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+The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ivanhoe (3/4)
+ Le retour du croisé
+
+Author: Walter Scott
+
+Translator: Albert Montémont
+
+Release Date: November 16, 2010 [EBook #34342]
+[Last updated: March 26, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald
+Lévesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+IVANHOE.
+
+OU
+
+LE RETOUR DU CROISÉ
+
+Par Walter Scott.
+
+
+TRADUCTION NOUVELLE
+
+PAR M. ALBERT-MONTÉMONT
+
+
+Toujours de son départ il faisait les apprêts,
+Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.
+(_Trad. de_ Prior.)
+
+
+TOME TROISIÈME.
+
+
+
+PARIS.
+
+RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,
+Rue des Francs-Bourgeois-S.-Michel, n° 8.
+
+AMABLE GOBIN ET CIE,
+Successeurs de la Maison Baudouin, rue de Vaugirard, 17.
+
+1829.
+
+IVANHOE
+OU
+LE RETOUR DU CROISÉ.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+
+ «Je la courtiserai comme un lion courtise
+ sa lionne.»
+ V. Home. _Douglas_.
+
+Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans
+divers points du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour
+éloignée, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait été conduite par
+deux de ses ravisseurs déguisés, et qui la firent entrer précipitamment
+dans une petite chambre, où elle se trouva en présence d'une vieille
+sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les
+révolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tête en voyant
+Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie
+que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des
+dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la
+beauté.
+
+«Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre
+noble maître l'ordonne. Il faut céder cette chambre à un hôte plus
+aimable que toi.»
+
+«Oui, dit la vieille; voilà comment on récompense les services; il fut
+un temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle
+et chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et
+maintenant il faut que je me lève et que je marche, sur l'ordre d'un
+palefrenier comme toi.»
+
+«Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas là à
+raisonner, mais debout et décampe. Les ordres des maîtres doivent être
+entendus à demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma
+vieille, et ton soleil est couché depuis long-temps. Tu es maintenant le
+véritable emblème d'un ancien cheval de bataille, qu'on a réformé et
+relégué au milieu des bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et
+maintenant c'est tout au plus si tu peux aller l'amble. Allons, tâche de
+trotter hors d'ici.»
+
+«Vous êtes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et
+puisse un chenil être votre lieu de sépulture! Que le méchant démon
+Zernebock me déchire les membres l'un après l'autre, si je sors de ma
+chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille!»
+
+«Tu en répondras à notre maître,» répliqua-t-il; et il se retira avec
+son compagnon, laissant Rébecca en société avec la vieille femme, auprès
+de qui elle se trouvait ainsi introduite malgré elle.
+
+«À quelle action diabolique sont-ils maintenant occupés?» dit la vieille
+en marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard
+furtif et malin sur Rébecca: «Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile à
+deviner. Des yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme
+du papier avant que le prêtre l'ait barbouillée de son noir onguent.
+Oui, il est facile de deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour
+solitaire, d'où un cri ne serait pas plus entendu que s'il sortait de
+cinquante toises sous terre. Tu auras des hiboux pour voisins, ma belle,
+et leurs sinistres plaintes seront entendues aussi loin que les tiennes,
+et l'on fera autant d'attention aux unes qu'aux autres. Et étrangère,
+encore,» ajouta-t-elle en remarquant les vêtemens et le turban de
+Rébecca. «De quel pays es-tu? Sarrasine? Égyptienne? Pourquoi ne
+réponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas parler?»
+
+«Ne vous fâchez pas, bonne mère,» dit Rébecca.
+
+«Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, répliqua Urfried; on connaît un
+renard à sa queue, et une juive à son langage.»
+
+«Par pitié, dit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre de la
+violence que l'on m'a faite en me traînant ici? Est-ce à ma vie qu'on en
+veut, à cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.»
+
+«À ta vie, mignonne? répondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils
+à te l'ôter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée
+d'une manière qui fut autrefois jugée assez bonne pour une noble fille
+saxonne. Sera-ce à une juive, comme toi, à se plaindre de ce qu'elle ne
+l'est pas mieux? Regarde-moi; j'étais aussi jeune et deux fois aussi
+belle que toi lorsque Front-de-boeuf, père de Réginald, prit ce château
+de vive force, à l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon père et
+ses sept fils défendirent leur domaine d'étage en étage, de chambre en
+chambre. Il n'y eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de
+leur sang. Tous périrent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis,
+avant que leur sang n'eût eu le temps de sécher, j'étais devenue la
+proie du vainqueur et l'objet de son mépris.»
+
+«Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'échapper?
+dit Rébecca; je récompenserais richement l'assistance que tu me
+donnerais.»
+
+«Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. On ne peut sortir d'ici
+que par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard,
+ajouta-t-elle en secouant sa tête grise, avant que cette porte s'ouvre
+pour nous. Mais c'est une consolation de penser que nous laissons après
+nous sur la terre des êtres qui seront malheureux comme nous. Adieu,
+juive. Israélite ou chrétienne, ton sort serait le même, car tu as
+affaire à des gens qui ne connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te
+dis-je; ma quenouille est finie, et la tienne est encore à son
+commencement.»
+
+«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous
+me maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une
+protection pour moi.»
+
+«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La
+voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée;
+vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»
+
+En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa
+figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle
+ne l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à
+clef, et Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement
+l'escalier de la tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop
+élevée.
+
+Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que
+celui de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît
+paraître pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on
+en montrât aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait
+toutefois un avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la
+réflexion et par sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les
+dangers auxquels elle était exposée. Douée d'un caractère ferme et
+observateur, même dès ses plus jeunes années, la pompe et la richesse
+que son père déployait dans l'intérieur de sa maison, ou dont elle était
+témoin chez les autres Hébreux opulens, n'avaient pu l'aveugler au point
+de l'empêcher de voir que cet état de choses était extrêmement précaire.
+De même que Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait
+continuellement, au milieu de ce luxe éblouissant, l'épée suspendue par
+un cheveu sur la tête de son peuple. Ces réflexions avaient tempéré,
+adouci et ramené à un jugement plus sain, un caractère qui, dans
+d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier et obstiné.
+
+D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à
+se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui
+l'approchaient. Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès
+d'humilité servile, parce qu'elle était étrangère à cette bassesse
+d'esprit et à cet état constant de timide appréhension qui en était la
+cause; mais elle se comportait avec une noble fierté, comme si, tout en
+se soumettant aux circonstances désastreuses dans lesquelles elle se
+trouvait placée en appartenant à une race méprisée, elle avait néanmoins
+la conviction intime de ses droits à un plus haut rang, par son propre
+mérite, que celui auquel le despotisme arbitraire des préjugés religieux
+lui permettait d'aspirer.
+
+Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la
+fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa
+situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela
+à son secours.
+
+Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que
+peu d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait
+ni passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par
+laquelle elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement
+paraissait circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait
+en dedans ni barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait
+sur un espace crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit
+d'abord concevoir à Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut
+bientôt qu'il n'avait de communication avec aucune autre partie des
+remparts, et que ce n'était qu'un balcon ou une plate-forme isolée,
+fortifiée comme à l'ordinaire par un parapet et des embrasures, et où
+l'on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et flanquer
+par leurs traits la muraille du château de ce côté.
+
+Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette
+confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique
+instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que
+l'Écriture fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans
+l'erreur en croyant que l'état actuel de ce peuple était un état
+d'épreuve, ou en espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion
+seraient admis à participer avec les Gentils à la même plénitude de
+gloire et de prospérité. En attendant, tout ce qu'elle voyait autour
+d'elle lui démontrait que l'état actuel était un état de châtiment et
+d'épreuve, et qu'il était spécialement du devoir de chacun de s'y
+soumettre sans pécher. Ainsi, se considérant comme une victime du
+malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa situation et avait
+fortifié son âme contre les dangers qu'elle aurait probablement à
+courir.
+
+Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit
+quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant
+lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un
+de ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré
+il ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et
+cachait la partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau
+croisé de manière à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure
+de son corps. Dans ce costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque
+action dont la seule pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa
+prisonnière effrayée; cependant, tout brigand qu'il sembla par son
+costume, il paraissait embarrassé pour expliquer le motif de sa visite,
+en sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps
+d'anticiper sur cette explication. Elle avait déjà détaché deux riches
+bracelets et un collier; elle s'empressa de les présenter au brigand
+supposé, pensant naturellement que satisfaire sa cupidité serait un
+moyen de se concilier sa faveur.
+
+«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de
+mon vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est
+qu'une bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être
+renvoyés de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»
+
+«Belle fleur de la Palestine, répondit le brigand, ces perles orientales
+le cèdent en blancheur à vos dents; les diamans sont brillans, mais il
+n'ont pas l'éclat de vos yeux; et depuis que j'ai commencé ce métier,
+j'ai fait voeu de préférer la beauté aux richesses.»
+
+«Ne te fais pas tort à toi-même, dit Rébecca, accepte une rançon et aie
+pitié de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te
+donnera que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes
+désirs; et si tu es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te
+procurer les moyens de rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes
+erreurs passées et te mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de
+nouvelles.»
+
+«C'est fort bien parler, dit le brigand en français, trouvant
+probablement difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que
+Rébecca l'avait commencée; mais sache, lis éblouissant de la vallée de
+Bacca, que ton père est déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui
+saurait convertir en or et en argent jusqu'aux barreaux rouillés d'une
+grille de prison. Le vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic
+qui distillera de lui tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de
+mes demandes ni de tes supplications. Ta rançon doit être payée par
+l'amour et la beauté, et je ne l'accepterai qu'en cette monnaie.»
+
+«Tu n'es pas un brigand de nos forets, répondit Rébecca dans la même
+langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne
+parle le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand,
+mais un Normand; peut-être un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se
+manifeste aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux
+d'outrage et de violence.»
+
+«Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en
+baissant le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie
+fille d'Israël, mais en tout, sauf la jeunesse et la beauté, une
+véritable magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose
+de Saron, mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir à parer ton
+cou et tes mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu'à te
+priver de ces bijoux.»
+
+«Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce n'est mes richesses? Il
+ne peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrétien; moi je
+suis juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Église et de la
+synagogue.»
+
+«Oui, sans doute, répliqua le templier en riant; épouser une juive! non,
+de par dieu! fût-elle la reine de Saba elle-même; et sache d'ailleurs,
+charmante fille de Sion, que, si le roi très chrétien m'offrait sa fille
+très chrétienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais
+l'épouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.»
+
+«Oses-tu bien en appeler à ce signe, dit Rébecca, dans un moment comme
+celui-ci?»
+
+«Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point à ce signe
+bienheureux de notre salut.»
+
+«Je crois ce que mes pères m'ont appris à croire, dit Rébecca, et je
+prie Dieu de me pardonner, si ma croyance est erronée. Mais vous, sire
+chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce
+qu'il y a de plus sacré à vos yeux, à l'instant même où vous vous
+proposez de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et
+comme religieux?»
+
+«Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah! répondit le
+templier. Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la
+nation juive t'aveuglent sur nos hauts priviléges. Le mariage serait un
+crime horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins
+criminelle dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement
+recevoir l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des
+monarques et son père, dont vous conviendrez que les exemples doivent
+être de quelque poids, ne jouissaient pas de priviléges plus étendus que
+ceux que nous, pauvres soldats du temple de Sion, avons gagnés par notre
+zèle pour sa défense. Les protecteurs du temple de Salomon peuvent se
+permettre un peu de licence d'après l'exemple de ce roi.»
+
+«Si tu ne lis l'Écriture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints,
+qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui
+qui extrait des poisons des plantes les plus salutaires.» Les yeux du
+templier étincelèrent de colère à ce reproche. Écoute, Rébecca, dit-il,
+jusqu'ici je t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en
+vainqueur. Tu es ma captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise
+à ma volonté par les lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un
+iota de mes droits, et je ne m'abstiendrai point de prendre par la
+violence ce que tu refuses à la prière ou à mes droits.»
+
+«Arrête, dit Rébecca, arrête, et écoute-moi avant de tenter de te
+souiller d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte
+sur la mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à
+la générosité de l'homme. Mais je proclamerai ta scélératesse, templier,
+d'un bout de l'Europe à l'autre. Je veux devoir à la superstition de tes
+frères ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque
+préceptorerie, chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un
+hérétique, tu as violé tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne
+fera point frémir te maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu
+portes pour l'amour d'une fille de ma nation.»
+
+«Tu as de l'esprit, belle juive,» répliqua le templier, qui connaissait
+fort bien la vérité de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts
+de son ordre condamnaient de la manière la plus positive, et sous les
+peines les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive,
+que même il y avait eu des exemples de dégradation du coupable; «tu as
+un esprit vif et subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour
+se faire entendre au delà des murailles de fer de ce château, que ne
+sauraient percer les gémissemens, les lamentations, les appels à la
+justice, ni les cris de détresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te
+sauver, Rébecca: soumets-toi à ton sort; embrasse notre religion. Alors
+tu sortiras environnée d'une telle magnificence, que plus d'une dame
+normande le cèdera en luxe et en beauté à la favorite de la meilleure
+lance parmi les défenseurs du Temple.
+
+«Me soumettre à mon sort, dit Rébecca; et quel sort, juste ciel!
+Embrasser ta religion! Et quelle peut être cette religion, qui reçoit un
+pareil monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lâche chevalier!
+prêtre parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham
+a réservé une voie à sa fille pour se sauver de cet abîme d'infamie.»
+
+À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui conduisait à la
+plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans
+le moindre obstacle entre elle et un précipice épouvantable. Ne
+s'attendant pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rébecca était
+restée entièrement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la
+retenir ni de lui couper le chemin. «Reste où tu es, fier templier,
+s'écria-t-elle, on approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de
+plus, et je me plonge dans le précipice; mon corps sera écrasé et rendu
+méconnaissable sur les pierres qui pavent la cour, avant de devenir la
+victime de ta brutalité.»
+
+En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme
+pour implorer la miséricorde divine, avant de s'élancer dans l'abîme. Le
+templier hésita, et son audace, qui n'avait jamais cédé à la pitié ni
+aux larmes, céda à l'admiration d'un tel courage. «Descends, dit-il,
+fille imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que
+je ne chercherai pas à t'outrager.»
+
+«Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca, tu m'as appris à
+mieux connaître les vertus de ton ordre. La préceptorerie voisine
+t'accorderait l'absolution pour avoir violé un serment qui n'aurait pour
+objet que l'honneur ou le déshonneur d'une misérable fille juive.»
+
+«Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par
+cette croix tracée sur ma poitrine, par l'épée suspendue à mon côté, je
+jure par les antiques armoiries de mes ancêtres, que tu n'as rien à
+craindre. Mais, si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton
+père, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton père; car dans ce château il
+aura besoin d'un puissant protecteur.»
+
+«Hélas! dit Rébecca, je ne le sais que trop...; mais puis-je me fier à
+toi?»
+
+«Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré, dit
+Brian de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai
+enfreint plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole!
+jamais.»
+
+«Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca; tu vas voir jusqu'à quel
+point.» Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout près
+d'une des embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors. «C'est
+ici que je prends mon poste, dit-elle; toi reste là où tu es; et si tu
+cherches à abréger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu
+verras que la fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son
+honneur à un templier.»
+
+Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui
+relevait encore l'expressive beauté de sa figure, donnait à ses regards,
+à son air et à son maintien une dignité qui paraissait au dessus d'une
+mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne
+s'étaient point décolorées par la crainte d'un péril aussi grand; au
+contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle
+pouvait à son gré échapper à l'infamie par la mort, avait rehaussé la
+couleur de son teint, et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert
+lui-même, noble et fier comme il était, pensa qu'il n'avait jamais vu
+une beauté aussi animée et aussi imposante.
+
+«Que la paix soit faite entre nous, Rébecca,» dit-il.
+
+«La paix, si tu veux, répondit Rébecca; la paix, mais avec cet espace
+entre nous.»
+
+«Tu n'as plus de raison de me craindre,» dit Bois-Guilbert.
+
+«Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a construit
+cette tour tellement élevée qu'il est impossible qu'on en tombe sans
+perdre la vie. Grace à lui et au Dieu d'Israël, je ne te crains pas.»
+
+«Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu
+es injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru;
+dur, égoïste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit à exercer la
+cruauté, et je l'ai employée à mon tour près d'une femme, mais non pas
+envers une créature comme toi. Écoute-moi, Rébecca. Jamais chevalier n'a
+pris sa lance avec un coeur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian
+de Bois-Guilbert. Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine
+qu'une tour tombant en ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de
+terrain dans les landes de Bordeaux, son nom était connu partout où se
+faisaient de hauts faits d'armes, plus célèbre que celui de plus d'une
+dame qui avait un comté pour dot. Oui, continua-t-il en parcourant à
+grands pas la plate-forme, et paraissant ne plus se rappeler la présence
+de Rébecca; oui, mes exploits, mes périls, mon sang, ont fait connaître
+le nom d'Adélaïde de Montemart, depuis la cour de Castille jusqu'à celle
+de Byzance. Et comment fus-je récompensé? Lorsque je revins, chargé de
+lauriers chèrement achetés au prix de mes fatigues et de mon sang, je la
+trouvai mariée à un simple écuyer gascon, dont le nom n'avait jamais été
+prononcé hors des limites de son misérable domaine. Je l'aimais d'un
+véritable amour, et je me vengeai d'une manière terrible de son manque
+de foi; mais ma vengeance retomba sur moi. Depuis ce jour j'ai pris la
+vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y attachaient. Mon âge viril
+ne doit connaître aucun bonheur domestique, ne doit point recevoir de
+consolation de la part d'une épouse affectionnée. Ma vieillesse ne doit
+point être réchauffée par un foyer près duquel se formerait un cercle
+d'amis. Ma tombe doit être solitaire, et je ne laisserai personne après
+moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert. J'ai déposé aux pieds
+de mon supérieur mes droits à la liberté, mon privilége d'indépendance.
+Le templier, véritable serf, quoiqu'il n'en ait pas le nom, ne peut
+posséder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne respire que par la
+volonté et sous le bon plaisir d'un autre.»
+
+«Hélas! dit Rébecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de
+si grands sacrifices?»
+
+«Le pouvoir de se venger, Rébecca, répondit le templier, et l'espoir de
+satisfaire son ambition.»
+
+«Pauvre récompense, dit Rébecca, pour l'abandon des droits les plus
+chers à l'humanité!»
+
+«Ne parle pas ainsi, jeune fille, répondit le templier; la vengeance est
+le plaisir des dieux[1], et s'ils se la sont réservée, comme les prêtres
+nous le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance
+trop précieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est
+une passion capable de troubler le bonheur du ciel même.» Il s'arrêta
+quelques momens; puis il continua: «Rébecca, celle qui a pu préférer la
+mort au déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu
+sois à moi... Ne t'épouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de
+ton propre mouvement et à tes propres conditions. Il faut que tu
+consentes à partager avec moi des espérances plus étendues que celles
+qu'on peut concevoir sur le trône d'un monarque. Écoute-moi avant de
+répondre, et réfléchis avant de refuser. Le templier, comme tu l'as très
+bien dit, perd ses droits sociaux et le pouvoir d'exercer son libre
+arbitre, mais il devient membre d'un corps puissant, devant lequel les
+trônes tremblent déjà, semblable à la goutte de pluie qui tombe dans la
+mer devient une portion de cet océan irrésistible qui mine les rochers
+et engloutit des flottes entières. On peut voir un pareil océan dans
+cette association puissante. Je ne suis pas un des plus faibles membres
+de cet ordre, je suis déjà un des principaux commandeurs et puis très
+bien aspirer un jour au bâton de grand-maître. Les pauvres soldats du
+Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le cou des rois; un
+moine à sandales de cordes peut en faire autant. Notre cotte de mailles
+montera sur le trône; notre main gantelée arrachera le sceptre de la
+main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu, n'offrira
+pas un aussi grand pouvoir à vos tribus dispersées que celui auquel mon
+ambition aspire. Je ne cherchais qu'une âme aussi ardente que la mienne
+pour le partager, et je l'ai trouvée en vous, c'est la vôtre!»
+
+ Note 1: Crébillon a exprimé cette pensée avec une grande
+ force dans sa tragédie d'_Atrée et Thyeste_. Walter Scott,
+ dont la mémoire est pleine des écrivains anciens et modernes,
+ aurait dû saisir une pareille occasion de rendre justice à un
+ auteur français. A. M.
+
+«Est-ce à une fille d'Israël que tu parles ainsi, répondit Rébecca;
+songe donc...»--«Ne me réponds pas, dit le templier, en alléguant la
+différence de notre foi; dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons
+que rire de ces contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés
+aveugles sur la niaise folie de nos fondateurs qui abjurèrent toutes les
+délices de la vie pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en
+mourant de faim et de soif, ou d'être les victimes de la peste et du
+glaive des Barbares, tandis qu'ils s'efforçaient vainement de défendre
+un stérile désert qui n'a de prix qu'aux yeux de la superstition. Notre
+ordre conçut bientôt des vues plus hardies et plus larges, et trouva une
+meilleure indemnité de ses sacrifices. Nos immenses possessions dans
+tous les royaumes de l'Europe, notre haute renommée militaire qui amène
+dans nos rangs la fleur de la chevalerie de tous les pays de la
+chrétienté; voilà le but auquel ne songeaient guère nos pieux
+fondateurs, et il est caché aux esprits faibles qui embrassent notre
+ordre d'après les vieux principes, et dont les idées crédules en font
+pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulèverai pas davantage le
+voile de nos mystères. Le son du cor que vous venez d'entendre annonce
+que ma présence est nécessaire ailleurs. Songe à ce que j'ai dit. Adieu;
+je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai usé à ton égard,
+puisqu'elle était indispensable au déploiement de ton caractère. L'on ne
+peut se connaître que par l'application de la pierre de touche. Je
+reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien.»
+
+Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rébecca
+peut-être moins épouvantée de l'idée de la mort, à laquelle elle venait
+de s'exposer, que de l'ambition effrénée de l'homme audacieux aux mains
+duquel on l'avait si malheureusement livrée. En quittant la fenêtre où
+elle s'était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à
+Dieu de la protection qu'il lui avait accordée et dont elle implora la
+continuation pour son père. Un autre nom s'était glissé dans sa prière,
+ce fut celui du jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre
+les mains de ces buveurs de sang, qui étaient ses ennemis les plus
+déclarés. Le coeur de la jeune fille se reprochait cependant le souvenir
+qu'elle gardait d'un homme dont le sort ne pouvait avoir aucune affinité
+avec le sien, c'est-à-dire d'un Nazaréen, d'un ennemi de sa foi. Mais
+déjà sa prière avait franchi les nues, et tous les préjugés étroits de
+sa secte ne purent déterminer l'intéressante Israélite à rappeler cette
+prière dans son coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+
+ «Quel maudit griffonnage! Jamais de ma
+ vie je n'en vis de pareil.»
+ GOLDSMITH.
+
+ _She stoops to conquer_. Elle
+ s'humilie pour vaincre.
+
+Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s'y
+trouvait déjà. «Et votre déclaration amoureuse? s'écria celui-ci; je
+pense que, comme la mienne, elle a été troublée par l'appel bruyant du
+cor. Vous arrivez le dernier et à regret; je présume donc que votre
+entrevue aura été plus heureuse et plus agréable que la mienne.»--«Votre
+déclaration à l'héritière saxonne aurait-elle été sans succès?» dit le
+templier.--«Par les reliques de saint Thomas Becket! répliqua de Bracy,
+sans doute lady Rowena a ouï dire ce que je souffre à la vue d'une femme
+qui pleure.»
+
+«Allons donc, dit le templier; le chef d'une compagnie franche faire
+attention aux pleurs d'une femme! Quelques gouttes dont on asperge le
+flambeau de l'Amour ne font que rendre son éclat plus vif.»--«Grand
+merci de ton aspersion! répliqua de Bracy. Sais-tu que cette jeune fille
+a versé autant de larmes qu'il en faudrait pour éteindre un fanal? Non,
+jamais, depuis le temps de sainte Niobé[2], dont le prieur nous a
+raconté la vie, on n'a vu des mains se tordre de telle façon, des yeux
+verser de semblables torrens. La belle Saxonne était possédée d'une fée
+ondine.»
+
+ Note 2: J'aurais désiré que le prieur les eût aussi informés
+ de l'époque où Niobé fut canonisée. Ce fut sans doute dans ce
+ siècle brillant, où le dieu Pan légua ses cornes à Moïse. Je
+ crois que M. Defauconpret se trompe en rendant le mot _horn_
+ par celui de pipeaux: on sait que Moïse avait sur le front
+ deux cornes ou traits de feu, et non pas des pipeaux. A. M.
+
+«C'est une légion de démons que renfermait le sein de la juive, repartit
+le templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, fût-ce Apollyon
+lui-même, n'eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme
+résolution.»--«Mais où est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il
+entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perçans?»--«Sans doute il
+est à négocier avec le juif, du moins je le suppose, répondit froidement
+de Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront étouffé les
+sons du cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu'un juif
+contraint de payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira
+notre ami Front-de-Boeuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de
+vingt cors et de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par
+nos vassaux.»
+
+Bientôt après ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait été
+interrompu dans sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a
+vue, et qui n'avait tardé que pour donner quelques ordres
+indispensables.
+
+«Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf.
+C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.» Il
+l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du
+papier il devait espérer d'en connaître le contenu, puis la donna à de
+Bracy.
+
+«Ce sont des caractères magiques pour moi,» dit de Bracy, qui avait sa
+bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette
+époque. «Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner à écrire,
+dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de
+lance et à des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renonça à
+sa tâche.
+
+«Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque
+instruction rehausse notre valeur.»--«Faites-nous donc profiter de votre
+révérentissime savoir, répliqua de Bracy. Que veut dire ce
+griffonnage?»--«C'est un défi dans toutes les formes, répliqua le
+templier. Certes, par Notre-Dame de Bethléem, si ce n'est point une
+folle plaisanterie, voilà le cartel le plus extraordinaire qui ait
+jamais passé le pont-levis du château d'un baron.»
+
+«Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charmé de connaître qui
+oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian.» Le templier
+lit ce qui suit: «Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre
+homme Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de
+Beowulph, gardeur de pourceaux...»
+
+«Tu es fou, s'écria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.»--«Par
+Saint-Luc, c'est ce qui est écrit, riposta le templier; puis il reprit
+sa lecture et poursuivit de la sorte: «Moi, Gurth, fils de Beowulph,
+gardeur des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos alliés et
+confédérés qui dans cette querelle font cause commune avec nous,
+notamment du bon et loyal chevalier, jusqu'à présent nommé _le Noir
+fainéant_, faisons savoir à vous Réginald Front-de-Boeuf, et à vos
+alliés et complices, quels qu'ils soient, qu'attendu que, sans motif
+aucun, sans déclaration d'hostilité, vous vous êtes emparés contre le
+droit des gens et par violence de la personne de notre seigneur, ledit
+Cedric, ainsi que de la personne de noble et libre demoiselle lady
+Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne de noble et libre homme
+Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes de certains hommes
+libres, leurs _cnichts_[3]; ainsi que de certains serfs qui leur
+appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nommé Isaac d'York, en même
+temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules,
+lesquelles nobles personnes, avec leurs _cnichts_ et serfs, chevaux,
+mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et
+voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requérons et demandons que
+lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, Rowena de
+Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, _cnichts_,
+compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnommés ainsi qu'argent et
+effets à eux appartenant dans l'heure qui suivra la réception de cette
+lettre, nous soient remis à nous ou à nos représentans, corps et biens
+intacts, et le tout dans son intégrité: faute de quoi nous vous
+déclarons que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que
+tous, soit par siéges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons
+notre vie contre la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce
+qui sera en notre pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et
+digne garde. Signé par nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand
+chêne de Hart-Hill-Welk, les présentes étant écrites par un saint homme
+en Dieu, le desservant de Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la
+chapelle Copmanhurst.»
+
+ Note 3 Mot saxon qui veut dire _gardes_ ou _vassaux_. A. M.
+
+Au bas de cette sommation était immédiatement et grossièrement
+griffonnée la tête d'un coq avec sa crête, entourée d'une légende qui
+expliquait que cette espèce d'hiéroglyphe était la signature de Wamba,
+fils de Witless[4]. Sous ce respectable emblème figurait une croix,
+connue pour être le seing de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite
+ces mots, tracés d'une main hardie, quoique inhabile: _Le
+Noir-Fainéant_. Enfin, une flèche assez nettement dessinée, et qui était
+le sceau du _yeoman_ ou archer Locksley, fermait cette missive.
+
+ Note 4: _Witless_, mot composé de _wit_, esprit, et _less_,
+ sans. C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur à la
+ manière d'Homère, qui appelle Achille, tantôt aux pieds
+ légers, tantôt _âme de chien_. A. M.
+
+Les chevaliers écoutèrent jusqu'au bout cette pièce singulière, puis se
+regardèrent l'un et l'autre, muets d'étonnement, ne pouvant deviner ce
+qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand
+éclat de rire, qui tout à coup fut suivi d'un second, mais plus modéré,
+qui échappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait
+impatient de cette gaîté intempestive. «Beaux sires, dit-il, je vous
+donne un avis: c'est qu'en semblables circonstances il serait plus
+convenant de vous consulter ensemble sur ce qu'il y a à faire, que de
+vous laisser aller à ces éclats de rire si hors de saison.»--«Front-de-Boeuf
+n'a point encore recouvré ses esprits depuis sa dernière chute, dit de
+Bracy au templier; la seule idée d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou
+et d'un gardeur de pourceaux, l'intimide.»
+
+«Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de
+Bracy, soutenir à toi seul les assauts que nous garde cette singulière
+aventure. Ces gens-là n'eussent jamais osé agir avec cet excès
+d'impudence s'ils ne se sentaient appuyés par quelques bandes
+audacieuses. Il y a assez de brigands dans cette forêt qui attendent le
+moment de se venger de la protection que j'accorde aux daims et aux
+cerfs. J'ai seulement fait attacher un de ces misérables, pris sur le
+fait, aux cornes d'un cerf sauvage, qui en cinq minutes l'a percé à
+mort, et pour cela autant de flèches furent tirées contre moi, qu'on en
+a décoché sur le bouclier qui servait de but aux archers à Ashby. Ici,
+l'ami, ajouta-t-il en parlant à un de ses écuyers; as-tu envoyé aux
+environs pour t'enquérir des forces qui peuvent soutenir cet étonnant
+défi?»
+
+«Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répliqua un
+écuyer de service.»--«Voilà une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela
+vient de vous avoir prêté mon château pour vous divertir. Vous vous êtes
+conduits avec tant de circonspection, que vous avez attiré autour de mes
+oreilles cet essaim de guêpes.»
+
+«De guêpes? répliqua de Bracy; dites plutôt de bourdons sans dards, une
+bande de fainéans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur
+subsistance, vivent dans les bois et détruisent le gibier.»--«Sans
+dards! répliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flèches fourchues longues
+d'une aune[5], et lancées avec une telle force qu'elles perceraient un
+écu français.»
+
+ Note 5: _Forkheaded shafts of a cloath-yard in length_, dit
+ Walter Scott; ce que son premier interprète rend par «des
+ flèches de trois pieds de long.»
+
+«Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons
+une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre
+vingt de ces paysans.»--«Assez, beaucoup trop, répliqua de Bracy; je
+rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrêt.»--«C'est
+fort bon, sire templier, répondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de
+Turcs, ou de Maures, ou de ces gueux[6] de paysans français, très
+vaillant de Bracy; mais nous avons affaire à des archers anglais, sur
+lesquels nous n'aurons d'autre avantage que nos armes et nos chevaux,
+dont nous ne pourrons faire usage dans les clairières de la forêt. Tu
+parles de faire une sortie! à peine avons-nous assez d'hommes pour la
+défense du château. Les plus braves de mes gens sont à York, ainsi que
+les vôtres, de Bracy: à peine nous en reste-t-il une vingtaine et une
+poignée que vous emmenâtes dans cette folle entreprise.»
+
+ Note 6: Le premier interprète a voulu sans doute dissimuler
+ ce compliment de l'auteur à nos compatriotes, en ne
+ traduisant pas l'épithète de _craven_. A. M.
+
+«Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces
+suffisantes pour enlever le château d'un coup de main?»--«Non certes,
+sire Brian, se récria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux;
+mais dépourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'échelles de siége,
+de conducteurs expérimentés, mon château les défie.»--«Envoie tout de
+suite chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens,
+qu'ils viennent au secours de trois chevaliers assiégés par un fou et un
+gardeur de pourceaux, dans le château baronnial de Réginald
+Front-de-Boeuf!»
+
+«Encore une plaisanterie, sire chevalier, répliqua le baron; mais chez
+qui envoyer? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux, ainsi
+que mes autres alliés, et sans votre infernale entreprise, j'y serais
+avec eux.»--«Alors donc, envoyons un messager à York, et rappelons nos
+gens près de nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma
+bannière flottante et de ma compagnie franche, je les tiens pour les
+plus audacieux brigands qui jamais aient bandé l'arc dans les bois.»
+
+«Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne
+doit point y avoir un sentier où ces vauriens ne fassent le guet; et ils
+arracheront la dépêche du sein même du porteur. J'ai votre affaire,
+ajouta-t-il après s'être recueilli un moment. Sire templier, puisque
+vous savez lire, vous savez écrire sans doute, et si nous pouvons
+retrouver l'écritoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a
+environ un an, aux fêtes de Noël, au milieu d'une orgie...»
+
+«Je suis à vos ordres, dit l'écuyer qui attendait debout, je crois que
+la vieille Barbara, pour l'amour de son confesseur, a conservé cette
+plume et cette écritoire. Je l'ai entendue raconter qu'il fut le dernier
+qui lui ait dit de ces choses qu'un homme poli doit adresser à fille ou
+femme.»--«Va, cours les chercher, Engelred; et alors, sire templier, tu
+écriras sous ma dictée une réponse à cet audacieux défi.»
+
+«J'aimerais mieux me servir pour y répondre de la pointe d'une épée que
+de la pointe d'une plume, dit Bois-Guilbert, mais qu'il soit fait comme
+vous voulez.» Il s'assit devant une table, et Front-de-Boeuf lui dicta
+en français un billet dont voici la teneur:
+
+«Sire Réginald Front-de-Boeuf et les nobles chevaliers ses alliés et
+confédérés ne reçoivent point de défi de la part de serfs, de vassaux et
+de fugitifs. Si le personnage qui prend le nom de _Chevalier noir_ a des
+droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu'il s'est dégradé
+par sa présente association, et qu'il ne peut demander compte de quoi
+que ce soit à de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que
+nous avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d'envoyer un
+prêtre pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, car
+nous avons arrêté qu'ils seraient exécutés ce matin avant midi, et que
+leurs têtes, attachées à nos créneaux, montreraient quel cas nous
+faisons de ceux qui se sont levés pour les délivrer. C'est pourquoi nous
+vous prions derechef d'envoyer un prêtre qui les réconcilie avec Dieu;
+c'est le dernier service que vous ayez à leur rendre sur la terre.»
+
+Cette lettre, après avoir été pliée, fut donnée à l'écuyer, qui la remit
+à son tour au messager, lequel attendait dehors une réponse à celle
+qu'il avait apportée.
+
+L'archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier général des
+alliés, qui pour le moment était établi sous un chêne vénérable, à la
+distance d'environ trois portées de flèche du château. C'est là que
+Wamba, Gurth, et leurs alliés le chevalier noir, Locksley et le joyeux
+ermite, attendaient avec impatience une réponse à leur sommation. Autour
+d'eux, et non loin, on voyait un grand nombre d'audacieux yeomen, dont
+le sauvage accoutrement et les figures sillonnées annonçaient assez quel
+était le genre de leur profession habituelle. Plus de deux cents d'entre
+eux s'étaient déjà réunis, et en attendaient d'autres qui devaient les
+joindre. Les chefs auxquels ils obéissaient n'étaient distingués que par
+une plume au bonnet. Le vêtement, les armes, l'équipement étaient les
+mêmes pour tous.
+
+Outre ces troupes, une bande moins régulière et moins bien armée,
+composée de Saxons de la juridiction voisine, ainsi qu'un grand nombre
+de vassaux et serfs du vaste domaine de Cedric, était déjà rassemblée au
+même endroit, pour aider à la délivrance de leur maître. À l'exception
+de quelques uns, tous étaient armés d'épieux, de faux, de fléaux et
+autres instrumens de labour, que parfois les hasards de la guerre
+convertissent en un arsenal; car les Normands, selon la politique des
+conquérans jaloux de leur conquête, ne permettaient point aux Saxons de
+posséder aucune arme, et même de s'en servir. Cette circonstance rendait
+bien moins formidable aux assiégés le secours des Saxons, malgré tout ce
+que pouvait avoir d'imposant la force de ces hommes, la supériorité de
+leur nombre, et l'enthousiasme que leur inspirait une si juste cause. Ce
+fut au chef de cette armée bariolée de toutes couleurs, que la lettre du
+templier fut remise: on la donna au chapelain pour qu'il en fît la
+lecture.
+
+«Par la houlette de saint Dunstan, dit ce digne ecclésiastique, cette
+houlette qui fit rentrer plus de brebis au bercail que jamais saint n'en
+amena au paradis, je jure qu'il m'est impossible de vous expliquer ce
+jargon; est-ce du français ou de l'arabe? je l'ignore.» Il passa alors
+la lettre à Gurth qui secoua la tête d'un air renfrogné, et à son tour
+la passa à Wamba. Le fou l'examina d'un coin du papier à l'autre; et,
+selon l'habitude d'un singe qui imite tout, il fit une grimace, ayant
+l'air de comprendre le contenu de la lettre; puis, fesant une gambade,
+il la passa à Locksley.
+
+«Si les grandes lettres étaient des arcs, et les petites des flèches, je
+pourrais y connaître quelque chose, dit l'honnête archer; je vous assure
+que ce qui est renfermé dans ce papier est aussi en sûreté devant en
+sûreté devant mes flèches.»
+
+«C'est donc à moi à vous servir de clerc,» dit le chevalier noir; puis,
+prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d'abord des yeux, et
+ensuite il l'expliqua en saxon à ses confédérés.
+
+«Exécuter le noble Cedric! s'écria Wamba: par le saint sacrement, ne
+t'es-tu point trompé, sire chevalier?»--«Non, mon digne ami, répliqua le
+chevalier; j'ai traduit littéralement chaque mot tel qu'il est
+écrit.»--«Par saint Thomas de Cantorbéry! répliqua Gurth, nous aurons le
+château, dussions-nous l'arracher de ses fondemens avec nos
+mains!»--«Nous n'avons point autre chose pour l'arracher, répliqua
+Wamba, à peine les miennes sont-elles propres à faire des massifs de
+pierre et de mortier.»--«Ce n'est qu'une ruse pour gagner du temps, dit
+Locksley, ils n'oseraient point commettre un crime dont je saurais faire
+justice d'une manière terrible.»--«Je voudrais, dit le chevalier noir,
+que quelqu'un de nous, admis dans le château, par n'importe quel moyen,
+prît connaissance de la situation des assiégés. Il me semble que,
+puisqu'ils demandent qu'on leur envoie un confesseur, ce saint ermite
+pourrait en même temps qu'il exercerait son pieux ministère, nous
+procurer les renseignemens que nous désirons».
+
+«Que la peste te crève, toi et ton avis, s'écria le bon ermite: je te
+dis, sire chevalier fainéant, que lorsque j'ôte mon froc de moine, je
+laisse avec lui ma prêtrise, ma sainteté et mon latin, et que sitôt que
+je suis vêtu de mon justaucorps vert, j'aime mieux tuer une vingtaine de
+cerfs, que de confesser un chrétien.»
+
+«Je crains, dit le chevalier noir, je crains grandement qu'il n'y en ait
+pas un parmi vous qui veuille prendre sur lui de se charger du caractère
+et du rôle de confesseur.» Ils se regardèrent tous, et sortirent
+silencieux.
+
+«Je vois, dit Wamba, après une courte pause, je vois que le fou doit
+être fou jusqu'au bout, et qu'il risque sa tête dans une aventure devant
+laquelle ont tremblé les sages. Apprenez donc, mes chers cousins et
+compatriotes, qu'avant de porter l'habit bariolé, j'ai porté la robe
+brune, et que j'allais me faire moine, état pour lequel j'avais été
+élevé, quand je m'aperçus que j'avais assez d'esprit pour être un fou.
+Je ne doute nullement qu'à l'aide du froc du bon ermite et surtout de la
+sainteté et de la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre à
+porter toutes les consolations humaines et divines à notre digne maître
+Cedric et à ses compagnons d'infortune.»
+
+«Crois-tu qu'il ait assez de sens? dit le chevalier noir en s'adressant
+à Gurth.»--«Je ne sais, dit Gurth, mais s'il ne réussit pas, ce sera la
+première fois qu'il aura manqué d'esprit quand il veut mettre sa folie à
+profit.»--«Allons, vite le froc, mon bon ami, dit le chevalier, et que
+ton maître nous envoie un détail fidèle de l'état du château. Ils
+doivent être peu nombreux, et il y a cinq à parier contre un qu'une
+attaque aussi prompte que hardie le réduirait sur-le-champ. Mais le
+temps presse, pars.»--«En attendant, dit Locksley, nous serrerons la
+place de si près, qu'il n'en sortira pas une mouche pour porter des
+nouvelles. Ainsi, mon bon ami, continua-t-il s'adressant à Wamba, tu
+peux assurer ces tyrans que quelle que soit la violence exercée par eux
+sur leurs prisonniers, les représailles que nous en tirerons sur leurs
+propres personnes leur coûteront bien au delà.»
+
+«_Pax vobiscum!_ dit Wamba, qui déjà était tout emmitouflé de son
+travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la solennelle et
+imposante démarche d'un moine, et partit pour exécuter sa mission.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+
+ «Le cheval le plus ardent sera parfois tout
+ de glace et le plus lourd tout de feu; parfois
+ le moine jouera le rôle de fou et le fou le
+ rôle de moine.» _Vieille ballade_.
+
+Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et
+une corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du
+château de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il
+voulait.
+
+«_Pax vobiscum!_ répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de
+Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux
+prisonniers détenus dans ce château.»--«Tu es un moine bien hardi,
+riposta la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain,
+un coq de ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.»--«Néanmoins, je
+te prie de m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine;
+sois persuadé que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera
+d'une manière à ce que tout le château l'entende.»--«Grand merci, dit la
+sentinelle; mais si je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour
+t'annoncer, attends toi à ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine
+est à l'épreuve d'une flèche à plume d'oie grise.»
+
+En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans
+la grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un
+moine était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de
+recevoir de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme;
+et, par précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château,
+il exécuta sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir.
+L'audace inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse
+entreprise ne put tenir devant un homme si redoutable et si redouté que
+Réginald Front-de-Boeuf, il prononça son _pax vobiscum_ auquel il se
+fiait si fort pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec
+moins d'assurance qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais
+Front-de-Boeuf était accoutumé à voir les hommes de tous rangs trembler
+à sa présence, si bien que le trouble du moine supposé ne lui donna
+aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où viens-tu, mon père?» dit-il.--«_Pax
+vobiscum!_ réitéra le fou; je suis un pauvre serviteur de saint
+François, qui, voyageant à travers ces lieux sauvages, suis tombé au
+milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), _quidam viator incidit in
+latrones_, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château pour y remplir
+mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées par votre
+honorable justice.»
+
+«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi,
+pourrais-tu m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.»--«Loyal
+seigneur, répliqua le Fou, _nomen illis Legio_, leur nom est
+Légion.»--«Dis-moi clairement quel est leur nombre, ou, tout prêtre que
+tu es, ton froc et ton cordon ne te sauveraient pas[7].»--«Hélas!
+repartit le moine supposé, _cor meum eructavit_, ce qui veut dire que
+j'étais près de rendre l'âme de peur; mais je présume qu'ils peuvent
+être cinq cents, tant archers que paysans.»--«Quoi! dit le templier qui
+entrait au même instant, est-ce que les guêpes se montrent en aussi
+grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne engeance.» Alors
+prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?»--«Il est d'un
+couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.»--«Alors
+ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier; qu'il
+porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de revenir
+sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce
+tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces
+pourceaux de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.»--«C'est ce que je
+vais faire, dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un
+domestique de conduire Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane
+étaient confinés.
+
+ Note 7: Homère a dit, en parlant de Chrysès, grand prêtre
+ d'Apollon: «Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient
+ pas.» _Iliade_, liv. Ier. A. M.
+
+Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait
+fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un
+homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à
+l'assaut sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant
+à Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue
+de cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande
+tranquillité, le copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant
+fort peu de la durée de sa captivité, qui, concluait-il, devait finir
+comme tous les maux d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.
+
+«_Pax vobiscum!_ dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint
+Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur
+vous et avec vous.»--«_Salvete et vos_, répondit Cedric au moine
+supposé; dans quel dessein es-tu venu ici?»--«C'est pour vous engager à
+vous préparer à la mort,» répliqua le fou.--«Est-il possible? s'écria
+Cedric en tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils
+n'oseront point commettre une atrocité si notoire et si
+gratuite.»--«Hélas! dit le fou, vouloir les retenir par des sentimens
+d'humanité! il vaudrait autant essayer d'arrêter avec un fil de soie un
+cheval qui a pris le mors aux dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et
+vous, brave Athelstane, aux péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de
+chair; car c'est aujourd'hui que vous allez être appelés devant le
+tribunal d'en haut.»
+
+«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme
+de son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il
+vaut mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves[8].»--«Je suis
+prêt, répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer
+leur scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que
+j'ai toujours quand je vais dîner.»--«Allons, mon père, préparez-nous à
+ce voyage,» dit Cedric.--«Attendez encore un instant, bon oncle,
+répliqua le fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y
+regarder long-temps avant de faire le dernier saut.»
+
+ Note 8: Milton a dit en parlant de Satan: «Il vaut mieux
+ régner aux enfers que servir dans les cieux. «_Better to
+ reign in hell than serve in heaven_. A. M.
+
+«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.»--«C'est celle de votre
+fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son
+capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes
+vous ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez
+point long-temps.»--«Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon.--«Ce
+que je veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon,
+qui sont tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez
+tranquillement du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau
+et votre ceinture pour sauter le dernier pas à votre place.»
+
+«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te
+pendront.»--«Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je
+garantis qu'il n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils
+de Witless se laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité
+que mit à se laisser pendre son ancêtre l'alderman.»--«Eh bien, Wamba,
+j'acquiesce à ta demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi
+que tu échangeras tes habits, mais avec lord Athelstane.»--«Non, de par
+saint Dunstan, se récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela,
+il n'est que trop juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le
+fils de Hereward; mais il serait peu sage à lui de mourir pour un homme
+dont les ancêtres sont étrangers aux siens.»
+
+«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois
+d'Angleterre.»--«Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait,
+répliqua Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je
+me le laisse tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou
+acceptez vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi
+libre que quand j'y suis entré.»--«Laisse périr le vieil arbre, continua
+Cedric; mais sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble
+Athelstane, mon fidèle Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang
+saxon dans les veines. Toi et moi, nous souffrirons de compagnie la rage
+effrénée de nos indignes oppresseurs; tandis que lui, libre et en
+sûreté, excitera nos concitoyens à la vengeance.»--«Non, non, Cedric,
+non, mon père,» s'écria Athelstane en lui saisissant la main; car
+lorsque, se réveillant de son indolence, il s'agissait de penser ou
+d'agir, ses actions et ses sentimens étaient d'accord avec sa noble
+origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester dans cette salle,
+n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la mesure d'eau
+des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle dévouement de ce
+serf pour son maître.»--«On vous appelle des hommes sages, seigneurs,
+dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle Cedric, et
+vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse à votre
+place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos politesses. Je
+suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser monter que par
+son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut pas
+consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service
+ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je
+ne veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»
+
+«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette
+occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à
+notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est
+certaine.»--«Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?»
+demanda Cedric en regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien
+oui! Permettez-moi de vous représenter que ce froc vaut en ce moment un
+habit de général. Cinq cents hommes sont là tout près, et ce matin même
+j'étais un de leurs principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque
+et ma marotte un gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à
+changer pour un homme sage: à vous parler franchement, je crains fort
+qu'ils ne perdent en valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence.
+Adieu donc, mon maître, de grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et
+son chien Fangs; et faites suspendre mon bonnet dans la salle de
+Rotherwood, en mémoire de ce que je donne ma vie pour sauver celle de
+mon maître, comme un fou fidèle et dévoué. Il prononça ces derniers mots
+avec un ton moitié triste, moitié comique; les yeux de Cedric se
+remplirent de larmes. Ta mémoire sera conservée, lui dit-il avec
+émotion, tant que l'attachement et la fidélité seront honorés sur la
+terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens de sauver Rowena,
+Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton dévouement ne peut
+manquer de trouver sa récompense.»
+
+L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric
+parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne,
+dit-il, et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté.
+Comment pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?»--«Tout le
+talent de cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux
+mots. _Pax vobiscum_ répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou
+venez, mangez ou buvez, bénissez ou excommuniez, _pax vobiscum_
+s'applique à tout. Ces mots sont aussi utiles à un moine qu'une baguette
+à un enchanteur, et un manche à balai à une sorcière. Mais prononcez-les
+surtout d'un ton grave et solennel: _pax vobiscum!_ C'est un remède
+infaillible: gardes, sentinelles, chevaliers, écuyers, cavaliers,
+fantassins, tous éprouveront l'effet de ce charme puissant. Je pense que
+s'ils me conduisent demain à la potence, ce qui pourrait bien m'arriver,
+j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur l'exécuteur de la
+sentence.»--«Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris les ordres
+religieux, dit Cedric: _pax vobiscum_, je ne l'oublierai pas. Noble
+Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon,
+dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te
+sauverai ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne
+sera pas versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur
+moi, Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave
+fidèle, qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le
+défendre. Adieu.»
+
+«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai
+rôle d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne
+refusez donc rien de ce qui vous sera offert.»--«Adieu, notre oncle,
+ajouta Wamba, n'oubliez pas: _pax vobiscum!_»
+
+Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps
+sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon
+lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et
+voûté par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il
+rencontra une femme. «_Pax vobiscum!_» dit le faux frère, et il pressait
+le pas pour s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: _Et vobis
+quæso, domine reverendissime, pro misericordia vestra._»--«Je suis un
+peu sourd, répliqua Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement:
+malédiction sur le fou et son _pax vobiscum!_ j'ai brisé ma lance du
+premier coup.»
+
+Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût
+l'oreille dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le
+savait fort bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon,
+daignez consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce
+château; veuillez lui apporter les consolations de votre saint
+ministère, et prendre pitié de lui et de nous ainsi que vous l'ordonne
+votre caractère sacré; jamais bonne oeuvre n'aura été plus glorieuse
+pour votre couvent.»--«Ma fille, répondit Cedric fort embarrassé, le peu
+de temps que j'ai à passer dans ce château ne me permet pas d'exercer
+les saints devoirs de ma profession; il faut que je m'éloigne
+sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.»--«Ô mon père!
+laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas
+laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»
+
+«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin[9] avec les âmes d'Odin
+et de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait
+continuer sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à
+coup il fut interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante
+de la tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce
+ainsi que vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai
+permis de quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable
+à se mettre en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»
+
+ Note 9: L'enfer des Scandinaves. Thor était leur dieu de la
+ guerre. A. M.
+
+«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner;
+femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux
+t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.»--«Venez par ici, mon
+père, reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et
+vous ne pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien
+je voudrais vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez
+dans la chambre du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et
+malheur à vous si vous vous éloignez encore sans ma permission!»
+
+Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir
+d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la
+tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé,
+emploi qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout
+occupée de leur danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de
+salut qui pouvait s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la
+présence de l'homme pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans
+ce château impie. Elle avait donc épié attentivement l'instant de son
+retour, dans le dessein de s'adresser à lui, et de l'intéresser en
+faveur des prisonniers; mais ses tentatives, comme on le voit, n'avaient
+été couronnées d'aucun succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+
+ «Infortunée! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste
+ à la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton
+ destin est connu de toi-même; cependant, viens, commence
+ ton récit... Mais j'ai bien des chagrins d'une
+ autre espèce et encore plus profonds. Pour soulager
+ mon âme à la torture, prête l'oreille à mes plaintes;
+ et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir,
+ du moins que j'en trouve un pour m'entendre.»
+ CRABBE. _Le Palais de justice_.
+
+Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut renvoyé Rébecca
+dans l'appartement qu'elle avait quitté, elle conduisit Cedric, qui ne
+la suivait qu'avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma
+soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et
+deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif:
+«Tu es Saxon, mon père, ne le nie pas.» Puis, observant que Cedric
+semblait hésiter à répondre, elle continua: «Les sons de ma langue
+naturelle sont doux à mon oreille, quoique rarement je les entende, si
+ce n'est lorsqu'ils sortent des lèvres de misérables serfs, êtres
+dégradés, que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus
+vils de cette demeure; tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi
+vrai que tu es serviteur de Dieu; je te le répète, tes accens sont doux
+à mon oreille.»
+
+«Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château, reprit
+Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les
+enfans opprimés de cette terre malheureuse.»--«Ils n'y viennent pas, ou
+s'ils y viennent, répondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au
+banquet des conquérans, des tyrans de leur patrie, que d'écouter les
+gémissemens de leurs compatriotes; au moins, est-ce là ce qu'on dit
+d'eux; quant à moi, je sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est
+entré dans ce château d'autre prêtre que le chapelain, Normand débauché
+qui partageait fidèlement toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf,
+et qui, depuis long-temps, est allé rendre compte là-haut de ses actions
+ici-bas. Mais tu es un Saxon, mon père, un prêtre saxon, et j'ai une
+question à te faire.»
+
+«Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de
+prêtre. Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou
+d'envoyer un de nos frères, plus digne que moi d'entendre votre
+confession.»--«Attends encore quelques instans, reprit Urfried; la voix
+qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la terre glacée, et
+je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme la brute, ainsi que
+j'ai vécu! Mais buvons, le vin me donnera la force de te révéler les
+horreurs dont ma vie est tissue.» À ces mots elle remplit une coupe et
+la but avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d'en perdre
+une seule goutte. «Cette liqueur engourdit le coeur, dit-elle, mais elle
+ne le réjouit pas.» Puis, remplissant une autre coupe: «Tiens, père,
+bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber
+de ta hauteur!» Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire
+raison; mais elle fit un signe qui exprima tant d'impatience et de
+désespoir, qu'il consentit à lui céder, et répondit à son appel en
+vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle
+commença ainsi son histoire:
+
+«Je ne suis pas née, mon père, dans la misérable condition où tu me vois
+aujourd'hui. J'étais libre, heureuse, honorée, aimée; maintenant je suis
+esclave, méprisable, avilie: j'ai été le jouet honteux des passions de
+mes maîtres, tant que j'ai eu de la beauté; et l'objet de leurs mépris
+et de leurs insultes lorsqu'elle fut flétrie. Peux-tu t'étonner, mon
+père, que je haïsse l'espèce humaine, et par dessus tout la race qui a
+opéré en moi un changement aussi déplorable. La malheureuse sillonnée
+aujourd'hui de rides, et courbée de décrépitude, dont la rage s'exhale
+devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est
+la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait
+trembler mille vassaux!»
+
+«Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'écria Cedric en reculant de
+surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons
+d'armes de mon père!»--«L'ami de ton père! répéta Urfried; c'est donc
+Cedric surnommé le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward
+de Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses
+compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement
+religieux? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a
+porté à fuir l'oppression dans l'ombre d'un cloître?»
+
+«Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme,
+ton récit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un déjà
+que d'avoir vécu pour les révéler.»--«Eh bien donc, continua la
+malheureuse vieille: j'ai un crime odieux qui pèse sur ma conscience, un
+crime tel que tous les châtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans
+ces mêmes murs teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces
+murs ensanglantés j'ai vécu pour être l'esclave de leur meurtrier, et
+partager ses plaisirs et son odieux amour. N'était-ce pas assez pour que
+chacun des soupirs qui s'exhalait de mon sein fût un crime?»
+
+«Misérable! s'écria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton père, tous
+les vrais Saxons déploraient sa mort et priaient pour le repos de son
+âme et de celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas
+dans ces prières Ulrique, que l'on croyait assassinée, tandis que tous
+prenaient le deuil et rendaient hommage à ceux qui n'étaient plus, tu
+vivais pour mériter notre haine et notre exécration, tu vivais pour
+t'unir au vil tyran, au meurtrier de tes parens les plus proches et les
+plus chers, à celui qui avait répandu le sang innocent d'un enfant au
+berceau, afin qu'il ne restât pas un seul rejeton mâle de la noble
+maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie à lui par les liens
+d'un amour illégitime?»
+
+«Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l'amour, répondit
+la vieille. On rencontrerait plutôt l'amour dans les régions infernales
+de la Géhenne éternelle que sous ces voûtes impies. Non, je n'ai pas au
+moins ce reproche à me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race
+n'a cessé d'être le seul sentiment de mon âme, alors même qu'il
+cherchait à m'enivrer et à me plaire.»
+
+«Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de
+lui; malheureuse! ne se trouvait-il donc là ni poignard, ni couteau, ni
+poinçon qui pût mettre fin à votre existence? y attachiez-vous assez de
+prix encore pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le
+château d'un normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un
+tombeau; car si jamais j'eusse imaginé que la fille d'un Torquil vécût
+en communauté avec le meurtrier de son père, l'épée d'un Saxon aurait
+trouvé le chemin de son coeur jusque dans les bras de son séducteur.»
+
+«Aurais-tu réellement été capable de faire justice de cette manière au
+nom et à l'honneur des Torquil? demanda celle que désormais nous
+nommerons Ulrique; alors tu es véritablement le Saxon que vante la
+renommée; et jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits où, comme tu le
+dis avec raison, le crime s'enveloppe d'un mystère impénétrable, j'ai
+entendu le nom de Cedric; et quelque criminelle, quelque dégradée que je
+fusse, je me réjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur à
+notre malheureuse patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance;
+j'ai soufflé la discorde entre mes ennemis, j'ai suscité les querelles
+et le meurtre au milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang
+couler, et j'ai entendu avec délices les gémissemens de leur agonie!
+Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et
+flétri quelque trait qui te rappelle les Torquil?»
+
+«Ne me parle pas d'eux, Ulrique, répondit Cedric avec une expression de
+douleur et d'épouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve
+est celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour
+quelques instans un corps sans vie.»
+
+«Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un
+esprit de lumière, lorsqu'elle parvint à exciter la haine entre
+Front-de-Boeuf et son fils Réginald; les ténèbres de l'enfer devraient
+cacher ce qui s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le
+voile, et publier impitoyablement ce qui devrait forcer les morts à
+parler haut. Depuis long-temps les flammes dévorantes de la discorde
+éclataient entre le tyran farouche et son sauvage fils; depuis
+long-temps je nourrissais en secret une haine outrée. Elle éclata au
+milieu d'une orgie, et mon oppresseur succomba à sa propre table et de
+la main de son propre fils. Tels sont les secrets que renfermaient ces
+voûtes criminelles! Murs maudits, écroulez-vous! ajouta la furie en
+dirigeant ses regards vers le plafond de la salle; écrasez sous vos
+décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui furent initiés à ces
+affreux mystères!»
+
+«Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, dit Cedric, quel fut
+ton sort après la mort de ton ravisseur?»--«Devine-le, mais ne le
+demande pas!... Je continuai d'habiter cette infâme demeure jusqu'à ce
+que la vieillesse hideuse et prématurée eût imprimé ses rides sur mon
+front. Je me vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout
+obéissait à ma voix; forcée de borner la vengeance à laquelle j'avais
+donné un si vaste élan, à des efforts infructueux, à des intrigues
+secondaires, ou aux malédictions sans effet d'une rage impuissante; et
+condamnée à entendre, de la tour solitaire où je suis confinée, le bruit
+des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les
+cris et les gémissemens de nouvelles victimes de l'oppression.»
+
+«Ulrique, reprit Cedric avec sévérité, comment oses-tu, avec un coeur
+qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes
+crimes, comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de
+la robe que je porte? Malheureuse! songe à ce que pourrait faire pour
+toi le saint roi Édouard, s'il était présent. Le royal confesseur était
+doué par le ciel du pouvoir de guérir les ulcères du corps, mais Dieu
+seul peut guérir la lèpre de l'âme.»
+
+«Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère,
+s'écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, comment se
+termineront ces sentimens nouveaux qui sont nés dans ma solitude, et qui
+en sont le poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps
+viennent-ils se retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et
+insurmontable? Quel sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le
+partage sur la terre a été une vie tellement misérable, que nulle
+expression ne pourrait la peindre? J'aimerais mieux appartenir à Woden,
+Hertha, à Zernebock, à Mesta et à Skogula, les dieux de nos ancêtres
+païens, que de souffrir par anticipation, et d'éprouver le supplice des
+terreurs qui troublent sans cesse mes jours et mes nuits.»
+
+«Je ne suis pas prêtre, reprit Cedric en se détournant avec dégoût de
+cette image déplorable de crime, de malheur et de désespoir; je ne suis
+pas prêtre, quoique j'en porte la robe sacrée.»--«Prêtre ou laïque,
+répondit Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu
+craignant Dieu et respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de
+m'abandonner au désespoir?»--«Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je
+t'exhorte à recourir à la prière et à la pénitence; peut-être alors
+obtiendras-tu miséricorde! Mais je ne puis ni ne veux rester plus
+long-temps avec toi.»--«Attends un moment encore, reprit Ulrique, fils
+de l'ami de mon père, ne me quitte pas ainsi, je t'en conjure, de peur
+que l'esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne me pousse à me venger
+de ton mépris et de ton insensibilité! Crois-tu que si Front-de-Boeuf
+trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, sa vie
+serait de longue durée? Déjà ses yeux se sont fixés sur toi, comme ceux
+du faucon sur sa proie.»
+
+«Quand bien même il me déchirerait les entrailles, jamais ma langue ne
+proférera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en
+Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité; je t'ordonne de te
+retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-même me serait
+moins odieuse que celle d'une créature aussi avilie et aussi dégénérée
+que toi.»
+
+«Ce n'est que trop vrai, répondit Ulrique cessant de le retenir;
+poursuis ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la
+vertu, que la misérable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton
+père. Pars; si mes souffrances me séparent de l'espèce humaine, si je
+suis séparée de ceux dont j'avais droit d'attendre quelque protection,
+la vengeance ne me séparera pas d'eux! et je l'espère bien long-temps
+encore! Personne ne m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai
+entreprendre ira retentir aux oreilles de chacun. Adieu, ton mépris a
+rompu le dernier lien qui m'attachait encore à mes semblables, et ce
+lien était la pensée consolante que mes malheurs exciteraient la pitié
+de mes compatriotes.»
+
+«Ulrique, dit Cedric ému par cet appel, n'as-tu donc supporté la vie au
+milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour céder au désespoir au
+moment que tes yeux dessillés s'ouvrent sur l'énormité de tes fautes, et
+lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique
+occupation?»
+
+«Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser
+et agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu'à la frénésie l'amour du
+plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir; ces
+passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l'âme, en s'y
+abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est
+calmée depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides
+repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au
+milieu des malédictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses
+serpens font sentir au coeur coupable leurs piqûres empoisonnées! c'est
+alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l'avenir!
