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+The Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le moulin du Frau
+
+Author: Eugène Le Roy
+
+Commentator: Alcide Dusolier
+
+Release Date: November 18, 2010 [EBook #34364]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+
+EUGÈNE LE ROY
+
+
+LE MOULIN DU FRAU
+
+Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+
+11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1905
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+I
+
+Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps que j'étais
+critique, l'occasion d'apprécier un roman rustique offrant la
+moindre ressemblance de facture avec _le Moulin du Frau_. _Le
+Marquis des Saffras_, de La Madelène, _les Païens innocents_, de
+Babou, non plus que _le Chevrier_, de Fabre, et _le Bouscassié_, de
+Cladel, ne sauraient lui être comparés. L'arrangement de la réalité,
+l'inquiétude constante de la forme, qui s'accusent également dans
+ces oeuvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas une fois dans
+_le Moulin_. Ici, nul artifice littéraire, «l'auteur» est absent, il
+semble que le livre se soit fait tout seul, soit venu de lui-même.
+
+Quand je lus dans l'_Avenir de la Dordogne_ les premiers
+feuilletons, je fus pris d'emblée au charme, absolument nouveau,
+d'une naïveté d'exécution sans analogue dans mes souvenirs. Le récit
+se déroulait si simplement à travers les villages, les champs, les
+landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du meunier écrite par
+le farinier en personne. Rien de prémédité, d'agencé: le Périgord
+comme il est et les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui,
+c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour la vie de sa
+famille et celle de ses voisins, qui nous dit bonnement leurs idées,
+leurs peines, leurs gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels
+incidents les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner ces
+incidents pour en tirer un effet ou une situation. Et cependant,
+quel intérêt elles éveillent, ces existences tout unies, où les
+surprises et l'extraordinaire n'ont point de place! Quel attrait
+dans ces tableaux du monotone train-train rural!
+
+On pourrait dire que, par là, _le Moulin du Frau_ est un tour de
+force, si l'effort se trahissait en quelque endroit. Mais non. Si
+nous sommes conquis dès le début et gardés jusqu'au bout, cela tient
+avant tout à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu son
+sujet:
+
+«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit enfant, on
+tendait des gluaux au bord des mares claires fréquentées par les
+linots et les chardonnerets; les taillis, les chaumes et les maïs
+que, jeune homme, on a tant de fois arpentés, guêtres au mollet,
+carnassière au flanc et fusil sur l'épaule; le paysage familier
+enfin, qui vous a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut
+décrire, car voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
+façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait partie de nous
+pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le
+donnant nous nous donnons nous-mêmes: il vit et, partant, il émeut.
+
+«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en mots qui
+peignent et qui sculptent, je le défie de me toucher par la
+description, quelque matériellement exacte qu'elle soit, d'un pays
+traversé en touriste ou vu par une portière de voiture. La nature
+n'a pas de ces facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi
+au premier passant venu[1].»
+
+[Note 1: _Nos Gens de lettres_, p. 284.]
+
+II
+
+Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en elle-même, est
+servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus
+rares--et mise en valeur par une prose singulièrement expressive,
+mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu,
+compliqué, surchargé, dont les professionnels du pittoresque font un
+usage si fatigant. Elle est au contraire aisée, courante, toute
+spontanée... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses
+et aux personnages représentés!
+
+Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage» est toujours plus
+ou moins de convention, et je vous répète que nous avons affaire ici
+à la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages,
+vous y verrez uniquement les gens du terroir périgourdin, chacun
+avec son allure propre, ses traits, ses façons et ses dires, si
+fidèlement reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu, que
+c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas
+la moindre originalité de ce livre si particulier, jamais ils ne
+sont amenés de force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent
+à leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la
+vie... Et si vous ne les reconnaissez pas à première vue, c'est que
+vous y mettrez de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une
+ressemblance criante! Tenez, les voici, «messieurs» et paysans:
+
+Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangés, mais de
+coeur généreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux
+voisins dans la gêne, et qui, républicains fiers de leur quatorze
+quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la
+grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs
+des hobereaux en bottes molles et en casquette à deux becs;--M.
+Silain de Puygolfier, type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
+chasseur de lièvres et de bergères, buveur, joueur, perdant aux
+cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le
+foirail; sa fille, «la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée
+et charmante, regardant avec une mélancolie résignée les métairies,
+attachées de temps immémorial au castel de famille, s'en aller une à
+une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et
+taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine l'article
+socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son établi,
+s'évertue inutilement, dans les veillées d'hiver où l'on _énoise_, à
+catéchiser la tablée des métayères et des bouviers, lesquels
+réservent leur attention effarée à des histoires de l'autre monde:
+la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contées en
+tremblant par le garçon-meunier Gustou;--Nancy, la bâtarde de
+l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur
+Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé, et le sacristain, et le
+sorcier, et le maréchal, et les muletiers, conducteurs de minerai,
+et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts
+fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des
+étangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et
+saisis sur le vif, définitivement fixés par le meunier Hélie ou par
+le maître Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer
+l'un de l'autre.
+
+Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne surpassera point: les
+coutumes, les travaux et les fêtes de nos campagnes, un conteur qui
+ne sera pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas
+avant de l'avoir lu tout entier, d'une affilée,--et vous le
+reprendrez souventes fois, je vous le prédis: vous surtout,
+compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la
+grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du «pays»,
+où vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer
+à côté de vos anciens.
+
+Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un
+ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la
+bibliothèque, dans la rangée des «amis», à portée de la main. C'est
+là que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une
+de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau
+fin, couleur des armoires de noyer aux veines foncées qui décorent
+nos fermes et nos manoirs périgourdins: je veux à ce livre un
+vêtement durable comme lui.
+
+ _Alcide DUSOLIER._
+
+
+
+
+LE MOULIN DU FRAU
+
+
+
+
+I
+
+
+C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844.
+Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras; il
+y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux
+camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture,
+puis moi troisième, jeune drole de seize ans. La quatrième place
+était celle de ma mère; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par
+moments, tant elle était occupée du service, comme c'est la coutume
+chez les petites gens, dans notre vieux Périgord. Parmi les amis de
+mon pauvre défunt père, ma mère était en grande réputation de bonne
+ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne la faisait pas
+mentir; aussi lorsqu'après la soupe et le bouilli, elle apporta un
+gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasières
+et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant
+qui montait du plat: Ha! Ha!
+
+--Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais
+promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins,
+et le voilà.
+
+--C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là en pesait au
+moins cinq.
+
+Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il écourtait le nom par
+coutume d'enfants, de même que l'autre l'appelait Rétou, un gros
+morceau de la bête, et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du
+collet.
+
+--Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement! Mais on voyait
+bien, quoiqu'il ne fût pas façonnier, que c'était un peu par
+honnêteté, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve,
+c'est qu'il y revint.
+
+--Tiens, cherche là dedans les instruments de la Passion, dit mon
+oncle, en lui donnant la tête, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,
+je ne les y ai jamais vus.
+
+--C'est que vous êtes un païen, mon pauvre Sicaire, dit ma mère, qui
+fort en retard, mangeait seulement sa soupe.
+
+--Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer;
+j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de
+Marty.
+
+--Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans
+autrement s'émouvoir; mais il disait ça sans y croire, pour parler,
+et de vrai, il était bien attrapé à sa tête de barbeau.
+
+--Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des
+loutres.
+
+Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat d'oronges cuites sur
+le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans.
+
+--Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M.
+Masfrangeas.
+
+--Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous, monsieur Masfrangeas;
+c'est Sicaire qui a porté les champignons, comme le barbeau, et
+aussi l'autre bête qui est à la broche.
+
+--Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi
+vous serez bien; toujours la plus fine cuisinière que je connaisse
+dans notre pays où elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la
+Préfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous.
+
+Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hôte
+content; toutefois allant à la cuisine et songeant à son défunt
+mari, mon père, qui aimait à se réjouir à table avec ses amis, elle
+essuyait ses yeux mouillés.
+
+Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le ménageait
+pas. Les gobelets d'une roquille étaient toujours pleins, et il
+conviait souvent M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau
+sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du
+pays, et personne n'en demandait.
+
+Après un petit moment, pendant lequel j'avais levé les assiettes, ma
+mère revint apportant un levraut piqué de lard sur le rable et les
+cuisses, et allongé dans son plat, comme une grenouille qui saute à
+l'eau.
+
+--Que dis-tu de cette bête, Frangeas?
+
+--Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut d'avocat, et
+qu'il est rôti si à point qu'il y aura du plaisir à lui dire deux
+mots; oui.
+
+--Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire
+ma belle-soeur, hein?
+
+--Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me dérange; tu n'étais
+pas, bien entendu, en règle avec la loi.
+
+--Quelle loi?
+
+--Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant on ne pourra
+plus chasser qu'à de certaines époques, et avec ça il faudra un
+permis qui coûtera vingt-cinq francs.
+
+--Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux farceur de
+Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses
+enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il
+attendra longtemps!
+
+Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier, c'était la loi
+sur les patentes: voilà que nous ne pourrons plus faire moudre,
+travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer
+un lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!
+
+--Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer;
+mais mon oncle était parti.
+
+--L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça, lui et toute sa
+clique; il faut payer deux cents francs de taille pour être
+électeur; ça fait que des vieilles bêtes, comme chez nous ce grand
+_Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents
+francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer;
+de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour
+chasser!
+
+Mais ça ne peut pas durer longtemps comme ça!
+
+--Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça durera plus que nous.
+
+--Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques années tu
+verras ça. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui
+se passe. Les maires ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire
+plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien
+sots, mais ils commencent à s'embêter d'être écrasés sous la charge
+et rondinés comme des ânes qu'on mène au moulin.
+
+--Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais
+avec tout cela le levraut va se refroidir.
+
+--C'est vrai; tu vas voir.
+
+--Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le
+mien, c'est le moment de descendre à la cave. A droite, dans le
+coin, tu prendras dans la grande caisse où il y a de la paille,
+trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait
+donné à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.
+
+--Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire?
+
+--Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut.
+
+--C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.
+
+--Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que ça à
+nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur.
+
+Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train de dire ses deux
+mots au rable du levraut. Mon oncle déboucha doucement une des
+bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva:
+Nous allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas! Et
+les verres se choquèrent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.
+
+--Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?
+
+--C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de
+corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.
+
+--Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle.
+Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...
+
+M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était pas trop sérieux.
+
+Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix vierge, pressée au
+Frau, avec force chapons à l'ail, termina le repas.
+
+Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac,
+des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gâteau
+d'amandes. Ces pâtisseries campagnardes faites par elle étaient
+réussies à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.
+
+Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles santés à proposer.
+Après M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'aînée des demoiselles
+Masfrangeas, puis la seconde, la troisième...
+
+Mais leur père se récriait en riant:
+
+--C'est assez, allons! allons!
+
+--Dans une famille il ne faut pas de préférence, disait mon oncle:
+la plus jeune n'est pas bâtarde, que diable!
+
+Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant qu'il ne boirait
+plus.
+
+--Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la
+tourte bien coupé en coin.
+
+Puis quand la tourte fut avalée:
+
+--Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a tué le levraut? dit
+mon oncle.
+
+--C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur
+son verre.
+
+--Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy, qui est allée, à
+demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein?
+
+--Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?
+
+--Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou
+quatre bouteilles qui te font peur.
+
+--Autrefois, oui.
+
+--Tiens, du gâteau d'amandes.
+
+Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand
+défaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire à la santé
+de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper?
+
+--Ha! pour ça non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en
+tendant son gobelet.
+
+Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère mère.
+
+--Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là, comme il serait
+heureux!
+
+--C'était un homme comme il n'y en a guère, dit M. Masfrangeas,
+d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain,
+franc comme l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à se
+sacrifier pour les autres...
+
+Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de son défunt ami.
+
+Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées, tapotait de
+petits coups sur la table avec son couteau, et ma mère et moi nous
+essuyions nos larmes qui coulaient doucement.
+
+Il y eut un instant de silence après cette pieuse ressouvenance;
+puis ma mère dit:
+
+--Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.
+
+--Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va
+chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux.
+
+Le café était servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant
+M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tiré de sa
+poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui était tout simplement
+une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un
+couvercle retenu par une petite chaîne; et il la bourrait.
+J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun
+remua pour faire fondre le sucre. Après avoir vidé leur tasse à
+moitié, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de
+bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent à parler de
+Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils
+tombèrent d'accord qu'il serait condamné à mort. Pour les autres,
+ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop.
+
+--Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.
+
+Là-dessus, mon oncle me dit en riant:
+
+--Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?
+
+--Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous, Sicaire; un enfant
+de seize ans!
+
+--A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientôt,
+vous êtes-vous décidée; que comptez-vous en faire, d'Hélie?
+
+--Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais il n'a d'idée pour
+aucun état.
+
+Et c'était bien la vérité.
+
+--Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer à la
+Préfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous?
+
+--Je voudrais bien assez, dit ma mère.
+
+--Et toi, Hélie?
+
+--Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je, pour ne pas
+paraître ingrat devant tant d'intérêt. D'ailleurs, j'avais tant
+entendu vanter cette administration, que ça me flattait aussi.
+
+--Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mère;
+alors, au retour, vous pourriez le faire entrer.
+
+--C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.
+
+C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la carrière de
+bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui était prote à l'imprimerie
+Lavertujon, il m'eût fait apprendre son métier; mais ma mère se
+figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. Tout
+ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, de préfets, de
+députés, ne lui en avait pas donné une petite idée.
+
+Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_,
+et je les admirais naïvement pendant ce temps. M. Masfrangeas était
+le bon vrai portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un grand
+faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux châtains
+ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu
+forts, mais toute sa figure pétillait d'esprit et respirait le bon
+sens pratique de notre race.
+
+Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son ami: il avait les
+traits réguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M.
+Masfrangeas était entièrement rasé, manque deux petits favoris qui
+ne dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des chasseurs
+d'Afrique une barbe noire et frisée qui allait bien à sa figure
+hâlée. Sur son front carré ses cheveux coupés ras faisaient des
+pointes régulières. Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me
+tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la
+foire.
+
+Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:
+
+--Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous
+allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.
+
+--Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette double raison.
+
+Et nous prîmes une prune.
+
+Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant le bras vers
+le cabinet me dit:
+
+--Porte cette petite roquille, Hélie.
+
+--Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas.
+
+--Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de
+l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an onze.
+
+--Bigre! fit M. Masfrangeas.
+
+--Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Après
+ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant.
+
+--Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en
+tendant sa tasse après l'avoir bien rincée.
+
+Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M.
+Masfrangeas exprima ainsi sa façon de penser:
+
+--On devrait se mettre à genoux pour boire cela!
+
+--Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce
+sera pour quand Hélie se mariera.
+
+Je me mis à rire, et ma mère dit:--Alors elle a encore le temps de
+vieillir, ça ne sera pas demain.
+
+--Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutôt à aller
+voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils.
+
+Nous nous levâmes. Après tous les remerciements et les compliments
+coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mère:
+
+--Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garçon reviendra du
+Frau, vous me l'enverrez; d'ici là, j'aurai arrangé tout cela.
+
+En sortant, nous prîmes par la place de la mairie, parce que mon
+oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue
+Saint-Silain, nous voilà descendant la rue Taillefer. Je les
+regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande
+lévite bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même couleur à
+longs poils. Avec ça une cravate haute, et un gilet à fleurs, sur
+lequel battaient les breloques de sa montre. Il représentait bien
+ainsi le petit bourgeois cossu de l'époque.
+
+Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap blanc en entier;
+veste dite: sans-culotte, gilet boutonné carrément, avec deux
+rangées de boutons de cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela
+était blanc, et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était
+un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte ronde, comme
+on n'en fait plus guère; les meuniers d'à présent suivent la mode.
+La seule chose qui ne fût pas blanche dans l'habillement de mon
+oncle, c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement, et
+sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne
+toile de ménage.
+
+Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou sept bouteilles,
+puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient
+tranquilles, la tête froide et les jambes solides; ils étaient
+contents, comme nous disons, et voilà tout.
+
+Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du _Chêne Vert_ flambait,
+et par toutes les fenêtres on voyait les servantes aller et venir en
+portant des piles d'assiettes.
+
+--Romieu a fait bigrement des bons dîners là, avec M. Sauveroche et
+d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne
+auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de la
+Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.
+
+Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé, jusque derrière
+la tour Mataguerre et nous entrâmes dans l'écurie où était la
+jument. La Grise, nous entendant, tourna la tête et rossignola tout
+bellement en reconnaissant son maître.
+
+--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher et il la mena
+boire au bac dans la cour. Après il appela le garçon, se fit donner
+quatre litres de civade, les cribla bien, ôtant les petites pierres,
+et les donna à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était
+retiré dans un coin, et on entendait sur la litière comme un
+bruissement qui n'en finissait pas.
+
+La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes vers le
+Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée au-dessus du niveau
+des routes qui la bordent, et entourée de banquettes de pierre avec
+de beaux arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, selon
+moi.
+
+Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les lampions
+fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors
+des baraques éclairées au gaz, comme aujourd'hui.
+
+M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez propre pour
+l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses
+blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait à en crever dans
+un trombone à coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné
+s'essoufflait dans un cornet à piston. De l'autre côté de l'entrée,
+un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un
+paillasse tapait à tour de bras sur sa grosse caisse, avec
+accompagnement de cymbales.
+
+Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait les bras nus,
+les épaules décolletées, une belle fille en maillot rose et en jupe
+de gaze très écourtée que chaque coup de reins, lorsqu'elle se
+retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui décida M.
+Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons là, et nous
+entrâmes, aux premières places, qu'il paya en faisant changer cent
+sous.
+
+Après avoir vu des tours de force, d'adresse, d'équilibre, des
+farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde
+avec beaucoup de joliesse, ce qui intéressa grandement M.
+Masfrangeas et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse
+pourquoi d'ailleurs.
+
+Après cette représentation, nous allâmes voir un éléphant savant qui
+faisait aussi des tours d'équilibre, et soupait ensuite en public,
+servi par un singe habillé comme un petit pastronnet.
+
+Au sortir de là nous nous promenâmes un peu dans la place, et en
+passant nous vîmes une baraque où on montrait des oiseaux savants.
+Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les
+bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient amené leurs
+dogues et leurs boule-dogues pour les éprouver et faire des paris.
+Les abois enragés des chiens et les grognements féroces des ours
+faisaient un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le
+bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout
+vivants, et dont la baraque était en face.
+
+Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la
+porte de l'hôtel Védrenne, le curé Pinot, de chez nous, qui fumait
+tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon
+oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma bêtise.
+
+--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa
+pipe.
+
+Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, où on jouait _La
+Grâce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch,
+et nous entrâmes au café Rose Beauvais.
+
+Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, et il chantait
+une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards à l'adresse
+des assistants.
+
+Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois
+qui se peuvent tourner ainsi:
+
+ C'est monsieur Masfrangeas,
+ De la Préfecture,
+ Qui s'est certes fait friser
+ Chez Jean La Verdure!
+
+Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête broussailleuse
+de M. Masfrangeas, et en pensant à La Verdure, qui était un petit
+perruquier du côté du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce
+que c'était qu'un fer à friser.
+
+--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.
+
+Et Fayolle continua:
+
+ Il aime le bouteillon,
+ C'est un franc Périgord,
+ Lorsqu'il voit un cotillon,
+ Il y court tout d'abord!
+
+Les battements de mains et les éclats de rire recommencèrent, et M.
+Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait,
+il cria:
+
+--Va toujours, Fayolle!
+
+Et mon Fayolle reprit:
+
+ Vif comme il n'y a personne,
+ Bon homme tout de même,
+ Pour arranger quelqu'un
+ Il ne tire pas en arrière!
+
+C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit longtemps et
+quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de
+main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, ça
+ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture ne s'y prêteraient
+pas. Je ne veux pas dire pour ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est
+plus le genre. En ce temps on était plus proche de la Révolution; la
+bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne s'était pas encore
+élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son
+père était un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.
+
+Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, histoire de
+prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en
+redescendant, étant en face du palais de justice fini depuis cinq ou
+six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, où il y
+avait beaucoup de marchands et de baraques.
+
+Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mémoire en
+perles de couleur variées, et puis nous voici allant, vaguant de çà
+de là dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et
+les baraques.
+
+Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la loge d'une géante.
+Une géante de quinze ans, appelée Caroline, disait un grand tableau
+où était tiré son portrait en grande toilette de soirée, avec force
+chaînes, carcans et le reste.
+
+--Il faut voir cela, dit mon futur chef.
+
+Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je
+n'entendis pas: je n'ouïs que la réplique faite en patois:
+
+--Avec ça que tu craches dessus!
+
+J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle
+ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M.
+Masfrangeas se trompait grandement.
+
+Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les femmes que mon
+oncle.
+
+Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui rendre la monnaie
+de sa pièce, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter,
+parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont à la
+Saint-Mémoire apportent une bague pour leur bonne amie.
+
+A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme
+toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan.
+C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie,
+de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des
+phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions
+patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en
+français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au
+passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler
+familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent
+aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à
+barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles moeurs simples et
+fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie
+rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont
+Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables.
+Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne
+savent pas le patois!
+
+Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui
+regrettent ces choses.
+
+Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en
+écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et
+pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les
+anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à
+fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis
+rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de
+cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car
+tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents
+n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en
+promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à
+boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet
+habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais;
+mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout;
+oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille
+histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les
+historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.
+
+Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui
+vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je
+conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé
+depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
+donc si je patoise en français, et si je francise en patois.
+
+Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on
+trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas
+s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:
+bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas
+rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs,
+voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher,
+et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles,
+c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans
+malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement
+pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.
+
+Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas
+tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau,
+mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une
+de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de
+grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était
+comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de
+six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un
+sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très
+accusées.
+
+Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel
+sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir
+à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près
+d'elle comme un enfant près de sa mère.
+
+M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune
+phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui
+augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très
+près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là;
+puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle
+offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il
+n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
+s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais
+lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à
+mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous
+êtes trop jeune mon petit ami!
+
+J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus
+que de coutume, et je répartis:
+
+--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!
+
+Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, et nous sortîmes
+là-dessus.
+
+--Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si nous prenions un petit
+bol de vin à la française!
+
+--Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes à nous promener
+dans la foule.
+
+Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait
+pas de luxe dans cet établissement; six ou huit grandes barres
+soutenaient une toile toute rapetassée. Sur le devant, des planches
+sur des barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq
+lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient fort. Ils
+étaient là, en maillot, les bras croisés pour mieux montrer leurs
+muscles, et, bien campées sur des cous énormes, leurs têtes au front
+bas, avaient une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien
+plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de calicot faisait
+savoir au public que l'arène était dirigée par le célèbre Jeanty,
+dit _Le Rempart du Périgord_.
+
+--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!
+
+En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:
+
+--Qui parle du _Canau_?
+
+--Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.
+
+L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux
+myopes qui lui sortaient de la tête. Sur son front ridé, ses cheveux
+roux se tortillaient en mèches courtes qui, avec sa grosse tête et
+ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros
+animal pas méchant.
+
+Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnaître.
+
+--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.
+
+Puis après:
+
+--C'est la dernière séance, il est dix heures et demie, entre avec
+ta société, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.
+
+Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa
+société, M. Masfrangeas avait disparu.
+
+En regardant bien, nous le vîmes devant un musée de figures de cire,
+mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles
+le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.
+
+Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer toute sa
+famille au musée, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous
+quitta en pestant, après nous avoir secoué la main.
+
+Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés du _Canau_. En
+passant devant le bureau représenté par une petite femme sèche qui
+n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
+et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.
+
+Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée d'une corde tendue
+sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnèrent la
+main et s'empoignèrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un
+d'eux fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui tendit
+la main pour se relever.
+
+Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à peu près la même
+chose. Tout ça ne m'amusait guère, car il me semblait que ces
+gens-là n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient
+plus occupés de faire des effets de muscles, que de lutter pour la
+victoire qui paraissait arrangée d'avance.
+
+Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec
+deux autres individus.
+
+--Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.
+
+C'est que la réputation de Poncet était grande. Ses tours de force
+étaient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une
+charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi
+qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un
+peu pressé, il avait cassé les reins à la bête en la serrant dans
+ses bras.
+
+Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.
+
+--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Médard, qui
+est le patron; ménage-le, ça lui ferait du tort.
+
+Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Périgord_, dit Poncet;
+eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien,
+je ne veux pas l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,
+je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de me tomber, et
+je les foutrai tous sur le cul!
+
+Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à regarder avec les
+autres.
+
+En ce moment, le _Rempart du Périgord_ était sur l'estrade, et
+invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public à
+entrer, car il y avait déjà deux caleçons de demandés. Lorsqu'il
+revint, mon oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de
+ce qui allait se passer.
+
+Le _Canau_ revint aussitôt vers le public et dit: Messieurs, on
+m'apprend à l'instant que le fameux Poncet est dans mon
+établissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de
+l'arène. Cet amateur distingué est trop connu à Périgueux, pour que
+je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur
+une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons
+commencer.
+
+Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes,
+curieuses de voir lutter Poncet.
+
+Le premier amateur qui sortit du recoin où on se déshabillait
+derrière une toile, était un garçon boulanger, tout jeune, sans un
+poil de barbe, mais bien bâti: ses bras développés par la maie
+étaient énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en
+proportion.
+
+Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, il se défendit
+bien, donna du fil à retordre à son homme et se fit applaudir à
+plusieurs reprises. Il fut enfin couché sur le dos par un coup
+d'habileté plutôt que de force, comme on s'accorda à le dire.
+
+Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du premier; aussi ne
+pesa-t-il guère aux mains de son partenaire, l'_Invincible
+Auvergnat_.
+
+Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin,
+trapu, carré, poilu comme un loup, en balançant ses bras noueux et
+longs, ces bras terribles qui avaient broyé la charpente de l'ours,
+il y eut de grands claquements de mains.
+
+--Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arène, il paraît
+que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous
+voudrez.
+
+Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux s'avança au milieu de
+l'arène. Celui-là avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'était un
+Parisien, ancien porteur à la Halle aux farines, bien fait, et
+connaissant toutes les ruses du métier.
+
+Il donna en coyonnant la main à Poncet:
+
+--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal,
+n'est-ce pas?
+
+--Que non, dit Poncet.
+
+Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs vantardises,
+était de commencer par fatiguer le meunier, en lui dépêchant d'abord
+les moins forts, et de réserver le plus dangereux, le _Colosse du
+Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sûr.
+
+C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, mais il n'eut
+guère le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il
+était enlevé et posé à terre comme un enfant.
+
+--Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se relevant.
+
+L'_Invincible Auvergnat_ lui succéda, et ne pesa pas davantage dans
+les mains du meunier.
+
+Celui qui vint après, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa
+personne était bien répondante à son nom. Il avait le regard en
+dessous et méchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne,
+et de fait il passait pour traître.
+
+Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante bête, mais il
+ne s'en étonna pas.
+
+Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, à ce qu'on disait, des moyens secrets
+et des coups de reins auxquels on ne pouvait résister. Cependant le
+meunier résista, et au bout de dix minutes il fut clair que le
+lutteur ne pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, toutes
+ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier restait là planté
+en terre comme un chêne, et ses bras serrant toujours davantage.
+Enragé, écumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe,
+ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris
+son aplomb, lui donna, de colère, une serrée terrible qui lui fit
+faire couic, et l'envoya à trois pas, les quatre fers en l'air,
+comme un chien dont on se débarrasse.
+
+--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme
+en l'honneur de Poncet.
+
+Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'époussetant, l'oreille basse
+et le regard mauvais.
+
+C'était au tour du _Colosse du Nord_, il s'avança pesamment au
+milieu de l'arène.
+
+--Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions remettre la
+partie à demain.
+
+--Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le temps de souffler un
+peu seulement.
+
+Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas volé son nom. C'était un homme de
+cinq pieds neuf pouces, avec des membres à proportion. Ses cuisses
+étaient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses
+d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à porter un boeuf et des
+poings à l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce
+grand corps, et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,
+il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde était pour ainsi dire
+sûr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces
+membres de géant, imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour
+lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:
+
+--Une pistole contre un écu pour Poncet!
+
+--Tenu! tenu! firent plusieurs.
+
+--Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça va.
+
+Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.
+
+Puis les deux hommes se crochèrent.
+
+Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun cherchant à
+deviner le côté faible de son adversaire. Puis ils s'engagèrent
+sérieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se
+dessinaient en saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier,
+et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais
+cette position qui l'éloignait de son homme le gênait pour
+l'attaque. Il réussit pourtant à le faire branler un peu sur ses
+jambes, mais tous ses efforts commençaient à le faire souffler.
+Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se sentant
+serré de près, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le
+meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul,
+l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrière, et
+ne bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux hommes qui
+luttaient, butés l'un contre l'autre comme deux taureaux entêtés.
+Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasières
+ouvertes à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche
+serrée, marquaient que cette fois c'était pour de bon. Tous leurs
+membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la
+chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient
+comme prêtes à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
+serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir
+étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces bras noueux
+durs comme des câbles, se laissa étreindre davantage, et tous ses
+efforts pour reprendre un peu de liberté furent inutiles.
+
+Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre haleine, il le
+porta à gauche, à droite comme un arbre que le vent va déraciner,
+augmentant à mesure ce balancement, et finalement par un effort
+vigoureux, l'enleva et le coucha à terre.
+
+Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point
+n'est besoin de le dire. Tous les gens qui étaient là, braillaient,
+grisés par la victoire du Périgordin. Lui, cependant, le maître de
+tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon
+oncle ayant empoché ses quatre écus, lui criait d'aller se vêtir.
+
+Poncet leva la main et dit:
+
+--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais à cette
+heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne reste plus que le patron,
+qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que
+quand nous étions encore des droles, et que nous luttions pour nous
+exercer sur la promenade où on fait des cordes, là-bas à Excideuil,
+il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon maître, il
+n'est besoin de le montrer, je le reconnais.
+
+Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à rire, et le
+_Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le
+comprenait bien, après quoi le meunier alla s'habiller derrière le
+rideau, dans le coin.
+
+Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en allant, il y en avait
+qui disaient:
+
+--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouvé là.
+
+Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son
+maillot, et Poncet étant prêt, mon oncle dit: Il y a douze francs à
+manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un
+petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de
+Jeanty arrêta son homme:
+
+--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites
+pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.
+
+--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des
+anciens camarades, ça ne peut pas lui faire de mal.
+
+Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment,
+dans une bassine à faire les confitures, faute d'un bol assez grand.
+Et la quantité ne faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait
+commandé tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.
+
+Tandis que nous buvions en trinquant à chaque verrée, j'appris
+plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait été ainsi
+baptisé, parce qu'un jour dans la classe, le régent lui ayant
+demandé comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait
+répondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et
+lui avait valu une bonne gifle.
+
+Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais
+yeux, il n'avait pu apprendre de métier. Faut y voir, pas vrai, pour
+taper sur une enclume, pour équarrir une pièce de bois, ou monter
+sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il
+s'en était allé à Bordeaux, travailler sur le port où il gagnait sa
+vie au jour la journée. Puis un soir à une foire de mars, il était
+entré sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'était
+essayé, et ma foi il s'était laissé embaucher.
+
+Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou guère
+ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un café où il allait, à
+Beaucaire, pendant les foires, s'était amourachée de lui et l'avait
+suivi. Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses petits
+bijoux, et ils avaient acheté une voiture et monté une baraque. Ah,
+c'était une crâne femme, qui faisait marcher tout son monde
+d'hercules à la baguette; et c'était elle qui tenait la bourse, et
+ils avaient cent pistoles de placées chez un notaire, dans son pays
+là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a
+six mois, retirer cent écus pour acheter un autre cheval, le leur
+étant crevé à Orléans. Mais tout de même, cette vie ne lui allait
+pas trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, ou quelque
+chose comme ça, à Excideuil, ou par là, tranquille avec sa femme...
+
+--Alors, tu es marié? dit Poncet.
+
+--Derrière la mairie!...
+
+Et ils se mirent à rire tous.
+
+Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais à dormir sur
+la table, et je n'en entendis pas plus long.
+
+Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés devant nous, deux
+agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement:
+Allons, Messieurs, il est minuit passé, il faut s'en aller.
+
+--Pas avant d'avoir trinqué ensemble.
+
+--Ha! té! c'est vous Poncet.
+
+--Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions un peu.
+Bourgeois, deux verres!
+
+Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux sergents de ville.
+Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui
+poussait de grosses bouffées d'un gros cigare de contrebande, et
+s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de
+canne pendue par un cordon à un bouton de sa capote, et il bourrait
+sa pipe; c'était un bon gros vivant qui riait toujours. Ils étaient
+rouges tous les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de cafés et
+d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros
+répondit:
+
+--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il
+est en permanence à son bureau, et il faut que nous allions au
+rapport après notre tournée.
+
+--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher les gens de se
+rafraîchir, que diable!
+
+Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre
+verre, et enfin nous sortîmes avec les agents.
+
+Après que tout le monde se fut bien secoué la main, mon oncle me
+dit:
+
+--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien
+temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger
+pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Après
+ça, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous
+rentrerons déjeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons
+pour chez nous.
+
+Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montâmes
+l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de réveiller ta mère.
+
+Après nous être vitement déshabillés, nous nous couchâmes dans le
+même lit, car nous n'en avions que deux à la maison. Je songeai un
+peu à la jeune géante, et je m'endormis.
+
+Le lendemain matin il fallut voir les écuries des marchands, et
+enfin, vers les dix heures, nous voici derrière la mule en question.
+Ce qu'il fallut de temps pour faire le marché, et de jurements, et
+de sacrements du maquignon, de coups dans les mains à tour de bras,
+histoire de se mettre en train, ce serait trop long à dire. Enfin,
+un accordeur vint là, qui fit couper la différence, mais ce ne fut
+pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de
+mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre,
+mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrière son dos. Oh!
+il ne taperait pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
+qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en coûtait
+trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une bête comme ça! douce
+comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet
+sur la croupe de la bête qui tressautait.
+
+--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!
+
+--Non, ferai pas! le diable m'écrase!
+
+--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!
+
+--Non! non! Je ne peux pas, là!
+
+Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler une
+médecine.
+
+Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la
+mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire
+taper.
+
+--Tapez là! tapez là, je vous dis!
+
+--Mais vous me saignez! criait le maquignon.
+
+Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait juré
+à le voir qu'il était contraint et forcé.
+
+Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à voir faire le
+marché, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez!
+moitié de son gré, moitié par force à ce qu'on aurait dit, il tapa:
+tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
+l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il conclut
+seul le marché par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon
+oncle en disant:
+
+--Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai banqueroute,
+c'est sûr.
+
+Après le marché, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_,
+avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table
+trente-cinq pistoles en écus de cent sous qu'il tira d'une ceinture
+en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le
+licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais mon oncle se
+mit à rire, et se leva après avoir trinqué encore un coup.
+
+La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. Les deux bêtes
+furent bien soignées et après il fallut aller déjeuner.
+
+En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta chez Coustou
+pour une casquette.
+
+M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui était canonnier dans
+la garde nationale. Je ne sais pas si ça venait du canon, mais il
+était sourd comme un pot. Comme les gens sont sans pitié pour les
+infirmités des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant près
+de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne s'était pas aperçu
+que le coup était parti, et avait demandé au porte-lance:
+
+--Ça a craqué, petit?
+
+Mon oncle lui cria:
+
+--C'est pour une casquette!
+
+--Ah, bien!
+
+Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.
+
+--Non! une casquette! une casquette de meunier!
+
+--Ah! diantre!
+
+Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt guidé par le doigt de
+mon oncle, qui lui montrait les objets à travers les vitrines, mit
+sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
+semblable de forme à celle de Louis XI, dans les petites histoires
+de France des écoles de ce temps-là.
+
+--Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va à
+l'affût des canards.
+
+Après déjeuner, ma mère me remit mon petit paquet avec force
+recommandations. Puis l'ayant embrassée tous les deux, nous fûmes à
+l'écurie, où mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut
+après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela
+fait vitement, car les bastines ça va à toutes les bêtes, revenir
+prendre la jument. Enfin, la dépense d'écuriage étant payée, avec
+une bonne étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.
+L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et nous voilà
+partis.
+
+De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît peur à la jeune
+mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville.
+Devant la Préfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à
+son bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, je l'ai
+bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes de Poncet, que
+d'aller voir des assassins avec des figures de cire.
+
+En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur
+la tête, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa
+fenêtre comme une effrontée:
+
+--Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!
+
+--Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se
+retourner.
+
+--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.
+
+--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça à tous ceux qui
+passent.
+
+Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous
+traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous
+attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voilà hors de la ville
+sous la terrasse de Tourny. Il reste à passer les tanneries de
+l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.
+
+Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se
+fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et
+simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel
+de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa
+façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la
+rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de
+Boulogne dont parlent nos anciens.
+
+Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en
+allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres,
+et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des
+Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de
+donner, avec le château et la terre, au petit-fils de
+Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle
+coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient.
+Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un
+bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un
+lac.
+
+Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une
+grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié
+pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
+sales.
+
+--Voilà la maison du Diable! dis-je.
+
+Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé
+d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur
+le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de
+chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y
+habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait
+peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite
+de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première
+nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il
+avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son
+sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit,
+il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.
+
+A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le
+grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de
+lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et
+ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait
+l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le
+vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et
+s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement,
+et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup
+il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap,
+qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de
+sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus
+rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
+matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que
+la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.
+
+De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il
+n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur
+lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?
+
+Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait
+pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était
+Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver,
+avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
+dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.
+
+A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons
+Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et
+les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des
+auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et
+qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui
+c'était.
+
+A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit
+à mon oncle:
+
+--Ha! tu as fait foire, Nogaret?
+
+--Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.
+
+--Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante pistoles, hé?
+
+--Tu ne te trompes de guère.
+
+--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.
+
+--Toujours la même chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent
+toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils
+n'ont pas encore inventé de nous faire payer pour chasser?
+
+--Tu coyonnes! ça n'est pas possible!
+
+--C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas,
+d'Excideuil, qui est à la Préfecture, qui me l'a dit.
+
+--Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; mais ces Jean-foutre
+ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les
+soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.
+
+--C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que j'ai ouï dire, j'ai
+dans l'idée que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas
+ordinaire, et ce ne sera pas trop tôt.
+
+--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?
+
+--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un
+journal et deux ou trois petits papiers.
+
+--Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, après quoi nous
+continuâmes notre route.
+
+La petite mule marchait bien et dépassait la jument.
+
+--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise
+qui s'endort!
+
+D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur de la mule, puis
+je dis à mon oncle:
+
+--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?
+
+--Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on appelait sa mère la
+Grise, parce qu'elle l'était de vrai, nous avons donné le même nom à
+la fille.
+
+--C'est drôle, tout de même, fis-je.
+
+--Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit homme comme le
+charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le
+tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros
+qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des
+Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend
+garde.
+
+A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter un peu. Un ami de
+mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route,
+les jambes écartées, les mains dans les poches, comme s'il eût voulu
+nous barrer le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna autour
+de la mule.
+
+--Jolie petite mule; et tu as payé ça?
+
+--Devine!
+
+--Dans les quarante pistoles, hé?
+
+--Pas tout à fait.
+
+--Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons trinquer.
+
+Quand il eut versé dans les trois verres au bout de la table,
+l'aubergiste dit:
+
+--C'est ton neveu?
+
+--Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis
+que mon pauvre frère est mort, il y a tantôt deux ans, c'est comme
+mon fils.
+
+--C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit l'autre. Cette
+gueuse de suette a tué bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle
+en ait emporté un meilleur.
+
+--C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers.
+Allons, à ta santé, nous allons partir.
+
+Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.
+
+En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.
+
+--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon père
+et toi?
+
+--Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, qui vint
+comme garçon au Frau, il y a une centaine d'années, était de
+Brantôme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu
+saches qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de
+leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en
+Limousin, tous Léonard ou Martial; et du côté de Marseille, tous
+Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme ça des pays où
+tous les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai ouï dire à mon
+grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les députés du
+département de la Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,
+de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous autres, tu sais que
+c'est la coutume du pays, que les grands-pères soient parrains de
+leurs petits-enfants. Le père de mon arrière-grand-père donc, qui
+s'était marié avec la fille du meunier du Frau, nomma ses
+petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui
+s'appelait Hélie, en eut à son tour, il leur donna son nom. Et ça
+s'est toujours continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une nichée
+d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y reconnaître avec cette
+mode, mais on appelle communément l'aîné du nom de la famille.
+Ainsi, on appelait notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans:
+Nogaret; ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on
+m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rétou.
+
+Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre gauche, et au bout
+d'un petit moment nous voici à Coulaures. De passer là, sans
+s'arrêter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait
+besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était
+chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge.
+Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, pour boire un coup,
+en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupière qui
+se tenait au chaud.
+
+Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu
+jaune et ses sabots:
+
+--Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.
+
+Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le
+poids pincée par pincée, s'écria:
+
+--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!
+
+--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.
+
+--Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un méchant
+garçon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre père.
+
+Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient sur mon défunt père,
+me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, après bien des
+années, je n'y pense pas sans plaisir.
+
+Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur la table et nous
+convia à nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe,
+histoire de réchauffer l'assiette et m'en donna autant. Après que
+nous eûmes fini, le père Puyadou, avec une grande pinte, nous
+remplit notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais
+l'autre versait toujours.
+
+--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut
+que la cuiller baigne: et puis vous n'êtes pas encore au Frau.
+
+--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain
+n'est pas encore rentré?
+
+--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi.
+C'est lui qui ferme toutes les foires.
+
+--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez
+Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas
+parlé.
+
+--Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un quintal de sel, du
+sucre, de la chandelle; ça lui a pris du temps; et puis tu sais,
+Nogaret, il aime un peu à s'amuser, dit la vieille.
+
+--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garçons ce n'est
+pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux
+oreilles, c'est tout ce qu'il faut.
+
+Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.
+
+En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre
+un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.
+
+--Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous
+n'arriverons guère avant la nuit.
+
+--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.
+
+--J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut
+toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou
+font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons
+le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce
+moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il
+faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier,
+tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez
+Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il
+est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.
+
+Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le
+curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que
+les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent
+travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits,
+de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et
+leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.
+
+Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs
+recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs
+redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en
+allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les
+pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.
+
+--Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce
+village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel
+Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à
+sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
+peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les
+châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des
+nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs:
+il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.
+
+Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est
+dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois,
+tant pour nommer ceux qui les font.
+
+Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire
+aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les
+privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous
+la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous
+ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment
+il n'y a plus de privilèges.
+
+Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, puis à Chaumont.
+Les chemins étaient mauvais comme partout; je conviens que c'était
+ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge,
+nous prenons un petit chemin qui va au Frau.
+
+Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la
+maison à quarante pas sur la droite, un peu élevée sur le terme. Mon
+oncle envoie à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute volée,
+et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers
+nous, en jappant de sa voix forte et les tétines pendantes, car elle
+nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier,
+avec sa quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en l'air:
+
+--Sainte Vierge! voilà Hélie!
+
+Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant que nous
+sommes affamés.
+
+Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est
+jamais pressé, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il
+sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout
+déparpaillé et un bonnet de coton sur la tête. Toute son attention
+est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet,
+il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours
+sur la bête, le regarde faire en riant un petit.
+
+--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?
+
+--Ça fera une bonne petite mule.
+
+--Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien
+pensé.
+
+Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou prend les brides
+et mène nos montures à l'écurie.
+
+Notre maison était une bonne vieille maison périgordine à toit aigu,
+bâtie sur la pente du coteau. On y accédait par une rampe pavée de
+gros cailloux de rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on
+arrivait dans une cour formée par des murs de soutènement. Du côté
+de la cour, la maison tournée au levant, avait de plain pied, le
+cellier et le cuvier. La grange et l'écurie étaient dans un bâtiment
+séparé, en équerre sur la cour, à droite. Le premier et seul étage
+étant du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du
+côté du coteau. On y montait par un escalier de pierre extérieur,
+abrité par un auvent soutenu par des piliers massifs. Là, sous
+l'auvent étaient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le
+chambalou pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour les
+cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y
+avait d'un côté deux chambres où couchaient mon oncle et la Mondine,
+et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivière
+et le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient ceux qui
+venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine
+entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la poêle
+qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser à plusieurs fois en
+s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:
+
+--Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera bientôt prêt;
+tourne-toi vers le feu.
+
+--Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un
+étranger, que tu fricasses là quelque chose?
+
+--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça n'aurait pas de
+bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme ça ce drole, pour
+le premier soir que le voilà chez lui.
+
+--Comment, comment, chez lui?
+
+--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras ça
+tien, Sicaire?
+
+--Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, il est bien chez
+lui.
+
+--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec
+un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.
+
+Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne
+fît pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre
+près du feu quand on a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de
+fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient
+connues dès l'enfance. C'était la maie avec son couvercle, le vieux
+buffet et son vaissellier au-dessus, où on voyait bien rangée
+d'ancienne vaisselle d'étain, puis des plats et des assiettes de
+faïence, rondes ou découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a
+jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme ceux que je
+faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge,
+du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'étaient pas toujours bien
+placées, mais que faisait cela.
+
+Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande boîte de
+noyer, percée d'un rond vitré qui laissait voir le balancier battre
+lentement les secondes. Au mur étaient accrochés les chaudrons et
+les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre
+d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque côté.
+
+Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce
+mobilier campagnard: la chaise où j'avais mis mon nom en chicotant
+avec la pointe d'un couteau, et le crochet à peser pendu derrière la
+porte d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier
+avec son trou du chat, fermé par une planchette pendue à
+l'intérieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes écartaient
+avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtières,
+l'oulle aux châtaignes. Sur des planches sont les toupines de
+confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la
+cuisine solidement attaché aux poutres. Aux poutres encore, pendent
+des quartiers de lard et aussi de la graisse pliée dans la toile du
+ventre, et posée sur des cercles en vimes suspendus comme des
+balances.
+
+Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, le vieux fusil
+à pierre à un coup, avec lequel mon oncle ne manquait guère le
+lièvre, et puis une grande canardière dont le canon a bien cinq
+pieds de long.
+
+Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais refaire
+l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait guère de choses. Mon
+grand-père reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus
+grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
+beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries qui nous
+viennent de nos anciens et leur ont servi.
+
+La nuit était venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre
+et le pendit dans la cheminée à seule fin de voir au fricot. Puis
+elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'étain, les
+fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a
+toujours le sien dans sa poche; le couteau est inséparable de
+l'homme, et c'est la première chose que les droles demandent à leur
+père quand ils commencent à marcher.
+
+Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer à boire.
+La Mondine sortit sur l'escalier et cria à Gustou, qui arriva un
+moment après sans se presser; puis elle accrocha le chalel à une
+cannevelle encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de
+la table.
+
+Mon oncle, comme le maître de la maison, était assis au bout de la
+table sur une chaise; moi à sa droite, Gustou à sa gauche, sur les
+bancs, et la Mondine allant et venant:
+
+--Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.
+
+C'était un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que
+je voulais toujours avoir quand j'étais petit. C'est miracle que je
+ne l'aie jamais cassée.
+
+Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec sa cuiller et sa
+fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au régiment, et moi
+à la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
+se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une
+habitude bien conservée, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun
+de nous avala sa pleine assiette de vin.
+
+J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval m'avait creusé,
+et puis en ce temps-là, je n'avais pas besoin de ça. Après avoir
+mangé la moitié de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de
+haricots bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde me
+regardait faire avec plaisir.
+
+--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon
+estomac.
+
+Tandis que nous étions à table, la Finette tournait autour de nous,
+attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle
+lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir
+pâtir les bêtes autour de lui.
+
+Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos
+montures, et mon oncle alluma sa pipe.
+
+--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau,
+Mondine.
+
+Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses et d'autres.
+
+--La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre jour, tu sais, Hélie,
+me dit la vieille servante.
+
+--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta
+mon oncle.
+
+--Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.
+
+--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point
+méprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher à vingt lieues
+à la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.
+
+--Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.
+
+--Ça veut dire que les messieurs de par ici sont bien bêtes,
+repartit la vieille: une demoiselle comme ça!
+
+--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il
+n'y en a guère à Puygolfier.
+
+--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise,
+Sicaire.
+
+--Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!
+
+--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté sur mes bras
+pour te connaître. Je sais bien que tu ne regarderais pas à
+l'argent, tant qu'à la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont
+jamais été avares; de tout temps, ils ont été de braves gens. Ton
+grand-père, celui du temps de la grande Révolution, n'était pas des
+plus tendres, mais c'était un homme franc, juste et courageux comme
+on n'en voit guère. Ton père et tes oncles étaient bons comme du
+pain de fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait au
+grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de son père en plus.
