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diff --git a/34342-h/34342-h.htm b/34342-h/34342-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5851cfc --- /dev/null +++ b/34342-h/34342-h.htm @@ -0,0 +1,5743 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Ivanhoe(3/4), par Walter Scott</title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg"> +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.droite {font-size: 0.8em; margin-left: 40%;} +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ivanhoe (3/4) + Le retour du croisé + +Author: Walter Scott + +Translator: Albert Montémont + +Release Date: November 16, 2010 [EBook #34342] +[Last updated: March 26, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced +from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<br><br> + +<h1>IVANHOE</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2> + +<h3><i>Par Walter Scott.</i></h3> + +<h5>TRADUCTION NOUVELLE</h5> + +<h3>PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.</h3> + +<p class="sml"><span class="rig">Toujours de son départ il faisait les apprêts,<br> +Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.<br> + (<i>Trad. de</i> Prior.)</span></p> + +<br><br><br><br> + + +<h4>TOME TROISIÈME.</h4> + +<br><hr class="short"><br> + +<p class="mid">PARIS.<br> + +RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,<br> + +RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.</p> + +<h5>1829.</h5> + +<br><br> + + + +<h1>IVANHOE</h1> +<h5>OU</h5> +<h2>LE RETOUR DU CROISÉ.</h2> + +<br><hr class="full"><br> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXIV.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Je la courtiserai comme un lion courtise + sa lionne.» + </span><br> + <span class="rig">V. Home. <i>Douglas.</i></span></p><br><br><br> +</div> + +<p>Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans +divers points du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour +éloignée, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait été conduite par +deux de ses ravisseurs déguisés, et qui la firent entrer précipitamment +dans une petite chambre, où elle se trouva en présence d'une vieille +sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les +révolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tête en voyant +Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie +que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des +dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la +beauté.</p> + +<p>«Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre +noble maître l'ordonne. Il faut céder cette chambre à un hôte plus aimable +que toi.»</p> + +<p>«Oui, dit la vieille; voilà comment on récompense les services; il fut un +temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle et +chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et maintenant il +faut que je me lève et que je marche, sur l'ordre d'un palefrenier comme +toi.»</p> + +<p>«Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas là à raisonner, +mais debout et décampe. Les ordres des maîtres doivent être entendus à +demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma vieille, et ton +soleil est couché depuis long-temps. Tu es maintenant le véritable emblème +d'un ancien cheval de bataille, qu'on a réformé et relégué au milieu des +bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c'est tout au plus si +tu peux aller l'amble. Allons, tâche de trotter hors d'ici.»</p> + +<p>«Vous êtes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et +puisse un chenil être votre lieu de sépulture! Que le méchant démon +Zernebock me déchire les membres l'un après l'autre, si je sors de ma +chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille!»</p> + +<p>«Tu en répondras à notre maître,» répliqua-t-il; et il se retira avec son +compagnon, laissant Rébecca en société avec la vieille femme, auprès de qui +elle se trouvait ainsi introduite malgré elle.</p> + +<p>«À quelle action diabolique sont-ils maintenant occupés?» dit la vieille en +marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard furtif +et malin sur Rébecca: «Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile à deviner. Des +yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme du papier avant +que le prêtre l'ait barbouillée de son noir onguent. Oui, il est facile de +deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour solitaire, d'où un cri ne +serait pas plus entendu que s'il sortait de cinquante toises sous terre. Tu +auras des hiboux pour voisins, ma belle, et leurs sinistres plaintes seront +entendues aussi loin que les tiennes, et l'on fera autant d'attention aux +unes qu'aux autres. Et étrangère, encore,» ajouta-t-elle en remarquant les +vêtemens et le turban de Rébecca. «De quel pays es-tu? Sarrasine? +Égyptienne? Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas +parler?»</p> + +<p>«Ne vous fâchez pas, bonne mère,» dit Rébecca.</p> + +<p>«Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, répliqua Urfried; on connaît un +renard à sa queue, et une juive à son langage.»</p> + +<p>«Par pitié, dit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre de la violence +que l'on m'a faite en me traînant ici? Est-ce à ma vie qu'on en veut, à +cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.»</p> + +<p>«À ta vie, mignonne? répondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils à +te l'ôter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée d'une +manière qui fut autrefois jugée assez bonne pour une noble fille saxonne. +Sera-ce à une juive, comme toi, à se plaindre de ce qu'elle ne l'est pas +mieux? Regarde-moi; j'étais aussi jeune et deux fois aussi belle que toi +lorsque Front-de-boeuf, père de Réginald, prit ce château de vive force, à +l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon père et ses sept fils +défendirent leur domaine d'étage en étage, de chambre en chambre. Il n'y +eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de leur sang. Tous +périrent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis, avant que leur +sang n'eût eu le temps de sécher, j'étais devenue la proie du vainqueur et +l'objet de son mépris.»</p> + +<p>«Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'échapper? dit +Rébecca; je récompenserais richement l'assistance que tu me donnerais.»</p> + +<p>«Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. On ne peut sortir d'ici que +par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard, ajouta-t-elle en +secouant sa tête grise, avant que cette porte s'ouvre pour nous. Mais c'est +une consolation de penser que nous laissons après nous sur la terre des +êtres qui seront malheureux comme nous. Adieu, juive. Israélite ou +chrétienne, ton sort serait le même, car tu as affaire à des gens qui ne +connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te dis-je; ma quenouille est +finie, et la tienne est encore à son commencement.»</p> + +<p>«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous me +maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une protection +pour moi.»</p> + +<p>«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La +voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée; +vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»</p> + +<p>En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa +figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle ne +l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à clef, et +Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement l'escalier de la +tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop élevée.</p> + +<p>Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que celui +de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît paraître +pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on en montrât +aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait toutefois un +avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la réflexion et par +sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les dangers auxquels elle +était exposée. Douée d'un caractère ferme et observateur, même dès ses plus +jeunes années, la pompe et la richesse que son père déployait dans +l'intérieur de sa maison, ou dont elle était témoin chez les autres Hébreux +opulens, n'avaient pu l'aveugler au point de l'empêcher de voir que cet +état de choses était extrêmement précaire. De même que Damoclès dans son +célèbre banquet, Rébecca voyait continuellement, au milieu de ce luxe +éblouissant, l'épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple. Ces +réflexions avaient tempéré, adouci et ramené à un jugement plus sain, un +caractère qui, dans d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier +et obstiné.</p> + +<p>D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à se +conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui l'approchaient. +Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès d'humilité servile, parce +qu'elle était étrangère à cette bassesse d'esprit et à cet état constant de +timide appréhension qui en était la cause; mais elle se comportait avec une +noble fierté, comme si, tout en se soumettant aux circonstances +désastreuses dans lesquelles elle se trouvait placée en appartenant à une +race méprisée, elle avait néanmoins la conviction intime de ses droits à un +plus haut rang, par son propre mérite, que celui auquel le despotisme +arbitraire des préjugés religieux lui permettait d'aspirer.</p> + +<p>Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la +fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa +situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela à +son secours.</p> + +<p>Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que peu +d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait ni +passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par laquelle +elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement paraissait +circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait en dedans ni +barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait sur un espace +crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit d'abord concevoir à +Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut bientôt qu'il n'avait de +communication avec aucune autre partie des remparts, et que ce n'était +qu'un balcon ou une plate-forme isolée, fortifiée comme à l'ordinaire par +un parapet et des embrasures, et où l'on pouvait poster quelques archers +pour défendre la tour et flanquer par leurs traits la muraille du château +de ce côté.</p> + +<p>Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette +confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique +instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que l'Écriture +fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans l'erreur en +croyant que l'état actuel de ce peuple était un état d'épreuve, ou en +espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion seraient admis à +participer avec les Gentils à la même plénitude de gloire et de prospérité. +En attendant, tout ce qu'elle voyait autour d'elle lui démontrait que +l'état actuel était un état de châtiment et d'épreuve, et qu'il était +spécialement du devoir de chacun de s'y soumettre sans pécher. Ainsi, se +considérant comme une victime du malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne +heure sur sa situation et avait fortifié son âme contre les dangers qu'elle +aurait probablement à courir.</p> + +<p>Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit +quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant +lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un de +ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré il +ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et cachait la +partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau croisé de manière +à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure de son corps. Dans ce +costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque action dont la seule +pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa prisonnière effrayée; +cependant, tout brigand qu'il sembla par son costume, il paraissait +embarrassé pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rébecca, +faisant un effort sur elle-même, eut le temps d'anticiper sur cette +explication. Elle avait déjà détaché deux riches bracelets et un collier; +elle s'empressa de les présenter au brigand supposé, pensant naturellement +que satisfaire sa cupidité serait un moyen de se concilier sa faveur.</p> + +<p>«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de mon +vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est qu'une +bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être renvoyés +de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»</p> + +<p>«Belle fleur de la Palestine, répondit le brigand, ces perles orientales le +cèdent en blancheur à vos dents; les diamans sont brillans, mais il n'ont +pas l'éclat de vos yeux; et depuis que j'ai commencé ce métier, j'ai fait +voeu de préférer la beauté aux richesses.»</p> + +<p>«Ne te fais pas tort à toi-même, dit Rébecca, accepte une rançon et aie +pitié de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te donnera +que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes désirs; et si tu +es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te procurer les moyens de +rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes erreurs passées et te +mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de nouvelles.»</p> + +<p>«C'est fort bien parler, dit le brigand en français, trouvant probablement +difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que Rébecca l'avait +commencée; mais sache, lis éblouissant de la vallée de Bacca, que ton père +est déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui saurait convertir en +or et en argent jusqu'aux barreaux rouillés d'une grille de prison. Le +vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic qui distillera de lui +tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de mes demandes ni de tes +supplications. Ta rançon doit être payée par l'amour et la beauté, et je ne +l'accepterai qu'en cette monnaie.»</p> + +<p>«Tu n'es pas un brigand de nos forets, répondit Rébecca dans la même +langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne parle +le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand, mais un +Normand; peut-être un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se manifeste +aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux d'outrage et +de violence.»</p> + +<p>«Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en baissant +le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie fille +d'Israël, mais en tout, sauf la jeunesse et la beauté, une véritable +magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose de Saron, +mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir à parer ton cou et tes +mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu'à te priver de ces +bijoux.»</p> + +<p>«Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce n'est mes richesses? Il ne +peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrétien; moi je suis +juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Église et de la +synagogue.»</p> + +<p>«Oui, sans doute, répliqua le templier en riant; épouser une juive! non, de +par dieu! fût-elle la reine de Saba elle-même; et sache d'ailleurs, +charmante fille de Sion, que, si le roi très chrétien m'offrait sa fille +très chrétienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais +l'épouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.»</p> + +<p>«Oses-tu bien en appeler à ce signe, dit Rébecca, dans un moment comme +celui-ci?»</p> + +<p>«Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point à ce signe +bienheureux de notre salut.»</p> + +<p>«Je crois ce que mes pères m'ont appris à croire, dit Rébecca, et je prie +Dieu de me pardonner, si ma croyance est erronée. Mais vous, sire +chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce +qu'il y a de plus sacré à vos yeux, à l'instant même où vous vous proposez +de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et comme +religieux?»</p> + +<p>«Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah! répondit le +templier. Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la nation +juive t'aveuglent sur nos hauts priviléges. Le mariage serait un crime +horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins criminelle +dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement recevoir +l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des monarques et son +père, dont vous conviendrez que les exemples doivent être de quelque poids, +ne jouissaient pas de priviléges plus étendus que ceux que nous, pauvres +soldats du temple de Sion, avons gagnés par notre zèle pour sa défense. Les +protecteurs du temple de Salomon peuvent se permettre un peu de licence +d'après l'exemple de ce roi.»</p> + +<p>«Si tu ne lis l'Écriture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints, +qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui qui +extrait des poisons des plantes les plus salutaires.» Les yeux du templier +étincelèrent de colère à ce reproche. Écoute, Rébecca, dit-il, jusqu'ici je +t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en vainqueur. Tu es ma +captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise à ma volonté par les +lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un iota de mes droits, et +je ne m'abstiendrai point de prendre par la violence ce que tu refuses à la +prière ou à mes droits.»</p> + +<p>«Arrête, dit Rébecca, arrête, et écoute-moi avant de tenter de te souiller +d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte sur la +mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à la +générosité de l'homme. Mais je proclamerai ta scélératesse, templier, d'un +bout de l'Europe à l'autre. Je veux devoir à la superstition de tes frères +ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque préceptorerie, +chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un hérétique, tu as +violé tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne fera point frémir te +maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu portes pour l'amour d'une +fille de ma nation.»</p> + +<p>«Tu as de l'esprit, belle juive,» répliqua le templier, qui connaissait +fort bien la vérité de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts de +son ordre condamnaient de la manière la plus positive, et sous les peines +les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive, que même il +y avait eu des exemples de dégradation du coupable; «tu as un esprit vif et +subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour se faire entendre +au delà des murailles de fer de ce château, que ne sauraient percer les +gémissemens, les lamentations, les appels à la justice, ni les cris de +détresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te sauver, Rébecca: soumets-toi à +ton sort; embrasse notre religion. Alors tu sortiras environnée d'une telle +magnificence, que plus d'une dame normande le cèdera en luxe et en beauté à +la favorite de la meilleure lance parmi les défenseurs du Temple.</p> + +<p>«Me soumettre à mon sort, dit Rébecca; et quel sort, juste ciel! Embrasser +ta religion! Et quelle peut être cette religion, qui reçoit un pareil +monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lâche chevalier! prêtre +parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham a réservé +une voie à sa fille pour se sauver de cet abîme d'infamie.»</p> + +<p>À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui conduisait à la +plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans le +moindre obstacle entre elle et un précipice épouvantable. Ne s'attendant +pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rébecca était restée +entièrement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la retenir ni de +lui couper le chemin. «Reste où tu es, fier templier, s'écria-t-elle, on +approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de plus, et je me plonge +dans le précipice; mon corps sera écrasé et rendu méconnaissable sur les +pierres qui pavent la cour, avant de devenir la victime de ta brutalité.»</p> + +<p>En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme +pour implorer la miséricorde divine, avant de s'élancer dans l'abîme. Le +templier hésita, et son audace, qui n'avait jamais cédé à la pitié ni aux +larmes, céda à l'admiration d'un tel courage. «Descends, dit-il, fille +imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que je ne +chercherai pas à t'outrager.»</p> + +<p>«Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca, tu m'as appris à mieux +connaître les vertus de ton ordre. La préceptorerie voisine t'accorderait +l'absolution pour avoir violé un serment qui n'aurait pour objet que +l'honneur ou le déshonneur d'une misérable fille juive.»</p> + +<p>«Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par +cette croix tracée sur ma poitrine, par l'épée suspendue à mon côté, je +jure par les antiques armoiries de mes ancêtres, que tu n'as rien à +craindre. Mais, si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton +père, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton père; car dans ce château il aura +besoin d'un puissant protecteur.»</p> + +<p>«Hélas! dit Rébecca, je ne le sais que trop...; mais puis-je me fier à +toi?»</p> + +<p>«Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré, dit Brian +de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai enfreint +plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole! jamais.»</p> + +<p>«Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca; tu vas voir jusqu'à quel point.» +Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout près d'une des +embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors. «C'est ici que je +prends mon poste, dit-elle; toi reste là où tu es; et si tu cherches à +abréger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu verras que la +fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un +templier.»</p> + +<p>Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui +relevait encore l'expressive beauté de sa figure, donnait à ses regards, +à son air et à son maintien une dignité qui paraissait au dessus d'une +mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne +s'étaient point décolorées par la crainte d'un péril aussi grand; au +contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle pouvait à +son gré échapper à l'infamie par la mort, avait rehaussé la couleur de son +teint, et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert lui-même, noble +et fier comme il était, pensa qu'il n'avait jamais vu une beauté aussi +animée et aussi imposante.</p> + +<p>«Que la paix soit faite entre nous, Rébecca,» dit-il.</p> + +<p>«La paix, si tu veux, répondit Rébecca; la paix, mais avec cet espace entre +nous.»</p> + +<p>«Tu n'as plus de raison de me craindre,» dit Bois-Guilbert.</p> + +<p>«Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a construit cette +tour tellement élevée qu'il est impossible qu'on en tombe sans perdre la +vie. Grace à lui et au Dieu d'Israël, je ne te crains pas.»</p> + +<p>«Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu es +injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru; dur, +égoïste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit à exercer la cruauté, +et je l'ai employée à mon tour près d'une femme, mais non pas envers une +créature comme toi. Écoute-moi, Rébecca. Jamais chevalier n'a pris sa lance +avec un coeur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian de Bois-Guilbert. +Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine qu'une tour tombant en +ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de terrain dans les landes de +Bordeaux, son nom était connu partout où se faisaient de hauts faits +d'armes, plus célèbre que celui de plus d'une dame qui avait un comté pour +dot. Oui, continua-t-il en parcourant à grands pas la plate-forme, et +paraissant ne plus se rappeler la présence de Rébecca; oui, mes exploits, +mes périls, mon sang, ont fait connaître le nom d'Adélaïde de Montemart, +depuis la cour de Castille jusqu'à celle de Byzance. Et comment fus-je +récompensé? Lorsque je revins, chargé de lauriers chèrement achetés au prix +de mes fatigues et de mon sang, je la trouvai mariée à un simple écuyer +gascon, dont le nom n'avait jamais été prononcé hors des limites de son +misérable domaine. Je l'aimais d'un véritable amour, et je me vengeai d'une +manière terrible de son manque de foi; mais ma vengeance retomba sur moi. +Depuis ce jour j'ai pris la vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y +attachaient. Mon âge viril ne doit connaître aucun bonheur domestique, ne +doit point recevoir de consolation de la part d'une épouse affectionnée. Ma +vieillesse ne doit point être réchauffée par un foyer près duquel se +formerait un cercle d'amis. Ma tombe doit être solitaire, et je ne +laisserai personne après moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert. +J'ai déposé aux pieds de mon supérieur mes droits à la liberté, mon +privilége d'indépendance. Le templier, véritable serf, quoiqu'il n'en ait +pas le nom, ne peut posséder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne +respire que par la volonté et sous le bon plaisir d'un autre.»</p> + +<p>«Hélas! dit Rébecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de si +grands sacrifices?»</p> + +<p>«Le pouvoir de se venger, Rébecca, répondit le templier, et l'espoir de +satisfaire son ambition.»</p> + +<p>«Pauvre récompense, dit Rébecca, pour l'abandon des droits les plus chers à +l'humanité!»</p> + +<p>«Ne parle pas ainsi, jeune fille, répondit le templier; la vengeance est le +plaisir des dieux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, et s'ils se la sont réservée, comme les prêtres nous +le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance trop +précieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est une +passion capable de troubler le bonheur du ciel même.» Il s'arrêta quelques +momens; puis il continua: «Rébecca, celle qui a pu préférer la mort au +déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu sois à moi... +Ne t'épouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de ton propre +mouvement et à tes propres conditions. Il faut que tu consentes à partager +avec moi des espérances plus étendues que celles qu'on peut concevoir sur +le trône d'un monarque. Écoute-moi avant de répondre, et réfléchis avant de +refuser. Le templier, comme tu l'as très bien dit, perd ses droits sociaux +et le pouvoir d'exercer son libre arbitre, mais il devient membre d'un +corps puissant, devant lequel les trônes tremblent déjà, semblable à la +goutte de pluie qui tombe dans la mer devient une portion de cet océan +irrésistible qui mine les rochers et engloutit des flottes entières. On +peut voir un pareil océan dans cette association puissante. Je ne suis pas +un des plus faibles membres de cet ordre, je suis déjà un des principaux +commandeurs et puis très bien aspirer un jour au bâton de grand-maître. Les +pauvres soldats du Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le +cou des rois; un moine à sandales de cordes peut en faire autant. Notre +cotte de mailles montera sur le trône; notre main gantelée arrachera le +sceptre de la main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu, +n'offrira pas un aussi grand pouvoir à vos tribus dispersées que celui +auquel mon ambition aspire. Je ne cherchais qu'une âme aussi ardente que la +mienne pour le partager, et je l'ai trouvée en vous, c'est la vôtre!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a>Crébillon a exprimé cette pensée avec une grande force dans + sa tragédie d'<i>Atrée et Thyeste</i>. Walter Scott, dont la mémoire est + pleine des écrivains anciens et modernes, aurait dû saisir une + pareille occasion de rendre justice à un auteur français.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Est-ce à une fille d'Israël que tu parles ainsi, répondit Rébecca; songe +donc...»--«Ne me réponds pas, dit le templier, en alléguant la différence +de notre foi; dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons que rire de ces +contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés aveugles sur la +niaise folie de nos fondateurs qui abjurèrent toutes les délices de la vie +pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en mourant de faim et de +soif, ou d'être les victimes de la peste et du glaive des Barbares, tandis +qu'ils s'efforçaient vainement de défendre un stérile désert qui n'a de +prix qu'aux yeux de la superstition. Notre ordre conçut bientôt des vues +plus hardies et plus larges, et trouva une meilleure indemnité de ses +sacrifices. Nos immenses possessions dans tous les royaumes de l'Europe, +notre haute renommée militaire qui amène dans nos rangs la fleur de la +chevalerie de tous les pays de la chrétienté; voilà le but auquel ne +songeaient guère nos pieux fondateurs, et il est caché aux esprits faibles +qui embrassent notre ordre d'après les vieux principes, et dont les idées +crédules en font pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulèverai pas +davantage le voile de nos mystères. Le son du cor que vous venez d'entendre +annonce que ma présence est nécessaire ailleurs. Songe à ce que j'ai dit. +Adieu; je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai usé à ton égard, +puisqu'elle était indispensable au déploiement de ton caractère. L'on ne +peut se connaître que par l'application de la pierre de touche. Je +reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien.»</p> + +<p>Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rébecca +peut-être moins épouvantée de l'idée de la mort, à laquelle elle venait de +s'exposer, que de l'ambition effrénée de l'homme audacieux aux mains duquel +on l'avait si malheureusement livrée. En quittant la fenêtre où elle +s'était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à Dieu de +la protection qu'il lui avait accordée et dont elle implora la continuation +pour son père. Un autre nom s'était glissé dans sa prière, ce fut celui du +jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre les mains de ces +buveurs de sang, qui étaient ses ennemis les plus déclarés. Le coeur de la +jeune fille se reprochait cependant le souvenir qu'elle gardait d'un homme +dont le sort ne pouvait avoir aucune affinité avec le sien, c'est-à-dire +d'un Nazaréen, d'un ennemi de sa foi. Mais déjà sa prière avait franchi les +nues, et tous les préjugés étroits de sa secte ne purent déterminer +l'intéressante Israélite à rappeler cette prière dans son coeur.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXV.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Quel maudit griffonnage! Jamais de ma + vie je n'en vis de pareil.»<br> + GOLDSMITH. +<i>She stoops to conquer</i>. Elle + s'humilie pour vaincre.</span></p><br><br><br><br> +</div> + +<p>Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s'y +trouvait déjà. «Et votre déclaration amoureuse? s'écria celui-ci; je pense +que, comme la mienne, elle a été troublée par l'appel bruyant du cor. Vous +arrivez le dernier et à regret; je présume donc que votre entrevue aura été +plus heureuse et plus agréable que la mienne.»--«Votre déclaration à +l'héritière saxonne aurait-elle été sans succès?» dit le templier.--«Par +les reliques de saint Thomas Becket! répliqua de Bracy, sans doute lady +Rowena a ouï dire ce que je souffre à la vue d'une femme qui pleure.»</p> + +<p>«Allons donc, dit le templier; le chef d'une compagnie franche faire +attention aux pleurs d'une femme! Quelques gouttes dont on asperge le +flambeau de l'Amour ne font que rendre son éclat plus vif.»--«Grand merci +de ton aspersion! répliqua de Bracy. Sais-tu que cette jeune fille a versé +autant de larmes qu'il en faudrait pour éteindre un fanal? Non, jamais, +depuis le temps de sainte Niobé<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, dont le prieur nous a raconté la vie, +on n'a vu des mains se tordre de telle façon, des yeux verser de semblables +torrens. La belle Saxonne était possédée d'une fée ondine.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a>J'aurais désiré que le prieur les eût aussi informés de + l'époque où Niobé fut canonisée. Ce fut sans doute dans ce siècle + brillant, où le dieu Pan légua ses cornes à Moïse. Je crois que + M. Defauconpret se trompe en rendant le mot <i>horn</i> par celui de + pipeaux: on sait que Moïse avait sur le front deux cornes ou traits + de feu, et non pas des pipeaux.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«C'est une légion de démons que renfermait le sein de la juive, repartit le +templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, fût-ce Apollyon +lui-même, n'eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme +résolution.»--«Mais où est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il +entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perçans?»--«Sans doute il est à +négocier avec le juif, du moins je le suppose, répondit froidement de +Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront étouffé les sons du +cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu'un juif contraint de +payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira notre ami +Front-de-Boeuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de vingt cors et +de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par nos vassaux.»</p> + +<p>Bientôt après ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait été +interrompu dans sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a vue, +et qui n'avait tardé que pour donner quelques ordres indispensables.</p> + +<p>«Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf. +C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.» Il +l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du +papier il devait espérer d'en connaître le contenu, puis la donna à de +Bracy.</p> + +<p>«Ce sont des caractères magiques pour moi,» dit de Bracy, qui avait sa +bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette +époque. «Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner à écrire, +dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de +lance et à des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renonça à sa +tâche.</p> + +<p>«Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque +instruction rehausse notre valeur.»--«Faites-nous donc profiter de votre +révérentissime savoir, répliqua de Bracy. Que veut dire ce griffonnage?»--«C'est un défi dans toutes les formes, répliqua le templier. Certes, par +Notre-Dame de Bethléem, si ce n'est point une folle plaisanterie, voilà le +cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis du château +d'un baron.»</p> + +<p>«Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charmé de connaître qui +oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian.» Le templier +lit ce qui suit: «Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre homme +Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de Beowulph, +gardeur de pourceaux...»</p> + +<p>«Tu es fou, s'écria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.»--«Par +Saint-Luc, c'est ce qui est écrit, riposta le templier; puis il reprit sa +lecture et poursuivit de la sorte: «Moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur +des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos alliés et confédérés +qui dans cette querelle font cause commune avec nous, notamment du bon et +loyal chevalier, jusqu'à présent nommé <i>le Noir fainéant</i>, faisons savoir à +vous Réginald Front-de-Boeuf, et à vos alliés et complices, quels qu'ils +soient, qu'attendu que, sans motif aucun, sans déclaration d'hostilité, +vous vous êtes emparés contre le droit des gens et par violence de la +personne de notre seigneur, ledit Cedric, ainsi que de la personne de noble +et libre demoiselle lady Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne +de noble et libre homme Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes +de certains hommes libres, leurs <i>cnichts</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; ainsi que de certains serfs +qui leur appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nommé Isaac d'York, en +même temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules, +lesquelles nobles personnes, avec leurs <i>cnichts</i> et serfs, chevaux, +mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et +voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requérons et demandons que +lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, Rowena de +Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, <i>cnichts</i>, +compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnommés ainsi qu'argent et +effets à eux appartenant dans l'heure qui suivra la réception de cette +lettre, nous soient remis à nous ou à nos représentans, corps et biens +intacts, et le tout dans son intégrité: faute de quoi nous vous déclarons +que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que tous, soit par +siéges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons notre vie contre +la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce qui sera en notre +pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. Signé par +nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand chêne de Hart-Hill-Welk, +les présentes étant écrites par un saint homme en Dieu, le desservant de +Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la chapelle Copmanhurst.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a>Mot saxon qui veut dire <i>gardes</i> ou <i>vassaux</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Au bas de cette sommation était immédiatement et grossièrement griffonnée +la tête d'un coq avec sa crête, entourée d'une légende qui expliquait que +cette espèce d'hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witless<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. +Sous ce respectable emblème figurait une croix, connue pour être le seing +de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite ces mots, tracés d'une main +hardie, quoique inhabile: <i>Le Noir-Fainéant</i>. Enfin, une flèche assez +nettement dessinée, et qui était le sceau du <i>yeoman</i> ou archer Locksley, +fermait cette missive.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a><i>Witless</i>, mot composé de <i>wit</i>, esprit, et <i>less</i>, sans. + C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur à la manière d'Homère, + qui appelle Achille, tantôt aux pieds légers, tantôt <i>âme de chien</i>. + <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Les chevaliers écoutèrent jusqu'au bout cette pièce singulière, puis se +regardèrent l'un et l'autre, muets d'étonnement, ne pouvant deviner ce +qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand +éclat de rire, qui tout à coup fut suivi d'un second, mais plus modéré, qui +échappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait impatient de +cette gaîté intempestive. «Beaux sires, dit-il, je vous donne un avis: +c'est qu'en semblables circonstances il serait plus convenant de vous +consulter ensemble sur ce qu'il y a à faire, que de vous laisser aller à +ces éclats de rire si hors de saison.»—«Front-de-Boeuf n'a point encore +recouvré ses esprits depuis sa dernière chute, dit de Bracy au templier; la +seule idée d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou et d'un gardeur de +pourceaux, l'intimide.»</p> + +<p>«Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de +Bracy, soutenir à toi seul les assauts que nous garde cette singulière +aventure. Ces gens-là n'eussent jamais osé agir avec cet excès d'impudence +s'ils ne se sentaient appuyés par quelques bandes audacieuses. Il y a assez +de brigands dans cette forêt qui attendent le moment de se venger de la +protection que j'accorde aux daims et aux cerfs. J'ai seulement fait +attacher un de ces misérables, pris sur le fait, aux cornes d'un cerf +sauvage, qui en cinq minutes l'a percé à mort, et pour cela autant de +flèches furent tirées contre moi, qu'on en a décoché sur le bouclier qui +servait de but aux archers à Ashby. Ici, l'ami, ajouta-t-il en parlant à un +de ses écuyers; as-tu envoyé aux environs pour t'enquérir des forces qui +peuvent soutenir cet étonnant défi?»</p> + +<p>«Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répliqua un écuyer +de service.»--«Voilà une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela vient de +vous avoir prêté mon château pour vous divertir. Vous vous êtes conduits +avec tant de circonspection, que vous avez attiré autour de mes oreilles +cet essaim de guêpes.»</p> + +<p>«De guêpes? répliqua de Bracy; dites plutôt de bourdons sans dards, une +bande de fainéans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur +subsistance, vivent dans les bois et détruisent le gibier.»--«Sans dards! +répliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flèches fourchues longues d'une +aune<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et lancées avec une telle force qu'elles perceraient un écu +français.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a><i>Forkheaded shafts of a cloath-yard in length</i>, dit Walter + Scott; ce que son premier interprète rend par «des flèches de trois + pieds de long.»</blockquote> + +<p>«Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons +une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre +vingt de ces paysans.»--«Assez, beaucoup trop, répliqua de Bracy; je +rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrêt.»--«C'est fort +bon, sire templier, répondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de Turcs, ou de +Maures, ou de ces gueux<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> de paysans français, très vaillant de Bracy; +mais nous avons affaire à des archers anglais, sur lesquels nous n'aurons +d'autre avantage que nos armes et nos chevaux, dont nous ne pourrons faire +usage dans les clairières de la forêt. Tu parles de faire une sortie! à +peine avons-nous assez d'hommes pour la défense du château. Les plus braves +de mes gens sont à York, ainsi que les vôtres, de Bracy: à peine nous en +reste-t-il une vingtaine et une poignée que vous emmenâtes dans cette folle +entreprise.