ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit aux
+autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui
+nous avions parlé un jour en revenant de Périgueux.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on
+emmène Nogaret! Et les gendarmes eurent beau faire,
+ces forgerons vinrent lui serrer la main. Ils nous
+suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes d'Excideuil
+remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux,
+et là nous trinquâmes, et tous se regardant dans les
+yeux, dirent:&mdash;A la santé de la Marianne! A la
+prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de Périgueux,
+cependant, demandaient des renseignements
+à leurs camarades et se consultaient; puis ils dirent:&mdash;Allons!
+il faut partir.</p>
+
+<p>Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons
+levèrent leurs casquettes et crièrent:&mdash;Bon
+courage, Nogaret! Vive la République! Après que
+nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
+s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce
+qu'ils n'avaient pas osé faire devant les forgerons.
+L'un d'eux prit une chaîne dans ses fontes et dit à
+mon oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Donnez vos mains!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit mon oncle, vos camarades ne
+m'ont pas attaché; je vous promets de vous suivre
+tranquillement.</p>
+
+<p>Et j'appuyai de mon côté:&mdash;Ne craignez rien, il
+ne se sauvera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça
+vaut quelque chose, la parole d'un rouge. Quand on
+a affaire à des gens comme ça, il faut prendre ses
+précautions. Allons! donnez les mains! et en même
+temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent
+chaque poignet.</p>
+
+<p>Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux
+se parlèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! brigand de Bonaparte!</p>
+
+<p>Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes
+en route.&mdash;Avec ces petits bracelets, dit l'un,
+nous sommes sûrs de notre démoc-soc; ça serait
+dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou
+tout au moins l'envoyer crever à Cayenne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait
+faire à toute cette crapule, qui ne veut que sang et
+pillage; à tous ces meurt-de-faim de partageux.</p>
+
+<p>Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça,
+ignobles, et des propos dégoûtants. On voyait bien
+qu'on avait monté la tête de ces gens-là, car ordinairement
+ils emmènent sans mot dire les plus grands
+coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit
+depuis que nous avions quitté Savignac, mais la colère
+me monta à la figure:&mdash;Ah ça! leur criai-je, vous
+êtes chargés de conduire le prisonnier, et non pas de
+l'insulter! C'est brave, à vous autres, d'agoniser de
+sottises un homme qui a les deux mains attachées!</p>
+
+<p>Ils se retournèrent sur leur selle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous allez nous foutre le camp de là!</p>
+
+<p>&mdash;La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y
+marcher, et j'y marcherai!</p>
+
+<p>Ils s'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte,
+si vous faites le méchant, nous avons une autre paire
+de bracelets!</p>
+
+<p>&mdash;Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la
+maison: reste en arrière.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt
+pas.</p>
+
+<p>Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas
+sans colère.</p>
+
+<p>La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur
+Tourny, nous ne vîmes guère personne en arrivant; il
+faisait froid; ce n'était pas le temps de se promener.
+Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et le guichetier
+étant venu, ils lui dirent:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà du gibier!</p>
+
+<p>Et l'autre ricana.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ça donne depuis deux jours!</p>
+
+<p>Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et
+moi; il prit son paquet et suivit un geôlier, après
+quoi la lourde porte se referma.</p>
+
+<p>Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite
+pour voir M. Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien
+bureau, où on me dit qu'il venait d'être appelé par
+le secrétaire général.</p>
+
+<p>J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis
+je le vis venir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle est arrêté!</p>
+
+<p>&mdash;Que me dis-tu là!</p>
+
+<p>&mdash;On vient de le fermer en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je
+prends mon chapeau.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas
+tout ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Il pensa un moment, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est
+de t'en retourner au Frau. Ça ne t'avancerait à
+rien de rester ici, tu ne pourrais pas voir ton oncle,
+il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
+possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet,
+je tâcherai de faire agir quelqu'un près du procureur...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pensez-vous réussir?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les
+ordres de Paris sont très rigoureux; mais je ferai
+l'impossible, tu le sais bien.</p>
+
+<p>Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme
+on pense, et je m'en fus à l'auberge. Lorsque la
+jument eut fini de manger sa civade, je repartis. Mes
+idées étaient bien tristes tout le long du chemin. Par
+moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne
+peut pas arracher comme ça un homme à son pays
+natal, à sa maison, pour le mettre en prison ou aux
+galères, rien que parce que c'est un républicain ferme
+et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
+France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique
+se soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées
+folles qui me donnaient de l'espoir; mais tantôt après,
+quand je venais à penser comme les honnêtes gens
+étaient couards dans ces affaires, et combien Bonaparte
+et sa bande avaient de l'audace, je me disais
+que tout cela pouvait arriver sans que personne
+bronchât; et en effet tout ça s'est vu: des hommes,
+des femmes, des enfants ont été fusillés, éventrés
+par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
+Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à
+Cayenne de la guillotine sèche. Bien sûr des milliers
+et des millions de gens pensaient qu'après
+tout, ces transportés n'étaient pas des scélérats, et
+que c'était une abomination de les envoyer mourir
+comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien
+dit; la peur et l'égoïsme ont fermé toutes les bouches,
+et ce grand crime s'est accompli.</p>
+
+<p>Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au
+Frau. Je trouvai ma femme au lit, avec la fièvre,
+dormant un moment, et se réveillant en sursaut, la
+tête pleine de mauvais rêves. Le petit pleurait, lui,
+et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le prenait
+et le lâchait d'abord.</p>
+
+<p>A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des
+messieurs avec le maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient
+fait une perquisition dans la maison, et au moulin
+dans la chambre de mon oncle, fouillant les tiroirs,
+retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver
+des papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils
+disaient entre eux. Heureusement, un mois auparavant,
+mon oncle, qui sentait venir le coup, avait mis
+des lettres et d'autres papiers dans une cache introuvable
+pour les plus fins limiers. Ces messieurs
+avaient trouvé seulement des vieux numéros de la
+<i>Ruche</i> et des petits livres républicains; mais de
+papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne fût pas
+le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient
+venus, ils avaient saisi les journaux et les petits
+livres.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui
+avaient accepté, et dont l'un avait même demandé
+cette vilaine commission, pour faire valoir son dévouement
+à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je
+ne le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement,
+valent mieux que leurs pères et sont de bons citoyens.</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, ma femme me dit:
+Mon lait est gâté, je n'en ai presque plus, je ne peux
+plus nourrir mon drole... Et elle se mit à pleurer à
+chaudes larmes.</p>
+
+<p>Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an,
+et avec du lait que nous prenions à Puygolfier, où la
+demoiselle tenait une brette, il finit par prendre le
+dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma femme se
+remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
+quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide
+du pauvre oncle. Quelques jours se passèrent, et nous
+nous inquiétions de ne rien savoir, lorsque Brizon
+m'apporta une lettre de M. Masfrangeas qui me
+mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point
+malade, et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était
+aussi bien que possible. Il ajoutait qu'il avait bon
+espoir de le tirer de là, puisqu'on n'avait rien trouvé au
+Frau en fait de papiers dangereux. A la vérité, il y avait
+des dénonciations contre lui, et tous les rapports du
+maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un
+de ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux.
+Mais il avait plaidé le contraire, disant que des
+dénonciations comme celles d'un Laguyonias ne pouvaient
+pas nuire à un honnête homme, et que quant
+aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et
+lui une vieille haine qui les rendait suspects. En
+finale, M. Masfrangeas nous admonestait de prendre
+courage, et de ne pas nous chagriner plus que de
+raison.</p>
+
+<p>La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de
+savoir mon oncle en prison. Elle n'entendait pas la
+politique, la pauvre, et elle ne comprenait pas comment
+on pouvait enfermer un si brave homme; tous
+les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.</p>
+
+<p>Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.&mdash;Si
+encore, disait-il, on m'avait pris, moi
+qui n'ai pas de maison à faire aller, point de famille,
+rien, ça ne serait pas une affaire; mais aller mettre
+en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
+services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal,
+et ça n'est pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais
+on n'avait pas mis Lajarthe dedans; ça n'aurait pas
+produit assez d'effet dans le pays, un pauvre diable
+de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
+français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça
+fût un de ceux qu'on regardait comme un des principaux
+du parti dans le canton, et un paysan, comme
+tous ces paysans qu'il s'agissait d'épeurer, pour leur
+faire voter l'Empire.</p>
+
+<p>Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait
+souvent à la veillée pour savoir si nous avions
+des nouvelles et bon espoir. Et il s'en allait toujours
+en disant:&mdash;Ces brigands-là finiront bien sans
+doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait
+peur que non.</p>
+
+<p>Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et
+après avoir tourné et retourné toutes les chances et
+malchances, nous ne savions que croire, et nous
+regardions les braises que je tisonnais avec un bâton.
+On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et
+au dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand
+tout à coup nous entendons monter l'escalier. C'est
+lui! pensâmes-nous tous en même temps, et nous
+voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait. Déjà
+Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait
+sans rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait
+plus, comme si elle eût crainte qu'on revînt le chercher.
+Lui, l'embrassait tout doucement au front en la
+tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
+foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour
+et nous l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou,
+jusqu'à Lajarthe, quoique nous autres paysans nous
+ne soyons pas de grands embrasseurs. Comme le
+petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire un poutou
+dans le lit.</p>
+
+<p>Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais
+il n'avait guère faim et ne mangea qu'un tout petit
+morceau de quartier d'oie passé à la poêle. En mangeant,
+il nous raconta comment ils étaient traités à
+la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs,
+enfermés ensemble dans la même chambrée, pour la
+même cause, et les geôliers les regardaient d'un mauvais
+&oelig;il, et les traitaient plus mal que les voleurs,
+leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
+M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher,
+et qu'on ne l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était
+engagé formellement, et avait promis pour mon
+oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi tous les
+méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits
+contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux
+hommes dont les grands-pères étaient amis comme
+deux frères; deux hommes qui, étant petits, se tutoyaient
+et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
+d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour
+l'envoyer mourir delà les mers! Quelle canaille!</p>
+
+<p>Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher
+de l'eau-de-vie pour choquer de verre tous ensemble
+à l'occasion de son retour.</p>
+
+<p>Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement
+de toutes les choses qui s'étaient passées depuis
+un mois; mais, après le premier moment de contentement
+en retrouvant sa maison, sa famille et ses amis,
+nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu
+triste. Ma femme le lui dit et alors il lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que
+j'ai laissés à la prison, à ceux qu'à cette heure on
+transporte, entassés dans la cale des vaisseaux, en
+Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...</p>
+
+<p>Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans
+le foyer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+
+<p>Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison.
+Ailleurs, dans la commune et partout on se
+réjouissait. Il semblait à tous ces pauvres gens épeurés
+par les arrestations, par le récit des fusillades et
+des transportations, et menés par les maires et les
+curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et
+heureux. Les gens qui ne sont pas à leur aise sont
+comme les malades, ça les soulage de changer de
+position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que
+de gens se figuraient bonnement que c'était eux
+qui avaient gagné à ce changement, tandis qu'ils
+n'avaient fait que changer de misère. En attendant de
+s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le
+parti le plus fort, de faire partie des sept millions
+quatre cent et tant de mille, qui avaient voté Oui.</p>
+
+<p>Comme bien on pense, tout était changé chez nous;
+M. Lacaud étant revenu à la mairie comme je l'ai dit,
+le pauvre Migot n'était plus rien, ce qui lui doulait
+fort, car il avait pris goût à l'écharpe. Quant à mon
+oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il
+ne sortait guère de chez nous, dans les premiers
+temps qu'il fut revenu, histoire de fuir les occasions.
+Il y avait, à cette manière de faire, doux bonnes raisons:
+d'abord ça n'aurait servi de rien, et ensuite
+M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre
+chose lui aurait fait des affaires à la Préfecture.
+Ça lui coûtait bien tout de même à mon oncle, car il
+était de ceux qui ne se rendent que morts; mais il
+avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas éviter
+tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le
+mieux, pour lui, de rester tranquille quelque temps,
+pour laisser passer le fort de la bourrasque. Les gens
+ne nous voulaient point mal, de n'être pas de leur
+avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous parler
+longtemps, dans les foires ou les marchés, de
+crainte qu'on crût qu'ils étaient de notre bord. Mais
+il y avait aussi quelques mauvaises canailles, qui
+tâchaient de se venger de ce que mon oncle les avait
+empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier.
+Le plus enragé était ce méchant goujat de
+Laguyonias, qui disait partout que c'était malheureux
+de voir des scélérats, comme mon oncle, libres chez
+eux, tandis qu'ils devraient être à casser des pierres
+en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était
+méprisé de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient
+aucun effet.</p>
+
+<p>Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi
+qui faisais les affaires du dehors, à Excideuil et
+ailleurs. Ma femme avait beaucoup d'idées, pour des
+arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant, et
+c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut
+venue, au mois de février, il arrangea le chemin qui
+de notre jardin allait à la fontaine, et en fit une jolie
+allée qu'il planta de pommiers et de pruniers. La
+vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du gros
+fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de
+pierre, où il faisait bon se reposer par les temps
+de chaleur. Après ça, le jardin fut soigné et bien
+arrangé; ses allées furent alignées et sablées, avec de
+la petite grave de rivière. Le long de l'allée du
+milieu, qui était plus large que les autres, ma femme
+planta ou sema des bouquets, comme des rosiers,
+des lis, des muguets, des passe-roses, des giroflées,
+d'autres qui sentaient bon, comme du basilic, de la
+menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
+allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure
+dont le bois était tombé en pourriture, et comme le
+chèvrefeuille était vigoureux et foisonnait, la même
+année il y eut de l'ombre.</p>
+
+<p>Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça,
+mon oncle aimait à tenir le petit Hélie, à le promener,
+et quand le drole commença de marcher, il le menait
+tout doucement par la main.</p>
+
+<p>L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu
+près, malgré le mal vouloir de quelques coquins dont
+j'ai parlé, qui se servaient de la politique pour tâcher de
+nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous autres
+paysans, on ne comprend pas les haines politiques,
+et quand même ceux qui nous voulaient mal auraient
+valu quelque chose, on ne les aurait point écoutés.</p>
+
+<p>C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en
+aller, et que l'on trouve maintenant, dans des petites
+communes, des voisins qui se mangeraient les foies
+pour des questions de partis. Je crois bien que souvent
+la politique n'est que la couverture de ce mal
+vouloir, et que si ce n'était pas ça qui les rendrait
+ennemis, ça serait autre chose. Autrefois les querelles
+étaient entre papistes et parpaillots, et elles
+ont fait couler pas mal de sang chez nous en Périgord,
+sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous
+un vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se
+faire jour. Aujourd'hui, on se bat dans les élections
+à coups de morceaux de papier, comme autrefois on
+se battait à coups de mousquets, de piques, de flèches,
+de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
+liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître
+ces haines ne pensent pas à tout ça.</p>
+
+<p>Notre petit train de vie était réglé chez nous, et
+voici comment ça marchait. Le matin à la pointe du
+jour, nous nous levions, et, après que nous avions
+fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
+les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait
+du blé à moudre, je montais le sac contre la trémie
+et j'ouvrais la pelle. Après que j'avais réglé les
+meules, et que je sentais entre mes doigts que la
+farine venait bonne, nous allions avec mon oncle
+lever les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues,
+et je mettais le poisson dans le réservoir. A
+huit heures, nous mangions la soupe ou les châtaignes;
+à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi,
+nous allions rendre la farine. Celui qui restait faisait
+moudre pour les petites pratiques qui venaient au
+moulin, portant leurs deux ou trois quartes de blé
+sur une bourrique. Vers les trois heures et demie,
+nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au
+moulin, nous l'engagions à monter avec nous. Le
+soir, il était près des huit heures ordinairement,
+lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas réglé à
+la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois
+où nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans
+l'été.</p>
+
+<p>Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de
+ça, nous avions gardé à notre main assez de terres
+et de vignes, pour nous occuper les uns et les autres.
+Le travail changeait comme de juste avec les saisons.
+Au printemps il fallait donner quelques façons, enter
+des arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins,
+la moisson, les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte
+de la Saint-Michel, les vendanges, les noix et
+les châtaignes à ramasser, et les labours à faire.
+L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à balayer
+dans les bois pour faire la paillade au bétail.
+Les occupations ne nous manquaient pas, comme on
+voit, et nous faisions tout ça nous seuls. Par exemple,
+pour les vignes, on les fouissait toutes en deux jours:
+il venait une douzaine de voisins nous aider, et le
+second soir à souper, on faisait un peu de festin pour
+les remercier.</p>
+
+<p>Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle
+ou moi, au marché d'Excideuil; c'est là où nous
+avions nos affaires, où nous trouvions notre monde.
+Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
+quelques paires de poulets ou de canards, et quelques
+douzaines d'&oelig;ufs. Elle avait beaucoup augmenté
+le revenu de la basse-cour, sans grande dépense;
+ainsi, tous les ans, nous portions au marché de Périgueux
+une vingtaine de dindons, en gardant notre
+provision. Elle faisait venir de même beaucoup d'oies,
+qui profitaient vite ayant la rivière à deux pas, et
+quand il était temps, la Suzette les gorgeait: une
+fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
+bon prix, les foies, la graisse et tout.</p>
+
+<p>Quand la bourrasque politique fut un peu passée,
+mon oncle se mit à faire du commerce sur les blés,
+et pour ça il allait assez souvent aussi à Cubjac, et à
+Thiviers le samedi. A part ces sorties, les jours se
+ressemblaient fort, car la vie de la campagne est
+toute unie, sans changements. Le dimanche, pour ça,
+quand le temps allait bien, nous prenions la chienne,
+et nous allions tâcher de tuer le lièvre, et lorsque
+nous en savions un c'était rare que nous ne le portions
+pas, car notre Finette était bonne, suivait des
+quatre heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne
+manquait guère son coup; et puis il connaissait bien
+les postes. Lorsque nous avions tué un beau mâle
+dans les huit livres, nous l'envoyions à M. Masfrangeas,
+et nous faisions de même lorsque nous avions
+pris quelque belle pièce de poisson. Quand nous
+mangions le lièvre à la maison, il y avait toujours
+quelque ami à qui nous l'avions faire dire: c'était
+Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
+Puyadou.</p>
+
+<p>Dans l'après-midi du dimanche, je descendais
+quelquefois jusqu'au bourg, histoire de voir les gens,
+de parler à des amis, et à l'occasion, nous buvions
+une bouteille nous deux Roumy.</p>
+
+<p>D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le
+tour de notre bien, les mains dans les poches de la
+veste, un brin de marjolaine aux dents, nous arrêtant
+à chaque pièce, pour voir comment levait le blé, ou
+si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait,
+ou si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée
+du plaisir que nous avons, nous autres paysans, de
+voir naître, croître et mûrir le grain que nous avons
+semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que nous
+avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre
+le champ que nous connaissons sillon par sillon: ici
+il y a une mouillère; là, à cette place, on ne peut
+pas faire perdre le chiendent; et on se dit: Lorsque
+nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais temps,
+aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est
+autre chose que celui du riche, qui visite ses domaines
+qu'il ne cultive pas. Le plaisir de celui-ci est plein
+de vanité, et tout à la surface, comme s'il avait une
+belle femme, pour la vue seulement. Mais pour le
+paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
+lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la
+façonne à sa mode, la soigne avec grand amour, et
+jouit en la voyant fécondée par son travail. Et nos
+vignes donc! C'est là que nous nous arrêtions longuement,
+marchant pas à pas, regardant chaque pied
+l'un après l'autre, épiant les boutons à leur sortie,
+les comptant, comptant les formes, faisant des comparaisons
+d'années. Ah, c'était surtout notre vieille
+vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont nous ne
+buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien
+soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau
+avec des feuilles pour mettre aux endroits les plus
+maigres, et tous les ans nous y portions quelques
+tombereaux de terre pour l'arranger. C'en était
+risible; quand nous trouvions par là quelque vieille
+savate, ou quelque mauvaise peille de drap, nous la
+portions à la vigne pour l'enterrer au pied d'un cep.
+Et s'il y en avait quelqu'un de malade nous le déchaussions,
+et nous y mettions autour du purin de
+l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous
+coûtaient pas: et puis, quand les grappes se gonflaient
+comme le tétin d'une femme grosse, quel
+plaisir de les voir profiter, et passer du rouge
+clair au brun noir et comme velouté!</p>
+
+<p>D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme
+et moi, deviser et nous promener aux alentours de la
+maison, et s'en montait dans sa chambre du moulin,
+lire un de ces vieux livres des grands hommes de
+l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il
+ne s'était jamais lassé, comme celle de Caton et de
+Phocion, qu'il préférait à toutes les autres. C'était
+une chose pas ordinaire, cette lecture, pour un
+paysan un peu dégrossi seulement par l'école et
+le régiment. Le hasard avait voulu que ces livres se
+fussent trouvés dans un tas de vieilleries, achetées
+par mon grand-père à l'encan, et mon oncle en faisait
+son profit, et nous tous aussi.</p>
+
+<p>Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota
+chez nous, comme dans toute la France, pour le rétablissement
+de l'Empire. Au Frau nous nous demandions,
+mon oncle et moi, comment nous devions faire.
+Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre
+un Non dans la boîte de M. Lacaud; mais, à cause
+de M. Masfrangeas, il fut convenu que nous ne voterions
+pas. Lajarthe, qui était venu voir comment
+nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au
+Frau. Ce qu'il y eut de joli dans notre commune,
+c'est que hormis nous trois, mon oncle, Lajarthe et
+moi, il n'y eut pas un manquant: tout le monde vota
+même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau
+c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait
+toujours voté avec les gens comme il faut, fut porté
+par M. Lacaud comme ayant voté Oui, car il n'y
+eut pas un Non dans la boîte, bien entendu. Notre
+maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le
+Frau ce jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou
+pour mieux dire de manière de voter; mais il se
+trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis mon
+oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux
+plutôt que de voter pour Bonaparte.</p>
+
+<p>Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir
+pas pu envoyer un procès-verbal avec autant de Oui
+que d'électeurs. Il ne s'en fallait que de trois, ça
+n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu que
+d'autres maires de par là avaient obtenu par les
+mêmes moyens que lui l'unanimité de Oui, et comme
+il couchait en joue la croix d'honneur, il craignait
+que ça ne lui fît du tort.</p>
+
+<p>Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés
+au bourg, mon oncle et moi, pour nous arranger
+avec des scieurs de long qui devaient venir nous faire
+des planches. C'était un dimanche, et M. Lacaud se
+trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de
+graisse et d'importance comme toujours. Une grosse
+chaîne de montre en or s'étalait sur son ventre bedonné,
+et sa trogne rouge luisait sous un grand chapeau
+haut de forme. Il était là, les mains derrière le
+dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des
+gens de la commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il
+nous vit à quelques pas, il se tourna vers nous
+et, s'adressant à mon oncle avec sa grossièreté vaniteuse,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous
+a été faite, Nogaret; vous auriez dû voter au moins
+par reconnaissance pour celui qui pouvait vous envoyer
+à Cayenne et ne l'a pas fait.</p>
+
+<p>Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient,
+en serrant les poings et les mâchoires; mais
+la pensée de Masfrangeas lui vint; il ne dit rien et
+s'en alla.</p>
+
+<p>Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers
+ce gros enflé, je lui répondis rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance
+à celui qui s'est emparé du droit de grâce,
+parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout le mal qu'il
+aurait pu lui faire injustement!</p>
+
+<p>M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il
+resta tout ébaubi, devint cramoisi, branla la tête
+d'un air menaçant, mais ne sut que dire.</p>
+
+<p>Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai
+riposté un peu à propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent,
+et le mot me vient trop tard. Il m'est arrivé plus
+d'une fois de me dire en m'en allant: Animal! tu
+aurais bien pu dire ça ou ça.</p>
+
+<p>Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions
+bien tranquilles chez nous, ne nous mêlant de rien,
+ni de politique ni des affaires de la commune, et il
+nous semblait que cela étant ainsi, nous étions à
+l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais
+gredins comme Laguyonias, et à des individus méchants
+et rancuniers comme M. Lacaud, on n'est
+jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et nous
+ne tardâmes guère à nous en apercevoir.</p>
+
+<p>Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la
+bruyère pour faire paillade à notre bétail, je vis venir
+un nommé Pasquetou, de Cronarzen, qui avait un
+bois touchant le nôtre. Quand il fut près de nous, il
+nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions
+la bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre.
+Moi, c'était la première fois que je le voyais faire,
+et comme dans nos bois les limites ne marquent pas
+toujours très bien, je pensais que peut-être nous nous
+étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à
+Pasquetou que c'était la troisième ou quatrième fois
+que lui y coupait la bruyère, sans parler des plus
+anciens de la maison, et que jamais il n'avait rien
+dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait
+pas son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait,
+il voulait le faire valoir; et il ajouta que
+nous venions jusqu'au chemin qui s'en va vers Roulède.
+Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur
+ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin:
+à quoi Pasquetou répliquait que nous l'avions dépassé.</p>
+
+<p>Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour
+éviter un endroit un peu creux où l'eau s'assemblait,
+et où il y avait toujours de la fange, les gens qui
+passaient par là avec leurs charrettes avaient pris
+l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre,
+à cinquante pas de là, le chemin qui tournait
+un peu sur la droite. Comme il y avait longtemps
+que les gens faisaient comme ça, ce passage était
+devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que
+la palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin,
+mais pas assez tout de même pour qu'on ne le vît
+bien. Nous n'avions jamais rien dit aux voisins;
+c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait
+pas la peine d'en parler.</p>
+
+<p>Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il
+voulait nous faire lâcher de couper la bruyère, je lui
+dis de nous laisser tranquilles, et que, s'il avait des
+droits comme il le disait, il n'avait qu'à marcher.</p>
+
+<p>Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait
+grandement, vu que nous avions toujours été
+bons voisins; mais nous pensions qu'il y avait quelqu'un
+qui le poussait. Le terrain disputé n'en valait
+pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne
+valait pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers
+dessus. Il y en avait eu un autrefois, mais il n'en
+restait plus que la souche pourrie recouverte de terre
+et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite autrefois,
+mais comme il n'existait plus, Pasquetou se
+fondait là-dessus, pour soutenir que notre limite
+était un gros châtaignier, contre lequel passait le
+chemin que les gens avaient fait chez nous.</p>
+
+<p>Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on
+ne veut pas se laisser manger par un mauvais voisin;
+et, devant le juge de paix, mon oncle déclara que, depuis
+qu'il avait souvenance, les siens et lui avaient
+toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans contestations,
+et que nous continuerions à faire de même,
+jusqu'à ce que les tribunaux en auraient autrement
+ordonné.</p>
+
+<p>Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de
+Laguyonias, qui nous porta une assignation devant
+le tribunal de Périgueux; nous voilà obligés de
+prendre un avoué, un avocat et de plaider.</p>
+
+<p>Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient
+toujours vu couper la bruyère sur le terrain en question;
+mais pour le passage, les uns ne se rappelaient
+pas bien où était le vrai chemin; d'autres n'avaient
+jamais passé que sur celui qui traversait notre bois.
+Le cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous
+n'avions, pour soutenir notre droit, que la preuve de
+la jouissance.</p>
+
+<p>Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit
+que son bois venait jusqu'au chemin qui était entre
+nous deux, et que ce chemin passait de notre côté, à
+raser un vieux châtaignier à trois mars, ou maîtresses
+branches, qui était sur notre fonds. Comme
+justement le châtaignier qui restait alors en avait
+trois, il se fondait là-dessus.</p>
+
+<p>A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à
+n'en plus finir, comme s'il se fut agi d'une affaire bien
+importante. Après ça, l'avocat de Pasquetou se leva
+pour plaider. Cet avocat avait une manie risible: tout
+en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe serrée
+au corps et se penchait en avant, faisant craquer
+avec son gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant
+le bras droit vers les juges, la main ouverte,
+comme s'il eût eu ses preuves dedans, et qu'il eût
+voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix
+éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait
+et remâchait dix fois la même chose.</p>
+
+<p>C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant,
+et on voyait qu'il savait bien des affaires, car il
+récita des articles de loi, parla d'un nommé Cujas,
+et fit des citations en latin, auxquelles je ne comprenais
+rien, pas plus du reste que quand il parlait en
+français, attendu sa manière d'embrouiller ses
+phrases. Quand il eut parlé pendant une heure et
+demie, il annonça qu'il avait fini et qu'il allait seulement,
+avant de s'asseoir, résumer rapidement les
+moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le
+voilà qui recommence de fond en comble à plaider.
+Tout le monde en soufflait; enfin, après une demi-heure
+de plus, il s'assit, tira un foulard rouge de sa
+poche, et se mit à s'essuyer le front.</p>
+
+<p>Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre
+tic; il levait les bras tendus au-dessus de sa tête, par
+un mouvement brusque, comme font maintenant les
+élèves de notre école, lorsque le régent leur fait faire
+l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
+laissait tomber de même, collés le long du corps,
+avec la fin de ses phrases. Ses grandes manches lui
+couvraient les mains, et se confondaient avec sa robe,
+de manière qu'on l'eût cru manchot des deux bras. Il
+avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses
+cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour
+de sa tête comme une belle calotte de curé, de manière
+qu'on l'eût pris pour un masque de carnaval,
+un pierrot en deuil.</p>
+
+<p>C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet
+avocat; il passait pour un homme fort, et je ne doute
+aucunement qu'il ne le fût; mais qu'il était embêtant!</p>
+
+<p>Il commença par une longue citation en latin, les
+bras levés comme j'ai dit, et les laissa retomber, la
+phrase achevée, comme si cet effort l'eut crevé. Puis
+il continua lentement, employant de longues phrases
+qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres,
+et n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en
+perdait quasi la respiration. Autant son confrère
+hachait et mâchait ses mots d'une voix désagréable,
+autant celui-ci les déroulait gravement d'une voix
+creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause
+célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait
+pas cent sous. Comme il ne voulait pas paraître moins
+ferré que son confrère, il cita toute une kyrielle d'anciens
+hommes de loi, et aussi ce Cujas, en prétendant
+que son excellent confrère l'avait mal entendu;
+à quoi l'autre riposta vivement: C'est vous, mon
+cher confrère, qui l'entendez mal! Tandis qu'il était
+lancé dans sa plaidoirie qui s'allongeait, s'allongeait
+toujours, la tête m'en tournait, et, n'y tenant plus, je
+sortis.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver,
+et me dit que l'affaire était remise à un mois; qu'il
+allait y avoir une enquête pour savoir si l'ancien châtaignier
+dont il ne restait que la souche pourrie avait
+trois mars, ou deux seulement, comme le disait Pasquetou.
+Quoique ce procès ne fût pas bien amusant,
+je me mis à rire à cette nouvelle, et nous nous en
+allâmes à l'auberge; après quoi, nous repartîmes pour
+le Frau avec un homme de Roulède qui avait témoigné
+pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, disais-je à mon oncle en nous en
+allant, ces avocats avec leur fagot de science, sont
+bien inutiles dans des affaires comme ça. Il aurait
+mieux valu que les juges vous fissent expliquer tous
+les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés
+à cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes
+il n'y aurait pas besoin de tant de paperasses
+et de plaidoiries; avec un peu de bon sens,
+le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement
+que deviendraient les avocats, les avoués, les huissiers,
+et le gouvernement qui vend le papier marqué?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces
+avocats parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois
+est dans Saint-Sulpice?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne
+parlaient pas du bourg de Cujat où l'on fait les bons
+fromages, mais, je pense, de quelque ancien homme
+de loi qui s'appelait comme ça.</p>
+
+<p>D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès
+rapportera gros à tout ce monde-là, car nous ne
+sommes pas près d'en voir la fin.</p>
+
+<p>Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la
+balle. Le jour où l'avoué de Pasquetou était prêt, le
+nôtre n'était plus là, et d'autres fois c'était le contraire.
+Et puis il y avait toujours quelque chose qui
+accrochait; l'un attendait une pièce et demandait la
+remise; l'autre avait besoin de voir son client, et
+tous deux se faisaient signifier force actes pour s'entretenir
+la main.</p>
+
+<p>L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en
+quinzaine, de mois en mois, finit pourtant par avoir
+lieu; elle ne fut pas heureuse pour Pasquetou. Il fit
+venir des témoins qui dirent bien que le châtaignier
+mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes
+venir autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait
+trois.</p>
+
+<p>Il y avait un an que le procès durait, lorsque le
+tribunal ordonna le transport sur les lieux.</p>
+
+<p>A ce coup, mon oncle dit:&mdash;Gare à celui qui perdra!
+il y a déjà beaucoup de frais de faits, et ce
+transport ne coûtera pas bon marché.</p>
+
+<p>C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle,
+que nous n'ayons aucun acte pour ce bois. Nous
+avions cherché partout, dans le cabinet où étaient
+nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout ce
+que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé
+Crabanas de Salevert, et qu'il était à nous depuis
+l'année de la Grande-peur. Là-dessus, je m'en fus
+trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire. Comme
+c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours
+passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait
+y être aussi: et dans ce cas, les confrontations
+peut-être nous donneraient raison. M. Vigier me dit
+de repasser dans quelques jours, qu'il ferait chercher
+par Girou.</p>
+
+<p>J'y retournai huit jours après, et la première chose
+que me dit son clerc, le petit Girou, ce fut:&mdash;Qu'est-ce
+que tu payes si je te fais gagner ton procès?</p>
+
+<p>&mdash;Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.</p>
+
+<p>Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois
+était limité au midi, par le chemin allant vers Roulède
+tout droit, passant contre un vieux châtaignier,
+et que la borne cornière avait été plantée à quarante-deux
+pas du châtaignier, en suivant droit le chemin
+du côté du levant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou;
+fais-moi une copie de cet acte et tu la feras signer
+par ton patron; il me la faudrait pour après-demain
+matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux servir
+ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant
+tout ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux
+de voir la figure qu'ils feront tous.</p>
+
+<p>Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués,
+les avocats arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à
+Coulaures il y avait la route, ça allait bien; mais
+après il fallait prendre des mauvais chemins jusqu'au
+bourg, où on était forcé de laisser les voitures, pour
+aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.</p>
+
+<p>M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par
+hasard, car il demeurait le plus souvent à Périgueux.