+
+Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une
+goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin.
+Nous en fîmes autant bientôt; la Mondine avait mis des draps à un
+des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle vint
+me border dans les couvertures, comme lorsque j'étais petit, puis
+s'en alla après avoir fermé les courtines.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des hirondelles
+faisaient leur petit ramage du réveil, et portant mes yeux en haut,
+je vis le nid attaché à une solive et les hirondelles sur le bord,
+prêtes à sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
+paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux bestioles,
+après avoir jasé assez, s'envolèrent par un carreau cassé.
+
+J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent lorsqu'on a l'esprit
+tranquille, et le corps bien reposé. Le bruit des eaux qui passaient
+sur l'écluse, me berçait doucement, et je me laissai aller à des
+rêveries d'autrefois.
+
+Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du
+moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs
+où je mettais des gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais
+avec un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller et venir
+tout étonnées de se voir enfermées.
+
+Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. C'était alors une
+belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme
+dans une pomme. Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille
+fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux blonds
+annelés! Elle était venue faire laver la lessive, et comme c'était
+l'heure du mérenda, elle voulait me faire manger des crêpes. La
+charrette qui avait porté le linge était là-bas le long du pré du
+moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec une bonne
+odeur d'eau de rivière. A l'ombre des peupliers, la servante de
+Puygolfier avait posé son lourd panier et sa grande pinte, et les
+lavandières étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que
+c'était, et comme la demoiselle savait les replier joliment, après
+avoir épandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller
+dans un petit pot.
+
+Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à l'ombre, et la
+demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des
+mouches.
+
+Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la cour, regardant
+dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je
+m'encourus à son avance, et elle me fit grimper sur la pierre
+montoire du moulin et me prit en croupe, après avoir fait dire à
+chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous voilà
+partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des marrons. A la montée des
+termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je
+passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été
+une chose difficile.
+
+Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, il y avait des
+affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane
+en plein bois de châtaigniers. C'était une bien pauvre demeure: les
+murs étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était
+couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais chez nous.
+Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il était éclairé par le
+jour qui venait de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin,
+un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse bourrée de paille
+d'avoine et un méchant couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table,
+une oulle pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte où la
+vieille faisait rarement de la soupe. La table était faite avec des
+planches clouées sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes,
+une soupière ébréchée en terre brune, une cuiller de fer et une
+cruche à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la
+fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans
+un coin, c'était tout. Quand on levait la tête on voyait le toit de
+balais. Sous la porte on aurait passé la main. Dans les nuits
+d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les
+chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en
+grognant.
+
+C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la
+demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivât malheur, de
+façon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer à l'hospice
+d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de ça,
+ni même de venir demeurer dans le bourg.
+
+Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, et pas un n'eût
+voulu la rencontrer le matin en allant à la foire, sûrs que, s'ils
+achetaient une paire de veaux, ils se seraient écornés, ou, s'ils
+ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'était
+pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le père
+de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il l'apercevait sur la
+porte de sa cabane, ou dans les châtaigniers, cherchant du bois mort
+ou des châtaignes, il désarmait son fusil, cornait ses chiens et
+s'en retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon autour de lui
+ce jour-là.
+
+Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fîmes
+notre entrée chez la vieille après avoir attaché la bourrique à un
+arbre. La soi-disant sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait
+dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses
+genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en deux. La demoiselle
+tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de
+vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et un
+verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tête sans la
+relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra
+du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa
+un peu et commença à parler un brin, remerciant de son mieux: que le
+bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse,
+demoiselle!
+
+Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à fait, et elle
+se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'était du temps du
+grand-père de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque
+blanche, une épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il
+mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait pas
+d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait
+chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle
+gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait
+pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se
+brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes dans sa
+jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés venant d'Auberoche, et
+ils avaient tout brûlé à Puygolfier, et le seigneur était parti
+après les Anglais qui allaient au château des Chabannes qu'ils
+brûlèrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été
+tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle
+en joignant les mains.
+
+Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons,
+et comme nous avions emporté de chez la vieille, une braise avec de
+la cendre dans un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire
+griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était bon de manger
+comme ça dans les bois!
+
+Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la bourrique et nous
+redescendîmes vers le moulin. Ma grand'mère remercia bien la
+demoiselle de m'avoir emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa
+encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.
+
+Une autre fois encore... mais à ce moment mon oncle entra dans la
+chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est levé depuis un
+moment; saute du lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à
+un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te promènera.
+
+Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de vin gris, mon oncle
+prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.
+
+A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine
+d'années, qui touchait un troupeau de brebis.
+
+--Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te voilà ta foire. Et
+il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.
+
+--Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.
+
+--Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi
+garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.
+
+Cette petite me fit impression par sa figure calme et sérieuse. Sous
+son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'épais cheveux noirs
+sortaient de partout. Ses sourcils étaient bien recourbés, et, sous
+de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance
+tranquille qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous étaient
+nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.
+
+--C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit mon oncle.
+
+--Je ne l'aurais pas reconnue.
+
+--C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec ça plus de
+raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. Ça aurait été
+dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque
+chose. Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser aller
+ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas
+appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce
+qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. Ça m'a couté six écus,
+mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et
+compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
+montre quelquefois, et lui a prêté des livres de classe, moyennant
+quoi elle a étudié un peu par-ci par-là, en gardant ses moutons, ou
+le soir à la veillée.
+
+Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous
+fûmes revenus pour manger la soupe.
+
+Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la
+jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine
+aux pratiques.
+
+--Donne-moi la clef? lui dis-je.
+
+La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je
+demandais. Il tira une clef de sa poche.
+
+--Tiens, et ne dérange rien.
+
+Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses
+bêtes.
+
+Notre moulin était planté sur la rivière comme un pont. En le
+traversant, on allait, du bord, à l'îlot formé par le trop plein des
+eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'écluse,
+et faisaient un bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval
+rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'îlot, on
+passait sur l'autre rive, par un gué longé de grosses pierres que
+les piétons enjambaient tandis que leurs bêtes, quand ils en
+avaient, suivaient le gué.
+
+A l'entrée du moulin était un espace libre, où on attachait les
+bêtes qui venaient porter le blé à moudre. A l'autre bout, c'était
+le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y
+avait deux chambres où on montait par un escalier de bois. L'une
+était celle de Gustou, l'autre était à mon oncle, et c'est là qu'il
+serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un
+moment.
+
+Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de voûte de
+la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'était la
+marque de l'inondation de l'année d'avant. Les eaux avaient monté
+jusque-là, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
+avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement qu'il y avait
+eu de grandes crûes; notre nouvelle route de Périgueux à
+Saint-Yrieix, avait été tout abîmée, et les eaux avaient emporté le
+pont d'Eymet et celui de Mussidan.
+
+Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec force explications sur
+les dégâts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manière
+lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement
+l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je
+mettais la clef dans la serrure.
+
+Pour sûr, la recommandation de mon oncle était bien inutile, car
+rien n'était rangé dans la chambre. Dans un coin était le lit à
+quenouilles avec des rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle
+couchait quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. Mais en ce
+moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil à faire le
+filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet à colonnes et à quatre
+portes taillées en pointes de diamant; à l'opposé, une grande table
+où étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges ou
+bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à fleurs, étaient
+plantées des plumes d'oie venant de l'aile de nos bêtes. Dans un
+coin, le lourd fusil à pierre avec lequel l'aïeul avait fait les
+campagnes de la République. Aux murs, un shako moins ancien, large
+du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des
+vieilles images attachées avec des clous à ferrer les souliers.
+
+A côté de la table, étaient accrochées une peau de bouc et une
+sacoche à je ne sais combien de poches, brodée de fils de soie et
+couverte d'une peau de bête sauvage; mon oncle avait apporté ça
+d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accrochées à des clous,
+contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un épervier tôt
+fini pendait d'une poutre du plafond.
+
+Parmi les images clouées au mur, il y en avait une au-dessus de la
+table que j'aimais plus que les autres. Cette image représentait la
+Liberté, patronne des Français. C'était une jeune fille de seize à
+dix-sept ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une petite
+floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu à un
+baudrier: qu'elle était jolie!
+
+J'aimais cette chambre de passion étant enfant et jeune garçon, à
+cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres où on
+trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en était bondé.
+Dans le bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, de
+vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à mettre la
+poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des grelots, des boutons de
+cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet à pierre, un
+coudouflet à appeler les perdrix, des balles de calibre, des
+tabatières, des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac qui
+s'amasse dans les maisons où on ne jette rien. J'aimais à
+farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je
+recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh!
+les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés
+tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y
+avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me déprendre. Mon
+oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi
+je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'étais encore
+enfant, j'étais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils
+donnent, mais plus tard, ç'a été le contraire, en sorte que le peu
+que j'ai acquis de ce côté, je le dois à ce livre.
+
+Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abîmée, où je
+cherchais principalement la manière d'attraper les oiseaux, et les
+affaires de chasse.
+
+Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun
+peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le tour de la chambre, je
+m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fenêtre
+ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
+cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort d'une gorge,
+bordée d'un côté par une étroite lisière de prés dominés par des
+coteaux boisés, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque
+à pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de
+genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout à la cime, de
+grands châtaigniers, venus là par hasard, se penchaient comme pour
+regarder dans la rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les
+aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.
+
+En quelques endroits, un peuplier miné par les crues s'inclinait aux
+trois quarts tombé, comme pour jeter un pont sur la rivière. Tous
+ces arbres penchés sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce
+qui, vu de loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le
+soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la surface de
+l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient çà et
+là, et se posaient sur les crêpes et les marguerites d'eau, où les
+hirondelles qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient
+quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des
+baïonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait à la
+surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le
+cercle formé par le remous, allait s'agrandissant toujours et
+finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur passait d'une
+rive à l'autre comme une flèche empennée de bleu, en jetant son
+petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivière en
+laissant derrière lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le
+bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de bec.
+
+C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je restai là, toute
+l'après-dînée, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le
+soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis
+jamais fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans après, de
+la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent la plume dans
+l'écritoire pour regarder.
+
+Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher par écrit ces
+histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.
+
+Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons ne sont pas
+développés, la verdure est claire, l'herbe des prés commence à
+pointer; c'est le temps où les droles font des chalumeaux avec des
+branches de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la terre; les
+oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on
+entend au loin le coucou chanter dans les bois.
+
+Dans ce moment où j'écris, en novembre, les feuilles jaunissent et
+tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chêne se
+mêle aux feuilles jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres
+des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent
+sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se
+nuancent selon l'âge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues
+de loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. Seuls les
+peupliers déjà dépouillés dressent tristement sur les bords de
+l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules.
+Quelquefois une pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des
+balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la
+Saint-Martin, où nous sommes, la rivière charrie lentement les
+feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se répand dans la
+gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui
+se meurt pour renaître à la Noël.
+
+L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les
+prés sont morts, grisâtres et tristes; la terre est durcie par la
+gelée; les herbes folles et les grands chardons desséchés sont
+blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux où l'eau
+dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes
+noircis des grands châtaigniers se dressent immobiles sur le ciel
+couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le
+terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des
+fougères séchées, éclairent leur verdure terne de quelques fleurs
+jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles
+grappes de graines rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois
+tout là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages
+qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la
+fumée lourde de quelque feu de bergères, et que plus haut passent en
+couahnant des bandes de graules.
+
+J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la
+campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, mais l'hiver,
+c'est bien triste.
+
+Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle
+commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte les blés mûrs, lorsqu'elle
+décline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver.
+Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
+regarde une grande étendue de pays couverte de neige, jusque vers
+Saint-Raphaël. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les
+bestiaux à l'étable, et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères
+branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une
+pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups
+de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.
+
+J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, 1844, le 26 mai
+était tombé un dimanche, de manière que la foire avait été repoussée
+au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisième jour qui, dès cette
+époque, n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait plus
+de gens faisant la noce que des affaires.
+
+Le surlendemain de ma venue au Frau était donc un jeudi, jour de
+marché à Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec
+lui.
+
+Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-là. Je fis
+souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du
+minage à la place des cochons, où il fallut en acheter deux que
+Jardon, le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien de fois
+dans la rue des Cordeliers, sans parler des entrées dans les cafés
+ou les auberges pour chercher quelqu'un à qui mon oncle avait
+affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui
+l'accostaient, lui secouaient la main, et après les informations sur
+la santé: Comment ça va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui
+est ce drole?
+
+Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors à parler des
+affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne
+disait pas de bien des gens qui étaient à Paris à la tête. Les
+principales choses dont on se plaignait, c'était que le sel était
+trop cher et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les
+patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce qui
+payaient cet impôt. Mais tous et un chacun se révoltaient de bien
+travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les
+patentes et tout, et de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs
+que ceux qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était
+beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en brocardant sur
+quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de
+bon sens. On ne disait pas guère de bien de nos députés non plus.
+Comme il était du pays, que c'était un général, et qu'il faisait
+beaucoup travailler à la Durantie, on ne parlait pas du maréchal
+Bugeaud, mais les autres députés étaient mal arrangés. Lorsque mon
+oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de chasser
+sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements qui n'en
+finissaient plus pour tuer un lièvre, alors les gens juraient, et ne
+se gênaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les
+messieurs qui voulaient rétablir à leur profit les anciens droits
+des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de
+Cubas qui se mit fort en colère. Il disait qu'il faudrait
+recommencer la Révolution, parce que les bourgeois et les nobles
+s'entendaient pour remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et
+il assurait que dans son endroit, tout le monde était de cet avis.
+
+--Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département et toute
+la France puissent penser ainsi!
+
+C'a toujours été un grand sujet de mécontentement que cette loi sur
+la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la
+cheminée, et celui qui s'en va couper de la bruyère, ou abattre un
+arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
+avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le
+leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le
+cachent dans le creux d'un châtaignier. Dans les foires et les
+marchés, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
+par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres
+paysans, nous comprenions bien, qu'elle était faite pour que nous ne
+chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les
+messieurs pussent tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était
+pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que
+pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi M. Chavoix qui nous
+connaissait bien, lorsque nous l'eûmes nommé représentant du peuple,
+il fit tout le possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de
+gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais y arriver.
+
+Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou sur les places,
+lorsque les gendarmes venaient à passer, avec leur grand chapeau
+bordé, leurs habits à queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur
+la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
+prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. Eux cependant
+n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs
+petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient
+beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette époque, on
+ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui
+avaient leur barbe étaient regardés, je ne sais pas pourquoi, comme
+des républicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des
+gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'était,
+passait pour un homme dangereux, à ce que j'ai su depuis. Mais ça,
+c'est des idées bêtes comme les gens s'en mettent quelquefois dans
+la tête. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
+les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI,
+étaient bien rasés, et n'avaient pas tant seulement un poil aux
+joues, pas plus que ceux qui ont commencé la Révolution, Mirabeau et
+les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires;
+mais à cette époque les gens en place croyaient ça.
+
+Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon
+oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait
+regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intéresser à
+ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison;
+mais voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut sembler
+fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; ils avaient peur
+des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur
+des curés qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos
+campagnes; des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent;
+peur des maires aussi, qui représentaient le gouvernement, et des
+gros bourgeois qui vous faisaient des procès aux mauvaises têtes,
+comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient
+leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui les
+occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient
+travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?
+
+--Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement:
+que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons
+pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les
+tailles!
+
+--Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux ne s'est pas
+bâti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre
+qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les
+riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui
+les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs
+biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs
+propriétés sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
+Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour
+donc où les paysans ne travailleraient plus pour eux, que
+deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. C'est le peuple qui fait
+tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un
+pauvre âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans le pays.
+
+Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la
+terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois
+bien, mais ceux qui viennent après nous, verront ça. En attendant,
+il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre
+les gens méchants et durs. Ça ne sert de rien d'être craintif et
+soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on
+tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un
+chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, quoiqu'elle ait
+la force pour elle en ce moment.
+
+Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'égrenait dans les
+villages. A Saint-Germain, deux nous donnèrent le bonsoir et
+restèrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory,
+et nous deux nous continuâmes le nôtre:
+
+--Dire que nous en sommes là, cinquante ans après la Révolution! fit
+mon oncle quand nous fûmes seuls.
+
+Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en
+chemin, je pensais à la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais
+avec passion, et même quelque chose de plus, car j'avais pour elle
+une sorte d'adoration, tant elle était bonne, et belle plus
+qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
+pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du terme, et où
+les roues des charrettes avaient fait des ornières dans le roc,
+voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un
+feu dans les terres au souffle du vent.
+
+Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur
+lui, et finissait à une allée de noyers d'une centaine de pas, au
+bout de laquelle on voyait, percée dans un fort mur de clôture de
+dix pieds, la grande porte charretière, accolée d'une autre petite
+porte ronde pour les piétons. De chaque côté, les murs étaient
+percés de meurtrières. Les portes, ferrées de gros clous à tête
+pointue, étaient coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans
+la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, au grand
+portail, était clouée, les ailes étendues, une dame-pigeonnière.
+
+En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la maison du métayer,
+la grange, le cuvier, le fournil, le clédier, ou séchoir à
+châtaignes, et dans une autre petite cour entre deux bâtiments, le
+tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les
+bâtiments, et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier,
+où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clôture, les
+écuries et le chenil, et, après un espace vide, le long de la
+terrasse, le château dominant la plaine; petit château assez
+délabré, formé de bâtiments inégaux irrégulièrement assemblés autour
+d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En entrant, on se
+trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A
+gauche, la tour à toit pointu avec une girouette, qui contenait
+l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première
+était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon à manger.
+
+La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui s'exclama en me
+voyant, et se mit à me faire des questions sur ma santé, mon arrivée
+et le reste. Mais j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa
+demoiselle était au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitrée
+était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de
+lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.
+
+--Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; mais je m'étais
+déjà jeté dans ses bras comme je faisais étant enfant, et je
+l'embrassais. En sentant à travers le linge ses seins fermes sur ma
+poitrine, j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle
+s'aperçut, sans doute, car elle se retira.
+
+--Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse,
+te voilà un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai
+plus, tu me donnerais de la barbe!
+
+Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de ça, sans trop
+savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus être
+avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me
+menant pendu à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
+hausser jusqu'à elle.
+
+Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, des
+mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur
+ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer à
+la Préfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, il me
+semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle
+me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider
+et le remplacer plus tard, je lui répondis avec un petit air
+important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, que je pourrais
+arriver à quelque chose dans l'administration.
+
+--Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le
+monde le dit; le voilà chef de bureau, c'est son bâton de maréchal.
+Si tu as autant de capacités et de chance que lui, tu y arriveras
+peut-être, après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou trente
+ans, et avoir supporté les ennuis du métier, les caprices des chefs,
+les injustices des supérieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait
+mieux être tout bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et
+tranquille en travaillant.
+
+C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors capable de
+comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la persuasion de M.
+Masfrangeas, avait tourné de ce côté, tous les rêves d'avenir
+qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mères, et je ne
+pouvais bonnement guère penser autrement qu'elle, après avoir tant
+entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, quand même j'aurais
+pensé autrement. Au reste, les quelques années que j'ai passées à la
+3e division de la Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles
+m'ont dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine,
+éloignée de la nature; elles m'ont appris les misères qui se cachent
+sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer à leur
+valeur, la santé, le grand air et la liberté. Combien de fois
+depuis, j'ai reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon
+oncle, que je translate ici de notre patois en français:
+
+Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand coeur: voisin
+du bonheur.
+
+Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai à
+monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras
+étendus. C'était toujours sa petite chambre avec des boiseries
+peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne
+toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, et sa commode
+au ventre arrondi, avec des poignées de cuivre. Au-dessus de la
+cheminée, il y avait dans un cadre doré, une petite glace, et, plus
+haut, une peinture représentant un berger; non pas de ces bergers
+dépenaillés de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien
+poudré, qui offrait à sa bergère deux tourterelles dans une cage.
+
+Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la demoiselle me fit
+monter au second, où personne ne couchait, et qui n'était même pas
+meublé. Dans une chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur
+des couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi quelques
+pommes, nous redescendîmes faire collation avec, et des fromages de
+chèvre au gros sel.
+
+Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous
+irons à Prémilhac: j'ai des affaires à porter à la femme de notre
+ancien métayer des Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né,
+et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses, rien, ils
+sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis à la Mïette de mettre le
+panneau sur la bourrique.
+
+Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon
+à manger. Rien n'était changé: de chaque côté de la cheminée, de
+grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds
+tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux papier imitant
+des boiseries, étaient rangées les chaises à dos façonné en forme de
+lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert
+d'une tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la
+demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse fatigante. A
+l'autre bout du salon, en face de la cheminée, il y avait un grand
+buffet à dressoir, où se voyaient des restes d'un service d'ancienne
+porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en
+forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacés.
+
+Autour, étaient accrochées aux murs, dans des cadres à la dorure
+ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premières
+années. Quand la demoiselle m'amenait au château, je les suivais une
+à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une
+réflexion pour chacune de ces images.
+
+C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsemé
+de fleurs de lys, et son bâton appuyé sur une table où était la
+couronne royale.
+
+--Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros monsieur lève-t-il sa
+robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte?
+
+Et elle de rire.
+
+En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine
+étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait dit bâtie par un
+architecte, et qui ne devait pas passer aisément sous les portes.
+
+Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court,
+avec des souliers découverts à boucles, un petit justaucorps et une
+collerette. Il goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
+hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui des généraux et
+des officiers, le chapeau sous le bras.
+
+Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je
+disais toujours:
+
+--Il ne la trouve pas bonne, la soupe!
+
+Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant sur le front
+des troupes pour passer une revue. Il était reçu par les généraux
+qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi
+tendu vers lui:
+
+--Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je à la demoiselle.
+
+Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient tous: ils
+avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches,
+et les cheveux frisottés ramenés sur le front.
+
+Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à Paris; la prise du
+Trocadéro, où on ne voyait rien, rapport à la fumée; un portrait de
+feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux.
+
+Sur la tablette de la cheminée, était toujours un gros chat sauvage
+empaillé, tué par M. Silain dans le bois que depuis on a appelé le
+Bois-du-Chat; au-dessus, était accroché un baromètre, que le
+Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse.
+
+Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un paravent
+curieux. Sur le papier de couleur claire, la défunte dame de
+Puygolfier et sa fille avaient collé partout des images découpées,
+qui n'étaient, pour la plupart, que des caricatures sur
+Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une
+heure pour les mentionner toutes. Le roi des Français était toujours
+représenté avec une tête de poire! Il y avait une de ces images
+représentant un musée, où tous les tableaux, paysages, monuments,
+portraits, objets quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi
+les messieurs qui regardent, en voici encore en tête de poire, avec
+un parapluie...
+
+J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit.
+Qu'elle était jolie avec sa collerette à pointes découpées, sa robe
+froncée avec une boucle dorée à la ceinture, des manches à gigot, et
+une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, où des rubans
+noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit
+soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de
+petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassières et des
+petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir.
+Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait
+tout ça avec affection, et qu'elle aurait été bien contente d'avoir
+à elle de petits enfançons à habiller. Elle avait pour lors
+vingt-six ans; elle aurait été une bonne mère; elle méritait d'être
+heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet,
+ou à la pendille, comme disait mon oncle.
+
+Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et mises dans un grand
+cabas attaché au panneau de la bourrique, et après ça en croupe, la
+grande Mïette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
+fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et nous voilà
+partis.
+
+En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles
+de M. Silain.
+
+--Ah! répondit la demoiselle, mon père est à chasser les loups à
+Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il
+reviendra.
+
+Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le chemin. Moi je
+tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider à monter,
+et ensuite j'allais derrière, touchant la bourrique avec une verge
+de châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer,
+avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait
+vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus
+si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
+écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journée!
+J'avais oublié le moulin, la Préfecture et tout: J'aurais voulu que
+Prémilhac fut aussi loin que Limoges.
+
+Notre chemin était par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions
+quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce
+fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer.
+
+--Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la
+bourrique, je la ferai bien passer de force, et après ça, je vous
+traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas.
+
+Elle se mit à rire en secouant la tête:
+
+--Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.
+
+Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée, une envie folle
+de la passer comme ça dans mes bras.
+
+--N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut,
+vous ne risquez rien.
+
+Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant inutilement essayé
+de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique,
+et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en
+reculant, la demoiselle toujours dessus et riant.
+
+Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de Prémilhac, où on
+voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques
+murailles, que dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça
+n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines
+viennent d'un ancien moustier bâti, il y a quinze cents ans, par un
+saint homme appelé Sulpice qui donna son nom à la paroisse dans
+laquelle était Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens,
+toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux ont été
+bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande
+guerre de Cent ans.
+
+L'accouchée était dans son lit, gardée par une vieille voisine, et
+son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle
+joignit les mains et s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire
+plus long pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.
+
+Après les questions sur la santé, la demoiselle Ponsie prit le
+poupon qui était plié dans un mauvais morceau de drap tout percé, et
+l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportées: et tout ce
+temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à
+gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire téter.
+
+Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac et donnée à la
+vieille, qui apprêta une marmite et la mit au feu pour faire de bon
+bouillon. Après ça, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
+bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux.
+
+--Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans
+son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent!
+Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
+méritez!
+
+--Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est
+peu de chose que tout ça.
+
+--C'est bien quelque chose tout de même, notre demoiselle, et plus
+que nous ne méritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre
+bonté d'avoir pensé à nous.
+
+Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La demoiselle
+l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartîmes.
+
+Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à Puygolfier. Le
+souper fut vite prêt: une omelette à la vignette, et des bonnes
+rimottes de bouillie de maïs que la grande Mïette fricassa dans la
+poêle, là, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à
+Puygolfier, quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai avec appétit
+et gaîté, et la demoiselle était heureuse, comme elle l'était
+toujours, après avoir fait du bien à quelqu'un.
+
+Après souper, elle voulut me faire tâter de ses cerises à
+l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'étais tout
+petit, elle me les présentait comme on fait aux jeunes geais
+nouvellement dénichés, pour leur apprendre à manger. Elle riait de
+ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais
+quelquefois ses doigts de mes lèvres.
+
+Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien
+content de ma journée.
+
+Quel temps heureux! mes journées se passaient en paix et
+tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord, au milieu d'une
+nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte
+pour lors de moissons, me communiquait sa vie.
+
+Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux
+ou les cordes posés le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle,
+je m'en allais avec la Finette faire courir un lièvre. Cependant, je
+pensais toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les
+occasions de retourner à Puygolfier, n'osant pas y aller de but en
+blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes
+pensées. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup,
+lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite
+en tirant l'épervier le soir au-dessous de l'écluse. D'autres fois,
+c'était une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
+J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne cherchais
+pas à résister; pensant à elle, lorsque je ne la voyais pas, et
+avide de sa présence; la recherchant sans autre but que de la voir,
+de l'entendre, et d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que
+j'étais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'était que
+l'amour; mais je trouvais un plaisir grand à être toujours occupé
+d'elle, à me faire sa chose par la pensée. Malgré les émotions que
+je ressentais quelquefois en sa présence, et le trouble que me
+donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en vient aux
+jeunes gens encore innocents, mes sentiments étaient ceux d'une
+respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure;
+elle était pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle
+était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le plus grand
+bonheur que je concevais, était de lui être utile et de me dévouer
+pour elle.
+
+Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit
+portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par là
+que M. Silain était revenu. Il était là, en effet, planté près de la
+terrasse, les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant
+la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai
+pour le saluer avec un certain émoi, car outre qu'il m'avait
+toujours beaucoup imposé, je me figurais sottement qu'il allait
+deviner ce à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de
+ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'à
+lui.
+
+C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse velours olive,
+avec des boutons de cuivre à têtes de loup et de sanglier, et d'un
+pantalon à pont-levis de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une
+casquette ronde en velours noir et des souliers à fortes semelles.
+Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait à
+cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver
+par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui
+donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, et avait l'air de
+quelqu'un avec son nez recourbé, ses moustaches un peu rousses
+taillées en brosse, et ses petits favoris coupés carrément à la
+hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
+manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les gardes du
+corps de Charles X.
+
+Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les
+petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop
+au-dessous de lui pour que ça tirât à conséquence. Mais avec les
+bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il était très
+raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités que font naître
+souvent le voisinage, même entre gens de classes différentes.
+Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce
+qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du
+long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms,
+titres et qualités: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier.
+Les soirs de chasse, à ce que contait un de ses voisins et
+camarades, après avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre
+d'un puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce qu'il
+paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.
+
+Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut pas dire qu'il fût
+un méchant homme. Avec ça, il faisait quelquefois des choses qui
+n'étaient pas de faire, par caprice ou par colère. Ses goûts
+n'étaient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui
+suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, car il était gros
+mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays,
+buvait son vin à l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin
+de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
+dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les légumes, les
+champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la
+main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse,
+dévalait à la plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés,
+où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine
+blanc-truité, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il
+avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait;
+pourvu, bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il allait
+chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans
+la forêt de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis
+pour aller faire ses petites tournées à Périgueux le mercredi, ou le
+jeudi à Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.
+
+Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient été
+suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais
+c'était l'argent, c'était les écus pour le dehors, qu'il était
+difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se
+mangeait sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le profit
+des bestiaux, passait à payer la taille et les réparations.
+Cependant, il lui en fallait pour solder les hôteliers, dans ses
+expéditions, sans compter que le soir après souper, ces messieurs
+faisaient une petite bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on
+racontait.
+
+Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son
+bien, et avançait une coupe de bois, en sorte que ses revenus
+allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquiétait guère; il était de
+cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent
+facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le
+malheur de leurs proches, et ne s'en doutent même pas, loin d'avoir
+des remords, habitués qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.
+
+En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me fit compliment sur
+ma poussée, et émit cette opinion que je ferais un beau lancier.
+Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la
+Préfecture, il s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
+bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille plutôt mille
+fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!
+
+Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et son fusil,
+siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la
+demoiselle au grenier, où elle était pour lors, à ce que me dit la
+grande Mïette.
+
+C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un pêle-mêle
+de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, de tableaux crevés, de
+morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espèce, cassés
+ou hors d'usage, de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues,
+de vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, chiffons,
+ferraille, et l'autre bondé de papiers et de vieux parchemins.
+
+La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis, cherchant un
+morceau de tapisserie assez bien conservé, pour recouvrir le grand
+fauteuil où M. Silain dormait le soir après souper. Je lui aidai à
+bouleverser et retourner toutes ces défroques qui sentaient le
+passé, et représentaient des modes défuntes et des usages perdus.
+Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une
+espèce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mangé
+par la rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du temps de
+nos guerres de religion. Je la mis sur ma tête, et la demoiselle me
+dit en riant:
+
+--Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine
+Vivant.
+
+Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un
+vieux fauteuil et se mit à mesurer le morceau pour voir s'il y en
+aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce
+bric-à-brac, sa jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur
+venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dorés
+qui éclairaient le grenier un peu sombre. Je restai là, à la
+regarder sans rien dire.
+
+--Descendons, dit-elle en me réveillant.
+
+L'après-dînée se passa pour elle en occupations diverses, mais la
+seule mienne était de me prêter à tout ce qu'elle voulait, soit
+qu'il s'agit de tenir son écheveau, ou de porter le panier à la
+grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger où
+était le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas
+faire de grands gestes, et de me tenir coi près d'elle. Les mouches
+à miel vinrent à notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
+me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance. Pour
+elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au
+sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tête
+et sur ses épaules, comme des oiseaux apprivoisés.
+
+Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain, et je ne
+revins pas à Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les
+bois, ruminant mes pensées, et de cette affaire-là, je manquai un
+lièvre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.
+
+Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce jour-là je n'allais
+pas à Puygolfier, la demoiselle étant au bourg pour les offices, je
+voulus essayer de me revancher. A l'Angélus, je partis avec la
+Finette, mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le temps
+allait bien, c'était un plaisir; les dernières brumes de la nuit
+s'enlevaient dans les fonds, l'air était clair, la terre fraîche et
+point guère de rosée. En cheminant tout doucement tandis que la
+chienne donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une voie,
+dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coulées
+sous taillis, je respirais avec plaisir la fraîcheur du matin, et je
+reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des
+feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des
+champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de la veille,
+j'allai droit à une terre où je pensais qu'il devait avoir fait sa
+nuit. Je n'y étais que depuis un petit moment quand la chienne
+rencontra, et à la voir brandir la queue, je connus de suite que la
+voie était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller
+l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la sortie, elle commença à
+s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les
+côtes. Elle rapprochait, et bientôt un premier coup de gueule dit
+que le lièvre était dans les alentours. Puis la voie s'échauffa; le
+lancer approchait. Tout d'un coup le lièvre lui part sous le nez, et
+voilà la Finette qui s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant
+après lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance,
+afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les
+chemins, et dans les friches pierreuses.
+
+Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne était en
+défaut. A ce moment, le soleil montait lentement à l'horizon, comme
+une grande bassine de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne
+migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste.
+En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une
+grande combe du côté de Roulède. Lorsque je fus sûr de la randonnée
+du lièvre, je vis qu'il me fallait aller au poste du
+Châtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagné mon oncle à la
+chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus
+rendu au gros châtaignier planté à la cafourche de trois chemins sur
+une lande, j'attendis. Pendant que la chienne était dans les fonds,
+je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait,
+et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner à pleine
+gorge. Au bout d'une heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un
+sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul
+pour écouter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il
+s'allonge pour passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas,
+mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon premier
+lièvre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart.
+
+Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec un plat de
+brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain était
+sellée et attachée par la bride dans la cour, près de la porte du
+château. Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était
+le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée qui était en
+retour du corps de logis, et, du côté du dehors, enfermait la petite
+cour intérieure que la tour ronde de l'escalier closait du côté de
+la grande cour.
+
+Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des
+papiers, des vieux journaux; mais au reste c'était là qu'il mettait
+toutes ses affaires. Ses pistolets d'arçon étaient accrochés au mur,
+à côté d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un
+râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la bourse pour
+le furet et les grelots; sur la table étaient les accouples de ses
+chiens, la corne pour les appeler, sa poire à poudre, son sac à
+plomb, et une ancienne tabatière de corne ronde où il mettait les
+capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien sous
+la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M.
+Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait de suite, car ils
+étaient pleins de poussière. Au reste, c'étaient les philosophes du
+siècle dernier, jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis
+par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aïeul
+de M. Silain avait été si engoué, qu'après avoir lu _l'Emile_, il
+avait voulu faire apprendre la menuiserie à son fils; mais celui-ci
+avait préféré s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
+Voyant cela, son père avait pris lui-même un état, en se mettant
+bravement à labourer sa réserve, ce qui l'avait rendu si populaire,
+qu'il était resté tranquillement chez lui pendant la Révolution.
+
+Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre état que de
+chasser, et de mener une vie très active en ne faisant rien. Un
+noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes,
+mais il s'endormait en les lisant. A l'égard des livres, il ne les
+supportait que dans un cabinet de lecture de Périgueux, où il
+faisait quelquefois de longues pauses. Même encore, les mauvaises
+langues disaient que ce n'était pas pour les livres qu'il y allait,
+mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les
+officiers passaient en retroussant leurs moustaches.
+
+Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans son cabinet en
+train de mettre ses bottes.
+
+--Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant que tu grattes le
+papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider à coupler les chiens;
+prends les couples, moi je prends mon fouet.
+
+Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. Une fois couplés,
+à la réserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la
+cour du chenil dans la grande cour. Après ça il mit son fouet dans
+sa botte, détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt de
+Lammary.
+
+Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant
+regardé dans le salon à manger, où elle se tenait d'habitude, puis
+dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma
+question, la grande Mïette répondit:
+
+--Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la nièce de M. le Curé.
+
+Je redescendis au Frau tout déferré.
+
+Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle était moins
+gaie que d'habitude. Presque toute l'après-dîner, elle se tint dans
+la petite cour à raccommoder du linge. Elle était assise sur une
+chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise
+où était son linge. Sa fine tête et ses beaux cheveux, baignés de
+lumière, se détachaient en clair sur le vieux mur décrépi et tout
+écaillé. Qu'elle était jolie ainsi! Je dis toujours la même chose,
+mais c'est que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je
+restai longtemps immobile à la regarder, répondant à ses questions,
+mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa présence.
+
+Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était sans aucune
+mauvaise idée, je la regardais et l'admirais naïvement, mais cela la
+gênait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.
+
+Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre;
+c'était _La Nouvelle Héloïse_.
+
+Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce
+bavardage prétentieux, me fatiguèrent bientôt. Je l'avoue
+d'ailleurs, je ne comprenais rien à tout cet étalage de sentiments;
+tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne
+m'intéressait point.
+
+--Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en souriant: laisse-le,
+va, en voilà assez.
+
+J'allai replacer le livre et je revins. En même temps les sabots de
+la grande Mïette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait
+dire à la demoiselle que le métayer demandait à lui parler.
+
+Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste.
+
+Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent
+dire à mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre,
+que ma mère me mandait de rentrer; c'était le postillon de la
+voiture qui avait fait la commission.
+
+J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à la demoiselle.
+C'était un samedi, M. Silain était allé au marché de Thiviers; je la
+trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en
+retourner à Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus
+la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout naïvement que
+maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu'à Périgueux
+je serais loin d'elle et que peut-être, quand je reviendrais, elle
+serait mariée; je me sentais prêt à pleurer.
+
+--Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir près d'elle, n'aie
+crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon père
+si je n'y étais pas?
+
+Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un
+état, et que puisque ça convenait à ma mère, il fallait entrer à la
+Préfecture et bien travailler; que d'ailleurs Périgueux n'était pas
+au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.
+
+Cette espérance me consola un peu et alors je pris du courage pour
+le départ. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'allée de noyers, et
+quand nous fûmes là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
+j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers
+le château. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au
+moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma
+casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.
+
+Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à Savignac avec la jument.
+Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit
+que puisque c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et
+tâcher de faire quelque chose.
+
+Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler à la
+Préfecture; mais que, puisque ma mère avait arrangé ça avec M.
+Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais
+autant aimé rester au Frau avec lui maintenant.
+
+--Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut
+contenter ta mère; la pauvre femme n'a plus que toi.
+
+Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans une haie et il
+cheminait, l'arrangeant, tandis que j'étais sur la jument pour
+ménager un peu mes jambes.
+
+Nous nous arrêtâmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce
+fut fait, je pris mon petit paquet, mon bâton, et l'oncle vint me
+faire la conduite jusqu'à la sortie du bourg.
+
+--Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais
+trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours
+chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour à ta mère.
+
+Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère que trois heures,
+pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac à Périgueux.
+
+Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas était venu dans
+la journée, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que
+j'étais au Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes affaires:
+ayant soupé, je me couchai et après avoir un peu pensé à la nouvelle
+vie qui m'attendait, je m'endormis.
+
+Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je passai chercher M.
+Masfrangeas et nous voilà partis pour la Préfecture.
+
+La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassuré, car
+en entrant dans le bureau j'en eus de suite une idée assez piètre.
+Ce bureau était une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers
+montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous ces casiers étaient
+bourrés de cartons et de papiers, qui répandaient cette odeur
+particulière aux vieilles paperasses, odeur désagréable à laquelle
+je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés déjà
+arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade
+noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une
+table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé ce qu'il
+fallait me donner à faire. Celui-ci apporta des états pleins de
+colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Après m'avoir fait
+donner devant lui toutes les explications nécessaires et m'avoir
+recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui
+communiquait avec celui-ci.
+
+Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes gens vinrent près de
+moi, et me firent diverses questions auxquelles je répondis de mon
+mieux. Ils ne me laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une
+sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune homme. Sur
+ces entrefaites arriva un autre employé qui parut enchanté de la
+venue d'un surnuméraire, qui le déchargeait sans doute un peu du
+travail qui l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler
+avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était sous-chef de
+bureau, mais c'était le dernier arrivé, M. Gignac, gros brun,
+prétentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des
+deux expéditionnaires, la considération due au sous-chef, auquel il
+n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait ces jeunes gens
+auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des
+sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient
+trouvé joli de rechercher les mots dont la première syllabe avait la
+même consonnance que le nom du sous-chef. L'un commençait: Ser-pent,
+l'autre répondait: Ser-ment, le troisième ajoutait: Ser-gent, et
+cela continuait comme ça longtemps entre les trois complices:
+Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice,
+etc. Et ils imaginaient des farces bêtes dans le genre de celles-ci:
+M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle,
+trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il
+appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser
+son coupe-choux au travers du reptile...
+
+Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le vieux M. Serr levait
+les épaules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de
+crétins!
+
+Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement à ces messieurs.
+Le sous-chef étant sorti, M. Gignac s'écria tout à coup qu'il
+n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc à la
+1re division, chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du
+corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien quelque farce, mais
+ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur très
+sérieux, avec une calotte grecque soutachée, me répondit gravement
+que la boite était à la 2e division. J'allai à la 2e, où on me
+dit qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui venait de
+l'envoyer quérir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre à
+mon travail.
+
+--Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?
+
+--Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.
+
+Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés des deux
+expéditionnaires.
+
+Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans cette sale boîte,
+comme disaient les jeunes gens, moi qui étais si libre là-bas! Des
+fenêtres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles
+masures étagées sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front,
+pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de
+vieilles savates, et où errait parfois un chat maigre et hérissé.
+Ah! ce n'était plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la
+chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme
+un relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange de
+poussière et de pâtes aigries. Et quand on ouvrait les fenêtres,
+c'était bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue
+du Lys, mal nommée, dont le ruisseau du milieu gardait les résidus
+de tous les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce qui me
+déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat pour les odeurs,
+plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant
+ces sales puanteurs, je me rappelais le temps où je galopais partout
+dans les bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans les
+termes pleins de genévriers, où venaient la lavande embaumée et les
+immortelles sauvages à l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je
+pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la
+roberte et me rouler le matin dans les chenevières, dont l'odeur me
+grisait étant petit!
+
+Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant fixement le
+coq juché sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de
+Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des
+cris perçants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
+passereau encagé.
+
+Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant, sous le
+prétexte de le réparer! ainsi que la vieille cathédrale, d'ailleurs
+qui a été traitée comme le couteau de Jeannot et a perdu,
+intérieurement, ce caractère de grandeur antique et de sévérité
+imposante qu'elle avait autrefois.
+
+Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.
+
+J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand dégoût me prit, et
+je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mère était
+aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait très
+enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune
+et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vérité et de
+lui causer ainsi un chagrin qui eût été très grand.
+
+Mais il me passait par la tête des envies folles de retourner
+là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Même il me semblait que rien
+que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de
+respirer quelques minutes le même air qu'elle, ça me ferait du bien.
+Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, ayant soupé, je partis
+sans rien dire à ma mère, qui se couchait de bonne heure.
+
+Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au lieu de passer
+sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et
+Sorges. Une fois là, je suivis les chemins de traverse par Ogre et
+Lamigaudie, et après avoir laissé le château de Glane sur ma droite,
+je remontai en suivant presque la rivière.
+
+J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant
+point de peur. Je conviens tout de même que si Delcouderc avait été
+par les champs, je n'aurais pas été fort tranquille, et bien des
+gens auraient été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut
+dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux
+veillées: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les
+langues de village, avaient doublé de nombre, et les conditions dans
+lesquelles ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à fait
+extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de
+l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y
+en avait qui appartenaient à d'autres fameux brigands de jadis.
+Bref, il se faisait une légende sur son compte, et l'ordinaire de
+ces contes, est de brouiller les époques, de confondre les faits, et
+surtout de les augmenter. Mais cela n'empêche, qu'en ce temps-là,
+dans nos campagnes, les petits enfants épeurés en oyant ces
+histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant
+d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.
+
+Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé dans la prison,
+là-bas près de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait
+été renvoyée par la Cour d'assises à une autre session, je m'en
+allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément de la
+prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens
+jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais ça ne
+m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en
+émouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.
+
+Après avoir marché plus de quatre heures de temps, j'entendis les
+écluses du Frau devant moi. Je pris à droite par un petit sentier
+qui passait dans un bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y
+avait de grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en
+face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime du terme. Je
+restai la un moment essayant de reconnaître la fenêtre de la
+demoiselle, mais je ne pus, étant trop loin. Je traversai les terres
+au plus court, et je me mis à grimper au milieu des chênes
+truffiers. A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus la
+fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, pensant à la
+demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune
+mauvaise pensée ne me troublait; j'étais seulement content, heureux,
+de penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de la
+chambre où elle dormait. On n'entendait aucun bruit au château; les
+chiens qu'on laissait la nuit en liberté dans la cour, s'étaient
+retirés au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore,
+jusque sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou éventé,
+ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord
+de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant à travers
+les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût
+parti sous le nez.
+
+Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout
+doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me
+mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet séparé de
+notre logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. A l'heure
+ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.
+
+Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de nuit. Il me
+semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils
+d'Aymon, et dans ma pensée je prenais en pitié mes camarades de
+bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, à ce que je
+me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire,
+c'était d'avoir marché neuf heures, sans être trop las; pour un
+enfant de seize ans, ça n'était pas mal. Mais je mettais aussi en
+ligne de compte, d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles
+les enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par suite des
+contes de vieilles qu'on débite dans nos campagnes.
+
+Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, je m'y
+accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu près, en sorte que ma
+mère, renseignée par M. Masfrangeas, était contente. Notre vie était
+bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mère
+avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille francs d'une de
+ses tantes, et le revenu de cet argent, placé chez le notaire de
+Coulaures, était tout ce que nous avions pour vivre. C'était peu de
+chose, mais la vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle
+nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les
+haricots, les pommes de terre, les châtaignes ne nous manquaient
+pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou
+cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il
+nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un
+jambon, et des bons grillons arrangés avec des ciboulettes.
+
+Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, j'étais un
+jeune homme et je commençais à me raser. Je n'étais plus aussi
+innocent; on ne vit pas longtemps à la ville dans cet état, et mes
+camarades avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations
+qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais à regarder
+autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la
+place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'était
+la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous
+autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et
+en regardant effrontément les femmes.
+
+Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous
+portait toujours quelque chose. De mon côté, j'allais quelquefois au
+Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de congé de rang. Au
+Carnaval, nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y
+restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la
+demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de même ce
+n'était plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et
+innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
+restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'étais
+distrait de mes adorations de jadis par d'autres pensées.
+
+Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur coup, l'évasion de
+Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.
+
+Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place
+Francheville, où était l'échafaud. C'était un mercredi, le 16 avril
+1845, jour de marché. Il y avait là une foule grande, car les crimes
+de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.
+
+J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête pour ne rien voir.
+Cependant, je m'étais bien promis de regarder cela courageusement,
+mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec
+la guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond de la place,
+dans un terrain vague, où on portait des décombres, du côté de
+Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une petite maison où on la
+serrait, démontée, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder
+par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
+frissonner; mais voir tomber une tête, c'était bien autre chose.
+
+Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me donnait vingt-cinq
+francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma
+mère me laissait pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé
+amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et mon argent
+passait en pots de pommade, et autres bêtises de ce genre. Je ne
+manquais aucune occasion de la voir, le dimanche à la promenade, ou
+à la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
+chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites rencontres me
+plaisaient: à l'âge que j'avais alors, on s'amuse de ces
+enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'était aperçue de mon
+manège; mais qu'elle le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments.
+C'était à un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu une
+invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé quinze jours
+auparavant à cette fête. Mais j'eus peu de succès: j'étais gauche et
+point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.
+
+Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je figurais avec
+Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. Or, comme elle ne
+parlait que d'élégance, de bon genre, de distinction, et disait
+couramment qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli,
+on doit penser que ma timide déclaration fut assez mal reçue. Au
+reste, aurais-je été un cavalier fashionnable que ses visées étaient
+plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un
+meunier; elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas mot,
+jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.
+
+Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à sa fille des nouvelles
+de mes débuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni
+polker, ni valser, mais il ignore même à peu près le simple
+quadrille; c'est inimaginable!
+
+--Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager
+l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te
+faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit père
+Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il
+t'apprendra.
+
+Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves amoureux sur Mlle
+Lydia. Ma mère serra tout mon habillement dans un tiroir de la
+commode et je ne l'ai plus remis.