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Le premier interprète a voulu sans doute dissimuler ce + compliment de l'auteur à nos compatriotes, en ne traduisant pas + l'épithète de <i>craven</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces +suffisantes pour enlever le château d'un coup de main?»--«Non certes, sire +Brian, se récria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux; mais +dépourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'échelles de siége, de +conducteurs expérimentés, mon château les défie.»--«Envoie tout de suite +chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens, qu'ils +viennent au secours de trois chevaliers assiégés par un fou et un gardeur +de pourceaux, dans le château baronnial de Réginald Front-de-Boeuf!»</p> + +<p>«Encore une plaisanterie, sire chevalier, répliqua le baron; mais chez qui +envoyer? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux, ainsi que mes +autres alliés, et sans votre infernale entreprise, j'y serais avec eux.»--«Alors donc, envoyons un messager à York, et rappelons nos gens près de +nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma bannière flottante et +de ma compagnie franche, je les tiens pour les plus audacieux brigands qui +jamais aient bandé l'arc dans les bois.»</p> + +<p>«Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne doit +point y avoir un sentier où ces vauriens ne fassent le guet; et ils +arracheront la dépêche du sein même du porteur. J'ai votre affaire, +ajouta-t-il après s'être recueilli un moment. Sire templier, puisque vous +savez lire, vous savez écrire sans doute, et si nous pouvons retrouver +l'écritoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a environ un an, +aux fêtes de Noël, au milieu d'une orgie...»</p> + +<p>«Je suis à vos ordres, dit l'écuyer qui attendait debout, je crois que la +vieille Barbara, pour l'amour de son confesseur, a conservé cette plume et +cette écritoire. Je l'ai entendue raconter qu'il fut le dernier qui lui ait +dit de ces choses qu'un homme poli doit adresser à fille ou femme.»--«Va, +cours les chercher, Engelred; et alors, sire templier, tu écriras sous ma +dictée une réponse à cet audacieux défi.»</p> + +<p>«J'aimerais mieux me servir pour y répondre de la pointe d'une épée que de +la pointe d'une plume, dit Bois-Guilbert, mais qu'il soit fait comme vous +voulez.» Il s'assit devant une table, et Front-de-Boeuf lui dicta en +français un billet dont voici la teneur:</p> + +<p>«Sire Réginald Front-de-Boeuf et les nobles chevaliers ses alliés et +confédérés ne reçoivent point de défi de la part de serfs, de vassaux et de +fugitifs. Si le personnage qui prend le nom de <i>Chevalier noir</i> a des +droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu'il s'est dégradé +par sa présente association, et qu'il ne peut demander compte de quoi que +ce soit à de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que nous +avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d'envoyer un prêtre +pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, car nous avons +arrêté qu'ils seraient exécutés ce matin avant midi, et que leurs têtes, +attachées à nos créneaux, montreraient quel cas nous faisons de ceux qui se +sont levés pour les délivrer. C'est pourquoi nous vous prions derechef +d'envoyer un prêtre qui les réconcilie avec Dieu; c'est le dernier service +que vous ayez à leur rendre sur la terre.»</p> + +<p>Cette lettre, après avoir été pliée, fut donnée à l'écuyer, qui la remit à +son tour au messager, lequel attendait dehors une réponse à celle qu'il +avait apportée.</p> + +<p>L'archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier général des alliés, +qui pour le moment était établi sous un chêne vénérable, à la distance +d'environ trois portées de flèche du château. C'est là que Wamba, Gurth, et +leurs alliés le chevalier noir, Locksley et le joyeux ermite, attendaient +avec impatience une réponse à leur sommation. Autour d'eux, et non loin, on +voyait un grand nombre d'audacieux yeomen, dont le sauvage accoutrement et +les figures sillonnées annonçaient assez quel était le genre de leur +profession habituelle. Plus de deux cents d'entre eux s'étaient déjà +réunis, et en attendaient d'autres qui devaient les joindre. Les chefs +auxquels ils obéissaient n'étaient distingués que par une plume au bonnet. +Le vêtement, les armes, l'équipement étaient les mêmes pour tous.</p> + +<p>Outre ces troupes, une bande moins régulière et moins bien armée, composée +de Saxons de la juridiction voisine, ainsi qu'un grand nombre de vassaux et +serfs du vaste domaine de Cedric, était déjà rassemblée au même endroit, +pour aider à la délivrance de leur maître. À l'exception de quelques uns, +tous étaient armés d'épieux, de faux, de fléaux et autres instrumens de +labour, que parfois les hasards de la guerre convertissent en un arsenal; +car les Normands, selon la politique des conquérans jaloux de leur +conquête, ne permettaient point aux Saxons de posséder aucune arme, et même +de s'en servir. Cette circonstance rendait bien moins formidable aux +assiégés le secours des Saxons, malgré tout ce que pouvait avoir d'imposant +la force de ces hommes, la supériorité de leur nombre, et l'enthousiasme +que leur inspirait une si juste cause. Ce fut au chef de cette armée +bariolée de toutes couleurs, que la lettre du templier fut remise: on la +donna au chapelain pour qu'il en fît la lecture.</p> + +<p>«Par la houlette de saint Dunstan, dit ce digne ecclésiastique, cette +houlette qui fit rentrer plus de brebis au bercail que jamais saint n'en +amena au paradis, je jure qu'il m'est impossible de vous expliquer ce +jargon; est-ce du français ou de l'arabe? je l'ignore.» Il passa alors la +lettre à Gurth qui secoua la tête d'un air renfrogné, et à son tour la +passa à Wamba. Le fou l'examina d'un coin du papier à l'autre; et, selon +l'habitude d'un singe qui imite tout, il fit une grimace, ayant l'air de +comprendre le contenu de la lettre; puis, fesant une gambade, il la passa à +Locksley.</p> + +<p>«Si les grandes lettres étaient des arcs, et les petites des flèches, je +pourrais y connaître quelque chose, dit l'honnête archer; je vous assure +que ce qui est renfermé dans ce papier est aussi en sûreté devant en sûreté +devant mes flèches.»</p> + +<p>«C'est donc à moi à vous servir de clerc,» dit le chevalier noir; puis, +prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d'abord des yeux, et +ensuite il l'expliqua en saxon à ses confédérés.</p> + +<p>«Exécuter le noble Cedric! s'écria Wamba: par le saint sacrement, ne +t'es-tu point trompé, sire chevalier?»--«Non, mon digne ami, répliqua le +chevalier; j'ai traduit littéralement chaque mot tel qu'il est écrit.»--«Par saint Thomas de Cantorbéry! répliqua Gurth, nous aurons le château, +dussions-nous l'arracher de ses fondemens avec nos mains!»--«Nous n'avons +point autre chose pour l'arracher, répliqua Wamba, à peine les miennes +sont-elles propres à faire des massifs de pierre et de mortier.»--«Ce n'est +qu'une ruse pour gagner du temps, dit Locksley, ils n'oseraient point +commettre un crime dont je saurais faire justice d'une manière terrible.»--«Je voudrais, dit le chevalier noir, que quelqu'un de nous, admis dans le +château, par n'importe quel moyen, prît connaissance de la situation des +assiégés. Il me semble que, puisqu'ils demandent qu'on leur envoie un +confesseur, ce saint ermite pourrait en même temps qu'il exercerait son +pieux ministère, nous procurer les renseignemens que nous désirons».</p> + +<p>«Que la peste te crève, toi et ton avis, s'écria le bon ermite: je te dis, +sire chevalier fainéant, que lorsque j'ôte mon froc de moine, je laisse +avec lui ma prêtrise, ma sainteté et mon latin, et que sitôt que je suis +vêtu de mon justaucorps vert, j'aime mieux tuer une vingtaine de cerfs, que +de confesser un chrétien.»</p> + +<p>«Je crains, dit le chevalier noir, je crains grandement qu'il n'y en ait +pas un parmi vous qui veuille prendre sur lui de se charger du caractère et +du rôle de confesseur.» Ils se regardèrent tous, et sortirent silencieux.</p> + +<p>«Je vois, dit Wamba, après une courte pause, je vois que le fou doit être +fou jusqu'au bout, et qu'il risque sa tête dans une aventure devant +laquelle ont tremblé les sages. Apprenez donc, mes chers cousins et +compatriotes, qu'avant de porter l'habit bariolé, j'ai porté la robe brune, +et que j'allais me faire moine, état pour lequel j'avais été élevé, quand +je m'aperçus que j'avais assez d'esprit pour être un fou. Je ne doute +nullement qu'à l'aide du froc du bon ermite et surtout de la sainteté et de +la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre à porter toutes les +consolations humaines et divines à notre digne maître Cedric et à ses +compagnons d'infortune.»</p> + +<p>«Crois-tu qu'il ait assez de sens? dit le chevalier noir en s'adressant à +Gurth.»--«Je ne sais, dit Gurth, mais s'il ne réussit pas, ce sera la +première fois qu'il aura manqué d'esprit quand il veut mettre sa folie à +profit.»--«Allons, vite le froc, mon bon ami, dit le chevalier, et que ton +maître nous envoie un détail fidèle de l'état du château. Ils doivent être +peu nombreux, et il y a cinq à parier contre un qu'une attaque aussi +prompte que hardie le réduirait sur-le-champ. Mais le temps presse, pars.»--«En attendant, dit Locksley, nous serrerons la place de si près, qu'il +n'en sortira pas une mouche pour porter des nouvelles. Ainsi, mon bon ami, +continua-t-il s'adressant à Wamba, tu peux assurer ces tyrans que quelle +que soit la violence exercée par eux sur leurs prisonniers, les +représailles que nous en tirerons sur leurs propres personnes leur +coûteront bien au delà.»</p> + +<p>«<i>Pax vobiscum!</i> dit Wamba, qui déjà était tout emmitouflé de son +travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la solennelle et +imposante démarche d'un moine, et partit pour exécuter sa mission.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXVI.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Le cheval le plus ardent sera parfois tout + de glace et le plus lourd tout de feu; parfois + le moine jouera le rôle de fou et le fou le + rôle de moine.»</span><br> + <span class="rig"> <i>Vieille ballade</i>.</span></p><br><br><br><br> +</div> + +<p>Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et une +corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du château +de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il voulait.</p> + +<p>«<i>Pax vobiscum!</i> répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de +Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux +prisonniers détenus dans ce château.»--«Tu es un moine bien hardi, riposta +la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain, un coq de +ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.»--«Néanmoins, je te prie de +m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine; sois persuadé +que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera d'une manière à ce +que tout le château l'entende.»--«Grand merci, dit la sentinelle; mais si +je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour t'annoncer, attends toi à +ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine est à l'épreuve d'une flèche +à plume d'oie grise.»</p> + +<p>En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans la +grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un moine +était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de recevoir +de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme; et, par +précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château, il exécuta +sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir. L'audace +inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse entreprise ne put +tenir devant un homme si redoutable et si redouté que Réginald +Front-de-Boeuf, il prononça son <i>pax vobiscum</i> auquel il se fiait si fort +pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec moins d'assurance +qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais Front-de-Boeuf était accoutumé à +voir les hommes de tous rangs trembler à sa présence, si bien que le +trouble du moine supposé ne lui donna aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où +viens-tu, mon père?» dit-il.--«<i>Pax vobiscum!</i> réitéra le fou; je suis un +pauvre serviteur de saint François, qui, voyageant à travers ces lieux +sauvages, suis tombé au milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), <i>quidam +viator incidit in latrones</i>, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château +pour y remplir mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées +par votre honorable justice.»</p> + +<p>«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi, pourrais-tu +m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.»--«Loyal seigneur, répliqua +le Fou, <i>nomen illis Legio</i>, leur nom est Légion.»--«Dis-moi clairement +quel est leur nombre, ou, tout prêtre que tu es, ton froc et ton cordon ne +te sauveraient pas<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.»--«Hélas! repartit le moine supposé, <i>cor meum +eructavit</i>, ce qui veut dire que j'étais près de rendre l'âme de peur; mais +je présume qu'ils peuvent être cinq cents, tant archers que paysans.»--«Quoi! dit le templier qui entrait au même instant, est-ce que les guêpes +se montrent en aussi grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne +engeance.» Alors prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?»--«Il +est d'un couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.»--«Alors ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; +qu'il porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de +revenir sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce +tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces pourceaux +de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.»--«C'est ce que je vais faire, +dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un domestique de conduire +Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane étaient confinés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Homère a dit, en parlant de Chrysès, grand prêtre d'Apollon: + «Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient pas.» <i>Iliade</i>, + liv. Ier.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait +fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un +homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à l'assaut +sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant à +Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue de +cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande tranquillité, le +copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant fort peu de la durée de +sa captivité, qui, concluait-il, devait finir comme tous les maux +d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.</p> + +<p>«<i>Pax vobiscum!</i> dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint +Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur +vous et avec vous.»--«<i>Salvete et vos</i>, répondit Cedric au moine supposé; +dans quel dessein es-tu venu ici?»--«C'est pour vous engager à vous +préparer à la mort,» répliqua le fou.--«Est-il possible? s'écria Cedric en +tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils n'oseront point +commettre une atrocité si notoire et si gratuite.»--«Hélas! dit le fou, +vouloir les retenir par des sentimens d'humanité! il vaudrait autant +essayer d'arrêter avec un fil de soie un cheval qui a pris le mors aux +dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et vous, brave Athelstane, aux +péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de chair; car c'est aujourd'hui +que vous allez être appelés devant le tribunal d'en haut.»</p> + +<p>«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme de +son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il vaut +mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.»--«Je suis prêt, +répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer leur +scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que j'ai +toujours quand je vais dîner.»--«Allons, mon père, préparez-nous à ce +voyage,» dit Cedric.--«Attendez encore un instant, bon oncle, répliqua le +fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y regarder long-temps +avant de faire le dernier saut.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a>Milton a dit en parlant de Satan: «Il vaut mieux régner aux + enfers que servir dans les cieux. «<i>Better to reign in hell than + serve in heaven</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.»--«C'est celle de votre +fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son +capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes vous +ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez point +long-temps.»--«Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon.--«Ce que je +veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon, qui sont +tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez tranquillement +du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau et votre ceinture +pour sauter le dernier pas à votre place.»</p> + +<p>«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te pendront.»--«Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je garantis qu'il +n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils de Witless se +laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité que mit à se +laisser pendre son ancêtre l'alderman.»--«Eh bien, Wamba, j'acquiesce à ta +demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi que tu échangeras +tes habits, mais avec lord Athelstane.»--«Non, de par saint Dunstan, se +récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela, il n'est que trop +juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le fils de Hereward; mais +il serait peu sage à lui de mourir pour un homme dont les ancêtres sont +étrangers aux siens.»</p> + +<p>«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois +d'Angleterre.»--«Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait, répliqua +Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je me le laisse +tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou acceptez +vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi libre que +quand j'y suis entré.»--«Laisse périr le vieil arbre, continua Cedric; mais +sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble Athelstane, mon fidèle +Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang saxon dans les veines. Toi et +moi, nous souffrirons de compagnie la rage effrénée de nos indignes +oppresseurs; tandis que lui, libre et en sûreté, excitera nos concitoyens à +la vengeance.»--«Non, non, Cedric, non, mon père,» s'écria Athelstane en +lui saisissant la main; car lorsque, se réveillant de son indolence, il +s'agissait de penser ou d'agir, ses actions et ses sentimens étaient +d'accord avec sa noble origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester +dans cette salle, n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la +mesure d'eau des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle +dévouement de ce serf pour son maître.»--«On vous appelle des hommes sages, +seigneurs, dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle +Cedric, et vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse +à votre place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos +politesses. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser +monter que par son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut +pas consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service +ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je ne +veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»</p> + +<p>«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette +occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à +notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est certaine.»--«Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?» demanda Cedric en +regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien oui! Permettez-moi de +vous représenter que ce froc vaut en ce moment un habit de général. Cinq +cents hommes sont là tout près, et ce matin même j'étais un de leurs +principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque et ma marotte un +gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à changer pour un +homme sage: à vous parler franchement, je crains fort qu'ils ne perdent en +valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence. Adieu donc, mon maître, de +grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et son chien Fangs; et faites +suspendre mon bonnet dans la salle de Rotherwood, en mémoire de ce que je +donne ma vie pour sauver celle de mon maître, comme un fou fidèle et +dévoué. Il prononça ces derniers mots avec un ton moitié triste, moitié +comique; les yeux de Cedric se remplirent de larmes. Ta mémoire sera +conservée, lui dit-il avec émotion, tant que l'attachement et la fidélité +seront honorés sur la terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens +de sauver Rowena, Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton +dévouement ne peut manquer de trouver sa récompense.»</p> + +<p>L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric +parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne, dit-il, +et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté. Comment +pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?»--«Tout le talent de +cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux mots. <i>Pax +vobiscum</i> répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou venez, mangez ou +buvez, bénissez ou excommuniez, <i>pax vobiscum</i> s'applique à tout. Ces mots +sont aussi utiles à un moine qu'une baguette à un enchanteur, et un manche +à balai à une sorcière. Mais prononcez-les surtout d'un ton grave et +solennel: <i>pax vobiscum!</i> C'est un remède infaillible: gardes, sentinelles, +chevaliers, écuyers, cavaliers, fantassins, tous éprouveront l'effet de ce +charme puissant. Je pense que s'ils me conduisent demain à la potence, ce +qui pourrait bien m'arriver, j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur +l'exécuteur de la sentence.»--«Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris +les ordres religieux, dit Cedric: <i>pax vobiscum</i>, je ne l'oublierai pas. +Noble Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon, +dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te sauverai +ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne sera pas +versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur moi, +Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave fidèle, +qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le défendre. +Adieu.»</p> + +<p>«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai rôle +d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne refusez donc +rien de ce qui vous sera offert.»--«Adieu, notre oncle, ajouta Wamba, +n'oubliez pas: <i>pax vobiscum!</i>»</p> + +<p>Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps +sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon +lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et voûté +par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il rencontra +une femme. «<i>Pax vobiscum!</i>» dit le faux frère, et il pressait le pas pour +s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: <i>Et vobis quæso, domine +reverendissime, pro misericordia vestra.</i>»--«Je suis un peu sourd, répliqua +Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement: malédiction sur le fou +et son <i>pax vobiscum!</i> j'ai brisé ma lance du premier coup.»</p> + +<p>Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût l'oreille +dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le savait fort +bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon, daignez +consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce château; veuillez +lui apporter les consolations de votre saint ministère, et prendre pitié de +lui et de nous ainsi que vous l'ordonne votre caractère sacré; jamais bonne +oeuvre n'aura été plus glorieuse pour votre couvent.»--«Ma fille, répondit +Cedric fort embarrassé, le peu de temps que j'ai à passer dans ce château +ne me permet pas d'exercer les saints devoirs de ma profession; il faut que +je m'éloigne sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.»--«Ô mon père! +laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas +laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»</p> + +<p>«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> avec les âmes d'Odin et +de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait continuer +sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à coup il fut +interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante de la +tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce ainsi que +vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai permis de +quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable à se mettre +en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a>L'enfer des Scandinaves. Thor était leur dieu de la guerre. + <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner; +femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux +t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.»--«Venez par ici, mon père, +reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et vous ne +pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien je voudrais +vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez dans la chambre +du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et malheur à vous si vous +vous éloignez encore sans ma permission!»</p> + +<p>Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir +d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la +tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé, emploi +qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout occupée de leur +danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de salut qui pouvait +s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la présence de l'homme +pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans ce château impie. Elle +avait donc épié attentivement l'instant de son retour, dans le dessein de +s'adresser à lui, et de l'intéresser en faveur des prisonniers; mais ses +tentatives, comme on le voit, n'avaient été couronnées d'aucun succès.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXVII.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Infortunée! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste + à la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton + destin est connu de toi-même; cependant, viens, commence + ton récit... Mais j'ai bien des chagrins d'une + autre espèce et encore plus profonds. Pour soulager + mon âme à la torture, prête l'oreille à mes plaintes; + et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir, + du moins que j'en trouve un pour m'entendre.»</span><br> + <span class="rig">CRABBE. <i>Le Palais de justice</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + +<p>Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut renvoyé Rébecca +dans l'appartement qu'elle avait quitté, elle conduisit Cedric, qui ne la +suivait qu'avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma +soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et +deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif: «Tu +es Saxon, mon père, ne le nie pas.» Puis, observant que Cedric semblait +hésiter à répondre, elle continua: «Les sons de ma langue naturelle sont +doux à mon oreille, quoique rarement je les entende, si ce n'est lorsqu'ils +sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés, que les orgueilleux +Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure; tu es +Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu; +je te le répète, tes accens sont doux à mon oreille.»</p> + +<p>«Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château, reprit +Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les +enfans opprimés de cette terre malheureuse.»--«Ils n'y viennent pas, ou +s'ils y viennent, répondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au banquet +des conquérans, des tyrans de leur patrie, que d'écouter les gémissemens de +leurs compatriotes; au moins, est-ce là ce qu'on dit d'eux; quant à moi, je +sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est entré dans ce château +d'autre prêtre que le chapelain, Normand débauché qui partageait fidèlement +toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf, et qui, depuis long-temps, +est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es un Saxon, +mon père, un prêtre saxon, et j'ai une question à te faire.»</p> + +<p>«Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de prêtre. +Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou d'envoyer un +de nos frères, plus digne que moi d'entendre votre confession.»--«Attends +encore quelques instans, reprit Urfried; la voix qui te parle en ce moment +sera bientôt étouffée sous la terre glacée, et je ne voudrais pas descendre +dans la tombe comme la brute, ainsi que j'ai vécu! Mais buvons, le vin me +donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est tissue.» À ces +mots elle remplit une coupe et la but avec une effrayante avidité, comme si +elle eût craint d'en perdre une seule goutte. «Cette liqueur engourdit le +coeur, dit-elle, mais elle ne le réjouit pas.» Puis, remplissant une autre +coupe: «Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma +coupable vie sans tomber de ta hauteur!» Cedric aurait bien voulu se +dispenser de lui faire raison; mais elle fit un signe qui exprima tant +d'impatience et de désespoir, qu'il consentit à lui céder, et répondit à +son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, +et elle commença ainsi son histoire:</p> + +<p>«Je ne suis pas née, mon père, dans la misérable condition où tu me vois +aujourd'hui. J'étais libre, heureuse, honorée, aimée; maintenant je suis +esclave, méprisable, avilie: j'ai été le jouet honteux des passions de mes +maîtres, tant que j'ai eu de la beauté; et l'objet de leurs mépris et de +leurs insultes lorsqu'elle fut flétrie. Peux-tu t'étonner, mon père, que je +haïsse l'espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un +changement aussi déplorable. La malheureuse sillonnée aujourd'hui de rides, +et courbée de décrépitude, dont la rage s'exhale devant toi en malédictions +impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est la fille du noble thane de +Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux!»</p> + +<p>«Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'écria Cedric en reculant de +surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons d'armes +de mon père!»--«L'ami de ton père! répéta Urfried; c'est donc Cedric +surnommé le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward de +Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses +compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement +religieux? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a porté +à fuir l'oppression dans l'ombre d'un cloître?»</p> + +<p>«Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme, ton +récit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un déjà que +d'avoir vécu pour les révéler.»--«Eh bien donc, continua la malheureuse +vieille: j'ai un crime odieux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que +tous les châtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans ces mêmes murs +teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés +j'ai vécu pour être l'esclave de leur meurtrier, et partager ses plaisirs +et son odieux amour. N'était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui +s'exhalait de mon sein fût un crime?»</p> + +<p>«Misérable! s'écria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton père, tous les +vrais Saxons déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de +celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas dans ces prières +Ulrique, que l'on croyait assassinée, tandis que tous prenaient le deuil et +rendaient hommage à ceux qui n'étaient plus, tu vivais pour mériter notre +haine et notre exécration, tu vivais pour t'unir au vil tyran, au meurtrier +de tes parens les plus proches et les plus chers, à celui qui avait répandu +le sang innocent d'un enfant au berceau, afin qu'il ne restât pas un seul +rejeton mâle de la noble maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie à +lui par les liens d'un amour illégitime?»</p> + +<p>«Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l'amour, répondit la +vieille. On rencontrerait plutôt l'amour dans les régions infernales de la +Géhenne éternelle que sous ces voûtes impies. Non, je n'ai pas au moins ce +reproche à me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race n'a cessé +d'être le seul sentiment de mon âme, alors même qu'il cherchait à m'enivrer +et à me plaire.»</p> + +<p>«Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui; +malheureuse! ne se trouvait-il donc là ni poignard, ni couteau, ni poinçon +qui pût mettre fin à votre existence? y attachiez-vous assez de prix encore +pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le château d'un +normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un tombeau; car si jamais +j'eusse imaginé que la fille d'un Torquil vécût en communauté avec le +meurtrier de son père, l'épée d'un Saxon aurait trouvé le chemin de son +coeur jusque dans les bras de son séducteur.»</p> + +<p>«Aurais-tu réellement été capable de faire justice de cette manière au nom +et à l'honneur des Torquil? demanda celle que désormais nous nommerons +Ulrique; alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée; et +jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits où, comme tu le dis avec +raison, le crime s'enveloppe d'un mystère impénétrable, j'ai entendu le nom +de Cedric; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me +réjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur à notre malheureuse +patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance; j'ai soufflé la +discorde entre mes ennemis, j'ai suscité les querelles et le meurtre au +milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang couler, et j'ai entendu +avec délices les gémissemens de leur agonie! Regarde-moi, Cedric, ne +trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te +rappelle les Torquil?»</p> + +<p>«Ne me parle pas d'eux, Ulrique, répondit Cedric avec une expression de +douleur et d'épouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve est +celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour quelques +instans un corps sans vie.»</p> + +<p>«Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un esprit +de lumière, lorsqu'elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Boeuf et +son fils Réginald; les ténèbres de l'enfer devraient cacher ce qui +s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier +impitoyablement ce qui devrait forcer les morts à parler haut. Depuis +long-temps les flammes dévorantes de la discorde éclataient entre le tyran +farouche et son sauvage fils; depuis long-temps je nourrissais en secret +une haine outrée. Elle éclata au milieu d'une orgie, et mon oppresseur +succomba à sa propre table et de la main de son propre fils. Tels sont les +secrets que renfermaient ces voûtes criminelles! Murs maudits, +écroulez-vous! ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de +la salle; écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui +furent initiés à ces affreux mystères!»</p> + +<p>«Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, dit Cedric, quel fut ton +sort après la mort de ton ravisseur?»--«Devine-le, mais ne le demande +pas!... Je continuai d'habiter cette infâme demeure jusqu'à ce que la +vieillesse hideuse et prématurée eût imprimé ses rides sur mon front. Je me +vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma +voix; forcée de borner la vengeance à laquelle j'avais donné un si vaste +élan, à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux +malédictions sans effet d'une rage impuissante; et condamnée à entendre, de +la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins +auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissemens de +nouvelles victimes de l'oppression.»</p> + +<p>«Ulrique, reprit Cedric avec sévérité, comment oses-tu, avec un coeur qui, +je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes, +comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe +que je porte? Malheureuse! songe à ce que pourrait faire pour toi le saint +roi Édouard, s'il était présent. Le royal confesseur était doué par le ciel +du pouvoir de guérir les ulcères du corps, mais Dieu seul peut guérir la +lèpre de l'âme.»</p> + +<p>«Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère, +s'écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, comment se termineront +ces sentimens nouveaux qui sont nés dans ma solitude, et qui en sont le +poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps viennent-ils se +retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable? Quel +sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a +été une vie tellement misérable, que nulle expression ne pourrait la +peindre? J'aimerais mieux appartenir à Woden, Hertha, à Zernebock, à Mesta +et à Skogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par +anticipation, et d'éprouver le supplice des terreurs qui troublent sans +cesse mes jours et mes nuits.»</p> + +<p>«Je ne suis pas prêtre, reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette +image déplorable de crime, de malheur et de désespoir; je ne suis pas +prêtre, quoique j'en porte la robe sacrée.»--«Prêtre ou laïque, répondit +Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu craignant Dieu et +respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de m'abandonner au désespoir?»--«Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je t'exhorte à recourir à la +prière et à la pénitence; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde! Mais +je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.»--«Attends un moment +encore, reprit Ulrique, fils de l'ami de mon père, ne me quitte pas ainsi, +je t'en conjure, de peur que l'esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne +me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité! Crois-tu que +si Front-de-Boeuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce +déguisement, sa vie serait de longue durée? Déjà ses yeux se sont fixés sur +toi, comme ceux du faucon sur sa proie.»</p> + +<p>«Quand bien même il me déchirerait les entrailles, jamais ma langue ne +proférera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en +Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité; je t'ordonne de te +retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-même me serait moins +odieuse que celle d'une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.»</p> + +<p>«Ce n'est que trop vrai, répondit Ulrique cessant de le retenir; poursuis +ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la vertu, que la +misérable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton père. Pars; si +mes souffrances me séparent de l'espèce humaine, si je suis séparée de ceux +dont j'avais droit d'attendre quelque protection, la vengeance ne me +séparera pas d'eux! et je l'espère bien long-temps encore! Personne ne +m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai entreprendre ira retentir +aux oreilles de chacun. Adieu, ton mépris a rompu le dernier lien qui +m'attachait encore à mes semblables, et ce lien était la pensée consolante +que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.»</p> + +<p>«Ulrique, dit Cedric ému par cet appel, n'as-tu donc supporté la vie au +milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour céder au désespoir au +moment que tes yeux dessillés s'ouvrent sur l'énormité de tes fautes, et +lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique occupation?»</p> + +<p>«Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser et +agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu'à la frénésie l'amour du +plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir; ces +passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l'âme, en s'y +abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est +calmée depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides +repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au +milieu des malédictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses +serpens font sentir au coeur coupable leurs piqûres empoisonnées! c'est +alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l'avenir! c'est +alors que, semblables aux démons de l'enfer, nous n'éprouvons que des +remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont réveillé en moi une +nouvelle âme; comme tu l'as dit, tout est possible à ceux qui savent +mourir! Tu m'as montré des moyens de vengeance: sois certain que je les +saisirai. Cette passion terrible ne m'avait dominé jusqu'à présent que de +concert avec d'autres passions rivales; désormais elle me possédera tout +entière; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait été la vie +d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont +réunies autour de ce château impie, afin de l'assiéger; hâte-toi de te +mettre à leur tête et de les disposer pour l'assaut; et lorsque tu verras +un étendard rouge flotter au dessus de la tour et se tourner vers l'angle +oriental du donjon, presse vivement les Normands: alors ils auront assez +d'ouvrage dans l'intérieur; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs +flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en supplie, suis ton destin, et +laisse-moi suivre le mien.»