+Il invita tous ces messieurs à entrer chez lui, et là
+étant, il les convia à déjeuner. Comme il était le
+maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde,
+ils acceptèrent facilement.</p>
+
+<p>Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait
+le couvert, M. Lacaud emmena le président et un
+juge, sous prétexte de leur montrer le jardin, et là,
+lorsqu'ils furent seuls, commença à parler en faveur
+de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il
+avait raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne
+se prononçant pas, mais ayant l'air d'ouïr complaisamment
+ce que leur disait ce bon M. Lacaud qu'ils
+rencontraient partout dans les soirées, à la Préfecture,
+chez le Receveur général, au Cercle, et qui
+se trouvait là si à point, pour les faire déjeuner dans
+un pays perdu, où il n'y avait qu'une méchante auberge
+de paysans. Je suis sûr que ces messieurs
+étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser
+et de juger contre leur conscience; mais les
+choses se présentent tout différemment, selon les
+dispositions dans lesquelles on les regarde. Le juge
+prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit
+pas les choses comme celui qui ne sait rien de ce
+quelqu'un. J'imagine que lorsque M. Lacaud eut
+ajouté, comme pour renseigner ces messieurs sur
+ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au
+Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils
+n'étaient pas aussi bien disposés pour nous que pour
+Pasquetou.</p>
+
+<p>Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous
+du jardin au pied de la muraille, il y avait
+un vieux pauvre qui se chauffait au soleil et entendait
+tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M. Lacaud
+et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux
+Nicoud se leva, mit son bissac sur son échine et,
+prenant son bâton, s'en vint vers le moulin aussi vite
+qu'il put. Nous étions à table, nous autres aussi, avec
+Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous
+entendîmes ses sabots sur l'escalier.</p>
+
+<p>Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez
+manger la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il
+souleva son bonnet en disant:&mdash;Bonjour, bonjour,
+braves gens!</p>
+
+<p>Et tout le monde lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Nicoud, bonjour!</p>
+
+<p>Quoique nous ne fussions que des paysans à notre
+aise, jamais il n'est venu un pauvre à notre porte à
+qui on n'ait donné. Et si c'était un vieux, des petits
+droles arrivant tandis qu'on mangeait la soupe, on
+leur en donnait avec un chabrol après, pour les
+gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire;
+nos anciens n'y avaient pas manqué, et nous autres
+faisions de même. Ce n'était pas maintenant qu'il y
+avait à la maison une femme comme la mienne, que
+cette coutume pouvait se perdre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien
+dire que ce n'était pas la même chose chez tout le
+monde. Dans nos pays, les gens ne sont pas bien
+donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient
+mauvais c&oelig;ur, non, mais ils ne sont pas riches non
+plus, et suent et peinent à force, pour affaner du pain.
+La différence entre le paysan pauvre et le mendiant
+n'est pas grande pour ce qui est de la vie. Le morceau
+de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au
+chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est
+comme celle de l'autre, il n'y a pas guère de lard;
+enfin, la culotte et la veste du paysan sont déchirées,
+effilochées, rapiécées de morceaux de toutes couleurs,
+comme celles du pauvre qui lui demande la
+charité. C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur
+des misères qu'il subit lui-même. Le riche, qui
+connaît le bien-être, devrait compatir davantage au
+sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il
+ne le fasse pas souvent malheureusement; il aime
+mieux dire pour s'excuser de sa dureté: Ce sont des
+fainéants!</p>
+
+<p>Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis
+propre, aussi on le fit asseoir sur le banc, et ma
+femme lui apporta une grande pleine assiette de
+soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été
+Jean Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas
+fait entrer, et avec ça ma femme avait beaucoup de
+peine de le laisser à la porte, et de lui porter, quand
+il venait, une assiette de soupe sous l'auvent; elle
+disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien
+comme un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa
+faute: que ne se tient-il net comme Nicoud.</p>
+
+<p>Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou,
+qui était à côté, lui versa un bon chabrol dans son
+assiette, qu'il avala d'une coulée. Après ça, tout en
+mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce qu'il
+avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous
+le remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y
+avait rien à craindre, qu'il nous avait mis en mains
+quinte et quatorze et le point.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est
+une mauvaise chose que les procès, ça ruine bien
+des maisons. Moi je n'avais pas grand'chose, mais
+enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui m'ont
+fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
+Laguyonias.</p>
+
+<p>Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de
+manière qu'en arrivant au bois des Fontenelles, nous
+vîmes tous ces messieurs de la justice. M. Lacaud
+était venu là, aussi, histoire de leur montrer le chemin:
+il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas?
+Possible aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence
+ce qu'il avait dit pour Pasquetou. Ils étaient
+tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons messieurs,
+et bien repus, bien contents; pour sûr que notre
+maire leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il
+en avait de bon. Dans ces dispositions, la manière de
+voir de l'hôte, quand on se trouve dépaysé et transporté
+de la salle d'audience au fond d'un bois, peut
+bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de
+forfaiture.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux
+pour saluer, mais aucun de ces messieurs ne
+nous rendit la pareille. Les uns tirèrent leur tabatière,
+un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de
+Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous
+voyaient du coin de l'&oelig;il, pourtant, et avaient l'air
+étonnés de me voir avec une pioche sur mon épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre
+avocat en venant vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous portons de quoi tout arranger, dit mon
+oncle en tirant l'acte de sa poche: Tenez, voyez ça.</p>
+
+<p>Quand il eut lu, notre avocat dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ho! c'est une autre paire de manches!</p>
+
+<p>Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le
+titre. J'épiais les figures de tout ce monde pendant
+ce temps, et il y en avait de curieuses. Pasquetou,
+ne comprenant rien à ce qu'on lisait, voyait pourtant,
+à l'air de notre avocat, que c'était quelque mauvaise
+pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud
+colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les
+avoués, ça ne leur faisait rien, c'était visible; quel
+que fût le gagnant, leur affaire était bonne. Les juges,
+ça leur était quasiment égal aussi, sauf le petit dépit,
+d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion qu'il
+fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser
+rien voir. Quand notre homme eut achevé, le président
+prit l'acte et se mit à le relire, et pendant ce
+temps nous autres fûmes à la vieille souche du châtaignier.
+Partant de là, je comptai quarante-deux pas
+en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui
+marquait quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai
+sur la droite, puis sur la gauche, rien. Ces Messieurs
+s'étaient approchés durant ce temps et me
+regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas
+trop grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle
+me dit:&mdash;Va plutôt en avant, si c'est mon grand-père
+qui a compté les pas, il avait des jambes comme
+une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un
+petit moment, la pioche rencontra une pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais.
+Après avoir nettoyé la place, raclé les feuilles pourries,
+j'ôtai comme un terreau qui s'était formé dessus,
+et la borne se vit bien plantée avec ses deux témoins.</p>
+
+<p>Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut
+pas content; il vint voir tout près, mais quoi dire?
+les racines de bruyères enlevées montraient bien
+que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte
+ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise
+exprès. Mais c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on
+aurait dit qu'il allait avoir une attaque, tellement il
+était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait coi, les mains
+dans les poches de son sans-culotte, regardant par
+terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en
+allaient.</p>
+
+<p>Au moment où ils partaient, nous autres trois,
+restés les maîtres sur le terrain, nous leur tirâmes
+encore trois grands coups de chapeau, en nous gaussant
+un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne firent
+pas plus attention à notre salut que la première fois,
+mais ça nous était bien égal.</p>
+
+<p>Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa
+haine contre nous, avait encore de bonnes raisons
+pour ne pas être content. C'était lui qui avait poussé
+Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de frais
+pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq
+pistoles pour les frais du procès, avec condition qu'il
+ne les remettrait pas s'il perdait. Pasquetou se consolait
+un peu pensant à ça; il se figurait bien qu'un
+procès qui durait depuis un an et demi, avec des
+témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait
+plus de vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque
+chose à parfaire, mais il ne se doutait pas du
+chiffre. Quand on lui dit la note des frais, qui se
+montaient à près de cent louis d'or, il en devint
+tout innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien
+pour payer, et, avec les intérêts et les mauvaises
+années, ça finit par le mettre dans les affaires, tellement
+qu'il ne s'en est jamais relevé, et que lorsqu'il
+mourut, ses enfants furent obligés de vendre.</p>
+
+<p>Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions,
+tout contents et riant de la manière dont notre
+maire et Pasquetou avaient été coyonnés par cet
+acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta
+pour s'en retourner à Saint-Germain:&mdash;Tu sais, lui
+dit mon oncle, c'est pour jeudi prochain, ne manque
+pas!</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez crainte de ça, Nogaret!</p>
+
+<p>Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant
+à Excideuil, nous le vîmes planté devant l'auberge
+où nous mettions nos bêtes. Il croyait que nous allions
+déjeuner là, mais mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as
+promis, Hélie, il nous faut aller à l'hôtel de Provence.</p>
+
+<p>Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était
+là que descendaient le maréchal Bugeaud et tous les
+messieurs de par chez nous, et là aussi que s'arrêtaient
+les voitures de poste; mais, pour une fois, ça
+n'est pas coutume.</p>
+
+<p>Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux
+tenus qu'on pût voir dans tout le pays. En entrant
+dans la grande cuisine, toujours encombrée dans un
+coin, de paquets et de malles, car c'était aussi là le
+bureau de la diligence et le relais, on voyait bien,
+qu'il y avait à la tête de la maison une maîtresse
+femme. Tout était propre, bien en place; les chandeliers
+de cuivre brillaient, par rang de taille sur la
+cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
+de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et,
+sur la table massive, les couteaux étaient alignés par
+ordre de grandeur. Tout était net, luisant et arrangé
+avec goût. Et les servantes donc, en tablier blanc et
+le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
+neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant
+des plats et des bouteilles.</p>
+
+<p>On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant
+sur la route, tapissée de papier vert à fleurs,
+avec des rideaux de coton blanc à franges aux fenêtres.
+Sur la cheminée, il y avait une ancienne pendule
+à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets
+de fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient
+accrochées des images, représentant l'histoire de
+Geneviève de Brabant. La table était couverte d'une
+touaille, blanche comme des fleurs; les verres brillaient,
+et les fourchettes et les cuillers semblaient
+d'argent: c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah!
+le petit Girou était content, et nous aussi, de lui faire
+cette honnêteté.</p>
+
+<p>Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme
+ça maintenant. Tout dernièrement, nous étions à
+Périgueux et mon gendre a voulu que nous allions
+dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez
+belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que
+je vous dise, ça n'était plus ça; on nous a fait manger
+des affaires arrangées à la mode de partout; ça n'est
+ni salé ni poivré, et puis point d'ail; ça avait du goût
+comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
+une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les
+étrangers. Le fait est que, comme ça ne sent rien,
+avec un peu d'idée, chacun peut se figurer manger
+de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il devrait
+bien y avoir à Périgueux un endroit où on
+puisse manger à notre mode.</p>
+
+<p>Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par
+des filles accortes et avenantes, mais par des garçons
+avec des favoris, et la raie au milieu de la tête, qui
+semblent des juges d'instruction: ça finit de vous
+couper la faim.</p>
+
+<p>Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise
+d'autrefois, où on vous faisait manger de bons morceaux,
+bien choisis, bien soignés, bien arrangés à la
+périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
+vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin!
+on ne boit plus maintenant que de la saleté de vins
+coupés, baptisés, remontés avec du trois-six, foncés
+avec du sureau, ou pis, avec quelque poison: c'est
+plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien.
+Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne
+daube, ou un gigot piqué d'ail, ou un fin chapon,
+ou un lièvre en royale, on demandait du bon vin de
+Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou de
+Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait
+pas chez nous, et c'était un vrai plaisir de boire ces
+bons vins en mangeant de bonnes choses, entre bons
+amis. Il paraît que maintenant, les gens se moquent
+de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine
+au gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces
+vins fraudés. Tout marche à la vapeur, et on n'a pas
+le temps de faire attention à ça. Les gens mangent,
+vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées
+pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont
+les gens d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis
+vingt-cinq ou trente ans, les gens comme il faut, et
+principalement les femmes et les jeunes gens, trouvent
+que ce n'est pas bon genre de manger comme
+faisaient leurs pères, et de boire du vin de leurs
+vignes. Ça n'est pas distingué de bien manger, ça
+engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent; et ils font la
+petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
+cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs,
+pour se gorger de cette cochonnerie de bière allemande.</p>
+
+<p>Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas
+leurs petits-fils, pour l'intelligence, le courage, la
+force, la bonne humeur! Je voudrais voir les crânes
+d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui se réunissaient
+autrefois au <i>Chêne-Vert</i> et chez la <i>Blonde</i>!
+Qu'on me montre dans la génération d'à-présent,
+sans dire de mal de personne, et sans remonter bien
+haut, beaucoup de bons vrais Périgordins en tous
+genres, illustres, célèbres, ou simplement connus,
+comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque,
+Alary, Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac,
+Jacques Maleville, Morand, Fournier-Sarlovèze,
+Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche, Lachambaudie,
+Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait <i>Lous
+dous douzils</i>, et tant d'autres dont le nom ne me
+vient pas.</p>
+
+<p>Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien,
+qu'il n'y ait pas de notre temps des Périgordins de
+valeur. Il y en a, c'est sûr, dans différentes parties
+qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne
+parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au
+vieux pays des pierres, et qui l'aiment, je nommerai,
+parce que je comprends son parler patois et que ses
+contes me plaisent, le collecteur de Sarlat, le félibre
+majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
+ébaudissement: <i>Lou curet de Peiro-Bufiero</i>, <i>Per tua
+lou tems</i>, <i>Lou paradis de las Belas-Maïs</i>, <i>Lou
+chavau de Batistou</i>, et tant d'autres jolies patoiseries
+que nous autres, paysans, devrions tous avoir
+dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez
+nous de bons enfants du Périgord, qui ne méprisent
+pas la terre natale, et qui ont l'esprit alerte, la tête,
+le bras et l'estomac solides, toutes qualités qui font
+le vrai Périgordin, propre à tout, bon à penser et à
+agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et
+leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les
+jeunes sont trop parisiens, à mon goût, et ne sentent
+pas assez le terroir.</p>
+
+<p>Mais me voilà loin de la table où nous étions assis
+tous les trois. Girou n'avait jamais été à pareille
+fête: c'était un pauvre garçon, d'une quarantaine
+d'années, fils de paysans comme nous, tout petit et
+chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une
+mûre, ce qui lui faisait dire quelquefois:&mdash;Moi,
+j'étais derrière la haie quand on tirait la couleur sur
+les merles! Il avait été instruit au hasard, par un
+vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le
+peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais
+sorti de Saint-Germain. Trop faible pour travailler la
+terre ou pour être ouvrier, trop petit pour être soldat,
+M. Vigier l'avait pris pour clerc, et il vivait là, dans
+cette petite étude de campagne, attrapant tous les
+livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre quelque
+chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et
+boire, tout en causant et disant des histoires plaisantes,
+car il était malin, et tournait les choses
+comme il voulait. Il revenait aux plats qui lui convenaient,
+et le mâtin, quoique paysan, il avait du goût
+et ne se jetait pas sur les grosses pièces.</p>
+
+<p>Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de
+foies gras aux truffes, ni d'un plat de champignons
+en sauce, comme jamais plus je n'en ai tâté. On
+aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien mangé
+depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans
+ce petit homme, il y eût un estomac aussi chabissous,
+autrement dit, capable. Nous avions bu du vin du
+pays, du meilleur, et avec ça deux bouteilles de vin
+vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me dit:&mdash;Avec
+vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler
+du vin de Rossignol; il paraît que c'est quelque chose
+de fameux. Il y a longtemps que j'ai envie d'en
+tâter, vous devriez bien en faire porter une bouteille?</p>
+
+<p>&mdash;Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce
+vin tape sur la cocarde.</p>
+
+<p>La fille apporta une bouteille de Rossignol, et
+Girou se passa son envie. Enfin, quand nous eûmes
+bien déjeuné, bien trinqué, nous allâmes au café.
+Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait bon
+tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots,
+les petits verres, il en avait assez, surtout qu'il
+voulut fumer un cigare d'un sou ainsi que nous autres.
+Comme nous n'avions grand'chose à faire, nous le
+fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire
+passer un peu les fumées et puis, à quatre heures
+nous nous en fûmes ensemble, et nous le quittâmes
+rendu chez lui, bien content de sa journée.</p>
+
+<p>Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il
+est besoin que je revienne un peu en arrière. Un mois,
+ou guère s'en faut, après la première assignation de
+Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous naquit une
+petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy
+comme sa mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours,
+nous l'avons appelée Nancette. Ma femme fut
+bien contente d'avoir une drole, parce que quand
+elles sont grandettes, les filles commencent à aider
+leur mère dans la maison, tandis que les garçons sont
+toujours dehors avec les hommes. Nous, nous étions
+bien contents aussi, principalement de voir que ça
+faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait
+été encore un garçon, nous ne nous en serions pas
+fait beaucoup de mauvais sang.</p>
+
+<p>Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il
+faut savoir que, chez nous autres, c'était la coutume
+de nous rappeler les années par la chose la plus
+marquante; comme l'année du grand hiver, l'année
+des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des
+grosses vendanges, l'année de la mort de ma mère,
+l'année que le tonnerre tomba dans la cheminée,
+l'année de mon mariage, l'année qu'on avait mis mon
+oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires
+comme ça.</p>
+
+<p>Cette année-là donc, peu de temps après la naissance
+de la petite, une cane qui avait fait son nid
+dans un buisson, sur le bord de l'eau, au-dessus du
+moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
+Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le
+soir lorsque la mère cane les ramena, nous vîmes
+qu'il en manquait un. Le lendemain soir, il en manquait
+encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau
+tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant
+de temps en temps sur l'écluse, nous nous demandions
+qu'est-ce qui pouvait les manger, quand mon
+oncle étant un jour dans sa chambre du moulin, tandis
+qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en
+attraper un dans sa gueule, et l'emporter au fond.
+Le lendemain il guetta avec son fusil; rien. Le surlendemain
+il entendit, à un moment, la cane crier de
+peur, et prenant vitement son fusil, au moment où
+cette bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un
+coup de fusil dans la tête et le tua roide. C'était un
+brochet qui pesait douze livres et trois onces;
+jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière;
+il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes
+caches qu'il y a; toujours est-il que nous l'eûmes
+comme ça.</p>
+
+<p>Je l'arrangeai dans une grande panière avec des
+herbes, et je le portai à M. Masfrangeas. En le
+voyant il s'écria:&mdash;Ha! quelle bête! mais que
+veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions
+pour huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au
+Préfet qui le convia à en manger sa part le lendemain
+soir.</p>
+
+<p>Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui
+firent honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et
+mise à la broche.</p>
+
+<p>Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec
+la tête, le Préfet dit à M. Masfrangeas:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est
+un brave homme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire
+passer la chose, et avec ça, il a failli aller à Cayenne!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.</p>
+
+<p>Et tout le monde se mit à rire.</p>
+
+<p>Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à
+Cayenne, il y avait des braves gens comme mon
+oncle, et tout aussi innocents.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+
+<p>J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations
+et de notre travail, suivant les saisons, il est inutile
+de revenir là-dessus. Les événements sont rares en
+pleine campagne, du moins de ceux qui valent la
+peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les
+gens des villes ne font guère attention, et qui, pour
+nous autres paysans, sont une grosse affaire.</p>
+
+<p>Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé
+de bonne heure; la lune rayait, et sentant un brin
+de froid sous les couvertures, je dis à ma femme:
+J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;
+aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on
+le sentait aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il
+avait gelé, il fallait attendre le soleil.</p>
+
+<p>Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes
+à la vieille vigne, mon oncle et moi, et, suivant
+rang par rang, il nous fallut bien voir que tous les
+boutons étaient gelés. De là, nous allâmes aux autres
+vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et
+de la Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme
+étant plus éloignées de la rivière que la vieille, il n'y
+avait pas tout à fait autant de mal, mais peu s'en
+fallait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire
+deux barriques de piquette.</p>
+
+<p>Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma
+femme, venant au-devant de nous avec sa drole sur
+le bras, nous demanda ce qu'il en était.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.</p>
+
+<p>Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.</p>
+
+<p>Les marchands se font du mauvais sang, pour une
+banqueroute qui leur fait perdre; les propriétaires,
+pour un fermier qui déguerpit sans les payer; les
+gens qui sont dans les affaires, pour les événements
+qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée,
+la grêle, la sécheresse, la brume et tout ce qui perd
+le revenu. Mais, tandis que dans les villes on agit,
+on se démène pour tâcher de se tirer d'affaire, nous
+autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
+rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien
+à faire, ce qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et
+puis, nous sommes de si longtemps habitués à ne
+compter sur le revenu, que lorsqu'il est serré, que le
+malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
+point.</p>
+
+<p>Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre
+vin de l'année d'avant, et il nous fallut faire avec le
+reste, en buvant plus de piquette que de vin.</p>
+
+<p>Quelque temps après, mon cousin Estève me
+manda de venir à la foire de Jumilhac qui tombe le
+7 mai, parce qu'il était en marché pour acheter une
+maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
+J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant
+le château, près du vieux arbre de la Liberté tout
+saccagé par les orages, comme la liberté par Bonaparte.
+Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes
+voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous
+revenions dans la foire en causant du prix. Comme
+nous suivions la grande rue, je vis passer un individu
+en blouse, qui avait une belle paire de ciseaux pendus
+à son cou par un lien, et qui criait: <i>Piaoux!</i>
+<i>piaoux!</i></p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux!
+que je dis à mon cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.</p>
+
+<p>L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre,
+qui venait de la place, criant aussi: <i>Piaoux!</i> <i>piaoux!</i>
+vint le retrouver. Ils avaient une espèce de banc
+monté dans un coin, avec des marchandises, cotonnades,
+indiennes, mouchoirs, fichus, et autres affaires
+comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces
+hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient
+leurs cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient,
+regardant de la finesse, de la longueur,
+de la couleur. Puis les filles voyaient les marchandises,
+cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
+paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient
+de leurs cheveux. Et alors ils entraient en
+marché. Les filles dépréciaient les étoffes, et les marchands
+les cheveux, et ils disputaient sur la qualité,
+le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
+filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en
+aller. Mais voyant ça, ces individus mettaient quelque
+chose de plus, un mauvais fichu de rien, un bout
+de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le marché,
+les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque
+peu de cheveux par devant, de manière qu'avec leur
+mouchoir de tête ça ne se connût pas. Quand tout
+était bien entendu, convenu, ces hommes prenaient
+leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces
+pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une
+brebis. Et pour une saleté de fichu, un tablier, une
+méchante robe de six francs qu'ils estimaient vingt,
+ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient bien
+chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en
+avait d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres
+qui ne savaient trop comment faire, qui voulaient bien
+une robe, mais que ça ennuyait de se laisser raser
+comme ça. Alors les marchands leur faisaient voir
+celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis
+leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait
+point par le moyen des cheveux laissés dessus
+le front, et les faisaient entrer en marché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis
+à mon cousin, allons-nous en.</p>
+
+<p>Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant
+un couteau qu'Estève avait acheté pour notre
+aîné.</p>
+
+<p>Au mois d'août de cette même année, ma femme
+eut un autre drole, qui fut enregistré sous le nom de
+Bernard, mais que nous appelions tant qu'il était
+petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis longtemps,
+autour de la maison, et venait au moulin nous
+trouver. Quelquefois je le regardais, assis dans le
+sable au bord de l'eau, faisant de petits étangs et de
+petits ruisseaux, et sa manière de faire, ses petites
+inventions, réveillaient dans ma mémoire le souvenir
+de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait
+me voir moi-même à cet âge, me roulant dans le
+sable, et, couché à plat ventre, essayant d'attraper
+des petites gardèches. Et souventes fois lorsque la
+demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
+mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la
+main, je me revoyais petit enfant, et je me rappelais
+mes adorations pour la jeune demoiselle qu'elle était
+alors, si fraîche, si pleine de santé, si jolie, que ça
+réjouissait le c&oelig;ur rien que de la voir.</p>
+
+<p>Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes,
+et une nuit elles emportèrent un morceau de l'écluse,
+de manière qu'il nous fallut mander des ouvriers et
+travailler beaucoup pour la réparer. Le moulin chôma
+quelques jours, après quoi on put faire moudre. Mais,
+on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le
+beau temps, en sorte que lorsque les eaux furent
+basses, l'été, il fallut refaire plus à fond et plus solidement
+une partie du travail. Cette affaire-là nous
+coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui coûte
+d'entretenir comme un moulin.</p>
+
+<p>Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858;
+c'était une petite nommée Rose, qui mourut à quatre
+mois. Certainement nous en eûmes du chagrin, surtout
+ma femme, mais nous avions trois autres enfants
+pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans
+et était encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui
+fait qu'étant occupée de lui à chaque instant, elle en
+portait mieux sa peine. Et puis on a beau dire, nous
+n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos
+enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager,
+elle se divise nécessairement. Il arrive bien des moments,
+dans une maladie, un petit accident, où on
+porte toute son affection, sur celui qui dans l'instant
+en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la chose
+passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère
+a beau faire, elle ne peut avoir autant de petits soins
+et de mignardises pour cinq ou six enfants que pour
+un seul, et je crois que ceux-là en valent mieux;
+les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.</p>
+
+<p>De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des
+villes principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin
+qu'il soit plus riche. Ils l'élèvent à faire toutes ses
+volontés, à voir tout lui céder, et en font des petits
+bonshommes pleins de vanité, de suffisance, capricieux
+comme des femmes qui le sont, dégoûtés de
+tout pour n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire,
+pas bons à grand chose. Ce résultat devrait les détourner
+du système, sans compter que, comme on dit,
+n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.</p>
+
+<p>A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur,
+soi-disant de la paix, après la guerre de Crimée,
+faisait tuer notre monde et manger nos millions, pour
+les Italiens, qui nous en sont bien reconnaissants,
+comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
+du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut
+mandé, trop tard comme toujours, aussi il dit
+d'abord que c'était un homme perdu. Je montai au Taboury
+avec ma femme, et, en effet, on voyait de
+suite qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le
+lit garni de courtines de vieille serge jaune, respirant
+avec peine et ayant une grosse fièvre. Sous sa
+tête, on avait mis un joug à lier les b&oelig;ufs, pour
+adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
+supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute,
+mais sa figure, dure comme toujours, était tranquille
+et même résignée.</p>
+
+<p>Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie
+des paysans, comme la goutte est celle des riches.
+On avait rapporté au vieux la sentence du médecin,
+pour l'avertir qu'il fallait faire venir le curé, et il
+avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller vitement
+quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait
+que lui qui pût le tirer de là. Le curé était venu avec
+Jeandillou, l'avait confessé, communié, olivé, et s'en
+était retourné. Il n'y avait guère qu'un petit quart
+d'heure que nous étions là, quand arriva le sorcier.</p>
+
+<p>C'était un homme de moyenne taille, bien carré et
+charpenté, un paysan point du tout dégrossi, comme
+celui qui n'était pas tant seulement allé à Périgueux,
+et ne sortait de son village, que pour se rendre aux
+environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux
+autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles,
+mais attaché avec entêtement aux anciens usages, et,
+comme de bien entendu, plein de toutes les superstitions
+d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon à
+pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un
+vieux gilet à fleurs, boutonné carrément jusqu'au
+col, et garni de deux rangées de boutons de cuivre,
+polis et brillants, qui avaient usé bien des gilets et
+se transmettaient de père en fils dans sa famille.
+Avec ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de
+Miremont, comme en ont les gens du Périgord noir
+qui touche au Quercy, et qu'on voit aux foires de Terrasson.
+Dans les pans écourtés de cet habit-veste,
+deux larges poches lui servaient à mettre des herbes
+et ses affaires de sorcier. Sa tête, garnie de longs
+cheveux blancs frisés, était couverte d'un bonnet de
+laine brune, tricoté à l'aiguille, sans pompon et
+ramené en avant, comme ceux de la République qu'on
+voit sur les anciens sous du temps.</p>
+
+<p>On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce
+qu'on croyait à son pouvoir et qu'on le craignait. Il
+y avait bien des gens qui l'invitaient aux noces, pour
+éviter les embarrements si désagréables pour les
+nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut
+tirer de vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.</p>
+
+<p>On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et
+pour celles des bêtes; il guérissait les gens, des
+fièvres, avec neuf brins d'herbes cueillies à reculons,
+avant le lever du soleil, le premier jour de la saison
+d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en
+les faisant passer par un écheveau de fil retors. Il
+guérissait aussi les chevaux et les b&oelig;ufs malades, en
+les faisant tourner trois fois autour de la pierre-levée
+du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la <i>Mandragoro</i>,
+et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait
+trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le
+soir que nous énoisions; il levait les sorts jetés
+par les gens mal jovents; il donnait aux garçons, le
+moyen de se faire aimer d'une fille, au moyen de
+l'herbe de <i>Moto-Goth</i>, ramassée avec certaines cérémonies,
+et cachée adroitement sous le livre des
+évangiles, à seule fin que le curé dît la messe dessus;
+il retrouvait les affaires adirées en faisant tourner le
+tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des gens qui
+croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant
+l'eau de la fontaine de la <i>Fado</i>, et mettre le trouble
+dans les ménages, en nouant l'aiguillette aux hommes,
+comme on disait autrefois, ce qui est, à ce qu'il paraît,
+un moyen sûr pour ça.</p>
+
+<p>En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable,
+prit un peu de sel dans la salière accrochée à la
+cheminée, et le jeta dans le feu, où il pétilla; puis
+il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna ses
+yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut.
+Lui, releva la couverte, et mit à nu la poitrine du
+malade, maigre, hâlée, couleur de vieux cuir et
+couverte de poils gris hérissés. Alors il se pencha,
+écouta, se releva, leva les bras en l'air comme pour
+implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait
+ainsi: <i>Din lou vargier dé Josaphat uno
+dâmo sé troubet, saint Jean la rencountret</i>... C'est-à-dire:
+Dans le jardin de Josaphat une dame se
+trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa
+de nouveau, souffla par trois fois sur l'endroit où était
+le mal, y fit avec le pouce, des signes mystérieux, en
+marmonnant tout bas des paroles qu'on n'entendait
+pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de cuir
+le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui
+remit la couverture dessus, et resta là sans bouger,
+remuant seulement les babines sans qu'on entendît
+aucun son.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta
+de nouveau, puis remit le sac de cuir dans sa poche,
+et recouvrit Jardon. Puis il alla à l'évier, demanda
+un bassin, des plats de terre, les remplit d'eau, et les
+plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme
+du vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel.
+Cette cérémonie dernière prouvait qu'il n'avait aucun
+espoir. Cela fait, il revint vers le lit, fit au-dessus de
+la tête du mourant, quelques conjurations pour adoucir
+son agonie. Malgré ses gestes et ses paroles,
+Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait
+comme un soufflet de forge et soulevait les couvertes.
+Ma femme était au pied du lit, et, quoique le
+vieux n'eût jamais été bon pour elle, le voyant agonisant,
+elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,
+la mère Jardon était là, assistée d'une s&oelig;ur de son
+mari et d'une de ses nièces, et tout ce monde épiait
+bien désolé, mais l'&oelig;il sec, qu'il eût: fini de souffrir!
+Belle manière de parler, qui fait bien connaître la
+résignation native du pauvre paysan, pour qui la
+cessation de la vie est la cessation de la souffrance.
+La peine de la vieille Jardon, de sa belle-s&oelig;ur, et des
+autres, très vraie pourtant, ne se marquait pas par
+des pleurs et des lamentations; elle restait muette.
+Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils savaient
+que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et
+qu'une mort à peu près semblable les attendait: A
+quoi bon se roidir contre la destinée? Le sorcier,
+voyant que le père Jardon tirait à ses fins, ôta son
+bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les yeux en
+haut, se mit à réciter la <i>Patenostre-Blanche</i>, s'interrompant
+de temps en temps pour faire de la main
+gauche des signes de sorcellerie. Le râle dura encore
+un petit quart d'heure, puis il se ralentit et cessa tout
+à fait: le vieux homme ferma les yeux à demi, il avait
+fini de souffrir!</p>
+
+<p>Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières,
+ramassa dans un seau l'eau qu'il avait mise dans les
+gages autour de la chambre, et alla la vider dans le
+verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres usages,
+maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée.
+Quand il fut revenu, avant que le corps fût froid, il
+lui mit ses habillements des dimanches avec un parent
+qui lui aida, et, cela fait, s'en retourna.</p>
+
+<p>Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et
+qu'il fut là-bas couché dans sa fosse derrière l'église,
+ma femme emmena sa mère nourrice au moulin, où
+elle resta deux jours, après quoi elle s'en alla, disant
+qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il fallait
+que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent
+chez nous, principalement pour voir les enfants, qu'elle
+aimait beaucoup.</p>
+
+<p>Je crois que cet enterrement fut le dernier que le
+curé Pinot fit dans la paroisse. Il fut forcé de s'en
+aller quelque temps après, rapport à sa nièce prétendue.
+Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions parlé à
+personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le
+rétameur, là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort.
+Mais comme ce Ragot venait tous les ans faire sa
+tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et Tourtoirac,
+sans doute il en avait parlé à d'autres, car on commençait
+à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient
+ferme que ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir
+ouï-dire seulement, d'autres qui ne le savaient pas
+davantage, soutenaient aussi ferme, que c'était bien
+sa nièce et que tous ces bruits c'était des méchancetés:
+c'est comme ça, que les trois quarts du temps,
+les gens parlent plutôt selon leur idée, que selon la
+vérité. Les dames de la paroisse, et les gens comme
+il faut, disaient qu'il n'y avait que des impies, des
+malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses pareilles.