+c'est alors que, semblables aux démons de l'enfer, nous n'éprouvons que
+des remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont réveillé en moi
+une nouvelle âme; comme tu l'as dit, tout est possible à ceux qui savent
+mourir! Tu m'as montré des moyens de vengeance: sois certain que je les
+saisirai. Cette passion terrible ne m'avait dominé jusqu'à présent que
+de concert avec d'autres passions rivales; désormais elle me possédera
+tout entière; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait été
+la vie d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des
+forces sont réunies autour de ce château impie, afin de l'assiéger;
+hâte-toi de te mettre à leur tête et de les disposer pour l'assaut; et
+lorsque tu verras un étendard rouge flotter au dessus de la tour et se
+tourner vers l'angle oriental du donjon, presse vivement les Normands:
+alors ils auront assez d'ouvrage dans l'intérieur; tu pourras escalader
+les murs en dépit de leurs flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en
+supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien.»
+
+Cedric aurait désiré quelques renseignemens plus positifs sur le dessein
+qu'elle annonçait d'une manière si obscure, mais la voix farouche de
+Front-de-Boeuf se fit entendre tout à coup: «À quoi s'amuse ce fainéant
+de prêtre? s'écria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de
+Compostelle, j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison
+parmi mes gens!»--«Qu'une conscience bourrelée est un sinistre
+prophète! s'écria Ulrique; mais ne t'effraie pas, va rejoindre les
+tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, qu'ils y répondent s'ils
+veulent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance répétera le
+refrain.» À ces mots elle disparut par une porte dérobée; et au même
+instant Réginald Front-de-Boeuf se présenta. Ce ne fut pas sans se faire
+violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux baron qui lui rendit
+son salut par une légère inclination de tête.
+
+«Les pénitens, mon père, ont fait une longue confession, mais tant mieux
+pour eux, car c'est la dernière qu'ils feront. Les as-tu préparés à la
+mort?»--«Je les ai trouvés, répondit Cedric en mauvais français, dans
+les meilleures dispositions; ils s'attendent à tout depuis qu'ils ont
+appris en quel pouvoir ils sont tombés.»--«Si je ne me trompe, frère,
+reprit Front-de-Boeuf, il me semble que ton jargon sent diablement le
+saxon?»--«J'ai été élevé dans le couvent de saint Withold de Burton,»
+répondit Cedric.--«Tant pis, reprit le baron; il vaudrait mieux pour toi
+que tu fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes
+desseins; mais dans la conjoncture actuelle il n'y a pas de choix à
+faire. Ce couvent de saint Withold de Burton est un nid de hiboux digne
+d'être renversé. Le jour ne tardera pas à venir où le froc ne protégera
+pas plus le Saxon que la cotte de mailles.»
+
+«Que la volonté de Dieu soit faite!» dit Cedric d'une voix tremblante de
+colère, ce que Front-de-Boeuf attribua à la crainte.--«Tu rêves déjà, je
+le vois, que nos hommes d'armes sont dans ton réfectoire et dans ta
+cave. Mais j'ai un service à réclamer de ton saint ministère, consens à
+me le rendre; et, quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir
+dans ta cellule aussi tranquillement qu'un limaçon dans sa
+coquille.»--«Donnez-moi vos ordres,» dit Cedric cherchant à déguiser son
+émotion.--«Eh bien, suis-moi par ce passage; je te ferai sortir par la
+poterne.» Et tout en marchant devant le moine supposé, Front-de-Boeuf
+l'instruisit du rôle dont il voulait qu'il se chargeât. «Tu vois d'ici
+ce troupeau de pourceaux saxons qui ont osé environner le château de
+Torquilstone. Dis-leur donc ce que tu voudras sur la faiblesse de cette
+forteresse, parle-leur de manière à les retenir ici pendant vingt-quatre
+heures, et porte en même temps ce message... Mais, attends, sais-tu
+lire, frère.»
+
+«Non, excepté le bréviaire, répondit Cedric; encore ne connais-je ses
+caractères sacrés que parce que je sais par coeur le service divin,
+grâce à Notre-Dame et à saint Withold.»--«Tu es justement le messager
+qu'il me faut; porte donc cette lettre au château de Philippe de
+Malvoisin; tu diras qu'elle est envoyée par moi, qu'elle est écrite par
+le templier Brian de Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer
+à York avec toute la diligence qu'y peut mettre un cavalier bien monté.
+Dis-lui encore qu'il n'ait aucune inquiétude, qu'il nous trouvera frais
+et dispos derrière nos retranchemens. Ce serait une honte à nous de nous
+tenir cachés aux yeux d'une troupe de vagabonds qui sont disposés à fuir
+à l'aspect de nos étendards et au bruit de nos chevaux. Je te le répète,
+frère: imagine quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à
+conserver leur position jusqu'à l'arrivée de nos amis et de leurs
+lances. Ma vengeance est éveillée; elle ressemble à un faucon qui ne
+peut dormir qu'il ne se soit rassasié de sa proie.»
+
+«Par mon saint patron, s'écria Cedric avec plus de chaleur que n'en
+exigeait le caractère dont il était revêtu; par tous les saints qui ont
+vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai! Pas un Saxon ne
+s'éloignera de ces murailles, si j'ai assez d'adresse et assez
+d'influence sur eux pour les retenir.»--«Vraiment, dit Front-de-Boeuf,
+tu changes de ton, sire moine, et tu parles avec autant de hardiesse et
+d'énergie que si ton coeur était disposé à tressaillir de joie à la vue
+du massacre du troupeau saxon, et pourtant tu es de la race de ces
+pourceaux.»
+
+Cedric n'était pas très versé dans l'art de la dissimulation, et il
+aurait eu besoin en ce moment de l'une des idées dont le cerveau fertile
+de Wamba était rempli. Mais la nécessité est mère de l'invention, dit un
+vieux proverbe, et il murmura quelques mots sous son capuchon, comme
+pour faire accroire à Front-de-Boeuf qu'il regardait les gens qui
+cernaient le château tels que des rebelles et des excommuniés.
+
+«De par Dieu! s'écria ce dernier, tu dis vrai: j'oubliais que les
+fripons peuvent détrousser un abbé aussi lestement que s'ils étaient nés
+de l'autre côté du détroit salé. N'est-ce pas le prieur de Saint-Yves
+qu'ils lièrent à un chêne et qu'ils forcèrent à chanter la messe, tandis
+qu'ils vidaient ses malles et ses valises? Mais non, de par Notre-Dame,
+ce tour fut joué par Gauthier-de-Middleton, un de nos compagnons
+d'armes; mais ce furent des Saxons qui pillèrent la chapelle de
+Saint-Bees, et qui lui volèrent ses vases, ses chandeliers et ses
+ciboires, n'est-ce pas vrai?»
+
+«Ce n'étaient pas des hommes craignant Dieu,» répondit Cedric.--«Ils
+burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour
+plus d'une orgie secrète, bien que vous prétendissiez, vous autres
+moines, n'être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines; prêtre,
+tu dois avoir fait voeu de tirer vengeance d'un tel sacrilége?»--«Oui,
+j'ai fait voeu de vengeance, murmura Cedric, j'en atteste
+Saint-Withold.»
+
+Front-de-Boeuf arriva en ce moment à la poterne, où, après avoir
+traversé le fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite
+redoute ou défense extérieure qui donnait sur la campagne par une porte
+de sortie bien défendue. «Pars donc, lui dit Front-de-Boeuf, et, si tu
+remplis exactement mes intentions et que tu reviennes ensuite ici, tu y
+trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la
+chair de chien dans les boucheries de Sheffield. Écoute encore, tu me
+parais un joyeux confesseur, un bon vivant, reviens après l'assaut, et
+tu auras autant de Malvoisin qu'il en faudrait pour désaltérer tout un
+couvent.»
+
+«Assurément, nous nous reverrons,» répondit Cedric.--«En attendant,
+prends ceci,» continua le Normand; et au moment où Cedric franchissait
+le seuil de la poterne, il lui mit dans la main un besant d'or, et il
+ajouta: «Souviens-toi que je t'arracherai ton froc et ta peau si tu
+échoues dans ton entreprise.»--«Tu seras libre de faire l'un et l'autre,
+répondit Cedric en s'éloignant de la poterne et s'élançant avec joie
+dans la campagne, si, lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas
+quelque chose de mieux encore de ta main.» Se retournant alors vers le
+château dont il s'éloignait, il jeta au donneur le besant d'or:
+«Astucieux Normand, s'écria-t-il, puisse ton argent périr avec toi!»
+
+Front-de-Boeuf n'entendit qu'imparfaitement ces paroles, mais l'action
+lui parut très suspecte: «Archers, s'écria-t-il aux sentinelles qui
+gardaient les murailles, envoyez une flèche dans le froc de ce moine;
+mais, attendez, reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, ce serait
+peut-être agir inconsidérément; il faut nous fier à lui à défaut de
+meilleur moyen: au pis aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de
+Saxons que je tiens ici au chenil? Holà! geôlier Gilles, qu'on m'amène
+Cedric de Rotherwood et cet autre butor qui est avec lui, ce malotru de
+Coningsburgh, qu'ils nomment Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs
+pour la langue d'un chevalier normand, qu'ils laissent un goût de lard
+dans la bouche. Préparez-moi un flacon de vin, afin que, comme dit
+joyeusement le prince Jean, je puisse me la laver et me la rincer;
+portez-le dans la salle d'armes, et conduisez-y ces prisonniers.»
+
+Ses ordres furent exécutés à l'instant, et lorsqu'il entra dans cette
+salle gothique ornée des dépouilles obtenues par sa valeur et celle de
+son père, il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin;
+puis il aperçut deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens.
+Front-de-Boeuf, après avoir bu une longue rasade, examina ses deux
+captifs. Il était très peu familiarisé avec les traits de Cedric, qu'il
+n'avait vu que rarement, et qui évitait soigneusement toute
+communication avec ses voisins normands; or, il n'est pas étonnant que
+le soin avec lequel Wamba s'efforça de se cacher le visage avec son
+bonnet, le changement de costume, et l'obscurité de la salle, furent
+cause que Front-de-Boeuf ne s'aperçut pas que celui des prisonniers
+auquel il attachait le plus d'importance s'était évadé.
+
+«Braves Anglais, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités
+à Torquilstone? Savez-vous le châtiment que méritent les railleries
+insolentes et présomptueuses[10] que vous vous êtes permises à la fête
+d'un prince de la maison d'Anjou? Avez-vous oublié comment vous avez
+répondu à l'hospitalité si peu méritée que vous avez reçue du prince
+royal Jean? De par Dieu et saint Denis, si vous ne payez pas une énorme
+rançon, je vous ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces
+fenêtres, jusqu'à ce que les corbeaux et les vautours aient fait de vous
+deux squelettes. Parlez donc, chiens de Saxons, que m'offrez-vous pour
+racheter vos misérables vies? Vous, sire de Rotherwood, que me
+donnerez-vous?»
+
+ Note 10: Le texte emploie les deux mots _surquedy_ et
+ _outre-cuidance_, qui ont pour synonymes _insolence_ et
+ _présomption_. A. M.
+
+«Pas une obole, répondit Wamba; quant à me pendre par les pieds, on
+prétend que mon cerveau est bouleversé depuis le premier moment où on
+m'attacha le béguin autour de la tête, et il est possible qu'en me
+tournant sens dessus dessous il se rétablisse dans l'ordre naturel.»
+
+«Sainte Geneviève! s'écria Front-de-Boeuf, que veut dire un pareil
+langage?» Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric de
+la tête du bouffon, et ouvrant le col de son manteau, il reconnut le
+collier de cuivre, marque évidente de sa servitude. «Gilles, Clément,
+chiens de vassaux! s'écria le Normand furieux, qui m'avez-vous amené
+ici?»--«Je crois que je pourrai vous l'apprendre, dit de Bracy qui
+entrait en ce moment, c'est le fou de Cedric; celui qui, dans une
+escarmouche avec Isaac de York, montra tant de valeur, au sujet d'une
+dispute sur la préséance.»
+
+«Eh bien, je me charge d'arranger ce différent, reprit Front-de-Boeuf;
+ils seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de
+Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune
+entière est le moins qu'ils puissent donner, il faut en outre qu'ils
+fassent retirer ce guêpier de Saxons qui entourent le château, qu'ils
+renoncent à leurs prétendus priviléges, et qu'ils se reconnaissent comme
+nos serfs et vassaux; trop heureux si dans le nouveau monde qui va
+commencer, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, dit-il à deux
+de ses gens, allez me chercher le véritable Cedric; pour cette fois je
+vous pardonne votre erreur d'autant plus volontiers que vous n'avez fait
+que prendre un fou pour un Saxon franklin.»--«Oui, dit Wamba, votre
+excellence chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de
+franklins.»--«Que veut dire ce fripon?» demanda Front-de-Boeuf à ceux
+qui le gardaient, et qui répondirent avec une sorte de répugnance et
+d'hésitation, que si celui-ci n'était pas Cedric, ils ignoraient ce
+qu'il était devenu.
+
+«De par tous les saints du paradis! s'écria de Bracy, il faut qu'il se
+soit échappé sous les habits du moine!»--«Esprits d'enfer! répéta
+Front-de-Boeuf, c'était donc le verrat de Rotherwood que j'ai conduit à
+la poterne et que j'ai mis dehors de ma propre main. Et toi, dit-il à
+Wamba, toi dont la folie a surpassé la folie d'idiots plus idiots que
+toi, je te donnerai les saints ordres, et je te ferai tonsurer; holà!
+qu'on lui arrache la peau du crâne, et qu'on le précipite la tête la
+première du haut des murailles. Ton métier est de plaisanter, plaisante
+donc maintenant.»
+
+«Vous me traitez bien mieux que vous ne me l'aviez promis, noble
+chevalier, repartit le pauvre Wamba, dont le goût pour la bouffonnerie
+ne pouvait être surmonté, même dans la perspective d'une mort prochaine:
+en me donnant la calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un
+cardinal, de simple moine que j'étais.»--«Le pauvre diable, dit de
+Bracy, veut mourir fidèle à sa vocation. Front-de-Boeuf, de grâce,
+épargnez sa vie, donnez-le moi, je vous le demande pour divertir mes
+compagnies franches. Qu'en dis-tu, fripon? veux-tu m'appartenir et venir
+à la guerre avec moi?»--Oui, vraiment, avec la permission de mon maître,
+car voyez-vous, dit Wamba en montrant le collier qu'il portait, je ne
+puis quitter ceci sans son consentement.»--«Oh! une lime normande aura
+bientôt scié le collier d'un Saxon, répondit de Bracy.»
+
+«Vraiment, noble sire? reprit le bouffon: de là vient donc le proverbe:
+scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuiller
+normande sur le plat saxon; et l'Angleterre gouvernée selon la volonté
+des normands; et toute la joie de l'Angleterre ne reparaîtra que
+lorsqu'elle sera délivrée de ces quatre maux.»
+
+«Tu as réellement beau jeu, de Bracy, dit Front-de-Boeuf, de t'amuser à
+écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne
+vois-tu pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication
+avec nos amis du dehors vient d'échouer par les ruses de ce bouffon
+bariolé dont tu es si jaloux de le montrer le protecteur? Qu'avons-nous
+à attendre désormais, si ce n'est un assaut prochain?»--«Aux murailles!
+aux murailles! s'écria de Bracy, m'as-tu jamais vu plus grave au moment
+du combat? Qu'on appelle le templier, et qu'il défende sa vie avec la
+moitié du courage qu'il a montré à défendre son ordre: viens toi-même
+faire voir ta taille de géant sur les murailles; sois tranquille, de mon
+coté, je n'épargnerai rien; tu peux compter qu'il sera aussi facile aux
+Saxons d'escalader ces murs que les tours de Torquilstone. Mais au
+surplus, si vous voulez entrer en arrangement avec ces vauriens,
+pourquoi n'emploiriez-vous pas la médiation de ce digne franklin, qui
+paraît depuis quelques instans contempler avec envie ce flacon de vin?
+Tiens, Saxon, continua-t-il en s'adressant à Athelstane, et en lui
+présentant une coupe pleine; rince ton gosier avec cette noble liqueur,
+et réveille ton âme engourdie, afin de nous dire quelle rançon tu nous
+offres pour ta liberté.»--«Ce qu'un homme d'honneur peut donner,
+répondit Athelstane, mille marcs d'argent, pour moi et mes
+compagnons.»--«Et nous garantis-tu la retraite de ce rebut de l'humanité
+qui cerne le château, contre tout respect pour les lois de Dieu et du
+roi?» demanda encore Front-de-Boeuf. «Je ferai tout ce qui sera en mon
+pouvoir pour cela, répondit Athelstane; je les déterminerai à se
+retirer, et je ne doute pas que le noble Cedric ne veuille bien me
+seconder.»
+
+«Nous consentons donc à t'accorder la liberté, dit Front de-Boeuf; toi
+et les tiens seront libres, et la paix régnera de part et d'autre, au
+moyen de mille marcs d'argent que tu paieras. C'est une rançon bien
+misérable, Saxon, et tu me dois de la reconnaissance des conditions
+modérées auxquelles je consens à l'échange de vos personnes. Mais fais
+attention que ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.»--«Ni la
+fille du juif,» dit le templier qui venait d'entrer. «Ni la suite du
+Saxon Cedric,» ajouta Front-de-Boeuf. «Je serais indigne du nom de
+chrétien, si je désirais comprendre dans ce traité les incrédules que
+vous venez de nommer,» reprit Athelstane. «Ajoutez encore qu'il ne
+concerne pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy; il ne sera jamais
+dit que je me serai laissé dépouiller d'une aussi belle conquête sans
+avoir rompu une lance pour elle.»
+
+«Et de plus, reprit Front-de-Boeuf, notre traité ne regarde point encore
+ce misérable bouffon que je garde pour qu'il serve d'exemple à tous les
+coquins comme lui qui voudraient appliquer leurs bouffonneries aux
+choses importantes.»--«Lady Rowena, répondit Athelstane d'un ton ferme
+et assuré, est ma fiancée; je me ferais écarteler par des chevaux
+indomptés, plutôt que de consentir à me séparer d'elle. Quant au serf
+Wamba, il a sauvé aujourd'hui la vie de son maître, et je perdrais la
+mienne plutôt que de souffrir qu'on fît tomber un cheveu de sa
+tête.»--«Ta fiancée? s'écria de Bracy; lady Rowena, la fiancée d'un
+vassal tel que toi! Saxon, tu rêves sans doute que tes sept royaumes
+subsistent encore; mais je te le dis: les princes de la maison d'Anjou
+ne donnent pas leurs pupilles à des hommes d'un lignage semblable au
+tien.»
+
+«Mon lignage, orgueilleux Normand, descend d'une source plus ancienne et
+plus pure que celle d'un mendiant français qui ne vit qu'au prix du sang
+d'une troupe de brigands rassemblés sous son misérable étendard. Mes
+ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui
+chaque jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de
+centaines de vassaux que tu ne peux compter d'individus à ta suite.
+Leurs noms, leur renommée, ont été célébrés par les ménestrels; leurs
+institutions conservées dans le Wittenagemots, leurs dépouilles
+mortelles ont été accompagnées à leur dernière demeure par les prières
+des saints, et des monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.»
+
+«Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, dit Front-de-Boeuf satisfait de
+l'humiliation que son compagnon venait de recevoir; le Saxon a
+frappé...»--«Aussi juste qu'un Saxon peut frapper, répondit de Bracy
+avec un air d'insouciance, lorsqu'après lui avoir enchaîné les mains on
+veut bien lui laisser le libre usage de sa langue. Mais la volubilité de
+ta rodomontade, ajouta-t-il en s'adressant à Athelstane, n'obtiendra pas
+la liberté de lady Rowena.»
+
+Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu'il n'avait
+coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, et quelque intérêt
+qu'il y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par
+l'arrivée d'un valet qui annonça qu'un moine se présentait à la poterne
+en demandant à être admis. «Au nom de saint Bonnet, prince de tous ces
+mendians désoeuvrés, dit Front-de-Boeuf, est-ce un véritable moine pour
+cette fois, ou un autre imposteur? Esclaves, qu'on le fouille; et si
+vous vous laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les
+yeux et mettre en place des charbons ardens.»
+
+«Que j'endure tout l'excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si
+celui-ci n'est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît bien;
+il vous certifiera que c'est le frère Ambroise, moine de la suite du
+prieur de Jorvaulx.»--«Alors, qu'il soit introduit, reprit
+Front-de-Boeuf; probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux
+maître. Le diable et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu'ils
+courent ainsi le pays. Qu'on éloigne ces prisonniers; et toi, Saxon,
+songe à ce que tu as entendu.»
+
+«Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à
+être logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui
+offre une pareille rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus
+brave parmi nous, de me rendre raison corps à corps de l'attentat commis
+contre ma liberté. Ce défi t'a déjà été porté de ma part par ton écuyer
+tranchant; tu n'en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre: voici
+mon gant.»--«Je n'accepte point le défi de mon prisonnier, répondit
+Front-de-Boeuf; et Maurice de Bracy ne l'acceptera pas non plus. Gilles,
+continua-t-il, suspends le gant de ce franklin sur une des cornes de ce
+bois de cerf qui est là-bas; il y restera jusqu'à ce que son maître soit
+remis en liberté. S'il a l'audace de le demander et d'affirmer qu'il a
+été fait mon prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint
+Christophe qu'il trouvera un homme qui n'a jamais refusé de se trouver
+face à face d'un ennemi à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses
+vassaux.»
+
+On éloigna les prisonniers saxons, et au même moment on introduisit le
+moine Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d'un
+trouble extrême. «Voilà, ma foi, le véritable _pax vobiscum_, dit Wamba
+en passant près des frères; les autres n'étant que de la fausse
+monnaie,»--«Sainte mère de Dieu! s'écria le moine en s'adressant aux
+chevaliers, je suis enfin en sûreté et sous la garde de chrétiens
+respectables.»--«Oui, tu es en sûreté, répondit de Bracy; et quant aux
+chrétiens, tu vois devant toi le vaillant baron Réginald Front-de-Boeuf,
+qui a les juifs en horreur, et le brave templier Brian de Bois-Guilbert,
+dont le métier est de tuer des Sarrasins. Si à de tels signes tu ne
+reconnais pas là de bons chrétiens, je n'en connais aucun qui en porte
+de plus authentiques.»
+
+«Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur
+de Jorvaulx, reprit le moine sans faire attention au ton dont la
+réplique de de Bracy avait été faite; vous lui devez secours et
+protection, comme chevaliers et frères en Dieu; car, comme dit le
+bienheureux saint Augustin dans son traité _De civitate Dei_....»--«Que
+le diable dise ce qu'il voudra, interrompit Front-de-Boeuf, que dis-tu,
+toi, messire prêtre? nous n'avons pas le temps d'écouter les citations
+des saints pères.»
+
+«_Sancta Maria!_ dit le saint père en poussant un soupir, comme ces
+profanes laïques sont prompts à se mettre en courroux! Mais enfin,
+braves chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le
+crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son église,
+et sans égard pour la bulle du saint siége, qui commence par: _Si quis,
+suadente diabolo_...»--«Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou
+nous devinons tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton maître le
+prieur est prisonnier, et de qui?»
+
+«Oui, sans doute, répondit Ambroise; il est entre les mains des brigands
+qui infestent ces forets, enfans de Bélial et contempteurs du texte
+sacré qui dit: «Ne touchez pas à mes oints, et ne faites point de mal à
+mes prophètes.»--«Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos
+épées, chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant à ses compagnons,
+et qui tournera à notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au
+lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même.
+Reposez-vous donc sur ces saints fainéans, au moment où le danger est le
+plus pressant! Allons, voyons, prêtre; parle, et dis-nous vite, ce que
+ton maître attend de nous.»
+
+«Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacriléges ont été
+portées sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saintes
+ordonnances que je viens de citer, et les enfans de Bélial, après avoir
+pillé ses malles et ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs
+d'or pur, lui demandèrent en outre une somme considérable dont le
+paiement peut seul lui procurer la liberté. C'est pourquoi le révérend
+père en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le délivrer de
+sa captivité, soit en payant la rançon exigée, soit en employant la
+force des armes, ainsi que vous aviserez.»
+
+«Que le prieur s'adresse au diable pour en être secouru, dit
+Front-de-Boeuf. Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. Où
+ton maître a-t-il trouvé qu'un baron normand ait jamais dénoué les
+cordons de sa bourse pour venir au secours d'un homme d'église, dont les
+sacs sont dix fois plus remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous
+lui prêter nos bras et notre valeur, nous qui sommes enfermés ici et
+arrêtés par des troupes dix fois plus nombreuses que les nôtres, et qui
+devons nous attendre à être attaqués d'un moment à l'autre?»--«C'est ce
+que j'allais vous dire, répliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas
+donné le temps; et d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces scélérats
+de proscrits trouble la tête d'un homme de mon âge. Quoi qu'il en soit,
+il est certain qu'ils sont occupés à établir un camp et à construire des
+ouvrages destinés à l'attaque de ce château.»--«Vite sur les remparts,
+dit de Bracy; voyons ce que font ces misérables;» et en parlant ainsi il
+ouvrit une fenêtre garnie de treillage, qui conduisait à une espèce de
+terrasse et de balcon en saillie, puis se mit aussitôt à crier aux
+personnes qui étaient dans l'appartement: «Par saint Denis, le vieux
+moine a dit vrai; les voilà qui apportent des mantelets et des
+pavois[11] et l'on voit sur la lisière du bois les archers se formant en
+troupe semblable à un nuage noir précurseur de la grêle.»
+
+ Note 11: Le mantelet était une machine composée de madriers
+ recouverts de planches, que l'on faisait avancer devant soi,
+ dans l'attaque des places, pour se mettre à couvert des
+ traits des assiégés. Le pavois était une espèce de grand
+ bouclier qui couvrait toute la personne. A. M.
+
+Réginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et
+aussitôt, saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et
+donna l'ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.
+
+«De Bracy, s'écria-t-il, veille sur la partie de l'est, où les murs sont
+le moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu
+exerces depuis long-temps, a dû te rendre parfait dans l'art de
+l'attaque et de la défense des places; charge-toi de la partie de
+l'ouest; moi, je vais me porter à la barbacane. Au reste, mes nobles
+amis, vous ne devez pas vous borner à défendre un seul point; nous
+devons aujourd'hui nous trouver partout, nous multiplier pour ainsi
+dire, de manière à porter par notre présence du secours et du renfort
+partout où l'attaque sera la plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il
+est vrai; mais l'activité et la valeur peuvent y suppléer, car enfin
+nous n'avons affaire qu'à de misérables paysans.»
+
+«Mais, nobles chevaliers, s'écria le père Ambroise au milieu du tumulte
+et de la confusion occasionnés par les préparatifs de défense, aucun de
+vous ne voudra-t-il écouter la pétition du révérend père en Dieu Aymer,
+prieur de Jorvaulx? Noble sire Réginald, écoute-moi, je t'en supplie.»
+
+«Va marmotter tes pétitions au ciel, répondit le féroce Normand, car
+pour nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les
+entendre. Holà! Anselme! veille à ce que nous ayons de la poix et de
+l'huile bouillantes, pour en arroser les têtes de ces traîtres
+audacieux. Il faut aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de
+carreaux[12]. Que l'on arbore ma bannière à tête de taureau; ces
+misérables verront bientôt à qui ils auront affaire aujourd'hui.
+
+ Note 12: Le carreau était le trait particulier à l'arbalète,
+ comme la flèche était celui que l'on décochait avec l'arc. A.
+ M.
+
+«Mais, noble seigneur, reprit le moine s'efforçant d'attirer
+l'attention, considère mon voeu d'obéissance, et permets-moi de
+m'acquitter entièrement du message de mon supérieur.»
+
+«Qu'on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Boeuf; qu'on
+l'enferme dans la chapelle, pour y débiter son chapelet jusqu'à la fin
+de cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de
+Torquilstone que d'entendre des _pater_ et des _ave_; ce sera, je crois,
+la première fois qu'ils auront été ainsi honorés depuis leur sortie de
+l'atelier du sculpteur.»
+
+«Ne blasphème point les saints, sire Réginald, dit de Bracy, nous aurons
+besoin de leur assistance aujourd'hui, avant que nous ayons forcé cette
+troupe de brigands à se débander.»
+
+«Je n'en attends pas grand secours, répondit Front-de-Boeuf, à moins que
+nous ne les précipitions du haut des murailles sur les têtes de ces
+coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien,
+et qui suffirait lui seul à renverser toute une compagnie.»
+
+Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des
+assiégeans avec un peu plus d'attention que le brutal Front-de-Boeuf, ou
+son étourdi compagnon.
+
+«Par l'ordre dont je fais partie, dit-il, ces gens-ci s'approchent de la
+place avec une plus grand connaissance de la tactique militaire, de
+quelque part qu'elle leur vienne, que je ne m'y serais attendu. Voyez
+avec quelle adresse ils profitent du moindre abri que leur offre un
+arbre ou un buisson, et évitent de s'exposer aux traits de nos
+arbalétriers? Je n'aperçois chez eux ni bannière, ni étendard, et
+néanmoins je gagerais ma chaîne d'or qu'ils sont commandés par quelque
+noble chevalier, ou quelque personnage exercé au métier de la guerre.»
+
+«Je l'aperçois, dit de Bracy, je vois flotter le panache, et briller
+l'armure d'un chevalier. Voyez là-bas cet homme d'une taille élevée, qui
+porte une cotte de mailles de couleur noire, et qui est occupé à former
+les derniers rangs de sa troupe de bandits. Par saint Denis! je crois
+que c'est justement celui que nous appelions le _Noir-Fainéant_, le même
+qui te fit vider les arçons au tournoi d'Ashby.»
+
+«Tant mieux, dit Front-de-Boeuf; il vient sans doute ici pour me donner
+ma revanche. C'est probablement quelque rustaud, un homme de rien,
+puisqu'il n'osa s'arrêter pour faire valoir ses droits au prix du
+tournoi, dont il n'était redevable qu'au hasard. Je l'aurais vainement
+cherché dans les lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs
+ennemis, et je suis vraiment charmé qu'il se montre ici au milieu de
+cette canaille.»
+
+L'approche de l'ennemi qui paraissait devoir être très prochaine mit fin
+à la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste, à la
+tête de la petite troupe qu'il avait pu rassembler; et bien que le
+nombre des assiégés fût insuffisant pour la défense générale des
+murailles, néanmoins on attendit avec calme et courage l'assaut dont on
+était menacé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+
+ «Et cependant cette race errante, qui n'a plus de
+ patrie, qui se trouve séparée du reste des nations, se
+ vante de posséder et possède en effet la connaissance
+ des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts
+ qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets;
+ et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent
+ indignes à la vue, cueillies par eux, développent des
+ vertus auxquelles on n'avait jamais songé.»
+
+ _Le Juif de Malte_.
+
+Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous
+informions le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de
+connaître pour bien entendre le reste de cette narration. Sa propre
+intelligence lui aura sans doute fait soupçonner d'avance que, lorsque
+Ivanhoe fut tombé et qu'il semblait abandonné de l'univers entier, ce
+fut Rébecca qui, à force de prières et d'importunités, obtint de son
+père de faire transporter le jeune et brave guerrier du lieu du tournoi
+à la maison que pour le moment le juif habitait dans un des faubourgs
+d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas été difficile de
+décider Isaac à cette démarche, car il était d'un caractère bon et
+reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et les timides scrupules
+de sa nation persécutée, et il s'agissait de les vaincre.
+
+«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur
+se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et
+sur son corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre
+maison, jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre
+loi nous défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil,
+excepté pour l'intérêt de notre commerce.»
+
+«Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca;
+sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et
+dans les plaisirs; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux,
+le gentil devient le frère du juif.»--«Je voudrais bien, répliqua Isaac,
+connaître l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais
+enfin il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte de tout
+son sang. Que Seth et Reuben le portent à Ashby.»--«Il vaut bien mieux,
+dit Rébecca, le placer dans ma litière; je monterai sur l'un des
+palefrois.»--«Ce serait t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits
+enfans[13] d'Ismaël et d'Edom, reprit Isaac à voix basse, en jetant un
+coup d'oeil de méfiance sur la foule de chevaliers et d'écuyers voisins.
+Mais déjà Rébecca s'occupait de l'exécution de son oeuvre de charité,
+sans écouter ce que lui disait son père, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci,
+la tirant par sa mante, s'écria de nouveau d'une voix émue: «Mais, par
+la barbe d'Aaron! si le jeune homme vient à mourir, s'il meurt dans
+notre maison, ne dira-t-on pas que nous sommes coupables de sa mort, et
+ne serons-nous pas mis en pièces par la multitude?»
+
+ Note 13: Le texte dit _dogs_, chiens; un équivalent nous a
+ semblé préférable. A. M.
+
+«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant
+doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne
+l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement
+responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant
+Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je
+suis aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure,
+que je le serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma
+bourse. Je sais d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin
+Manassé, de Byzance, dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile
+dans l'art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et des
+élixirs. Fais donc ce que ton coeur te dictera; tu es une bonne fille,
+une bénédiction, une couronne et un cantique d'allégresse pour moi et
+pour ma maison, et pour le peuple de mes pères.»
+
+Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la
+bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby,
+aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et
+repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et
+licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les
+conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le
+hasard la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout
+principe de moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter
+le malade dans son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner
+ses blessures et à les panser de ses propres mains. Le plus jeune
+lecteur de romans et de ballades se rappellera sans doute que, dans les
+siècles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les
+femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que
+souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures
+aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son
+coeur.
+
+Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la
+science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il
+souvent que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient
+tout-puissans, lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se
+confiaient aux soins de quelques personnes expérimentées parmi cette
+nation méprisée. C'était, il est vrai, une opinion généralement répandue
+chez les chrétiens, que les rabbins juifs étaient profondément versés
+dans les sciences occultes, et particulièrement dans l'art cabalistique,
+lequel tirait son nom et son origine des études des sages d'Israël; mais
+toutes ces idées n'empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le
+plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient
+point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles; et
+cette sorte d'aveu ou de désaveu, de leur part, n'ajoutait rien à la
+haine, déjà portée au plus haut point, que l'on avait pour leur nation;
+tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le mépris qui se mêlait à
+cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si l'on considère les
+cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs étaient en
+possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et que,
+poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière
+de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et
+les chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces
+derniers.
+
+La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la
+science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein
+de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions
+au delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même
+du siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été
+données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres
+docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une
+mère, et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait
+reçus de son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances.
+Miriam avait éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme,
+mais ses secrets n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en
+la possession de son intelligente élève.
+
+Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca
+était universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la
+regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait
+mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour
+ses talens, mais plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour
+elle, accordait à sa fille plus de liberté que n'en donnaient aux
+personnes de son sexe les habitudes de sa nation; et, comme nous venons
+de le voir, se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle
+contrariait la sienne.
+
+Lorsque Ivanhoe arriva à la demeure d'Isaac, il était encore dans un
+état d'insensibilité occasionné par la grande perte de sang qu'il avait
+faite en son combat au tournoi. Rébecca examina la blessure; et après y
+avoir appliqué les vulnéraires que son art lui prescrivait, elle dit à
+son père que, si l'on pouvait empêcher la fièvre de se déclarer, ce dont
+elle ne doutait nullement, vu la perte considérable de sang, et si le
+baume de Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien à
+craindre pour la vie du malade, qui pourrait très bien se mettre en
+route avec eux, le lendemain, pour aller à York. Isaac ne parut pas fort
+satisfait de cette déclaration; sa charité se serait volontiers arrêtée
+tout court à Ashby; tout au plus il aurait laissé son hôte blessé pour
+être soigné dans la maison qu'il habitait alors, en se rendant
+responsable envers le propriétaire Israélite du paiement de tous les
+frais; mais Rébecca s'opposa à ce dessein, et allégua plusieurs raisons,
+dont nous ne rapporterons que les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme
+particulièrement importantes. La première fut qu'elle ne voulait, sous
+aucun prétexte, remettre la fiole qui contenait son baume précieux aux
+mains d'aucun médecin, fût-il même de sa propre nation, de crainte que
+le secret mystérieux de sa composition ne vînt à être découvert; la
+seconde, que ce chevalier blessé, Wilfrid d'Ivanhoe, était l'intime
+favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce monarque revenait, Isaac,
+qui avait fourni à son frère Jean de fortes sommes d'argent pour l'aider
+à accomplir ses projets de révolte, aurait besoin d'un protecteur
+puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprès de Richard.
+
+«Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac
+cédant à la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de
+trahir les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous
+accorde ne doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous
+entourent, que ce soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les
+mystères secrets d'un sage médecin. Tu as raison, ils doivent être
+soigneusement laissés en la possession de ceux à qui la Providence a
+daigné les révéler; et quant à celui que les Nazaréens d'Angleterre
+appellent Coeur-de-Lion, assurément il vaudrait mieux pour moi tomber
+sous les griffes d'un énorme lion d'Idumée, que sous les siennes, s'il
+vient à acquérir des preuves de mes rapports avec son frère. Ainsi donc
+je prête l'oreille à tes conseils, et ce jeune homme voyagera avec nous
+jusqu'à ce que ses blessures soient guéries; et si l'homme au coeur de
+lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en ce moment, alors
+ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de défense, lorsque le coeur
+du roi sera enflammé de courroux contre ton père; et s'il ne revient
+pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais lorsqu'il aura
+gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de son épée,
+comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon et
+brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fixé, qui rend ce qu'il
+a emprunté, et qui secourt l'Israélite; oui, le fils de la maison de mon
+père, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissans et des enfans de
+Bélial.»
+
+Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe reprit assez de
+connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement
+souvent interrompu, l'âme encore en proie aux impressions confuses qui
+sont naturellement la suite d'un état d'insensibilité. Pendant quelque
+temps, il lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances
+qui avaient précédé sa chute dans la lice, ni d'établir aucune liaison
+suivie des événements auxquels il avait pris part la veille. Des
+impressions confuses de ses blessures et de quelques chagrins, outre son
+état de faiblesse et d'épuisement, se mêlaient au souvenir de coups
+portés et reçus, de coursiers se précipitant les uns sur les autres,
+renversant et renversés; de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et
+de tout le tumulte assourdissant et confus des combats. Il fit un effort
+pour écarter le rideau qui entourait sa couche, et il réussit en partie,
+malgré la douleur qu'il ressentait de ses plaies.
+
+À sa grande surprise il se vit dans un appartement décoré avec
+magnificence, mais ayant pour siéges des coussins au lieu de chaises, et
+offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental;
+il douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transporté en
+Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude
+lorsque la tapisserie venant à s'écarter, il aperçut sortant par une
+porte dérobée une femme richement vêtue, et dont la parure rappelait
+plutôt le goût oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui,
+suivie d'un domestique à figure basanée.
+
+Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle
+étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un
+doigt façonné par les grâces, tandis que son esclave s'occupait à
+découvrir le côté où était la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive
+s'assura par elle-même que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la
+blessure était en état progressif de guérison. Elle s'acquitta de ses
+fonctions avec cette simplicité et cette modestie qui, même dans des
+siècles plus civilisés, auraient pu repousser d'avance tout soupçon
+d'acte contraire à la délicatesse scrupuleuse, si naturelle à son sexe.
+L'idée d'une fille si jeune et si belle se tenant auprès d'un lit de
+douleur, occupée à panser les blessures d'un malade de sexe différent,
+disparaissait et se confondait admirablement dans celle d'un être
+bienfaisant, contribuant par l'efficacité de son art à soulager la
+douleur et à détourner le coup de la mort. Rébecca donna quelques
+courtes instructions à son domestique, et s'exprima dans la langue des
+hébreux; celui-ci, accoutumé à aider sa maîtresse en pareilles
+occasions, obéit sans répliquer.
+
+Les accents d'une langue étrangère, quelque durs qu'ils eussent pu
+paraître, prononcés par tout autre personne, avaient dans la bouche de
+Rébecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue
+aux charmes d'une fée bienfaisante, inintelligible à l'oreille, il est
+vrai, mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagné
+d'une prononciation douce, d'un regard où se peint la bienfaisance la
+plus désintéressée. Sans chercher à hasarder aucune nouvelle question,
+Ivanhoe laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles
+jugèrent les plus propres à opérer sa guérison. Ce ne fut qu'après que
+toutes ces opérations furent terminées et lorsque celle qui venait de le
+soigner avec tant de bienveillance se disposait à se retirer, que le
+malade, ne pouvant plus réprimer sa curiosité: «Jeune et douce fille,»
+dit-il en arabe, car ses voyages dans l'orient lui avaient rendu cette
+langue familière, et il lui avait paru probable qu'il serait entendu par
+une femme à turban et à caftan qui était devant lui; «je vous en prie,
+belle et bonne demoiselle, ayez la bonté de.....» Mais il fut interrompu
+par l'aimable juive, dont un sourire qu'elle eut de la peine à retenir,
+vint un instant colorer le visage qui avait généralement l'expression
+d'une mélancolie contemplative.
+
+«Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de
+mon pays quoique mon costume et ma famille appartiennent à un autre
+climat.»--«Noble demoiselle,» reprit Ivanhoe...; mais Rébecca se hâta
+de l'interrompre de nouveau. «Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas
+l'épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que
+votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont
+vous avez été dernièrement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien
+juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les
+secours qu'exige impérieusement votre présente situation.»
+
+Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l'espèce
+d'émotion avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'ici fixé
+ses regards sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et
+les yeux brillans de l'aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l'éclat
+était adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage,
+et qu'un ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir, dardant ses
+rayons à travers un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon
+catholique pour conserver des sentiments de cette nature envers une
+juive. La jeune Israélite l'avait prévu, et pour cela elle s'était
+empressée de faire connaître le nom et l'origine de son père. Néanmoins,
+car la belle et sage fille d'Isaac n'était pas sans avoir sa petite part
+des faiblesses de son sexe, elle ne put s'empêcher de soupirer
+lorsqu'elle vit le regard d'admiration respectueuse, mêlée de tendresse,
+qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa bienfaitrice inconnue, se
+changer tout à coup en un air froid, composé, recueilli, et n'exprimant
+que le simple sentiment d'une reconnaissance, que l'on ne peut
+s'empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu de qui on
+ne l'attendait point, et qui appartient à une classe inférieure. Ce
+n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe eût imprimé quelque chose
+de plus que cet hommage banal de dévouement que la jeunesse rend
+toujours à la beauté; mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite
+que l'on ne pouvait supposer entièrement ignorante de ses titres à un
+pareil hommage, de voir qu'un seul mot l'eût reléguée dans une caste
+avilie, à laquelle on n'eût osé accorder publiquement cette marque de
+respect.
+
+Mais par sa douceur de caractère et sa candeur d'âme, Rébecca ne faisait
+pas un crime à Ivanhoe de partager les préjugés universels de son siècle
+et de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade
+ne la regardait alors que comme appartenant à une race frappée de
+réprobation, et avec laquelle il était déshonorant d'avoir d'autres
+rapports que ceux qui étaient absolument nécessaires, la juive ne cessa
+de donner les mêmes soins et les mêmes attentions à sa guérison et à sa
+convalescence. Elle l'informa de la nécessité où ils étaient de se
+rendre à York, et de la résolution que son père avait prise de le faire
+transporter dans cette ville, et de le garder chez lui jusqu'à ce que sa
+santé fût rétablie. Ivanhoe montra une grande répugnance pour ce projet,
+mais il la motiva sur celle qu'il avait d'occasionner de nouveaux
+embarras à son bienfaiteur.
+
+«Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs,
+quelque franklin saxon, ou même quelque riche paysan qui voulût se
+charger de garder chez lui un compatriote blessé, jusqu'à ce qu'il fût
+en état de reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent doté par
+les Saxons, où il pût être reçu? ou bien ne pourrait-on le transporter
+jusqu'à Burton, où il était bien sûr d'être reçu avec hospitalité par
+Walthcoff, abbé de Saint-Withold, et qui était son parent?»
+
+«La plus misérable chaumière, dit Rébecca avec un sourire mélancolique,
+serait sans doute préférable pour y établir votre résidence, à la
+demeure d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins que de
+renvoyer votre médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre
+nation, comme vous le savez très bien, sait guérir les blessures,
+quoiqu'elle ignore l'art de les faire, et notre famille, en particulier,
+possède des secrets qui lui ont été successivement transmis depuis le
+règne de Salomon, et vous en avez déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a
+pas dans les quatre parties de l'Angleterre un médecin nazaréen...
+pardon... un médecin chrétien qui puisse vous mettre en état d'endosser
+votre cuirasse d'ici à un mois.»--«Et toi, dans combien de temps me
+mettras-tu en état de la porter? demanda Ivanhoe d'un ton
+d'impatience.»--«Dans l'espace de huit jours, répondit Rébecca, si tu
+veux avoir patience et te conformer à mes prescriptions.»--«Par la
+sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pécher que de prononcer ce
+nom ici, il ne convient en ce moment ni à moi, ni à aucun vrai chevalier
+de rester étendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune fille,
+je te donnerai plein mon casque d'écus, de quelque part qu'ils
+m'arrivent.»--«Je tiendrai ma promesse, dit Rébecca; et le huitième
+jour, à compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure,
+si tu veux m'octroyer un don, au lieu des pièces d'argent que tu me
+promets.»--«Si ce don est en mon pouvoir, répondit Ivanhoe, et qu'il
+soit tel qu'un chevalier chrétien puisse l'octroyer à un individu de ta
+nation, je te l'accorderai avec plaisir et reconnaissance.»
+
+«Hé bien, dit Rébecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire
+dorénavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office à un chrétien,
+sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui
+est le père du juif comme du gentil.»--«Ce serait un crime que d'en
+douter, répliqua Ivanhoe, et je me repose entièrement sur ton savoir,
+sans nullement hésiter, et sans te faire aucune autre question, bien
+persuadé que dans huit jours tu me mettras en état d'endosser mon
+corselet. Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te
+demander quelles sont les nouvelles que l'on débite. Que dit-on du noble
+saxon Cedric et de sa famille? et de l'aimable lady...?» Il s'arrêta,
+comme s'il eût craint de prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un
+juif. «Je veux dire de celle qui fut nommée reine du tournoi.»--«Dignité
+à laquelle vous l'élevâtes vous-même, sire chevalier, avec un
+discernement qui ne fut pas moins admiré que votre valeur,» dit Rébecca.
+
+Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, néanmoins
+une légère rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait
+imprudemment découvert l'intérêt qu'il portait à lady Rowena, par les
+efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. «C'était moins
+d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je
+voudrais bien aussi apprendre quelque chose d'un fidèle écuyer, et
+savoir pourquoi il n'est pas auprès de moi?»
+
+«Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme
+médecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'éviter toute
+réflexion, qui ne servirait qu'à vous agiter, tandis que je vais vous
+instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a rompu le
+tournoi et est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les
+chevaliers et les gens d'église de son parti, emportant toutes les
+sommes qu'il avait pu enlever, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on
+regarde comme les riches de la terre. On dit qu'il a le dessein de
+s'emparer de la couronne de son père.»
+
+«Non sans une lutte hasardée pour sa défense, dit Ivanhoe se levant sur
+sa couche, n'y eût-il qu'un seul fidèle sujet en Angleterre. Je défierai
+le plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se
+présentent deux contre un; je maintiendrai la légitimité de son
+droit.»--«Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rébecca en lui
+posant la main sur l'épaule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et
+que vous restiez tranquille.»--«Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe,
+aussi calme qu'il était possible de l'être dans un temps si orageux.
+Dis-moi, que sait-on de Cedric et de sa famille?»
+
+«Il n'y a pas long-temps, répondit la juive, que son intendant est venu
+en toute hâte pour demander à mon père certaines sommes d'argent,
+provenant de la vente des laines des troupeaux de son maître; et c'est
+de lui que j'ai appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient
+quitté la résidence du prince, extrêmement mécontens, et se disposaient
+à partir pour retourner chez eux.»
+
+«Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet?» demanda
+Wilfrid.»--«Lady Rowena, dit Rébecca répondant à cette question avec
+plus de précision qu'elle n'avait été faite, lady Rowena n'a point
+assisté au banquet du prince, et, d'après ce que l'intendant nous a dit,
+elle est en ce moment en route pour retourner à Rotherwood avec son
+tuteur Cedric. Quant à votre écuyer Gurth...»
+
+«Ah! s'écria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il
+incontinent, et en effet, tu dois bien le connaître; car c'est de sa
+main, et, je crois, de ta généreuse bonté qu'il a reçu, et pas plus tard
+qu'hier, cent sequins.»--«Ne parlez pas de cela, dit Rébecca, dont une
+rougeur subite couvrit le visage, je vois comment il peut très bien
+arriver que la langue trahisse les secrets que le coeur aimerait à
+garder.»
+
+«Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je
+le rembourse à votre père.»--«Lorsque les huit jours seront passés, dit
+Rébecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais à présent tu ne dois ni
+penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta guérison.»--«Soit,
+bonne et douce fille, répliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma
+part à ne pas obéir à tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le
+pauvre Gurth, et je termine là mes questions.»--«J'ai le chagrin de te
+dire, répondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric.» Puis
+voyant l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle
+s'empressa d'ajouter: «Cependant je tiens de l'intendant Oswald que,
+sauf quelque nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au
+mécontentement de son maître, il était sûr que Cedric pardonnerait à
+Gurth, qui était un serf fidèle, qui possédait à un haut degré la
+confiance de son maître, et qui ne s'était rendu coupable que par amour
+pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de plus que ses camarades,
+lui-même, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de conseiller à Gurth de
+s'échapper pendant la route, dans le cas où la colère de Cedric ne
+pourrait être apaisée.»
+
+«Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on
+dirait que j'ai été destiné à rassembler tous les genres de malheurs sur
+la tête de ceux qui me témoignent quelque intérêt. Mon roi m'a honoré,
+m'a distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout
+autre, arme dans le dessein de le dépouiller de sa couronne. L'intérêt
+que j'ai montré pour la plus belle des femmes a porté atteinte à sa
+liberté et à sa tranquillité, et maintenant mon père, dans son état
+actuel d'exaspération, peut faire périr ce malheureux esclave,
+uniquement parce qu'il m'a donné des preuves de zèle et d'affection. Tu
+vois, jeune fille, à quel être infortuné tu prodigues tes soins; écoute
+les conseils de la prudence, et laisse-moi partir avant que les maux que
+je traîne à ma suite, comme une meute acharnée, te précipitent aussi
+dans l'abîme.»
+
+«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le
+chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un
+voile qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à
+ta patrie au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras
+vaillant et d'un courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses
+ennemis et de ceux de son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus
+haut degré d'exaltation; et dans le sort malencontreux qui est venu
+t'accabler, ne vois-tu pas que le ciel t'a suscité un bras secourable,
+une main habile dans l'art de guérir, même du milieu de la nation la
+plus méprisée par la tienne. Prends donc courage, et pénètre-toi de
+l'idée que tu es destiné à quelque exploit éclatant opéré par la valeur
+de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la potion que je vais
+t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu puisses demain
+supporter les fatigues du voyage.»
+
+Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma
+entièrement à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la
+potion qui lui fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et
+tranquille; en sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui
+trouvant aucun symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de
+supporter les fatigues de la route.
+
+On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et
+toutes les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et
+commode. Il n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les
+instances de Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé
+toutes les commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur
+enrichi, dans la dixième satire de Juvénal, était continuellement
+tourmenté par la crainte des voleurs, sachant fort bien qu'il serait
+toujours regardé de bonne prise par le Normand aussi bien que par le
+Saxon, par le noble aussi bien que par le brigand. Il voyageait donc à
+grandes journées, et faisait des haltes courtes et des repas encore plus
+courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et Athelstane, qui étaient partis
+plusieurs heures avant lui, mais qui se trouvaient retardés par suite du
+long-temps qu'ils étaient restés à table au couvent de saint Withold.
+Cependant, telle fut la vertu du baume de Miriam, ou la force de la
+constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina sans aucun des
+inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre rapport
+cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est
+souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à
+des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte.
+C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel
+à leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les
+Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de
+Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se
+nourrir aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir
+leurs espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait
+absolument que l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le
+risque qu'ils couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées.
+Enfin il s'éleva une querelle extrêmement vive entre Isaac et son
+escorte, au sujet de la quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était
+allouée par repas: aussi, lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit
+présager le danger qu'Isaac avait tant redouté, il se vit abandonné par
+les mercenaires mécontens, sur la protection desquels il avait compté,
+parce qu'il n'avait pas employé les moyens indispensables pour s'assurer
+leur attachement.
+
+Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le
+juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric,
+ainsi que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de
+Bracy et de ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière,
+et elle serait probablement restée en arrière, sans la curiosité de de
+Bracy, qui s'en approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet
+de son entreprise, car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais
+l'étonnement de de Bracy fut extrême lorsqu'il découvrit que la litière
+contenait un homme blessé, qui, se croyant tombé au pouvoir des Saxons
+proscrits, auprès desquels son nom pourrait lui servir de protection
+ainsi qu'à ses amis, avoua franchement qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.
+
+Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses
+dérèglemens et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de
+Bracy, lui interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il
+voyait hors d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par
+suite de sa fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à
+Front-de-Boeuf, qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par
+aucune considération, ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un
+rival qui lui contestait ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la
+liberté un chevalier que les événemens du tournoi, l'exclusion de la
+maison paternelle et la notoriété publique, désignaient comme l'amant
+préféré de lady Rowena, était un effort de générosité dont de Bracy
+était entièrement incapable. Un terme moyen entre le bien et le mal se
+présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce qu'il put faire; il ordonna
+à deux de ses écuyers de se tenir constamment près de la litière et de
+ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât: si on venait à leur
+faire quelque question, ils avaient ordre de dire que c'était la litière
+de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour transporter un de leurs
+camarades qui avait été blessé dans le combat. En arrivant à
+Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château
+s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des
+trésors du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy
+transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade
+blessé, dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là
+l'excuse que les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf,
+lorsqu'il leur demanda pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne
+s'étaient pas rendus sur les remparts.
+
+«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je
+ne m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se
+présenter en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de
+cochons s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on
+voit des hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons
+se mettre garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va
+être assailli. Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix
+qui fit retentir toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais
+vous briser les os avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux,
+répondirent-ils, d'un ton de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que
+vous nous excusiez auprès de notre maître, qui nous a commandé de nous
+tenir auprès du moribond.»
+
+«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous
+moribonds, je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que
+cela... Mais il faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce
+camarade, comme vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho!
+fille de sorcière saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade,
+puisqu'il faut qu'il ait quelqu'un auprès de lui, pendant que
+j'emploierai ces gens-ci autre part... Allons, voici deux arbalètes avec
+leurs tourniquets ou cabestans et leurs carreaux. Vite, à la barbacane,
+et que chaque trait s'enfonce dans une tête saxonne!» Les deux écuyers,
+qui, comme la plupart des gens de cette espèce, aimaient le mouvement et
+détestaient l'inaction, se rendirent gaîment à leur poste, et ce fut
+ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à Urfried ou Ulrique. Mais
+celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir de ses injures, et
+dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance, se sentit
+facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que l'on
+venait de lui confier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+
+ «Va, monte à la tour d'observation
+ là-bas, vaillant soldat; promène tes
+ regards sur la compagne, et dis-moi
+ comment va la bataille.»
+
+ SHILLER. _La Pucelle d'Orléans_.
+
+Le moment du péril est souvent aussi le moment où le coeur s'ouvre à la
+bienveillance et à l'affection. Nous nous trouvons trahis par
+l'agitation générale de nos sentimens, en sorte que nous laissons à
+découvert ceux que, dans des momens plus tranquilles, nous aurions,
+sinon totalement réduits au silence, du moins déguisés et cachés sous le
+voile de la prudence. En se trouvant encore une fois à côté du lit
+d'Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée de la vive sensation de plaisir
+qu'elle éprouvait, même dans un moment où tout ce qui les environnait ne
+présentait que danger, désespoir même. En lui tâtant le pouls et lui
+demandant comment il se trouvait, il y avait une douceur de sentiment,
+dans le contact et dans la voix, qui témoignait un plus grand degré
+d'intérêt qu'elle n'aurait elle-même voulu se hasarder à exprimer. Sa
+voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que la froide
+question d'Ivanhoe: «Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela à
+elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu'elle éprouvait n'était
+et ne pouvait être partagé?» Un soupir lui échappa; mais il fut à peine
+entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa
+santé furent faites avec l'accent calme de l'amitié. Ivanhoe répondit,
+avec une sorte de hâte, que sa santé était aussi bonne, même meilleure
+qu'il n'aurait pu s'y attendre, «grâce, ma chère Rébecca, ajouta-t-il, à
+vos soins obligeans.»
+
+«Il m'appelle sa chère Rébecca, se dit-elle à elle-même, mais c'est d'un
+ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval
+de bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il
+méprise.»
+
+«Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, éprouve plus
+d'anxiété que mon corps ne ressent de douleur. D'après la conversation
+qui a eu lieu entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis
+prisonnier; et si j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui
+vient justement de leur donner des ordres, je suis dans le château de
+Front-de-Boeuf. S'il en est ainsi, quel sera le résultat, et comment
+puis-je protéger lady Rowena et mon père?»
+
+«Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rébecca en
+elle-même. Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées?
+Ô combien je suis surprise d'avoir laissé mon imagination s'arrêter
+aussi long-temps sur lui.» Après cette courte accusation portée contre
+elle-même, elle s'empressa de donner à Ivanhoe tous les renseignemens
+qui étaient en son pouvoir, mais qui se bornèrent à lui dire que le
+templier Bois-Guilbert et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le
+château, que le château était assiégé, mais par qui, c'est ce qu'elle
+ignorait. Elle ajouta qu'il y avait dans le château un prêtre chrétien,
+qui peut-être lui donnerait de plus amples renseignemens.»
+
+«Un prêtre chrétien! dit Ivanhoe transporté de joie, amène le ici,
+Rébecca, s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours
+spirituel; dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je
+fasse, il faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je
+prendre une détermination avant de savoir ce qui se passe?»
+
+Ce fut pour se conformer aux désirs d'Ivanhoe que Rébecca fit la
+tentative dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du
+chevalier blessé; l'arrivée d'Ulrique en empêcha la réussite; car elle
+aussi s'était tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine.
+Rébecca se retira afin d'instruire Ivanhoe du non succès de son plan.
+
+Ils n'eurent pas beaucoup de temps à donner au regret qu'ils éprouvèrent
+de n'avoir pu se procurer les informations qu'ils désiraient, non plus
+qu'à chercher quelque moyen d'y suppléer; car le bruit qui se faisait
+dans l'intérieur du château, occasionné par les préparatifs de défense,
+et qui d'abord avait été considérable, devint bientôt un mélange confus
+de tumulte et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La
+marche pesante et cependant rapide des hommes d'armes se faisait
+entendre sur les murailles, ou retentissait dans les divers passages
+étroits ou escaliers tournans qui conduisaient aux divers points de
+défense. On entendait les voix des chevaliers animant leurs soldats, ou
+leur indiquant l'usage qu'ils devaient faire de leurs armes; parfois
+néanmoins ces voix étaient couvertes par le cliquetis des armes ou par
+les clameurs de ceux à qui elles s'adressaient. Quelque épouvantables
+que fussent ces cris, quel que fût le degré d'horreur de la scène qui
+allait bientôt se passer, il s'y mêlait néanmoins une sorte de sublime
+auquel l'âme exaltée de Rébecca pouvait s'élever même dans ce moment
+d'effroi. Son oeil étincelait, quoique son visage fût entièrement
+décoloré, et il y avait un mélange de crainte et d'enthousiasme dans
+l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacré, lorsqu'elle dit,
+moitié à elle-même, moitié à Ivanhoe: «On entend le bruit du carquois,
+le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des capitaines et les
+cris des soldats.»
+
+Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont il est fait mention
+dans ce passage sublime de l'Écriture, tourmenté de son inaction, et du
+désir ardent de se précipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme
+était le prélude. «Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu'à cette
+fenêtre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si
+j'avais un arc pour décocher une flèche!... une hache d'armes, pour
+frapper, ne fût-ce qu'un seul coup, pour notre délivrance!... Mais
+non!... vains désirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.»
+
+«Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca; le bruit a cessé tout à coup;
+il est possible qu'il n'y ait pas de combat.»--«Tu n'entends rien à
+cela, dit Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve
+autre chose sinon que les soldats sont à leur poste sur les murailles,
+s'attendant à être attaqués d'un instant à l'autre; ce que nous avons
+entendu n'était que l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure
+elle va fondre sur nous dans toute sa fureur. Si je pouvais aller
+seulement jusqu'à cette fenêtre!»--«Le tenter seulement ne ferait
+qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit Rébecca; puis, observant son
+extrême inquiétude: «Eh bien! ajouta-t-elle avec fermeté, je vais me
+tenir moi-même à la fenêtre, et vous ferai, aussi bien que je pourrai,
+la description de ce qui se passera.»
+
+«Ne faites pas cela, s'écria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque
+fenêtre, chaque ouverture va être un point de mire pour les archers; il
+ne faudrait qu'un trait lancé au hasard pour...»--«Et il sera le
+bienvenu,» murmura Rébecca en montant d'un pas ferme et assuré deux ou
+trois marches qui conduisaient à la fenêtre.--«Rébecca, chère Rébecca,
+s'écria Ivanhoe, ceci n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va
+pas t'exposer à recevoir quelque blessure, peut-être même le coup de la
+mort, et me rendre à jamais malheureux pour y avoir donné lieu; du moins
+couvre-toi de cet ancien bouclier qui est là-bas et ne montre à la
+fenêtre qu'une faible partie de ton corps.» Suivant avec une promptitude
+extraordinaire les instructions d'Ivanhoe, et profitant de la protection
+que lui fournissait le vaste et antique bouclier, qu'elle plaça contre
+le bas de la fenêtre, elle fut à même de voir, sans être trop exposée,
+ce qui se passait en dehors du château et de rendre compte à Ivanhoe des
+préparatifs que l'on faisait pour l'assaut. La position qu'elle venait
+de prendre était effectivement très favorable au but qu'elle se
+proposait; car, placée à l'un des angles du bâtiment principal, non
+seulement elle découvrait tout le mouvement qui se faisait hors de
+l'enceinte du château, mais encore elle dominait sur les ouvrages
+avancés contre lesquels il paraissait probable que les assiégeans
+allaient d'abord marcher. C'était une fortification extérieure, peu
+élevée, peu fortifiée, et destinée à protéger l'entrée de la poterne par
+laquelle Front-de-Boeuf avait tout récemment fait sortir Cedric. Le
+fossé du château séparait cette espèce de barbacane du reste de la
+forteresse; de manière que, si elle venait à être surprise, il était
+facile de couper toute communication avec le bâtiment principal, en
+enlevant le pont temporaire. Dans les ouvrages avancés se trouvait une
+porte de sortie, correspondant à la poterne du château, et le tout
+environné d'une forte palissade. Rébecca put remarquer, d'après le
+nombre d'hommes qu'on avait chargés de la défense de ce poste, que les
+assiégés n'étaient pas tranquilles à cet égard; et comme les assaillans
+se portaient directement en face de la poterne, il était également
+évident qu'ils la regardaient comme le point le plus vulnérable de la
+place. Elle s'empressa de faire part de ces observations à Ivanhoe; puis
+elle ajouta: «La lisière du bois semble garnie d'archers, mais l'ombre
+des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.»
+
+«Sous quelle bannière?» demanda Ivanhoe.--«Je n'en vois aucune, répondit
+la juive, ni rien qui y ressemble.»--«C'est bien étrange! marmotta le
+chevalier; marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans
+bannières ni enseignes déployées, c'est pour moi une chose toute
+nouvelle. Dis-moi, peux-tu distinguer ceux qui paraissent être les
+chefs?»--«Celui que l'on peut le plus facilement remarquer, répondit la
+juive, est un chevalier revêtu d'une armure noire: c'est le seul qui
+soit armé de pied en cap, et il paraît avoir le commandement général de
+tout ce qui l'entoure.»--«Quelles armes a-t-il sur son bouclier?»