+
+Je passerai vite sur les années qui suivent, années qui me
+semblèrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois
+rien qui mérite d'être rapporté. L'année 1848 approchait cependant,
+et comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, au
+commencement de l'année je tirai au sort et j'amenai un mauvais
+numéro, ce qui m'était égal, d'ailleurs, puisque j'étais fils unique
+de veuve.
+
+Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle arriva à Périgueux,
+de la journée du vingt-deux février, toute la ville fut agitée,
+comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux,
+et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a des
+barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. Le soir il
+repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les
+nouvelles.
+
+Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde
+attendait l'arrivée du briska qui apportait les dépêches. J'avais
+comme les autres déserté le bureau, et je me trouvais là,
+lorsqu'arriva la proclamation de la République. C'est une chose que
+je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux
+lettres était alors dans une maison où fut plus tard l'étude
+Ranouil. Le seuil de la maison était plus élevé que la chaussée et
+se trouvait à peu près au niveau de la place. Un monsieur, je ne
+sais plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. Peu
+l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de:
+Vive la République! monta de cette foule immense, se prolongeant, se
+répétant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour
+reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, les
+bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se
+serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'eût
+pas vécu à son aise, et qu'on respirât plus librement.
+
+En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa casquette ou à
+son chapeau. Les modistes étaient assiégées, et elles ne suffisaient
+pas à les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et
+allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait
+de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le
+lendemain, les enfants des écoles même, avaient leur petite cocarde
+à la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_
+et _le Chant du départ_.
+
+Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie de citoyens
+qui se réjouissait ainsi; c'était tous. Légitimistes, républicains,
+libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous acclamaient la République.
+Il n'y avait guère de fâchés que les employés du gouvernement qui
+s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi ceux-là, il y en
+avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la République!
+pour conserver leur place.
+
+Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut remplacé par des
+commissaires du gouvernement, dont était M. Chavoix, maire
+d'Excideuil, si connu et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle
+qui lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture et
+c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce
+qu'il était employé du gouvernement; sous la République, il en fit
+autant, par dignité, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux
+hommes du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à son
+air content, à ses actes, on connaissait bien qu'au fond il était
+républicain, et beaucoup plus même, que quelques braillards qui
+depuis ont tourné leur veste.
+
+Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y travaillait guère, on
+faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les
+voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on
+tenait là, comme un petit club, dissous quelquefois par M.
+Masfrangeas qui, impatienté, sortait de son bureau, et renvoyait les
+bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la
+République était d'aller à leur travail.
+
+Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de
+députations de toute espèce, pour complimenter les commissaires et
+leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des
+écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester de leur
+jeune dévouement à la République. Les frères vinrent aussi avec
+leurs élèves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut
+pas s'étonner de ça; c'était le temps où les curés bénissaient les
+arbres de la Liberté, et montaient leur garde comme les autres
+citoyens. La gravure du _Curé patriote_, les buffleteries croisées
+sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur
+quelque temps après.
+
+Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, et leurs élèves,
+des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut
+rien de commun. Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la
+casquette, avec leurs bannières et des branches de verdure, en
+chantant un hymne patriotique, et se rangèrent de front devant le
+perron de la Préfecture. Après que les commissaires eurent passé une
+sorte de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et chantèrent
+un choeur composé tout exprès pour la circonstance à ce que je
+crois; quelques bribes m'en sont restées dans la mémoire:
+
+ Ils avaient dit dans leur délire,
+ Vous réclamez en vain vos droits:
+ Vos droits nous saurons les proscrire.
+ Courbez-vous tous, nous sommes rois!
+ A cet ordre, loin de se rendre.
+ Le Peuple souverain
+ S'est levé soudain.
+ Sa grande voix s'est fait entendre:
+
+ Egalité, fraternité,
+ C'est le cri de toute la France,
+ Et désormais indépendance,
+ Union, force et liberté!
+
+Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup des écoliers
+d'alors ont senti plus tard se réveiller dans leur coeur
+l'enthousiasme de leurs jeunes années pour la République et la
+Liberté, et se sont remémoré ces jours où tous les enfants du peuple
+étaient réunis dans un fraternel sentiment.
+
+Quelque temps après, le conseil de révision m'exempta comme fils
+unique de veuve. Comme si elle n'eût eu plus rien à faire sur la
+terre, ma pauvre mère tomba malade. Elle languit quelque temps et
+mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente,
+disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.
+
+Cependant, mon père avait refusé de se confesser à l'article de la
+mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que
+son défunt mari ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en
+purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes qu'elle avait fait
+dire l'avaient sûrement tiré. Cette manière de voir n'était
+peut-être pas très catholique, mais elle était bien raisonnable et
+humaine. Les dernières recommandations que ma mère nous fit à mon
+oncle et à moi, furent de ne pas la faire enterrer à Périgueux; ce
+grand cimetière froid lui faisait peur, mais de la porter là-bas
+chez nous, dans le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour
+de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher homme.
+
+Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil dans un
+char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et avec M. Masfrangeas qui nous
+accompagnait, nous prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la
+traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer les
+droits des curés et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on
+puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas été fait. Les
+gens simples comme nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M.
+Masfrangeas nous assura que les curés étaient dans leur droit, et
+mon oncle paya, non sans dire que c'était des mendiants.
+
+Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle Ponsie, des
+parents à nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis
+tout le monde du Frau, et des voisins des villages.
+
+Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et puis,
+après, nous mîmes la pauvre femme dans une fosse, à côté de la
+pierre de mon père. Quand tout fut fini, nous nous en fûmes au Frau,
+avec nos parents qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le
+lendemain.
+
+En partant, ma tante Françonnette me fit promettre d'aller les voir
+la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez
+qui j'avais demeuré deux ou trois ans, tandis que mon père et ma
+mère changeaient souvent de ville, à cause des nécessités du métier.
+Il n'y avait pas de régent dans notre commune en ce temps-là, et
+pour aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi on m'avait
+mis chez elle, où j'allais en classe avec mes cousins. Il fut
+convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'après je trouverais à
+Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à
+Hautefort.
+
+Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux avec une charrette
+pour déménager. Le soir nous soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon
+oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à
+propos que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas convint
+que c'était bien un peu épineux pour un jeune homme de vivre seul à
+la ville, où il y a tant d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta
+que s'il avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait
+pris chez lui; qu'au reste la première chose était de savoir si
+j'avais dans l'idée de continuer la carrière des bureaux, parce que
+si cela était, il me trouverait une maison pour me mettre en
+pension, où je serais en famille.
+
+Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça ne me riait pas,
+il y avait longtemps que je ne restais à la Préfecture que pour
+faire plaisir à ma mère, car le métier et le genre de vie ne
+m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas
+dit alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait pas avec
+goût, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau.
+
+Ayant chargé la charrette, nous partîmes de Périgueux sur les onze
+heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu
+pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
+s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le
+mérenda.
+
+A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs,
+car d'aller avec une jument aussi chargée dans nos chemins, il n'y
+fallait pas songer. Il fallut donc décharger la plus grande partie
+des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout ça
+prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures lorsque nous fûmes
+au Frau.
+
+
+
+
+III
+
+
+Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie,
+réglée par le soleil, les saisons, les époques des travaux de la
+campagne, le cours naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie
+paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine de toutes pour
+le corps et l'esprit.
+
+Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Révolution
+n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire
+était changé; à la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux,
+qui restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, son adjoint,
+sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner à la République,
+en quoi il avait du tout réussi, car Migot, qui, auparavant, ne
+voyait et ne parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé
+qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était devenu un bon
+républicain: il n'avait fallu pour ça qu'une écharpe à franges d'or.
+Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
+est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle était conseiller,
+tout bonnement; il aurait pu être adjoint et même maire, mais il
+disait qu'il fallait laisser les places à ceux qui en avaient besoin
+pour s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content d'être
+maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.
+
+La garde nationale avait été aussi mise sur pied dans la commune, et
+comme de juste, les gens, bêtes ainsi que toujours, avaient nommé M.
+de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
+un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le capitaine
+était tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par
+la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'étaient fait faire
+des blouses d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient comme
+ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers,
+les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette époque, la loi
+sur la chasse n'avait pas encore fait disparaître toutes les
+vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes
+nationaux venaient faire l'exercice avec. C'étaient des fusils à
+pierre bien entendu, et à un coup le plus souvent, dont les crosses
+quelquefois cassées, étaient raccommodées avec des bandes de fer
+posées par le maréchal, et dont le canon était maintenu par un fil
+de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les bretelles étaient
+faites presque toutes avec des lisières de drap; ceux qui en avaient
+de cuir étaient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.
+
+On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec la garde
+nationale sous les armes et en présence de quasi toute la commune.
+M. Silain était là, à la tête de ses hommes, car dans le
+commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait
+beaucoup ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, et
+il ajoutait que la République valait bien mieux que Philippe: plus
+tard, il les mit dans le même sac.
+
+L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de notre pré jusqu'au
+bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en
+chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande cérémonie sur la
+petite place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien
+tassée autour et que laissé à lui-même il commença à se balancer
+doucement au vent, il fut salué par la décharge de tous les fusils
+des gardes nationaux qui partaient les uns après les autres: ça fit
+une belle pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en
+surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau à
+l'eau bénite, fit un discours où il dit que l'Eglise pouvait avoir
+des préférences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en
+repoussait aucun, et vivrait en paix avec la République, pourvu que
+celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques mesures prises
+par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh!
+il ne demandait pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il
+savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, mais en fait,
+le clergé devaient être le premier dans l'Etat, comme sous la
+Restauration, et il fallait que la République fît de bonnes lois
+pour faire respecter la religion.
+
+Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais il n'y en avait
+guère, car dans notre contrée arriérée, beaucoup n'entendaient pas
+le français et le curé prêchait ordinairement en patois, à cause de
+ça.
+
+Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et fit le tour de
+l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bénite
+avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela
+fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.
+
+Pendant ce temps les gardes nationaux avaient rechargé leurs fusils,
+et cette fois bien guidés par leur capitaine, ils firent une seconde
+salve avec un peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques
+pintes à l'auberge.
+
+Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir, pour me distraire
+un brin, car j'étais bien triste comme on peut penser. J'allai me
+coucher de bonne heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis
+accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche.
+
+Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis à demander choses
+et autres à Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du
+métier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
+doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous
+irons à Excideuil chercher de l'étoffe pour t'habiller. Toi,
+aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y être, mais
+quelqu'un des voisins te dira où il travaille par là, et tu iras lui
+demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes
+habillements.
+
+Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant sur les gros
+quartiers posés exprès le long du gué, puis prenant par de petits
+chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village où demeurait
+Lajarthe. Il n'y était pas en effet, et personne ne put me dire où
+je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde là, que
+quelques vieux; tout le monde était dans les terres. Une bonne femme
+me dit pourtant que le matin il avait dû passer au bourg chez
+Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit que Lajarthe
+travaillait dans une maison à Lavergne, du côté de
+Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village
+n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon
+homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut
+dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier, elle déclara qu'elle
+m'avait vu au moulin lorsque j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait
+pas reconnu, et elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose
+d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un coup, et mit
+le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer à boire.
+Les hommes de la maison n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe,
+qui me dit que ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le
+lendemain, céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
+sans faute.
+
+Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par
+boire le vin blanc; après ça Lajarthe regarda le drap que nous
+avions porté d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda
+le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs
+quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous avait pas
+trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'était bientôt fait; il ne
+le faisait même que pour contenter les pratiques qui auraient eu
+peur, sans ça, qu'on leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se
+servait guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête; mais il
+avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme
+exemple de son habileté, qu'un jour ayant une culotte à faire pour
+un homme d'Autrevialle et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer
+qu'il récurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire
+prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est pas besoin;
+tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en
+était retourné ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il
+n'avait eu une culotte où il fût plus à son aise.
+
+Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit homme sec et
+brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des
+chandelles. Le moyen que ses parents avaient employé pour les lui
+éclaircir avait réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il
+disait, les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait des
+pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui
+avait ajouté le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent
+sa tabatière à queue de rat, étendait la main, le pouce bien
+détaché, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
+doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans
+chaque nasière, sans en perdre un brin.
+
+Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon
+passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le
+méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long.
+Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas
+les riches, ni les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur
+égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires
+du pays, pour les avoir ouïes des anciens, et il les racontait avec
+une bonne humeur endiablée. Quand on venait à parler de quelque
+riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait
+l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le père avait
+gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en courant les
+campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait
+fait profiter ces écus en achetant des coupes de bois pour les
+forges aux gens gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier
+les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.
+
+C'est comme ça, par exemple, que le défunt M. Chabannet avait eu
+pour un morceau de pain de bonnes propriétés, et même la papeterie
+du Coudreau, dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son
+petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député, et il
+avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait que les nobles,
+qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le
+grand-père avait étamé leurs casseroles.
+
+Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet rouge, et était un
+des plus chauds Jacobins de la Société populaire d'Excideuil:
+pourquoi était-il royaliste à cette heure? pourquoi suivait-il le
+parti des nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les plus
+féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache
+révolutionnaire?
+
+Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés pourquoi
+portait-il le dais aux processions, lui dont le même aïeul avait
+fait mettre en réclusion, avec raison d'ailleurs, les curés des
+environs qui prêchaient contre la République?
+
+Comment! il avait encore dans son héritage des biens nationaux, ou
+des écus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-père et la
+Révolution! Quel malheur!
+
+C'est en dévoilant impitoyablement les origines des bourgeois
+vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches,
+qu'il consolait les pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui
+parlait des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart
+d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'était
+plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et là-dessus il citait
+ce riche maître de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à
+qui il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de
+plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands féodaux
+qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais
+il n'y avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il,
+que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un cluzeau, près de
+Périgueux, une trentaine de paysans qui s'y étaient cachés pour lui
+échapper, je me demande comment il s'est sauvé un seul noble à la
+Révolution!
+
+--En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. Les nouveaux
+riches sont plus ridicules, les anciens étaient plus méchants; mais
+les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les
+misères qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais
+l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on
+le fait crever de misère, ça revient au même, sans compter que c'est
+plus long.
+
+--Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des
+nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez
+nous, répondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup,
+mais il y en a. Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font
+supporter tous les autres qui ne valent rien.
+
+D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous faut, c'est de la
+justice!
+
+Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les
+tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir à ceux qui
+la travaillaient, et les outils aux ouvriers.
+
+--Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs de terre,
+ni de patrons pour les ouvriers.
+
+--Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus de métayers?
+
+--Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont métayers de
+Puygolfier de père en fils dès longtemps avant la Révolution.
+Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la métairie ce qu'elle
+est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
+Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, est-ce qu'ils
+n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis près d'un siècle
+ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre
+générations ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? Tu me
+diras peut-être: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres?
+Et je le répondrai à ça, qu'une famille ne doit pas avoir plus de
+terre qu'elle n'en peut travailler.
+
+Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de domestiques si ce
+n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre
+la tenue d'un ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se
+marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois
+que tu as bien connu ton métier de meunier, tu aurais dû t'établir
+si les affaires marchaient comme il faut.
+
+--J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a pas loin d'ici,
+dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aidé, je le
+sais; mais moi j'aime mieux rester ici, où je suis comme chez moi,
+sans en avoir les tracas.
+
+Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:
+
+--Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, la liberté
+avant tout; mais ça n'empêche pas que ce que je dis soit vrai.
+
+C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé Pinot appelait
+Lajarthe: révolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de
+communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'était
+pas communiste, ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule fin de
+travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait que deux choses:
+chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre
+Pinot n'entend rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
+que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient communistes,
+comme le disait l'ancien curé Meyrignac, qui avait posé la soutane à
+la Révolution. Lui-même l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il
+ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et
+sa nièce, il trouve que tout est bien.
+
+Et on riait.
+
+Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai
+avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la
+grande lingère; ils doivent y être encore, pour moi, je ne les ai
+jamais revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir avec la
+mule pour rendre de la farine à Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui
+dis-je; je vais y aller; et me voilà parti. J'avais ressenti, je ne
+sais quelle sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant la
+demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé de faire depuis,
+de marcher droit à ces fumées vaniteuses, ce qui est le vrai moyen
+de les dissiper.
+
+Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau et je portai le
+sac à la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint,
+et ne fit aucune attention à mon habillement. Avec son grand bon
+sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier
+j'en eusse le costume. Mais qu'elle était changée, la pauvre! Je n'y
+avais pas pris garde à l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je
+m'en aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par dessous, son
+front avait déjà quelques fines rides, elle avait maigri, et
+surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait
+mal à voir. Elle avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et
+elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et
+si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son
+train de vie; voyageant d'un côté et d'autre, mangeant son bien
+morceau à morceau, de façon que la pauvre, elle voyait venir la
+misère pour ses vieux jours.
+
+Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mère,
+et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette réflexion,
+que pour ma mère qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas
+le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien
+heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de l'avoir vue comme ça.
+
+Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été convenu avec ma
+tante, mon cousin Ricou à Excideuil. Nous étions du même âge ou
+guère s'en faut, et pendant le temps que j'étais resté chez lui,
+nous étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant,
+toujours content, toujours chantant et aimant à s'amuser. Dans la
+journée il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez
+déplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes
+un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans
+cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue à la vôte de
+Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille
+était sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque
+chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et
+avec ça, pas de position car il était garçon maréchal. Malgré tout,
+il avait la promesse de la fille, et il espérait bien qu'elle
+tiendrait bon jusqu'à ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y
+arriver, il tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus
+pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent
+pour son commerce de veaux, n'entendait pas à ça, joint qu'il le
+trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour
+s'établir.
+
+Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si j'avais aussi une
+bonne amie. Je lui répondis que non, ce à quoi il répliqua que
+cependant à Périgueux ça ne devait pas être difficile de s'en faire
+une, et il s'étonnait que je n'en eusse point.
+
+A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et même
+indispensable à un jeune homme que d'avoir une bonne amie.
+
+Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et il fallait
+partir. Pour couper au plus court, nous allâmes monter à
+Saint-Raphaël, pour de là aller passer l'Haut-Vézère au
+Temple-de-l'Eau. Il était dix heures, lorsque nous passâmes le long
+du cimetière de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions à
+Hautefort.
+
+Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la soupière était
+dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais après avoir
+marché, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous
+allâmes nous coucher.
+
+Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir
+mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi après avoir
+embrassé ma tante je sortis. En allant comme ça de maison en maison,
+je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup
+d'hommes étaient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille,
+trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque
+chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon âge
+étaient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui
+avaient tiré un bon numéro ou qui avaient été exemptés, et nous
+parlâmes du temps où nous allions par les soirs de neige, chercher
+les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le
+_guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutôt: _Lou
+gui-l'an-niaou_, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir
+de nos ancêtres les Gaulois. C'était la nuit de Noël, que, malgré le
+froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les
+maisons écartées, avec des brandons allumés et des torches de
+résine, en chantant de vieux Noëls du pays périgordin.
+
+Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient toujours groupées
+en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château
+du côté du midi, et se chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La
+place en pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant,
+reculant, sans souci de l'alignement, était toujours le lieu des
+ébats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des
+cochons. L'hôtellerie du _Lion-d'Or_, bien renommée dès ce temps et
+encore, balançait toujours au vent son enseigne de tôle peinte, et
+tout joignant, la vieille halle, surmontée de la chambre d'audience,
+était toujours là, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé
+gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.
+
+C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un
+tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait là, le pauvre diable,
+avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste à pans courts, et un
+chapeau tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués.
+Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que
+les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et
+qu'il était cause que des filles neuf mois après, échappaient une
+maille.
+
+Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il
+réjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande à ceux
+qui n'en voyaient pas de toute l'année, et aussi qu'il rassemblait
+la famille, et la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen
+des trinquements.
+
+Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, et on le montait
+à la cime de la place pour le fusiller, et au moment où on lui
+tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le
+brûlait.
+
+En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je passai devant
+l'arceau du maréchal, où il ferrait à couvert par le mauvais temps.
+C'est là, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour
+une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le défunt
+empereur.
+
+On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait à un
+autre:
+
+--Ote la paille!
+
+--Tiens! la voilà!
+
+Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez
+saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par
+rouler dans la poussière noire et le frasi.
+
+C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de
+belles processions. Une année surtout, où il y avait un drole de
+cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
+courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui ne lui cachait
+pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivoisé avec
+du sel, et la jeune bête venait sentir la main du petit, croyant y
+en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habillés de
+longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et
+portant de grands bâtons où étaient attachées des gourdes à mettre
+le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
+blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files
+de gens nu-tête sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et
+le curé sous le dais porté par des conseillers de la commune avec de
+grands bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait sur des
+jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les
+cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bénédiction au
+reposoir de la place, tout le monde était à genoux le front courbé,
+moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient
+voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du château, le
+canon pétait à tout casser.
+
+Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice était là,
+avec sa façade creusée en quart de cercle et sur la place devant où
+j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons
+paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre,
+allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement,
+comme s'ils se fussent raconté quelque chose.
+
+C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que
+le curé venait allumer en cérémonie. Les fagots étaient garnis de
+feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on
+s'efforçait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient
+un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en
+allait sans avoir sauté par-dessus le brasier pour se préserver des
+clous.
+
+C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, le jour de
+la Saint-Roch. Tous les paysans de ce côté de la paroisse qui
+regarde vers le Limousin, y menaient leurs bêtes; ceux du côté du
+Causse, allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on
+voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies du château, il y avait
+pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la
+Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus,
+sans parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.
+
+Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés derrière les
+boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des
+capuces qui leur venaient sur la tête avec des trous à l'endroit des
+yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de se
+tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait
+là, pour les faire bénir: beaux chiens de chasse blancs et rouges,
+et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.
+
+A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, on voyait de
+pauvres diables de paysans, avec des vestes déchirées, et des
+culottes effilochées, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant
+devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient à
+cheptel.
+
+Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir tous ces beaux
+chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soignés, à
+côté de ces pauvres gens qui, en ce temps-là, mangeaient de
+méchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait
+moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement n'avaient
+pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.
+
+Mais l'habitude faisait que guère personne ne s'avisait de penser à
+ça, et de se demander comment il se pouvait qu'il y eût encore des
+hommes plus malheureux que des bêtes.
+
+Les messieurs à qui étaient les chevaux et les chiens étaient
+d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux
+malheureux comme il n'y en a guère; mais avec ça, ils ne pouvaient
+faire que la charité, et la charité ne remet pas les choses en leur
+place.
+
+Je revins par le côté du nord, passant sous les allées de noyers
+pleines d'orties et de choux-d'âne, où on faisait aux quilles le
+dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur
+la place, pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis avec
+plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire planté du
+temps de Sully. J'ai ouï-dire à des gens qui en savaient plus que
+moi, que ce ministre avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes
+les paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, pour servir
+de point de réunion aux gens de l'endroit.
+
+C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs
+bêtes, à la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des
+maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.
+
+Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses
+grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui
+avaient bien cassé quelques branches, mais il était encore solide et
+vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, au
+contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et
+puis il était si vieux qu'on aurait dû le respecter; mais quelques
+années après on l'a jeté à terre.
+
+J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe à ce que me dit
+sa soeur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait toujours frappé; il me
+semblait que c'était un nom de roman du temps jadis, apporté dans le
+pays par quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il avait
+l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries de verdure
+toutes fanées, dont on voyait des morceaux à Puygolfier. La personne
+qui le portait était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode
+d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa poitrine,
+s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes elle était déjà
+vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'était pas
+mariée, non plus que son frère, et ils vivaient là tous deux,
+petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.
+
+Après avoir fait mes politesses à la soeur, je traversai la cuisine
+pavée de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait à une petite
+cour où s'amusaient les enfants pendant les récréations. A gauche,
+c'était le cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était
+là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit une
+exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'était comme
+de mon temps; on n'était pas aussi bien installé qu'aujourd'hui.
+Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
+des marelles tracées au couteau par les enfants, des bancs de chaque
+côté, une chaise pour le régent, les bissacs où les enfants
+portaient leur déjeuner, pendus aux murs mal crépis et pleins de
+petits trous où on prenait du sable pour sécher l'écriture; et
+voilà, c'était tout: de cartes, de tableaux, point.
+
+L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit fagot, et on
+faisait du feu dans la grande cheminée qui fumait quand soufflait le
+vent de travers.
+
+--Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine
+d'enfants se jetèrent dehors avec bruit.
+
+Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait bien quelques
+fils blancs dans ses grands cheveux coupés également sur le cou, et
+qu'il rejetait souvent en arrière avec ses cinq doigts étendus à
+mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus,
+mais c'était toujours le même grand front comme un chanfrein de
+cheval. On dit que ces têtes-là sont les meilleures, mais je n'en
+sais rien. Avec ça il était vêtu toujours d'une veste à larges
+boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de
+terre rouge.
+
+C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la chasse avant
+sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait
+bien. Ça retardait quelquefois l'heure de l'entrée en classe, et ça
+avançait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
+enfants ne s'en étaient jamais plaints.
+
+Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il était là, le
+dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant réciter les leçons en
+faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa
+chienne Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy, venait
+s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pavé de sa
+queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose à faire à sa
+terre: des pommes de terre à semer, des haricots à ramasser, des
+gerbes à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.
+
+La chasse était sa passion du jour. Le soir il en avait une autre,
+qui était le boston, espèce de poule qu'on appelle ainsi dans
+l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_,
+et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu.
+Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il avait la main
+dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et
+on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
+deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des heures, sans
+nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'était
+pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son
+fort était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des
+coups de règle sur les doigts.
+
+M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements
+sur la manière dont on étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui
+paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait à tailler
+la moitié de la journée les plumes d'oie que les enfants arrachaient
+à l'aile de leurs bêtes et passaient sous les cendres chaudes pour
+les dégraisser.
+
+Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots de terre dans
+lesquels on mettait une mèche de coton qui buvait l'encre, et que
+l'on mouillait avec du vinaigre lorsque ça commençait à sécher.
+
+C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans
+le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigué quand j'étais tout
+petit; je me demandais ce que pouvaient être cette terrible passion
+qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brûler
+le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pensé
+qu'on aurait peut-être trouvé mauvais la peinture de ces amours qui
+éveillaient l'imagination des enfants, si le livre eût été fait par
+un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque, de Fénelon,
+faisait qu'on trouvait ce livre très bien et tout à fait convenable
+pour apprendre à lire aux enfants.
+
+Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé un moment, et
+procuré une demi-heure de liberté à ses élèves.
+
+En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat installé à
+l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du _Lion d'Or_.
+J'ai toujours aimé à voir faire ce travail: étant petit j'y aurais
+passé des journées.
+
+Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis
+et il se mit à rire:
+
+--C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être curé, mais au dernier
+moment, l'idée me vint de me marier avec une cousine.
+
+--Et vous vous êtes fait rétameur?
+
+--Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous savez, chez nous,
+il n'y a pas bien à choisir pour les cadets; nous étamons les âmes
+ou les casseroles, nous ramonons les cheminées ou les consciences:
+Ha! ha! ha!
+
+Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche
+fendue jusqu'aux oreilles.
+
+--Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays
+étamer et faire des cuillers d'étain.
+
+Après cela, le rétameur me demanda de quel côté j'étais. Lui ayant
+répondu que je demeurais par là-bas, entre Coulaures et Thiviers, il
+s'écria:--Tiens! comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé
+Pinot.
+
+--C'est notre curé, lui dis-je.
+
+--Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot?
+
+--Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus à aller dans
+les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et
+il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un
+méchant homme.
+
+--Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'était un
+luron.
+
+--Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on ne parle pas mal
+de lui.
+
+--Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en a, mais elles
+sont au pays, mariées toutes deux: c'est une nièce pour rire, bien
+sûr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes
+leurs plus proches voisins.
+
+--Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me dites, mais
+là-bas, tout le monde croit que c'est sa nièce.
+
+--Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait une pinte de bon
+sang à cette idée. Vous lui direz que vous avez vu son camarade
+Ragot, ça lui fera plaisir.
+
+Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le
+joyeux Auvergnat, un peu étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant
+notre curé.
+
+Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais par la fenêtre, le
+mur du jardin où pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil
+quand les frissons des fièvres me prenaient. C'était une chose bien
+commune autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par nos pays,
+force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez
+rares, bonne preuve que les gens sont mieux logés, mieux habillés et
+mieux nourris: la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont pas
+malsains, c'est la misère.
+
+Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon cousin, ma petite
+cousine Félicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin
+l'aîné étaient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que
+deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la maison,
+étant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de
+Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur,
+acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
+Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des
+fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.
+
+La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais
+tout de même il y avait du bétail. Les boeufs de harnais et les
+veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait,
+on aurait jeté une pièce de cent sous des terrasses du château,
+qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans l'allée des chevaux, il
+n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises
+bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des
+murailles du château, il y avait assez de nourrains qui se vendaient
+passablement; et à l'arrivée du bourg du côté de Saint-Agnan, près
+de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des
+fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les
+reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant
+à un dindon qu'un autre dindon.
+
+La place du bourg était pleine de marchands de chapeaux,
+d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de
+taillanderie et autres affaires comme ça. Les pétarous du bas
+Limousin, avaient apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes,
+et autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus chercher
+du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargés
+de bottes de peaux de chèvres dans lesquelles était le vin. Tous les
+marchands et colporteurs apportaient de même leurs marchandises sur
+des mulets ou des bêtes de somme, car les chemins n'étaient déjà pas
+trop faciles pour les charrettes à boeufs. Mais outre ces marchands,
+il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
+de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette
+sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait
+dans le haut écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour ça,
+était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et
+pensait bien qu'il y eût quelque sorcellerie là-dedans, car on
+n'était pas bien avancé à l'époque, dans le pays. Un marchand de
+chansons, monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé
+d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, à
+raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de
+couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crédit est mort_,
+_les mauvais payeurs l'ont tué_, et autres histoires de ce genre, en
+débitait des quantités, surtout des images du _Juif-errant_ avec la
+complainte:
+
+ Est-il rien sur cette terre,
+ Qui soit plus surprenant,
+ Que la grande misère
+ Du pauvre Juif-errant?
+
+Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa
+voiture, dont les roues étaient pleines jusqu'au bouton, d'une boue
+rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les
+chemins qu'il y avait.
+
+Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son
+instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le
+mâtin était habile. C'était d'abord fait. Il vendait aussi de la
+poudre pour les vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il
+commençait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept
+ans, qui était malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur
+avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en
+avaient rien fait. Cependant, voilà que ce petit a une attaque de
+vers et meurt dans des convulsions épouvantables, que le charlatan
+racontait à faire tribouler les gens. Mais ce n'était rien; voici
+que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le
+squelette de cet enfant et le montrait de tous les côtés à la foule.
+Oh! alors, en voyant ça et entendant le cliquettement des os, les
+pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en avaient des
+tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un
+paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes,
+quoique plus durs, en achetaient aussi.
+
+A trois heures, la foire commença à se défaire, les gens s'en
+allaient par petites troupes. Les marchands se mirent à plier leurs
+marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient à leur auberge, et
+repartaient le matin.
+
+Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans sa tranquillité
+habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille,
+si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la
+bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg était
+comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'était
+sur aucune route, les chemins étaient mauvais, et il fallait
+expressément se détourner de son trajet pour y monter. Les étrangers
+y apportaient une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait
+ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'était pas
+connu, expérimenté, devenu commun, était regardé avec défiance, dans
+cet endroit où régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la
+République, on y avait formé un club qui se tenait au-dessus de la
+halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui étaient
+sortis de leur village, essayaient d'y introduire les idées
+nouvelles et d'y faire connaître le progrès, mais sans beaucoup de
+réussite, à preuve que le club finit par tourner à la farce.
+
+Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire des gens: celui des
+Anglais qui avaient assiégé deux fois l'ancien château, et celui du
+représentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait réparer le grand
+chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et
+allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors.
+Ce n'était pas tant la réparation elle-même qui avait frappé les
+esprits, que les moyens employés. Sauf les femmes, les petits
+enfants et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette
+réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur
+les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tête, pour
+ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu même des dames
+pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier civique des
+pierres dans leurs paniers.
+
+Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours après la foire,
+et puis je m'en retournai au Frau.
+
+Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le métier, qui n'est pas
+bien difficile. Ils me montrèrent à conduire une paire de meules, à
+connaître quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de
+l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, et
+connaître la pierre à oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes
+pour le seigle, et la pierre à fusil qui vaut mieux pour le froment.
+Je fus vite au courant de tout, et de la manière de faire le
+travail, et du nom des pratiques.
+
+Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que
+Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de blé. Mais
+lorsqu'il m'eut montré le petit coup d'épaule et le tour de reins
+j'enlevais un sac comme rien.
+
+Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture,
+et là-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui
+était dû. Je suis sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
+mauvaise réputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a
+même un dicton patois là-dessus, que voici en français: Sept
+tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un
+voleurs. Mais il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien
+d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, l'aurait
+fait peut-être, s'il avait été le maître, mais mon oncle ne le
+voulait pas.
+
+Comme nous avions du bien à notre main, en plus de ce que
+travaillait le bordier, je me mis aussi à tous ces travaux de la
+terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne
+les avoir accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. Où je
+mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à labourer, parce que
+outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs,
+et s'en faire écouter.
+
+Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs
+traçant le sillon, je pensais à ce changement total qui s'était fait
+dans ma vie. Je me rappelais ces journées passées dans le bureau
+empuanti de la Préfecture, assis sur une chaise à gratter du papier.
+C'était long ces journées, et j'en avais les fourmis dans les
+jambes, sans compter qu'il fallait être aux ordres de trois ou
+quatre chefs, recevoir des reproches, point mérités quelquefois,
+n'être pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour mieux
+dire, sentir toujours sur son cou le collier de misère.
+
+Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne
+m'aurait jamais rien dit, quand même j'aurais manqué, me levant, me
+couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de
+moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil,
+le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir
+qu'on a de voir pousser et mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter
+des bêtes bien soignées; quelle différence avec le travail de bureau
+auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours assis, vous
+casse la tête, et vous fait rêvasser la nuit.
+
+Le métier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc,
+et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Après
+avoir bien travaillé la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je
+m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais
+à la pointe du jour pour aller chercher un lièvre. Des coups mon
+oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne
+prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au
+collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça nous surmontait. D'ailleurs
+nous ne craignions pas guère les gendarmes, ils étaient loin, et
+pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et
+de bois que nous connaissions comme notre poche, ça leur était
+défendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux où on
+trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou
+traverser les bruyères roses entremêlées de balais à fleurs jaunes
+et de hautes fougères. Les ajoncs ne manquent pas non plus par là,
+et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien
+fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas
+bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont
+toujours verts, ils ne sont pas déplaisants à voir comme ça en
+fourré, ou semés au milieu d'une lande, ou accrochés le long des
+termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel
+plaisir de s'en aller dans nos grands bois châtaigniers où on trouve
+de ces vieux arbres creux où logent les fouines, et de sentir
+l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi,
+il n'y avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de notre
+pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de me sentir libre
+avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche où pointait
+une petite palène fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me
+parût plus belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses allées
+d'arbres bien taillés, tout autour.
+
+J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou autrement dit les
+ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des
+connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les
+vôtes étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
+Ça se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et
+faisaient leur plus grande dépense pour la frairie de leur endroit.
+On s'invitait comme ça les uns les autres, et on faisait durer la
+fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les
+grandes alors, et guère de chemins que ceux creusés par les
+charrettes; aussi on allait de pied, ou à cheval. On voyait les
+dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait
+des enfants on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop petits,
+on les mettait sur du foin dans des paniers de bât, de chaque côté
+d'une de ces bonnes petites bêtes grises qui ont une croix sur les
+épaules, pour avoir porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit.
+Dans les maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la
+cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une chambre; celui qui
+avait la plus grande la prêtait; ou dans une grange, ou sous quelque
+gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
+pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais du vin blanc, ou
+de la piquette, ou de l'eau sucrée, et les dames de bonne
+bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre,
+et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain
+on allait se promener par là dans les bois, et les amoureux y
+trouvaient leur compte; et puis on faisait des crêpes qu'on mangeait
+avec du miel, et c'était à qui les tournerait le mieux et en
+mangerait le plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors
+on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on
+racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'était à qui
+dirait le meilleur. C'est dans ces fêtes champêtres que la jeunesse
+faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages.
+
+Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les endroits, ce n'est
+plus guère rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre
+parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
+fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant
+maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et
+de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins
+de fer; et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de courses,
+que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent à la ville,
+et y dépensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez
+eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
+qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent
+pas grand'chose à ce qu'ils voient.
+
+On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute,
+c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de
+porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait
+autrefois dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne risque pas
+tant de faire attraper du mal à ses bêtes, et qu'on ne se fait pas
+tant de mauvais sang.
+
+Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on
+sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes où on
+laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec
+toutes ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se
+divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise les
+divertissements de chez soi, qui ne coûtent quasiment rien et sont
+plus sains de toutes les manières. C'est à cause de cette facilité,
+que petit à petit, les gens trompés par les semblants, se sont
+dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau
+de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place,
+ou un travail moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens
+sont bien malavisés car le travail des villes est plus exigeant,
+plus attachant, et plus mauvais pour la santé, sans parler de la
+liberté: misère pour misère, mieux vaut celle des campagnes.
+
+Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait
+ses défauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est
+pas que je veuille dire qu'elles étaient exemptes de toute chose
+blâmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir
+de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de pierres.
+
+On attachait le pauvre animal par une patte à un petit piquet planté
+en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait:
+tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont
+la vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une pierre
+leur cassait une patte, une autre leur démontait une aile, et
+lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voilà
+sur le flanc dans la poussière, comme morts. Mais l'individu qui
+faisait tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en
+aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq
+pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on
+recommençait à lui tirer des pierres. Si le vin n'était pas assez
+fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie.
+
+Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi
+qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai
+jamais pu souffrir ça.
+
+Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les
+jetaient à la tête, c'était bien pis. Il y avait comme ça,
+autrefois, des communes qui étaient ennemies entre elles, de manière
+que quand les garçons de ces communes se rencontraient dans une
+vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'eût été d'un
+côté des Français, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais,
+et non pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette haine
+entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne
+l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien temps il y avait eu
+quelque bataille entre deux jeunes gens de différentes paroisses et
+que les autres garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux
+qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche, et de
+partie en revanche, cette bestiale haine s'était entretenue et
+envenimée entre voisins du même pays.
+
+Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort de meunier, mais
+bientôt, je le fus encore davantage.
+
+Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je
+trouvai Nancy qui portait le mérenda, autrement dit la collation, à
+ses gens qui travaillaient à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais
+fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui
+avais point parlé, ni même fait attention. Comme elle avait changé!
+Quelle belle fille elle était devenue, et grande! Ce n'est pas ses
+hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un
+cotillon de droguet et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa
+chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa
+poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait à chaque coup
+de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous
+le droguet, et elle avait la démarche mesurée des femmes bien
+faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait d'une main,
+en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au coude, son bras fort un
+peu hâlé.
+
+Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on fait aux petites
+droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus.
+Nous parlâmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce
+que son père et sa mère devaient l'attendre.
+
+Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et plus j'y pensais,
+plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille
+qui pût lui être comparée, je ne dis pas seulement de celles de la
+campagne, mais même à Excideuil, où on voyait pourtant de belles
+filles. C'était surtout son regard clair et tranquille, et son
+sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu'à ça, que
+c'était une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnête
+créature à qui on pouvait se fier.
+
+Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantôme, nous
+invitèrent à la noce de leur aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y
+envoya. Nous étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à
+quel degré, et seulement que nous étions tous des Nogaret, venant du
+même auteur, qui avait été meunier du moulin des moines de Brantôme.
+Ces Nogaret qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et leur
+moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut
+une crâne noce, ma foi. Le garçon prenait une fille qui avait du
+bien, et rien ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne
+mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux principalement,
+chantèrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des
+propos de circonstance, et des histoires salées dont on régala les
+mariés.
+
+Mais la fille était une bonne grosse drole bien délurée, qui se
+moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'à
+ce que son mari lui contait à l'oreille en la tenant par la taille.
+Tandis qu'on était là, à table, elle fit un petit cri tout d'un
+coup; c'était le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un
+joli ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué aux garçons
+de la noce qui le mirent à leur boutonnière.
+
+Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. Puis après, quand
+la mariée eut dansé avec tous les jeunes gens, tandis que le
+chabretaïre avait mis les danseurs bien en train, les novis
+disparurent.
+
+Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou
+soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. Après quelques
+recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois
+maisons, on les dénicha chez des voisins, où on les avait retirés.
+Le tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tête. L'un
+portait la soupière, l'autre des assiettes, un troisième portait un
+pichet plein d'eau, le quatrième une de ces anciennes cuvettes
+ovales à pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
+bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux
+cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans
+la chanson de Marlborough.
+
+Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient que ça serait
+inutile, on aurait plutôt enfoncé la porte. Aussi elle était tout
+bonnement fermée au loquet, et la noce entoura le lit, avec des
+rires et des chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait
+bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et
+s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de même. On leur
+donna à laver tous deux en cérémonie, et quand ils se furent essayé
+les mains on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin,
+noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
+marchaient et elles étaient aussi poivrées que le tourin. Quand ils
+eurent fini, on présenta au marié un verre plein: il en but la
+moitié et donna l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit
+le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, qui en but la
+moitié et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le
+contre-nôvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson
+patoise de circonstance, qu'on avait dû chanter à la noce de
+l'ancien Nogaret, le meunier des moines.
+
+Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun
+s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre
+avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient
+dans leurs mains.
+
+La chanson finie, par une signifiance cachée des mystères de la
+noce, le contre-nôvi cassa le verre où les mariés avaient bu, en le
+choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prédit
+qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et
+tout le monde se retira en les engageant à travailler à justifier la
+prédiction.
+
+Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire la continuation
+des ripailles. Mais le troisième jour, mon cousin me mena à Brantôme
+où c'était la fête.
+
+Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à celui qui ferait
+le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et
+des moulins en amont, et aussi de ceux qui étaient sur la Côle
+jusqu'à Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers Valeuil,
+Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de
+Roufellier qui est au dessous, et même de celui de Bonas, près de
+Saint-Apre.
+
+Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs fouets à pompons
+autour du cou, se réunissaient à cette grande croze, d'où on a tiré
+tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du
+clocher bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine,
+et chacun à son rang manoeuvrait son fouet à tour de bras. Il y a
+dans cette grotte un écho qui répétait à n'en plus finir les
+pètements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en
+avait qui étaient tellement habiles que leurs pétarades
+ressemblaient quasiment à une musique. Moi je ne suis pas
+connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des fois j'ai
+entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en
+cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit
+assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des
+fouets à Brantôme.
+
+Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois des plus vieux
+meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui
+était le plus fort à leur avis, on le nommait pour l'année le Maître
+du fouet. Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.
+
+Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend. Les meuniers
+d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs à dos de mulet; il y a
+des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et
+ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces méchants
+engins qu'on fait de belle musique; il faut pour ça les anciens
+fouets à manche court, à lanières de cuir tressées avec de gros
+noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons.
+
+Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis pour le Frau.
+Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin
+de Lachapelle-Faucher.
+
+--Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas à nous
+rendre la pareille?
+
+--Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans réflexion.
+
+--Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il
+n'y a rien qui vaille d'être marié avec quelqu'un qu'on aime bien.
+
+Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au cousin, et je les
+quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.
+
+Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir
+rencontré le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M.
+Silain cherchait à vendre quelques terres, pour payer un homme
+auquel il devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres
+dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on appelait le
+Pré-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la
+Chausselie et les Granières. Ça nous allait bien; le pré était sous
+nos fenêtres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre
+petit bien de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait
+répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer mais qu'il
+m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrément de
+cette affaire qui nous mettait tout à fait chez nous, nous aurions
+avec ce pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année une
+forte paire de boeufs à la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes
+veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec
+celles que nous avions déjà, feraient une bonne métairie de ce petit
+borderage. La maison était assez grande, il fallait seulement bâtir
+une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois
+d'accord sur le prix, qu'à céder les créances venant de ma mère que
+j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
+mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions à la
+demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa volonté, ne voulant
+pour rien au monde la contrarier.
+
+Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, allant à la
+chasse devers Corgnac, nous montâmes à Puygolfier. Hélas! la pauvre
+créature, qu'elle dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous
+dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait son père
+parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre
+mille huit cents francs de dettes à payer; et comme M. Silain
+voulait des terres et du pré sept mille cinq cents francs, il se
+trouvait qu'il aurait touché deux mille sept cents francs qui
+auraient été mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, on
+le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen
+d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce
+qu'il fallait pour rembourser le prêteur, et que pour le reste, nous
+payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, à la
+Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas à la
+fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle
+craignait que son père ne voulût pas y consentir.
+
+Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla
+sur les terres pour bien se rendre compte de l'étendue, car pour la
+qualité nous la connaissions assez. Après avoir bien calculé, il dit
+au notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, et que
+nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parlé déjà. M.
+Silain se débattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus
+d'argent, et il aurait fait une diminution pour être payé comptant
+du tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres conditions,
+et comme le créancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres
+voisins à qui ces terres pussent aller, il fut obligé de mettre les
+pouces. Par ce moyen, on espérait que la demoiselle Ponsie avait
+devant elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec M.
+Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces choses-là.
+
+
+
+
+IV
+
+
+En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler
+de l'élection du président de la République, et nous connûmes que
+Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme
+chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribérac, qui portait
+Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire
+passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins
+les paysans comme nous, c'était à rien faire.
+
+Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on
+parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million
+d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus
+petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le
+pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent
+son argent et ses fils, et le saignent à blanc.
+
+Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que
+Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!
+
+Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le
+peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros
+bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les
+bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les
+moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros
+commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre
+la République; elle ne pouvait durer.
+
+Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais,
+plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien,
+mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit
+lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait
+dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je
+l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu
+et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa
+franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et
+bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait
+appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus
+d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que
+je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de
+lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois,
+et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux
+Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle
+laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça,
+et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.
+
+L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du feu, et les
+histoires dont Gustou avait un plein sac. C'était bien toujours les
+mêmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait
+souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.
+
+Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat
+du père Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre
+Jumilhac et la forge des Fénières. Ça s'était passé avant la
+Révolution, et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans la
+forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on
+ne savait ce qu'était devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien
+rapporta une de ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt,
+fit reconnaître le corps, car les chiens et les loups l'avaient
+presque tout mangé.
+
+Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et
+Mandrin. Pour Cartouche, c'était un voleur et un assassin, et nous
+ne le plaignions guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
+avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du
+roi, nous intéressait et nous trouvions qu'on aurait dû le gracier.
+Ça n'était pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en
+horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre
+à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui a contribué à le
+rendre populaire.
+
+Toutes les histoires de brigands lui étaient connues à ce brave
+Gustou, et il savait aussi tous les crimes célèbres du pays. Il les
+racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes
+tournaient au conte, et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver
+celle de Delcouderc.
+
+C'est en pelant tranquillement les châtaignes le soir, que Gustou
+nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous
+intéressait beaucoup, parce que le crime avait été commis tout près
+de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
+quelques années seulement que le curé de Nanteuil, en pêchant à la
+ligne, à cinq ou six portées de fusil au-dessus du moulin, avait
+amené une pincée de cheveux. Là-dessus on avait plongé, et on avait
+ramené un homme pris dans des racines de vergne. La figure était
+toute mangée par les poissons et on ne connut qu'aux habillements
+que c'était un porte-balle qui avait passé dans le pays, il y avait
+une quinzaine. Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
+hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait été
+assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on traversait la rivière
+sur des arbres soutenus par des fourches plantées dans l'eau. Mais
+ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
+maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu
+goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin
+dans le pays: peut-être nous le rencontrons tous les jours,
+disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
+mauvais coup.
+
+Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles
+superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou
+qu'ils appellent _Lébérou_, à tout; mais cela n'empêche qu'ils
+aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
+faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. C'est bien
+une économie de temps pour ceux qui sont pressés, mais il y a autre
+chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
+et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime à voir briller par
+une belle nuit, les millions d'étoiles qui sont au ciel. Il semble
+que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi
+nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par
+jours, comme les anciens Gaulois.
+
+Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas
+épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on
+rencontrait peut-être tous les jours, il y en avait à qui ça faisait
+une impression, et qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.