+M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de
+dénoncer au procureur de Périgueux, les canailles
+qui débitaient ces calomnies. Les gens qui n'avaient
+aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre, ne savaient
+trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce
+vint faire découvrir le pot aux roses.</p>
+
+<p>Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du
+bourg, un noble, vieux garçon, appelé M. de Cardenac,
+qui était un bon vivant, point méchant du tout,
+mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses
+farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le
+curé et lui étaient grands amis, dînaient de temps en
+temps l'un chez l'autre, et faisaient ensemble la bête
+hombrée avec les curés des environs, en sorte qu'ils
+ne se gênaient point entre eux. Le jour de Notre-Dame-d'Août,
+M. de Cardenac vint à la maison curiale,
+comme le curé était en train de chanter les
+vêpres, avec sa nièce et d'autres chanteuses. La
+porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il
+n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de
+manière que M. de Cardenac entra par le jardin,
+sans que personne le vît, tout le monde étant aux
+vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient
+chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de
+Cardenac ne voulait pas aller à l'église, et pensait
+attendre en lisant le journal du curé, que les vêpres
+fussent finies. Malheureusement, il ne trouva pas le
+journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant de
+ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à
+feu, et les mit dans le lit de la nièce du curé, bien
+arrangées, entre les deux draps, de façon qu'on ne
+s'en serait jamais douté. Puis après, il s'en fut faire
+un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que les
+gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui
+ne vient que d'arriver.</p>
+
+<p>Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller
+le souper, et se servir des pinces pour arranger le
+feu, elle ne les trouva pas, et force lui fut de s'en
+passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle les retrouverait,
+elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce
+jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait
+pas se servir de ses doigts pour manier le feu. M. de
+Cardenac qui restait à souper, faisait le bon apôtre
+et semblait chercher les pinces, en se gardant bien
+de les trouver.&mdash;Peut-être, qu'il dit, votre enfant
+de ch&oelig;ur sera venu chercher du feu avec l'encensoir;
+qui sait où il les aura mises? Le curé alla voir, mais
+il revint disant que le drole avait garni son encensoir
+chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle Christine
+alla prendre celles qui étaient dans la chambre
+de son oncle prétendu.</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le
+curé et sa nièce commençaient à trouver ça étonnant.
+On avait eu beau chercher partout, impossible de
+savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze jours se
+passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire
+aux voisines, on en parlait dans le bourg, et,
+il y en avait qui disaient que le Diable avait bien pu
+faire ce tour, pour induire la demoiselle Christine,
+et possible le curé lui-même, en péché d'impatience
+et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils
+Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de
+leur faire commettre ce péché-là, pour raisons à lui
+connues, et que d'autre part, il n'avait pas besoin de
+ces pinces, en étant amplement fourni, ainsi que de
+fourches, de broches, de chaudières et autres instruments
+à faire rôtir et bouillir les damnés.</p>
+
+<p>Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un
+avec qui on puisse en rire à son aise. Pendant
+quelques jours, M. de Cardenac garda la chose, mais
+enfin, n'y tenant plus, il la conta après souper à un
+de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de
+n'en souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la
+raconta à un autre avec la même recommandation;
+celui-ci en fit de même et ainsi de suite, en sorte
+que bientôt tout le monde le sut.</p>
+
+<p>Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière
+qu'il fallait nécessairement conclure de cette histoire,
+que la nièce couchait avec son oncle. Là-dessus
+grand tapage dans le pays; les nobles des environs
+se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il
+y avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus
+soutenu que la demoiselle Christine était la nièce du
+curé, à cette heure soutenaient non moins fermement
+qu'elle ne l'était pas, afin de diminuer un peu la
+grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent
+guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est
+en cause.</p>
+
+<p>Les curés du voisinage levaient les bras au ciel,
+lorsqu'on leur parlait de ça, mais leurs gestes désolés
+et leurs paroles affligées, n'arrangeaient rien. Pour
+faire cesser ce scandale, dont riaient les impies et les
+libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre
+curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la
+bonne façon, et puis envoyé dans le fond du Nontronnais,
+prêcher la continence à d'autres ouailles.</p>
+
+<p>Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait
+cette affaire, il regretta bien assez de n'avoir pas
+tenu sa langue; mais il était trop tard. Pour réparer
+autant qu'il était possible, le mal qu'il avait fait,
+comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle
+Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement
+allait assez à la demoiselle grandement fatiguée
+du curé, lequel n'était guère aimable, mais il ne
+convenait pas à celui-ci, qui était un peu jaloux; pourtant
+il lui fallut bien en passer par là, ou par la porte,
+comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
+nièce avec lui, et il lui était même interdit de
+la revoir.</p>
+
+<p>Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas
+à connaître, que nous avions troqué notre cheval
+borgne pour un aveugle. Le curé Pinot était bien
+braillard, surtout en temps d'élections, et bien mauvais
+quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles
+de rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci
+étaient réduits à rien, et que sous la surveillance
+des gendarmes, du commissaire du canton, et des
+maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
+prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le
+reste, la danse, la viande les vendredis et samedis,
+la messe, la confession de Pâques, il faisait son métier,
+mais n'était pas des plus terribles. Il aimait à être
+tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang pour
+toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en
+gros, c'était tout ce qu'il demandait.</p>
+
+<p>Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre
+chose. Celui-là n'aimait ni les lièvres en royale, ni
+les beaux barbeaux, ni les chapons truffés, ni le bon
+vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni la pipe, ni la
+bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils
+d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de
+son sobriquet: Crubillou, qui avec un bien de mille
+écus, avait six ou sept enfants qu'il ne pouvait nourrir.
+Le curé de l'endroit ayant remarqué le second de
+ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,
+et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé.
+Le garçon, qui préférait prêcher à ceux qui piochaient
+la terre, plutôt que de la piocher lui-même, et de
+s'exterminer à nourrir des enfants comme faisait son
+père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
+On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et
+on disait que c'était les jésuites qui l'avaient élevé.
+Eux ou d'autres, ceux qui l'avaient dressé ne l'avaient
+pas manqué. Dès le séminaire, il avait une si grande
+idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses parents,
+il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait
+pas, ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement
+sa mère. Eux, les pauvres gens, tout fiers d'avoir
+un curé dans leur famille, le respectaient comme le bon
+Dieu, et s'il leur faisait la grâce de déjeuner, vite,
+on tuait un poulet et on faisait une omelette, et les
+s&oelig;urs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour
+ne pas compromettre la dignité de son caractère religieux.</p>
+
+<p>Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha
+sur la supériorité du prêtre, sur le grand respect
+qu'on lui devait, à cause de son caractère sacré. Les
+histoires de son devancier ne le gênaient guère, et
+il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu
+dans la paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï
+parler des fredaines des curés. Et pour faire comprendre
+à ses paroissiens, combien était puissant et
+vénérable le prêtre, il leur disait:&mdash;Le prêtre commande
+à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel,
+et de s'offrir victime résignée, et Dieu lui obéit, et il
+ne peut faire autrement que de lui obéir: on peut
+donc dire, avec vérité, que le prêtre est en un sens
+plus puissant que Dieu.</p>
+
+<p>On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait
+de haut avec les brebis de son troupeau, et ne se
+familiarisait point avec elles, comme le bon curé de
+<i>Peiro-Bufiero</i>. Quand il fit sa tournée dans les maisons
+et les villages, pour connaître son monde, il
+refusait tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir,
+soit de faire collation. Il semblait qu'il n'eût jamais
+ni faim, ni soif, et ne fût point sujet à toutes les misères
+des autres hommes. Mais s'il n'avait pas soif
+de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer tout
+le monde et de gouverner les gens selon ses idées.</p>
+
+<p>Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus
+à l'évêché pour être bons catholiques, et dévoués
+à la religion, il était plus doux, car il était ambitieux
+et ne voulait pas se faire d'ennemis capables de lui
+nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté,
+chez les nobles, on lui rendait une déférence due à
+son état, de l'autre, on le regardait comme un inférieur.
+Chez M. le comte de la Bardonnie, on lui
+avait fort bien fait sentir, en le recevant avec les
+égards de convention dus à un allié naturel, qu'on
+n'oubliait pas sa paysannerie, et tout ça le rendait
+prudent. Je raconte ça par ouï-dire, car on pense bien
+que je n'y étais pas. Mais avec les paysans, le commun
+du troupeau, il était roide et hautain. Cette
+conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile,
+mais il y a belle lurette que les prêtres l'ont
+perdu de vue, si tant est qu'ils s'en soient jamais
+inspirés.</p>
+
+<p>Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait
+pas venu à la maison, sachant que depuis longtemps
+nous ne fréquentions pas l'église, et que même nos
+enfants n'étaient pas baptisés. Mais il vint tout de
+même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
+devant des impies, et peut-être aussi espérant
+de nous ramener. Mais il se trompait du tout au tout;
+jamais nous n'aurions dit, ni rien fait qui pût faire de
+la peine aux personnes dévotes; nous n'avions point
+de haine contre les curés et la religion; et nous ne
+parlions pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas
+des impies, comme le disaient les vieilles bigotes;
+mais, par exemple, nous étions tout à fait indévots et
+incroyants.</p>
+
+<p>Tous les ans nous faisions faire exactement le service
+promis à la pauvre défunte Mondine, mais quant
+à ce qui est de nous autres, notre dernier acte de
+religion, avait été mon mariage à l'église, pour les
+raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
+repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à
+croire tout ce qu'on enseigne au catéchisme, à aller
+à la messe, à nous confesser et à faire nos Pâques,
+c'était chose impossible, tant nous étions peu portés
+à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,
+de miracles, qu'on racontait des légendes
+pieuses et autres choses semblables, il me semblait
+ouïr de ces contes qu'on fait pour divertir les petits
+droles; et de fait, je crois que tout ça a été inventé,
+pour amuser les peuples encore dans leur enfance.</p>
+
+<p>Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go,
+comme s'ils les avaient vues: que voulez-vous que
+je vous dise, j'ai eu beau m'écarquiller les yeux, je
+n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements que j'ai
+ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader
+les mécréants comme moi, m'ont surtout
+prouvé qu'elles sont très obscures et incompréhensibles.
+Mais s'il y en a qui ont meilleure vue que moi
+et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
+possible, tant mieux pour eux.</p>
+
+<p>On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous
+serez damné comme une serpe! Mais c'est à savoir:
+qu'on me montre d'abord où est l'enfer!</p>
+
+<p>Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là
+étaient aussi certaines et aussi nécessaires qu'on le
+dit, elles éclateraient à tous les yeux, bons ou mauvais,
+sans tant de discours. En finale, pour moi,
+j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez
+habile pour affirmer, ni assez roide de col pour nier;
+mais pour en croire quelqu'un sur parole je ne le
+peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus je trouve qu'on
+se paye de mots qui dépassent notre entendement.</p>
+
+<p>Mais quand même je serais très sûr que le Dieu
+de nos curés existe; que nous avons une âme qui ne
+meurt point avec nous, et sera récompensée ou
+punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
+ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que
+je crois pas qu'un Dieu nous ait damnés pour une
+pomme, ni que ce Dieu ait besoin de prières et de
+cérémonies pour être honoré, pas plus que de prêtres
+pour nous faire connaître ses volontés.</p>
+
+<p>Voilà comme nous étions dans la maison, et ça
+venait de famille, car ni mon grand-père, ni mon
+père n'avaient voulu se confesser à l'article de la
+mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe
+patois qui se peut traduire ainsi: <i>Les prêtres
+et les pigeons gâtent les maisons</i>. Ainsi, nous étions
+honnêtes avec eux, mais nous n'étions pas de ceux
+chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans la famille,
+si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu
+relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire
+de peu d'importance, et afin de ne pas contrister les
+femmes, qui n'avaient pas été élevées dans ces idées.
+Je conviens que c'est un tort, et qu'on doit être, ou
+bon catholique et pratiquer exactement, se confesser,
+faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et
+s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute
+cérémonie de religion: mais l'homme n'est pas parfait.
+En ce qui me regarde en particulier, je n'avais
+point à me plaindre de ce côté, car ma femme faisait
+comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage,
+toutes les pratiques auxquelles elle avait été habituée.
+Dans les commencements ça paraissait fort aux gens
+de chez nous. Qu'un homme ne fasse pas ses Pâques,
+encore ils le comprenaient à toute force; mais une
+femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements
+ça faisait aller les langues; mais quand on
+vit comment cette même femme gouvernait sagement
+sa maison, ses enfants et elle-même, et quand elle
+eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien
+elle était bonne et pitoyable pour les malheureux,
+les langues se turent.</p>
+
+<p>En voilà bien long, mais il me fallait expliquer
+dans quelles dispositions nous étions, lorsque vint le
+curé. Il avait un peu chaud en entrant, et ma femme
+lui présenta une chaise pour se tourner vers le feu;
+mais il remercia, disant qu'il ne faisait point attention
+à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.</p>
+
+<p>Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas
+peu de chose, et que nous autres, ne trouvions pas
+mauvais de prendre quelques précautions pour la
+conserver.</p>
+
+<p>Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de
+prendre quelque chose, mais il refusa tout: vin, eau,
+pineau, eau-de-vie, eau de noix, disant qu'il ne prenait
+jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous
+serez le premier homme qui sera entré ici, sans
+choquer de verre avec nous.</p>
+
+<p>Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou
+l'idée de trinquer avec nous, mais il répliqua un peu
+hautement:</p>
+
+<p>&mdash;Un prêtre n'est pas un homme comme un
+autre; je suis venu pour autre chose que boire.</p>
+
+<p>Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre
+de la messe, de la confession, de tous les devoirs
+du chrétien; nous dit combien nous étions coupables
+de les négliger; s'efforça de nous faire peur de
+l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous
+persuader. Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix
+minutes; mais à la première pause, mon oncle lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre
+temps à essayer de nous convertir; nous ne sommes
+plus des enfants; moi j'ai deux fois votre âge, mon
+neveu est votre aîné, et pour vous parler franchement,
+nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière
+de nous conduire. Si j'allais chez vous en faire autant,
+vous ne le prendriez pas bien sans doute, ainsi vous
+comprendrez qu'il vaut mieux ne plus parler de ces
+affaires-là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit le curé en tressautant, mais ce
+n'est pas la même chose! J'ai mission de Notre-Seigneur
+Jésus Christ de ramener les âmes à lui; Monseigneur
+m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis
+votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer
+ce que je crois être pour votre bien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle,
+vous êtes chez des gens qui ne croient pas à votre
+mission, comme vous dites, ni aux pouvoirs de
+l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne
+sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les
+gens de la commune sont un troupeau, et vous n'êtes
+pas notre pasteur. Que ceux qui reconnaissent votre
+autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur affaire;
+mais ici vous n'avez point à nous en faire.</p>
+
+<p>Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée,
+et s'adressant à moi:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos
+enfants innocents ne soient pas les victimes de vos
+funestes principes; laissez-les être chrétiens!</p>
+
+<p>J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là
+debout, son dernier enfant sur ses bras et les deux
+autres tenant son cotillon, fut plus prompte que moi
+et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le curé, dans une maison et dans une
+famille, il ne doit y avoir qu'une croyance et une
+religion, celle du père: nous restons unis en ça comme
+en tout.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois
+que je suis dans une maison où le démon est tout-puissant;
+il ne me reste qu'à me retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en
+remettant aussi mon chapeau, c'est ce que vous avez
+de mieux à faire.</p>
+
+<p>A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos c&oelig;urs
+impies, et de me faire la grâce d'être l'instrument de
+votre réconciliation avec Dieu. Je vous attends un
+jour au tribunal de la pénitence! D'ici là, souvenez-vous
+qu'on ne peut être honnête homme sans religion!</p>
+
+<p>Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon
+oncle lui dit en goguenardant, pour ne pas se
+fâcher:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous
+ferez jamais croire, que sans le fils de Crubillou, de
+Sarlande, nous ne puissions pas être honnêtes!</p>
+
+<p>Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés
+qui ont des nièces!</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes tous à rire.</p>
+
+<p>Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde.
+Chez nous, les femmes, à cette époque, avaient le
+cou un peu découvert; leur fichu, en croisant par-devant,
+laissait voir un tout petit peu le haut de la
+poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
+autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va
+s'imaginer que ça n'était pas honnête! Il se mit à
+prêcher contre les nudités, comme il disait: Selon
+lui, c'était le diable qui avait appris cette mode aux
+femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me
+pensais, ayant souvenir du seul bal où je sois allé,
+avec les demoiselles Masfrangeas, si le curé voyait
+les dames de la ville, qui ne manquent pas la messe
+pourtant, valser avec des jeunes gens, avant leurs
+tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?</p>
+
+<p>Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la
+danse. Tous les dimanches il parlait là-dessus longuement,
+et disait sans se gêner qu'il n'y avait que
+les filles de mauvaise vie qui allaient au bal; que
+c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais
+tout ce qu'il ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait
+rien. Aux vôtes des communes d'alentour, à la Sainte-Constance
+à Excideuil, les filles allaient danser tout
+de même; et le jour de notre ballade, la petite place
+était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les
+ormeaux. Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner
+il s'en allait chanter vêpres, avec les curés du
+voisinage venus pour la fête, tous bien rouges et
+repus, il se contentait de dire en passant:&mdash;Allons!
+allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons
+et filles entraient à l'église et reprenaient après.
+Mais son successeur voulait empêcher totalement de
+danser, et il aurait fallu que le maire le défendît.
+Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de faire;
+que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
+danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que
+ça mettrait la commune en révolution. Voyant ça, il
+imagina de refuser l'absolution, ou de la faire attendre
+longtemps aux filles qui avaient dansé; mais
+tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut quelques-unes
+qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la
+danse.</p>
+
+<p>Pendant le temps du carnaval on dansait chez
+Maréchou, et de temps en temps, lorsqu'on était en
+train, le chabretaïre, au milieu d'une danse, faisait
+avec sa musique: <i>lirou! lirou! lirou!</i> C'était le
+signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses.
+C'est ce fameux <i>lirou! lirou!</i> qui faisait tant crier le
+curé. A l'entendre, toutes les filles qui étaient là,
+avec leurs mères pourtant, c'était des bringues, des
+dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient
+pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans
+compter que de leur côté les garçons s'étaient donné
+le mot pour ne pas aller se confesser. Il ennuyait
+tout le monde, ce curé, aussi un dimanche matin,
+comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe,
+il vit pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible
+tout percé.</p>
+
+<p>Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à
+dire comme petit crible, aussi le curé comprit ce que
+ça voulait dire et devint tout pâle, mais il n'en dit
+mot.</p>
+
+<p>Pourtant il avait une bonne commune, et tous les
+paroissiens, une dizaine s'en faut, ne demandaient
+pas mieux que d'aller à la messe le dimanche, avant
+d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en
+mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller
+prendre les cendres, le lendemain du Mardi-Gras;
+faire bénir une branche de laurier ou de buis, le jour
+des Rameaux; donner de l'huile au curé pour entretenir
+la lampe de l'église; lui laisser les serviettes
+qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts;
+en un mot faire tout ce que leurs anciens avaient fait
+de tout temps; mais il ne fallait pas non plus les
+empêcher de s'amuser: Que diable! avant les Cendres
+il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir,
+les Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou
+était bien terrible, pour tout ce qui touchait la religion;
+pourtant, je crois qu'il était comme d'autres
+curés, que la jalousie le faisait agir, et qu'il voulait
+interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui étaient
+pas permis.</p>
+
+<p>Il était tellement peu endurant pour toutes ces
+choses, qu'ayant ouï dire que chez Maréchou on ne
+faisait pas toujours bien attention au vendredi et au
+samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à
+l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller
+un vendredi, lever le couvercle de la marmite pour
+voir s'il n'y avait pas de viande? C'est vrai qu'il n'y
+retourna pas deux fois: Les femmes de la maison, pauvres
+bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou
+qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça
+n'était pas un mauvais homme, mais il n'aimait pas
+trop les curés, et il ne lui en fallait pas tant pour le
+mettre en colère.</p>
+
+<p>Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime
+mieux parler de choses plus aimables. Au mois de
+février 1860, juste le 24, ma femme accoucha d'un
+drole, et mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour
+anniversaire de la République. On l'appela François.</p>
+
+<p>Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous
+inquiétions pas de ça, car vivant tout simplement, ne
+faisant point de dépenses inutiles, le blé ne manquait
+pas au grenier, ni le vin dans le cellier. Nous ne calculions
+pas, comme font les gens riches, qui n'ont
+qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres
+belles raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été
+dommage qu'ils ne vinssent pas, les pauvres petits,
+ils étaient tous bien fiers, et profitaient comme des
+arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné, marchait
+sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi
+comme une ratepenade, qui montait sur la jument,
+grimpait sur les arbres, ne craignait ni froid ni chaud,
+et faisait déjà des commissions assez loin. Tous les
+jours il montait à Puygolfier avec sa petite s&oelig;ur
+Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à
+lire et écrire. Celui-là était quelque peu le préféré
+de l'oncle; il le mettait quelquefois devant lui sur la
+jument, et l'emmenait à Excideuil ou ailleurs les jours
+de foire. Né dans un moulin, ce drole allait dans l'eau
+comme une loutre, et il piquait sa tête dans les endroits
+profonds de la rivière, que c'était un plaisir de
+le voir faire.</p>
+
+<p>J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à
+ne rien craindre, ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et
+ça leur a bien réussi. Ces petits, aussitôt qu'ils pouvaient
+marcher, couraient à l'eau comme des canous
+sortis de l'&oelig;uf, nus comme des petits sauvages, et
+grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer
+ou d'attraper des coups de soleil. Eté comme
+hiver, ils étaient toujours dehors, les cheveux comme
+des broussailles, pleins de poussière ou de boue,
+suivant le temps, déchirés, dépenaillés, nu-pieds, se
+roulant partout dans les prés, courant dans les bois,
+dormant sur la palène, et ne venant à la maison que
+pour demander à manger. Par exemple, ça revenait
+assez souvent; mais une fois que leur mère leur avait
+coupé un morceau de pain, les voilà repartis à galoper.
+Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur
+huit enfants que nous avons eus, il ne nous en est
+mort qu'un, la petite Rose, mais c'est le mal de cou
+qui l'a tuée à quatre mois. Les autres n'ont jamais
+été malades, et ils sont tous forts, et bons enfants,
+comme de vrais Périgordins.</p>
+
+<p>Il y a des parents qui ont comme ça des préférences
+pour quelqu'un de leurs enfants; moi non. Je
+mignardais bien davantage, le dernier, le plus petit,
+mais je les aimais tous pareillement.</p>
+
+<p>Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si
+aimante pour moi, que l'on aurait pu croire que je la
+préférais, parce que je l'embrassais plus souvent que
+ses frères. Elle ressemblait à sa mère cette petite,
+comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure
+tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes
+yeux clairs et aimants, et le même caractère: tout ça
+faisait que j'étais plus porté à l'embrasser que ses
+frères, qui étaient toujours bouchards, qui est à dire
+barbouillés, et souventes fois tapageurs et polissons.
+Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on
+venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure;
+lequel préfères-tu voir porter au cimetière? Et je
+sentais que ça m'aurait été totalement impossible de
+le dire, ce qui me prouvait que je n'avais pas de préférence
+injuste.</p>
+
+<p>Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout
+l'aîné; mais leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient
+pour avoir quelque chose, s'ils craignaient un
+refus de nous autres, c'était Gustou. Il leur faisait
+des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des pétards
+et des clifoires avec du sureau, des pirouettes,
+des quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles
+pour tendre aux oiseaux, des pièges pour
+attraper les merles dans les haies, des lignes pour
+pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient péter que
+c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne s'imaginât
+pour les contenter, et le soir, il leur disait des
+contes.</p>
+
+<p>C'était l'hiver principalement, quand nous étions
+tous autour du foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé
+à peler, qu'ils criaient tous:</p>
+
+<p>&mdash;Gustou, dis un conte!</p>
+
+<p>Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du
+voleur d'enfants; tantôt celui de la <i>fade</i> ou fée
+Papillette; tantôt encore celui du sorcier Grillon; ou
+celui de l'âne qui faisait des crottes d'or.</p>
+
+<p>Le conte fini, c'était des questions de toute manière
+que les enfants faisaient à Gustou, pour avoir des
+éclaircissements. Quelquefois les questions étaient
+un peu embarrassantes, mais il trouvait moyen de
+s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était des devinettes
+à n'en plus finir, connues de tout temps dans
+nos pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.</p>
+
+<p>Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits
+aussi, mais elle aimait encore mieux un garçon du
+côté de Corgnac, qui venait la voir souvent le dimanche,
+et avec lequel elle se maria au carnaval de
+cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu
+ayant su ça, nous fit dire si nous voulions prendre
+sa drole l'aînée pour la remplacer, à seule fin de
+s'eysiner un peu, car il avait tant d'enfants qu'il avait
+peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il nous
+l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon
+moulin du côté de Génis, mais qu'en vendant le sien,
+il lui manquerait bien encore quelque millier d'écus
+pour payer, et que ça empêchait le marché. Voyant
+qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
+d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il
+acheta ce moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne
+chômait jamais.</p>
+
+<p>C'est cette même année, que je fus à Domme pour
+acheter une paire de meules dont nous avions besoin.
+Le premier jour, je m'en allai coucher chez le cousin
+Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher Montignac;
+c'était une bonne étape, mais la jument ne
+craignait pas la fatigue. Le moulin est grand, c'est
+une ancienne papeterie où il y aurait pour faire une
+jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais, elle naît
+au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du
+Toulon, près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver
+le fond.</p>
+
+<p>Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne,
+par des conduits souterrains: moi je le croirais
+assez, car l'eau qui sort de là est bleue comme
+le dit le nom de l'abîme, et claire et pareille à celle
+de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à
+cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se
+mêlent pas de suite, et l'on voit cette belle eau bleue
+le long de l'autre, qui est souvent trouble à cause
+des ruisseaux du Limousin qui tombent dedans.</p>
+
+<p>Le cousin fut bien content de me voir, et tout le
+monde chez lui. Le soir en soupant, il me fallut leur
+conter tout ce qui s'était passé depuis mon mariage,
+et combien nous avions d'enfants, et comment ils
+étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était
+neuf heures quand nous nous levâmes de table.</p>
+
+<p>En sortant, mon cousin me mena au <i>Café du Commerce</i>,
+où nous trouvâmes beaucoup de gens de sa
+connaissance, des ouvriers, des artisans, des marchands,
+avec lesquels il fallut trinquer.</p>
+
+<p>Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents,
+bons enfants, et en grande partie républicains:
+mais il n'y a bonne compagnie qu'on ne quitte;
+nous fûmes nous coucher vers les onze heures.</p>
+
+<p>Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en
+passant par Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac.
+Le pays n'est pas beau, c'est des bois et des bois,
+des petites combes avec des mauvais prés dans les
+fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la
+paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis,
+et aussi des jarrissades où on coupe les chênes pour
+faire le tan. Ce pays n'est pas à comparer avec chez
+nous. C'est sauvage et noir, et je me figure que dans
+le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
+là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit
+qu'on appelle à: <i>Prends-toi-Garde</i>, sans doute parce
+qu'autrefois on y arrêtait les gens. Il y a aussi un
+autre endroit, dans les taillis, où on attaqua la voiture
+qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à Périgueux.
+Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas
+des brigands ordinaires, à ce qu'on dit, mais des
+nobles qui faisaient la guerre au premier Bonaparte,
+en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de même
+pas une manière bien honnête de faire la guerre;
+mais tout ça est loin maintenant, et s'il en existe, ce
+que je ne sais pas, les arrière-petits-fils des cavaliers
+masqués qui attaquèrent la voiture, tuèrent le postillon,
+un gendarme et volèrent les fonds, sont, sans
+doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.</p>
+
+<p>Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait
+exprès pour les vols de grand chemin, et les assassinats
+de nuit. On marche, quelquefois une demi-heure,
+une heure, sans trouver une maison, et quand on est
+au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
+crier au secours, que personne ne vous entendrait.</p>
+
+<p>Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on
+approche de la Dordogne, le pays s'arrange, et quand
+on arrive à Vitrac et qu'on voit cette large plaine,
+avec sa rivière bleue, et les hautes collines et les
+rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de
+dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne
+valent peut-être pas mieux que dans la rivière de
+l'Isle, mais c'est plus grand et ça impose plus. Je
+pensais aller passer le pont à Domme-Vieille, et monter
+ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je fus
+attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à
+Domme aussi, et que c'était plus court de passer l'eau
+au bac de Vitrac, sans compter que ça ne coûtait pas
+aussi cher que le péage du pont. C'était un courtier
+qui allait pour acheter des vins, et qui avait ce
+voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la
+porte des Tours, et il me mena à son auberge, qui
+était tout contre la porte Del-Bosc, par où on arrive
+de Domme-Vieille; il était déjà nuit quand nous y
+fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je
+m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.</p>
+
+<p>Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je
+montai dans le haut de la ville, sur la promenade
+qu'ils appellent: la Barre. Le soleil rayait déjà, aussi
+je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir toute
+la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui
+venait s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de
+la promenade, tout à mes pieds. C'était tout à fait
+beau, et quoique nous autres paysans, nous aimions
+mieux ordinairement voir un joli champ de blé, que
+des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au
+loin, la brume entrait dans les ouvertures des petits
+vallons, s'arrondissait autour des hauts mamelons
+et suivait tous les contours des coteaux, de manière
+qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs
+lieues de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus
+le soleil éclairait ses bords, faisait briller les maisons
+blanches à mi-côte des puys couronnés de
+chênes verts, et roussissait les vieilles ruines campées
+sur les hauts rochers.</p>
+
+<p>Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à
+droit, larges et bien alignées. Autour, du côté de la
+Dordogne, elle est gardée par les rochers à pic, que
+le fameux capitaine Vivant escalada, lorsqu'il la surprit
+le 25 octobre 1588. La <i>Crozo Tencho</i>, où il se
+mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se
+trouve dans ces rochers, à droit de la gendarmerie.
+Des autres côtés, Domme était défendue par de
+fortes murailles percées de quatre portes. Mais à présent,
+depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont
+chercher des quartiers aux vieux murs comme à
+une carrière, et puisque ces murailles ne peuvent
+plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles servent à
+faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
+par la pluie et la gelée.</p>
+
+<p>Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis
+des meuliers de Domme-Vieille. Il fallut aller au
+café, bien entendu, et se promener en causant de
+nos affaires. Le patois du pays est plus nerveux, plus
+vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc
+qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme
+me convenaient assez aussi; ils sont bons enfants,
+disent ce qu'ils pensent et ne sont pas flaugnards.
+On dirait qu'ils se souviennent que leur ville était
+libre anciennement.</p>
+
+<p>Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales.
+Ainsi, ils aiment le lard rance, et pour être sûrs de
+n'en pas manquer, ils en ont dans les maisons pour
+un an d'avance, grandement. Je pense que cet usage
+date du temps où la ville, lors frontière de France
+contre les Anglais, était souvent assiégée et où il
+fallait se munir de provisions en conséquence.</p>
+
+<p>Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui
+se fait le Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel
+des cornes qui brâment comme des taureaux en
+folie, tous ceux qui se sont mariés dans l'année carnavalesque
+finie un an auparavant, à pareil jour, se
+rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place
+de la Rode. Le dernier marié de ceux-là porte une
+fourche à foin ainsi accoutrée: Dans les deux dents
+sont plantées deux cornes de b&oelig;uf, les plus grandes
+qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de laurier
+attachées avec des rubans jaunes, masquent la
+naissance des dents de la fourche et enguirlandent
+le manche. On dirait, par ma foi un trophée, ou
+quelque simulacre antique, dédié au grand Pan, seigneur
+des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.</p>
+
+<p>Quand tout le monde est assemblé, la troupe de
+masques, vielle et chabrette en tête, se rend en procession,
+chez le premier marié de l'année carnavalesque
+qui finit ce jour. Devant la porte on se range
+en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se
+tait. Alors, le plus ancien marié de la troupe s'avance,
+et comme un héraut sommant une place, appelle trois
+fois l'homme par son saffre ou surnom: Cadenet!
+Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe.
+Lui, ne renâcle pas, il sait que tout le monde y passe
+et qu'on le monterait quérir plutôt. Il arrive donc, et
+lorsqu'il est sur le pas de la porte, la musique éclate
+avec rage. Puis, le silence se fait, et l'homme
+s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques.
+On lui fait d'abord saluer bien bas la fourché
+tenue au centre du cercle. Après ça, toujours devant
+la fourche, on le fait mettre à genoux sur une grosse
+pierre bien ruffe, et on lui fait des questions farcesques,
+en forme de catéchisme à l'usage des maris.
+Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant
+mot à mot, une profession de foi à crever de
+rire, par laquelle il promet, entre autres choses, d'être
+sourd et aveugle. Enfin, on lui fait jurer, sur les
+sacrées cornes, de ne jamais croire <i>qu'il l'est, quand
+même il le verrait</i>!</p>
+
+<p>Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses
+de cornes s'abaissent vers lui et couronnent un moment
+sa tête, et puis on les lui fait embrasser, le
+pauvre! Après ça, le chef de la troupe prononce une
+formule burlesque de réception dans l'illustre confrérie,
+fait relever l'homme et lui donne l'accolade,
+tandis que la musique reprend à grand bruit.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux,
+et rit ou rougit, ça dépend.</p>
+
+<p>La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend
+la fourche, et toute la troupe s'en va vers la maison
+du second marié où on la recommence. Quand elle
+est finie, ce dernier prend les cornes à son tour, et
+on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au
+dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge
+où la troupe s'en va souper en grande joyeuseté.</p>
+
+<p>J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le
+monde est égal devant l'emblème terrible; mais avec
+ça, c'est ici comme partout, la sacro-sainte majesté
+des écus ne pouvait être méconnue; aussi, les riches
+esquivent la réception, moyennant quelque pièce de
+cent sous qui se mange entre tous.</p>
+
+<p>J'aurais été curieux de voir cette antique farce,
+qu'ils appellent: <i>Les Cornes</i>, mais comme il faut se
+trouver là le Mercredi des Cendres tout juste, je me
+suis contenté de la vue de la fameuse fourche, avec
+ses cornes et tout son harnachement de feuillage
+flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient
+laissée la dernière fois.</p>
+
+<p>Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie
+pour les maris. On prend le pauvre emplastrum qui
+s'est laissé battre par sa femme; on l'habille avec une
+robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un âne, une
+quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et
+on le promène par toute la ville, de la porte des
+Tours au sol de la Dîme, de la Barre à la porte de la
+Combe, de la place de la Halle à la porte Del-Bosc,
+toujours escorté d'une grande troupe de masques
+qui se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont
+chantant la vieille chanson:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Adiou paourté Carnabal,<br /></span>
+<span class="i0">Tu t'en bas et yo demori,<br /></span>
+<span class="i0">Per mintza le soup 'o l'oli!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des
+Cendres!</p>
+
+<p>Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui
+avait ses affaires de son côté, nous fûmes dans un
+café où il y avait un bal. On dansait là des contredanses,
+des bourrées, des sautières à peu près comme
+chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je
+ne connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse
+très plaisante, ma foi.</p>
+
+<p>Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent
+autour d'une grande salle. Le jeune homme se présente
+devant une danseuse, et là, fait des pas, des
+entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras au-dessus
+de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air,
+tape du pied, enfin fait le beau, le galant, et celui
+qui cherche à plaire, tout comme un pigeon qui tourne
+autour de sa pigeonne. La fille, elle, se défend, recule,
+fait la coquette, prend des airs, tandis que le garçon
+s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini
+son manège, il passe à une autre danseuse, et est
+remplacé près de celle qu'il quitte par un autre garçon,
+et toujours comme ça, de manière que cette danse
+ne s'arrête pas. De temps en temps, un garçon, une
+fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière
+un danseur, une danseuse, et prennent sa place;
+quand ils sont fatigués, ils sont remplacés à leur tour
+de la même façon. Il y avait là, une grande fille brune,
+bien faite, qui dansait le congo dans la perfection.