+demanda Ivanhoe.--«Quelque chose qui ressemble à une barre de fer, et à
+un cadenas, le tout peint en bleu sur un fond noir.»--«Un cadenas et un
+verrou peints en bleu? dit Ivanhoe; j'ignore qui peut porter ces armes,
+mais il me semble que ce pourrait fort bien être les miennes en ce
+moment».
+
+«Ne pourrais-tu lire la devise?»--«C'est tout ce que je puis faire que
+d'apercevoir les armes à cette distance, répondit Rébecca, encore
+faut-il que le soleil donne en plein sur le bouclier.»--«Paraît-il y
+avoir d'autres chefs?» demanda encore Ivanhoe.--«De l'endroit où je
+suis, répondit Rébecca, je ne vois aucun personnage qui se fasse
+remarquer. Mais, ajouta-t-elle, il est probable que l'autre point du
+château est également assailli. Les voilà maintenant qui se mettent en
+marche. Dieu de Sion, protége-nous. Quel spectacle épouvantable! Ceux
+qui marchent les premiers portent des boucliers énormes, et poussent
+devant eux des murailles faites en planches; ils sont suivis par
+d'autres qui bandent leurs arcs à mesure qu'ils avancent. Les voilà qui
+ajustent les flèches! Dieu de Sion, épargne les créatures que tu as
+formées![14]»
+
+ Note 14: Cette description est une évidente imitation
+ d'Homère, dans l'_Iliade_, lorsque Hélène du haut des
+ murailles promène ses regards sur l'armée des assiégeans,
+ parmi lesquels, en rougissant, elle reconnaît à la fin
+ Ménélas son époux. A. M.
+
+Sa description fut tout à coup interrompue par le signal de l'attaque,
+qui fut donné par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite répondu
+du haut des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se
+mêlant au son grave et sourdement prolongé des _nakirs_, sorte de
+tymballe, donnait à connaître à l'ennemi que son défi était accepté. Les
+acclamations de l'un et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et
+au vacarme: «_Saint Georges pour l'Angleterre!_» criaient les
+assaillans; tandis que les Normands vociféraient de leur coté: «_En
+avant de Bracy! Baucéan! Baucéan! Front-de-Boeuf à la rescousse!_»
+suivant les cris de guerre de leurs différens chefs.
+
+Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se
+vider, et les efforts désespérés des assaillans furent repoussés par les
+efforts non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le
+maniement de l'arc était devenu familier, par l'usage habituel qu'ils en
+faisaient dans leurs forêts, avaient le coup d'oeil si juste, et
+décochaient leurs flèches avec tant d'adresse, d'ensemble et de
+précision, que, quelque part que fût placée la personne à laquelle ils
+visaient, et quelque petite que fût la partie du corps qui restait à
+découvert, ils ne manquaient jamais de l'atteindre. Cette volée de
+flèches obscurcissait les airs comme une grêle épaisse tombant avec la
+plus grande violence; chaque trait avait sa destination particulière, et
+l'on pouvait souvent les suivre de l'oeil, dirigés par vingtaines contre
+chaque embrasure, chaque créneau, chaque ouverture dans les parapets,
+aussi bien que contre chaque fenêtre où se trouvait, ou même où l'on
+soupçonnait que pouvait se trouver un défenseur. Cette volée soutenue
+tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs autres. Mais,
+pleins de confiance dans leurs armures à l'épreuve, et dans l'abri que
+leur position leur fournissait, les soldats et les alliés de
+Front-de-Boeuf montrèrent un acharnement à se défendre proportionné à la
+fureur de leurs assaillans, et répondirent par une vigoureuse décharge
+d'arbalètes, de flèches, de pierres et d'autres projectiles, au violent
+orage de leurs traits serrés et continuels. Ils leur causèrent même plus
+de mal qu'ils n'en reçurent, parce qu'ils étaient plus exposés
+qu'eux-mêmes. Le bruit occasionné par le sifflement des flèches et
+autres missiles[15], n'était interrompu que par les acclamations de l'un
+des deux partis qui avait fait éprouver à l'autre quelque perte notable.
+
+ Note 15: _Missiles_, ce mot, tiré du latin dont l'équivalent
+ est projectile, nous a semblé utile à conserver. A. M.
+
+«Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant qui ne peut
+quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occupés à
+préparer le résultat qui doit décider de ma liberté ou de ma mort!
+Regarde encore une fois par la fenêtre, bonne fille, mais prends bien
+garde, évite avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au
+dessous. Regarde de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour
+livrer l'assaut.»
+
+Avec une patience et un courage que la prière mentale qu'elle venait de
+faire venait de fortifier, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en
+ayant soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue de
+ceux qui étaient en bas.
+
+«Que vois-tu, Rébecca?» demanda de nouveau le chevalier blessé.--«Rien
+qu'une nuée de flèches, tellement épaisse, qu'elle éblouit mes yeux au
+point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance,» reprit la
+juive.--«Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hâte de
+s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force
+des armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs
+traits lancés contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le
+chevalier du cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car
+tel chef, tels soldats.»--«Je ne l'aperçois point,» dit Rébecca.--«Lâche
+poltron! s'écria Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au
+plus fort de la tempête?»
+
+«Non, non, il ne la quitte point, dit Rébecca, je l'aperçois maintenant,
+conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrière
+extérieure de la barbacane[16]. Ils arrachent les pieux et les
+palissades; ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long
+panache noir flottant au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau
+qui plane au dessus d'un champ de bataille couvert de morts et de
+mourans. Ils ont fait une brèche aux barrières. Ils s'y précipitent. Ils
+sont repoussés. Front-de-Boeuf est à la tête des assiégés; je vois sa
+taille gigantesque s'élevant au dessus de ceux qui l'entourent. Les
+voilà qui de nouveau se portent en foule à la brèche. On se dispute le
+passage corps à corps, homme à homme. Dieu de Jacob! ce sont deux
+courans impétueux qui se rencontrent, le conflit de deux océans poussés
+l'un contre l'autre par des vents opposés.» Elle détourna sa tête de la
+fenêtre, comme incapable de soutenir plus long-temps la vue d'une scène
+aussi terrible.
+
+ Note 16: Chaque ville, son château gothique, observe
+ l'auteur, avait au delà des murailles extérieures, une
+ fortification composée de palissades; c'est ce qu'on appelait
+ les barrières: elles étaient souvent le théâtre de violentes
+ escarmouches, car il fallait nécessairement s'en rendre
+ maître avant de pouvoir s'approcher des murailles
+ elles-mêmes. Plusieurs des vaillans faits d'armes qui ornent
+ les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu
+ aux barrières des places assiégées. A. M.
+
+«Regarde de nouveau, Rébecca, dit Ivanhoe, se méprenant sur la cause de
+l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des
+flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de
+nouveau, à présent il n'y a plus autant de danger.» Rébecca se mit
+derechef à regarder, et presque au même instant s'écria: «Saints
+prophètes de la loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent
+corps à corps sur la brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui
+suivent tous leurs mouvemens, et attendent le résultat de cette lutte.
+Puisse le ciel faire triompher la cause de l'opprimé et du captif!»
+Bientôt elle poussa un grand cri, en disant: «Il est tombé! il est
+tombé!»
+
+«Qui est tombé? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui
+est tombé.»--«Le chevalier noir,» répondit Rébecca d'une voix faible;
+puis tout à coup elle s'écria derechef avec tout le feu de la joie:
+«Mais non! mais non! Béni soit le Dieu des armées! Il s'est relevé, et
+le voilà qui lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt
+guerriers. Son épée s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un
+soldat; il presse Front-de-Boeuf, à qui il porte coup sur coup; le géant
+se penche et chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron. Il
+tombe! il tombe!»--«Front-de-Boeuf?» demanda Ivanhoe.
+
+«Front-de-Boeuf; oui, lui-même, répondit la juive; ses hommes d'armes se
+précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier; la
+réunion de leurs forces oblige le champion de s'arrêter...
+Front-de-Boeuf est emporté dans l'intérieur du château.»--«Les
+assaillans ne sont-ils pas maîtres des barrières?» demanda
+Ivanhoe.--«Ils le sont, ils le sont, répondit Rébecca, et ils pressent
+vivement les assiégés sur le mur extérieur. Les uns plantent des
+échelles; les autres se rassemblent comme un essaim d'abeilles,
+cherchant à monter sur les épaules les uns des autres. On fait pleuvoir
+sur leurs têtes des pierres, des poutres, des troncs d'arbres; à peine
+un blessé a-t-il été emporté, qu'il est remplacé par un autre qui vient
+partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu! n'as-tu donné à l'homme
+ta propre image que pour être aussi cruellement défigurée par la main de
+son frère?»--«Ne pense pas à cela, dit Ivanhoe, ce n'est pas le moment
+de s'occuper de pareilles idées. Quel est le parti qui cède? Quel est
+celui qui a l'avantage?»--«Les échelles sont renversées, répondit
+Rébecca en frissonnant; les soldats sont culbutés, accablés, ensevelis
+sous elles, comme des reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le
+dessus.»--«Que saint Georges nous protége! dit le chevalier: est-ce que
+les assaillans auraient la lâcheté de céder?»--«Non, répondit Rébecca;
+ils se conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la
+poterne avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable
+à celui du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du
+vacarme et du tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grêle de
+pierres et de pièces de bois; mais il ne s'en émeut pas plus que si
+c'était du coton de chardon ou des plumes.»
+
+«Par saint Jean-d'Acre! s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans
+un accès de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en
+Angleterre capable d'un pareil courage.»--«La porte qui ouvre la poterne
+s'ébranle, continue Rébecca; elle se rompt; elle est brisée en mille
+éclats par la violence de ses coups; les assiégeans s'y précipitent; les
+ouvrages extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu! les assiégés sont
+précipités du haut des murailles; ils sont jetés dans le fossé. Ô
+hommes! si vous êtes véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne
+peuvent plus résister.»--«Et le pont, le pont qui communique au château,
+l'ont-ils également emporté?» demanda Ivanhoe.--«Non, répondit Rébecca;
+le templier a détruit les planches qui avaient servi à le traverser; peu
+des assiégés ont pu rentrer avec lui, et les cris que vous entendez vous
+apprennent le sort des autres. Hélas! je vois qu'il est encore plus
+pénible d'être témoin d'une victoire que d'une bataille.»
+
+«Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde
+encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal à la vue du sang.»--«Il
+n'en coule plus pour le moment, dit Rébecca; nos amis se fortifient dans
+les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont
+si bien à couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente
+d'en lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que
+pour leur faire un mal réel.»--«Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront
+sûrement pas une entreprise si glorieusement commencée et si
+heureusement achevée. Oh! non; je veux mettre ma confiance dans le bon
+chevalier, dont la hache a brisé les portes de chêne et les barres de
+fer. C'est bien singulier! se dit-il de nouveau à lui-même, qu'il y ait
+deux hommes capables de faire preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas
+et un lien de chaînes sur un champ noir! qu'est-ce que cela peut
+signifier? Ne vois-tu rien autre chose, Rébecca, qui puisse faire
+distinguer le chevalier noir?»--«Non, rien, répondit la juive; tout sur
+lui est noir comme l'aile du corbeau, et je n'aperçois rien qui puisse
+servir à le rendre plus remarquable qu'il ne l'est déjà; mais après
+l'avoir vu une fois déployer la force de son bras au milieu de la mêlée,
+je crois que je le reconnaîtrais entre mille combattans. Il s'élance au
+combat comme il irait s'asseoir à un banquet. Il y a en lui plus que sa
+propre force; on dirait que l'âme tout entière, l'ardeur du champion se
+communique à chacun des coups qu'il porte à son ennemi. Que Dieu
+l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse le sang. C'est
+un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment le bras et
+le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une armée
+entière.»
+
+«Rébecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un héros: ses soldats ne
+prennent probablement un peu de repos que pour réparer leurs forces ou
+pour se procurer les moyens de franchir le fossé: sous un chef tel que
+tu as dépeint ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, de délais
+étudiés; il ne se trouve pas un seul individu qui voulût renoncer à une
+entreprise qui demande une extrême bravoure, parce que ce qui la rend
+difficile est justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par
+l'honneur de ma maison; j'en jure par la dame de mes pensées; je
+consentirais à souffrir dix ans de captivité, pourvu qu'il me fût permis
+de combattre un seul jour à côté de ce brave chevalier, dans une
+querelle pareille à celle-ci.»--«Hélas! dit Rébecca en se retirant de la
+fenêtre, et s'approchant du lit du chevalier blessé, ces désirs
+impatiens de faire quelque exploit éclatant, cette lutte entre votre
+courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que d'impuissans
+regrets, tout cela ne fait que retarder votre guérison. Comment peux-tu
+songer à faire des blessures à d'autres, avant que celle que tu as reçue
+soit fermée?»
+
+«Rébecca, répliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un
+qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif
+comme un prêtre, ou comme une femme, tandis que tout ce qui l'entoure
+est engagé dans des actions d'éclat. L'amour des combats est l'aliment
+de notre vie; la poussière qui s'élève du milieu de la mêlée est
+l'atmosphère que nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne
+désirons de vivre qu'aussi long-temps que nous sommes victorieux et
+renommés. Telles sont, jeune fille, les lois de la chevalerie que nous
+avons juré d'observer, et auxquelles nous sacrifions tout ce que nous
+avons de plus cher.»--«Hélas! dit la belle juive, qu'est-ce autre chose,
+vaillant chevalier, qu'est-ce autre chose qu'un sacrifice fait au démon
+de la vaine gloire, qu'une offrande passée par le feu pour être
+présentée à Moloch[17]? Et que vous restera-t-il pour prix de tout le
+sang que vous aurez répandu, de tous les travaux et de toutes les
+fatigues que vous aurez endurés, de toutes les larmes que vos triomphes
+auront fait couler, lorsque la mort viendra briser la lance du fort, et
+aura dépassé la vitesse de son cheval de bataille?»--«Ce qui restera,
+jeune fille, s'écria Ivanhoe, la gloire, oui la gloire, qui dore le
+tombeau qui renferme notre dépouille mortelle, et qui embaume ce qui
+survit à ces débris, la renommée.»--«La gloire! continua Rébecca; hélas!
+la cotte de mailles à demi-rongée de rouille, qui est suspendue comme un
+trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en ruine;
+l'inscription presque effacée, et que le moine ignorant peut à peine
+lire au pèlerin dont elle excite la curiosité, regardez-vous tout cela
+comme une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces
+affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres
+misérables? ou bien, trouvez-vous, dans les vers grossiers d'un barde
+errant, un charme tel qu'il vous faille inconsidérément échanger l'amour
+de tout ce que la nature a dû vous rendre cher, les sentimens les plus
+doux, la paix et le bonheur, au plaisir de devenir le héros de ces
+ballades que des ménestrels vagabonds viennent le soir chanter aux
+oreilles d'un rustaud à moitié ivre?»
+
+ Note 17: Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les
+ enfans nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé
+ dans l'intérieur de la statue. Les prêtres avaient l'astuce
+ de verser du plomb fondu dans les yeux de cette idole, comme
+ si elle eût été sensible aux cris de ses victimes. On sait du
+ reste qu'en hébreu _moloch_ signifie roi. A. M.
+
+«Par l'âme d'Heruvard[18]! s'écria le chevalier impatienté, tu parles de
+choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la
+chevalerie, qui seul distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé
+du paysan grossier, qui nous fait regarder la vie comme d'un prix au
+dessous, bien au dessous de celui de l'honneur, qui nous fait triompher
+des fatigues, des travaux, des souffrances, et qui nous apprend à
+regarder l'infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter. Tu n'es
+pas chrétienne, Rébecca, et tu ne connais pas ces sentimens élevés qui
+font palpiter le sein d'une noble demoiselle, lorsque son amant a achevé
+quelque grande entreprise, dont le succès justifie son amour. La
+chevalerie! sache, jeune fille, que c'est la source, l'aliment,
+l'entretien de la noble et divine amitié, le soutien de l'opprimé, le
+vengeur de l'offensé, le frein du tyran; sans elle la noblesse ne serait
+qu'un vain nom, et c'est dans sa lance et son épée que la liberté trouve
+sa meilleure protection.»
+
+ Note 18: Chevalier errant d'origine saxonne et qui était
+ absent lors de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de
+ Normandie. A. M.
+
+«Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d'une race dont le courage
+s'est distingué dans la défense de son propre pays, mais qui, même
+lorsqu'elle comptait encore parmi les nations, ne faisait la guerre que
+par l'ordre de Dieu, ou pour défendre sa patrie contre l'oppresseur. Le
+son de la trompette n'éveille plus Juda, et ses enfans méprisés ne sont
+plus que les victimes de l'oppression civile et militaire, auxquelles
+toute résistance est désormais interdite. Tu as bien eu raison de le
+dire, sire chevalier; jusqu'à ce que le dieu de Jacob, suscité du milieu
+de son peuple, choisit un second Gédéon, ou un nouveau Machabée, il
+convient mal à une jeune juive de parler de guerres et de combats.»
+Rébecca, dont les sentimens étaient vifs et avaient un caractère
+d'élévation, termina son discours avec un ton de tristesse qui prouvait
+qu'elle était profondément affectée de l'état de mépris dans lequel sa
+nation semblait être jetée; et ce qui ajoutait peut-être à l'amertume de
+ses sensations était l'idée qu'Ivanhoe la regardait comme n'ayant aucun
+droit d'émettre son opinion dans une question dont l'honneur faisait le
+sujet, et comme incapable de manifester dans ses discours des sentimens
+nobles et généreux. «Combien peu il connaît ce coeur, se dit-elle, s'il
+s'imagine que la lâcheté et la bassesse y ont fixé leur asile, parce que
+j'ai fait la censure de la chevalerie romanesque des Nazaréens! Plût à
+Dieu que mon propre sang versé goutte à goutte pût racheter le peuple de
+Juda de la captivité! Que dis-je! Plût à ce Dieu qu'il pût servir à
+délivrer mon père et son bienfaiteur des chaînes de leur cruel tyran!
+Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la fille du peuple choisi de
+Jéhovah ose affronter la mort avec autant de courage que la Nazaréenne
+la plus fière, qui se fait gloire de descendre de quelque chef à peine
+connu d'une des hordes qui habitent les climats glacés du nord.» Elle
+tourna alors ses regards sur le lit du chevalier blessé.
+
+«Il dort, dit-elle; la nature, épuisée par les souffrances du corps et
+de l'esprit, par la perte de sang et par l'effet de tant d'accidens
+fortuits, profite du premier moment de calme qui règne autour de nous,
+pour lui procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas! pourrait-on me
+faire un crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour
+la dernière fois? lorsque, dans quelques instans peut-être, ces beaux
+traits ne seront plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement
+pendant son sommeil? lorsque les belles proportions de son visage auront
+changé de forme, que cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront
+éteints et tachés de sang, et lorsque le fier et noble chevalier sera
+peut-être foulé aux pieds par le plus vil des scélérats qui habitent ce
+château à jamais maudit, et qui sont assez lâches pour n'oser faire le
+moindre mouvement sous le talon du tyran qui les écrase... Et mon
+père... Oh, mon père! quels reproches n'es-tu pas en droit d'adresser à
+ta fille, lorsqu'elle oublie les cheveux blancs pour ne s'occuper que de
+la blonde chevelure d'un jeune chevalier nazaréen? Que sais-je si tous
+ces maux ne sont pas les précurseurs du courroux de Jéhovah contre
+l'enfant dénaturé qui songe à la captivité d'un étranger plus qu'à celle
+de son père; qui oublie la désolation de Juda et se plaît à contempler
+la beauté d'un Gentil et d'un étranger? Mais je veux arracher cette
+faiblesse de mon coeur, dût chaque fibre saigner à mesure que je la
+déchire.»
+
+Elle s'enveloppa entièrement de son voile, s'assit à quelque distance du
+lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efforçant du moins
+de fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient
+du dehors, mais contre les sentimens qui malgré elle venaient assaillir
+son coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+
+ «Approche de la chambre, jette les yeux sur son
+ lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet
+ esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable
+ à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse
+ par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné
+ au ciel par les soupirs et les larmes des gens de
+ bien... Anselme part différemment.»
+ _Ancienne tragédie_.
+
+Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des
+assiégeans, tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre
+ses avantages, et l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier
+et de Bracy tinrent conseil ensemble dans la grande salle du château.
+«Où est Front-de-Boeuf? demanda ce dernier, qui avait présidé à la
+défense du château, de l'autre côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit,
+répondit froidement le templier, il vit encore; mais, eût-il eu une tête
+de boeuf, comme son nom le porte, et dix plaques de fer pour la
+garantir, il aurait fallu succomber sous les coups de cette fatale hache
+d'armes. Encore quelques heures, et Front-de-Boeuf aura rejoint ses
+ancêtres. C'est une grande perte pour les projets du prince Jean.»--«Le
+royaume de Satan va s'en enrichir, dit de Bracy, et voilà ce que c'est
+que de blasphémer les saints et les anges, et de faire jeter leurs
+statues et les autres objets de vénération sur les têtes de cette
+canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne sais ce que
+tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de
+Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de
+croyance ou d'incrédulité.»
+
+«_Benedicite_, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager
+un peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre
+mère céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre
+ensemble; car il court un certain bruit que le _très saint_ ordre du
+temple de Sion ne nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir
+Brian de Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits,
+dit le templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de
+défense: comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton
+côté?»--«Comme des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont
+portés en masse jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce
+vilain drôle qui remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et
+son baudrier. Et voilà le fruit de la politique si vantée du vieux
+Fitzurse; cela ne fait qu'encourager ces insolens coquins à se révolter
+contre nous. Si mon armure n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il
+m'aurait terrassé sept fois avec tout aussi peu de remords que si
+j'eusse été un daim parvenu à son véritable point de bonté. Il a passé
+en revue chaque partie de mon corselet, frappant avec son javelot long
+d'une verge contre mes côtes, avec aussi peu de ménagement que si elles
+eussent été de fer. Sans ma cotte de mailles espagnole que j'avais mise
+sous ma casaque, c'en était fait de moi.»--«Mais vous vous êtes
+maintenus dans votre poste, dit le templier, tandis que nous, nous avons
+été délogés des ouvrages extérieurs.»
+
+«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là
+un abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et
+pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal
+gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire
+dans la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les
+points, et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer
+nulle part sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant
+de flèches qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif
+village. D'un autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons
+plus de secours à attendre de sa tête de taureau et de son bras
+gigantesque. Qu'en pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux
+faire de nécessité vertu, et composer avec ces marauds en rendant nos
+prisonniers?»--«Quoi! s'écria le templier, rendre nos prisonniers et
+devenir un objet de ridicule et d'exécration, comme des guerriers qui
+ont donné une preuve extraordinaire de vaillance en attaquant de nuit
+des voyageurs sans défense, et en s'emparant de leurs personnes, et qui
+cependant n'ont pu se maintenir dans un château fort, contre une troupe
+de vagabonds et de proscrits, commandés par des gardeurs de pourceaux,
+par des fous et par le rebut de l'espèce humaine! Tu devrais rougir d'un
+pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à moi, j'ensevelirai plutôt et
+mon corps et ma honte sous les ruines de ce château, que de consentir à
+une capitulation aussi lâche et aussi déshonorante.»--«Retournons donc
+aux murailles, dit de Bracy d'un ton d'insouciance: il n'y a personne,
+soit Turc, soit templier, qui fasse moins de cas de la vie que moi; mais
+sûrement il n'y a pas de honte à regretter, comme je le fais, de ne pas
+être entouré d'une quarantaine de mes vaillans _francs-compagnons_. Ô
+mes braves lanciers! si vous saviez comment votre capitaine a été serré
+de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière flotter devant vos
+piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable de soutenir
+votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»
+
+«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant,
+défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce
+sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont
+fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et
+d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront
+tant qu'il leur restera une goutte de sang dans les veines, pour se
+soustraire à la vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc,
+Brian de Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que
+je survive, soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy
+se comporter en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»
+
+«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur
+les remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les
+mesures que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils
+convinrent d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de
+crainte était celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les
+assiégeants venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était
+séparé de cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci
+d'attaquer la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage
+extérieur, sans franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy
+étaient également d'opinion que les assaillans chercheraient, par une
+attaque formidable, à attirer sur ce point l'attention du plus grand
+nombre des assiégés, et prendraient toutes les mesures nécessaires pour
+profiter de la moindre négligence dans la défense de quelque autre
+partie de la place. Pour se précautionner contre un pareil danger, ils
+firent la seule chose qui leur fût possible, vu le peu de monde qu'ils
+avaient; ce fut de placer des sentinelles de distance en distance le
+long des murailles, pouvant communiquer les unes avec les autres et
+donner l'alarme à l'approche du danger. En même temps il fut convenu que
+de Bracy se chargerait de la défense de la poterne, et que le templier
+aurait toujours auprès de lui environ une vingtaine d'hommes, corps de
+réserve, prêt à porter immédiatement du secours partout où il serait
+nécessaire. La perte de la barbacane était encore désastreuse sous un
+autre rapport; car, malgré la hauteur des murs du château, les assiégés
+ne pouvaient voir avec la même précision qu'auparavant les opérations de
+l'ennemi, parce qu'il y avait quelques portions d'un bois taillis qui se
+trouvaient tellement près de la porte de sortie de l'ouvrage extérieur,
+que les assiégeans pouvaient y introduire toutes les forces qu'ils
+jugeraient convenable d'amener, et non seulement sans danger, mais même
+sans être aperçus par les gens du château. Ainsi, dans l'incertitude
+pénible où ils étaient sur le point où commencerait l'assaut, de Bracy
+et son compagnon furent obligés de se tenir en garde contre tout
+événement possible, et leurs soldats, quelque braves qu'ils fussent,
+étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle à des hommes
+entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment et le
+mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé et
+environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes
+les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait
+point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse,
+dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus
+coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers
+l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient
+rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne
+ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère
+que le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un
+sommeil rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit
+était-elle préférable aux angoisses du remords dont il se sentait
+bourrelé. Mais parmi les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la
+main ne s'ouvrait jamais pour donner, l'avarice était le plus dominant,
+et il aimait mieux braver l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient
+attachés, que d'en acheter le pardon et l'absolution au prix de l'or, ou
+par le sacrifice de quelque propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle
+d'une autre trempe, n'avait pas caractérisé son associé d'une manière
+bien juste, en disant que Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de
+ses motifs d'incrédulité et de mépris pour la religion établie; car le
+baron aurait pu alléguer que l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop
+haut prix, et que la liberté spirituelle qu'elle exposait en vente ne
+pouvait s'obtenir, comme celle du grand capitaine de Jérusalem, que
+moyennant une forte somme; en sorte que Front-de-Boeuf aimait mieux nier
+la vertu de la médecine que de payer la visite du médecin. Mais le
+moment était arrivé où la terre et tous ses trésors disparaissaient
+graduellement devant ses yeux, et où son coeur, quoique dur comme la
+meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que ses regards se
+portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui dévorait son
+corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son lit
+funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de
+nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse
+situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve
+dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance[19], le
+remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un
+pressentiment d'avenir, qu'il combat en vain.
+
+ Note 19: L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante,
+ en ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers:
+
+ Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.
+
+ Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son
+ _Paradise lost_. Le lecteur aimera à comparer ces trois
+ grands écrivains: Dante, Milton et Walter Scott. A. M.
+
+«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui
+mettent un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces
+carmes déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux
+couvent de Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs
+belles prairies, d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils
+ces chiens altérés, buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou
+jouant leurs tours d'escamotage auprès du lit de quelque paysan
+moribond? Et moi, le fils de leur fondateur; moi, pour qui les clauses
+de l'acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier; moi...
+les misérables ingrats! Ils me laissent mourir comme le chien là-bas,
+qui n'a ni maître ni asile; ils me laissent mourir sans confession, sans
+consolation. Faites venir le templier...; c'est un prêtre..., il peut
+m'être bon à quelque chose... Mais non; autant vaudrait se confesser au
+diable qu'à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à
+l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de prières..., de prières
+prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas besoin pour cela de
+corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de lui...; je vais
+prier...; mais non..., je... je n'ose...»
+
+«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre
+tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait
+dit qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La
+conscience bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps
+rendaient encore plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption
+de son soliloque, la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées
+superstitieuses de cette époque, assiégent les lits des mourans pour
+distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations
+qui auraient en vue leur bien-être éternel. Il frémit; tous ses membres
+se roidirent; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire: «Qui est
+là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d'un ton
+qui ressemble au croassement de l'oiseau de la nuit? viens à côté de mon
+lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton mauvais ange, Réginald
+Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es réellement un démon,
+répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta forme corporelle, et
+ne crois pas que je me laisse intimider. Par la Géhenne éternelle, si je
+pouvais lutter corps à corps contre les horreurs qui m'entourent de tous
+côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait contre les dangers
+de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se vanter de m'avoir
+fait trembler.»
+
+«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta
+révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le
+licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux
+sont blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que
+tu sois un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf,
+tu en as menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la
+rébellion..., ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers
+et barons, la fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans
+guerriers n'ont tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois
+responsable, moi seul, de la faute de cinquante? Démon infernal! je
+brave tes menaces; retire-toi; cesse de rôder autour de ma couche. Si tu
+es un mortel, laisse-moi mourir en paix; si tu es un démon, ton heure
+n'est pas encore venue.»--«Mourir en paix! répéta la voix; non, tu ne
+mourras pas en paix; même à l'instant de la mort l'image de tes meurtres
+passera devant toi: tu entendras les gémissemens qui ont fait retentir
+les voûtes de ce château; tu verras même le sang dont les planchers sont
+tout rouges.»
+
+«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice,
+répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif
+mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité
+comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on
+canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins?
+Quant aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma
+patrie, de mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que
+tu ne peux trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au
+silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton
+père; pense à sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang
+répandu par la main de son fils.»
+
+«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais
+cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses,
+comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein
+et dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon
+crime. Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière
+saxonne, Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu.
+Va, te dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et
+arrangea le cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort
+ordinaire et naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice,
+l'exécrable complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme
+moi, un avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà,
+dit Ulrique, s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf;
+depuis long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère
+en voyant que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf;
+ne roule pas les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras
+sur moi avec cet air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes
+ancêtres à qui ses exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait
+pu, d'un seul coup, fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à
+présent énervé et impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire
+sorcière! répliqua Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui
+viens gémir de joie à la vue des décombres qui sont aussi ton
+ouvrage?»--«Oui, Réginald Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique,
+c'est la fille de Torquil Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de
+ses deux fils massacrés, c'est elle qui te redemande, à toi et à ta
+maison, son père, ses frères, son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a
+perdu par le nom de Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues,
+et réponds-moi si je ne dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange,
+et je veux être le tien; je veux te poursuivre jusqu'au dernier moment
+de ton existence.»
+
+«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de
+ce moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne!
+qu'on saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des
+murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément,
+Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de
+nouveau, vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire
+de moquerie, appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures
+et de la prison ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache,
+baron puissant, continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu
+n'obtiendras ni réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute
+ces sons épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la
+reprise de l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une
+manière horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre
+t'annoncent la chute de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette
+puissance cimentée de sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et
+s'écroulera devant les ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi
+restes-tu étendu ici comme une bête fauve qui n'a plus de force, pendant
+que le Saxon donne l'assaut à ta forteresse?»
+
+«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque
+vigueur, pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve
+une mort digne de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier,
+répliqua-t-elle, tu ne mourras point de la mort des braves; mais tu
+périras comme le renard dans sa tanière, lorsque les paysans auront mis
+le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria
+Front-de-Boeuf; mes soldats sont braves; mes murailles sont fortes et
+élevées; mes compagnons d'armes ne craindraient pas toute une armée de
+Saxons, fussent-ils commandés par Hengist et Horsa! le cri de guerre du
+templier et des francs-compagnons se fait entendre au dessus du tumulte
+de la bataille; et j'en jure par mon honneur, lorsque nous allumerons le
+feu pour célébrer notre victoire, il te consumera, toi, ton corps et tes
+os; et je vivrai assez long-temps pour apprendre que tu es passée des
+feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui n'a jamais vomi sur la terre
+un démon incarné aussi exécrable.
+
+«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en
+aies acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas
+savoir en cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta
+puissance, toute ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter,
+quoiqu'il t'ait été préparé par cette faible main. Remarques-tu cette
+vapeur épaisse et suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans
+cette chambre? as-tu pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui
+s'obscurcissaient? que c'était l'effet de ta difficulté de respirer?
+Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre cause. Te souviens-tu de ce
+magasin de bois à brûler qui est situé au dessous de ces appartemens?»
+
+«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu?
+Mais oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent
+rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et
+bientôt un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui
+chercheraient à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula,
+Zernebock, dieux des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les
+appellent aujourd'hui, te servent de consolateurs à ton lit de mort
+qu'Ulrique maintenant abandonne. Mais apprends, si ce peut être une
+consolation pour toi de le savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la
+même destination, au pays des ténèbres, où elle partagera ton châtiment
+comme elle a partagé tes crimes. Et maintenant, parricide, adieu pour
+toujours. Puisse chaque pierre de cette voûte trouver une langue[20]
+pour répéter ce nom à ton oreille[21].»
+
+ Note 20: On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de
+ la Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse
+ d'Endor, et dans l'autre la magicienne Erietho.
+
+ Note 21: Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans
+ l'Écriture. A. M.
+
+En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put
+entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille
+ferma la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se
+sauver. En proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses
+serviteurs et ses compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles!
+serai-je consumé par les flammes sans être secouru? À l'aide! au
+secours! Brian de Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf
+qui vous appelle! c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre
+allié, c'est votre frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que
+toutes les malédictions dues aux traîtres tombent sur vos têtes de
+mécréans! Me laisserez-vous ainsi périr misérablement? Ils ne
+m'entendent point; ils ne peuvent m'entendre; ma voix est suspendue au
+milieu des clameurs des combattans. La fumée devient à chaque instant
+plus épaisse; le feu perce à travers le plancher. Oh! que ne puis-je
+aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je être anéanti l'instant
+d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du désespoir, le
+malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des combattans,
+tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre humain et
+contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de fumée,
+s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son propre
+élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans mes
+camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce
+château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le
+mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la
+sanguinaire Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles
+entreprises, les chiens de Saxons et les maudits juifs qui sont mes
+prisonniers, tous, tous doivent m'accompagner; la plus belle troupe qui
+soit jamais partie pour les enfers! Ha, ha, ha! en poussant de grands
+éclats de rire qui firent retentir les voûtes de l'appartement. Qui
+est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf d'une voix altérée, car le
+bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient pas les échos de
+renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de rire. «Qui
+est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle,
+sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez
+capables de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici!
+retire-toi!...»
+
+Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau
+du lit de mort du blasphémateur et du parricide.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+
+ «Encore une fois, mes chers amis, montons à la
+ brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de
+ nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, véritables
+ enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle
+ manière vous avez été nourris. Jurons que vous
+ emploierez votre force et votre courage d'une façon
+ digne de vous.»
+
+ SHAKSPEARE. _Le roi Henri V_.
+
+Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur le message d'Ulrique,
+cependant il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et à
+Locksley, qui furent enchantés d'apprendre qu'ils avaient dans la place
+un ami qui pourrait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi
+convinrent-ils facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut,
+sous quelques désavantages qu'il se présentât, qui pût les mettre à même
+de délivrer leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et
+qu'il fallait par conséquent le tenter.
+
+«Le sang royal d'Alfred est en danger,» s'écria Cedric.--«L'honneur
+d'une noble dame est en péril,» continua le chevalier noir.--«Et, par
+l'image de saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta le brave
+officier, n'y eût-il d'autre motif que celui de sauver ce fidèle
+serviteur, le pauvre Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres
+plutôt que de souffrir qu'on touchât à un de ses cheveux.»--«Et moi
+aussi, dit le moine; car, messieurs, je ne crains pas de dire qu'un
+fou... je veux dire... Tenez, messieurs, écoutez-moi bien: Lorsque je
+vois un fou, qui est membre d'une corporation, habile dans sa
+profession, et qui, par sa conversation, peut assaisonner un verre de
+vin et le faire goûter aussi bien que le ferait une bonne tranche de
+jambon, je dis, mes frères, qu'un pareil fou ne manquera jamais d'un
+sage ecclésiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour lui au
+besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une
+pertuisane.» Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa sourde
+hallebarde au dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune
+berger manie sa houlette. «C'est vrai, révérend père, s'écria le
+chevalier, c'est aussi juste que si saint Dunstan lui-même eût parlé.
+Maintenant, mon cher Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble
+Cedric se chargeât de diriger l'assaut?»
+
+«Moi? répondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais étudié l'art de
+prendre ou de défendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le
+pouvoir tyrannique a établi son domicile, et que les Normands ont
+élevées sur cette terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier
+rang; mais mes camarades savent fort bien que je n'ai jamais été habitué
+à la discipline des camps ni à l'attaque des places fortes.»--«Puisqu'il
+en est ainsi, dit Locksley, je me chargerai volontiers du commandement
+des archers, et je vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de
+cette forêt, si un seul des assiégés se présente sur les remparts sans
+se sentir percer d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans
+un jambon aux fêtes de Noël.»--«C'est bien dit, s'écria le chevalier
+noir, et si on ne me croit pas indigne d'être employé dans cette
+circonstance, et si parmi ces braves gens il s'en trouve quelques uns
+qui soient disposés à suivre un vrai chevalier, car je ne crains pas de
+me donner ce titre, je suis prêt à les mener à l'attaque de ces
+remparts, et d'y faire usage de toute l'habileté que je dois à mon
+expérience.»
+
+Ce fut après cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna
+le premier assaut. Le lecteur a déjà été instruit du résultat. Dès que
+la barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de
+cet heureux événement à Locksley, et de le prier en même temps de tenir
+le château en état d'observation, de manière à empêcher les assiégés de
+rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tâcher de
+reprendre l'ouvrage avancé qu'ils venaient de perdre. Le chevalier
+désirait d'autant plus éviter cette sortie, qu'il savait que les hommes
+qu'il commandait, n'étant que des volontaires trop précipités dans leurs
+mouvemens, nullement exercés, mal armés et ne connaissant aucune
+discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec
+désavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui
+étaient bien pourvus d'armes offensives et défensives, et qui auraient à
+opposer au zèle et à l'ardeur des assiégeans cette grande confiance
+qu'inspirent une discipline parfaite et l'habitude du maniement des
+armes. Le chevalier employa cet intervalle à faire construire une sorte
+de pont flottant, ou plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait
+pouvoir traverser le fossé, malgré la résistance de l'ennemi. Cette
+construction ne pouvait se faire bien promptement; mais les chefs s'en
+inquiétèrent d'autant moins que ce retard donnait à Ulrique le temps
+d'exécuter son plan de diversion quel qu'il fût.
+
+Cependant, lorsque le radeau fut terminé: «Il est inutile, dit le
+chevalier noir, d'attendre ici plus long-temps; voilà le soleil qui
+baisse: et d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me
+permet pas de m'arrêter un jour de plus avec vous. D'un autre côté, je
+m'étonnerais fort que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une
+troupe de cavaliers venant d'York, si nous ne nous hâtions d'achever
+notre ouvrage. Ainsi, l'un de vous, allez trouver Locksley, pour lui
+dire de commencer une décharge de traits de l'autre côté du château, de
+se porter en avant, comme pour livrer un assaut. Quant à vous, coeurs
+véritablement anglais, secondez-moi, et tenez-vous prêts à pousser ce
+radeau en travers du fossé aussitôt que la porte de notre côté
+s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et venez m'aider à
+détruire cet angle saillant que vous voyez là-bas au mur principal du
+château. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas de venir à
+l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour s'exposer,
+garnissent le haut de nos ouvrages avancés; qu'ils bandent fortement
+leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce qui s'y
+présentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de ceux qui
+restent ici?»
+
+«Non, de par l'âme d'Hereward, répondit le Saxon. Je n'entends rien au
+commandement; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne
+suis pas un des premiers à te suivre dès que tu auras donné le signal.
+C'est ici ma propre querelle et je ne dois être autre part qu'à
+l'avant-garde de l'armée.»--«Considère cependant, noble Saxon, dit le
+chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce
+casque, ce petit bouclier et cette épée, et que tout cela est bien peu
+de chose.»--«Tant mieux! répondit Cedric; je n'en serai que plus léger
+pour escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier,
+mais je te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un
+Saxon se présenter au front de la bataille avec autant d'intrépidité que
+jamais tu n'y as vu paraître le corselet de fer d'un Normand.»
+
+«Puisqu'il en est ainsi, s'écria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la
+porte et lancez le pont flottant.» La porte qui conduisait du mur
+intérieur de la barbacane au fossé et qui correspondait à l'angle
+saillant dans le mur principal du château s'ouvrit alors tout à coup; et
+l'on fit avancer le radeau, qui bientôt fit rejaillir l'eau du fossé,
+s'étendant en longueur d'un bord à l'autre, mais ne formant qu'un
+passage glissant et momentané à deux hommes de front pour traverser
+depuis les ouvrages avancés jusqu'au château. Le chevalier noir, qui
+savait combien il était important de prendre l'ennemi par surprise, se
+précipita sur le radeau, suivi de près par Cedric, et parvint au bord
+opposé. Là il commença à frapper à coups redoublés avec sa hache sur la
+porte du château, à l'abri, du moins en partie, des traits et des
+pierres lancés par les assiégés, parce qu'il se trouvait sous les débris
+de l'ancien pont-levis, que le templier avait détruit en se retirant de
+la barbacane, et dont une portion était encore attachée au mur, au
+dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier n'avaient pas un
+pareil abri; deux furent tués par des carreaux d'arbalète; deux autres
+tombèrent dans le fossé; les autres rentrèrent dans la barbacane.
+
+La position de Cedric et du chevalier noir était maintenant devenue
+vraiment critique, et l'aurait été encore davantage, sans la constance
+des archers qui étaient dans la barbacane à faire pleuvoir une grêle de
+flèches sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés qui
+les garnissaient, et donnant un peu de répit aux deux guerriers, qui
+sans cela auraient été accablés par le grand nombre de projectiles de
+toute espèce qu'on lançait sur eux. Il faut le répéter; le péril était
+imminent et le devenait toujours davantage.--«N'avez-vous pas de honte?
+s'écria de Bracy en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous
+voulez passer pour des arbalétriers, et vous souffrez que ces deux
+misérables maintiennent leur poste sous les murs du château? Faites
+tomber sur eux le chaperon de ce mur, si vous ne pouvez faire mieux.
+Apportez des pics, des leviers et abattez-moi cet énorme créneau;» leur
+indiquant en même temps une lourde masse de pierres sculptées qui
+surplombait du haut du parapet. En ce moment les assiégeans aperçurent
+le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour qu'Ulrique avait
+désigné à Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le premier, comme
+il se rendait en toute hâte aux ouvrages avancés, impatient de connaître
+les progrès de l'attaque.
+
+«Saint Georges! s'écria-t-il; le glorieux saint Georges pour
+l'Angleterre, en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon
+chevalier et le noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crâne
+enfroqué, fais voir que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant,
+mes braves, le château est à nous, nous avons des amis dans l'intérieur.
+Regardez là-haut ce drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est à
+nous: songez à l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous
+sommes maîtres de la place!» En disant ces mots, il banda son arc et
+décocha une flèche droit à la poitrine d'un des hommes d'armes, qui,
+d'après les ordres de de Bracy, était occupé à détacher un fragment d'un
+des créneaux pour le précipiter sur Cedric et le chevalier noir. Un
+second soldat prit des mains du mourant la barre de fer pour achever de
+détacher la pierre; déjà il avait réussi, lorsque une flèche l'atteignit
+à la tête et le précipita mort dans le fossé. Les autres furent
+épouvantés, car aucune armure ne paraissait pouvoir résister aux traits
+du redoutable archer... «Allez-vous donc lâcher pied, misérables
+poltrons! s'écria de Bracy: _Montjoie saint Denis!_ donnez-moi le
+levier.» En même temps il se saisit de la barre de fer avec laquelle il
+essaya de faire avancer le fragment déjà détaché, et qui était d'un
+poids si énorme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en pièces
+ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais
+même aurait coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient
+traversé le fossé; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au
+moine lui-même malgré son intrépidité, refusèrent de mettre le pied sur
+le radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois
+fois la flèche fut repoussée par l'excellente armure du guerrier.
+
+«Maudite soit la trempe espagnole de ta cotte d'armes! dit Locksley; si
+elle eût été anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi
+facilement que si c'eût été de la soie, ou de la simple toile. Il se mit
+alors à crier: Camarades! amis! noble Cedric! battez en retraite: faites
+place à cette masse qui va tomber!» Sa voix ne fut pas entendue; car le
+bruit et le fracas, occasionné par le chevalier lui-même en frappant sur
+la poterne, aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. À la
+vérité, le fidèle Gurth s'élança sur le radeau dans le dessein d'avertir
+Cedric du danger qu'il courait, ou pour le partager avec lui. Mais cet
+avertissement serait arrivé trop tard: déjà l'immense fragment
+chancelait, et les efforts de de Bracy auraient été couronnés du succès
+si la voix du templier n'eût fait retentir à son oreille ces mots
+épouvantables: «Tout est perdu, de Bracy: le château est en
+feu!»--«As-tu perdu la tête?» répliqua le chevalier.--«Toute la partie
+de l'ouest est embrasée, dit le templier: j'ai fait de vains efforts
+pour arrêter les progrès de l'incendie.» Quelque effrayante que fût
+cette nouvelle, Brian de Bois-Guilbert l'annonça avec ce stoïque
+sang-froid qui formait la base de son caractère; mais elle ne fut pas
+reçue avec le même calme par de Bracy, qui s'écria: «Saints du Paradis!
+que devons-nous faire? Je fais voeu de donner à saint Nicolas de Limoges
+un chandelier d'or massif....»
+
+«Laisse là ton voeu, dit le templier, et écoute-moi: Conduis tes soldats
+comme si tu voulais faire une sortie, et ouvre la porte de la poterne;
+il n'y a là que deux hommes pour protéger le radeau; jette-les dans le
+fossé, et pousse jusqu'à la barbacane, que, de mon côté, je viendrai
+attaquer avec les hommes que je ferai sortir par la porte principale. Si
+nous pouvons reprendre ce poste, sois sûr que nous nous défendrons
+jusqu'à ce que nous recevions quelque secours, ou qu'enfin on nous
+accorde des conditions honorables.»--«L'idée n'est pas mauvaise, dit de
+Bracy, et je vole à mon poste. Je puis compter sur toi, sans doute?»--«À
+la vie et à la mort, répondit Bois-Guilbert; mais, au nom de Dieu,
+dépêche-toi.»
+
+De Bracy se hâta de rassembler sa troupe et de marcher à la poterne,
+dont il ordonna d'ouvrir incontinent la porte. Au même instant le
+chevalier noir, avec cette force extraordinaire qui le distinguait, se
+précipita dans le passage en dépit de toute la résistance de de Bracy et
+de sa troupe. «Poltrons, s'écria de Bracy, souffrirez-vous donc que deux
+hommes nous enlèvent le seul moyen de nous mettre en sûreté?»--«C'est le
+diable, dit un vieux combattant qui cherchait à se garantir de la furie
+du chevalier noir.»--«Eh bien! quand ce serait le diable, répliqua de
+Bracy, faut-il se jeter dans l'enfer pour éviter ses griffes? Le feu est
+au château, misérables! Que le désespoir vous donne du courage, ou bien
+laissez-moi passer, et que j'aille moi-même me mesurer avec ce vaillant
+champion.» Il faut avouer que ce Bracy, dans les événemens de ce jour,
+maintint la réputation qu'il s'était acquise dans les guerres civiles de
+cette désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne,
+et dans lequel les deux vaillans champions combattaient corps à corps,
+retentissait des coups violens qu'ils se portaient: de Bracy avec son
+épée, et le chevalier noir avec sa lourde hache d'armes. À la fin, le
+Normand reçut un coup si violent, que, bien qu'il fût en partie amorti
+par son bouclier, car autrement il ne s'en serait jamais relevé, tomba
+d'une telle force en arrière sur son casque, qu'il fut renversé tout de
+son long sur le pavé.»--«Rends-toi, de Bracy, dit le chevalier noir en
+se penchant sur lui, et tenant contre le grillage de sa visière le fatal
+poignard avec lequel les chevaliers se débarrassaient de leurs ennemis,
+et que l'on appelait le poignard de la miséricorde; rends-toi, Maurice
+de Bracy, secouru ou non, ou tu es mort.»--«Je ne veux pas me rendre,
+répondit de Bracy d'une voix faible, à un vainqueur que je ne connais
+point. Dis-moi ton nom, ou exerce sur moi ta furie; mais il ne sera
+jamais dit que Maurice de Bracy a été le prisonnier d'un rustaud, dont
+le nom était inconnu.»
+
+Le chevalier noir dit tout bas quelques mots à l'oreille du vaincu. «Je
+me reconnais ton véritable prisonnier, secouru ou non secouru, répondit
+le Normand, quittant son ton de fierté et d'obstination bien prononcée,
+et prenant celui de la plus grande soumission.»--«Rends-toi à la
+barbacane, dit le vainqueur d'un ton d'autorité, et là attends mes
+ordres.»--«Mais auparavant, dit de Bracy, laissez-moi vous dire une
+chose qu'il vous importe de savoir. Wilfrid d'Ivanhoe est blessé et
+prisonnier, et il périra dans l'embrasement s'il n'est promptement
+secouru.»--«Wilfrid d'Ivanhoe prisonnier et près de périr! s'écria le
+chevalier noir. Si un seul cheveu de sa tête est atteint par le feu, je
+m'en vengerai sur chacun des habitans du château. Dis-moi où est sa
+chambre?»--«Monte cet escalier tournant que tu vois là-bas, dit de
+Bracy; il conduit à son appartement. Ne veux-tu pas que je t'y
+mène?»--«Non, répondit le chevalier, va-t'en tout de suite à la
+barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas à toi, de Bracy.»
+
+Pendant ce combat et le court monologue qui suivit, Cedric, à la tête
+d'un corps de troupes, dans lequel le moine se faisait remarquer,
+traversa le pont flottant aussitôt que la poterne fut ouverte, et chassa
+devant lui les soldats découragés et désespérés de de Bracy; les uns
+demandèrent quartier; d'autres voulurent résister, mais en vain; le plus
+grand nombre s'enfuit vers la cour du château. De Bracy lui-même se
+releva, et jeta tristement un coup d'oeil sur son vainqueur qui
+s'éloignait. «Il ne se fie pas à moi, répéta-t-il; hélas! me suis-je
+montré digne de sa confiance?» Ensuite il ramassa son épée, ôta son
+casque en signe de soumission, et s'achemina vers la barbacane; dans sa
+marche il rencontra Locksley et lui remit son épée.
+
+Comme les flammes faisaient des progrès rapides, elles furent bientôt
+aperçues de la chambre où se trouvait Ivanhoe avec la juive Rébecca, qui
+lui prodiguait tous ses soins. Son assoupissement avait été de peu de
+durée; car il avait été réveillé par le bruit de l'attaque, et Rébecca,
+qui à son instante prière s'était remise à la fenêtre pour connaître
+l'issue du combat et pour l'en instruire, fut pendant quelque temps dans
+l'impossibilité de rien distinguer, à cause de la vapeur étouffante qui
+s'élevait de tous côtés. Enfin les tourbillons de fumée qui vinrent
+remplir l'appartement, et les cris de «Au feu! de l'eau!» qui se firent
+entendre malgré tout le tumulte de l'attaque, firent bientôt connaître
+les progrès de ce nouveau danger. «Le château est en feu, s'écria
+Rébecca, tout est embrasé! Que faire pour nous sauver?»--«Fuis, Rébecca,
+et mets-toi en sûreté, dit Ivanhoe; quant à moi, aucun secours humain ne
+saurait me sauver.»--«Je ne fuirai point, dit Rébecca; nous serons
+sauvés ou nous périrons ensemble. Et cependant, grand Dieu! mon père;
+mon père, que va-t-il devenir?» En ce moment la porte de l'appartement
+s'ouvre, et le templier se présente dans un ensemble effrayant; car son
+armure dorée était brisée et ensanglantée, et le panache qui ombrageait
+son casque était en partie brûlé et en partie tombant en flocons
+déchirés.
+
+«Je te retrouve, dit-il à Rébecca; tu vas voir que je tiens ma promesse
+de partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Il n'y a qu'un
+seul passage qui puisse nous conduire dans un lieu de sûreté. Il m'a
+fallu vaincre mille obstacles pour venir te le montrer; allons, suis-moi
+à l'instant.»--«Seule? répondit Rébecca; non, je ne te suivrai point;
+mais si tu es réellement né d'une femme, si tu as la moindre étincelle
+d'humanité, si ton coeur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te
+couvre, oh! sauve mon vieux père, sauve ce chevalier blessé.»--«Un
+chevalier, répliqua le templier avec son sang-froid accoutumé; un
+chevalier, Rébecca, doit se soumettre au sort qui l'attend, soit au
+milieu des flammes, soit dans le fort des combats; mais qui est-ce qui
+s'embarrasse de savoir où et comment un juif subira le sien?»--«Guerrier
+farouche! dit Rébecca; plutôt périr dans les flammes que te devoir mon
+salut!»--«Il ne s'agit pas de choix, Rébecca, répliqua le templier; tu
+as réussi une fois à rompre mon dessein; mais il n'y a pas un mortel qui
+puisse se vanter de m'avoir trompé deux fois.»
+
+À ces mots il saisit la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris
+de terreur, et l'emporte entre ses bras hors de la chambre, sans faire
+attention aux menaces et aux injures qu'Ivanhoe vomissait contre lui.
+«Infernal templier, disait-il d'une voix de tonnerre, opprobre de ton
+ordre, laisse là cette fille! traître de Bois-Guilbert! c'est Ivanhoe
+qui te l'ordonne. Scélérat! je veux te percer le coeur.»--«Sans tes
+cris, Wilfrid, dit le chevalier noir, qui entra en ce moment dans la
+chambre, je ne t'aurais pas trouvé.»--«Si tu es un vrai chevalier, dit
+Ivanhoe, ne t'occupe pas de moi; mets-toi à la poursuite de ce
+ravisseur; sauve lady Rowena; cherche le noble Cedric.»--«Chacun son
+tour, répondit le chevalier noir; à présent c'est le tien.» Et, prenant
+Ivanhoe dans ses bras, il l'emporta avec autant de facilité que le
+templier en avait eu en enlevant Rébecca, et courut jusqu'à la poterne,
+où il confia son fardeau aux soins de deux gardes, et rentra dans le
+château pour aider à sauver les autres prisonniers.
+
+La flamme brillait maintenant dans une des tourelles, d'où elle
+s'échappait par les fenêtres et les meurtrières. Il y avait cependant
+des endroits où la grande épaisseur des murs et les voûtes des
+appartemens résistaient au progrès de l'incendie; mais aussi la rage de
+l'homme y déployait ses fureurs avec non moins de violence que ne le
+faisait autre part cet élément que l'on peut à peine appeler plus
+destructeur; car les assiégeans poursuivaient les défenseurs du château
+de chambre en chambre, et assouvissaient dans leur sang la vengeance qui
+depuis long-temps les animait contre les soldats du tyran
+Front-de-Boeuf. La majeure partie de la garnison fit une résistance
+opiniâtre; un petit nombre demanda quartier; mais personne ne l'obtint.
+L'air retentissait de gémissemens et du cliquetis des armes; et on avait
+peine à marcher sur les planchers glissans, rougis du sang des morts et
+des blessés.
+
+À travers cette scène de confusion, on vit se précipiter Cedric, volant
+à la recherche de Rowena, tandis que le fidèle Gurth le suivait de près
+dans la mêlée, oubliant sa propre sûreté et s'efforçant de détourner les
+coups dirigés contre son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour
+arriver à l'appartement de sa pupille, justement au moment précis où,
+perdant toute espérance de se sauver, et pressant, avec toute l'angoisse
+du désespoir, un crucifix contre son sein, attendait une mort que tout
+lui représentait à chaque instant comme plus prochaine. Il la confia aux
+soins de Gurth, qu'il chargea de la conduire à la barbacane, avec
+laquelle on pouvait maintenant communiquer sans crainte de l'ennemi, ni
+s'exposer aux flammes qui n'y étaient pas encore parvenues. Cela fait,
+le loyal Cedric se hâta de se mettre à la recherche de son ami
+Athelstane, déterminé à s'exposer à tous les dangers pour sauver le
+dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que Cedric eût pénétré
+jusqu'à l'antique salle dans laquelle il avait été lui-même prisonnier,
+le génie inventif de Wamba était parvenu à se procurer la liberté, ainsi
+qu'à son compagnon d'infortune.
+
+Lorsque le tumulte du combat eut fait connaître que l'on était au plus
+fort de l'action, le fou se mit à crier de toute la force de ses
+poumons: «Saint Georges et le Dragon; le brave saint Georges pour
+l'Angleterre! Le château est à nous!» Et il rendit ces cris encore plus
+effrayans en frappant l'une contre l'autre deux ou trois armures
+vieilles et rouillées qui se trouvaient éparpillées autour de la salle.
+
+Les soldats qui composaient le corps-de-garde posté à l'extérieur,
+c'est-à-dire dans l'antichambre, et qui étaient déjà dans un état
+d'alarme, furent soudain épouvantés par les cris de Wamba; et, sans
+songer à fermer la porte, coururent annoncer au templier que les ennemis
+étaient entrés dans la vieille salle. Dès lors il ne fut pas difficile
+aux prisonniers de s'échapper, d'abord de l'antichambre, et de là dans
+la cour du château, maintenant le théâtre des derniers efforts des
+combattans. Ici se faisait remarquer le fier templier, à cheval, entouré
+d'une partie de la garnison, infanterie et cavalerie, qui s'étaient
+ralliés autour de leur vaillant chef, dans le dessein de s'assurer de la
+dernière chance de retraite et de salut qui leur restât. Le pont-levis
+avait été baissé par son ordre, mais le passage était loin d'être libre;
+car les archers, qui jusqu'alors s'étaient bornés à lancer leurs flèches
+contre cette partie du château, voyant maintenant l'incendie se propager
+et le pont-levis se baisser, se précipitèrent tous ensemble à la porte,
+tant pour empêcher la sortie de la garnison que pour s'assurer de leur
+part du butin avant la ruine totale du château. D'un autre coté, ceux
+des assiégeans qui étaient entrés par la poterne étaient parvenus jusque
+dans la cour, attaquant avec furie le peu de défenseurs qui restaient et
+qui se trouvaient ainsi pressés des deux côtés à la fois.
+
+Poussé néanmoins par le désespoir, et encouragé par l'exemple de son
+intrépide chef, ce dernier reste des défenseurs du château combattit
+avec la plus grande valeur; et, quoique bien inférieur en nombre aux
+assaillans, il réussit plus d'une fois à les repousser. Rébecca, à
+cheval, devant un des esclaves sarrasins du templier, était au milieu de
+la petite troupe, et Bois-Guilbert, malgré la confusion occasionnée par
+la lutte sanglante qui se passait, veillait avec la plus grande
+attention à sa sûreté. À tout instant on le voyait à ses côtés, oubliant
+le soin de sa propre conservation, la couvrant de son bouclier
+triangulaire recouvert d'acier, parfois la quittant en faisant entendre
+son cri de guerre, et se précipitant au milieu des ennemis pour faire
+mordre la poussière à ceux qui se présentaient les premiers, puis il
+retournait à l'instant à côté de celle qu'il protégeait.
+
+Athelstane, qui, comme on sait, était un peu indolent à la vérité, mais
+nullement poltron, examinait avec attention tout ce qui, sous ce costume
+de femme, pouvait lui faire reconnaître celle que le templier ne perdait
+pas de vue, et dans lequel son instinct ou sa jalousie le portèrent à
+voir Rowena, qu'il convoitait, pour la faire disparaître en dépit de ses
+gardiens; «Par l'âme de saint Édouard, dit-il, je la délivrerai des
+mains de ce trop orgueilleux chevalier, et je le ferai tomber sous mes
+coups.»
+
+«Prenez garde, dit le railleur Wamba, pour vouloir trop se presser on
+pêche une grenouille au lieu d'un poisson. Par ma marotte, ce n'est pas
+là lady Rowena; voyez ces longs cheveux noirs... Ou bien, si vous ne
+distinguez pas le blanc du noir, vous pouvez marcher si vous voulez;
+quant à moi, je ne vous suis point; je n'irai pas me faire rompre les os
+sans savoir pour qui... Et puis, vous voilà sans armure... Prenez-y
+garde, jamais bonnet de soie n'a résisté à un acier bien trempé... Ah!
+vous voulez absolument vous jeter dans l'eau; eh bien! vous serez
+mouillé... _Deus vobiscum_, archi-vaillant chevalier Athelstane!» En
+achevant ces mots, il s'éloigna du Saxon, qu'il avait jusque là retenu
+par sa tunique.
+
+Relever de terre une masse d'armes que la main d'un soldat expirant
+venait d'abandonner, se précipiter sur la troupe du templier, frappant
+rapidement à droite et à gauche et renversant un guerrier à chaque coup,
+ne fut pour le robuste et vigoureux Athelstane, alors animé d'une fureur
+extraordinaire, que l'oeuvre d'un moment; il se trouva bientôt à peu de
+distance de Bois-Guilbert, à qui il cria d'une voix de tonnerre: «À moi,
+poltron de templier! Laisse là celle que tu es indigne de toucher; à
+moi, chef d'une bande de voleurs et d'assassins!»--«Chien que tu es,
+répondit le templier, en grinçant les dents, je vais t'apprendre à
+blasphémer ainsi l'ordre sacré du temple de Sion,» et au même instant,
+faisant faire une demi-volte à son cheval, puis une demi-courbette vers
+le Saxon, et se levant sur les étriers, de manière à profiter de tout
+l'avantage qu'allait lui donner la descente du cheval, il asséna un coup
+épouvantable sur la tête d'Athelstane.
+
+Wamba avait bien eu raison de dire que bonnet de soie ne résistait pas à
+acier bien trempé. Le sabre du templier était si tranchant, qu'il fit
+voler en éclats le manche, quoique très dur et garni de fortes lanières,
+de la hache d'armes que le malheureux Saxon avait levée pour parer le
+coup, et descendit avec une telle violence sur sa tête, qu'il le
+renversa dans la poussière.
+
+«Ah! te voilà donc, Baucéan, s'écria Bois-Guilbert; ainsi périssent tous
+les ennemis des chevaliers du Temple!» Et profitant de l'état de
+consternation dans lequel les ennemis étaient plongés par la chute
+d'Athelstane, il s'écria: «Que ceux qui veulent se sauver me suivent, en
+s'élançant vers le pont-levis, qu'il traversa en dépit des archers qui
+voulaient s'y opposer. Il fut suivi par ses Sarrasins et par cinq ou six
+hommes d'armes qui étaient remontés sur leurs chevaux. Le templier
+courut quelque danger dans sa retraite, à cause du grand nombre de trais
+lancés sur lui et sur sa troupe; mais cela ne l'empêcha pas de faire le
+trajet au galop, pour arriver à la barbacane, pensant qu'il était
+possible que de Bracy s'en fût emparé, d'après le plan qu'il avait
+concerté avec lui.