</p> + +<p>Cedric aurait désiré quelques renseignemens plus positifs sur le dessein +qu'elle annonçait d'une manière si obscure, mais la voix farouche de +Front-de-Boeuf se fit entendre tout à coup: «À quoi s'amuse ce fainéant de +prêtre? s'écria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle, +j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison parmi mes gens!»--«Qu'une conscience bourrelée est un sinistre prophète! s'écria Ulrique; +mais ne t'effraie pas, va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre +des Saxons, qu'ils y répondent s'ils veulent par le chant belliqueux de +Rollon, la vengeance répétera le refrain.» À ces mots elle disparut par une +porte dérobée; et au même instant Réginald Front-de-Boeuf se présenta. Ce ne +fut pas sans se faire violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux +baron qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.</p> + +<p>«Les pénitens, mon père, ont fait une longue confession, mais tant mieux +pour eux, car c'est la dernière qu'ils feront. Les as-tu préparés à la +mort?»--«Je les ai trouvés, répondit Cedric en mauvais français, dans les +meilleures dispositions; ils s'attendent à tout depuis qu'ils ont appris en +quel pouvoir ils sont tombés.»--«Si je ne me trompe, frère, reprit +Front-de-Boeuf, il me semble que ton jargon sent diablement le saxon?»--«J'ai été élevé dans le couvent de saint Withold de Burton,» répondit +Cedric.--«Tant pis, reprit le baron; il vaudrait mieux pour toi que tu +fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes desseins; +mais dans la conjoncture actuelle il n'y a pas de choix à faire. Ce couvent +de saint Withold de Burton est un nid de hiboux digne d'être renversé. Le +jour ne tardera pas à venir où le froc ne protégera pas plus le Saxon que +la cotte de mailles.»</p> + +<p>«Que la volonté de Dieu soit faite!» dit Cedric d'une voix tremblante de +colère, ce que Front-de-Boeuf attribua à la crainte.--«Tu rêves déjà, je le +vois, que nos hommes d'armes sont dans ton réfectoire et dans ta cave. Mais +j'ai un service à réclamer de ton saint ministère, consens à me le rendre; +et, quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir dans ta cellule +aussi tranquillement qu'un limaçon dans sa coquille.»--«Donnez-moi vos +ordres,» dit Cedric cherchant à déguiser son émotion.--«Eh bien, suis-moi +par ce passage; je te ferai sortir par la poterne.» Et tout en marchant +devant le moine supposé, Front-de-Boeuf l'instruisit du rôle dont il voulait +qu'il se chargeât. «Tu vois d'ici ce troupeau de pourceaux saxons qui ont +osé environner le château de Torquilstone. Dis-leur donc ce que tu voudras +sur la faiblesse de cette forteresse, parle-leur de manière à les retenir +ici pendant vingt-quatre heures, et porte en même temps ce message... Mais, +attends, sais-tu lire, frère.»</p> + +<p>«Non, excepté le bréviaire, répondit Cedric; encore ne connais-je ses +caractères sacrés que parce que je sais par coeur le service divin, grâce à +Notre-Dame et à saint Withold.»--«Tu es justement le messager qu'il me +faut; porte donc cette lettre au château de Philippe de Malvoisin; tu diras +qu'elle est envoyée par moi, qu'elle est écrite par le templier Brian de +Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la +diligence qu'y peut mettre un cavalier bien monté. Dis-lui encore qu'il +n'ait aucune inquiétude, qu'il nous trouvera frais et dispos derrière nos +retranchemens. Ce serait une honte à nous de nous tenir cachés aux yeux +d'une troupe de vagabonds qui sont disposés à fuir à l'aspect de nos +étendards et au bruit de nos chevaux. Je te le répète, frère: imagine +quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à conserver leur +position jusqu'à l'arrivée de nos amis et de leurs lances. Ma vengeance est +éveillée; elle ressemble à un faucon qui ne peut dormir qu'il ne se soit +rassasié de sa proie.»</p> + +<p>«Par mon saint patron, s'écria Cedric avec plus de chaleur que n'en +exigeait le caractère dont il était revêtu; par tous les saints qui ont +vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai! Pas un Saxon ne +s'éloignera de ces murailles, si j'ai assez d'adresse et assez d'influence +sur eux pour les retenir.»--«Vraiment, dit Front-de-Boeuf, tu changes de +ton, sire moine, et tu parles avec autant de hardiesse et d'énergie que si +ton coeur était disposé à tressaillir de joie à la vue du massacre du +troupeau saxon, et pourtant tu es de la race de ces pourceaux.»</p> + +<p>Cedric n'était pas très versé dans l'art de la dissimulation, et il aurait +eu besoin en ce moment de l'une des idées dont le cerveau fertile de Wamba +était rempli. Mais la nécessité est mère de l'invention, dit un vieux +proverbe, et il murmura quelques mots sous son capuchon, comme pour faire +accroire à Front-de-Boeuf qu'il regardait les gens qui cernaient le château +tels que des rebelles et des excommuniés.</p> + +<p>«De par Dieu! s'écria ce dernier, tu dis vrai: j'oubliais que les fripons +peuvent détrousser un abbé aussi lestement que s'ils étaient nés de l'autre +côté du détroit salé. N'est-ce pas le prieur de Saint-Yves qu'ils lièrent à +un chêne et qu'ils forcèrent à chanter la messe, tandis qu'ils vidaient ses +malles et ses valises? Mais non, de par Notre-Dame, ce tour fut joué par +Gauthier-de-Middleton, un de nos compagnons d'armes; mais ce furent des +Saxons qui pillèrent la chapelle de Saint-Bees, et qui lui volèrent ses +vases, ses chandeliers et ses ciboires, n'est-ce pas vrai?»</p> + +<p>«Ce n'étaient pas des hommes craignant Dieu,» répondit Cedric.--«Ils +burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour plus +d'une orgie secrète, bien que vous prétendissiez, vous autres moines, +n'être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines; prêtre, tu dois +avoir fait voeu de tirer vengeance d'un tel sacrilége?»--«Oui, j'ai fait voeu +de vengeance, murmura Cedric, j'en atteste Saint-Withold.»</p> + +<p>Front-de-Boeuf arriva en ce moment à la poterne, où, après avoir traversé le +fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite redoute ou +défense extérieure qui donnait sur la campagne par une porte de sortie bien +défendue. «Pars donc, lui dit Front-de-Boeuf, et, si tu remplis exactement +mes intentions et que tu reviennes ensuite ici, tu y trouveras de la chair +de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la chair de chien dans les +boucheries de Sheffield. Écoute encore, tu me parais un joyeux confesseur, +un bon vivant, reviens après l'assaut, et tu auras autant de Malvoisin +qu'il en faudrait pour désaltérer tout un couvent.»</p> + +<p>«Assurément, nous nous reverrons,» répondit Cedric.--«En attendant, prends +ceci,» continua le Normand; et au moment où Cedric franchissait le seuil de +la poterne, il lui mit dans la main un besant d'or, et il ajouta: +«Souviens-toi que je t'arracherai ton froc et ta peau si tu échoues dans +ton entreprise.»--«Tu seras libre de faire l'un et l'autre, répondit Cedric +en s'éloignant de la poterne et s'élançant avec joie dans la campagne, si, +lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas quelque chose de mieux encore +de ta main.» Se retournant alors vers le château dont il s'éloignait, il +jeta au donneur le besant d'or: «Astucieux Normand, s'écria-t-il, puisse +ton argent périr avec toi!»</p> + +<p>Front-de-Boeuf n'entendit qu'imparfaitement ces paroles, mais l'action lui +parut très suspecte: «Archers, s'écria-t-il aux sentinelles qui gardaient +les murailles, envoyez une flèche dans le froc de ce moine; mais, attendez, +reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, ce serait peut-être agir +inconsidérément; il faut nous fier à lui à défaut de meilleur moyen: au pis +aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de Saxons que je tiens ici au +chenil? Holà! geôlier Gilles, qu'on m'amène Cedric de Rotherwood et cet +autre butor qui est avec lui, ce malotru de Coningsburgh, qu'ils nomment +Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs pour la langue d'un chevalier +normand, qu'ils laissent un goût de lard dans la bouche. Préparez-moi un +flacon de vin, afin que, comme dit joyeusement le prince Jean, je puisse me +la laver et me la rincer; portez-le dans la salle d'armes, et conduisez-y +ces prisonniers.»</p> + +<p>Ses ordres furent exécutés à l'instant, et lorsqu'il entra dans cette salle +gothique ornée des dépouilles obtenues par sa valeur et celle de son père, +il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin; puis il aperçut +deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens. Front-de-Boeuf, après +avoir bu une longue rasade, examina ses deux captifs. Il était très peu +familiarisé avec les traits de Cedric, qu'il n'avait vu que rarement, et +qui évitait soigneusement toute communication avec ses voisins normands; +or, il n'est pas étonnant que le soin avec lequel Wamba s'efforça de se +cacher le visage avec son bonnet, le changement de costume, et l'obscurité +de la salle, furent cause que Front-de-Boeuf ne s'aperçut pas que celui des +prisonniers auquel il attachait le plus d'importance s'était évadé.</p> + +<p>«Braves Anglais, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités à +Torquilstone? Savez-vous le châtiment que méritent les railleries +insolentes et présomptueuses<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> que vous vous êtes permises à la fête d'un +prince de la maison d'Anjou? Avez-vous oublié comment vous avez répondu à +l'hospitalité si peu méritée que vous avez reçue du prince royal Jean? De +par Dieu et saint Denis, si vous ne payez pas une énorme rançon, je vous +ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu'à ce +que les corbeaux et les vautours aient fait de vous deux squelettes. Parlez +donc, chiens de Saxons, que m'offrez-vous pour racheter vos misérables +vies? Vous, sire de Rotherwood, que me donnerez-vous?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a>Le texte emploie les deux mots <i>surquedy</i> et + <i>outre-cuidance</i>, qui ont pour synonymes <i>insolence</i> et + <i>présomption</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Pas une obole, répondit Wamba; quant à me pendre par les pieds, on prétend +que mon cerveau est bouleversé depuis le premier moment où on m'attacha le +béguin autour de la tête, et il est possible qu'en me tournant sens dessus +dessous il se rétablisse dans l'ordre naturel.»</p> + +<p>«Sainte Geneviève! s'écria Front-de-Boeuf, que veut dire un pareil langage?» +Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric de la tête du +bouffon, et ouvrant le col de son manteau, il reconnut le collier de +cuivre, marque évidente de sa servitude. «Gilles, Clément, chiens de +vassaux! s'écria le Normand furieux, qui m'avez-vous amené ici?»--«Je crois +que je pourrai vous l'apprendre, dit de Bracy qui entrait en ce moment, +c'est le fou de Cedric; celui qui, dans une escarmouche avec Isaac de York, +montra tant de valeur, au sujet d'une dispute sur la préséance.»</p> + +<p>«Eh bien, je me charge d'arranger ce différent, reprit Front-de-Boeuf; ils +seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de +Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune +entière est le moins qu'ils puissent donner, il faut en outre qu'ils +fassent retirer ce guêpier de Saxons qui entourent le château, qu'ils +renoncent à leurs prétendus priviléges, et qu'ils se reconnaissent comme +nos serfs et vassaux; trop heureux si dans le nouveau monde qui va +commencer, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, dit-il à deux de +ses gens, allez me chercher le véritable Cedric; pour cette fois je vous +pardonne votre erreur d'autant plus volontiers que vous n'avez fait que +prendre un fou pour un Saxon franklin.»--«Oui, dit Wamba, votre excellence +chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de franklins.»--«Que +veut dire ce fripon?» demanda Front-de-Boeuf à ceux qui le gardaient, et qui +répondirent avec une sorte de répugnance et d'hésitation, que si celui-ci +n'était pas Cedric, ils ignoraient ce qu'il était devenu.</p> + +<p>«De par tous les saints du paradis! s'écria de Bracy, il faut qu'il se soit +échappé sous les habits du moine!»--«Esprits d'enfer! répéta Front-de-Boeuf, +c'était donc le verrat de Rotherwood que j'ai conduit à la poterne et que +j'ai mis dehors de ma propre main. Et toi, dit-il à Wamba, toi dont la +folie a surpassé la folie d'idiots plus idiots que toi, je te donnerai les +saints ordres, et je te ferai tonsurer; holà! qu'on lui arrache la peau du +crâne, et qu'on le précipite la tête la première du haut des murailles. Ton +métier est de plaisanter, plaisante donc maintenant.»</p> + +<p>«Vous me traitez bien mieux que vous ne me l'aviez promis, noble chevalier, +repartit le pauvre Wamba, dont le goût pour la bouffonnerie ne pouvait être +surmonté, même dans la perspective d'une mort prochaine: en me donnant la +calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un cardinal, de simple +moine que j'étais.»--«Le pauvre diable, dit de Bracy, veut mourir fidèle à +sa vocation. Front-de-Boeuf, de grâce, épargnez sa vie, donnez-le moi, je +vous le demande pour divertir mes compagnies franches. Qu'en dis-tu, +fripon? veux-tu m'appartenir et venir à la guerre avec moi?»--Oui, +vraiment, avec la permission de mon maître, car voyez-vous, dit Wamba en +montrant le collier qu'il portait, je ne puis quitter ceci sans son +consentement.»--«Oh! une lime normande aura bientôt scié le collier d'un +Saxon, répondit de Bracy.»</p> + +<p>«Vraiment, noble sire? reprit le bouffon: de là vient donc le proverbe: +scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuiller +normande sur le plat saxon; et l'Angleterre gouvernée selon la volonté des +normands; et toute la joie de l'Angleterre ne reparaîtra que lorsqu'elle +sera délivrée de ces quatre maux.»</p> + +<p>«Tu as réellement beau jeu, de Bracy, dit Front-de-Boeuf, de t'amuser à +écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne vois-tu +pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication avec nos +amis du dehors vient d'échouer par les ruses de ce bouffon bariolé dont tu +es si jaloux de le montrer le protecteur? Qu'avons-nous à attendre +désormais, si ce n'est un assaut prochain?»--«Aux murailles! aux murailles! +s'écria de Bracy, m'as-tu jamais vu plus grave au moment du combat? Qu'on +appelle le templier, et qu'il défende sa vie avec la moitié du courage +qu'il a montré à défendre son ordre: viens toi-même faire voir ta taille de +géant sur les murailles; sois tranquille, de mon coté, je n'épargnerai +rien; tu peux compter qu'il sera aussi facile aux Saxons d'escalader ces +murs que les tours de Torquilstone. Mais au surplus, si vous voulez entrer +en arrangement avec ces vauriens, pourquoi n'emploiriez-vous pas la +médiation de ce digne franklin, qui paraît depuis quelques instans +contempler avec envie ce flacon de vin? Tiens, Saxon, continua-t-il en +s'adressant à Athelstane, et en lui présentant une coupe pleine; rince ton +gosier avec cette noble liqueur, et réveille ton âme engourdie, afin de +nous dire quelle rançon tu nous offres pour ta liberté.»--«Ce qu'un homme +d'honneur peut donner, répondit Athelstane, mille marcs d'argent, pour moi +et mes compagnons.»--«Et nous garantis-tu la retraite de ce rebut de +l'humanité qui cerne le château, contre tout respect pour les lois de Dieu +et du roi?» demanda encore Front-de-Boeuf. «Je ferai tout ce qui sera en mon +pouvoir pour cela, répondit Athelstane; je les déterminerai à se retirer, +et je ne doute pas que le noble Cedric ne veuille bien me seconder.»</p> + +<p>«Nous consentons donc à t'accorder la liberté, dit Front de-Boeuf; toi et +les tiens seront libres, et la paix régnera de part et d'autre, au moyen de +mille marcs d'argent que tu paieras. C'est une rançon bien misérable, +Saxon, et tu me dois de la reconnaissance des conditions modérées +auxquelles je consens à l'échange de vos personnes. Mais fais attention que +ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.»--«Ni la fille du juif,» dit +le templier qui venait d'entrer. «Ni la suite du Saxon Cedric,» ajouta +Front-de-Boeuf. «Je serais indigne du nom de chrétien, si je désirais +comprendre dans ce traité les incrédules que vous venez de nommer,» reprit +Athelstane. «Ajoutez encore qu'il ne concerne pas non plus lady Rowena, +ajouta de Bracy; il ne sera jamais dit que je me serai laissé dépouiller +d'une aussi belle conquête sans avoir rompu une lance pour elle.»</p> + +<p>«Et de plus, reprit Front-de-Boeuf, notre traité ne regarde point encore ce +misérable bouffon que je garde pour qu'il serve d'exemple à tous les +coquins comme lui qui voudraient appliquer leurs bouffonneries aux choses +importantes.»--«Lady Rowena, répondit Athelstane d'un ton ferme et assuré, +est ma fiancée; je me ferais écarteler par des chevaux indomptés, plutôt +que de consentir à me séparer d'elle. Quant au serf Wamba, il a sauvé +aujourd'hui la vie de son maître, et je perdrais la mienne plutôt que de +souffrir qu'on fît tomber un cheveu de sa tête.»--«Ta fiancée? s'écria de +Bracy; lady Rowena, la fiancée d'un vassal tel que toi! Saxon, tu rêves +sans doute que tes sept royaumes subsistent encore; mais je te le dis: les +princes de la maison d'Anjou ne donnent pas leurs pupilles à des hommes +d'un lignage semblable au tien.»</p> + +<p>«Mon lignage, orgueilleux Normand, descend d'une source plus ancienne et +plus pure que celle d'un mendiant français qui ne vit qu'au prix du sang +d'une troupe de brigands rassemblés sous son misérable étendard. Mes +ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui chaque +jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de centaines +de vassaux que tu ne peux compter d'individus à ta suite. Leurs noms, leur +renommée, ont été célébrés par les ménestrels; leurs institutions +conservées dans le Wittenagemots, leurs dépouilles mortelles ont été +accompagnées à leur dernière demeure par les prières des saints, et des +monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.»</p> + +<p>«Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, dit Front-de-Boeuf satisfait de +l'humiliation que son compagnon venait de recevoir; le Saxon a frappé...»--«Aussi juste qu'un Saxon peut frapper, répondit de Bracy avec un air +d'insouciance, lorsqu'après lui avoir enchaîné les mains on veut bien lui +laisser le libre usage de sa langue. Mais la volubilité de ta rodomontade, +ajouta-t-il en s'adressant à Athelstane, n'obtiendra pas la liberté de lady +Rowena.»</p> + +<p>Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu'il n'avait +coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, et quelque intérêt qu'il +y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par +l'arrivée d'un valet qui annonça qu'un moine se présentait à la poterne en +demandant à être admis. «Au nom de saint Bonnet, prince de tous ces +mendians désoeuvrés, dit Front-de-Boeuf, est-ce un véritable moine pour cette +fois, ou un autre imposteur? Esclaves, qu'on le fouille; et si vous vous +laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les yeux et mettre +en place des charbons ardens.»</p> + +<p>«Que j'endure tout l'excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si +celui-ci n'est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît bien; il +vous certifiera que c'est le frère Ambroise, moine de la suite du prieur de +Jorvaulx.»--«Alors, qu'il soit introduit, reprit Front-de-Boeuf; +probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Le diable +et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu'ils courent ainsi le +pays. Qu'on éloigne ces prisonniers; et toi, Saxon, songe à ce que tu as +entendu.»</p> + +<p>«Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à être +logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui offre une +pareille rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus brave parmi +nous, de me rendre raison corps à corps de l'attentat commis contre ma +liberté. Ce défi t'a déjà été porté de ma part par ton écuyer tranchant; tu +n'en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre: voici mon gant.»--«Je +n'accepte point le défi de mon prisonnier, répondit Front-de-Boeuf; et +Maurice de Bracy ne l'acceptera pas non plus. Gilles, continua-t-il, +suspends le gant de ce franklin sur une des cornes de ce bois de cerf qui +est là-bas; il y restera jusqu'à ce que son maître soit remis en liberté. +S'il a l'audace de le demander et d'affirmer qu'il a été fait mon +prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint Christophe qu'il +trouvera un homme qui n'a jamais refusé de se trouver face à face d'un +ennemi à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux.»</p> + +<p>On éloigna les prisonniers saxons, et au même moment on introduisit le +moine Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d'un trouble +extrême. «Voilà, ma foi, le véritable <i>pax vobiscum</i>, dit Wamba en passant +près des frères; les autres n'étant que de la fausse monnaie,»--«Sainte +mère de Dieu! s'écria le moine en s'adressant aux chevaliers, je suis enfin +en sûreté et sous la garde de chrétiens respectables.»--«Oui, tu es en +sûreté, répondit de Bracy; et quant aux chrétiens, tu vois devant toi le +vaillant baron Réginald Front-de-Boeuf, qui a les juifs en horreur, et le +brave templier Brian de Bois-Guilbert, dont le métier est de tuer des +Sarrasins. Si à de tels signes tu ne reconnais pas là de bons chrétiens, je +n'en connais aucun qui en porte de plus authentiques.»</p> + +<p>«Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de +Jorvaulx, reprit le moine sans faire attention au ton dont la réplique de +de Bracy avait été faite; vous lui devez secours et protection, comme +chevaliers et frères en Dieu; car, comme dit le bienheureux saint Augustin +dans son traité <i>De civitate Dei</i>....»--«Que le diable dise ce qu'il +voudra, interrompit Front-de-Boeuf, que dis-tu, toi, messire prêtre? nous +n'avons pas le temps d'écouter les citations des saints pères.»</p> + +<p>«<i>Sancta Maria!</i> dit le saint père en poussant un soupir, comme ces +profanes laïques sont prompts à se mettre en courroux! Mais enfin, braves +chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le crime, +abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son église, et sans +égard pour la bulle du saint siége, qui commence par: <i>Si quis, suadente +diabolo</i>...»--«Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou nous devinons +tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton maître le prieur est +prisonnier, et de qui?»</p> + +<p>«Oui, sans doute, répondit Ambroise; il est entre les mains des brigands +qui infestent ces forets, enfans de Bélial et contempteurs du texte sacré +qui dit: «Ne touchez pas à mes oints, et ne faites point de mal à mes +prophètes.»--«Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos épées, +chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant à ses compagnons, et qui +tournera à notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au lieu de +nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Reposez-vous +donc sur ces saints fainéans, au moment où le danger est le plus pressant! +Allons, voyons, prêtre; parle, et dis-nous vite, ce que ton maître attend +de nous.»</p> + +<p>«Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacriléges ont été portées +sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saintes ordonnances que je +viens de citer, et les enfans de Bélial, après avoir pillé ses malles et +ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d'or pur, lui demandèrent +en outre une somme considérable dont le paiement peut seul lui procurer la +liberté. C'est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis +les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la rançon +exigée, soit en employant la force des armes, ainsi que vous aviserez.»</p> + +<p>«Que le prieur s'adresse au diable pour en être secouru, dit Front-de-Boeuf. +Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il +trouvé qu'un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour +venir au secours d'un homme d'église, dont les sacs sont dix fois plus +remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous lui prêter nos bras et +notre valeur, nous qui sommes enfermés ici et arrêtés par des troupes dix +fois plus nombreuses que les nôtres, et qui devons nous attendre à être +attaqués d'un moment à l'autre?»--«C'est ce que j'allais vous dire, +répliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas donné le temps; et +d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces scélérats de proscrits trouble +la tête d'un homme de mon âge. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'ils +sont occupés à établir un camp et à construire des ouvrages destinés à +l'attaque de ce château.»--«Vite sur les remparts, dit de Bracy; voyons ce +que font ces misérables;» et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre garnie +de treillage, qui conduisait à une espèce de terrasse et de balcon en +saillie, puis se mit aussitôt à crier aux personnes qui étaient dans +l'appartement: «Par saint Denis, le vieux moine a dit vrai; les voilà qui +apportent des mantelets et des pavois<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> et l'on voit sur la lisière du +bois les archers se formant en troupe semblable à un nuage noir précurseur +de la grêle.»</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Le mantelet était une machine composée de madriers + recouverts de planches, que l'on faisait avancer devant soi, dans + l'attaque des places, pour se mettre à couvert des traits des + assiégés. Le pavois était une espèce de grand bouclier qui couvrait + toute la personne.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Réginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt, +saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna +l'ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.</p> + +<p>«De Bracy, s'écria-t-il, veille sur la partie de l'est, où les murs sont le +moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces +depuis long-temps, a dû te rendre parfait dans l'art de l'attaque et de la +défense des places; charge-toi de la partie de l'ouest; moi, je vais me +porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous +borner à défendre un seul point; nous devons aujourd'hui nous trouver +partout, nous multiplier pour ainsi dire, de manière à porter par notre +présence du secours et du renfort partout où l'attaque sera la plus chaude. +Nous sommes peu nombreux, il est vrai; mais l'activité et la valeur peuvent +y suppléer, car enfin nous n'avons affaire qu'à de misérables paysans.»</p> + +<p>«Mais, nobles chevaliers, s'écria le père Ambroise au milieu du tumulte et +de la confusion occasionnés par les préparatifs de défense, aucun de vous +ne voudra-t-il écouter la pétition du révérend père en Dieu Aymer, prieur +de Jorvaulx? Noble sire Réginald, écoute-moi, je t'en supplie.»</p> + +<p>«Va marmotter tes pétitions au ciel, répondit le féroce Normand, car pour +nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les entendre. +Holà! Anselme! veille à ce que nous ayons de la poix et de l'huile +bouillantes, pour en arroser les têtes de ces traîtres audacieux. Il faut +aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Que l'on +arbore ma bannière à tête de taureau; ces misérables verront bientôt à qui +ils auront affaire aujourd'hui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a>Le carreau était le trait particulier à l'arbalète, comme la + flèche était celui que l'on décochait avec l'arc.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Mais, noble seigneur, reprit le moine s'efforçant d'attirer l'attention, +considère mon voeu d'obéissance, et permets-moi de m'acquitter entièrement +du message de mon supérieur.»</p> + +<p>«Qu'on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Boeuf; qu'on +l'enferme dans la chapelle, pour y débiter son chapelet jusqu'à la fin de +cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de Torquilstone +que d'entendre des <i>pater</i> et des <i>ave</i>; ce sera, je crois, la première +fois qu'ils auront été ainsi honorés depuis leur sortie de l'atelier du +sculpteur.»</p> + +<p>«Ne blasphème point les saints, sire Réginald, dit de Bracy, nous aurons +besoin de leur assistance aujourd'hui, avant que nous ayons forcé cette +troupe de brigands à se débander.»</p> + +<p>«Je n'en attends pas grand secours, répondit Front-de-Boeuf, à moins que +nous ne les précipitions du haut des murailles sur les têtes de ces +coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien, et +qui suffirait lui seul à renverser toute une compagnie.»</p> + +<p>Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des assiégeans +avec un peu plus d'attention que le brutal Front-de-Boeuf, ou son étourdi +compagnon.</p> + +<p>«Par l'ordre dont je fais partie, dit-il, ces gens-ci s'approchent de la +place avec une plus grand connaissance de la tactique militaire, de quelque +part qu'elle leur vienne, que je ne m'y serais attendu. Voyez avec quelle +adresse ils profitent du moindre abri que leur offre un arbre ou un +buisson, et évitent de s'exposer aux traits de nos arbalétriers? Je +n'aperçois chez eux ni bannière, ni étendard, et néanmoins je gagerais ma +chaîne d'or qu'ils sont commandés par quelque noble chevalier, ou quelque +personnage exercé au métier de la guerre.»</p> + +<p>«Je l'aperçois, dit de Bracy, je vois flotter le panache, et briller +l'armure d'un chevalier. Voyez là-bas cet homme d'une taille élevée, qui +porte une cotte de mailles de couleur noire, et qui est occupé à former les +derniers rangs de sa troupe de bandits. Par saint Denis! je crois que c'est +justement celui que nous appelions le <i>Noir-Fainéant</i>, le même qui te fit +vider les arçons au tournoi d'Ashby.»</p> + +<p>«Tant mieux, dit Front-de-Boeuf; il vient sans doute ici pour me donner ma +revanche. C'est probablement quelque rustaud, un homme de rien, puisqu'il +n'osa s'arrêter pour faire valoir ses droits au prix du tournoi, dont il +n'était redevable qu'au hasard. Je l'aurais vainement cherché dans les +lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs ennemis, et je suis +vraiment charmé qu'il se montre ici au milieu de cette canaille.»</p> + +<p>L'approche de l'ennemi qui paraissait devoir être très prochaine mit fin à +la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste, à la tête de +la petite troupe qu'il avait pu rassembler; et bien que le nombre des +assiégés fût insuffisant pour la défense générale des murailles, néanmoins +on attendit avec calme et courage l'assaut dont on était menacé.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXVIII.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Et cependant cette race errante, qui n'a plus de + patrie, qui se trouve séparée du reste des nations, se + vante de posséder et possède en effet la connaissance + des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts + qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets; + et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent + indignes à la vue, cueillies par eux, développent des + vertus auxquelles on n'avait jamais songé.»</span><br> + <span class="rig"><i>Le Juif de Malte</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous informions +le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de connaître pour bien +entendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui aura sans +doute fait soupçonner d'avance que, lorsque Ivanhoe fut tombé et qu'il +semblait abandonné de l'univers entier, ce fut Rébecca qui, à force de +prières et d'importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune +et brave guerrier du lieu du tournoi à la maison que pour le moment le juif +habitait dans un des faubourgs d'Ashby. En toute autre circonstance, il +n'aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était +d'un caractère bon et reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et +les timides scrupules de sa nation persécutée, et il s'agissait de les +vaincre.</p> + +<p>«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur se +fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et sur son +corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre maison, +jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre loi nous +défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil, excepté pour +l'intérêt de notre commerce.»</p> + +<p>«Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca; +sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans +les plaisirs; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux, le +gentil devient le frère du juif.»--«Je voudrais bien, répliqua Isaac, +connaître l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais enfin +il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte de tout son sang. +Que Seth et Reuben le portent à Ashby.»--«Il vaut bien mieux, dit Rébecca, +le placer dans ma litière; je monterai sur l'un des palefrois.»--«Ce serait +t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits enfans<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> d'Ismaël et +d'Edom, reprit Isaac à voix basse, en jetant un coup d'oeil de méfiance sur +la foule de chevaliers et d'écuyers voisins. Mais déjà Rébecca s'occupait +de l'exécution de son oeuvre de charité, sans écouter ce que lui disait son +père, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci, la tirant par sa mante, s'écria de +nouveau d'une voix émue: «Mais, par la barbe d'Aaron! si le jeune homme +vient à mourir, s'il meurt dans notre maison, ne dira-t-on pas que nous +sommes coupables de sa mort, et ne serons-nous pas mis en pièces par la +multitude?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a>Le texte dit <i>dogs</i>, chiens; un équivalent nous a semblé + préférable.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant +doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne +l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement +responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant +Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je suis +aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure, que je le +serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma bourse. Je sais +d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassé, de Byzance, +dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile dans l'art de guérir, et +que tu connais la vertu des plantes et des élixirs. Fais donc ce que ton +coeur te dictera; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne et un +cantique d'allégresse pour moi et pour ma maison, et pour le peuple de mes +pères.»</p> + +<p>Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la +bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby, +aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et +repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et +licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les +conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le hasard +la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout principe de +moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter le malade dans +son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner ses blessures et à +les panser de ses propres mains. Le plus jeune lecteur de romans et de +ballades se rappellera sans doute que, dans les siècles d'ignorance, comme +on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans +les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier +confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en +avaient fait une plus profonde à son coeur.</p> + +<p>Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la +science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il souvent +que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient tout-puissans, +lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se confiaient aux soins +de quelques personnes expérimentées parmi cette nation méprisée. C'était, +il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens, que les +rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et +particulièrement dans l'art cabalistique, lequel tirait son nom et son +origine des études des sages d'Israël; mais toutes ces idées n'empêchaient +pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur +côté, les rabbins ne disconvenaient point qu'ils ne fussent en possession +de connaissances surnaturelles; et cette sorte d'aveu ou de désaveu, de +leur part, n'ajoutait rien à la haine, déjà portée au plus haut point, que +l'on avait pour leur nation; tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le +mépris qui se mêlait à cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si +l'on considère les cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs +étaient en possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et +que, poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière +de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et les +chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces derniers.</p> + +<p>La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la +science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein de +sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au +delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du +siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été +données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres +docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une mère, +et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait reçus de +son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances. Miriam avait +éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme, mais ses secrets +n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en la possession de son +intelligente élève.</p> + +<p>Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était +universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la regardait +presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans +les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talens, mais +plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour elle, accordait à sa +fille plus de liberté que n'en donnaient aux personnes de son sexe les +habitudes de sa nation; et, comme nous venons de le voir, se laissait +souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle contrariait la sienne.</p> + +<p>Lorsque Ivanhoe arriva à la demeure d'Isaac, il était encore dans un état +d'insensibilité occasionné par la grande perte de sang qu'il avait faite en +son combat au tournoi. Rébecca examina la blessure; et après y avoir +appliqué les vulnéraires que son art lui prescrivait, elle dit à son père +que, si l'on pouvait empêcher la fièvre de se déclarer, ce dont elle ne +doutait nullement, vu la perte considérable de sang, et si le baume de +Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien à craindre pour la +vie du malade, qui pourrait très bien se mettre en route avec eux, le +lendemain, pour aller à York. Isaac ne parut pas fort satisfait de cette +déclaration; sa charité se serait volontiers arrêtée tout court à Ashby; +tout au plus il aurait laissé son hôte blessé pour être soigné dans la +maison qu'il habitait alors, en se rendant responsable envers le +propriétaire Israélite du paiement de tous les frais; mais Rébecca s'opposa +à ce dessein, et allégua plusieurs raisons, dont nous ne rapporterons que +les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme particulièrement importantes. La +première fut qu'elle ne voulait, sous aucun prétexte, remettre la fiole qui +contenait son baume précieux aux mains d'aucun médecin, fût-il même de sa +propre nation, de crainte que le secret mystérieux de sa composition ne +vînt à être découvert; la seconde, que ce chevalier blessé, Wilfrid +d'Ivanhoe, était l'intime favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce +monarque revenait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean de fortes +sommes d'argent pour l'aider à accomplir ses projets de révolte, aurait +besoin d'un protecteur puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprès +de Richard.</p> + +<p>«Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac cédant +à la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de trahir +les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous accorde ne +doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous entourent, que ce +soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les mystères secrets +d'un sage médecin. Tu as raison, ils doivent être soigneusement laissés en +la possession de ceux à qui la Providence a daigné les révéler; et quant à +celui que les Nazaréens d'Angleterre appellent Coeur-de-Lion, assurément il +vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d'un énorme lion d'Idumée, +que sous les siennes, s'il vient à acquérir des preuves de mes rapports +avec son frère. Ainsi donc je prête l'oreille à tes conseils, et ce jeune +homme voyagera avec nous jusqu'à ce que ses blessures soient guéries; et si +l'homme au coeur de lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en +ce moment, alors ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de défense, +lorsque le coeur du roi sera enflammé de courroux contre ton père; et s'il +ne revient pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais +lorsqu'il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de +son épée, comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon +et brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fixé, qui rend ce qu'il +a emprunté, et qui secourt l'Israélite; oui, le fils de la maison de mon +père, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissans et des enfans de +Bélial.»</p> + +<p>Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe reprit assez de +connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement +souvent interrompu, l'âme encore en proie aux impressions confuses qui sont +naturellement la suite d'un état d'insensibilité. Pendant quelque temps, il +lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances qui avaient +précédé sa chute dans la lice, ni d'établir aucune liaison suivie des +événements auxquels il avait pris part la veille. Des impressions confuses +de ses blessures et de quelques chagrins, outre son état de faiblesse et +d'épuisement, se mêlaient au souvenir de coups portés et reçus, de +coursiers se précipitant les uns sur les autres, renversant et renversés; +de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et de tout le tumulte +assourdissant et confus des combats. Il fit un effort pour écarter le +rideau qui entourait sa couche, et il réussit en partie, malgré la douleur +qu'il ressentait de ses plaies.