+Elle avait une manière de se contourner, et de mettre
+tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à
+voir. Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la
+rencontre de son danseur, puis paraissait se laisser
+toucher par les efforts qu'il faisait pour lui plaire, et
+tantôt après s'en retournait en pirouettant, comme se
+moquant de lui.</p>
+
+<p>Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre
+chose que la bourrée d'Auvergne, quoique celle-ci
+ne soit pas laide, quand elle est bien dansée.</p>
+
+<p>Après ça, nous passâmes dans une petite salle,
+boire du vin chaud avec les meuliers, et il se trouva
+là un jeune monsieur, dont je ne me rappelle point
+le nom, qui nous récita <i>Lous dous Douzils</i>, un conte
+gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme
+il le disait bien!</p>
+
+<p>Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous
+sommes devenus coyons au prix du bon compagnon
+qui a fait ce badinage. Si encore nous en valions mieux!
+mais nos mines chattemites sont pures simagrées.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille
+et je m'arrangeai pour une paire de meules. Sur les
+deux heures, ayant fait mon affaire et déjeuné, je repartis
+pour aller coucher à Montignac, et le surlendemain
+j'étais le soir à la maison.</p>
+
+<p>Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y
+dansât le congo, ma foi je fus bien content de me
+trouver chez nous. C'est l'effet que ça m'a toujours
+fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien
+d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour
+savoir ce que je leur avais porté, parce que c'est une
+affaire entendue, que toutes et quantes fois, on va
+quelque part en voyage, il faut leur porter quelque
+chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés
+garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut
+content. Pour le plus petit, il n'avait encore besoin
+de rien que du tétin de sa mère, et quelquefois d'une
+petite croûte de pain qu'il s'amusait à mâchotter.</p>
+
+<p>Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me
+durât pas, et il y avait plus de dix ans que j'étais marié,
+qu'il me semblait que c'était d'hier. Si ça n'avait pas
+été les enfants qui étaient là, comme bonne preuve,
+je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme n'était
+point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
+Elle était devenue plus forte; sa taille s'était
+épaissie et sa poitrine s'était renforcée, mais elle
+était toujours fraîche et jolie, du moins pour moi. Elle
+n'avait pas de ces airs de mijaurée, comme les femmes
+des villes qui font un enfant ou deux, ne les nourrissent
+tant seulement pas, et trouvent que c'est trop
+pénible pour y revenir. Quelquefois regardant ma
+femme, gaie et contente de son métier de mère et de
+nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia, qui m'avait
+dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais;
+je me demandais, comment j'avais pu seulement
+regarder cette poupée bien habillée, serrée dans son
+corset, minaudière et pleine d'idées extravagantes.
+A cette heure, je comprenais qu'une femme pour
+être belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et
+féconde, et non pas une créature faible, bonne pour
+les plaisirs stériles, mais incapable de supporter les
+travaux de la maternité. La première des conditions
+pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
+robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir.
+Autrefois, on estimait une femme par ses enfants; en
+avoir beaucoup était regardé comme une bénédiction,
+tandis que la stérilité passait pour une punition d'en
+haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
+les femmes mules, montre bien comme autrefois on
+regardait ça. Quand une femme n'avait pas d'enfants,
+elle allait en pèlerinage à Saint-Léonard, auprès de
+Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après la messe
+et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et
+faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez
+claire, son mari la ramenait chez elle par la main.
+Mais ces m&oelig;urs saines se perdent; on ne craint plus
+la stérilité; il y en a qui la désirent, et qui s'en vantent,
+comme si ce n'était pas un malheur ou un
+crime.</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et
+moi, de la foire des Rois à Périgueux, nous fîmes halte
+un moment à Coulaures, et le vieux Puyadou nous dit
+que Jeantain irait un de ces soirs au Frau, pour
+trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile,
+mais qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous
+par Gustou, parce que leur jument était boiteuse.
+Gustou y fut le surlendemain, et le soir Jeantain vint
+portant des boudins et des côtelettes de veau. C'est
+la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il
+faut réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi
+puis Gustou, nous passions la nuit, chacun notre tour
+avec les presseurs, qui étaient du bourg, et restaient
+au moulin dans le temps des trouillaisons. Mais ce
+diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec
+mon oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça
+n'est pas un travail bien propre de faire l'huile; et de
+passer la nuit à remuer dans la chaudière les nougaillous
+déjà écrasés par les meules, ça n'est pas
+bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.
+Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on
+ne s'ennuyait pas, et qui tournait tout en risée. Sur
+la minuit, il fit cuire des pommes de terre dans l'huile
+bouillante, et il faut convenir que c'était bon: elles
+avaient un goût de noisette. Avec les boudins et les
+côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons
+coups de notre vin du Frau.</p>
+
+<p>Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des
+histoires et nous fit rire tous. Comme il était toujours
+dehors de chez lui et qu'il connaissait tout le monde,
+il savait tout ce qui se passait dans le pays: les marchés
+faits, ceux en train, les mariages et toutes les
+affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise
+langue. Mais ce qu'il en disait, c'était histoire de
+faire rire et de bavarder, et non pour porter tort à
+personne.</p>
+
+<p>Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses
+<i>Vêpres sauvages</i>, sorte d'enfilade de calembredaines
+en patois qui se chantaient sur l'air d'<i>In exitu Israël</i>.
+Il était si plaisant en les chantant du nez pour contrefaire
+Jeandillou notre marguillier, que les trouilleurs
+s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs
+pressées.</p>
+
+<p>Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait
+chez nous, parce qu'il me faudrait trop souvent répéter
+la même chose. Il me faut pourtant parler un peu
+des métayers qui étaient à la Borderie. C'était de
+braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur
+aise pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient
+quelques petites avances, et n'étaient pas toujours à
+tirer le diable par la queue, comme on dit de ceux
+qui sont dans la gêne. On sait que c'est la coutume
+dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la
+moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du
+temps de Jardon, qui était avare comme un chien,
+nous n'y avions jamais bu seulement un verre de
+piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
+froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de
+terre et les autres revenus, mais c'était tout.</p>
+
+<p>Au contraire, ces métayers étaient de braves gens
+avec qui nous étions tout à fait bien. Dès la première
+année, ils nous vinrent convier à faire la Gerbe-baude.
+Nous fîmes porter chez eux du vin, de l'eau-de-vie,
+d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,
+et deux de nos droles.</p>
+
+<p>C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours
+plié en deux, la tête en bas, sous un soleil qui brûle,
+à respirer la chaleur que la terre renvoie, et ça toute
+une journée et des semaines, on se demande comment
+des femmes y peuvent tenir. Les pauvres,
+pourtant, elles le font, les jeunes et les vieilles, et il
+y en a qui sont nourrices de ce temps, et qui couchent
+leur petit à l'ombre d'un pilo de gerbes, et
+vont le faire téter de temps en temps quand il
+s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir
+les femmes dans nos pays, travailler la terre comme
+des hommes: c'est un malheur, parce que ce travail
+trop fort les crève et nuit à la race, et c'est une honte,
+quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et qui
+se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des
+petits travaux point trop fatigants quand ça presse,
+comme de faner, de vendanger, de ramasser les haricots;
+mais de les voir moissonner, travailler la terre
+avec de grosses pioches, battre le blé, ou même fouir
+la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres,
+c'est une chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer
+et qui me met toujours dans des colères noires.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant,
+par chez nous, de ces pauvres vieilles cassées en deux
+par les reins: à force de s'être courbées vers la
+terre, elles ne peuvent plus se relever. Et comme la
+grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont
+venus de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes
+ces fatigues trop fortes et de la nourriture mauvaise,
+et c'est pour ça qu'on voit aux conseils de révision,
+tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la taille.
+Le travail des femmes anticipe par là sur les populations
+à venir; c'est comme si nous mangions notre
+blé en herbe. Je le dis comme je le pense, rien que le
+travail des femmes, ça justifie toutes les jacqueries!</p>
+
+<p>Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le
+c&oelig;ur, comme ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu
+détourné de mon chemin. Ce que j'ai dit du pénible
+travail de la moisson, est pour faire comprendre
+combien les gens sont contents quand on finit de
+moissonner. Le dernier jour on chante plus clair, et
+hommes et femmes se renvoient plus vivement les
+chants de la moisson, <i>La Parpaillolo</i>, <i>Lou bouyer
+de l'aurado</i>, et autres sans lesquels on ne pourrait
+soutenir ce travail écrasant.</p>
+
+<p>Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on
+mange de bonne soupe grasse, et des poulets en fricassée,
+et de la daube, sans laquelle il n'y a pas de
+bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons coups
+de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a
+bue en coupant le blé.</p>
+
+<p>Cette première année donc, nous étions allés faire
+la Gerbe-baude à la Borderie comme j'ai dit, et nous
+avions déjà fini de dîner, quand notre chambrière, la
+Fantille, entra portant un panier et des tasses dedans,
+avec une pinte et du café. Ma femme avait
+pensé que nos métayers n'en buvaient pas souvent, et
+elle en envoyait. Tout le monde fut bien content de
+ça, et on commença bientôt à chanter, chacun à son
+tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
+et puis après on versa le café et on fit des brûlots
+qui faisaient crier d'aise les enfants, contents de
+voir cette jolie flamme bleue.</p>
+
+<p>Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la
+Gerbe-baude.</p>
+
+<p>Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas:
+c'était en 1867. J'étais allé au bourg, le dimanche
+d'après la Saint-Jean, pour régler un compte avec
+un menuisier qui nous avait fait du travail; et comme
+c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table,
+nous devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le
+temps était vilain; il faisait une mauvaise chaleur,
+et sur la place, au sortir de la messe, les gens regardaient
+en haut, et disaient: pourvu qu'il ne nous
+fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du
+côté d'en bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre
+au loin, de manière que beaucoup s'en allèrent
+chez eux, de crainte de l'orage. Mais d'autres entrèrent
+à l'auberge pour boire une chopine avec des
+tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme
+nous entrions, et je le conviai à déjeuner.</p>
+
+<p>Nous nous assîmes à table tranquillement, après
+avoir regardé le temps, qui avait l'air de s'arranger
+un peu. Après déjeuner on porta le café; nous fîmes
+nos comptes, je payai le menuisier en lui disant:&mdash;Nous
+voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;&mdash;Oui,
+et à une autre fois.</p>
+
+<p>A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et
+nous dit:&mdash;Mes amis, nous sommes foutus! il y
+a un grand nuage blanchignard qui vient du côté de
+Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
+dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur
+le pas de la porte. On entendait venir l'orage; les
+arbres se pliaient et restaient dans cette position, ne
+pouvant se relever contre le vent; de tous côtés, les
+passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri dans le
+clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée,
+brandie par trois ou quatre garçons, pour détourner
+l'orage, comme c'est de coutume dans nos campagnes.
+De temps en temps un coup de tonnerre éclatait
+sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
+quelques gouttes d'eau, lourdes comme du
+plomb. A chaque éclair les gens se signaient. La
+vieille Maréchoune alluma un bout de cierge bénit,
+puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de
+buis des Rameaux, le trempa dans son bénitier de
+faïence et aspergea autour de la cuisine. Ni les signes
+de croix, ni le cierge, ni l'eau bénite, rien n'y fit.
+Les nuages, poussés par un vent d'enfer, arrivaient
+se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
+comme un troupeau de moutons épeurés, et
+quand ils furent sur nous, voici la grêle qui tombait à
+grand bruit...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent
+les femmes; et elles se mirent à pleurer et à se
+lamenter. La nore de Maréchou, à genoux près du
+lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant
+l'orage était en plein sur le bourg; la grêle tombait
+grosse comme des &oelig;ufs de pigeon, et même plus
+encore, car on en ramassa qui semblait des &oelig;ufs
+de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge
+un tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons
+volaient en morceaux; les feuilles des arbres tombaient
+en masse, et disparaissaient emportées par le
+vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
+fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées.
+Puis la pluie commença à tomber comme qui la
+vide à seaux. La pièce de blé de Maréchou qu'on
+voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était foulée
+comme si on y avait fait man&oelig;uvrer des escadrons
+de chevaux. Et la grêle tombait toujours, et dans la
+terre détrempée maintenant, les grêlons finissaient
+d'enfoncer les morceaux de paille hachée qu'on
+voyait encore.</p>
+
+<p>Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles
+cassées laissaient pisser l'eau dans le grenier, qui,
+par le plancher mal joint, tombait dans la cuisine;
+il pleuvait sur les tables, sur les lits, partout, mais
+on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
+blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient
+rien; ils regardaient tomber la grêle comme écrasés,
+ayant perdu la parole; d'aucuns marronnaient entre
+leurs dents, on ne sait quoi, des prières ou des jurements:</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a
+un bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes
+de chez Maréchou; mais les hommes ne dirent rien,
+et je crois qu'il y en avait qui pensaient tout au
+moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce moment.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu
+de pluie, nous sortîmes, et les gens du bourg en faisaient
+autant: chacun semblait pressé de voir son
+malheur, comme s'il pouvait en douter.</p>
+
+<p>Autour du bourg, c'était partout la même chose;
+dans les prés envasés, l'herbe était sous la boue, les
+terres à blé étaient foulées comme un sol à battre.
+Les chènevières semblaient de cette pâtée d'orties
+qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
+étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était
+sorti de terre était perdu. Et de tous côtés on entendait
+les cris des femmes, leurs exclamations: Sainte
+Vierge! nous sommes ruinés! quel malheur! nous
+pouvons bien prendre le bissac!</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien la peine, criait la vieille de chez
+Fantou, c'était bien la peine, que je porte sur la
+pierre de la croix, le jour des Rogations, un gâteau
+de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il servi?</p>
+
+<p>Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les
+autres, il avait tout perdu, et encore on lui disait des
+sottises. Comme il passait pour aller voir à sa terre,
+il y en eut qui lui dirent:&mdash;C'est foutu que tes processions
+et les litanies de ton curé ne valent guère!</p>
+
+<p>Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire
+à ces gens, qui avaient suivi les Rogations et fait des
+offrandes, pour protéger leurs récoltes, et qui, les
+voyant détruites, étaient furieux. La plupart ne s'en
+prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
+le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit
+tellement que bientôt tout le monde en fut persuadé;
+d'autant mieux qu'on remarquait que du temps du
+curé Pinot il n'avait jamais grêlé.</p>
+
+<p>Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais,
+je voyais que c'était là comme autour du
+bourg: tout était perdu, le blé, les noix, le chanvre,
+les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le marché,
+quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce
+n'était pas seulement la vendange de l'année, perdue,
+mais le bois était tellement écrasé qu'on eut du mal
+à tailler l'année d'après, et que beaucoup de pieds
+crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait entraîné
+toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
+bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées,
+car il pleuvait partout comme dehors.</p>
+
+<p>Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres
+gens, tout désespérés, ne sachant plus où ils en
+étaient. Ils parlaient d'aller se louer chacun de son
+côté, de manière qu'il nous fallut les rassurer un peu
+et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de ce
+mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le
+blé toute une année.</p>
+
+<p>Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours
+vers nous. Il se trouvait que, comme les apparences
+de la récolte étaient très bonnes, le prix du
+blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon oncle
+en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante
+sacs. Aussi les gens venaient au moulin
+emprunter une quarte, deux quartes, un sac de blé,
+et nous le prêtions, sans autre condition que de le
+rendre l'année d'après.</p>
+
+<p>Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres
+M. Lacaud. Il disait qu'il était aussi en peine que ses
+métayers, ayant perdu sa part de récolte comme eux.
+Mais il ne parlait pas de ses rentes qui n'avaient pas
+grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
+vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire
+le mot, se mettre sur la même ligne que ses métayers
+et ses pauvres voisins, qui avaient perdu leur pain,
+tandis que lui n'avait perdu qu'une partie de son
+revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée
+ni boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne
+rien donner aux autres, ni même prêter.</p>
+
+<p>Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants,
+c'est à peu près tout ce qui soit à dire pendant
+plusieurs années. Depuis François, j'avais eu encore
+Yrieix, qui était né au mois de septembre 1863,
+Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
+vint au mois de juillet 1868.</p>
+
+<p>C'est cette même année-là que mourut le pauvre
+Lajarthe. Il tomba subitement un jour dans une maison
+où il travaillait, et ne s'en releva pas. Cet homme
+était tracassé par les affaires du pays, d'une manière
+extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction
+ni bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris,
+avec son esprit de nature et son caractère, ça aurait
+été un homme pas commun.</p>
+
+<p>Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept,
+six garçons et une fille: c'était assez joli; aussi,
+quand le dernier vint, mon oncle dit comme ça en
+riant:&mdash;A cette heure, je n'ai plus peur que la race
+des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient
+si bons petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi,
+ça aurait été dommage qu'ils ne fussent pas venus.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans
+notre commune depuis quelques années. M. Lacaud
+ne le voulait pas trop; il disait que ça n'était pas
+utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à lire
+et à écrire, parce que ça les détournait de travailler
+la terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on
+ne trouverait plus de métayers. Mais un jour, comme
+il disait cette raison dans le conseil, le vieux Roumy,
+qui en était toujours, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce
+qu'alors les travailleurs de terre seront tous propriétaires,
+et ne travailleront plus pour les autres.</p>
+
+<p>Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire
+comme dans les autres communes: on acheta une
+grande baraque de maison dans le bourg, et on y mit
+le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.</p>
+
+<p>Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les
+jours, ceux qui étaient en âge. Mais pour Nancette,
+c'était toujours la demoiselle Ponsie qui lui montrait.
+Les droles apprenaient assez, mais pour être de ceux
+qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
+point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher,
+attraper des oiseaux, monter sur la jument,
+grimper sur les arbres, courir dans les bois, se baigner
+l'été: ils étaient fous de liberté et ne restaient
+pas facilement assis.</p>
+
+<p>Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à
+peu près dans le milieu, au rang de ceux dont on ne
+dit rien. Les enfants extraordinaires pour travailler
+et apprendre, ça fait plaisir aux parents, à ce qu'on
+dit, mais pour moi, ils me font l'effet de quelque chose
+de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
+amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils
+seront enfants: si ça doit être plus tard, il vaut mieux
+qu'il le soient en bas âge. Et ce qui m'a maintenu
+dans cette manière de voir, c'est que celui qui était
+toujours le premier, dans le temps que j'allais en
+classe, et qui avait tous les prix, et qui aimait tant
+le travail qu'il en oubliait de s'amuser, s'est bien
+rattrapé depuis. Il est devenu le plus fameux bambocheur
+qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du compte,
+une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.</p>
+
+<p>Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles
+pour l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas,
+dans toute la classe, qui fussent au-dessus d'eux pour
+les bons sentiments; aussi étaient-ils prêchés comme
+pas beaucoup d'enfants le sont. C'était d'abord leur
+mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre,
+leur enseignait à être honnêtes avec tout le monde,
+surtout avec les vieux, et bons pour les malheureux.
+Jamais elle n'aurait souffert ce qu'on voit dans des
+maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui donne
+un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à
+la mort.</p>
+
+<p>Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de
+méchanceté, ou de dureté au moins, qu'on sème en
+eux. Si nos enfants voulaient, comme tous les droles,
+attraper un petit poulet, leur mère le prenait elle-même,
+le leur faisait un peu manier, caresser, puis
+embrasser, et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes,
+pour aller retrouver la mère clouque. Quand il venait
+des pauvres à la maison, c'est toujours un des
+enfants qui allait lui porter un croustet de pain, et en
+tout elle leur enseignait à être bons et secourables
+aux misérables.</p>
+
+<p>Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de
+mentir, et honteux: le menteur est pire que le voleur!
+leur répétait-elle toujours. Et elle leur faisait comprendre
+aussi, qu'il ne faut pas même être trop adroit,
+parce qu'alors on en arrive à tromper les autres, et
+qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
+aller, et non pas marcher comme les serpents.</p>
+
+<p>Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous
+tâchions de les affermir contre les contrariétés, de les
+endurcir contre le mal, afin de les préparer à savoir
+souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
+donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées
+de dévouement au pays et à toutes les grandes choses.
+S'il n'y avait eu que nous, nous n'aurions pas été
+capables de dire ce qu'il fallait pour ça, mais nous
+nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver,
+mon oncle en montait un de sa chambre du moulin,
+et, tandis que nous étions tous rangés autour du feu,
+chacun ayant son occupation, Gustou pelant, Fantille
+filant, ma femme tenant son plus petit sur ses genoux,
+mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une
+de ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était
+en ces temps que des hommes. C'était pour les enfants,
+ce que j'en faisais, mais tout le monde en profitait,
+parce que ces livres sont pleins de choses très
+belles.</p>
+
+<p>J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un
+tas de choses achetées à l'encan par mon grand-père.
+Il est arrivé de ça, que ce qui était prisé moins qu'une
+vieille serrure, qui semblait bon seulement à faire
+des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
+prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur
+qu'on se donne à soi-même en devenant meilleur.
+C'est comme ça, que chez nous, au fond d'une campagne
+du Périgord, on avait appris à connaître les
+Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
+n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se
+douter quelles gens c'était.</p>
+
+<p>Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent:
+tout ça c'est très beau, mais nous ne sommes pas à
+Rome ou à Athènes, et nous ne sommes pas consuls,
+ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou romains,
+et ces vertus que nous admirons, ne sont pas
+à notre portée.</p>
+
+<p>Mais ils se trompent. On peut être juste comme
+Aristide, au fond d'un petit village périgordin. Un
+conseiller municipal, voyant une cabale montée dans
+l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en travers
+pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager,
+et combattre les intrigants avec la constance
+et la fermeté de Caton au Sénat romain. Et qui empêche
+que dans la pauvreté, la médiocrité, nous ne
+nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du
+consul Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions
+pas nos fantaisies sur une foule de choses inutiles,
+nuisibles même, mais devenues nécessaires aux
+riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
+à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous
+menons à la campagne, et dans des occasions ordinaires,
+comme ces grands hommes l'étaient sur un
+grand théâtre, et dans des circonstances où il s'agissait
+des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
+plus petit, sans doute, mais la vertu peut être
+grande, sans égaler pourtant celle de quelques-uns,
+comme Caton ou Phocion, qui est non pareille.</p>
+
+<p>Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est
+pas que je renie nos Français. Il y en a assez qui
+pourraient servir d'exemple; malheureusement, ils
+n'ont pas trouvé un bon historien comme ceux-là.
+Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la
+vie de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie,
+de Sarlat, du maréchal Catinat que les soldats appelaient
+le <i>père la Pensée</i>, de la Tour d'Auvergne le
+<i>premier grenadier de France</i>, du général Beaupuy,
+de Mussidan; grands hommes comparables à ceux
+d'autrefois, et d'autres encore.</p>
+
+<p>Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc
+à l'école de la commune, manque Hélie, l'aîné, qui
+maintenant travaillait au moulin avec nous. Nancette
+était une belle fille de quinze ans qui aidait beaucoup
+à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée,
+nous ne prîmes pas d'autre servante. Les classes
+n'étaient pas aussi savantes, et on n'y enseignait pas
+tant de choses que maintenant. J'ai dit que mes enfants
+n'apprenaient pas très facilement, mais en
+revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le
+savaient peut-être mieux que les autres; joint à ça,
+que, pour en raisonner et l'appliquer, ils ne craignaient
+guère personne de leurs camarades. Aujourd'hui
+les enfants ont tant et tant de choses à apprendre,
+qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
+et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils
+ont appris. Le savoir et l'acquis priment du tout les
+qualités de nature. Un troupier qui serait brave
+comme Ney, le brave des braves, qui aurait du sang-froid,
+du coup d'&oelig;il, de la décision, toutes les qualités
+militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander
+une escouade. Il faut bûcher et accrocher à force, des
+bribes de science pour aller plus haut. Mais il arrive
+trop souvent que des gens farcis de savoir se trouvent
+incapables de le mettre en &oelig;uvre, faute des
+qualités naturelles nécessaires pour ça.</p>
+
+<p>Il en est de même dans tous les états. Il ne manque
+pas de conducteurs plus capables que leurs ingénieurs,
+de praticiens plus ferrés que des avocats,
+d'entrepreneurs plus habiles que des architectes;
+mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
+scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au
+savoir des livres maintenant, et je trouve que ce
+n'est pas raisonnable, car il ne suffit pas d'avoir des
+connaissances, mais il faut encore savoir s'en servir
+pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
+comme homme. Pour moi, il me semble que
+la première chose à faire, la plus pressée, la plus
+essentielle, la plus indispensable, c'est de faire de nos
+enfants des hommes. De la manière dont ça marche
+aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant
+tout faire des savants. Je crois que c'est une mauvaise
+chose; nous aurons peut-être plus d'ingénieurs, de
+médecins, de pharmaciens, d'avocats, de notaires, de
+professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
+d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents,
+peu de caractères.</p>
+
+<p>De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui
+aimait assez à apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît
+guère plus vite que ses frères, savait davantage,
+parce qu'il travaillait avec plus de goût. Lorsque ce
+drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne
+faisait à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait
+déjà appris, il se mit dans l'idée d'aller au collège
+d'Excideuil. Il commença par en parler à sa mère en
+cachette, et elle pensant que c'était une fantaisie
+qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher,
+et que point n'était besoin de tant étudier pour être
+meunier. Lui, ne dit rien, mais depuis il n'était plus
+content comme auparavant, et il était toujours à
+farfouiller dans la chambre de mon oncle, après les
+livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis
+par m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un
+soir en soupant, je lui demandai ce qu'il avait. Il
+répondit comme tous les enfants, qu'il n'avait rien.
+Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus tirer
+mot, nous dit ce qui en était.</p>
+
+<p>Je regardai le drole et je lui dis:</p>
+
+<p>&mdash;Et que veux-tu aller faire au collège?</p>
+
+<p>&mdash;Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas
+dans l'école de M. Malaroche, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier?
+Tu sais bien que je ne veux pas faire de vous
+autres des messieurs, quand même je le pourrais.
+D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
+collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher,
+penses-tu bien, et il ne serait pas juste de faire pour
+toi des dépenses qu'on ne fait pas pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne
+fait rien, s'il veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne
+envie d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait
+malheureux de ne pas le mettre à même de faire
+son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et
+je me souviens qu'à son âge j'avais grande envie
+d'apprendre tout ce qu'on enseigne dans les collèges;
+je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais au
+bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il
+servi? peut-être à rien du tout, comme il arrive à
+tant d'autres. Je veux que je sois arrivé à une position
+plus grande que celle de meunier; je n'en serais
+pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
+Certainement l'instruction est une bien bonne chose
+et désirable pour tous: un paysan bien instruit en
+vaudrait deux. Malheureusement, ça rend souvent
+ambitieux, et ça fait mépriser la terre. Et puis après,
+j'y reviens, c'est une dépense que nous n'avons pas
+le moyen de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la
+dépense, tant que je pourrai travailler, je gagnerai
+bien dans mon commerce de quoi l'entretenir là-bas.
+On pourrait le mettre en pension chez quelqu'un;
+Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au collège;
+ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il
+faut bien que les enfants des paysans, s'ils ont des
+capacités, apprennent pour se rendre utiles au pays,
+puisque beaucoup de riches ne veulent plus travailler
+et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est
+de savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai
+jeudi à M. Tallet, qui verra la chose.</p>
+
+<p>Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, je te remercie.</p>
+
+<p>Et tout le monde fut content de cet arrangement,
+et les enfants se mirent à babiller là-dessus, après
+souper, demandant à Bernard ce qu'il voulait faire:
+s'il voulait être instituteur, ou juge, ou curé, ou
+médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non;
+pour le reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait
+aimé à être médecin pour nous soigner dans nos
+maladies.</p>
+
+<p>En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait
+dit. Les Lavareille prirent le drole en pension et le
+voilà allant au collège.</p>
+
+<p>J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil
+de parler de nos malheurs. Mais il le faut pourtant,
+pour ne point laisser de vide dans mon récit et aussi
+pour expliquer des choses qui suivront. Mais, avant
+de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M. Masfrangeas
+prit sa retraite. Il y avait quarante ans
+qu'il était entré à la Préfecture, et il y en avait plus
+de vingt-cinq qu'il était chef de bureau. Il avait espéré
+un moment passer chef de division, et il en
+avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux et
+bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme
+c'est l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur,
+consciencieux, d'un jugement sûr, qui maniait
+bien les affaires et les expédiait vite. Mais voilà, il
+n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait pas
+l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes
+choses sans lesquelles on n'avance guère dans les
+administrations.</p>
+
+<p>La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute
+notre liberté vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant
+qu'il avait été dans sa place, nous nous étions retenus,
+de crainte qu'il ne lui fît du tort, en essayant de
+le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis
+que nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous
+gênions plus, mon oncle surtout. Dans leur jeunesse,
+ils se tutoyaient tous deux, M. Lacaud et lui; mais
+depuis longtemps, M. Lacaud,&mdash;du Sablou,&mdash;comme
+son père l'avait fait enregistrer à la mairie,
+avait cessé ces familiarités, et de son côté, mon oncle
+ne lui parlait plus, à cause de M. Masfrangeas.</p>
+
+<p>Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas
+imaginé qu'il nous imposait; que nous avions peur
+de lui! mais il fut bien détrompé.</p>
+
+<p>Dans les premiers mois de 1870, on commença à
+parler dans nos campagnes qu'il fallait voter pour
+l'Empereur. Personne ne comprenait ce que ça voulait
+dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il était empereur,
+qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
+des places, des hommes, de l'argent et de tout, et
+qu'on lui nommait les députés qu'il voulait? A quoi
+ça rimait-il? à rien. Mais les maires, et les fortes
+têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que cette
+votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant
+par des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur,
+il en aurait plus de force pour faire de grandes
+choses.</p>
+
+<p>Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas
+manquer de réussir: on ne demandait aux gens que
+de voter encore une fois, ce qu'ils avaient voté vingt
+fois; ça n'était pas une affaire. Les plus innocents,
+d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce,
+et que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la
+majorité, il ne s'en serait point en allé pour ça.
+Lacaud, son représentant dans notre commune, le
+disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
+prendrait des mesures contre les perturbateurs comme
+il y avait dix-huit ans.</p>
+
+<p>Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir
+presque toutes les voix; mais ce n'était pas presque
+toutes, que notre maire aurait voulu avoir; c'est
+toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son procès-verbal
+rien que des Oui, comme il aurait été heureux.
+Du coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle
+il a couru toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y
+avait les Nogaret du Frau, comment faire? Et il nous
+faisait parler par les uns, par les autres, disant que
+c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre l'Empire,
+puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il
+servir?</p>
+
+<p>Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui
+nous en parlaient: à quoi bon voter alors, si on
+n'est pas libre; si on doit de rigueur voter pour
+celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
+les gens pour ça.</p>
+
+<p>Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous
+n'étions plus que trois voix républicaines dans la
+commune, mon oncle, Gustou et moi. Et encore je
+compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
+comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon
+oncle. Mais ce n'était pas qu'il fût républicain; non,
+en fait de gouvernement, il ne comprenait qu'une
+chose, c'est qu'il fallait des gens pour commander et
+le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est
+que ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries:
+mais c'est là le difficile justement, quand la
+grande masse est toute disposée à s'en rapporter à eux.</p>
+
+<p>Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était
+trois: Non, bien sûrs, et M. Lacaud les aurait payées
+cher. Il les voulait tellement, qu'il alla jusqu'à nous
+proposer de faire mettre Bernard au collège de Périgueux,
+pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné,
+lorsqu'il tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous
+répondîmes à celui qui s'était chargé de la commission
+que nos voix ne s'achetaient pas avec des injustices,
+ou autrement. La veille du vote, ne sachant plus comment
+faire, notre maire nous envoya le régent, qui
+était aussi secrétaire de la mairie, pour demander à
+mon oncle de ne pas venir voter, puisqu'il ne voulait
+pas voter Oui. Ce pauvre M. Malaroche vint le soir,
+assez ennuyé de cette commission, mais il fut tout
+de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme
+qui, je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se
+passait, ni tout ce que faisait le maire, mais il avait
+quatre enfants et sa place lui faisait besoin, aussi il
+ne disait rien, tâchait de passer inaperçu, faisant le
+moins de bruit possible, et répondant en toussant:
+Hum! hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses.