+
+«De Bracy! De Bracy! s'écria-t-il, es-tu là?»--«Oui, répondit de Bracy,
+mais j'y suis prisonnier.»--«Puis-je te secourir? demanda
+Bois-Guilbert.»--«Non, répondit de Bracy; je me suis rendu, secouru, ou
+non secouru, et je serai fidèle à ma parole. Sauve-toi; les faucons sont
+lâchés... Mets la mer entre toi et l'Angleterre... Je n'ose t'en dire
+davantage.»--«Eh bien! répliqua le templier, puisque tu veux rester là,
+souviens-toi que j'ai dégagé ma parole de «À la vie et à la mort.» Quant
+aux faucons, qu'ils soient où ils voudront, je m'imagine que les murs de
+la préceptorerie de Templestowe seront pour moi un abri suffisant, et
+c'est là que je vais me rendre, comme le héron dans sa retraite.» À ces
+mots il mit son cheval au galop et disparut avec sa suite.
+
+Ceux des assiégés qui n'avaient pas abandonné le château, continuèrent à
+se battre en désespérés, après le départ du templier, non qu'ils eussent
+aucun espoir de vaincre, mais parce qu'ils n'attendaient point de
+quartier. Le feu se propageait rapidement dans toutes les parties du
+château, lorsqu'on aperçut sur une des tourelles Ulrique, qui l'avait
+allumé, semblable à une des furies dont les anciens nous ont donné la
+description[22], faisant entendre un chant de guerre, pareil à celui
+qu'entonnaient sur le champ de bataille les scaldes des Saxons
+lorsqu'ils étaient encore plongés dans les erreurs du paganisme. Ses
+longs cheveux gris flottaient derrière sa tête découverte. On voyait
+dans ses yeux l'ivresse délicieuse de la vengeance satisfaite le
+disputer au feu de la folie la plus délirante; et sa main brandissait
+une quenouille, comme si elle eût voulu se comparer à l'une des Parques
+filant et coupant le fil de la vie humaine[23]. La tradition nous a
+conservé quelques unes des strophes de l'hymne barbare que dans cet
+accès de démence elle chanta au milieu de cette scène de carnage et
+d'embrasement.
+
+ Note 22: Les furies Scandinaves avaient nom _Walkyries_.
+ Montées sur des coursiers agiles, elles s'élançaient, le
+ glaive à la main, dans la mêlée, et choisissaient les braves
+ qui allaient périr, pour les conduire à l'Élysée de leur
+ dieu.
+
+ Note 23: Les parques des Saxons avaient de l'analogie avec
+ celles des anciens A. M.
+
+I.
+
+Aiguisez le brillant acier, enfans du blanc dragon[24]! Allume la
+torche, fille d'Hengist[25]! Ce n'est pas pour être employé au banquet
+que l'acier brille; il est dur, large, et sa pointe est acérée. Ce n'est
+pas pour aller à la chambre nuptiale que s'allume la torche; la vapeur
+qui en sort, la flamme qu'elle jette, sont colorées de bleu par le
+soufre dont elle est composée. Aiguisez vos poignards; le corbeau fait
+entendre ses croassemens! Allumez vos torches; Zernebock[26] remplit
+l'air de ses aboiemens. Aiguisez le brillant acier, fils du dragon!
+Allume ta torche, fille d'Hengist![27]
+
+ Note 24: Armoiries d'un guerrier Scandinave.
+
+ Note 25: Premier Saxon qui, avec son frère Horsa, foula le
+ sol britannique en 449.
+
+ Note 26: Un des génies du mal, dans la religion saxonne.
+
+ Note 27: Fille de Hengist veut dire Saxonne. A. M.
+
+II.
+
+Le nuage sombre est descendu bien bas sur le château du thane. L'aigle
+fait entendre ses cris perçans; il plane au dessus de leurs têtes. Cesse
+tes cris, vorace habitant des régions éthérées; ton banquet se prépare!
+Les filles de Valhalla sont attentives à cette scène; la race d'Hengist
+leur enverra des convives. Secouez vos tresses noires, filles de
+Valhalla, que les sons que vous faites rendre à vos tambourins expriment
+votre féroce joie!
+
+Plus d'un personnage hautain, plus d'un guerrier fameux, viendront
+s'asseoir à votre table.
+
+III.
+
+La nuit qui s'avance devient plus noire sur le château du thane; les
+nuages amoncelés se rassemblent à l'entour; bientôt ils seront rouges
+comme le sang du vaillant guerrier! Le destructeur des forets hérissera
+contre eux sa crête enflammée. C'est lui dont la flamme brillante
+consume les palais; il fait ondoyer son immense bannière nuancée de
+pourpre foncé, au dessus des valeureux combattans; rien ne lui plaît
+autant que le cliquetis des épées et le choc des boucliers: il aime à
+s'abreuver du sang qui jaillit tout bouillant et comme en sifflant de la
+blessure.
+
+IV.
+
+Tout doit périr! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la
+mieux trempée; le feu dévore l'habitation des princes; les machines
+détruisent les murailles et les retranchemens; tout doit périr! La race
+d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du
+glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux;
+trempez vos épées dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous
+buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des
+flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis
+que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni pitié ne vous
+attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte
+a un terme! Moi-même il faut que je périsse.
+
+Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient
+vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de
+tous les lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour,
+chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas
+épouvantable, en sorte que les combattans furent obligés de sortir de la
+cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent
+et se réfugièrent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés
+en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de
+crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette
+teinte rougeâtre que l'on voyait se réfléchir ensuite sur les figures et
+les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase à la vue de tant
+d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste élevé où elle s'était
+placée, agitant ses bras de tous côtés, comme pour exprimer la joie
+qu'elle ressentait, et s'applaudissant du résultat de l'incendie qu'elle
+avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula avec un fracas épouvantable,
+et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un
+silence de stupeur, qui régna pendant quelques instans, donna la juste
+mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait naître
+dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne fut interrompue que par
+leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui
+s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire de la
+tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre
+rendez-vous ordinaire du trysting-tree[28], à Harthill-Walk; c'est là
+qu'à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes
+et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»
+
+ Note 28: _Tryste_, mot écossais qui veut dire un lieu de
+ rendez-vous pour une foire ou un marché. Ici _trysting-tree_
+ est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons à
+ se réunir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et
+ beaucoup d'autres ont été passés sous silence par M.
+ Defauconpret. A. M.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+
+ «Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois;
+ les royaumes ont leurs édits; les cités ont leurs chartes;
+ le proscrit lui-même qui s'est retiré dans les forêts
+ conserve encore un reste de discipline civile;
+ car, depuis le jour où Adam entoura ses reins
+ d'un tablier de feuillage, l'homme a commencé
+ à vivre en société avec l'homme; et les lois
+ ont été faites pour rendre cette union plus étroite.»
+ _Ancienne comédie_.
+
+L'aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt. Les
+perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche,
+quittant son gîte placé au milieu de la haute fougère, conduisait son
+faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur
+ne s'était encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le
+cerf majestueux, marchant à la tête de son troupeau, le front paré de sa
+ramure. Tous les proscrits étaient rassemblés autour du grand chêne, à
+Harthill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces
+après les fatigues du siége, les uns buvant, les autres dormant,
+plusieurs écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événemens du jour,
+et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis à la
+disposition de leur chef.
+
+Les dépouilles étaient en effet considérables; car bien que beaucoup
+d'objets eussent été la proie des flammes, néanmoins on voyait une
+grande quantité de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des
+vêtemens splendides, étaient tombés au pouvoir des proscrits, qui
+avaient donné des preuves de courage et d'intrépidité, et qui d'ailleurs
+ne reculaient devant aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche
+récompense. Toutefois, les lois de l'association étaient tellement
+sévères, qu'il ne se trouva pas un seul individu parmi eux qui eût
+l'idée de s'approprier la moindre partie du butin, en sorte que tout fut
+apporté à la masse, pour que le chef en fît la répartition.
+
+Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne, qui n'était cependant pas
+le même sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au
+commencement de notre histoire, mais un autre qui s'élevait au milieu
+d'un amphithéâtre champêtre, distant d'un demi-mille du château démoli
+de Torquilstone. Ce fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur
+un trône de gazon, sous les branches entrelacées de l'arbre immense, et
+sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier
+à prendre place à sa droite et Cedric à s'asseoir à sa gauche.
+
+«Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans
+ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages
+sujets respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines,
+je cédais ma place à aucun mortel. Mais à présent, qui de vous a vu
+notre chapelain? où est notre joyeux moine? Une messe commence très bien
+les travaux de la journée parmi des chrétiens.» Personne n'avait vu le
+clerc de Copmanhurst. «Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef
+des proscrits; j'espère que son absence ne vient que à ce qu'il s'est
+oublié un peu plus long-temps qu'il ne faut auprès de la bouteille.
+Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise du château?»--«Je l'ai vu, dit
+Miller, fort affairé après la porte d'une cave, jurant par tous les
+saints du calendrier qu'il goûterait des vins de Gascogne de
+Front-de-Boeuf.»--«Et nous préservent tous les saints, autant qu'ils
+sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons vins, et
+qu'il ait été enseveli sous les ruines du château! Pars tout de suite,
+Miller; prends du monde avec toi; cherche à reconnaître l'endroit où tu
+l'as vu; puise de l'eau dans le fossé pour arroser les décombres encore
+fumantes de la forteresse. Plutôt les faire enlever pierre par pierre
+que de perdre mon brave gros moine!»
+
+Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on
+considère que l'on était au moment de faire une distribution
+intéressante du butin, montra combien chacun avait à coeur la sûreté du
+père spirituel de la troupe. «En attendant, dit Locksley, procédons au
+partage; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre
+étonnant succès se sera répandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin
+et des autres alliés de Front-de-Boeuf vont se mettre en mouvement pour
+nous attaquer, et il serait à propos de songer de bonne heure à notre
+sûreté.» Puis se tournant vers le Saxon: «Noble Cedric, dit-il, ce butin
+est divisé en deux parts, choisis celle que tu préféreras, pour servir
+de récompense à tes hommes d'armes qui nous ont aidés dans notre
+entreprise.»
+
+«Brave archer, répondit Cedric, mon coeur est accablé de tristesse. Le
+noble Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier
+rejeton du saint roi confesseur. Avec lui ont péri des espérances qui ne
+peuvent plus renaître. Une étincelle a été éteinte par son sang qu'aucun
+souffle humain ne peut rallumer. Mes gens, à l'exception du petit nombre
+que vous voyez ici, n'attendent que ma présence pour transporter ses
+tristes mais respectables dépouilles dans leur dernière demeure. Lady
+Rowena désire retourner à Rotherwood, et il faut qu'elle soit escortée
+par des forces suffisantes. Je devrais par conséquent être déjà parti;
+mais j'ai différé mon départ, non pour partager le butin, car je prends
+à témoin Dieu et saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons
+la valeur d'un liard; mais parce que je voulais te faire mes
+remerciemens à toi et à tes braves archers, pour la vie et l'honneur que
+vous nous avez sauvés!»
+
+«Mais enfin, reprit Locksley, nous n'avons fait tout au plus que la
+moitié de l'affaire; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes
+voisins et tes confédérés.»--«Je suis assez riche pour les récompenser
+moi-même», répondit Cedric.--«Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui
+ont été assez avisés pour se récompenser par eux-mêmes; ils ne s'en
+retournent pas les mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la
+livrée bigarrée.»--«Je n'ai rien à leur dire, ajouta Locksley; nos lois
+n'obligent que nous seuls.»--«Mais toi, mon pauvre garçon, dit Cedric se
+retournant et embrassant son fou, comment puis-je te récompenser, toi
+qui n'as pas craint de te laisser charger de chaînes et d'exposer ta vie
+pour moi? Tous m'ont abandonné, le pauvre fou seul m'est resté fidèle.»
+
+Une larme, prête à s'échapper, brillait dans l'oeil du digne thane,
+pendant qu'il parlait ainsi, et qu'il donnait une preuve de sensibilité
+si profonde, que même la mort d'Athelstane n'avait pu lui arracher; mais
+il y avait dans l'attachement _mi-instinctif_ de son fou quelque chose
+qui lui causait une émotion plus vive que celle même qui est l'effet de
+la douleur.
+
+«Ah, ma foi! dit le fou en se dégageant des caresses de son maître, si
+vous payez mes services avec l'eau de vos yeux, il faudra donc que le
+fou se mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa
+profession? Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein
+de me faire plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth
+d'avoir dérobé une semaine à votre service, pour la consacrer à celui de
+votre fils.»
+
+«Lui pardonner! s'écria Cedric; je veux non seulement lui pardonner,
+mais même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-toi à genoux.» Le
+porcher fut à l'instant aux pieds de son maître. «Tu n'es plus THEOW et
+ESNE; tu n'es plus serf, dit-il en le touchant avec une baguette, mais
+FOLKFREE et SACLESS[29]; tu es entièrement libre, en ville et hors
+ville, dans les bois comme dans les champs. Je te donne un arpent de
+terre dans mon domaine de Walbrugham transporté de moi et des miens à
+toi et aux tiens, dès à présent et à toujours, et que la malédiction de
+Dieu tombe sur la tête de celui qui contredit ce que je dis.»
+
+ Note 29: Nous conservons ces mots saxons, qui signifient:
+ _theow esne_, esclave; et _folkfree_, libre ou affranchi. A.
+ M.
+
+Ravi de n'être plus serf, mais d'être libre et propriétaire, Gurth se
+releva promptement, et bondit deux fois en l'air presque à la hauteur de
+sa tête. «Un serrurier et une lime! s'écria-t-il, pour faire tomber ce
+collier du cou d'un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes
+forces par cet acte de générosité: aussi combattrai-je pour vous avec
+double courage. Je me sens animé d'un esprit libre. Je suis un homme
+tout changé et sur moi et à l'égard de tout ce qui m'entoure. Ah Fangs!
+continua-t-il, car ce chien fidèle, voyant les transports de joie de son
+maître, se mit à sauter sur lui pour lui exprimer sa sympathie;
+«reconnais-tu encore ton maître?»--«Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous
+te reconnaissons encore, quoique nous devions encore nous soumettre à
+garder le collier; mais c'est toi qui probablement nous oublieras et qui
+t'oublieras toi-même.»--«Je m'oublierai véritablement moi-même, si je
+t'oublie, mon fidèle camarade, dit Gurth; et si la liberté pouvait te
+convenir, ton maître ne te laisserait pas long-temps soupirer après
+elle.»--«Va, camarade Gurth, dit Wamba, ne crois pas que je sois jaloux;
+le serf est assis au coin du feu, pendant que l'homme libre est obligé
+de prendre les armes; et comme le dit fort bien Oldhelen de Malmsbury:
+Mieux vaut fou au banquet, que sage à la bataille.»
+
+On entendit alors un bruit de chevaux, et l'on vit paraître lady Rowena,
+au milieu d'une nombreuse cavalerie, et suivie d'un plus fort
+détachement d'infanterie, exprimant par le cliquetis de leurs armes la
+joie qu'ils éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle était
+richement vêtue et montée sur un palefroi bai foncé. Elle avait repris
+toute la dignité de son maintien, à l'exception que son visage, plus
+pâle qu'à l'ordinaire, faisait assez connaître que son âme avait eu
+beaucoup à souffrir. Son aimable visage, sur lequel voltigeait encore un
+léger nuage de tristesse, laissait néanmoins apercevoir un rayon
+d'espérance pour l'avenir, aussi bien qu'un sentiment de reconnaissance
+envers ceux qui avaient tout récemment contribué à sa délivrance. Elle
+savait qu'Ivanhoe était en lieu de sûreté, et qu'Athelstane était mort.
+La certitude qu'elle avait acquise au sujet du premier l'avait remplie
+d'une joie bien sincère; et si elle ne fit point paraître le plaisir que
+lui causait la nouvelle du second événement, on lui pardonnera sans
+doute d'avoir senti de quel avantage il était pour elle, puisqu'elle se
+trouvait par là délivrée de la crainte de nouvelles persécutions de la
+part de Cedric, qui ne l'avait jamais contrariée sur aucun autre sujet.
+
+Lorsque lady Rowena fit avancer son cheval vers le lieu où Locksley
+était assis, ce fier archer et tous ceux qui l'entouraient se levèrent,
+comme par un instinct général de courtoisie. Ses joues se colorèrent au
+moment où, avec un geste gracieux et faisant une profonde inclination
+qui entremêla un instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux
+avec la crinière de son palefroi, elle témoigna en peu de mots sa
+reconnaissance envers Locksley et ses autres libérateurs «Que Dieu vous
+bénisse, braves archers! dit-elle en finissant; que Dieu et Notre-Dame
+vous bénissent pour avoir si courageusement affronté les périls afin de
+soutenir la cause des opprimés. Si quelqu'un d'entre vous a faim, qu'il
+se rappelle que Rowena a de quoi le nourrir. Si vous avez soif, j'ai
+chez moi plusieurs tonneaux de vin et de bière brune; et si les Normands
+viennent vous chasser de ces retraites, lady Rowena a des forêts dont
+elle est maîtresse absolue, et que ses braves libérateurs pourront
+parcourir en toute liberté.»
+
+«Mille grâces, noble dame! dit Locksley; mille remerciemens pour mes
+compagnons et pour moi-même; mais vous avoir délivrée est une action qui
+porte avec elle sa récompense. Nous en faisons parfois dans nos forêts
+qui ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena
+peut être regardée comme une expiation.»
+
+Après s'être inclinée de nouveau sur son palefroi, lady Rowena tourna
+son cheval pour partir; mais s'étant arrêtée un instant pendant que
+Cedric, qui devait l'accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se
+trouva inopinément tout à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout
+sous un arbre, plongé dans de profondes méditations, les bras croisés
+sur la poitrine, et lady Rowena espérait pouvoir passer sans en être
+remarquée. Il leva les yeux cependant; et lorsqu'il la vit devant lui,
+une rougeur occasionnée par la honte vint colorer son joli visage. Il
+resta quelques momens dans un état d'irrésolution, puis s'avançant vers
+elle, il saisit la bride de son palefroi, et mettant un genou à terre:
+«Lady Rowena, dit-il, daignera-t-elle jeter un regard sur un chevalier
+captif, sur un soldat déshonoré?»
+
+«Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la
+vôtre, le véritable déshonneur ne vient pas d'avoir échoué, mais bien
+d'avoir réussi.»--«Le triomphe, noble dame, répondit de Bracy, doit
+adoucir l'amertume du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire
+qu'elle pardonne la violence occasionnée par une passion malheureuse, et
+elle apprendra bientôt que de Bracy sait profiter d'occasions plus
+honorables de la servir.»--«Je vous pardonne, sire chevalier, dit-elle;
+mais c'est comme chrétienne.»--«Cela signifie, dit Wamba, qu'elle ne lui
+pardonne pas du tout.»--«Mais, continua lady Rowena, je ne pardonnerai
+jamais la misère et la désolation que votre folie a occasionnées.»--«Lâche
+la bride du cheval de cette dame, dit Cedric en s'avançant. Par le
+soleil qui nous éclaire et sans la honte qui me retient, je te clouerais
+à la terre avec ma javeline: mais sois bien assuré, Maurice de Bracy,
+que tu paieras cher la part que tu as prise dans cette infâme
+action.»--«On a beau jeu à menacer un prisonnier, dit de Bracy; mais
+vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre sentiment de courtoisie?»
+Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena se remettre en marche.
+
+Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance particulière envers
+le chevalier noir, et le pressa vivement de l'accompagner à Rotherwood.
+«Je sais, dit-il, que vous autres chevaliers errans, vous aimez à
+promener votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous
+occupez fort peu de terres ou d'autres propriétés; mais la gloire des
+armes est une maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi
+est parfois un objet bien digne de fixer les désirs, même du champion
+dont la profession est de mener une vie errante. Tu t'es conquis un
+domicile dans le château de Rotherwood, noble chevalier. Cedric est
+assez riche pour réparer les torts de la fortune, et tout ce qu'il
+possède appartient à son libérateur. Viens donc à Rotherwood, non comme
+un hôte, mais comme un fils, ou comme un frère.»
+
+«Cedric m'a déjà rendu riche, répondit le chevalier; il m'a mis à même
+de savoir apprécier les vertus d'un Saxon. J'irai à Rotherwood, brave
+Saxon, et cela avant peu; mais en ce moment des motifs d'un intérêt
+pressant m'empêchent de m'y rendre. Au reste, il est possible que,
+lorsque j'y viendrai, je te demande de m'octroyer un don qui mette toute
+ta générosité à l'épreuve.»--«Il est octroyé avant d'être demandé, dit
+Cedric en frappant aussitôt de sa main la main gantelée du chevalier; il
+est octroyé, quand même il s'agirait de la moitié de ma fortune.»--«Ne
+promets pas si légèrement, dit le chevalier du cadenas, et néanmoins,
+j'ai grand espoir d'obtenir le don que je demanderai; jusque là, adieu!»
+
+«Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que pendant les cérémonies
+funéraires qui auront lieu pour le noble Athelstane, j'habiterai son
+château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront
+prendre part au banquet, et je parle au nom de la noble lady Edith, mère
+du prince défunt; il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si
+vaillamment, quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes
+et du fer des Normands.»--«Oui, oui, dit Wamba qui avait repris ses
+fonctions auprès de son maître, on y fera une fameuse bombance; c'est
+dommage que le noble Athelstane ne puisse assister au banquet de ses
+propres funérailles et boire à sa santé; mais, continua-t-il en levant
+gravement les yeux au ciel, il soupe en paradis, et sans doute fait
+honneur au festin.»
+
+«Paix, et marchons!» dit Cedric, indigné d'une plaisanterie hors de
+saison et tout ému au souvenir des services récens de Wamba. Lady Rowena
+fit un salut gracieux au chevalier noir; le Saxon lui souhaita toutes
+sortes de bonheur, et ils se mirent en marche à travers une large
+clairière de la foret.
+
+À peine étaient-ils partis qu'on vit paraître une procession, qui
+s'avançant lentement sous les arbres, fit le tour de l'amphithéâtre et
+prit la même route que venaient de suivre lady Rowena et son cortége.
+C'étaient les moines d'un couvent voisin qui, dans l'espoir de l'ample
+donation que Cedric avait promise, accompagnaient le cercueil dans
+lequel le corps d'Athelstane était placé, et chantaient des psaumes,
+pendant qu'il était porté, sur les épaules de ses vassaux, au château de
+Coningsburgh, pour être déposé dans le tombeau d'Hengist, de qui sa
+famille tirait son ancienne origine. Plusieurs de ses vassaux s'étaient
+assemblés à la nouvelle de sa mort et suivaient le convoi avec toutes
+les marques, du moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les
+proscrits se levèrent de nouveau et rendirent à la mort le même hommage
+spontané qu'ils avaient auparavant rendu à la beauté. Le chant lugubre
+et la marche lente des prêtres, rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs
+camarades qui avaient péri dans le combat de la veille; mais de pareils
+souvenirs n'affectent pas long-temps des hommes dont la vie n'est qu'une
+suite d'aventures, d'entreprises et de dangers; et, avant que le son de
+l'hymne de la mort eût cessé de se faire entendre, les proscrits avaient
+déjà commencé à s'occuper de la distribution de leur butin.
+
+«Vaillant guerrier, dit Locksley au chevalier noir, sans le courage et
+la force de qui notre entreprise aurait complétement échoué, voulez-vous
+bien choisir dans l'ensemble de notre butin ce qui pourra vous convenir,
+et vous rappeler mon grand chêne?»--«J'accepte votre offre, répondit le
+chevalier, avec la même franchise que vous me la faites, et je vous
+demande la permission de disposer de sire Maurice de Bracy suivant mon
+bon plaisir.»--«Il est déjà à toi, dit Locksley, et fort heureusement
+pour lui, car, sans cela le tyran aurait servi de décoration à la
+branche la plus élevée de ce chêne, avec autant de ses francs compagnons
+que nous aurions pu en rassembler, pendus autour de lui comme autant de
+glands; mais il est ton prisonnier, et à couvert de mon ressentiment,
+eût-il même tué mon père.»--«Bracy, dit le chevalier noir, tu es libre;
+tu peux partir. Celui dont tu es le prisonnier regarde comme au dessous
+de lui le vil plaisir de la vengeance pour ce qui est passé; mais à
+l'avenir prends garde; il pourrait t'arriver quelque chose de plus
+funeste. Maurice de Bracy, je te le répète, prends garde.»
+
+De Bracy s'inclina profondément et sans proférer une parole; et il était
+au moment de se retirer, lorsque les archers éclatèrent tout à coup en
+cris d'exécration et de dérision. L'orgueilleux chevalier s'arrêta à
+l'instant, se retourna, croisa les bras, releva son corps à toute sa
+hauteur et s'écria: «Silence, chiens hargneux, qui n'accourez gueule
+béante vers le cerf que vous n'aviez osé poursuivre, que parce que vous
+le voyez maintenant aux abois. De Bracy méprise vos injures, comme il
+dédaignerait vos éloges. Allez vous cacher sous vos buissons et dans vos
+tanières, brigands proscrits, et gardez le silence toutes les fois qu'il
+est question de quelque chose de noble et de chevaleresque à une lieue
+de distance de vos oreilles.»
+
+Cette bravade intempestive aurait pu attirer sur de Bracy une volée de
+flèches, si le chef ne se fût hâté de l'empêcher. En même temps le
+chevalier saisissant un des chevaux qu'on avait trouvés dans les écuries
+de Front-de-Boeuf, et qui étaient là tout enharnachés, parce qu'ils
+formaient une partie importante du butin, sauta légèrement en selle et
+partit à toute bride à travers la foret.
+
+Lorsque le tumulte occasionné par cet incident fut un peu apaisé, le
+chef des proscrits ôta de son cou le superbe cor et le baudrier qu'il
+avait récemment gagnés au concours pour le prix de l'arc, près d'Ashby.
+«Noble guerrier, dit-il au chevalier du cadenas, si vous ne dédaignez
+pas d'accepter un cor que j'ai porté, je vous prie de conserver celui-ci
+comme un souvenir des hauts faits dont j'ai été le témoin; et si vous
+avez quelque haute entreprise à achever, ou si, ce qui arrive parfois au
+plus vaillant chevalier, vous êtes pressé vivement dans quelqu'une des
+forêts situées entre le Trent et le Tees, sonnez trois _mots_[30] sur le
+cor; écoutez bien: _Wasa-hoa_! et il n'est pas du tout impossible que
+vous ne trouviez des défenseurs et des libérateurs.» Alors il sonna du
+cor et modula plusieurs fois l'appel qu'il venait de décrire, jusqu'à ce
+que le chevalier se fût complétement familiarisé avec les sons.
+«J'accepte avec reconnaissance le présent que tu me fais, brave archer,
+dit le chevalier, et je puis t'assurer que, même dans le besoin le plus
+urgent, je ne chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les
+tiens.» Il se mit alors à son tour à sonner du cor, et fit retentir la
+forêt de l'appel qu'il venait d'apprendre. «Très bien et très clairement
+sonné, dit Locksley. Ou je me trompe fort, ou tu connais l'art de
+combattre dans les bois aussi bien que celui de te distinguer sur un
+champ de bataille. Tu as été un bon chasseur de cerfs dans ton temps,
+j'en réponds. Camarades, remarquez bien ces trois mots; c'est l'appel du
+chevalier du cadenas, et celui qui l'entendra et ne volera pas à son
+secours, sera chassé de notre troupe, après avoir eu son arc brisé sur
+ses épaules.»--«Vive notre chef! crièrent tous les archers; vive le noir
+chevalier du cadenas! Puisse-t-il bientôt avoir recours à notre service,
+afin que nous puissions lui donner des preuves de notre empressement à
+lui être utile.»
+
+ Note 30: Les sons que l'on faisait entendre sur le cor
+ étaient, observe l'auteur, anciennement appelés _mots_, et
+ sont indiqués, dans les traités sur la chasse publiés à cette
+ époque, non par des notes de musique, mais par des mots
+ écrits. A. M.
+
+Locksley procéda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus
+grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l'église et pour des
+oeuvres pies; une portion fut encore destinée à être versée dans une
+sorte de trésor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux
+enfants de ceux qui avaient péri, ou à faire dire des messes pour le
+repos des âmes de ceux qui n'avaient point laissé de famille après eux.
+Le reste fut distribué entre les proscrits, suivant le rang et le mérite
+de chacun; et la décision du chef, dans les cas douteux qui se
+présentaient, était donnée avec une grande finesse de jugement et
+adoptée avec la soumission la plus absolue. Le chevalier noir ne fut pas
+peu surpris que des hommes qui ne connaissaient point de lois, fussent
+néanmoins gouvernés entre eux d'une manière aussi régulière et aussi
+équitable; et tout ce qu'il observa ne fit qu'ajouter à l'opinion
+favorable qu'il avait conçue de la justice et du bon sens de leur chef.
+Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, accompagné de
+quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait à l'état dans
+un lieu sûr et caché; mais il restait encore la portion destinée à
+l'église, et que personne ne réclamait.
+
+«Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux
+chapelain. Il n'a jamais été dans l'usage de s'absenter au moment de
+bénir la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est
+de son devoir de prendre soin de la dîme de ce que nous avons gagné dans
+notre entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un
+saint homme de ses confrères, et je voudrais bien que le moine m'aidât à
+en agir avec lui d'une manière convenable. Je crains fort qu'il ne soit
+arrivé quelque malheur à notre fier guerrier enfroqué.»--«J'en aurais
+bien du regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la
+reconnaissance pour la joyeuse hospitalité qu'il m'a donnée pendant une
+nuit que j'ai passée dans sa cellule. Allons sur les ruines du château;
+il est possible que là nous en ayons des nouvelles.» Pendant qu'ils
+s'entretenaient ainsi, de grandes acclamations de la part des archers
+annoncèrent l'arrivée de celui sur le compte duquel ils étaient si
+inquiets, et qui fut confirmée par la voix de Stentor du moine lui-même,
+qui se fit entendre long-temps avant l'apparition de sa vaste rotondité.
+
+«Place! enfans de la joie, s'écria-t-il, place pour votre père spirituel
+et pour son prisonnier. Encore une fois, célébrez mon arrivée: je viens,
+noble chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avançant
+dans le cercle, au milieu des éclats de rire de ceux qui l'entouraient,
+il parut en majestueux triomphateur, tenant d'une main son énorme
+pertuisane, et de l'autre une corde, dont un des bouts était attaché au
+cou du malheureux Isaac d'York, qui, courbé par le chagrin et la
+terreur, était entraîné par le prêtre victorieux. «Où est Allan-a-Dale,
+cria ce dernier, pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur?
+Par saint Hermangild, ce racleur de ménétrier est toujours absent quand
+il se présente une bonne occasion de célébrer la valeur!»--«Mon
+goguenard de prêtre, dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de
+bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas été une messe sèche. Au nom de
+saint Nicolas! qui as-tu là?»--«Un captif que je dois à mon épée et à ma
+lance, répondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutôt à mon arc et à ma
+hallebarde: et néanmoins, je l'ai racheté par mes instructions
+religieuses d'une captivité plus désastreuse. Parle, juif; ne t'ai-je
+pas racheté de Satan? ne t'ai-je pas enseigné ton _Credo_, ton _Pater_
+et ton _Ave Maria_? n'ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta
+conversion, et à t'expliquer les mystères?»
+
+«Pour l'amour de Dieu! s'écria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne
+qui me délivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint
+homme?»--«Que signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaçant;
+est-ce que tu te rétractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le
+troupeau des infidèles, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon
+de lait, et plût à Dieu que j'en eusse un pour mon déjeuner! tu n'es
+cependant pas trop dur pour être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et
+répète après moi: _Ave Maria_.»--«Paix, fou de moine, dit Locksley,
+point de profanations; dis-nous plutôt où tu as fait ce
+prisonnier?»--«Par saint Dunstan! répondit le moine, je l'ai trouvé dans
+un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J'étais entré dans la
+cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une coupe de vin
+brûlé et épicé soit une boisson digne d'un empereur, il me semblait que
+ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que de
+laisser brûler une aussi grande quantité de bonne liqueur à la fois; en
+sorte que je m'étais saisi d'un baril de vin des Canaries, et j'allais
+appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainéans qu'il faut toujours
+chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque j'aperçus
+une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah! dis-je en moi-même, c'est
+sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement
+le coquin de sommeiller, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé
+la clef à la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et je trouve... rien
+que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui se rend tout de suite
+mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le temps de me
+rafraîchir après les fatigues du combat, en buvant avec cet infidèle un
+verre de vin pétillant des Canaries, et je me disposais à emmener mon
+prisonnier, lorsque, avec un fracas épouvantable, semblable à des éclats
+de tonnerre se succédant coup sur coup, une tour extérieure s'écroula
+tout entière (que maudits soient les maçons qui la firent si peu
+solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de
+celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie;
+et croyant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession
+que de passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je
+levai ma hallebarde pour lui casser la tête; mais j'eus pitié de ses
+cheveux blancs, et pensai que je ferais mieux de laisser là ma
+pertuisane, et de prendre mes armes spirituelles pour travailler à sa
+conversion; et véritablement, grâces en soient rendues à saint Dunstan,
+la semence est tombée en bonne terre; mais aussi, après toute une nuit
+que j'ai passée à parler avec lui de nos mystères (car pour quelques
+verres de vin des Canaries que je buvais afin de me rafraîchir pendant
+que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en parler), je me sens tout
+étourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'étais complétement épuisé;
+Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel état ils m'ont trouvé;
+réellement, j'étais tout-à-fait épuisé.»
+
+«Nous pouvons rendre témoignage de ce que notre bon moine vient de dire,
+s'écria Gilbert; car, lorsque nous eûmes écarté les décombres, et
+qu'avec l'aide de Saint-Dunstan nous fûmes arrivés à l'escalier qui
+descendait au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à
+moitié vide, le juif à moitié mort, et le moine plus qu'à moitié épuisé,
+comme il le dit.»--«Vous êtes des coquins, et vous mentez, répliqua le
+moine, qui se sentait offensé; c'est vous et vos ivrognes de compagnons
+qui avez bu le vin, en l'appelant la goutte du matin; je veux être un
+païen si je ne le réservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au
+reste, qu'importe? le juif est converti, et comprend tout ce que je lui
+ai dit presque, sinon tout-à-fait, aussi bien que moi.»--«Est-ce vrai,
+juif? dit le capitaine; as-tu abjuré ta foi?»--«Puissé-je trouver merci
+auprès de vous, répondit Isaac, comme il est vrai que je n'ai pas
+entendu un seul mot de ce que m'a dit le vénérable prélat pendant cette
+nuit terrible. Hélas! j'étais tellement accablé d'angoisses, de frayeur
+et de chagrin, que notre saint père Abraham serait venu lui-même pour me
+prêcher, il m'aurait trouvé sourd à sa prédication.»
+
+«Tu mens, juif, répliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te
+rappeler qu'un mot de notre conférence; c'est que tu as promis de donner
+tous tes biens à notre saint ordre.»--«Puisse la promesse faite à nos
+pères me manquer, dit Isaac plus alarmé qu'auparavant, si jamais
+pareille chose est sortie de ma bouche. Hélas! je suis un vieillard,
+pauvre, et, je tremble seulement d'y penser, peut-être à jamais privé de
+mon enfant. Ayez pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.»--«Ah!
+s'écria le moine, tu rétractes le don que tu as fait à la sainte église;
+eh bien, tu en feras pénitence.» En parlant ainsi, il leva sa
+hallebarde, et en aurait appliqué le manche sur les épaules du juif
+d'une manière violente, si le chevalier noir n'eût arrêté le coup, et
+par là tourné contre lui le ressentiment du moine. «Par saint Thomas de
+Cantorbéry! dit ce dernier, si je ne me retenais, je t'apprendrais à te
+mêler de tes propres affaires, tout couvert de fer que tu es.»--«Ne te
+mets pas en colère contre moi, dit le chevalier, tu sais bien que je
+suis ton ami juré et ton camarade.»--«Je ne sais rien de tout cela,
+répondit le moine, et tu me rendras raison de cette impertinence.»
+
+«Mais, écoute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à
+provoquer son ci-devant hôte; as-tu oublié que, pour l'amour de moi, car
+je ne veux rien dire de la tentation excitée par la vue d'un flacon et
+d'un pâté, tu as violé tes voeux de jeûne et de vigile?»--«Je te le dis,
+en vérité, mon ami, dit le moine en serrant son énorme poing, je te
+donnerai...»--«Je ne reçois point de présens, interrompit le chevalier;
+je te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait
+exigée dans son trafic.»--«J'en veux avoir la preuve à l'instant, dit le
+moine.»
+
+«Holà! s'écria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas
+faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chêne?»--«Ce n'est
+pas une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un échange amical de
+courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien
+faire l'épreuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma
+riposte.»--«Tu as l'avantage avec ton pot de fer sur la tête, dit le
+moine, mais n'importe, allons; je vais t'abattre à mes pieds, quand tu
+serais Goliath de Gath avec son casque de cuivre.» Alors, mettant son
+bras nerveux à nu jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il
+porta au chevalier un coup qui aurait été capable de renverser un boeuf;
+mais son adversaire resta ferme comme un roc, et tous les archers firent
+retentir l'air de leurs acclamations.
+
+«À moi, maintenant, dit le chevalier en ôtant son gantelet; et si j'ai
+eu l'avantage sur ma tête, je ne veux pas l'avoir dans ma main;
+tiens-toi ferme, comme un véritable brave.»--«_Genam meam dedi
+vapulatori_, j'ai livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre;
+mais si tu peux me faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne
+la rançon du juif.» Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade
+et de défi complet. Mais, hélas! qui peut se soustraire à sa destinée?
+Le coup du chevalier fut asséné avec tant de force et tant de bonne
+envie de réussir, que le moine alla rouler cul par dessus tête à vingt
+pas de distance, au grand étonnement des spectateurs. Mais il se releva
+sans montrer ni colère ni confusion. «Frère, dit-il au chevalier, tu
+aurais dû employer ta force avec plus de ménagement. C'est tout au plus
+si j'aurais pu bredouiller la messe si tu m'avais cassé la mâchoire; car
+le joueur de flûte soufflera mal s'il lui manque la partie inférieure de
+son visage. Quoi qu'il en soit, voilà ma main en signe d'amitié et de
+l'assurance que je te donne, que je ne ferai plus de semblables marchés
+avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis le perdant. Mettons de
+côté toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la rançon du juif; car
+le léopard ne change pas sa robe mouchetée, et le juif sera toujours
+juif.»
+
+«Notre prêtre, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la
+conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reçu.»--Silence!
+impertinent que tu es, dit le moine; de quoi te mêles-tu de parler de
+conversion? N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il
+maître, et n'y a-t-il plus de valets? Je te dis, misérable, que j'étais
+encore fatigué lorsque j'ai reçu le coup du brave chevalier: sans cela
+j'aurais résisté à sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions
+ensemble, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que
+recevoir.»--«Allons, paix! dit le capitaine, et toi, juif, pense à ta
+rançon. Je n'ai pas besoin de te dire que ta race est réputée maudite
+dans tous les pays chrétiens, et que nous ne pouvons plus souffrir ta
+présence parmi nous. Ainsi, pense à l'offre que tu as à nous faire
+pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre espèce.»
+
+«A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf?» demanda le
+chevalier noir.--«Aucun qui soit d'un rang à donner l'espoir d'en
+obtenir rançon, répondit le capitaine; il y avait quelques pauvres
+diables que nous avons renvoyés pour se procurer un nouveau maître;
+notre vengeance était satisfaite, et nous avons eu quelque profit,
+c'était assez; tout le reste ne valait pas un quart d'écu. Mais quant au
+prisonnier dont je parle, c'est différent: c'est un moine réjoui, en
+voyage pour aller rendre visite à sa belle, du moins à en juger par ses
+équipages et par son propre ajustement. Mais voici le digne prélat
+aussi;» et devant le trône champêtre du chef des proscrits, parut, au
+milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+
+ _Cominius._
+
+ «Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous
+ de Titus Lartius? Que fait-il?»
+
+ _Coriolan._
+
+ «Occupé à remplir les devoirs de sa place; condamnant
+ les uns à la mort, les autres à l'exil; remettant
+ la rançon de celui-ci; plaignant celui-là, ou lui pardonnant,
+ tandis qu'il menace le reste.»
+
+ SHAKSPEARE. _Coriolan_.
+
+Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange
+bizarre d'orgueil offensé, de fatuité comprimée et de terreur apparente.
+«Eh bien, mes chers maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces
+trois émotions, quel désordre s'est donc introduit parmi vous? Êtes-vous
+des Turcs ou des chrétiens, vous qui vous permettez de porter la main
+sur un membre de l'Église? Savez-vous ce que c'est que de _manus
+imponere in servos Domini_? Vous avez pillé mes malles, déchiré ma chape
+bordée de dentelle, qui aurait été digne d'un cardinal. Un autre à ma
+place vous aurait déjà menacés de son _excommunicabo vos_; mais je suis
+doux et clément; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si
+vous remettez en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous
+envoyez promptement cent pièces d'argent pour faire dire des messes au
+maître-autel de l'Abbaye de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point
+manger de venaison d'ici à la Pentecôte prochaine, il est possible que
+vous n'entendiez plus parler de cette incartade.»
+
+«Vénérable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrêmement peiné
+d'apprendre que vous ayez éprouvé de la part de qui que ce soit de ma
+troupe un traitement qui lui attire votre réprimande
+paternelle.»--«Traitement! répéta le prieur, encouragé par le ton de
+douceur du chef; ils m'ont traité comme on ne traiterait pas un chien de
+bonne race, encore moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et
+moins que tout cela le véritable prieur de la sainte communauté de
+Jorvaulx. Vous avez ici un profane et ivrogne de ménestrel, appelé
+Allan-a-Dale, _nebulo quidam_, qui m'a menacé de punition corporelle;
+que dis-je! même de mort, si je ne payais comptant quatre cents
+couronnes pour ma rançon, indépendamment de toutes les richesses qu'il
+m'a volées, chaînes d'or, bagues, bijoux, dont je ne saurais vous dire
+la valeur, sans compter tout ce qui a été brisé et gâté par leurs mains
+rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes pinces
+d'argent.»--«Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait traité de la
+sorte une personne aussi respectable que vous l'êtes, répliqua le
+capitaine.»--«C'est aussi vrai que l'évangile de saint Nicodême, dit le
+prieur. Il m'a menacé, en faisant les juremens les plus affreux dans son
+langage du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élevé de la forêt.»
+
+«Est-ce bien réellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon révérend
+père, vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois
+qu'Allan-a-Dale a ainsi donné sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact
+à la tenir.»
+
+«Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur pétrifié et déguisant sa
+terreur sous un rire forcé; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie,
+ha, ha, ha! mais lorsque la gaîté a duré toute la nuit, il est temps
+d'être sérieux le lendemain matin.»--«Et je parle aussi sérieusement
+qu'un confesseur, répliqua le chef des proscrits. Il faut que vous
+payiez une bonne rançon, sire prieur; car, sans cela, il est probable
+que les religieux de votre couvent seront convoqués pour procéder à une
+nouvelle élection; votre place va devenir vacante.»--«Êtes-vous
+chrétiens, dit le prieur, pour parler ainsi à un dignitaire de
+l'Église?»--«Si nous sommes chrétiens! répondit le proscrit; oui sans
+doute nous le sommes, et de plus nous avons des théologiens parmi nous.
+Qu'on fasse venir notre enjoué chapelain pour expliquer au révérend père
+les passages de l'Écriture qui ont rapport au sujet.» Le moine, moitié
+ivre, moitié rassis, avait passé très imparfaitement un froc par dessus
+sa soutane verte, et appelant à son aide le petit nombre de phrases
+qu'il avait autrefois apprises par routine: «Mon révérend père, dit-il;
+puis continuant en mauvais latin: _Deus faciet salvum benignitatem
+vestrum_... soyez le bienvenu dans cette forêt.»
+
+«Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens
+véritablement à l'Église, tu ferais une acte bien plus méritoire, en
+m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de
+faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.»--«En vérité, mon
+révérend père, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer
+d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-André chez nous, et nous
+recueillons nos dîmes.»--«Mais non pas sur le clergé, j'espère, dit le
+prieur.»--«Sur le clergé et sur les fidèles, sur les clercs et sur les
+laïques, dit le moine; ainsi donc, sire prieur, _facite vobis amicos de
+mammone iniquitatis_, faites-vous des amis avec les trésors de
+l'iniquité; car je ne vois pas d'amitié qui puisse vous être utile comme
+celle-là.»
+
+«J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut
+pas être trop exigeant à mon égard; je connais les bois, et l'art de
+faire la chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son
+clair et retentissant, qui sera répété par chacun des chênes de la
+forêt; allons, il ne faut pas être trop exigeant envers moi.»--«Qu'on
+lui donne un cor, dit Locksley, pour le mettre à même de prouver ce
+qu'il avance.» Le prieur Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la
+tête.
+
+«Sire prieur, dit-il, il n'y a pas là de quoi payer ta rançon, et, comme
+le dit la légende que portait le bouclier de certain chevalier,
+t'accorder la liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à
+trop bon marché. D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu
+es un de ces novateurs qui, au moyen des ornemens et des _tra la lira_
+fraîchement importés du continent, cherchent à dénaturer les anciens
+airs de chasse anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a
+ajouté cinquante couronnes au prix de ta rançon, pour avoir voulu
+introduire la corruption dans les anciens airs graves et mâles de la
+vénerie anglaise.»--«Ami, dit l'abbé, d'un ton de mauvaise humeur, tu es
+difficile à contenter en ce qui touche à la chasse et à la fanfare; mais
+j'espère que tu seras plus raisonnable sur l'article de ma rançon. En un
+mot, puisque enfin il faut que je brûle un cierge en l'honneur du
+diable, quelle rançon faut-il que je paie pour avoir la liberté de
+marcher dans les rues sans avoir cinquante hommes pour escorte?»--«Si
+nous faisions fixer la rançon du juif par le prieur, et celle du prieur
+par le juif? dit le lieutenant de la troupe à l'oreille du capitaine;
+qu'en pensez-vous?»--«Tu es un singulier corps, dit le capitaine; mais
+ton idée est bonne. Holà! juif, approche. Regarde ce révérend père
+Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous quelle rançon
+nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent, j'en
+réponds.»
+
+«Oh! assurément, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons
+pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge et autres produits de la
+terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye
+riche; et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons
+pères de Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme
+celle-là et des rentrées comme les leurs à l'année et au mois, je
+donnerais beaucoup d'or et d'argent pour me tirer de captivité.»--«Chien
+de juif! s'écria le prieur, personne ne sait mieux que toi que notre
+sainte maison est endettée pour les frais de réparation de notre
+choeur...»--«Et pour avoir rempli vos celliers des meilleurs vins de
+Gascogne, l'année dernière, interrompit le juif; mais ceci... ceci n'est
+qu'une bagatelle.»
+
+«Écoutez-donc ce chien d'infidèle, dit le prieur. Le voilà qui nous
+cherche querelle, en dormant à entendre que nous ne sommes endettés que
+parce que nous avons acheté les vins que nous avons la permission de
+boire _propter necessitatem et ad frigus depellendum_. Ce vilain
+circoncis blasphème la sainte Église, et des chrétiens l'entendent et ne
+lui imposent pas silence.»--«Tout cela ne fait rien à notre affaire, dit
+le capitaine; Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui
+enlever poil et peau en même temps.»--«Six cents couronnes, dit Isaac,
+et le bon prieur peut fort bien les donner à vos seigneuries, sans pour
+cela être assis moins mollement dans sa stalle.»--«Six cents couronnes?
+dit gravement le chef; j'en suis content; c'est très bien parler, Isaac.
+Six cents couronnes; c'est une sentence, sire prieur.»--«C'est une
+sentence, c'est une sentence! s'écria toute la troupe. Salomon n'en eût
+pas prononcé une meilleure.»
+
+«Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.»--«Êtes-vous fous, mes chers
+maîtres? dit le prieur; où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand
+même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand
+autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié,
+encore faudrait-il pour cela que j'aille moi-même à Jorvaulx; vous
+pouvez retenir mes deux prêtres comme otages.»--«Ce serait une confiance
+par trop aveugle, mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te
+retenir, toi, et nous enverrons tes deux prêtres chercher ta rançon: un
+verre de bon vin et une bonne tranche de venaison ne te feront faute
+jusqu'à leur retour; et si tu aimes la chasse, ton pays du nord ne
+t'offrira jamais rien de comparable à ce que tu verras ici.»--«Ou bien,
+si vous l'agréez, dit Isaac, qui désirait se concilier la bienveillance
+des proscrits, je puis envoyer chercher à York les six cents couronnes,
+à compte de certaine somme que j'ai entre mes mains, pourvu que le très
+révérend prieur veuille bien m'en donner quittance.»
+
+«Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la rançon du
+prieur Aymer, ainsi que la tienne.»--«La mienne! s'écria Isaac; ah!
+braves seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cassé et ruiné; si
+j'avais à vous payer seulement cinquante couronnes, un bâton de mendiant
+serait ma seule ressource pour tout le reste de ma vie.»--«Le prieur en
+décidera, répliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, révérend père Aymer?
+Le juif est-il en état de payer une bonne rançon?»
+
+«En état? lui? répondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont
+les richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Israël qui
+furent emmenées en captivité par les Assyriens? En mon particulier, je
+le connais très peu, mais notre cellerier et notre trésorier ont fait
+beaucoup d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est
+tellement pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays
+chrétien. C'est un sujet d'étonnement pour tous les coeurs chrétiens que
+l'on souffre que ces serpens dévorans rongent jusqu'aux entrailles, et
+l'État, et l'Église elle-même, par leurs abominables usures et
+extorsions.»
+
+«Un moment, mon révérend père, dit le juif; adoucissez et calmez votre
+colère. Je prie votre révérence de remarquer que je ne force personne à
+prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laïque, le prince et le
+prieur, le chevalier et le prêtre, viennent frapper à la porte d'Isaac,
+ce n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent à
+emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous
+faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en
+prends Dieu à témoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous
+avez rendu service à quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et,
+lorsque arrive le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce
+que j'entends, sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'Égypte
+fondent sur toi et toute ta race! et tout ce qui peut soulever une
+populace grossière et barbare contre de pauvres étrangers.»
+
+«Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de
+vrai dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa rançon comme il a fixé la
+tienne, sans autres invectives de part ni d'autre.»--«Il n'y a qu'un
+_latro famosus_, ce que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le
+prieur, qui puisse faire asseoir sur le même banc des accusés un prélat
+chrétien et un juif non baptisé; mais enfin, puisque vous voulez que je
+fixe la rançon de ce misérable, je vous dirai franchement que vous vous
+ferez tort à vous-mêmes si vous recevez de lui un sou de moins que mille
+couronnes.»--«C'est une sentence! une sentence! dit le chef des
+proscrits.»--«Une sentence! une sentence! répétèrent les assistans; le
+chrétien nous a donné une preuve des bons principes dans lesquels il a
+été élevé; il a été plus généreux que le juif.»--«Que le dieu de mes
+pères me soit en aide! dit le juif; voulez-vous donc courber jusqu'à
+terre un vieillard déjà accablé par la misère? Aujourd'hui, aujourd'hui
+même peut-être, je n'ai plus d'enfant; et vous voulez en outre me priver
+de tout moyen d'existence?»
+
+«Eh bien! dit Aymer, tes dépenses seront diminuées d'autant.»--«Hélas!
+milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu'à la possibilité
+de savoir jusqu'à quel point l'objet de nos affections se trouve enlacé
+dans l'organisme sensitif de notre coeur. Ô Rébecca! fille de ma
+bien-aimée Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et
+que chaque sequin m'appartînt, je donnerais toute cette masse de
+richesses pour savoir si tu vis encore et si tu as pu te sauver des
+mains du Nazaréen.»--«Ta fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit
+un des proscrits, et ne portait-elle pas un voile de soie brodé en
+argent?»--«Oui, oui, dit le vieillard avec autant d'empressement qu'il
+avait auparavant témoigné de crainte; que la bénédiction de Jacob vienne
+se reposer sur ta tête! Peux-tu me donner des nouvelles de ma fille et
+me dire si elle est en lieu de sûreté?»--«En ce cas, dit l'archer, c'est
+elle qui fut enlevée hier au soir par le fier templier, lorsqu'il se fit
+jour à travers nos rangs. J'avais déjà bandé mon arc pour lui décocher
+une flèche, mais je me retins à cause de la demoiselle que je craignais
+de blesser.»
+
+«Ah! s'écria le juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand
+même tu lui aurais percé le sein; plutôt le tombeau de ses pères que
+l'infâme attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald!
+Ichobald! la gloire de ma maison est éteinte.»--«Mes amis, dit le chef
+regardant autour de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; néanmoins son
+affliction me touche. Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous
+sans détour si le paiement de mille couronnes pour ta rançon te laissera
+absolument sans ressources.»
+
+Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle
+de son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer
+qu'il pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien!
+allons, dit le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne
+compterons pas trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas
+plus t'attendre à retirer ta fille des mains de sir Brian de
+Bois-Guilbert qu'à abattre un cerf avec une flèche émoussée. Nous
+fixerons le prix de ta rançon au prix de celle du prieur Aymer, et même
+à cent couronnes au dessous, lesquelles cent couronnes seront une perte
+que je supporterai personnellement; par ce moyen nous éviterons le
+reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même taux qu'un prélat
+chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec lesquelles tu
+pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers aiment l'éclat
+des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux. Hâte-toi de faire
+entendre le son de tes couronnes aux oreilles de Bois-Guilbert avant que
+pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le rapport de nos vedettes, à
+la préceptorerie voisine. Camarades, approuvez-vous ce que je viens de
+dire?»
+
+Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision
+de leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses
+appréhensions par l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille
+vivait, et par la possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du
+généreux proscrit, et frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à
+baiser le bord de son justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques
+pas, et se débarrassa des mains du juif, non pas sans donner quelques
+signes de mépris.
+
+«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime
+point ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu,
+et non devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur
+Aymer, agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces
+autels, et qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras
+à la châsse de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et
+pour ta fille Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette
+fille; car elle est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à
+la passe d'armes d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert
+est un homme sur qui j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter
+que je m'intéresse en ta faveur auprès de lui.»
+
+«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des
+oppresseurs s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien,
+complétement dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race
+maudite peut-elle espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture?
+_Verbum Domini projecerunt, et sapientia est nulla in eis_, ils ont
+rejeté la parole du Seigneur, et ils n'y a en eux aucune sagesse:
+_Propterea dabo mulieres corum exteris_, c'est pourquoi je donnerai
+leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au templier, dans le cas dont
+il s'agit à présent, _et thesauros eorum hæredibus alienis_, et leurs
+trésors à des héritiers étrangers.» Isaac poussa de profonds soupirs, se
+tordit les mains et retomba dans son état de désolation et de désespoir;
+mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:
+
+«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon
+avis est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et
+il est avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses
+profusions. Tu peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas
+m'aveugler par tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac,
+jusqu'au coffre de fer dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé
+quoi! est-ce que je ne connais pas la grande pierre sous un pommier, qui
+ferme un caveau voûté dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme
+la mort. «Ne crains rien de ma part, continua le capitaine; nous sommes
+d'anciennes connaissances. Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que
+ta charmante fille délivra des prisons, à York, que tu gardas dans ta
+maison jusqu'à ce que sa santé fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en
+lui donnant une pièce d'argent? Tout usurier que tu es, tu n'as jamais
+placé ton argent à un meilleur intérêt; car cette chétive pièce t'en a
+sauvé aujourd'hui cinq cents.
+
+«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon
+Bend-the-Bow[31]? Il me semblait bien que je connaissais le son de ta
+voix.
+
+ Note 31: _Diccon Bend-the-Bow_, Diccon-bande-l'arc, phrase
+ vulgaire pour désigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret
+ n'a point expliqué cette origine. A. M.
+
+«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai
+encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.
+
+Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard
+du caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que
+des marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en
+votre faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des
+pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des
+arcs, et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une
+excellente qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de
+l'intérêt que tu me témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon
+cher, bon brave Diccon, ne parle pas du caveau voûté.»
+
+«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te
+dis que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais
+il ne m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances
+du templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient
+comme le vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que
+c'était Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais
+maintenant il faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie
+pour toi avec le prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui,
+je t'en prie au nom de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver
+l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice
+hors de saison, dit le proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»
+
+Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas
+plus que son ombre.
+
+«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi
+sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le
+sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme
+revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à
+voir à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens
+et un excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas
+une bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois
+dur et cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les
+moyens de satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui
+contient cent marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami
+et allié le templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»
+
+«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement
+il n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je
+ne m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la
+proposition que je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le
+prieur, est d'une nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si,
+d'un côté, je fais une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un
+juif, partant, au détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite
+veut donner quelque chose de plus, pour la construction de notre
+dortoir, je prends sur moi de faire toutes les démarches nécessaires
+pour tout ce qui a rapport à sa fille.»
+
+«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour
+le dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers
+d'argent pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais
+écoute donc, mon brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à
+arrêter cet élan de générosité...
+
+«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant
+patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance
+avec la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit
+trois jours, je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.»
+Isaac soupira et garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on
+pour tout cela? demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre
+médiation, répliqua le proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne
+vous paie pas la somme convenue, en bel et bon argent, je lui ferai
+rendre un compte tel, qu'il aurait préféré payer vingt fois cette
+somme.»
+
+«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette
+affaire, donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire
+usage de ta plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais
+où en trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence,
+dit le capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des
+tablettes de juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la
+plume.» Sur quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie
+sauvage qui passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une
+phalange de ses compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais
+éloignés et solitaires d'Holderness[32]. L'oiseau, percé de la flèche
+vint tomber en voltigeant à ses pieds.
+
+ Note 32: Dépendance de l'Est-Riding, dans le comté d'York. A. M.
+
+«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous
+les moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas
+à écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise
+une lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement
+cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de
+sauf-conduit jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement,
+du moins je le pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton
+côté, tu as soin de l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne
+t'y trompe pas, notre brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une
+confrérie qui ne fait rien pour rien.»
+
+«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus
+long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq
+cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon
+banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être
+reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse
+la porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être
+pendu dix ans plus tôt.
+
+Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa
+lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui
+déchargeait le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le
+paiement de sa rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en
+temps et lieu.
+
+«Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes
+mules et palefrois, la liberté des révérends frères qui m'accompagnent,
+et aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vêtemens
+dont j'ai été dépouillé, puisque j'ai à présent payé ma rançon.»
+
+«Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite remis en
+liberté, sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et
+vos mules vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour
+vos frais jusqu'à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de
+voyager; mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chaînes d'or et autres
+objets de cette espèce, il faut que vous sachiez que nous sommes des
+gens d'une conscience timorée, et que nous ne voulons pas exposer un
+homme aussi vénérable que vous l'êtes, et qui doit être mort aux vanités
+de ce monde, à une trop dangereuse tentation d'enfreindre les règlemens
+de son ordre, en se parant de bagues, de chaînes et d'autres vains
+ornemens.»
+
+«Prenez bien garde à ce que vous allez faire, mes chers maîtres, dit le
+prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'Église. Ces
+objets sont _inter res sacras_, ils sont au nombre des choses sacrées,
+et je ne sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y
+toucher.»--«J'aurai soin que cette profanation n'ait point lieu, dit
+l'ermite de Copmanhurst, car je les destine à mon propre usage.»
+
+«Ami ou bien frère, dit le prieur, en réponse à cette singulière manière
+de résoudre la question de délicatesse de conscience, si tu es
+réellement dans les ordres, je t'engage à réfléchir à ce que tu auras à
+répondre à ton official, concernant la part que ta as prises aux
+événemens de ce jour.»
+
+«Ami prieur, répliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens à
+un petit diocèse, dont je suis moi-même le diocésain, et que je me
+soucie tout aussi peu de l'évêque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et
+du prieur, et de tout le couvent.»
+
+«Tu es totalement irrégulier, dit le prieur, un de ces hommes
+indisciplinés et corrompus, qui, s'étant revêtus du sacré caractère,
+sans être mus par de justes motifs, profanent le saint ministère, et
+mettent en danger les âmes des personnes qui se confient à eux, _lapides
+pro pane condonantes eis_, leur donnant des pierres au lieu de pain,
+suivant l'expression de la Vulgate.»
+
+«Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me
+rompre le crâne, il n'aurait pas résisté aussi long-temps. Je dis que
+débarrasser un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs
+bijoux et de leurs affiquets, c'est dépouiller légitimement les
+Égyptiens.»--«Tu es un prêtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi
+de colère; _excommunicabo vos_.»--«Tu ressembles bien plus toi-même à un
+voleur et à un hérétique, répliqua l'ermite indigné. Je n'empocherai pas
+ainsi l'affront que tu n'as pas honte de me faire devant mes
+paroissiens, quoique je sois ton révérend frère: _ossa ejus perfringam_,
+je te romprai les os, suivant l'expression de la Vulgate.»
+
+Holà! s'écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en
+viennent à ces extrémités? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu
+n'as fait ta paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain.
+Ermite, laisse à ton tour s'éloigner en paix le révérend père en Dieu,
+comme un homme qui a payé sa rançon.»
+
+Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent
+néanmoins à élever leurs voix, et à se dire des injures en mauvais
+latin, que le prieur débitait avec plus de facilité, et l'ermite avec
+plus de véhémence. À la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne
+tarda pas à s'apercevoir qu'il compromettait sa dignité, en se
+querellant avec un prêtre de grand chemin, tel que le chapelain des
+proscrits, et, les personnes qui composaient sa suite étant venues le
+joindre, il partit avec beaucoup moins de pompe, et d'une manière plus
+apostolique, du moins en ce qui avait rapport aux choses périssables de
+ce monde, que lorsqu'il était arrivé.
+
+Il ne restait plus qu'à faire donner au juif quelque garantie pour la
+rançon qu'il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il
+donna en conséquence un ordre cacheté de son sceau, adressé à un de ses
+coreligionnaires à York, le priant de payer au porteur la somme de mille
+couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y étaient
+spécifiées. «Mon frère Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la
+clef de mes magasins.»--«Et du caveau voûté? demanda tout bas le
+capitaine.»--«Non, non, Dieu m'en préserve! dit Isaac; que maudit soit
+le moment où ce secret a été connu de qui que ce soit!»--«Il est en
+sûreté avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu
+viens de me donner produise la somme qui s'y trouve mentionnée. Mais à
+présent, Isaac, voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tête? et le paiement
+de mille couronnes t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille?
+Le juif se leva subitement. «Non, Diccon, non; je vais partir tout de
+suite. Adieu, toi que je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne
+veux appeler méchant.»
+
+Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui
+donna ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et
+n'épargne pas ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille.
+Crois-moi, l'or que tu chercheras à épargner en cette occasion te
+causera dans la suite autant de tourmens que si on le versait tout fondu
+dans ton gosier.» Isaac, poussant encore ici un profond soupir, convint
+de la justesse de cette observation, et se mit en route, accompagné de
+deux braves archers, qui devaient lui servir de guides et d'escorte à
+travers la forêt.
+
+Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers
+événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du
+proscrit; et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la
+discipline qu'il avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs
+penchans et indignés de l'influence et de la protection des lois. «Sire
+chevalier, dit Locksley, on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un
+mauvais arbre, et des temps désastreux ne produisent pas toujours du mal
+seul et sans mélange. Parmi les hommes que les circonstances ont
+entraînés dans ce genre de vie, qui est entièrement contraire à toute
+civilisation, il s'en trouve sans doute plusieurs qui désirent mettre de
+la modération dans la licence qu'il procure, et d'autres peut-être qui
+regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le
+chevalier, que c'est à un de ces derniers que je parle en ce moment.»
+
+«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret.