</p> + +<p>À sa grande surprise il se vit dans un appartement décoré avec +magnificence, mais ayant pour siéges des coussins au lieu de chaises, et +offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental; il +douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transporté en +Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude lorsque +la tapisserie venant à s'écarter, il aperçut sortant par une porte dérobée +une femme richement vêtue, et dont la parure rappelait plutôt le goût +oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui, suivie d'un +domestique à figure basanée.</p> + +<p>Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle +étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un +doigt façonné par les grâces, tandis que son esclave s'occupait à découvrir +le côté où était la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive s'assura par +elle-même que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la blessure était +en état progressif de guérison. Elle s'acquitta de ses fonctions avec cette +simplicité et cette modestie qui, même dans des siècles plus civilisés, +auraient pu repousser d'avance tout soupçon d'acte contraire à la +délicatesse scrupuleuse, si naturelle à son sexe. L'idée d'une fille si +jeune et si belle se tenant auprès d'un lit de douleur, occupée à panser +les blessures d'un malade de sexe différent, disparaissait et se confondait +admirablement dans celle d'un être bienfaisant, contribuant par +l'efficacité de son art à soulager la douleur et à détourner le coup de la +mort. Rébecca donna quelques courtes instructions à son domestique, et +s'exprima dans la langue des hébreux; celui-ci, accoutumé à aider sa +maîtresse en pareilles occasions, obéit sans répliquer.</p> + +<p>Les accents d'une langue étrangère, quelque durs qu'ils eussent pu +paraître, prononcés par tout autre personne, avaient dans la bouche de +Rébecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue aux +charmes d'une fée bienfaisante, inintelligible à l'oreille, il est vrai, +mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagné d'une +prononciation douce, d'un regard où se peint la bienfaisance la plus +désintéressée. Sans chercher à hasarder aucune nouvelle question, Ivanhoe +laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles jugèrent les plus +propres à opérer sa guérison. Ce ne fut qu'après que toutes ces opérations +furent terminées et lorsque celle qui venait de le soigner avec tant de +bienveillance se disposait à se retirer, que le malade, ne pouvant plus +réprimer sa curiosité: «Jeune et douce fille,» dit-il en arabe, car ses +voyages dans l'orient lui avaient rendu cette langue familière, et il lui +avait paru probable qu'il serait entendu par une femme à turban et à caftan +qui était devant lui; «je vous en prie, belle et bonne demoiselle, ayez la +bonté de.....» Mais il fut interrompu par l'aimable juive, dont un sourire +qu'elle eut de la peine à retenir, vint un instant colorer le visage qui +avait généralement l'expression d'une mélancolie contemplative.</p> + +<p>«Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de mon +pays quoique mon costume et ma famille appartiennent à un autre climat.»--«Noble demoiselle,» reprit Ivanhoe...; mais Rébecca se hâta de +l'interrompre de nouveau. «Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas +l'épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que +votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont +vous avez été dernièrement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien +juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les +secours qu'exige impérieusement votre présente situation.»</p> + +<p>Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l'espèce d'émotion +avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'ici fixé ses regards +sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et les yeux +brillans de l'aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l'éclat était +adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage, et qu'un +ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir, dardant ses rayons à travers +un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon catholique pour conserver +des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l'avait +prévu, et pour cela elle s'était empressée de faire connaître le nom et +l'origine de son père. Néanmoins, car la belle et sage fille d'Isaac +n'était pas sans avoir sa petite part des faiblesses de son sexe, elle ne +put s'empêcher de soupirer lorsqu'elle vit le regard d'admiration +respectueuse, mêlée de tendresse, qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa +bienfaitrice inconnue, se changer tout à coup en un air froid, composé, +recueilli, et n'exprimant que le simple sentiment d'une reconnaissance, que +l'on ne peut s'empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu +de qui on ne l'attendait point, et qui appartient à une classe inférieure. +Ce n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe eût imprimé quelque chose +de plus que cet hommage banal de dévouement que la jeunesse rend toujours à +la beauté; mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite que l'on ne +pouvait supposer entièrement ignorante de ses titres à un pareil hommage, +de voir qu'un seul mot l'eût reléguée dans une caste avilie, à laquelle on +n'eût osé accorder publiquement cette marque de respect.</p> + +<p>Mais par sa douceur de caractère et sa candeur d'âme, Rébecca ne faisait +pas un crime à Ivanhoe de partager les préjugés universels de son siècle et +de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade ne la +regardait alors que comme appartenant à une race frappée de réprobation, et +avec laquelle il était déshonorant d'avoir d'autres rapports que ceux qui +étaient absolument nécessaires, la juive ne cessa de donner les mêmes soins +et les mêmes attentions à sa guérison et à sa convalescence. Elle l'informa +de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que +son père avait prise de le faire transporter dans cette ville, et de le +garder chez lui jusqu'à ce que sa santé fût rétablie. Ivanhoe montra une +grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur celle qu'il avait +d'occasionner de nouveaux embarras à son bienfaiteur.</p> + +<p>«Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs, quelque +franklin saxon, ou même quelque riche paysan qui voulût se charger de +garder chez lui un compatriote blessé, jusqu'à ce qu'il fût en état de +reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent doté par les Saxons, où +il pût être reçu? ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu'à Burton, où +il était bien sûr d'être reçu avec hospitalité par Walthcoff, abbé de +Saint-Withold, et qui était son parent?»</p> + +<p>«La plus misérable chaumière, dit Rébecca avec un sourire mélancolique, +serait sans doute préférable pour y établir votre résidence, à la demeure +d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins que de renvoyer votre +médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, comme vous le +savez très bien, sait guérir les blessures, quoiqu'elle ignore l'art de les +faire, et notre famille, en particulier, possède des secrets qui lui ont +été successivement transmis depuis le règne de Salomon, et vous en avez +déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a pas dans les quatre parties de +l'Angleterre un médecin nazaréen... pardon... un médecin chrétien qui +puisse vous mettre en état d'endosser votre cuirasse d'ici à un mois.»--«Et +toi, dans combien de temps me mettras-tu en état de la porter? demanda +Ivanhoe d'un ton d'impatience.»--«Dans l'espace de huit jours, répondit +Rébecca, si tu veux avoir patience et te conformer à mes prescriptions.»--«Par la sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pécher que de +prononcer ce nom ici, il ne convient en ce moment ni à moi, ni à aucun vrai +chevalier de rester étendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune +fille, je te donnerai plein mon casque d'écus, de quelque part qu'ils +m'arrivent.»--«Je tiendrai ma promesse, dit Rébecca; et le huitième jour, à +compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure, si tu veux +m'octroyer un don, au lieu des pièces d'argent que tu me promets.»--«Si ce +don est en mon pouvoir, répondit Ivanhoe, et qu'il soit tel qu'un chevalier +chrétien puisse l'octroyer à un individu de ta nation, je te l'accorderai +avec plaisir et reconnaissance.»</p> + +<p>«Hé bien, dit Rébecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire +dorénavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office à un chrétien, +sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui est +le père du juif comme du gentil.»--«Ce serait un crime que d'en douter, +répliqua Ivanhoe, et je me repose entièrement sur ton savoir, sans +nullement hésiter, et sans te faire aucune autre question, bien persuadé +que dans huit jours tu me mettras en état d'endosser mon corselet. +Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te demander quelles +sont les nouvelles que l'on débite. Que dit-on du noble saxon Cedric et de +sa famille? et de l'aimable lady...?» Il s'arrêta, comme s'il eût craint de +prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un juif. «Je veux dire de celle +qui fut nommée reine du tournoi.»--«Dignité à laquelle vous l'élevâtes +vous-même, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré +que votre valeur,» dit Rébecca.</p> + +<p>Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, néanmoins une +légère rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait +imprudemment découvert l'intérêt qu'il portait à lady Rowena, par les +efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. «C'était moins +d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je voudrais +bien aussi apprendre quelque chose d'un fidèle écuyer, et savoir pourquoi +il n'est pas auprès de moi?»</p> + +<p>«Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme +médecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'éviter toute +réflexion, qui ne servirait qu'à vous agiter, tandis que je vais vous +instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a rompu le tournoi +et est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les chevaliers et +les gens d'église de son parti, emportant toutes les sommes qu'il avait pu +enlever, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on regarde comme les riches +de la terre. On dit qu'il a le dessein de s'emparer de la couronne de son +père.»</p> + +<p>«Non sans une lutte hasardée pour sa défense, dit Ivanhoe se levant sur sa +couche, n'y eût-il qu'un seul fidèle sujet en Angleterre. Je défierai le +plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se +présentent deux contre un; je maintiendrai la légitimité de son droit.»--«Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rébecca en lui posant la +main sur l'épaule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et que vous +restiez tranquille.»--«Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe, aussi calme +qu'il était possible de l'être dans un temps si orageux. Dis-moi, que +sait-on de Cedric et de sa famille?»</p> + +<p>«Il n'y a pas long-temps, répondit la juive, que son intendant est venu en +toute hâte pour demander à mon père certaines sommes d'argent, provenant de +la vente des laines des troupeaux de son maître; et c'est de lui que j'ai +appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient quitté la résidence +du prince, extrêmement mécontens, et se disposaient à partir pour retourner +chez eux.»</p> + +<p>«Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet?» demanda Wilfrid.»--«Lady Rowena, dit Rébecca répondant à cette question avec plus de +précision qu'elle n'avait été faite, lady Rowena n'a point assisté au +banquet du prince, et, d'après ce que l'intendant nous a dit, elle est en +ce moment en route pour retourner à Rotherwood avec son tuteur Cedric. +Quant à votre écuyer Gurth...»</p> + +<p>«Ah! s'écria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il +incontinent, et en effet, tu dois bien le connaître; car c'est de sa main, +et, je crois, de ta généreuse bonté qu'il a reçu, et pas plus tard qu'hier, +cent sequins.»--«Ne parlez pas de cela, dit Rébecca, dont une rougeur +subite couvrit le visage, je vois comment il peut très bien arriver que la +langue trahisse les secrets que le coeur aimerait à garder.»</p> + +<p>«Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je le +rembourse à votre père.»--«Lorsque les huit jours seront passés, dit +Rébecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais à présent tu ne dois ni +penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta guérison.»--«Soit, +bonne et douce fille, répliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma part +à ne pas obéir à tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le pauvre +Gurth, et je termine là mes questions.»--«J'ai le chagrin de te dire, +répondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric.» Puis voyant +l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle s'empressa +d'ajouter: «Cependant je tiens de l'intendant Oswald que, sauf quelque +nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au mécontentement de son maître, +il était sûr que Cedric pardonnerait à Gurth, qui était un serf fidèle, qui +possédait à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s'était +rendu coupable que par amour pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de +plus que ses camarades, lui-même, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de +conseiller à Gurth de s'échapper pendant la route, dans le cas où la colère +de Cedric ne pourrait être apaisée.»</p> + +<p>«Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on +dirait que j'ai été destiné à rassembler tous les genres de malheurs sur la +tête de ceux qui me témoignent quelque intérêt. Mon roi m'a honoré, m'a +distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, arme +dans le dessein de le dépouiller de sa couronne. L'intérêt que j'ai montré +pour la plus belle des femmes a porté atteinte à sa liberté et à sa +tranquillité, et maintenant mon père, dans son état actuel d'exaspération, +peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu'il m'a donné +des preuves de zèle et d'affection. Tu vois, jeune fille, à quel être +infortuné tu prodigues tes soins; écoute les conseils de la prudence, et +laisse-moi partir avant que les maux que je traîne à ma suite, comme une +meute acharnée, te précipitent aussi dans l'abîme.»</p> + +<p>«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le +chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un voile +qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à ta patrie +au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras vaillant et d'un +courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses ennemis et de ceux de +son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus haut degré d'exaltation; +et dans le sort malencontreux qui est venu t'accabler, ne vois-tu pas que +le ciel t'a suscité un bras secourable, une main habile dans l'art de +guérir, même du milieu de la nation la plus méprisée par la tienne. Prends +donc courage, et pénètre-toi de l'idée que tu es destiné à quelque exploit +éclatant opéré par la valeur de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la +potion que je vais t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu +puisses demain supporter les fatigues du voyage.»</p> + +<p>Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma entièrement +à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui +fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille; en +sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui trouvant aucun +symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de supporter les fatigues +de la route.</p> + +<p>On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et toutes +les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il +n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les instances de +Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé toutes les +commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur enrichi, dans la +dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte +des voleurs, sachant fort bien qu'il serait toujours regardé de bonne prise +par le Normand aussi bien que par le Saxon, par le noble aussi bien que par +le brigand. Il voyageait donc à grandes journées, et faisait des haltes +courtes et des repas encore plus courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et +Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui se +trouvaient retardés par suite du long-temps qu'ils étaient restés à table +au couvent de saint Withold. Cependant, telle fut la vertu du baume de +Miriam, ou la force de la constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina +sans aucun des inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre +rapport cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est +souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à +des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte. +C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel à +leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les +Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de +Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se nourrir +aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir leurs +espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait absolument que +l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le risque qu'ils +couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées. Enfin il s'éleva +une querelle extrêmement vive entre Isaac et son escorte, au sujet de la +quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était allouée par repas: aussi, +lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit présager le danger qu'Isaac +avait tant redouté, il se vit abandonné par les mercenaires mécontens, sur +la protection desquels il avait compté, parce qu'il n'avait pas employé les +moyens indispensables pour s'assurer leur attachement.</p> + +<p>Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le +juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, ainsi +que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de +ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière, et elle serait +probablement restée en arrière, sans la curiosité de de Bracy, qui s'en +approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet de son entreprise, +car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais l'étonnement de de Bracy fut +extrême lorsqu'il découvrit que la litière contenait un homme blessé, qui, +se croyant tombé au pouvoir des Saxons proscrits, auprès desquels son nom +pourrait lui servir de protection ainsi qu'à ses amis, avoua franchement +qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.</p> + +<p>Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglemens +et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui +interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il voyait hors +d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par suite de sa +fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à Front-de-Boeuf, +qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par aucune considération, +ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un rival qui lui contestait +ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la liberté un chevalier que les +événemens du tournoi, l'exclusion de la maison paternelle et la notoriété +publique, désignaient comme l'amant préféré de lady Rowena, était un effort +de générosité dont de Bracy était entièrement incapable. Un terme moyen +entre le bien et le mal se présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce +qu'il put faire; il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment +près de la litière et de ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât: +si on venait à leur faire quelque question, ils avaient ordre de dire que +c'était la litière de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour +transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En +arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château +s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des trésors +du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy +transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade blessé, +dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là l'excuse que +les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf, lorsqu'il leur demanda +pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne s'étaient pas rendus sur les +remparts.</p> + +<p>«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je ne +m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se présenter +en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de cochons +s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on voit des +hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons se mettre +garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va être assailli. +Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix qui fit retentir +toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais vous briser les os +avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux, répondirent-ils, d'un ton +de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que vous nous excusiez auprès de +notre maître, qui nous a commandé de nous tenir auprès du moribond.»</p> + +<p>«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous moribonds, +je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que cela... Mais il +faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce camarade, comme +vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho! fille de sorcière +saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade, puisqu'il faut qu'il +ait quelqu'un auprès de lui, pendant que j'emploierai ces gens-ci autre +part... Allons, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets ou cabestans et +leurs carreaux. Vite, à la barbacane, et que chaque trait s'enfonce dans +une tête saxonne!» Les deux écuyers, qui, comme la plupart des gens de +cette espèce, aimaient le mouvement et détestaient l'inaction, se rendirent +gaîment à leur poste, et ce fut ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à +Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir +de ses injures, et dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance, +se sentit facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que +l'on venait de lui confier.</p> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXIX.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Va, monte à la tour d'observation + là-bas, vaillant soldat; promène tes + regards sur la compagne, et dis-moi + comment va la bataille.»</span><br> + <span class="rig">SHILLER. <i>La Pucelle d'Orléans</i>.</span></p><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Le moment du péril est souvent aussi le moment où le coeur s'ouvre à la +bienveillance et à l'affection. Nous nous trouvons trahis par l'agitation +générale de nos sentimens, en sorte que nous laissons à découvert ceux que, +dans des momens plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au +silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se +trouvant encore une fois à côté du lit d'Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée +de la vive sensation de plaisir qu'elle éprouvait, même dans un moment où +tout ce qui les environnait ne présentait que danger, désespoir même. En +lui tâtant le pouls et lui demandant comment il se trouvait, il y avait une +douceur de sentiment, dans le contact et dans la voix, qui témoignait un +plus grand degré d'intérêt qu'elle n'aurait elle-même voulu se hasarder à +exprimer. Sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que +la froide question d'Ivanhoe: «Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela à +elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu'elle éprouvait n'était et +ne pouvait être partagé?» Un soupir lui échappa; mais il fut à peine +entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa +santé furent faites avec l'accent calme de l'amitié. Ivanhoe répondit, avec +une sorte de hâte, que sa santé était aussi bonne, même meilleure qu'il +n'aurait pu s'y attendre, «grâce, ma chère Rébecca, ajouta-t-il, à vos +soins obligeans.»</p> + +<p>«Il m'appelle sa chère Rébecca, se dit-elle à elle-même, mais c'est d'un +ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval de +bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il +méprise.»</p> + +<p>«Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, éprouve plus d'anxiété +que mon corps ne ressent de douleur. D'après la conversation qui a eu lieu +entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis prisonnier; et si +j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui vient justement de leur +donner des ordres, je suis dans le château de Front-de-Boeuf. S'il en est +ainsi, quel sera le résultat, et comment puis-je protéger lady Rowena et +mon père?»</p> + +<p>«Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rébecca en +elle-même. Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées? Ô +combien je suis surprise d'avoir laissé mon imagination s'arrêter aussi +long-temps sur lui.» Après cette courte accusation portée contre elle-même, +elle s'empressa de donner à Ivanhoe tous les renseignemens qui étaient en +son pouvoir, mais qui se bornèrent à lui dire que le templier Bois-Guilbert +et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le château, que le château +était assiégé, mais par qui, c'est ce qu'elle ignorait. Elle ajouta qu'il y +avait dans le château un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de +plus amples renseignemens.»</p> + +<p>«Un prêtre chrétien! dit Ivanhoe transporté de joie, amène le ici, Rébecca, +s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours spirituel; +dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il +faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je prendre une +détermination avant de savoir ce qui se passe?»</p> + +<p>Ce fut pour se conformer aux désirs d'Ivanhoe que Rébecca fit la tentative +dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier +blessé; l'arrivée d'Ulrique en empêcha la réussite; car elle aussi s'était +tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine. Rébecca se retira afin +d'instruire Ivanhoe du non succès de son plan.</p> + +<p>Ils n'eurent pas beaucoup de temps à donner au regret qu'ils éprouvèrent de +n'avoir pu se procurer les informations qu'ils désiraient, non plus qu'à +chercher quelque moyen d'y suppléer; car le bruit qui se faisait dans +l'intérieur du château, occasionné par les préparatifs de défense, et qui +d'abord avait été considérable, devint bientôt un mélange confus de tumulte +et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante +et cependant rapide des hommes d'armes se faisait entendre sur les +murailles, ou retentissait dans les divers passages étroits ou escaliers +tournans qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les +voix des chevaliers animant leurs soldats, ou leur indiquant l'usage qu'ils +devaient faire de leurs armes; parfois néanmoins ces voix étaient couvertes +par le cliquetis des armes ou par les clameurs de ceux à qui elles +s'adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le +degré d'horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s'y mêlait +néanmoins une sorte de sublime auquel l'âme exaltée de Rébecca pouvait +s'élever même dans ce moment d'effroi. Son oeil étincelait, quoique son +visage fût entièrement décoloré, et il y avait un mélange de crainte et +d'enthousiasme dans l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacré, +lorsqu'elle dit, moitié à elle-même, moitié à Ivanhoe: «On entend le bruit +du carquois, le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des +capitaines et les cris des soldats.»</p> + +<p>Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont il est fait mention +dans ce passage sublime de l'Écriture, tourmenté de son inaction, et du +désir ardent de se précipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme +était le prélude. «Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu'à cette +fenêtre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si +j'avais un arc pour décocher une flèche!... une hache d'armes, pour +frapper, ne fût-ce qu'un seul coup, pour notre délivrance!... Mais non!... +vains désirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.»</p> + +<p>«Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca; le bruit a cessé tout à coup; il +est possible qu'il n'y ait pas de combat.»--«Tu n'entends rien à cela, dit +Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve autre chose +sinon que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s'attendant à +être attaqués d'un instant à l'autre; ce que nous avons entendu n'était que +l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure elle va fondre sur nous +dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu'à cette fenêtre!»--«Le tenter seulement ne ferait qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit +Rébecca; puis, observant son extrême inquiétude: «Eh bien! ajouta-t-elle +avec fermeté, je vais me tenir moi-même à la fenêtre, et vous ferai, aussi +bien que je pourrai, la description de ce qui se passera.»</p> + +<p>«Ne faites pas cela, s'écria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque fenêtre, +chaque ouverture va être un point de mire pour les archers; il ne faudrait +qu'un trait lancé au hasard pour...»--«Et il sera le bienvenu,» murmura +Rébecca en montant d'un pas ferme et assuré deux ou trois marches qui +conduisaient à la fenêtre.--«Rébecca, chère Rébecca, s'écria Ivanhoe, ceci +n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va pas t'exposer à recevoir +quelque blessure, peut-être même le coup de la mort, et me rendre à jamais +malheureux pour y avoir donné lieu; du moins couvre-toi de cet ancien +bouclier qui est là-bas et ne montre à la fenêtre qu'une faible partie de +ton corps.» Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions +d'Ivanhoe, et profitant de la protection que lui fournissait le vaste et +antique bouclier, qu'elle plaça contre le bas de la fenêtre, elle fut à +même de voir, sans être trop exposée, ce qui se passait en dehors du +château et de rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que l'on faisait pour +l'assaut. La position qu'elle venait de prendre était effectivement très +favorable au but qu'elle se proposait; car, placée à l'un des angles du +bâtiment principal, non seulement elle découvrait tout le mouvement qui se +faisait hors de l'enceinte du château, mais encore elle dominait sur les +ouvrages avancés contre lesquels il paraissait probable que les assiégeans +allaient d'abord marcher. C'était une fortification extérieure, peu élevée, +peu fortifiée, et destinée à protéger l'entrée de la poterne par laquelle +Front-de-Boeuf avait tout récemment fait sortir Cedric. Le fossé du château +séparait cette espèce de barbacane du reste de la forteresse; de manière +que, si elle venait à être surprise, il était facile de couper toute +communication avec le bâtiment principal, en enlevant le pont temporaire. +Dans les ouvrages avancés se trouvait une porte de sortie, correspondant à +la poterne du château, et le tout environné d'une forte palissade. Rébecca +put remarquer, d'après le nombre d'hommes qu'on avait chargés de la défense +de ce poste, que les assiégés n'étaient pas tranquilles à cet égard; et +comme les assaillans se portaient directement en face de la poterne, il +était également évident qu'ils la regardaient comme le point le plus +vulnérable de la place. Elle s'empressa de faire part de ces observations +à Ivanhoe; puis elle ajouta: «La lisière du bois semble garnie d'archers, +mais l'ombre des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.»</p> + +<p>«Sous quelle bannière?» demanda Ivanhoe.--«Je n'en vois aucune, répondit la +juive, ni rien qui y ressemble.»--«C'est bien étrange! marmotta le +chevalier; marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans bannières +ni enseignes déployées, c'est pour moi une chose toute nouvelle. Dis-moi, +peux-tu distinguer ceux qui paraissent être les chefs?»--«Celui que l'on +peut le plus facilement remarquer, répondit la juive, est un chevalier +revêtu d'une armure noire: c'est le seul qui soit armé de pied en cap, et +il paraît avoir le commandement général de tout ce qui l'entoure.» +-«Quelles armes a-t-il sur son bouclier?» demanda Ivanhoe.--«Quelque chose +qui ressemble à une barre de fer, et à un cadenas, le tout peint en bleu +sur un fond noir.»--«Un cadenas et un verrou peints en bleu? dit Ivanhoe; +j'ignore qui peut porter ces armes, mais il me semble que ce pourrait fort +bien être les miennes en ce moment».</p> + +<p>«Ne pourrais-tu lire la devise?»--«C'est tout ce que je puis faire que +d'apercevoir les armes à cette distance, répondit Rébecca, encore faut-il +que le soleil donne en plein sur le bouclier.»--«Paraît-il y avoir d'autres +chefs?» demanda encore Ivanhoe.--«De l'endroit où je suis, répondit +Rébecca, je ne vois aucun personnage qui se fasse remarquer. Mais, +ajouta-t-elle, il est probable que l'autre point du château est également +assailli. Les voilà maintenant qui se mettent en marche. Dieu de Sion, +protége-nous. Quel spectacle épouvantable! Ceux qui marchent les premiers +portent des boucliers énormes, et poussent devant eux des murailles faites +en planches; ils sont suivis par d'autres qui bandent leurs arcs à mesure +qu'ils avancent. Les voilà qui ajustent les flèches! Dieu de Sion, épargne +les créatures que tu as formées!<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>»</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a>Cette description est une évidente imitation d'Homère, dans + l'<i>Iliade</i>, lorsque Hélène du haut des murailles promène ses regards + sur l'armée des assiégeans, parmi lesquels, en rougissant, elle + reconnaît à la fin Ménélas son époux.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Sa description fut tout à coup interrompue par le signal de l'attaque, qui +fut donné par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite répondu du haut +des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se mêlant au son +grave et sourdement prolongé des <i>nakirs</i>, sorte de tymballe, donnait à +connaître à l'ennemi que son défi était accepté. Les acclamations de l'un +et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et au vacarme: «<i>Saint +Georges pour l'Angleterre!</i>» criaient les assaillans; tandis que les +Normands vociféraient de leur coté: «<i>En avant de Bracy! Baucéan! Baucéan! +Front-de-Boeuf à la rescousse!</i>» suivant les cris de guerre de leurs +différens chefs.</p> + +<p>Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider, +et les efforts désespérés des assaillans furent repoussés par les efforts +non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le maniement de l'arc +était devenu familier, par l'usage habituel qu'ils en faisaient dans leurs +forêts, avaient le coup d'oeil si juste, et décochaient leurs flèches avec +tant d'adresse, d'ensemble et de précision, que, quelque part que fût +placée la personne à laquelle ils visaient, et quelque petite que fût la +partie du corps qui restait à découvert, ils ne manquaient jamais de +l'atteindre. Cette volée de flèches obscurcissait les airs comme une grêle +épaisse tombant avec la plus grande violence; chaque trait avait sa +destination particulière, et l'on pouvait souvent les suivre de l'oeil, +dirigés par vingtaines contre chaque embrasure, chaque créneau, chaque +ouverture dans les parapets, aussi bien que contre chaque fenêtre où se +trouvait, ou même où l'on soupçonnait que pouvait se trouver un défenseur. +Cette volée soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs +autres. Mais, pleins de confiance dans leurs armures à l'épreuve, et dans +l'abri que leur position leur fournissait, les soldats et les alliés de +Front-de-Boeuf montrèrent un acharnement à se défendre proportionné à la +fureur de leurs assaillans, et répondirent par une vigoureuse décharge +d'arbalètes, de flèches, de pierres et d'autres projectiles, au violent +orage de leurs traits serrés et continuels. Ils leur causèrent même plus de +mal qu'ils n'en reçurent, parce qu'ils étaient plus exposés qu'eux-mêmes. +Le bruit occasionné par le sifflement des flèches et autres missiles<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, +n'était interrompu que par les acclamations de l'un des deux partis qui +avait fait éprouver à l'autre quelque perte notable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a><i>Missiles</i>, ce mot, tiré du latin dont l'équivalent est + projectile, nous a semblé utile à conserver.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant qui ne peut +quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occupés à +préparer le résultat qui doit décider de ma liberté ou de ma mort! Regarde +encore une fois par la fenêtre, bonne fille, mais prends bien garde, évite +avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au dessous. Regarde +de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour livrer l'assaut.»</p> + +<p>Avec une patience et un courage que la prière mentale qu'elle venait de +faire venait de fortifier, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant +soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue de ceux qui +étaient en bas.</p> + +<p>«Que vois-tu, Rébecca?» demanda de nouveau le chevalier blessé.--«Rien +qu'une nuée de flèches, tellement épaisse, qu'elle éblouit mes yeux au +point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance,» reprit la +juive.--«Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hâte de +s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force des +armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs traits +lancés contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier du +cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car tel chef, tels +soldats.»--«Je ne l'aperçois point,» dit Rébecca.--«Lâche poltron! s'écria +Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au plus fort de la +tempête?»</p> + +<p>«Non, non, il ne la quitte point, dit Rébecca, je l'aperçois maintenant, +conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrière +extérieure de la barbacane<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Ils arrachent les pieux et les palissades; +ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long panache noir +flottant au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau qui plane au +dessus d'un champ de bataille couvert de morts et de mourans. Ils ont fait +une brèche aux barrières. Ils s'y précipitent. Ils sont repoussés. +Front-de-Boeuf est à la tête des assiégés; je vois sa taille gigantesque +s'élevant au dessus de ceux qui l'entourent. Les voilà qui de nouveau se +portent en foule à la brèche. On se dispute le passage corps à corps, homme +à homme. Dieu de Jacob! ce sont deux courans impétueux qui se rencontrent, +le conflit de deux océans poussés l'un contre l'autre par des vents +opposés.» Elle détourna sa tête de la fenêtre, comme incapable de soutenir +plus long-temps la vue d'une scène aussi terrible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a>Chaque ville, son château gothique, observe l'auteur, avait + au delà des murailles extérieures, une fortification composée de + palissades; c'est ce qu'on appelait les barrières: elles étaient + souvent le théâtre de violentes escarmouches, car il fallait + nécessairement s'en rendre maître avant de pouvoir s'approcher des + murailles elles-mêmes. Plusieurs des vaillans faits d'armes qui + ornent les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu + aux barrières des places assiégées.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Regarde de nouveau, Rébecca, dit Ivanhoe, se méprenant sur la cause de +l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des +flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de +nouveau, à présent il n'y a plus autant de danger.» Rébecca se mit derechef +à regarder, et presque au même instant s'écria: «Saints prophètes de la +loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent corps à corps sur la +brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent tous leurs +mouvemens, et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire +triompher la cause de l'opprimé et du captif!» Bientôt elle poussa un grand +cri, en disant: «Il est tombé! il est tombé!»</p> + +<p>«Qui est tombé? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui +est tombé.»--«Le chevalier noir,» répondit Rébecca d'une voix faible; puis +tout à coup elle s'écria derechef avec tout le feu de la joie: «Mais non! +mais non! Béni soit le Dieu des armées! Il s'est relevé, et le voilà qui +lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt guerriers. Son +épée s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un soldat; il presse +Front-de-Boeuf, à qui il porte coup sur coup; le géant se penche et +chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron. Il tombe! il tombe!» +-«Front-de-Boeuf?» demanda Ivanhoe.</p> + +<p>«Front-de-Boeuf; oui, lui-même, répondit la juive; ses hommes d'armes se +précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier; la réunion +de leurs forces oblige le champion de s'arrêter... Front-de-Boeuf est +emporté dans l'intérieur du château.»--«Les assaillans ne sont-ils pas +maîtres des barrières?» demanda Ivanhoe.