+Mais tout de même, il y avait des moments,
+où quand il était avec des gens sûrs, comme chez
+nous, on voyait que ça lui pesait.</p>
+
+<p>Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions
+de souper, et après s'être excusé de la commission,
+disant que dans la vie on était obligé souventes
+fois de faire des choses qu'on n'aurait pas voulu, il
+nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que,
+puisque tous les électeurs étaient convoqués, nous
+irions voter comme les autres; qu'il n'avait qu'à dire
+ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne lui en voulait
+point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
+faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je
+veux vous faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus,
+il dit à Nancette de porter la bouteille à long
+col et nous trinquâmes derechef, après quoi M. Malaroche
+s'en retourna porter la réponse au maire.</p>
+
+<p>Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit,
+car le lendemain, lorsque nous le vîmes sur la place,
+tandis que son adjoint le remplaçait au bureau, il
+n'avait pas bonne figure.</p>
+
+<p>N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet
+homme, et nous regardait venir, tous trois avec
+Gustou, d'un mauvais &oelig;il. Lorsque nous fûmes près
+de passer devant lui pour aller voter, il interpella
+mon oncle, avec son arrogance ordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais
+être sages au Frau?</p>
+
+<p>Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait
+d'époque, les raisons qui nous faisaient taire n'existaient
+plus.</p>
+
+<p>Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les
+poches de sa culotte, le regarda de son air narquois,
+et lui dit tout goguenard:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien
+que les Nogaret n'ont pas besoin de toi pour savoir
+ce qu'ils ont à faire; laisse-les donc tranquilles!</p>
+
+<p>Appeler M. Lacaud,&mdash;du Sablou&mdash;Bernou,
+c'était l'attaquer par son plus sensible; aussi il
+s'écria:&mdash;Vous êtes un insolent! je vous dresse
+procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
+fonctions!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu
+n'exerces pas tes fonctions en ce moment, et je ne
+t'insulte pas en te tutoyant, comme il y a cinquante
+ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
+qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal,
+je m'en fouts!</p>
+
+<p>Et nous passâmes.</p>
+
+<p>M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta
+un moment comme interdit, tandis que derrière lui
+les gens se riaient tout doucement, car on le craignait,
+mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il
+rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.</p>
+
+<p>Quand nous sortîmes de la chambre où on votait,
+quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent
+taper dans la main de mon oncle, comme pour lui
+faire compliment, n'osant rien dire par prudence,
+mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent
+parvenu.</p>
+
+<p>Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre
+maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau,
+mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs,
+ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car
+il se vantait à la Préfecture que sa commune était
+une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et
+voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs
+ayant le courage de voter: Non, il fallait compter
+qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
+hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la
+moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper,
+nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de
+renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou
+de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué
+au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu
+un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi
+Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier
+d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
+passant devant sa métairie de la Villoque, et qui
+n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui
+avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me
+pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche,
+mais je n'en dis rien.</p>
+
+<p>Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces
+attendaient en patience les grandes choses que
+devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au
+marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions
+avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui
+le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se
+trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que
+le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour
+roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire
+la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à
+se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un
+roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les
+Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
+des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une
+guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de
+chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens
+dans ce traquenard.</p>
+
+<p>M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous
+n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret.
+Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera
+pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez
+vous.</p>
+
+<p>Tout le monde sait comment la guerre commença,
+par cette prétendue bataille où le petit Badinguet
+ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout,
+et les partisans de l'Empire se carraient de cette
+affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin.
+Tout le monde aussi sait comment elle continua.
+Les journaux du gouvernement avaient beau mentir
+et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de
+même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
+avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne
+disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait,
+c'est que les Prussiens avançaient en France.</p>
+
+<p>En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était
+rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires
+étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois
+quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des
+enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
+nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours,
+et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient
+ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de
+maison en maison dans les campagnes, et les imaginations
+travaillaient. Les malheurs particuliers de
+ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués,
+et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le
+monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent
+exposées à apprendre un pareil malheur. Et
+puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
+seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait
+qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte
+qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés
+ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les
+bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont
+fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
+ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout
+proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par
+le pays, on les prenait pour des espions, surtout
+s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois.
+C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si
+triste en même temps.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours de septembre, notre aîné
+s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour
+les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué.
+Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu.
+Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions
+pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout
+à coup nous entendîmes le pas de la jument qui
+s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après
+le drole entra et tout de suite je connus à sa figure
+qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.</p>
+
+<p>Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:</p>
+
+<p>&mdash;L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui
+n'est pas mort est pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur
+est prisonnier, et la République est proclamée
+à Paris.</p>
+
+<p>En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous
+eut fièrement touchés, mais au milieu des désastres
+de la France, nous ne pensions pas à nous en réjouir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.</p>
+
+<p>Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant
+à tous ces effroyables malheurs qui tombaient sur
+nous. Puis, comme le drole ne savait rien de plus,
+nous fûmes nous coucher bien ennuyés.</p>
+
+<p>Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie
+nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux m'engager et partir soldat!</p>
+
+<p>Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule
+ma femme lui répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais
+si bien pour m'engager. Dans les volontaires qui
+partirent lors de la grande Révolution, il y en avait
+qui n'avaient que seize ans, comme le grand-père de
+mon père, et moi j'en ai vingt.</p>
+
+<p>La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne
+dit plus rien, et lui continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous oyons lire une de ces belles histoires
+de ces anciens qui se dévouaient pour leur
+pays, nous disons: Comme c'est beau! Mais à quoi
+ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
+pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère,
+laisse-moi partir, mon oncle et mon père ne disent
+pas de non.</p>
+
+<p>J'avais été un peu surpris, mais, en même temps,
+j'étais tout fier de mon aîné:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content
+de voir que tu as profité des bonnes leçons que
+nous ont données les anciens, et des exemples de nos
+grands-pères.</p>
+
+<p>Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya
+ses yeux et se raffermit un peu.</p>
+
+<p>Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son
+paquet, des bas, des chemises, des mouchoirs, pour
+partir le lendemain de grand matin; ce soin amortit
+un peu la peine de ma femme, et quand tout fut prêt,
+nous allâmes nous coucher.</p>
+
+<p>Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme
+fit chauffer de la soupe, et voulut faire déjeuner
+son drole; mais quand il eut fait chabrol, il dit
+qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
+d'essayer.</p>
+
+<p>Alors il embrassa ses frères, sa s&oelig;ur qui pleurait,
+la pauvrette; puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère.
+Ce fut là le plus dur: la pauvre femme n'avait pas
+dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait, ses yeux
+étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois
+son aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et,
+enfin, après l'avoir serré une dernière fois sur sa poitrine,
+elle lui dit: va mon petit, et conduis-toi toujours
+comme les braves gens!</p>
+
+<p>Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller
+attendre à Coulaures le passage de la voiture de
+Périgueux. Elle en avait encore pour une demi-heure
+quand nous y fûmes, et en attendant nous entrâmes
+chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
+vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait
+pas l'air d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant
+à la boutique et à table les gens qui venaient acheter
+du tabac ou boire un coup. Quant à Jeantain, il était
+en route comme toujours, rentrant tard à la maison,
+et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois
+à Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre
+fois chez lui.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon
+descendit pour faire chabrol. Quand il eut fait, il
+demanda si on avait des commissions, et, comme il
+n'y en avait pas, il remonta sur son siège et, nous,
+étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet
+tout doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse
+les mouches, et ayant crié en même temps, hue! la
+voiture repartit.</p>
+
+<p>C'était un bon diable que ce postillon appelé La
+Taupe, sans doute parce qu'il était noir comme cette
+bête, mais il ne passait pas une auberge d'Excideuil à
+Périgueux, allant ou revenant, sans s'y arrêter pour
+faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une pleine
+cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
+un peu, et après, la remplissait aux trois quarts
+de vin. Puis quand il avait avalé ça, il se passait la
+main sur les babines, et en route. Comme il était tout
+à fait complaisant et qu'il faisait journellement des
+commissions gratis pour tout ce monde, jamais de la
+vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.</p>
+
+<p>Tout le long de la route il se trouvait des gens qui
+lui disaient: Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet
+chez monsieur un tel, ou: te voici cent sous, porte-moi
+un gigot, j'ai du monde demain. C'était lui qui allait
+chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
+portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il
+en ramassait tout le temps sans s'arrêter. Au débouché
+des chemins, on voyait des gens qui attendaient,
+venus des villages écartés, et aussi à la sortie des endroits:
+c'était des gens qui avaient des affaires pressées,
+ou qui se méfiaient des bureaux de poste des
+bourgs où on est curieux; principalement les filles
+qui ne voulaient pas qu'on sût qu'elles écrivaient à
+leurs galants.</p>
+
+<p>Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après
+bien des pauses, ayant passé les tanneries de l'Arsault,
+la voiture monta au petit pas jusque devant la
+prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses chevaux
+pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin,
+longea le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente
+du foirail, devant le bureau des Messageries.</p>
+
+<p>En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en
+officier, le fils d'un minotier du côté de Saint-Astier,
+que je connaissais assez. Sur ce que je lui demandai,
+il me dit qu'il était officier de la garde mobile, et
+qu'il allait rejoindre son bataillon.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, que faites-vous ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ça, et dans quel régiment?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen,
+j'aimerais mieux qu'il fût avec ceux de chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai,
+il sera là en pays de connaissance. Voyez-vous,
+autrement, s'il s'engage dans un régiment, on
+l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il veut,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le drole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans
+la garde mobile?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde
+pas de si près: d'ailleurs, si vous voulez, nous
+allons aller à la mairie et nous verrons bien.</p>
+
+<p>A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais
+il crut qu'il ne pouvait pas refuser un homme de
+bonne volonté, et, après avoir vu tous les papiers, il
+reçut l'engagement.</p>
+
+<p>Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il
+était temps, car c'était près de midi. Après déjeuner,
+M. Granger nous quitta en donnant rendez-vous à
+Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut quittés,
+nous nous promenâmes tous les deux, le drole et
+moi, et je lui fis toutes mes recommandations, de nous
+faire savoir de ses nouvelles toutes les fois qu'il
+pourrait, et principalement après qu'il y aurait eu
+quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans l'inquiétude.
+Que si par malheur il était malade, ou
+blessé, de nous faire envoyer une dépêche à seule
+fin d'aller le soigner. Après ça, je lui achetai une
+ceinture de cuir, dans laquelle je mis de l'argent, et
+je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.</p>
+
+<p>A quatre heures, nous étions devant les Messageries,
+où La Taupe attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai
+deux fois mon aîné, faisant un peu le crâne
+devant les gens, mais au fond ça me faisait quelque
+chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
+combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais:
+ce drole a de la force et du caractère. Lorsque je fus
+là-haut, La Taupe prit ses guides, fit péter son fouet,
+cria hue! et les chevaux montèrent lourdement jusqu'au
+Triangle.</p>
+
+<p>Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout
+le monde triste mais tranquille. Ma femme avait consolé
+les petits et Nancette, en leur faisant comprendre
+que leur frère était parti pour nous défendre. Tout le
+monde fut bien content de savoir qu'il était dans les
+mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera
+des pays des connaissances; il n'y en manque pas
+de chez nous: le petit Vergnou le fils de chez Magnac,
+Jean Coustillas et tant d'autres.</p>
+
+<p>Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne
+fit que nous rendre encore plus ennuyés. A tous nos
+malheurs, s'ajoutaient les inquiétudes que nous
+avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste hiver
+que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne
+couverte de neige, nous nous disions: peut-être le
+pauvre drole couche-t-il dehors avec ce temps. Et
+quelquefois, la nuit, ma pauvre femme, songeant à
+ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
+la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas
+dans un pays désert; qu'il y avait des maisons et des
+granges où on logeait les soldats. Mais c'est que ce
+n'était pas tout; il y avait tant de choses qui la
+tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
+surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles
+des Prussiens et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée
+qu'à moitié et par raison. Ce qui lui faisait du
+bien, c'est quand il écrivait. Comme il n'était pas
+malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se trouvait
+content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
+confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses
+lettres, pour les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir
+une autre.</p>
+
+<p>En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que
+cet enfant: c'est qu'il était le seul en danger, et que
+toute son inquiétude et son affection de mère allaient
+vers lui: les autres à l'abri autour d'elle n'en avaient
+pas le même besoin. Tout ça revient à ce que j'ai
+déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de
+pouvoir lui faire passer quelque chose: ou une bonne
+paire de bas bien chauds qu'elle avait faite avec
+Nancette, l'une reprenant quand l'autre lâchait, ou
+un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
+partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après
+s'être guéri au pays, elle avait toujours quelque chose
+à lui envoyer, des affaires qu'elle avait faites, et
+aussi quelque louis d'or, et ça amortissait un peu sa
+peine.</p>
+
+<p>Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier
+espoir; c'était après la bataille de Coulmiers, où nos
+mobiles du Périgord firent si bravement leur devoir.
+Le drole nous racontait, non pas la bataille car un
+soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça
+s'était passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et
+il nous disait le bruit assourdissant du canon, le
+sifflement des balles, le fracas des obus, et cette
+brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
+laissant à chaque pas des camarades couchés à terre.
+Il nous donnait le nom de ceux de notre connaissance
+ou des environs, tombés, morts ou blessés. Que dirai-je!
+en apprenant cette victoire il nous vint un rayon
+d'espoir qui ne dura guère malheureusement.</p>
+
+<p>Et puis vint le découragement qui rendait inutile
+le dévouement de quelques-uns. C'est alors que
+revinrent chez nous deux ou trois jeunes gens, soi-disant
+malades ou en congé, mais qui étaient tout
+bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès
+leur corps et s'en étaient revenus au pays. Le sentiment
+de l'honneur et du devoir était tellement éteint
+chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de leur conduite,
+et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien
+à se reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme,
+fermaient les yeux, au lieu de les signaler
+comme déserteurs.</p>
+
+<p>C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement
+que, si toutes les villes fortes s'étaient défendues
+comme Belfort, toutes les villes ouvertes comme
+Châteaudun; si tous les soldats avaient fait leur
+devoir comme l'ancienne armée, les marins, les
+mobiles de la Dordogne et quelques autres corps; si
+tous ceux qui tenaient un fusil avaient été enflammés
+par le patriotisme des volontaires de la République;
+si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
+été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable
+énergie qui débordait dans celui qui n'est plus,
+la guerre se serait terminée autrement.</p>
+
+<p>Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que
+tout un pays se livre comme la France l'a fait en
+1852; ce n'est pas sans en valoir moins, qu'un peuple
+s'abandonne et s'endort pendant dix-huit ans, oublieux
+de toutes les vertus civiques.</p>
+
+<p>Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop
+de penser à ce qui aurait pu être et à ce qui a
+été.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les
+autres, et je fus l'attendre à Périgueux. Le pauvre
+était maigre, noir, tout dépenaillé, mais point malade
+ni trop fatigué. D'un côté, toutes les misères de la
+guerre lui avaient fait du bien, car il était parti jeune
+drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
+avec plaisir, et comme je fus content de le
+trouver en aussi bon point comme on peut l'être
+après une campagne comme celle-là. Une fois que je
+lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
+surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait
+partir de suite, sachant combien il tardait à la pauvre
+femme de le revoir. Mais auparavant, je le menai
+déjeuner avec trois ou quatre de ses camarades, et
+puis après nous partîmes pour le Frau.</p>
+
+<p>Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient
+pour se faire raconter les choses par quelqu'un qui
+les avait vues; mais lui qui ne pensait qu'à sa mère,
+disait après les premières honnêtetés qu'il n'avait pas
+le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut
+bien nous arrêter quelques minutes au <i>Cheval-Blanc</i>
+en passant à Savignac, et à Coulaures chez Puyadou;
+ça n'aurait pas été fait honnêtement, de passer
+comme ça, sans parler aux amis, d'autant mieux que
+le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien
+entendu, il fallut trinquer au <i>Cheval-Blanc</i>, et même
+chez Puyadou, car cette trulle de Jeantain s'y trouva,
+ce qui était comme un miracle, mais nous ne nous
+y amusâmes guère.</p>
+
+<p>Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus
+du bourg, à moitié chemin du Frau, quand
+voici venir à nous toute la famille. Hélie se mit à
+courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
+saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait
+sans la lâcher, ayant la figure toute mouillée
+des larmes qui coulaient des yeux de la pauvre
+femme, qui ne pouvait se déprendre de son aîné, et
+qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre
+drole!</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment,
+et les autres?</p>
+
+<p>Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son
+oncle, sa s&oelig;ur, ses frères et Gustou, qui était pour
+nous comme un parent. Ayant vu tout son monde, il
+revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
+prenant après ça tout doucement, le bras sur les
+épaules, nous revînmes à la maison. Mais auparavant,
+les petits se disputèrent à qui porterait la musette
+de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin, et il
+fallut les contenter chacun à leur tour.</p>
+
+<p>Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires
+où il s'était trouvé, toutes les misères qu'il
+avait fallu supporter, et enfin tout ce qui lui était
+arrivé. Comme bien on pense, tout le monde lui faisait
+des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
+heures, sa mère se leva et dit:&mdash;Il faut le laisser
+aller au lit, il est fatigué! Viens, mon Hélie.</p>
+
+<p>Le lendemain le drole se remit au moulin comme
+si de rien n'était, et depuis, jamais on ne l'entendit
+bavarder comme tant d'autres, de cette malheureuse
+guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
+quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais
+tout juste; on voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça.
+Pour ce qui est des étrangers, si quelqu'un lui faisait
+de ces questions, il répondait tout bonnement que
+les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que lui
+ne savait rien qui valût la peine d'être conté.</p>
+
+<p>Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou
+commençait à se faire vieux. Il était de l'âge de mon
+oncle à ce qu'il disait; mais ce n'était pas tant ça qui
+le gênait, que des douleurs qui le travaillaient. Petit
+à petit, il lui fallut laisser son ouvrage, ayant peine à
+remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha
+plus qu'avec un bâton et ne descendait au moulin
+que par la force de la coutume. Mais il ne pouvait
+rien faire, que de regarder si le blé passait bien, ou
+si la farine était bonne. Il se mettait des fois au grand
+soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte
+chaleur lui ôterait les douleurs qu'il avait dans
+l'échine, les reins, les jambes, et pour mieux dire, un
+peu partout. Je n'ai pas besoin de vous dire que lorsqu'il
+vit qu'il ne pouvait plus guère aller, Gustou fit
+venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
+de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de
+la Font-Troubade, des papiers où il y avait tracé des
+figures qu'on ne comprenait pas, des cailloux chauffés
+qu'il se posait dans les reins, mais rien de tout ça n'y
+fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout bellement
+autour de la maison, dans le jardin, de descendre
+au moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver
+de rester au coin du feu. De cette affaire, c'est lui qui
+gardait notre Bertry, le plus jeune, qui avait trois ans,
+et c'était risible de le voir le faire amuser: je crois
+qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu, de
+médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler,
+disant que, si le sorcier ne le guérissait pas, personne
+n'y pouvait rien. Moi, un jour j'en parlai à M. Farget,
+le médecin de Savignac, qui me dit qu'il pensait
+que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
+viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le
+moment bon pour ça: des fois il disait qu'il était en
+train de faire un remède du sorcier; d'autres fois, il
+allait mieux, et pour faire plus court, toujours il
+trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
+consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans,
+lorsque le sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il
+vint, mandé par Gustou, un jour que nous avions
+cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et ils se fermèrent
+tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
+déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans
+la couverture avec des herbes, l'entortilla avec une petite
+corde et le coula tout doucement dans le four d'où
+on venait de tirer le pain. On pense bien qu'il n'était
+pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait dans son
+empaquetage, et au commencement, il avait peine à
+prendre la respiration; aussi le sorcier le tirait un
+peu et lui amenait la tête à la bouche du four, pour
+lui faire prendre un peu d'air, et le renfonçait après.
+Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
+l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le
+tirer, et mon Gustou cuisait tout doucement dans la
+couverture en geignant comme bien on pense. Au
+bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
+sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait
+plus, il le sortit du four et le posa sur la maie,
+puis il appela mon oncle qui, pas plus que nous
+autres, ne s'était donné garde de tout ça. En entrant
+dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle
+dit au sorcier:&mdash;Qu'est-ce que vous avez fait-là?
+Mais avisant Gustou entortillé comme un javelou sur
+la maie, il se pensa l'affaire et commença à se fâcher
+après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu la tête
+de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda
+qu'on le portât dans son lit. Comme je montais du
+moulin dans ce moment, nous le mîmes sur un bayard
+avec une couette, et nous le portâmes dans sa chambre.
+Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
+cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti,
+et ne pouvant se rassasier de boire de la tisane faite
+avec une herbe portée par le sorcier. Au bout de ces
+quatre jours, toute sa peau s'en alla comme celle
+d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse.
+Puis il nous dit qu'il était guéri et parla de
+se lever, ce qu'il fit de fait le lendemain, marchant
+sans son bâton, et depuis ses douleurs ne revinrent
+pas.</p>
+
+<p>Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de
+Prémilhac qui était déjà bien renommé; mais comme
+il était très vieux, il ne jouit pas longtemps de ce
+regain de réputation, car il mourut à la Noël d'après.</p>
+
+<p>Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays
+quelque pauvre vieux plein de douleurs, on parle du
+défunt sorcier, comme de quelqu'un qui l'aurait
+guéri.</p>
+
+<p>Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant
+un jour du marché d'Excideuil, je trouvai les
+droles qui étaient revenus d'en classe, disant que le
+régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en savaient
+rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
+qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous,
+et je me demandais quelle mauvaise raison
+on avait pu donner, pour renvoyer des enfants qui
+étaient tranquilles.</p>
+
+<p>Il faut dire que depuis le récent chambardement du
+24 mai, M. Malaroche avait été changé. Son remplaçant
+était une espèce de pauvre innocent, qui
+fréquentait beaucoup le curé et l'église, et toute sa
+famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
+enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et
+portaient, pendue à un grand cordon bleu, une médaille
+large comme une pièce de cent sous. Jamais
+on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
+dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener,
+toujours elles avaient leur médaille; Roumy
+disait qu'elles couchaient avec. C'était elles qui
+avaient soin de l'église, mettaient des fleurs dans les
+vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre,
+et faisaient tomber la poussière de partout. La dame
+était une grosse boulotte de quarante-sept ans, qui,
+avec sa médaille, faisait la plus risible enfant de
+Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions pas,
+qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait,
+elle portait les culottes à la maison.</p>
+
+<p>Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt
+à faire la volonté de M. le Maire et de M. le Curé;
+mais encore il fallait un prétexte, pour renvoyer mes
+droles, et je me promis bien de tirer ça au clair. Le
+soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
+régent, mais mon oncle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la
+mission.</p>
+
+<p>Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé
+deux moines, pour ramener les gens de la paroisse
+dans le bon chemin. Ces moines étaient deux gaillards
+bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
+qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de
+belle taille, bien fait, la figure bien en couleur, avec
+une belle barbe blonde. Les gens au courant des
+affaires des sacristies, disaient qu'il était noble, et
+vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes disposées
+à se laisser tomber.</p>
+
+<p>C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens
+comme il faut, et comme il avait la langue bien pendue,
+les paroles emmiellées, les manières douces, il
+réussissait beaucoup dans ce monde-là: on racontait
+aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient
+aux larmes les dames qui l'écoutaient.</p>
+
+<p>Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et
+pansu, noir comme une mûre, avec une barbe frisée
+qui lui montait jusqu'aux yeux. C'était lui qui prêchait
+pour les paysans, avec une grosse voix brâmante
+qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en
+temps il faisait un prêche, rien que pour les hommes,
+et ceux qui y avaient été racontaient qu'il en disait
+de bonnes.</p>
+
+<p>Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été
+renvoyés chez eux à la Révolution, on n'avait pas vu
+de ces gens dans le pays, de manière que la curiosité
+était grande dans les premiers jours, et que l'église
+était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
+peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du
+compte c'était toujours la même antienne: il n'y avait
+que la robe de changée et la barbe en plus, alors les
+gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas l'affaire de
+ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
+villages pour racoler les gens. Il entrait dans les
+maisons comme un effronté, appelant les gens par
+leur nom ou leur surnom, que lui disait le fils de
+Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le chemin,
+et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait
+fort et avait du toupet, les gens lui promettaient
+d'aller à l'église, n'osant pas lui refuser, car il se
+serait fâché. Jusque dans les terres, il allait attraper
+ceux qui travaillaient, et leur faisait promettre de
+venir à ses prêchements.</p>
+
+<p>Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre
+prêcher, surtout aux hommes, car il avait toujours
+des histoires risibles à raconter, et, quand au fond
+de l'église quelques badauds en riaient, il leur
+envoyait des brocards qui faisaient rire les autres
+d'autant plus.</p>
+
+<p>Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver
+la France, et ils disaient que nos malheurs, en 1870,
+étaient l'effet de notre peu de religion. Ils n'expliquaient
+pas pourquoi les Prussiens, qui, au bout du
+compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été
+favorisés de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer
+tout ce qu'ils disaient, ça aurait été long.</p>
+
+<p>Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y
+avait des prières qui vous tiraient un défunt du purgatoire,
+coup sec, et des images avec des c&oelig;urs
+saignants, et aussi des médailles.</p>
+
+<p>Et justement c'est leurs médailles qui furent cause
+qu'on renvoya mes droles de la classe. Ils étaient
+allés un jour à la maison d'école, et avaient interrogé
+quelques enfants sur le catéchisme; ils avaient fait
+chanter des cantiques, et finalement avaient distribué
+des médailles. Lorsque le gros moine brun passa
+devant mon François, qui avait ses treize ans, le
+drole, qui ne te voulait pas de médaille de cet individu,
+lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.</p>
+
+<p>L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-la tout de même, mon petit ami; si
+vous en avez une, déjà, vous donnerez celle-ci à
+quelqu'un des vôtres.</p>
+
+<p>Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la
+table.</p>
+
+<p>Quand les moines furent dehors, le régent leur
+expliqua que l'enfant qui avait refusé la médaille
+appartenait à une famille impie; et eux lui dirent
+alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.</p>
+
+<p>Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard
+avec ces moines, tandis qu'il n'y était pas les enfants
+s'amusaient, et celui qui était à côté de François
+poussait la médaille vers lui, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Prends-la!</p>
+
+<p>Et lui la renvoyait de même, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai que faire!</p>
+
+<p>Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber
+dans l'écritoire encastrée au ras de la table.</p>
+
+<p>Quand le régent rentra, il vint pour chercher la
+médaille; le drole lui dit qu'elle était tombée dans
+l'encre.</p>
+
+<p>Alors il leva les bras au plafond en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable
+profanation!</p>
+
+<p>Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement,
+prit la médaille avec un bout de papier, et la porta à
+sa femme pour la laver.</p>
+
+<p>En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et
+la mère et les quatre filles, ces cinq Enfants de
+Marie, avec leurs grandes médailles, vinrent à la
+porte de la classe, pour voir le malheureux qui avait
+commis ce crime.</p>
+
+<p>Puis le régent alla chez le curé, chez le maire;
+on lui fit faire un rapport là-dessus, et il y ajouta
+que l'impiété de mes enfants était d'un mauvais
+exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les renvoyer.</p>
+
+<p>Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce
+renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du
+long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage
+une grosse malice pleine de mépris pour la
+sainte religion.</p>
+
+<p>&mdash;Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille
+dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous
+renvoyés?</p>
+
+<p>&mdash;Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table,
+me répondit-il.</p>
+
+<p>Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de
+cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses
+qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de
+séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais
+tant.</p>
+
+<p>J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en
+face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés
+sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui
+tournai le dos en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un rude coyon!</p>
+
+<p>Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas,
+qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique
+ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que
+notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours
+après, mes enfants étaient rentrés en classe.</p>
+
+<p>Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la
+cause d'une autre affaire, qui fut le changement du
+curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit
+bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça
+n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
+l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux,
+riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire
+mal vouloir de tout le monde, à l'exception de
+M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait
+hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
+à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu
+de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt,
+tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort
+à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien
+dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion,
+mais au bout du compte, ça n'était que des
+civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même
+nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les
+gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment
+pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
+fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou
+autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta
+malgré tout.</p>
+
+<p>Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en
+mêla, ça ne fit pas un pli.</p>
+
+<p>Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien
+boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et
+la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes,
+au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en
+voyage, même des truffes. Il était surtout difficile
+pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne
+lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il
+allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir
+de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car
+avec ses manières communes, il était assez influent.
+C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui
+faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter,
+les curés ne regardaient pas trop à ça. Et
+puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant
+de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau
+de quelques bouteilles à leur curé.</p>
+
+<p>Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud
+aurait pu le faire, mais il était trop avare pour ça. Le
+premier soir que les deux missionnaires soupèrent
+chez le curé, le père Barnabé fit la grimace en tâtant
+de la bouteille qu'on servit avec le café.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là,
+mon cher curé! Vous n'en auriez pas d'autre, par
+hasard?</p>
+
+<p>Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de
+meilleur marché, répondit que non, et alors le père
+Barnabé demanda s'il n'y avait pas moyen de s'en
+procurer de meilleure par là, à quoi le curé répondit
+sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du
+pays.</p>
+
+<p>Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble.
+Joint à ça que le curé rapiait tant qu'il pouvait
+sur la nourriture, de manière que le Père ne se
+gênait pas pour dire que le curé était un cuistre, et
+celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne.
+Comme ces affaires-là se savent toujours, ces dires
+n'étaient pas faits pour mettre la paix entre eux;
+aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une brouille de
+prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
+à ce qu'on dit.</p>
+
+<p>Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé
+dans une toute petite commune de la Double,
+il y en eut qui dirent que c'était le père Barnabé qui
+le faisait partir, et leurs raisons avaient du poids
+assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que
+ce pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien
+petite et bien pauvre, ce qui lui était dur, car
+avec la domination, il aimait aussi l'argent.</p>
+
+<p>Un curé ordinaire venant après lui aurait passé
+pour un ange, mais celui qui le remplaçait était bien
+le meilleur qu'il fût possible de voir. C'était un
+homme d'âge, bon et charitable à donner ses chemises,
+qui prenait les gens par la douceur toujours,
+ne faisait pas de politique, ne se mêlait point des
+affaires de la commune, ni de celles des particuliers,
+et ne disait point d'injures à ceux qui ne fréquentaient
+pas l'église, comme font la plupart de ses confrères.
+Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
+monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient
+de tous les côtés; mais ils ne faisaient que passer à
+la cure, car pour lui il n'avait pas besoin de tant
+d'affaires, et ce qu'on lui portait, il le donnait aux
+malheureux.</p>
+
+<p>Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein.
+Quand je le connus bien, je lui dis un jour:&mdash;Monsieur
+le Curé, quand vous aurez quelque part, par
+là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
+quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une
+bonne poignée de main.</p>
+
+<p>Et depuis, des fois il me disait:&mdash;Chez Chose,
+n'ont pas de pain; l'homme est au lit depuis quinze
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir,
+monsieur le Curé, vous pouvez en être sûr.</p>
+
+<p>Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne
+homme, tout heureux de faire du bien.</p>
+
+<p>Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous
+les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de
+Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la <i>Vache
+à Colas</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+
+<p>A mesure qu'on prend de l'âge, on change de
+soucis. Ceux du père ne sont plus ceux du jeune
+homme; c'est à ses enfants qu'ils se rapportent.
+Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard,
+car il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil.
+Mais lui, ne fut pas bien embarrassé, car en revenant
+il se mit à travailler au moulin et dans les terres,
+comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés de ça;
+mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour
+avoir l'habitude du travail et le connaître, mais que
+d'ailleurs il voulait faire autre chose à l'occasion. En
+effet, quelque temps après, il alla trouver M. Vigier
+qui l'employa pour des arpentages, pour lever des
+plans, planter des bornes et faire des partages. Petit
+à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
+quitter.</p>
+
+<p>Les autres droles étaient encore jeunes, puisque
+celui qui venait après Bernard n'avait que treize ans,
+et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis
+pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce
+n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole
+du pays; belle femme et jolie, comme était sa mère
+à son âge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois
+en la regardant je me disais qu'il faudrait bientôt
+penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
+aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon
+ne lui avait parlé, ni n'était venu chez nous, et comme
+on dit, pour se marier il faut être deux.</p>
+
+<p>Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette
+année-là, qu'on planta la statue de Daumesnil, à
+Périgueux.</p>
+
+<p>Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes
+tous trois, mon oncle, mon aîné et moi, pour voir
+ça. Quoique je ne sois pas curieux des fêtes et que je
+haïsse les foules, j'étais content de voir faire cet
+honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous
+en aurait fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait
+du bien de penser au défenseur de Vincennes, depuis
+le temps que nous étions poignés par la trahison de
+l'autre.</p>
+
+<p>Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il
+semblait que le brave à la jambe de bois, du haut de
+son piédestal, soufflât sur sa ville natale de mâles
+pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et haut les
+c&oelig;urs!</p>
+
+<p>Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce
+qu'on dit, ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis
+guère attention, et puis j'étais un peu loin. Mais de ce
+rassemblement d'hommes venus de toutes les parties
+du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs,
+qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se dégageait
+la pensée d'une France républicaine qui nous
+consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.</p>
+
+<p>Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres
+qui n'avaient pu venir à Périgueux, nous demandaient:
+Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit? que s'est-il
+passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
+que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer
+dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les choses se suivent et ne se ressemblent pas.
+Quelque temps après, un jour du mois d'octobre, une
+huitaine après les vendanges, j'étais sous l'auvent
+pour regarder si Hélie, que nous attendions pour déjeuner,
+revenait du bourg où il avait été porter de
+la farine à des pratiques, quand tout d'un coup,
+dans le chemin qui passe contre chez nous, je vis le
+fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur l'épaule,
+qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de Puygolfier.
+En passant, ce jeune homme, qui était de cinq
+ou six ans plus vieux que mon aîné, leva sa casquette
+et me salua. Tiens, que je me dis, ce garçon est
+mieux appris que son père; mais quoique ça ne fut
+pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de
+même, étant comme nous étions avec les siens. Depuis,
+je le vis passer par là assez souvent, soit en
+allant, soit en revenant, et toujours il me disait bonjour
+et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
+bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à
+ma femme:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours
+chasser du côté de Puygolfier, plutôt que du côté de
+chez lui?</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais
+sur la porte du moulin, je le vis venir vers moi, et
+quand il fut là, après avoir levé son chapeau, il me
+demanda la permission de traverser le moulin pour
+aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je
+lui dis que oui, et alors il me remercia comme si je
+venais de le tirer de l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle
+de Puygolfier était malade, et elle nous avait
+fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui tenir un
+peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait
+par les terres. La petite y montait donc les matins,
+et s'en revenait le soir avant la nuit, bien contente
+de faire ce plaisir à la demoiselle. Quelques jours
+après que le jeune Lacaud avait traversé le moulin,
+la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
+avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me
+dis-je, c'est-il à cause d'elle qu'il nous fait tant
+d'honnêtetés? Mais je n'en parlai à personne. Depuis,
+la drole se trouva un matin sur le chemin avec lui,
+allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda
+des nouvelles de la demoiselle, lui parla de
+choses et d'autres, honnêtement, en lui donnant à
+connaître qu'il se trouvait bien content de faire un
+bout de chemin avec elle.</p>
+
+<p>Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon
+oncle fit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?</p>
+
+<p>Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre
+au bourg signifier à ce garçon de ne plus
+adresser la parole à sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Entendant tout ça, elle cependant nous regardait
+avec ses yeux clairs et étonnés un brin, de manière
+que je vis bien qu'elle n'y était pour rien.</p>
+
+<p>Alors, je dis à Hélie:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il
+y a quelque chose à dire, c'est moi qui le dirai.</p>
+
+<p>Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à
+Puygolfier ni n'en revint seule: un de ses frères, le
+François, l'accompagnait. De temps en temps, ils rencontraient
+bien le jeune homme, mais lui se contentait
+de tirer son chapeau et passait sans rien dire.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le
+trouvai sur la place contre la halle. Il avait l'air de
+m'attendre, car aussitôt qu'il me vit, il vint vers moi.