+Vous êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous
+croirez convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me
+semblera; et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe
+point le véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître
+votre secret, ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon,
+brave archer, dit le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est
+possible que nous nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de
+part et d'autre. En attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce
+pas?»--«En voici ma main pour garant, dit Locksley, et je la donne pour
+la main d'un loyal Anglais, quoique, pour le moment, ce soit celle d'un
+proscrit.»--«Et voici la mienne en retour, dit le chevalier, et je la
+crois honorée d'être pressée par la vôtre; car, celui qui fait le bien,
+quoique ayant un pouvoir illimité de faire le mal, mérite d'être loué,
+non seulement pour le bien qu'il fait, mais aussi pour le mal qu'il
+s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant proscrit.»
+
+Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier
+du cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+
+ _Le roi Jean_
+
+ «Je te le dis, ami, c'est un véritable serpent
+ que je rencontre sur mon chemin.
+ Quelque part que je pose mon pied, il est
+ toujours devant moi. Me comprends-tu?»
+
+ SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.
+
+Il y avait grande fête au château d'York, où le prince Jean avait invité
+les nobles, les prélats et les chefs, par les secours desquels il
+espérait réussir dans ses projets ambitieux sur le trône de son frère.
+Waldemar Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait
+secrètement à leur inspirer le degré d'énergie qui était nécessaire pour
+déclarer ouvertement leur dessein. Mais l'entreprise était différée par
+l'absence de plusieurs membres de la confédération. Le courage ferme et
+entreprenant, quoique brutal, de Front-de-Boeuf; la vivacité et la
+fierté de de Bracy; la sagacité, l'expérience et la valeur renommée de
+Brian de Bois-Guilbert; tout cela était important pour le succès de la
+conspiration; et, quoique maudissant en secret leur absence, dont ils ne
+voyaient ni la nécessité, ni les motifs, ni Jean ni son conseiller
+n'osaient commencer les opérations sans eux. Le juif Isaac semblait
+aussi avoir disparu, et avec lui s'évanouissait l'espérance d'obtenir
+diverses sommes d'argent pour compléter le subside que le prince Jean
+avait négocié avec l'Israélite et ses frères. Il était à craindre que le
+manque d'argent ne leur devînt funeste dans un moment aussi critique.
+
+Ce fut dans la matinée du jour qui suivit celui de la prise de
+Torquilstone qu'un bruit vague commença à se répandre dans la ville
+d'York, que de Bracy et Bois-Guilbert, avec leur confédéré
+Front-de-Boeuf, avaient été pris ou tués. Waldemar apporta cette
+nouvelle au prince Jean, en ajoutant qu'il craignait d'autant plus
+qu'elle ne fût vraie, qu'ils étaient partis avec un faible détachement,
+dans le dessein de diriger une attaque contre le Saxon Cedric et ses
+adhérens. En toute autre circonstance, le prince aurait regardé cet acte
+de violence comme une simple plaisanterie; mais, dans la circonstance,
+qui compromettait ses propres intérêts et qui dérangeait ses projets, il
+s'emporta vivement contre les auteurs ou fabricateurs de cette fausse
+nouvelle, en leur reprochant, le cas échéant, d'enfreindre les lois, de
+troubler l'ordre public et d'attenter aux propriétés particulières, et
+il parla d'un ton qui aurait convenu au roi Alfred.
+
+«Brigands sans principes, dit-il, si jamais je devenais roi
+d'Angleterre, je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des
+ponts-levis de leurs propres châteaux.»--«Mais, pour devenir roi
+d'Angleterre, dit froidement son Achitophel, il est nécessaire que votre
+grâce non seulement souffre les transgressions de ces brigands sans
+principes, mais leur accorde sa protection, malgré votre zèle louable
+pour les lois qu'ils sont dans l'habitude d'enfreindre. Nous devons
+compter sur de beaux secours, si les Saxons brutaux ont réalisé les
+visions de votre grâce en convertissant leurs ponts-levis féodaux en
+autant de gibets! et ce même Cedric altier serait précisément l'homme à
+qui une pareille idée aurait pu entrer dans l'imagination. Vous savez
+très bien qu'il serait dangereux de faire un pas sans Front-de-Boeuf, de
+Bracy, et le templier; et cependant nous sommes trop avancés pour que
+nous puissions reculer sans danger.»
+
+Le prince Jean se frappa le front d'un air d'impatience et se promena à
+grands pas dans l'appartement. «Les misérables! s'écria-t-il; les
+traîtres! les vils scélérats! m'abandonner dans un moment aussi
+critique!»--«Dites plutôt les fous! les insensés! les étourdis! repartit
+Waldemar, qui s'amusent à des folies, à des bagatelles, tandis que nous
+avons des choses aussi sérieuses qui doivent nous occuper.»--«Qu'y
+a-t-il à faire? demanda le prince s'arrêtant tout court devant
+Waldemar.»--«Je ne vois rien à faire, répondit son conseiller, excepté
+ce que j'ai déjà ordonné. Je ne suis pas venu annoncer ce malheur à
+votre grâce, sans avoir fait mon possible pour y remédier.»--«Tu es
+toujours mon bon ange, Waldemar, dit le prince, et tant que j'aurai un
+chancelier tel que toi que je puisse consulter, le règne de Jean
+deviendra célèbre dans nos annales. Quels sont les ordres que tu as
+donnés?»--«J'ai donné à Louis Winkelbrand, lieutenant de de Bracy,
+l'ordre de faire sonner le boutte-selle, de déployer sa bannière, et de
+partir à l'instant pour le château de Front-de-Boeuf, et de faire ce
+qu'il est encore possible de tenter en faveur de nos amis.»
+
+Le visage du prince se couvrit d'une rougeur pareille à celle que
+produirait l'orgueil extrême d'un enfant gâté qui croirait avoir reçu un
+affront. «Par la face de Dieu! dit-il, Waldemar Fitzurse, c'est avoir
+poussé la hardiesse bien loin; et c'est être bien insolent que de faire
+sonner le boutte-selle, et déployer la bannière, dans une ville où nous
+nous trouvons nous-même en personne, sans prendre notre exprès
+commandement.»
+
+«Je prie votre grâce de me pardonner, dit Fitzurse maudissant
+intérieurement la sotte vanité de son maître; mais, comme la
+circonstance pouvait être urgente, et que la perte même de quelques
+minutes pouvait devenir funeste, j'ai cru devoir prendre sur moi cette
+grande responsabilité dans une affaire où il s'agit de vos plus grands
+intérêts.»--«Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince; ton
+intention excuse ta prompte et excessive témérité... Mais qui est-ce qui
+nous arrive ici? de Bracy lui-même, par la sainte croix! et dans quel
+étrange équipage il se présente devant nous!»
+
+C'était effectivement de Bracy, ses éperons ensanglantés, son visage
+enflammé par la promptitude de sa course, tout son corps couvert de boue
+et de poussière. Il dégrafa son casque, le posa sur la table, et se tint
+quelques instans debout, comme pour se remettre avant de communiquer les
+nouvelles qu'il apportait.
+
+«De Bracy, dit le prince Jean, que signifie tout ceci? parle, je te
+l'ordonne: les Saxons sont-ils en état de révolte?»--«Parle, de Bracy,
+dit Fitzurse presque en même temps que son maître; n'es-tu plus un
+homme? Qu'est devenu le templier? où est Front-de-Boeuf?»--«Le templier
+a pris la fuite, répondit de Bracy; quant à Front-de-Boeuf, vous ne le
+verrez plus; il a trouvé un brillant trépas au milieu des poutres
+enflammées de son propre château, et moi seul ai pu m'échapper pour vous
+en apporter la nouvelle.»--«Nouvelle toute de glace pour nous, dit
+Waldemar, malgré votre feu et votre incendie.»--«Je ne vous ai pas
+encore dit ce qu'il y a de pire, dit de Bracy; et, s'approchant du
+prince Jean, il lui dit à voix basse, mais avec une sorte d'emphase:
+Richard est en Angleterre; je l'ai vu et je lui ai parlé.»
+
+Le prince Jean pâlit, chancela, et s'appuya sur le dos d'un banc de
+chêne pour se soutenir, comme un homme qui vient d'être atteint d'une
+flèche à la poitrine.»--«Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut
+pas être.»--«C'est aussi vrai que la vérité même, dit de Bracy; j'ai été
+son prisonnier et je lui ai parlé.»--«À Richard Plantagenet, dis-tu?»
+continua Fitzurse.--«À Richard Plantagenet, répliqua de Bracy, à Richard
+Coeur-de-Lion, à Richard d'Angleterre.»--«Et tu as été son prisonnier?
+dit Waldemar; il est donc à la tête d'un corps de troupes?»--«Non,
+répondit de Bracy; il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'archers
+proscrits qui même ignorent qui il est. Je lui ai entendu dire qu'il
+était au moment de les quitter; il ne s'était joint à eux que pour les
+aider à livrer assaut à Torquilstone.»
+
+«Oui, dit Fitzurse, voilà bien Richard, vrai chevalier errant, courant
+les aventures, se reposant sur la vaillance de son bras comme un autre
+sire Guy, ou sire Bevis[33], pendant que les affaires importantes de son
+royaume restent suspendues et que sa propre sûreté est compromise. Que
+te proposes-tu de faire, de Bracy?»--«Moi? répondit de Bracy, j'ai fait
+à Richard l'offre de mes services et de ceux de mes francs lanciers;
+mais il m'a refusé. Je vais les conduire à Hull, m'emparer d'un navire
+et me rendre avec eux en Flandre. Grace au temps où nous vivons, un
+homme actif trouvera toujours de l'emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu
+prendre lance et bouclier, abandonner la politique, te mettre en route
+avec moi, et partager le sort que le ciel nous réserve?»--«Je suis trop
+vieux, Maurice, répondit Waldemar, et j'ai une fille.»--«Donne-la-moi,
+Fitzurse, dit de Bracy; et avec l'aide de ma lance et de mon étrier, je
+lui formerai un établissement convenable à son rang.»--«Non, non, dit
+Fitzurse, je me réfugierai dans le sanctuaire de l'église de
+Saint-Pierre de cette ville; l'archevêque est mon ami intime et je l'ai
+mis à l'épreuve.»
+
+ Note 33: Champions cités dans les ballades anglaises. A. M.
+
+Pendant cette conversation le prince Jean était revenu peu à peu de
+l'état de stupeur dans lequel l'avait jeté la nouvelle inattendue de de
+Bracy, et était resté attentif aux discours de ses deux confédérés. «Ils
+se détachent de moi, se dit-il à lui-même; ils ne tiennent pas plus à
+moi que la feuille desséchée ne tient à la branche lorsque le vent
+souffle sur elle. Par l'enfer et tous ses démons! ne puis-je trouver
+moi-même quelques moyens, lorsque je suis abandonné par ces lâches!» Il
+se mit un instant à réfléchir, et l'on put aisément juger, par
+l'expression de sa physionomie et de ses gestes, de ce qui se passait de
+diabolique et d'étrange dans le rire forcé avec lequel il vint enfin
+interrompre leur conversation.
+
+«Ha, ha, ha! mes braves seigneurs, dit-il; par le sourcil de Notre-Dame!
+je vous ai toujours regardés comme des hommes sages, hardis, prompts à
+prendre un parti, et cependant vous sacrifiez richesses, honneurs,
+plaisirs, tout ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment
+où il ne faut qu'un coup hardi pour vous procurer tout cela.»
+
+«Je ne vous comprends pas, dit de Bracy; dès que le retour de Richard
+sera connu, il se verra à la tête d'une armée, et alors tout est fini
+pour nous. Je vous conseillerais, milord, de vous retirer en France, et
+de vous assurer la protection de la reine-mère.»--«Je ne cherche d'autre
+sûreté pour moi-même, dit le prince Jean avec hauteur, que celle que je
+saurai me procurer par un mot dit à mon frère. Mais, quelque bien
+disposés que je vous voie, vous, de Bracy, et vous Waldemar Fitzurse, à
+m'abandonner de la sorte, je ne prendrais pas beaucoup de plaisir à voir
+vos têtes exposées au dessus de la porte de Clifford, là bas à York.
+Penses-tu, Waldemar, que le rusé archevêque ne te laisserait pas
+arracher de l'autel même, s'il pouvait à ce prix faire sa paix avec
+Richard? Et oublies-tu, de Bracy, que Robert Estoteville est posté entre
+toi et Hull, avec toutes ses forces, et que le comte d'Essex est occupé
+à rassembler tous ses adhérens? Si nous avions raison de redouter ces
+levées, même avant le retour de Richard, penses-tu qu'il puisse y avoir
+le moindre doute sur le parti que les chefs embrasseront? Crois-moi,
+Estoteville seul est assez fort pour précipiter tous tes francs lanciers
+dans le Humbert.[34]»
+
+ Note 34: Rivière du comté d'York qui sépare ce comté de celui
+ de Lincoln. A. M.
+
+Waldemar Fitzurse et de Bracy se regardèrent l'un l'autre avec la pâleur
+de l'épouvante. «Il ne reste plus qu'un moyen de salut, dit le premier
+dont le front devint noir comme l'ombre de la nuit; l'objet de notre
+terreur voyage seul.... Il faut se rencontrer avec lui.»--«Ce ne sera
+pas moi, s'écria vivement de Bracy: j'ai été son prisonnier, et il a usé
+de clémence envers moi; je ne voudrais pas toucher à une seule plume de
+son casque.»--«Eh! qui vous parle d'y toucher? dit le prince Jean avec
+un sourire forcé; le misérable dira bientôt que j'ai voulu insinuer
+qu'il devait le tuer. Non, une prison vaudrait mieux: qu'elle soit en
+Angleterre ou en Autriche, qu'importe? les choses ne feront que rester
+dans le même état où elles étaient lorsque nous avons commencé notre
+entreprise; elle était fondée sur l'espoir que Richard resterait captif
+en Allemagne. Notre oncle Robert vécut et mourut dans le château de
+Cardiffe.»--«Oui, dit Waldemar; mais votre grand-père Henry était assis
+sur son trône plus solidement que votre grâce ne peut l'être. Je dis que
+la meilleure prison est celle qui est creusée par le fossoyeur. Il n'est
+pas de donjon plus sûr que le caveau voûté d'une église. Voilà mon
+opinion.»--«Prison ou caveau, dit de Bracy, je m'en lave les
+mains.»--«Lâche! dit le prince Jean, tu ne voudrais pas nous
+trahir?»--«Je n'ai jamais trahi personne, répondit fièrement de Bracy;
+et l'épithète de lâche n'a jamais accompagné mon nom.»
+
+«Doucement, sire chevalier, dit Waldemar; et vous, prince, pardonnez les
+scrupules du vaillant de Bracy; j'espère réussir bientôt à les faire
+taire.»--«Voilà qui est au dessus de votre éloquence, Fitzurse,»
+répliqua le chevalier. «Mon cher Maurice, dit le rusé politique, ne
+t'emporte pas, comme un coursier épouvanté, sans examiner au moins
+l'objet de ta terreur. Ce Richard, hier encore, ton plus grand désir
+aurait été de te mesurer avec lui corps à corps au milieu d'une
+bataille; cent fois je te l'ai entendu dire.»--«Oui, dit de Bracy; mais,
+comme tu le dis fort bien, corps à corps, et au milieu d'une bataille.
+Jamais tu ne m'as entendu exprimer la pensée de l'assaillir seul, et
+dans une forêt.»--«Tu n'es pas un vrai chevalier si ce scrupule
+t'arrête, dit Waldemar. N'est-ce pas dans des batailles que Lancelot du
+Lac et sir Tristram acquirent tant de renommée? N'est-ce pas en
+attaquant des chevaliers gigantesques, au fond des forêts sombres et
+inconnues, qu'ils s'acquirent la réputation d'invincibles.»--«Oui, mais
+je te garantis, dit de Bracy, que ni Lancelot, ni sir Tristram
+n'auraient été de force à se mesurer corps à corps avec Richard
+Plantagenet, et je crois qu'ils n'étaient pas dans l'habitude de se
+mettre plusieurs contre un.»
+
+«Tu n'y penses pas, de Bracy, dit Waldemar. Qu'est-ce que nous te
+proposons, à toi, capitaine engagé et salarié d'une compagnie de francs
+compagnons, dont les épées sont achetées pour le service du prince Jean?
+Tu connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu'il y va de la
+fortune de ton maître, de celle de ton camarade, de la tienne, et de la
+vie et de l'honneur de tous tant que nous sommes?»--«Je te dis, répliqua
+de Bracy d'un ton déterminé, qu'il m'a donné la vie. Il est vrai qu'il
+m'a ordonné de m'éloigner de sa présence et qu'il a refusé mes services;
+et sous ce rapport je ne lui dois ni foi ni hommage; mais jamais je ne
+lèverai la main contre lui.»--«Cela n'est pas nécessaire; envoyez
+seulement Winkelbrand, et une vingtaine de vos lanciers.»--«Vous avez
+assez d'assassins dans vos rangs, dit de Bracy; pas un de mes soldats ne
+bougera pour une pareille expédition.»
+
+«Es-tu donc si obstiné, de Bracy? dit le prince Jean, et veux-tu
+m'abandonner, après tant de protestations de dévouement à mon
+service?»--«Ce n'est pas mon intention, répondit de Bracy; je vous
+rendrai tous les services qui s'accordent avec l'honneur d'un chevalier,
+soit dans les tournois, soit dans les camps; mais ces expéditions de
+grand chemin ne font point partie de mes devoirs.»
+
+«Approche, Waldemar, dit le prince Jean. Je suis bien malheureux. Mon
+père, le roi Henri, eut des serviteurs fidèles. Il lui suffit de dire
+que la présence d'un prêtre factieux lui était insupportable, et le sang
+de Thomas Becket rougit les marches de son autel. Tracy! Morville!
+Briton[35]! braves et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous
+animait sont éteints; et quoique Réginald Fitzurse ait laissé un fils,
+celui-ci a dégénéré de la fidélité et du courage de son père.»
+
+ Note 35: Réginald Fitzurse, Guillaume de Bracy, Hugues de
+ Morville et Richard Briton furent, observe l'auteur anglais,
+ les officiers de la maison de Henri II qui, excités par
+ quelques expressions que leur souverain laissa échapper dans
+ sa colère, assassinèrent le trop célèbre Thomas Becket. A. M.
+
+«Il n'a dégénéré ni de l'une ni de l'autre, dit Waldemar; et puisque
+nous ne pouvons faire autrement, je me charge de l'exécution de cette
+périlleuse entreprise. Au reste mon père acheta bien cher la réputation
+d'ami zélé, et cependant la preuve de loyauté qu'il donna à Henry est
+bien au dessous de celle que je vais vous fournir; car j'aimerais mieux
+attaquer tous les saints du calendrier que de mettre ma lance en arrêt
+contre Coeur-de-Lion. De Bracy, il faut que je te charge du soin de
+soutenir le courage et les sentimens de ceux qui chancellent, et que je
+te confie la garde de la personne du prince. Si vous recevez des
+nouvelles telles que j'espère pouvoir vous en envoyer, notre entreprise
+ne sera plus douteuse. Page, dit-il, va vite chez moi, et dis à mon
+écuyer de se tenir prêt; dis aussi à Stephen Wetheral, à Broad Thoushy
+et aux trois piques de Spyinghow, de se préparer à l'instant à me
+suivre; que le chef des vedettes, Stugh Bardon, soit aussi à mes ordres.
+Adieu, prince; jusqu'à des temps plus heureux!» En disant ces paroles il
+quitta l'appartement.
+
+«Il va faire mon frère prisonnier, dit le prince Jean à de Bracy, avec
+aussi peu de componction que s'il s'agissait de la liberté d'un franklin
+saxon. J'espère qu'il se conformera à mes ordres, et qu'il aura pour la
+personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est dû.» De Bracy
+ne répondit que par un sourire.
+
+«Par le sourcil de Notre-Dame! dit le prince Jean, je lui ai donné les
+ordres les plus formels, bien qu'il soit possible que vous ne les ayez
+pas entendus, parce que nous étions dans l'embrasure de la fenêtre. Mon
+ordre a été très clair et très positif, de veiller avec soin à la sûreté
+de Richard, et malheur à la tête de Waldemar s'il les enfreint.»--«Je
+ferais mieux de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien
+connaître les intentions de votre grâce; car, comme elles ont
+entièrement échappé à mon oreille, il serait possible qu'elles ne
+fussent pas également parvenues jusqu'à la sienne.»--«Non, non, dit le
+prince Jean avec un air d'impatience; je te réponds qu'il m'a fort bien
+entendu et compris; et d'ailleurs j'ai besoin de toi pour quelque autre
+chose. Maurice, viens ici; laisse-moi m'appuyer sur ton épaule.»
+
+Ils firent un tour dans la salle, en conservant cette position
+familière; et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui
+parla ainsi: «Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse?
+Il se flatte de l'espoir d'être notre chancelier! Assurément nous
+réfléchirons avant de confier un emploi aussi important à un homme qui
+montre avidement le peu de respect qu'il a pour notre sang, par
+l'empressement qu'il a mis à se charger de cette entreprise contre
+Richard. Je suis sûr que tu crois avoir perdu quelque chose de mon
+amitié par ton refus obstiné d'entreprendre cette tâche désagréable.
+Non, Maurice; ta vertueuse résistance te fait honneur auprès de moi.
+S'il est des choses que la nécessité commande d'exécuter, les instrumens
+que l'on emploie n'en sont pas moins méprisables et odieux; il y a aussi
+d'honorables résistances propres à nous être utiles et à commander notre
+estime pour ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence et la sagesse de
+résister à nos désirs. L'arrestation de mon frère n'est pas un aussi bon
+titre à la haute dignité de chancelier, que celui que ton refus
+courageux et chevaleresque te donne au bâton de grand maréchal. Penses-y
+bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.»
+
+«Tyran inconstant! marmotta de Bracy en sortant de l'appartement du
+prince; malheur à celui qui se fie à toi. Ton chancelier, vraiment!
+Celui qui aura le soin de ta conscience n'aura pas peu à faire, j'en
+réponds. Mais grand-maréchal d'Angleterre!» ajouta-t-il en étendant le
+bras comme pour saisir le bâton de commandement, et marchant plus
+fièrement dans l'antichambre; «c'est là un prix qui vaut la peine d'être
+disputé.»
+
+De Bracy n'eut pas plus tôt quitté l'appartement, que le prince Jean
+donna l'ordre que l'on fît venir Bardon, le chef des vedettes, aussitôt
+qu'il aurait parlé avec Waldemar Fitzurse. Il arriva au bout de quelque
+temps, pendant lequel Jean avait parcouru l'appartement à pas inégaux et
+précipités, et d'un air qui peignait tout le désordre de son esprit.
+«Bardon, dit-il, que t'a demandé Waldemar?»--«Deux hommes résolus,
+répondit Bardon, connaissant parfaitement tous les lieux sauvages du
+Nord du royaume, et habiles à suivre la trace d'un cavalier ou d'un
+piéton.»--«Et tu lui as procuré justement ce qu'il lui fallait?» demanda
+le prince.
+
+«Votre grâce peut être tranquille à cet égard, répondit le chef des
+espions. L'un est du comté d'Hexam, accoutumé à suivre les traces des
+voleurs des forêts de Tyne et de Teviot, comme le limier suit celle du
+daim blessé. L'autre est du comté d'York, et a souvent tendu et fait
+vibrer la corde de son arc dans les joyeuses forêts de Sherwood: il
+connaît chaque bois, vallon, taillis, haute et basse futaie, d'ici à
+Richmond.»
+
+«C'est bien, dit le prince; Waldemar va-t-il avec eux?»--«Il part à
+l'instant même,» répondit Bardon.--«Avec quelle suite?» demanda Jean
+d'un air d'indifférence.--«Le gros Thoresby va avec lui, répondit-il,
+ainsi que Wetheral, à qui sa cruauté a fait donner le surnom de _Stephen
+Coeur-d'acier_; il y a aussi trois hommes d'armes du Nord, qui font
+partie de la bande de Ralph Middleton, et qu'on appelle les Piques de
+Spyinghow.»
+
+«C'est bien,» dit le prince Jean; puis, après un moment de silence, il
+ajouta: «Bardon, l'intérêt de mon service exige que tu exerces la
+surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manière cependant
+à ce qu'il ne s'en aperçoive point. Tu m'instruiras de temps en temps de
+ses démarches, de ses actions, de ses projets. N'y manque pas, car je
+t'en rends responsable.» Hugues Bardon fit une inclination et se retira.
+«Si Maurice me trahit, dit le prince Jean... s'il me trahit, comme sa
+conduite me porte à le craindre, je veux avoir sa tête, dût Richard
+tonner, à l'instant même, aux portes d'York.»
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,
+RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N° 8.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+The Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Ivanhoe (3/4)
+ Le retour du croisé
+
+Author: Walter Scott
+
+Translator: Albert Montémont
+
+Release Date: November 16, 2010 [EBook #34342]
+[Last updated: March 26, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Jean-Pierre Lhomme, Rénald
+Lévesque (HTML) and the Online Distributed Proofreaders
+Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced
+from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+<br><br>
+
+<h1>IVANHOE</h1>
+
+<h5>OU</h5>
+
+<h2>LE RETOUR DU CROISÉ</h2>
+
+<h3><i>Par Walter Scott.</i></h3>
+
+<h5>TRADUCTION NOUVELLE</h5>
+
+<h3>PAR M. ALBERT-MONTÉMONT.</h3>
+
+<p class="sml"><span class="rig">Toujours de son départ il faisait les apprêts,<br>
+Prenait congé sans cesse, et ne partait jamais.<br>
+ (<i>Trad. de</i> Prior.)</span></p>
+
+<br><br><br><br>
+
+
+<h4>TOME TROISIÈME.</h4>
+
+<br><hr class="short"><br>
+
+<p class="mid">PARIS.<br>
+
+RIGNOUX, IMPRIMEUR-LIBRAIRE, ÉDITEUR,<br>
+
+RUE DES FRANCS-BOURGEOIS S. MICHEL, N° 8.</p>
+
+<h5>1829.</h5>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h1>IVANHOE</h1>
+<h5>OU</h5>
+<h2>LE RETOUR DU CROISÉ.</h2>
+
+<br><hr class="full"><br>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Je la courtiserai comme un lion courtise
+ sa lionne.»
+ </span><br>
+ <span class="rig">V. Home. <i>Douglas.</i></span></p><br><br><br>
+</div>
+
+<p>Pendant que les scènes que nous venons de décrire se passaient dans
+divers points du château, la juive Rébecca attendait, dans une tour
+éloignée, le sort qu'on lui destinait. Elle y avait été conduite par
+deux de ses ravisseurs déguisés, et qui la firent entrer précipitamment
+dans une petite chambre, où elle se trouva en présence d'une vieille
+sibylle qui grommelait un air saxon, comme pour accompagner les
+révolutions de son fuseau sur le plancher. Elle leva la tête en voyant
+Rébecca, et jeta sur la belle juive ce regard de malignité et d'envie
+que la vieillesse et la laideur, lorsqu'elles se joignent à des
+dispositions malfaisantes, ont coutume de jeter sur la jeunesse et la
+beauté.</p>
+
+<p>«Allons, vieux grillon, dit un des conducteurs, debout et va-t'en; notre
+noble maître l'ordonne. Il faut céder cette chambre à un hôte plus aimable
+que toi.»</p>
+
+<p>«Oui, dit la vieille; voilà comment on récompense les services; il fut un
+temps où un seul mot prononcé par moi aurait fait tomber de sa selle et
+chassé du service le meilleur homme d'armes d'entre vous, et maintenant il
+faut que je me lève et que je marche, sur l'ordre d'un palefrenier comme
+toi.»</p>
+
+<p>«Bonne dame Urfried, dit l'autre conducteur, ne reste pas là à raisonner,
+mais debout et décampe. Les ordres des maîtres doivent être entendus à
+demi-mot et exécutés promptement. Ta saison est passée, ma vieille, et ton
+soleil est couché depuis long-temps. Tu es maintenant le véritable emblème
+d'un ancien cheval de bataille, qu'on a réformé et relégué au milieu des
+bruyères. Tu as galopé dans ton temps, et maintenant c'est tout au plus si
+tu peux aller l'amble. Allons, tâche de trotter hors d'ici.»</p>
+
+<p>«Vous êtes de vilains chiens, tous les deux, dit la vieille femme, et
+puisse un chenil être votre lieu de sépulture! Que le méchant démon
+Zernebock me déchire les membres l'un après l'autre, si je sors de ma
+chambre avant d'avoir filé tout le chanvre qui est à ma quenouille!»</p>
+
+<p>«Tu en répondras à notre maître,» répliqua-t-il; et il se retira avec son
+compagnon, laissant Rébecca en société avec la vieille femme, auprès de qui
+elle se trouvait ainsi introduite malgré elle.</p>
+
+<p>«À quelle action diabolique sont-ils maintenant occupés?» dit la vieille en
+marmottant entre ses dents; mais jetant de temps en temps un regard furtif
+et malin sur Rébecca: «Oh! dit-elle, ce n'est pas difficile à deviner. Des
+yeux brillans, des cheveux noirs, et une peau blanche comme du papier avant
+que le prêtre l'ait barbouillée de son noir onguent. Oui, il est facile de
+deviner pourquoi ils l'envoient dans cette tour solitaire, d'où un cri ne
+serait pas plus entendu que s'il sortait de cinquante toises sous terre. Tu
+auras des hiboux pour voisins, ma belle, et leurs sinistres plaintes seront
+entendues aussi loin que les tiennes, et l'on fera autant d'attention aux
+unes qu'aux autres. Et étrangère, encore,» ajouta-t-elle en remarquant les
+vêtemens et le turban de Rébecca. «De quel pays es-tu? Sarrasine?
+Égyptienne? Pourquoi ne réponds-tu pas? Tu sais pleurer, ne sais-tu pas
+parler?»</p>
+
+<p>«Ne vous fâchez pas, bonne mère,» dit Rébecca.</p>
+
+<p>«Tu n'as pas besoin d'en dire davantage, répliqua Urfried; on connaît un
+renard à sa queue, et une juive à son langage.»</p>
+
+<p>«Par pitié, dit Rébecca, dites-moi ce que je dois attendre de la violence
+que l'on m'a faite en me traînant ici? Est-ce à ma vie qu'on en veut, à
+cause de ma religion? J'en ferai volontiers le sacrifice.»</p>
+
+<p>«À ta vie, mignonne? répondit la sibylle. Quel plaisir trouveraient-ils à
+te l'ôter? Crois-moi, ta vie ne court aucun danger. Tu seras traitée d'une
+manière qui fut autrefois jugée assez bonne pour une noble fille saxonne.
+Sera-ce à une juive, comme toi, à se plaindre de ce qu'elle ne l'est pas
+mieux? Regarde-moi; j'étais aussi jeune et deux fois aussi belle que toi
+lorsque Front-de-boeuf, père de Réginald, prit ce château de vive force, à
+l'aide des Normands qui l'accompagnaient. Mon père et ses sept fils
+défendirent leur domaine d'étage en étage, de chambre en chambre. Il n'y
+eut pas une salle, pas un escalier, qui ne fût teint de leur sang. Tous
+périrent, et avant que leurs corps ne fussent refroidis, avant que leur
+sang n'eût eu le temps de sécher, j'étais devenue la proie du vainqueur et
+l'objet de son mépris.»</p>
+
+<p>«Ne peut-on avoir du secours? N'y a-t-il pas quelque moyen d'échapper? dit
+Rébecca; je récompenserais richement l'assistance que tu me donnerais.»</p>
+
+<p>«Il ne faut pas y songer, répondit la vieille. On ne peut sortir d'ici que
+par la porte de la mort, et il sera tard, il sera tard, ajouta-t-elle en
+secouant sa tête grise, avant que cette porte s'ouvre pour nous. Mais c'est
+une consolation de penser que nous laissons après nous sur la terre des
+êtres qui seront malheureux comme nous. Adieu, juive. Israélite ou
+chrétienne, ton sort serait le même, car tu as affaire à des gens qui ne
+connaissent ni scrupule ni pitié. Adieu, te dis-je; ma quenouille est
+finie, et la tienne est encore à son commencement.»</p>
+
+<p>«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous me
+maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une protection
+pour moi.»</p>
+
+<p>«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La
+voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée;
+vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa
+figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle ne
+l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à clef, et
+Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement l'escalier de la
+tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop élevée.</p>
+
+<p>Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que celui
+de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît paraître
+pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on en montrât
+aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait toutefois un
+avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la réflexion et par
+sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les dangers auxquels elle
+était exposée. Douée d'un caractère ferme et observateur, même dès ses plus
+jeunes années, la pompe et la richesse que son père déployait dans
+l'intérieur de sa maison, ou dont elle était témoin chez les autres Hébreux
+opulens, n'avaient pu l'aveugler au point de l'empêcher de voir que cet
+état de choses était extrêmement précaire. De même que Damoclès dans son
+célèbre banquet, Rébecca voyait continuellement, au milieu de ce luxe
+éblouissant, l'épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple. Ces
+réflexions avaient tempéré, adouci et ramené à un jugement plus sain, un
+caractère qui, dans d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier
+et obstiné.</p>
+
+<p>D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à se
+conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui l'approchaient.
+Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès d'humilité servile, parce
+qu'elle était étrangère à cette bassesse d'esprit et à cet état constant de
+timide appréhension qui en était la cause; mais elle se comportait avec une
+noble fierté, comme si, tout en se soumettant aux circonstances
+désastreuses dans lesquelles elle se trouvait placée en appartenant à une
+race méprisée, elle avait néanmoins la conviction intime de ses droits à un
+plus haut rang, par son propre mérite, que celui auquel le despotisme
+arbitraire des préjugés religieux lui permettait d'aspirer.</p>
+
+<p>Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la
+fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa
+situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela à
+son secours.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que peu
+d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait ni
+passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par laquelle
+elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement paraissait
+circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait en dedans ni
+barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait sur un espace
+crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit d'abord concevoir à
+Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut bientôt qu'il n'avait de
+communication avec aucune autre partie des remparts, et que ce n'était
+qu'un balcon ou une plate-forme isolée, fortifiée comme à l'ordinaire par
+un parapet et des embrasures, et où l'on pouvait poster quelques archers
+pour défendre la tour et flanquer par leurs traits la muraille du château
+de ce côté.</p>
+
+<p>Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette
+confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique
+instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que l'Écriture
+fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans l'erreur en
+croyant que l'état actuel de ce peuple était un état d'épreuve, ou en
+espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion seraient admis à
+participer avec les Gentils à la même plénitude de gloire et de prospérité.
+En attendant, tout ce qu'elle voyait autour d'elle lui démontrait que
+l'état actuel était un état de châtiment et d'épreuve, et qu'il était
+spécialement du devoir de chacun de s'y soumettre sans pécher. Ainsi, se
+considérant comme une victime du malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne
+heure sur sa situation et avait fortifié son âme contre les dangers qu'elle
+aurait probablement à courir.</p>
+
+<p>Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit
+quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant
+lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un de
+ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré il
+ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et cachait la
+partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau croisé de manière
+à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure de son corps. Dans ce
+costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque action dont la seule
+pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa prisonnière effrayée;
+cependant, tout brigand qu'il sembla par son costume, il paraissait
+embarrassé pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rébecca,
+faisant un effort sur elle-même, eut le temps d'anticiper sur cette
+explication. Elle avait déjà détaché deux riches bracelets et un collier;
+elle s'empressa de les présenter au brigand supposé, pensant naturellement
+que satisfaire sa cupidité serait un moyen de se concilier sa faveur.</p>
+
+<p>«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de mon
+vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est qu'une
+bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être renvoyés
+de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»</p>
+
+<p>«Belle fleur de la Palestine, répondit le brigand, ces perles orientales le
+cèdent en blancheur à vos dents; les diamans sont brillans, mais il n'ont
+pas l'éclat de vos yeux; et depuis que j'ai commencé ce métier, j'ai fait
+voeu de préférer la beauté aux richesses.»</p>
+
+<p>«Ne te fais pas tort à toi-même, dit Rébecca, accepte une rançon et aie
+pitié de nous; l'or te procurera le plaisir, nous maltraiter ne te donnera
+que des remords. Mon père satisfera volontiers à tous tes désirs; et si tu
+es sage, tu pourras, avec l'or que tu obtiendras, te procurer les moyens de
+rentrer dans la société, obtenir le pardon de tes erreurs passées et te
+mettre à l'abri de la nécessité d'en commettre de nouvelles.»</p>
+
+<p>«C'est fort bien parler, dit le brigand en français, trouvant probablement
+difficile de soutenir la conversation en saxon, ainsi que Rébecca l'avait
+commencée; mais sache, lis éblouissant de la vallée de Bacca, que ton père
+est déjà entre les mains d'un savant alchimiste qui saurait convertir en
+or et en argent jusqu'aux barreaux rouillés d'une grille de prison. Le
+vénérable Isaac est soumis à l'action d'un alambic qui distillera de lui
+tout ce qu'il a de plus cher, sans le secours de mes demandes ni de tes
+supplications. Ta rançon doit être payée par l'amour et la beauté, et je ne
+l'accepterai qu'en cette monnaie.»</p>
+
+<p>«Tu n'es pas un brigand de nos forets, répondit Rébecca dans la même
+langue. Jamais brigand ne refusa de pareilles offres; pas un d'eux ne parle
+le dialecte dans lequel tu t'exprimes. Tu n'es pas un brigand, mais un
+Normand; peut-être un Normand d'une noble naissance. Qu'elle se manifeste
+aussi dans tes actions, et jette loin de toi ce masque affreux d'outrage et
+de violence.»</p>
+
+<p>«Et toi, qui sais si bien deviner, dit Brian de Bois-Guilbert en baissant
+le manteau qui lui couvrait le visage, tu n'es pas une vraie fille
+d'Israël, mais en tout, sauf la jeunesse et la beauté, une véritable
+magicienne d'Endor. Je ne suis donc pas un brigand, belle rose de Saron,
+mais je suis un chevalier qui aura plus de plaisir à parer ton cou et tes
+mains de perles et de diamans, qui te vont si bien, qu'à te priver de ces
+bijoux.»</p>
+
+<p>«Que peux-tu attendre de moi, dit Rébecca, si ce n'est mes richesses? Il ne
+peut y avoir rien de commun entre vous et moi. Tu es chrétien; moi je suis
+juive. Notre union serait contraire aux lois de l'Église et de la
+synagogue.»</p>
+
+<p>«Oui, sans doute, répliqua le templier en riant; épouser une juive! non, de
+par dieu! fût-elle la reine de Saba elle-même; et sache d'ailleurs,
+charmante fille de Sion, que, si le roi très chrétien m'offrait sa fille
+très chrétienne en mariage avec le Languedoc pour dot, je ne pourrais
+l'épouser. Je suis templier; vois la croix de mon ordre.»</p>
+
+<p>«Oses-tu bien en appeler à ce signe, dit Rébecca, dans un moment comme
+celui-ci?»</p>
+
+<p>«Eh bien! que t'importe? dit le templier; tu ne crois point à ce signe
+bienheureux de notre salut.»</p>
+
+<p>«Je crois ce que mes pères m'ont appris à croire, dit Rébecca, et je prie
+Dieu de me pardonner, si ma croyance est erronée. Mais vous, sire
+chevalier, quelle est la vôtre, quand vous en appelez sans scrupule à ce
+qu'il y a de plus sacré à vos yeux, à l'instant même où vous vous proposez
+de violer le plus solennel de vos voeux, comme chevalier et comme
+religieux?»</p>
+
+<p>«Très bien et très gravement prêché, ô fille de Sirah! répondit le
+templier. Mais, ma douce Ecclésiastica, les préjugés étroits de la nation
+juive t'aveuglent sur nos hauts priviléges. Le mariage serait un crime
+horrible chez un templier, mais pour toute autre folie moins criminelle
+dont je puis me rendre coupable, je puis en aller promptement recevoir
+l'absolution à la préceptorerie voisine. Le plus sage des monarques et son
+père, dont vous conviendrez que les exemples doivent être de quelque poids,
+ne jouissaient pas de priviléges plus étendus que ceux que nous, pauvres
+soldats du temple de Sion, avons gagnés par notre zèle pour sa défense. Les
+protecteurs du temple de Salomon peuvent se permettre un peu de licence
+d'après l'exemple de ce roi.»</p>
+
+<p>«Si tu ne lis l'Écriture, dit la juive, ainsi que la Vie des Saints,
+qu'afin de pouvoir justifier ta licence, tu es aussi criminel que celui qui
+extrait des poisons des plantes les plus salutaires.» Les yeux du templier
+étincelèrent de colère à ce reproche. Écoute, Rébecca, dit-il, jusqu'ici je
+t'ai parlé avec douceur; mais à présent je parlerai en vainqueur. Tu es ma
+captive; conquise avec mon arc et ma lance; soumise à ma volonté par les
+lois de toutes les nations. Je ne rabattrai pas un iota de mes droits, et
+je ne m'abstiendrai point de prendre par la violence ce que tu refuses à la
+prière ou à mes droits.»</p>
+
+<p>«Arrête, dit Rébecca, arrête, et écoute-moi avant de tenter de te souiller
+d'un crime aussi abominable! Ta force, il est vrai, l'emporte sur la
+mienne; car Dieu a fait la femme faible, et a confié sa défense à la
+générosité de l'homme. Mais je proclamerai ta scélératesse, templier, d'un
+bout de l'Europe à l'autre. Je veux devoir à la superstition de tes frères
+ce que leur compassion me refuserait peut-être. Chaque préceptorerie,
+chaque chapitre de ton ordre, apprendra que, comme un hérétique, tu as
+violé tes voeux pour une juive. Ceux que ton crime ne fera point frémir te
+maudiront pour avoir déshonoré la croix que tu portes pour l'amour d'une
+fille de ma nation.»</p>
+
+<p>«Tu as de l'esprit, belle juive,» répliqua le templier, qui connaissait
+fort bien la vérité de ce qu'elle disait, et qui savait que les statuts de
+son ordre condamnaient de la manière la plus positive, et sous les peines
+les plus rigoureuses, toute intrigue criminelle avec une juive, que même il
+y avait eu des exemples de dégradation du coupable; «tu as un esprit vif et
+subtil; mais il faudra que ta voix soit bien forte pour se faire entendre
+au delà des murailles de fer de ce château, que ne sauraient percer les
+gémissemens, les lamentations, les appels à la justice, ni les cris de
+détresse. Il n'y a qu'un seul moyen de te sauver, Rébecca: soumets-toi à
+ton sort; embrasse notre religion. Alors tu sortiras environnée d'une telle
+magnificence, que plus d'une dame normande le cèdera en luxe et en beauté à
+la favorite de la meilleure lance parmi les défenseurs du Temple.</p>
+
+<p>«Me soumettre à mon sort, dit Rébecca; et quel sort, juste ciel! Embrasser
+ta religion! Et quelle peut être cette religion, qui reçoit un pareil
+monstre? Toi! la meilleure lance des templiers! lâche chevalier! prêtre
+parjure! je te crache au visage et je te brave! Le Dieu d'Abraham a réservé
+une voie à sa fille pour se sauver de cet abîme d'infamie.»</p>
+
+<p>À ces mots, elle ouvrit la fenêtre treillissée qui conduisait à la
+plate-forme, et en un instant elle se trouva debout sur le parapet, sans le
+moindre obstacle entre elle et un précipice épouvantable. Ne s'attendant
+pas à cet acte de désespoir, car jusqu'alors Rébecca était restée
+entièrement immobile, Bois-Guilbert n'eut le temps ni de la retenir ni de
+lui couper le chemin. «Reste où tu es, fier templier, s'écria-t-elle, on
+approche, je t'en laisse le choix; mais un pas de plus, et je me plonge
+dans le précipice; mon corps sera écrasé et rendu méconnaissable sur les
+pierres qui pavent la cour, avant de devenir la victime de ta brutalité.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, elle joignit les mains et les leva vers le ciel, comme
+pour implorer la miséricorde divine, avant de s'élancer dans l'abîme. Le
+templier hésita, et son audace, qui n'avait jamais cédé à la pitié ni aux
+larmes, céda à l'admiration d'un tel courage. «Descends, dit-il, fille
+imprudente! je jure par la terre, par la mer et par le ciel, que je ne
+chercherai pas à t'outrager.»</p>
+
+<p>«Je ne me fierai pas à toi, templier, dit Rébecca, tu m'as appris à mieux
+connaître les vertus de ton ordre. La préceptorerie voisine t'accorderait
+l'absolution pour avoir violé un serment qui n'aurait pour objet que
+l'honneur ou le déshonneur d'une misérable fille juive.»</p>
+
+<p>«Tu me calomnies, dit le templier. Je jure par le nom que je porte, par
+cette croix tracée sur ma poitrine, par l'épée suspendue à mon côté, je
+jure par les antiques armoiries de mes ancêtres, que tu n'as rien à
+craindre. Mais, si ce n'est pour toi-même, du moins pour l'amour de ton
+père, abstiens-toi. Je serai l'ami de ton père; car dans ce château il aura
+besoin d'un puissant protecteur.»</p>
+
+<p>«Hélas! dit Rébecca, je ne le sais que trop...; mais puis-je me fier à
+toi?»</p>
+
+<p>«Que mes armoiries soient effacées, que mon nom soit déshonoré, dit Brian
+de Bois-Guilbert, si je te donne le moindre sujet de plainte. J'ai enfreint
+plus d'une loi, violé plus d'un commandement; mais ma parole! jamais.»</p>
+
+<p>«Je veux bien me fier à toi, dit Rébecca; tu vas voir jusqu'à quel point.»
+Alors elle descendit du parapet, mais se tint debout tout près d'une des
+embrasures ou mâchicoulis, comme on les appelait alors. «C'est ici que je
+prends mon poste, dit-elle; toi reste là où tu es; et si tu cherches à
+abréger d'un seul pas la distance qui est entre nous, tu verras que la
+fille juive aime mieux confier son âme à Dieu que son honneur à un
+templier.»</p>
+
+<p>Pendant que Rébecca parlait ainsi, sa noble et ferme résolution, qui
+relevait encore l'expressive beauté de sa figure, donnait à ses regards,
+à son air et à son maintien une dignité qui paraissait au dessus d'une
+mortelle. Ses yeux n'avaient rien perdu de leur vivacité, ses joues ne
+s'étaient point décolorées par la crainte d'un péril aussi grand; au
+contraire, l'idée qu'elle était maîtresse de son sort, et qu'elle pouvait à
+son gré échapper à l'infamie par la mort, avait rehaussé la couleur de son
+teint, et donné à ses yeux un nouvel éclat. Bois-Guilbert lui-même, noble
+et fier comme il était, pensa qu'il n'avait jamais vu une beauté aussi
+animée et aussi imposante.</p>
+
+<p>«Que la paix soit faite entre nous, Rébecca,» dit-il.</p>
+
+<p>«La paix, si tu veux, répondit Rébecca; la paix, mais avec cet espace entre
+nous.»</p>
+
+<p>«Tu n'as plus de raison de me craindre,» dit Bois-Guilbert.</p>
+
+<p>«Je ne te crains pas, répliqua-t-elle, grâce à celui qui a construit cette
+tour tellement élevée qu'il est impossible qu'on en tombe sans perdre la
+vie. Grace à lui et au Dieu d'Israël, je ne te crains pas.»</p>
+
+<p>«Tu me fais injure, dit le templier; par la terre, la mer et le ciel, tu es
+injuste envers moi. Je ne suis pas naturellement ce que je t'ai paru; dur,
+égoïste et inflexible. Ce fut une femme qui m'apprit à exercer la cruauté,
+et je l'ai employée à mon tour près d'une femme, mais non pas envers une
+créature comme toi. Écoute-moi, Rébecca. Jamais chevalier n'a pris sa lance
+avec un coeur plus dévoué à l'objet de son amour que Brian de Bois-Guilbert.
+Fille d'un petit baron qui n'avait pour tout domaine qu'une tour tombant en
+ruine, un mauvais vignoble et quelques lieues de terrain dans les landes de
+Bordeaux, son nom était connu partout où se faisaient de hauts faits
+d'armes, plus célèbre que celui de plus d'une dame qui avait un comté pour
+dot. Oui, continua-t-il en parcourant à grands pas la plate-forme, et
+paraissant ne plus se rappeler la présence de Rébecca; oui, mes exploits,
+mes périls, mon sang, ont fait connaître le nom d'Adélaïde de Montemart,
+depuis la cour de Castille jusqu'à celle de Byzance. Et comment fus-je
+récompensé? Lorsque je revins, chargé de lauriers chèrement achetés au prix
+de mes fatigues et de mon sang, je la trouvai mariée à un simple écuyer
+gascon, dont le nom n'avait jamais été prononcé hors des limites de son
+misérable domaine. Je l'aimais d'un véritable amour, et je me vengeai d'une
+manière terrible de son manque de foi; mais ma vengeance retomba sur moi.
+Depuis ce jour j'ai pris la vie en haine, et j'ai rompu les liens qui m'y
+attachaient. Mon âge viril ne doit connaître aucun bonheur domestique, ne
+doit point recevoir de consolation de la part d'une épouse affectionnée. Ma
+vieillesse ne doit point être réchauffée par un foyer près duquel se
+formerait un cercle d'amis. Ma tombe doit être solitaire, et je ne
+laisserai personne après moi pour soutenir l'ancien nom de Bois-Guilbert.
+J'ai déposé aux pieds de mon supérieur mes droits à la liberté, mon
+privilége d'indépendance. Le templier, véritable serf, quoiqu'il n'en ait
+pas le nom, ne peut posséder ni biens, ni terres; il ne vit, n'agit, ne
+respire que par la volonté et sous le bon plaisir d'un autre.»</p>
+
+<p>«Hélas! dit Rébecca, quels sont les avantages qui peuvent indemniser de si
+grands sacrifices?»</p>
+
+<p>«Le pouvoir de se venger, Rébecca, répondit le templier, et l'espoir de
+satisfaire son ambition.»</p>
+
+<p>«Pauvre récompense, dit Rébecca, pour l'abandon des droits les plus chers à
+l'humanité!»</p>
+
+<p>«Ne parle pas ainsi, jeune fille, répondit le templier; la vengeance est le
+plaisir des dieux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, et s'ils se la sont réservée, comme les prêtres nous
+le disent, c'est parce qu'ils la regardent comme une jouissance trop
+précieuse pour l'accorder aux simples mortels. Et l'ambition! C'est une
+passion capable de troubler le bonheur du ciel même.» Il s'arrêta quelques
+momens; puis il continua: «Rébecca, celle qui a pu préférer la mort au
+déshonneur doit avoir une âme forte et fière. Il faut que tu sois à moi...
+Ne t'épouvante pas, ajouta-t-il, il faut que ce soit de ton propre
+mouvement et à tes propres conditions. Il faut que tu consentes à partager
+avec moi des espérances plus étendues que celles qu'on peut concevoir sur
+le trône d'un monarque. Écoute-moi avant de répondre, et réfléchis avant de
+refuser. Le templier, comme tu l'as très bien dit, perd ses droits sociaux
+et le pouvoir d'exercer son libre arbitre, mais il devient membre d'un
+corps puissant, devant lequel les trônes tremblent déjà, semblable à la
+goutte de pluie qui tombe dans la mer devient une portion de cet océan
+irrésistible qui mine les rochers et engloutit des flottes entières. On
+peut voir un pareil océan dans cette association puissante. Je ne suis pas
+un des plus faibles membres de cet ordre, je suis déjà un des principaux
+commandeurs et puis très bien aspirer un jour au bâton de grand-maître. Les
+pauvres soldats du Temple ne se contenteront pas de placer le pied sur le
+cou des rois; un moine à sandales de cordes peut en faire autant. Notre
+cotte de mailles montera sur le trône; notre main gantelée arrachera le
+sceptre de la main des rois. Le règne de votre Messie, vainement attendu,
+n'offrira pas un aussi grand pouvoir à vos tribus dispersées que celui
+auquel mon ambition aspire. Je ne cherchais qu'une âme aussi ardente que la
+mienne pour le partager, et je l'ai trouvée en vous, c'est la vôtre!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a>Crébillon a exprimé cette pensée avec une grande force dans
+ sa tragédie d'<i>Atrée et Thyeste</i>. Walter Scott, dont la mémoire est
+ pleine des écrivains anciens et modernes, aurait dû saisir une
+ pareille occasion de rendre justice à un auteur français.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Est-ce à une fille d'Israël que tu parles ainsi, répondit Rébecca; songe
+donc...»--«Ne me réponds pas, dit le templier, en alléguant la différence
+de notre foi; dans nos assemblées secrètes, nous ne faisons que rire de ces
+contes de nourrice. Ne crois pas que nous soyons restés aveugles sur la
+niaise folie de nos fondateurs qui abjurèrent toutes les délices de la vie
+pour l'avantage de gagner les palmes du martyre en mourant de faim et de
+soif, ou d'être les victimes de la peste et du glaive des Barbares, tandis
+qu'ils s'efforçaient vainement de défendre un stérile désert qui n'a de
+prix qu'aux yeux de la superstition. Notre ordre conçut bientôt des vues
+plus hardies et plus larges, et trouva une meilleure indemnité de ses
+sacrifices. Nos immenses possessions dans tous les royaumes de l'Europe,
+notre haute renommée militaire qui amène dans nos rangs la fleur de la
+chevalerie de tous les pays de la chrétienté; voilà le but auquel ne
+songeaient guère nos pieux fondateurs, et il est caché aux esprits faibles
+qui embrassent notre ordre d'après les vieux principes, et dont les idées
+crédules en font pour nous d'aveugles instrumens. Mais je ne soulèverai pas
+davantage le voile de nos mystères. Le son du cor que vous venez d'entendre
+annonce que ma présence est nécessaire ailleurs. Songe à ce que j'ai dit.
+Adieu; je ne te dis pas d'oublier la violence dont j'ai usé à ton égard,
+puisqu'elle était indispensable au déploiement de ton caractère. L'on ne
+peut se connaître que par l'application de la pierre de touche. Je
+reviendrai bientôt, et nous aurons un nouvel entretien.»</p>
+
+<p>Il sortit de l'appartement et descendit l'escalier, laissant Rébecca
+peut-être moins épouvantée de l'idée de la mort, à laquelle elle venait de
+s'exposer, que de l'ambition effrénée de l'homme audacieux aux mains duquel
+on l'avait si malheureusement livrée. En quittant la fenêtre où elle
+s'était réfugiée, et rentrant dans la chambre, elle rendit grâces à Dieu de
+la protection qu'il lui avait accordée et dont elle implora la continuation
+pour son père. Un autre nom s'était glissé dans sa prière, ce fut celui du
+jeune chrétien malade que son destin avait poussé entre les mains de ces
+buveurs de sang, qui étaient ses ennemis les plus déclarés. Le coeur de la
+jeune fille se reprochait cependant le souvenir qu'elle gardait d'un homme
+dont le sort ne pouvait avoir aucune affinité avec le sien, c'est-à-dire
+d'un Nazaréen, d'un ennemi de sa foi. Mais déjà sa prière avait franchi les
+nues, et tous les préjugés étroits de sa secte ne purent déterminer
+l'intéressante Israélite à rappeler cette prière dans son coeur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Quel maudit griffonnage! Jamais de ma
+ vie je n'en vis de pareil.»<br>
+ GOLDSMITH.
+<i>She stoops to conquer</i>. Elle
+ s'humilie pour vaincre.</span></p><br><br><br><br>
+</div>
+
+<p>Lorsque le templier entra dans la grande salle du château, de Bracy s'y
+trouvait déjà. «Et votre déclaration amoureuse? s'écria celui-ci; je pense
+que, comme la mienne, elle a été troublée par l'appel bruyant du cor. Vous
+arrivez le dernier et à regret; je présume donc que votre entrevue aura été
+plus heureuse et plus agréable que la mienne.»--«Votre déclaration à
+l'héritière saxonne aurait-elle été sans succès?» dit le templier.--«Par
+les reliques de saint Thomas Becket! répliqua de Bracy, sans doute lady
+Rowena a ouï dire ce que je souffre à la vue d'une femme qui pleure.»</p>
+
+<p>«Allons donc, dit le templier; le chef d'une compagnie franche faire
+attention aux pleurs d'une femme! Quelques gouttes dont on asperge le
+flambeau de l'Amour ne font que rendre son éclat plus vif.»--«Grand merci
+de ton aspersion! répliqua de Bracy. Sais-tu que cette jeune fille a versé
+autant de larmes qu'il en faudrait pour éteindre un fanal? Non, jamais,
+depuis le temps de sainte Niobé<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, dont le prieur nous a raconté la vie,
+on n'a vu des mains se tordre de telle façon, des yeux verser de semblables
+torrens. La belle Saxonne était possédée d'une fée ondine.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a>J'aurais désiré que le prieur les eût aussi informés de
+ l'époque où Niobé fut canonisée. Ce fut sans doute dans ce siècle
+ brillant, où le dieu Pan légua ses cornes à Moïse. Je crois que
+ M. Defauconpret se trompe en rendant le mot <i>horn</i> par celui de
+ pipeaux: on sait que Moïse avait sur le front deux cornes ou traits
+ de feu, et non pas des pipeaux.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«C'est une légion de démons que renfermait le sein de la juive, repartit le
+templier; car jamais un seul d'entre eux, je pense, fût-ce Apollyon
+lui-même, n'eût pu lui souffler un si indomptable orgueil, une si ferme
+résolution.»--«Mais où est Front-de-Boeuf? Pourquoi le cor se fait-il
+entendre? Pourquoi ces sons de plus en plus perçans?»--«Sans doute il est à
+négocier avec le juif, du moins je le suppose, répondit froidement de
+Bracy; il est probable que les hurlemens d'Isaac auront étouffé les sons du
+cor. Tu dois savoir par expérience, sire Brian, qu'un juif contraint de
+payer une rançon, surtout aux conditions que lui prescrira notre ami
+Front-de-Boeuf, doit jeter des cris à couvrir le tintamarre de vingt cors et
+de vingt trompettes. Mais nous allons le faire appeler par nos vassaux.»</p>
+
+<p>Bientôt après ils furent rejoints par Front-de-Boeuf, qui avait été
+interrompu dans sa despotique cruauté de la manière que le lecteur a vue,
+et qui n'avait tardé que pour donner quelques ordres indispensables.</p>
+
+<p>«Voyons quelle est la cause de cette maudite rumeur, dit Front-de-Boeuf.
+C'est une lettre; et, si je ne me trompe, elle est écrite en saxon.» Il
+l'examina, la tournant et retournant, comme si en changeant le sens du
+papier il devait espérer d'en connaître le contenu, puis la donna à de
+Bracy.</p>
+
+<p>«Ce sont des caractères magiques pour moi,» dit de Bracy, qui avait sa
+bonne part de l'ignorance qui faisait l'apanage des chevaliers de cette
+époque. «Notre chapelain fit tout au monde pour m'enseigner à écrire,
+dit-il; mais toutes mes lettres ressemblaient par la forme à des fers de
+lance et à des lames de sabre, ce qui fit que le vieux tondu renonça à sa
+tâche.</p>
+
+<p>«Donnez-moi cette lettre, dit le templier; dans notre ordre, quelque
+instruction rehausse notre valeur.»--«Faites-nous donc profiter de votre
+révérentissime savoir, répliqua de Bracy. Que veut dire ce griffonnage?»--«C'est un défi dans toutes les formes, répliqua le templier. Certes, par
+Notre-Dame de Bethléem, si ce n'est point une folle plaisanterie, voilà le
+cartel le plus extraordinaire qui ait jamais passé le pont-levis du château
+d'un baron.»</p>
+
+<p>«Une plaisanterie, dit Front-de-Boeuf; je serais charmé de connaître qui
+oserait plaisanter avec moi de la sorte! Lisez, sire Brian.» Le templier
+lit ce qui suit: «Moi, Wamba, fils de Witless, fou de noble et libre homme
+Cedric de Rotherwood, dit le Saxon; et moi, Gurth, fils de Beowulph,
+gardeur de pourceaux...»</p>
+
+<p>«Tu es fou, s'écria Front-de-Boeuf, interrompant le lecteur.»--«Par
+Saint-Luc, c'est ce qui est écrit, riposta le templier; puis il reprit sa
+lecture et poursuivit de la sorte: «Moi, Gurth, fils de Beowulph, gardeur
+des pourceaux dudit Cedric, avec l'assistance de nos alliés et confédérés
+qui dans cette querelle font cause commune avec nous, notamment du bon et
+loyal chevalier, jusqu'à présent nommé <i>le Noir fainéant</i>, faisons savoir à
+vous Réginald Front-de-Boeuf, et à vos alliés et complices, quels qu'ils
+soient, qu'attendu que, sans motif aucun, sans déclaration d'hostilité,
+vous vous êtes emparés contre le droit des gens et par violence de la
+personne de notre seigneur, ledit Cedric, ainsi que de la personne de noble
+et libre demoiselle lady Rowena d'Hargottstand, ainsi que de la personne
+de noble et libre homme Athelstane de Coningsburgh, ainsi que des personnes
+de certains hommes libres, leurs <i>cnichts</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>; ainsi que de certains serfs
+qui leur appartiennent, ainsi que d'un certain juif, nommé Isaac d'York, en
+même temps que d'une juive, sa fille, et de certains chevaux et mules,
+lesquelles nobles personnes, avec leurs <i>cnichts</i> et serfs, chevaux,
+mules, juif et juive susdits, étaient tous en paix avec Sa Majesté, et
+voyageaient sur le grand chemin du roi, nous requérons et demandons que
+lesdits nobles personnages, nommément Cedric de Rotherwood, Rowena de
+Hargottstandstede, Athelstane de Coningsburgh, leurs serfs, <i>cnichts</i>,
+compagnons, chevaux, mules, juif et juive susnommés ainsi qu'argent et
+effets à eux appartenant dans l'heure qui suivra la réception de cette
+lettre, nous soient remis à nous ou à nos représentans, corps et biens
+intacts, et le tout dans son intégrité: faute de quoi nous vous déclarons
+que nous vous tiendrons comme brigands et traîtres, et que tous, soit par
+siéges, combats ou attaques de ce genre, nous risquerons notre vie contre
+la vôtre, et ferons à votre préjudice et ruine tout ce qui sera en notre
+pouvoir. Sur ce, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. Signé par
+nous la veille de la Saint-Withold, sous le grand chêne de Hart-Hill-Welk,
+les présentes étant écrites par un saint homme en Dieu, le desservant de
+Notre-Dame et de Saint-Dunstan, dans la chapelle Copmanhurst.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a>Mot saxon qui veut dire <i>gardes</i> ou <i>vassaux</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Au bas de cette sommation était immédiatement et grossièrement griffonnée
+la tête d'un coq avec sa crête, entourée d'une légende qui expliquait que
+cette espèce d'hiéroglyphe était la signature de Wamba, fils de Witless<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.
+Sous ce respectable emblème figurait une croix, connue pour être le seing
+de Gurth, fils de Beowulph; venaient ensuite ces mots, tracés d'une main
+hardie, quoique inhabile: <i>Le Noir-Fainéant</i>. Enfin, une flèche assez
+nettement dessinée, et qui était le sceau du <i>yeoman</i> ou archer Locksley,
+fermait cette missive.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a><i>Witless</i>, mot composé de <i>wit</i>, esprit, et <i>less</i>, sans.
+ C'est encore un jeu d'imagination de l'auteur à la manière d'Homère,
+ qui appelle Achille, tantôt aux pieds légers, tantôt <i>âme de chien</i>.