--«Ils le sont, ils le sont, +répondit Rébecca, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur +extérieur. Les uns plantent des échelles; les autres se rassemblent comme +un essaim d'abeilles, cherchant à monter sur les épaules les uns des +autres. On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des +troncs d'arbres; à peine un blessé a-t-il été emporté, qu'il est remplacé +par un autre qui vient partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu! +n'as-tu donné à l'homme ta propre image que pour être aussi cruellement +défigurée par la main de son frère?»--«Ne pense pas à cela, dit Ivanhoe, ce +n'est pas le moment de s'occuper de pareilles idées. Quel est le parti qui +cède? Quel est celui qui a l'avantage?»--«Les échelles sont renversées, +répondit Rébecca en frissonnant; les soldats sont culbutés, accablés, +ensevelis sous elles, comme des reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le +dessus.»--«Que saint Georges nous protége! dit le chevalier: est-ce que les +assaillans auraient la lâcheté de céder?»--«Non, répondit Rébecca; ils se +conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la poterne +avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable à celui +du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du vacarme et du +tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de +pièces de bois; mais il ne s'en émeut pas plus que si c'était du coton de +chardon ou des plumes.»</p> + +<p>«Par saint Jean-d'Acre! s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un +accès de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en Angleterre +capable d'un pareil courage.»--«La porte qui ouvre la poterne s'ébranle, +continue Rébecca; elle se rompt; elle est brisée en mille éclats par la +violence de ses coups; les assiégeans s'y précipitent; les ouvrages +extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu! les assiégés sont précipités du +haut des murailles; ils sont jetés dans le fossé. Ô hommes! si vous êtes +véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus résister.»--«Et +le pont, le pont qui communique au château, l'ont-ils également emporté?» +demanda Ivanhoe.--«Non, répondit Rébecca; le templier a détruit les +planches qui avaient servi à le traverser; peu des assiégés ont pu rentrer +avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres. +Hélas! je vois qu'il est encore plus pénible d'être témoin d'une victoire +que d'une bataille.»</p> + +<p>«Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde +encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal à la vue du sang.»--«Il +n'en coule plus pour le moment, dit Rébecca; nos amis se fortifient dans +les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si +bien à couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente d'en +lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur +faire un mal réel.»--«Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront sûrement pas +une entreprise si glorieusement commencée et si heureusement achevée. Oh! +non; je veux mettre ma confiance dans le bon chevalier, dont la hache a +brisé les portes de chêne et les barres de fer. C'est bien singulier! se +dit-il de nouveau à lui-même, qu'il y ait deux hommes capables de faire +preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un +champ noir! qu'est-ce que cela peut signifier? Ne vois-tu rien autre chose, +Rébecca, qui puisse faire distinguer le chevalier noir?»--«Non, rien, +répondit la juive; tout sur lui est noir comme l'aile du corbeau, et je +n'aperçois rien qui puisse servir à le rendre plus remarquable qu'il ne +l'est déjà; mais après l'avoir vu une fois déployer la force de son bras au +milieu de la mêlée, je crois que je le reconnaîtrais entre mille +combattans. Il s'élance au combat comme il irait s'asseoir à un banquet. Il +y a en lui plus que sa propre force; on dirait que l'âme tout entière, +l'ardeur du champion se communique à chacun des coups qu'il porte à son +ennemi. Que Dieu l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse +le sang. C'est un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment +le bras et le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une armée +entière.»</p> + +<p>«Rébecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un héros: ses soldats ne +prennent probablement un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour +se procurer les moyens de franchir le fossé: sous un chef tel que tu as +dépeint ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés; +il ne se trouve pas un seul individu qui voulût renoncer à une entreprise +qui demande une extrême bravoure, parce que ce qui la rend difficile est +justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par l'honneur de ma maison; +j'en jure par la dame de mes pensées; je consentirais à souffrir dix ans de +captivité, pourvu qu'il me fût permis de combattre un seul jour à côté de +ce brave chevalier, dans une querelle pareille à celle-ci.»--«Hélas! dit +Rébecca en se retirant de la fenêtre, et s'approchant du lit du chevalier +blessé, ces désirs impatiens de faire quelque exploit éclatant, cette lutte +entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que +d'impuissans regrets, tout cela ne fait que retarder votre guérison. +Comment peux-tu songer à faire des blessures à d'autres, avant que celle +que tu as reçue soit fermée?»</p> + +<p>«Rébecca, répliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un +qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif +comme un prêtre, ou comme une femme, tandis que tout ce qui l'entoure est +engagé dans des actions d'éclat. L'amour des combats est l'aliment de notre +vie; la poussière qui s'élève du milieu de la mêlée est l'atmosphère que +nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne désirons de vivre qu'aussi +long-temps que nous sommes victorieux et renommés. Telles sont, jeune +fille, les lois de la chevalerie que nous avons juré d'observer, et +auxquelles nous sacrifions tout ce que nous avons de plus cher.»--«Hélas! +dit la belle juive, qu'est-ce autre chose, vaillant chevalier, qu'est-ce +autre chose qu'un sacrifice fait au démon de la vaine gloire, qu'une +offrande passée par le feu pour être présentée à Moloch<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>? Et que vous +restera-t-il pour prix de tout le sang que vous aurez répandu, de tous les +travaux et de toutes les fatigues que vous aurez endurés, de toutes les +larmes que vos triomphes auront fait couler, lorsque la mort viendra briser +la lance du fort, et aura dépassé la vitesse de son cheval de bataille?»--«Ce qui restera, jeune fille, s'écria Ivanhoe, la gloire, oui la gloire, +qui dore le tombeau qui renferme notre dépouille mortelle, et qui embaume +ce qui survit à ces débris, la renommée.»--«La gloire! continua Rébecca; +hélas! la cotte de mailles à demi-rongée de rouille, qui est suspendue +comme un trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en +ruine; l'inscription presque effacée, et que le moine ignorant peut à peine +lire au pèlerin dont elle excite la curiosité, regardez-vous tout cela +comme une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces +affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres +misérables? ou bien, trouvez-vous, dans les vers grossiers d'un barde +errant, un charme tel qu'il vous faille inconsidérément échanger l'amour de +tout ce que la nature a dû vous rendre cher, les sentimens les plus doux, +la paix et le bonheur, au plaisir de devenir le héros de ces ballades que +des ménestrels vagabonds viennent le soir chanter aux oreilles d'un rustaud +à moitié ivre?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a>Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les enfans + nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé dans l'intérieur + de la statue. Les prêtres avaient l'astuce de verser du plomb fondu + dans les yeux de cette idole, comme si elle eût été sensible aux cris + de ses victimes. On sait du reste qu'en hébreu <i>moloch</i> signifie roi. + <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Par l'âme d'Heruvard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>! s'écria le chevalier impatienté, tu parles de +choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la +chevalerie, qui seul distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé du +paysan grossier, qui nous fait regarder la vie comme d'un prix au dessous, +bien au dessous de celui de l'honneur, qui nous fait triompher des +fatigues, des travaux, des souffrances, et qui nous apprend à regarder +l'infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter. Tu n'es pas +chrétienne, Rébecca, et tu ne connais pas ces sentimens élevés qui font +palpiter le sein d'une noble demoiselle, lorsque son amant a achevé quelque +grande entreprise, dont le succès justifie son amour. La chevalerie! sache, +jeune fille, que c'est la source, l'aliment, l'entretien de la noble et +divine amitié, le soutien de l'opprimé, le vengeur de l'offensé, le frein +du tyran; sans elle la noblesse ne serait qu'un vain nom, et c'est dans sa +lance et son épée que la liberté trouve sa meilleure protection.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Chevalier errant d'origine saxonne et qui était absent lors + de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d'une race dont le courage +s'est distingué dans la défense de son propre pays, mais qui, même +lorsqu'elle comptait encore parmi les nations, ne faisait la guerre que par +l'ordre de Dieu, ou pour défendre sa patrie contre l'oppresseur. Le son de +la trompette n'éveille plus Juda, et ses enfans méprisés ne sont plus que +les victimes de l'oppression civile et militaire, auxquelles toute +résistance est désormais interdite. Tu as bien eu raison de le dire, sire +chevalier; jusqu'à ce que le dieu de Jacob, suscité du milieu de son +peuple, choisit un second Gédéon, ou un nouveau Machabée, il convient mal à +une jeune juive de parler de guerres et de combats.» Rébecca, dont les +sentimens étaient vifs et avaient un caractère d'élévation, termina son +discours avec un ton de tristesse qui prouvait qu'elle était profondément +affectée de l'état de mépris dans lequel sa nation semblait être jetée; et +ce qui ajoutait peut-être à l'amertume de ses sensations était l'idée +qu'Ivanhoe la regardait comme n'ayant aucun droit d'émettre son opinion +dans une question dont l'honneur faisait le sujet, et comme incapable de +manifester dans ses discours des sentimens nobles et généreux. «Combien peu +il connaît ce coeur, se dit-elle, s'il s'imagine que la lâcheté et la +bassesse y ont fixé leur asile, parce que j'ai fait la censure de la +chevalerie romanesque des Nazaréens! Plût à Dieu que mon propre sang versé +goutte à goutte pût racheter le peuple de Juda de la captivité! Que dis-je! +Plût à ce Dieu qu'il pût servir à délivrer mon père et son bienfaiteur des +chaînes de leur cruel tyran! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la +fille du peuple choisi de Jéhovah ose affronter la mort avec autant de +courage que la Nazaréenne la plus fière, qui se fait gloire de descendre de +quelque chef à peine connu d'une des hordes qui habitent les climats glacés +du nord.» Elle tourna alors ses regards sur le lit du chevalier blessé.</p> + +<p>«Il dort, dit-elle; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de +l'esprit, par la perte de sang et par l'effet de tant d'accidens fortuits, +profite du premier moment de calme qui règne autour de nous, pour lui +procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas! pourrait-on me faire un +crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour la dernière +fois? lorsque, dans quelques instans peut-être, ces beaux traits ne seront +plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil? +lorsque les belles proportions de son visage auront changé de forme, que +cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de +sang, et lorsque le fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds +par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit, et +qui sont assez lâches pour n'oser faire le moindre mouvement sous le talon +du tyran qui les écrase... Et mon père... Oh, mon père! quels reproches +n'es-tu pas en droit d'adresser à ta fille, lorsqu'elle oublie les cheveux +blancs pour ne s'occuper que de la blonde chevelure d'un jeune chevalier +nazaréen? Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du +courroux de Jéhovah contre l'enfant dénaturé qui songe à la captivité d'un +étranger plus qu'à celle de son père; qui oublie la désolation de Juda et +se plaît à contempler la beauté d'un Gentil et d'un étranger? Mais je veux +arracher cette faiblesse de mon coeur, dût chaque fibre saigner à mesure que +je la déchire.»</p> + +<p>Elle s'enveloppa entièrement de son voile, s'assit à quelque distance du +lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efforçant du moins de +fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient du +dehors, mais contre les sentimens qui malgré elle venaient assaillir son +coeur.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXX.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Approche de la chambre, jette les yeux sur son + lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet + esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable + à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse + par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné + au ciel par les soupirs et les larmes des gens de + bien... Anselme part différemment.»</span><br> + <span class="rig"><i>Ancienne tragédie</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeans, +tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et +l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier et de Bracy tinrent +conseil ensemble dans la grande salle du château. «Où est Front-de-Boeuf? +demanda ce dernier, qui avait présidé à la défense du château, de l'autre +côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit, répondit froidement le templier, +il vit encore; mais, eût-il eu une tête de boeuf, comme son nom le porte, et +dix plaques de fer pour la garantir, il aurait fallu succomber sous les +coups de cette fatale hache d'armes. Encore quelques heures, et +Front-de-Boeuf aura rejoint ses ancêtres. C'est une grande perte pour les +projets du prince Jean.»--«Le royaume de Satan va s'en enrichir, dit de +Bracy, et voilà ce que c'est que de blasphémer les saints et les anges, et +de faire jeter leurs statues et les autres objets de vénération sur les +têtes de cette canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne +sais ce que tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de +Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de +croyance ou d'incrédulité.»</p> + +<p>«<i>Benedicite</i>, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager un +peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre mère +céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble; car +il court un certain bruit que le <i>très saint</i> ordre du temple de Sion ne +nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir Brian de +Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits, dit le +templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de défense: +comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton côté?»--«Comme +des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont portés en masse +jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce vilain drôle qui +remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et son baudrier. Et +voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse; cela ne fait +qu'encourager ces insolens coquins à se révolter contre nous. Si mon armure +n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il m'aurait terrassé sept fois avec +tout aussi peu de remords que si j'eusse été un daim parvenu à son +véritable point de bonté. Il a passé en revue chaque partie de mon +corselet, frappant avec son javelot long d'une verge contre mes côtes, avec +aussi peu de ménagement que si elles eussent été de fer. Sans ma cotte de +mailles espagnole que j'avais mise sous ma casaque, c'en était fait de +moi.»--«Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, dit le templier, +tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs.»</p> + +<p>«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là un +abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et +pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal +gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire dans +la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points, +et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer nulle part +sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant de flèches +qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif village. D'un +autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons plus de secours à +attendre de sa tête de taureau et de son bras gigantesque. Qu'en +pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu, +et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers?»--«Quoi! s'écria +le templier, rendre nos prisonniers et devenir un objet de ridicule et +d'exécration, comme des guerriers qui ont donné une preuve extraordinaire +de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense, et en +s'emparant de leurs personnes, et qui cependant n'ont pu se maintenir dans +un château fort, contre une troupe de vagabonds et de proscrits, commandés +par des gardeurs de pourceaux, par des fous et par le rebut de l'espèce +humaine! Tu devrais rougir d'un pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à +moi, j'ensevelirai plutôt et mon corps et ma honte sous les ruines de ce +château, que de consentir à une capitulation aussi lâche et aussi +déshonorante.»--«Retournons donc aux murailles, dit de Bracy d'un ton +d'insouciance: il n'y a personne, soit Turc, soit templier, qui fasse moins +de cas de la vie que moi; mais sûrement il n'y a pas de honte à regretter, +comme je le fais, de ne pas être entouré d'une quarantaine de mes vaillans +<i>francs-compagnons</i>. Ô mes braves lanciers! si vous saviez comment votre +capitaine a été serré de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière +flotter devant vos piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable +de soutenir votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»</p> + +<p>«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant, +défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce +sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont +fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront tant qu'il leur +restera une goutte de sang dans les veines, pour se soustraire à la +vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc, Brian de +Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que je survive, +soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy se comporter +en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»</p> + +<p>«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur les +remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures +que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils convinrent +d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de crainte était +celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les assiégeants +venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était séparé de +cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci d'attaquer +la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage extérieur, sans +franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy étaient également +d'opinion que les assaillans chercheraient, par une attaque formidable, à +attirer sur ce point l'attention du plus grand nombre des assiégés, et +prendraient toutes les mesures nécessaires pour profiter de la moindre +négligence dans la défense de quelque autre partie de la place. Pour se +précautionner contre un pareil danger, ils firent la seule chose qui leur +fût possible, vu le peu de monde qu'ils avaient; ce fut de placer des +sentinelles de distance en distance le long des murailles, pouvant +communiquer les unes avec les autres et donner l'alarme à l'approche du +danger. En même temps il fut convenu que de Bracy se chargerait de la +défense de la poterne, et que le templier aurait toujours auprès de lui +environ une vingtaine d'hommes, corps de réserve, prêt à porter +immédiatement du secours partout où il serait nécessaire. La perte de la +barbacane était encore désastreuse sous un autre rapport; car, malgré la +hauteur des murs du château, les assiégés ne pouvaient voir avec la même +précision qu'auparavant les opérations de l'ennemi, parce qu'il y avait +quelques portions d'un bois taillis qui se trouvaient tellement près de la +porte de sortie de l'ouvrage extérieur, que les assiégeans pouvaient y +introduire toutes les forces qu'ils jugeraient convenable d'amener, et non +seulement sans danger, mais même sans être aperçus par les gens du château. +Ainsi, dans l'incertitude pénible où ils étaient sur le point où +commencerait l'assaut, de Bracy et son compagnon furent obligés de se tenir +en garde contre tout événement possible, et leurs soldats, quelque braves +qu'ils fussent, étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle +à des hommes entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment +et le mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé +et environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes +les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait +point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse, +dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus +coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers +l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient +rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne +ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère que +le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un sommeil +rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit était-elle +préférable aux angoisses du remords dont il se sentait bourrelé. Mais parmi +les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la main ne s'ouvrait jamais +pour donner, l'avarice était le plus dominant, et il aimait mieux braver +l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient attachés, que d'en acheter le +pardon et l'absolution au prix de l'or, ou par le sacrifice de quelque +propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle d'une autre trempe, n'avait +pas caractérisé son associé d'une manière bien juste, en disant que +Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de ses motifs d'incrédulité et +de mépris pour la religion établie; car le baron aurait pu alléguer que +l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop haut prix, et que la liberté +spirituelle qu'elle exposait en vente ne pouvait s'obtenir, comme celle du +grand capitaine de Jérusalem, que moyennant une forte somme; en sorte que +Front-de-Boeuf aimait mieux nier la vertu de la médecine que de payer la +visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses +trésors disparaissaient graduellement devant ses yeux, et où son coeur, +quoique dur comme la meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que +ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui +dévorait son corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son +lit funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de +nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse +situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve +dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, le +remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un pressentiment +d'avenir, qu'il combat en vain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a>L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante, en + ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers: + +<p class="mid"> Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.</p> + + Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son <i>Paradise + lost</i>. Le lecteur aimera à comparer ces trois grands écrivains: + Dante, Milton et Walter Scott.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui mettent +un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces carmes +déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux couvent de +Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs belles prairies, +d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils ces chiens altérés, +buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou jouant leurs tours +d'escamotage auprès du lit de quelque paysan moribond? Et moi, le fils de +leur fondateur; moi, pour qui les clauses de l'acte de leur fondation leur +imposent la nécessité de prier; moi... les misérables ingrats! Ils me +laissent mourir comme le chien là-bas, qui n'a ni maître ni asile; ils me +laissent mourir sans confession, sans consolation. Faites venir le +templier...; c'est un prêtre..., il peut m'être bon à quelque chose... Mais +non; autant vaudrait se confesser au diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, +qui ne croit ni au ciel ni à l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de +prières..., de prières prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas +besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de +lui...; je vais prier...; mais non..., je... je n'ose...»</p> + +<p>«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre +tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait dit +qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La conscience +bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps rendaient encore +plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption de son soliloque, +la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées superstitieuses de cette +époque, assiégent les lits des mourans pour distraire leurs pensées et les +empêcher de se livrer à des méditations qui auraient en vue leur bien-être +éternel. Il frémit; tous ses membres se roidirent; mais, reprenant bientôt +sa résolution ordinaire: «Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses +répéter mes paroles d'un ton qui ressemble au croassement de l'oiseau de la +nuit? viens à côté de mon lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton +mauvais ange, Réginald Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es +réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta +forme corporelle, et ne crois pas que je me laisse intimider. Par la +Géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs +qui m'entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait +contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se +vanter de m'avoir fait trembler.»</p> + +<p>«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta +révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le +licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux sont +blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que tu sois +un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf, tu en as +menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion..., +ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers et barons, la +fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans guerriers n'ont +tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois responsable, moi seul, de la +faute de cinquante? Démon infernal! je brave tes menaces; retire-toi; cesse +de rôder autour de ma couche. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en +paix; si tu es un démon, ton heure n'est pas encore venue.»--«Mourir en +paix! répéta la voix; non, tu ne mourras pas en paix; même à l'instant de +la mort l'image de tes meurtres passera devant toi: tu entendras les +gémissemens qui ont fait retentir les voûtes de ce château; tu verras même +le sang dont les planchers sont tout rouges.»</p> + +<p>«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice, +répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif +mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité +comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on +canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant +aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie, de +mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que tu ne peux +trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton père; pense à +sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la +main de son fils.»</p> + +<p>«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais +cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses, +comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et +dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon crime. +Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière saxonne, +Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu. Va, te +dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et arrangea le +cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort ordinaire et +naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice, l'exécrable +complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme moi, un +avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà, dit Ulrique, +s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf; depuis +long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère en voyant +que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf; ne roule pas +les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet +air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes ancêtres à qui ses +exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait pu, d'un seul coup, +fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à présent énervé et +impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire sorcière! répliqua +Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui viens gémir de joie à +la vue des décombres qui sont aussi ton ouvrage?»--«Oui, Réginald +Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil +Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de ses deux fils massacrés, +c'est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères, +son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par le nom de +Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues, et réponds-moi si je ne +dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien; je +veux te poursuivre jusqu'au dernier moment de ton existence.»</p> + +<p>«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de ce +moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne! qu'on +saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des +murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément, +Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de nouveau, +vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire de moquerie, +appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures et de la prison +ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache, baron puissant, +continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu n'obtiendras ni +réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute ces sons +épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la reprise de +l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une manière +horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre t'annoncent la chute +de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette puissance cimentée de +sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et s'écroulera devant les +ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi restes-tu étendu ici comme une +bête fauve qui n'a plus de force, pendant que le Saxon donne l'assaut à ta +forteresse?»</p> + +<p>«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque vigueur, +pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve une mort digne +de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier, répliqua-t-elle, tu ne +mourras point de la mort des braves; mais tu périras comme le renard dans +sa tanière, lorsque les paysans auront mis le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria Front-de-Boeuf; mes soldats sont +braves; mes murailles sont fortes et élevées; mes compagnons d'armes ne +craindraient pas toute une armée de Saxons, fussent-ils commandés par +Hengist et Horsa! le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se +fait entendre au dessus du tumulte de la bataille; et j'en jure par mon +honneur, lorsque nous allumerons le feu pour célébrer notre victoire, il te +consumera, toi, ton corps et tes os; et je vivrai assez long-temps pour +apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui +n'a jamais vomi sur la terre un démon incarné aussi exécrable.</p> + +<p>«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en aies +acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas savoir en +cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta puissance, toute +ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été +préparé par cette faible main. Remarques-tu cette vapeur épaisse et +suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? as-tu +pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui s'obscurcissaient? que c'était +l'effet de ta difficulté de respirer? Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre +cause. Te souviens-tu de ce magasin de bois à brûler qui est situé au +dessous de ces appartemens?»</p> + +<p>«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu? Mais +oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent +rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et bientôt +un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui chercheraient +à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula, Zernebock, dieux +des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les appellent aujourd'hui, +te servent de consolateurs à ton lit de mort qu'Ulrique maintenant +abandonne. Mais apprends, si ce peut être une consolation pour toi de le +savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la même destination, au pays des +ténèbres, où elle partagera ton châtiment comme elle a partagé tes crimes. +Et maintenant, parricide, adieu pour toujours. Puisse chaque pierre de +cette voûte trouver une langue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> pour répéter ce nom à ton oreille<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a>On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de la + Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse d'Endor, et + dans l'autre la magicienne Erietho.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a>Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans l'Écriture. + <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put +entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille ferma +la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se sauver. En +proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses +compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles! serai-je consumé par +les flammes sans être secouru? À l'aide! au secours! Brian de +Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf qui vous appelle! +c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre allié, c'est votre +frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que toutes les malédictions +dues aux traîtres tombent sur vos têtes de mécréans! Me laisserez-vous +ainsi périr misérablement? Ils ne m'entendent point; ils ne peuvent +m'entendre; ma voix est suspendue au milieu des clameurs des combattans. La +fumée devient à chaque instant plus épaisse; le feu perce à travers le +plancher. Oh! que ne puis-je aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je +être anéanti l'instant d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du +désespoir, le malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des +combattans, tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre +humain et contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de +fumée, s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son +propre élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans +mes camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce +château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le +mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la sanguinaire +Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles entreprises, les chiens de +Saxons et les maudits juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent +m'accompagner; la plus belle troupe qui soit jamais partie pour les enfers! +Ha, ha, ha! en poussant de grands éclats de rire qui firent retentir les +voûtes de l'appartement. Qui est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf +d'une voix altérée, car le bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient +pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de +rire. «Qui est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle, +sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez capables +de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici! retire-toi!...»</p> + +<p>Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau du +lit de mort du blasphémateur et du parricide.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXXI.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Encore une fois, mes chers amis, montons à la + brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de + nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, véritables + enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle + manière vous avez été nourris. Jurons que vous + emploierez votre force et votre courage d'une façon + digne de vous.»</span><br> + <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Le roi Henri V</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur le message d'Ulrique, cependant +il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et à Locksley, qui +furent enchantés d'apprendre qu'ils avaient dans la place un ami qui +pourrait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi convinrent-ils +facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut, sous quelques +désavantages qu'il se présentât, qui pût les mettre à même de délivrer +leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et qu'il fallait par +conséquent le tenter.</p> + +<p>«Le sang royal d'Alfred est en danger,» s'écria Cedric.--«L'honneur d'une +noble dame est en péril,» continua le chevalier noir.--«Et, par l'image de +saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta le brave officier, n'y +eût-il d'autre motif que celui de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre +Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres plutôt que de souffrir +qu'on touchât à un de ses cheveux.»--«Et moi aussi, dit le moine; car, +messieurs, je ne crains pas de dire qu'un fou... je veux dire... Tenez, +messieurs, écoutez-moi bien: Lorsque je vois un fou, qui est membre d'une +corporation, habile dans sa profession, et qui, par sa conversation, peut +assaisonner un verre de vin et le faire goûter aussi bien que le ferait une +bonne tranche de jambon, je dis, mes frères, qu'un pareil fou ne manquera +jamais d'un sage ecclésiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour +lui au besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une +pertuisane.» Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa sourde hallebarde +au dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune berger manie sa +houlette. «C'est vrai, révérend père, s'écria le chevalier, c'est aussi +juste que si saint Dunstan lui-même eût parlé. Maintenant, mon cher +Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de +diriger l'assaut?»</p> + +<p>«Moi? répondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais étudié l'art de prendre +ou de défendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le pouvoir +tyrannique a établi son domicile, et que les Normands ont élevées sur cette +terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier rang; mais mes +camarades savent fort bien que je n'ai jamais été habitué à la discipline +des camps ni à l'attaque des places fortes.»--«Puisqu'il en est ainsi, dit +Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je +vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de cette forêt, si un +seul des assiégés se présente sur les remparts sans se sentir percer +d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans un jambon aux fêtes +de Noël.»--«C'est bien dit, s'écria le chevalier noir, et si on ne me croit +pas indigne d'être employé dans cette circonstance, et si parmi ces braves +gens il s'en trouve quelques uns qui soient disposés à suivre un vrai +chevalier, car je ne crains pas de me donner ce titre, je suis prêt à les +mener à l'attaque de ces remparts, et d'y faire usage de toute l'habileté +que je dois à mon expérience.»</p> + +<p>Ce fut après cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna le +premier assaut. Le lecteur a déjà été instruit du résultat. Dès que la +barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de cet +heureux événement à Locksley, et de le prier en même temps de tenir le +château en état d'observation, de manière à empêcher les assiégés de +rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tâcher de +reprendre l'ouvrage avancé qu'ils venaient de perdre. Le chevalier désirait +d'autant plus éviter cette sortie, qu'il savait que les hommes qu'il +commandait, n'étant que des volontaires trop précipités dans leurs +mouvemens, nullement exercés, mal armés et ne connaissant aucune +discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec +désavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui étaient +bien pourvus d'armes offensives et défensives, et qui auraient à opposer au +zèle et à l'ardeur des assiégeans cette grande confiance qu'inspirent une +discipline parfaite et l'habitude du maniement des armes. Le chevalier +employa cet intervalle à faire construire une sorte de pont flottant, ou +plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le +fossé, malgré la résistance de l'ennemi. Cette construction ne pouvait se +faire bien promptement; mais les chefs s'en inquiétèrent d'autant moins que +ce retard donnait à Ulrique le temps d'exécuter son plan de diversion quel +qu'il fût.