+Après le bonjour, il ajouta qu'il avait quelque chose
+à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
+promenade, où nous ne serions pas dérangés.</p>
+
+<p>Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il
+n'y eût personne, et que les cordiers qui y travaillent
+par côté d'habitude, n'y fussent pas, nous allâmes
+jusqu'au fond, d'où l'on domine les prés du château
+qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune Lacaud
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je
+ne lui ai parlé qu'une fois sur le chemin de Puygolfier,
+mais rien qu'en la voyant aussi jolie que sage,
+avec son air de bonté et de raison, j'ai compris que je
+n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
+mariage.</p>
+
+<p>Quoique sachant ce que je savais, je fus bien
+étonné de la demande, mais je n'en fis rien paraître,
+et je répondis tranquillement à ce garçon, que ma
+fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il me
+coupa la parole pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ça, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous
+parlé de ceci à votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous
+me diriez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père,
+vous lui auriez peut-être fait avoir une attaque. Dans
+tous les cas, il vous aurait dit qu'une fille de chez les
+Nogaret n'était pas faite pour son fils, et il vous
+aurait dit encore qu'entre les deux familles il y avait
+des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez,
+bien sûr, en gros, que nous ne sommes pas amis,
+mais peut-être vous ne savez pas tout. Il faut donc
+que je vous dise que dans le temps, mon oncle
+Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous
+me dites que vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui
+était un ancien faure de village, était
+un grand ami du mien, et il trouvait qu'il n'y avait
+rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
+parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était
+maître de forges au Sablou, celui-ci se mit en colère,
+et dit que sa fille n'était pas faite pour être meunière.
+Puis, à quelque temps de là, il la maria à un vieux
+noble ruiné de toutes les manières.</p>
+
+<p>Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut
+que vous sachiez encore que votre père nous en a
+toujours voulu depuis; qu'il a cherché tous les moyens
+de nous nuire, de nous ruiner, de nous faire des
+avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait
+porté cet imbécile de régent à renvoyer mes droles
+d'en classe; c'est lui qui dans le temps poussa Pasquetou,
+de Cronarzen, à nous faire un procès qui nous
+aurait grandement gênés à cette époque, si nous
+l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en
+1851, et qui est cause qu'on l'a mené à Périgueux
+entre deux gendarmes, les mains attachées avec une
+chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
+faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne,
+comme tant d'autres: vous comprenez que c'est des
+choses qu'on ne peut oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je
+comprends que vous me répondiez comme vous le
+faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas
+mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
+le passé? Autant mon père vous a voulu de mal,
+autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi
+essayer près de mon père, et, de votre côté, ne m'ôtez
+pas tout espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet
+d'un brave garçon, et il m'en coûte de vous le dire,
+mais ces haines dont nous parlons ne peuvent
+s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au
+dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
+vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père,
+ni du nôtre, vous n'auriez jamais de consentement. Si
+votre idée n'est pas un caprice,&mdash;là, il secoua la
+tête,&mdash;vous en serez peut-être malheureux pendant
+quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui
+ne l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut
+vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil
+à vous donner, ne parlez pas de ça à votre père;
+ce serait inutile d'abord, et ensuite ça pourrait vous
+mettre mal avec lui.</p>
+
+<p>Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma
+femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air
+d'être un peu tête légère, mais pas méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas
+un Lacaud.</p>
+
+<p>Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère,
+qui était une bonne femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été
+malheureuse avec cet homme-là, tant qu'elle a
+vécu.</p>
+
+<p>Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler
+du fils Lacaud.</p>
+
+<p>Environ un mois après cette affaire, étant au moulin
+à picher une meule, j'entendis la voix d'Hélie qui
+s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui répondait
+tranquillement. C'était un de nos voisins de
+bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus
+tout étonné en le voyant, car c'était un jeune homme
+qui demeurait à Paris, où il était avocat, et je ne
+comprenais pas comment il se trouvait là en gros
+souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais
+guère, car, durant ses études, il n'était jamais au
+pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou
+quatre fois, dont l'année dernière, il y avait un an, à
+l'enterrement de son père. Mais Hélie le connaissait
+bien, car ils étaient aux mobiles dans la même compagnie,
+et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils
+se tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris
+de le voir là, au moulin, et comme Hélie lui demandait
+si son domestique était malade, il répondit que
+non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
+et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire
+moudre, son domestique étant occupé ailleurs.</p>
+
+<p>Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu,
+et après avoir déchargé le sac et mis la jument
+à l'écurie, Hélie le convia de faire collation, ce qu'il
+voulut bien.</p>
+
+<p>Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une
+touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette
+allait quérir un fromage et des noix. Tout en cassant
+la croûte, il nous demanda des renseignements sur
+des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle
+ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres
+choses comme ça. Je lui dis tout ce qu'il me demanda
+sans le questionner; mais comme Hélie était assez
+libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
+joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu fais valoir ton bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan
+comme mon père et mon grand-père.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite,
+au moulin.</p>
+
+<p>Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa
+jument, Fournier monta à la cuisine, donner le bonsoir
+à ma femme et à ma fille, et puis s'en fut chez lui.</p>
+
+<p>Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun
+dit son mot, cherchant à deviner le pourquoi de son
+retour au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre
+ses paroles, son père lui a laissé assez d'écus pour
+vivre sans rien faire.</p>
+
+<p>Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir
+notre homme, encore avec un sac en travers
+sur sa jument.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà
+tout à fait campagnard?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus campagnard.</p>
+
+<p>Tandis que nous faisions moudre, il se mit à
+pleuvoir assez dru, et comme c'était aux environs de
+midi, j'engageai Fournier à dîner, vu qu'il ne pouvait
+s'en aller avec ce mauvais temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois
+que je viendrai faire moudre, vous ne gagnerez pas
+gros sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les
+meuniers savent tricher sur la mouture.</p>
+
+<p>Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.</p>
+
+<p>On sait comment font nos femmes dans ces occasions
+où elles sont surprises. Vite la petite s'en fut
+dans le jardin ramasser de la vignette et des fines
+herbes pour faire une omelette; ma femme descendit
+une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la
+poêle et, avec la soupe, voilà pour dîner.</p>
+
+<p>En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier
+nous racontait des choses qu'il avait vues à Paris
+et telle chose et telle autre, quelle grande ville
+c'était, les grands monuments et les beaux bâtiments
+qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour
+les riches.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y
+rester.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à
+Paris sans rien faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté
+de l'état d'avocat, et c'est pourquoi je suis revenu
+planter mes choux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant un état qui mène loin que celui
+d'avocat, dis-je alors: il n'y a guère que des avocats
+dans ceux qui gouvernent; celui qui est fort, bien
+ferré, qui a la langue bien pendue, est presque sûr
+d'arriver.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des
+choses qui étonnent le plus, quand on y pense bien,
+que de voir des gens qui sont habitués par état à
+parler indifféremment pour la vérité ou l'erreur, à
+plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
+parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner,
+de préférence à ceux dont les actes parlent,
+eux dont le jugement est faussé par ces nécessités du
+métier. Sans doute, c'est un avantage que de faire
+partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
+les privilèges, en conservant soigneusement les siens;
+mais ce n'est pas tout, voyez-vous, il faut avoir
+exercé une profession pour en bien connaître les
+ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses qui
+vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres:
+ainsi, moi, je n'aurais jamais su plaider une cause
+injuste, ni bien défendre un coupable.</p>
+
+<p>Fournier continua un moment sur ce sujet, et de
+temps en temps, lorsque ses paroles annonçaient
+l'honnêteté de ses sentiments, je voyais ma femme et
+ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on connaissait
+que ça les intéressait.</p>
+
+<p>Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et
+nous descendîmes pour charger la farine de notre voisin
+sur sa jument. Tandis que nous étions à l'écurie, il
+s'en va voir notre furet qui était dans une caisse, et
+lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
+faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou
+six clapiers où ils ne manquent pas; les métayers se
+plaignent qu'ils mangent tout.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je
+lui dis.</p>
+
+<p>&mdash;Venez dimanche matin?</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau,
+nous viendrons dimanche.</p>
+
+<p>Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que
+nous eûmes tué une douzaine de lapins il fallut déjeuner.</p>
+
+<p>Fournier demeurait dans une jolie maison que son
+père avait fait bâtir sur un coteau où il y avait encore
+cinq ou six vieux fayards ou hêtres, qui avaient donné
+à l'endroit le nom de La Fayardie. L'ancienne maison,
+qui était plus bas, à deux portées de fusil, servait
+pour des métayers. Sa servante était une vieille
+qui n'était pas bien fine cuisinière, mais avec ça
+nous nous en tirâmes bien, ayant grand faim tous.</p>
+
+<p>De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et
+nous nous voyions assez souvent. Je le trouvais des
+fois à Excideuil; d'autres fois il venait chez nous,
+chercher le furet pour faire tuer des lapins à des
+amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
+Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours
+quand il venait, il montait à la maison donner
+le bonjour à nos femmes, de manière que je vins
+à penser que peut-être il venait un peu pour Nancette.</p>
+
+<p>Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais
+pas trompé, car il venait plus souvent à la maison,
+et il y restait plus longtemps à causer avec la petite.
+Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à Excideuil, où je le
+trouvai un jeudi:&mdash;Allons prendre le café qu'il me
+dit.</p>
+
+<p>Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait
+personne; c'était dans le moment que les gens étaient
+au foirail ou au minage, et, quand la fille eut servi
+le café, Fournier me dit rondement son affaire: Voilà;
+il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.</p>
+
+<p>Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un
+proverbe patois de chez nous qui veut dire: <i>Mariage,
+troc, trompe qui peut</i>; mais ça n'est pas mon genre,
+et je lui dis tout du commencement que ma drole
+n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait
+dans les vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que
+pour conserver la maison, nous donnerions le quart à
+l'aîné, et que par ainsi il reviendrait aux autres dans
+les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis qu'il
+était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du
+parti qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre,
+et qu'alors ma fille, qui serait pour sûr une
+bonne ménagère, était trop simplement élevée pour
+être sa femme à la ville, et qu'il pourrait regretter
+de l'avoir prise.</p>
+
+<p>Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment
+pauvre à Paris, il était riche assez au pays, et
+que cela étant, il ne regardait point à la fortune; que
+de reprendre son état d'avocat, il était sûr et certain
+qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de propriétaire
+allant mieux à ses goûts et à son caractère; que
+quant à se marier avec une demoiselle qui aurait
+trente ou quarante mille francs, il ne le ferait jamais,
+attendu que les filles de cette fortune sont élevées de
+telle façon, qu'elles ne veulent habiter qu'à la ville
+et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font dépenser
+bien au delà des revenus de leur dot, sans parler
+d'autres raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout
+ce qu'il est utile qu'une femme sache, et qu'elle avait
+avec ça de la raison, du bon sens, et était loin d'être
+sotte; que lui, au surplus, la trouvait très bien
+comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
+ordinaire, et de la rendre heureuse.</p>
+
+<p>Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça
+bien arrêtée, je n'avais rien à dire, et qu'au contraire,
+il était pour ma fille un parti comme nous n'aurions
+jamais osé l'espérer, du côté de la fortune et du côté
+de la personne.</p>
+
+<p>Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné
+une poignée de main, je revins au Frau. Le soir, je
+dis tout à ma femme, qui fut bien contente, et me
+dit de suite qu'elle avait bonne opinion de Fournier,
+à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son
+état. Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la
+petite, qui fut tout étonnée de nous voir tous trois
+seuls dans la grande chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu
+penses à quelqu'un?</p>
+
+<p>La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas.
+Mais lorsque je lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée,
+elle me regarda, ne sachant que croire, et
+fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa sans
+peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait
+pensé à notre voisin de la Fayardie, depuis le jour
+où elle lui avait ouï raconter pourquoi il avait quitté
+son état d'avocat.</p>
+
+<p>Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là,
+elle levait les yeux sur lui, en même temps que sa
+mère, lorsqu'il disait quelque chose qui annonçait la
+droiture de sa conscience, et je pensai en moi-même:
+telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant,
+alors ça tombe bien: c'est lui qui t'a demandée,
+et il viendra un de ces soirs savoir la réponse;
+qu'est-ce qu'il faudra lui dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle
+fut embrasser sa mère.</p>
+
+<p>Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de
+savoir qu'il était accepté. Pour dire le vrai, je pense
+qu'il devait bien s'en douter, car un jeune homme
+qui a un peu d'habitude de la vie, connaît facilement
+si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir. Je
+n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y
+avait que mon oncle et nos femmes, de manière que
+Fournier resta souper, pour me voir à ce qu'il disait,
+mais je pense plutôt, pour être avec sa promise.</p>
+
+<p>Quand je revins sur les trois heures, il me le dit,
+mais je me mis à rire et je lui répondis:</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, je vois que vous avez bien fait
+de laisser l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais
+que c'est pour être avec Nancette que vous êtes
+resté.</p>
+
+<p>Il se mit à rire aussi et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez,
+nous allons essayer de tirer quelques coups d'épervier
+pour vous faire manger du poisson.</p>
+
+<p>Le soir après souper, comme nous trinquions avec
+de l'eau de noix, en causant gaiement, tout d'un coup,
+mon oncle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?</p>
+
+<p>&mdash;La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur
+fait mieux!</p>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut
+notre futur gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.</p>
+
+<p>Nous étions pour lors approchant du carnaval, et
+de cette affaire, Fournier le fit au Frau. Nous
+avions pris des lapins à la Fayardie; mais Hélie et
+Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
+lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le
+chercher avec la Finette. Le premier jour Bernard
+manqua le poste, mais le second jour Hélie cueillit
+le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était pas la
+même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours
+une qui venait de sa race, et c'était toujours une
+Finette; nous ne sommes pas changeants dans notre
+famille.</p>
+
+<p>On ne travaille pas chez nous dans les jours de
+carnaval; on ne pense qu'à se réjouir à table, à deviser,
+et à se promener entre les repas. C'est des
+jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer d'affaires,
+chacun est chez soi en famille, et tout le monde
+chôme. Il y en a qui nous prennent, nous autres
+Périgordins, pour des gourmands parce que nous
+festoyons largement en temps de carnaval, mais ce
+sont des coyons qui ne comprennent rien à nos
+usages. Le carnaval, c'est la fête de la famille; c'est
+le moment où les enfants dispersés çà et là, par les
+nécessités de la vie, reviennent à la maison paternelle;
+ceux qui sont mariés, viennent avec leur
+femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout
+contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse
+qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu'à voir les voitures
+publiques dans ces jours-là; elles sont bondées
+de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
+haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve
+des jardinières, des petites charrettes, attelées d'une
+jument, ou d'une mule, ou même d'une quite bourrique,
+pleine de gens qui se rendent à la maison
+d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger
+avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se
+croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval!</p>
+
+<p>Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait
+froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille
+bien blanche, et encombrée de plats et de bouteilles,
+toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mère tient
+sur ses genoux le dernier né de ses petits-enfants.
+Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
+misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le
+temps où on ne s'inquiétait de rien, comme font
+maintenant les enfants qui ne pensent qu'à se bourrer,
+surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de
+l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
+pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de
+la chair; du b&oelig;uf, de la velle, du porc, et il en a
+porté un plein bissac. La mère, de son côté, a tué des
+poulets, quelque canard, ou un piot si on est aisé, et
+on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
+coups et en se réjouissant de manger ensemble de si
+bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte,
+elle a pétri de ses mains, de ces bonnes grosses
+pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un grillage
+de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on
+coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.</p>
+
+<p>Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles
+de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque
+encore. C'est alors que les enfants vont se masquer
+et se déguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se
+faire voir avec la figure toute charbonnée ou un mouchoir
+dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante
+quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille
+chanson française joyeuse, qui célèbre le vin; ce vin
+qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les
+jeunes.</p>
+
+<p>Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée
+autour de l'aïeul, de la mère; c'est la communion de
+tous, à la même table, dans un même esprit de paix
+et d'amitié familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se
+sont privés des joies de la famille, ont eu beau chercher
+à le faire perdre, sous prétexte que c'est une
+fête païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier
+encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de
+la famille.</p>
+
+<p>Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais
+cet étranger c'est un ami, sans femme, sans enfants,
+sans famille, qui serait réduit à faire le carnaval tristement
+tout seul, et alors on l'invite comme nous
+faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe, et la
+présence de cet étranger à cette table achève de la
+sanctifier mieux que toutes les bénédictions, parce
+qu'il y est assis en vertu de la fraternité des hommes.</p>
+
+<p>C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est
+plus ce qu'il était autrefois; on n'est plus si content,
+on rit et on chante moins: les vieux sont plus sérieux
+et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux
+choses qui nous poignent: les départements du Rhin
+et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et
+nos pauvres vignes mortes.</p>
+
+<p>Cette année de 1874, vu la présence de Fournier,
+le carnaval fut assez gai; les amoureux ça met de la
+joie dans une maison, et si on ne rit pas aux éclats
+follement, on rit tout de même un peu: que voulez-vous,
+l'homme a besoin de ça quelquefois.</p>
+
+<p>Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils
+Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier,
+et pas un peu. Partout, il ne décessait de mal parler de
+lui, disant que c'était un mauvais avocat sans pratiques,
+qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
+s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une
+grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il était
+joueur autant que débauché, et un tas d'affaires
+comme ça. Fournier était un garçon bien droit, bien
+franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque
+ces histoires lui revinrent, il se mit très fort en
+colère, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud.
+Ils se connaissaient bien, ayant été au collège ensemble,
+mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
+manière que je craignais que de cette jalousie il n'en
+vînt de méchantes affaires: quand on ne s'aime pas
+déjà, il n'en faut pas tant pour que ça tourne mal. Et
+en effet, tout ça finit par un bon coup d'épée que
+mon gendre futur ajusta à l'autre.</p>
+
+<p>Heureusement la blessure saigna assez, et avec les
+soins du médecin, Lacaud en fut quitte pour rester un
+mois sur l'échine. Mais de cette affaire, aussitôt qu'il
+fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où il
+s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en
+fûmes débarrassés.</p>
+
+<p>Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si
+de rien n'était, et Nancette ne sut cette bataille
+qu'après son mariage. Mais nous autres, qui étions en
+bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la main plus
+fort que de coutume, et mon oncle lui dit:&mdash;Vous
+aviez affaire à une méchante bête, mais vous vous en
+êtes crânement tiré. Et là-dessus, il fit comme les
+vieux, il se mit à raconter un duel au sabre qu'il
+avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à qui
+il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant
+par honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus
+vite, il aidait mon oncle à conter son affaire.</p>
+
+<p>Ce même jour, tandis que Fournier était chez
+nous, se promenant dans le jardin avec Nancette, la
+pauvre demoiselle Ponsie dévala de Puygolfier, toute
+malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
+après la mort de son père M. Silain, on venait lui
+réclamer encore une de ses dettes! Un des anciens
+camarades de chasse, un ami du défunt, peu
+avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
+billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la
+demoiselle, ni capital, ni intérêts, sachant bien que la
+pauvre n'avait plus que juste de quoi vivre bien petitement.
+Tant qu'il avait vécu, il n'en avait pas parlé,
+se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
+Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop
+content, vu que l'héritage n'était pas aussi fort qu'il
+croyait, trouva le billet dans les papiers de son beau-père
+et le fit présenter à la demoiselle Ponsie. Elle
+venait donc chez nous pour se consulter à Fournier.
+Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
+et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais
+qu'on ne pouvait lui en faire payer plus de cinq
+années. A cela elle répondit que, quand elle devrait
+aller à l'hospice, elle voulait tout payer, quitte à vendre
+le peu qui lui restait.</p>
+
+<p>Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce
+peu. Du côté du moulin nous la confrontions partout,
+mais nous n'étions pas en fonds pour acheter, surtout
+quelque chose qui ne nous faisait pas besoin. De
+l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château,
+que le père de Fournier avait achetée il y avait
+trente-cinq ans de ça. Du côté d'en haut, c'était des
+bois qui appartenaient à des propriétaires assez éloignés.
+Fournier était donc le seul qui put acheter,
+mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait,
+valait peut-être bien dans les cinq ou six mille francs;
+je parle des fonds, car pour les bâtiments du château,
+ils n'avaient pas de valeur pour si peu de bien;
+c'était une charge au contraire, à cause des impôts et
+de l'entretien.</p>
+
+<p>La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans
+cette position, que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter,
+et qu'il verrait à arranger ça. Mais comme il
+était plus occupé de venir voir sa future femme, que
+de chercher des acquéreurs, le seul arrangement
+qu'il trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle.
+Le marché fut fait pour cinq mille francs, dont deux
+mille deux cent cinquante qu'il devait payer d'abord
+au créancier; deux mille cinq cents francs à la grande
+Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs
+pour les pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante
+francs pour la faire enterrer: C'est elle qui arrangea
+l'affaire ainsi. Et avec ça Fournier lui laissait la jouissance
+du tout, sa vie durant. Il ne faisait pas un bon
+marché, mon gendre futur, mais il était content en ce
+moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui
+aimait tant la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque
+chose de se marier, la sachant dans l'embarras.
+Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut arrangé, et
+qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait
+pas obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait
+encore davantage.</p>
+
+<p>A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser
+le cuvier comme nous avions fait lors de
+mon mariage, et aussi inviter nos parents et amis.
+Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi il y
+en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles,
+comme le monde, se renouvellent petit à petit, un à
+un, les uns s'en allant, les autres arrivant.</p>
+
+<p>Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient
+morts, mais mon cousin le maréchal vint avec sa
+femme et une drole de quinze ans. En passant, je
+dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
+dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore
+deux ou trois bonnes amies avant de se marier. Martial
+Nogaret d'au-dessus de Brantôme était mort
+aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son aîné
+qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur
+de Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux
+et ce fut son fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le
+cousin Nogaret du Bleufond et sa femme étaient
+morts aussi; les garçons avaient quitté le moulin
+pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne
+restait dans le pays qu'une fille mariée à Montignac,
+qui ne put pas venir. Ceux qui avaient eu le plus de
+misère, les Nogaret qui étaient venus s'établir sur
+l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
+vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était
+plus le temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils
+vinrent deux de la famille, tous deux mariés. Mon
+oncle Chasteignier, de Sorges, était veuf depuis longtemps
+et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
+plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin
+Estève vint aussi, mais son frère était mort de la
+picote pendant la guerre.</p>
+
+<p>Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants,
+qui étaient là, à la noce de leur s&oelig;ur; les plus petits
+bien contents d'être habillés de neuf et de voir tous
+ces parents qu'ils ne connaissaient pas, et des messieurs;
+car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
+aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche
+de Thiviers, et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix.
+Mais c'était de bons garçons, de vrais Périgordins,
+qui parlaient patois quand il fallait, et
+n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune
+temps vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que
+de bons paysans.</p>
+
+<p>Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide;
+ses cheveux étaient devenus tout blancs, mais il ne
+lui en manquait pas un, et ils étaient toujours embroussaillés
+comme autrefois. Lui et mon oncle, ça
+faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
+soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne
+tête, bonnes jambes et bon estomac aussi, car ils
+étaient les premiers à trinquer et à faire boire. Mon
+oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et ses cheveux
+n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était
+grise seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas,
+qui était un peu pesant, se tenait encore
+mieux assis, surtout à table, que dehors à courir.</p>
+
+<p>La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si
+c'est parce que je m'y trouvais pour mon compte,
+mais il me semblait que la mienne avait été plus
+joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
+nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on
+a beau être dans les fêtes, il n'est pas possible de les
+oublier, et ça n'est pas désirable non plus.</p>
+
+<p>Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson
+de <i>la Mie</i>, bien ancienne, je crois, vu qu'il y est
+question de la grande tour d'Auberoche, qui est
+écrasée il y a belle lune, depuis les grandes guerres
+des Anglais.</p>
+
+<p>Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il
+chanta, car il mourut vers Pâques fleuries, après
+avoir traîné quelque temps dans le coin du feu. Il y
+avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait plus rien
+qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours
+dit qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas
+pourquoi, peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est
+sûr, c'est qu'il avait sept ans de plus.</p>
+
+<p>Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un
+beau drole, et je me trouvai tout étonné d'être grand-père,
+car je n'avais lors que quarante-sept ans, et je
+n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça m'étonnait,
+parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
+j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je
+m'étais accoutumé à penser, comme je crois tous les
+enfants, que les grands-pères ont de toute force les
+cheveux blancs et l'échine courbée.</p>
+
+<p>Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les
+couches de sa fille, et nous la trouvâmes tous à dire;
+d'abord, parce qu'il y avait au moins dix ans qu'elle
+n'était sortie de la maison, et aussi parce que la
+chambrière que nous avions prise depuis le mariage
+de Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était
+fainéante, sale, et avec ça glorieuse comme un
+pou.</p>
+
+<p>Nous lui avions dit de chercher une place à la
+fin de son année, mais ça n'empêchait pas qu'en attendant,
+nous en pâtissions. Quand ma femme était
+là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît son travail,
+et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y
+étant pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes
+ne s'entendent pas à faire aller les maisons, et ça se
+voit là où il n'y a pas de femme.</p>
+
+<p>Dans le temps que ma femme était chez notre
+gendre, la demoiselle Ponsie tomba malade, d'une
+petite fièvre lente qui la fatiguait beaucoup. J'y montai
+aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans le
+grand fauteuil où était mort son père. La pauvre
+était toute pâle avec un peu de rouge sur la pointe
+des joues, et les yeux brillants comme des chandelles.
+Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit que cette
+fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
+cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la
+famille de Puygolfier finissait, avec la terre.</p>
+
+<p>La grande Mïette qui était là, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle,
+vous iriez; mais demain, je ne vous lèverai
+pas, vous direz ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre
+Mïette, ce sera toujours la même chose.</p>
+
+<p>En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard
+avec la jument pour dire au médecin de Savignac
+de venir. Il vint le lendemain, et il ordonna force
+remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
+femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
+heureusement, car la pauvre Mïette avait bien
+bonne volonté, mais elle n'était pas des plus rusées,
+et il lui fallait quelqu'un pour la commander, autrement
+elle ne savait plus où elle en était.</p>
+
+<p>Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien
+n'y fit, la pauvre demoiselle mourut trois semaines
+après. Ce que c'est que de nous! quand je la vis sur
+son lit, devenue à rien, la figure comme de la cire, la
+peau collée sur ses mâchoires, tous les os paraissant,
+je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
+quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout
+petit, et même lorsque j'avais été avec elle, voir à
+Prémilhac la femme de son ancien métayer nouvellement
+accouchée. Ses yeux bleus autrefois si beaux et si
+aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
+pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses
+lèvres, jadis rouges et un peu épaisses, étaient violettes
+et comme desséchées; ses joues fraîches où on
+voyait transparaître le sang, étaient réduites à une
+peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
+cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses
+jusque sur la poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre
+petit maigre rouleau de cheveux gris plaqué contre
+ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les larmes m'en
+vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser
+les scellés, en cas qu'il y eut des héritiers, mais il
+n'y en avait plus. Le dernier de sa famille à ce qu'elle
+nous avait dit, était un cousin qui s'était perdu en
+mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le
+bien appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle
+n'en avait plus que la jouissance. C'est bien vrai
+que le mobilier n'était pas compris dans la vente,
+mais c'est qu'il n'en valait guère la peine. Au reste,
+à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
+manière de testament, où elle donnait à Nancette le
+meuble qui était dans sa chambre, et à nous autres
+tout le reste, à l'exception d'un lit garni, de six
+chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite lingère
+pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
+vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre,
+encore que tous ses meubles fussent bien vieux et
+sans valeur, de les garder après elle, afin qu'ils ne
+fussent pas vendus à un encan, où les étrangers se
+moqueraient de ses misères...</p>
+
+<p>En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me
+toucha le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque
+chose. Me voilà toute seule à cette heure, ne sachant
+où aller. J'ai bien à toucher de votre gendre
+les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
+pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre
+et vivre en filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous,
+il me faut quelqu'un à qui je puisse m'attacher,
+des gens que je puisse affectionner, je ne peux pas
+vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque
+vous ne gardez pas cette chambrière que vous avez,
+prenez-moi, vous me rendrez service; voyez, je suis
+à cette heure comme un pauvre chien qui a perdu son
+maître!</p>
+
+<p>Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant
+dans les cinquante ans déjà, grande et forte comme
+un homme, et taillée à coups de hache, figure et tout.
+Mais dans ses yeux bruns qui priaient comme ses
+paroles, on voyait qu'elle avait du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je;
+la Margotille s'en va à la fin du mois, son année finie;
+tu n'as qu'à venir à ce moment: Jusque-là, tu garderas
+là-haut. Quant à ce qui est de tes loyers, tu t'entendras
+avec ma femme, ces affaires ne me regardent
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez
+crainte: merci bien, Nogaret.</p>
+
+<p>Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu,
+et mon gendre entra en possession de Puygolfier.</p>
+
+<p>Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup
+de plaisir Fournier acheter le château et le morceau
+de bien qui était autour. D'un côté, j'étais content
+qu'il eût tiré la demoiselle de peine, mais de l'autre,
+je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant d'autres
+fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire
+le Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup,
+d'avoir des petits-enfants, qui, naissant au
+château, se seraient peut-être figurés qu'ils sortaient
+de la cuisse de messieurs, et auraient, possible, méprisé
+mes autres petits-enfants du moulin. Supposé
+que ça aurait été trop nouveau pour mes petits
+enfants, ça aurait été peut-être mes arrière-petits-enfants.
+Ces choses se voient tous les jours; il ne
+manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans
+le château où leur grand-père portait la farine. Si
+encore ayant fait fortune, ils ne faisaient pas des embarras,
+passe; mais c'est comme une maladie, tout
+de suite ils cherchent à se faufiler dans la noblesse,
+et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
+meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent
+dans le commerce, ou dans les forges,
+comme M. Lacaud, soit-disant du Sablou, ou ailleurs.</p>
+
+<p>Quand je vois de ces:</p>
+
+<p>..... <i>parvenus entés sur les nobles</i>,</p>
+
+<p>faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il
+y en a! j'ai toujours envie de leur crier:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Touche ton âne mon Coulou!</i></p>
+
+<p>Pour en revenir, j'avais bien raison en général,
+mais j'avais tort en ce qui était de mon gendre. Mon
+oncle à qui j'en parlais un jour, me dit qu'il n'y avait
+pas à craindre cette affaire; que celui qui avait quitté
+son état pour le motif que nous savions, et qui avait
+épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était
+pas homme à agir par gloriole.</p>
+
+<p>Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui,
+de vrai, n'était pas dans une aussi belle position que
+Puygolfier, mais qui était grande, propre, bien arrangée,
+et au milieu de son bien. Tout ce qu'il fit, c'est
+qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui semblèrent
+curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets
+piqués des vers, des boiseries, des tableaux, mais
+tout ça ne lui coûta pas bon marché à mettre en état
+de servir. Le mobilier de la chambre de la demoiselle
+qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
+parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après
+sa mort; celui-là était le mieux en état; les fauteuils
+et les chaises avaient des pieds contournés, étaient
+peints en blanc, et l'étoffe était de vieille soie jaune.
+Il y avait aussi un lit dans le même genre, une commode
+ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
+que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta
+aussi tous les vieux papiers, dont il y avait un grand
+plein coffre dans le grenier, et il nous donna des
+livres pour les droles.</p>
+
+<p>Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle
+lurette que les cuillers et les fourchettes d'argent
+avaient été vendues.</p>
+
+<p>Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux
+papiers, et il s'entendait bien à lire tous ces vieux
+actes auxquels nous ne comprenions pas un mot. En
+triant ces paperasses, il trouva des choses qui regardaient
+le pays; par exemple, que notre moulin avait
+appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans,
+aux seigneurs de Puygolfier, et que c'était un moulin
+banal où toute la paroisse devait faire moudre. Il
+trouva aussi l'acte de fondation de la chapelle de
+Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par une
+dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les
+redevances et les rentes qui étaient dues aux seigneurs
+de Puygolfier avant la Révolution, et beaucoup
+d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il trouva de
+plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
+Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain
+avait vécu, lui qui était si fier de sa noblesse, il
+aurait été bien estomaqué en le lisant.</p>
+
+<p>Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier,
+mousquetaire du roi, vendait à Guillaume Pons,
+notaire et procureur fiscal du marquisat d'Excideuil,
+les château, terre et seigneurie de Puygolfier, moyennant
+la somme de quarante-huit milles livres, dont
+vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq
+années. Pour le reste, c'est-à-dire onze mille livres,
+Guillaume Pons donnait quittance de plusieurs obligations,
+consenties par le vendeur, à feu Jeannet
+Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil,
+et père dudit Guillaume.</p>
+
+<p>On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient
+de sa prétendue descendance d'une grande famille de
+Pons, n'avaient pas tort. Mais, au surplus, aucun
+d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
+de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y
+avait longtemps que les nouveaux seigneurs de Puygolfier,
+greffés sur les anciens, étaient nobles de fait
+et regardés comme tels partout dans le pays.</p>
+
+<p>Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il
+y avait de mieux à faire. Les toitures ne valaient plus
+rien, il pleuvait partout; rien que pour les réparer,
+ça aurait coûté plus de mille écus. Le dedans était
+tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui aurait
+voulu remettre tout en état.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+
+<p>Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je
+pensais en moi-même que mon aîné Hélie, marchant
+sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait temps de l'établir.