+ <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Les chevaliers écoutèrent jusqu'au bout cette pièce singulière, puis se
+regardèrent l'un et l'autre, muets d'étonnement, ne pouvant deviner ce
+qu'elle signifiait. De Bracy rompit le premier le silence par un grand
+éclat de rire, qui tout à coup fut suivi d'un second, mais plus modéré, qui
+échappa au templier. Front-de-Boeuf, au contraire, paraissait impatient de
+cette gaîté intempestive. «Beaux sires, dit-il, je vous donne un avis:
+c'est qu'en semblables circonstances il serait plus convenant de vous
+consulter ensemble sur ce qu'il y a à faire, que de vous laisser aller à
+ces éclats de rire si hors de saison.»&mdash;«Front-de-Boeuf n'a point encore
+recouvré ses esprits depuis sa dernière chute, dit de Bracy au templier; la
+seule idée d'un cartel, bien qu'il vienne d'un fou et d'un gardeur de
+pourceaux, l'intimide.»</p>
+
+<p>«Par saint Michel! riposta Front-de-Boeuf, je voudrais bien te voir, de
+Bracy, soutenir à toi seul les assauts que nous garde cette singulière
+aventure. Ces gens-là n'eussent jamais osé agir avec cet excès d'impudence
+s'ils ne se sentaient appuyés par quelques bandes audacieuses. Il y a assez
+de brigands dans cette forêt qui attendent le moment de se venger de la
+protection que j'accorde aux daims et aux cerfs. J'ai seulement fait
+attacher un de ces misérables, pris sur le fait, aux cornes d'un cerf
+sauvage, qui en cinq minutes l'a percé à mort, et pour cela autant de
+flèches furent tirées contre moi, qu'on en a décoché sur le bouclier qui
+servait de but aux archers à Ashby. Ici, l'ami, ajouta-t-il en parlant à un
+de ses écuyers; as-tu envoyé aux environs pour t'enquérir des forces qui
+peuvent soutenir cet étonnant défi?»</p>
+
+<p>«Il y a au moins deux cents hommes réunis dans les bois, répliqua un écuyer
+de service.»--«Voilà une belle affaire, dit Front-de-Boeuf; cela vient de
+vous avoir prêté mon château pour vous divertir. Vous vous êtes conduits
+avec tant de circonspection, que vous avez attiré autour de mes oreilles
+cet essaim de guêpes.»</p>
+
+<p>«De guêpes? répliqua de Bracy; dites plutôt de bourdons sans dards, une
+bande de fainéans et de vauriens qui, au lieu de travailler pour leur
+subsistance, vivent dans les bois et détruisent le gibier.»--«Sans dards!
+répliqua Front-de-Boeuf; dis donc des flèches fourchues longues d'une
+aune<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, et lancées avec une telle force qu'elles perceraient un écu
+français.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a><i>Forkheaded shafts of a cloath-yard in length</i>, dit Walter
+ Scott; ce que son premier interprète rend par «des flèches de trois
+ pieds de long.»</blockquote>
+
+<p>«Fi donc! sire chevalier, dit le templier; appelons nos gens, et faisons
+une sortie. Un chevalier, un seul homme d'armes, ce serait assez contre
+vingt de ces paysans.»--«Assez, beaucoup trop, répliqua de Bracy; je
+rougirais de mettre seulement contre eux ma lance en arrêt.»--«C'est fort
+bon, sire templier, répondit Front-de-Boeuf, s'il s'agissait de Turcs, ou de
+Maures, ou de ces gueux<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> de paysans français, très vaillant de Bracy;
+mais nous avons affaire à des archers anglais, sur lesquels nous n'aurons
+d'autre avantage que nos armes et nos chevaux, dont nous ne pourrons faire
+usage dans les clairières de la forêt. Tu parles de faire une sortie! à
+peine avons-nous assez d'hommes pour la défense du château. Les plus braves
+de mes gens sont à York, ainsi que les vôtres, de Bracy: à peine nous en
+reste-t-il une vingtaine et une poignée que vous emmenâtes dans cette folle
+entreprise.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Le premier interprète a voulu sans doute dissimuler ce
+ compliment de l'auteur à nos compatriotes, en ne traduisant pas
+ l'épithète de <i>craven</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Est-ce que tu crains, dit le templier, qu'ils ne soient en forces
+suffisantes pour enlever le château d'un coup de main?»--«Non certes, sire
+Brian, se récria Front-de-Boeuf, ces bandits ont un chef audacieux; mais
+dépourvus qu'ils sont de machines de guerre, d'échelles de siége, de
+conducteurs expérimentés, mon château les défie.»--«Envoie tout de suite
+chez tes voisins, dit le templier; qu'ils rassemblent leurs gens, qu'ils
+viennent au secours de trois chevaliers assiégés par un fou et un gardeur
+de pourceaux, dans le château baronnial de Réginald Front-de-Boeuf!»</p>
+
+<p>«Encore une plaisanterie, sire chevalier, répliqua le baron; mais chez qui
+envoyer? Malvoisin est en ce moment à York avec ses vassaux, ainsi que mes
+autres alliés, et sans votre infernale entreprise, j'y serais avec eux.»--«Alors donc, envoyons un messager à York, et rappelons nos gens près de
+nous, dit de Bracy; s'ils soutiennent l'aspect de ma bannière flottante et
+de ma compagnie franche, je les tiens pour les plus audacieux brigands qui
+jamais aient bandé l'arc dans les bois.»</p>
+
+<p>«Et qui chargerons-nous de ce message? dit Front-de-Boeuf, car il ne doit
+point y avoir un sentier où ces vauriens ne fassent le guet; et ils
+arracheront la dépêche du sein même du porteur. J'ai votre affaire,
+ajouta-t-il après s'être recueilli un moment. Sire templier, puisque vous
+savez lire, vous savez écrire sans doute, et si nous pouvons retrouver
+l'écritoire et la plume de mon chapelain, qui mourut il y a environ un an,
+aux fêtes de Noël, au milieu d'une orgie...»</p>
+
+<p>«Je suis à vos ordres, dit l'écuyer qui attendait debout, je crois que la
+vieille Barbara, pour l'amour de son confesseur, a conservé cette plume et
+cette écritoire. Je l'ai entendue raconter qu'il fut le dernier qui lui ait
+dit de ces choses qu'un homme poli doit adresser à fille ou femme.»--«Va,
+cours les chercher, Engelred; et alors, sire templier, tu écriras sous ma
+dictée une réponse à cet audacieux défi.»</p>
+
+<p>«J'aimerais mieux me servir pour y répondre de la pointe d'une épée que de
+la pointe d'une plume, dit Bois-Guilbert, mais qu'il soit fait comme vous
+voulez.» Il s'assit devant une table, et Front-de-Boeuf lui dicta en
+français un billet dont voici la teneur:</p>
+
+<p>«Sire Réginald Front-de-Boeuf et les nobles chevaliers ses alliés et
+confédérés ne reçoivent point de défi de la part de serfs, de vassaux et de
+fugitifs. Si le personnage qui prend le nom de <i>Chevalier noir</i> a des
+droits aux honneurs de la chevalerie, il doit savoir qu'il s'est dégradé
+par sa présente association, et qu'il ne peut demander compte de quoi que
+ce soit à de loyaux et nobles chevaliers. Quant aux prisonniers que nous
+avons faits, nous vous prions, par charité chrétienne, d'envoyer un prêtre
+pour recevoir leur confession et les réconcilier avec Dieu, car nous avons
+arrêté qu'ils seraient exécutés ce matin avant midi, et que leurs têtes,
+attachées à nos créneaux, montreraient quel cas nous faisons de ceux qui se
+sont levés pour les délivrer. C'est pourquoi nous vous prions derechef
+d'envoyer un prêtre qui les réconcilie avec Dieu; c'est le dernier service
+que vous ayez à leur rendre sur la terre.»</p>
+
+<p>Cette lettre, après avoir été pliée, fut donnée à l'écuyer, qui la remit à
+son tour au messager, lequel attendait dehors une réponse à celle qu'il
+avait apportée.</p>
+
+<p>L'archer, ayant rempli sa mission, retourna au quartier général des alliés,
+qui pour le moment était établi sous un chêne vénérable, à la distance
+d'environ trois portées de flèche du château. C'est là que Wamba, Gurth, et
+leurs alliés le chevalier noir, Locksley et le joyeux ermite, attendaient
+avec impatience une réponse à leur sommation. Autour d'eux, et non loin, on
+voyait un grand nombre d'audacieux yeomen, dont le sauvage accoutrement et
+les figures sillonnées annonçaient assez quel était le genre de leur
+profession habituelle. Plus de deux cents d'entre eux s'étaient déjà
+réunis, et en attendaient d'autres qui devaient les joindre. Les chefs
+auxquels ils obéissaient n'étaient distingués que par une plume au bonnet.
+Le vêtement, les armes, l'équipement étaient les mêmes pour tous.</p>
+
+<p>Outre ces troupes, une bande moins régulière et moins bien armée, composée
+de Saxons de la juridiction voisine, ainsi qu'un grand nombre de vassaux et
+serfs du vaste domaine de Cedric, était déjà rassemblée au même endroit,
+pour aider à la délivrance de leur maître. À l'exception de quelques uns,
+tous étaient armés d'épieux, de faux, de fléaux et autres instrumens de
+labour, que parfois les hasards de la guerre convertissent en un arsenal;
+car les Normands, selon la politique des conquérans jaloux de leur
+conquête, ne permettaient point aux Saxons de posséder aucune arme, et même
+de s'en servir. Cette circonstance rendait bien moins formidable aux
+assiégés le secours des Saxons, malgré tout ce que pouvait avoir d'imposant
+la force de ces hommes, la supériorité de leur nombre, et l'enthousiasme
+que leur inspirait une si juste cause. Ce fut au chef de cette armée
+bariolée de toutes couleurs, que la lettre du templier fut remise: on la
+donna au chapelain pour qu'il en fît la lecture.</p>
+
+<p>«Par la houlette de saint Dunstan, dit ce digne ecclésiastique, cette
+houlette qui fit rentrer plus de brebis au bercail que jamais saint n'en
+amena au paradis, je jure qu'il m'est impossible de vous expliquer ce
+jargon; est-ce du français ou de l'arabe? je l'ignore.» Il passa alors la
+lettre à Gurth qui secoua la tête d'un air renfrogné, et à son tour la
+passa à Wamba. Le fou l'examina d'un coin du papier à l'autre; et, selon
+l'habitude d'un singe qui imite tout, il fit une grimace, ayant l'air de
+comprendre le contenu de la lettre; puis, fesant une gambade, il la passa à
+Locksley.</p>
+
+<p>«Si les grandes lettres étaient des arcs, et les petites des flèches, je
+pourrais y connaître quelque chose, dit l'honnête archer; je vous assure
+que ce qui est renfermé dans ce papier est aussi en sûreté devant en sûreté
+devant mes flèches.»</p>
+
+<p>«C'est donc à moi à vous servir de clerc,» dit le chevalier noir; puis,
+prenant la lettre des mains de Locksley, il la lut d'abord des yeux, et
+ensuite il l'expliqua en saxon à ses confédérés.</p>
+
+<p>«Exécuter le noble Cedric! s'écria Wamba: par le saint sacrement, ne
+t'es-tu point trompé, sire chevalier?»--«Non, mon digne ami, répliqua le
+chevalier; j'ai traduit littéralement chaque mot tel qu'il est écrit.»--«Par saint Thomas de Cantorbéry! répliqua Gurth, nous aurons le château,
+dussions-nous l'arracher de ses fondemens avec nos mains!»--«Nous n'avons
+point autre chose pour l'arracher, répliqua Wamba, à peine les miennes
+sont-elles propres à faire des massifs de pierre et de mortier.»--«Ce n'est
+qu'une ruse pour gagner du temps, dit Locksley, ils n'oseraient point
+commettre un crime dont je saurais faire justice d'une manière terrible.»--«Je voudrais, dit le chevalier noir, que quelqu'un de nous, admis dans le
+château, par n'importe quel moyen, prît connaissance de la situation des
+assiégés. Il me semble que, puisqu'ils demandent qu'on leur envoie un
+confesseur, ce saint ermite pourrait en même temps qu'il exercerait son
+pieux ministère, nous procurer les renseignemens que nous désirons».</p>
+
+<p>«Que la peste te crève, toi et ton avis, s'écria le bon ermite: je te dis,
+sire chevalier fainéant, que lorsque j'ôte mon froc de moine, je laisse
+avec lui ma prêtrise, ma sainteté et mon latin, et que sitôt que je suis
+vêtu de mon justaucorps vert, j'aime mieux tuer une vingtaine de cerfs, que
+de confesser un chrétien.»</p>
+
+<p>«Je crains, dit le chevalier noir, je crains grandement qu'il n'y en ait
+pas un parmi vous qui veuille prendre sur lui de se charger du caractère et
+du rôle de confesseur.» Ils se regardèrent tous, et sortirent silencieux.</p>
+
+<p>«Je vois, dit Wamba, après une courte pause, je vois que le fou doit être
+fou jusqu'au bout, et qu'il risque sa tête dans une aventure devant
+laquelle ont tremblé les sages. Apprenez donc, mes chers cousins et
+compatriotes, qu'avant de porter l'habit bariolé, j'ai porté la robe brune,
+et que j'allais me faire moine, état pour lequel j'avais été élevé, quand
+je m'aperçus que j'avais assez d'esprit pour être un fou. Je ne doute
+nullement qu'à l'aide du froc du bon ermite et surtout de la sainteté et de
+la science cousues dans son capuchon, je ne sois propre à porter toutes les
+consolations humaines et divines à notre digne maître Cedric et à ses
+compagnons d'infortune.»</p>
+
+<p>«Crois-tu qu'il ait assez de sens? dit le chevalier noir en s'adressant à
+Gurth.»--«Je ne sais, dit Gurth, mais s'il ne réussit pas, ce sera la
+première fois qu'il aura manqué d'esprit quand il veut mettre sa folie à
+profit.»--«Allons, vite le froc, mon bon ami, dit le chevalier, et que ton
+maître nous envoie un détail fidèle de l'état du château. Ils doivent être
+peu nombreux, et il y a cinq à parier contre un qu'une attaque aussi
+prompte que hardie le réduirait sur-le-champ. Mais le temps presse, pars.»--«En attendant, dit Locksley, nous serrerons la place de si près, qu'il
+n'en sortira pas une mouche pour porter des nouvelles. Ainsi, mon bon ami,
+continua-t-il s'adressant à Wamba, tu peux assurer ces tyrans que quelle
+que soit la violence exercée par eux sur leurs prisonniers, les
+représailles que nous en tirerons sur leurs propres personnes leur
+coûteront bien au delà.»</p>
+
+<p>«<i>Pax vobiscum!</i> dit Wamba, qui déjà était tout emmitouflé de son
+travestissement religieux. En parlant ainsi il imita la solennelle et
+imposante démarche d'un moine, et partit pour exécuter sa mission.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Le cheval le plus ardent sera parfois tout
+ de glace et le plus lourd tout de feu; parfois
+ le moine jouera le rôle de fou et le fou le
+ rôle de moine.»</span><br>
+ <span class="rig"> <i>Vieille ballade</i>.</span></p><br><br><br><br>
+</div>
+
+<p>Lorsque Wamba, couvert du froc de l'ermite, son capuchon sur la tête et une
+corde nouée autour de ses reins, se présenta à la grande porte du château
+de Front-de-Boeuf, la sentinelle lui demanda son nom et ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>«<i>Pax vobiscum!</i> répondit le fou, je suis un pauvre frère de l'ordre de
+Saint-François qui vient ici remplir son ministère auprès des malheureux
+prisonniers détenus dans ce château.»--«Tu es un moine bien hardi, riposta
+la sentinelle, de venir ici où, sauf notre ivrogne de chapelain, un coq de
+ton plumage n'a pas chanté depuis vingt ans.»--«Néanmoins, je te prie de
+m'annoncer au maître du château, répondit le prétendu moine; sois persuadé
+que ma visite lui sera agréable, et que le coq chantera d'une manière à ce
+que tout le château l'entende.»--«Grand merci, dit la sentinelle; mais si
+je suis réprimandé d'avoir quitté mon poste pour t'annoncer, attends toi à
+ce que j'essaierai si la robe grise d'un moine est à l'épreuve d'une flèche
+à plume d'oie grise.»</p>
+
+<p>En achevant cette menace, il quitta la porte du donjon, se présenta dans la
+grand'salle du château, et y annonça l'extraordinaire nouvelle qu'un moine
+était dehors, et demandait à être admis. Sa surprise fut grande de recevoir
+de son maître l'ordre d'introduire sur-le-champ le saint homme; et, par
+précaution, ayant posté quelques gardes à l'entrée du château, il exécuta
+sans aucun scrupule la consigne qu'il venait de recevoir. L'audace
+inconsidérée qui avait poussé Wamba dans cette dangereuse entreprise ne put
+tenir devant un homme si redoutable et si redouté que Réginald
+Front-de-Boeuf, il prononça son <i>pax vobiscum</i> auquel il se fiait si fort
+pour jouer son rôle avec une certaine hésitation et avec moins d'assurance
+qu'il ne l'avait fait jusqu'à présent; mais Front-de-Boeuf était accoutumé à
+voir les hommes de tous rangs trembler à sa présence, si bien que le
+trouble du moine supposé ne lui donna aucun soupçon. «D'où est-tu et d'où
+viens-tu, mon père?» dit-il.--«<i>Pax vobiscum!</i> réitéra le fou; je suis un
+pauvre serviteur de saint François, qui, voyageant à travers ces lieux
+sauvages, suis tombé au milieu de bandits (comme a dit l'Écriture), <i>quidam
+viator incidit in latrones</i>, lesquels bandits m'ont envoyé dans ce château
+pour y remplir mon ministère spirituel auprès de deux personnes condamnées
+par votre honorable justice.»</p>
+
+<p>«Fort bien, saint père, répliqua Front-de-Boeuf; mais dis-moi, pourrais-tu
+m'apprendre quel est le nombre de ces bandits.»--«Loyal seigneur, répliqua
+le Fou, <i>nomen illis Legio</i>, leur nom est Légion.»--«Dis-moi clairement
+quel est leur nombre, ou, tout prêtre que tu es, ton froc et ton cordon ne
+te sauveraient pas<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.»--«Hélas! repartit le moine supposé, <i>cor meum
+eructavit</i>, ce qui veut dire que j'étais près de rendre l'âme de peur; mais
+je présume qu'ils peuvent être cinq cents, tant archers que paysans.»--«Quoi! dit le templier qui entrait au même instant, est-ce que les guêpes
+se montrent en aussi grand nombre? Il est temps d'étouffer cette maligne
+engeance.» Alors prenant Front-de-Boeuf à part: «Connais-tu ce prêtre?»--«Il
+est d'un couvent éloigné, dit Front-de-Boeuf: je ne le connais point.»--«Alors ne lui confie pas ton message de vive voix, repartit le templier;
+qu'il porte l'injonction directe à la compagnie franche de de Bracy de
+revenir sans délai au secours de leur maître, et en même temps, afin que ce
+tondu n'ait aucun soupçon, donne-lui toute liberté d'assister ces pourceaux
+de Saxons avant qu'ils aillent à la tuerie.»--«C'est ce que je vais faire,
+dit Front-de-Boeuf, et sur-le-champ il ordonne à un domestique de conduire
+Wamba à l'appartement où Cedric et Athelstane étaient confinés.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Homère a dit, en parlant de Chrysès, grand prêtre d'Apollon:
+ «Les bandelettes de ton dieu ne te sauveraient pas.» <i>Iliade</i>,
+ liv. Ier.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Cette détention, au lieu d'avoir modéré l'impatience de Cedric, l'avait
+fait monter à son comble. Il marchait à grands pas dans l'attitude d'un
+homme qui charge l'ennemi, ou qui, au siége d'une place, monte à l'assaut
+sur la brèche, tantôt se parlant à lui-même, tantôt s'adressant à
+Athelstane, qui, avec une fermeté vraiment stoïque, attendait l'issue de
+cette aventure, digérant pendant ce temps, avec une grande tranquillité, le
+copieux repas qu'il avait fait à midi, s'inquiétant fort peu de la durée de
+sa captivité, qui, concluait-il, devait finir comme tous les maux
+d'ici-bas, au bon plaisir du ciel.</p>
+
+<p>«<i>Pax vobiscum!</i> dit le fou en entrant; que la bénédiction de saint
+Dunstan, de saint Denis, de saint Duthuc et de tous les saints, soit sur
+vous et avec vous.»--«<i>Salvete et vos</i>, répondit Cedric au moine supposé;
+dans quel dessein es-tu venu ici?»--«C'est pour vous engager à vous
+préparer à la mort,» répliqua le fou.--«Est-il possible? s'écria Cedric en
+tressaillant. Quelque hardis scélérats qu'ils soient, ils n'oseront point
+commettre une atrocité si notoire et si gratuite.»--«Hélas! dit le fou,
+vouloir les retenir par des sentimens d'humanité! il vaudrait autant
+essayer d'arrêter avec un fil de soie un cheval qui a pris le mors aux
+dents. Réfléchissez donc, noble Cedric, et vous, brave Athelstane, aux
+péchés que vous avez commis dans l'oeuvre de chair; car c'est aujourd'hui
+que vous allez être appelés devant le tribunal d'en haut.»</p>
+
+<p>«L'entends-tu, Athelstane, dit Cedric; il nous faut réveiller notre âme de
+son assoupissement, et nous préparer au dernier acte de notre vie. Il vaut
+mieux mourir en hommes que de vivre en esclaves<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.»--«Je suis prêt,
+répliqua Athelstane, à subir tout ce qu'est capable d'inventer leur
+scélératesse, et je marcherai à la mort avec cette tranquillité que j'ai
+toujours quand je vais dîner.»--«Allons, mon père, préparez-nous à ce
+voyage,» dit Cedric.--«Attendez encore un instant, bon oncle, répliqua le
+fou reprenant le ton naturel de sa voix; il est bon d'y regarder long-temps
+avant de faire le dernier saut.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a>Milton a dit en parlant de Satan: «Il vaut mieux régner aux
+ enfers que servir dans les cieux. «<i>Better to reign in hell than
+ serve in heaven</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Sur ma foi, dit Cedric, je connais cette voix.»--«C'est celle de votre
+fidèle serviteur, de votre fou, répliqua Wamba rejetant en arrière son
+capuchon. Si dernièrement vous eussiez pris conseil d'un fou, certes vous
+ne seriez point ici: suivez aujourd'hui son avis et vous n'y serez point
+long-temps.»--«Coquin, que veux-tu dire?» répliqua le Saxon.--«Ce que je
+veux dire, répondit Wamba, le voici: prenez ce froc et ce cordon, qui sont
+tout ce que j'eus jamais des ordres sacrés, et vous sortirez tranquillement
+du château, toutefois après m'avoir laissé votre manteau et votre ceinture
+pour sauter le dernier pas à votre place.»</p>
+
+<p>«Te laisser à ma place! s'écria Cedric; mon pauvre ami, ils te pendront.»--«Qu'ils fassent de moi ce qu'ils pourront, dit Wamba; je garantis qu'il
+n'y aura point de déshonneur pour votre nom, si le fils de Witless se
+laisse attacher au bout d'une chaîne avec cette gravité que mit à se
+laisser pendre son ancêtre l'alderman.»--«Eh bien, Wamba, j'acquiesce à ta
+demande, à cette condition que ce ne sera pas avec moi que tu échangeras
+tes habits, mais avec lord Athelstane.»--«Non, de par saint Dunstan, se
+récria Wamba; il n'y aura point de raison pour cela, il n'est que trop
+juste que le fils de Witless s'expose pour sauver le fils de Hereward; mais
+il serait peu sage à lui de mourir pour un homme dont les ancêtres sont
+étrangers aux siens.»</p>
+
+<p>«Coquin, dit Cedric, les ancêtres d'Athelstane furent des rois
+d'Angleterre.»--«Ils pouvaient être tout ce qu'il leur plaisait, répliqua
+Wamba; mais mon cou est trop droit sur mes épaules pour que je me le laisse
+tordre pour l'amour d'eux. Ainsi donc, mon bon maître, ou acceptez
+vous-même mon offre, ou permettez que je quitte ce donjon aussi libre que
+quand j'y suis entré.»--«Laisse périr le vieil arbre, continua Cedric; mais
+sauve le brillant espoir de la forêt, sauve le noble Athelstane, mon fidèle
+Wamba! c'est le devoir de quiconque a du sang saxon dans les veines. Toi et
+moi, nous souffrirons de compagnie la rage effrénée de nos indignes
+oppresseurs; tandis que lui, libre et en sûreté, excitera nos concitoyens à
+la vengeance.»--«Non, non, Cedric, non, mon père,» s'écria Athelstane en
+lui saisissant la main; car lorsque, se réveillant de son indolence, il
+s'agissait de penser ou d'agir, ses actions et ses sentimens étaient
+d'accord avec sa noble origine. «Non, répéta-t-il, j'aimerais mieux rester
+dans cette salle, n'ayant pour toute nourriture que la ration de pain et la
+mesure d'eau des prisonniers, que de devoir ma liberté à l'aveugle
+dévouement de ce serf pour son maître.»--«On vous appelle des hommes sages,
+seigneurs, dit Wamba, et moi je passe pour un fou: eh bien, mon oncle
+Cedric, et vous, mon cousin Athelstane, le fou décidera cette controverse
+à votre place, et vous évitera la peine de pousser plus loin vos
+politesses. Je suis comme la jument de John Duck, qui ne veut se laisser
+monter que par son maître. Je viens pour sauver le mien, et s'il n'y veut
+pas consentir, eh bien, je m'en retournerai comme je suis venu. Un service
+ne se renvoyant pas de l'un à l'autre comme une balle ou un volant, je ne
+veux être pendu pour personne, si ce n'est pour mon maître.»</p>
+
+<p>«Allons, noble Cedric, dit Athelstane, ne laissez pas perdre cette
+occasion, croyez-moi. Votre présence encouragera nos amis à travailler à
+notre délivrance; si vous restez ici, notre perte est certaine.»--«Apercevez-vous au dehors quelque apparence de salut?» demanda Cedric en
+regardant le fou. «Apparence, répéta Wamba, ah bien oui! Permettez-moi de
+vous représenter que ce froc vaut en ce moment un habit de général. Cinq
+cents hommes sont là tout près, et ce matin même j'étais un de leurs
+principaux chefs; mon bonnet de fou était un casque et ma marotte un
+gourdin. Bien, bien, nous verrons ce qu'ils gagneront à changer pour un
+homme sage: à vous parler franchement, je crains fort qu'ils ne perdent en
+valeur ce qu'ils pourraient gagner en prudence. Adieu donc, mon maître, de
+grâce, soyez humain pour le pauvre Gurth et son chien Fangs; et faites
+suspendre mon bonnet dans la salle de Rotherwood, en mémoire de ce que je
+donne ma vie pour sauver celle de mon maître, comme un fou fidèle et
+dévoué. Il prononça ces derniers mots avec un ton moitié triste, moitié
+comique; les yeux de Cedric se remplirent de larmes. Ta mémoire sera
+conservée, lui dit-il avec émotion, tant que l'attachement et la fidélité
+seront honorés sur la terre. Mais j'ai l'espoir que je trouverai les moyens
+de sauver Rowena, Athelstane, et toi aussi, mon pauvre Wamba: ton
+dévouement ne peut manquer de trouver sa récompense.»</p>
+
+<p>L'échange des vêtemens fut promptement terminé; mais tout à coup Cedric
+parut frappé d'une idée. «Je ne sais d'autre langue que la mienne, dit-il,
+et quelques mots de ce normand si ridicule et si affecté. Comment
+pourrai-je me faire passer pour un révérend frère?»--«Tout le talent de
+cette langue magique, répondit Wamba, est renfermé dans deux mots. <i>Pax
+vobiscum</i> répond à tout, souvenez-vous-en bien. Allez ou venez, mangez ou
+buvez, bénissez ou excommuniez, <i>pax vobiscum</i> s'applique à tout. Ces mots
+sont aussi utiles à un moine qu'une baguette à un enchanteur, et un manche
+à balai à une sorcière. Mais prononcez-les surtout d'un ton grave et
+solennel: <i>pax vobiscum!</i> C'est un remède infaillible: gardes, sentinelles,
+chevaliers, écuyers, cavaliers, fantassins, tous éprouveront l'effet de ce
+charme puissant. Je pense que s'ils me conduisent demain à la potence, ce
+qui pourrait bien m'arriver, j'essaierai l'efficacité de ces deux mots sur
+l'exécuteur de la sentence.»--«Puisque c'est ainsi, j'aurai bientôt pris
+les ordres religieux, dit Cedric: <i>pax vobiscum</i>, je ne l'oublierai pas.
+Noble Athelstane, recevez mes adieux; adieu aussi à toi, mon pauvre garçon,
+dont le coeur peut faire pardonner la faiblesse de la tête: je te sauverai
+ou je reviendrai mourir avec toi. Le sang royal des Saxons ne sera pas
+versé tant que le mien coulera dans mes veines; comptez sur moi,
+Athelstane, et pas un cheveu ne tombera de la tête de cet esclave fidèle,
+qui risque sa vie pour son maître, tant que Cedric pourra le défendre.
+Adieu.»</p>
+
+<p>«Adieu, noble Cedric, répondit Athelstane, souvenez-vous que le vrai rôle
+d'un moine est d'accepter à boire partout où il est invité, ne refusez donc
+rien de ce qui vous sera offert.»--«Adieu, notre oncle, ajouta Wamba,
+n'oubliez pas: <i>pax vobiscum!</i>»</p>
+
+<p>Cedric ainsi endoctriné se mit en route, et il n'attendit pas long-temps
+sans rencontrer l'occasion d'éprouver la vertu du charme que son bouffon
+lui avait recommandé comme tout-puissant. Dans un passage sombre et voûté
+par lequel il espérait arriver à la grande salle du château, il rencontra
+une femme. «<i>Pax vobiscum!</i>» dit le faux frère, et il pressait le pas pour
+s'éloigner, lorsqu'une voix douce lui répondit: <i>Et vobis quæso, domine
+reverendissime, pro misericordia vestra.</i>»--«Je suis un peu sourd, répliqua
+Cedric en bon saxon, puis s'arrêtant subitement: malédiction sur le fou
+et son <i>pax vobiscum!</i> j'ai brisé ma lance du premier coup.»</p>
+
+<p>Il était assez commun à cette époque de trouver un prêtre qui eût l'oreille
+dure pour le latin, et la personne qui s'adressait à Cedric le savait fort
+bien. «Oh! par charité, révérend père, reprit-elle en saxon, daignez
+consentir à visiter un prisonnier blessé qui est dans ce château; veuillez
+lui apporter les consolations de votre saint ministère, et prendre pitié de
+lui et de nous ainsi que vous l'ordonne votre caractère sacré; jamais bonne
+oeuvre n'aura été plus glorieuse pour votre couvent.»--«Ma fille, répondit
+Cedric fort embarrassé, le peu de temps que j'ai à passer dans ce château
+ne me permet pas d'exercer les saints devoirs de ma profession; il faut que
+je m'éloigne sur-le-champ, il y va de la vie ou de la mort.»--«Ô mon père!
+laissez-moi vous supplier par les voeux que vous avez faits, de ne pas
+laisser sans secours spirituels un homme opprimé, et en danger de mort!»</p>
+
+<p>«Que le diable m'enlève et me laisse dans Ifrin<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> avec les âmes d'Odin et
+de Thor! s'écria Cedric hors de lui; et probablement il allait continuer
+sur ce ton peu analogue à son saint caractère, quand tout à coup il fut
+interrompu par la voix aigre d'Urfried, la vieille habitante de la
+tourelle. «Comment, mignonne, dit-elle à la jeune femme, est-ce ainsi que
+vous êtes reconnaissante de la bonté avec laquelle je vous ai permis de
+quitter votre prison? Devez-vous forcer cet homme respectable à se mettre
+en colère pour se débarrasser des importunités d'une juive?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a>L'enfer des Scandinaves. Thor était leur dieu de la guerre.
+ <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Une juive! s'écria Cedric profitant de la circonstance pour s'éloigner;
+femme! laisse-moi passer, ne m'arrête pas davantage, si tu ne veux
+t'exposer, et ne souille pas ma mission divine.»--«Venez par ici, mon père,
+reprit la vieille sorcière; vous êtes étranger dans ce château, et vous ne
+pourriez en sortir sans un guide. Venez, suivez-moi, aussi bien je voudrais
+vous parler. Et vous, fille d'une race maudite, retournez dans la chambre
+du malade, veillez sur lui jusqu'à mon retour, et malheur à vous si vous
+vous éloignez encore sans ma permission!»</p>
+
+<p>Rébecca obéit: à force d'importunités, elle était parvenue à obtenir
+d'Urfried un moment de répit, pendant lequel elle était descendue de la
+tour; et la vieille l'avait également chargée de la garde du blessé, emploi
+qu'elle remplissait avec joie près du triste Ivanhoe. Tout occupée de leur
+danger mutuel, et prompte à saisir la moindre chance de salut qui pouvait
+s'offrir, Rébecca avait fondé quelque espoir sur la présence de l'homme
+pieux dont Urfried lui avait annoncé l'arrivée dans ce château impie. Elle
+avait donc épié attentivement l'instant de son retour, dans le dessein de
+s'adresser à lui, et de l'intéresser en faveur des prisonniers; mais ses
+tentatives, comme on le voit, n'avaient été couronnées d'aucun succès.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Infortunée! et que peux-tu m'apprendre qui n'atteste
+ à la fois ta douleur, ta honte et ton crime? Ton
+ destin est connu de toi-même; cependant, viens, commence
+ ton récit... Mais j'ai bien des chagrins d'une
+ autre espèce et encore plus profonds. Pour soulager
+ mon âme à la torture, prête l'oreille à mes plaintes;
+ et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir,
+ du moins que j'en trouve un pour m'entendre.»</span><br>
+ <span class="rig">CRABBE. <i>Le Palais de justice</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+<p>Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut renvoyé Rébecca
+dans l'appartement qu'elle avait quitté, elle conduisit Cedric, qui ne la
+suivait qu'avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma
+soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et
+deux verres, elle lui dit, d'un ton moins interrogatif qu'affirmatif: «Tu
+es Saxon, mon père, ne le nie pas.» Puis, observant que Cedric semblait
+hésiter à répondre, elle continua: «Les sons de ma langue naturelle sont
+doux à mon oreille, quoique rarement je les entende, si ce n'est lorsqu'ils
+sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés, que les orgueilleux
+Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure; tu es
+Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu;
+je te le répète, tes accens sont doux à mon oreille.»</p>
+
+<p>«Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château, reprit
+Cedric? il me semble qu'il serait de leur devoir de venir consoler les
+enfans opprimés de cette terre malheureuse.»--«Ils n'y viennent pas, ou
+s'ils y viennent, répondit Urfried, ils aiment mieux s'asseoir au banquet
+des conquérans, des tyrans de leur patrie, que d'écouter les gémissemens de
+leurs compatriotes; au moins, est-ce là ce qu'on dit d'eux; quant à moi, je
+sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n'est entré dans ce château
+d'autre prêtre que le chapelain, Normand débauché qui partageait fidèlement
+toutes les orgies nocturnes de Front-de-Boeuf, et qui, depuis long-temps,
+est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es un Saxon,
+mon père, un prêtre saxon, et j'ai une question à te faire.»</p>
+
+<p>«Je suis Saxon, je l'avoue, mais Saxon indigne sans doute du nom de prêtre.
+Laissez-moi poursuivre mon chemin; je vous jure de revenir, ou d'envoyer un
+de nos frères, plus digne que moi d'entendre votre confession.»--«Attends
+encore quelques instans, reprit Urfried; la voix qui te parle en ce moment
+sera bientôt étouffée sous la terre glacée, et je ne voudrais pas descendre
+dans la tombe comme la brute, ainsi que j'ai vécu! Mais buvons, le vin me
+donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est tissue.» À ces
+mots elle remplit une coupe et la but avec une effrayante avidité, comme si
+elle eût craint d'en perdre une seule goutte. «Cette liqueur engourdit le
+coeur, dit-elle, mais elle ne le réjouit pas.» Puis, remplissant une autre
+coupe: «Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma
+coupable vie sans tomber de ta hauteur!» Cedric aurait bien voulu se
+dispenser de lui faire raison; mais elle fit un signe qui exprima tant
+d'impatience et de désespoir, qu'il consentit à lui céder, et répondit à
+son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer,
+et elle commença ainsi son histoire:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas née, mon père, dans la misérable condition où tu me vois
+aujourd'hui. J'étais libre, heureuse, honorée, aimée; maintenant je suis
+esclave, méprisable, avilie: j'ai été le jouet honteux des passions de mes
+maîtres, tant que j'ai eu de la beauté; et l'objet de leurs mépris et de
+leurs insultes lorsqu'elle fut flétrie. Peux-tu t'étonner, mon père, que je
+haïsse l'espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un
+changement aussi déplorable. La malheureuse sillonnée aujourd'hui de rides,
+et courbée de décrépitude, dont la rage s'exhale devant toi en malédictions
+impuissantes, peut-elle oublier qu'elle est la fille du noble thane de
+Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux!»</p>
+
+<p>«Toi, la fille de Torquil-Wolfganger! s'écria Cedric en reculant de
+surprise; toi, la fille de ce noble Saxon, de l'ami des compagnons d'armes
+de mon père!»--«L'ami de ton père! répéta Urfried; c'est donc Cedric
+surnommé le Saxon qui est devant mes yeux, car le noble Hereward de
+Rotherwood n'avait qu'un fils dont le nom est bien connu parmi ses
+compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement
+religieux? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t'a porté
+à fuir l'oppression dans l'ombre d'un cloître?»</p>
+
+<p>«Peu t'importe ce que je suis, dit Cedric; poursuis, malheureuse femme, ton
+récit d'horreurs et de crimes! oui, de crimes, et c'en est un déjà que
+d'avoir vécu pour les révéler.»--«Eh bien donc, continua la malheureuse
+vieille: j'ai un crime odieux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que
+tous les châtimens de l'enfer ne peuvent l'expier. Dans ces mêmes murs
+teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés
+j'ai vécu pour être l'esclave de leur meurtrier, et partager ses plaisirs
+et son odieux amour. N'était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui
+s'exhalait de mon sein fût un crime?»</p>
+
+<p>«Misérable! s'écria Cedric, quoi! tandis que les amis de ton père, tous les
+vrais Saxons déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de
+celle de son vaillant fils, tandis que l'on n'oubliait pas dans ces prières
+Ulrique, que l'on croyait assassinée, tandis que tous prenaient le deuil et
+rendaient hommage à ceux qui n'étaient plus, tu vivais pour mériter notre
+haine et notre exécration, tu vivais pour t'unir au vil tyran, au meurtrier
+de tes parens les plus proches et les plus chers, à celui qui avait répandu
+le sang innocent d'un enfant au berceau, afin qu'il ne restât pas un seul
+rejeton mâle de la noble maison de Torquil-Wolfganger. Ainsi tu t'es unie à
+lui par les liens d'un amour illégitime?»</p>
+
+<p>«Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l'amour, répondit la
+vieille. On rencontrerait plutôt l'amour dans les régions infernales de la
+Géhenne éternelle que sous ces voûtes impies. Non, je n'ai pas au moins ce
+reproche à me faire; abhorrer Front-de-Boeuf et toute sa race n'a cessé
+d'être le seul sentiment de mon âme, alors même qu'il cherchait à m'enivrer
+et à me plaire.»</p>
+
+<p>«Vous l'abhorrez, dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui;
+malheureuse! ne se trouvait-il donc là ni poignard, ni couteau, ni poinçon
+qui pût mettre fin à votre existence? y attachiez-vous assez de prix encore
+pour vouloir la conserver? Heureusement pour toi que le château d'un
+normand garde ses secrets aussi inviolablement qu'un tombeau; car si jamais
+j'eusse imaginé que la fille d'un Torquil vécût en communauté avec le
+meurtrier de son père, l'épée d'un Saxon aurait trouvé le chemin de son
+coeur jusque dans les bras de son séducteur.»</p>
+
+<p>«Aurais-tu réellement été capable de faire justice de cette manière au nom
+et à l'honneur des Torquil? demanda celle que désormais nous nommerons
+Ulrique; alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée; et
+jusque dans l'enceinte de ces lieux maudits où, comme tu le dis avec
+raison, le crime s'enveloppe d'un mystère impénétrable, j'ai entendu le nom
+de Cedric; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me
+réjouissais en pensant qu'il restait encore un vengeur à notre malheureuse
+patrie. J'ai eu aussi quelques heures de vengeance; j'ai soufflé la
+discorde entre mes ennemis, j'ai suscité les querelles et le meurtre au
+milieu des vapeurs de l'ivresse; j'ai vu leur sang couler, et j'ai entendu
+avec délices les gémissemens de leur agonie! Regarde-moi, Cedric, ne
+trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te
+rappelle les Torquil?»</p>
+
+<p>«Ne me parle pas d'eux, Ulrique, répondit Cedric avec une expression de
+douleur et d'épouvante; cette ressemblance que tu veux que je retrouve est
+celle qui sort du tombeau, lorsque l'esprit du mal ranime pour quelques
+instans un corps sans vie.»</p>
+
+<p>«Soit; mais cette figure infernale portait cependant le masque d'un esprit
+de lumière, lorsqu'elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Boeuf et
+son fils Réginald; les ténèbres de l'enfer devraient cacher ce qui
+s'ensuivit; mais l'amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier
+impitoyablement ce qui devrait forcer les morts à parler haut. Depuis
+long-temps les flammes dévorantes de la discorde éclataient entre le tyran
+farouche et son sauvage fils; depuis long-temps je nourrissais en secret
+une haine outrée. Elle éclata au milieu d'une orgie, et mon oppresseur
+succomba à sa propre table et de la main de son propre fils. Tels sont les
+secrets que renfermaient ces voûtes criminelles! Murs maudits,
+écroulez-vous! ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de
+la salle; écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui
+furent initiés à ces affreux mystères!»</p>
+
+<p>«Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, dit Cedric, quel fut ton
+sort après la mort de ton ravisseur?»--«Devine-le, mais ne le demande
+pas!... Je continuai d'habiter cette infâme demeure jusqu'à ce que la
+vieillesse hideuse et prématurée eût imprimé ses rides sur mon front. Je me
+vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma
+voix; forcée de borner la vengeance à laquelle j'avais donné un si vaste
+élan, à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux
+malédictions sans effet d'une rage impuissante; et condamnée à entendre, de
+la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins
+auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissemens de
+nouvelles victimes de l'oppression.»</p>
+
+<p>«Ulrique, reprit Cedric avec sévérité, comment oses-tu, avec un coeur qui,
+je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes,
+comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe
+que je porte? Malheureuse! songe à ce que pourrait faire pour toi le saint
+roi Édouard, s'il était présent. Le royal confesseur était doué par le ciel
+du pouvoir de guérir les ulcères du corps, mais Dieu seul peut guérir la
+lèpre de l'âme.»</p>
+
+<p>«Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère,
+s'écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, comment se termineront
+ces sentimens nouveaux qui sont nés dans ma solitude, et qui en sont le
+poison? Pourquoi des forfaits commis depuis long-temps viennent-ils se
+retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable? Quel
+sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a
+été une vie tellement misérable, que nulle expression ne pourrait la
+peindre? J'aimerais mieux appartenir à Woden, Hertha, à Zernebock, à Mesta
+et à Skogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par
+anticipation, et d'éprouver le supplice des terreurs qui troublent sans
+cesse mes jours et mes nuits.»</p>
+
+<p>«Je ne suis pas prêtre, reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette
+image déplorable de crime, de malheur et de désespoir; je ne suis pas
+prêtre, quoique j'en porte la robe sacrée.»--«Prêtre ou laïque, répondit
+Ulrique, tu es le premier que depuis vingt ans j'aie vu craignant Dieu et
+respectant les hommes; m'ordonnes-tu donc de m'abandonner au désespoir?»--«Je t'ordonne le repentir, dit Cedric; je t'exhorte à recourir à la
+prière et à la pénitence; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde! Mais
+je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.»--«Attends un moment
+encore, reprit Ulrique, fils de l'ami de mon père, ne me quitte pas ainsi,
+je t'en conjure, de peur que l'esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne
+me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité! Crois-tu que
+si Front-de-Boeuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce
+déguisement, sa vie serait de longue durée? Déjà ses yeux se sont fixés sur
+toi, comme ceux du faucon sur sa proie.»</p>
+
+<p>«Quand bien même il me déchirerait les entrailles, jamais ma langue ne
+proférera une seule parole que mon coeur ne puisse avouer. Je mourrai en
+Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité; je t'ordonne de te
+retirer: ne me touche pas! La vue de Front-de-Boeuf lui-même me serait moins
+odieuse que celle d'une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.»</p>
+
+<p>«Ce n'est que trop vrai, répondit Ulrique cessant de le retenir; poursuis
+ton chemin, et oublie, dans l'orgueil et l'arrogance de la vertu, que la
+misérable qui est devant toi est la fille de l'ami de ton père. Pars; si
+mes souffrances me séparent de l'espèce humaine, si je suis séparée de ceux
+dont j'avais droit d'attendre quelque protection, la vengeance ne me
+séparera pas d'eux! et je l'espère bien long-temps encore! Personne ne
+m'aidera, mais le bruit des actions que j'oserai entreprendre ira retentir
+aux oreilles de chacun. Adieu, ton mépris a rompu le dernier lien qui
+m'attachait encore à mes semblables, et ce lien était la pensée consolante
+que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.»</p>
+
+<p>«Ulrique, dit Cedric ému par cet appel, n'as-tu donc supporté la vie au
+milieu de tant de crimes et d'infortunes que pour céder au désespoir au
+moment que tes yeux dessillés s'ouvrent sur l'énormité de tes fautes, et
+lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique occupation?»</p>
+
+<p>«Cedric, tu connais peu le coeur humain! tu ne sais pas que pour penser et
+agir comme je l'ai fait il faut porter jusqu'à la frénésie l'amour du
+plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir; ces
+passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l'âme, en s'y
+abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est
+calmée depuis long-temps: la vieillesse n'a plus de plaisir; ses rides
+repoussantes n'ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au
+milieu des malédictions impuissantes! C'est alors que les remords et ses
+serpens font sentir au coeur coupable leurs piqûres empoisonnées! c'est
+alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l'avenir! c'est
+alors que, semblables aux démons de l'enfer, nous n'éprouvons que des
+remords, et jamais de repentir. Mais tes paroles ont réveillé en moi une
+nouvelle âme; comme tu l'as dit, tout est possible à ceux qui savent
+mourir! Tu m'as montré des moyens de vengeance: sois certain que je les
+saisirai. Cette passion terrible ne m'avait dominé jusqu'à présent que de
+concert avec d'autres passions rivales; désormais elle me possédera tout
+entière; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu'ait été la vie
+d'Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont
+réunies autour de ce château impie, afin de l'assiéger; hâte-toi de te
+mettre à leur tête et de les disposer pour l'assaut; et lorsque tu verras
+un étendard rouge flotter au dessus de la tour et se tourner vers l'angle
+oriental du donjon, presse vivement les Normands: alors ils auront assez
+d'ouvrage dans l'intérieur; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs
+flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t'en supplie, suis ton destin, et
+laisse-moi suivre le mien.»</p>
+
+<p>Cedric aurait désiré quelques renseignemens plus positifs sur le dessein
+qu'elle annonçait d'une manière si obscure, mais la voix farouche de
+Front-de-Boeuf se fit entendre tout à coup: «À quoi s'amuse ce fainéant de
+prêtre? s'écria-t-il; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle,
+j'en ferai un martyr s'il reste ici semant la trahison parmi mes gens!»--«Qu'une conscience bourrelée est un sinistre prophète! s'écria Ulrique;
+mais ne t'effraie pas, va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre
+des Saxons, qu'ils y répondent s'ils veulent par le chant belliqueux de
+Rollon, la vengeance répétera le refrain.» À ces mots elle disparut par une
+porte dérobée; et au même instant Réginald Front-de-Boeuf se présenta. Ce ne
+fut pas sans se faire violence que Cedric s'inclina devant l'orgueilleux
+baron qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.</p>
+
+<p>«Les pénitens, mon père, ont fait une longue confession, mais tant mieux
+pour eux, car c'est la dernière qu'ils feront. Les as-tu préparés à la
+mort?»--«Je les ai trouvés, répondit Cedric en mauvais français, dans les
+meilleures dispositions; ils s'attendent à tout depuis qu'ils ont appris en
+quel pouvoir ils sont tombés.»--«Si je ne me trompe, frère, reprit
+Front-de-Boeuf, il me semble que ton jargon sent diablement le saxon?»--«J'ai été élevé dans le couvent de saint Withold de Burton,» répondit
+Cedric.--«Tant pis, reprit le baron; il vaudrait mieux pour toi que tu
+fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes desseins;
+mais dans la conjoncture actuelle il n'y a pas de choix à faire. Ce couvent
+de saint Withold de Burton est un nid de hiboux digne d'être renversé. Le
+jour ne tardera pas à venir où le froc ne protégera pas plus le Saxon que
+la cotte de mailles.»</p>
+
+<p>«Que la volonté de Dieu soit faite!» dit Cedric d'une voix tremblante de
+colère, ce que Front-de-Boeuf attribua à la crainte.--«Tu rêves déjà, je le
+vois, que nos hommes d'armes sont dans ton réfectoire et dans ta cave. Mais
+j'ai un service à réclamer de ton saint ministère, consens à me le rendre;
+et, quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir dans ta cellule
+aussi tranquillement qu'un limaçon dans sa coquille.»--«Donnez-moi vos
+ordres,» dit Cedric cherchant à déguiser son émotion.--«Eh bien, suis-moi
+par ce passage; je te ferai sortir par la poterne.» Et tout en marchant
+devant le moine supposé, Front-de-Boeuf l'instruisit du rôle dont il voulait
+qu'il se chargeât. «Tu vois d'ici ce troupeau de pourceaux saxons qui ont
+osé environner le château de Torquilstone. Dis-leur donc ce que tu voudras
+sur la faiblesse de cette forteresse, parle-leur de manière à les retenir
+ici pendant vingt-quatre heures, et porte en même temps ce message... Mais,
+attends, sais-tu lire, frère.»</p>
+
+<p>«Non, excepté le bréviaire, répondit Cedric; encore ne connais-je ses
+caractères sacrés que parce que je sais par coeur le service divin, grâce à
+Notre-Dame et à saint Withold.»--«Tu es justement le messager qu'il me
+faut; porte donc cette lettre au château de Philippe de Malvoisin; tu diras
+qu'elle est envoyée par moi, qu'elle est écrite par le templier Brian de
+Bois-Guilbert, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la
+diligence qu'y peut mettre un cavalier bien monté. Dis-lui encore qu'il
+n'ait aucune inquiétude, qu'il nous trouvera frais et dispos derrière nos
+retranchemens. Ce serait une honte à nous de nous tenir cachés aux yeux
+d'une troupe de vagabonds qui sont disposés à fuir à l'aspect de nos
+étendards et au bruit de nos chevaux. Je te le répète, frère: imagine
+quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à conserver leur
+position jusqu'à l'arrivée de nos amis et de leurs lances. Ma vengeance est
+éveillée; elle ressemble à un faucon qui ne peut dormir qu'il ne se soit
+rassasié de sa proie.»</p>
+
+<p>«Par mon saint patron, s'écria Cedric avec plus de chaleur que n'en
+exigeait le caractère dont il était revêtu; par tous les saints qui ont
+vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai! Pas un Saxon ne
+s'éloignera de ces murailles, si j'ai assez d'adresse et assez d'influence
+sur eux pour les retenir.»--«Vraiment, dit Front-de-Boeuf, tu changes de
+ton, sire moine, et tu parles avec autant de hardiesse et d'énergie que si
+ton coeur était disposé à tressaillir de joie à la vue du massacre du
+troupeau saxon, et pourtant tu es de la race de ces pourceaux.»</p>
+
+<p>Cedric n'était pas très versé dans l'art de la dissimulation, et il aurait
+eu besoin en ce moment de l'une des idées dont le cerveau fertile de Wamba
+était rempli. Mais la nécessité est mère de l'invention, dit un vieux
+proverbe, et il murmura quelques mots sous son capuchon, comme pour faire
+accroire à Front-de-Boeuf qu'il regardait les gens qui cernaient le château
+tels que des rebelles et des excommuniés.</p>
+
+<p>«De par Dieu! s'écria ce dernier, tu dis vrai: j'oubliais que les fripons
+peuvent détrousser un abbé aussi lestement que s'ils étaient nés de l'autre
+côté du détroit salé. N'est-ce pas le prieur de Saint-Yves qu'ils lièrent à
+un chêne et qu'ils forcèrent à chanter la messe, tandis qu'ils vidaient ses
+malles et ses valises? Mais non, de par Notre-Dame, ce tour fut joué par
+Gauthier-de-Middleton, un de nos compagnons d'armes; mais ce furent des
+Saxons qui pillèrent la chapelle de Saint-Bees, et qui lui volèrent ses
+vases, ses chandeliers et ses ciboires, n'est-ce pas vrai?»</p>
+
+<p>«Ce n'étaient pas des hommes craignant Dieu,» répondit Cedric.--«Ils
+burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour plus
+d'une orgie secrète, bien que vous prétendissiez, vous autres moines,
+n'être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines; prêtre, tu dois
+avoir fait voeu de tirer vengeance d'un tel sacrilége?»--«Oui, j'ai fait voeu
+de vengeance, murmura Cedric, j'en atteste Saint-Withold.»</p>
+
+<p>Front-de-Boeuf arriva en ce moment à la poterne, où, après avoir traversé le
+fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite redoute ou
+défense extérieure qui donnait sur la campagne par une porte de sortie bien
+défendue. «Pars donc, lui dit Front-de-Boeuf, et, si tu remplis exactement
+mes intentions et que tu reviennes ensuite ici, tu y trouveras de la chair
+de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la chair de chien dans les
+boucheries de Sheffield. Écoute encore, tu me parais un joyeux confesseur,
+un bon vivant, reviens après l'assaut, et tu auras autant de Malvoisin
+qu'il en faudrait pour désaltérer tout un couvent.»</p>
+
+<p>«Assurément, nous nous reverrons,» répondit Cedric.--«En attendant, prends
+ceci,» continua le Normand; et au moment où Cedric franchissait le seuil de
+la poterne, il lui mit dans la main un besant d'or, et il ajouta:
+«Souviens-toi que je t'arracherai ton froc et ta peau si tu échoues dans
+ton entreprise.»--«Tu seras libre de faire l'un et l'autre, répondit Cedric
+en s'éloignant de la poterne et s'élançant avec joie dans la campagne, si,
+lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas quelque chose de mieux encore
+de ta main.» Se retournant alors vers le château dont il s'éloignait, il
+jeta au donneur le besant d'or: «Astucieux Normand, s'écria-t-il, puisse
+ton argent périr avec toi!»</p>
+
+<p>Front-de-Boeuf n'entendit qu'imparfaitement ces paroles, mais l'action lui
+parut très suspecte: «Archers, s'écria-t-il aux sentinelles qui gardaient
+les murailles, envoyez une flèche dans le froc de ce moine; mais, attendez,
+reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, ce serait peut-être agir
+inconsidérément; il faut nous fier à lui à défaut de meilleur moyen: au pis
+aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de Saxons que je tiens ici au
+chenil? Holà! geôlier Gilles, qu'on m'amène Cedric de Rotherwood et cet
+autre butor qui est avec lui, ce malotru de Coningsburgh, qu'ils nomment
+Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs pour la langue d'un chevalier
+normand, qu'ils laissent un goût de lard dans la bouche. Préparez-moi un
+flacon de vin, afin que, comme dit joyeusement le prince Jean, je puisse me
+la laver et me la rincer; portez-le dans la salle d'armes, et conduisez-y
+ces prisonniers.»</p>
+
+<p>Ses ordres furent exécutés à l'instant, et lorsqu'il entra dans cette salle
+gothique ornée des dépouilles obtenues par sa valeur et celle de son père,
+il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin; puis il aperçut
+deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens. Front-de-Boeuf, après
+avoir bu une longue rasade, examina ses deux captifs. Il était très peu
+familiarisé avec les traits de Cedric, qu'il n'avait vu que rarement, et
+qui évitait soigneusement toute communication avec ses voisins normands;
+or, il n'est pas étonnant que le soin avec lequel Wamba s'efforça de se
+cacher le visage avec son bonnet, le changement de costume, et l'obscurité
+de la salle, furent cause que Front-de-Boeuf ne s'aperçut pas que celui des
+prisonniers auquel il attachait le plus d'importance s'était évadé.</p>
+
+<p>«Braves Anglais, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités à
+Torquilstone? Savez-vous le châtiment que méritent les railleries
+insolentes et présomptueuses<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> que vous vous êtes permises à la fête d'un
+prince de la maison d'Anjou? Avez-vous oublié comment vous avez répondu à
+l'hospitalité si peu méritée que vous avez reçue du prince royal Jean? De
+par Dieu et saint Denis, si vous ne payez pas une énorme rançon, je vous
+ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu'à ce
+que les corbeaux et les vautours aient fait de vous deux squelettes. Parlez
+donc, chiens de Saxons, que m'offrez-vous pour racheter vos misérables
+vies? Vous, sire de Rotherwood, que me donnerez-vous?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a>Le texte emploie les deux mots <i>surquedy</i> et
+ <i>outre-cuidance</i>, qui ont pour synonymes <i>insolence</i> et
+ <i>présomption</i>.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Pas une obole, répondit Wamba; quant à me pendre par les pieds, on prétend
+que mon cerveau est bouleversé depuis le premier moment où on m'attacha le
+béguin autour de la tête, et il est possible qu'en me tournant sens dessus
+dessous il se rétablisse dans l'ordre naturel.»</p>
+
+<p>«Sainte Geneviève! s'écria Front-de-Boeuf, que veut dire un pareil langage?»
+Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric de la tête du
+bouffon, et ouvrant le col de son manteau, il reconnut le collier de
+cuivre, marque évidente de sa servitude. «Gilles, Clément, chiens de
+vassaux! s'écria le Normand furieux, qui m'avez-vous amené ici?»--«Je crois
+que je pourrai vous l'apprendre, dit de Bracy qui entrait en ce moment,
+c'est le fou de Cedric; celui qui, dans une escarmouche avec Isaac de York,
+montra tant de valeur, au sujet d'une dispute sur la préséance.»</p>
+
+<p>«Eh bien, je me charge d'arranger ce différent, reprit Front-de-Boeuf; ils
+seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de
+Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune
+entière est le moins qu'ils puissent donner, il faut en outre qu'ils
+fassent retirer ce guêpier de Saxons qui entourent le château, qu'ils
+renoncent à leurs prétendus priviléges, et qu'ils se reconnaissent comme
+nos serfs et vassaux; trop heureux si dans le nouveau monde qui va
+commencer, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, dit-il à deux de
+ses gens, allez me chercher le véritable Cedric; pour cette fois je vous
+pardonne votre erreur d'autant plus volontiers que vous n'avez fait que
+prendre un fou pour un Saxon franklin.»--«Oui, dit Wamba, votre excellence
+chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de franklins.»--«Que
+veut dire ce fripon?» demanda Front-de-Boeuf à ceux qui le gardaient, et qui
+répondirent avec une sorte de répugnance et d'hésitation, que si celui-ci
+n'était pas Cedric, ils ignoraient ce qu'il était devenu.</p>
+
+<p>«De par tous les saints du paradis! s'écria de Bracy, il faut qu'il se soit
+échappé sous les habits du moine!»--«Esprits d'enfer! répéta Front-de-Boeuf,
+c'était donc le verrat de Rotherwood que j'ai conduit à la poterne et que
+j'ai mis dehors de ma propre main. Et toi, dit-il à Wamba, toi dont la
+folie a surpassé la folie d'idiots plus idiots que toi, je te donnerai les
+saints ordres, et je te ferai tonsurer; holà! qu'on lui arrache la peau du
+crâne, et qu'on le précipite la tête la première du haut des murailles. Ton
+métier est de plaisanter, plaisante donc maintenant.»</p>
+
+<p>«Vous me traitez bien mieux que vous ne me l'aviez promis, noble chevalier,
+repartit le pauvre Wamba, dont le goût pour la bouffonnerie ne pouvait être
+surmonté, même dans la perspective d'une mort prochaine: en me donnant la
+calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un cardinal, de simple
+moine que j'étais.»--«Le pauvre diable, dit de Bracy, veut mourir fidèle à
+sa vocation. Front-de-Boeuf, de grâce, épargnez sa vie, donnez-le moi, je
+vous le demande pour divertir mes compagnies franches. Qu'en dis-tu,
+fripon? veux-tu m'appartenir et venir à la guerre avec moi?»--Oui,
+vraiment, avec la permission de mon maître, car voyez-vous, dit Wamba en
+montrant le collier qu'il portait, je ne puis quitter ceci sans son
+consentement.»--«Oh! une lime normande aura bientôt scié le collier d'un
+Saxon, répondit de Bracy.»</p>
+
+<p>«Vraiment, noble sire? reprit le bouffon: de là vient donc le proverbe:
+scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuiller
+normande sur le plat saxon; et l'Angleterre gouvernée selon la volonté des
+normands; et toute la joie de l'Angleterre ne reparaîtra que lorsqu'elle
+sera délivrée de ces quatre maux.»</p>
+
+<p>«Tu as réellement beau jeu, de Bracy, dit Front-de-Boeuf, de t'amuser à
+écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne vois-tu
+pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication avec nos
+amis du dehors vient d'échouer par les ruses de ce bouffon bariolé dont tu
+es si jaloux de le montrer le protecteur? Qu'avons-nous à attendre
+désormais, si ce n'est un assaut prochain?»--«Aux murailles! aux murailles!