</p> + +<p>Cependant, lorsque le radeau fut terminé: «Il est inutile, dit le chevalier +noir, d'attendre ici plus long-temps; voilà le soleil qui baisse: et +d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me permet pas de +m'arrêter un jour de plus avec vous. D'un autre côté, je m'étonnerais fort +que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une troupe de cavaliers venant +d'York, si nous ne nous hâtions d'achever notre ouvrage. Ainsi, l'un de +vous, allez trouver Locksley, pour lui dire de commencer une décharge de +traits de l'autre côté du château, de se porter en avant, comme pour livrer +un assaut. Quant à vous, coeurs véritablement anglais, secondez-moi, et +tenez-vous prêts à pousser ce radeau en travers du fossé aussitôt que la +porte de notre côté s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et +venez m'aider à détruire cet angle saillant que vous voyez là-bas au mur +principal du château. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas +de venir à l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour +s'exposer, garnissent le haut de nos ouvrages avancés; qu'ils bandent +fortement leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce +qui s'y présentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de +ceux qui restent ici?»</p> + +<p>«Non, de par l'âme d'Hereward, répondit le Saxon. Je n'entends rien au +commandement; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne +suis pas un des premiers à te suivre dès que tu auras donné le signal. +C'est ici ma propre querelle et je ne dois être autre part qu'à +l'avant-garde de l'armée.»--«Considère cependant, noble Saxon, dit le +chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce +casque, ce petit bouclier et cette épée, et que tout cela est bien peu de +chose.»--«Tant mieux! répondit Cedric; je n'en serai que plus léger pour +escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier, mais je +te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un Saxon se +présenter au front de la bataille avec autant d'intrépidité que jamais tu +n'y as vu paraître le corselet de fer d'un Normand.»</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, s'écria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la +porte et lancez le pont flottant.» La porte qui conduisait du mur intérieur +de la barbacane au fossé et qui correspondait à l'angle saillant dans le +mur principal du château s'ouvrit alors tout à coup; et l'on fit avancer le +radeau, qui bientôt fit rejaillir l'eau du fossé, s'étendant en longueur +d'un bord à l'autre, mais ne formant qu'un passage glissant et momentané à +deux hommes de front pour traverser depuis les ouvrages avancés jusqu'au +château. Le chevalier noir, qui savait combien il était important de +prendre l'ennemi par surprise, se précipita sur le radeau, suivi de près +par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il commença à frapper à coups +redoublés avec sa hache sur la porte du château, à l'abri, du moins en +partie, des traits et des pierres lancés par les assiégés, parce qu'il se +trouvait sous les débris de l'ancien pont-levis, que le templier avait +détruit en se retirant de la barbacane, et dont une portion était encore +attachée au mur, au dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier +n'avaient pas un pareil abri; deux furent tués par des carreaux d'arbalète; +deux autres tombèrent dans le fossé; les autres rentrèrent dans la +barbacane.</p> + +<p>La position de Cedric et du chevalier noir était maintenant devenue +vraiment critique, et l'aurait été encore davantage, sans la constance des +archers qui étaient dans la barbacane à faire pleuvoir une grêle de flèches +sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés qui les +garnissaient, et donnant un peu de répit aux deux guerriers, qui sans cela +auraient été accablés par le grand nombre de projectiles de toute espèce +qu'on lançait sur eux. Il faut le répéter; le péril était imminent et le +devenait toujours davantage.--«N'avez-vous pas de honte? s'écria de Bracy +en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous voulez passer pour des +arbalétriers, et vous souffrez que ces deux misérables maintiennent leur +poste sous les murs du château? Faites tomber sur eux le chaperon de ce +mur, si vous ne pouvez faire mieux. Apportez des pics, des leviers et +abattez-moi cet énorme créneau;» leur indiquant en même temps une lourde +masse de pierres sculptées qui surplombait du haut du parapet. En ce moment +les assiégeans aperçurent le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour +qu'Ulrique avait désigné à Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le +premier, comme il se rendait en toute hâte aux ouvrages avancés, impatient +de connaître les progrès de l'attaque.</p> + +<p>«Saint Georges! s'écria-t-il; le glorieux saint Georges pour l'Angleterre, +en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon chevalier et le +noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crâne enfroqué, fais voir +que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant, mes braves, le château +est à nous, nous avons des amis dans l'intérieur. Regardez là-haut ce +drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est à nous: songez à +l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous sommes maîtres de la +place!» En disant ces mots, il banda son arc et décocha une flèche droit à +la poitrine d'un des hommes d'armes, qui, d'après les ordres de de Bracy, +était occupé à détacher un fragment d'un des créneaux pour le précipiter +sur Cedric et le chevalier noir. Un second soldat prit des mains du mourant +la barre de fer pour achever de détacher la pierre; déjà il avait réussi, +lorsque une flèche l'atteignit à la tête et le précipita mort dans le +fossé. Les autres furent épouvantés, car aucune armure ne paraissait +pouvoir résister aux traits du redoutable archer... «Allez-vous donc lâcher +pied, misérables poltrons! s'écria de Bracy: <i>Montjoie saint Denis!</i> +donnez-moi le levier.» En même temps il se saisit de la barre de fer avec +laquelle il essaya de faire avancer le fragment déjà détaché, et qui était +d'un poids si énorme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en +pièces ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais +même aurait coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient traversé +le fossé; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au moine +lui-même malgré son intrépidité, refusèrent de mettre le pied sur le +radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois fois la +flèche fut repoussée par l'excellente armure du guerrier.</p> + +<p>«Maudite soit la trempe espagnole de ta cotte d'armes! dit Locksley; si +elle eût été anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi +facilement que si c'eût été de la soie, ou de la simple toile. Il se mit +alors à crier: Camarades! amis! noble Cedric! battez en retraite: faites +place à cette masse qui va tomber!» Sa voix ne fut pas entendue; car le +bruit et le fracas, occasionné par le chevalier lui-même en frappant sur +la poterne, aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. À la +vérité, le fidèle Gurth s'élança sur le radeau dans le dessein d'avertir +Cedric du danger qu'il courait, ou pour le partager avec lui. Mais cet +avertissement serait arrivé trop tard: déjà l'immense fragment chancelait, +et les efforts de de Bracy auraient été couronnés du succès si la voix du +templier n'eût fait retentir à son oreille ces mots épouvantables: «Tout +est perdu, de Bracy: le château est en feu!»--«As-tu perdu la tête?» +répliqua le chevalier.--«Toute la partie de l'ouest est embrasée, dit le +templier: j'ai fait de vains efforts pour arrêter les progrès de +l'incendie.» Quelque effrayante que fût cette nouvelle, Brian de +Bois-Guilbert l'annonça avec ce stoïque sang-froid qui formait la base de +son caractère; mais elle ne fut pas reçue avec le même calme par de Bracy, +qui s'écria: «Saints du Paradis! que devons-nous faire? Je fais voeu de +donner à saint Nicolas de Limoges un chandelier d'or massif....»</p> + +<p>«Laisse là ton voeu, dit le templier, et écoute-moi: Conduis tes soldats +comme si tu voulais faire une sortie, et ouvre la porte de la poterne; il +n'y a là que deux hommes pour protéger le radeau; jette-les dans le fossé, +et pousse jusqu'à la barbacane, que, de mon côté, je viendrai attaquer avec +les hommes que je ferai sortir par la porte principale. Si nous pouvons +reprendre ce poste, sois sûr que nous nous défendrons jusqu'à ce que nous +recevions quelque secours, ou qu'enfin on nous accorde des conditions +honorables.»--«L'idée n'est pas mauvaise, dit de Bracy, et je vole à mon +poste. Je puis compter sur toi, sans doute?»--«À la vie et à la mort, +répondit Bois-Guilbert; mais, au nom de Dieu, dépêche-toi.»</p> + +<p>De Bracy se hâta de rassembler sa troupe et de marcher à la poterne, dont +il ordonna d'ouvrir incontinent la porte. Au même instant le chevalier +noir, avec cette force extraordinaire qui le distinguait, se précipita dans +le passage en dépit de toute la résistance de de Bracy et de sa troupe. +«Poltrons, s'écria de Bracy, souffrirez-vous donc que deux hommes nous +enlèvent le seul moyen de nous mettre en sûreté?»--«C'est le diable, dit un +vieux combattant qui cherchait à se garantir de la furie du chevalier +noir.»--«Eh bien! quand ce serait le diable, répliqua de Bracy, faut-il se +jeter dans l'enfer pour éviter ses griffes? Le feu est au château, +misérables! Que le désespoir vous donne du courage, ou bien laissez-moi +passer, et que j'aille moi-même me mesurer avec ce vaillant champion.» Il +faut avouer que ce Bracy, dans les événemens de ce jour, maintint la +réputation qu'il s'était acquise dans les guerres civiles de cette +désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne, et dans +lequel les deux vaillans champions combattaient corps à corps, retentissait +des coups violens qu'ils se portaient: de Bracy avec son épée, et le +chevalier noir avec sa lourde hache d'armes. À la fin, le Normand reçut un +coup si violent, que, bien qu'il fût en partie amorti par son bouclier, car +autrement il ne s'en serait jamais relevé, tomba d'une telle force en +arrière sur son casque, qu'il fut renversé tout de son long sur le pavé.»--«Rends-toi, de Bracy, dit le chevalier noir en se penchant sur lui, et +tenant contre le grillage de sa visière le fatal poignard avec lequel les +chevaliers se débarrassaient de leurs ennemis, et que l'on appelait le +poignard de la miséricorde; rends-toi, Maurice de Bracy, secouru ou non, ou +tu es mort.»--«Je ne veux pas me rendre, répondit de Bracy d'une voix +faible, à un vainqueur que je ne connais point. Dis-moi ton nom, ou exerce +sur moi ta furie; mais il ne sera jamais dit que Maurice de Bracy a été le +prisonnier d'un rustaud, dont le nom était inconnu.»</p> + +<p>Le chevalier noir dit tout bas quelques mots à l'oreille du vaincu. «Je me +reconnais ton véritable prisonnier, secouru ou non secouru, répondit le +Normand, quittant son ton de fierté et d'obstination bien prononcée, et +prenant celui de la plus grande soumission.»--«Rends-toi à la barbacane, +dit le vainqueur d'un ton d'autorité, et là attends mes ordres.»--«Mais +auparavant, dit de Bracy, laissez-moi vous dire une chose qu'il vous +importe de savoir. Wilfrid d'Ivanhoe est blessé et prisonnier, et il périra +dans l'embrasement s'il n'est promptement secouru.»--«Wilfrid d'Ivanhoe +prisonnier et près de périr! s'écria le chevalier noir. Si un seul cheveu +de sa tête est atteint par le feu, je m'en vengerai sur chacun des habitans +du château. Dis-moi où est sa chambre?»--«Monte cet escalier tournant que +tu vois là-bas, dit de Bracy; il conduit à son appartement. Ne veux-tu pas +que je t'y mène?»--«Non, répondit le chevalier, va-t'en tout de suite à la +barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas à toi, de Bracy.»</p> + +<p>Pendant ce combat et le court monologue qui suivit, Cedric, à la tête d'un +corps de troupes, dans lequel le moine se faisait remarquer, traversa le +pont flottant aussitôt que la poterne fut ouverte, et chassa devant lui les +soldats découragés et désespérés de de Bracy; les uns demandèrent quartier; +d'autres voulurent résister, mais en vain; le plus grand nombre s'enfuit +vers la cour du château. De Bracy lui-même se releva, et jeta tristement un +coup d'oeil sur son vainqueur qui s'éloignait. «Il ne se fie pas à moi, +répéta-t-il; hélas! me suis-je montré digne de sa confiance?» Ensuite il +ramassa son épée, ôta son casque en signe de soumission, et s'achemina vers +la barbacane; dans sa marche il rencontra Locksley et lui remit son épée.</p> + +<p>Comme les flammes faisaient des progrès rapides, elles furent bientôt +aperçues de la chambre où se trouvait Ivanhoe avec la juive Rébecca, qui +lui prodiguait tous ses soins. Son assoupissement avait été de peu de +durée; car il avait été réveillé par le bruit de l'attaque, et Rébecca, qui +à son instante prière s'était remise à la fenêtre pour connaître l'issue du +combat et pour l'en instruire, fut pendant quelque temps dans +l'impossibilité de rien distinguer, à cause de la vapeur étouffante qui +s'élevait de tous côtés. Enfin les tourbillons de fumée qui vinrent remplir +l'appartement, et les cris de «Au feu! de l'eau!» qui se firent entendre +malgré tout le tumulte de l'attaque, firent bientôt connaître les progrès +de ce nouveau danger. «Le château est en feu, s'écria Rébecca, tout est +embrasé! Que faire pour nous sauver?»--«Fuis, Rébecca, et mets-toi en +sûreté, dit Ivanhoe; quant à moi, aucun secours humain ne saurait me +sauver.»--«Je ne fuirai point, dit Rébecca; nous serons sauvés ou nous +périrons ensemble. Et cependant, grand Dieu! mon père; mon père, que +va-t-il devenir?» En ce moment la porte de l'appartement s'ouvre, et le +templier se présente dans un ensemble effrayant; car son armure dorée était +brisée et ensanglantée, et le panache qui ombrageait son casque était en +partie brûlé et en partie tombant en flocons déchirés.</p> + +<p>«Je te retrouve, dit-il à Rébecca; tu vas voir que je tiens ma promesse de +partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Il n'y a qu'un seul +passage qui puisse nous conduire dans un lieu de sûreté. Il m'a fallu +vaincre mille obstacles pour venir te le montrer; allons, suis-moi à +l'instant.»--«Seule? répondit Rébecca; non, je ne te suivrai point; mais si +tu es réellement né d'une femme, si tu as la moindre étincelle d'humanité, +si ton coeur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te couvre, oh! sauve +mon vieux père, sauve ce chevalier blessé.»--«Un chevalier, répliqua le +templier avec son sang-froid accoutumé; un chevalier, Rébecca, doit se +soumettre au sort qui l'attend, soit au milieu des flammes, soit dans le +fort des combats; mais qui est-ce qui s'embarrasse de savoir où et comment +un juif subira le sien?»--«Guerrier farouche! dit Rébecca; plutôt périr +dans les flammes que te devoir mon salut!»--«Il ne s'agit pas de choix, +Rébecca, répliqua le templier; tu as réussi une fois à rompre mon dessein; +mais il n'y a pas un mortel qui puisse se vanter de m'avoir trompé deux +fois.»</p> + +<p>À ces mots il saisit la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris de +terreur, et l'emporte entre ses bras hors de la chambre, sans faire +attention aux menaces et aux injures qu'Ivanhoe vomissait contre lui. +«Infernal templier, disait-il d'une voix de tonnerre, opprobre de ton +ordre, laisse là cette fille! traître de Bois-Guilbert! c'est Ivanhoe qui +te l'ordonne. Scélérat! je veux te percer le coeur.»--«Sans tes cris, +Wilfrid, dit le chevalier noir, qui entra en ce moment dans la chambre, je +ne t'aurais pas trouvé.»--«Si tu es un vrai chevalier, dit Ivanhoe, ne +t'occupe pas de moi; mets-toi à la poursuite de ce ravisseur; sauve lady +Rowena; cherche le noble Cedric.»--«Chacun son tour, répondit le chevalier +noir; à présent c'est le tien.» Et, prenant Ivanhoe dans ses bras, il +l'emporta avec autant de facilité que le templier en avait eu en enlevant +Rébecca, et courut jusqu'à la poterne, où il confia son fardeau aux soins +de deux gardes, et rentra dans le château pour aider à sauver les autres +prisonniers.</p> + +<p>La flamme brillait maintenant dans une des tourelles, d'où elle s'échappait +par les fenêtres et les meurtrières. Il y avait cependant des endroits où +la grande épaisseur des murs et les voûtes des appartemens résistaient au +progrès de l'incendie; mais aussi la rage de l'homme y déployait ses +fureurs avec non moins de violence que ne le faisait autre part cet élément +que l'on peut à peine appeler plus destructeur; car les assiégeans +poursuivaient les défenseurs du château de chambre en chambre, et +assouvissaient dans leur sang la vengeance qui depuis long-temps les +animait contre les soldats du tyran Front-de-Boeuf. La majeure partie de la +garnison fit une résistance opiniâtre; un petit nombre demanda quartier; +mais personne ne l'obtint. L'air retentissait de gémissemens et du +cliquetis des armes; et on avait peine à marcher sur les planchers +glissans, rougis du sang des morts et des blessés.</p> + +<p>À travers cette scène de confusion, on vit se précipiter Cedric, volant à +la recherche de Rowena, tandis que le fidèle Gurth le suivait de près dans +la mêlée, oubliant sa propre sûreté et s'efforçant de détourner les coups +dirigés contre son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour arriver à +l'appartement de sa pupille, justement au moment précis où, perdant toute +espérance de se sauver, et pressant, avec toute l'angoisse du désespoir, un +crucifix contre son sein, attendait une mort que tout lui représentait à +chaque instant comme plus prochaine. Il la confia aux soins de Gurth, qu'il +chargea de la conduire à la barbacane, avec laquelle on pouvait maintenant +communiquer sans crainte de l'ennemi, ni s'exposer aux flammes qui n'y +étaient pas encore parvenues. Cela fait, le loyal Cedric se hâta de se +mettre à la recherche de son ami Athelstane, déterminé à s'exposer à tous +les dangers pour sauver le dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que +Cedric eût pénétré jusqu'à l'antique salle dans laquelle il avait été +lui-même prisonnier, le génie inventif de Wamba était parvenu à se procurer +la liberté, ainsi qu'à son compagnon d'infortune.</p> + +<p>Lorsque le tumulte du combat eut fait connaître que l'on était au plus fort +de l'action, le fou se mit à crier de toute la force de ses poumons: «Saint +Georges et le Dragon; le brave saint Georges pour l'Angleterre! Le château +est à nous!» Et il rendit ces cris encore plus effrayans en frappant l'une +contre l'autre deux ou trois armures vieilles et rouillées qui se +trouvaient éparpillées autour de la salle.</p> + +<p>Les soldats qui composaient le corps-de-garde posté à l'extérieur, +c'est-à-dire dans l'antichambre, et qui étaient déjà dans un état d'alarme, +furent soudain épouvantés par les cris de Wamba; et, sans songer à fermer +la porte, coururent annoncer au templier que les ennemis étaient entrés +dans la vieille salle. Dès lors il ne fut pas difficile aux prisonniers de +s'échapper, d'abord de l'antichambre, et de là dans la cour du château, +maintenant le théâtre des derniers efforts des combattans. Ici se faisait +remarquer le fier templier, à cheval, entouré d'une partie de la garnison, +infanterie et cavalerie, qui s'étaient ralliés autour de leur vaillant +chef, dans le dessein de s'assurer de la dernière chance de retraite et de +salut qui leur restât. Le pont-levis avait été baissé par son ordre, mais +le passage était loin d'être libre; car les archers, qui jusqu'alors +s'étaient bornés à lancer leurs flèches contre cette partie du château, +voyant maintenant l'incendie se propager et le pont-levis se baisser, se +précipitèrent tous ensemble à la porte, tant pour empêcher la sortie de la +garnison que pour s'assurer de leur part du butin avant la ruine totale du +château. D'un autre coté, ceux des assiégeans qui étaient entrés par la +poterne étaient parvenus jusque dans la cour, attaquant avec furie le peu +de défenseurs qui restaient et qui se trouvaient ainsi pressés des deux +côtés à la fois.</p> + +<p>Poussé néanmoins par le désespoir, et encouragé par l'exemple de son +intrépide chef, ce dernier reste des défenseurs du château combattit avec +la plus grande valeur; et, quoique bien inférieur en nombre aux assaillans, +il réussit plus d'une fois à les repousser. Rébecca, à cheval, devant un +des esclaves sarrasins du templier, était au milieu de la petite troupe, et +Bois-Guilbert, malgré la confusion occasionnée par la lutte sanglante qui +se passait, veillait avec la plus grande attention à sa sûreté. À tout +instant on le voyait à ses côtés, oubliant le soin de sa propre +conservation, la couvrant de son bouclier triangulaire recouvert d'acier, +parfois la quittant en faisant entendre son cri de guerre, et se +précipitant au milieu des ennemis pour faire mordre la poussière à ceux qui +se présentaient les premiers, puis il retournait à l'instant à côté de +celle qu'il protégeait.</p> + +<p>Athelstane, qui, comme on sait, était un peu indolent à la vérité, mais +nullement poltron, examinait avec attention tout ce qui, sous ce costume de +femme, pouvait lui faire reconnaître celle que le templier ne perdait pas +de vue, et dans lequel son instinct ou sa jalousie le portèrent à voir +Rowena, qu'il convoitait, pour la faire disparaître en dépit de ses +gardiens; «Par l'âme de saint Édouard, dit-il, je la délivrerai des mains +de ce trop orgueilleux chevalier, et je le ferai tomber sous mes coups.»</p> + +<p>«Prenez garde, dit le railleur Wamba, pour vouloir trop se presser on pêche +une grenouille au lieu d'un poisson. Par ma marotte, ce n'est pas là lady +Rowena; voyez ces longs cheveux noirs... Ou bien, si vous ne distinguez pas +le blanc du noir, vous pouvez marcher si vous voulez; quant à moi, je ne +vous suis point; je n'irai pas me faire rompre les os sans savoir pour +qui... Et puis, vous voilà sans armure... Prenez-y garde, jamais bonnet de +soie n'a résisté à un acier bien trempé... Ah! vous voulez absolument vous +jeter dans l'eau; eh bien! vous serez mouillé... <i>Deus vobiscum</i>, +archi-vaillant chevalier Athelstane!» En achevant ces mots, il s'éloigna +du Saxon, qu'il avait jusque là retenu par sa tunique.</p> + +<p>Relever de terre une masse d'armes que la main d'un soldat expirant venait +d'abandonner, se précipiter sur la troupe du templier, frappant rapidement +à droite et à gauche et renversant un guerrier à chaque coup, ne fut pour +le robuste et vigoureux Athelstane, alors animé d'une fureur +extraordinaire, que l'oeuvre d'un moment; il se trouva bientôt à peu de +distance de Bois-Guilbert, à qui il cria d'une voix de tonnerre: «À moi, +poltron de templier! Laisse là celle que tu es indigne de toucher; à moi, +chef d'une bande de voleurs et d'assassins!»--«Chien que tu es, répondit le +templier, en grinçant les dents, je vais t'apprendre à blasphémer ainsi +l'ordre sacré du temple de Sion,» et au même instant, faisant faire une +demi-volte à son cheval, puis une demi-courbette vers le Saxon, et se +levant sur les étriers, de manière à profiter de tout l'avantage qu'allait +lui donner la descente du cheval, il asséna un coup épouvantable sur la +tête d'Athelstane.</p> + +<p>Wamba avait bien eu raison de dire que bonnet de soie ne résistait pas à +acier bien trempé. Le sabre du templier était si tranchant, qu'il fit voler +en éclats le manche, quoique très dur et garni de fortes lanières, de la +hache d'armes que le malheureux Saxon avait levée pour parer le coup, et +descendit avec une telle violence sur sa tête, qu'il le renversa dans la +poussière.</p> + +<p>«Ah! te voilà donc, Baucéan, s'écria Bois-Guilbert; ainsi périssent tous +les ennemis des chevaliers du Temple!» Et profitant de l'état de +consternation dans lequel les ennemis étaient plongés par la chute +d'Athelstane, il s'écria: «Que ceux qui veulent se sauver me suivent, en +s'élançant vers le pont-levis, qu'il traversa en dépit des archers qui +voulaient s'y opposer. Il fut suivi par ses Sarrasins et par cinq ou six +hommes d'armes qui étaient remontés sur leurs chevaux. Le templier courut +quelque danger dans sa retraite, à cause du grand nombre de trais lancés +sur lui et sur sa troupe; mais cela ne l'empêcha pas de faire le trajet au +galop, pour arriver à la barbacane, pensant qu'il était possible que de +Bracy s'en fût emparé, d'après le plan qu'il avait concerté avec lui.</p> + +<p>«De Bracy! De Bracy! s'écria-t-il, es-tu là?»--«Oui, répondit de Bracy, +mais j'y suis prisonnier.»--«Puis-je te secourir? demanda Bois-Guilbert.»--«Non, répondit de Bracy; je me suis rendu, secouru, ou non secouru, et je +serai fidèle à ma parole. Sauve-toi; les faucons sont lâchés... Mets la mer +entre toi et l'Angleterre... Je n'ose t'en dire davantage.»--«Eh bien! +répliqua le templier, puisque tu veux rester là, souviens-toi que j'ai +dégagé ma parole de «À la vie et à la mort.» Quant aux faucons, qu'ils +soient où ils voudront, je m'imagine que les murs de la préceptorerie de +Templestowe seront pour moi un abri suffisant, et c'est là que je vais me +rendre, comme le héron dans sa retraite.» À ces mots il mit son cheval au +galop et disparut avec sa suite.</p> + +<p>Ceux des assiégés qui n'avaient pas abandonné le château, continuèrent à se +battre en désespérés, après le départ du templier, non qu'ils eussent aucun +espoir de vaincre, mais parce qu'ils n'attendaient point de quartier. Le +feu se propageait rapidement dans toutes les parties du château, lorsqu'on +aperçut sur une des tourelles Ulrique, qui l'avait allumé, semblable à une +des furies dont les anciens nous ont donné la description<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>, faisant +entendre un chant de guerre, pareil à celui qu'entonnaient sur le champ de +bataille les scaldes des Saxons lorsqu'ils étaient encore plongés dans les +erreurs du paganisme. Ses longs cheveux gris flottaient derrière sa tête +découverte. On voyait dans ses yeux l'ivresse délicieuse de la vengeance +satisfaite le disputer au feu de la folie la plus délirante; et sa main +brandissait une quenouille, comme si elle eût voulu se comparer à l'une des +Parques filant et coupant le fil de la vie humaine<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. La tradition nous a +conservé quelques unes des strophes de l'hymne barbare que dans cet accès +de démence elle chanta au milieu de cette scène de carnage et +d'embrasement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a>Les furies Scandinaves avaient nom <i>Walkyries</i>. Montées sur + des coursiers agiles, elles s'élançaient, le glaive à la main, dans + la mêlée, et choisissaient les braves qui allaient périr, pour les + conduire à l'Élysée de leur dieu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Les parques des Saxons avaient de l'analogie avec celles des + anciens.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p class="mid"> I.</p> + +<p> Aiguisez le brillant acier, enfans du blanc dragon<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>! Allume la torche, + fille d'Hengist<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>! Ce n'est pas pour être employé au banquet que + l'acier brille; il est dur, large, et sa pointe est acérée. Ce n'est pas + pour aller à la chambre nuptiale que s'allume la torche; la vapeur qui en + sort, la flamme qu'elle jette, sont colorées de bleu par le soufre dont + elle est composée. Aiguisez vos poignards; le corbeau fait entendre ses + croassemens! Allumez vos torches; Zernebock<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> remplit l'air de ses + aboiemens. Aiguisez le brillant acier, fils du dragon! Allume ta torche, + fille d'Hengist!<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a>Armoiries d'un guerrier Scandinave.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Premier Saxon qui, avec son frère Horsa, foula le sol + britannique en 449.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a>Un des génies du mal, dans la religion saxonne.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Fille de Hengist veut dire Saxonne.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p class="mid"> II.</p> + +<p> Le nuage sombre est descendu bien bas sur le château du thane. L'aigle + fait entendre ses cris perçans; il plane au dessus de leurs têtes. Cesse + tes cris, vorace habitant des régions éthérées; ton banquet se prépare! + Les filles de Valhalla sont attentives à cette scène; la race d'Hengist + leur enverra des convives. Secouez vos tresses noires, filles de + Valhalla, que les sons que vous faites rendre à vos tambourins expriment + votre féroce joie!</p> + +<p> Plus d'un personnage hautain, plus d'un guerrier + fameux, viendront s'asseoir à votre table.</p> + +<p class="mid"> III.</p> + +<p> La nuit qui s'avance devient plus noire sur le château du thane; les + nuages amoncelés se rassemblent à l'entour; bientôt ils seront rouges + comme le sang du vaillant guerrier! Le destructeur des forets hérissera + contre eux sa crête enflammée. C'est lui dont la flamme brillante consume + les palais; il fait ondoyer son immense bannière nuancée de pourpre + foncé, au dessus des valeureux combattans; rien ne lui plaît autant que + le cliquetis des épées et le choc des boucliers: il aime à s'abreuver du + sang qui jaillit tout bouillant et comme en sifflant de la blessure.</p> + +<p class="mid"> IV.</p> + +<p> Tout doit périr! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la + mieux trempée; le feu dévore l'habitation des princes; les machines + détruisent les murailles et les retranchemens; tout doit périr! La race + d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du + glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux; + trempez vos épées dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous + buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des + flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis + que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni pitié ne vous + attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte + a un terme! Moi-même il faut que je périsse.</p> + <br> + +<p>Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient vers +le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de tous les +lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit, +chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, en +sorte que les combattans furent obligés de sortir de la cour. Les vaincus, +dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent et se réfugièrent dans +le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils +contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d'effroi cette masse de +feu, qui donnait aux flammes cette teinte rougeâtre que l'on voyait se +réfléchir ensuite sur les figures et les armes des combattans. La Saxonne +Ulrique, en extase à la vue de tant d'horreurs, resta long-temps visible +dans le poste élevé où elle s'était placée, agitant ses bras de tous côtés, +comme pour exprimer la joie qu'elle ressentait, et s'applaudissant du +résultat de l'incendie qu'elle avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula +avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui +avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant +quelques instans, donna la juste mesure des profondes impressions que cette +catastrophe faisait naître dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne +fut interrompue que par leurs signes de croix. On entendit alors la voix de +Locksley, qui s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire +de la tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre +rendez-vous ordinaire du trysting-tree<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, à Harthill-Walk; c'est là qu'à +la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes et +celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> <i>Tryste</i>, mot écossais qui veut dire un lieu de rendez-vous + pour une foire ou un marché. Ici <i>trysting-tree</i> est l'arbre au pied + duquel Locksley invite ses compagnons à se réunir pour recevoir leur + part du butin. Ce mot et beaucoup d'autres ont été passés sous + silence par M. Defauconpret.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXXII.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">«Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois; + les royaumes ont leurs édits; les cités ont leurs chartes; + le proscrit lui-même qui s'est retiré dans les forêts + conserve encore un reste de discipline civile; + car, depuis le jour où Adam entoura ses reins + d'un tablier de feuillage, l'homme a commencé + à vivre en société avec l'homme; et les lois + ont été faites pour rendre cette union plus étroite.»</span><br> + <span class="rig"><i>Ancienne comédie</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>L'aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt. Les +perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche, +quittant son gîte placé au milieu de la haute fougère, conduisait son faon +timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s'était +encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le cerf +majestueux, marchant à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure. +Tous les proscrits étaient rassemblés autour du grand chêne, à +Harthill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après +les fatigues du siége, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs +écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événemens du jour, et calculant +la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.</p> + +<p>Les dépouilles étaient en effet considérables; car bien que beaucoup +d'objets eussent été la proie des flammes, néanmoins on voyait une grande +quantité de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des vêtemens +splendides, étaient tombés au pouvoir des proscrits, qui avaient donné des +preuves de courage et d'intrépidité, et qui d'ailleurs ne reculaient devant +aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche récompense. Toutefois, +les lois de l'association étaient tellement sévères, qu'il ne se trouva pas +un seul individu parmi eux qui eût l'idée de s'approprier la moindre partie +du butin, en sorte que tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît +la répartition.</p> + +<p>Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne, qui n'était cependant pas le +même sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de +notre histoire, mais un autre qui s'élevait au milieu d'un amphithéâtre +champêtre, distant d'un demi-mille du château démoli de Torquilstone. Ce +fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur un trône de gazon, sous +les branches entrelacées de l'arbre immense, et sa troupe se rangea en +demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à prendre place à sa +droite et Cedric à s'asseoir à sa gauche.</p> + +<p>«Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans +ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages sujets +respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines, je cédais +ma place à aucun mortel. Mais à présent, qui de vous a vu notre chapelain? +où est notre joyeux moine? Une messe commence très bien les travaux de la +journée parmi des chrétiens.» Personne n'avait vu le clerc de Copmanhurst. +«Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef des proscrits; j'espère +que son absence ne vient que à ce qu'il s'est oublié un peu plus long-temps +qu'il ne faut auprès de la bouteille. Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise +du château?»--«Je l'ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d'une +cave, jurant par tous les saints du calendrier qu'il goûterait des vins de +Gascogne de Front-de-Boeuf.»--«Et nous préservent tous les saints, autant +qu'ils sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons +vins, et qu'il ait été enseveli sous les ruines du château! Pars tout de +suite, Miller; prends du monde avec toi; cherche à reconnaître l'endroit où +tu l'as vu; puise de l'eau dans le fossé pour arroser les décombres encore +fumantes de la forteresse. Plutôt les faire enlever pierre par pierre que +de perdre mon brave gros moine!»</p> + +<p>Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on considère +que l'on était au moment de faire une distribution intéressante du butin, +montra combien chacun avait à coeur la sûreté du père spirituel de la +troupe. «En attendant, dit Locksley, procédons au partage; car, ne nous y +trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu, +les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Boeuf +vont se mettre en mouvement pour nous attaquer, et il serait à propos de +songer de bonne heure à notre sûreté.» Puis se tournant vers le Saxon: +«Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts, choisis celle que +tu préféreras, pour servir de récompense à tes hommes d'armes qui nous ont +aidés dans notre entreprise.»</p> + +<p>«Brave archer, répondit Cedric, mon coeur est accablé de tristesse. Le noble +Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier rejeton du +saint roi confesseur. Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus +renaître. Une étincelle a été éteinte par son sang qu'aucun souffle humain +ne peut rallumer. Mes gens, à l'exception du petit nombre que vous voyez +ici, n'attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais +respectables dépouilles dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire +retourner à Rotherwood, et il faut qu'elle soit escortée par des forces +suffisantes. Je devrais par conséquent être déjà parti; mais j'ai différé +mon départ, non pour partager le butin, car je prends à témoin Dieu et +saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons la valeur d'un +liard; mais parce que je voulais te faire mes remerciemens à toi et à tes +braves archers, pour la vie et l'honneur que vous nous avez sauvés!»</p> + +<p>«Mais enfin, reprit Locksley, nous n'avons fait tout au plus que la moitié +de l'affaire; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes voisins et +tes confédérés.»--«Je suis assez riche pour les récompenser moi-même», +répondit Cedric.--«Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui ont été assez +avisés pour se récompenser par eux-mêmes; ils ne s'en retournent pas les +mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la livrée bigarrée.»--«Je +n'ai rien à leur dire, ajouta Locksley; nos lois n'obligent que nous +seuls.»--«Mais toi, mon pauvre garçon, dit Cedric se retournant et +embrassant son fou, comment puis-je te récompenser, toi qui n'as pas craint +de te laisser charger de chaînes et d'exposer ta vie pour moi? Tous m'ont +abandonné, le pauvre fou seul m'est resté fidèle.»</p> + +<p>Une larme, prête à s'échapper, brillait dans l'oeil du digne thane, pendant +qu'il parlait ainsi, et qu'il donnait une preuve de sensibilité si +profonde, que même la mort d'Athelstane n'avait pu lui arracher; mais il y +avait dans l'attachement <i>mi-instinctif</i> de son fou quelque chose qui lui +causait une émotion plus vive que celle même qui est l'effet de la douleur.</p> + +<p>«Ah, ma foi! dit le fou en se dégageant des caresses de son maître, si vous +payez mes services avec l'eau de vos yeux, il faudra donc que le fou se +mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa profession? +Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein de me faire +plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth d'avoir dérobé une +semaine à votre service, pour la consacrer à celui de votre fils.»</p> + +<p>«Lui pardonner! s'écria Cedric; je veux non seulement lui pardonner, mais +même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-toi à genoux.» Le porcher fut +à l'instant aux pieds de son maître. «Tu n'es plus THEOW et ESNE; tu n'es +plus serf, dit-il en le touchant avec une baguette, mais FOLKFREE et +SACLESS<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; tu es entièrement libre, en ville et hors ville, dans les bois +comme dans les champs. Je te donne un arpent de terre dans mon domaine de +Walbrugham transporté de moi et des miens à toi et aux tiens, dès à présent +et à toujours, et que la malédiction de Dieu tombe sur la tête de celui qui +contredit ce que je dis.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a>Nous conservons ces mots saxons, qui signifient: + <i>theow esne</i>, esclave; et <i>folkfree</i>, libre ou affranchi.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Ravi de n'être plus serf, mais d'être libre et propriétaire, Gurth se +releva promptement, et bondit deux fois en l'air presque à la hauteur de sa +tête. «Un serrurier et une lime! s'écria-t-il, pour faire tomber ce collier +du cou d'un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes forces par +cet acte de générosité: aussi combattrai-je pour vous avec double courage. +Je me sens animé d'un esprit libre. Je suis un homme tout changé et sur moi +et à l'égard de tout ce qui m'entoure. Ah Fangs! continua-t-il, car ce +chien fidèle, voyant les transports de joie de son maître, se mit à sauter +sur lui pour lui exprimer sa sympathie; «reconnais-tu encore ton maître?»--«Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous te reconnaissons encore, quoique nous +devions encore nous soumettre à garder le collier; mais c'est toi qui +probablement nous oublieras et qui t'oublieras toi-même.»--«Je m'oublierai +véritablement moi-même, si je t'oublie, mon fidèle camarade, dit Gurth; et +si la liberté pouvait te convenir, ton maître ne te laisserait pas +long-temps soupirer après elle.»--«Va, camarade Gurth, dit Wamba, ne crois +pas que je sois jaloux; le serf est assis au coin du feu, pendant que +l'homme libre est obligé de prendre les armes; et comme le dit fort bien +Oldhelen de Malmsbury: Mieux vaut fou au banquet, que sage à la bataille.»