+
+Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de personnes pour
+nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de
+la Mondine au Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
+Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de
+par-là, des métayers du château et des voisins. Les énoisements,
+c'est comme une espèce de fête chez nous. Les hommes avaient porté
+leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.
+
+Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion,
+prêchait un peu pour la République, il tâchait de faire comprendre
+ses idées, et expliquait à tous des choses dans leur intérêt. Mais
+c'était trop sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
+rire avec sa voisine, écouter des contes et des histoires, et causer
+des vieilles superstitions apprises des grand'mères.
+
+Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses à fond:
+c'était lui qui mettait une souche au feu le soir de Noël, et il
+fallait qu'elle fût de cerisier, de prunier ou de quelque autre
+arbre à fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la
+voyant bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui le
+sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps à l'avance
+sécher dans la fournière. Il gardait soigneusement des charbons et
+des cendres de la souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
+bêtes, et pour d'autres affaires encore.
+
+C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un
+barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des
+frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:
+
+--O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!
+
+A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la
+cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau
+bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la
+préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la
+grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son
+traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la
+Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait
+que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le
+poignet gauche.
+
+Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première
+fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules
+ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
+maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en
+partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal
+jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis
+ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes
+en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des
+âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait
+voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti
+plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme
+lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.
+
+Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait
+pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois
+qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui
+passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
+d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.
+
+A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix
+sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était
+un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait
+fait jeûner les boeufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore
+dans quelques maisons.
+
+Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de
+l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le
+persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau,
+dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les boeufs de
+maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré.
+Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille
+de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il
+mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au
+milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il
+disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on
+voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre
+chose.
+
+Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas
+affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de
+douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le
+pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était
+arrivé.
+
+Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin
+dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si
+elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien
+pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le
+lutin, bien entendu.
+
+Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de
+la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux
+dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire
+dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait
+la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un
+homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du
+Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la
+cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient
+comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais
+derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un
+fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se
+frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable
+ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche
+dans une bonde de barrique vide.
+
+De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé mal, et lorsqu'il
+était revenu à lui, tout avait disparu.
+
+Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait pamander à Tuénou.
+D'ailleurs, cette cafourche du Cimetière-des-Boucs était connue
+depuis les temps anciens, pour être hantée par le Diable.
+Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
+la forme d'un grand bouc noir.
+
+Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer d'ailleurs. Ils
+n'avaient qu'à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf
+fois: _Robert!_ Mais rien que cette idée faisait frissonner tout le
+monde. Gustou assurait que c'était à cet endroit-là même que le
+vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, avait eu du
+Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait
+laissé à ses enfants un grand pot plein de louis. Il était allé à la
+cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
+coup de minuit, il avait crié trois fois: _Poule noire à vendre!_ Le
+Diable était venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des
+cornes et des pieds fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais
+Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions,
+et il avait eu la _Mandragoro_.
+
+--Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, Gustou?
+
+--Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est pas d'aujourd'hui
+seulement que ça se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'étais petit,
+ma grand'mère m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne
+crois à rien.
+
+--Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le
+Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paraître. Tous nos
+anciens ont ouï dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé
+parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme
+un loup, pour nous manger.
+
+--Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, dit Lajarthe, ça
+ne veut pas dire qu'il se montre là en personne...
+
+--Comment! dit un garçon du bourg qui avait servi la messe du curé
+pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu
+sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, il
+était bien là réellement présent en chair et en os, dis Lajarthe?
+
+Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta de regarder
+sérieusement mon oncle.
+
+--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es né
+une cinquantaine d'années trop tôt.
+
+--Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de Puygolfier; et tous
+les énoiseurs se mirent à rire.
+
+Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui
+parler. D'ailleurs, je connaissais tout ça, et si, étant petit,
+j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me
+faisaient rire.
+
+Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient passer le
+froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'était le
+convier à noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:
+
+--Vous avez tous ouï parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit
+malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau
+fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche
+sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous
+pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; on ne peut pas dire
+que ça s'est passé loin d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon
+lit, au moulin, et à moi.
+
+Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, quand tout d'un
+coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait
+sur les pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui était
+entrée au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire
+descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds.
+On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la
+voilà qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...
+
+--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrayés.
+
+Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:
+
+--Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras et je l'empoigne:
+mais c'était comme si j'avais fouillé dans un lit de plume, tant
+c'était doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient
+jusqu'au coude dans cette sale créature, comme dans la pâte de la
+maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. Tout de même je finis
+par la prendre au cou et à la serrer bien fort; mais j'avais beau
+serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout
+petit à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, et
+j'entendis quelque chose qui marronnait du côté de la porte, et puis
+je n'ouïs plus rien: la bête était repartie sans bruit par le trou
+de la serrure.
+
+--Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?
+
+--Je dis que tu avais mangé quelque chose qui te pesait sur
+l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.
+
+--C'est ça; et la bête que j'empoignais?
+
+--C'était ta courte-pointe.
+
+--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?
+
+--C'était quelque chatte sur la tuilée.
+
+--Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois à
+rien. C'est une chose qui m'est arrivée à moi-même; tu sais que je
+ne suis pas menteur, et avec ça tu ne me crois pas.
+
+--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du côté de tes
+idées: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-là, mais je
+ne crois pas que ça fut le _Chaoucho-Vieillo_.
+
+--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui m'est arrivé; ni à la
+_Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus
+aux _Bujadières_ qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
+_Biche-Blanche_, à la _Litre_; à la _Citre_, cette bête qui semble
+une chèvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins
+la nuit, galope après les gens attardés, emporte les enfants qu'elle
+rencontre, fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu quand on la
+poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas
+refuser de croire, dit-il très sérieusement: c'est la
+_Chasse-Volante_ et le _Lébérou_. Ça c'est des choses trop connues
+pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie
+bien.
+
+--Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la vérité. Et chacun de
+raconter qu'il avait ouï la _Chasse-Volante_, et vu le _Lébérou_,
+c'est-à-dire le Loup-garou.
+
+--Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, le vendredi d'après
+la fête des Morts, la _Chasse-Volante_ a passé par ici, entre le
+moulin et le Taboury.
+
+--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les
+onze heures du soir.
+
+--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de
+Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros
+quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent
+du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
+nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez à
+présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des
+chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
+comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les
+chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets.
+Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous
+le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope
+toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...
+
+Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table
+de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:
+
+--Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à
+tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer,
+comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se
+rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
+rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue
+à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et
+le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la
+déchiquetaient en hurlant.
+
+Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la
+terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens
+et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.
+
+--Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se
+trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu
+plus, Gustou, tu t'y trouvais.
+
+--Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon
+oncle.
+
+Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils
+aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.
+
+Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous
+dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter
+au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on
+appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et
+demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y
+avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par
+la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
+pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était
+content.
+
+--Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du _Lébérou_?
+
+--Laissez là le _Lébérou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose,
+n'est-ce pas, Sicaire?
+
+--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes
+voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur
+façon; ce soir tu n'y ferais rien.
+
+--C'est ça! c'est ça! parle du _Lébérou_, Gustou.
+
+Et voilà Gustou parti.
+
+--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros
+quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui
+se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
+entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau
+coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les
+gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont
+abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.
+
+L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à
+peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les
+_lébérous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau.
+Le dernier _lébérou_ connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans
+cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches,
+près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait
+fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient
+pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait
+posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai
+ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en
+battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et
+les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien
+parce qu'on en avait peur.
+
+Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était
+_lébérou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui
+le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait
+quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme
+un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
+donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment,
+puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le
+Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
+lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre
+pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était
+caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en
+était engalopé laissant là son fusil. Mais le _Lébérou_ l'avait
+facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les
+épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de
+manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
+crevé.
+
+Il faut vous dire que ceux qui sont _lébérous_, ça les prend la
+nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du
+lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils
+sont bien _lébérous_, et vont à leur fontaine.
+
+Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les
+chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il
+pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait
+porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était
+sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la
+pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et
+rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure,
+rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la
+nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de
+fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop
+dur.
+
+Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un
+coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez
+longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après
+avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui
+était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien
+qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui
+l'avait étouffé.
+
+Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous
+que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être
+enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou
+en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.
+
+--Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la
+vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à
+mon oncle.
+
+Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.
+
+--Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix
+décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour
+Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le
+peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur?
+Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour
+en paieront les pots cassés.
+
+--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à
+plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les
+laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce
+qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire
+prendre le contre-pied de leurs intérêts.
+
+--C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne
+leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la
+bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le
+vieux Francillou de la Toinette, entre autres.
+
+Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à
+demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les
+énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des
+jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en
+haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se
+mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était
+d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les
+mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire
+passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme
+une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le
+donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit
+devenir toute rouge.
+
+Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser
+aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient
+accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.
+
+Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus
+l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de
+la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit
+sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des
+étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures,
+après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long
+d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me
+retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
+chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine
+de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le
+fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me
+retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je
+m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
+tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces
+bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à
+tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir
+comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous
+attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au
+bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt
+dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je
+sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de
+pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta
+dans la combe et gagna les bois.
+
+Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade
+et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait
+tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me
+plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle
+était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à
+la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire,
+car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
+sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi,
+Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.
+
+Le soir, après souper, quand tout était rangé en place,
+j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il
+en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en
+avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de
+ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je
+faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.
+
+Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon
+sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots
+menaient grand bruit sur la terre gelée, mais ça ne nous empêchait
+pas de nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
+l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y
+a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain
+lorsque je voulus recommencer, elle était sur ses gardes et me dit
+en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.
+
+Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque temps à traîner dans le
+coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bâton, mais
+enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
+médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais quand elle fut au
+lit, nous fîmes venir le médecin de Savignac qui nous dit en partant
+qu'il n'y avait point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
+tout doucement.
+
+Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'était sa fin,
+et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses
+affaires.
+
+M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses
+témoins, et fit le testament. Après qu'il fut parti, la Mondine me
+fit demander, et, quand je fus là, près de son lit, elle me dit que
+n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père ni
+mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que
+deux choses: la première, d'être enterrée auprès des Nogaret,
+puisqu'elle avait vécu auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de
+lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.
+
+Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme bien on pense. Alors
+elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'était pour me faciliter à
+me marier, si je venais à aimer une fille plus riche que moi; ou
+bien pour n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
+pour prendre une fille à mon goût.
+
+Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé Pinot. Je
+l'embrassai, et j'y fus.
+
+Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la communia et
+l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon,
+Nancy, la femme du fermier du Taboury, étaient agenouillées dans la
+chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
+sachant cela.
+
+Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le convia à prendre
+quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il
+avait déjeuné, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en
+buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et
+l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce
+qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un lièvre
+dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.
+
+Trois jours après il revint pour faire la levée du corps; la pauvre
+Mondine s'en était allée tout doucement, comme avait dit le médecin.
+
+Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de gens de chez nous en
+ce temps-là; elle savait seulement qu'elle était petite drole dans
+le temps de la Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
+paroisse.
+
+En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour
+faire la déclaration de décès, je trouvai son acte de baptême, et je
+l'ai relevé pour montrer comment ça se faisait jadis.
+
+«Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, évêque,
+Martissou, mon marguillier, allant sonner l'angélus du matin, trouva
+contre la porte de l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
+nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être du sexe
+féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle a été baptisée le même
+jour sous condition; Martissou a été parrain et Mondine, sa femme,
+marraine, _Carminarias_, _curé_.»
+
+Après la mort de notre vieille servante, il était clair qu'une
+jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer à venir dans une
+maison où il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en quête, et
+le jeudi d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de
+Saint-Raphaël, qui n'avait pas trouvé à se placer depuis l'arrivée
+du nouveau curé qui avait amené la sienne. Nous nous figurions
+bonnement que cette femme, ayant toujours vécu avec des curés,
+serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les fêtes,
+et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'était un
+vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de salé dans la soupe,
+ou faire sauter une aile de dinde dans la poêle s'il venait
+quelqu'un. Mais nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
+messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, faisant cuire de
+la viande les jours défendus, et en mangeant même quelquefois,
+disant à ça, que quand on était chez les autres, on ne choisissait
+pas son manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des fois,
+quand Lajarthe était là, et que nous parlions de la politique, ou de
+choses de la religion, ou des curés, Gustou lui disait: Vous ne vous
+signez, pas, Marion?
+
+Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en avait entendu
+d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand
+refrain était, que les curés sont des hommes comme les autres.
+
+Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait être
+maîtresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes,
+et les gouverner à sa façon. Mais comme elle était bonne servante
+d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper
+le farci, comme on dit.
+
+Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus
+Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la
+rencontrer, mais ce n'était jamais que pour un petit moment; en
+passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais
+porter de la farine ou chercher du blé. Je lui avais enseigné à
+reconnaître une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle
+l'entendait, si elle était par là, elle se montrait, quelquefois de
+loin, mais j'étais content tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs,
+qu'elle avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce qu'elle ne
+se laissait pas parler le dimanche par les autres garçons. Mais où
+je le connus tout à fait, c'est un jour que je l'avais trouvée dans
+le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
+Nancy, je gage que vous l'avez perdu?
+
+--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.
+
+--Faites-le moi voir donc?
+
+--Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez point.
+
+Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra la petite noix
+nouée dans le coin de son mouchoir.
+
+Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à
+Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer
+quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir,
+j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil,
+lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir
+d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite
+chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la
+paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle
+lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la
+poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses
+manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds
+et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant
+jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un
+gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je
+ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté
+n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que
+j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et
+santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder
+longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant
+mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout
+en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
+fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et
+d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui
+fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle
+tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait
+sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge
+sur son épaule, et s'en alla.
+
+Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis
+suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine,
+j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les
+chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur
+ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant
+compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin,
+l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en
+route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au
+bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.
+
+Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de
+l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles
+n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait
+que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette
+idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
+quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les
+temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte,
+surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était
+mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits.
+Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
+attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se
+couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les
+vieilles d'une coiffe.
+
+Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je
+sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé
+autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant
+ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le
+racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.
+
+Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura
+pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à
+quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous
+attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à
+le montrer un peu plus.
+
+Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la
+mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une soeur mariée, pour la
+vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
+savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps
+avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un
+garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une
+contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme
+il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût
+venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec
+elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:
+
+--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.
+
+--Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?
+
+--Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec
+cette grande fille, qui est chez les Jardon.
+
+--Et de quel droit? lui dis-je.
+
+--Parce que je ne le veux pas.
+
+--Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?
+
+--Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!
+
+--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui
+répondis-je, j'aime autant avoir à faire à toi de suite: allons dans
+le pré, là derrière.
+
+Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes pour ne pas les gâter,
+et les coups de poings et les coups de pieds commencèrent à rouler.
+Après un instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
+terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une colère
+noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. Moi j'étais en
+colère aussi, mais je voyais tout de même mon affaire. A un moment
+où il m'avait manqué je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui
+lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps un grand coup
+de pied dans l'estomac qui le démonta. Sur ce coup, je me jetai sur
+lui et l'empoignai à bras-le-corps. Il se défendit bien tant qu'il
+put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et,
+tombant sur lui, je le tins sous moi.
+
+--Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de danser avec qui il me
+plaira?
+
+--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se débattre, et à
+chercher à se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me
+mordit au bras.
+
+Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je le pris par le
+cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu
+mords comme un chien, je t'étrangle comme un chien!
+
+Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai
+et, reprenant ma veste, je m'en allai.
+
+--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.
+
+En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui était pâle, assise
+sur une chaise.
+
+--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.
+
+--Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il voulait faire
+l'insolent: ce n'est rien.
+
+--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,
+
+--Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.
+
+Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle
+appelait la soeur de sa mère nourrice, et en chemin elle me fit
+raconter ce qui s'était passé. Alors elle me pria de m'en aller
+avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
+les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais
+compté passer la soirée à nous promener et à danser avec elle, ça ne
+m'allait pas du tout, mais elle me dit que ça ne me servirait de
+rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.
+
+Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais à
+la condition qu'elle m'embrasserait. Nous étions dans un chemin
+creux, derrière les haies, et personne par là: elle ne dit rien, et
+alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
+tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.
+
+Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-là, et mes
+petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement
+que d'être vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait
+semblant de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès longtemps;
+mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas
+parlé. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, ça fut le
+diable. Comme il était d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy
+n'était pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
+d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser
+d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait
+qu'elle n'aurait que ce qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la
+montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
+méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout ça,
+mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.
+
+Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tournée, me dit
+qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis,
+et que M. Silain, qui chassait par là, s'était arrêté longtemps à
+lui parler.
+
+Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout la
+pourchassait; ça me mit en colère contre lui, et je me promis de le
+savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun
+doute; il n'y avait qu'à la voir pour connaître que c'était une
+honnête fille, incapable d'écouter un autre homme que celui qu'elle
+aimait, et il fallait être une vieille méchante bête, comme le père
+Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.
+
+Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai Nancy, et trois
+ou quatre jours après, ayant vu où elle menait ses bêtes, j'y fus
+par un chemin détourné. Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui
+dis que j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
+bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à causer. J'étais là
+depuis un moment accoté contre un gros châtaignier, quand tout d'un
+coup les brebis arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
+tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté d'où elles
+venaient, comme c'est la coutume de ces bêtes. Nancy qui était en
+face de moi leva la tête et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses
+chiens.
+
+Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout près, il dit
+sur un ton aimable:
+
+--Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?
+
+En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. Il devint rouge
+comme la crête d'un coq.
+
+--Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!
+
+--Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, en riant, c'est
+de mon âge.
+
+Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en
+retourna en marronnant dans sa moustache.
+
+Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant à ce qu'il allait
+dire par vengeance et dépit; mais je la consolai en l'assurant qu'il
+ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs
+il y avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.
+
+Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, l'idée du
+mariage m'était venue tout à fait, et je me disais tous les jours
+qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnête et
+bonne ménagère qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
+belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait la
+prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes
+pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes
+riches les ruinent quelquefois.
+
+De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, qui n'avait pas
+plus de coeur qu'une pierre, ça me faisait de la peine:
+
+--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y
+ai pensé souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit
+que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.
+
+--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien,
+une bâtarde recueillie par charité; comment cela pourrait-il se
+faire!
+
+--Ça se fera facilement, si tu m'aimes.
+
+--Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de
+moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille rusée qui ai
+tout fait pour vous attirer!
+
+--Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: ainsi ne pleure plus,
+dès ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure,
+mais tu connaîtras que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
+chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est dans notre
+jardin pour faire peur aux oiseaux.
+
+Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je lui parlai de ça,
+comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien
+pensé, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne
+restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui des Messieurs
+de l'hospice. Nous causâmes longuement le soir de ça, et ce qui me
+faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy:
+moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.
+
+Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de
+pierre, je jetai bas le chapeau de l'épouvantail; puis après avoir
+bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.
+
+Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de
+l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais
+il n'en fut rien; c'était une occasion de tirer quelque chose pour
+lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
+voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas
+espérer, n'ayant rien; c'était bien de l'honneur qu'on lui faisait;
+seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je
+venais à me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la
+rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilité,
+n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça serait, mais enfin ces choses
+s'étaient vues. Et puis, si Nancy venait à retrouver ses parents,
+qui devaient être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses
+bourrasses la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant au tour;
+oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait
+confronter l'autre moitié du louis à celle qu'elle avait à son
+collier; n'aurait-on rien à lui dire, à lui son père nourricier, de
+l'avoir mariée sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
+pressait.
+
+Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à rembarrer les
+mauvaises raisons de Jardon, mais ça n'était pas les vraies. Le
+bonhomme se travaillait pour tâcher de profiter de la bonne aubaine
+de sa fille.
+
+Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à faire du mal par
+plaisir, mais il était méfiant, dur comme le fer, et avare.
+
+Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont
+tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu
+qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du
+paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère
+à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il
+était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire
+aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait
+s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a
+été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est
+devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que
+depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation
+de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut
+lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
+misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent
+quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons
+naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous,
+ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés,
+des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents
+d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour
+la politique.
+
+Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de
+laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà,
+sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son
+dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si
+c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que
+si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux,
+elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient
+devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de
+terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils
+auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.
+
+Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui
+dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien
+avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
+valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle
+épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns
+et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il
+faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que
+ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.
+
+Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le
+quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais
+qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux
+qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs
+derniers jours.
+
+Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de
+mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la
+Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais
+principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
+bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas
+fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il
+fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu
+forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.
+
+Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la
+fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste
+et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit
+que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
+il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de
+vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque
+je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de
+l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.
+
+--Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.
+
+Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.
+
+--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est
+sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi,
+aura remis le chapeau.
+
+Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.
+
+Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible que ça,
+qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement que nous avions convenu mon
+oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part
+de revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour
+en finir sur cet article, lorsque tout fut décidé, il vint pleurer
+près de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de blé
+pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière
+qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre
+pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, il était plus pressé, je
+crois, que nous, de voir faire le mariage.
+
+Au moment où nous allions convenir de l'époque, il arriva à Gustou
+un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un
+grenier d'une pratique avec un sac de blé, tomba et se démit
+l'épaule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet état.
+Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, mon oncle me dit de
+prendre la jument et d'aller vitement quérir le médecin de Savignac.
+
+--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un médecin qu'il me
+faut.
+
+--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car
+il était épeuré; alors c'est un avocat que tu veux?
+
+--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les médecins ne
+voient pas souvent d'affaires comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait
+d'habitude.
+
+--Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?
+
+--Si c'était, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait
+bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.
+
+--Et donc, qui veux-tu?
+
+--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hélie fera bien ça
+pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrangé le
+bras dans trois minutes, c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil
+dans dix départements, et on vient du diable le chercher. On le
+trouve tous les mardis au marché de Thenon, de manière qu'en partant
+cette nuit, Hélie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui
+parler le premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à la
+petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller là tout droit, on
+te le fera voir.
+
+Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, et je revins
+souper.
+
+Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une limousine en
+travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.
+
+En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite,
+étonnée de me voir partir à cheval à cette heure. Je lui dis où
+j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai,
+puis je continuai mon chemin.
+
+Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le village du Terrier
+pour aller passer l'Haut-Vézère à Tourtoirac. Dix heures sonnaient
+lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le
+temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce pont, je ne
+sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme ça la manie de
+renverser tout ce qui est vieux. Il était pourtant bien assez grand
+pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était un peu
+plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!
+
+En passant entre les parapets bâtis avec des angles de refuge, je
+pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pavé. Je
+descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait
+perdu un fer de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
+mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en allai tout droit,
+voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand
+Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant à la
+porte, je l'éveillai.
+
+Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'écria: Hé!
+c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé quelque chose, au Frau?
+
+--Gustou s'est démis une épaule, et je vais à Thenon chercher
+Labrugère; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire
+remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais où c'est.
+
+--Attends que je mette mes culottes, fit-il.
+
+Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait
+être à l'auberge, chez Devayre. Il y était, en effet, qui jouait à
+la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie;
+mais le grand Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
+alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, et vint avec
+nous.
+
+Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout ça prit
+du temps, en sorte qu'il était plus de onze heures quand je partis
+de Tourtoirac.
+
+--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, à la cafourche du
+chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, méfie-toi.
+
+--Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux
+qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en
+montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une
+lanière de cuir.
+
+Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et
+le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre
+prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une
+fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma
+connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que
+chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose
+de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
+Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac,
+qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune
+de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.
+
+Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite
+lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière.
+L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
+convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y
+en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est
+tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite
+position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
+mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et
+rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la
+pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine,
+encore qu'elle vînt de chasser.
+
+Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant
+à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui
+pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
+dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on
+s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière,
+autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres,
+mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les
+fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment
+bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour,
+riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler
+à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de
+poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours
+vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux
+dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et
+que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret
+enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je,
+pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque
+nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une
+longue vie de travail, il faut se reposer.
+
+En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en
+donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les
+hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le
+ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une
+bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près,
+lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne
+se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
+j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant
+ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez
+longtemps à Thenon.
+
+A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère
+beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les
+vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de
+causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant
+s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui
+couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin,
+sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur
+des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
+ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque
+cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de
+la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
+Périgueux.
+
+En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis
+ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine
+gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui
+répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de
+quelque métayer allant à la grange donner aux boeufs; et au loin, du
+côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour
+commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
+au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en
+haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se
+levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
+l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les
+gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule
+fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument
+à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on
+a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau
+temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
+que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à
+boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda
+de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
+s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est
+rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en
+place:
+
+--A votre santé!
+
+Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il,
+pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de
+famille: son père était aussi des plus adroits.
+
+--A la vôtre!
+
+--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins dans le pays pour
+arranger un membre cassé ou démis, comme les Labrugère.
+
+Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y avait dans nos
+campagnes des gens qui se disaient médecins et qui n'étaient que de
+mauvais drogueurs, saignant les gens à pleines cuvettes, et ne
+sachant guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai
+connu un, qui avait raccommodé de travers le bras d'un enfant, de
+sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.
+
+Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il,
+mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma
+foi, dit-il, cette année nous avons plus de vin que d'eau; le puits
+de la place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec
+des barriques.
+
+C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et j'ai ouï dire
+que la même eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-être on
+dit ça pour rire.
+
+Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient réveillées,
+dans les paquets de fougères pendus au plafond, et couvraient la
+table; c'était déplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les
+marchands forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
+sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac,
+de Rouffignac, de Périgueux. Leurs bancs étaient plantés par le
+placier; et aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
+les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc
+en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient déjeuner afin
+d'être prêts au moment de la grande poussée.
+
+Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs,
+pensant que peut-être j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort.
+Il n'y était pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas
+manquer Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
+avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait avec mon cousin
+l'aîné. Ils furent bien étonnés de me trouver là, et lorsque je leur
+en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas
+voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contrées
+d'aussi capable que Labrugère pour ces choses-là. Après que les
+veaux furent attachés aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
+oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions là, devant la
+porte, nous vîmes venir Labrugère sur sa mule. C'était un grand bel
+homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle
+l'aborda tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on avait
+besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon qui s'était démis
+une épaule, et que j'avais marché toute la nuit pour venir le
+quérir.
+
+--Et où est-ce le Frau? dit-il.
+
+--Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.
+
+--Ça n'est pas tout près.
+
+Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé et quand, et
+ce que sentait notre garçon. Lorsque je lui eus bien tout expliqué,
+il nous dit: Ça ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites
+en autant de votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.
+
+Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, mises à part,
+mangeaient un bon picotin de civade, nous entrâmes à l'auberge
+déjeuner tous les trois.
+
+Tandis que nous étions là, un homme rentra et demanda à Labrugère
+s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'était foulé
+un pied. Lorsqu'il eut ajouté qu'il demeurait du côté de la
+Forêt-Barade, au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait pour
+le moment quelque chose de plus pressé, mais qu'il y passerait le
+lendemain matin en s'en retournant chez lui, à Barre, et d'ici là
+d'arroser le pied d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.
+
+Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugère et moi,
+bridant nos montures, nous partîmes au moment où les gens arrivaient
+à pleins chemins.
+
+En descendant la côte, Labrugère me demanda où j'avais passé pour
+venir. Lui ayant expliqué mon chemin, il me dit alors qu'il valait
+mieux aller passer l'eau au gué du moulin, au-dessous de
+Sainte-Yolée, au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
+Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous prîmes par le village
+de la Rolphie, de là à Goursac, et après, laissant Gabillou sur la
+gauche, nous allâmes passer sous le château de Vaudre.
+
+Quand nous y fûmes, Labrugère dit:
+
+--Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.
+
+Je fus un peu étonné, et je lui dis:
+
+--De vos cousins?
+
+--Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas Labrugère, il est
+d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de
+la Brugère, qui était un bien de famille dans la paroisse de
+Limeyrat. A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes
+plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, et pour faire court on
+ne nous appelle plus que Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire
+de Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne homme, mais
+il n'était pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent
+pauvres par conséquent. Notre famille vient d'un bâtard du premier
+marquis d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
+beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, dans la paroisse
+d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, près de
+Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des
+Maréchaux à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
+succéda dans cette place. La famille était riche en ce temps-là,
+mais à force de se diviser entre les enfants, le bien s'éparpille et
+disparaît. C'est ce qui nous est arrivé; de manière que moi qui, en
+fin de compte, descends du même auteur et suis du même sang que les
+Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos
+ancêtres communs les cassaient: voilà comment vont les choses.
+
+--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, ça vaut toujours
+mieux que de les casser.
+
+Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on ne soit plus
+que des paysans, on aime à se rappeler qu'on vient d'une grande
+famille. Vous me direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le
+contraire, mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous ne
+vivons que de ça.
+
+Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette habileté à remettre ou
+à raccommoder les bras, jambes, côtes et os quelconques, venait de
+son bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, avec des
+enseignements pratiques, à son grand-père Bernard, qui avait à son
+tour enseigné son fils aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don
+naturel, des secrets de famille et une habileté héréditaire. Mais,
+ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient point un métier;
+ils se bornaient à rendre service autour d'eux par bonté, allant
+même assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-même et
+son père aussi vivaient de cet état.
+
+Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientôt nous
+arrivâmes au gué du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant
+passé l'eau, nous piquâmes droit sur Coulaures, en passant par
+Fosse-Landry.
+
+Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivâmes
+au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, je leur donnai du foin, et
+mon oncle arriva.
+
+--Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à Labrugère; je suis
+content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la
+crainte que mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a ouï
+les pas des bêtes il doit être plus tranquille.
+
+Nous montâmes de suite à la maison, où nous avions mis Gustou, au
+lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de
+commodité pour le soigner.
+
+--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle à
+Labrugère, quand nous fûmes dans la cuisine.
+
+--Merci, non; après, je ne dis pas.
+
+En entrant dans la chambre, Labrugère posa son chapeau sur une
+chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.
+
+--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?
+
+--Eh! oui! fit piteusement Gustou.
+
+--N'ayez crainte, nous allons arranger ça.
+
+Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ôter sa
+chemise, pour mettre l'épaule à nu. Puis il le plaça à moitié couché
+sur le coussin de manière à le dégager du lit. Après cela, il prit
+le bras de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de sa main
+droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, écartés,
+s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les
+relevait, les renfonçait, les rapprochait, écartait de nouveau,
+comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains
+endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand
+on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère ayant saisi le joint,
+pesa fortement de ses doigts en une certaine place, où la marque en
+resta, ce qui fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son autre
+main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le
+reposa sur le lit en disant:
+
+--Voilà, mon garçon, ça y est.
+
+Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.
+
+--Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à lui remettre sa
+chemise et à le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue
+son bras de quelques jours.
+
+Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, dit-il, je
+vous ai envoyé chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que
+vous pour une affaire comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis
+qu'un garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que selon mes
+moyens et non comme vous le mériteriez: mais écoutez, si jamais je
+peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit,
+je le ferai, quand je croirais me démancher l'autre épaule.
+
+--Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie besoin de vous.
+Mais à cette heure, il vous faut reposer parce que ça vous a secoué
+un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.
+
+En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se laver les mains et
+dit: Hé bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.
+
+Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, mais mon oncle
+lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre
+mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne
+heure si vous voulez.
+
+--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens,
+je ne fais pas de façons. Demain matin je partirai à la pointe du
+jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez
+cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça me raccourcira.
+
+Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, et mon oncle dit:
+De vos côtés, Labrugère, vous ne connaissez guère les poissons,
+attendu qu'il n'y a par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la
+Forêt-Baradé, qui sèchent l'été; il faut que je tâche de vous en
+faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: Ça n'est pas trop
+l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une poêlée
+de goujons.
+
+En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
+d'épervier, mais il n'amena rien que quelques acées et de mauvaises
+libournaises. C'est à rien faire, dit-il; descendons au-dessous du
+moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.
+
+Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié un crible que
+je portai à la maison.
+
+Après cela, nous fûmes nous promener du côté de la Borderie, où pour
+lors, nous avions des maçons qui montaient une grange. Comme nous
+étions là, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et
+dit le bonsoir en nous conviant à entrer.
+
+--Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous nous promenons un peu
+en attendant le souper.
+
+--Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.
+
+--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.
+
+Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la
+porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit
+en cheminant, j'avais pensé à elle, tellement que le temps ne
+m'avait brin duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
+Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.
+
+Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était remis en chemin
+avec Labrugère, et il lui montrait une vigne que nous avions fait
+planter. Il n'aurait pas été honnête de laisser notre hôte; je dis
+bonsoir à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour du
+bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, comme on fait entre
+gens de campagne, pour regarder une pièce de blé, ou un pré bon à
+faucher, ou une chenevière, ou même des choux dans une terre.
+
+Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et Labrugère fut voir
+Gustou, qui nous dit que ça allait bien maintenant, qu'il avait
+dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.
+
+Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes souper. Lorsque
+Marion avait vu que Labrugère restait, elle avait vitement tué un
+poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
+et des haricots, ça faisait un bon petit souper de campagne.
+Labrugère se régala de goujons, seulement il remarqua qu'ils étaient
+éventrés, et ajouta qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs
+quand ils n'étaient pas vidés.
+
+--Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les
+boyaux, mais ça les rend trop amers à mon goût. Et puis, c'est de la
+fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bécasse,
+pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
+dans la maison, nous avons toujours eu, de père en fils, la coutume
+de vider les goujons, comme étant nous autres, venus de Brantôme. Et
+alors il nous expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
+de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, les
+cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des malades, en raison
+de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville étaient bien
+gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que
+quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.
+
+Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il n'était pas, ni
+nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'émeuvent pour si
+peu.
+
+Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de
+l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devisâmes un moment, mon
+oncle fumant sa pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
+temps; puis, tout le monde alla se coucher.
+
+A la première chantée de notre coq, le lendemain, je me levai pour
+donner à la mule de Labrugère, puis je revins me coucher. Sur les
+trois heures, nous nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en
+cassant la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser la brume,
+quand on va en route le matin.
+
+Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, Labrugère
+sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines,
+il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.
+
+Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras,
+il lui fallut le porter dans un mouchoir attaché autour de son cou;
+mais quinze jours après il n'y connaissait plus rien.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés
+pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée
+qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il
+n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait
+mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons,
+parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et
+que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir,
+rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la
+noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait
+du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui
+n'était pas encore en perce, était un peu piquée.
+
+Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait
+rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que
+c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps,
+c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux
+amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça
+n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de
+s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se
+bonifie en vieillissant comme le vin.
+
+J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire
+faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire
+prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je
+passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
+qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de
+me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais
+autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je
+me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
+que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et
+du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères
+sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne
+pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y
+point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce
+temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté
+inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi
+qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me
+sois toujours rebiffé.
+
+Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes
+raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la
+chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il
+commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy
+pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans
+quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas
+son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le
+petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage
+vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout,
+il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui
+faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui
+manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût
+canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais
+il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de
+parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
+ce fût une coquinerie.
+
+En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec
+sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et
+son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui
+lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui
+disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout
+doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que
+le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus
+se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui
+peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis
+sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse,
+mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette
+fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il
+mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce
+vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la
+foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui
+acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à
+Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
+l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre
+drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui
+ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à
+connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
+le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait
+celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer
+franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon
+oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à
+lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite.
+Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps
+après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus
+pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du
+louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.
+
+Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il
+se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans
+l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
+gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était
+accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous
+parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la
+prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas
+encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus
+encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle
+avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me
+trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je
+me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien
+ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire
+attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le
+sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce
+maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant
+pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce
+qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
+faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite
+étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve
+guère par chez nous, ni ailleurs.
+
+Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du
+raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était
+beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la
+Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
+mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin
+pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On
+commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie,
+puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
+dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et
+Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et
+mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions
+avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les
+emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les
+porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il
+enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de
+vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais
+contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui
+fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en
+sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça
+jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange
+qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de
+Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en
+coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
+arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui
+coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon
+fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou
+une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la
+dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
+J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux
+percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la
+mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle
+chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis,
+et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On
+sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on
+voudrait voir tout le monde heureux.
+
+La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite
+cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de
+première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les
+cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il
+nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
+et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière
+de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce
+temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe
+vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
+ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on
+voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était
+foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec
+Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas
+ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe.
+C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même
+qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal
+dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es
+comme le boeuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même
+tendre ta tête au joug!
+
+C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme
+celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit
+naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé
+Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
+Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant _lébérou_,
+Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend
+guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent
+pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
+quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit,
+sa mémoire était grande.
+
+J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne
+m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait
+pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
+a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne
+faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe
+quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison,
+l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que
+les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont
+nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il
+aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois;
+mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous
+dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.
+
+Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. Mon oncle qui
+pensait comme lui, prêchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais
+sans réussite. Ils étaient quelques-uns comme ça dans le canton,
+bons citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, mais
+ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.
+
+--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai
+toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que
+j'ai pu pour empêcher de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
+n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de
+Lajarthe et la mienne, car je n'ai même pas pu faire voter cet
+animal de Gustou; je suis bien forcé de voir qu'il n'y a rien à
+faire pour le moment. Pourvu que ça ne soit pas un chambardement
+comme en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore ça ira
+bien.
+
+Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut écouler le
+vin, et ma foi, il était bon. Les gens qui venaient faire moudre,
+attachaient leur bourrique à l'entrée du moulin, et montaient à la
+maison pour le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et
+des fois, on leur criait du cuvier:
+
+--Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!
+
+C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si
+près. Un verre était là, près de la cuve, sur une barrique, avec un
+chanteau, une tête d'ail, du sel dans une assiette et des noix.
+Après avoir mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre à
+la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet fait à l'exprès,
+en faisant une belle mousse rose.
+
+Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon diable qui nous
+portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux
+toujours rouges, et il expliquait ça en disant que durant l'été, en
+faisant sa tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait
+dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les
+gens riaient. Mais il n'y avait qu'à voir sa figure rougeaude et son
+nez luisant pour connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
+ses yeux étaient devenus rouges.
+
+--Salut! fit-il en portant la main à sa casquette de cuir, comme un
+ancien troupier qu'il était. Voilà une lettre pour vous, Nogaret, et
+voilà aussi le journal.
+
+--Merci, fit mon oncle.
+
+Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était réglé qu'il
+cassait une croûte et buvait un coup. C'est assez l'habitude en
+Périgord, que les piétons mangent et boivent dans les maisons où ils
+passent d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils mangent la
+soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs,
+ils mérendent, c'est-à-dire font collation; partout ils boivent un
+coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer,
+lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et
+qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.
+
+Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il tira son couteau,
+coupa une bouchée au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.
+
+Dans le commencement qu'il était piéton, les gens lui disaient,
+voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des
+messieurs Theulier, de Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait
+qu'il en avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait;
+qu'il était vrai que cette pommade était tout à fait bonne pour les
+autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me
+faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'éclaircit la vue et
+me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me
+sers plus que de la tisane vineuse.
+
+--Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à la canolle, un peu
+de tisane, Brizon?
+
+--Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.
+
+Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle
+couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis,
+quand il l'eut bien regardé et flairé, il but lentement, par petites
+gorgées d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la tête tout
+doucement. On connaissait, rien qu'à le voir faire, que ce n'était
+pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et
+jouissait lorsqu'il en tâtait de bon.
+
+--Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma
+tournée; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.
+
+--C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et qu'il les
+soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:
+
+--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur
+une jambe.
+
+Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et
+l'éleva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de même que le
+bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui
+qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en
+supporte mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
+ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne
+craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la
+force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!
+
+Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela
+sérieusement:
+
+--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps où nous n'avions
+plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous
+soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un
+bon chabrol après notre soupe, et quelques verres après, en mangeant
+nos pommes de terre ou nos haricots: avec ça nous voilà prêts à
+continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas,
+et si le temps venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
+c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous terre à ce
+moment-là; mais il faut espérer que nous ne verrons pas ça.
+
+Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;
+
+--Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.
+
+--A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.
+
+La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs
+de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage
+de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il
+fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste,
+afin qu'il s'arrangeât en conséquence.
+
+Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du
+mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir,
+parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq
+au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je
+leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté
+de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils
+changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
+et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais
+aller par là; je les trouverai bien sans doute.
+
+Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et
+notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil
+et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine,
+si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien
+dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y
+avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais
+sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui
+portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à
+Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin
+travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en
+suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
+voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui
+fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous
+fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en
+mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une
+coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la
+Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger,
+nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me
+montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans
+tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver.
+En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il
+n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
+des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna
+où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand
+chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
+voyant la chienne:
+
+--Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à
+mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi
+j'étais venu.
+
+Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de
+glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec
+une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux
+de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets
+assemblés par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe
+qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.
+
+--Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux
+donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.
+
+--Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons
+bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des
+porcs-singlars.
+
+Cette idée me rit, et je restai.
+
+Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, en joignant ses deux
+mains contre sa bouche: Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!
+
+Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un moment après,
+nu-pieds dans ses sabots pleins de fougère, ses culottes et sa veste
+toutes dépenaillées, un bonnet de laine brune sur la tête, les
+cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, la
+figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le
+dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa
+vie. Après avoir fait un signe de tête il se planta sans rien dire.
+
+--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en à
+Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois
+livres, et ne t'amuse pas.
+
+Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon
+pas. En attendant qu'il fût revenu, je fus avec mon cousin voir des
+fourneaux allumés, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était
+sauvage, mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines entières, il
+ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon,
+et c'était tout. Le dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à
+Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait
+moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son chien qui était coupé
+de courant et de labri, maigre à le traverser avec une aiguille de
+bas, mais tout à fait bon à ce qu'il disait.
+
+Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac à mon cousin,
+qui en tira une touaille où était pliée une bonne grillade de
+cochon.
+
+--Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; voyons la soupe
+maintenant.
+
+Il se lava ferme les mains à une source à côté, mais tout de même
+elles étaient bien un peu noires encore. Après ça il tailla la soupe
+dans des petites soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
+pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.
+
+Quand les trois soupes furent trempées, avec des baguettes de bois
+posées sur des petites fourches, il fit une manière de gril et y mit
+la viande et les boudins. Puis il alla tirer à boire, dans une
+espèce de pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
+et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, nous nous assîmes sur
+des troncs d'arbres pour souper.
+
+La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, tous trois
+autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon
+cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et
+d'autres: il me demandait d'où était ma femme future, si elle était
+jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses
+pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure
+dans sa soupière, comme un affamé.
+
+Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se
+mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui
+pétilla dans le feu.
+
+Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son
+pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui
+l'attrapaient à la volée.
+
+Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane,
+versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir
+trinqué:
+
+--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il
+faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au
+guet.
+
+J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais
+fatigué, je m'endormis d'abord.
+
+Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:
+
+--Lève-toi, Hélie.
+
+Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les
+étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je
+m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses
+souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait
+donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous
+auraient dérangés, nous partîmes.
+
+Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire
+doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra
+un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
+avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant
+entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée
+d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le
+fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on
+voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui:
+autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous
+attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du
+côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient
+en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin,
+les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable
+avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour
+garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat
+rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
+hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
+Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers
+bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son
+terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à
+un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand
+bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me
+toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent
+du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout
+de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En
+attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez,
+ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à
+petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée;
+malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos,
+de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le
+nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils
+firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A
+tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
+allaient rentrer dans le bois.
+
+--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu
+n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.
+
+Nous revînmes à la cabane, en passant par les fourneaux, où
+Marsaudou était de garde. C'était un brave homme, je le crois, car
+mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa
+barbe et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque sauvage
+que d'un homme du Périgord; mais je crois qu'il était Limougeaud.
+
+Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bûmes
+la goutte pour nous réchauffer, car la pointe du jour était proche
+et le froid du matin tombait sur nous.
+
+L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, et plus loin
+à Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu'à Saint-Paul, me dit mon
+cousin, de là tu t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.
+
+En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de
+prés, de landes et d'étangs, qui me paraissait bien pauvre, ne
+l'était pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup
+de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui
+marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de
+Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore à ce
+qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du
+Cros, des Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de
+Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours
+allumés, étaient une richesse pour le pays et donnaient du travail à
+une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts
+fourneaux, bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
+le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde
+donnait du débit aux cantines des forges, aux auberges, aux
+marchands; aussi le pays était à l'aise.
+
+Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui entretenaient le
+bien-être dans le pays, sont arrêtées ou presque toutes. Les hauts
+fourneaux sont éteints. Aux Fénières on fait encore quelque peu de
+moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et c'est
+tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées dans les fonds, où
+l'on entendait le bruit pressé des martinets, dont les hauts
+fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se reflétaient
+sur l'étang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
+gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui faisaient marcher
+les marteaux et les soufflets sont arrêtées et pourries; les tuilées
+effondrées laissent voir à l'intérieur les poutres noircies; les
+murailles tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les hauts
+fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des ruines partout et la
+misère est dans le pays.
+
+Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux
+Anglais qui nous voudraient détruire, il a fait avec eux des
+arrangements qui ont ruiné bien des gens dans nos pays, et dans
+toute la France à ce qu'il paraît.
+
+Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur
+marché. Mais d'abord, le nôtre valait mieux, et après ça, qu'est-ce
+que ça faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent
+restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
+dépensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des
+denrées aux paysans?
+
+Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre
+argent s'en va dans la poche des ouvriers étrangers, au lieu de
+faire vivre les nôtres, qui sont minables.
+
+A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon cousin et moi, et nous
+fîmes faire un bon tourin. Après ça un quartier d'oie passé à la
+poêle. Quand nous eûmes déjeuné, Aubin me montra le chemin et après
+lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le
+quittai.
+
+Je fis le chemin assez lestement, et le soir après souper, j'allai
+voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations étaient faites,
+et qu'il n'y avait plus à se dédire, quand même elle se repentirait
+d'avoir promis.
+
+Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une
+demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.
+
+Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites
+affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage,
+une chaîne de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un
+châle, des bas fins et quelques petits affiquets.
+
+Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour
+de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de
+Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
+d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes,
+je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il
+voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau,
+et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses
+filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.
+
+--Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je
+rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes
+trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits
+de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire
+coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?
+
+En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait
+que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de
+monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les
+murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant
+mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter
+la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.
+
+Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez
+M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa
+vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne
+se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère
+nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien
+apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui
+donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et
+deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand,
+après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans
+consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il
+la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors,
+car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans
+enfants, tout ça devait leur revenir.
+
+Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille
+regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea ça
+tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne
+pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.
+
+Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la
+mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute
+propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère
+nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la
+donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
+tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il
+resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on
+pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher,
+et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait
+pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous
+eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et
+embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu
+le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.
+
+Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce
+que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et
+maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en
+contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point
+d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant
+être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on
+est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je
+lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien
+beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que
+les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs
+chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui
+faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait
+jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois
+lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage
+d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était
+obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques
+douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille
+quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du
+côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais
+le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.
+
+Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te
+donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais
+achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.
+
+Le lendemain, mon oncle me dit:
+
+--Ah ça, comment entends-tu te marier?
+
+--Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on se marie; à la
+mairie en premier, puis à l'église ensuite. Je me serais bien passé
+du curé Pinot, mais la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas
+mariée sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
+peut-être, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas
+représentera, ne donnerait pas son consentement à un mariage sans
+curé, et d'un autre côté, de le dire seulement après le mariage à la
+mairie, ça serait pour faire avoir des désagréments à M.
+Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église quoique ça me
+dérange.
+
+--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas,
+sans doute, que le curé va te marier comme ça tout bonnement; il te
+va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.
+
+--Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai
+plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant d'ennuis pour ma femme, tant
+de tracasseries et peut-être pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais
+tout ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé Pinot, cet
+oncle de contrebande, ni même à aucun autre, je ne voulais pas le
+faire à aucun prix.
+
+En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai à mon oncle ce que
+m'avait dit Ragot le rétameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans
+faire semblant de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui parler
+de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et à sa nièce, et
+que peut-être ça le rendrait plus aisé.
+
+Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec Maréchou; puis
+ils sortirent sur la place, et se mirent à causer avec un voisin,
+contre l'arbre de la Liberté qu'on n'avait pas encore coupé. Un
+moment après, le curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
+s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, comme
+c'était son habitude, mais bien entendu il n'était pas d'accord avec
+mon oncle, ni avec Maréchou; quant au voisin il écoutait tout,
+ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
+personne. Le curé était fort en colère contre les rouges, comme on
+disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on
+devrait mettre ces gens-là à la raison.