+s'écria de Bracy, m'as-tu jamais vu plus grave au moment du combat? Qu'on
+appelle le templier, et qu'il défende sa vie avec la moitié du courage
+qu'il a montré à défendre son ordre: viens toi-même faire voir ta taille de
+géant sur les murailles; sois tranquille, de mon coté, je n'épargnerai
+rien; tu peux compter qu'il sera aussi facile aux Saxons d'escalader ces
+murs que les tours de Torquilstone. Mais au surplus, si vous voulez entrer
+en arrangement avec ces vauriens, pourquoi n'emploiriez-vous pas la
+médiation de ce digne franklin, qui paraît depuis quelques instans
+contempler avec envie ce flacon de vin? Tiens, Saxon, continua-t-il en
+s'adressant à Athelstane, et en lui présentant une coupe pleine; rince ton
+gosier avec cette noble liqueur, et réveille ton âme engourdie, afin de
+nous dire quelle rançon tu nous offres pour ta liberté.»--«Ce qu'un homme
+d'honneur peut donner, répondit Athelstane, mille marcs d'argent, pour moi
+et mes compagnons.»--«Et nous garantis-tu la retraite de ce rebut de
+l'humanité qui cerne le château, contre tout respect pour les lois de Dieu
+et du roi?» demanda encore Front-de-Boeuf. «Je ferai tout ce qui sera en mon
+pouvoir pour cela, répondit Athelstane; je les déterminerai à se retirer,
+et je ne doute pas que le noble Cedric ne veuille bien me seconder.»</p>
+
+<p>«Nous consentons donc à t'accorder la liberté, dit Front de-Boeuf; toi et
+les tiens seront libres, et la paix régnera de part et d'autre, au moyen de
+mille marcs d'argent que tu paieras. C'est une rançon bien misérable,
+Saxon, et tu me dois de la reconnaissance des conditions modérées
+auxquelles je consens à l'échange de vos personnes. Mais fais attention que
+ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.»--«Ni la fille du juif,» dit
+le templier qui venait d'entrer. «Ni la suite du Saxon Cedric,» ajouta
+Front-de-Boeuf. «Je serais indigne du nom de chrétien, si je désirais
+comprendre dans ce traité les incrédules que vous venez de nommer,» reprit
+Athelstane. «Ajoutez encore qu'il ne concerne pas non plus lady Rowena,
+ajouta de Bracy; il ne sera jamais dit que je me serai laissé dépouiller
+d'une aussi belle conquête sans avoir rompu une lance pour elle.»</p>
+
+<p>«Et de plus, reprit Front-de-Boeuf, notre traité ne regarde point encore ce
+misérable bouffon que je garde pour qu'il serve d'exemple à tous les
+coquins comme lui qui voudraient appliquer leurs bouffonneries aux choses
+importantes.»--«Lady Rowena, répondit Athelstane d'un ton ferme et assuré,
+est ma fiancée; je me ferais écarteler par des chevaux indomptés, plutôt
+que de consentir à me séparer d'elle. Quant au serf Wamba, il a sauvé
+aujourd'hui la vie de son maître, et je perdrais la mienne plutôt que de
+souffrir qu'on fît tomber un cheveu de sa tête.»--«Ta fiancée? s'écria de
+Bracy; lady Rowena, la fiancée d'un vassal tel que toi! Saxon, tu rêves
+sans doute que tes sept royaumes subsistent encore; mais je te le dis: les
+princes de la maison d'Anjou ne donnent pas leurs pupilles à des hommes
+d'un lignage semblable au tien.»</p>
+
+<p>«Mon lignage, orgueilleux Normand, descend d'une source plus ancienne et
+plus pure que celle d'un mendiant français qui ne vit qu'au prix du sang
+d'une troupe de brigands rassemblés sous son misérable étendard. Mes
+ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui chaque
+jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de centaines
+de vassaux que tu ne peux compter d'individus à ta suite. Leurs noms, leur
+renommée, ont été célébrés par les ménestrels; leurs institutions
+conservées dans le Wittenagemots, leurs dépouilles mortelles ont été
+accompagnées à leur dernière demeure par les prières des saints, et des
+monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.»</p>
+
+<p>«Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, dit Front-de-Boeuf satisfait de
+l'humiliation que son compagnon venait de recevoir; le Saxon a frappé...»--«Aussi juste qu'un Saxon peut frapper, répondit de Bracy avec un air
+d'insouciance, lorsqu'après lui avoir enchaîné les mains on veut bien lui
+laisser le libre usage de sa langue. Mais la volubilité de ta rodomontade,
+ajouta-t-il en s'adressant à Athelstane, n'obtiendra pas la liberté de lady
+Rowena.»</p>
+
+<p>Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu'il n'avait
+coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, et quelque intérêt qu'il
+y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par
+l'arrivée d'un valet qui annonça qu'un moine se présentait à la poterne en
+demandant à être admis. «Au nom de saint Bonnet, prince de tous ces
+mendians désoeuvrés, dit Front-de-Boeuf, est-ce un véritable moine pour cette
+fois, ou un autre imposteur? Esclaves, qu'on le fouille; et si vous vous
+laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les yeux et mettre
+en place des charbons ardens.»</p>
+
+<p>«Que j'endure tout l'excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si
+celui-ci n'est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît bien; il
+vous certifiera que c'est le frère Ambroise, moine de la suite du prieur de
+Jorvaulx.»--«Alors, qu'il soit introduit, reprit Front-de-Boeuf;
+probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Le diable
+et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu'ils courent ainsi le
+pays. Qu'on éloigne ces prisonniers; et toi, Saxon, songe à ce que tu as
+entendu.»</p>
+
+<p>«Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à être
+logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui offre une
+pareille rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus brave parmi
+nous, de me rendre raison corps à corps de l'attentat commis contre ma
+liberté. Ce défi t'a déjà été porté de ma part par ton écuyer tranchant; tu
+n'en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre: voici mon gant.»--«Je
+n'accepte point le défi de mon prisonnier, répondit Front-de-Boeuf; et
+Maurice de Bracy ne l'acceptera pas non plus. Gilles, continua-t-il,
+suspends le gant de ce franklin sur une des cornes de ce bois de cerf qui
+est là-bas; il y restera jusqu'à ce que son maître soit remis en liberté.
+S'il a l'audace de le demander et d'affirmer qu'il a été fait mon
+prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint Christophe qu'il
+trouvera un homme qui n'a jamais refusé de se trouver face à face d'un
+ennemi à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux.»</p>
+
+<p>On éloigna les prisonniers saxons, et au même moment on introduisit le
+moine Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d'un trouble
+extrême. «Voilà, ma foi, le véritable <i>pax vobiscum</i>, dit Wamba en passant
+près des frères; les autres n'étant que de la fausse monnaie,»--«Sainte
+mère de Dieu! s'écria le moine en s'adressant aux chevaliers, je suis enfin
+en sûreté et sous la garde de chrétiens respectables.»--«Oui, tu es en
+sûreté, répondit de Bracy; et quant aux chrétiens, tu vois devant toi le
+vaillant baron Réginald Front-de-Boeuf, qui a les juifs en horreur, et le
+brave templier Brian de Bois-Guilbert, dont le métier est de tuer des
+Sarrasins. Si à de tels signes tu ne reconnais pas là de bons chrétiens, je
+n'en connais aucun qui en porte de plus authentiques.»</p>
+
+<p>«Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de
+Jorvaulx, reprit le moine sans faire attention au ton dont la réplique de
+de Bracy avait été faite; vous lui devez secours et protection, comme
+chevaliers et frères en Dieu; car, comme dit le bienheureux saint Augustin
+dans son traité <i>De civitate Dei</i>....»--«Que le diable dise ce qu'il
+voudra, interrompit Front-de-Boeuf, que dis-tu, toi, messire prêtre? nous
+n'avons pas le temps d'écouter les citations des saints pères.»</p>
+
+<p>«<i>Sancta Maria!</i> dit le saint père en poussant un soupir, comme ces
+profanes laïques sont prompts à se mettre en courroux! Mais enfin, braves
+chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le crime,
+abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son église, et sans
+égard pour la bulle du saint siége, qui commence par: <i>Si quis, suadente
+diabolo</i>...»--«Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou nous devinons
+tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton maître le prieur est
+prisonnier, et de qui?»</p>
+
+<p>«Oui, sans doute, répondit Ambroise; il est entre les mains des brigands
+qui infestent ces forets, enfans de Bélial et contempteurs du texte sacré
+qui dit: «Ne touchez pas à mes oints, et ne faites point de mal à mes
+prophètes.»--«Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos épées,
+chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant à ses compagnons, et qui
+tournera à notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au lieu de
+nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Reposez-vous
+donc sur ces saints fainéans, au moment où le danger est le plus pressant!
+Allons, voyons, prêtre; parle, et dis-nous vite, ce que ton maître attend
+de nous.»</p>
+
+<p>«Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacriléges ont été portées
+sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saintes ordonnances que je
+viens de citer, et les enfans de Bélial, après avoir pillé ses malles et
+ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d'or pur, lui demandèrent
+en outre une somme considérable dont le paiement peut seul lui procurer la
+liberté. C'est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis
+les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la rançon
+exigée, soit en employant la force des armes, ainsi que vous aviserez.»</p>
+
+<p>«Que le prieur s'adresse au diable pour en être secouru, dit Front-de-Boeuf.
+Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il
+trouvé qu'un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour
+venir au secours d'un homme d'église, dont les sacs sont dix fois plus
+remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous lui prêter nos bras et
+notre valeur, nous qui sommes enfermés ici et arrêtés par des troupes dix
+fois plus nombreuses que les nôtres, et qui devons nous attendre à être
+attaqués d'un moment à l'autre?»--«C'est ce que j'allais vous dire,
+répliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas donné le temps; et
+d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces scélérats de proscrits trouble
+la tête d'un homme de mon âge. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'ils
+sont occupés à établir un camp et à construire des ouvrages destinés à
+l'attaque de ce château.»--«Vite sur les remparts, dit de Bracy; voyons ce
+que font ces misérables;» et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre garnie
+de treillage, qui conduisait à une espèce de terrasse et de balcon en
+saillie, puis se mit aussitôt à crier aux personnes qui étaient dans
+l'appartement: «Par saint Denis, le vieux moine a dit vrai; les voilà qui
+apportent des mantelets et des pavois<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> et l'on voit sur la lisière du
+bois les archers se formant en troupe semblable à un nuage noir précurseur
+de la grêle.»</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> Le mantelet était une machine composée de madriers
+ recouverts de planches, que l'on faisait avancer devant soi, dans
+ l'attaque des places, pour se mettre à couvert des traits des
+ assiégés. Le pavois était une espèce de grand bouclier qui couvrait
+ toute la personne.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Réginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt,
+saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna
+l'ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.</p>
+
+<p>«De Bracy, s'écria-t-il, veille sur la partie de l'est, où les murs sont le
+moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces
+depuis long-temps, a dû te rendre parfait dans l'art de l'attaque et de la
+défense des places; charge-toi de la partie de l'ouest; moi, je vais me
+porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous
+borner à défendre un seul point; nous devons aujourd'hui nous trouver
+partout, nous multiplier pour ainsi dire, de manière à porter par notre
+présence du secours et du renfort partout où l'attaque sera la plus chaude.
+Nous sommes peu nombreux, il est vrai; mais l'activité et la valeur peuvent
+y suppléer, car enfin nous n'avons affaire qu'à de misérables paysans.»</p>
+
+<p>«Mais, nobles chevaliers, s'écria le père Ambroise au milieu du tumulte et
+de la confusion occasionnés par les préparatifs de défense, aucun de vous
+ne voudra-t-il écouter la pétition du révérend père en Dieu Aymer, prieur
+de Jorvaulx? Noble sire Réginald, écoute-moi, je t'en supplie.»</p>
+
+<p>«Va marmotter tes pétitions au ciel, répondit le féroce Normand, car pour
+nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les entendre.
+Holà! Anselme! veille à ce que nous ayons de la poix et de l'huile
+bouillantes, pour en arroser les têtes de ces traîtres audacieux. Il faut
+aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. Que l'on
+arbore ma bannière à tête de taureau; ces misérables verront bientôt à qui
+ils auront affaire aujourd'hui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a>Le carreau était le trait particulier à l'arbalète, comme la
+ flèche était celui que l'on décochait avec l'arc.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Mais, noble seigneur, reprit le moine s'efforçant d'attirer l'attention,
+considère mon voeu d'obéissance, et permets-moi de m'acquitter entièrement
+du message de mon supérieur.»</p>
+
+<p>«Qu'on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Boeuf; qu'on
+l'enferme dans la chapelle, pour y débiter son chapelet jusqu'à la fin de
+cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de Torquilstone
+que d'entendre des <i>pater</i> et des <i>ave</i>; ce sera, je crois, la première
+fois qu'ils auront été ainsi honorés depuis leur sortie de l'atelier du
+sculpteur.»</p>
+
+<p>«Ne blasphème point les saints, sire Réginald, dit de Bracy, nous aurons
+besoin de leur assistance aujourd'hui, avant que nous ayons forcé cette
+troupe de brigands à se débander.»</p>
+
+<p>«Je n'en attends pas grand secours, répondit Front-de-Boeuf, à moins que
+nous ne les précipitions du haut des murailles sur les têtes de ces
+coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien, et
+qui suffirait lui seul à renverser toute une compagnie.»</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des assiégeans
+avec un peu plus d'attention que le brutal Front-de-Boeuf, ou son étourdi
+compagnon.</p>
+
+<p>«Par l'ordre dont je fais partie, dit-il, ces gens-ci s'approchent de la
+place avec une plus grand connaissance de la tactique militaire, de quelque
+part qu'elle leur vienne, que je ne m'y serais attendu. Voyez avec quelle
+adresse ils profitent du moindre abri que leur offre un arbre ou un
+buisson, et évitent de s'exposer aux traits de nos arbalétriers? Je
+n'aperçois chez eux ni bannière, ni étendard, et néanmoins je gagerais ma
+chaîne d'or qu'ils sont commandés par quelque noble chevalier, ou quelque
+personnage exercé au métier de la guerre.»</p>
+
+<p>«Je l'aperçois, dit de Bracy, je vois flotter le panache, et briller
+l'armure d'un chevalier. Voyez là-bas cet homme d'une taille élevée, qui
+porte une cotte de mailles de couleur noire, et qui est occupé à former les
+derniers rangs de sa troupe de bandits. Par saint Denis! je crois que c'est
+justement celui que nous appelions le <i>Noir-Fainéant</i>, le même qui te fit
+vider les arçons au tournoi d'Ashby.»</p>
+
+<p>«Tant mieux, dit Front-de-Boeuf; il vient sans doute ici pour me donner ma
+revanche. C'est probablement quelque rustaud, un homme de rien, puisqu'il
+n'osa s'arrêter pour faire valoir ses droits au prix du tournoi, dont il
+n'était redevable qu'au hasard. Je l'aurais vainement cherché dans les
+lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs ennemis, et je suis
+vraiment charmé qu'il se montre ici au milieu de cette canaille.»</p>
+
+<p>L'approche de l'ennemi qui paraissait devoir être très prochaine mit fin à
+la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste, à la tête de
+la petite troupe qu'il avait pu rassembler; et bien que le nombre des
+assiégés fût insuffisant pour la défense générale des murailles, néanmoins
+on attendit avec calme et courage l'assaut dont on était menacé.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Et cependant cette race errante, qui n'a plus de
+ patrie, qui se trouve séparée du reste des nations, se
+ vante de posséder et possède en effet la connaissance
+ des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts
+ qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets;
+ et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent
+ indignes à la vue, cueillies par eux, développent des
+ vertus auxquelles on n'avait jamais songé.»</span><br>
+ <span class="rig"><i>Le Juif de Malte</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous informions
+le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de connaître pour bien
+entendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui aura sans
+doute fait soupçonner d'avance que, lorsque Ivanhoe fut tombé et qu'il
+semblait abandonné de l'univers entier, ce fut Rébecca qui, à force de
+prières et d'importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune
+et brave guerrier du lieu du tournoi à la maison que pour le moment le juif
+habitait dans un des faubourgs d'Ashby. En toute autre circonstance, il
+n'aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était
+d'un caractère bon et reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et
+les timides scrupules de sa nation persécutée, et il s'agissait de les
+vaincre.</p>
+
+<p>«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur se
+fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et sur son
+corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre maison,
+jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre loi nous
+défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil, excepté pour
+l'intérêt de notre commerce.»</p>
+
+<p>«Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca;
+sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans
+les plaisirs; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux, le
+gentil devient le frère du juif.»--«Je voudrais bien, répliqua Isaac,
+connaître l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais enfin
+il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte de tout son sang.
+Que Seth et Reuben le portent à Ashby.»--«Il vaut bien mieux, dit Rébecca,
+le placer dans ma litière; je monterai sur l'un des palefrois.»--«Ce serait
+t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits enfans<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a> d'Ismaël et
+d'Edom, reprit Isaac à voix basse, en jetant un coup d'oeil de méfiance sur
+la foule de chevaliers et d'écuyers voisins. Mais déjà Rébecca s'occupait
+de l'exécution de son oeuvre de charité, sans écouter ce que lui disait son
+père, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci, la tirant par sa mante, s'écria de
+nouveau d'une voix émue: «Mais, par la barbe d'Aaron! si le jeune homme
+vient à mourir, s'il meurt dans notre maison, ne dira-t-on pas que nous
+sommes coupables de sa mort, et ne serons-nous pas mis en pièces par la
+multitude?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a>Le texte dit <i>dogs</i>, chiens; un équivalent nous a semblé
+ préférable.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant
+doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne
+l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement
+responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant
+Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je suis
+aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure, que je le
+serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma bourse. Je sais
+d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassé, de Byzance,
+dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile dans l'art de guérir, et
+que tu connais la vertu des plantes et des élixirs. Fais donc ce que ton
+coeur te dictera; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne et un
+cantique d'allégresse pour moi et pour ma maison, et pour le peuple de mes
+pères.»</p>
+
+<p>Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la
+bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby,
+aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et
+repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et
+licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les
+conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le hasard
+la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout principe de
+moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter le malade dans
+son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner ses blessures et à
+les panser de ses propres mains. Le plus jeune lecteur de romans et de
+ballades se rappellera sans doute que, dans les siècles d'ignorance, comme
+on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans
+les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier
+confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en
+avaient fait une plus profonde à son coeur.</p>
+
+<p>Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la
+science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il souvent
+que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient tout-puissans,
+lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se confiaient aux soins
+de quelques personnes expérimentées parmi cette nation méprisée. C'était,
+il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens, que les
+rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et
+particulièrement dans l'art cabalistique, lequel tirait son nom et son
+origine des études des sages d'Israël; mais toutes ces idées n'empêchaient
+pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur
+côté, les rabbins ne disconvenaient point qu'ils ne fussent en possession
+de connaissances surnaturelles; et cette sorte d'aveu ou de désaveu, de
+leur part, n'ajoutait rien à la haine, déjà portée au plus haut point, que
+l'on avait pour leur nation; tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le
+mépris qui se mêlait à cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si
+l'on considère les cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs
+étaient en possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et
+que, poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière
+de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et les
+chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces derniers.</p>
+
+<p>La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la
+science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein de
+sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au
+delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du
+siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été
+données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres
+docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une mère,
+et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait reçus de
+son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances. Miriam avait
+éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme, mais ses secrets
+n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en la possession de son
+intelligente élève.</p>
+
+<p>Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était
+universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la regardait
+presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans
+les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talens, mais
+plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour elle, accordait à sa
+fille plus de liberté que n'en donnaient aux personnes de son sexe les
+habitudes de sa nation; et, comme nous venons de le voir, se laissait
+souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle contrariait la sienne.</p>
+
+<p>Lorsque Ivanhoe arriva à la demeure d'Isaac, il était encore dans un état
+d'insensibilité occasionné par la grande perte de sang qu'il avait faite en
+son combat au tournoi. Rébecca examina la blessure; et après y avoir
+appliqué les vulnéraires que son art lui prescrivait, elle dit à son père
+que, si l'on pouvait empêcher la fièvre de se déclarer, ce dont elle ne
+doutait nullement, vu la perte considérable de sang, et si le baume de
+Miriam n'avait rien perdu de sa vertu, il n'y avait rien à craindre pour la
+vie du malade, qui pourrait très bien se mettre en route avec eux, le
+lendemain, pour aller à York. Isaac ne parut pas fort satisfait de cette
+déclaration; sa charité se serait volontiers arrêtée tout court à Ashby;
+tout au plus il aurait laissé son hôte blessé pour être soigné dans la
+maison qu'il habitait alors, en se rendant responsable envers le
+propriétaire Israélite du paiement de tous les frais; mais Rébecca s'opposa
+à ce dessein, et allégua plusieurs raisons, dont nous ne rapporterons que
+les deux suivantes, qu'Isaac regarda comme particulièrement importantes. La
+première fut qu'elle ne voulait, sous aucun prétexte, remettre la fiole qui
+contenait son baume précieux aux mains d'aucun médecin, fût-il même de sa
+propre nation, de crainte que le secret mystérieux de sa composition ne
+vînt à être découvert; la seconde, que ce chevalier blessé, Wilfrid
+d'Ivanhoe, était l'intime favori de Richard Coeur-de-Lion, et que si ce
+monarque revenait, Isaac, qui avait fourni à son frère Jean de fortes
+sommes d'argent pour l'aider à accomplir ses projets de révolte, aurait
+besoin d'un protecteur puissant qui jouirait de la plus haute faveur auprès
+de Richard.</p>
+
+<p>«Il n'y a rien, ma fille, dans tout cela qui ne soit vrai, dit Isaac cédant
+à la force de ses raisonnemens; ce serait offenser le ciel que de trahir
+les secrets de la bienheureuse Miriam; le bien que le ciel nous accorde ne
+doit pas être indiscrètement prodigué à ceux qui nous entourent, que ce
+soit des talens d'or, des cicles d'argent, ou bien les mystères secrets
+d'un sage médecin. Tu as raison, ils doivent être soigneusement laissés en
+la possession de ceux à qui la Providence a daigné les révéler; et quant à
+celui que les Nazaréens d'Angleterre appellent Coeur-de-Lion, assurément il
+vaudrait mieux pour moi tomber sous les griffes d'un énorme lion d'Idumée,
+que sous les siennes, s'il vient à acquérir des preuves de mes rapports
+avec son frère. Ainsi donc je prête l'oreille à tes conseils, et ce jeune
+homme voyagera avec nous jusqu'à ce que ses blessures soient guéries; et si
+l'homme au coeur de lion revient sur cette terre, ainsi qu'on l'annonce en
+ce moment, alors ce Wilfrid d'Ivanhoe sera pour moi un mur de défense,
+lorsque le coeur du roi sera enflammé de courroux contre ton père; et s'il
+ne revient pas, ce Wilfrid pourra encore nous rembourser nos frais
+lorsqu'il aura gagné des trésors par la force de sa lance ou à la pointe de
+son épée, comme il a fait hier et aujourd'hui; car ce chevalier est un bon
+et brave jeune homme, qui est exact au jour qu'il a fixé, qui rend ce qu'il
+a emprunté, et qui secourt l'Israélite; oui, le fils de la maison de mon
+père, lorsqu'il le voit entouré de voleurs puissans et des enfans de
+Bélial.»</p>
+
+<p>Ce ne fut que vers la fin de la soirée qu'Ivanhoe reprit assez de
+connaissance pour juger de sa position. Il sortit d'un assoupissement
+souvent interrompu, l'âme encore en proie aux impressions confuses qui sont
+naturellement la suite d'un état d'insensibilité. Pendant quelque temps, il
+lui fut impossible de retracer à son esprit les circonstances qui avaient
+précédé sa chute dans la lice, ni d'établir aucune liaison suivie des
+événements auxquels il avait pris part la veille. Des impressions confuses
+de ses blessures et de quelques chagrins, outre son état de faiblesse et
+d'épuisement, se mêlaient au souvenir de coups portés et reçus, de
+coursiers se précipitant les uns sur les autres, renversant et renversés;
+de cris de guerre et de cliquetis d'armes, et de tout le tumulte
+assourdissant et confus des combats. Il fit un effort pour écarter le
+rideau qui entourait sa couche, et il réussit en partie, malgré la douleur
+qu'il ressentait de ses plaies.</p>
+
+<p>À sa grande surprise il se vit dans un appartement décoré avec
+magnificence, mais ayant pour siéges des coussins au lieu de chaises, et
+offrant d'ailleurs plusieurs autres rapports avec le costume oriental; il
+douta un instant si durant le sommeil on ne l'avait pas transporté en
+Palestine. Ce doute sembla devenir pour lui une sorte de certitude lorsque
+la tapisserie venant à s'écarter, il aperçut sortant par une porte dérobée
+une femme richement vêtue, et dont la parure rappelait plutôt le goût
+oriental que celui de l'Europe, et s'avancer vers lui, suivie d'un
+domestique à figure basanée.</p>
+
+<p>Au moment où le chevalier blessé allait adresser la parole à cette belle
+étrangère, elle lui imposa silence en posant sur ses lèvres de rose un
+doigt façonné par les grâces, tandis que son esclave s'occupait à découvrir
+le côté où était la blessure d'Ivanhoe. La belle Juive s'assura par
+elle-même que le bandage n'avait pas été dérangé, et que la blessure était
+en état progressif de guérison. Elle s'acquitta de ses fonctions avec cette
+simplicité et cette modestie qui, même dans des siècles plus civilisés,
+auraient pu repousser d'avance tout soupçon d'acte contraire à la
+délicatesse scrupuleuse, si naturelle à son sexe. L'idée d'une fille si
+jeune et si belle se tenant auprès d'un lit de douleur, occupée à panser
+les blessures d'un malade de sexe différent, disparaissait et se confondait
+admirablement dans celle d'un être bienfaisant, contribuant par
+l'efficacité de son art à soulager la douleur et à détourner le coup de la
+mort. Rébecca donna quelques courtes instructions à son domestique, et
+s'exprima dans la langue des hébreux; celui-ci, accoutumé à aider sa
+maîtresse en pareilles occasions, obéit sans répliquer.</p>
+
+<p>Les accents d'une langue étrangère, quelque durs qu'ils eussent pu
+paraître, prononcés par tout autre personne, avaient dans la bouche de
+Rébecca cet effet romanesque et enchanteur que l'imagination attribue aux
+charmes d'une fée bienfaisante, inintelligible à l'oreille, il est vrai,
+mais qui touche, qui va jusqu'au coeur, lorsqu'il est accompagné d'une
+prononciation douce, d'un regard où se peint la bienfaisance la plus
+désintéressée. Sans chercher à hasarder aucune nouvelle question, Ivanhoe
+laissa ces deux personnes faire usage des moyens qu'elles jugèrent les plus
+propres à opérer sa guérison. Ce ne fut qu'après que toutes ces opérations
+furent terminées et lorsque celle qui venait de le soigner avec tant de
+bienveillance se disposait à se retirer, que le malade, ne pouvant plus
+réprimer sa curiosité: «Jeune et douce fille,» dit-il en arabe, car ses
+voyages dans l'orient lui avaient rendu cette langue familière, et il lui
+avait paru probable qu'il serait entendu par une femme à turban et à caftan
+qui était devant lui; «je vous en prie, belle et bonne demoiselle, ayez la
+bonté de.....» Mais il fut interrompu par l'aimable juive, dont un sourire
+qu'elle eut de la peine à retenir, vint un instant colorer le visage qui
+avait généralement l'expression d'une mélancolie contemplative.</p>
+
+<p>«Je suis Anglaise, sire chevalier, dit-elle, et je parle la langue de mon
+pays quoique mon costume et ma famille appartiennent à un autre climat.»--«Noble demoiselle,» reprit Ivanhoe...; mais Rébecca se hâta de
+l'interrompre de nouveau. «Sire chevalier, dit-elle, ne me donnez pas
+l'épithète de noble. Il est à propos que vous sachiez dès à présent que
+votre servante est une pauvre juive, la fille de cet Isaac d'York, dont
+vous avez été dernièrement le bon et bienfaisant seigneur. Il est bien
+juste que lui, et toute sa famille, vous donnent tous les soins et les
+secours qu'exige impérieusement votre présente situation.»</p>
+
+<p>Je ne sais si lady Rowena aurait été très satisfaite de l'espèce d'émotion
+avec laquelle son tout dévoué chevalier avait jusqu'ici fixé ses regards
+sur les beaux traits, l'ensemble enchanteur de la figure et les yeux
+brillans de l'aimable Rébecca, de ces yeux surtout dont l'éclat était
+adouci par des cils longs et soyeux, qui leur servaient d'ombrage, et qu'un
+ménestrel aurait comparés à l'étoile du soir, dardant ses rayons à travers
+un berceau de jasmin. Mais Ivanhoe était trop bon catholique pour conserver
+des sentiments de cette nature envers une juive. La jeune Israélite l'avait
+prévu, et pour cela elle s'était empressée de faire connaître le nom et
+l'origine de son père. Néanmoins, car la belle et sage fille d'Isaac
+n'était pas sans avoir sa petite part des faiblesses de son sexe, elle ne
+put s'empêcher de soupirer lorsqu'elle vit le regard d'admiration
+respectueuse, mêlée de tendresse, qu'Ivanhoe avait jusqu'alors jeté sur sa
+bienfaitrice inconnue, se changer tout à coup en un air froid, composé,
+recueilli, et n'exprimant que le simple sentiment d'une reconnaissance, que
+l'on ne peut s'empêcher de témoigner pour un service rendu par un individu
+de qui on ne l'attendait point, et qui appartient à une classe inférieure.
+Ce n'est pas que le premier mouvement d'Ivanhoe eût imprimé quelque chose
+de plus que cet hommage banal de dévouement que la jeunesse rend toujours à
+la beauté; mais il était mortifiant pour la pauvre Israélite que l'on ne
+pouvait supposer entièrement ignorante de ses titres à un pareil hommage,
+de voir qu'un seul mot l'eût reléguée dans une caste avilie, à laquelle on
+n'eût osé accorder publiquement cette marque de respect.</p>
+
+<p>Mais par sa douceur de caractère et sa candeur d'âme, Rébecca ne faisait
+pas un crime à Ivanhoe de partager les préjugés universels de son siècle et
+de sa religion: au contraire, quoique bien convaincue que son malade ne la
+regardait alors que comme appartenant à une race frappée de réprobation, et
+avec laquelle il était déshonorant d'avoir d'autres rapports que ceux qui
+étaient absolument nécessaires, la juive ne cessa de donner les mêmes soins
+et les mêmes attentions à sa guérison et à sa convalescence. Elle l'informa
+de la nécessité où ils étaient de se rendre à York, et de la résolution que
+son père avait prise de le faire transporter dans cette ville, et de le
+garder chez lui jusqu'à ce que sa santé fût rétablie. Ivanhoe montra une
+grande répugnance pour ce projet, mais il la motiva sur celle qu'il avait
+d'occasionner de nouveaux embarras à son bienfaiteur.</p>
+
+<p>«Ne pourrait-on trouver, dit-il, dans Ashby, ou dans les environs, quelque
+franklin saxon, ou même quelque riche paysan qui voulût se charger de
+garder chez lui un compatriote blessé, jusqu'à ce qu'il fût en état de
+reprendre son armure? N'y aurait-il pas de couvent doté par les Saxons, où
+il pût être reçu? ou bien ne pourrait-on le transporter jusqu'à Burton, où
+il était bien sûr d'être reçu avec hospitalité par Walthcoff, abbé de
+Saint-Withold, et qui était son parent?»</p>
+
+<p>«La plus misérable chaumière, dit Rébecca avec un sourire mélancolique,
+serait sans doute préférable pour y établir votre résidence, à la demeure
+d'un juif méprisé; néanmoins, sire chevalier, à moins que de renvoyer votre
+médecin, vous ne pouvez changer de logement. Notre nation, comme vous le
+savez très bien, sait guérir les blessures, quoiqu'elle ignore l'art de les
+faire, et notre famille, en particulier, possède des secrets qui lui ont
+été successivement transmis depuis le règne de Salomon, et vous en avez
+déjà éprouvé l'efficacité. Il n'y a pas dans les quatre parties de
+l'Angleterre un médecin nazaréen... pardon... un médecin chrétien qui
+puisse vous mettre en état d'endosser votre cuirasse d'ici à un mois.»--«Et
+toi, dans combien de temps me mettras-tu en état de la porter? demanda
+Ivanhoe d'un ton d'impatience.»--«Dans l'espace de huit jours, répondit
+Rébecca, si tu veux avoir patience et te conformer à mes prescriptions.»--«Par la sainte Vierge, dit Wilfrid, si ce n'est pas pécher que de
+prononcer ce nom ici, il ne convient en ce moment ni à moi, ni à aucun vrai
+chevalier de rester étendu dans un lit; et si tu remplis ta promesse, jeune
+fille, je te donnerai plein mon casque d'écus, de quelque part qu'ils
+m'arrivent.»--«Je tiendrai ma promesse, dit Rébecca; et le huitième jour, à
+compter de celui-ci, tu pourras partir, couvert de ton armure, si tu veux
+m'octroyer un don, au lieu des pièces d'argent que tu me promets.»--«Si ce
+don est en mon pouvoir, répondit Ivanhoe, et qu'il soit tel qu'un chevalier
+chrétien puisse l'octroyer à un individu de ta nation, je te l'accorderai
+avec plaisir et reconnaissance.»</p>
+
+<p>«Hé bien, dit Rébecca, je ne veux tout simplement que te prier de croire
+dorénavant qu'un juif peut fort bien rendre un bon office à un chrétien,
+sans attendre d'autre récompense que la bénédiction du grand Être, qui est
+le père du juif comme du gentil.»--«Ce serait un crime que d'en douter,
+répliqua Ivanhoe, et je me repose entièrement sur ton savoir, sans
+nullement hésiter, et sans te faire aucune autre question, bien persuadé
+que dans huit jours tu me mettras en état d'endosser mon corselet.
+Maintenant, mon bon et obligeant médecin, laisse-moi te demander quelles
+sont les nouvelles que l'on débite. Que dit-on du noble saxon Cedric et de
+sa famille? et de l'aimable lady...?» Il s'arrêta, comme s'il eût craint de
+prononcer le nom de Rowena dans la maison d'un juif. «Je veux dire de celle
+qui fut nommée reine du tournoi.»--«Dignité à laquelle vous l'élevâtes
+vous-même, sire chevalier, avec un discernement qui ne fut pas moins admiré
+que votre valeur,» dit Rébecca.</p>
+
+<p>Quoique Ivanhoe eût perdu une quantité considérable de sang, néanmoins une
+légère rougeur vint colorer ses joues; car il sentait qu'il avait
+imprudemment découvert l'intérêt qu'il portait à lady Rowena, par les
+efforts qu'il avait imprudemment faits pour le cacher. «C'était moins
+d'elle que je voulais parler, ajouta-t-il, que du prince Jean; je voudrais
+bien aussi apprendre quelque chose d'un fidèle écuyer, et savoir pourquoi
+il n'est pas auprès de moi?»</p>
+
+<p>«Permettez-moi, répondit Rébecca, de faire usage de mon autorité, comme
+médecin, et de vous ordonner de garder le silence, et d'éviter toute
+réflexion, qui ne servirait qu'à vous agiter, tandis que je vais vous
+instruire de ce que vous désirez savoir. Le prince Jean a rompu le tournoi
+et est parti en toute hâte pour York, avec les nobles, les chevaliers et
+les gens d'église de son parti, emportant toutes les sommes qu'il avait pu
+enlever, soit de gré, soit de force, de ceux qu'on regarde comme les riches
+de la terre. On dit qu'il a le dessein de s'emparer de la couronne de son
+père.»</p>
+
+<p>«Non sans une lutte hasardée pour sa défense, dit Ivanhoe se levant sur sa
+couche, n'y eût-il qu'un seul fidèle sujet en Angleterre. Je défierai le
+plus brave de ses ennemis pour soutenir son titre. Oui, qu'ils se
+présentent deux contre un; je maintiendrai la légitimité de son droit.»--«Mais pour vous mettre en état de le faire, dit Rébecca en lui posant la
+main sur l'épaule, il faut que vous suiviez mes ordonnances et que vous
+restiez tranquille.»--«Tu as raison, jeune fille, dit Ivanhoe, aussi calme
+qu'il était possible de l'être dans un temps si orageux. Dis-moi, que
+sait-on de Cedric et de sa famille?»</p>
+
+<p>«Il n'y a pas long-temps, répondit la juive, que son intendant est venu en
+toute hâte pour demander à mon père certaines sommes d'argent, provenant de
+la vente des laines des troupeaux de son maître; et c'est de lui que j'ai
+appris que Cedric et Athelstane de Coningsburgh avaient quitté la résidence
+du prince, extrêmement mécontens, et se disposaient à partir pour retourner
+chez eux.»</p>
+
+<p>«Quelque dame n'alla-t-elle pas avec eux au banquet?» demanda Wilfrid.»--«Lady Rowena, dit Rébecca répondant à cette question avec plus de
+précision qu'elle n'avait été faite, lady Rowena n'a point assisté au
+banquet du prince, et, d'après ce que l'intendant nous a dit, elle est en
+ce moment en route pour retourner à Rotherwood avec son tuteur Cedric.
+Quant à votre écuyer Gurth...»</p>
+
+<p>«Ah! s'écria le chevalier, tu sais son nom? Mais oui, ajouta-t-il
+incontinent, et en effet, tu dois bien le connaître; car c'est de sa main,
+et, je crois, de ta généreuse bonté qu'il a reçu, et pas plus tard qu'hier,
+cent sequins.»--«Ne parlez pas de cela, dit Rébecca, dont une rougeur
+subite couvrit le visage, je vois comment il peut très bien arriver que la
+langue trahisse les secrets que le coeur aimerait à garder.»</p>
+
+<p>«Mais cet or, répliqua Ivanhoe d'un ton grave, mon honneur exige que je le
+rembourse à votre père.»--«Lorsque les huit jours seront passés, dit
+Rébecca, tu feras tout ce que tu voudras; mais à présent tu ne dois ni
+penser ni parler ni rien faire qui puisse retarder ta guérison.»--«Soit,
+bonne et douce fille, répliqua Ivanhoe; il y aurait ingratitude de ma part
+à ne pas obéir à tes ordres; mais un mot, je t'en prie, sur le pauvre
+Gurth, et je termine là mes questions.»--«J'ai le chagrin de te dire,
+répondit la juive, qu'il est en prison par ordre de Cedric.» Puis voyant
+l'effet que venait de faire cette nouvelle sur Wilfrid, elle s'empressa
+d'ajouter: «Cependant je tiens de l'intendant Oswald que, sauf quelque
+nouvelle circonstance qui pourrait ajouter au mécontentement de son maître,
+il était sûr que Cedric pardonnerait à Gurth, qui était un serf fidèle, qui
+possédait à un haut degré la confiance de son maître, et qui ne s'était
+rendu coupable que par amour pour le fils de son bienfaiteur. Il m'a dit de
+plus que ses camarades, lui-même, et jusqu'au fou Wamba, se proposaient de
+conseiller à Gurth de s'échapper pendant la route, dans le cas où la colère
+de Cedric ne pourrait être apaisée.»</p>
+
+<p>«Dieu veuille qu'ils persistent dans leur dessein, dit Ivanhoe, mais on
+dirait que j'ai été destiné à rassembler tous les genres de malheurs sur la
+tête de ceux qui me témoignent quelque intérêt. Mon roi m'a honoré, m'a
+distingué, et tu vois que son frère, qui lui doit plus que tout autre, arme
+dans le dessein de le dépouiller de sa couronne. L'intérêt que j'ai montré
+pour la plus belle des femmes a porté atteinte à sa liberté et à sa
+tranquillité, et maintenant mon père, dans son état actuel d'exaspération,
+peut faire périr ce malheureux esclave, uniquement parce qu'il m'a donné
+des preuves de zèle et d'affection. Tu vois, jeune fille, à quel être
+infortuné tu prodigues tes soins; écoute les conseils de la prudence, et
+laisse-moi partir avant que les maux que je traîne à ma suite, comme une
+meute acharnée, te précipitent aussi dans l'abîme.»</p>
+
+<p>«Allons, allons, sire chevalier, dit Rébecca, ton état de faiblesse, le
+chagrin que tu éprouves, tout cela ne fait que jeter sur tes yeux un voile
+qui te cache le résultat des calculs d'en haut. Tu as été rendu à ta patrie
+au moment où elle avait le plus grand besoin d'un bras vaillant et d'un
+courage à l'épreuve; tu as humilié l'orgueil de ses ennemis et de ceux de
+son roi, lorsque cet orgueil était porté au plus haut degré d'exaltation;
+et dans le sort malencontreux qui est venu t'accabler, ne vois-tu pas que
+le ciel t'a suscité un bras secourable, une main habile dans l'art de
+guérir, même du milieu de la nation la plus méprisée par la tienne. Prends
+donc courage, et pénètre-toi de l'idée que tu es destiné à quelque exploit
+éclatant opéré par la valeur de ton bras. Adieu, et quand tu auras pris la
+potion que je vais t'envoyer par Reuben, tâche de reposer, afin que tu
+puisses demain supporter les fatigues du voyage.»</p>
+
+<p>Ivanhoe, convaincu par les raisonnemens de Rébecca, se conforma entièrement
+à ses instructions. La vertu calmante et narcotique de la potion qui lui
+fut apportée par Reuben lui procura un sommeil profond et tranquille; en
+sorte que le lendemain matin la bonne Rébecca, ne lui trouvant aucun
+symptôme de fièvre, déclara qu'il était en état de supporter les fatigues
+de la route.</p>
+
+<p>On le plaça dans la même litière qui l'avait ramené du tournoi, et toutes
+les précautions furent prises pour que le voyage fût facile et commode. Il
+n'y eut qu'un seul point sur lequel, en dépit de toutes les instances de
+Rébecca, il fut impossible de procurer au chevalier blessé toutes les
+commodités que son état exigeait. Isaac, comme le voyageur enrichi, dans la
+dixième satire de Juvénal, était continuellement tourmenté par la crainte
+des voleurs, sachant fort bien qu'il serait toujours regardé de bonne prise
+par le Normand aussi bien que par le Saxon, par le noble aussi bien que par
+le brigand. Il voyageait donc à grandes journées, et faisait des haltes
+courtes et des repas encore plus courts; en sorte qu'il dépassa Cedric et
+Athelstane, qui étaient partis plusieurs heures avant lui, mais qui se
+trouvaient retardés par suite du long-temps qu'ils étaient restés à table
+au couvent de saint Withold. Cependant, telle fut la vertu du baume de
+Miriam, ou la force de la constitution d'Ivanhoe, que le voyage se termina
+sans aucun des inconvéniens que Rébecca avait appréhendés: sous un autre
+rapport cependant, son résultat prouva qu'une trop grande précipitation est
+souvent nuisible. La célérité qu'il exigeait dans la marche donna lieu à
+des disputes entre lui et les gens qu'il avait loués pour son escorte.
+C'étaient des Saxons qui n'étaient nullement exempts de l'amour naturel à
+leur nation pour l'aise et la bonne chère, c'est-à-dire, suivant les
+Normands, pour la paresse et la gourmandise. Au rebours de l'histoire de
+Shylock, ils avaient accepté les offres d'Isaac dans l'espoir de se nourrir
+aux dépens du riche Israélite, et furent très mécontens de voir leurs
+espérances trompées par la rapidité avec laquelle il voulait absolument que
+l'on avançât. Ils firent aussi des représentations sur le risque qu'ils
+couraient de ruiner les chevaux par des marches forcées. Enfin il s'éleva
+une querelle extrêmement vive entre Isaac et son escorte, au sujet de la
+quantité de vin et d'ale (bière) qui leur était allouée par repas: aussi,
+lorsque l'alarme se répandit, et que tout fit présager le danger qu'Isaac
+avait tant redouté, il se vit abandonné par les mercenaires mécontens, sur
+la protection desquels il avait compté, parce qu'il n'avait pas employé les
+moyens indispensables pour s'assurer leur attachement.</p>
+
+<p>Ce fut dans cet état d'abandon et de dénuement absolu de secours que le
+juif, sa fille et le chevalier blessé, furent rencontrés par Cedric, ainsi
+que nous l'avons raconté, et tombèrent ensuite au pouvoir de de Bracy et de
+ses confédérés. On fit d'abord peu d'attention à la litière, et elle serait
+probablement restée en arrière, sans la curiosité de de Bracy, qui s'en
+approcha, dans l'idée qu'elle pouvait contenir l'objet de son entreprise,
+car Rowena ne s'était point dévoilée. Mais l'étonnement de de Bracy fut
+extrême lorsqu'il découvrit que la litière contenait un homme blessé, qui,
+se croyant tombé au pouvoir des Saxons proscrits, auprès desquels son nom
+pourrait lui servir de protection ainsi qu'à ses amis, avoua franchement
+qu'il était Wilfrid d'Ivanhoe.</p>
+
+<p>Les principes de l'honneur chevaleresque, qui, au milieu de ses dérèglemens
+et de sa légèreté, n'avaient jamais entièrement abandonné de Bracy, lui
+interdisaient tout acte d'hostilité contre le chevalier qu'il voyait hors
+d'état de se défendre. D'un autre côté, et toujours par suite de sa
+fidélité à ces mêmes principes, il ne pouvait le découvrir à Front-de-Boeuf,
+qui, dans tout état de cause, et sans être arrêté par aucune considération,
+ne se serait pas fait scrupule de se défaire d'un rival qui lui contestait
+ses droits au fief d'Ivanhoe. Mais rendre à la liberté un chevalier que les
+événemens du tournoi, l'exclusion de la maison paternelle et la notoriété
+publique, désignaient comme l'amant préféré de lady Rowena, était un effort
+de générosité dont de Bracy était entièrement incapable. Un terme moyen
+entre le bien et le mal se présentait, il l'embrassa, et ce fut tout ce
+qu'il put faire; il ordonna à deux de ses écuyers de se tenir constamment
+près de la litière et de ne pas souffrir que qui que ce fût s'en approchât:
+si on venait à leur faire quelque question, ils avaient ordre de dire que
+c'était la litière de lady Rowena, et qu'ils s'en servaient pour
+transporter un de leurs camarades qui avait été blessé dans le combat. En
+arrivant à Torquilstone, pendant que le templier et le maître du château
+s'occupaient sérieusement du plan de leur double conquête, l'un des trésors
+du juif, l'autre de sa charmante fille; les écuyers de de Bracy
+transportèrent Ivanhoe, toujours sous la désignation d'un camarade blessé,
+dans les appartemens les plus reculés du château; et ce fut là l'excuse que
+les écuyers de de Bracy donnèrent à Front-de-Boeuf, lorsqu'il leur demanda
+pourquoi aux premiers cris d'alarme ils ne s'étaient pas rendus sur les
+remparts.</p>
+
+<p>«Un camarade blessé! s'écria-t-il d'un ton de colère et de surprise; je ne
+m'étonne plus que des rustres et des paysans aient l'audace de se présenter
+en armes devant des châteaux, et que jusqu'à des gardeurs de cochons
+s'oublient au point d'envoyer des cartels à des nobles, quand on voit des
+hommes d'armes devenir garde-malades, et des francs compagnons se mettre
+garde-rideaux de moribonds, dans un moment où le château va être assailli.
+Aux murailles, misérables traînards! cria-t-il d'une voix qui fit retentir
+toutes les voûtes du château, aux murailles! où je vais vous briser les os
+avec ma massue.»--«Nous ne demandons pas mieux, répondirent-ils, d'un ton
+de mauvaise humeur, que d'y aller, pourvu que vous nous excusiez auprès de
+notre maître, qui nous a commandé de nous tenir auprès du moribond.»</p>
+
+<p>«Moribond! vilains animaux, répliqua le baron; nous serons tous moribonds,
+je vous en réponds, si nous ne nous montrons pas mieux que cela... Mais il
+faut que je relève la garde que l'on a mise auprès de ce camarade, comme
+vous l'appelez... Holà! Urfried!.. la vieille!.. ho! fille de sorcière
+saxonne!.. m'entends-tu?.. Va-t'en soigner ce malade, puisqu'il faut qu'il
+ait quelqu'un auprès de lui, pendant que j'emploierai ces gens-ci autre
+part... Allons, voici deux arbalètes avec leurs tourniquets ou cabestans et
+leurs carreaux. Vite, à la barbacane, et que chaque trait s'enfonce dans
+une tête saxonne!» Les deux écuyers, qui, comme la plupart des gens de
+cette espèce, aimaient le mouvement et détestaient l'inaction, se rendirent
+gaîment à leur poste, et ce fut ainsi que la garde d'Ivanhoe fut confiée à
+Urfried ou Ulrique. Mais celle-ci, dont le cerveau s'enflammait au souvenir
+de ses injures, et dont le coeur n'était rempli que d'espoir de vengeance,
+se sentit facilement disposée à se décharger sur Rebecca de l'emploi que
+l'on venait de lui confier.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXIX.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Va, monte à la tour d'observation
+ là-bas, vaillant soldat; promène tes
+ regards sur la compagne, et dis-moi
+ comment va la bataille.»</span><br>
+ <span class="rig">SHILLER. <i>La Pucelle d'Orléans</i>.</span></p><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Le moment du péril est souvent aussi le moment où le coeur s'ouvre à la
+bienveillance et à l'affection. Nous nous trouvons trahis par l'agitation
+générale de nos sentimens, en sorte que nous laissons à découvert ceux que,
+dans des momens plus tranquilles, nous aurions, sinon totalement réduits au
+silence, du moins déguisés et cachés sous le voile de la prudence. En se
+trouvant encore une fois à côté du lit d'Ivanhoe, Rébecca fut tout étonnée
+de la vive sensation de plaisir qu'elle éprouvait, même dans un moment où
+tout ce qui les environnait ne présentait que danger, désespoir même. En
+lui tâtant le pouls et lui demandant comment il se trouvait, il y avait une
+douceur de sentiment, dans le contact et dans la voix, qui témoignait un
+plus grand degré d'intérêt qu'elle n'aurait elle-même voulu se hasarder à
+exprimer. Sa voix était mal assurée, sa main tremblante, et ce ne fut que
+la froide question d'Ivanhoe: «Est-ce toi, aimable fille, qui la rappela à
+elle-même et la fit souvenir que le sentiment qu'elle éprouvait n'était et
+ne pouvait être partagé?» Un soupir lui échappa; mais il fut à peine
+entendu, et les questions qu'elle adressa au chevalier sur l'état de sa
+santé furent faites avec l'accent calme de l'amitié. Ivanhoe répondit, avec
+une sorte de hâte, que sa santé était aussi bonne, même meilleure qu'il
+n'aurait pu s'y attendre, «grâce, ma chère Rébecca, ajouta-t-il, à vos
+soins obligeans.»</p>
+
+<p>«Il m'appelle sa chère Rébecca, se dit-elle à elle-même, mais c'est d'un
+ton froid et indifférent qui s'accorde mal avec l'expression: son cheval de
+bataille, son chien de chasse, lui sont plus chers que la juive qu'il
+méprise.»</p>
+
+<p>«Mon esprit, bonne et douce fille, continua Ivanhoe, éprouve plus d'anxiété
+que mon corps ne ressent de douleur. D'après la conversation qui a eu lieu
+entre les gardes qui m'entouraient, je vois que je suis prisonnier; et si
+j'en juge par la voix forte et rauque de celui qui vient justement de leur
+donner des ordres, je suis dans le château de Front-de-Boeuf. S'il en est
+ainsi, quel sera le résultat, et comment puis-je protéger lady Rowena et
+mon père?»</p>
+
+<p>«Il ne fait aucune mention ni du juif, ni de la juive, dit Rébecca en
+elle-même. Mais enfin quel droit avons-nous à une part dans ses pensées? Ô
+combien je suis surprise d'avoir laissé mon imagination s'arrêter aussi
+long-temps sur lui.» Après cette courte accusation portée contre elle-même,
+elle s'empressa de donner à Ivanhoe tous les renseignemens qui étaient en
+son pouvoir, mais qui se bornèrent à lui dire que le templier Bois-Guilbert
+et le baron Front-de-Boeuf commandaient dans le château, que le château
+était assiégé, mais par qui, c'est ce qu'elle ignorait. Elle ajouta qu'il y
+avait dans le château un prêtre chrétien, qui peut-être lui donnerait de
+plus amples renseignemens.»</p>
+
+<p>«Un prêtre chrétien! dit Ivanhoe transporté de joie, amène le ici, Rébecca,
+s'il est possible; dis-lui qu'un malade a besoin de son secours spirituel;
+dis-lui ce que tu voudras, mais fais-le venir. Il faut que je fasse, il
+faut du moins que je tente quelque chose; mais comment puis-je prendre une
+détermination avant de savoir ce qui se passe?»</p>
+
+<p>Ce fut pour se conformer aux désirs d'Ivanhoe que Rébecca fit la tentative
+dont nous avons parlé pour amener Cedric dans la chambre du chevalier
+blessé; l'arrivée d'Ulrique en empêcha la réussite; car elle aussi s'était
+tenue aux aguets pour intercepter la venue du moine. Rébecca se retira afin
+d'instruire Ivanhoe du non succès de son plan.</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas beaucoup de temps à donner au regret qu'ils éprouvèrent de
+n'avoir pu se procurer les informations qu'ils désiraient, non plus qu'à
+chercher quelque moyen d'y suppléer; car le bruit qui se faisait dans
+l'intérieur du château, occasionné par les préparatifs de défense, et qui
+d'abord avait été considérable, devint bientôt un mélange confus de tumulte
+et de clameurs qui le rendit dix fois plus assourdissant. La marche pesante
+et cependant rapide des hommes d'armes se faisait entendre sur les
+murailles, ou retentissait dans les divers passages étroits ou escaliers
+tournans qui conduisaient aux divers points de défense. On entendait les
+voix des chevaliers animant leurs soldats, ou leur indiquant l'usage qu'ils
+devaient faire de leurs armes; parfois néanmoins ces voix étaient couvertes
+par le cliquetis des armes ou par les clameurs de ceux à qui elles
+s'adressaient. Quelque épouvantables que fussent ces cris, quel que fût le
+degré d'horreur de la scène qui allait bientôt se passer, il s'y mêlait
+néanmoins une sorte de sublime auquel l'âme exaltée de Rébecca pouvait
+s'élever même dans ce moment d'effroi. Son oeil étincelait, quoique son
+visage fût entièrement décoloré, et il y avait un mélange de crainte et
+d'enthousiasme dans l'expression qu'elle donna aux paroles du texte sacré,
+lorsqu'elle dit, moitié à elle-même, moitié à Ivanhoe: «On entend le bruit
+du carquois, le cliquetis de la lance et du bouclier, la voix des
+capitaines et les cris des soldats.»</p>
+
+<p>Mais Ivanhoe était comme le coursier belliqueux dont il est fait mention
+dans ce passage sublime de l'Écriture, tourmenté de son inaction, et du
+désir ardent de se précipiter au milieu des combats dont tout ce vacarme
+était le prélude. «Si je pouvais, disait-il, me traîner jusqu'à cette
+fenêtre, pour voir l'issue probable de la lutte qui va s'engager. Si
+j'avais un arc pour décocher une flèche!... une hache d'armes, pour
+frapper, ne fût-ce qu'un seul coup, pour notre délivrance!... Mais non!...
+vains désirs! je suis sans force, aussi bien que sans arme.»</p>
+
+<p>«Calme-toi, noble chevalier, dit Rébecca; le bruit a cessé tout à coup; il
+est possible qu'il n'y ait pas de combat.»--«Tu n'entends rien à cela, dit
+Wilfrid d'un ton d'impatience. Ce moment de silence ne prouve autre chose
+sinon que les soldats sont à leur poste sur les murailles, s'attendant à
+être attaqués d'un instant à l'autre; ce que nous avons entendu n'était que
+l'annonce éloignée de la tempête; tout à l'heure elle va fondre sur nous
+dans toute sa fureur. Si je pouvais aller seulement jusqu'à cette fenêtre!»--«Le tenter seulement ne ferait qu'empirer ton mal, noble chevalier, dit
+Rébecca; puis, observant son extrême inquiétude: «Eh bien! ajouta-t-elle
+avec fermeté, je vais me tenir moi-même à la fenêtre, et vous ferai, aussi
+bien que je pourrai, la description de ce qui se passera.»</p>
+
+<p>«Ne faites pas cela, s'écria Ivanhoe; gardez-vous-en bien; chaque fenêtre,
+chaque ouverture va être un point de mire pour les archers; il ne faudrait
+qu'un trait lancé au hasard pour...»--«Et il sera le bienvenu,» murmura
+Rébecca en montant d'un pas ferme et assuré deux ou trois marches qui
+conduisaient à la fenêtre.--«Rébecca, chère Rébecca, s'écria Ivanhoe, ceci
+n'est point un passe-temps de jeune fille; ne va pas t'exposer à recevoir
+quelque blessure, peut-être même le coup de la mort, et me rendre à jamais
+malheureux pour y avoir donné lieu; du moins couvre-toi de cet ancien
+bouclier qui est là-bas et ne montre à la fenêtre qu'une faible partie de
+ton corps.» Suivant avec une promptitude extraordinaire les instructions
+d'Ivanhoe, et profitant de la protection que lui fournissait le vaste et
+antique bouclier, qu'elle plaça contre le bas de la fenêtre, elle fut à
+même de voir, sans être trop exposée, ce qui se passait en dehors du
+château et de rendre compte à Ivanhoe des préparatifs que l'on faisait pour
+l'assaut. La position qu'elle venait de prendre était effectivement très
+favorable au but qu'elle se proposait; car, placée à l'un des angles du
+bâtiment principal, non seulement elle découvrait tout le mouvement qui se
+faisait hors de l'enceinte du château, mais encore elle dominait sur les
+ouvrages avancés contre lesquels il paraissait probable que les assiégeans
+allaient d'abord marcher. C'était une fortification extérieure, peu élevée,
+peu fortifiée, et destinée à protéger l'entrée de la poterne par laquelle
+Front-de-Boeuf avait tout récemment fait sortir Cedric. Le fossé du château
+séparait cette espèce de barbacane du reste de la forteresse; de manière
+que, si elle venait à être surprise, il était facile de couper toute
+communication avec le bâtiment principal, en enlevant le pont temporaire.
+Dans les ouvrages avancés se trouvait une porte de sortie, correspondant à
+la poterne du château, et le tout environné d'une forte palissade. Rébecca
+put remarquer, d'après le nombre d'hommes qu'on avait chargés de la défense
+de ce poste, que les assiégés n'étaient pas tranquilles à cet égard; et
+comme les assaillans se portaient directement en face de la poterne, il
+était également évident qu'ils la regardaient comme le point le plus
+vulnérable de la place. Elle s'empressa de faire part de ces observations
+à Ivanhoe; puis elle ajouta: «La lisière du bois semble garnie d'archers,
+mais l'ombre des arbres ne permet d'en voir qu'un petit nombre.»</p>
+
+<p>«Sous quelle bannière?» demanda Ivanhoe.--«Je n'en vois aucune, répondit la
+juive, ni rien qui y ressemble.»--«C'est bien étrange! marmotta le
+chevalier; marcher à l'attaque d'un château comme celui-ci sans bannières
+ni enseignes déployées, c'est pour moi une chose toute nouvelle. Dis-moi,
+peux-tu distinguer ceux qui paraissent être les chefs?»--«Celui que l'on
+peut le plus facilement remarquer, répondit la juive, est un chevalier
+revêtu d'une armure noire: c'est le seul qui soit armé de pied en cap, et
+il paraît avoir le commandement général de tout ce qui l'entoure.»
+-«Quelles armes a-t-il sur son bouclier?» demanda Ivanhoe.--«Quelque chose
+qui ressemble à une barre de fer, et à un cadenas, le tout peint en bleu
+sur un fond noir.»--«Un cadenas et un verrou peints en bleu? dit Ivanhoe;
+j'ignore qui peut porter ces armes, mais il me semble que ce pourrait fort
+bien être les miennes en ce moment».</p>
+
+<p>«Ne pourrais-tu lire la devise?»--«C'est tout ce que je puis faire que
+d'apercevoir les armes à cette distance, répondit Rébecca, encore faut-il
+que le soleil donne en plein sur le bouclier.»--«Paraît-il y avoir d'autres
+chefs?» demanda encore Ivanhoe.--«De l'endroit où je suis, répondit
+Rébecca, je ne vois aucun personnage qui se fasse remarquer. Mais,
+ajouta-t-elle, il est probable que l'autre point du château est également
+assailli. Les voilà maintenant qui se mettent en marche. Dieu de Sion,
+protége-nous. Quel spectacle épouvantable! Ceux qui marchent les premiers
+portent des boucliers énormes, et poussent devant eux des murailles faites
+en planches; ils sont suivis par d'autres qui bandent leurs arcs à mesure
+qu'ils avancent. Les voilà qui ajustent les flèches! Dieu de Sion, épargne
+les créatures que tu as formées!<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>»</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a>Cette description est une évidente imitation d'Homère, dans
+ l'<i>Iliade</i>, lorsque Hélène du haut des murailles promène ses regards
+ sur l'armée des assiégeans, parmi lesquels, en rougissant, elle
+ reconnaît à la fin Ménélas son époux.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Sa description fut tout à coup interrompue par le signal de l'attaque, qui
+fut donné par le son aigu d'un cor, auquel il fut de suite répondu du haut
+des murs par le bruit des trompettes normandes, lequel, se mêlant au son
+grave et sourdement prolongé des <i>nakirs</i>, sorte de tymballe, donnait à
+connaître à l'ennemi que son défi était accepté. Les acclamations de l'un
+et de l'autre parti venaient ajouter au tumulte et au vacarme: «<i>Saint
+Georges pour l'Angleterre!</i>» criaient les assaillans; tandis que les
+Normands vociféraient de leur coté: «<i>En avant de Bracy! Baucéan! Baucéan!
+Front-de-Boeuf à la rescousse!</i>» suivant les cris de guerre de leurs
+différens chefs.</p>
+
+<p>Ce n'était pas cependant par des clameurs que la querelle devait se vider,
+et les efforts désespérés des assaillans furent repoussés par les efforts
+non moins vigoureux des assiégés. Les archers, à qui le maniement de l'arc
+était devenu familier, par l'usage habituel qu'ils en faisaient dans leurs
+forêts, avaient le coup d'oeil si juste, et décochaient leurs flèches avec
+tant d'adresse, d'ensemble et de précision, que, quelque part que fût
+placée la personne à laquelle ils visaient, et quelque petite que fût la
+partie du corps qui restait à découvert, ils ne manquaient jamais de
+l'atteindre. Cette volée de flèches obscurcissait les airs comme une grêle
+épaisse tombant avec la plus grande violence; chaque trait avait sa
+destination particulière, et l'on pouvait souvent les suivre de l'oeil,
+dirigés par vingtaines contre chaque embrasure, chaque créneau, chaque
+ouverture dans les parapets, aussi bien que contre chaque fenêtre où se
+trouvait, ou même où l'on soupçonnait que pouvait se trouver un défenseur.
+Cette volée soutenue tua deux ou trois des assiégés et en blessa plusieurs
+autres. Mais, pleins de confiance dans leurs armures à l'épreuve, et dans
+l'abri que leur position leur fournissait, les soldats et les alliés de
+Front-de-Boeuf montrèrent un acharnement à se défendre proportionné à la
+fureur de leurs assaillans, et répondirent par une vigoureuse décharge
+d'arbalètes, de flèches, de pierres et d'autres projectiles, au violent
+orage de leurs traits serrés et continuels. Ils leur causèrent même plus de
+mal qu'ils n'en reçurent, parce qu'ils étaient plus exposés qu'eux-mêmes.
+Le bruit occasionné par le sifflement des flèches et autres missiles<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>,
+n'était interrompu que par les acclamations de l'un des deux partis qui
+avait fait éprouver à l'autre quelque perte notable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a><i>Missiles</i>, ce mot, tiré du latin dont l'équivalent est
+ projectile, nous a semblé utile à conserver.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Et il faut que je reste ici étendu comme un moine fainéant qui ne peut
+quitter son lit, murmura Ivanhoe, pendant que les autres sont occupés à
+préparer le résultat qui doit décider de ma liberté ou de ma mort! Regarde
+encore une fois par la fenêtre, bonne fille, mais prends bien garde, évite
+avec soin de te faire apercevoir des archers qui sont au dessous. Regarde
+de nouveau, et dis-moi si l'ennemi avance encore pour livrer l'assaut.»</p>
+
+<p>Avec une patience et un courage que la prière mentale qu'elle venait de
+faire venait de fortifier, Rébecca reprit son poste à la fenêtre, en ayant
+soin pourtant de se couvrir de manière à ne pas être aperçue de ceux qui
+étaient en bas.</p>
+
+<p>«Que vois-tu, Rébecca?» demanda de nouveau le chevalier blessé.--«Rien
+qu'une nuée de flèches, tellement épaisse, qu'elle éblouit mes yeux au
+point qu'il leur est impossible de distinguer qui les lance,» reprit la
+juive.--«Cela ne saurait durer, reprit Ivanhoe; si l'on ne se hâte de
+s'avancer directement contre la place, afin de l'emporter par la force des
+armes, les archers ne retireront pas un bien grand avantage de leurs traits
+lancés contre des murailles de pierres. Cherche à découvrir le chevalier du
+cadenas, ma bonne fille, et vois comment il se conduit; car tel chef, tels
+soldats.»--«Je ne l'aperçois point,» dit Rébecca.--«Lâche poltron! s'écria
+Ivanhoe, quitte-t-il ainsi la barre du gouvernail au plus fort de la
+tempête?»</p>
+
+<p>«Non, non, il ne la quitte point, dit Rébecca, je l'aperçois maintenant,
+conduisant un corps de troupes exactement au dessous de la barrière
+extérieure de la barbacane<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>. Ils arrachent les pieux et les palissades;
+ils brisent les barrières à coups de hache. Je vois le long panache noir
+flottant au dessus de toutes les têtes, comme un corbeau qui plane au
+dessus d'un champ de bataille couvert de morts et de mourans. Ils ont fait
+une brèche aux barrières. Ils s'y précipitent. Ils sont repoussés.