+Mais c'était une affaire qui demandait réflexion. Pour
+que le drole pût garder comme aîné la propriété et
+le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque
+chose, à seule fin de pouvoir payer à ses frères
+leur part, quand, moi n'y étant plus, ils viendraient à
+partager. Il devait, comme je l'avais dit à Fournier,
+leur revenir à chacun dans les trois mille francs, et
+comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille
+francs que l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y
+avait le petit bien du Taboury qui valait tout près de
+deux mille écus, et qui pouvait se vendre facilement
+sans faire tort au reste du bien, car la mère Jardon
+était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille
+francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent
+douze mille francs dans leur devantal, ça ne se trouve
+pas tous les jours dans le pas d'une mule, comme on
+dit.</p>
+
+<p>D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance,
+aucune idée pour une fille plutôt que pour une autre;
+il allait bien comme ça dans les frairies danser et
+s'amuser, mais rien de sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou
+deux à son âge, ça n'est pas une affaire, le drole n'est
+pas de ces fous qui ont besoin d'être tenus; un jour
+ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là il pourra
+se trouver quelque bon parti pour lui.</p>
+
+<p>Les choses allaient toujours leur petit train chez
+nous, comme le tic-tac du moulin; ça ne changeait
+guère. Pour ça, mon oncle se faisant vieux ne se
+mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui
+allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil,
+où nous avions affermé un endroit pour mettre le
+blé, la civade, ou le blé rouge qui nous restait d'un
+marché à l'autre. Les jours où je n'étais pas dehors,
+je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous deux
+nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés
+d'aller en route tous les deux, mon oncle restait à
+regarder de la marche des meules, et il apprenait le
+métier à François qui avait ses quinze ans et n'allait
+plus en classe. Bernard aussi nous aidait quand il
+était là, mais il allait souvent dehors pour faire des
+arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier
+lui avait fait connaître.</p>
+
+<p>D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il
+tira au sort et amena le numéro quatorze.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle,
+lorsque nous fûmes revenus le soir: il te va falloir
+partir, car tu n'as rien pour te faire exempter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire
+mon temps et être bien sain de partout.</p>
+
+<p>La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un
+peu, la pauvre femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle
+avait tout son monde autour d'elle, pour être
+sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en peine. Que
+veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il
+faut bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons
+cherchent une position, les filles se marient. Depuis
+que le monde est monde, ça marche comme ça:
+il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va au
+régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont
+pas malheureux.</p>
+
+<p>Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard
+nous dit qu'il avait envie de devancer l'appel pour
+choisir son régiment. Puisqu'il était forcé qu'il partît,
+nous trouvions qu'il avait raison, et alors il alla
+dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un
+de ses camarades du collège.</p>
+
+<p>Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier
+un jeudi à Excideuil, comme il sortait de porter
+des actes à l'enregistrement, et il m'engagea à prendre
+une demi-tasse. Tout en buvant le café, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre
+aîné, est-ce que vous ne pensez pas à le marier?</p>
+
+<p>&mdash;Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier,
+il faut être deux, comme vous savez, et je crois
+qu'il n'a d'idée sur aucune fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille
+qui a bien, du côté de sa défunte mère, une dizaine
+de mille francs, et qui, du côté de son père, en aura
+bien trois ou quatre. Ils sont deux enfants dans la
+même maison; la fille est la cadette. C'est une bonne
+drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante;
+et puis élevée en bonne campagnarde: chez elle sont
+tout à fait de braves gens; qu'est-ce que vous dites
+de ça?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que pour la position, ça nous irait assez;
+mais il faudrait aussi que la fille convînt au drole,
+ou pour mieux dire qu'ils se convinssent tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le
+jour de notre ballade, le premier dimanche d'août, la
+petite y sera et il la verra; si elle lui convient, alors
+nous en parlerons plus amplement.</p>
+
+<p>Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux
+à Saint-Germain, emportant un beau plat de poisson
+pour M. Vigier. Hélie avait pêché la nuit pour le
+prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin,
+après être resté deux ou trois heures au lit, il avait
+été piquer sa tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien
+comme l'eau fraîche pour vous réveiller.</p>
+
+<p>M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui
+ne faisait pas de fla-fla, mais qui arrangeait bien les
+affaires, et sûrement. Quand on lui portait de l'argent
+à placer, il le serrait dans son coffre, et lorsqu'il
+avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait
+une obligation. S'il ne trouvait personne et que les
+gens voulussent reprendre leur argent, il leur rendait
+les mêmes écus, dans le même sac, lié avec la même
+ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on plaisante
+ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme
+aujourd'hui, passer aux assises.</p>
+
+<p>Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne
+mode. Dans l'étude il y avait un coffre, de même
+forme que nos anciens coffres, mais tout en fer, avec
+un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque le
+couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un
+grand cabinet; et, avec deux tables massives et cinq
+ou six chaises paillées, c'était tout le mobilier.</p>
+
+<p>Toute la maison était dans le même genre de l'étude;
+on n'y voyait point de ces meubles nouveaux, que
+l'on trouve maintenant chez tous les gens un peu
+cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font
+de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était
+telle qu'il l'avait reçue de son père en prenant l'étude,
+il y avait quarante-cinq ans, et les meubles et tout;
+c'était solide encore, et le notaire aussi, qui était un
+bon homme tout à fait, et pas fier avec les paysans.</p>
+
+<p>Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de
+petits cailloux qui faisaient des dessins, la servante
+était en train d'arroser un dinde qui tournait devant
+le feu, par le moyen d'un tournebroche qui faisait
+grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:&mdash;Ha!
+le Monsieur sera content. Donnez-le vitement
+que je l'appareille, et en attendant, tournez vous autres
+vers le feu.</p>
+
+<p>Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était
+dans l'étude parlant avec des gens, vint avec Girou:</p>
+
+<p>&mdash;Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment
+que ça va? fit-il en me secouant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous
+aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix
+ans; je n'ai pas à me plaindre pourvu que ça dure.
+Ha! vous avez porté du poisson; c'est une bonne
+idée: vous allez voir, dans une petite minute nous
+déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette,
+trempe la soupe.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier,
+Girou et nous deux. Mme Vigier était morte depuis
+une quinzaine d'années, et, de deux enfants
+qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le fils
+était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat;
+mais il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il
+y était, et on disait qu'il avait cassé déjà beaucoup
+de pièces de cent sous à son père, qui ne parlait
+guère de lui, tant ça lui faisait de peine.</p>
+
+<p>Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et
+M. Vigier, avisant trois filles qui se promenaient, les
+arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, laquelle de vous autres qui veut se
+marier?</p>
+
+<p>&mdash;Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit
+une grosse délurée, et elles se mirent à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est entendu; mais il faut passer par
+rang d'ancienneté: voyons, quel âge avez-vous, vous
+autres?</p>
+
+<p>Quand elles eurent dit leur âge:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon
+exemple; te voilà majeure, il est temps d'y penser.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y pense, Monsieur Vigier!</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer
+le contrat: je suis bien vieux, mais ce jour-là je
+ferai ma barbe de frais pour prendre mes droits.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette
+drole, et puis elle n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point
+déplaisante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter
+le manger à son monde et que le soleil l'a crâmée.
+Depuis la mort de sa mère, c'est elle qui tient la
+maison; ce sera une bonne femme de ménage.</p>
+
+<p>Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons
+de sa connaissance et ils allèrent danser. A ce qu'il
+paraît qu'il dansa avec Victoire et qu'ils se convinrent,
+car depuis, tous les dimanches, il s'en allait à
+Saint-Germain pour la voir.</p>
+
+<p>La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le
+contrat d'Hélie comme il avait passé le mien. C'est
+au carnaval de 1877, qu'ils se marièrent. Pour la
+noce de son frère, Bernard demanda une permission
+et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois,
+quoiqu'il n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.</p>
+
+<p>Quand les nores viennent dans les maisons où il y
+a encore leur belle-mère, il advient souvent qu'elles
+ne marchent pas d'accord. Ça se comprend: les
+femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement
+de la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes
+qui arrivent, ont d'autres idées, et voudraient faire
+à leur mode. Heureusement Victoire avait bon caractère,
+et ma femme était si bonne, qu'elle cherchait
+toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles
+s'entendirent bien.</p>
+
+<p>L'année se passa comme ça, tranquillement, sans
+aucune chose qui vaille la peine d'être marquée.
+Mais quelque temps avant la Noël, Fournier vint
+nous trouver et nous dit que, les élections pour les
+conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement
+du mois de janvier 1878, il avait idée de
+faire une liste contre celle de M. Lacaud, pour tâcher
+de le déplanter. D'après des choses qu'il avait ouï
+dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un
+grand bien pour la commune, car tant qu'il sera là
+nous resterons en arrière des autres, et il ne faut pas
+compter qu'il se retire de bonne volonté.</p>
+
+<p>Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages
+avec Roumy, Maréchou, le fils Migot, et tant
+nous prêchâmes les gens qu'en fin de compte la
+liste de mon gendre passa toute, à une majorité de
+trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant
+à lui, il ne lui manqua que vingt-deux voix pour les
+avoir toutes.</p>
+
+<p>Après que le résultat fut connu, tout le monde vint
+toucher de main à Fournier. Ceux qui avaient voté pour
+la liste de M. Lacaud, ne pouvant faire autrement,
+étaient tout de même contents de n'avoir plus affaire
+à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement
+pour Fournier, voulaient lui faire croire que si,
+de crainte qu'il ne leur en voulût; mais ils se trompaient
+sur son compte, il n'était pas un Lacaud.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à
+s'occuper des affaires de la commune, et ça n'était pas
+sans besoin, car le régent que M. Lacaud avait mis
+pour secrétaire, tenait mal les papiers et les registres.
+Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé
+mes droles dans le temps, et il ne convenait pas à
+mon gendre ni guère à personne, parce qu'il n'apprenait
+rien aux enfants, était trop souvent à l'église
+et dans la sacristie, et pas assez à sa classe. Et encore,
+quand il y était, il faisait faire plus de prières et chanter
+de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier,
+ne voulant pas le faire partir sans le prévenir,
+lui dit de demander son changement, ce qu'il fit,
+et on l'envoya dans le Sarladais, par là du côté de
+Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de
+lièvres.</p>
+
+<p>Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint
+trouver Fournier pour revenir chez nous, ce qui eut
+lieu, parce que mon gendre le demanda expressément.</p>
+
+<p>Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me
+semblait que M. Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il
+n'eut plus peur de perdre le pain de sa famille,
+comme du temps de Lacaud, il fut à son aise pour
+enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs
+devoirs envers le pays et envers leurs camarades;
+pour leur apprendre l'histoire du peuple, et des paysans
+surtout, qui était totalement ignorée, vu que les
+historiens, presque tous jusqu'à nos jours, n'ont en
+souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
+pour nous autres paysans, c'est plus attachant
+de connaître la condition de nos pères aux différentes
+époques, que de savoir ce qui se passait à la cour.
+Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de
+près, il se trouve que sous les apparences de prospérité
+dont parlent les flatteurs qui écrivaient jadis
+l'histoire des rois, la misère des peuples était grande.
+Les fêtes royales et les habits dorés des seigneurs
+faisaient trop oublier les guenilles et la vie misérable
+des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais
+rien vu de plus beau que la cour de Louis XIV, et
+rien de plus minable que le peuple de son temps, surtout
+vers la fin de son règne. Et c'est bien vrai ça,
+car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
+avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes,
+qui faisaient toucher du doigt et voir à l'&oelig;il l'état
+malheureux où étaient réduits nos pauvres ancêtres
+en ces temps-là.</p>
+
+<p>Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est
+qu'il ne se croyait pas lié par les dires rabâchés depuis
+longtemps. Il faisait très bien voir que du temps
+de Henri IV, le paysan n'était pas plus heureux que
+sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la
+poule au pot aux paysans,&mdash;<i>la poulo, canard
+d'Henricou</i>, comme dit Clédat, de Montignac,&mdash;les
+faisait bellement massacrer lorsque, mourant de
+faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats,
+écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur
+faisait prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin
+que ça se passait, c'est dans notre pays même; mais
+qui connaît les pauvres Croquants du Périgord? La
+plupart des historiens n'en parlent guère, que pour
+faire des brigands de ces malheureux soulevés par la
+désespérance.</p>
+
+<p>Les histoires anciennes sont pleines de menteries,
+disait M. Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit
+que Henri IV était un roi populaire, n'ont pas consulté
+le peuple. Ce gascon, grand prometteur,
+mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et
+oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si
+aimé que ça chez nous. Et la cause en est dans le
+vieux souvenir plein de ranc&oelig;ur de la répression des
+Croquants; dans celui de sa cruauté pour les pauvres
+braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
+enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont
+toutes les veines avaient saigné à son service.</p>
+
+<p>On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson
+de Biron, sans abominer l'ingratitude monstrissime
+de Henri IV. C'est tellement vrai, qu'il était défendu
+de la chanter autrefois; cinq bourgeois de Domme
+furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour
+l'avoir chantée dans une auberge, et encore elle fait
+quelque peu son effet.</p>
+
+<p>Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres
+gens du Périgord, et pendant longtemps on n'a pas
+fait la fête de saint Louis dans nos églises, parce
+qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore aujourd'hui
+on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère
+d'enfants de paysans appelés Louis.</p>
+
+<p>Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa
+bonté, citer de ses traits de clémence et de ses mots,
+aimables; ce n'était en fin de compte qu'un rusé gascon,
+bon quand ça lui était utile, et méchant sans
+miséricorde quand il y trouvait son intérêt.</p>
+
+<p>C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux
+enfants des paysans, aux descendants de ces Croquants
+maltraités par Henri IV, les nobles et les
+historiens, la vérité sur leurs ancêtres et vengeait
+leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les
+époques; pour les temps des comtes de Périgord et
+des seigneurs pillards qui rançonnaient sans pitié les,
+paysans et leur faisaient subir des traitements barbares,
+et pour ceux des guerres de religion où le pauvre
+paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à
+tour par les papistes et les parpaillots.</p>
+
+<p>Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche,
+les yeux lui flambaient: on nous a apitoyés dans les
+histoires sur sa mort, disait-il. C'est vrai que Guise
+l'a fait lâchement assassiner, mais en fin de compte,
+ce n'était qu'un brigand tué par d'autres brigands.</p>
+
+<p>Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir
+que, sous prétexte que les paysans du côté de Mensignac,
+de Tocane et de Saint-Aquilin, avaient aidé
+l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes
+provençales à Chante-Céline, près de Fayolle,
+en 1568; lorsqu'il traversa le Périgord venant du
+Limousin, il massacrait tout sur son passage; on ne
+voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à
+Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit
+tuer de sang-froid <i>deux cent soixante paysans</i>, après
+les y avoir gardés tout un jour!</p>
+
+<p>Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher
+catholique? Qu'on nous laisse donc tranquilles avec
+ce brigand hypocrite, sa barbe blanche et son cadavre
+jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion pour
+ses malheureuses victimes, pour ces deux cent
+soixante compatriotes, parmi lesquels nous avions
+peut-être des ancêtres!</p>
+
+<p>A propos de ces rois qui font si bonne figure dans
+certains livres, je me souviens qu'un dimanche sur la
+place, il nous fit bien rire. Voyez-vous, qu'il faisait,
+quand on regarde de près notre histoire, on est de
+l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais,
+père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en
+vois aucun de bon!</p>
+
+<p>Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur,
+car moi je parle à l'ancienne mode, fut réglée,
+Fournier s'occupa de l'école et des chemins. Il fallut
+emprunter pour ça, mais quand on vit de belles salles
+de classe où les enfants étaient à l'aise, et les chemins
+bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne
+heure; nous voyons maintenant que notre argent
+est bien employé.</p>
+
+<p>On pense bien qu'au Frau nous étions contents de
+voir les choses marcher comme ça, et d'autant plus
+que c'était notre gendre qui faisait tout. On ne pouvait
+pas dire que nous avions les préférences,
+puisque notre chemin avait été radoubé le dernier,
+et on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions
+à nous faufiler partout, puisque nous n'étions rien.
+Mon oncle avait depuis quelques années renoncé à
+être du Conseil, disant qu'il fallait faire place aux
+jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon
+gendre en était.</p>
+
+<p>Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était
+comme dans la commune, tout marchait bien. Les
+droles venaient à souhait. François, qui était né en
+1860, avait tout près de dix-neuf ans, et c'était un fier
+garçon qui nous aidait bien au moulin et partout.
+Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins
+et commençait aussi à s'occuper: les deux derniers
+allaient encore en classe.</p>
+
+<p>Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize
+ans passés, mais il ne faisait plus rien que
+quelque gigognerie pour s'amuser. Les droles lui
+disaient toujours:&mdash;Oncle, repose-toi, tu as assez
+travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les
+écoutait, et s'asseyait par là au moulin sur un sac, et
+leur parlait de choses et d'autres, mais ayant soin
+que ce fût quelque affaire propre à les instruire ou
+à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
+avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois
+aussi, il dévalait jusqu'au bourg pour voir les
+anciens.</p>
+
+<p>Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois
+bien qu'elle avait quelque peu vieilli, mais moi je
+n'y connaissais rien. Elle était toujours vaillante,
+active, avisant au bien-être de chacun et de tous,
+aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant
+jamais de chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:&mdash;Vous
+n'êtes jamais allée à Périgueux? ou
+bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici, ou là? et
+elle leur répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout
+mon monde autour de moi.</p>
+
+<p>Mais le contentement ne peut pas durer toujours;
+les hommes étant toujours heureux, se trouveraient
+malheureux, faute de comparaison; il faut donc qu'il
+y ait de temps en temps quelque méchante affaire qui
+s'en mêle.</p>
+
+<p>Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais
+tranquillement sur ma mule, jambe de ça, jambe de
+là, regardant devant moi notre maison, dont la cheminée
+fumait, les termes au-dessus avec leurs bois
+châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque
+étant à un tout petit quart de lieue de chez nous, je
+portai mes yeux sur nos vignes de la Côte, et là, au
+milieu, je te m'en vais voir une place ronde, grande
+comme un sol à battre cinquante gerbes, où les feuilles
+étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui
+étaient franchement vertes. Ça me donna un coup
+dans l'estomac: c'est la maladie de la vigne! que je
+me dis. Nous avions bien ouï dire que dans le Midi
+elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
+que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je
+ne sais pas pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous
+ne pouvions pas nous mettre dans l'idée qu'elle viendrait
+jusque chez nous.</p>
+
+<p>Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie,
+marquée par cette tache ronde qui d'année en année
+allait s'élargir comme l'huile sur une touaille, et tuer
+toutes nos vignes! Je finis d'arriver chez nous tout
+ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon fouet.
+comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir
+mis la mule à l'écurie, je montai à la maison, et après
+m'être lavé les mains, je m'assis à table pour dîner
+avec les autres. Moi, je déteste tellement de tromper,
+que sans que je m'en doute, sur ma figure on connaît
+quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que
+j'étais tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez
+nous. Quand j'eus mangé un morceau lentement,
+pensant en moi-même à ce gueux de phylloxera, Hélie
+me versa à boire un plein gobelet de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager,
+car bientôt nous n'en aurons plus; la maladie
+est dans nos vignes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que dis-tu? firent-ils tous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure.
+Dans nos vignes de la Côte il y a une tache jaune,
+d'ici deux ou trois ans tout sera mort.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu
+de vendre quelques barriques de vin, il nous faudra
+en acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là,
+on aura trouvé un moyen de guérir cette maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas compter là-dessus, répondit
+l'oncle, il y a quinze ans que les savants cherchent
+le moyen de tuer le phylloxera, et ils ne l'ont pas
+trouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demande de quoi ils servent, alors, dit
+notre aîné.</p>
+
+<p>Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année
+d'après nous ne fîmes pas le quart de vin comme
+d'habitude et encore pas bon, parce que les vignes
+malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et
+puis l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de
+la Côte, car la vieille vigne dans le terme, au-dessus
+de la maison, résista un peu plus, mais au bout de
+trois ans elle était comme l'autre: en tirant sur les
+pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.</p>
+
+<p>Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de
+vin, me disant que celui que nous avions, il fallait le
+garder pour le temps où il n'y en aurait plus du tout:
+et puis, afin de le ménager, on fonça de la vendange
+dans des barriques pour faire de la piquette toute
+l'année. Nous avions aussi une demi-barrique de vin
+de la vieille vigne qui avait quatre ans, et d'autre de
+deux ou trois ans. Mon oncle me dit qu'il fallait
+tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
+garder pour quelque grande occasion ou en cas de
+maladie. Quand ce fut fait, on mit les bouteilles dans
+des caisses avec de la paille.</p>
+
+<p>La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse
+point comme nous faisons pour beaucoup de
+choses, nous autres gens âgés. Peut-être si nous
+étions sages, devrions-nous faire comme elle, et
+porter les traverses qui surviennent sans nous en
+troubler. Ce qu'il y aurait de mieux, ça serait de regarder
+tranquillement les accidents et de tâcher
+d'en tirer le meilleur parti qui se puisse. Mais voilà,
+celui qui a la charge de la maison, porte le poids
+des inconvénients pour lui et pour les siens. Les
+jeunes gens libres de ce souci ont encore dans les
+yeux l'espérance, qui trompe souvent, comme les
+feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en
+attendant, les fait marcher joyeux.</p>
+
+<p>Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas
+beaucoup de mauvais sang de cette affaire, au moins
+en ce qui les touchait. Ils buvaient de la piquette au
+lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
+buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour
+faire chabrol, et puis s'il venait quelqu'un chez nous;
+mais autrement de la piquette. Il n'y avait que mon
+oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant de
+coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer,
+joint à ça que l'on dit que le vin est le lait des vieux.</p>
+
+<p>Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une
+permission et vint nous voir sans nous avoir écrit.
+Il descendit du chemin de fer à Thiviers et vint de
+son pied pour nous surprendre. Il venait d'être
+nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien.
+Le dimanche gras au soir donc, nous étions à souper,
+quand nous entendons japper la Finette, puis quelqu'un
+montant l'escalier et ouvrant la porte: Bernard!
+Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut
+à sa mère et l'embrassait comme du bon pain, tandis
+qu'elle, fière de son drole et heureuse de le revoir,
+avait les yeux mouillés. Après la mère ce fut le tour
+de la belle-s&oelig;ur Victoire et puis nous autres. Quand
+il eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit
+une assiette à côté de sa mère et il s'assit à table.
+Tout en mangeant, on lui fit fête à cause de ses galons;
+lui, cependant, nous expliqua qu'il allait se
+préparer pour une école où vont les sous-officiers,
+afin de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que
+je vais me servir de ce que j'ai appris à Excideuil, et
+je tacherai que vous ne plaigniez pas l'argent que je
+vous y ai mangé.</p>
+
+<p>Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait
+grande joie aux petits, et à nous autres, ça nous faisait
+quelque chose aussi. Le fils d'un paysan, d'un
+meunier, officier et en passe de monter haut; que
+voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez
+peut-être commandant ou colonel; sous la grande
+République, il ne manquait pas de fils de paysans
+montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce que
+je demande, c'est de le voir simple officier avant de
+m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et
+bien en santé, vous le verrez mieux que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze
+ans, et je ne suis plus qu'une vieille lure.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il
+y a deux ans, une demi-barrique de vin vieux pour
+quand on serait malade. Personne ne l'a été, Dieu
+merci, et il faut espérer que personne ne le sera de
+longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et
+il se gâterait. D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon
+vin quand on est fier que quand on est malade, on
+le trouve meilleur. Si le père le veut, je vais en aller
+chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
+galons de Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.</p>
+
+<p>Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la
+santé du sergent-major.</p>
+
+<p>Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et
+le mardi Fournier vint faire carnaval chez nous avec
+Nancette et le petit. Nous étions treize de la famille
+en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La grande
+Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous
+bûmes de bons coups, comme si jamais de la vie on
+n'eût ouï parler de phylloxera. L'ennui des premiers
+temps était un peu amorti, et après avoir attendu inutilement
+la guérison des vignes, nous nous prenions
+maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire,
+comme de fait ça arrive.</p>
+
+<p>Quelques années se passèrent comme ça, sans rien
+d'extraordinaire au Frau. Depuis assez longtemps,
+nous n'avions plus de métayers, et mes garçons et
+moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
+c'était toujours notre même train de vie d'autrefois;
+aussi je ne rapporterai pas des choses journalières
+pareilles à d'autres dont j'ai parlé déjà, ne voulant
+pas, si je puis, rabâcher encore. C'est bien assez que
+j'aie raconté des affaires qui, probable, n'intéresseront
+personne que les miens. Et puis, il faut que je le
+dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé
+dans le temps chez nous; je me souviens très bien de
+toutes nos anciennes affaires; mais pour celles d'hier,
+de l'année passée, d'il y a deux ans, même dix ans,
+je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois je
+suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai
+donc seulement les choses marquantes pour
+nous.</p>
+
+<p>En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole
+de ma nore Victoire, et un drole de Nancette. Elle
+avait déjà un garçon aurait tant aimé une fille, et
+Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu un mâle;
+mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on
+veut.</p>
+
+<p>A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans
+un régiment qui était à Brive. Ça fut une grande
+affaire chez, nous, et bien des gens m'en firent compliment;
+mais je ne fais pas grand état de toutes ces
+félicitations, parce que je sais que parmi les complimenteurs,
+il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à
+la maison et à la Fayardie, comme bien on pense, et
+nous étions tous glorieux du cadet. Lui était plus
+raisonnable que ses frères, et le lendemain de son
+arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se
+mit à chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé
+à l'école. Qui l'aurait rencontré dans les bois
+sans le connaître, avec une groule de veste et un
+méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un
+jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement
+se montrer à Excideuil, comme ça aurait été pardonnable
+de le faire, preuve que la gloriole ne lui tournait
+pas la tête.</p>
+
+<p>L'année d'après, François se maria avec la fille d'un
+meunier de sur la Cole, et s'en fut demeurer chez
+son beau-père, que j'avais connu dans le temps, à la
+noce de mon cousin de Brantôme. François entrait
+chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques.
+Ils n'étaient pas riches si on veut, mais avec
+ça la fille n'était pas un mauvais parti, parce qu'elle
+était pour lors seule de famille, son frère étant mort
+l'année d'auparavant.</p>
+
+<p>En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances.
+Il nous naquit un drole de Victoire. Nancette
+eut une fille, et mon autre nore, qui s'appelait Clara,
+en eut une aussi.</p>
+
+<p>Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un
+jean-foutre de boulanger avec qui je faisais du commerce,
+fit banqueroute et me fit perdre près de quarante
+pistoles. J'eus comme les autres onze pour cent,
+deux ans et demi après: le reste se mangea en frais,
+comme c'est de coutume.</p>
+
+<p>Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour
+lors ses vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du
+bourg qui était bien une drole tout à fait comme il
+faut, et jolie de figure, mais qui n'avait pas un sol
+vaillant. Comme tous les soirs presque, il descendait
+la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus
+vite et je lui en parlai. A la première parole il me
+confessa la vérité: cette fille lui convenait, et avec
+notre permission il voulait la prendre pour femme.
+Moi je lui dis qu'il fallait bien y penser avant de faire
+cette affaire; que de prendre une fille n'ayant rien,
+lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se
+mettre dans la misère, les enfants venant; que dans
+la vie on ne pouvait pas toujours suivre ses goûts;
+qu'il fallait penser à l'avenir et consulter la raison,
+attendu que le mariage avait ses charges et qu'il
+était bon de se mettre en mesure de les supporter.</p>
+
+<p>Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire
+que je n'ai pas tant calculé que ça pour prendre ta
+mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça, c'est vrai; mais moi
+j'étais dans une autre position que toi, mon pauvre
+drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma
+mère, et assuré de plus de l'avoir de mon oncle.</p>
+
+<p>Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en
+ce que je disais, mais que pourtant, si on ne se
+mariait jamais qu'ayant l'avenir assuré, il y aurait
+les trois quarts des gens qui ne se marieraient pas.
+Quant à lui, il se sentait force et courage pour nourrir
+une femme et des enfants; il affermerait un moulin et
+se tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement
+que de lui aider un peu.</p>
+
+<p>Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les
+cas rien ne pressait; qu'il fallait attendre quelque
+temps, afin de ne pas prendre un caprice passager
+pour une amitié solide.</p>
+
+<p>Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu
+qu'il était de ne rien faire sans mon consentement.&mdash;Ecoute,
+lui dis-je, puisque c'est comme ça, et
+que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça n'est
+pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu
+tireras d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie
+et travailler dans les grandes usines; tu
+apprendras là quelque chose qui pourra te servir à
+entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
+une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire,
+ou bien à Saint-Astier; je connais les messieurs et je
+pense y arriver.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je
+vois que tu as raison, je partirai quand il le faudra.</p>
+
+<p>Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries
+d'autour de Périgueux, et il lui fallut aller du côté de
+Ribérac.</p>
+
+<p>C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son
+travail et sachant se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il
+fut là-bas, son bourgeois prit confiance en lui, si bien
+que l'année d'après, il lui augmenta ses gages.</p>
+
+<p>Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère
+était veuve, et elles étaient si pauvres que ma femme
+en avait compassion; et, voyant cette fille rester sage
+pendant un an que notre drole fut là-bas, sans parler
+à personne, elle l'affectionna, et en cachette, pour ne
+pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le
+linge pour monter son petit ménage. La noce se
+fit au Frau, bien entendu, et puis après Yrieix emmena
+sa femme.</p>
+
+<p>Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui
+montent et d'autres qui descendent. La Nancette avait
+pris un homme riche, Bernard était officier, et le
+pauvre Yrieix, lui, était garçon dans une minoterie.
+Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la
+mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire
+en pension et leur donnait des idées sur des
+choses dont la femme d'Yrieix n'avait jamais ouï
+parler; de manière que plus tard, les cousins germains,
+fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se
+rencontrer, il y aurait eu tant de différence entre eux
+qu'ils ne se seraient jamais pris pour parents. J'imagine
+que beaucoup de gens pauvres, qui portent le
+même nom que des familles riches, proviennent de
+la même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou
+se sont ruinés, tandis que les autres faisaient fortune.</p>
+
+<p>Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux
+ans passés, et il était toujours en bonne santé. Sa
+barbe et ses cheveux étaient blancs comme neige;
+mais au demeurant il n'avait point de grandes infirmités,
+entendant bien, lisant sans lunettes et marchant
+encore avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois
+des douleurs. Son ami Masfrangeas était mort il y
+avait un an, et il disait quelquefois que ça serait
+bientôt à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à
+coups de bonnet de coton!</p>
+
+<p>Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux
+que de leur dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure
+vérité pour mon oncle, mais, à cet âge, il ne faut pas
+grand'chose pour les déranger.</p>
+
+<p>Dans le commencement de l'année 1889, il sentit
+quelque peine à remuer son bras gauche: encore
+tant mieux, dit-il, que ça ne soit pas le droit. Il ne
+sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se réchauffer,
+de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le
+lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces
+grands fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier,
+et il passait ses journées devant le feu, tisonnant
+avec son bâton, et quelquefois lisant quelques
+pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux
+endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma
+femme ou Victoire, ou la grande Mïette, étaient
+toujours là, et ça le gardait d'ennuyer. Le soir,
+nous autres lui lisions le journal, et comme, dans
+<i>l'Avenir</i>, il était souvent question du Centenaire de la
+Révolution, il disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au
+quatorze juillet!</p>
+
+<p>Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République,
+et les souvenirs de la Révolution qu'il tenait
+de son père et de son grand-père, lui revenaient à la
+mémoire, et il nous les disait, s'arrêtant parfois de
+fatigue, et continuant à les suivre dans sa pensée.</p>
+
+<p>Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce
+jour-là, c'était fête chez nous, et les droles avaient
+débarrassé l'auvent des seilles et de la grande oulle,
+et l'avaient arrangé avec des branches de chêne. Sur
+la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en face de
+la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils
+avaient monté un drapeau. Ce piboul était un mai
+qu'on avait planté en quarante-huit à mon oncle,
+lorsqu'il fut conseiller. Comme on l'avait planté avec
+ses racines, il avait pris, et avait profité beaucoup,
+de manière que maintenant il était très gros. Dans le
+temps nous l'avions entouré d'une petite muraille
+pour le garder d'accident, et depuis, nous l'appelions
+l'arbre de la Liberté.</p>
+
+<p>Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.</p>
+
+<p>Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous
+le menâmes sous l'auvent, où Victoire avait déjà porté
+son fauteuil. Une fois assis, il regarda un moment le
+drapeau qui flottait au vent et puis nous parla ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe
+cousus ensemble, mais ces trois couleurs ont fait
+reculer les Autrichiens et les Prussiens! Il faisait
+bon vivre et être Français, quand nos volontaires,
+sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les drapeaux
+au milieu des bataillons, tambours battant, et
+quarante mille voix chantant <i>la Marseillaise</i>!... Quel
+temps!... Un de mes oncles fut tué à Jemmapes, et
+quand la nouvelle en vint à la maison, mon grand-père
+dit: C'est une belle mort! Vive la République!</p>
+
+<p>Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses
+souvenirs, puis, voyant le feuillage dont les garçons
+avaient guirlandé les piliers de l'auvent, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est
+fort comme le peuple... Point de laurier, c'est l'arbre
+des empereurs, des tyrans... La branche de chêne,
+c'est la marque du citoyen! Vous m'en mettrez sur
+ma caisse, quand je serai mort!</p>
+
+<p>Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés
+mûrs se balançaient doucement, les cigales chantaient
+après le tronc des arbres, les eaux de l'écluse
+bruissaient, et on entendait au bourg péter le petit
+canon que Fournier avait acheté exprès.</p>
+
+<p>Ma femme prit une chaise et vint se mettre près
+de l'oncle, pour lui faire compagnie, et Victoire en
+fit autant, ayant son drole sur les genoux. Nous
+autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés
+contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content,
+avec sa bonne figure, tandis qu'un petit vent
+doux agitait un brin sa barbe et ses cheveux blancs.</p>
+
+<p>De temps en temps, il nous disait quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, mes droles, la République a gagné
+pour toujours... Ils auront beau faire, les nobles, les
+curés et les autres, ils n'y pourront rien... Je suis
+content d'avoir vu ça... Mais il y a quelque chose
+que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez,
+les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir!