+
+--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que
+vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.
+
+--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent le désordre;
+ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent à la haine du Président
+de la République, les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.
+
+--Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce pas? acheva mon
+oncle. Hé bien, écoutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous
+parlez, et où voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais au
+contraire que chacun fût tranquille chez lui, en travaillant, et je
+ne déteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et
+les rendent tellement misérables qu'ils les forcent à se révolter:
+voilà les hommes de désordre.
+
+--Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique vous ayez des idées
+bien mauvaises, vous n'êtes pas un méchant homme, mais parmi les
+rouges et les socialistes, les gens honnêtes c'est l'exception.
+
+--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que
+vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins républicains
+qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour
+eux une canaille, comme pour vous le sont tous les républicains que
+vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.
+
+Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en
+retourne au moulin; tout ça ne fait pas les affaires.
+
+Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il
+ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait
+pas, devant aller à une conférence ce jour-là, et puis qu'il était
+temps de venir se confesser.
+
+--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.
+
+Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était la faute aux
+journaux qui semaient l'impiété, si on voyait des jeunes gens,
+baptisés, refuser de se confesser; mais que pour sûr, il ne me
+marierait pas...
+
+--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait mieux ne pas se
+marier à l'église plutôt que de se confesser.
+
+Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.
+
+--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête homme ne se croit
+marié qu'après le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas
+les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
+civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage
+entre chrétiens, c'est le mariage à l'église.
+
+--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entêté: il ne
+se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans ça, il se
+passera du sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas trop
+porté.
+
+--Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. Tous ces fameux
+républicains se marient à l'église comme les autres, ce qui prouve
+bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.
+
+--Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon oncle en goguenardant:
+Si ça ne s'est jamais vu, ça se verra la première fois dans votre
+paroisse.
+
+--Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas possible, je verrai
+Hélie.
+
+--A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il m'a chargé d'une
+commission. Dernièrement il a vu à Hautefort un de vos pays, un
+peyroulier appelé Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
+dire bien des choses, à vous et à votre nièce.
+
+La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois
+la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tirée sur le
+sable. On eût dit qu'il avait reçu un grand coup dans l'estomac;
+enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.
+
+--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton
+procès, avec la recommandation de Ragot.
+
+Et nous nous mîmes à rire de bon coeur.
+
+Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon oncle était à
+Coulaures, et Gustou avait été rendre de la farine aux pratiques.
+Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivière, le curé
+Pinot. Il entra au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
+qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute quelque peu
+rassuré à propos de Ragot, et s'était peut-être dit que mon oncle
+avait ajouté de son chef, la nièce à la commission: en tout cas, il
+faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
+d'audace.
+
+--Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?
+
+--La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en riant.
+
+--Alors, tu ne veux pas te confesser?
+
+--Ça n'est pas mon idée.
+
+Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce cas, il ne
+pourrait pas me marier, que les sacrés canons s'y opposaient; que ce
+serait un grand scandale si nous n'allions pas à l'église; que les
+gens ne nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup d'autres
+choses.
+
+--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser là, tout
+présentement, sur l'heure; tu n'as qu'à me dire bonnement en gros ce
+que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la
+mer à boire?
+
+Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.
+
+--Monsieur le curé, je ne veux me confesser d'aucune manière, ni
+debout, ni à genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous
+ne voulez pas me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
+maire.
+
+--Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout simplement en
+concubinage!
+
+La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:
+
+--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je
+pourrais en nommer qui vivent comme ça, pas sans curé si vous voulez
+d'une manière, mais sans maire et sans contrat!
+
+Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:
+
+--Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.
+
+Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais deux jours après
+il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour éviter
+de scandaliser les âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât
+pas l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me marierait
+tout de même sans confession; que ce qu'il en faisait c'était pour
+éviter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout ça
+à quiconque. Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
+chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il avait peur
+aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa
+prétendue nièce.
+
+Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à cause des chagrins
+que ça aurait pu donner à Nancy; aussi, lorsque le curé se fut
+décidé, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus,
+et je me complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien en
+ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions
+mariés, et de la manière qu'elle tiendrait la maison et comme nous
+serions heureux au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
+l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en
+riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être sage et ne pas y
+revenir à chaque instant. Ça n'était pas par froideur qu'elle
+faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se
+fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la
+raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
+moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les
+garçons.
+
+Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la
+demoiselle Ponsie. Un soir, ayant épié le jour que M. Silain n'était
+pas à Puygolfier, nous y montâmes.
+
+Elle était dans le salon à manger, qui faisait là tristement son bas
+toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous
+étions montés, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis
+nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions venus pour
+l'engager à notre noce, elle secoua la tête doucement, d'un air
+triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur à aller à noces,
+mais qu'elle viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
+heureux.
+
+--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hélie, en choisissant
+Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais
+une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
+pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire prospérer. Ce
+n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on
+voyait bien à ça qu'elle pensait à la sienne, ruinée par son père.
+Lorsque nous fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
+petite bague à pierre bleue et la passa à celui de Nancy; puis elle
+l'embrassa encore, les yeux mouillés, la pauvre créature.
+
+--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au
+moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et
+vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour
+ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre service
+et à votre commandement; je vous prie en grâce de ne pas l'oublier!
+
+--Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le
+promets; adieu, mes enfants.
+
+Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur
+un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.
+
+Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue d'Hautefort, deux
+jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le
+maréchal qui devait être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les
+grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq femmes:
+notre Marion d'abord, puis la fermière du Taboury, ensuite la mère
+Jardon, et sa soeur venue de Négrondes pour aider, et enfin la nore
+de Maréchou l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour la
+campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes pour tant de
+monde que nous étions. Nous avions compté sur trente-cinq, mais il
+se trouva que nous étions davantage; il y avait les parents d'abord:
+
+Mon cousin Ricou et ma tante;
+
+Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers Brantôme, et
+sa femme;
+
+Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et
+sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;
+
+Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du Bleufond, près de
+Montignac, et son aînée;
+
+Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, près de
+Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabillé, appelé
+Frédéry. Ce Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
+qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau manquait l'été, en
+sorte qu'il lui fallait porter moudre le blé des pratiques, au
+Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait
+que deux méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.
+
+Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, mon oncle
+Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.
+
+Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.
+
+Et les amis ensuite.
+
+M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille à Coulaures au
+passage de la voiture;
+
+M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;
+
+Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;
+
+Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Félicité, qui était
+contre-nôvie avec mon cousin Ricou;
+
+Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille
+Toinette;
+
+Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux étaient restés à
+la maison;
+
+Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles
+appelée Aimée;
+
+Enfin l'ami Lajarthe.
+
+Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres, Gustou, mon oncle,
+ma femme et moi, ça ne faisait pas loin d'une quarantaine à table.
+
+On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tête,
+pour aller quérir la nôvie à la Borderie. Ma tante et la Félicité,
+qui l'avaient habillée, nous oyant venir, la menèrent.
+
+Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle
+était belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans
+nos campagnes, ça n'était point la coutume en ce temps, ni guère
+encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy
+avait une robe de fin mérinos bleu qui lui découvrait un peu le cou,
+et la naissance de la poitrine où brillait le coeur que je lui avais
+donné, suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe avec des
+dentelles, à l'ancienne mode périgordine, qui laissait voir deux
+épais bandeaux de cheveux noirs. Avec ça, de grands pendants
+d'oreilles, son beau châle et des petits souliers avec des rubans et
+c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en conviens, mais je
+l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand
+je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque
+je m'approchai pour l'embrasser: Ma chère femme!
+
+Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père conduise sa fille le
+jour du mariage. C'est le contre-nôvi qui la mène à l'église et le
+marié mène la contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M.
+Masfrangeas, qui représentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de
+Nancy, la conduisit à la mairie et à l'église. Quand je dis à la
+mairie, il faut dire chez Migot, parce que de bâtiment communal il
+n'y en avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le maire, il
+y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les
+registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de
+poussière. Dans un coin, se trouvait un cabinet où l'on sentait
+qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre
+chaises, c'était tout.
+
+C'est une chose bien étonnante que cette négligence de presque tous
+les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte à la vie
+civile. Les hommes de la Révolution avaient voulu affranchir leurs
+descendants de la tutelle des prêtres, et c'est pour cela qu'ils
+avaient donné au maire, représentant la commune, la mission de
+constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage
+et la mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes civils
+par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curés,
+n'ont jamais songé à donner quelque solennité à celui qui y prête le
+mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là qu'une
+simple formalité. Ça commence à changer un peu; mais autrefois, le
+vrai mariage était à l'église; à la mairie, on se faisait
+enregistrer, et il y en a encore qui disent comme ça.
+
+Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les contre-nôvis, M.
+Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de
+mairie. Le père Migot savait tout juste écrire en grosses lettres,
+et c'était la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car nous
+n'avions pas de régent en ce temps-là, dans notre commune. Il mit
+ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui était écrit sur les
+papiers. Enfin, nous ayant demandé si nous voulions nous prendre
+pour mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, il nous
+déclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut signé, Migot
+ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les
+deux joues.
+
+En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. En entrant,
+je vis à gauche près du choeur, dans le banc de Puygolfier, la
+demoiselle qui était agenouillée et priait Dieu, la figure dans ses
+mains. Aussitôt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le
+curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, sans doute pour
+finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans la sacristie.
+
+Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas
+beaucoup plus que Migot. Le curé, qui fumait tout le temps,
+empoisonnait le tabac, et avec ça n'était pas des plus propres.
+Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
+avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise attachée par des
+liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, était bien
+le marguillier de ce curé, et tous deux étaient assez piètres.
+Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
+répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait fort; je
+pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait grandement d'avoir
+affaire à cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut
+parachevé, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.
+
+Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, où étaient
+quelques gens du bourg venus par curiosité, comme nous sortions, des
+vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!
+
+Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons sortirent des
+pistolets de leurs poches et les firent péter ferme: on connaissait
+bien qu'ils n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens se
+mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous
+voilà allant vers le Frau.
+
+Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur
+qu'on vînt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous
+regardant avec amour.
+
+--Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous
+sortions de l'église, disaient: A cette heure elle est sienne!
+
+--Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis à vous
+dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...
+
+--Ma chère Nancy!
+
+--... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnête
+femme.
+
+--Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis là!
+
+--Je mettrai toute ma gloire à faire de manière que jamais vous ne
+vous repentiez, mon cher Hélie, mon cher mari, d'avoir pris une
+pauvre fille sans famille et sans fortune.
+
+Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me
+semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi.
+
+Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire, nous tenant serrés
+l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de
+temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions
+rien.
+
+--Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière nous, mon cousin, vous
+n'êtes pas bien riants, les nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce,
+mais d'un enterrement!
+
+--Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes
+contents sans que ça paraisse, et plus qu'on ne le peut dire.
+
+--Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est
+content. Si je marchais devant avec Félicité et que nous fussions
+les nôvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu!
+
+--Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un enjôleur de
+filles.
+
+--Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon
+frère m'a dit qu'il avait une bonne amie à Excideuil.
+
+--Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! Jamais je ne
+l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas que je disais la vérité tout à
+l'heure. Parce qu'on parle à une fille qu'on a vue en premier, ça
+n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à celle qu'on trouve
+en second lieu, et même pour ne pas regretter de ne l'avoir pas
+rencontrée la première...
+
+--Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il sait arranger les
+choses.
+
+--Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends
+bien, mais je ne le crois pas.
+
+--Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me
+croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher
+Henri, ou autrement dit, Ricou!
+
+--Rien! rien! dit-elle en riant encore.
+
+Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au Frau. Tout le monde
+s'écarta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le
+dîner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur
+contant fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps pour
+prendre une prise. Nancy alla poser son châle et vint me retrouver
+devant le moulin, où je causais avec mes cousins de Brantôme et
+d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
+dit à un des musiciens qui avait été soldat dans l'infanterie
+légère:
+
+--Sonne la soupe, Cadet!
+
+Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais
+nous n'y comprenions rien, excepté Lavareille et Estève qui avaient
+fait leurs sept ans, et nous dirent alors:
+
+--Allons donc manger la soupe.
+
+Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf et blanchi au
+plafond et partout. Par terre, on avait fait une épaisse jonchée de
+laurière qui lui donnait un air de fête. Quand nous fûmes assis
+tous, ma foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les
+soupières en face d'eux servirent la soupe et on se mit à manger de
+bon goût, car il était déjà midi. Après la soupe, on apporta le
+bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le
+ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un
+peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, et on commença à
+causer entre voisins. Ils étaient quelques-uns, mon cousin Ricou,
+mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et
+Lavareille qui n'oubliaient pas de verser à boire, et avec ça, mon
+oncle Sicaire les rappelait à leur devoir de temps en temps:
+
+--Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu entends, Lajarthe!
+
+--T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique y passera: et on
+trinquait entre voisins.
+
+Après le bouilli on apporta des tourtières pleines d'abattis de
+dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en même temps des
+poulets en fricassée.
+
+Puis après, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne
+pour la faire comme la nore de Maréchou, aussi il y en eut les trois
+quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est
+bonne.
+
+Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table deux grosses têtes
+de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et
+le petit Frédéry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa
+de rire tant qu'il put.
+
+Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu en goût de manger,
+aussi on ne laissa que les os des têtes.
+
+Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.
+
+Ça commençait à bien aller; pour faire passer tout ça il fallait
+boire, et on buvait sec. Avec ça il y en avait qui commençaient à
+renâcler et ne mangeaient plus guère, mais les plus crânes allaient
+toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le père
+Jardon qui était au fond de la table; il revenait à tous les plats.
+Sans doute il se faisait cette réflexion que jamais plus il n'aurait
+une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et
+buvait de même. Je crois que même en ce moment l'avarice le
+poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il
+n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain.
+
+De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne
+l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec ça, on leur en fait
+bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas
+qu'ils le sachent.
+
+Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en
+trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout à coup les
+femmes portèrent trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde
+les regarda avec plaisir.
+
+--Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent les bouteilles qui
+étaient sur la table, et apportèrent du vin de cinq ans de notre
+vieille vigne, qui était de crâne vin.
+
+A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le monde était un peu
+rouge et bavardait. Je n'écoutais guère ce qui se disait, je parlais
+tout bas à Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la
+table, nous oubliions de manger.
+
+Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le rôti, ils
+commencèrent à nous plaisanter et à nous brocarder, comme c'est la
+coutume aux noces; c'était salé quelquefois, mais avec ça rien de
+trop.
+
+Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux
+pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes,
+raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec ça de grands
+saladiers de crème. On n'avait pas oublié non plus de ces grandes
+tartelettes qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais pourquoi,
+et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, ça
+ne coule pas aisément, et il est forcé de boire dur en mangeant.
+
+A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se
+levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait
+parler: quand on vit ça tout le monde se tut.
+
+Il commença par faire son compliment à la nôvie, et à se féliciter
+d'avoir été chargé de représenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il
+fit l'éloge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon
+sens, de son honnêteté et de son bon coeur, et il dit qu'une dot
+comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux que la fortune.
+Après cela, passant à moi, il convint que, quoique jeune et un peu
+original déjà, j'avais montré du jugement en préférant cet apport à
+l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
+qualités.
+
+Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait être
+toujours; que les jeunes gens ne devraient se décider que d'après
+les convenances de personnes, et les qualités du coeur et du
+caractère, parce que c'était là des richesses qui valaient mieux que
+les écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne craignait pas
+de perdre.
+
+Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait en silence,
+car il disait de bonnes choses en patois, et ça faisait grand
+plaisir d'ouïr, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on
+n'est pas accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.
+
+En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions beaucoup
+d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout
+ce prêchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait
+pas le bonheur, mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était
+force forcée que, dans les conditions où nous nous étions mariés,
+nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons désirer aux nôvis,
+braves gens, c'est la santé, et pour cela, si vous voulez, nous
+allons y boire.
+
+Tout le monde battit des mains, et les verres étant remplis, chacun
+se leva et vint trinquer avec nous, après M. Masfrangeas.
+
+Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy
+qui commença.
+
+Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait en regardant,
+je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son
+couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot à l'oreille de
+Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa
+chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et dit tout
+doucement:
+
+--Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.
+
+Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant
+toujours ses jambes serrées, le lui donna et il s'en retourna.
+Lorsqu'il se remit à sa place, il avait l'air tout capot, et je me
+mis à rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin
+coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux
+jeunes gens qui les mirent à leur boutonnière.
+
+Et on continua à chanter, et dans les chansons, il y en avait de
+gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les
+plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens,
+vieilles et naïves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime
+encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
+trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au sortir de
+table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous
+leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie
+du coucher de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux
+qui se dérobent pour aller faire l'amour?
+
+On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui étaient là, comme
+le cousin du Coucu et d'autres, c'était une chose rare. Il nous
+avait fallu emprunter des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait
+porté de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous
+n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.
+
+Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes avec de
+l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apporté, mon
+oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:
+
+--Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père il y a de ça
+quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée depuis longtemps pour cette
+occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire à la santé de
+mon neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes enfants.
+
+Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillèrent.
+
+Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et
+quand il eut fini, il revint à sa place et, levant sa tasse, dit
+posément:
+
+--Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon
+grand-père et conservée avec soin par mon père, nos anciens qui sont
+morts se joignent à nous en ce moment, pour boire à la santé de
+leurs enfants.
+
+Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à notre santé, tout
+le monde suivit M. Masfrangeas qui s'était levé, et nous fûmes nous
+promener le long de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après
+être restés à table cinq heures d'horloge.
+
+Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande
+chambre, où je dansai la première contredanse avec ma femme et les
+contre-nôvis. Puis après, tous les jeunes gens voulaient danser avec
+Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut qu'elle les
+contentât par honnêteté. Tandis que nous étions là, mon oncle vint à
+la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors
+d'aller au jardin, où la servante de Puygolfier voulait me parler.
+
+J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle Ponsie me
+faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'être tracassés,
+elle nous avait préparé une chambre, et que M. Silain n'y était pas.
+
+Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné de coucher sous
+son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'était passé entre
+nous dans les bois-châtaigniers. Je fis donner le merci à la
+demoiselle, en lui disant que nous nous étions précautionnés de ce
+côté-là.
+
+Etant rentré dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de
+Brantôme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais
+faire faire un vin à la française. Au bout d'un moment, Nancy vint
+me rejoindre derrière le mur du jardin; je lui mis son châle sur les
+épaules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous
+en allâmes vers le Taboury, à travers les bois.
+
+Quel heureux moment que celui où nous fûmes seuls tous deux,
+marchant doucement sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre,
+sans rien dire, tant nous étions contents d'être mari et femme pour
+la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis,
+sans me remémorer cette nuit-là.
+
+J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle nous avait
+préparé un lit dans une petite chambrette bien propre, où on ne
+couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle
+m'avait enseigné, et étant entrés, je refermai la porte en disant à
+Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand ils nous
+chercheront.
+
+En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient;
+quelques-uns se remirent à boire, d'autres dansaient, tandis que les
+gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon
+cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la Marion, et
+sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il
+fallait nous trouver, ce qui n'était pas aisé, car aucun ne pouvait
+s'imaginer que nous nous étions en allés à plus de demi-heure de
+chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la maison, et ne
+nous trouvant point, ils pensèrent que nous étions à la Borderie et
+s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent
+au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils
+le trouvèrent couché avec mon cousin Estève, et allant dans celle de
+mon oncle, ils le trouvèrent aussi couché à l'ancienne mode dans le
+grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous
+coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera des autres: les
+nôvis se cachent de leur mieux, et les conviés cherchent de même;
+tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux.
+
+C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent à la cuisine, la
+Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantèrent, et leur
+dirent qu'ils ne savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien
+facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en
+finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était inutile de continuer
+à nous chercher, que nous étions à Puygolfier où la demoiselle nous
+avait retirés. D'aller là, il n'y fallait pas penser, aussi ils
+mangèrent leur soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment, et
+puis on alla se coucher.
+
+M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; Roumy emmena chez lui
+mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille;
+Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher
+chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On dédoubla les lits dans
+la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les
+plus enragés passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du
+matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'épervier,
+disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dégraisser
+les dents.
+
+Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, Nogaret du
+Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes
+cousins les Estève, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en
+était allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de
+Périgueux. Le soir, nous étions bien encore quinze ou dix-huit à
+table. Après souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres
+restèrent encore à coucher.
+
+Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait d'être un peu
+tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour ça mauvaise figure à
+nos parents et amis; au contraire, nous les fêtions de notre mieux.
+
+Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la cuisine comme de
+coutume; il n'y avait plus, en fait d'invités, que ma tante Gaucher
+et mon cousin, et les Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils
+partirent tous, et nous voilà seuls.
+
+
+
+
+VII
+
+
+La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train
+ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle
+allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il
+fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
+Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une
+manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce;
+mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le
+jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit
+mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle
+descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes,
+tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route,
+chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de
+retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la
+cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me
+sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait
+pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme
+que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec
+mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant
+pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu
+raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
+resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave
+et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle
+qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la
+promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les
+officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait
+peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais
+libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant
+comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne
+ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour
+d'elle, et à faire prospérer la maison.
+
+Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet,
+ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la
+garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la
+fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
+des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.
+
+Au bout de quelque temps, la Marion me dit:
+
+--Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et
+quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti;
+mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à
+mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de
+manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il
+est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne
+tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans
+passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre
+comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui
+aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me
+chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil,
+pour voir.
+
+Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à mon oncle qui fut
+de mon avis. Nous prîmes une fille de Saint-Sulpice appelée Suzette,
+qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
+chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de
+mourir.
+
+L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux débordèrent, mais
+ne firent pas trop de dégât, et nous avons eu plus de mal d'autres
+fois. Le soir après souper, nous étions autour du feu réunis, mon
+oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas,
+Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les châtaignes en
+racontant ses histoires, moi lui aidant à peler. Je me pensais lors
+que nous étions bien heureux; mais tout de même, il y avait des
+choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir comme
+les affaires du pays allaient mal.
+
+Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'écoutait tout
+triste, se demandant comment tout ça finirait. En ce temps-là, on
+commençait à faire arracher les arbres de la Liberté à Paris,
+soi-disant parce qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre
+les citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. Chez nous, les
+nobles, les curés, les bourgeois, disaient tout haut que la
+République n'en avait pas pour six mois. Le curé Pinot ne se gênait
+pas pour prêcher, le dimanche, que le seul remède aux maux de la
+France, c'était de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de
+campagne qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, il
+blâmait hautement l'archevêque de Paris qui, dans un mandement,
+avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle
+trouvait établis, même ceux sortis d'une révolution, pourvu qu'ils
+fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, ça, et il traitait ce
+brave archevêque, comme si c'eût été quelque pauvre diable de
+socialiste pareil à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
+citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le jour où il
+avait béni l'arbre de la Liberté devant son église.
+
+Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait l'entendre,
+qu'il n'y avait pas à disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'à
+les foutre à l'eau partout.
+
+C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de
+citoyens cherche toujours à maîtriser les autres, sous prétexte de
+religion ou de gouvernement. Autrefois, c'était les catholiques qui
+traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs
+enfants, les envoyaient aux galères et les chassaient de France;
+c'était aussi les nobles qui se prétendaient les maîtres du peuple,
+et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
+riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres,
+ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misère. Le
+curé Pinot disait là dessus, croyant répondre aux républicains, que
+le travail était la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
+par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas à se
+plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants
+d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient
+pas leur pain à la sueur de leur front, mais, au contraire,
+vivaient, largement et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que
+nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien ça:
+nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y
+avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvât que M.
+Silain était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait été inutile
+et même nuisible; et quand il parlait de foutre les autres à l'eau,
+tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.
+
+Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, quoiqu'il ne le
+fût pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait
+qu'il s'enfonçait tous les jours davantage, et que dans quelques
+années, pas beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
+avait des moments où ça lui faisait même faire des bêtises contre
+ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya ses métayers de dedans la
+cour, qui étaient là depuis une centaine d'années, et qui
+nourrissaient la maison, car c'était de bons travailleurs.
+
+Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il paraît qu'il
+était furieux après le frère plus jeune du métayer, qui venait de
+rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui répondit, un
+jour qu'il se fâchait pour des riens et les traitait comme des
+chiens:
+
+--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! même les
+nègres sont hommes, aujourd'hui!
+
+Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait bien été le
+trouver et avait demandé pardon pour son frère, le pauvre diable; la
+demoiselle Ponsie avait prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait
+fait. Le garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
+mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir tous.
+
+Qu'avaient-ils à dire?
+
+La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre
+d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de
+la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?
+
+Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût
+amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse;
+que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent
+ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille
+l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il
+était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de
+loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les
+récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister?
+Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le
+procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner,
+et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer?
+Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.
+
+Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé
+Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa
+manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans
+la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils
+fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à
+se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que
+nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à
+répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi
+humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé
+s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un
+lièvre en royale.
+
+L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la
+supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de
+M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
+sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de
+prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près
+de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on
+peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante
+action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.
+
+M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien
+relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait
+bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à
+qui il s'adressait répondaient:
+
+--Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout
+hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes
+nuisibles:
+
+--Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons
+été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par
+finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent
+tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions
+plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le
+maître bat: c'est triste!
+
+--Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction
+et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur
+devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres,
+le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
+Lacaud:--Non!
+
+Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant
+chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur
+pauvre mobilier. Le père allait devant les boeufs, se retournant de
+temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
+l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place
+où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds
+massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la
+fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou
+trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de
+hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette.
+Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées
+de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux
+seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y
+avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de
+fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux
+ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les
+châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une
+poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les
+endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac
+de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des
+chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de
+meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux
+enfants de quatre et de sept ans.
+
+Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis
+une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et
+acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du
+travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
+la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à
+force, et sont misérables!
+
+Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit communément: Les
+pauvres seront toujours pauvres!
+
+Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de la Justice!
+
+A côté de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un
+nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un
+drole de seize ans se tenait près d'elle, et de temps en temps
+portait le petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant ce
+temps, comme une vaillante femme qu'elle était, faisait un tour ou
+deux de bas; derrière, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde
+était triste et dolent de quitter la métairie que la famille
+travaillait depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, était
+né avant la Révolution. Mais cette tristesse était muette et
+résignée, c'était la tristesse du pauvre paysan périgordin, qui
+depuis des siècles et des siècles mord les dures tétines de la
+Pauvreté.
+
+Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
+lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchés en
+haut, s'attrapaient à la corde qui serrait le chargement, afin de
+n'être pas jetés à terre.
+
+Au moment où ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva
+justement là, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria
+peut-être, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc
+pour laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, qui
+allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir,
+notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que
+le sort lui réserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en
+avait pas pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout on
+trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mère ne dit
+rien non plus, mais dans ses yeux passa un éclair de haine, qui eût
+fait comprendre à M. Silain, s'il s'en fût donné garde, _La
+Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colères
+amassées et envieillies, pendant de longs siècles de misère et
+d'oppression.
+
+Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux comme de petits
+sauvages, tandis que le labri, fourré sous la charrette, ne cessait
+de japper après les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde
+de Puygolfier.
+
+J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler à M. Silain. Cet
+homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux
+sa fille et tous ceux qui l'entouraient.
+
+--Pauvres gens! dit ma femme.
+
+--Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange n'ait pas été
+prête, nous les aurions pris à la Borderie.
+
+Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, pour faire voir
+toute la méchanceté de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en
+arrière, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que
+quelques mois que j'étais marié.
+
+Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au
+marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en
+faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal
+que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
+parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à
+l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il
+me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien à cette
+heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je
+m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui
+était venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je
+partis.
+
+Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me
+tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais
+passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le
+chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un
+endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir
+remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait
+sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient
+fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené
+passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en
+enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais
+chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
+sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une
+poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil.
+Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une
+pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long,
+j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la
+tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi,
+que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
+moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je
+me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir
+m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien
+et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.
+
+Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais
+les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et
+j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois
+debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas
+à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans
+la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de
+même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là,
+les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun
+sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
+inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle
+jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et
+Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta
+mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de
+suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on
+me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire
+était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
+maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme,
+de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.
+
+Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me
+dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque
+chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu
+toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.
+
+Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit
+la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque
+c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier
+monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça
+s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une
+bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur
+eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui
+je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
+qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.
+
+A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un
+garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était
+venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait
+souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet
+individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le
+plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux
+livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre
+ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.
+
+Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La
+marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb
+et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais
+était bien moins grand.
+
+Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un
+autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice
+n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à
+ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
+les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se
+commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme
+c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça
+arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent,
+interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent
+mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant,
+c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on
+le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et
+il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva
+pas.
+
+Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas
+beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était
+chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que
+les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs
+aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur
+chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça
+arrivait encore quelquefois.
+
+Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de
+repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me
+faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien
+faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
+que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.
+
+Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour
+qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous
+autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il
+y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
+d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et
+totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je
+fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait
+en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les
+drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit
+être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire
+l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.
+
+Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit
+un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même
+avis; c'est un garçon que nous autres voulions.
+
+Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois
+d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du
+bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage
+dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la
+soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que
+la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme;
+alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au
+moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus
+rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un
+instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir
+plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère
+Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier,
+et me cria: C'est un mâle!
+
+Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté
+et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas
+rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se
+fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier
+d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui
+dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu
+n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
+après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait
+faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire
+tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point.
+Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
+en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait
+été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à
+personne, n'est-ce pas?
+
+Après ça, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser
+dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier
+d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais
+un tout autre homme.
+
+Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq
+ou six jours elle avait repris son train d'habitude.
+
+Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme
+et à moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous
+dit, parce que les bons citoyens sont rares.
+
+Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était
+allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal,
+où il était question des voyages du président de la République, dans
+la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.
+
+--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à
+une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive
+l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les
+gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
+nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira
+bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce
+que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
+son pays.
+
+--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se
+fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des
+gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas.
+Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne
+serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement
+tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.
+
+--Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la
+maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V,
+comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa
+veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.
+
+--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle;
+l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.
+
+Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le
+surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre,
+quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme
+une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu
+à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi
+l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame
+de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il
+était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros
+souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte
+de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite
+verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert
+d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
+de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois,
+dont le manche était plombé.
+
+Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un
+de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la
+chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant
+naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les
+malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de
+biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et
+de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
+qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les
+petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante
+figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient
+d'un mauvais oeil, disant entre eux:
+
+--Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la
+peine à quelqu'un.
+
+Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient
+faire ici cette sale bête?
+
+Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et
+entra:
+
+--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps
+il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume
+dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en
+s'appuyant contre le mur.
+
+--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.
+
+--Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez
+devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que
+c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il
+faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
+de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je
+n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte;
+et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui
+restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
+coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison,
+je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la
+maison, et que je recommençais de lire son papier par le
+commencement il s'en alla.
+
+Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que ça devait arriver
+ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son même train, et qu'il
+était entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
+d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il
+était.
+
+J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre demoiselle Ponsie
+qui en était la victime. Je n'ai jamais souhaité la mort de personne
+bien sûr, et ce que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
+qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit un peu plus
+qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je
+me disais que ça serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son
+père se cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
+quelque coup de fusil par accident à la chasse.
+
+Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout de même. Une
+huitaine de jours avant la Noël de l'année 1850, nous étions à la
+maison, finissant le mérenda, quand la nouvelle métayère de
+Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que
+M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y
+encourus avec mon oncle en coupant au plus court à travers les
+terres. En entrant dans le salon à manger, nous vîmes bien que
+c'était fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
+les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa
+pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que
+la grande Mïette tenait la tête qui roulait sur le dossier du
+fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout était encore
+là. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.
+
+La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure,
+tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre
+buée:
+
+--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a
+plus rien à faire.
+
+La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant que c'était
+impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il était là,
+finissant de déjeuner, de grand'faim, car il était rentré tard de la
+chasse, et qu'il ne pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
+éclataient.
+
+Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes alors qu'il
+fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'était pas peu de chose.
+La grande Mïette alla chercher une couverture, et appela le métayer
+de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
+n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture
+et tenant chacun un coin, la Mïette qui était forte comme un cheval,
+le métayer, mon oncle et moi, nous le montâmes à travers le
+corridor; mais ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en
+vis de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après qu'il
+fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de l'habiller avant
+qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, toujours gémissant, alla
+chercher les meilleurs habits de son père, ceux-là qu'il mettait
+pour aller à Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux au
+grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, après lui
+avoir ôté ceux qu'il avait. C'était triste à voir, quoiqu'on ne
+l'aimât pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer,
+soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on
+maillote. Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
+bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du lit, tandis
+que la grande Mïette les lui tirait à grand' peine.
+
+Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle alluma deux
+bouts de cierges, et la Mïette ayant étendu une serviette sur une
+petite table auprès du lit, mit dessus de l'eau bénite dans une
+assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta
+quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.
+
+Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette nous raconta
+comment c'était arrivé. Le Monsieur était revenu tard de la chasse,
+il était une heure, ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu
+dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol.
+Puis après il était passé dans le salon à manger pour déjeuner. Il
+avait mangé une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de
+civet de la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on avait
+fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en
+sorte qu'il était rouge comme la crête d'un coq. Tandis qu'il se
+taillait un petit bout de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias
+était venu, avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
+reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu secoué par
+M. Silain. La grande Mïette, ne sachant point ce que c'était que ce
+papier, sinon qu'il était pour son Monsieur, le lui avait porté.
+Tandis qu'il le lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis
+violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
+d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des
+jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.
+
+Le papier était encore là sur la table; c'était un commandement que
+faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir à payer de
+suite quatre mille cinq cents francs, plus des intérêts et des
+frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.
+
+Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la
+famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas
+dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus
+au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la
+déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui
+demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.
+
+Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux
+de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les
+bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous
+autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche,
+comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les
+porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il
+fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du
+corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui
+lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si
+friand.
+
+Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez
+Rabier suivait, habillé en enfant de choeur, avec un pantalon tout
+braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé
+Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés
+du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes,
+et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans
+son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames;
+et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça
+faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de
+couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du
+moulin.
+
+On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui
+parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient
+disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé
+récitait les chants de la mort.
+
+C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et
+gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se
+lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés,
+tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
+passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.
+
+Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut
+venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt,
+les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça,
+le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
+sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même:
+Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot,
+pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
+et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant
+bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.
+
+Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais
+c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du
+ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y
+avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
+d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par
+nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières
+payées: autrement, ça ne serait pas juste.
+
+A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les
+autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres
+gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent
+des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
+un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os
+croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une
+heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort
+qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs
+qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas
+attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église
+glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour
+s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse
+était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et
+où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.
+
+Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien
+attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou,
+la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre
+demoiselle Ponsie.
+
+Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre,
+Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la
+demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et
+voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux
+qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment,
+et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière
+que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.
+
+La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le
+lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M.
+Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il
+n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
+Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut
+une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans
+parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine
+apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il
+voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et
+d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts,
+qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
+aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses
+orges.
+
+La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous
+raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me
+mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres
+vauriens:--Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est
+finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant
+d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il
+faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle
+sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer.
+Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en
+avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.
+
+--Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un
+amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le
+faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y
+monterai demain matin.
+
+Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin
+du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre
+Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse,
+va!
+
+--Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle
+viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui
+donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera
+tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des
+canailles qui vous mangeraient tout.
+
+--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand
+peine de le charger de toutes mes misères.
+
+--Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour
+nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors
+de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne
+m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
+tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux
+qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus
+la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout
+s'arrangera, et reposez bien cette nuit.
+
+--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père
+je ne dors plus.
+
+Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de
+suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait
+embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient
+enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
+enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent
+pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.
+
+Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec
+les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un
+pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne
+et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le
+vol du chapon.
+
+Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand elle vit ça,
+elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle
+fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes
+pauvres, vous m'avez sauvé la vie! dit-elle.
+
+Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où étaient les métayers
+autrefois, et avec la Mïette qui faisait venir beaucoup de
+poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle
+pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
+qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous la terrasse
+lui donnaient bien cinquante écus par an, une année portant l'autre,
+quoique Germa qui venait avec sa truie à la saison, pour les
+chercher, la trompât bien peut-être quelque peu.
+
+Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. Mon oncle
+avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Lélie pour le
+mignarder. Ah! ils étaient bons amis: quand le drole était sur les
+bras de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait vers lui en
+criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main
+à sa barbe à pleine poignée, et serrait que c'était le diable pour
+le faire lâcher. En même temps de l'autre main, il lui ôtait son
+chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi,
+et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tête,
+autant de fois il le lui ôtait. D'autres fois, étant sur les genoux
+de sa mère en train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
+s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait un petit
+moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout à l'heure!
+et tout d'un coup rattrapait son téti.
+
+En voyant comme il aimait ce petit, et comme il était bon et
+complaisant pour lui, ma femme dit un jour:
+
+--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas marié, vous
+qui aimez tant les petits droles.
+
+--C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se riant un peu, bien
+peu, je n'ai pas trouvé une femme comme toi... Si j'en avais trouvé
+une pareille, je me serais marié.
+
+Elle devint un peu rouge:
+
+--Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes
+comme moi, et qui valent mieux.
+
+Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça n'est pas la peine
+de disputer là-dessus; je sais à quoi m'en tenir. Et certainement,
+on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce
+qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à
+Excideuil, ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans dire à
+Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle
+avait beau dire de non, quand il était parti, et qu'il voyait
+quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.
+
+Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était bien vrai qu'il
+n'y en avait pas la pareille à Nancy. De l'heure et du moment
+qu'elle était entrée dans la maison, tout avait changé de façon. Je
+ne veux point dire du mal de la Marion, c'était une bonne
+chambrière, mais ça n'était plus la même chose. La maison était
+tenue maintenant avec une propreté qui n'est pas bien ordinaire dans
+nos pays. Les bassines de cuivre accrochées en haut du mur luisaient
+comme des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était mieux
+arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, et les vieilles
+assiettes à ramages et la vaisselle d'étain, brillantes; tout ça
+était bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches,
+les toupines de graisse et celles de confit étaient alignées par
+rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature:
+marmites, poêles, tourtières bien écurées; jusqu'au quite chalel de
+cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
+plancher de la cuisine était toujours bien propre et net. Autrefois,
+les poules, les canards, montaient tranquillement à la maison pour
+chercher les miettes de pain tombées sous la table, et ne s'en
+allaient pas sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
+par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine,
+sentant leur baquade, du moins quand ils étaient lestes, car une
+fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas,
+levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
+garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces
+bêtes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une
+claire-voie pour mettre à la porte, et les poules et les habillés de
+soie n'entraient plus.
+
+Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du
+moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle
+y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les
+canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute
+cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces
+bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur
+le bord de l'eau.
+
+Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage
+de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et
+forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait
+cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
+monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de
+la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant
+seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant,
+et prête à faire ce qu'on lui commandait.
+
+Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne
+crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais
+heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de
+ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point
+de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit
+autour de lui que des figures contentes.
+
+Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis
+quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez
+nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne
+pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme
+autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je
+me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais.
+Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
+nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait
+qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes;
+c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui
+n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui
+inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas
+tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le
+poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse
+comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
+faute, ça n'est pas à moi de le dire.
+
+Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les
+nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait
+dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.--Chez nous,
+bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le
+monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce
+côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de
+brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais
+Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous
+sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.
+
+--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi
+innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se
+laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout
+irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces
+gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et
+c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce
+qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner
+le pouvoir et la caisse.
+
+Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait
+arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la
+France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu
+inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en
+prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
+les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et
+faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot
+d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir,
+car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
+les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la
+_Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail
+des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus,
+il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de
+coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur.
+Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud,
+notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui
+était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien
+choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais
+autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon
+oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient
+bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à
+la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour
+de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être
+signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça
+qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient
+les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme
+c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre
+bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
+un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la
+tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus
+longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.
+
+Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint
+à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre
+il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne
+pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire
+venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions
+eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les
+affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et
+des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir
+il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était
+bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le
+temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi
+d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
+quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres
+donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du
+gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et
+puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la
+République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne
+sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient
+insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de
+supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
+ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.
+
+Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers
+jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris.
+Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
+Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était
+tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne
+s'était pas levé en masse, tout était perdu.
+
+Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque
+nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des
+gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant
+les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la
+même pensée: ce sont les gendarmes!
+
+Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et entrèrent, puis
+le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous
+arrête; il faut nous suivre.
+
+Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle comme la mort, et le
+petit qui s'était endormi au téton de sa mère, réveillé d'un coup,
+pleurait et criait.
+
+Cependant mon oncle disait aux gendarmes:
+
+--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet
+d'arrêter un citoyen qui n'a ni tué, ni volé, ni fait rien de mal?
+
+--Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre
+de suite.
+
+--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.
+
+Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des
+gendarmes, mais ils n'avaient d'autre réponse, sinon qu'ils avaient
+reçu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener à
+Excideuil, mais ils me dirent que c'était à Périgueux.
+
+Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de masse sur la tête, et
+restait là, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait
+dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
+chaise, essayait de consoler son petit.
+
+--Gustou, dis-je, va seller la jument.
+
+Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:
+
+--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne
+peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas
+mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas
+Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
+et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous aidera à le
+sortir de prison.
+
+La pauvre créature, tenant d'un bras son petit serré contre elle, de
+l'autre prenait dans la lingère les affaires qu'il fallait; mais
+elle faisait ça machinalement, sans parler, ne sachant trop où elle
+en était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste là;
+je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. Mais lui vint avec
+un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas
+se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.
+
+Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, étouffant
+de gros soupirs. Nous sortîmes, mais quand elle entendit les
+gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un
+grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
+voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent par le bras et
+l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, et avec la Suzette je
+mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du
+vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la
+Suzette tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
+l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que
+probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais
+pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant
+plus tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester à la
+maison en tout cas.
+
+Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet attaché dans la
+serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais
+en moi-même: L'auront-ils attaché? Quand je fus tout près d'eux, je
+vis que non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, avant de
+monter à cheval au départ, avait tiré ses chaînes. Mais mon oncle
+l'avait regardé dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous
+voulez attacher comme un voleur un ancien maréchal des logis de
+chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets
+de ne pas chercher à me sauver.
+
+Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, voulait
+l'attacher quand même, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait
+femme et enfants, et n'était pas mauvais diable au fond, dit à son
+camarade:
+
+--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.
+
+Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la
+bride, et mon oncle me dit:--Hé bien et Nancy? et le drole?
+
+--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.
+
+Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent bien étonnés de voir
+le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se
+doutèrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
+pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. Malgré ça, c'est
+triste à dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissèrent
+passer sans nous parler, et d'autres rentrèrent chez eux, honteux de
+ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire,
+crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi;
+ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite
+vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les
+braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y font
+mettre?
+
+Là-dessus, le Corse dit:
+
+--Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.
+
+Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne
+disaient rien, tout épeurés. A Savignac, ce fut comme à Coulaures:
+les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
+Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, dans un café,
+se mirent à la fenêtre et devant la porte, et ricanaient en nous
+voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vîmes
+personne; pourtant Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être
+il n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un
+cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, sortit de sa boutique,
+le tranchet à la main, comme s'il eût voulu tomber sur les
+gendarmes. Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette et
+s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de
+colère:--Salut aux bons citoyens persécutés!
+
+--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la
+main, et nous passâmes.
+
+En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de
+gendarmes, attachés devant la porte d'une auberge où se faisait la
+correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit
+aux autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui nous
+avions parlé un jour en revenant de Périgueux.
+
+--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on emmène Nogaret! Et les
+gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la
+main. Ils nous suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes
+d'Excideuil remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, et là nous
+trinquâmes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la santé
+de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de
+Périgueux, cependant, demandaient des renseignements à leurs
+camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut
+partir.
+
+Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons levèrent leurs
+casquettes et crièrent:--Bon courage, Nogaret! Vive la République!
+Après que nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
+s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils
+n'avaient pas osé faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une
+chaîne dans ses fontes et dit à mon oncle:
+
+--Donnez vos mains!
+
+--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attaché; je
+vous promets de vous suivre tranquillement.
+
+Et j'appuyai de mon côté:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.
+
+--Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça vaut quelque
+chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire à des gens comme ça,
+il faut prendre ses précautions. Allons! donnez les mains! et en
+même temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent chaque
+poignet.
+
+Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux se parlèrent:
+
+--Ha! brigand de Bonaparte!
+
+Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes en route.--Avec
+ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes sûrs de notre démoc-soc;
+ça serait dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au
+moins l'envoyer crever à Cayenne.
+
+--C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait faire à toute
+cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; à tous ces
+meurt-de-faim de partageux.
+
+Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, ignobles, et
+des propos dégoûtants. On voyait bien qu'on avait monté la tête de
+ces gens-là, car ordinairement ils emmènent sans mot dire les plus
+grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que
+nous avions quitté Savignac, mais la colère me monta à la
+figure:--Ah ça! leur criai-je, vous êtes chargés de conduire le
+prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, à vous autres,
+d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attachées!
+
+Ils se retournèrent sur leur selle:
+
+--Vous, vous allez nous foutre le camp de là!
+
+--La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y
+marcherai!
+
+Ils s'arrêtèrent.
+
+--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le
+méchant, nous avons une autre paire de bracelets!
+
+--Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la maison: reste en
+arrière.
+
+Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt pas.
+
+Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colère.
+
+La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur Tourny, nous ne
+vîmes guère personne en arrivant; il faisait froid; ce n'était pas
+le temps de se promener. Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et
+le guichetier étant venu, ils lui dirent:
+
+--Voilà du gibier!
+
+Et l'autre ricana.
+
+--Ha! ha! ça donne depuis deux jours!
+
+Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son
+paquet et suivit un geôlier, après quoi la lourde porte se referma.
+
+Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite pour voir M.
+Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, où on me dit qu'il
+venait d'être appelé par le secrétaire général.
+
+J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.
+
+--Mon oncle est arrêté!
+
+--Que me dis-tu là!
+
+--On vient de le fermer en prison.
+
+--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon
+chapeau.
+
+Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas tout ce qui
+s'était passé.
+
+Il pensa un moment, et me dit:
+
+--Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en retourner au
+Frau. Ça ne t'avancerait à rien de rester ici, tu ne pourrais pas
+voir ton oncle, il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
+possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, je tâcherai
+de faire agir quelqu'un près du procureur...
+
+--Mais pensez-vous réussir?
+
+--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris
+sont très rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.
+
+Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je
+m'en fus à l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa
+civade, je repartis. Mes idées étaient bien tristes tout le long du
+chemin. Par moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne peut
+pas arracher comme ça un homme à son pays natal, à sa maison, pour
+le mettre en prison ou aux galères, rien que parce que c'est un
+républicain ferme et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
+France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique se
+soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées folles qui me
+donnaient de l'espoir; mais tantôt après, quand je venais à penser
+comme les honnêtes gens étaient couards dans ces affaires, et
+combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que
+tout cela pouvait arriver sans que personne bronchât; et en effet
+tout ça s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont été
+fusillés, éventrés par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
+Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à Cayenne de la
+guillotine sèche. Bien sûr des milliers et des millions de gens
+pensaient qu'après tout, ces transportés n'étaient pas des
+scélérats, et que c'était une abomination de les envoyer mourir
+comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et
+l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, et ce grand crime s'est
+accompli.
+
+Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je
+trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, dormant un moment, et se
+réveillant en sursaut, la tête pleine de mauvais rêves. Le petit
+pleurait, lui, et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le
+prenait et le lâchait d'abord.
+
+A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des messieurs avec le
+maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la
+maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les
+tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des
+papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils disaient entre eux.
+Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le
+coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache
+introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouvé
+seulement des vieux numéros de la _Ruche_ et des petits livres
+républicains; mais de papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne
+fût pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient venus,
+ils avaient saisi les journaux et les petits livres.
+
+Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accepté, et
+dont l'un avait même demandé cette vilaine commission, pour faire
+valoir son dévouement à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne
+le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que
+leurs pères et sont de bons citoyens.
+
+Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gâté, je
+n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle
+se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait
+que nous prenions à Puygolfier, où la demoiselle tenait une brette,
+il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma
+femme se remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
+quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre
+oncle. Quelques jours se passèrent, et nous nous inquiétions de ne
+rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas
+qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point malade,
+et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était aussi bien que
+possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de là,
+puisqu'on n'avait rien trouvé au Frau en fait de papiers dangereux.