</p> + +<p>On entendit alors un bruit de chevaux, et l'on vit paraître lady Rowena, au +milieu d'une nombreuse cavalerie, et suivie d'un plus fort détachement +d'infanterie, exprimant par le cliquetis de leurs armes la joie qu'ils +éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle était richement vêtue et +montée sur un palefroi bai foncé. Elle avait repris toute la dignité de son +maintien, à l'exception que son visage, plus pâle qu'à l'ordinaire, faisait +assez connaître que son âme avait eu beaucoup à souffrir. Son aimable +visage, sur lequel voltigeait encore un léger nuage de tristesse, laissait +néanmoins apercevoir un rayon d'espérance pour l'avenir, aussi bien qu'un +sentiment de reconnaissance envers ceux qui avaient tout récemment +contribué à sa délivrance. Elle savait qu'Ivanhoe était en lieu de sûreté, +et qu'Athelstane était mort. La certitude qu'elle avait acquise au sujet du +premier l'avait remplie d'une joie bien sincère; et si elle ne fit point +paraître le plaisir que lui causait la nouvelle du second événement, on lui +pardonnera sans doute d'avoir senti de quel avantage il était pour elle, +puisqu'elle se trouvait par là délivrée de la crainte de nouvelles +persécutions de la part de Cedric, qui ne l'avait jamais contrariée sur +aucun autre sujet.</p> + +<p>Lorsque lady Rowena fit avancer son cheval vers le lieu où Locksley était +assis, ce fier archer et tous ceux qui l'entouraient se levèrent, comme par +un instinct général de courtoisie. Ses joues se colorèrent au moment où, +avec un geste gracieux et faisant une profonde inclination qui entremêla un +instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux avec la crinière de son +palefroi, elle témoigna en peu de mots sa reconnaissance envers Locksley et +ses autres libérateurs «Que Dieu vous bénisse, braves archers! dit-elle en +finissant; que Dieu et Notre-Dame vous bénissent pour avoir si +courageusement affronté les périls afin de soutenir la cause des opprimés. +Si quelqu'un d'entre vous a faim, qu'il se rappelle que Rowena a de quoi le +nourrir. Si vous avez soif, j'ai chez moi plusieurs tonneaux de vin et de +bière brune; et si les Normands viennent vous chasser de ces retraites, +lady Rowena a des forêts dont elle est maîtresse absolue, et que ses braves +libérateurs pourront parcourir en toute liberté.»</p> + +<p>«Mille grâces, noble dame! dit Locksley; mille remerciemens pour mes +compagnons et pour moi-même; mais vous avoir délivrée est une action qui +porte avec elle sa récompense. Nous en faisons parfois dans nos forêts qui +ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena peut +être regardée comme une expiation.»</p> + +<p>Après s'être inclinée de nouveau sur son palefroi, lady Rowena tourna son +cheval pour partir; mais s'étant arrêtée un instant pendant que Cedric, qui +devait l'accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se trouva inopinément +tout à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout sous un arbre, plongé +dans de profondes méditations, les bras croisés sur la poitrine, et lady +Rowena espérait pouvoir passer sans en être remarquée. Il leva les yeux +cependant; et lorsqu'il la vit devant lui, une rougeur occasionnée par la +honte vint colorer son joli visage. Il resta quelques momens dans un état +d'irrésolution, puis s'avançant vers elle, il saisit la bride de son +palefroi, et mettant un genou à terre: «Lady Rowena, dit-il, +daignera-t-elle jeter un regard sur un chevalier captif, sur un soldat +déshonoré?»</p> + +<p>«Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la vôtre, +le véritable déshonneur ne vient pas d'avoir échoué, mais bien d'avoir +réussi.»--«Le triomphe, noble dame, répondit de Bracy, doit adoucir +l'amertume du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire qu'elle +pardonne la violence occasionnée par une passion malheureuse, et elle +apprendra bientôt que de Bracy sait profiter d'occasions plus honorables de +la servir.»--«Je vous pardonne, sire chevalier, dit-elle; mais c'est comme +chrétienne.»--«Cela signifie, dit Wamba, qu'elle ne lui pardonne pas du +tout.»--«Mais, continua lady Rowena, je ne pardonnerai jamais la misère et +la désolation que votre folie a occasionnées.»--«Lâche la bride du cheval +de cette dame, dit Cedric en s'avançant. Par le soleil qui nous éclaire et +sans la honte qui me retient, je te clouerais à la terre avec ma javeline: +mais sois bien assuré, Maurice de Bracy, que tu paieras cher la part que tu +as prise dans cette infâme action.»--«On a beau jeu à menacer un +prisonnier, dit de Bracy; mais vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre +sentiment de courtoisie?» Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena +se remettre en marche.</p> + +<p>Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance particulière envers le +chevalier noir, et le pressa vivement de l'accompagner à Rotherwood. «Je +sais, dit-il, que vous autres chevaliers errans, vous aimez à promener +votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous occupez fort peu +de terres ou d'autres propriétés; mais la gloire des armes est une +maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi est parfois un +objet bien digne de fixer les désirs, même du champion dont la profession +est de mener une vie errante. Tu t'es conquis un domicile dans le château +de Rotherwood, noble chevalier. Cedric est assez riche pour réparer les +torts de la fortune, et tout ce qu'il possède appartient à son libérateur. +Viens donc à Rotherwood, non comme un hôte, mais comme un fils, ou comme un +frère.»</p> + +<p>«Cedric m'a déjà rendu riche, répondit le chevalier; il m'a mis à même de +savoir apprécier les vertus d'un Saxon. J'irai à Rotherwood, brave Saxon, +et cela avant peu; mais en ce moment des motifs d'un intérêt pressant +m'empêchent de m'y rendre. Au reste, il est possible que, lorsque j'y +viendrai, je te demande de m'octroyer un don qui mette toute ta générosité +à l'épreuve.»--«Il est octroyé avant d'être demandé, dit Cedric en frappant +aussitôt de sa main la main gantelée du chevalier; il est octroyé, quand +même il s'agirait de la moitié de ma fortune.»--«Ne promets pas si +légèrement, dit le chevalier du cadenas, et néanmoins, j'ai grand espoir +d'obtenir le don que je demanderai; jusque là, adieu!»</p> + +<p>«Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que pendant les cérémonies +funéraires qui auront lieu pour le noble Athelstane, j'habiterai son +château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront prendre +part au banquet, et je parle au nom de la noble lady Edith, mère du prince +défunt; il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si vaillamment, +quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes et du fer des +Normands.»--«Oui, oui, dit Wamba qui avait repris ses fonctions auprès de +son maître, on y fera une fameuse bombance; c'est dommage que le noble +Athelstane ne puisse assister au banquet de ses propres funérailles et +boire à sa santé; mais, continua-t-il en levant gravement les yeux au ciel, +il soupe en paradis, et sans doute fait honneur au festin.»</p> + +<p>«Paix, et marchons!» dit Cedric, indigné d'une plaisanterie hors de saison +et tout ému au souvenir des services récens de Wamba. Lady Rowena fit un +salut gracieux au chevalier noir; le Saxon lui souhaita toutes sortes de +bonheur, et ils se mirent en marche à travers une large clairière de la +foret.</p> + +<p>À peine étaient-ils partis qu'on vit paraître une procession, qui +s'avançant lentement sous les arbres, fit le tour de l'amphithéâtre et prit +la même route que venaient de suivre lady Rowena et son cortége. C'étaient +les moines d'un couvent voisin qui, dans l'espoir de l'ample donation que +Cedric avait promise, accompagnaient le cercueil dans lequel le corps +d'Athelstane était placé, et chantaient des psaumes, pendant qu'il était +porté, sur les épaules de ses vassaux, au château de Coningsburgh, pour +être déposé dans le tombeau d'Hengist, de qui sa famille tirait son +ancienne origine. Plusieurs de ses vassaux s'étaient assemblés à la +nouvelle de sa mort et suivaient le convoi avec toutes les marques, du +moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les proscrits se levèrent +de nouveau et rendirent à la mort le même hommage spontané qu'ils avaient +auparavant rendu à la beauté. Le chant lugubre et la marche lente des +prêtres, rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs camarades qui avaient +péri dans le combat de la veille; mais de pareils souvenirs n'affectent pas +long-temps des hommes dont la vie n'est qu'une suite d'aventures, +d'entreprises et de dangers; et, avant que le son de l'hymne de la mort eût +cessé de se faire entendre, les proscrits avaient déjà commencé à s'occuper +de la distribution de leur butin.</p> + +<p>«Vaillant guerrier, dit Locksley au chevalier noir, sans le courage et la +force de qui notre entreprise aurait complétement échoué, voulez-vous bien +choisir dans l'ensemble de notre butin ce qui pourra vous convenir, et vous +rappeler mon grand chêne?»--«J'accepte votre offre, répondit le chevalier, +avec la même franchise que vous me la faites, et je vous demande la +permission de disposer de sire Maurice de Bracy suivant mon bon plaisir.» +-«Il est déjà à toi, dit Locksley, et fort heureusement pour lui, car, sans +cela le tyran aurait servi de décoration à la branche la plus élevée de ce +chêne, avec autant de ses francs compagnons que nous aurions pu en +rassembler, pendus autour de lui comme autant de glands; mais il est ton +prisonnier, et à couvert de mon ressentiment, eût-il même tué mon père.»--«Bracy, dit le chevalier noir, tu es libre; tu peux partir. Celui dont tu +es le prisonnier regarde comme au dessous de lui le vil plaisir de la +vengeance pour ce qui est passé; mais à l'avenir prends garde; il pourrait +t'arriver quelque chose de plus funeste. Maurice de Bracy, je te le répète, +prends garde.»</p> + +<p>De Bracy s'inclina profondément et sans proférer une parole; et il était au +moment de se retirer, lorsque les archers éclatèrent tout à coup en cris +d'exécration et de dérision. L'orgueilleux chevalier s'arrêta à l'instant, +se retourna, croisa les bras, releva son corps à toute sa hauteur et +s'écria: «Silence, chiens hargneux, qui n'accourez gueule béante vers le +cerf que vous n'aviez osé poursuivre, que parce que vous le voyez +maintenant aux abois. De Bracy méprise vos injures, comme il dédaignerait +vos éloges. Allez vous cacher sous vos buissons et dans vos tanières, +brigands proscrits, et gardez le silence toutes les fois qu'il est question +de quelque chose de noble et de chevaleresque à une lieue de distance de +vos oreilles.»</p> + +<p>Cette bravade intempestive aurait pu attirer sur de Bracy une volée de +flèches, si le chef ne se fût hâté de l'empêcher. En même temps le +chevalier saisissant un des chevaux qu'on avait trouvés dans les écuries de +Front-de-Boeuf, et qui étaient là tout enharnachés, parce qu'ils formaient +une partie importante du butin, sauta légèrement en selle et partit à toute +bride à travers la foret.</p> + +<p>Lorsque le tumulte occasionné par cet incident fut un peu apaisé, le chef +des proscrits ôta de son cou le superbe cor et le baudrier qu'il avait +récemment gagnés au concours pour le prix de l'arc, près d'Ashby. «Noble +guerrier, dit-il au chevalier du cadenas, si vous ne dédaignez pas +d'accepter un cor que j'ai porté, je vous prie de conserver celui-ci comme +un souvenir des hauts faits dont j'ai été le témoin; et si vous avez +quelque haute entreprise à achever, ou si, ce qui arrive parfois au plus +vaillant chevalier, vous êtes pressé vivement dans quelqu'une des forêts +situées entre le Trent et le Tees, sonnez trois <i>mots</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> sur le cor; +écoutez bien: <i>Wasa-hoa</i>! et il n'est pas du tout impossible que vous +ne trouviez des défenseurs et des libérateurs.» Alors il sonna du cor et +modula plusieurs fois l'appel qu'il venait de décrire, jusqu'à ce que le +chevalier se fût complétement familiarisé avec les sons. «J'accepte avec +reconnaissance le présent que tu me fais, brave archer, dit le chevalier, +et je puis t'assurer que, même dans le besoin le plus urgent, je ne +chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les tiens.» Il se mit +alors à son tour à sonner du cor, et fit retentir la forêt de l'appel qu'il +venait d'apprendre. «Très bien et très clairement sonné, dit Locksley. Ou +je me trompe fort, ou tu connais l'art de combattre dans les bois aussi +bien que celui de te distinguer sur un champ de bataille. Tu as été un bon +chasseur de cerfs dans ton temps, j'en réponds. Camarades, remarquez bien +ces trois mots; c'est l'appel du chevalier du cadenas, et celui qui +l'entendra et ne volera pas à son secours, sera chassé de notre troupe, +après avoir eu son arc brisé sur ses épaules.»--«Vive notre chef! crièrent +tous les archers; vive le noir chevalier du cadenas! Puisse-t-il bientôt +avoir recours à notre service, afin que nous puissions lui donner des +preuves de notre empressement à lui être utile.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a>Les sons que l'on faisait entendre sur le cor étaient, + observe l'auteur, anciennement appelés <i>mots</i>, et sont indiqués, dans + les traités sur la chasse publiés à cette époque, non par des notes + de musique, mais par des mots écrits.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Locksley procéda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus +grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l'église et pour des +oeuvres pies; une portion fut encore destinée à être versée dans une sorte +de trésor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux enfants +de ceux qui avaient péri, ou à faire dire des messes pour le repos des âmes +de ceux qui n'avaient point laissé de famille après eux. Le reste fut +distribué entre les proscrits, suivant le rang et le mérite de chacun; et +la décision du chef, dans les cas douteux qui se présentaient, était donnée +avec une grande finesse de jugement et adoptée avec la soumission la plus +absolue. Le chevalier noir ne fut pas peu surpris que des hommes qui ne +connaissaient point de lois, fussent néanmoins gouvernés entre eux d'une +manière aussi régulière et aussi équitable; et tout ce qu'il observa ne fit +qu'ajouter à l'opinion favorable qu'il avait conçue de la justice et du bon +sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, +accompagné de quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait à +l'état dans un lieu sûr et caché; mais il restait encore la portion +destinée à l'église, et que personne ne réclamait.</p> + +<p>«Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux +chapelain. Il n'a jamais été dans l'usage de s'absenter au moment de bénir +la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est de son +devoir de prendre soin de la dîme de ce que nous avons gagné dans notre +entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un saint +homme de ses confrères, et je voudrais bien que le moine m'aidât à en agir +avec lui d'une manière convenable. Je crains fort qu'il ne soit arrivé +quelque malheur à notre fier guerrier enfroqué.»--«J'en aurais bien du +regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la reconnaissance +pour la joyeuse hospitalité qu'il m'a donnée pendant une nuit que j'ai +passée dans sa cellule. Allons sur les ruines du château; il est possible +que là nous en ayons des nouvelles.» Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, +de grandes acclamations de la part des archers annoncèrent l'arrivée de +celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets, et qui fut confirmée +par la voix de Stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps +avant l'apparition de sa vaste rotondité.</p> + +<p>«Place! enfans de la joie, s'écria-t-il, place pour votre père spirituel et +pour son prisonnier. Encore une fois, célébrez mon arrivée: je viens, noble +chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avançant dans le +cercle, au milieu des éclats de rire de ceux qui l'entouraient, il parut en +majestueux triomphateur, tenant d'une main son énorme pertuisane, et de +l'autre une corde, dont un des bouts était attaché au cou du malheureux +Isaac d'York, qui, courbé par le chagrin et la terreur, était entraîné par +le prêtre victorieux. «Où est Allan-a-Dale, cria ce dernier, pour composer +une ballade ou un virelai en mon honneur? Par saint Hermangild, ce racleur +de ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de +célébrer la valeur!»--«Mon goguenard de prêtre, dit le capitaine, je vois +que tu as dit la messe de bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas été une +messe sèche. Au nom de saint Nicolas! qui as-tu là?»--«Un captif que je +dois à mon épée et à ma lance, répondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutôt +à mon arc et à ma hallebarde: et néanmoins, je l'ai racheté par mes +instructions religieuses d'une captivité plus désastreuse. Parle, juif; ne +t'ai-je pas racheté de Satan? ne t'ai-je pas enseigné ton <i>Credo</i>, ton +<i>Pater</i> et ton <i>Ave Maria</i>? n'ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta +conversion, et à t'expliquer les mystères?»</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu! s'écria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne qui +me délivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint homme?»--«Que +signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaçant; est-ce que tu te +rétractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le troupeau des infidèles, +quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon de lait, et plût à Dieu +que j'en eusse un pour mon déjeuner! tu n'es cependant pas trop dur pour +être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi: <i>Ave Maria</i>.»--«Paix, fou de moine, dit Locksley, point de profanations; dis-nous plutôt +où tu as fait ce prisonnier?»--«Par saint Dunstan! répondit le moine, je +l'ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J'étais +entré dans la cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une +coupe de vin brûlé et épicé soit une boisson digne d'un empereur, il me +semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure +perte, que de laisser brûler une aussi grande quantité de bonne liqueur à +la fois; en sorte que je m'étais saisi d'un baril de vin des Canaries, et +j'allais appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainéans qu'il faut +toujours chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque +j'aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah! dis-je en +moi-même, c'est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, +et justement le coquin de sommeiller, troublé sans doute dans ses +fonctions, a laissé la clef à la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et +je trouve... rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui se rend +tout de suite mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le +temps de me rafraîchir après les fatigues du combat, en buvant avec cet +infidèle un verre de vin pétillant des Canaries, et je me disposais à +emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas épouvantable, semblable à +des éclats de tonnerre se succédant coup sur coup, une tour extérieure +s'écroula tout entière (que maudits soient les maçons qui la firent si peu +solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de +celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie; et +croyant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de +passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je levai ma +hallebarde pour lui casser la tête; mais j'eus pitié de ses cheveux blancs, +et pensai que je ferais mieux de laisser là ma pertuisane, et de prendre +mes armes spirituelles pour travailler à sa conversion; et véritablement, +grâces en soient rendues à saint Dunstan, la semence est tombée en bonne +terre; mais aussi, après toute une nuit que j'ai passée à parler avec lui +de nos mystères (car pour quelques verres de vin des Canaries que je buvais +afin de me rafraîchir pendant que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en +parler), je me sens tout étourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'étais +complétement épuisé; Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel état ils +m'ont trouvé; réellement, j'étais tout-à-fait épuisé.»</p> + +<p>«Nous pouvons rendre témoignage de ce que notre bon moine vient de dire, +s'écria Gilbert; car, lorsque nous eûmes écarté les décombres, et qu'avec +l'aide de Saint-Dunstan nous fûmes arrivés à l'escalier qui descendait au +caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le juif +à moitié mort, et le moine plus qu'à moitié épuisé, comme il le dit.»--«Vous êtes des coquins, et vous mentez, répliqua le moine, qui se sentait +offensé; c'est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en +l'appelant la goutte du matin; je veux être un païen si je ne le réservais +pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu'importe? le juif est +converti, et comprend tout ce que je lui ai dit presque, sinon tout-à-fait, +aussi bien que moi.»--«Est-ce vrai, juif? dit le capitaine; as-tu abjuré ta +foi?»--«Puissé-je trouver merci auprès de vous, répondit Isaac, comme il +est vrai que je n'ai pas entendu un seul mot de ce que m'a dit le vénérable +prélat pendant cette nuit terrible. Hélas! j'étais tellement accablé +d'angoisses, de frayeur et de chagrin, que notre saint père Abraham serait +venu lui-même pour me prêcher, il m'aurait trouvé sourd à sa prédication.»</p> + +<p>«Tu mens, juif, répliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te +rappeler qu'un mot de notre conférence; c'est que tu as promis de donner +tous tes biens à notre saint ordre.»--«Puisse la promesse faite à nos pères +me manquer, dit Isaac plus alarmé qu'auparavant, si jamais pareille chose +est sortie de ma bouche. Hélas! je suis un vieillard, pauvre, et, je +tremble seulement d'y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez +pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.»--«Ah! s'écria le moine, tu +rétractes le don que tu as fait à la sainte église; eh bien, tu en feras +pénitence.» En parlant ainsi, il leva sa hallebarde, et en aurait appliqué +le manche sur les épaules du juif d'une manière violente, si le chevalier +noir n'eût arrêté le coup, et par là tourné contre lui le ressentiment du +moine. «Par saint Thomas de Cantorbéry! dit ce dernier, si je ne me +retenais, je t'apprendrais à te mêler de tes propres affaires, tout couvert +de fer que tu es.»--«Ne te mets pas en colère contre moi, dit le chevalier, +tu sais bien que je suis ton ami juré et ton camarade.»--«Je ne sais rien +de tout cela, répondit le moine, et tu me rendras raison de cette +impertinence.»</p> + +<p>«Mais, écoute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à +provoquer son ci-devant hôte; as-tu oublié que, pour l'amour de moi, car je +ne veux rien dire de la tentation excitée par la vue d'un flacon et d'un +pâté, tu as violé tes voeux de jeûne et de vigile?»--«Je te le dis, en +vérité, mon ami, dit le moine en serrant son énorme poing, je te +donnerai...»--«Je ne reçois point de présens, interrompit le chevalier; je +te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait exigée +dans son trafic.»--«J'en veux avoir la preuve à l'instant, dit le moine.»</p> + +<p>«Holà! s'écria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas +faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chêne?»--«Ce n'est pas +une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un échange amical de +courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien faire +l'épreuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma riposte.»--«Tu +as l'avantage avec ton pot de fer sur la tête, dit le moine, mais +n'importe, allons; je vais t'abattre à mes pieds, quand tu serais Goliath +de Gath avec son casque de cuivre.» Alors, mettant son bras nerveux à nu +jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il porta au chevalier +un coup qui aurait été capable de renverser un boeuf; mais son adversaire +resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l'air de +leurs acclamations.</p> + +<p>«À moi, maintenant, dit le chevalier en ôtant son gantelet; et si j'ai eu +l'avantage sur ma tête, je ne veux pas l'avoir dans ma main; tiens-toi +ferme, comme un véritable brave.»--«<i>Genam meam dedi vapulatori</i>, j'ai +livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre; mais si tu peux me +faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne la rançon du juif.» +Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade et de défi complet. +Mais, hélas! qui peut se soustraire à sa destinée? Le coup du chevalier fut +asséné avec tant de force et tant de bonne envie de réussir, que le moine +alla rouler cul par dessus tête à vingt pas de distance, au grand +étonnement des spectateurs. Mais il se releva sans montrer ni colère ni +confusion. «Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû employer ta force avec +plus de ménagement. C'est tout au plus si j'aurais pu bredouiller la messe +si tu m'avais cassé la mâchoire; car le joueur de flûte soufflera mal s'il +lui manque la partie inférieure de son visage. Quoi qu'il en soit, voilà ma +main en signe d'amitié et de l'assurance que je te donne, que je ne ferai +plus de semblables marchés avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis +le perdant. Mettons de côté toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la +rançon du juif; car le léopard ne change pas sa robe mouchetée, et le juif +sera toujours juif.»</p> + +<p>«Notre prêtre, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la +conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reçu.»--Silence! impertinent +que tu es, dit le moine; de quoi te mêles-tu de parler de conversion? +N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il maître, et n'y +a-t-il plus de valets? Je te dis, misérable, que j'étais encore fatigué +lorsque j'ai reçu le coup du brave chevalier: sans cela j'aurais résisté à +sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions ensemble, je te ferai +voir que je sais donner aussi bien que recevoir.»--«Allons, paix! dit le +capitaine, et toi, juif, pense à ta rançon. Je n'ai pas besoin de te dire +que ta race est réputée maudite dans tous les pays chrétiens, et que nous +ne pouvons plus souffrir ta présence parmi nous. Ainsi, pense à l'offre que +tu as à nous faire pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre +espèce.»</p> + +<p>«A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf?» demanda le +chevalier noir.--«Aucun qui soit d'un rang à donner l'espoir d'en obtenir +rançon, répondit le capitaine; il y avait quelques pauvres diables que nous +avons renvoyés pour se procurer un nouveau maître; notre vengeance était +satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c'était assez; tout le reste +ne valait pas un quart d'écu. Mais quant au prisonnier dont je parle, c'est +différent: c'est un moine réjoui, en voyage pour aller rendre visite à sa +belle, du moins à en juger par ses équipages et par son propre ajustement. +Mais voici le digne prélat aussi;» et devant le trône champêtre du chef des +proscrits, parut, au milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur +de Jorvaulx.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXXIII.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml"><i>Cominius.</i><br><br> + + «Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous + de Titus Lartius? Que fait-il?»<br><br> + + <i>Coriolan.</i><br><br> + + «Occupé à remplir les devoirs de sa place; condamnant + les uns à la mort, les autres à l'exil; remettant + la rançon de celui-ci; plaignant celui-là, ou lui pardonnant, + tandis qu'il menace le reste.»</span><br> + <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Coriolan</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange +bizarre d'orgueil offensé, de fatuité comprimée et de terreur apparente. +«Eh bien, mes chers maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces trois +émotions, quel désordre s'est donc introduit parmi vous? Êtes-vous des +Turcs ou des chrétiens, vous qui vous permettez de porter la main sur un +membre de l'Église? Savez-vous ce que c'est que de <i>manus imponere in +servos Domini</i>? Vous avez pillé mes malles, déchiré ma chape bordée de +dentelle, qui aurait été digne d'un cardinal. Un autre à ma place vous +aurait déjà menacés de son <i>excommunicabo vos</i>; mais je suis doux et +clément; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous remettez +en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous envoyez promptement +cent pièces d'argent pour faire dire des messes au maître-autel de l'Abbaye +de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point manger de venaison d'ici à +la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n'entendiez plus parler de +cette incartade.»</p> + +<p>«Vénérable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrêmement peiné +d'apprendre que vous ayez éprouvé de la part de qui que ce soit de ma +troupe un traitement qui lui attire votre réprimande paternelle.»--«Traitement! répéta le prieur, encouragé par le ton de douceur du chef; +ils m'ont traité comme on ne traiterait pas un chien de bonne race, encore +moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et moins que tout cela le +véritable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez ici un +profane et ivrogne de ménestrel, appelé Allan-a-Dale, <i>nebulo quidam</i>, qui +m'a menacé de punition corporelle; que dis-je! même de mort, si je ne +payais comptant quatre cents couronnes pour ma rançon, indépendamment de +toutes les richesses qu'il m'a volées, chaînes d'or, bagues, bijoux, dont +je ne saurais vous dire la valeur, sans compter tout ce qui a été brisé et +gâté par leurs mains rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes +pinces d'argent.»--«Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait traité de la +sorte une personne aussi respectable que vous l'êtes, répliqua le +capitaine.»--«C'est aussi vrai que l'évangile de saint Nicodême, dit le +prieur. Il m'a menacé, en faisant les juremens les plus affreux dans son +langage du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élevé de la forêt.»</p> + +<p>«Est-ce bien réellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon révérend père, +vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois +qu'Allan-a-Dale a ainsi donné sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact à +la tenir.»</p> + +<p>«Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur pétrifié et déguisant sa +terreur sous un rire forcé; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie, +ha, ha, ha! mais lorsque la gaîté a duré toute la nuit, il est temps d'être +sérieux le lendemain matin.»--«Et je parle aussi sérieusement qu'un +confesseur, répliqua le chef des proscrits. Il faut que vous payiez une +bonne rançon, sire prieur; car, sans cela, il est probable que les +religieux de votre couvent seront convoqués pour procéder à une nouvelle +élection; votre place va devenir vacante.»--«Êtes-vous chrétiens, dit le +prieur, pour parler ainsi à un dignitaire de l'Église?»--«Si nous sommes +chrétiens! répondit le proscrit; oui sans doute nous le sommes, et de plus +nous avons des théologiens parmi nous. Qu'on fasse venir notre enjoué +chapelain pour expliquer au révérend père les passages de l'Écriture qui +ont rapport au sujet.» Le moine, moitié ivre, moitié rassis, avait passé +très imparfaitement un froc par dessus sa soutane verte, et appelant à son +aide le petit nombre de phrases qu'il avait autrefois apprises par routine: +«Mon révérend père, dit-il; puis continuant en mauvais latin: <i>Deus faciet +salvum benignitatem vestrum</i>... soyez le bienvenu dans cette forêt.»</p> + +<p>«Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens +véritablement à l'Église, tu ferais une acte bien plus méritoire, en +m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de +faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.»--«En vérité, mon +révérend père, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer +d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-André chez nous, et nous recueillons +nos dîmes.»--«Mais non pas sur le clergé, j'espère, dit le prieur.»--«Sur +le clergé et sur les fidèles, sur les clercs et sur les laïques, dit le +moine; ainsi donc, sire prieur, <i>facite vobis amicos de mammone +iniquitatis</i>, faites-vous des amis avec les trésors de l'iniquité; car je +ne vois pas d'amitié qui puisse vous être utile comme celle-là.»</p> + +<p>«J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut pas +être trop exigeant à mon égard; je connais les bois, et l'art de faire la +chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son clair et +retentissant, qui sera répété par chacun des chênes de la forêt; allons, il +ne faut pas être trop exigeant envers moi.»--«Qu'on lui donne un cor, dit +Locksley, pour le mettre à même de prouver ce qu'il avance.» Le prieur +Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la tête.</p> + +<p>«Sire prieur, dit-il, il n'y a pas là de quoi payer ta rançon, et, comme le +dit la légende que portait le bouclier de certain chevalier, t'accorder la +liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à trop bon marché. +D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu es un de ces +novateurs qui, au moyen des ornemens et des <i>tra la lira</i> fraîchement +importés du continent, cherchent à dénaturer les anciens airs de chasse +anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a ajouté cinquante +couronnes au prix de ta rançon, pour avoir voulu introduire la corruption +dans les anciens airs graves et mâles de la vénerie anglaise.»--«Ami, dit +l'abbé, d'un ton de mauvaise humeur, tu es difficile à contenter en ce qui +touche à la chasse et à la fanfare; mais j'espère que tu seras plus +raisonnable sur l'article de ma rançon. En un mot, puisque enfin il faut +que je brûle un cierge en l'honneur du diable, quelle rançon faut-il que je +paie pour avoir la liberté de marcher dans les rues sans avoir cinquante +hommes pour escorte?»--«Si nous faisions fixer la rançon du juif par le +prieur, et celle du prieur par le juif? dit le lieutenant de la troupe à +l'oreille du capitaine; qu'en pensez-vous?»--«Tu es un singulier corps, dit +le capitaine; mais ton idée est bonne. Holà! juif, approche. Regarde ce +révérend père Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous +quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, +j'en réponds.»</p> + +<p>«Oh! assurément, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons +pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge et autres produits de la +terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye riche; +et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons pères de +Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme celle-là et +des rentrées comme les leurs à l'année et au mois, je donnerais beaucoup +d'or et d'argent pour me tirer de captivité.»--«Chien de juif! s'écria le +prieur, personne ne sait mieux que toi que notre sainte maison est endettée +pour les frais de réparation de notre choeur...»--«Et pour avoir rempli vos +celliers des meilleurs vins de Gascogne, l'année dernière, interrompit le +juif; mais ceci... ceci n'est qu'une bagatelle.»</p> + +<p>«Écoutez-donc ce chien d'infidèle, dit le prieur. Le voilà qui nous cherche +querelle, en dormant à entendre que nous ne sommes endettés que parce que +nous avons acheté les vins que nous avons la permission de boire <i>propter +necessitatem et ad frigus depellendum</i>. Ce vilain circoncis blasphème la +sainte Église, et des chrétiens l'entendent et ne lui imposent pas +silence.»--«Tout cela ne fait rien à notre affaire, dit le capitaine; +Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui enlever poil et +peau en même temps.»--«Six cents couronnes, dit Isaac, et le bon prieur +peut fort bien les donner à vos seigneuries, sans pour cela être assis +moins mollement dans sa stalle.»--«Six cents couronnes? dit gravement le +chef; j'en suis content; c'est très bien parler, Isaac. Six cents +couronnes; c'est une sentence, sire prieur.»--«C'est une sentence, c'est +une sentence! s'écria toute la troupe. Salomon n'en eût pas prononcé une +meilleure.»</p> + +<p>«Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.»--«Êtes-vous fous, mes chers +maîtres? dit le prieur; où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand +même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand +autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié, encore +faudrait-il pour cela que j'aille moi-même à Jorvaulx; vous pouvez retenir +mes deux prêtres comme otages.»--«Ce serait une confiance par trop aveugle, +mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te retenir, toi, et nous +enverrons tes deux prêtres chercher ta rançon: un verre de bon vin et une +bonne tranche de venaison ne te feront faute jusqu'à leur retour; et si tu +aimes la chasse, ton pays du nord ne t'offrira jamais rien de comparable à +ce que tu verras ici.»--«Ou bien, si vous l'agréez, dit Isaac, qui désirait +se concilier la bienveillance des proscrits, je puis envoyer chercher à +York les six cents couronnes, à compte de certaine somme que j'ai entre mes +mains, pourvu que le très révérend prieur veuille bien m'en donner +quittance.»</p> + +<p>«Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la rançon du +prieur Aymer, ainsi que la tienne.»--«La mienne! s'écria Isaac; ah! braves +seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cassé et ruiné; si j'avais à +vous payer seulement cinquante couronnes, un bâton de mendiant serait ma +seule ressource pour tout le reste de ma vie.»--«Le prieur en décidera, +répliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, révérend père Aymer? Le juif +est-il en état de payer une bonne rançon?»</p> + +<p>«En état? lui? répondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont les +richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Israël qui furent +emmenées en captivité par les Assyriens? En mon particulier, je le connais +très peu, mais notre cellerier et notre trésorier ont fait beaucoup +d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est tellement +pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays chrétien. C'est un +sujet d'étonnement pour tous les coeurs chrétiens que l'on souffre que ces +serpens dévorans rongent jusqu'aux entrailles, et l'État, et l'Église +elle-même, par leurs abominables usures et extorsions.»</p> + +<p>«Un moment, mon révérend père, dit le juif; adoucissez et calmez votre +colère. Je prie votre révérence de remarquer que je ne force personne à +prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laïque, le prince et le +prieur, le chevalier et le prêtre, viennent frapper à la porte d'Isaac, ce +n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent à +emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous +faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en prends +Dieu à témoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous avez rendu +service à quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et, lorsque arrive +le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce que j'entends, +sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'Égypte fondent sur toi et +toute ta race! et tout ce qui peut soulever une populace grossière et +barbare contre de pauvres étrangers.»</p> + +<p>«Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de vrai +dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa rançon comme il a fixé la tienne, sans +autres invectives de part ni d'autre.»--«Il n'y a qu'un <i>latro famosus</i>, ce +que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, qui puisse +faire asseoir sur le même banc des accusés un prélat chrétien et un juif +non baptisé; mais enfin, puisque vous voulez que je fixe la rançon de ce +misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes +si vous recevez de lui un sou de moins que mille couronnes.»--«C'est une +sentence! une sentence! dit le chef des proscrits.»--«Une sentence! une +sentence! répétèrent les assistans; le chrétien nous a donné une preuve des +bons principes dans lesquels il a été élevé; il a été plus généreux que le +juif.»--«Que le dieu de mes pères me soit en aide! dit le juif; voulez-vous +donc courber jusqu'à terre un vieillard déjà accablé par la misère? +Aujourd'hui, aujourd'hui même peut-être, je n'ai plus d'enfant; et vous +voulez en outre me priver de tout moyen d'existence?»</p> + +<p>«Eh bien! dit Aymer, tes dépenses seront diminuées d'autant.»--«Hélas! +milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu'à la possibilité de +savoir jusqu'à quel point l'objet de nos affections se trouve enlacé dans +l'organisme sensitif de notre coeur. Ô Rébecca! fille de ma bien-aimée +Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque +sequin m'appartînt, je donnerais toute cette masse de richesses pour savoir +si tu vis encore et si tu as pu te sauver des mains du Nazaréen.»--«Ta +fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit un des proscrits, et ne +portait-elle pas un voile de soie brodé en argent?»--«Oui, oui, dit le +vieillard avec autant d'empressement qu'il avait auparavant témoigné de +crainte; que la bénédiction de Jacob vienne se reposer sur ta tête! Peux-tu +me donner des nouvelles de ma fille et me dire si elle est en lieu de +sûreté?»--«En ce cas, dit l'archer, c'est elle qui fut enlevée hier au soir +par le fier templier, lorsqu'il se fit jour à travers nos rangs. J'avais +déjà bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je me retins à cause +de la demoiselle que je craignais de blesser.»</p> + +<p>«Ah! s'écria le juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand même +tu lui aurais percé le sein; plutôt le tombeau de ses pères que l'infâme +attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald! Ichobald! la +gloire de ma maison est éteinte.»--«Mes amis, dit le chef regardant autour +de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; néanmoins son affliction me touche. +Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous sans détour si le paiement +de mille couronnes pour ta rançon te laissera absolument sans ressources.»