+Mais je suis trop vieux... Vous autres, vous verrez
+ça. Quelle belle fête, ce jour-là!</p>
+
+<p>Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant
+les choses d'autrefois, et de temps en temps nous faisant
+part de ce qu'il pensait.</p>
+
+<p>Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout
+doucement. D'un jour à l'autre on ne s'en apercevait
+pas, mais si bien de mois en mois, lorsqu'on voyait
+qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout seul,
+ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
+quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission
+au mois d'octobre, il ne se levait plus que les
+jours où il faisait beau soleil, et seulement vers midi.
+Quand je dis qu'il se levait, il faut dire qu'on le
+levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout d'un
+bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière
+qu'il allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le
+connaissait bien, car sa tête était toujours bonne, et
+il disait qu'il n'irait pas loin.</p>
+
+<p>Il avait demandé qu'on le mît dans la grande
+chambre, parce que c'était la plus plaisante, et que
+de son lit il voyait la plaine des bords de la rivière et
+le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du tout, il
+y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme principalement,
+ou Victoire, et leur compagnie lui faisait
+plaisir. Dans les derniers temps, il dormait beaucoup
+dans la journée, et ça nous annonçait sa fin, vu le
+proverbe: Jeunesse qui veille, vieillesse qui dort,
+sont près de la mort.</p>
+
+<p>Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait
+veillé la nuit avec la grande Mïette, chacune la moitié:&mdash;Ma
+pauvre Nancy, je crois que je ne passerai pas
+la journée... Avant de m'en aller, je voudrais vous
+voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir
+Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis
+François aussi.</p>
+
+<p>On fit comme il l'avait dit. A une heure, François
+étant arrivé, on se mit à table pour dîner. Le petit
+bout était contre son lit avec son assiette et son
+verre; lui était accoté sur des coussins. Fournier
+était venu avec sa femme et les petits, et quand il
+s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant,
+mais bien bas:&mdash;Salut, Monsieur le maire! je vais
+vous donner de la besogne. Et comme il vit que ma
+femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il leur dit:&mdash;Mes
+enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait
+mon temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième
+année... vous laissant heureux... je ne suis
+pas à plaindre.</p>
+
+<p>Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé
+avec nous autres une dernière fois. Bernard avait tué
+des cailles, et on lui en avait fait rôtir une. Après
+avoir pris un peu de bouillon de poule, il mangea la
+moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout ce qu'il
+put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit:
+Va quérir du plus vieux vin... que nous trinquions
+ensemble.</p>
+
+<p>Quand le vin fut versé dans les verres, on lui
+donna le sien, et tous, petits et grands, nous vînmes
+choquer avec lui. Après avoir bu une gorgée, il
+rendit son gobelet et se laissa aller sur les coussins.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, je suis content de vous avoir vus
+tous, autour de moi... manque Yrieix... Mais le pauvre
+drole, je ne l'oublie pas. Ecoute, Hélie, dans
+mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me sont
+dues... pour une douzaine de cents francs approchant:
+c'est pour Yrieix qui a pris une femme pauvre...
+pour lui aider à s'établir plus tard... fais-je
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi
+je pars la conscience tranquille... et je vais aller dormir
+à côté de nos anciens... Je ne regrette qu'une
+chose... vous savez quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de
+France, de là-bas, d'Alsace... les derniers Prussiens,
+tu viendras sur ma fosse, et te penchant vers moi,
+tu me diras:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle! ils sont partis!</p>
+
+<p>Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment
+après, il nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le
+soleil.</p>
+
+<p>C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin,
+qui sont communs en Périgord. Le soleil
+rayait fort, séchant le long de la rivière les regains
+dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin était
+arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant
+de l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait
+bruire les feuilles de notre arbre de la Liberté qui
+commençaient à jaunir. Tout à la cime de l'arbre, le
+drapeau que les droles y avaient monté le quatorze
+Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout
+ça un moment sans rien dire, puis il appela bien bas,
+bien bas le pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses
+quatorze ans:</p>
+
+<p>&mdash;Viens là, mon Robertou.</p>
+
+<p>Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui
+dit tout doucement, comme un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Chante <i>la Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout
+auprès du lit, commença de sa voix claire et tremblante
+un petit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Allons, enfants de la Patrie.<br /></span>
+<span class="i0">Le jour de gloire est arrivé!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au
+ciel du lit, une main sur la tête du drole, écoutait en
+extase.</p>
+
+<p>Lorsque le petit fut à la fin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Nous entrerons dans la carrière<br /></span>
+<span class="i0">Quand nos aînés n'y seront plus!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux.
+En nous approchant, nous voyions bien qu'il n'était
+pas mort, mais il ne parla plus. De temps en temps
+il ouvrait les paupières, et, nous voyant tous autour
+de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant la
+main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une
+heure son souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout
+doucement: il était mort.</p>
+
+<p>Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par
+le télégraphe; de manière que le lendemain toute la
+famille était réunie. Sur les quatre heures du soir,
+l'oncle fut porté en terre par nous autres, mes six
+garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac
+et de Génis: aucun d'étranger n'y toucha.</p>
+
+<p>C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert
+de branches de chêne, comme il l'avait demandé,
+porté par les siens, les uns en veste blanche de meuniers,
+les autres en sans-culotte brun ou noir, et,
+parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à
+deux galons d'or.</p>
+
+<p>Il n'y avait point de curé. Fournier marchait
+devant, ceinturé avec son écharpe, et toute la commune
+suivait nos femmes derrière le cercueil. Après
+qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout doucement
+le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté
+sur la terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici
+ce qu'il dit, tel que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété
+pour le coucher par écrit:</p>
+
+<p>«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens,
+de faire de discours sur la tombe d'un homme du
+peuple, d'un travailleur, d'un paysan. Jusqu'à présent,
+cet honneur était réservé aux rois, aux grands,
+aux puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles.
+Il est temps, maintenant que la République luit pour
+tout le monde, comme le soleil, de prendre d'autres
+m&oelig;urs, d'autres usages et de rendre à nos morts, à
+ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous, l'hommage
+qui leur est dû.</p>
+
+<p>«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes
+chers amis, c'est celui qui est là couché dans ce cercueil
+que la terre va recouvrir tout à l'heure. Nogaret
+naquit en 1806, à une époque qu'on appelle glorieuse,
+parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite
+des centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup,
+et tuait encore plus d'ennemis, pour rien. Mais
+son père était un volontaire de 1792; mais un de ses
+oncles était mort à Jemmapes pour la France; mais
+son grand-père était un patriote; et dans cette humble
+maison du Frau on conservait le culte de la République
+étranglée par Bonaparte. Il fut donc élevé dans
+la pratique des vertus civiques, et dans des idées de
+liberté, de fière indépendance et de dévouement à la
+Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.</p>
+
+<p>«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous
+la connaissez tous; j'en rappellerai seulement un épisode
+dont certains de vous ont été témoins, mais que
+tous savent par ouï-dire. Un jour de décembre, il y a
+de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon
+citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené
+en prison, les mains enchaînées comme un malfaiteur.</p>
+
+<p>«Quel était son crime? C'était un ferme républicain,
+un homme libre, un bon Français, et c'en était
+assez en ces temps maudits.</p>
+
+<p>«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel
+de décembre 1851 et de juillet 1870 est en horreur
+à tout citoyen, à tout patriote; tandis que sa
+mémoire est exécrée des mères dont il a fait tuer les
+fils, et des Français que son crime a arrachés à leur
+patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes
+se presse une commune entière.</p>
+
+<p>«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour
+nous tous. Il est bon de constater que si l'expiation
+du crime arrive infailliblement, la glorification de
+ceux qui ont toujours suivi le devoir austère, arrive
+aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable,
+à l'heure de la mort!</p>
+
+<p>«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les
+fausses grandeurs du pouvoir. La tombe égalitaire
+n'admet point de privilèges, et les cadavres qu'on
+descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur
+leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette
+heure, nous avions le choix entre la renommée
+sinistre du dernier Bonaparte et celle du pauvre paysan,
+qui est là dans ce cercueil, nous n'hésiterions pas;
+nous voudrions que notre mémoire fût bénie et honorée
+comme celle de Nogaret.</p>
+
+<p>«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême
+s'adresse-t-il moins au prisonnier de Décembre, au
+bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au voisin obligeant;
+cela se peut. Notre éducation civique a été
+mal faite; la noble indépendance de nos pères de la
+Révolution a été ridiculisée; leur désintéressement
+oublié; leur héroïsme bafoué; leur simplicité égalitaire
+taxée de grossièreté; enfin le souvenir des grandes
+actions de la génération révolutionnaire tant calomniée,
+s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements
+qui se sont succédé et les prêtres, leurs complices;
+aux tyrans, il faut des sujets et non des citoyens.</p>
+
+<p>«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que
+la vie de Nogaret nous enseigne. Il ne s'est pas contenté
+d'être un homme probe et juste, il a encore été
+un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié dans le
+cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de
+l'homme envers ses proches, envers ses voisins, devoirs
+d'humanité et de fraternité, il y a d'autres devoirs
+essentiels à remplir, qui sont ceux du patriote et
+du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que l'intérêt
+privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa
+famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur
+de sentiments s'est affirmée il y a quelques années
+d'une façon éclatante: on lui proposait de lui faire
+donner une pension comme victime du Deux-Décembre;
+il répondit:&mdash;Je suis content d'avoir souffert
+gratis pour la République!</p>
+
+<p>«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance,
+tel il a vécu, tel il a été jusqu'à la fin. C'est
+aux accents de la <i>Marseillaise</i> qu'il s'est endormi du
+dernier sommeil.</p>
+
+<p>«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple;
+que la foi républicaine dans laquelle Nogaret a vécu,
+et dans laquelle il est mort, nous soutienne jusqu'à
+notre dernière heure; et puissions-nous mourir comme
+lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»</p>
+
+<p>Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout,
+les yeux enflambés de lueurs, les gens le regardaient
+fixement, tout saisis. Ses paroles simples et mâles
+leur répondaient dans le creux de l'estomac. Pour
+beaucoup il disait des choses nouvelles et dures peut-être,
+car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme
+et l'esprit de sujétion dans lesquels les anciens
+gouvernements ont entretenu le peuple pour le
+dominer. On voyait bien cependant que les plus
+arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté
+sévère de ce prêche civique. Le fond du paysan est
+bon, et s'il est encore en retard sur des choses, ça
+n'est pas sa faute, c'est son malheur; mais patience,
+avant peu, il sera la véritable force du pays, en tout
+et pour tout.</p>
+
+<p>Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée
+de terre et la jeta sur la caisse en disant:&mdash;Adieu
+Nogaret! tu as bien vécu, repose en paix! Et
+nous autres après, nous fîmes comme lui:&mdash;Adieu,
+oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là
+vinrent aussi jeter un peu de terre sur le cercueil,
+tandis que les femmes à genoux parmi les tombes,
+dans les hautes herbes, faisaient une prière, ou
+disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+
+<p>Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je
+regarde derrière moi comme le bouvier qui a fait sa
+dérayure. Je me vois tout petit, petit drole, me roulant
+dans le sable au bord de l'eau, et cherchant des
+cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère
+en la tenant par son cotillon. Il y a longtemps de
+ça. J'ai aujourd'hui soixante-deux ans, et, entre ces
+deux époques, s'est écoulée la plus grande et la meilleure
+partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce qu'elle
+enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis
+que l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie
+pas en vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons
+durs, égoïstes: la bonté, la pitié, la générosité s'émoussent
+en nous, comme l'ouïe, la vue et la mémoire.
+Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne sais si
+les autres valent mieux.</p>
+
+<p>Mon existence n'a point été sans peines, mais elle
+s'est écoulée du moins sans regrets et surtout sans
+remords, ce qui n'est pas peu de chose. Bien des
+aventures de mon jeune temps me font rire maintenant,
+comme par exemple ma passion bêtasse pour
+l'aînée des demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire
+en passant, a coiffé depuis longtemps sainte Catherine,
+et n'est plus qu'une vieille fille dévote et pas
+trop facile. Il en est d'autres dont la souvenance me
+fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
+demoiselle Ponsie.</p>
+
+<p>Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi,
+libre, indépendant, sous le soleil, point riche, mais
+n'ayant besoin de personne. J'ai travaillé, mais je n'ai
+jamais eu quelqu'un derrière moi pour me commander.
+Quand le temps ou les occasions le requéraient,
+j'ai quelquefois donné de bons coups de collier, mais
+c'était de ma volonté, personne ne me poussait; je le
+faisais par raison, pour les miens et pour moi. De
+même dans des circonstances, il m'est arrivé de laisser
+la besogne pour un jour, quitte à rattraper le
+temps perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir
+de travailler.</p>
+
+<p>Je me suis marié avec une paysanne sans le sou,
+mais c'est la meilleure affaire que j'aie faite de ma vie.
+Ma femme a fait prospérer la maison par l'ordre
+qu'elle y a apporté, par son travail de bonne ménagère,
+et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien, en l'arrangeant
+joliment, et surtout par sa bonne grâce et
+son bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et puis il y a autre chose que je compte pour un
+grand profit: elle m'a porté huit enfants, dont il me
+reste sept, tous bien fiers, bons droles, vaillants et
+sachant se retourner. C'est elle-même qui les a tous
+nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la
+rougeole, la coqueluche ou quelque autre petite
+maladie, sans jamais trouver que ça fût trop pénible;
+toujours contente pourvu que les autres le fussent.
+Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère
+de femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans
+et elle cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui
+dis quelquefois. On se moquera de moi si on veut,
+mais je n'ai point connu d'autre femme dans toute ma
+vie; elle est la seule.</p>
+
+<p>Maintenant que je commence à être vieux, je me
+retire un peu du travail du moulin, pour ne m'occuper
+que de notre commerce des blés qui va bien,
+Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
+maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils
+apprennent à gouverner les affaires. Ma femme fait
+de même pour la maison; elle laisse faire notre nore,
+et s'occupe surtout de nos petits-enfants: c'est elle
+qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
+quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un
+peu tous les deux, nous laissons notre existence
+couler en paix, sans trouble aucun, comme l'eau
+dans le goulet du moulin.</p>
+
+<p>Une chose que je mets en ligne de compte quand
+je regarde en arrière, c'est d'avoir mené la vie qui
+me convenait le mieux. Il ne faut pas croire que ça
+ne soit rien. Souvent le malheur de la vie provient
+de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui
+aurait été un bon marin, était employé de bureau; ou
+qu'on ait fait un curé d'un jeune homme qui aurait
+été un bon officier de dragons. Pour moi, j'ai vécu
+en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à mes
+goûts simples et à mon caractère sauvage un peu.
+Chacun a ses défauts; il y en a qui sont trop façonniers,
+moi je ne le suis pas assez. Je ne sais pas négocier
+les affaires, ni jouer au plus fin, soit en politique,
+soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
+tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir
+quelque place que ce soit, et je serais du tout incapable
+d'être maire de la plus petite commune du
+département, qui est je crois celle de Saint-Etienne-des-Landes,
+où ils sont une soixantaine d'habitants
+avec les femmes et les petits enfants.</p>
+
+<p>La vie de campagnard est une vie large, santeuse
+et libre; le paysan en sabots et en bonnet de laine
+est roi sur sa terre: une fois qu'il a porté son argent
+au <i>Moulin du Diable</i>, autrement dit qu'il a payé sa
+taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher
+les emplois, de galoper après les places, depuis
+celle d'homme d'équipe ou de recors, jusqu'à celle
+de collecteur ou de préfet, la jeunesse de toute condition
+devrait se tourner vers la terre. Que de gens
+ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles,
+s'en vont dans les villes, croyant faire fortune,
+ou bien attirés par le plaisir, et finissent par
+s'y ruiner le corps et la bourse; pour un qui réussit,
+vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
+réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté
+qui sont les premiers des biens.</p>
+
+<p>Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils
+sont en grand nombre, se figurent que l'état de cultivateur
+est celui qui demande le moins de savoir et
+d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il faut plus
+d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
+gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de
+coton, que pour travailler la terre: c'est justement
+le contraire qui est vrai. On nous prend pour des
+imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
+n'avons pas les façons des gens des villes, et que
+nous ne savons pas un tas de rubriques et de mots à
+la mode; mais si on y regardait de près, on verrait
+que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
+avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles,
+que ceux qui se moquent de nous, quelquefois.</p>
+
+<p>Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit
+ou grand, est la première de toutes. Je le dis en toute
+vérité, quand je devrais revenir dix fois au monde,
+dix fois je voudrais vivre de la même vie. Comme ça
+ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
+droles à ne pas abandonner la terre qui est notre
+bonne mère nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont
+meuniers et travailleurs de terre, manque Bernard
+que le hasard a poussé dans l'état militaire, ce que je
+ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
+garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles.
+Celui de mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix,
+s'est tiré d'affaire, et maintenant il fait marcher un
+moulin pour son compte. Je suis content de les voir
+tous établis comme ça, parce que j'ai toujours estimé
+qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
+monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux
+travailler dur pour soi et les siens, que vivre fainéantement
+aux dépens de quelqu'un ou du public;
+et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée vaut
+mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a
+qui peuvent trouver ça rude, mais tout est facile à
+celui qui n'a pas besoin de choses inutiles. Le pauvre
+chez lui est aussi à son aise que le riche, s'il a peu de
+besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
+beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons,
+des chevaux de cent louis pièce, un ordinaire de carnaval,
+un grand train de maison, et autres choses
+pareilles; ça n'est que par comparaison que ceux qui
+envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.</p>
+
+<p>Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois
+choses seules sont désirables: la santé, l'indépendance
+et la paix du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par
+comparaison seulement qu'on se trouve à plaindre,
+qu'en ce moment, n'est-ce pas, personne n'est malheureux
+de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
+vienne à inventer une machine bien chère, pour ça,
+et tous ceux qui n'auront pas le moyen d'en avoir
+une se trouveront grandement à plaindre. Aujourd'hui
+nous avons un petit chemin de fer le long de notre
+route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil.
+Ça va plus vite que les anciennes diligences,
+cette affaire-là, mais quand nous allions sur l'impériale,
+causant avec le défunt La Taupe, nous n'étions
+pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
+qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne
+pouvait pas le baptiser en français.</p>
+
+<p>De même avant qu'il y eût des routes et des voitures
+publiques, ceux qui s'en allaient à cheval ou de
+pied n'en sentaient pas la privation. On a augmenté
+beaucoup, et trop selon mon petit jugement, les
+jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe,
+mais on n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur.
+Toutes les commodités, toutes les facilités que nous
+avons de faire ceci ou ça, ne font que nous en dégoûter
+de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
+peine finit par ne donner aucun plaisir.</p>
+
+<p>Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches
+sont ennuyeux.</p>
+
+<p>D'après tout ce que je viens de dire, on voit que
+je n'ai pas eu à me plaindre du sort, ni pour les miens
+ni pour moi, et que nos affaires domestiques ont
+marché à peu près. Depuis le procès avec Pasquetou,
+nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
+est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler
+depuis mon coup de fusil. Quand nous étions
+fatigués les uns ou les autres, nous restions au lit
+attendant que ça passât, et en fait de remèdes nous
+faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant
+notre famille croît et augmente à force. Pour en finir
+là-dessus, j'ai en ce moment déjà neuf petits-enfants
+et d'après les apparences, l'année qui vient j'en aurai
+douze, et ça me réjouit le c&oelig;ur: qu'est-ce qu'on veut
+de mieux?</p>
+
+<p>Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons
+eu des traverses pas mal, et la politique nous a fait
+passer de mauvais moments quelquefois. Les gens du
+Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont grêlé ferme
+sur notre persil, mais maintenant que la République
+est solidement plantée et qu'elle pousse ses racines
+jusqu'au plus profond de la terre française, tout est
+oublié.</p>
+
+<p>Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que
+nous n'avons pas leurs idées; d'autres qui sont nos
+ennemis, parce que nous ne sommes pas de leur
+opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le
+mal qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les
+miens, quelquefois en les goguenardant fort, et d'autres
+fois plus sérieusement, de manière qu'il a dû
+leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
+ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté
+m'exaspère, l'injustice me révolte, la misère me saigne
+le c&oelig;ur; mais si j'ai eu quelquefois des paroles
+de colère ou d'amertume, je n'ai point de haine pour
+les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
+que le fameux Lacaud est mort.</p>
+
+<p>Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents
+encore des progrès réalisés, ce sont les jeunes gens
+qui ne peuvent prendre loin leurs points de comparaison,
+de manière qu'il leur semble qu'on n'a rien
+fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant.
+Mais pour moi, quand je regarde vers le passé, quelle
+différence avec le temps d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>Je suis né dans les dernières années de la Restauration,
+vers le temps des Missions, et j'ai vu l'époque
+de ce Polignac qui voulait faire marcher la France,
+comme d'autres se sont vantés de le faire depuis;
+mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit
+alors et je ne savais pas tant seulement ce que c'était
+que ce Polignac dont on avait tant parlé; mais je me
+souviens qu'après la Révolution de 1830, étant dans
+la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma mère
+qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors
+mon père, le postillon qui conduisait, tapait à grands
+coups de fouet sur un vieux cheval blanc rétif en
+criant: Hue! Polignac! et ça me faisait rire.</p>
+
+<p>Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été
+chassé, la deuxième République a été égorgée une
+nuit de décembre, Bonaparte est tombé dans la boue
+de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
+que de choses tristes j'ai vues! que de misères
+le peuple a supportées! Aujourd'hui, après avoir
+passé par les étamines de l'ordre moral, et s'être
+tirée heureusement des coupe-gorge monarchistes, la
+République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
+ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe
+et de Bonaparte, mais ce n'est pas tout.</p>
+
+<p>On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en
+reste pas mal à faire, pour protéger le travail et les
+petits; elles se feront sans doute, mais il faudrait se
+presser, ceux qui souffrent sont impatients, ça se comprend.
+Une des premières que je voudrais voir mettre
+sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait
+à l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que
+cette maison, le jardin et un morceau d'enclos, ayant
+été constitués insaisissables, fussent toujours francs
+et libres; que le propriétaire ne pût emprunter dessus,
+et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire vendre
+pour dettes. De cette manière, la famille, les petits
+droles auraient toujours un abri. Nos hommes sont
+tellement vaillants, qu'avec cette loi, solidement
+plantés sur leur peu de terre, comme nos chênes,
+ceux qui auraient été malheureux se relèveraient.
+Comme ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres
+gens qui ne demandent qu'à travailler, jetés hors de
+chez eux, prendre le bissac et se disperser de çà, de
+là, et souventes fois mal tourner par suite de la
+misère.</p>
+
+<p>Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a
+quelque temps, qu'une loi dans ce genre existe en
+Amérique, et qu'un député de la Seine, avocat distingué,
+en avait proposé une semblable à la Chambre.
+Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre
+meunier, avec un monsieur aussi haut placé; et ça
+me console un peu de ce que quelques amis se sont
+tout doucettement gaussés de moi à cette occasion.</p>
+
+<p>Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours
+aussi heureux, je m'en tiendrai là. Chacun son métier,
+les brebis seront bien gardées du loup, comme
+disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien quelquefois
+des idées un peu farouches que je ne partageais
+pas, mais qui, au demeurant, était un brave
+homme.</p>
+
+<p>A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un
+jour d'élection, devant chez Maréchou, il disait que
+tout le mal existant sur la terre provenait d'un
+manque d'équilibre. Il y avait des pays trop froids,
+d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres
+trop fortes; des étés trop secs, d'autres trop
+mouillés; des hommes trop forts, d'autres trop
+faibles; des gens trop habiles, d'autres trop innocents;
+des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres;
+et ainsi de suite. Et il ajoutait que s'il avait
+été là, lorsque le bon Dieu fit le monde, il lui aurait
+donné quelques bons conseils.</p>
+
+<p>Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais
+depuis, songeant à ça quelquefois, je me disais qu'il
+pourrait bien avoir quelque peu raison. Les villes se
+sont gonflées outre mesure aux dépens des campagnes
+qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
+causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise
+dont on se plaint vient de là. La population
+ouvrière rurale s'étant jetée dans les villes, y a
+amené le chômage; et le manque de bras dans les
+campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de
+trop d'un côté manque de l'autre. Il faudrait, selon
+moi, remédier à ça, et par tous les moyens possibles
+favoriser le retour à la terre de tous ces pauvres gens
+qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
+travailler beaucoup pour les autres, et de crever la
+faim. Maintenant que le moment le plus dur est passé,
+en revenant dans leur endroit, ils pourraient encore
+vivre heureux en contribuant à la prospérité du pays;
+et en même temps ils soulageraient les travailleurs
+des villes auxquels ils font une concurrence qui est
+la misère pour tous.</p>
+
+<p>Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu
+les villes. Il y en a qui se carrent de ce que Périgueux
+a augmenté de vingt mille habitants depuis cinquante
+ou soixante ans, et qui sont tout fiers de ce que
+Paris en a tout près de deux millions cinq cent
+mille; moi pas. Ces gros rassemblements d'hommes
+ne me disent rien de bon; c'est dans les campagnes
+que je voudrais voir s'accroître la population. Deux
+millions cinq cent mille habitants à Paris, le quinzième
+de la population totale du pays, c'est comme si
+la France avait un érysipèle à la tête: aussi Paris
+a-t-il toujours un peu la fièvre,&mdash;et nous la donne-t-il
+quelquefois.</p>
+
+<p>Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup
+d'anciennes lois devraient être abolies, comme qui
+sarcle la mauvaise herbe dans un champ de blé. De
+les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes ont été
+faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui,
+et par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple.
+Il y en a de ces lois qu'il faudrait retourner de fond
+en cime, comme une peau de lièvre, pour en tirer
+quelque chose de bon; et encore je ne sais.</p>
+
+<p>Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais
+bien voir changer aussi, c'est nos usages civiques,
+nos habitudes politiques, nos m&oelig;urs publiques. Ou
+bien on s'insulte à plate couture, on s'agonise de
+sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
+de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans
+les journaux; jamais on ne s'est tant servi de toutes
+les expressions de flagornerie monarchique que maintenant.
+Nos députés se traitent d'honorables, gros
+comme le bras, comme s'il était besoin de constater
+ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose
+plus mentionner publiquement un brave conseiller
+municipal de Marsaneix ou de Périgueux, sans le
+qualifier aussi d'honorable. Députés et conseillers le
+sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je comprends
+la nécessité de rappeler ça à tout bout de
+champ, comme si on avait peur que la chose s'oublie!</p>
+
+<p>Jusque dans nos campagnes, on se met à parler
+comme à Paris ou à Périgueux. Nous avons dans
+notre conseil de la commune un brave homme tout
+à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
+discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus
+savants, et il tâche de parler comme à la Chambre
+des députés, disant toujours: l'honorable M. le Maire;
+notre honorable collègue Roumy; l'honorable adjoint;
+et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand
+ça se passe dans la haute; je vous demande un peu
+l'effet que ça fait dans un conseil de douze bons
+paysans!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique
+où on fait la pluie et le beau temps, cet usage flacassier
+des qualifications élogieuses s'est étendu à la
+foule nombreuse des gens en place, des petits aux
+grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile,
+intègre, distingué, sympathique, est-ce que je sais?
+et les gros bonnets sont très honorables, hautement
+distingués, éminemment sympathiques! Quoi de
+plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens,
+cette mode s'est répandue. C'est au point
+qu'il semble qu'on veuille mal à quelqu'un, si on parle
+de lui sans coudre à son nom un de ces mots flatteurs;
+entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un
+l'autre où ça nous démange fort. On voit venir le
+temps où l'oubli d'une de ces formules flagorneuses
+fera déclarer des duels.</p>
+
+<p>Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de
+la fin; ces: agréez, veuillez agréer, daignez agréer,
+ces salutations distinguées, ces hautes considérations,
+ces respects, ces profonds respects, et le
+reste!</p>
+
+<p>Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal,
+toutes ces cagnardises et toutes ces rubriques plates
+comme des punaises, et puantes comme elles, il me
+semble qu'on me passe un chat dans l'échine en le
+tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
+tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt
+à la simplicité fière de nos anciens de la Révolution,
+qui disaient: <i>tu, citoyen</i>, et: <i>salut et fraternité!</i></p>
+
+<p>Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en
+paroles seulement!</p>
+
+<p>Il y a encore quelque chose qui me dérange bien.
+Les Français sont tous égaux, c'est entendu, aussi
+chacun cherche à se hausser au-dessus des autres.
+Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de gens décorés
+qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la
+chance d'accrocher la croix d'honneur française se
+jettent sur ces croix étrangères, dont on tient boutique.
+Et puis, pour faire prendre patience à ceux qui
+demandent le ruban rouge, on a inventé des petites
+affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un
+ruban couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est,
+ni ne tiens à le savoir; c'est assez que ce soit un
+moyen de se distinguer des autres citoyens. Mais il y
+a autre chose encore. Depuis quelques années on fabrique
+des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis
+qu'un coyon de meunier, mais cette chevalerie du
+labourage me fait crever de rire. Franchement, on
+aurait pu épargner ce petit ridicule à l'état de cultivateur
+qui est le premier de tous.</p>
+
+<p>Je ne parle pas de la manière dont les croix et le
+reste sont distribués, ça porterait trop loin. J'en sais
+des décorations qui sont bien placées, mais le diable
+me crâme, il y en a trop qui me feraient dire comme
+le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
+Empire:&mdash;<i>Aouro n'en fan paillado!</i>&mdash;ce qui
+veut dire: Maintenant on en fait litière!</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations,
+il y a encore des médailles d'honneur de tous les
+genres, de toutes les classes, de tous les calibres et
+de tous les métaux; des diplômes d'honneur aussi,
+des mentions honorables;&mdash;que d'honorabilité!&mdash;des
+témoignages de satisfaction, des félicitations officielles,
+est-ce que je sais! Il semble que nous soyons,
+non pas des citoyens, des hommes libres, mais des
+écoliers à qui on distribue des récompenses, s'ils sont
+bien sages.</p>
+
+<p>On me croira si on veut, mais moi je préfère à
+toutes ces simagrées monarchiques, à toutes ces
+croix, à toutes ces médailles, le franc-parler et la
+rude égalité républicaine de <i>Quatre-vingt-treize</i>, et
+les épaulettes de laine des généraux, et la cocarde au
+bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
+fiers et les c&oelig;urs hautains, et la saine rusticité de
+ceux de cette époque.</p>
+
+<p>A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous
+a amollis, pauvres gens, et nous ne sommes plus
+que des chiffes. Nous n'avons plus cette haine
+farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
+les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous
+nous laissons piper par des paroles, et attacher avec
+des rubans.</p>
+
+<p>Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de
+faire passer la mode de toutes les distinctions et
+décorations; qu'au lieu de nous dététiner tout bellement
+des croix et des médailles, on les a prodiguées,
+et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
+décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.</p>
+
+<p>Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font
+rien. Pourtant, ça m'étonne quand j'y pense, de voir
+des gens sérieux s'amuser à ces choses-là, dans le
+temps où nous sommes; de même que ça me surprend
+de voir encore des royalistes, des bonapartistes,
+des orléanistes, des carlistes, des Louis-dix-septistes,
+des républicains, enfin des braves gens de
+toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux cheveux
+à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître.
+Hé! Messieurs, ce n'est plus le temps de
+disputer sur l'étiquette et les préséances; sur le traité
+d'Utrecht, le droit divin ou les Constitutions défuntes;
+c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi je chevauche
+mieux ma mule que la bourrique de Balaam,
+pourtant il me semble qu'une rénovation sociale
+germe dans les esprits. Les ouvriers de terre, métayers,
+bordiers, tierceurs, journaliers, domestiques,
+commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
+choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent
+fort à penser. C'est pourquoi, il serait juste et sage
+de faciliter au paysan son accession à la propriété;
+car, quoique je ne sois qu'un pauvre oison, il me
+tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse
+boule de terre grise sur laquelle nous vivons n'a
+pas été pétrie et lancée dans l'espace à raison de
+vingt-sept mille lieues à l'heure, pour que ceux-là
+dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
+précisément n'en aient pas une picotinée. Je me
+figure qu'ils auraient droit à une petite part pour cela
+seul qu'ils sont hommes.</p>
+
+<p>On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de
+l'industrie à acquérir des maisons payées par termes
+annuels dans de bonnes conditions. Qui ferait ça
+pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui leur procurerait
+les moyens de devenir petits propriétaires, en
+attendant mieux, ferait une grande chose, une très
+grande chose.</p>
+
+<p>Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il
+est d'un intérêt vital pour le pays, que le paysan
+mercenaire soit fixé au sol par la propriété, et qu'ainsi
+s'achève la conquête de la terre française par sa
+pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps
+sera venu, les inégalités sociales, étant moins choquantes,
+n'engendreront plus de ces haines féroces
+qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
+mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins
+dure pour les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul
+ne pouvant se soustraire à la grande loi du travail,
+des millions de bras fainéants seront rendus au
+labeur, à la production, et les pauvres femmes qui
+s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
+renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la
+population diminue, au lieu de faire l'ouvrage des
+hommes, elles feront des enfants...</p>
+
+<p>Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas
+à un chétif meunier de raisonner de toutes ces
+choses, et j'entends qu'on me crie depuis un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Vieille baderne, retourne à ton moulin!</p>
+
+<p>&mdash;Un petit instant, et j'y vais.</p>
+
+<p>Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont
+j'ai parlé, et je le regrette, mais mes enfants le verront,
+j'en ai la foi. Ça me console tout de même, de
+penser qu'un jour viendra où l'égalité n'offusquera
+plus personne, où le travail primera l'argent, et où
+la charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir.
+Ce jour venu par la marche sûre et pacifique des
+choses, on ne verra plus de gros rentiers inutiles
+comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
+Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement
+de quoi. Il y aura peut-être encore de la pauvreté, de
+cette pauvreté digne qui n'effraie pas les vaillants
+hommes, mais plus de misère imméritée. Le monde
+ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un
+grand pas dans le chemin du progrès, en prenant la
+Justice pour la seule règle de tous les rapports de la
+vie sociale.</p>
+
+<p>Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère
+du moins vivre assez pour faire la commission dont
+mon oncle m'a chargé à son lit de mort.</p>
+
+<p>Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas,
+au cimetière, lui crier sur sa tombe:</p>
+
+<p>&mdash;Oncle, ils sont partis!</p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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