+A la vérité, il y avait des dénonciations contre lui, et tous les
+rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un de
+ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait
+plaidé le contraire, disant que des dénonciations comme celles d'un
+Laguyonias ne pouvaient pas nuire à un honnête homme, et que quant
+aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille
+haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous
+admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que
+de raison.
+
+La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de savoir mon oncle en
+prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne
+comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous
+les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.
+
+Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.--Si
+encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison à
+faire aller, point de famille, rien, ça ne serait pas une affaire;
+mais aller mettre en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
+services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et ça n'est
+pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis
+Lajarthe dedans; ça n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays,
+un pauvre diable de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
+français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça fût un de
+ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le
+canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait
+d'épeurer, pour leur faire voter l'Empire.
+
+Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent à la
+veillée pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et
+il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-là finiront bien
+sans doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que
+non.
+
+Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et après avoir tourné
+et retourné toutes les chances et malchances, nous ne savions que
+croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un
+bâton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et au
+dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout à coup nous
+entendons monter l'escalier. C'est lui! pensâmes-nous tous en même
+temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait.
+Déjà Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait sans
+rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait plus, comme si elle eût
+crainte qu'on revînt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement
+au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
+foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous
+l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, jusqu'à Lajarthe,
+quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands
+embrasseurs. Comme le petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire
+un poutou dans le lit.
+
+Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais il n'avait guère
+faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie passé à
+la poêle. En mangeant, il nous raconta comment ils étaient traités à
+la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, enfermés
+ensemble dans la même chambrée, pour la même cause, et les geôliers
+les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que
+les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
+M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, et qu'on ne
+l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était engagé formellement, et avait
+promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi
+tous les méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre
+lui.
+
+--Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les
+grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant
+petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
+d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer
+mourir delà les mers! Quelle canaille!
+
+Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie
+pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.
+
+Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les
+choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier
+moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses
+amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma
+femme le lui dit et alors il lui répondit:
+
+--C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la
+prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale
+des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...
+
+Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. Ailleurs,
+dans la commune et partout on se réjouissait. Il semblait à tous ces
+pauvres gens épeurés par les arrestations, par le récit des
+fusillades et des transportations, et menés par les maires et les
+curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et heureux. Les gens
+qui ne sont pas à leur aise sont comme les malades, ça les soulage
+de changer de position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que de
+gens se figuraient bonnement que c'était eux qui avaient gagné à ce
+changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misère. En
+attendant de s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le
+parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et
+tant de mille, qui avaient voté Oui.
+
+Comme bien on pense, tout était changé chez nous; M. Lacaud étant
+revenu à la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'était plus
+rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris goût à l'écharpe.
+Quant à mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il ne
+sortait guère de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut
+revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, à cette manière
+de faire, doux bonnes raisons: d'abord ça n'aurait servi de rien, et
+ensuite M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre chose
+lui aurait fait des affaires à la Préfecture. Ça lui coûtait bien
+tout de même à mon oncle, car il était de ceux qui ne se rendent que
+morts; mais il avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas
+éviter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le mieux,
+pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le
+fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de
+n'être pas de leur avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous
+parler longtemps, dans les foires ou les marchés, de crainte qu'on
+crût qu'ils étaient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques
+mauvaises canailles, qui tâchaient de se venger de ce que mon oncle
+les avait empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier.
+Le plus enragé était ce méchant goujat de Laguyonias, qui disait
+partout que c'était malheureux de voir des scélérats, comme mon
+oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient être à casser des
+pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était méprisé
+de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.
+
+Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi qui faisais les
+affaires du dehors, à Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup
+d'idées, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant,
+et c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au
+mois de février, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait à
+la fontaine, et en fit une jolie allée qu'il planta de pommiers et
+de pruniers. La vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du
+gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre,
+où il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Après ça, le
+jardin fut soigné et bien arrangé; ses allées furent alignées et
+sablées, avec de la petite grave de rivière. Le long de l'allée du
+milieu, qui était plus large que les autres, ma femme planta ou sema
+des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des
+passe-roses, des giroflées, d'autres qui sentaient bon, comme du
+basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
+allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois était
+tombé en pourriture, et comme le chèvrefeuille était vigoureux et
+foisonnait, la même année il y eut de l'ombre.
+
+Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, mon oncle aimait à
+tenir le petit Hélie, à le promener, et quand le drole commença de
+marcher, il le menait tout doucement par la main.
+
+L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu près, malgré le mal
+vouloir de quelques coquins dont j'ai parlé, qui se servaient de la
+politique pour tâcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous
+autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand
+même ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne
+les aurait point écoutés.
+
+C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en aller, et que l'on
+trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se
+mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien
+que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir,
+et que si ce n'était pas ça qui les rendrait ennemis, ça serait
+autre chose. Autrefois les querelles étaient entre papistes et
+parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en
+Périgord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un
+vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour.
+Aujourd'hui, on se bat dans les élections à coups de morceaux de
+papier, comme autrefois on se battait à coups de mousquets, de
+piques, de flèches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
+liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître ces haines ne
+pensent pas à tout ça.
+
+Notre petit train de vie était réglé chez nous, et voici comment ça
+marchait. Le matin à la pointe du jour, nous nous levions, et, après
+que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
+les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du blé à
+moudre, je montais le sac contre la trémie et j'ouvrais la pelle.
+Après que j'avais réglé les meules, et que je sentais entre mes
+doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever
+les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais
+le poisson dans le réservoir. A huit heures, nous mangions la soupe
+ou les châtaignes; à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, nous
+allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les
+petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou
+trois quartes de blé sur une bourrique. Vers les trois heures et
+demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin,
+nous l'engagions à monter avec nous. Le soir, il était près des huit
+heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas
+réglé à la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois où
+nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans l'été.
+
+Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de ça, nous avions
+gardé à notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper
+les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les
+saisons. Au printemps il fallait donner quelques façons, enter des
+arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, la moisson,
+les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte de la Saint-Michel,
+les vendanges, les noix et les châtaignes à ramasser, et les labours
+à faire. L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à
+balayer dans les bois pour faire la paillade au bétail. Les
+occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions
+tout ça nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait
+toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider,
+et le second soir à souper, on faisait un peu de festin pour les
+remercier.
+
+Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au marché
+d'Excideuil; c'est là où nous avions nos affaires, où nous trouvions
+notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
+quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines
+d'oeufs. Elle avait beaucoup augmenté le revenu de la basse-cour,
+sans grande dépense; ainsi, tous les ans, nous portions au marché de
+Périgueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle
+faisait venir de même beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la
+rivière à deux pas, et quand il était temps, la Suzette les
+gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
+bon prix, les foies, la graisse et tout.
+
+Quand la bourrasque politique fut un peu passée, mon oncle se mit à
+faire du commerce sur les blés, et pour ça il allait assez souvent
+aussi à Cubjac, et à Thiviers le samedi. A part ces sorties, les
+jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute
+unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, quand le temps allait
+bien, nous prenions la chienne, et nous allions tâcher de tuer le
+lièvre, et lorsque nous en savions un c'était rare que nous ne le
+portions pas, car notre Finette était bonne, suivait des quatre
+heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne manquait guère son
+coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions
+tué un beau mâle dans les huit livres, nous l'envoyions à M.
+Masfrangeas, et nous faisions de même lorsque nous avions pris
+quelque belle pièce de poisson. Quand nous mangions le lièvre à la
+maison, il y avait toujours quelque ami à qui nous l'avions faire
+dire: c'était Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
+Puyadou.
+
+Dans l'après-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au
+bourg, histoire de voir les gens, de parler à des amis, et à
+l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.
+
+D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien,
+les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux
+dents, nous arrêtant à chaque pièce, pour voir comment levait le
+blé, ou si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, ou
+si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée du plaisir que
+nous avons, nous autres paysans, de voir naître, croître et mûrir le
+grain que nous avons semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que
+nous avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre le champ
+que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillère;
+là, à cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on
+se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais
+temps, aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre
+chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive
+pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanité, et tout à la
+surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement.
+Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
+lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la façonne à
+sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fécondée
+par son travail. Et nos vignes donc! C'est là que nous nous
+arrêtions longuement, marchant pas à pas, regardant chaque pied l'un
+après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, les comptant,
+comptant les formes, faisant des comparaisons d'années. Ah, c'était
+surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont
+nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien
+soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau avec des
+feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans
+nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en
+était risible; quand nous trouvions par là quelque vieille savate,
+ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions à la vigne pour
+l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade
+nous le déchaussions, et nous y mettions autour du purin de
+l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous coûtaient pas: et
+puis, quand les grappes se gonflaient comme le tétin d'une femme
+grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair
+au brun noir et comme velouté!
+
+D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et
+nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa
+chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de
+l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'était
+jamais lassé, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il préférait à
+toutes les autres. C'était une chose pas ordinaire, cette lecture,
+pour un paysan un peu dégrossi seulement par l'école et le régiment.
+Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvés dans un tas
+de vieilleries, achetées par mon grand-père à l'encan, et mon oncle
+en faisait son profit, et nous tous aussi.
+
+Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota chez nous, comme
+dans toute la France, pour le rétablissement de l'Empire. Au Frau
+nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire.
+Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre un Non dans
+la boîte de M. Lacaud; mais, à cause de M. Masfrangeas, il fut
+convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui était venu voir
+comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au Frau.
+Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous
+trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout
+le monde vota même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau
+c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours voté
+avec les gens comme il faut, fut porté par M. Lacaud comme ayant
+voté Oui, car il n'y eut pas un Non dans la boîte, bien entendu.
+Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le Frau ce
+jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou pour mieux dire de manière
+de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis
+mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutôt que
+de voter pour Bonaparte.
+
+Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un
+procès-verbal avec autant de Oui que d'électeurs. Il ne s'en fallait
+que de trois, ça n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu
+que d'autres maires de par là avaient obtenu par les mêmes moyens
+que lui l'unanimité de Oui, et comme il couchait en joue la croix
+d'honneur, il craignait que ça ne lui fît du tort.
+
+Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés au bourg, mon
+oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui
+devaient venir nous faire des planches. C'était un dimanche, et M.
+Lacaud se trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de
+graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chaîne de montre
+en or s'étalait sur son ventre bedonné, et sa trogne rouge luisait
+sous un grand chapeau haut de forme. Il était là, les mains derrière
+le dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des gens de la
+commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit à quelques pas,
+il se tourna vers nous et, s'adressant à mon oncle avec sa
+grossièreté vaniteuse, lui dit:
+
+--Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous a été faite, Nogaret;
+vous auriez dû voter au moins par reconnaissance pour celui qui
+pouvait vous envoyer à Cayenne et ne l'a pas fait.
+
+Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant
+les poings et les mâchoires; mais la pensée de Masfrangeas lui vint;
+il ne dit rien et s'en alla.
+
+Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers ce gros enflé, je
+lui répondis rudement:
+
+--Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance à celui qui s'est
+emparé du droit de grâce, parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout
+le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!
+
+M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il resta tout ébaubi,
+devint cramoisi, branla la tête d'un air menaçant, mais ne sut que
+dire.
+
+Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai riposté un peu à
+propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop
+tard. Il m'est arrivé plus d'une fois de me dire en m'en allant:
+Animal! tu aurais bien pu dire ça ou ça.
+
+Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles
+chez nous, ne nous mêlant de rien, ni de politique ni des affaires
+de la commune, et il nous semblait que cela étant ainsi, nous étions
+à l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais gredins
+comme Laguyonias, et à des individus méchants et rancuniers comme M.
+Lacaud, on n'est jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et
+nous ne tardâmes guère à nous en apercevoir.
+
+Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la bruyère pour faire
+paillade à notre bétail, je vis venir un nommé Pasquetou, de
+Cronarzen, qui avait un bois touchant le nôtre. Quand il fut près de
+nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la
+bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. Moi, c'était la
+première fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les
+limites ne marquent pas toujours très bien, je pensais que peut-être
+nous nous étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à Pasquetou
+que c'était la troisième ou quatrième fois que lui y coupait la
+bruyère, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il
+n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas
+son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le
+faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en
+va vers Roulède. Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur
+ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: à quoi Pasquetou
+répliquait que nous l'avions dépassé.
+
+Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour éviter un endroit un
+peu creux où l'eau s'assemblait, et où il y avait toujours de la
+fange, les gens qui passaient par là avec leurs charrettes avaient
+pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, à
+cinquante pas de là, le chemin qui tournait un peu sur la droite.
+Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme ça, ce
+passage était devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que la
+palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, mais pas assez
+tout de même pour qu'on ne le vît bien. Nous n'avions jamais rien
+dit aux voisins; c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait
+pas la peine d'en parler.
+
+Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il voulait nous
+faire lâcher de couper la bruyère, je lui dis de nous laisser
+tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il
+n'avait qu'à marcher.
+
+Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait grandement,
+vu que nous avions toujours été bons voisins; mais nous pensions
+qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disputé n'en
+valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne valait
+pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers dessus. Il y en avait
+eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie
+recouverte de terre et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite
+autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait
+là-dessus, pour soutenir que notre limite était un gros châtaignier,
+contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.
+
+Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se
+laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix,
+mon oncle déclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et
+lui avaient toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans
+contestations, et que nous continuerions à faire de même, jusqu'à ce
+que les tribunaux en auraient autrement ordonné.
+
+Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous
+porta une assignation devant le tribunal de Périgueux; nous voilà
+obligés de prendre un avoué, un avocat et de plaider.
+
+Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient toujours vu couper
+la bruyère sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns
+ne se rappelaient pas bien où était le vrai chemin; d'autres
+n'avaient jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. Le
+cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour
+soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.
+
+Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit que son bois
+venait jusqu'au chemin qui était entre nous deux, et que ce chemin
+passait de notre côté, à raser un vieux châtaignier à trois mars, ou
+maîtresses branches, qui était sur notre fonds. Comme justement le
+châtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait
+là-dessus.
+
+A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à n'en plus finir,
+comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Après ça,
+l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une
+manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe
+serrée au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son
+gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant le bras droit vers
+les juges, la main ouverte, comme s'il eût eu ses preuves dedans, et
+qu'il eût voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix
+éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait et remâchait
+dix fois la même chose.
+
+C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, et on voyait
+qu'il savait bien des affaires, car il récita des articles de loi,
+parla d'un nommé Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je
+ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en
+français, attendu sa manière d'embrouiller ses phrases. Quand il eut
+parlé pendant une heure et demie, il annonça qu'il avait fini et
+qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, résumer rapidement les
+moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le voilà qui
+recommence de fond en comble à plaider. Tout le monde en soufflait;
+enfin, après une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard
+rouge de sa poche, et se mit à s'essuyer le front.
+
+Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait
+les bras tendus au-dessus de sa tête, par un mouvement brusque,
+comme font maintenant les élèves de notre école, lorsque le régent
+leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
+laissait tomber de même, collés le long du corps, avec la fin de ses
+phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se
+confondaient avec sa robe, de manière qu'on l'eût cru manchot des
+deux bras. Il avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses
+cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour de sa tête comme
+une belle calotte de curé, de manière qu'on l'eût pris pour un
+masque de carnaval, un pierrot en deuil.
+
+C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet avocat; il
+passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le
+fût; mais qu'il était embêtant!
+
+Il commença par une longue citation en latin, les bras levés comme
+j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase achevée, comme si cet
+effort l'eut crevé. Puis il continua lentement, employant de longues
+phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et
+n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en perdait quasi
+la respiration. Autant son confrère hachait et mâchait ses mots
+d'une voix désagréable, autant celui-ci les déroulait gravement
+d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause
+célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous.
+Comme il ne voulait pas paraître moins ferré que son confrère, il
+cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas,
+en prétendant que son excellent confrère l'avait mal entendu; à quoi
+l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrère, qui
+l'entendez mal! Tandis qu'il était lancé dans sa plaidoirie qui
+s'allongeait, s'allongeait toujours, la tête m'en tournait, et, n'y
+tenant plus, je sortis.
+
+Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que
+l'affaire était remise à un mois; qu'il allait y avoir une enquête
+pour savoir si l'ancien châtaignier dont il ne restait que la souche
+pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait
+Pasquetou. Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, je me mis à
+rire à cette nouvelle, et nous nous en allâmes à l'auberge; après
+quoi, nous repartîmes pour le Frau avec un homme de Roulède qui
+avait témoigné pour nous.
+
+--Certainement, disais-je à mon oncle en nous en allant, ces avocats
+avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires
+comme ça. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer
+tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés à
+cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes il n'y aurait pas
+besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon
+sens, le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.
+
+--Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient
+les avocats, les avoués, les huissiers, et le gouvernement qui vend
+le papier marqué?
+
+--Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces avocats
+parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans
+Saint-Sulpice?
+
+--C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du
+bourg de Cujat où l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de
+quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme ça.
+
+D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès rapportera gros
+à tout ce monde-là, car nous ne sommes pas près d'en voir la fin.
+
+Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour où
+l'avoué de Pasquetou était prêt, le nôtre n'était plus là, et
+d'autres fois c'était le contraire. Et puis il y avait toujours
+quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pièce et demandait
+la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se
+faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.
+
+L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois
+en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse
+pour Pasquetou. Il fit venir des témoins qui dirent bien que le
+châtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes venir
+autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois.
+
+Il y avait un an que le procès durait, lorsque le tribunal ordonna
+le transport sur les lieux.
+
+A ce coup, mon oncle dit:--Gare à celui qui perdra! il y a déjà
+beaucoup de frais de faits, et ce transport ne coûtera pas bon
+marché.
+
+C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle, que nous n'ayons
+aucun acte pour ce bois. Nous avions cherché partout, dans le
+cabinet où étaient nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout
+ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé Crabanas de
+Salevert, et qu'il était à nous depuis l'année de la Grande-peur.
+Là-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire.
+Comme c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours
+passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait y être aussi:
+et dans ce cas, les confrontations peut-être nous donneraient
+raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il
+ferait chercher par Girou.
+
+J'y retournai huit jours après, et la première chose que me dit son
+clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais
+gagner ton procès?
+
+--Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.
+
+Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois était limité au
+midi, par le chemin allant vers Roulède tout droit, passant contre
+un vieux châtaignier, et que la borne cornière avait été plantée à
+quarante-deux pas du châtaignier, en suivant droit le chemin du côté
+du levant.
+
+--Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou; fais-moi une copie
+de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait
+pour après-demain matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux
+servir ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant tout ce
+monde.
+
+--Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure
+qu'ils feront tous.
+
+Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués, les avocats
+arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à Coulaures il y avait la
+route, ça allait bien; mais après il fallait prendre des mauvais
+chemins jusqu'au bourg, où on était forcé de laisser les voitures,
+pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.
+
+M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il
+demeurait le plus souvent à Périgueux. Il invita tous ces messieurs
+à entrer chez lui, et là étant, il les convia à déjeuner. Comme il
+était le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils
+acceptèrent facilement.
+
+Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert,
+M. Lacaud emmena le président et un juge, sous prétexte de leur
+montrer le jardin, et là, lorsqu'ils furent seuls, commença à parler
+en faveur de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il avait
+raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne se prononçant pas, mais
+ayant l'air d'ouïr complaisamment ce que leur disait ce bon M.
+Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soirées, à la
+Préfecture, chez le Receveur général, au Cercle, et qui se trouvait
+là si à point, pour les faire déjeuner dans un pays perdu, où il n'y
+avait qu'une méchante auberge de paysans. Je suis sûr que ces
+messieurs étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser et
+de juger contre leur conscience; mais les choses se présentent tout
+différemment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde.
+Le juge prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit pas
+les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine
+que lorsque M. Lacaud eut ajouté, comme pour renseigner ces
+messieurs sur ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au
+Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils n'étaient pas aussi bien
+disposés pour nous que pour Pasquetou.
+
+Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au
+pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au
+soleil et entendait tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M.
+Lacaud et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux Nicoud se
+leva, mit son bissac sur son échine et, prenant son bâton, s'en vint
+vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous étions à table, nous
+autres aussi, avec Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous
+entendîmes ses sabots sur l'escalier.
+
+Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:
+
+--Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.
+
+--Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il souleva son bonnet
+en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens!
+
+Et tout le monde lui répondit:
+
+--Bonjour, Nicoud, bonjour!
+
+Quoique nous ne fussions que des paysans à notre aise, jamais il
+n'est venu un pauvre à notre porte à qui on n'ait donné. Et si
+c'était un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait
+la soupe, on leur en donnait avec un chabrol après, pour les
+gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens
+n'y avaient pas manqué, et nous autres faisions de même. Ce n'était
+pas maintenant qu'il y avait à la maison une femme comme la mienne,
+que cette coutume pouvait se perdre.
+
+Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'était
+pas la même chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne
+sont pas bien donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient
+mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent
+et peinent à force, pour affaner du pain. La différence entre le
+paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la
+vie. Le morceau de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au
+chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de
+l'autre, il n'y a pas guère de lard; enfin, la culotte et la veste
+du paysan sont déchirées, effilochées, rapiécées de morceaux de
+toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charité.
+C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur des misères qu'il subit
+lui-même. Le riche, qui connaît le bien-être, devrait compatir
+davantage au sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il ne
+le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour
+s'excuser de sa dureté: Ce sont des fainéants!
+
+Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis propre, aussi on le
+fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine
+assiette de soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été Jean
+Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec
+ça ma femme avait beaucoup de peine de le laisser à la porte, et de
+lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent;
+elle disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien comme
+un chien.
+
+--Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se
+tient-il net comme Nicoud.
+
+Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou, qui était à côté, lui
+versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coulée.
+Après ça, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce
+qu'il avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous le
+remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien à
+craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le
+point.
+
+--Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose
+que les procès, ça ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas
+grand'chose, mais enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui
+m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
+Laguyonias.
+
+Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de manière qu'en
+arrivant au bois des Fontenelles, nous vîmes tous ces messieurs de
+la justice. M. Lacaud était venu là, aussi, histoire de leur montrer
+le chemin: il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas? Possible
+aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence ce qu'il avait dit
+pour Pasquetou. Ils étaient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons
+messieurs, et bien repus, bien contents; pour sûr que notre maire
+leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il en avait de bon.
+Dans ces dispositions, la manière de voir de l'hôte, quand on se
+trouve dépaysé et transporté de la salle d'audience au fond d'un
+bois, peut bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de
+forfaiture.
+
+Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux pour saluer, mais
+aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirèrent
+leur tabatière, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de
+Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de
+l'oeil, pourtant, et avaient l'air étonnés de me voir avec une
+pioche sur mon épaule.
+
+--Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant
+vers nous.
+
+--Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte
+de sa poche: Tenez, voyez ça.
+
+Quand il eut lu, notre avocat dit:
+
+--Ho! c'est une autre paire de manches!
+
+Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le titre.
+J'épiais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en
+avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien à ce qu'on lisait,
+voyait pourtant, à l'air de notre avocat, que c'était quelque
+mauvaise pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud
+colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les avoués, ça ne
+leur faisait rien, c'était visible; quel que fût le gagnant, leur
+affaire était bonne. Les juges, ça leur était quasiment égal aussi,
+sauf le petit dépit, d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion
+qu'il fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser rien
+voir. Quand notre homme eut achevé, le président prit l'acte et se
+mit à le relire, et pendant ce temps nous autres fûmes à la vieille
+souche du châtaignier. Partant de là, je comptai quarante-deux pas
+en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait
+quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai sur la droite, puis
+sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'étaient approchés durant ce
+temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop
+grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutôt en
+avant, si c'est mon grand-père qui a compté les pas, il avait des
+jambes comme une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un
+petit moment, la pioche rencontra une pierre.
+
+--Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. Après avoir
+nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, j'ôtai comme un
+terreau qui s'était formé dessus, et la borne se vit bien plantée
+avec ses deux témoins.
+
+Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint
+voir tout près, mais quoi dire? les racines de bruyères enlevées
+montraient bien que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte
+ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprès. Mais
+c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir
+une attaque, tellement il était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait
+coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par
+terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.
+
+Au moment où ils partaient, nous autres trois, restés les maîtres
+sur le terrain, nous leur tirâmes encore trois grands coups de
+chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne
+firent pas plus attention à notre salut que la première fois, mais
+ça nous était bien égal.
+
+Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous,
+avait encore de bonnes raisons pour ne pas être content. C'était lui
+qui avait poussé Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de
+frais pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq pistoles
+pour les frais du procès, avec condition qu'il ne les remettrait pas
+s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant à ça; il se
+figurait bien qu'un procès qui durait depuis un an et demi, avec des
+témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait plus de
+vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose à parfaire, mais
+il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais,
+qui se montaient à près de cent louis d'or, il en devint tout
+innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec
+les intérêts et les mauvaises années, ça finit par le mettre dans
+les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relevé, et que
+lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligés de vendre.
+
+Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents
+et riant de la manière dont notre maire et Pasquetou avaient été
+coyonnés par cet acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta
+pour s'en retourner à Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle,
+c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!
+
+--N'ayez crainte de ça, Nogaret!
+
+Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant à Excideuil, nous
+le vîmes planté devant l'auberge où nous mettions nos bêtes. Il
+croyait que nous allions déjeuner là, mais mon oncle dit:
+
+--Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as promis, Hélie, il nous
+faut aller à l'hôtel de Provence.
+
+Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était là que
+descendaient le maréchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez
+nous, et là aussi que s'arrêtaient les voitures de poste; mais, pour
+une fois, ça n'est pas coutume.
+
+Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux tenus qu'on pût
+voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours
+encombrée dans un coin, de paquets et de malles, car c'était aussi
+là le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y
+avait à la tête de la maison une maîtresse femme. Tout était propre,
+bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de
+taille sur la cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
+de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table
+massive, les couteaux étaient alignés par ordre de grandeur. Tout
+était net, luisant et arrangé avec goût. Et les servantes donc, en
+tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
+neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des
+plats et des bouteilles.
+
+On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant sur la route,
+tapissée de papier vert à fleurs, avec des rideaux de coton blanc à
+franges aux fenêtres. Sur la cheminée, il y avait une ancienne
+pendule à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets de
+fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient accrochées des
+images, représentant l'histoire de Geneviève de Brabant. La table
+était couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres
+brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent:
+c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah! le petit Girou était
+content, et nous aussi, de lui faire cette honnêteté.
+
+Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme ça maintenant.
+Tout dernièrement, nous étions à Périgueux et mon gendre a voulu que
+nous allions dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez
+belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que je vous dise,
+ça n'était plus ça; on nous a fait manger des affaires arrangées à
+la mode de partout; ça n'est ni salé ni poivré, et puis point d'ail;
+ça avait du goût comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
+une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les étrangers. Le fait
+est que, comme ça ne sent rien, avec un peu d'idée, chacun peut se
+figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il
+devrait bien y avoir à Périgueux un endroit où on puisse manger à
+notre mode.
+
+Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par des filles accortes
+et avenantes, mais par des garçons avec des favoris, et la raie au
+milieu de la tête, qui semblent des juges d'instruction: ça finit de
+vous couper la faim.
+
+Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, où on
+vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soignés,
+bien arrangés à la périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
+vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit
+plus maintenant que de la saleté de vins coupés, baptisés, remontés
+avec du trois-six, foncés avec du sureau, ou pis, avec quelque
+poison: c'est plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien.
+Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un
+gigot piqué d'ail, ou un fin chapon, ou un lièvre en royale, on
+demandait du bon vin de Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou
+de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous,
+et c'était un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de
+bonnes choses, entre bons amis. Il paraît que maintenant, les gens
+se moquent de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine au
+gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces vins fraudés. Tout
+marche à la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention à ça.
+Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées
+pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens
+d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans,
+les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes
+gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient
+leurs pères, et de boire du vin de leurs vignes. Ça n'est pas
+distingué de bien manger, ça engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent;
+et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
+cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs, pour se gorger
+de cette cochonnerie de bière allemande.
+
+Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils,
+pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je
+voudrais voir les crânes d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui
+se réunissaient autrefois au _Chêne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on
+me montre dans la génération d'à-présent, sans dire de mal de
+personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais
+Périgordins en tous genres, illustres, célèbres, ou simplement
+connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary,
+Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand,
+Fournier-Sarlovèze, Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche,
+Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous
+douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas.
+
+Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas
+de notre temps des Périgordins de valeur. Il y en a, c'est sûr, dans
+différentes parties qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne
+parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des
+pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son
+parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de
+Sarlat, le félibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
+ébaudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_,
+_Lou paradis de las Belas-Maïs_, _Lou chavau de Batistou_, et tant
+d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous
+avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de
+bons enfants du Périgord, qui ne méprisent pas la terre natale, et
+qui ont l'esprit alerte, la tête, le bras et l'estomac solides,
+toutes qualités qui font le vrai Périgordin, propre à tout, bon à
+penser et à agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et
+leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les jeunes sont
+trop parisiens, à mon goût, et ne sentent pas assez le terroir.
+
+Mais me voilà loin de la table où nous étions assis tous les trois.
+Girou n'avait jamais été à pareille fête: c'était un pauvre garçon,
+d'une quarantaine d'années, fils de paysans comme nous, tout petit
+et chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une mûre, ce qui
+lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'étais derrière la haie quand
+on tirait la couleur sur les merles! Il avait été instruit au
+hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le
+peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais sorti de
+Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour être
+ouvrier, trop petit pour être soldat, M. Vigier l'avait pris pour
+clerc, et il vivait là, dans cette petite étude de campagne,
+attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre
+quelque chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et boire,
+tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il était
+malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux
+plats qui lui convenaient, et le mâtin, quoique paysan, il avait du
+goût et ne se jetait pas sur les grosses pièces.
+
+Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux
+truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je
+n'en ai tâté. On aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien
+mangé depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit
+homme, il y eût un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable.
+Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec ça deux
+bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me
+dit:--Avec vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler du vin de
+Rossignol; il paraît que c'est quelque chose de fameux. Il y a
+longtemps que j'ai envie d'en tâter, vous devriez bien en faire
+porter une bouteille?
+
+--Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la
+cocarde.
+
+La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son
+envie. Enfin, quand nous eûmes bien déjeuné, bien trinqué, nous
+allâmes au café. Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait
+bon tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, les petits
+verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un
+sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose à faire,
+nous le fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer
+un peu les fumées et puis, à quatre heures nous nous en fûmes
+ensemble, et nous le quittâmes rendu chez lui, bien content de sa
+journée.
+
+Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il est besoin que je
+revienne un peu en arrière. Un mois, ou guère s'en faut, après la
+première assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous
+naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa
+mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appelée
+Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que
+quand elles sont grandettes, les filles commencent à aider leur mère
+dans la maison, tandis que les garçons sont toujours dehors avec les
+hommes. Nous, nous étions bien contents aussi, principalement de
+voir que ça faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait été
+encore un garçon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de
+mauvais sang.
+
+Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il faut savoir que,
+chez nous autres, c'était la coutume de nous rappeler les années par
+la chose la plus marquante; comme l'année du grand hiver, l'année
+des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des grosses
+vendanges, l'année de la mort de ma mère, l'année que le tonnerre
+tomba dans la cheminée, l'année de mon mariage, l'année qu'on avait
+mis mon oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires comme
+ça.
+
+Cette année-là donc, peu de temps après la naissance de la petite,
+une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de
+l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
+Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le soir lorsque la
+mère cane les ramena, nous vîmes qu'il en manquait un. Le lendemain
+soir, il en manquait encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau
+tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en
+temps sur l'écluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les
+manger, quand mon oncle étant un jour dans sa chambre du moulin,
+tandis qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un
+dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec
+son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, à un moment, la cane
+crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment où cette
+bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la
+tête et le tua roide. C'était un brochet qui pesait douze livres et
+trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière;
+il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y
+a; toujours est-il que nous l'eûmes comme ça.
+
+Je l'arrangeai dans une grande panière avec des herbes, et je le
+portai à M. Masfrangeas. En le voyant il s'écria:--Ha! quelle bête!
+mais que veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions pour
+huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au Préfet qui le convia à
+en manger sa part le lendemain soir.
+
+Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui firent
+honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et mise à la broche.
+
+Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec la tête, le
+Préfet dit à M. Masfrangeas:
+
+--Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est un brave homme!
+
+--Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et
+avec ça, il a failli aller à Cayenne!
+
+--Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.
+
+Et tout le monde se mit à rire.
+
+Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à Cayenne, il y avait des
+braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents.
+
+
+
+
+IX
+
+
+J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre
+travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus.
+Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui
+valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens
+des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres
+paysans, sont une grosse affaire.
+
+Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure;
+la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je
+dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;
+aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait
+aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il
+fallait attendre le soleil.
+
+Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille
+vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut
+bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes
+aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la
+Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées
+de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de
+mal, mais peu s'en fallait.
+
+--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de
+piquette.
+
+Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant
+au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il
+en était.
+
+--Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.
+
+Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.
+
+Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur
+fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans
+les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements
+qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la
+sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que
+dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer
+d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
+rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce
+qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si
+longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est
+serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
+point.
+
+Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année
+d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de
+piquette que de vin.
+
+Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire
+de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour
+acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
+J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château,
+près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme
+la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes
+voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans
+la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je
+vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de
+ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_
+_piaoux!_
+
+--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à
+mon cousin.
+
+--Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.
+
+L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de
+la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils
+avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des
+marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres
+affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces
+hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs
+cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la
+finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les
+marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
+paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs
+cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient
+les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la
+qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
+filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais
+voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais
+fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le
+marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu
+de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça
+ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes
+prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces
+pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une
+saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils
+estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient
+bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait
+d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient
+trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça
+ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur
+faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis
+leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point
+par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient
+entrer en marché.
+
+--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin,
+allons-nous en.
+
+Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau
+qu'Estève avait acheté pour notre aîné.
+
+Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui
+fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant
+qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis
+longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver.
+Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau,
+faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de
+faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le
+souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me
+voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat
+ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois
+lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
+mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais
+petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune
+demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si
+jolie, que ça réjouissait le coeur rien que de la voir.
+
+Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit
+elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous
+fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer.
+Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre.
+Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau
+temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut
+refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette
+affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui
+coûte d'entretenir comme un moulin.
+
+Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite
+nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du
+chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants
+pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était
+encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de
+lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a
+beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos
+enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se
+divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie,
+un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui
+dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la
+chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau
+faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises
+pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là
+en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.
+
+De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes
+principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche.
+Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et
+en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance,
+capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour
+n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand
+chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter
+que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.
+
+A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la
+paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger
+nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien
+reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
+du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard
+comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je
+montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite
+qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de
+courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une
+grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les boeufs,
+pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
+supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure,
+dure comme toujours, était tranquille et même résignée.
+
+Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme
+la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la
+sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le
+curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller
+vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui
+pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait
+confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait
+guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le
+sorcier.
+
+C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un
+paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant
+seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour
+se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux
+autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec
+entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de
+toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon
+à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet
+à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées
+de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des
+gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec
+ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en
+ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit
+aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste,
+deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires
+de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était
+couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans
+pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit
+sur les anciens sous du temps.
+
+On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait
+à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui
+l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables
+pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de
+vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.
+
+On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des
+bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes
+cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de
+la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les
+faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi
+les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois
+autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la
+_Mandragoro_, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait
+trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous
+énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il
+donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au
+moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramassée avec certaines cérémonies,
+et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que
+le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en
+faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des
+gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau
+de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les ménages,
+en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce
+qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.
+
+En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de
+sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu,
+où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna
+ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui,
+releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre,
+hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés.
+Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme
+pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait
+ainsi: _Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean
+la rencountret_... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame
+se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau,
+souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le
+pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles
+qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de
+cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la
+couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les
+babines sans qu'on entendît aucun son.
+
+Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis
+remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il
+alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit
+d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du
+vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie
+dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint
+vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques
+conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses
+paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme
+un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au
+pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le
+voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,
+la mère Jardon était là, assistée d'une soeur de son mari et d'une
+de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'oeil sec,
+qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien
+connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la
+cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de
+la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, très vraie
+pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations;
+elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils
+savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et
+qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir
+contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à
+ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les
+yeux en haut, se mit à réciter la _Patenostre-Blanche_,
+s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des
+signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure,
+puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les
+yeux à demi, il avait fini de souffrir!
+
+Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un
+seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et
+alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres
+usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il
+fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses
+habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela
+fait, s'en retourna.
+
+Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas
+couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère
+nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en
+alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il
+fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous,
+principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.
+
+Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit
+dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après,
+rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions
+parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur,
+là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot
+venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et
+Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on
+commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que
+ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres
+qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que
+c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des
+méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens
+parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la
+paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que
+des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses
+pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au
+procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies.
+Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre,
+ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire
+découvrir le pot aux roses.
+
+Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble,
+vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point
+méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses
+farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui
+étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre,
+et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs,
+en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de
+Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le
+curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres
+chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il
+n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M.
+de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le
+monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient
+chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne
+voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le
+journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il
+ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant
+de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et
+les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les
+deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après,
+il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que
+les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient
+que d'arriver.
+
+Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se
+servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et
+force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle
+les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce
+jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de
+ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper,
+faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant
+bien de les trouver.--Peut-être, qu'il dit, votre enfant de choeur
+sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura
+mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait
+garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle
+Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son
+oncle prétendu.
+
+Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce
+commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher
+partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze
+jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux
+voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui
+disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la
+demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché
+d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils
+Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire
+commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre
+part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement
+fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres
+instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.
+
+Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on
+puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac
+garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après
+souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en
+souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre
+avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de
+suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.
+
+Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait
+nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait
+avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des
+environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y
+avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la
+demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure
+soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de
+diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent
+guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.
+
+Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur
+parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées,
+n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les
+impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre
+curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et
+puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à
+d'autres ouailles.
+
+Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il
+regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était
+trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il
+avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle
+Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait
+assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était
+guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu
+jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la
+porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
+nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.
+
+Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que
+nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé
+Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien
+mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de
+rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à
+rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du
+canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
+prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse,
+la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de
+Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles.
+Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang
+pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros,
+c'était tout ce qu'il demandait.
+
+Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là
+n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les
+chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni
+la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils
+d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet:
+Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants
+qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le
+second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,
+et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon,
+qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de
+la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme
+faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
+On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que
+c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui
+l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait
+une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses
+parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas,
+ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux,
+les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le
+respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de
+déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et
+les soeurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas
+compromettre la dignité de son caractère religieux.
+
+Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité
+du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son
+caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient
+guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la
+paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines
+des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était
+puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:--Le prêtre commande
+à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir
+victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement
+que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est
+en un sens plus puissant que Dieu.
+
+On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les
+brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles,
+comme le bon curé de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tournée dans
+les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait
+tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire
+collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne
+fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il
+n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer
+tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.
+
+Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour
+être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux,
+car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables
+de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez
+les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre,
+on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la
+Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec
+les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait
+pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par
+ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les
+paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette
+conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais
+il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est
+qu'ils s'en soient jamais inspirés.
+
+Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la
+maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas
+l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il
+vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
+devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais
+il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien
+fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions
+point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions
+pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le
+disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à
+fait indévots et incroyants.
+
+Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la
+pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres,
+notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église,
+pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
+repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce
+qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser
+et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions
+peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,
+de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses
+semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour
+divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été
+inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.
+
+Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les
+avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau
+m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements
+que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les
+mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très
+obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure
+vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
+possible, tant mieux pour eux.
+
+On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme
+une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est
+l'enfer!
+
+Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi
+certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à
+tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale,
+pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile
+pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire
+quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus
+je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.
+
+Mais quand même je serais très sûr que le Dieu de nos curés existe;
+que nous avons une âme qui ne meurt point avec nous, et sera
+récompensée ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
+ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas
+qu'un Dieu nous ait damnés pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin
+de prières et de cérémonies pour être honoré, pas plus que de
+prêtres pour nous faire connaître ses volontés.
+
+Voilà comme nous étions dans la maison, et ça venait de famille, car
+ni mon grand-père, ni mon père n'avaient voulu se confesser à
+l'article de la mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe
+patois qui se peut traduire ainsi: _Les prêtres et les pigeons
+gâtent les maisons_. Ainsi, nous étions honnêtes avec eux, mais nous
+n'étions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans
+la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu
+relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire de peu
+d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient
+pas été élevées dans ces idées. Je conviens que c'est un tort, et
+qu'on doit être, ou bon catholique et pratiquer exactement, se
+confesser, faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et
+s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute cérémonie de
+religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en
+particulier, je n'avais point à me plaindre de ce côté, car ma femme
+faisait comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, toutes
+les pratiques auxquelles elle avait été habituée. Dans les
+commencements ça paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme
+ne fasse pas ses Pâques, encore ils le comprenaient à toute force;
+mais une femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements ça
+faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette même
+femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-même, et
+quand elle eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien elle
+était bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.
+
+En voilà bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles
+dispositions nous étions, lorsque vint le curé. Il avait un peu
+chaud en entrant, et ma femme lui présenta une chaise pour se
+tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point
+attention à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.
+
+Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas peu de chose, et que
+nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques
+précautions pour la conserver.
+
+Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de prendre quelque
+chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de
+noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.
+
+--A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier
+homme qui sera entré ici, sans choquer de verre avec nous.
+
+Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou l'idée de
+trinquer avec nous, mais il répliqua un peu hautement:
+
+--Un prêtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour
+autre chose que boire.
+
+Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de
+la confession, de tous les devoirs du chrétien; nous dit combien
+nous étions coupables de les négliger; s'efforça de nous faire peur
+de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader.
+Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix minutes; mais à la première
+pause, mon oncle lui dit:
+
+--Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre temps à essayer de
+nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois
+votre âge, mon neveu est votre aîné, et pour vous parler
+franchement, nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière de nous
+conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le
+prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut
+mieux ne plus parler de ces affaires-là.
+
+--Comment! fit le curé en tressautant, mais ce n'est pas la même
+chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jésus Christ de ramener les
+âmes à lui; Monseigneur m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis
+votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que
+je crois être pour votre bien.
+
+--Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, vous êtes chez des
+gens qui ne croient pas à votre mission, comme vous dites, ni aux
+pouvoirs de l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne
+sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune
+sont un troupeau, et vous n'êtes pas notre pasteur. Que ceux qui
+reconnaissent votre autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur
+affaire; mais ici vous n'avez point à nous en faire.
+
+Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, et s'adressant à
+moi:
+
+--Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne
+soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les être
+chrétiens!
+
+J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là debout, son
+dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon,
+fut plus prompte que moi et lui dit:
+
+--Monsieur le curé, dans une maison et dans une famille, il ne doit
+y avoir qu'une croyance et une religion, celle du père: nous restons
+unis en ça comme en tout.
+
+--Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans
+une maison où le démon est tout-puissant; il ne me reste qu'à me
+retirer.
+
+--Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon
+chapeau, c'est ce que vous avez de mieux à faire.
+
+A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous dit:
+
+--Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me
+faire la grâce d'être l'instrument de votre réconciliation avec
+Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pénitence! D'ici là,
+souvenez-vous qu'on ne peut être honnête homme sans religion!
+
+Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon oncle lui dit en
+goguenardant, pour ne pas se fâcher:
+
+--Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous ferez jamais
+croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne
+puissions pas être honnêtes!
+
+Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:
+
+--Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés qui ont des nièces!
+
+Et nous nous mîmes tous à rire.
+
+Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les
+femmes, à cette époque, avaient le cou un peu découvert; leur fichu,
+en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de
+la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
+autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va s'imaginer que ça
+n'était pas honnête! Il se mit à prêcher contre les nudités, comme
+il disait: Selon lui, c'était le diable qui avait appris cette mode
+aux femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me pensais,
+ayant souvenir du seul bal où je sois allé, avec les demoiselles
+Masfrangeas, si le curé voyait les dames de la ville, qui ne
+manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant
+leurs tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?
+
+Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la danse. Tous les
+dimanches il parlait là-dessus longuement, et disait sans se gêner
+qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal;
+que c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il
+ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait rien. Aux vôtes des
+communes d'alentour, à la Sainte-Constance à Excideuil, les filles
+allaient danser tout de même; et le jour de notre ballade, la petite
+place était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les ormeaux.
+Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner il s'en allait chanter
+vêpres, avec les curés du voisinage venus pour la fête, tous bien
+rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons!
+allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons et filles
+entraient à l'église et reprenaient après. Mais son successeur
+voulait empêcher totalement de danser, et il aurait fallu que le
+maire le défendît. Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de
+faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
+danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que ça mettrait
+la commune en révolution. Voyant ça, il imagina de refuser
+l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui
+avaient dansé; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut
+quelques-unes qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la danse.
+
+Pendant le temps du carnaval on dansait chez Maréchou, et de temps
+en temps, lorsqu'on était en train, le chabretaïre, au milieu d'une
+danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'était le
+signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux
+_lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le curé. A l'entendre, toutes
+les filles qui étaient là, avec leurs mères pourtant, c'était des
+bringues, des dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient
+pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de
+leur côté les garçons s'étaient donné le mot pour ne pas aller se
+confesser. Il ennuyait tout le monde, ce curé, aussi un dimanche
+matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit
+pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible tout percé.
+
+Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à dire comme petit
+crible, aussi le curé comprit ce que ça voulait dire et devint tout
+pâle, mais il n'en dit mot.
+
+Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une
+dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller à la messe
+le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en
+mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les
+cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bénir une branche de
+laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au curé
+pour entretenir la lampe de l'église; lui laisser les serviettes
+qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot
+faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il
+ne fallait pas non plus les empêcher de s'amuser: Que diable! avant
+les Cendres il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, les
+Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou était bien terrible,
+pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il
+était comme d'autres curés, que la jalousie le faisait agir, et
+qu'il voulait interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui
+étaient pas permis.
+
+Il était tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ouï
+dire que chez Maréchou on ne faisait pas toujours bien attention au
+vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à
+l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi,
+lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de
+viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de
+la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou
+qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça n'était pas
+un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curés, et il ne lui
+en fallait pas tant pour le mettre en colère.
+
+Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime mieux parler de
+choses plus aimables. Au mois de février 1860, juste le 24, ma femme
+accoucha d'un drole, et mon oncle dit:
+
+--Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour anniversaire de la
+République. On l'appela François.
+
+Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquiétions pas de
+ça, car vivant tout simplement, ne faisant point de dépenses
+inutiles, le blé ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le
+cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui
+n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles
+raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été dommage qu'ils ne
+vinssent pas, les pauvres petits, ils étaient tous bien fiers, et
+profitaient comme des arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné,
+marchait sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi comme
+une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres,
+ne craignait ni froid ni chaud, et faisait déjà des commissions
+assez loin. Tous les jours il montait à Puygolfier avec sa petite
+soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à lire et
+écrire. Celui-là était quelque peu le préféré de l'oncle; il le
+mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait à
+Excideuil ou ailleurs les jours de foire. Né dans un moulin, ce
+drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tête dans
+les endroits profonds de la rivière, que c'était un plaisir de le
+voir faire.
+
+J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à ne rien craindre,
+ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et ça leur a bien réussi. Ces
+petits, aussitôt qu'ils pouvaient marcher, couraient à l'eau comme
+des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et
+grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer ou
+d'attraper des coups de soleil. Eté comme hiver, ils étaient
+toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de
+poussière ou de boue, suivant le temps, déchirés, dépenaillés,
+nu-pieds, se roulant partout dans les prés, courant dans les bois,
+dormant sur la palène, et ne venant à la maison que pour demander à
+manger. Par exemple, ça revenait assez souvent; mais une fois que
+leur mère leur avait coupé un morceau de pain, les voilà repartis à
+galoper. Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur huit
+enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite
+Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tuée à quatre mois. Les
+autres n'ont jamais été malades, et ils sont tous forts, et bons
+enfants, comme de vrais Périgordins.