</p> + +<p>Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle de +son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer qu'il +pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien! allons, dit +le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne compterons pas +trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas plus t'attendre à +retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à abattre un +cerf avec une flèche émoussée. Nous fixerons le prix de ta rançon au prix +de celle du prieur Aymer, et même à cent couronnes au dessous, lesquelles +cent couronnes seront une perte que je supporterai personnellement; par ce +moyen nous éviterons le reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même +taux qu'un prélat chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec +lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers +aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. +Hâte-toi de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de +Bois-Guilbert avant que pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le +rapport de nos vedettes, à la préceptorerie voisine. Camarades, +approuvez-vous ce que je viens de dire?»</p> + +<p>Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de +leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses appréhensions par +l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille vivait, et par la +possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du généreux proscrit, et +frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à baiser le bord de son +justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques pas, et se débarrassa des +mains du juif, non pas sans donner quelques signes de mépris.</p> + +<p>«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime point +ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu, et non +devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur Aymer, +agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces autels, et +qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras à la châsse +de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et pour ta fille +Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette fille; car elle +est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à la passe d'armes +d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert est un homme sur qui +j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter que je m'intéresse en +ta faveur auprès de lui.»</p> + +<p>«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des oppresseurs +s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien, complétement +dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race maudite peut-elle +espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture? <i>Verbum Domini projecerunt, +et sapientia est nulla in eis</i>, ils ont rejeté la parole du Seigneur, et +ils n'y a en eux aucune sagesse: <i>Propterea dabo mulieres corum exteris</i>, +c'est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au +templier, dans le cas dont il s'agit à présent, <i>et thesauros eorum +hæredibus alienis</i>, et leurs trésors à des héritiers étrangers.» Isaac +poussa de profonds soupirs, se tordit les mains et retomba dans son état de +désolation et de désespoir; mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:</p> + +<p>«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon avis +est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et il est +avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu +peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas m'aveugler par +tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac, jusqu'au coffre de fer +dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé quoi! est-ce que je ne +connais pas la grande pierre sous un pommier, qui ferme un caveau voûté +dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme la mort. «Ne crains rien +de ma part, continua le capitaine; nous sommes d'anciennes connaissances. +Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que ta charmante fille délivra +des prisons, à York, que tu gardas dans ta maison jusqu'à ce que sa santé +fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en lui donnant une pièce d'argent? +Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à un meilleur +intérêt; car cette chétive pièce t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents.</p> + +<p>«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>? +Il me semblait bien que je connaissais le son de ta voix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a><i>Diccon Bend-the-Bow</i>, Diccon-bande-l'arc, phrase vulgaire + pour désigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret n'a point + expliqué cette origine.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai +encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.</p> + +<p>Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard du +caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que des +marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en votre +faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des +pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des arcs, +et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une excellente +qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que tu me +témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon cher, bon brave Diccon, +ne parle pas du caveau voûté.»</p> + +<p>«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te dis +que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais il ne +m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances du +templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient comme le +vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était +Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais maintenant il +faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le +prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui, je t'en prie au nom +de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice hors de saison, dit le +proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»</p> + +<p>Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas +plus que son ombre.</p> + +<p>«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi +sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le +sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme +revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à voir +à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un +excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une +bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois dur et +cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les moyens de +satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui contient cent +marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le +templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»</p> + +<p>«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement il +n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je ne +m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la proposition que +je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le prieur, est d'une +nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si, d'un côté, je fais +une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un juif, partant, au +détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque +chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je prends sur moi de +faire toutes les démarches nécessaires pour tout ce qui a rapport à sa +fille.»</p> + +<p>«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour le +dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers d'argent +pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais écoute donc, mon +brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à arrêter cet élan de +générosité...</p> + +<p>«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant +patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance avec +la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit trois jours, +je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.» Isaac soupira et +garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on pour tout cela? +demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le +proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne vous paie pas la somme +convenue, en bel et bon argent, je lui ferai rendre un compte tel, qu'il +aurait préféré payer vingt fois cette somme.»</p> + +<p>«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire, +donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire usage de ta +plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais où en +trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence, dit le +capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des tablettes de +juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la plume.» Sur +quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui +passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une phalange de ses +compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais éloignés et solitaires +d'Holderness<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. L'oiseau, percé de la flèche vint tomber en voltigeant à +ses pieds.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a>Dépendance de l'Est-Riding, dans le comté d'York.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous les +moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas à +écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise une +lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement +cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de sauf-conduit +jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le +pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton côté, tu as soin de +l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne t'y trompe pas, notre +brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une confrérie qui ne fait +rien pour rien.»</p> + +<p>«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus +long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq +cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon +banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être +reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse la +porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu +dix ans plus tôt.</p> + +<p>Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa +lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait +le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le paiement de sa +rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.</p> + +<p>«Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes +mules et palefrois, la liberté des révérends frères qui m'accompagnent, et +aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vêtemens dont +j'ai été dépouillé, puisque j'ai à présent payé ma rançon.»</p> + +<p>«Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite remis en liberté, +sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et vos mules +vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour vos frais +jusqu'à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager; +mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chaînes d'or et autres objets de +cette espèce, il faut que vous sachiez que nous sommes des gens d'une +conscience timorée, et que nous ne voulons pas exposer un homme aussi +vénérable que vous l'êtes, et qui doit être mort aux vanités de ce monde, +à une trop dangereuse tentation d'enfreindre les règlemens de son ordre, en +se parant de bagues, de chaînes et d'autres vains ornemens.»</p> + +<p>«Prenez bien garde à ce que vous allez faire, mes chers maîtres, dit le +prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'Église. Ces objets +sont <i>inter res sacras</i>, ils sont au nombre des choses sacrées, et je ne +sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher.»--«J'aurai +soin que cette profanation n'ait point lieu, dit l'ermite de Copmanhurst, +car je les destine à mon propre usage.»</p> + +<p>«Ami ou bien frère, dit le prieur, en réponse à cette singulière manière de +résoudre la question de délicatesse de conscience, si tu es réellement dans +les ordres, je t'engage à réfléchir à ce que tu auras à répondre à ton +official, concernant la part que ta as prises aux événemens de ce jour.»</p> + +<p>«Ami prieur, répliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens à un +petit diocèse, dont je suis moi-même le diocésain, et que je me soucie tout +aussi peu de l'évêque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et du prieur, et de +tout le couvent.»</p> + +<p>«Tu es totalement irrégulier, dit le prieur, un de ces hommes indisciplinés +et corrompus, qui, s'étant revêtus du sacré caractère, sans être mus par de +justes motifs, profanent le saint ministère, et mettent en danger les âmes +des personnes qui se confient à eux, <i>lapides pro pane condonantes eis</i>, +leur donnant des pierres au lieu de pain, suivant l'expression de la +Vulgate.»</p> + +<p>«Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me rompre +le crâne, il n'aurait pas résisté aussi long-temps. Je dis que débarrasser +un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs bijoux et de +leurs affiquets, c'est dépouiller légitimement les Égyptiens.»--«Tu es un +prêtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi de colère; <i>excommunicabo +vos</i>.»--«Tu ressembles bien plus toi-même à un voleur et à un hérétique, +répliqua l'ermite indigné. Je n'empocherai pas ainsi l'affront que tu n'as +pas honte de me faire devant mes paroissiens, quoique je sois ton révérend +frère: <i>ossa ejus perfringam</i>, je te romprai les os, suivant l'expression +de la Vulgate.»</p> + +<p>Holà! s'écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en viennent à +ces extrémités? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu n'as fait ta +paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain. Ermite, laisse à +ton tour s'éloigner en paix le révérend père en Dieu, comme un homme qui a +payé sa rançon.»</p> + +<p>Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent +néanmoins à élever leurs voix, et à se dire des injures en mauvais latin, +que le prieur débitait avec plus de facilité, et l'ermite avec plus de +véhémence. À la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne tarda pas à +s'apercevoir qu'il compromettait sa dignité, en se querellant avec un +prêtre de grand chemin, tel que le chapelain des proscrits, et, les +personnes qui composaient sa suite étant venues le joindre, il partit avec +beaucoup moins de pompe, et d'une manière plus apostolique, du moins en ce +qui avait rapport aux choses périssables de ce monde, que lorsqu'il était +arrivé.</p> + +<p>Il ne restait plus qu'à faire donner au juif quelque garantie pour la +rançon qu'il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il donna +en conséquence un ordre cacheté de son sceau, adressé à un de ses +coreligionnaires à York, le priant de payer au porteur la somme de mille +couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y étaient +spécifiées. «Mon frère Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la +clef de mes magasins.»--«Et du caveau voûté? demanda tout bas le +capitaine.»--«Non, non, Dieu m'en préserve! dit Isaac; que maudit soit le +moment où ce secret a été connu de qui que ce soit!»--«Il est en sûreté +avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu viens de me +donner produise la somme qui s'y trouve mentionnée. Mais à présent, Isaac, +voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tête? et le paiement de mille couronnes +t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille? Le juif se leva +subitement. «Non, Diccon, non; je vais partir tout de suite. Adieu, toi que +je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne veux appeler méchant.»</p> + +<p>Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui donna +ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas +ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille. Crois-moi, l'or +que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite +autant de tourmens que si on le versait tout fondu dans ton gosier.» Isaac, +poussant encore ici un profond soupir, convint de la justesse de cette +observation, et se mit en route, accompagné de deux braves archers, qui +devaient lui servir de guides et d'escorte à travers la forêt.</p> + +<p>Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers +événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du proscrit; +et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la discipline qu'il +avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs penchans et indignés +de l'influence et de la protection des lois. «Sire chevalier, dit Locksley, +on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et des temps +désastreux ne produisent pas toujours du mal seul et sans mélange. Parmi +les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui +est entièrement contraire à toute civilisation, il s'en trouve sans doute +plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu'il +procure, et d'autres peut-être qui regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le chevalier, que c'est à un de ces derniers que je +parle en ce moment.»</p> + +<p>«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret. Vous +êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez +convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera; +et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe point le +véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître votre secret, +ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon, brave archer, dit +le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est possible que nous +nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d'autre. En +attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce pas?»--«En voici ma main pour +garant, dit Locksley, et je la donne pour la main d'un loyal Anglais, +quoique, pour le moment, ce soit celle d'un proscrit.»--«Et voici la mienne +en retour, dit le chevalier, et je la crois honorée d'être pressée par la +vôtre; car, celui qui fait le bien, quoique ayant un pouvoir illimité de +faire le mal, mérite d'être loué, non seulement pour le bien qu'il fait, +mais aussi pour le mal qu'il s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant +proscrit.»</p> + +<p>Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier du +cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.</p> +<br><br> + +<h3>CHAPITRE XXXIV.</h3> + +<div class="droite"> + +<p class="rig"><span class="sml">Le roi Jean<br><br> + + «Je te le dis, ami, c'est un véritable serpent + que je rencontre sur mon chemin. + Quelque part que je pose mon pied, il est + toujours devant moi. Me comprends-tu?»</span><br> + <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Le roi Jean</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br> +</div> + + +<p>Il y avait grande fête au château d'York, où le prince Jean avait invité +les nobles, les prélats et les chefs, par les secours desquels il espérait +réussir dans ses projets ambitieux sur le trône de son frère. Waldemar +Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait secrètement à leur +inspirer le degré d'énergie qui était nécessaire pour déclarer ouvertement +leur dessein. Mais l'entreprise était différée par l'absence de plusieurs +membres de la confédération. Le courage ferme et entreprenant, quoique +brutal, de Front-de-Boeuf; la vivacité et la fierté de de Bracy; la +sagacité, l'expérience et la valeur renommée de Brian de Bois-Guilbert; +tout cela était important pour le succès de la conspiration; et, quoique +maudissant en secret leur absence, dont ils ne voyaient ni la nécessité, ni +les motifs, ni Jean ni son conseiller n'osaient commencer les opérations +sans eux. Le juif Isaac semblait aussi avoir disparu, et avec lui +s'évanouissait l'espérance d'obtenir diverses sommes d'argent pour +compléter le subside que le prince Jean avait négocié avec l'Israélite et +ses frères. Il était à craindre que le manque d'argent ne leur devînt +funeste dans un moment aussi critique.</p> + +<p>Ce fut dans la matinée du jour qui suivit celui de la prise de Torquilstone +qu'un bruit vague commença à se répandre dans la ville d'York, que de Bracy +et Bois-Guilbert, avec leur confédéré Front-de-Boeuf, avaient été pris ou +tués. Waldemar apporta cette nouvelle au prince Jean, en ajoutant qu'il +craignait d'autant plus qu'elle ne fût vraie, qu'ils étaient partis avec un +faible détachement, dans le dessein de diriger une attaque contre le Saxon +Cedric et ses adhérens. En toute autre circonstance, le prince aurait +regardé cet acte de violence comme une simple plaisanterie; mais, dans la +circonstance, qui compromettait ses propres intérêts et qui dérangeait ses +projets, il s'emporta vivement contre les auteurs ou fabricateurs de cette +fausse nouvelle, en leur reprochant, le cas échéant, d'enfreindre les lois, +de troubler l'ordre public et d'attenter aux propriétés particulières, et +il parla d'un ton qui aurait convenu au roi Alfred.</p> + +<p>«Brigands sans principes, dit-il, si jamais je devenais roi d'Angleterre, +je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des ponts-levis de leurs +propres châteaux.»--«Mais, pour devenir roi d'Angleterre, dit froidement +son Achitophel, il est nécessaire que votre grâce non seulement souffre les +transgressions de ces brigands sans principes, mais leur accorde sa +protection, malgré votre zèle louable pour les lois qu'ils sont dans +l'habitude d'enfreindre. Nous devons compter sur de beaux secours, si les +Saxons brutaux ont réalisé les visions de votre grâce en convertissant +leurs ponts-levis féodaux en autant de gibets! et ce même Cedric altier +serait précisément l'homme à qui une pareille idée aurait pu entrer dans +l'imagination. Vous savez très bien qu'il serait dangereux de faire un pas +sans Front-de-Boeuf, de Bracy, et le templier; et cependant nous sommes trop +avancés pour que nous puissions reculer sans danger.»</p> + +<p>Le prince Jean se frappa le front d'un air d'impatience et se promena à +grands pas dans l'appartement. «Les misérables! s'écria-t-il; les traîtres! +les vils scélérats! m'abandonner dans un moment aussi critique!»--«Dites +plutôt les fous! les insensés! les étourdis! repartit Waldemar, qui +s'amusent à des folies, à des bagatelles, tandis que nous avons des choses +aussi sérieuses qui doivent nous occuper.»--«Qu'y a-t-il à faire? demanda +le prince s'arrêtant tout court devant Waldemar.»--«Je ne vois rien à +faire, répondit son conseiller, excepté ce que j'ai déjà ordonné. Je ne +suis pas venu annoncer ce malheur à votre grâce, sans avoir fait mon +possible pour y remédier.»--«Tu es toujours mon bon ange, Waldemar, dit le +prince, et tant que j'aurai un chancelier tel que toi que je puisse +consulter, le règne de Jean deviendra célèbre dans nos annales. Quels sont +les ordres que tu as donnés?»--«J'ai donné à Louis Winkelbrand, lieutenant +de de Bracy, l'ordre de faire sonner le boutte-selle, de déployer sa +bannière, et de partir à l'instant pour le château de Front-de-Boeuf, et de +faire ce qu'il est encore possible de tenter en faveur de nos amis.»</p> + +<p>Le visage du prince se couvrit d'une rougeur pareille à celle que +produirait l'orgueil extrême d'un enfant gâté qui croirait avoir reçu un +affront. «Par la face de Dieu! dit-il, Waldemar Fitzurse, c'est avoir +poussé la hardiesse bien loin; et c'est être bien insolent que de faire +sonner le boutte-selle, et déployer la bannière, dans une ville où nous +nous trouvons nous-même en personne, sans prendre notre exprès +commandement.»</p> + +<p>«Je prie votre grâce de me pardonner, dit Fitzurse maudissant +intérieurement la sotte vanité de son maître; mais, comme la circonstance +pouvait être urgente, et que la perte même de quelques minutes pouvait +devenir funeste, j'ai cru devoir prendre sur moi cette grande +responsabilité dans une affaire où il s'agit de vos plus grands intérêts.»--«Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince; ton intention excuse +ta prompte et excessive témérité... Mais qui est-ce qui nous arrive ici? de +Bracy lui-même, par la sainte croix! et dans quel étrange équipage il se +présente devant nous!»</p> + +<p>C'était effectivement de Bracy, ses éperons ensanglantés, son visage +enflammé par la promptitude de sa course, tout son corps couvert de boue et +de poussière. Il dégrafa son casque, le posa sur la table, et se tint +quelques instans debout, comme pour se remettre avant de communiquer les +nouvelles qu'il apportait.</p> + +<p>«De Bracy, dit le prince Jean, que signifie tout ceci? parle, je te +l'ordonne: les Saxons sont-ils en état de révolte?»--«Parle, de Bracy, dit +Fitzurse presque en même temps que son maître; n'es-tu plus un homme? +Qu'est devenu le templier? où est Front-de-Boeuf?»--«Le templier a pris la +fuite, répondit de Bracy; quant à Front-de-Boeuf, vous ne le verrez plus; il +a trouvé un brillant trépas au milieu des poutres enflammées de son propre +château, et moi seul ai pu m'échapper pour vous en apporter la nouvelle.»--«Nouvelle toute de glace pour nous, dit Waldemar, malgré votre feu et +votre incendie.»--«Je ne vous ai pas encore dit ce qu'il y a de pire, dit +de Bracy; et, s'approchant du prince Jean, il lui dit à voix basse, mais +avec une sorte d'emphase: Richard est en Angleterre; je l'ai vu et je lui +ai parlé.»</p> + +<p>Le prince Jean pâlit, chancela, et s'appuya sur le dos d'un banc de chêne +pour se soutenir, comme un homme qui vient d'être atteint d'une flèche à la +poitrine.»--«Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut pas être.» +-«C'est aussi vrai que la vérité même, dit de Bracy; j'ai été son +prisonnier et je lui ai parlé.»--«À Richard Plantagenet, dis-tu?» continua +Fitzurse.--«À Richard Plantagenet, répliqua de Bracy, à Richard +Coeur-de-Lion, à Richard d'Angleterre.»--«Et tu as été son prisonnier? dit +Waldemar; il est donc à la tête d'un corps de troupes?»--«Non, répondit de +Bracy; il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'archers proscrits qui +même ignorent qui il est. Je lui ai entendu dire qu'il était au moment de +les quitter; il ne s'était joint à eux que pour les aider à livrer assaut +à Torquilstone.»</p> + +<p>«Oui, dit Fitzurse, voilà bien Richard, vrai chevalier errant, courant les +aventures, se reposant sur la vaillance de son bras comme un autre sire +Guy, ou sire Bevis<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, pendant que les affaires importantes de son royaume +restent suspendues et que sa propre sûreté est compromise. Que te +proposes-tu de faire, de Bracy?»--«Moi? répondit de Bracy, j'ai fait à +Richard l'offre de mes services et de ceux de mes francs lanciers; mais il +m'a refusé. Je vais les conduire à Hull, m'emparer d'un navire et me rendre +avec eux en Flandre. Grace au temps où nous vivons, un homme actif trouvera +toujours de l'emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu prendre lance et bouclier, +abandonner la politique, te mettre en route avec moi, et partager le sort +que le ciel nous réserve?»--«Je suis trop vieux, Maurice, répondit +Waldemar, et j'ai une fille.»--«Donne-la-moi, Fitzurse, dit de Bracy; et +avec l'aide de ma lance et de mon étrier, je lui formerai un établissement +convenable à son rang.»--«Non, non, dit Fitzurse, je me réfugierai dans le +sanctuaire de l'église de Saint-Pierre de cette ville; l'archevêque est mon +ami intime et je l'ai mis à l'épreuve.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a>Champions cités dans les ballades anglaises.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Pendant cette conversation le prince Jean était revenu peu à peu de l'état +de stupeur dans lequel l'avait jeté la nouvelle inattendue de de Bracy, et +était resté attentif aux discours de ses deux confédérés. «Ils se détachent +de moi, se dit-il à lui-même; ils ne tiennent pas plus à moi que la feuille +desséchée ne tient à la branche lorsque le vent souffle sur elle. Par +l'enfer et tous ses démons! ne puis-je trouver moi-même quelques moyens, +lorsque je suis abandonné par ces lâches!» Il se mit un instant à +réfléchir, et l'on put aisément juger, par l'expression de sa physionomie +et de ses gestes, de ce qui se passait de diabolique et d'étrange dans le +rire forcé avec lequel il vint enfin interrompre leur conversation.</p> + +<p>«Ha, ha, ha! mes braves seigneurs, dit-il; par le sourcil de Notre-Dame! je +vous ai toujours regardés comme des hommes sages, hardis, prompts à prendre +un parti, et cependant vous sacrifiez richesses, honneurs, plaisirs, tout +ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment où il ne faut +qu'un coup hardi pour vous procurer tout cela.»</p> + +<p>«Je ne vous comprends pas, dit de Bracy; dès que le retour de Richard sera +connu, il se verra à la tête d'une armée, et alors tout est fini pour nous. +Je vous conseillerais, milord, de vous retirer en France, et de vous +assurer la protection de la reine-mère.»--«Je ne cherche d'autre sûreté +pour moi-même, dit le prince Jean avec hauteur, que celle que je saurai me +procurer par un mot dit à mon frère. Mais, quelque bien disposés que je +vous voie, vous, de Bracy, et vous Waldemar Fitzurse, à m'abandonner de la +sorte, je ne prendrais pas beaucoup de plaisir à voir vos têtes exposées au +dessus de la porte de Clifford, là bas à York. Penses-tu, Waldemar, que le +rusé archevêque ne te laisserait pas arracher de l'autel même, s'il pouvait +à ce prix faire sa paix avec Richard? Et oublies-tu, de Bracy, que Robert +Estoteville est posté entre toi et Hull, avec toutes ses forces, et que le +comte d'Essex est occupé à rassembler tous ses adhérens? Si nous avions +raison de redouter ces levées, même avant le retour de Richard, penses-tu +qu'il puisse y avoir le moindre doute sur le parti que les chefs +embrasseront? Crois-moi, Estoteville seul est assez fort pour précipiter +tous tes francs lanciers dans le Humbert.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a>Rivière du comté d'York qui sépare ce comté de celui de + Lincoln.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>Waldemar Fitzurse et de Bracy se regardèrent l'un l'autre avec la pâleur de +l'épouvante. «Il ne reste plus qu'un moyen de salut, dit le premier dont le +front devint noir comme l'ombre de la nuit; l'objet de notre terreur voyage +seul.... Il faut se rencontrer avec lui.»--«Ce ne sera pas moi, s'écria +vivement de Bracy: j'ai été son prisonnier, et il a usé de clémence envers +moi; je ne voudrais pas toucher à une seule plume de son casque.»--«Eh! qui +vous parle d'y toucher? dit le prince Jean avec un sourire forcé; le +misérable dira bientôt que j'ai voulu insinuer qu'il devait le tuer. Non, +une prison vaudrait mieux: qu'elle soit en Angleterre ou en Autriche, +qu'importe? les choses ne feront que rester dans le même état où elles +étaient lorsque nous avons commencé notre entreprise; elle était fondée sur +l'espoir que Richard resterait captif en Allemagne. Notre oncle Robert +vécut et mourut dans le château de Cardiffe.»--«Oui, dit Waldemar; mais +votre grand-père Henry était assis sur son trône plus solidement que votre +grâce ne peut l'être. Je dis que la meilleure prison est celle qui est +creusée par le fossoyeur. Il n'est pas de donjon plus sûr que le caveau +voûté d'une église. Voilà mon opinion.»--«Prison ou caveau, dit de Bracy, +je m'en lave les mains.»--«Lâche! dit le prince Jean, tu ne voudrais pas +nous trahir?»--«Je n'ai jamais trahi personne, répondit fièrement de Bracy; +et l'épithète de lâche n'a jamais accompagné mon nom.»</p> + +<p>«Doucement, sire chevalier, dit Waldemar; et vous, prince, pardonnez les +scrupules du vaillant de Bracy; j'espère réussir bientôt à les faire +taire.»--«Voilà qui est au dessus de votre éloquence, Fitzurse,» répliqua +le chevalier. «Mon cher Maurice, dit le rusé politique, ne t'emporte pas, +comme un coursier épouvanté, sans examiner au moins l'objet de ta terreur. +Ce Richard, hier encore, ton plus grand désir aurait été de te mesurer avec +lui corps à corps au milieu d'une bataille; cent fois je te l'ai entendu +dire.»--«Oui, dit de Bracy; mais, comme tu le dis fort bien, corps à corps, +et au milieu d'une bataille. Jamais tu ne m'as entendu exprimer la pensée +de l'assaillir seul, et dans une forêt.»--«Tu n'es pas un vrai chevalier si +ce scrupule t'arrête, dit Waldemar. N'est-ce pas dans des batailles que +Lancelot du Lac et sir Tristram acquirent tant de renommée? N'est-ce pas en +attaquant des chevaliers gigantesques, au fond des forêts sombres et +inconnues, qu'ils s'acquirent la réputation d'invincibles.»--«Oui, mais je +te garantis, dit de Bracy, que ni Lancelot, ni sir Tristram n'auraient été +de force à se mesurer corps à corps avec Richard Plantagenet, et je crois +qu'ils n'étaient pas dans l'habitude de se mettre plusieurs contre un.»</p> + +<p>«Tu n'y penses pas, de Bracy, dit Waldemar. Qu'est-ce que nous te +proposons, à toi, capitaine engagé et salarié d'une compagnie de francs +compagnons, dont les épées sont achetées pour le service du prince Jean? Tu +connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu'il y va de la fortune +de ton maître, de celle de ton camarade, de la tienne, et de la vie et de +l'honneur de tous tant que nous sommes?»--«Je te dis, répliqua de Bracy +d'un ton déterminé, qu'il m'a donné la vie. Il est vrai qu'il m'a ordonné +de m'éloigner de sa présence et qu'il a refusé mes services; et sous ce +rapport je ne lui dois ni foi ni hommage; mais jamais je ne lèverai la main +contre lui.»--«Cela n'est pas nécessaire; envoyez seulement Winkelbrand, et +une vingtaine de vos lanciers.»--«Vous avez assez d'assassins dans vos +rangs, dit de Bracy; pas un de mes soldats ne bougera pour une pareille +expédition.»</p> + +<p>«Es-tu donc si obstiné, de Bracy? dit le prince Jean, et veux-tu +m'abandonner, après tant de protestations de dévouement à mon service?»--«Ce n'est pas mon intention, répondit de Bracy; je vous rendrai tous les +services qui s'accordent avec l'honneur d'un chevalier, soit dans les +tournois, soit dans les camps; mais ces expéditions de grand chemin ne font +point partie de mes devoirs.»</p> + +<p>«Approche, Waldemar, dit le prince Jean. Je suis bien malheureux. Mon père, +le roi Henri, eut des serviteurs fidèles. Il lui suffit de dire que la +présence d'un prêtre factieux lui était insupportable, et le sang de Thomas +Becket rougit les marches de son autel. Tracy! Morville! Briton<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>! braves +et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous animait sont éteints; et +quoique Réginald Fitzurse ait laissé un fils, celui-ci a dégénéré de la +fidélité et du courage de son père.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> +Réginald Fitzurse, Guillaume de Bracy, Hugues de Morville et + Richard Briton furent, observe l'auteur anglais, les officiers de la + maison de Henri II qui, excités par quelques expressions que leur + souverain laissa échapper dans sa colère, assassinèrent le trop + célèbre Thomas Becket.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote> + +<p>«Il n'a dégénéré ni de l'une ni de l'autre, dit Waldemar; et puisque nous +ne pouvons faire autrement, je me charge de l'exécution de cette périlleuse +entreprise. Au reste mon père acheta bien cher la réputation d'ami zélé, et +cependant la preuve de loyauté qu'il donna à Henry est bien au dessous de +celle que je vais vous fournir; car j'aimerais mieux attaquer tous les +saints du calendrier que de mettre ma lance en arrêt contre Coeur-de-Lion. +De Bracy, il faut que je te charge du soin de soutenir le courage et les +sentimens de ceux qui chancellent, et que je te confie la garde de la +personne du prince. Si vous recevez des nouvelles telles que j'espère +pouvoir vous en envoyer, notre entreprise ne sera plus douteuse. Page, +dit-il, va vite chez moi, et dis à mon écuyer de se tenir prêt; dis aussi à +Stephen Wetheral, à Broad Thoresby et aux trois piques de Spyinghow, de se +préparer à l'instant à me suivre; que le chef des vedettes, Stugh Bardon, +soit aussi à mes ordres. Adieu, prince; jusqu'à des temps plus heureux!» En +disant ces paroles il quitta l'appartement.</p> + +<p>«Il va faire mon frère prisonnier, dit le prince Jean à de Bracy, avec +aussi peu de componction que s'il s'agissait de la liberté d'un franklin +saxon. J'espère qu'il se conformera à mes ordres, et qu'il aura pour la +personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est dû.» De Bracy ne +répondit que par un sourire.</p> + +<p>«Par le sourcil de Notre-Dame! dit le prince Jean, je lui ai donné les +ordres les plus formels, bien qu'il soit possible que vous ne les ayez pas +entendus, parce que nous étions dans l'embrasure de la fenêtre. Mon ordre a +été très clair et très positif, de veiller avec soin à la sûreté de +Richard, et malheur à la tête de Waldemar s'il les enfreint.»--«Je ferais +mieux de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien connaître les +intentions de votre grâce; car, comme elles ont entièrement échappé à mon +oreille, il serait possible qu'elles ne fussent pas également parvenues +jusqu'à la sienne.»--«Non, non, dit le prince Jean avec un air +d'impatience; je te réponds qu'il m'a fort bien entendu et compris; et +d'ailleurs j'ai besoin de toi pour quelque autre chose. Maurice, viens ici; +laisse-moi m'appuyer sur ton épaule.»</p> + +<p>Ils firent un tour dans la salle, en conservant cette position familière; +et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui parla ainsi: +«Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse? Il se flatte de +l'espoir d'être notre chancelier! Assurément nous réfléchirons avant de +confier un emploi aussi important à un homme qui montre avidement le peu de +respect qu'il a pour notre sang, par l'empressement qu'il a mis à se +charger de cette entreprise contre Richard. Je suis sûr que tu crois avoir +perdu quelque chose de mon amitié par ton refus obstiné d'entreprendre +cette tâche désagréable. Non, Maurice; ta vertueuse résistance te fait +honneur auprès de moi. S'il est des choses que la nécessité commande +d'exécuter, les instrumens que l'on emploie n'en sont pas moins méprisables +et odieux; il y a aussi d'honorables résistances propres à nous être utiles +et à commander notre estime pour ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence +et la sagesse de résister à nos désirs. L'arrestation de mon frère n'est +pas un aussi bon titre à la haute dignité de chancelier, que celui que ton +refus courageux et chevaleresque te donne au bâton de grand maréchal. +Penses-y bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.»</p> + +<p>«Tyran inconstant! marmotta de Bracy en sortant de l'appartement du prince; +malheur à celui qui se fie à toi. Ton chancelier, vraiment! Celui qui aura +le soin de ta conscience n'aura pas peu à faire, j'en réponds. Mais +grand-maréchal d'Angleterre!» ajouta-t-il en étendant le bras comme pour +saisir le bâton de commandement, et marchant plus fièrement dans +l'antichambre; «c'est là un prix qui vaut la peine d'être disputé.»</p> + +<p>De Bracy n'eut pas plus tôt quitté l'appartement, que le prince Jean donna +l'ordre que l'on fît venir Bardon, le chef des vedettes, aussitôt qu'il +aurait parlé avec Waldemar Fitzurse. Il arriva au bout de quelque temps, +pendant lequel Jean avait parcouru l'appartement à pas inégaux et +précipités, et d'un air qui peignait tout le désordre de son esprit. +«Bardon, dit-il, que t'a demandé Waldemar?»--«Deux hommes résolus, répondit +Bardon, connaissant parfaitement tous les lieux sauvages du Nord du +royaume, et habiles à suivre la trace d'un cavalier ou d'un piéton.»--«Et +tu lui as procuré justement ce qu'il lui fallait?» demanda le prince.</p> + +<p>«Votre grâce peut être tranquille à cet égard, répondit le chef des +espions. L'un est du comté d'Hexam, accoutumé à suivre les traces des +voleurs des forêts de Tyne et de Teviot, comme le limier suit celle du daim +blessé. L'autre est du comté d'York, et a souvent tendu et fait vibrer la +corde de son arc dans les joyeuses forêts de Sherwood: il connaît chaque +bois, vallon, taillis, haute et basse futaie, d'ici à Richmond.»</p> + +<p>«C'est bien, dit le prince; Waldemar va-t-il avec eux?»--«Il part à +l'instant même,» répondit Bardon.--«Avec quelle suite?» demanda Jean d'un +air d'indifférence.--«Le gros Thoresby va avec lui, répondit-il, ainsi que +Wetheral, à qui sa cruauté a fait donner le surnom de <i>Stephen +Coeur-d'acier</i>; il y a aussi trois hommes d'armes du Nord, qui font partie +de la bande de Ralph Middleton, et qu'on appelle les Piques de Spyinghow.»</p> + +<p>«C'est bien,» dit le prince Jean; puis, après un moment de silence, il +ajouta: «Bardon, l'intérêt de mon service exige que tu exerces la +surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manière cependant à +ce qu'il ne s'en aperçoive point. Tu m'instruiras de temps en temps de ses +démarches, de ses actions, de ses projets. N'y manque pas, car je t'en +rends responsable.» Hugues Bardon fit une inclination et se retira. «Si +Maurice me trahit, dit le prince Jean... s'il me trahit, comme sa conduite +me porte à le craindre, je veux avoir sa tête, dût Richard tonner, à +l'instant même, aux portes d'York.»</p> +<br> +<p class="mid">FIN DU TOME TROISIÈME.</p> + +<br><br> + +<p class="mid"><span class="overl">IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,</span><br> +<span class="sml">RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N° 8.</span></p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) *** + +***** This file should be named 34342-h.htm or 34342-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/3/4/34342/ + +Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald +Lévesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders +Europe at http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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