+
+Il y a des parents qui ont comme ça des préférences pour quelqu'un
+de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier,
+le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.
+
+Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si aimante pour
+moi, que l'on aurait pu croire que je la préférais, parce que je
+l'embrassais plus souvent que ses frères. Elle ressemblait à sa mère
+cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure
+tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs et
+aimants, et le même caractère: tout ça faisait que j'étais plus
+porté à l'embrasser que ses frères, qui étaient toujours bouchards,
+qui est à dire barbouillés, et souventes fois tapageurs et
+polissons. Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on
+venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel
+préfères-tu voir porter au cimetière? Et je sentais que ça m'aurait
+été totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je
+n'avais pas de préférence injuste.
+
+Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'aîné; mais
+leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque
+chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'était Gustou. Il
+leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des
+pétards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des
+quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour
+tendre aux oiseaux, des pièges pour attraper les merles dans les
+haies, des lignes pour pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient
+péter que c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne
+s'imaginât pour les contenter, et le soir, il leur disait des
+contes.
+
+C'était l'hiver principalement, quand nous étions tous autour du
+foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé à peler, qu'ils criaient
+tous:
+
+--Gustou, dis un conte!
+
+Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du voleur
+d'enfants; tantôt celui de la _fade_ ou fée Papillette; tantôt
+encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'âne qui faisait des
+crottes d'or.
+
+Le conte fini, c'était des questions de toute manière que les
+enfants faisaient à Gustou, pour avoir des éclaircissements.
+Quelquefois les questions étaient un peu embarrassantes, mais il
+trouvait moyen de s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était
+des devinettes à n'en plus finir, connues de tout temps dans nos
+pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.
+
+Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle
+aimait encore mieux un garçon du côté de Corgnac, qui venait la voir
+souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de
+cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su ça, nous
+fit dire si nous voulions prendre sa drole l'aînée pour la
+remplacer, à seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant
+d'enfants qu'il avait peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il
+nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon moulin du
+côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien
+encore quelque millier d'écus pour payer, et que ça empêchait le
+marché. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
+d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce
+moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne chômait jamais.
+
+C'est cette même année, que je fus à Domme pour acheter une paire de
+meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai
+coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher
+Montignac; c'était une bonne étape, mais la jument ne craignait pas
+la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie où il
+y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais,
+elle naît au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du Toulon,
+près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver le fond.
+
+Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des
+conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort
+de là est bleue comme le dit le nom de l'abîme, et claire et
+pareille à celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à
+cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se mêlent pas de
+suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui
+est souvent trouble à cause des ruisseaux du Limousin qui tombent
+dedans.
+
+Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le
+soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'était passé
+depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils
+étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était neuf
+heures quand nous nous levâmes de table.
+
+En sortant, mon cousin me mena au _Café du Commerce_, où nous
+trouvâmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des
+artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer.
+
+Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents, bons
+enfants, et en grande partie républicains: mais il n'y a bonne
+compagnie qu'on ne quitte; nous fûmes nous coucher vers les onze
+heures.
+
+Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par
+Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est
+des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prés dans
+les fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la
+paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis, et aussi des
+jarrissades où on coupe les chênes pour faire le tan. Ce pays n'est
+pas à comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me
+figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
+là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle
+à: _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrêtait
+les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, où on
+attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à
+Périgueux. Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas des brigands
+ordinaires, à ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre
+au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de
+même pas une manière bien honnête de faire la guerre; mais tout ça
+est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les
+arrière-petits-fils des cavaliers masqués qui attaquèrent la
+voiture, tuèrent le postillon, un gendarme et volèrent les fonds,
+sont, sans doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.
+
+Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait exprès pour les
+vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche,
+quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et
+quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
+crier au secours, que personne ne vous entendrait.
+
+Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on approche de la
+Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive à Vitrac et qu'on
+voit cette large plaine, avec sa rivière bleue, et les hautes
+collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de
+dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent
+peut-être pas mieux que dans la rivière de l'Isle, mais c'est plus
+grand et ça impose plus. Je pensais aller passer le pont à
+Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je
+fus attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à Domme aussi, et
+que c'était plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans
+compter que ça ne coûtait pas aussi cher que le péage du pont.
+C'était un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait
+ce voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la porte des Tours,
+et il me mena à son auberge, qui était tout contre la porte
+Del-Bosc, par où on arrive de Domme-Vieille; il était déjà nuit
+quand nous y fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je
+m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.
+
+Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut
+de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil
+rayait déjà, aussi je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir
+toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait
+s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de la promenade, tout
+à mes pieds. C'était tout à fait beau, et quoique nous autres
+paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de blé,
+que des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au loin, la
+brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait
+autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux,
+de manière qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues
+de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil
+éclairait ses bords, faisait briller les maisons blanches à mi-côte
+des puys couronnés de chênes verts, et roussissait les vieilles
+ruines campées sur les hauts rochers.
+
+Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à droit, larges et
+bien alignées. Autour, du côté de la Dordogne, elle est gardée par
+les rochers à pic, que le fameux capitaine Vivant escalada,
+lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, où il se
+mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces
+rochers, à droit de la gendarmerie. Des autres côtés, Domme était
+défendue par de fortes murailles percées de quatre portes. Mais à
+présent, depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont chercher
+des quartiers aux vieux murs comme à une carrière, et puisque ces
+murailles ne peuvent plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles
+servent à faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
+par la pluie et la gelée.
+
+Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis des meuliers
+de Domme-Vieille. Il fallut aller au café, bien entendu, et se
+promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus
+nerveux, plus vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc
+qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme me convenaient
+assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne
+sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville
+était libre anciennement.
+
+Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment
+le lard rance, et pour être sûrs de n'en pas manquer, ils en ont
+dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet
+usage date du temps où la ville, lors frontière de France contre les
+Anglais, était souvent assiégée et où il fallait se munir de
+provisions en conséquence.
+
+Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le
+Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel des cornes qui brâment
+comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont mariés dans
+l'année carnavalesque finie un an auparavant, à pareil jour, se
+rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place de la Rode.
+Le dernier marié de ceux-là porte une fourche à foin ainsi
+accoutrée: Dans les deux dents sont plantées deux cornes de boeuf,
+les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de
+laurier attachées avec des rubans jaunes, masquent la naissance des
+dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma
+foi un trophée, ou quelque simulacre antique, dédié au grand Pan,
+seigneur des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.
+
+Quand tout le monde est assemblé, la troupe de masques, vielle et
+chabrette en tête, se rend en procession, chez le premier marié de
+l'année carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range
+en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le
+plus ancien marié de la troupe s'avance, et comme un héraut sommant
+une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom:
+Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne
+renâcle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait
+quérir plutôt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la
+porte, la musique éclate avec rage. Puis, le silence se fait, et
+l'homme s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. On
+lui fait d'abord saluer bien bas la fourché tenue au centre du
+cercle. Après ça, toujours devant la fourche, on le fait mettre à
+genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des
+questions farcesques, en forme de catéchisme à l'usage des maris.
+Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant mot à
+mot, une profession de foi à crever de rire, par laquelle il promet,
+entre autres choses, d'être sourd et aveugle. Enfin, on lui fait
+jurer, sur les sacrées cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est,
+quand même il le verrait_!
+
+Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes
+s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tête, et puis on les
+lui fait embrasser, le pauvre! Après ça, le chef de la troupe
+prononce une formule burlesque de réception dans l'illustre
+confrérie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que
+la musique reprend à grand bruit.
+
+Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, et rit ou
+rougit, ça dépend.
+
+La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend la fourche, et
+toute la troupe s'en va vers la maison du second marié où on la
+recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes à son
+tour, et on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au
+dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge où la
+troupe s'en va souper en grande joyeuseté.
+
+J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est
+égal devant l'emblème terrible; mais avec ça, c'est ici comme
+partout, la sacro-sainte majesté des écus ne pouvait être méconnue;
+aussi, les riches esquivent la réception, moyennant quelque pièce de
+cent sous qui se mange entre tous.
+
+J'aurais été curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent:
+_Les Cornes_, mais comme il faut se trouver là le Mercredi des
+Cendres tout juste, je me suis contenté de la vue de la fameuse
+fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage
+flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient laissée la
+dernière fois.
+
+Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie pour les maris.
+On prend le pauvre emplastrum qui s'est laissé battre par sa femme;
+on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un
+âne, une quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et on le
+promène par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dîme,
+de la Barre à la porte de la Combe, de la place de la Halle à la
+porte Del-Bosc, toujours escorté d'une grande troupe de masques qui
+se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille
+chanson:
+
+ Adiou paourté Carnabal,
+ Tu t'en bas et yo demori,
+ Per mintza le soup 'o l'oli!
+
+Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des Cendres!
+
+Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui avait ses affaires
+de son côté, nous fûmes dans un café où il y avait un bal. On
+dansait là des contredanses, des bourrées, des sautières à peu près
+comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne
+connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse très plaisante,
+ma foi.
+
+Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une
+grande salle. Le jeune homme se présente devant une danseuse, et là,
+fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras
+au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, tape du
+pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche à plaire,
+tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille,
+elle, se défend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis
+que le garçon s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini
+son manège, il passe à une autre danseuse, et est remplacé près de
+celle qu'il quitte par un autre garçon, et toujours comme ça, de
+manière que cette danse ne s'arrête pas. De temps en temps, un
+garçon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière un
+danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont
+fatigués, ils sont remplacés à leur tour de la même façon. Il y
+avait là, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo
+dans la perfection. Elle avait une manière de se contourner, et de
+mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à voir.
+Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la rencontre de son
+danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il
+faisait pour lui plaire, et tantôt après s'en retournait en
+pirouettant, comme se moquant de lui.
+
+Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourrée
+d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien
+dansée.
+
+Après ça, nous passâmes dans une petite salle, boire du vin chaud
+avec les meuliers, et il se trouva là un jeune monsieur, dont je ne
+me rappelle point le nom, qui nous récita _Lous dous Douzils_, un
+conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le
+disait bien!
+
+Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus
+coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore
+nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures
+simagrées.
+
+Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille et je m'arrangeai
+pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon
+affaire et déjeuné, je repartis pour aller coucher à Montignac, et
+le surlendemain j'étais le soir à la maison.
+
+Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y dansât le congo, ma
+foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que
+ça m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien
+d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour savoir ce que
+je leur avais porté, parce que c'est une affaire entendue, que
+toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur
+porter quelque chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés
+garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour
+le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du tétin de sa
+mère, et quelquefois d'une petite croûte de pain qu'il s'amusait à
+mâchotter.
+
+Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me durât pas, et il y
+avait plus de dix ans que j'étais marié, qu'il me semblait que
+c'était d'hier. Si ça n'avait pas été les enfants qui étaient là,
+comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme
+n'était point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
+Elle était devenue plus forte; sa taille s'était épaissie et sa
+poitrine s'était renforcée, mais elle était toujours fraîche et
+jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaurée,
+comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les
+nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pénible
+pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de
+son métier de mère et de nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia,
+qui m'avait dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; je me
+demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupée bien
+habillée, serrée dans son corset, minaudière et pleine d'idées
+extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour être
+belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et féconde, et
+non pas une créature faible, bonne pour les plaisirs stériles, mais
+incapable de supporter les travaux de la maternité. La première des
+conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
+robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. Autrefois, on
+estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup était regardé
+comme une bénédiction, tandis que la stérilité passait pour une
+punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
+les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait ça. Quand
+une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en pèlerinage à
+Saint-Léonard, auprès de Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après
+la messe et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et
+faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez claire, son
+mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se
+perdent; on ne craint plus la stérilité; il y en a qui la désirent,
+et qui s'en vantent, comme si ce n'était pas un malheur ou un crime.
+
+Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire
+des Rois à Périgueux, nous fîmes halte un moment à Coulaures, et le
+vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau,
+pour trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, mais
+qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous par Gustou, parce
+que leur jument était boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le
+soir Jeantain vint portant des boudins et des côtelettes de veau.
+C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut
+réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous
+passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui étaient
+du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons.
+Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon
+oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça n'est pas un
+travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit à remuer
+dans la chaudière les nougaillous déjà écrasés par les meules, ça
+n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.
+Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on ne s'ennuyait pas,
+et qui tournait tout en risée. Sur la minuit, il fit cuire des
+pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que
+c'était bon: elles avaient un goût de noisette. Avec les boudins et
+les côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons coups de
+notre vin du Frau.
+
+Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous
+fit rire tous. Comme il était toujours dehors de chez lui et qu'il
+connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le
+pays: les marchés faits, ceux en train, les mariages et toutes les
+affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise langue. Mais
+ce qu'il en disait, c'était histoire de faire rire et de bavarder,
+et non pour porter tort à personne.
+
+Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses _Vêpres sauvages_,
+sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur
+l'air d'_In exitu Israël_. Il était si plaisant en les chantant du
+nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les
+trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs pressées.
+
+Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait chez nous,
+parce qu'il me faudrait trop souvent répéter la même chose. Il me
+faut pourtant parler un peu des métayers qui étaient à la Borderie.
+C'était de braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur aise
+pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient quelques petites
+avances, et n'étaient pas toujours à tirer le diable par la queue,
+comme on dit de ceux qui sont dans la gêne. On sait que c'est la
+coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la
+moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du temps de Jardon,
+qui était avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement
+un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
+froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de terre et les
+autres revenus, mais c'était tout.
+
+Au contraire, ces métayers étaient de braves gens avec qui nous
+étions tout à fait bien. Dès la première année, ils nous vinrent
+convier à faire la Gerbe-baude. Nous fîmes porter chez eux du vin,
+de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,
+et deux de nos droles.
+
+C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours plié en deux, la
+tête en bas, sous un soleil qui brûle, à respirer la chaleur que la
+terre renvoie, et ça toute une journée et des semaines, on se
+demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant,
+elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont
+nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit à l'ombre d'un
+pilo de gerbes, et vont le faire téter de temps en temps quand il
+s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes
+dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un
+malheur, parce que ce travail trop fort les crève et nuit à la race,
+et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et
+qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits
+travaux point trop fatigants quand ça presse, comme de faner, de
+vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner,
+travailler la terre avec de grosses pioches, battre le blé, ou même
+fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une
+chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours
+dans des colères noires.
+
+Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, par chez nous,
+de ces pauvres vieilles cassées en deux par les reins: à force de
+s'être courbées vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et
+comme la grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont venus
+de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop
+fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour ça qu'on voit aux
+conseils de révision, tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la
+taille. Le travail des femmes anticipe par là sur les populations à
+venir; c'est comme si nous mangions notre blé en herbe. Je le dis
+comme je le pense, rien que le travail des femmes, ça justifie
+toutes les jacqueries!
+
+Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le coeur, comme
+ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que
+j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre
+combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le
+dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient
+plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou
+bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir
+ce travail écrasant.
+
+Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne
+soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans
+laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons
+coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en
+coupant le blé.
+
+Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à
+la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand
+notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses
+dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos
+métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le
+monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter,
+chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
+et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient
+crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.
+
+Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.
+
+Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867.
+J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour
+régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail;
+et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous
+devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il
+faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la
+messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne
+nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en
+bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de
+manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage.
+Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des
+tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions,
+et je le conviai à déjeuner.
+
+Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le
+temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta
+le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui
+disant:--Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;--Oui,
+et à une autre fois.
+
+A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et nous dit:--Mes amis,
+nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du
+côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
+dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la
+porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et
+restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent;
+de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri
+dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par
+trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de
+coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre
+éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
+quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les
+gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge
+bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis
+des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea
+autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau
+bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer,
+arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
+comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous,
+voici la grêle qui tombait à grand bruit...
+
+--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles
+se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux
+près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage
+était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des oeufs
+de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des
+oeufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un
+tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux;
+les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient
+emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
+fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie
+commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de
+Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était
+foulée comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux.
+Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant,
+les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée
+qu'on voyait encore.
+
+Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient
+pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint,
+tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits,
+partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
+blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils
+regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole;
+d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des
+prières ou des jurements:
+
+--Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!
+
+--Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes de chez Maréchou;
+mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui
+pensaient tout au moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce
+moment.
+
+Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous
+sortîmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait
+pressé de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.
+
+Autour du bourg, c'était partout la même chose; dans les prés
+envasés, l'herbe était sous la boue, les terres à blé étaient
+foulées comme un sol à battre. Les chènevières semblaient de cette
+pâtée d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
+étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était sorti de
+terre était perdu. Et de tous côtés on entendait les cris des
+femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruinés! quel
+malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!
+
+--C'était bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'était
+bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des
+Rogations, un gâteau de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il
+servi?
+
+Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les autres, il avait
+tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait
+pour aller voir à sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu
+que tes processions et les litanies de ton curé ne valent guère!
+
+Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire à ces gens,
+qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protéger
+leurs récoltes, et qui, les voyant détruites, étaient furieux. La
+plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
+le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit tellement
+que bientôt tout le monde en fut persuadé; d'autant mieux qu'on
+remarquait que du temps du curé Pinot il n'avait jamais grêlé.
+
+Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, je voyais
+que c'était là comme autour du bourg: tout était perdu, le blé, les
+noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le
+marché, quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce n'était
+pas seulement la vendange de l'année, perdue, mais le bois était
+tellement écrasé qu'on eut du mal à tailler l'année d'après, et que
+beaucoup de pieds crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait
+entraîné toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
+bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, car il
+pleuvait partout comme dehors.
+
+Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout
+désespérés, ne sachant plus où ils en étaient. Ils parlaient d'aller
+se louer chacun de son côté, de manière qu'il nous fallut les
+rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de
+ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le blé
+toute une année.
+
+Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il
+se trouvait que, comme les apparences de la récolte étaient très
+bonnes, le prix du blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon
+oncle en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante sacs.
+Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux
+quartes, un sac de blé, et nous le prêtions, sans autre condition
+que de le rendre l'année d'après.
+
+Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres M. Lacaud. Il disait
+qu'il était aussi en peine que ses métayers, ayant perdu sa part de
+récolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui
+n'avaient pas grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
+vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se
+mettre sur la même ligne que ses métayers et ses pauvres voisins,
+qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une
+partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée ni
+boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne rien donner aux
+autres, ni même prêter.
+
+Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est à peu
+près tout ce qui soit à dire pendant plusieurs années. Depuis
+François, j'avais eu encore Yrieix, qui était né au mois de
+septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
+vint au mois de juillet 1868.
+
+C'est cette même année-là que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba
+subitement un jour dans une maison où il travaillait, et ne s'en
+releva pas. Cet homme était tracassé par les affaires du pays, d'une
+manière extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni
+bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, avec son esprit de
+nature et son caractère, ça aurait été un homme pas commun.
+
+Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garçons et
+une fille: c'était assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon
+oncle dit comme ça en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que
+la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient si bons
+petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, ça aurait été dommage
+qu'ils ne fussent pas venus.
+
+J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans notre commune
+depuis quelques années. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait
+que ça n'était pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à
+lire et à écrire, parce que ça les détournait de travailler la
+terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait
+plus de métayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le
+conseil, le vieux Roumy, qui en était toujours, lui répondit:
+
+--Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les
+travailleurs de terre seront tous propriétaires, et ne travailleront
+plus pour les autres.
+
+Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire comme dans les
+autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le
+bourg, et on y mit le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.
+
+Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les jours, ceux qui
+étaient en âge. Mais pour Nancette, c'était toujours la demoiselle
+Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour
+être de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
+point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, attraper des
+oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans
+les bois, se baigner l'été: ils étaient fous de liberté et ne
+restaient pas facilement assis.
+
+Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à peu près dans le
+milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants
+extraordinaires pour travailler et apprendre, ça fait plaisir aux
+parents, à ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de
+quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
+amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si ça
+doit être plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas âge. Et ce
+qui m'a maintenu dans cette manière de voir, c'est que celui qui
+était toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et
+qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en
+oubliait de s'amuser, s'est bien rattrapé depuis. Il est devenu le
+plus fameux bambocheur qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du
+compte, une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.
+
+Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles pour
+l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la
+classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi
+étaient-ils prêchés comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'était
+d'abord leur mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, leur
+enseignait à être honnêtes avec tout le monde, surtout avec les
+vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce
+qu'on voit dans des maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui
+donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à la
+mort.
+
+Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de méchanceté, ou de
+dureté au moins, qu'on sème en eux. Si nos enfants voulaient, comme
+tous les droles, attraper un petit poulet, leur mère le prenait
+elle-même, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser,
+et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, pour aller retrouver la
+mère clouque. Quand il venait des pauvres à la maison, c'est
+toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain,
+et en tout elle leur enseignait à être bons et secourables aux
+misérables.
+
+Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et
+honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle
+toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas
+même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les
+autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
+aller, et non pas marcher comme les serpents.
+
+Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir
+contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les
+préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
+donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement
+au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous,
+nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça,
+mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon
+oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous
+étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation,
+Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur
+ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de
+ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps
+que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais
+tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de
+choses très belles.
+
+J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses
+achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce
+qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon
+seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
+prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se
+donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez
+nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à
+connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
+n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles
+gens c'était.
+
+Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est
+très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne
+sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou
+romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre
+portée.
+
+Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond
+d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une
+cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en
+travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et
+combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au
+Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité,
+nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul
+Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur
+une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues
+nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
+à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la
+campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes
+l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il
+s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
+plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler
+pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non
+pareille.
+
+Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie
+nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple;
+malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme
+ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie
+de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du
+maréchal Catinat que les soldats appelaient le _père la Pensée_, de
+la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du général
+Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois,
+et d'autres encore.
+
+Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la
+commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin
+avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait
+beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous
+ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi
+savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant.
+J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en
+revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient
+peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner
+et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs
+camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à
+apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
+et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir
+et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui
+serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du
+sang-froid, du coup d'oeil, de la décision, toutes les qualités
+militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il
+faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller
+plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir
+se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualités
+naturelles nécessaires pour ça.
+
+Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de
+conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus
+ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des
+architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
+scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres
+maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne
+suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir
+s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
+comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire,
+la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est
+de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche
+aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des
+savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons
+peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats,
+de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
+d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de
+caractères.
+
+De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à
+apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses
+frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût.
+Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait
+à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit
+dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en
+parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une
+fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et
+que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne
+dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et
+il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après
+les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par
+m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je
+lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants,
+qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus
+tirer mot, nous dit ce qui en était.
+
+Je regardai le drole et je lui dis:
+
+--Et que veux-tu aller faire au collège?
+
+--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'école de M.
+Malaroche, dit-il.
+
+--Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? Tu sais bien
+que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand même je
+le pourrais. D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
+collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, penses-tu bien,
+et il ne serait pas juste de faire pour toi des dépenses qu'on ne
+fait pas pour les autres.
+
+--Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne fait rien, s'il
+veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.
+
+--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie
+d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait malheureux de ne pas
+le mettre à même de faire son chemin.
+
+--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens
+qu'à son âge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne
+dans les collèges; je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais
+au bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il servi?
+peut-être à rien du tout, comme il arrive à tant d'autres. Je veux
+que je sois arrivé à une position plus grande que celle de meunier;
+je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
+Certainement l'instruction est une bien bonne chose et désirable
+pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux.
+Malheureusement, ça rend souvent ambitieux, et ça fait mépriser la
+terre. Et puis après, j'y reviens, c'est une dépense que nous
+n'avons pas le moyen de faire.
+
+--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dépense, tant que je
+pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi
+l'entretenir là-bas. On pourrait le mettre en pension chez
+quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au
+collège; ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il faut bien
+que les enfants des paysans, s'ils ont des capacités, apprennent
+pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent
+plus travailler et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est de
+savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai jeudi à M. Tallet,
+qui verra la chose.
+
+Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:
+
+--Oncle, je te remercie.
+
+Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se
+mirent à babiller là-dessus, après souper, demandant à Bernard ce
+qu'il voulait faire: s'il voulait être instituteur, ou juge, ou
+curé, ou médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; pour le
+reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aimé à être
+médecin pour nous soigner dans nos maladies.
+
+En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille
+prirent le drole en pension et le voilà allant au collège.
+
+J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil de parler de nos
+malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide
+dans mon récit et aussi pour expliquer des choses qui suivront.
+Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M.
+Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il était
+entré à la Préfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il
+était chef de bureau. Il avait espéré un moment passer chef de
+division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux
+et bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme c'est
+l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, consciencieux,
+d'un jugement sûr, qui maniait bien les affaires et les expédiait
+vite. Mais voilà, il n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait
+pas l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses
+sans lesquelles on n'avance guère dans les administrations.
+
+La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté
+vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place,
+nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en
+essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que
+nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon
+oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M.
+Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme
+son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces
+familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause
+de M. Masfrangeas.
+
+Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous
+imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.
+
+Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos
+campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne
+comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il
+était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
+des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait
+les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les
+maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que
+cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par
+des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de
+force pour faire de grandes choses.
+
+Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de
+réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce
+qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus
+innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et
+que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en
+serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre
+commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
+prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait
+dix-huit ans.
+
+Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes
+les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait
+voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son
+procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du
+coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru
+toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du
+Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les
+autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre
+l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?
+
+Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à
+quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur
+voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
+les gens pour ça.
+
+Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que
+trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi.
+Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
+comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce
+n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il
+ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour
+commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que
+ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là
+le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à
+s'en rapporter à eux.
+
+Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien
+sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement,
+qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège
+de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il
+tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui
+s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas
+avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant
+plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était
+aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas
+venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M.
+Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il
+fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui,
+je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce
+que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui
+faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu,
+faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum!
+hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de
+même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs,
+comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.
+
+Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et
+après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on
+était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas
+voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque
+tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les
+autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne
+lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
+faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous
+faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette
+de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après
+quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.
+
+Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain,
+lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le
+remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.
+
+N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et
+nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil.
+Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il
+interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:
+
+--Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?
+
+Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les
+raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.
+
+Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa
+culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:
+
+--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret
+n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire;
+laisse-les donc tranquilles!
+
+Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'était l'attaquer par son
+plus sensible; aussi il s'écria:--Vous êtes un insolent! je vous
+dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
+fonctions!
+
+--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes
+fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme
+il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
+qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en
+fouts!
+
+Et nous passâmes.
+
+M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme
+interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout
+doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup
+sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.
+
+Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux
+qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme
+pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais
+contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.
+
+Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait
+à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent
+quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup,
+car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune
+modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car,
+s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il
+fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
+hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse.
+Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient
+être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être
+Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au
+Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de
+la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait
+exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
+passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été
+payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième
+nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être
+M. Malaroche, mais je n'en dis rien.
+
+Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient
+en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur,
+lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que
+nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le
+disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon
+chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre
+un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à
+l'Empereur.
+
+--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre
+pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi
+tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six
+mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
+des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme
+ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on
+devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.
+
+M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à
+la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la
+guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour
+chez vous.
+
+Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue
+bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on
+l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de
+cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout
+le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du
+gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on
+la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
+avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien
+de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens
+avançaient en France.
+
+En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens
+n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux
+qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui
+avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
+nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils
+s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages.
+L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes,
+et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de
+ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en
+manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait
+guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil
+malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
+seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent
+ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire:
+les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont
+réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le
+maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
+ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches.
+Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait
+pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les
+arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été
+si triste en même temps.
+
+Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à
+Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit
+Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il
+n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous
+demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous
+entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de
+l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus
+à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.
+
+Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:
+
+--L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est
+pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la
+République est proclamée à Paris.
+
+En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement
+touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions
+pas à nous en réjouir.
+
+--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.
+
+Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces
+effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne
+savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.
+
+Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:
+
+--Je veux m'engager et partir soldat!
+
+Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui
+répliqua:
+
+--Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!
+
+--Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour
+m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande
+Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le
+grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.
+
+La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et
+lui continua:
+
+--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens
+qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau!
+Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
+pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi
+partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.
+
+J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier
+de mon aîné:
+
+--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir
+que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les
+anciens, et des exemples de nos grands-pères.
+
+Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se
+raffermit un peu.
+
+Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des
+bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand
+matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout
+fut prêt, nous allâmes nous coucher.
+
+Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la
+soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait
+chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
+d'essayer.
+
+Alors il embrassa ses frères, sa soeur qui pleurait, la pauvrette;
+puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la
+pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait,
+ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son
+aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir
+serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit,
+et conduis-toi toujours comme les braves gens!
+
+Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à
+Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait
+encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous
+entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
+vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air
+d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à
+table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant
+à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la
+maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à
+Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.
+
+La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour
+faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des
+commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège
+et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout
+doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant
+crié en même temps, hue! la voiture repartit.
+
+C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute
+parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une
+auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y
+arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une
+pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
+un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand
+il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en
+route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait
+journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de
+la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.
+
+Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient:
+Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te
+voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était
+lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
+portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait
+tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des
+gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la
+sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires
+pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on
+est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on
+sût qu'elles écrivaient à leurs galants.
+
+Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses,
+ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit
+pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses
+chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea
+le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant
+le bureau des Messageries.
+
+En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le
+fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais
+assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de
+la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.
+
+--Et vous, que faites-vous ici?
+
+--Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.
+
+--C'est bien, ça, et dans quel régiment?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux
+qu'il fût avec ceux de chez nous.
+
+--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là
+en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans
+un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il
+veut, sans doute.
+
+--Non pas, dit le drole.
+
+--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?
+
+--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près:
+d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous
+verrons bien.
+
+A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne
+pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu
+tous les papiers, il reçut l'engagement.
+
+Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps,
+car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en
+donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut
+quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je
+lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses
+nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après
+qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans
+l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous
+faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça,
+je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de
+l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.
+
+A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe
+attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné,
+faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait
+quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
+combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de
+la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses
+guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent
+lourdement jusqu'au Triangle.
+
+Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste
+mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en
+leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous
+défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans
+les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des
+connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou
+le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.
+
+Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre
+encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les
+inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste
+hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte
+de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il
+dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme,
+songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
+la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays
+désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les
+soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de
+choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
+surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens
+et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par
+raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme
+il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se
+trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
+confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour
+les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.
+
+En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est
+qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son
+affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour
+d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que
+j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui
+faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds
+qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre
+lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
+partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri
+au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des
+affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça
+amortissait un peu sa peine.
+
+Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était
+après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si
+bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille
+car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était
+passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le
+bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas
+des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
+laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait
+le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts
+ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint
+un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.
+
+Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de
+quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois
+jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout
+bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en
+étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir
+était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de
+leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se
+reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient
+les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.
+
+C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes
+les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les
+villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait
+leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la
+Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un
+fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la
+République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
+été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui
+débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée
+autrement.
+
+Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays
+se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en
+valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit
+ans, oublieux de toutes les vertus civiques.
+
+Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui
+aurait pu être et à ce qui a été.
+
+Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus
+l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout
+dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les
+misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti
+jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
+avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon
+point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une
+fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
+surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de
+suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir.
+Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses
+camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.
+
+Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire
+raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui
+ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il
+n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien
+nous arrêter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant à
+Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait
+honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant
+mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu,
+il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et même chez Puyadou, car
+cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle,
+mais nous ne nous y amusâmes guère.
+
+Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à
+moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille.
+Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
+saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans
+la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient
+des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son
+aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!
+
+--Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?
+
+Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses
+frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout
+son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
+prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous
+revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à
+qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin,
+et il fallut les contenter chacun à leur tour.
+
+Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il
+s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et
+enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le
+monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
+heures, sa mère se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il
+est fatigué! Viens, mon Hélie.
+
+Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était,
+et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de
+cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
+quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on
+voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des
+étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait
+tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que
+lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.
+
+Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se
+faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais
+ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le
+travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage,
+ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus
+qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la
+coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé
+passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au
+grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur
+lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les
+jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller,
+Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
+de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade,
+des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas,
+des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de
+tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout
+bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au
+moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du
+feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus
+jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire
+amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu,
+de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si
+le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un
+jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit
+qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
+viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour
+ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du
+sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court,
+toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
+consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le
+sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un
+jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et
+ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
+déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture
+avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout
+doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense
+bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait
+dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre
+la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la
+tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le
+renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
+l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon
+Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme
+bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
+sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le
+sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui,
+pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En
+entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au
+sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou
+entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et
+commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu
+la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le
+portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous
+le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa
+chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
+cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se
+rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le
+sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme
+celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis
+il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de
+fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs
+ne revinrent pas.
+
+Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était
+déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas
+longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël
+d'après.
+
+Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux
+plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un
+qui l'aurait guéri.
+
+Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du
+marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en
+classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en
+savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
+qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me
+demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer
+des enfants qui étaient tranquilles.
+
+Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M.
+Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de
+pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et
+toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
+enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient,
+pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de
+cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
+dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours
+elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec.
+C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs
+dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et
+faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse
+boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la
+plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions
+pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle
+portait les culottes à la maison.
+
+Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la
+volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un
+prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça
+au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
+régent, mais mon oncle me dit:
+
+--Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.
+
+Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour
+ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines
+étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
+qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille,
+bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde.
+Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il
+était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes
+disposées à se laisser tomber.
+
+C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut,
+et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les
+manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on
+racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux
+larmes les dames qui l'écoutaient.
+
+Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme
+une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux.
+C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix
+brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il
+faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient
+été racontaient qu'il en disait de bonnes.
+
+Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux
+à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de
+manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et
+que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
+peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était
+toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la
+barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas
+l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
+villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un
+effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui
+disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le
+chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort
+et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église,
+n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les
+terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait
+promettre de venir à ses prêchements.
+
+Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout
+aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter,
+et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur
+envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.
+
+Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils
+disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de
+religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au
+bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés
+de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils
+disaient, ça aurait été long.
+
+Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières
+qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images
+avec des coeurs saignants, et aussi des médailles.
+
+Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya
+mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison
+d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme;
+ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient
+distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon
+François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas
+de médaille de cet individu, lui dit:
+
+--Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.
+
+L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:
+
+--Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà,
+vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.
+
+Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.
+
+Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant
+qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux
+lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.
+
+Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines,
+tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui
+était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:
+
+--Prends-la!
+
+Et lui la renvoyait de même, disant:
+
+--Je n'en ai que faire!
+
+Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans
+l'écritoire encastrée au ras de la table.
+
+Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole
+lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.
+
+Alors il leva les bras au plafond en disant:
+
+--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!
+
+Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la
+médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la
+laver.
+
+En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les
+quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes
+médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux
+qui avait commis ce crime.
+
+Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un
+rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était
+d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les
+renvoyer.
+
+Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le
+cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations
+dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris
+pour la sainte religion.
+
+--Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre,
+lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?
+
+--Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.
+
+Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le
+mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le
+troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie,
+est-ce que je sais tant.
+
+J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir
+jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin,
+impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:
+
+--Vous êtes un rude coyon!
+
+Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me
+fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand
+ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi,
+huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.
+
+Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre
+affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que
+j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous.
+Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
+l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et
+pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le
+monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont
+il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
+à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les
+gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et
+méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là,
+c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour
+la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et
+on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces
+messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs,
+ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
+fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais
+toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.
+
+Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un
+pli.
+
+Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger;
+il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait
+assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui
+donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour
+l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas;
+aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût,
+avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec
+lui, car avec ses manières communes, il était assez influent.
+C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux
+jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient
+pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui,
+ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de
+quelques bouteilles à leur curé.
+
+Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire,
+mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux
+missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace
+en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.
+
+--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous
+n'en auriez pas d'autre, par hasard?
+
+Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché,
+répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait
+pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé
+répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.
+
+Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça
+que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière
+que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre,
+et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces
+affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour
+mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une
+brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
+à ce qu'on dit.
+
+Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute
+petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le
+père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du
+poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce
+pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien
+pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait
+aussi l'argent.
+
+Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais
+celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de
+voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses
+chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait
+pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni
+de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui
+ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses
+confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
+monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les
+côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il
+n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il
+le donnait aux malheureux.
+
+Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus
+bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Curé, quand vous aurez
+quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
+quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.
+
+--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de
+main.
+
+Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain;
+l'homme est au lit depuis quinze jours...
+
+--Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé,
+vous pouvez en être sûr.
+
+Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout
+heureux de faire du bien.
+
+Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens,
+qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout
+de ceux de la _Vache à Colas_.
+
+
+
+
+XI
+
+
+A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne
+sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se
+rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car
+il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut
+pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au
+moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés
+de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir
+l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il
+voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps
+après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages,
+pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages.
+Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
+quitter.
+
+Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait
+après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore
+lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt
+ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du
+pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme
+elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il
+faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
+aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait
+parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il
+faut être deux.
+
+Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta
+la statue de Daumesnil, à Périgueux.
+
+Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon
+oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux
+des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire
+cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait
+fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au
+défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par
+la trahison de l'autre.
+
+Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le
+brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa
+ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et
+haut les coeurs!
+
+Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit,
+ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et
+puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de
+toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans,
+messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se
+dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et
+nous faisait espérer des jours meilleurs.
+
+Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres qui n'avaient pu
+venir à Périgueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit?
+que s'est-il passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
+que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer dans le
+coeur.
+
+Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps après,
+un jour du mois d'octobre, une huitaine après les vendanges, j'étais
+sous l'auvent pour regarder si Hélie, que nous attendions pour
+déjeuner, revenait du bourg où il avait été porter de la farine à
+des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre
+chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur
+l'épaule, qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de
+Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui était de cinq ou six ans
+plus vieux que mon aîné, leva sa casquette et me salua. Tiens, que
+je me dis, ce garçon est mieux appris que son père; mais quoique ça
+ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de même,
+étant comme nous étions avec les siens. Depuis, je le vis passer par
+là assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il
+me disait bonjour et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
+bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à ma femme:
+
+--Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours chasser du côté de
+Puygolfier, plutôt que du côté de chez lui?
+
+Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais sur la porte du
+moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut là, après avoir
+levé son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin
+pour aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je lui dis
+que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de
+l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle de Puygolfier était malade,
+et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui
+tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait par les
+terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le
+soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir à la
+demoiselle. Quelques jours après que le jeune Lacaud avait traversé
+le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
+avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me dis-je, c'est-il à
+cause d'elle qu'il nous fait tant d'honnêtetés? Mais je n'en parlai
+à personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec
+lui, allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda des
+nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres,
+honnêtement, en lui donnant à connaître qu'il se trouvait bien
+content de faire un bout de chemin avec elle.
+
+Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon oncle fit:
+
+--Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?
+
+Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg
+signifier à ce garçon de ne plus adresser la parole à sa soeur.
+
+Entendant tout ça, elle cependant nous regardait avec ses yeux
+clairs et étonnés un brin, de manière que je vis bien qu'elle n'y
+était pour rien.
+
+Alors, je dis à Hélie:
+
+--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque
+chose à dire, c'est moi qui le dirai.
+
+Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à Puygolfier ni
+n'en revint seule: un de ses frères, le François, l'accompagnait. De
+temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se
+contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.
+
+A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le trouvai sur la place
+contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitôt qu'il me
+vit, il vint vers moi. Après le bonjour, il ajouta qu'il avait
+quelque chose à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
+promenade, où nous ne serions pas dérangés.
+
+Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il n'y eût
+personne, et que les cordiers qui y travaillent par côté d'habitude,
+n'y fussent pas, nous allâmes jusqu'au fond, d'où l'on domine les
+prés du château qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune
+Lacaud me dit:
+
+--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parlé
+qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant
+aussi jolie que sage, avec son air de bonté et de raison, j'ai
+compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
+mariage.
+
+Quoique sachant ce que je savais, je fus bien étonné de la demande,
+mais je n'en fis rien paraître, et je répondis tranquillement à ce
+garçon, que ma fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il
+me coupa la parole pour dire:
+
+--Ça, ce n'est rien.
+
+--Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parlé de ceci à
+votre père?
+
+--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.
+
+--Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, vous lui auriez
+peut-être fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait
+dit qu'une fille de chez les Nogaret n'était pas faite pour son
+fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y
+avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sûr, en
+gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-être vous ne savez pas
+tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle
+Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous me dites que
+vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui était un ancien
+faure de village, était un grand ami du mien, et il trouvait qu'il
+n'y avait rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
+parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était maître de
+forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, et dit que sa fille
+n'était pas faite pour être meunière. Puis, à quelque temps de là,
+il la maria à un vieux noble ruiné de toutes les manières.
+
+Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut que vous
+sachiez encore que votre père nous en a toujours voulu depuis; qu'il
+a cherché tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous
+faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait porté
+cet imbécile de régent à renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui
+qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, à nous faire un
+procès qui nous aurait grandement gênés à cette époque, si nous
+l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en 1851, et qui
+est cause qu'on l'a mené à Périgueux entre deux gendarmes, les mains
+attachées avec une chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
+faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, comme tant
+d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.
+
+--Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que
+vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il
+ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
+le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous
+voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre
+côté, ne m'ôtez pas tout espoir.
+
+--Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave
+garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous
+parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent
+envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
+vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre,
+vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un
+caprice,--là, il secoua la tête,--vous en serez peut-être malheureux
+pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne
+l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une
+raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne
+parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite
+ça pourrait vous mettre mal avec lui.
+
+Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis
+que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas
+méchant.
+
+--Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.
+
+Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne
+femme.
+
+--C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse
+avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.
+
+Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.
+
+Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une
+meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une
+autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos
+voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout
+étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à
+Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se
+trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le
+connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays
+qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont
+l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père.
+Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la
+même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se
+tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au
+moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade,
+il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
+et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre,
+son domestique étant occupé ailleurs.
+
+Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir
+déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de
+faire collation, ce qu'il voulut bien.
+
+Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de
+la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix.
+Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur
+des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle
+chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui
+dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie
+était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
+joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:
+
+--Alors, tu fais valoir ton bien?
+
+--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon père et mon
+grand-père.
+
+Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, au moulin.
+
+Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier
+monta à la cuisine, donner le bonsoir à ma femme et à ma fille, et
+puis s'en fut chez lui.
+
+Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot,
+cherchant à deviner le pourquoi de son retour au pays.
+
+--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son
+père lui a laissé assez d'écus pour vivre sans rien faire.
+
+Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir notre homme,
+encore avec un sac en travers sur sa jument.
+
+--Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà tout à fait
+campagnard?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.
+
+Tandis que nous faisions moudre, il se mit à pleuvoir assez dru, et
+comme c'était aux environs de midi, j'engageai Fournier à dîner, vu
+qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.
+
+--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai
+faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.
+
+--Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent
+tricher sur la mouture.
+
+Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.
+
+On sait comment font nos femmes dans ces occasions où elles sont
+surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la
+vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme
+descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la poêle
+et, avec la soupe, voilà pour dîner.
+
+En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier nous racontait
+des choses qu'il avait vues à Paris et telle chose et telle autre,
+quelle grande ville c'était, les grands monuments et les beaux
+bâtiments qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour les
+riches.
+
+--Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y rester.
+
+--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à Paris sans rien
+faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté de l'état d'avocat, et
+c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.
+
+--C'est pourtant un état qui mène loin que celui d'avocat, dis-je
+alors: il n'y a guère que des avocats dans ceux qui gouvernent;
+celui qui est fort, bien ferré, qui a la langue bien pendue, est
+presque sûr d'arriver.
+
+Il secoua la tête et dit:
+
+--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui étonnent
+le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont
+habitués par état à parler indifféremment pour la vérité ou
+l'erreur, à plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
+parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de
+préférence à ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est
+faussé par ces nécessités du métier. Sans doute, c'est un avantage
+que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
+les privilèges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est
+pas tout, voyez-vous, il faut avoir exercé une profession pour en
+bien connaître les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses
+qui vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: ainsi, moi, je
+n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien défendre un
+coupable.
+
+Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps,
+lorsque ses paroles annonçaient l'honnêteté de ses sentiments, je
+voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on
+connaissait que ça les intéressait.
+
+Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et nous descendîmes
+pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que
+nous étions à l'écurie, il s'en va voir notre furet qui était dans
+une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
+faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers
+où ils ne manquent pas; les métayers se plaignent qu'ils mangent
+tout.
+
+--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.
+
+--Venez dimanche matin?
+
+--Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons
+dimanche.
+
+Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que nous eûmes tué
+une douzaine de lapins il fallut déjeuner.
+
+Fournier demeurait dans une jolie maison que son père avait fait
+bâtir sur un coteau où il y avait encore cinq ou six vieux fayards
+ou hêtres, qui avaient donné à l'endroit le nom de La Fayardie.
+L'ancienne maison, qui était plus bas, à deux portées de fusil,
+servait pour des métayers. Sa servante était une vieille qui n'était
+pas bien fine cuisinière, mais avec ça nous nous en tirâmes bien,
+ayant grand faim tous.
+
+De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et nous nous
+voyions assez souvent. Je le trouvais des fois à Excideuil; d'autres
+fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des
+lapins à des amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
+Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il
+venait, il montait à la maison donner le bonjour à nos femmes, de
+manière que je vins à penser que peut-être il venait un peu pour
+Nancette.
+
+Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais pas trompé, car
+il venait plus souvent à la maison, et il y restait plus longtemps à
+causer avec la petite. Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à
+Excideuil, où je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le café qu'il
+me dit.
+
+Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait personne;
+c'était dans le moment que les gens étaient au foirail ou au minage,
+et, quand la fille eut servi le café, Fournier me dit rondement son
+affaire: Voilà; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.
+
+Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de
+chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais ça
+n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole
+n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les
+vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison,
+nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait
+aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis
+qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti
+qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors
+ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop
+simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait
+regretter de l'avoir prise.
+
+Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à
+Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne
+regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il
+était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de
+propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant
+à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille
+francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette
+fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter
+qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font
+dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres
+raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile
+qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon
+sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait
+très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
+ordinaire, et de la rendre heureuse.
+
+Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée,
+je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille
+un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la
+fortune et du côté de la personne.
+
+Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de
+main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut
+bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de
+Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état.
+Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut
+tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.
+
+--Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à
+quelqu'un?
+
+La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je
+lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne
+sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa
+sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre
+voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter
+pourquoi il avait quitté son état d'avocat.
+
+Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les
+yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque
+chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en
+moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.
+
+--Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe
+bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs
+savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?
+
+--Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa
+mère.
+
+Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il
+était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en
+douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie,
+connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir.
+Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que
+mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour
+me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa
+promise.
+
+Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis à
+rire et je lui répondis:
+
+--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser
+l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour être
+avec Nancette que vous êtes resté.
+
+Il se mit à rire aussi et dit:
+
+--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.
+
+--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons
+essayer de tirer quelques coups d'épervier pour vous faire manger du
+poisson.
+
+Le soir après souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix,
+en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:
+
+--Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?
+
+--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!
+
+Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut notre futur
+gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.
+
+Nous étions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire,
+Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins à la Fayardie;
+mais Hélie et Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
+lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le chercher avec
+la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second
+jour Hélie cueillit le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était
+pas la même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours une qui
+venait de sa race, et c'était toujours une Finette; nous ne sommes
+pas changeants dans notre famille.
+
+On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne
+pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les
+repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer
+d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme.
+Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des
+gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval,
+mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le
+carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les
+enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent
+à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur
+femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et
+tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur.
+Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles
+sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
+haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des
+jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une
+mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à
+la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec
+eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon
+carnaval! bon carnaval!
+
+Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid
+dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et
+encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et
+la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses
+petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
+misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne
+s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne
+pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que
+ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
+pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du
+boeuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La
+mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si
+on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
+coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses.
+Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains,
+de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un
+grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en
+coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.
+
+Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui,
+d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les
+enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et
+viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un
+mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque
+ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse,
+qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait
+chanter comme les jeunes.
+
+Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de
+l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table,
+dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est
+pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu
+beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête
+païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils
+n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.
+
+Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger
+c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait
+réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on
+l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe,
+et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier
+mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu
+de la fraternité des hommes.
+
+C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était
+autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les
+vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y
+a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui
+de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.
+
+Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut
+assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on
+ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que
+voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.
+
+Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce
+mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne
+décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat
+sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
+s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de
+sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché,
+et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit,
+bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces
+histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il
+frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant
+été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
+manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de
+méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas
+tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon
+coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.
+
+Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin,
+Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette
+affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où
+il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes
+débarrassés.
+
+Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et
+Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous
+autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la
+main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez
+affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré.
+Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel
+au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à
+qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par
+honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait
+mon oncle à conter son affaire.
+
+Ce même jour, tandis que Fournier était chez nous, se promenant dans
+le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dévala de
+Puygolfier, toute malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
+après la mort de son père M. Silain, on venait lui réclamer encore
+une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du
+défunt, peu avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
+billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la demoiselle, ni
+capital, ni intérêts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que
+juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vécu, il n'en
+avait pas parlé, se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
+Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop content, vu que
+l'héritage n'était pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet
+dans les papiers de son beau-père et le fit présenter à la
+demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter à
+Fournier. Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
+et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne
+pouvait lui en faire payer plus de cinq années. A cela elle répondit
+que, quand elle devrait aller à l'hospice, elle voulait tout payer,
+quitte à vendre le peu qui lui restait.
+
+Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce peu. Du côté du
+moulin nous la confrontions partout, mais nous n'étions pas en fonds
+pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin.
+De l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, que le
+père de Fournier avait achetée il y avait trente-cinq ans de ça. Du
+côté d'en haut, c'était des bois qui appartenaient à des
+propriétaires assez éloignés. Fournier était donc le seul qui put
+acheter, mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, valait
+peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des
+fonds, car pour les bâtiments du château, ils n'avaient pas de
+valeur pour si peu de bien; c'était une charge au contraire, à cause
+des impôts et de l'entretien.
+
+La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans cette position,
+que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait à
+arranger ça. Mais comme il était plus occupé de venir voir sa future
+femme, que de chercher des acquéreurs, le seul arrangement qu'il
+trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. Le marché fut fait
+pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il
+devait payer d'abord au créancier; deux mille cinq cents francs à la
+grande Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les
+pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante francs pour la faire
+enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec ça
+Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne
+faisait pas un bon marché, mon gendre futur, mais il était content
+en ce moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui aimait tant
+la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque chose de se marier, la
+sachant dans l'embarras. Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut
+arrangé, et qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait pas
+obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore
+davantage.
+
+A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser le cuvier
+comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos
+parents et amis. Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi
+il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le
+monde, se renouvellent petit à petit, un à un, les uns s'en allant,
+les autres arrivant.
+
+Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient morts, mais mon
+cousin le maréchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En
+passant, je dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
+dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore deux ou trois
+bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de
+Brantôme était mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son
+aîné qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de
+Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux et ce fut son
+fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le cousin Nogaret du
+Bleufond et sa femme étaient morts aussi; les garçons avaient quitté
+le moulin pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne restait
+dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, qui ne put pas venir.
+Ceux qui avaient eu le plus de misère, les Nogaret qui étaient venus
+s'établir sur l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
+vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était plus le
+temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils vinrent deux de la
+famille, tous deux mariés. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, était
+veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
+plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin Estève vint
+aussi, mais son frère était mort de la picote pendant la guerre.
+
+Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui étaient
+là, à la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'être
+habillés de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient
+pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
+aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche de Thiviers,
+et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. Mais c'était de bons
+garçons, de vrais Périgordins, qui parlaient patois quand il
+fallait, et n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune temps
+vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que de bons paysans.
+
+Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; ses cheveux
+étaient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et
+ils étaient toujours embroussaillés comme autrefois. Lui et mon
+oncle, ça faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
+soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne tête, bonnes
+jambes et bon estomac aussi, car ils étaient les premiers à trinquer
+et à faire boire. Mon oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et
+ses cheveux n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était grise
+seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui était
+un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout à table, que
+dehors à courir.
+
+La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si c'est parce que je
+m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne
+avait été plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
+nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on a beau être
+dans les fêtes, il n'est pas possible de les oublier, et ça n'est
+pas désirable non plus.
+
+Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien
+ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour
+d'Auberoche, qui est écrasée il y a belle lune, depuis les grandes
+guerres des Anglais.
+
+Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il chanta, car il
+mourut vers Pâques fleuries, après avoir traîné quelque temps dans
+le coin du feu. Il y avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait
+plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit
+qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi,
+peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait
+sept ans de plus.
+
+Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je
+me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que
+quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça
+m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
+j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à
+penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de
+toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.
+
+Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa
+fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y
+avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi
+parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de
+Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et
+avec ça glorieuse comme un pou.
+
+Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année,
+mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand
+ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît
+son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant
+pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à
+faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.
+
+Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle
+Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait
+beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans
+le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle
+avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants
+comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit
+que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
+cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de
+Puygolfier finissait, avec la terre.
+
+La grande Mïette qui était là, lui dit:
+
+--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez;
+mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.
+
+--Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera
+toujours la même chose.
+
+En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument
+pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et
+il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
+femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
+heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais
+elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour
+la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.
+
+Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la
+pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de
+nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme
+de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os
+paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
+quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et
+même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son
+ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si
+beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
+pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis
+rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées;
+ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient
+réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
+cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la
+poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de
+cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les
+larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas
+qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de
+sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était
+perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien
+appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus
+que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas
+compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine.
+Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
+manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était
+dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un
+lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite
+lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
+vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous
+ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après
+elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers
+se moqueraient de ses misères...
+
+En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:
+
+--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà
+toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher
+de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
+pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en
+filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à
+qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne
+peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne
+gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me
+rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien
+qui a perdu son maître!
+
+Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les
+cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à
+coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui
+priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.
+
+--Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en
+va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce
+moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes
+loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent
+pas.
+
+--Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien,
+Nogaret.
+
+Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre
+entra en possession de Puygolfier.
+
+Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir
+Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour.
+D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine,
+mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant
+d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le
+Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des
+petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être
+figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient,
+possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que
+ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été
+peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les
+jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le
+château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait
+fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme
+une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la
+noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
+meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le
+commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du
+Sablou, ou ailleurs.
+
+Quand je vois de ces:
+
+..... _parvenus entés sur les nobles_,
+
+faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a!
+j'ai toujours envie de leur crier:
+
+--_Touche ton âne mon Coulou!_
+
+Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort
+en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour,
+me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui
+avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait
+épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à
+agir par gloriole.
+
+Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était
+pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était
+grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce
+qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui
+semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués
+des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas
+bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de
+la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
+parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort;
+celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises
+avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe
+était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même
+genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
+que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux
+papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et
+il nous donna des livres pour les droles.
+
+Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que
+les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.
+
+Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il
+s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne
+comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des
+choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait
+appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs
+de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse
+devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la
+chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par
+une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et
+les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la
+Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il
+trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
+Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui
+qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le
+lisant.
+
+Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du
+roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du
+marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de
+Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont
+vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste,
+c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de
+plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet
+Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit
+Guillaume.
+
+On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue
+descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais,
+au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
+de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps
+que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens,
+étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.
+
+Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de
+mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait
+partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille
+écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui
+aurait voulu remettre tout en état.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je pensais en moi-même
+que mon aîné Hélie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait
+temps de l'établir. Mais c'était une affaire qui demandait
+réflexion. Pour que le drole pût garder comme aîné la propriété et
+le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque chose, à
+seule fin de pouvoir payer à ses frères leur part, quand, moi n'y
+étant plus, ils viendraient à partager. Il devait, comme je l'avais
+dit à Fournier, leur revenir à chacun dans les trois mille francs,
+et comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille francs que
+l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y avait le petit bien du
+Taboury qui valait tout près de deux mille écus, et qui pouvait se
+vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mère
+Jardon était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille
+francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille
+francs dans leur devantal, ça ne se trouve pas tous les jours dans
+le pas d'une mule, comme on dit.
+
+D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, aucune idée pour
+une fille plutôt que pour une autre; il allait bien comme ça dans
+les frairies danser et s'amuser, mais rien de sérieux.
+
+--Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux à son âge, ça
+n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin
+d'être tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là
+il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.
+
+Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le
+tic-tac du moulin; ça ne changeait guère. Pour ça, mon oncle se
+faisant vieux ne se mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui
+allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, où nous
+avions affermé un endroit pour mettre le blé, la civade, ou le blé
+rouge qui nous restait d'un marché à l'autre. Les jours où je
+n'étais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous
+deux nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés d'aller
+en route tous les deux, mon oncle restait à regarder de la marche
+des meules, et il apprenait le métier à François qui avait ses
+quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait
+quand il était là, mais il allait souvent dehors pour faire des
+arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait
+connaître.
+
+D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il tira au sort et
+amena le numéro quatorze.
+
+--Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous
+fûmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien
+pour te faire exempter.
+
+--Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et être
+bien sain de partout.
+
+La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un peu, la pauvre
+femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde
+autour d'elle, pour être sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en
+peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il faut
+bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons cherchent une
+position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, ça
+marche comme ça: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va
+au régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas
+malheureux.
+
+Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard nous dit qu'il avait
+envie de devancer l'appel pour choisir son régiment. Puisqu'il était
+forcé qu'il partît, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il
+alla dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un de ses
+camarades du collège.
+
+Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier un jeudi à
+Excideuil, comme il sortait de porter des actes à l'enregistrement,
+et il m'engagea à prendre une demi-tasse. Tout en buvant le café, il
+me dit:
+
+--Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre aîné, est-ce que vous ne
+pensez pas à le marier?
+
+--Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier, il faut être
+deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'idée sur aucune
+fille.
+
+--C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du
+côté de sa défunte mère, une dizaine de mille francs, et qui, du
+côté de son père, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux
+enfants dans la même maison; la fille est la cadette. C'est une
+bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis
+élevée en bonne campagnarde: chez elle sont tout à fait de braves
+gens; qu'est-ce que vous dites de ça?
+
+--Je dis que pour la position, ça nous irait assez; mais il faudrait
+aussi que la fille convînt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se
+convinssent tous deux.
+
+--Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre
+ballade, le premier dimanche d'août, la petite y sera et il la
+verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement.
+
+Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux à Saint-Germain,
+emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hélie avait pêché
+la nuit pour le prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin,
+après être resté deux ou trois heures au lit, il avait été piquer sa
+tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau fraîche pour
+vous réveiller.
+
+M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de
+fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et sûrement. Quand
+on lui portait de l'argent à placer, il le serrait dans son coffre,
+et lorsqu'il avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait une
+obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent
+reprendre leur argent, il leur rendait les mêmes écus, dans le même
+sac, lié avec la même ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on
+plaisante ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme
+aujourd'hui, passer aux assises.
+
+Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne mode. Dans l'étude
+il y avait un coffre, de même forme que nos anciens coffres, mais
+tout en fer, avec un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque
+le couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un grand
+cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises
+paillées, c'était tout le mobilier.
+
+Toute la maison était dans le même genre de l'étude; on n'y voyait
+point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous
+les gens un peu cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font
+de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était telle qu'il
+l'avait reçue de son père en prenant l'étude, il y avait
+quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'était solide encore, et
+le notaire aussi, qui était un bon homme tout à fait, et pas fier
+avec les paysans.
+
+Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de petits cailloux qui
+faisaient des dessins, la servante était en train d'arroser un dinde
+qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui
+faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le
+Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en
+attendant, tournez vous autres vers le feu.
+
+Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était dans l'étude parlant
+avec des gens, vint avec Girou:
+
+--Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment que ça va? fit-il
+en me secouant la main.
+
+--Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi?
+
+--Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas à me
+plaindre pourvu que ça dure. Ha! vous avez porté du poisson; c'est
+une bonne idée: vous allez voir, dans une petite minute nous
+déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette, trempe
+la soupe.
+
+Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous
+deux. Mme Vigier était morte depuis une quinzaine d'années, et, de
+deux enfants qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le
+fils était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais
+il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y était, et on
+disait qu'il avait cassé déjà beaucoup de pièces de cent sous à son
+père, qui ne parlait guère de lui, tant ça lui faisait de peine.
+
+Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et M. Vigier, avisant
+trois filles qui se promenaient, les arrêta.
+
+--Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier?
+
+--Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit une grosse délurée,
+et elles se mirent à rire.
+
+--Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'ancienneté:
+voyons, quel âge avez-vous, vous autres?
+
+Quand elles eurent dit leur âge:
+
+--Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon exemple; te voilà
+majeure, il est temps d'y penser.
+
+--Mais j'y pense, Monsieur Vigier!
+
+--A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer le contrat: je suis
+bien vieux, mais ce jour-là je ferai ma barbe de frais pour prendre
+mes droits.
+
+--Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.
+
+--Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle
+n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?
+
+--Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point déplaisante.
+
+--C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger à son
+monde et que le soleil l'a crâmée. Depuis la mort de sa mère, c'est
+elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de ménage.
+
+Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons de sa connaissance et
+ils allèrent danser. A ce qu'il paraît qu'il dansa avec Victoire et
+qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait
+à Saint-Germain pour la voir.
+
+La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hélie
+comme il avait passé le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se
+marièrent. Pour la noce de son frère, Bernard demanda une permission
+et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois, quoiqu'il
+n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.
+
+Quand les nores viennent dans les maisons où il y a encore leur
+belle-mère, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. Ça
+se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de
+la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes qui arrivent, ont
+d'autres idées, et voudraient faire à leur mode. Heureusement
+Victoire avait bon caractère, et ma femme était si bonne, qu'elle
+cherchait toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles
+s'entendirent bien.
+
+L'année se passa comme ça, tranquillement, sans aucune chose qui
+vaille la peine d'être marquée. Mais quelque temps avant la Noël,
+Fournier vint nous trouver et nous dit que, les élections pour les
+conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de
+janvier 1878, il avait idée de faire une liste contre celle de M.
+Lacaud, pour tâcher de le déplanter. D'après des choses qu'il avait
+ouï dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.
+
+--Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un grand bien pour la
+commune, car tant qu'il sera là nous resterons en arrière des
+autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volonté.
+
+Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages avec Roumy,
+Maréchou, le fils Migot, et tant nous prêchâmes les gens qu'en fin
+de compte la liste de mon gendre passa toute, à une majorité de
+trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant à lui, il
+ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes.
+
+Après que le résultat fut connu, tout le monde vint toucher de main
+à Fournier. Ceux qui avaient voté pour la liste de M. Lacaud, ne
+pouvant faire autrement, étaient tout de même contents de n'avoir
+plus affaire à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement
+pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il
+ne leur en voulût; mais ils se trompaient sur son compte, il n'était
+pas un Lacaud.
+
+Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à s'occuper des affaires
+de la commune, et ça n'était pas sans besoin, car le régent que M.
+Lacaud avait mis pour secrétaire, tenait mal les papiers et les
+registres. Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé mes
+droles dans le temps, et il ne convenait pas à mon gendre ni guère à
+personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, était trop
+souvent à l'église et dans la sacristie, et pas assez à sa classe.
+Et encore, quand il y était, il faisait faire plus de prières et
+chanter de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier, ne
+voulant pas le faire partir sans le prévenir, lui dit de demander
+son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par
+là du côté de Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de
+lièvres.
+
+Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier
+pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le
+demanda expressément.
+
+Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M.
+Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre
+le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut à son aise
+pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs
+envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre
+l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui était totalement
+ignorée, vu que les historiens, presque tous jusqu'à nos jours,
+n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
+pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connaître la
+condition de nos pères aux différentes époques, que de savoir ce qui
+se passait à la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de
+près, il se trouve que sous les apparences de prospérité dont
+parlent les flatteurs qui écrivaient jadis l'histoire des rois, la
+misère des peuples était grande. Les fêtes royales et les habits
+dorés des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie
+misérable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu
+de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que
+le peuple de son temps, surtout vers la fin de son règne. Et c'est
+bien vrai ça, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
+avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes, qui
+faisaient toucher du doigt et voir à l'oeil l'état malheureux où
+étaient réduits nos pauvres ancêtres en ces temps-là.
+
+Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est qu'il ne se
+croyait pas lié par les dires rabâchés depuis longtemps. Il faisait
+très bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'était pas plus
+heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule
+au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit
+Clédat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque,
+mourant de faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats,
+écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur faisait
+prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que ça se passait,
+c'est dans notre pays même; mais qui connaît les pauvres Croquants
+du Périgord? La plupart des historiens n'en parlent guère, que pour
+faire des brigands de ces malheureux soulevés par la désespérance.
+
+Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M.
+Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit que Henri IV était un roi
+populaire, n'ont pas consulté le peuple. Ce gascon, grand
+prometteur, mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et
+oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si aimé que ça
+chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de
+rancoeur de la répression des Croquants; dans celui de sa cruauté
+pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
+enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont toutes les
+veines avaient saigné à son service.
+
+On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson de Biron, sans
+abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement
+vrai, qu'il était défendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de
+Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir
+chantée dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet.
+
+Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres gens du Périgord, et
+pendant longtemps on n'a pas fait la fête de saint Louis dans nos
+églises, parce qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore
+aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère d'enfants
+de paysans appelés Louis.
+
+Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa bonté, citer de
+ses traits de clémence et de ses mots, aimables; ce n'était en fin
+de compte qu'un rusé gascon, bon quand ça lui était utile, et
+méchant sans miséricorde quand il y trouvait son intérêt.
+
+C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux enfants des
+paysans, aux descendants de ces Croquants maltraités par Henri IV,
+les nobles et les historiens, la vérité sur leurs ancêtres et
+vengeait leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les
+époques; pour les temps des comtes de Périgord et des seigneurs
+pillards qui rançonnaient sans pitié les, paysans et leur faisaient
+subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion
+où le pauvre paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à
+tour par les papistes et les parpaillots.
+
+Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui
+flambaient: on nous a apitoyés dans les histoires sur sa mort,
+disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lâchement assassiner, mais
+en fin de compte, ce n'était qu'un brigand tué par d'autres
+brigands.
+
+Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir que, sous prétexte
+que les paysans du côté de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin,
+avaient aidé l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes
+provençales à Chante-Céline, près de Fayolle, en 1568; lorsqu'il
+traversa le Périgord venant du Limousin, il massacrait tout sur son
+passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à
+Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit tuer de
+sang-froid _deux cent soixante paysans_, après les y avoir gardés
+tout un jour!
+
+Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on
+nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe
+blanche et son cadavre jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion
+pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante
+compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-être des ancêtres!
+
+A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres,
+je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire.
+Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de près notre histoire,
+on est de l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais,
+père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de
+bon!
+
+Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur, car moi je
+parle à l'ancienne mode, fut réglée, Fournier s'occupa de l'école et
+des chemins. Il fallut emprunter pour ça, mais quand on vit de
+belles salles de classe où les enfants étaient à l'aise, et les
+chemins bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne heure;
+nous voyons maintenant que notre argent est bien employé.
+
+On pense bien qu'au Frau nous étions contents de voir les choses
+marcher comme ça, et d'autant plus que c'était notre gendre qui
+faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les
+préférences, puisque notre chemin avait été radoubé le dernier, et
+on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions à nous faufiler
+partout, puisque nous n'étions rien. Mon oncle avait depuis quelques
+années renoncé à être du Conseil, disant qu'il fallait faire place
+aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon gendre en
+était.
+
+Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était comme dans la
+commune, tout marchait bien. Les droles venaient à souhait.
+François, qui était né en 1860, avait tout près de dix-neuf ans, et
+c'était un fier garçon qui nous aidait bien au moulin et partout.
+Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins et
+commençait aussi à s'occuper: les deux derniers allaient encore en
+classe.
+
+Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passés,
+mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser.
+Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez
+travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les écoutait, et
+s'asseyait par là au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et
+d'autres, mais ayant soin que ce fût quelque affaire propre à les
+instruire ou à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
+avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il
+dévalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.
+
+Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois bien qu'elle avait
+quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle était
+toujours vaillante, active, avisant au bien-être de chacun et de
+tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de
+chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'êtes jamais
+allée à Périgueux? ou bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici,
+ou là? et elle leur répondait:
+
+--Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de
+moi.
+
+Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes étant
+toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison;
+il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque méchante affaire
+qui s'en mêle.
+
+Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais tranquillement
+sur ma mule, jambe de ça, jambe de là, regardant devant moi notre
+maison, dont la cheminée fumait, les termes au-dessus avec leurs
+bois châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque étant à
+un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur
+nos vignes de la Côte, et là, au milieu, je te m'en vais voir une
+place ronde, grande comme un sol à battre cinquante gerbes, où les
+feuilles étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui étaient
+franchement vertes. Ça me donna un coup dans l'estomac: c'est la
+maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ouï dire que
+dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
+que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas
+pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre
+dans l'idée qu'elle viendrait jusque chez nous.
+
+Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, marquée par
+cette tache ronde qui d'année en année allait s'élargir comme
+l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis
+d'arriver chez nous tout ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon
+fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir mis la mule à
+l'écurie, je montai à la maison, et après m'être lavé les mains, je
+m'assis à table pour dîner avec les autres. Moi, je déteste
+tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on
+connaît quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'étais
+tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus
+mangé un morceau lentement, pensant en moi-même à ce gueux de
+phylloxera, Hélie me versa à boire un plein gobelet de vin.
+
+--Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, car bientôt
+nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.
+
+--Comment! que dis-tu? firent-ils tous.
+
+--Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. Dans nos vignes
+de la Côte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera
+mort.
+
+--Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques
+barriques de vin, il nous faudra en acheter.
+
+--Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, on aura trouvé un
+moyen de guérir cette maladie.
+
+--Il ne faut pas compter là-dessus, répondit l'oncle, il y a quinze
+ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils
+ne l'ont pas trouvé.
+
+--Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre aîné.
+
+Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année d'après nous ne fîmes
+pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que
+les vignes malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et puis
+l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Côte, car la
+vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, résista un peu
+plus, mais au bout de trois ans elle était comme l'autre: en tirant
+sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.
+
+Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que
+celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps où il n'y
+en aurait plus du tout: et puis, afin de le ménager, on fonça de la
+vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'année.
+Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui
+avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit
+qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
+garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce
+fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.
+
+La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme
+nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens âgés.
+Peut-être si nous étions sages, devrions-nous faire comme elle, et
+porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il
+y aurait de mieux, ça serait de regarder tranquillement les
+accidents et de tâcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse.
+Mais voilà, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des
+inconvénients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de
+ce souci ont encore dans les yeux l'espérance, qui trompe souvent,
+comme les feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en
+attendant, les fait marcher joyeux.
+
+Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais
+sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient
+de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
+buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et
+puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette.
+Il n'y avait que mon oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant
+de coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, joint à ça
+que l'on dit que le vin est le lait des vieux.
+
+Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une permission et vint
+nous voir sans nous avoir écrit. Il descendit du chemin de fer à
+Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'être
+nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras
+au soir donc, nous étions à souper, quand nous entendons japper la
+Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte:
+Bernard! Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut à sa mère et
+l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fière de son drole
+et heureuse de le revoir, avait les yeux mouillés. Après la mère ce
+fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il
+eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit une assiette à
+côté de sa mère et il s'assit à table. Tout en mangeant, on lui fit
+fête à cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il
+allait se préparer pour une école où vont les sous-officiers, afin
+de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir
+de ce que j'ai appris à Excideuil, et je tacherai que vous ne
+plaigniez pas l'argent que je vous y ai mangé.
+
+Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait grande joie
+aux petits, et à nous autres, ça nous faisait quelque chose aussi.
+Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter
+haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.
+
+--Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-être
+commandant ou colonel; sous la grande République, il ne manquait pas
+de fils de paysans montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce
+que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en
+aller.
+
+--Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et bien en santé, vous le
+verrez mieux que ça.
+
+--Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je
+ne suis plus qu'une vieille lure.
+
+--Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une
+demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne
+l'a été, Dieu merci, et il faut espérer que personne ne le sera de
+longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et il se gâterait.
+D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que
+quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le père le veut, je
+vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
+galons de Bernard.
+
+--Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.
+
+Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la santé du
+sergent-major.
+
+Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et le mardi Fournier
+vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous étions
+treize de la famille en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La
+grande Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous bûmes de
+bons coups, comme si jamais de la vie on n'eût ouï parler de
+phylloxera. L'ennui des premiers temps était un peu amorti, et après
+avoir attendu inutilement la guérison des vignes, nous nous prenions
+maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, comme de fait ça
+arrive.
+
+Quelques années se passèrent comme ça, sans rien d'extraordinaire au
+Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de métayers, et mes
+garçons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
+c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; aussi je ne
+rapporterai pas des choses journalières pareilles à d'autres dont
+j'ai parlé déjà, ne voulant pas, si je puis, rabâcher encore. C'est
+bien assez que j'aie raconté des affaires qui, probable,
+n'intéresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le
+dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé dans le
+temps chez nous; je me souviens très bien de toutes nos anciennes
+affaires; mais pour celles d'hier, de l'année passée, d'il y a deux
+ans, même dix ans, je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois
+je suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai donc
+seulement les choses marquantes pour nous.
+
+En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore
+Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait déjà un garçon aurait
+tant aimé une fille, et Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu
+un mâle; mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on veut.
+
+A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans un régiment qui
+était à Brive. Ça fut une grande affaire chez, nous, et bien des
+gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand état de
+toutes ces félicitations, parce que je sais que parmi les
+complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.
+
+Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à la maison et à
+la Fayardie, comme bien on pense, et nous étions tous glorieux du
+cadet. Lui était plus raisonnable que ses frères, et le lendemain de
+son arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se mit à
+chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé à l'école. Qui
+l'aurait rencontré dans les bois sans le connaître, avec une groule
+de veste et un méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un
+jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement se montrer à
+Excideuil, comme ça aurait été pardonnable de le faire, preuve que
+la gloriole ne lui tournait pas la tête.
+
+L'année d'après, François se maria avec la fille d'un meunier de sur
+la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-père, que j'avais connu
+dans le temps, à la noce de mon cousin de Brantôme. François entrait
+chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. Ils
+n'étaient pas riches si on veut, mais avec ça la fille n'était pas
+un mauvais parti, parce qu'elle était pour lors seule de famille,
+son frère étant mort l'année d'auparavant.
+
+En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. Il nous naquit
+un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui
+s'appelait Clara, en eut une aussi.
+
+Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de
+boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit
+perdre près de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour
+cent, deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, comme
+c'est de coutume.
+
+Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses
+vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui était bien une
+drole tout à fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui
+n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il
+descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus
+vite et je lui en parlai. A la première parole il me confessa la
+vérité: cette fille lui convenait, et avec notre permission il
+voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y
+penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille
+n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se
+mettre dans la misère, les enfants venant; que dans la vie on ne
+pouvait pas toujours suivre ses goûts; qu'il fallait penser à
+l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses
+charges et qu'il était bon de se mettre en mesure de les supporter.
+
+Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas
+tant calculé que ça pour prendre ta mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça,
+c'est vrai; mais moi j'étais dans une autre position que toi, mon
+pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mère, et
+assuré de plus de l'avoir de mon oncle.
+
+Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en ce que je
+disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant
+l'avenir assuré, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se
+marieraient pas. Quant à lui, il se sentait force et courage pour
+nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se
+tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un
+peu.
+
+Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne
+pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas
+prendre un caprice passager pour une amitié solide.
+
+Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu qu'il était de ne
+rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est
+comme ça, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça
+n'est pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu tireras
+d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans
+les grandes usines; tu apprendras là quelque chose qui pourra te
+servir à entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
+une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, ou bien à
+Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.
+
+--J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu
+as raison, je partirai quand il le faudra.
+
+Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries d'autour de
+Périgueux, et il lui fallut aller du côté de Ribérac.
+
+C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son travail et sachant
+se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut là-bas, son bourgeois prit
+confiance en lui, si bien que l'année d'après, il lui augmenta ses
+gages.
+
+Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère était veuve, et
+elles étaient si pauvres que ma femme en avait compassion; et,
+voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut
+là-bas, sans parler à personne, elle l'affectionna, et en cachette,
+pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge
+pour monter son petit ménage. La noce se fit au Frau, bien entendu,
+et puis après Yrieix emmena sa femme.
+
+Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui montent et
+d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche,
+Bernard était officier, et le pauvre Yrieix, lui, était garçon dans
+une minoterie. Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la
+mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire en pension
+et leur donnait des idées sur des choses dont la femme d'Yrieix
+n'avait jamais ouï parler; de manière que plus tard, les cousins
+germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se rencontrer,
+il y aurait eu tant de différence entre eux qu'ils ne se seraient
+jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres,
+qui portent le même nom que des familles riches, proviennent de la
+même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou se sont ruinés,
+tandis que les autres faisaient fortune.
+
+Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passés, et il
+était toujours en bonne santé. Sa barbe et ses cheveux étaient
+blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes
+infirmités, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore
+avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois des douleurs. Son ami
+Masfrangeas était mort il y avait un an, et il disait quelquefois
+que ça serait bientôt à son tour.
+
+--Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à coups de
+bonnet de coton!
+
+Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux que de leur
+dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure vérité pour mon oncle,
+mais, à cet âge, il ne faut pas grand'chose pour les déranger.
+
+Dans le commencement de l'année 1889, il sentit quelque peine à
+remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que ça ne soit
+pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se
+réchauffer, de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le
+lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces grands
+fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait
+ses journées devant le feu, tisonnant avec son bâton, et quelquefois
+lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux
+endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma femme ou
+Victoire, ou la grande Mïette, étaient toujours là, et ça le gardait
+d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme,
+dans _l'Avenir_, il était souvent question du Centenaire de la
+Révolution, il disait quelquefois:
+
+--Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au quatorze juillet!
+
+Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République, et les
+souvenirs de la Révolution qu'il tenait de son père et de son
+grand-père, lui revenaient à la mémoire, et il nous les disait,
+s'arrêtant parfois de fatigue, et continuant à les suivre dans sa
+pensée.
+
+Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-là,
+c'était fête chez nous, et les droles avaient débarrassé l'auvent
+des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrangé avec des
+branches de chêne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en
+face de la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils avaient
+monté un drapeau. Ce piboul était un mai qu'on avait planté en
+quarante-huit à mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on
+l'avait planté avec ses racines, il avait pris, et avait profité
+beaucoup, de manière que maintenant il était très gros. Dans le
+temps nous l'avions entouré d'une petite muraille pour le garder
+d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Liberté.
+
+Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:
+
+--Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.
+
+Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous le menâmes sous
+l'auvent, où Victoire avait déjà porté son fauteuil. Une fois assis,
+il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous
+parla ainsi:
+
+--Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe cousus ensemble,
+mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les
+Prussiens! Il faisait bon vivre et être Français, quand nos
+volontaires, sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les
+drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante
+mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes
+oncles fut tué à Jemmapes, et quand la nouvelle en vint à la maison,
+mon grand-père dit: C'est une belle mort! Vive la République!
+
+Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis,
+voyant le feuillage dont les garçons avaient guirlandé les piliers
+de l'auvent, il reprit:
+
+--Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est fort comme le
+peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des
+tyrans... La branche de chêne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en
+mettrez sur ma caisse, quand je serai mort!
+
+Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés mûrs se
+balançaient doucement, les cigales chantaient après le tronc des
+arbres, les eaux de l'écluse bruissaient, et on entendait au bourg
+péter le petit canon que Fournier avait acheté exprès.
+
+Ma femme prit une chaise et vint se mettre près de l'oncle, pour lui
+faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les
+genoux. Nous autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés
+contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa
+bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe
+et ses cheveux blancs.
+
+De temps en temps, il nous disait quelques paroles:
+
+--Cette fois, mes droles, la République a gagné pour toujours... Ils
+auront beau faire, les nobles, les curés et les autres, ils n'y
+pourront rien... Je suis content d'avoir vu ça... Mais il y a
+quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez,
+les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis
+trop vieux... Vous autres, vous verrez ça. Quelle belle fête, ce
+jour-là!
+
+Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant les choses
+d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il
+pensait.
+
+Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout doucement. D'un jour
+à l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois,
+lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout
+seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
+quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois
+d'octobre, il ne se levait plus que les jours où il faisait beau
+soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il
+faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout
+d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière qu'il
+allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien,
+car sa tête était toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas
+loin.
+
+Il avait demandé qu'on le mît dans la grande chambre, parce que
+c'était la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des
+bords de la rivière et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du
+tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme
+principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir.
+Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journée, et ça
+nous annonçait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille,
+vieillesse qui dort, sont près de la mort.
+
+Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait veillé la nuit
+avec la grande Mïette, chacune la moitié:--Ma pauvre Nancy, je crois
+que je ne passerai pas la journée... Avant de m'en aller, je
+voudrais vous voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir
+Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis François aussi.
+
+On fit comme il l'avait dit. A une heure, François étant arrivé, on
+se mit à table pour dîner. Le petit bout était contre son lit avec
+son assiette et son verre; lui était accoté sur des coussins.
+Fournier était venu avec sa femme et les petits, et quand il
+s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien
+bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne.
+Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il
+leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon
+temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième année... vous
+laissant heureux... je ne suis pas à plaindre.
+
+Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé avec nous
+autres une dernière fois. Bernard avait tué des cailles, et on lui
+en avait fait rôtir une. Après avoir pris un peu de bouillon de
+poule, il mangea la moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout
+ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: Va
+quérir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.
+
+Quand le vin fut versé dans les verres, on lui donna le sien, et
+tous, petits et grands, nous vînmes choquer avec lui. Après avoir bu
+une gorgée, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les
+coussins.
+
+--Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de
+moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas.
+Ecoute, Hélie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me
+sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est
+pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider à
+s'établir plus tard... fais-je bien?
+
+--Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.
+
+--Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la
+conscience tranquille... et je vais aller dormir à côté de nos
+anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!
+
+--Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de France, de là-bas,
+d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te
+penchant vers moi, tu me diras:
+
+--Oncle! ils sont partis!
+
+Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment après, il nous
+dit:
+
+--Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le soleil.
+
+C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin, qui sont
+communs en Périgord. Le soleil rayait fort, séchant le long de la
+rivière les regains dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin
+était arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de
+l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait bruire les feuilles
+de notre arbre de la Liberté qui commençaient à jaunir. Tout à la
+cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient monté le
+quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout ça
+un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le
+pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses quatorze ans:
+
+--Viens là, mon Robertou.
+
+Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui dit tout
+doucement, comme un souffle:
+
+--Chante _la Marseillaise_.
+
+Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout auprès du lit,
+commença de sa voix claire et tremblante un petit:
+
+ Allons, enfants de la Patrie.
+ Le jour de gloire est arrivé!
+
+Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une
+main sur la tête du drole, écoutait en extase.
+
+Lorsque le petit fut à la fin:
+
+ Nous entrerons dans la carrière
+ Quand nos aînés n'y seront plus!...
+
+l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous
+approchant, nous voyions bien qu'il n'était pas mort, mais il ne
+parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupières, et, nous
+voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant
+la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son
+souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout doucement: il était
+mort.
+
+Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par le télégraphe; de
+manière que le lendemain toute la famille était réunie. Sur les
+quatre heures du soir, l'oncle fut porté en terre par nous autres,
+mes six garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac et de
+Génis: aucun d'étranger n'y toucha.
+
+C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches
+de chêne, comme il l'avait demandé, porté par les siens, les uns en
+veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir,
+et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à deux galons
+d'or.
+
+Il n'y avait point de curé. Fournier marchait devant, ceinturé avec
+son écharpe, et toute la commune suivait nos femmes derrière le
+cercueil. Après qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout
+doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté sur la
+terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel
+que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété pour le coucher par écrit:
+
+«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours
+sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan.
+Jusqu'à présent, cet honneur était réservé aux rois, aux grands, aux
+puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps,
+maintenant que la République luit pour tout le monde, comme le
+soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre à
+nos morts, à ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous,
+l'hommage qui leur est dû.
+
+«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est
+celui qui est là couché dans ce cercueil que la terre va recouvrir
+tout à l'heure. Nogaret naquit en 1806, à une époque qu'on appelle
+glorieuse, parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite des
+centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait
+encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son père était un volontaire
+de 1792; mais un de ses oncles était mort à Jemmapes pour la France;
+mais son grand-père était un patriote; et dans cette humble maison
+du Frau on conservait le culte de la République étranglée par
+Bonaparte. Il fut donc élevé dans la pratique des vertus civiques,
+et dans des idées de liberté, de fière indépendance et de dévouement
+à la Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.
+
+«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez
+tous; j'en rappellerai seulement un épisode dont certains de vous
+ont été témoins, mais que tous savent par ouï-dire. Un jour de
+décembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon
+citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené en prison,
+les mains enchaînées comme un malfaiteur.
+
+«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, un homme libre,
+un bon Français, et c'en était assez en ces temps maudits.
+
+«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de décembre
+1851 et de juillet 1870 est en horreur à tout citoyen, à tout
+patriote; tandis que sa mémoire est exécrée des mères dont il a fait
+tuer les fils, et des Français que son crime a arrachés à leur
+patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse
+une commune entière.
+
+«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour nous tous. Il est bon
+de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la
+glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austère,
+arrive aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, à
+l'heure de la mort!
+
+«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du
+pouvoir. La tombe égalitaire n'admet point de privilèges, et les
+cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur
+leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette heure, nous
+avions le choix entre la renommée sinistre du dernier Bonaparte et
+celle du pauvre paysan, qui est là dans ce cercueil, nous
+n'hésiterions pas; nous voudrions que notre mémoire fût bénie et
+honorée comme celle de Nogaret.
+
+«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême s'adresse-t-il moins au
+prisonnier de Décembre, au bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au
+voisin obligeant; cela se peut. Notre éducation civique a été mal
+faite; la noble indépendance de nos pères de la Révolution a été
+ridiculisée; leur désintéressement oublié; leur héroïsme bafoué;
+leur simplicité égalitaire taxée de grossièreté; enfin le souvenir
+des grandes actions de la génération révolutionnaire tant calomniée,
+s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements qui se sont
+succédé et les prêtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des
+sujets et non des citoyens.
+
+«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret
+nous enseigne. Il ne s'est pas contenté d'être un homme probe et
+juste, il a encore été un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié
+dans le cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de l'homme
+envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanité et de
+fraternité, il y a d'autres devoirs essentiels à remplir, qui sont
+ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que
+l'intérêt privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa
+famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments
+s'est affirmée il y a quelques années d'une façon éclatante: on lui
+proposait de lui faire donner une pension comme victime du
+Deux-Décembre; il répondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis
+pour la République!
+
+«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, tel il a vécu,
+tel il a été jusqu'à la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_
+qu'il s'est endormi du dernier sommeil.
+
+«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi
+républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, et dans laquelle il est
+mort, nous soutienne jusqu'à notre dernière heure; et puissions-nous
+mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»
+
+Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, les yeux
+enflambés de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis.
+Ses paroles simples et mâles leur répondaient dans le creux de
+l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures
+peut-être, car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme et l'esprit
+de sujétion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le
+peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus
+arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté sévère de ce
+prêche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en
+retard sur des choses, ça n'est pas sa faute, c'est son malheur;
+mais patience, avant peu, il sera la véritable force du pays, en
+tout et pour tout.
+
+Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée de terre et
+la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vécu,
+repose en paix! Et nous autres après, nous fîmes comme lui:--Adieu,
+oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là vinrent aussi
+jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes à
+genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une
+prière, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière
+moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit,
+petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant
+des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant
+par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui
+soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus
+grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce
+qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que
+l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en
+vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la
+bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la
+vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne
+sais si les autres valent mieux.
+
+Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du
+moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de
+chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire
+maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des
+demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé
+depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille
+fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la
+souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
+demoiselle Ponsie.
+
+Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant,
+sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai
+travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me
+commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai
+quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma
+volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les
+miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé
+de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps
+perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.
+
+Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la
+meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait
+prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail
+de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,
+en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon
+coeur.
+
+Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle
+m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons
+droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a
+tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la
+coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que
+ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le
+fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de
+femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle
+cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On
+se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme
+dans toute ma vie; elle est la seule.
+
+Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du
+travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés
+qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
+maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à
+gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle
+laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:
+c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
+quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les
+deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble
+aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.
+
+Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en
+arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne
+faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie
+provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait
+été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé
+d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour
+moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à
+mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses
+défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas
+assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin,
+soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
+tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que
+ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus
+petite commune du département, qui est je crois celle de
+Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants
+avec les femmes et les petits enfants.
+
+La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan
+en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il
+a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé
+sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les
+emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe
+ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse
+de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens
+ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en
+vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le
+plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un
+qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
+réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les
+premiers des biens.
+
+Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand
+nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande
+le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il
+faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
+gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour
+travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On
+nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
+n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons
+pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait
+de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
+avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui
+se moquent de nous, quelquefois.
+
+Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la
+première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais
+revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même
+vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
+droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère
+nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de
+terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire,
+ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
+garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de
+mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré
+d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.
+Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai
+toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
+monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur
+pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de
+quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée
+vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent
+trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de
+choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le
+riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
+beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de
+cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de
+maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que
+ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.
+
+Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont
+désirables: la santé, l'indépendance et la paix du coeur.
+
+C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison
+seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,
+personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
+vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui
+n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à
+plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de
+notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça
+va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais
+quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe,
+nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
+qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le
+baptiser en français.
+
+De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux
+qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la
+privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement,
+les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on
+n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités,
+toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que
+nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
+peine finit par ne donner aucun plaisir.
+
+Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.
+
+D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à
+me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos
+affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec
+Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
+est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis
+mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres,
+nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes
+nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre
+famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en
+ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences,
+l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le coeur:
+qu'est-ce qu'on veut de mieux?
+
+Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses
+pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments
+quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont
+grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est
+solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus
+profond de la terre française, tout est oublié.
+
+Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas
+leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes
+pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal
+qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois
+en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de
+manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
+ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère,
+l'injustice me révolte, la misère me saigne le coeur; mais si j'ai
+eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de
+haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
+que le fameux Lacaud est mort.
+
+Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des
+progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre
+loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on
+n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour
+moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps
+d'aujourd'hui!
+
+Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le
+temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait
+faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire
+depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors
+et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac
+dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution
+de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma
+mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père,
+le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un
+vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait
+rire.
+
+Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième
+République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé
+dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
+que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a
+supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de
+l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge
+monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
+ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de
+Bonaparte, mais ce n'est pas tout.
+
+On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à
+faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans
+doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont
+impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir
+mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à
+l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le
+jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables,
+fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût
+emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire
+vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles
+auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,
+qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme
+nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme
+ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent
+qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se
+disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de
+la misère.
+
+Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,
+qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la
+Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la
+Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,
+avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que
+quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette
+occasion.
+
+Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je
+m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées
+du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien
+quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas,
+mais qui, au demeurant, était un brave homme.
+
+A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection,
+devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la
+terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop
+froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop
+fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop
+forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop
+innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi
+de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu
+fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.
+
+Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant
+à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu
+raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des
+campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
+causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se
+plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans
+les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les
+campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté
+manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par
+tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces
+pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
+travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.
+Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans
+leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à
+la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les
+travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la
+misère pour tous.
+
+Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en
+a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille
+habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers
+de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi
+pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;
+c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la
+population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le
+quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France
+avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la
+fièvre,--et nous la donne-t-il quelquefois.
+
+Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes
+lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans
+un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes
+ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et
+par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces
+lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de
+lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.
+
+Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir
+changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,
+nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on
+s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
+de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux;
+jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de
+flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent
+d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de
+constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus
+mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix
+ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et
+conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je
+comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si
+on avait peur que la chose s'oublie!
+
+Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à
+Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave
+homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
+discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il
+tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours:
+l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable
+adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se
+passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans
+un conseil de douze bons paysans!
+
+Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie
+et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses
+s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux
+grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre,
+distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont
+très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi
+de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette
+mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à
+quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots
+flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre
+où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de
+ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.
+
+Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces:
+agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations
+distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds
+respects, et le reste!
+
+Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces
+cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et
+puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans
+l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
+tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité
+fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: _tu, citoyen_,
+et: _salut et fraternité!_
+
+Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles
+seulement!
+
+Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont
+tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser
+au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de
+gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance
+d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix
+étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre
+patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des
+petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban
+couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le
+savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres
+citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on
+fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un
+coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever
+de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à
+l'état de cultivateur qui est le premier de tous.
+
+Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont
+distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui
+sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me
+feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
+Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on
+en fait litière!
+
+Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore
+des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,
+de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur
+aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilité!--des
+témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce
+que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des
+hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses,
+s'ils sont bien sages.
+
+On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées
+monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le
+franc-parler et la rude égalité républicaine de
+_Quatre-vingt-treize_, et les épaulettes de laine des généraux, et
+la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
+fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette
+époque.
+
+A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres
+gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus
+cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
+les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons
+piper par des paroles, et attacher avec des rubans.
+
+Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de faire passer la
+mode de toutes les distinctions et décorations; qu'au lieu de nous
+dététiner tout bellement des croix et des médailles, on les a
+prodiguées, et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
+décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.
+
+Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font rien. Pourtant, ça
+m'étonne quand j'y pense, de voir des gens sérieux s'amuser à ces
+choses-là, dans le temps où nous sommes; de même que ça me surprend
+de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orléanistes,
+des carlistes, des Louis-dix-septistes, des républicains, enfin des
+braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux
+cheveux à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. Hé!
+Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'étiquette et les
+préséances; sur le traité d'Utrecht, le droit divin ou les
+Constitutions défuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi
+je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il
+me semble qu'une rénovation sociale germe dans les esprits. Les
+ouvriers de terre, métayers, bordiers, tierceurs, journaliers,
+domestiques, commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
+choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort à penser.
+C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son
+accession à la propriété; car, quoique je ne sois qu'un pauvre
+oison, il me tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse boule
+de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas été pétrie et lancée
+dans l'espace à raison de vingt-sept mille lieues à l'heure, pour
+que ceux-là dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
+précisément n'en aient pas une picotinée. Je me figure qu'ils
+auraient droit à une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.
+
+On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de l'industrie à
+acquérir des maisons payées par termes annuels dans de bonnes
+conditions. Qui ferait ça pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui
+leur procurerait les moyens de devenir petits propriétaires, en
+attendant mieux, ferait une grande chose, une très grande chose.
+
+Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intérêt
+vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fixé au sol par la
+propriété, et qu'ainsi s'achève la conquête de la terre française
+par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,
+les inégalités sociales, étant moins choquantes, n'engendreront plus
+de ces haines féroces qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
+mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins dure pour
+les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se
+soustraire à la grande loi du travail, des millions de bras
+fainéants seront rendus au labeur, à la production, et les pauvres
+femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
+renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la population
+diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des
+enfants...
+
+Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas à un chétif meunier de
+raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un
+moment:
+
+--Vieille baderne, retourne à ton moulin!
+
+--Un petit instant, et j'y vais.
+
+Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont j'ai parlé, et je
+le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. Ça me
+console tout de même, de penser qu'un jour viendra où l'égalité
+n'offusquera plus personne, où le travail primera l'argent, et où la
+charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu
+par la marche sûre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros
+rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
+Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura
+peut-être encore de la pauvreté, de cette pauvreté digne qui
+n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misère imméritée.
+Le monde ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un grand
+pas dans le chemin du progrès, en prenant la Justice pour la seule
+règle de tous les rapports de la vie sociale.
+
+Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère du moins vivre
+assez pour faire la commission dont mon oncle m'a chargé à son lit
+de mort.
+
+Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, au cimetière,
+lui crier sur sa tombe:
+
+--Oncle, ils sont partis!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le moulin du Frau, by Eugène Le Roy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MOULIN DU FRAU ***
+
+***** This file should be named 34364-8.txt or 34364-8.zip *****
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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