+Front-de-Boeuf est à la tête des assiégés; je vois sa taille gigantesque
+s'élevant au dessus de ceux qui l'entourent. Les voilà qui de nouveau se
+portent en foule à la brèche. On se dispute le passage corps à corps, homme
+à homme. Dieu de Jacob! ce sont deux courans impétueux qui se rencontrent,
+le conflit de deux océans poussés l'un contre l'autre par des vents
+opposés.» Elle détourna sa tête de la fenêtre, comme incapable de soutenir
+plus long-temps la vue d'une scène aussi terrible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a>Chaque ville, son château gothique, observe l'auteur, avait
+ au delà des murailles extérieures, une fortification composée de
+ palissades; c'est ce qu'on appelait les barrières: elles étaient
+ souvent le théâtre de violentes escarmouches, car il fallait
+ nécessairement s'en rendre maître avant de pouvoir s'approcher des
+ murailles elles-mêmes. Plusieurs des vaillans faits d'armes qui
+ ornent les pages chevaleresques du chroniqueur Froissard eurent lieu
+ aux barrières des places assiégées.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Regarde de nouveau, Rébecca, dit Ivanhoe, se méprenant sur la cause de
+l'abandon de son poste; les archers doivent avoir cessé de lancer des
+flèches, puisqu'ils combattent maintenant corps à corps: regarde de
+nouveau, à présent il n'y a plus autant de danger.» Rébecca se mit derechef
+à regarder, et presque au même instant s'écria: «Saints prophètes de la
+loi! Front-de-Boeuf et le chevalier noir combattent corps à corps sur la
+brèche, au milieu des cris de leurs soldats qui suivent tous leurs
+mouvemens, et attendent le résultat de cette lutte. Puisse le ciel faire
+triompher la cause de l'opprimé et du captif!» Bientôt elle poussa un grand
+cri, en disant: «Il est tombé! il est tombé!»</p>
+
+<p>«Qui est tombé? demande Ivanhoe; pour l'amour de Dieu, dis-moi celui qui
+est tombé.»--«Le chevalier noir,» répondit Rébecca d'une voix faible; puis
+tout à coup elle s'écria derechef avec tout le feu de la joie: «Mais non!
+mais non! Béni soit le Dieu des armées! Il s'est relevé, et le voilà qui
+lutte comme si son bras tout seul avait la force de vingt guerriers. Son
+épée s'est rompue; il saisit la hache d'armes d'un soldat; il presse
+Front-de-Boeuf, à qui il porte coup sur coup; le géant se penche et
+chancelle comme un chêne sous la cognée du bûcheron. Il tombe! il tombe!»
+-«Front-de-Boeuf?» demanda Ivanhoe.</p>
+
+<p>«Front-de-Boeuf; oui, lui-même, répondit la juive; ses hommes d'armes se
+précipitent à son secours, ayant à leur tête le fier templier; la réunion
+de leurs forces oblige le champion de s'arrêter... Front-de-Boeuf est
+emporté dans l'intérieur du château.»--«Les assaillans ne sont-ils pas
+maîtres des barrières?» demanda Ivanhoe.--«Ils le sont, ils le sont,
+répondit Rébecca, et ils pressent vivement les assiégés sur le mur
+extérieur. Les uns plantent des échelles; les autres se rassemblent comme
+un essaim d'abeilles, cherchant à monter sur les épaules les uns des
+autres. On fait pleuvoir sur leurs têtes des pierres, des poutres, des
+troncs d'arbres; à peine un blessé a-t-il été emporté, qu'il est remplacé
+par un autre qui vient partager les fatigues de l'assaut. Grand Dieu!
+n'as-tu donné à l'homme ta propre image que pour être aussi cruellement
+défigurée par la main de son frère?»--«Ne pense pas à cela, dit Ivanhoe, ce
+n'est pas le moment de s'occuper de pareilles idées. Quel est le parti qui
+cède? Quel est celui qui a l'avantage?»--«Les échelles sont renversées,
+répondit Rébecca en frissonnant; les soldats sont culbutés, accablés,
+ensevelis sous elles, comme des reptiles qu'on écrase. Les assiégés ont le
+dessus.»--«Que saint Georges nous protége! dit le chevalier: est-ce que les
+assaillans auraient la lâcheté de céder?»--«Non, répondit Rébecca; ils se
+conduisent comme des braves. Le chevalier noir s'approche de la poterne
+avec son énorme hache; le bruit des coups qu'il porte, semblable à celui
+du tonnerre, se ferait entendre au dessus des clameurs, du vacarme et du
+tumulte des combats. On fait pleuvoir sur lui une grêle de pierres et de
+pièces de bois; mais il ne s'en émeut pas plus que si c'était du coton de
+chardon ou des plumes.»</p>
+
+<p>«Par saint Jean-d'Acre! s'écria Ivanhoe en se soulevant sur son lit dans un
+accès de joie, je croyais qu'il n'y avait qu'un seul homme en Angleterre
+capable d'un pareil courage.»--«La porte qui ouvre la poterne s'ébranle,
+continue Rébecca; elle se rompt; elle est brisée en mille éclats par la
+violence de ses coups; les assiégeans s'y précipitent; les ouvrages
+extérieurs sont emportés. Ah, grand Dieu! les assiégés sont précipités du
+haut des murailles; ils sont jetés dans le fossé. Ô hommes! si vous êtes
+véritablement des hommes, épargnez ceux qui ne peuvent plus résister.»--«Et
+le pont, le pont qui communique au château, l'ont-ils également emporté?»
+demanda Ivanhoe.--«Non, répondit Rébecca; le templier a détruit les
+planches qui avaient servi à le traverser; peu des assiégés ont pu rentrer
+avec lui, et les cris que vous entendez vous apprennent le sort des autres.
+Hélas! je vois qu'il est encore plus pénible d'être témoin d'une victoire
+que d'une bataille.»</p>
+
+<p>«Que se passe-t-il maintenant, bonne fille? demanda Ivanhoe; regarde
+encore; ce n'est pas le moment de se trouver mal à la vue du sang.»--«Il
+n'en coule plus pour le moment, dit Rébecca; nos amis se fortifient dans
+les ouvrages extérieurs dont ils se sont rendus maîtres, et ils y sont si
+bien à couvert des traits de l'ennemi, que la garnison se contente d'en
+lancer quelques uns par intervalle, plutôt pour les inquiéter que pour leur
+faire un mal réel.»--«Nos amis, dit Wilfrid, n'abandonneront sûrement pas
+une entreprise si glorieusement commencée et si heureusement achevée. Oh!
+non; je veux mettre ma confiance dans le bon chevalier, dont la hache a
+brisé les portes de chêne et les barres de fer. C'est bien singulier! se
+dit-il de nouveau à lui-même, qu'il y ait deux hommes capables de faire
+preuve d'un aussi fier courage. Un cadenas et un lien de chaînes sur un
+champ noir! qu'est-ce que cela peut signifier? Ne vois-tu rien autre chose,
+Rébecca, qui puisse faire distinguer le chevalier noir?»--«Non, rien,
+répondit la juive; tout sur lui est noir comme l'aile du corbeau, et je
+n'aperçois rien qui puisse servir à le rendre plus remarquable qu'il ne
+l'est déjà; mais après l'avoir vu une fois déployer la force de son bras au
+milieu de la mêlée, je crois que je le reconnaîtrais entre mille
+combattans. Il s'élance au combat comme il irait s'asseoir à un banquet. Il
+y a en lui plus que sa propre force; on dirait que l'âme tout entière,
+l'ardeur du champion se communique à chacun des coups qu'il porte à son
+ennemi. Que Dieu l'absolve du crime dont se rend coupable celui qui verse
+le sang. C'est un spectacle bien terrible, mais sublime que de voir comment
+le bras et le coeur d'un seul homme peuvent de concert triompher d'une armée
+entière.»</p>
+
+<p>«Rébecca, dit Ivanhoe, tu viens de peindre un héros: ses soldats ne
+prennent probablement un peu de repos que pour réparer leurs forces ou pour
+se procurer les moyens de franchir le fossé: sous un chef tel que tu as
+dépeint ce chevalier, il n'y a point de lâches frayeurs, de délais étudiés;
+il ne se trouve pas un seul individu qui voulût renoncer à une entreprise
+qui demande une extrême bravoure, parce que ce qui la rend difficile est
+justement ce qui la rend glorieuse. J'en jure par l'honneur de ma maison;
+j'en jure par la dame de mes pensées; je consentirais à souffrir dix ans de
+captivité, pourvu qu'il me fût permis de combattre un seul jour à côté de
+ce brave chevalier, dans une querelle pareille à celle-ci.»--«Hélas! dit
+Rébecca en se retirant de la fenêtre, et s'approchant du lit du chevalier
+blessé, ces désirs impatiens de faire quelque exploit éclatant, cette lutte
+entre votre courage et votre état de faiblesse, qui ne produit que
+d'impuissans regrets, tout cela ne fait que retarder votre guérison.
+Comment peux-tu songer à faire des blessures à d'autres, avant que celle
+que tu as reçue soit fermée?»</p>
+
+<p>«Rébecca, répliqua-t-il, tu ignores combien il est triste pour quelqu'un
+qui a été nourri dans les principes de la chevalerie de rester inactif
+comme un prêtre, ou comme une femme, tandis que tout ce qui l'entoure est
+engagé dans des actions d'éclat. L'amour des combats est l'aliment de notre
+vie; la poussière qui s'élève du milieu de la mêlée est l'atmosphère que
+nous aimons à respirer. Nous ne vivons, nous ne désirons de vivre qu'aussi
+long-temps que nous sommes victorieux et renommés. Telles sont, jeune
+fille, les lois de la chevalerie que nous avons juré d'observer, et
+auxquelles nous sacrifions tout ce que nous avons de plus cher.»--«Hélas!
+dit la belle juive, qu'est-ce autre chose, vaillant chevalier, qu'est-ce
+autre chose qu'un sacrifice fait au démon de la vaine gloire, qu'une
+offrande passée par le feu pour être présentée à Moloch<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>? Et que vous
+restera-t-il pour prix de tout le sang que vous aurez répandu, de tous les
+travaux et de toutes les fatigues que vous aurez endurés, de toutes les
+larmes que vos triomphes auront fait couler, lorsque la mort viendra briser
+la lance du fort, et aura dépassé la vitesse de son cheval de bataille?»--«Ce qui restera, jeune fille, s'écria Ivanhoe, la gloire, oui la gloire,
+qui dore le tombeau qui renferme notre dépouille mortelle, et qui embaume
+ce qui survit à ces débris, la renommée.»--«La gloire! continua Rébecca;
+hélas! la cotte de mailles à demi-rongée de rouille, qui est suspendue
+comme un trophée au dessus du tombeau noirci par le temps et tombant en
+ruine; l'inscription presque effacée, et que le moine ignorant peut à peine
+lire au pèlerin dont elle excite la curiosité, regardez-vous tout cela
+comme une récompense suffisante pour le sacrifice des plus douces
+affections, pour une vie passée misérablement à rendre les autres
+misérables? ou bien, trouvez-vous, dans les vers grossiers d'un barde
+errant, un charme tel qu'il vous faille inconsidérément échanger l'amour de
+tout ce que la nature a dû vous rendre cher, les sentimens les plus doux,
+la paix et le bonheur, au plaisir de devenir le héros de ces ballades que
+des ménestrels vagabonds viennent le soir chanter aux oreilles d'un rustaud
+à moitié ivre?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a>Idole des Ammonites, à laquelle on offrait les enfans
+ nouveau-nés en les faisant passer par le feu allumé dans l'intérieur
+ de la statue. Les prêtres avaient l'astuce de verser du plomb fondu
+ dans les yeux de cette idole, comme si elle eût été sensible aux cris
+ de ses victimes. On sait du reste qu'en hébreu <i>moloch</i> signifie roi.
+ <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Par l'âme d'Heruvard<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>! s'écria le chevalier impatienté, tu parles de
+choses que tu ne connais point. Tu voudrais éteindre le feu pur de la
+chevalerie, qui seul distingue le noble du vilain, le chevalier civilisé du
+paysan grossier, qui nous fait regarder la vie comme d'un prix au dessous,
+bien au dessous de celui de l'honneur, qui nous fait triompher des
+fatigues, des travaux, des souffrances, et qui nous apprend à regarder
+l'infamie comme le seul mal que nous ayons à redouter. Tu n'es pas
+chrétienne, Rébecca, et tu ne connais pas ces sentimens élevés qui font
+palpiter le sein d'une noble demoiselle, lorsque son amant a achevé quelque
+grande entreprise, dont le succès justifie son amour. La chevalerie! sache,
+jeune fille, que c'est la source, l'aliment, l'entretien de la noble et
+divine amitié, le soutien de l'opprimé, le vengeur de l'offensé, le frein
+du tyran; sans elle la noblesse ne serait qu'un vain nom, et c'est dans sa
+lance et son épée que la liberté trouve sa meilleure protection.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Chevalier errant d'origine saxonne et qui était absent lors
+ de la conquête de l'Angleterre par Guillaume de Normandie.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Il est vrai, dit Rébecca, que je suis issue d'une race dont le courage
+s'est distingué dans la défense de son propre pays, mais qui, même
+lorsqu'elle comptait encore parmi les nations, ne faisait la guerre que par
+l'ordre de Dieu, ou pour défendre sa patrie contre l'oppresseur. Le son de
+la trompette n'éveille plus Juda, et ses enfans méprisés ne sont plus que
+les victimes de l'oppression civile et militaire, auxquelles toute
+résistance est désormais interdite. Tu as bien eu raison de le dire, sire
+chevalier; jusqu'à ce que le dieu de Jacob, suscité du milieu de son
+peuple, choisit un second Gédéon, ou un nouveau Machabée, il convient mal à
+une jeune juive de parler de guerres et de combats.» Rébecca, dont les
+sentimens étaient vifs et avaient un caractère d'élévation, termina son
+discours avec un ton de tristesse qui prouvait qu'elle était profondément
+affectée de l'état de mépris dans lequel sa nation semblait être jetée; et
+ce qui ajoutait peut-être à l'amertume de ses sensations était l'idée
+qu'Ivanhoe la regardait comme n'ayant aucun droit d'émettre son opinion
+dans une question dont l'honneur faisait le sujet, et comme incapable de
+manifester dans ses discours des sentimens nobles et généreux. «Combien peu
+il connaît ce coeur, se dit-elle, s'il s'imagine que la lâcheté et la
+bassesse y ont fixé leur asile, parce que j'ai fait la censure de la
+chevalerie romanesque des Nazaréens! Plût à Dieu que mon propre sang versé
+goutte à goutte pût racheter le peuple de Juda de la captivité! Que dis-je!
+Plût à ce Dieu qu'il pût servir à délivrer mon père et son bienfaiteur des
+chaînes de leur cruel tyran! Cet orgueilleux chrétien verrait alors si la
+fille du peuple choisi de Jéhovah ose affronter la mort avec autant de
+courage que la Nazaréenne la plus fière, qui se fait gloire de descendre de
+quelque chef à peine connu d'une des hordes qui habitent les climats glacés
+du nord.» Elle tourna alors ses regards sur le lit du chevalier blessé.</p>
+
+<p>«Il dort, dit-elle; la nature, épuisée par les souffrances du corps et de
+l'esprit, par la perte de sang et par l'effet de tant d'accidens fortuits,
+profite du premier moment de calme qui règne autour de nous, pour lui
+procurer un peu de sommeil et de repos. Hélas! pourrait-on me faire un
+crime de le regarder, lorsqu'il est possible que ce soit pour la dernière
+fois? lorsque, dans quelques instans peut-être, ces beaux traits ne seront
+plus animés par ce noble feu qui les colore légèrement pendant son sommeil?
+lorsque les belles proportions de son visage auront changé de forme, que
+cette bouche sera entr'ouverte, que ces yeux seront éteints et tachés de
+sang, et lorsque le fier et noble chevalier sera peut-être foulé aux pieds
+par le plus vil des scélérats qui habitent ce château à jamais maudit, et
+qui sont assez lâches pour n'oser faire le moindre mouvement sous le talon
+du tyran qui les écrase... Et mon père... Oh, mon père! quels reproches
+n'es-tu pas en droit d'adresser à ta fille, lorsqu'elle oublie les cheveux
+blancs pour ne s'occuper que de la blonde chevelure d'un jeune chevalier
+nazaréen? Que sais-je si tous ces maux ne sont pas les précurseurs du
+courroux de Jéhovah contre l'enfant dénaturé qui songe à la captivité d'un
+étranger plus qu'à celle de son père; qui oublie la désolation de Juda et
+se plaît à contempler la beauté d'un Gentil et d'un étranger? Mais je veux
+arracher cette faiblesse de mon coeur, dût chaque fibre saigner à mesure que
+je la déchire.»</p>
+
+<p>Elle s'enveloppa entièrement de son voile, s'assit à quelque distance du
+lit du blessé, en lui tournant le dos, fortifiant, s'efforçant du moins de
+fortifier son esprit, non seulement contre les maux qui la menaçaient du
+dehors, mais contre les sentimens qui malgré elle venaient assaillir son
+coeur.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXX.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Approche de la chambre, jette les yeux sur son
+ lit... L'âme qui abandonne son corps n'est pas cet
+ esprit environné de paix et de bonheur qui, semblable
+ à l'alouette s'élevant au haut des airs, caresse
+ par le zéphyr et humecté de rosée, est accompagné
+ au ciel par les soupirs et les larmes des gens de
+ bien... Anselme part différemment.»</span><br>
+ <span class="rig"><i>Ancienne tragédie</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Pendant l'intervalle de repos qui suivit le premier succès des assiégeans,
+tandis que l'un des deux partis se préparait à poursuivre ses avantages, et
+l'autre à augmenter ses moyens de défense, le templier et de Bracy tinrent
+conseil ensemble dans la grande salle du château. «Où est Front-de-Boeuf?
+demanda ce dernier, qui avait présidé à la défense du château, de l'autre
+côté: on dit qu'il a été tué.»--«Il vit, répondit froidement le templier,
+il vit encore; mais, eût-il eu une tête de boeuf, comme son nom le porte, et
+dix plaques de fer pour la garantir, il aurait fallu succomber sous les
+coups de cette fatale hache d'armes. Encore quelques heures, et
+Front-de-Boeuf aura rejoint ses ancêtres. C'est une grande perte pour les
+projets du prince Jean.»--«Le royaume de Satan va s'en enrichir, dit de
+Bracy, et voilà ce que c'est que de blasphémer les saints et les anges, et
+de faire jeter leurs statues et les autres objets de vénération sur les
+têtes de cette canaille d'archers.»--«Tais-toi donc, dit le templier, tu ne
+sais ce que tu dis: il en est de ta superstition comme du manque de foi de
+Front-de-Boeuf; aucun de vous ne peut rendre compte de ses motifs de
+croyance ou d'incrédulité.»</p>
+
+<p>«<i>Benedicite</i>, sire templier, répliqua de Bracy; je vous prie de ménager un
+peu mieux vos expressions lorsque vous parlerez de moi. Par notre mère
+céleste, je suis meilleur chrétien que toi et tout ton ordre ensemble; car
+il court un certain bruit que le <i>très saint</i> ordre du temple de Sion ne
+nourrit pas peu d'hérétiques dans son sein, et que sir Brian de
+Bois-Guilbert est du nombre.»--«Laissons là tous ces bruits, dit le
+templier, et songeons aux moyens de mettre le château en état de défense:
+comment ces scélérats d'archers se sont-ils battus de ton côté?»--«Comme
+des diables incarnés, répondit de Bracy. Ils se sont portés en masse
+jusqu'au pied des murailles, commandés, je crois, par ce vilain drôle qui
+remporta le prix de l'arc; car j'ai reconnu son cor et son baudrier. Et
+voilà le fruit de la politique si vantée du vieux Fitzurse; cela ne fait
+qu'encourager ces insolens coquins à se révolter contre nous. Si mon armure
+n'eût pas été d'une aussi bonne trempe, il m'aurait terrassé sept fois avec
+tout aussi peu de remords que si j'eusse été un daim parvenu à son
+véritable point de bonté. Il a passé en revue chaque partie de mon
+corselet, frappant avec son javelot long d'une verge contre mes côtes, avec
+aussi peu de ménagement que si elles eussent été de fer. Sans ma cotte de
+mailles espagnole que j'avais mise sous ma casaque, c'en était fait de
+moi.»--«Mais vous vous êtes maintenus dans votre poste, dit le templier,
+tandis que nous, nous avons été délogés des ouvrages extérieurs.»</p>
+
+<p>«C'est une grande perte, dit de Bracy; car les coquins vont trouver là un
+abri, à la faveur duquel ils attaqueront le château de plus près, et
+pourront, si on ne les surveille de près, profiter de quelque poste mal
+gardé sur une tour, ou de quelque fenêtre oubliée, pour s'introduire dans
+la forteresse. Nous avons trop peu de monde pour protéger tous les points,
+et les soldats se plaignent de ce qu'ils ne peuvent se montrer nulle part
+sans devenir aussitôt le but vers lequel sont lancées autant de flèches
+qu'on en voit décocher au tir du dimanche dans le plus chétif village. D'un
+autre côté, Front-de-Boeuf se meurt, ainsi nous n'avons plus de secours à
+attendre de sa tête de taureau et de son bras gigantesque. Qu'en
+pensez-vous, sire Brian? ne vaudrait-il pas mieux faire de nécessité vertu,
+et composer avec ces marauds en rendant nos prisonniers?»--«Quoi! s'écria
+le templier, rendre nos prisonniers et devenir un objet de ridicule et
+d'exécration, comme des guerriers qui ont donné une preuve extraordinaire
+de vaillance en attaquant de nuit des voyageurs sans défense, et en
+s'emparant de leurs personnes, et qui cependant n'ont pu se maintenir dans
+un château fort, contre une troupe de vagabonds et de proscrits, commandés
+par des gardeurs de pourceaux, par des fous et par le rebut de l'espèce
+humaine! Tu devrais rougir d'un pareil conseil, Maurice de Bracy! Quant à
+moi, j'ensevelirai plutôt et mon corps et ma honte sous les ruines de ce
+château, que de consentir à une capitulation aussi lâche et aussi
+déshonorante.»--«Retournons donc aux murailles, dit de Bracy d'un ton
+d'insouciance: il n'y a personne, soit Turc, soit templier, qui fasse moins
+de cas de la vie que moi; mais sûrement il n'y a pas de honte à regretter,
+comme je le fais, de ne pas être entouré d'une quarantaine de mes vaillans
+<i>francs-compagnons</i>. Ô mes braves lanciers! si vous saviez comment votre
+capitaine a été serré de près aujourd'hui, je verrais bientôt ma bannière
+flotter devant vos piques, et cette misérable troupe de vilains, incapable
+de soutenir votre charge, ne tarderait pas à prendre la fuite.»</p>
+
+<p>«Regrette qui tu voudras, dit le templier; mais, en attendant,
+défendons-nous comme nous pourrons avec les soldats qui nous restent. Ce
+sont pour la plupart des gens de la suite de Front-de-Boeuf, qui se sont
+fait détester des Anglais par mille traits d'insolence et d'oppression.»--«Tant mieux! dit de Bracy; ces vils esclaves se battront tant qu'il leur
+restera une goutte de sang dans les veines, pour se soustraire à la
+vengeance des paysans qui nous attaquent. Allons donc, Brian de
+Bois-Guilbert, montons et agissons, et sois sûr que, soit que je survive,
+soit que je succombe, tu verras aujourd'hui Maurice de Bracy se comporter
+en chevalier de haute valeur et de noble lignage.»</p>
+
+<p>«Aux murailles!» répondit le templier, et ils montèrent tous deux sur les
+remparts, afin de prendre pour la défense de la place toutes les mesures
+que l'expérience pourrait dicter et le courage exécuter. Ils convinrent
+d'abord que le point sur lequel on devait avoir le plus de crainte était
+celui qui était en face des ouvrages extérieurs, dont les assiégeants
+venaient de se rendre maîtres. À la vérité, le château était séparé de
+cette barbacane par le fossé, et il était impossible à ceux-ci d'attaquer
+la porte de la poterne à laquelle correspondait l'ouvrage extérieur, sans
+franchir cet obstacle: mais le templier et de Bracy étaient également
+d'opinion que les assaillans chercheraient, par une attaque formidable, à
+attirer sur ce point l'attention du plus grand nombre des assiégés, et
+prendraient toutes les mesures nécessaires pour profiter de la moindre
+négligence dans la défense de quelque autre partie de la place. Pour se
+précautionner contre un pareil danger, ils firent la seule chose qui leur
+fût possible, vu le peu de monde qu'ils avaient; ce fut de placer des
+sentinelles de distance en distance le long des murailles, pouvant
+communiquer les unes avec les autres et donner l'alarme à l'approche du
+danger. En même temps il fut convenu que de Bracy se chargerait de la
+défense de la poterne, et que le templier aurait toujours auprès de lui
+environ une vingtaine d'hommes, corps de réserve, prêt à porter
+immédiatement du secours partout où il serait nécessaire. La perte de la
+barbacane était encore désastreuse sous un autre rapport; car, malgré la
+hauteur des murs du château, les assiégés ne pouvaient voir avec la même
+précision qu'auparavant les opérations de l'ennemi, parce qu'il y avait
+quelques portions d'un bois taillis qui se trouvaient tellement près de la
+porte de sortie de l'ouvrage extérieur, que les assiégeans pouvaient y
+introduire toutes les forces qu'ils jugeraient convenable d'amener, et non
+seulement sans danger, mais même sans être aperçus par les gens du château.
+Ainsi, dans l'incertitude pénible où ils étaient sur le point où
+commencerait l'assaut, de Bracy et son compagnon furent obligés de se tenir
+en garde contre tout événement possible, et leurs soldats, quelque braves
+qu'ils fussent, étaient en proie à l'inquiétude décourageante, si naturelle
+à des hommes entourés d'ennemis, qui pouvaient à leur gré choisir le moment
+et le mode de l'attaque. Pendant ce temps-là, le maître du château assiégé
+et environné de dangers était étendu sur son lit de mort, en proie à toutes
+les souffrances du corps et à toutes les angoisses de l'âme. Il n'avait
+point la ressource ordinaire des bigots de cette époque superstitieuse,
+dont la plupart, en expiation des crimes dont ils s'étaient rendus
+coupables, se contentaient de faire quelque acte de libéralité envers
+l'église, étouffant ainsi la voix des remords par l'idée qu'ils étaient
+rachetés de tous péchés; et quoique la tranquillité obtenue à ce prix ne
+ressemble pas plus à cette paix de l'âme qui suit un repentir sincère que
+le lourd engourdissement produit par l'opium ne ressemble à un sommeil
+rafraîchissant et naturel, encore cette situation d'esprit était-elle
+préférable aux angoisses du remords dont il se sentait bourrelé. Mais parmi
+les vices de Front-de-Boeuf, homme dur et dont la main ne s'ouvrait jamais
+pour donner, l'avarice était le plus dominant, et il aimait mieux braver
+l'Église, et narguer tous ceux qui y étaient attachés, que d'en acheter le
+pardon et l'absolution au prix de l'or, ou par le sacrifice de quelque
+propriété. D'ailleurs, le templier, infidèle d'une autre trempe, n'avait
+pas caractérisé son associé d'une manière bien juste, en disant que
+Front-de-Boeuf n'aurait pu se rendre raison de ses motifs d'incrédulité et
+de mépris pour la religion établie; car le baron aurait pu alléguer que
+l'Église tenait ce qu'elle vendait à trop haut prix, et que la liberté
+spirituelle qu'elle exposait en vente ne pouvait s'obtenir, comme celle du
+grand capitaine de Jérusalem, que moyennant une forte somme; en sorte que
+Front-de-Boeuf aimait mieux nier la vertu de la médecine que de payer la
+visite du médecin. Mais le moment était arrivé où la terre et tous ses
+trésors disparaissaient graduellement devant ses yeux, et où son coeur,
+quoique dur comme la meule d'un moulin, se remplit d'épouvante à mesure que
+ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l'avenir. La fièvre qui
+dévorait son corps ajoutait à l'impatience et à l'agonie de son âme, et son
+lit funèbre présentait un mélange des remords qui se réveillaient de
+nouveau, en conflit avec les vices invétérés de son caractère: affreuse
+situation d'esprit, qui ne peut être égalée que par celle qu'on éprouve
+dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, le
+remords sans repentir, un sentiment horrible d'agonie et un pressentiment
+d'avenir, qu'il combat en vain.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a>L'auteur a ici complété la terrible pensée du Dante, en
+ ajoutant le «remords sans repentir» à ce vers:
+
+<p class="mid"> Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate.</p>
+
+ Milton offre à peu près la même idée dans le livre de son <i>Paradise
+ lost</i>. Le lecteur aimera à comparer ces trois grands écrivains:
+ Dante, Milton et Walter Scott.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Où sont-ils maintenant, ces chiens de prêtres, cria le baron, qui mettent
+un si haut prix à leur momerie spirituelle? où sont tous ces carmes
+déchaussés, en faveur de qui Front-de-Boeuf fonda le vieux couvent de
+Sainte-Anne; dépouillant ainsi son héritier de plusieurs belles prairies,
+d'excellentes terres et de riches enclos? où sont-ils ces chiens altérés,
+buvant la bière à longs traits, j'en réponds; ou jouant leurs tours
+d'escamotage auprès du lit de quelque paysan moribond? Et moi, le fils de
+leur fondateur; moi, pour qui les clauses de l'acte de leur fondation leur
+imposent la nécessité de prier; moi... les misérables ingrats! Ils me
+laissent mourir comme le chien là-bas, qui n'a ni maître ni asile; ils me
+laissent mourir sans confession, sans consolation. Faites venir le
+templier...; c'est un prêtre..., il peut m'être bon à quelque chose... Mais
+non; autant vaudrait se confesser au diable qu'à Brian de Bois-Guilbert,
+qui ne croit ni au ciel ni à l'enfer. J'ai entendu des vieillards parler de
+prières..., de prières prononcées de leurs propres bouches... On n'a pas
+besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d'intercéder auprès de
+lui...; je vais prier...; mais non..., je... je n'ose...»</p>
+
+<p>«Est-il bien possible, dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre
+tout près de son lit, est-il possible que Réginald Front-de-Boeuf ait dit
+qu'il existait quelque chose qu'il n'osait point faire?» La conscience
+bourrelée de Front-de-Boeuf, que les souffrances du corps rendaient encore
+plus timorée, entendit, dans cette étrange interruption de son soliloque,
+la voix d'un de ces démons qui, d'après les idées superstitieuses de cette
+époque, assiégent les lits des mourans pour distraire leurs pensées et les
+empêcher de se livrer à des méditations qui auraient en vue leur bien-être
+éternel. Il frémit; tous ses membres se roidirent; mais, reprenant bientôt
+sa résolution ordinaire: «Qui est là? s'écria-t-il; qui es-tu, toi qui oses
+répéter mes paroles d'un ton qui ressemble au croassement de l'oiseau de la
+nuit? viens à côté de mon lit afin que je puisse te voir.»--«Je suis ton
+mauvais ange, Réginald Front-de-Boeuf, répondit la voix.»--«Si tu es
+réellement un démon, répliqua le chevalier mourant, montre-toi sous ta
+forme corporelle, et ne crois pas que je me laisse intimider. Par la
+Géhenne éternelle, si je pouvais lutter corps à corps contre les horreurs
+qui m'entourent de tous côtés et sous toutes les formes, comme je l'ai fait
+contre les dangers de ce monde, ni le ciel ni l'enfer ne pourraient se
+vanter de m'avoir fait trembler.»</p>
+
+<p>«Pense à tes crimes, Réginald Front-de-Boeuf, dit la voix; pense à ta
+révolte, à tes rapines, aux meurtres que tu as commis. Qui a excité le
+licencieux Jean à prendre les armes contre son père, dont les cheveux sont
+blanchis par l'âge; à faire la guerre à son généreux frère?»--«Que tu sois
+un mauvais ange, un prêtre ou un démon, répliqua Front-de-Boeuf, tu en as
+menti par ta gorge. Ce n'est pas moi qui ai excité Jean à la rébellion...,
+ce n'est pas moi seul...; il y avait cinquante chevaliers et barons, la
+fleur des provinces méditerranées...; jamais plus vaillans guerriers n'ont
+tenu la lance en arrêt... Faut-il que je sois responsable, moi seul, de la
+faute de cinquante? Démon infernal! je brave tes menaces; retire-toi; cesse
+de rôder autour de ma couche. Si tu es un mortel, laisse-moi mourir en
+paix; si tu es un démon, ton heure n'est pas encore venue.»--«Mourir en
+paix! répéta la voix; non, tu ne mourras pas en paix; même à l'instant de
+la mort l'image de tes meurtres passera devant toi: tu entendras les
+gémissemens qui ont fait retentir les voûtes de ce château; tu verras même
+le sang dont les planchers sont tout rouges.»</p>
+
+<p>«Ne crois pas m'intimider par ces discours remplis d'une vaine malice,
+répondit Front-de-Boeuf avec un sourire sombre et forcé. Le juif
+mécréant... ce sera pour moi un mérite auprès du ciel de l'avoir traité
+comme je l'ai fait; car, s'il en était autrement, d'où vient que l'on
+canonise ceux qui ont trempé leurs mains dans le sang des Sarrasins? Quant
+aux porchers saxons que j'ai tués, c'étaient des ennemis de ma patrie, de
+mon lignage et de mon seigneur suzerain. Ah, ah! tu vois que tu ne peux
+trouver le défaut de mon armure. Es-tu parti? es-tu réduit au silence?»--«Non, détestable parricide! répondit la voix; pense à ton père; pense à
+sa mort; pense à la salle du banquet inondée de son sang répandu par la
+main de son fils.»</p>
+
+<p>«Ah! reprit le baron, après un long moment de silence, puisque tu sais
+cela, tu es véritablement le père du mal, et tu connais toutes choses,
+comme le disent les moines. Je croyais ce secret renfermé dans mon sein et
+dans celui d'une autre personne, ma tentatrice, la complice de mon crime.
+Pars, mauvais génie! laisse-moi, et va chercher la sorcière saxonne,
+Ulrique seule pourrait te dire ce qu'elle et moi seul avons vu. Va, te
+dis-je, va trouver celle qui lava les blessures, redressa et arrangea le
+cadavre, et donna à une mort violente l'apparence d'une mort ordinaire et
+naturelle. Va la trouver, celle qui fut ma tentatrice, l'exécrable
+complice, l'affreux appât de ce forfait; qu'elle ait, comme moi, un
+avant-goût des tourmens de l'enfer.»--«Elle les éprouve déjà, dit Ulrique,
+s'approchant et se plaçant devant le lit de Front-de-Boeuf; depuis
+long-temps elle boit dans cette coupe, qu'elle trouve moins amère en voyant
+que tu la partages. Ne grince pas les dents, Front-de-Boeuf; ne roule pas
+les yeux; ne serre pas le poing, et ne lève pas ton bras sur moi avec cet
+air menaçant; ce bras, qui, comme celui d'un de tes ancêtres à qui ses
+exploits valurent le nom de Front-de-Boeuf, aurait pu, d'un seul coup,
+fracasser la tête d'un taureau des montagnes, est à présent énervé et
+impuissant comme le mien.»--«Vile et sanguinaire sorcière! répliqua
+Front-de-Boeuf; détestable hibou! c'est donc toi qui viens gémir de joie à
+la vue des décombres qui sont aussi ton ouvrage?»--«Oui, Réginald
+Front-de-Boeuf, répondit-elle, c'est Ulrique, c'est la fille de Torquil
+Wolfganger que tu as égorgé, c'est la soeur de ses deux fils massacrés,
+c'est elle qui te redemande, à toi et à ta maison, son père, ses frères,
+son nom, son honneur, et tout ce qu'elle a perdu par le nom de
+Front-de-Boeuf; songe aux injures que j'ai reçues, et réponds-moi si je ne
+dis pas la vérité. Tu as été mon mauvais ange, et je veux être le tien; je
+veux te poursuivre jusqu'au dernier moment de ton existence.»</p>
+
+<p>«Exécrable furie! répondit Front-de-Boeuf, jamais tu ne seras témoin de ce
+moment. Holà! Gilles, Clément et Eustache! Saint-Maur et Étienne! qu'on
+saisisse cette maudite sorcière, et qu'on la précipite du haut des
+murailles! la traîtresse nous a livrés aux Saxons. Holà! Clément,
+Saint-Maur! où êtes-vous donc, lâches coquins?»--«Appelle-les, de nouveau,
+vaillant baron, dit la vieille furie avec un horrible sourire de moquerie,
+appelle tous tes vassaux autour de toi; menace des tortures et de la prison
+ceux qui tarderont à se rendre à tes ordres; mais sache, baron puissant,
+continua-t-elle en changeant tout à coup de ton, que tu n'obtiendras ni
+réponse, ni secours, ni obéissance de leur part. Écoute ces sons
+épouvantables;» car en cet instant le tumulte produit par la reprise de
+l'assaut, ainsi que par la défense, se faisait entendre d'une manière
+horrible sur les murs du château; «ces cris de guerre t'annoncent la chute
+de ta maison; la puissance de Front-de-Boeuf, cette puissance cimentée de
+sang, est ébranlée jusqu'en ses fondemens, et s'écroulera devant les
+ennemis qu'il a le plus méprisés! Pourquoi restes-tu étendu ici comme une
+bête fauve qui n'a plus de force, pendant que le Saxon donne l'assaut à ta
+forteresse?»</p>
+
+<p>«Dieux et démons! s'écria Front-de-Boeuf, oh! rendez-moi quelque vigueur,
+pour que je me traîne jusque dans la mêlée, et que je trouve une mort digne
+de mon nom!»--«Ne l'espère pas, vaillant guerrier, répliqua-t-elle, tu ne
+mourras point de la mort des braves; mais tu périras comme le renard dans
+sa tanière, lorsque les paysans auront mis le feu à tout ce qui l'entoure.»--«Tu mens, horrible sorcière, s'écria Front-de-Boeuf; mes soldats sont
+braves; mes murailles sont fortes et élevées; mes compagnons d'armes ne
+craindraient pas toute une armée de Saxons, fussent-ils commandés par
+Hengist et Horsa! le cri de guerre du templier et des francs-compagnons se
+fait entendre au dessus du tumulte de la bataille; et j'en jure par mon
+honneur, lorsque nous allumerons le feu pour célébrer notre victoire, il te
+consumera, toi, ton corps et tes os; et je vivrai assez long-temps pour
+apprendre que tu es passée des feux de ce monde dans ceux de l'enfer, qui
+n'a jamais vomi sur la terre un démon incarné aussi exécrable.</p>
+
+<p>«Ne te livre pas à cet espoir, répliqua Ulrique, jusqu'à ce que tu en aies
+acquis la preuve... Mais non, dit-elle en s'interrompant, tu vas savoir en
+cet instant même le sort qui t'attend, et que ni toute ta puissance, toute
+ta force, ni ton courage ne peuvent te faire éviter, quoiqu'il t'ait été
+préparé par cette faible main. Remarques-tu cette vapeur épaisse et
+suffocante, qui déjà circule en noirs tourbillons dans cette chambre? as-tu
+pensé que c'étaient tes yeux gonflés qui s'obscurcissaient? que c'était
+l'effet de ta difficulté de respirer? Non, Front-de-Boeuf, il y a une autre
+cause. Te souviens-tu de ce magasin de bois à brûler qui est situé au
+dessous de ces appartemens?»</p>
+
+<p>«Femme! s'écria-t-il avec fureur, sûrement tu n'y as pas mis le feu? Mais
+oui, de par le ciel, le château est en flammes!»--«Elles s'élèvent
+rapidement du moins, dit Ulrique avec le calme le plus affreux; et bientôt
+un signal avertit les assiégeans de presser vivement ceux qui chercheraient
+à l'éteindre. Adieu, Front-de-Boeuf, que Mista, Schogula, Zernebock, dieux
+des anciens Saxons, diables, comme les prêtres les appellent aujourd'hui,
+te servent de consolateurs à ton lit de mort qu'Ulrique maintenant
+abandonne. Mais apprends, si ce peut être une consolation pour toi de le
+savoir, qu'Ulrique va partir avec toi pour la même destination, au pays des
+ténèbres, où elle partagera ton châtiment comme elle a partagé tes crimes.
+Et maintenant, parricide, adieu pour toujours. Puisse chaque pierre de
+cette voûte trouver une langue<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> pour répéter ce nom à ton oreille<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a>On reconnaît dans ce passage plusieurs imitations de la
+ Bible et de Lucain: dans la Bible, c'est la prophétesse d'Endor, et
+ dans l'autre la magicienne Erietho.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a>Les pierres auront des voix, dit Isaïe dans l'Écriture.
+ <span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>En achevant ces paroles elle quitta l'appartement, et Front-de-Boeuf put
+entendre le bruit que fit la clef dans la serrure, lorsque la vieille ferma
+la porte à double tour, ôtant ainsi au baron toute chance de se sauver. En
+proie au plus grand désespoir, il appela à grands cris ses serviteurs et ses
+compagnons. Étienne et Saint-Maur! Clément et Gilles! serai-je consumé par
+les flammes sans être secouru? À l'aide! au secours! Brian de
+Bois-Guilbert! vaillant de Bracy! c'est Front-de-Boeuf qui vous appelle!
+c'est votre maître, traîtres d'écuyers! c'est votre allié, c'est votre
+frère d'armes, chevaliers parjures et sans foi! Que toutes les malédictions
+dues aux traîtres tombent sur vos têtes de mécréans! Me laisserez-vous
+ainsi périr misérablement? Ils ne m'entendent point; ils ne peuvent
+m'entendre; ma voix est suspendue au milieu des clameurs des combattans. La
+fumée devient à chaque instant plus épaisse; le feu perce à travers le
+plancher. Oh! que ne puis-je aspirer un peu de l'air pur du ciel, dussé-je
+être anéanti l'instant d'après!» Puis, dans le délire le plus complet du
+désespoir, le malheureux commença tantôt à joindre ses cris à ceux des
+combattans, tantôt à vomir des imprécations contre lui, contre le genre
+humain et contre le ciel même. «La flamme brille à travers les nuages de
+fumée, s'écria-t-il: le démon marche contre moi sous la bannière de son
+propre élément. Loin d'ici, esprit immonde! je ne vais pas avec toi sans
+mes camarades; tout, tout est à toi, tout ce qui compose la garnison de ce
+château. Crois-tu que Front-de-Boeuf soit seul qui doive partir? non; le
+mécréant templier, le libertin de Bracy, Ulrique, l'infâme, la sanguinaire
+Ulrique, les hommes qui m'ont poussé à de telles entreprises, les chiens de
+Saxons et les maudits juifs qui sont mes prisonniers, tous, tous doivent
+m'accompagner; la plus belle troupe qui soit jamais partie pour les enfers!
+Ha, ha, ha! en poussant de grands éclats de rire qui firent retentir les
+voûtes de l'appartement. Qui est-ce qui rit là-bas?» cria Front-de-Boeuf
+d'une voix altérée, car le bruit et le fracas de la bataille n'empêchaient
+pas les échos de renvoyer à son oreille le bruit de ses propres éclats de
+rire. «Qui est-ce qui a ri là-bas? répéta-t-il; est-ce toi, Ulrique? parle,
+sorcière, et je te pardonne; car toi seule ou Satan lui-même étiez capables
+de rire dans un pareil moment. En arrière! hors d'ici! retire-toi!...»</p>
+
+<p>Mais ce serait une impiété que de continuer plus long-temps le tableau du
+lit de mort du blasphémateur et du parricide.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXXI.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Encore une fois, mes chers amis, montons à la
+ brèche, ou bien refermons-la avec les cadavres de
+ nos braves... Et vous, valeureux chevaliers, véritables
+ enfans d'Albion, montrez-nous ici de quelle
+ manière vous avez été nourris. Jurons que vous
+ emploierez votre force et votre courage d'une façon
+ digne de vous.»</span><br>
+ <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Le roi Henri V</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Quoique Cedric ne comptât pas beaucoup sur le message d'Ulrique, cependant
+il ne manqua pas d'en faire part au chevalier noir et à Locksley, qui
+furent enchantés d'apprendre qu'ils avaient dans la place un ami qui
+pourrait au besoin leur en faciliter l'entrée: aussi convinrent-ils
+facilement avec le Saxon qu'il n'y avait qu'un assaut, sous quelques
+désavantages qu'il se présentât, qui pût les mettre à même de délivrer
+leurs prisonniers des mains du cruel Front-de-Boeuf, et qu'il fallait par
+conséquent le tenter.</p>
+
+<p>«Le sang royal d'Alfred est en danger,» s'écria Cedric.--«L'honneur d'une
+noble dame est en péril,» continua le chevalier noir.--«Et, par l'image de
+saint Christophe que je porte à mon baudrier, ajouta le brave officier, n'y
+eût-il d'autre motif que celui de sauver ce fidèle serviteur, le pauvre
+Wamba, je risquerais la perte d'un de mes membres plutôt que de souffrir
+qu'on touchât à un de ses cheveux.»--«Et moi aussi, dit le moine; car,
+messieurs, je ne crains pas de dire qu'un fou... je veux dire... Tenez,
+messieurs, écoutez-moi bien: Lorsque je vois un fou, qui est membre d'une
+corporation, habile dans sa profession, et qui, par sa conversation, peut
+assaisonner un verre de vin et le faire goûter aussi bien que le ferait une
+bonne tranche de jambon, je dis, mes frères, qu'un pareil fou ne manquera
+jamais d'un sage ecclésiastique qui priera, et j'ajoute qui combattra pour
+lui au besoin, et cela tant que je pourrai dire une messe ou manier une
+pertuisane.» Et en parlant ainsi, il se mit à brandir sa sourde hallebarde
+au dessus de sa tête avec autant de facilité qu'un jeune berger manie sa
+houlette. «C'est vrai, révérend père, s'écria le chevalier, c'est aussi
+juste que si saint Dunstan lui-même eût parlé. Maintenant, mon cher
+Locksley, ne serait-il pas convenable que le noble Cedric se chargeât de
+diriger l'assaut?»</p>
+
+<p>«Moi? répondit Cedric; pas du tout: je n'ai jamais étudié l'art de prendre
+ou de défendre ces murailles dans l'enceinte desquelles le pouvoir
+tyrannique a établi son domicile, et que les Normands ont élevées sur cette
+terre malheureuse. Je veux bien combattre au premier rang; mais mes
+camarades savent fort bien que je n'ai jamais été habitué à la discipline
+des camps ni à l'attaque des places fortes.»--«Puisqu'il en est ainsi, dit
+Locksley, je me chargerai volontiers du commandement des archers, et je
+vous permets de me pendre à l'arbre le plus élevé de cette forêt, si un
+seul des assiégés se présente sur les remparts sans se sentir percer
+d'autant de traits qu'il y a de clous de girofle dans un jambon aux fêtes
+de Noël.»--«C'est bien dit, s'écria le chevalier noir, et si on ne me croit
+pas indigne d'être employé dans cette circonstance, et si parmi ces braves
+gens il s'en trouve quelques uns qui soient disposés à suivre un vrai
+chevalier, car je ne crains pas de me donner ce titre, je suis prêt à les
+mener à l'attaque de ces remparts, et d'y faire usage de toute l'habileté
+que je dois à mon expérience.»</p>
+
+<p>Ce fut après cette distribution d'emplois entre les chefs que l'on donna le
+premier assaut. Le lecteur a déjà été instruit du résultat. Dès que la
+barbacane fut prise, le chevalier noir s'empressa de faire part de cet
+heureux événement à Locksley, et de le prier en même temps de tenir le
+château en état d'observation, de manière à empêcher les assiégés de
+rassembler leurs forces pour faire quelque sortie brusque, et tâcher de
+reprendre l'ouvrage avancé qu'ils venaient de perdre. Le chevalier désirait
+d'autant plus éviter cette sortie, qu'il savait que les hommes qu'il
+commandait, n'étant que des volontaires trop précipités dans leurs
+mouvemens, nullement exercés, mal armés et ne connaissant aucune
+discipline, ne pourraient, dans une attaque soudaine, combattre qu'avec
+désavantage contre les vieux soldats des chevaliers normands, qui étaient
+bien pourvus d'armes offensives et défensives, et qui auraient à opposer au
+zèle et à l'ardeur des assiégeans cette grande confiance qu'inspirent une
+discipline parfaite et l'habitude du maniement des armes. Le chevalier
+employa cet intervalle à faire construire une sorte de pont flottant, ou
+plutôt un long radeau, au moyen duquel il espérait pouvoir traverser le
+fossé, malgré la résistance de l'ennemi. Cette construction ne pouvait se
+faire bien promptement; mais les chefs s'en inquiétèrent d'autant moins que
+ce retard donnait à Ulrique le temps d'exécuter son plan de diversion quel
+qu'il fût.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque le radeau fut terminé: «Il est inutile, dit le chevalier
+noir, d'attendre ici plus long-temps; voilà le soleil qui baisse: et
+d'ailleurs j'ai autre chose qui m'appelle, et qui ne me permet pas de
+m'arrêter un jour de plus avec vous. D'un autre côté, je m'étonnerais fort
+que nous n'eussions pas bientôt sur les bras une troupe de cavaliers venant
+d'York, si nous ne nous hâtions d'achever notre ouvrage. Ainsi, l'un de
+vous, allez trouver Locksley, pour lui dire de commencer une décharge de
+traits de l'autre côté du château, de se porter en avant, comme pour livrer
+un assaut. Quant à vous, coeurs véritablement anglais, secondez-moi, et
+tenez-vous prêts à pousser ce radeau en travers du fossé aussitôt que la
+porte de notre côté s'ouvrira. Suivez-moi hardiment de l'autre part, et
+venez m'aider à détruire cet angle saillant que vous voyez là-bas au mur
+principal du château. Que tous ceux d'entre vous qui ne se soucieront pas
+de venir à l'attaque, ou qui n'auront pas des armes convenables pour
+s'exposer, garnissent le haut de nos ouvrages avancés; qu'ils bandent
+fortement leurs arcs et ne manquent pas de balayer les remparts de tout ce
+qui s'y présentera. Noble Cedric, veux-tu te charger du commandement de
+ceux qui restent ici?»</p>
+
+<p>«Non, de par l'âme d'Hereward, répondit le Saxon. Je n'entends rien au
+commandement; mais que ma mémoire soit maudite par la postérité si je ne
+suis pas un des premiers à te suivre dès que tu auras donné le signal.
+C'est ici ma propre querelle et je ne dois être autre part qu'à
+l'avant-garde de l'armée.»--«Considère cependant, noble Saxon, dit le
+chevalier, que tu n'as ni haubert, ni corselet, ni d'autre armure que ce
+casque, ce petit bouclier et cette épée, et que tout cela est bien peu de
+chose.»--«Tant mieux! répondit Cedric; je n'en serai que plus léger pour
+escalader ces murailles. Tu diras que je me vante, sire chevalier, mais je
+te dis que tu verras aujourd'hui la poitrine toute nue d'un Saxon se
+présenter au front de la bataille avec autant d'intrépidité que jamais tu
+n'y as vu paraître le corselet de fer d'un Normand.»</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, s'écria le chevalier, au nom de Dieu, ouvrez la
+porte et lancez le pont flottant.» La porte qui conduisait du mur intérieur
+de la barbacane au fossé et qui correspondait à l'angle saillant dans le
+mur principal du château s'ouvrit alors tout à coup; et l'on fit avancer le
+radeau, qui bientôt fit rejaillir l'eau du fossé, s'étendant en longueur
+d'un bord à l'autre, mais ne formant qu'un passage glissant et momentané à
+deux hommes de front pour traverser depuis les ouvrages avancés jusqu'au
+château. Le chevalier noir, qui savait combien il était important de
+prendre l'ennemi par surprise, se précipita sur le radeau, suivi de près
+par Cedric, et parvint au bord opposé. Là il commença à frapper à coups
+redoublés avec sa hache sur la porte du château, à l'abri, du moins en
+partie, des traits et des pierres lancés par les assiégés, parce qu'il se
+trouvait sous les débris de l'ancien pont-levis, que le templier avait
+détruit en se retirant de la barbacane, et dont une portion était encore
+attachée au mur, au dessus de la porte. Ceux qui avaient suivi le chevalier
+n'avaient pas un pareil abri; deux furent tués par des carreaux d'arbalète;
+deux autres tombèrent dans le fossé; les autres rentrèrent dans la
+barbacane.</p>
+
+<p>La position de Cedric et du chevalier noir était maintenant devenue
+vraiment critique, et l'aurait été encore davantage, sans la constance des
+archers qui étaient dans la barbacane à faire pleuvoir une grêle de flèches
+sur les remparts, détournant ainsi l'attention des assiégés qui les
+garnissaient, et donnant un peu de répit aux deux guerriers, qui sans cela
+auraient été accablés par le grand nombre de projectiles de toute espèce
+qu'on lançait sur eux. Il faut le répéter; le péril était imminent et le
+devenait toujours davantage.--«N'avez-vous pas de honte? s'écria de Bracy
+en s'adressant aux soldats qui l'entouraient. Vous voulez passer pour des
+arbalétriers, et vous souffrez que ces deux misérables maintiennent leur
+poste sous les murs du château? Faites tomber sur eux le chaperon de ce
+mur, si vous ne pouvez faire mieux. Apportez des pics, des leviers et
+abattez-moi cet énorme créneau;» leur indiquant en même temps une lourde
+masse de pierres sculptées qui surplombait du haut du parapet. En ce moment
+les assiégeans aperçurent le drapeau rouge flottant sur l'angle de la tour
+qu'Ulrique avait désigné à Cedric. Ce fut le brave Locksley qui le vit le
+premier, comme il se rendait en toute hâte aux ouvrages avancés, impatient
+de connaître les progrès de l'attaque.</p>
+
+<p>«Saint Georges! s'écria-t-il; le glorieux saint Georges pour l'Angleterre,
+en avant, mes amis! Comment pouvez-vous laisser le bon chevalier et le
+noble Cedric attaquer seuls cette porte? Allons, crâne enfroqué, fais voir
+que tu sais combattre pour ton rosaire... En avant, mes braves, le château
+est à nous, nous avons des amis dans l'intérieur. Regardez là-haut ce
+drapeau, c'est le signal convenu. Torquilstone est à nous: songez à
+l'honneur, songez au butin; encore un effort, et nous sommes maîtres de la
+place!» En disant ces mots, il banda son arc et décocha une flèche droit à
+la poitrine d'un des hommes d'armes, qui, d'après les ordres de de Bracy,
+était occupé à détacher un fragment d'un des créneaux pour le précipiter
+sur Cedric et le chevalier noir. Un second soldat prit des mains du mourant
+la barre de fer pour achever de détacher la pierre; déjà il avait réussi,
+lorsque une flèche l'atteignit à la tête et le précipita mort dans le
+fossé. Les autres furent épouvantés, car aucune armure ne paraissait
+pouvoir résister aux traits du redoutable archer... «Allez-vous donc lâcher
+pied, misérables poltrons! s'écria de Bracy: <i>Montjoie saint Denis!</i>
+donnez-moi le levier.» En même temps il se saisit de la barre de fer avec
+laquelle il essaya de faire avancer le fragment déjà détaché, et qui était
+d'un poids si énorme, que dans sa chute il aurait non seulement mis en
+pièces ce qui restait du pont-levis qui abritait les deux assaillants, mais
+même aurait coulé à fond le pont grossier sur lequel ils avaient traversé
+le fossé; tous virent le danger, et les plus hardis, jusqu'au moine
+lui-même malgré son intrépidité, refusèrent de mettre le pied sur le
+radeau. Trois fois Locksley banda son arc contre de Bracy, et trois fois la
+flèche fut repoussée par l'excellente armure du guerrier.</p>
+
+<p>«Maudite soit la trempe espagnole de ta cotte d'armes! dit Locksley; si
+elle eût été anglaise, mes flèches auraient traversé cet acier aussi
+facilement que si c'eût été de la soie, ou de la simple toile. Il se mit
+alors à crier: Camarades! amis! noble Cedric! battez en retraite: faites
+place à cette masse qui va tomber!» Sa voix ne fut pas entendue; car le
+bruit et le fracas, occasionné par le chevalier lui-même en frappant sur
+la poterne, aurait couvert le son de vingt trompettes de guerre. À la
+vérité, le fidèle Gurth s'élança sur le radeau dans le dessein d'avertir
+Cedric du danger qu'il courait, ou pour le partager avec lui. Mais cet
+avertissement serait arrivé trop tard: déjà l'immense fragment chancelait,
+et les efforts de de Bracy auraient été couronnés du succès si la voix du
+templier n'eût fait retentir à son oreille ces mots épouvantables: «Tout
+est perdu, de Bracy: le château est en feu!»--«As-tu perdu la tête?»
+répliqua le chevalier.--«Toute la partie de l'ouest est embrasée, dit le
+templier: j'ai fait de vains efforts pour arrêter les progrès de
+l'incendie.» Quelque effrayante que fût cette nouvelle, Brian de
+Bois-Guilbert l'annonça avec ce stoïque sang-froid qui formait la base de
+son caractère; mais elle ne fut pas reçue avec le même calme par de Bracy,
+qui s'écria: «Saints du Paradis! que devons-nous faire? Je fais voeu de
+donner à saint Nicolas de Limoges un chandelier d'or massif....»</p>
+
+<p>«Laisse là ton voeu, dit le templier, et écoute-moi: Conduis tes soldats
+comme si tu voulais faire une sortie, et ouvre la porte de la poterne; il
+n'y a là que deux hommes pour protéger le radeau; jette-les dans le fossé,
+et pousse jusqu'à la barbacane, que, de mon côté, je viendrai attaquer avec
+les hommes que je ferai sortir par la porte principale. Si nous pouvons
+reprendre ce poste, sois sûr que nous nous défendrons jusqu'à ce que nous
+recevions quelque secours, ou qu'enfin on nous accorde des conditions
+honorables.»--«L'idée n'est pas mauvaise, dit de Bracy, et je vole à mon
+poste. Je puis compter sur toi, sans doute?»--«À la vie et à la mort,
+répondit Bois-Guilbert; mais, au nom de Dieu, dépêche-toi.»</p>
+
+<p>De Bracy se hâta de rassembler sa troupe et de marcher à la poterne, dont
+il ordonna d'ouvrir incontinent la porte. Au même instant le chevalier
+noir, avec cette force extraordinaire qui le distinguait, se précipita dans
+le passage en dépit de toute la résistance de de Bracy et de sa troupe.
+«Poltrons, s'écria de Bracy, souffrirez-vous donc que deux hommes nous
+enlèvent le seul moyen de nous mettre en sûreté?»--«C'est le diable, dit un
+vieux combattant qui cherchait à se garantir de la furie du chevalier
+noir.»--«Eh bien! quand ce serait le diable, répliqua de Bracy, faut-il se
+jeter dans l'enfer pour éviter ses griffes? Le feu est au château,
+misérables! Que le désespoir vous donne du courage, ou bien laissez-moi
+passer, et que j'aille moi-même me mesurer avec ce vaillant champion.» Il
+faut avouer que ce Bracy, dans les événemens de ce jour, maintint la
+réputation qu'il s'était acquise dans les guerres civiles de cette
+désastreuse époque. Le passage voûté qui conduisait à la poterne, et dans
+lequel les deux vaillans champions combattaient corps à corps, retentissait
+des coups violens qu'ils se portaient: de Bracy avec son épée, et le
+chevalier noir avec sa lourde hache d'armes. À la fin, le Normand reçut un
+coup si violent, que, bien qu'il fût en partie amorti par son bouclier, car
+autrement il ne s'en serait jamais relevé, tomba d'une telle force en
+arrière sur son casque, qu'il fut renversé tout de son long sur le pavé.»--«Rends-toi, de Bracy, dit le chevalier noir en se penchant sur lui, et
+tenant contre le grillage de sa visière le fatal poignard avec lequel les
+chevaliers se débarrassaient de leurs ennemis, et que l'on appelait le
+poignard de la miséricorde; rends-toi, Maurice de Bracy, secouru ou non, ou
+tu es mort.»--«Je ne veux pas me rendre, répondit de Bracy d'une voix
+faible, à un vainqueur que je ne connais point. Dis-moi ton nom, ou exerce
+sur moi ta furie; mais il ne sera jamais dit que Maurice de Bracy a été le
+prisonnier d'un rustaud, dont le nom était inconnu.»</p>
+
+<p>Le chevalier noir dit tout bas quelques mots à l'oreille du vaincu. «Je me
+reconnais ton véritable prisonnier, secouru ou non secouru, répondit le
+Normand, quittant son ton de fierté et d'obstination bien prononcée, et
+prenant celui de la plus grande soumission.»--«Rends-toi à la barbacane,
+dit le vainqueur d'un ton d'autorité, et là attends mes ordres.»--«Mais
+auparavant, dit de Bracy, laissez-moi vous dire une chose qu'il vous
+importe de savoir. Wilfrid d'Ivanhoe est blessé et prisonnier, et il périra
+dans l'embrasement s'il n'est promptement secouru.»--«Wilfrid d'Ivanhoe
+prisonnier et près de périr! s'écria le chevalier noir. Si un seul cheveu
+de sa tête est atteint par le feu, je m'en vengerai sur chacun des habitans
+du château. Dis-moi où est sa chambre?»--«Monte cet escalier tournant que
+tu vois là-bas, dit de Bracy; il conduit à son appartement. Ne veux-tu pas
+que je t'y mène?»--«Non, répondit le chevalier, va-t'en tout de suite à la
+barbacane, et attends-y mes ordres. Je ne me fie pas à toi, de Bracy.»</p>
+
+<p>Pendant ce combat et le court monologue qui suivit, Cedric, à la tête d'un
+corps de troupes, dans lequel le moine se faisait remarquer, traversa le
+pont flottant aussitôt que la poterne fut ouverte, et chassa devant lui les
+soldats découragés et désespérés de de Bracy; les uns demandèrent quartier;
+d'autres voulurent résister, mais en vain; le plus grand nombre s'enfuit
+vers la cour du château. De Bracy lui-même se releva, et jeta tristement un
+coup d'oeil sur son vainqueur qui s'éloignait. «Il ne se fie pas à moi,
+répéta-t-il; hélas! me suis-je montré digne de sa confiance?» Ensuite il
+ramassa son épée, ôta son casque en signe de soumission, et s'achemina vers
+la barbacane; dans sa marche il rencontra Locksley et lui remit son épée.</p>
+
+<p>Comme les flammes faisaient des progrès rapides, elles furent bientôt
+aperçues de la chambre où se trouvait Ivanhoe avec la juive Rébecca, qui
+lui prodiguait tous ses soins. Son assoupissement avait été de peu de
+durée; car il avait été réveillé par le bruit de l'attaque, et Rébecca, qui
+à son instante prière s'était remise à la fenêtre pour connaître l'issue du
+combat et pour l'en instruire, fut pendant quelque temps dans
+l'impossibilité de rien distinguer, à cause de la vapeur étouffante qui
+s'élevait de tous côtés. Enfin les tourbillons de fumée qui vinrent remplir
+l'appartement, et les cris de «Au feu! de l'eau!» qui se firent entendre
+malgré tout le tumulte de l'attaque, firent bientôt connaître les progrès
+de ce nouveau danger. «Le château est en feu, s'écria Rébecca, tout est
+embrasé! Que faire pour nous sauver?»--«Fuis, Rébecca, et mets-toi en
+sûreté, dit Ivanhoe; quant à moi, aucun secours humain ne saurait me
+sauver.»--«Je ne fuirai point, dit Rébecca; nous serons sauvés ou nous
+périrons ensemble. Et cependant, grand Dieu! mon père; mon père, que
+va-t-il devenir?» En ce moment la porte de l'appartement s'ouvre, et le
+templier se présente dans un ensemble effrayant; car son armure dorée était
+brisée et ensanglantée, et le panache qui ombrageait son casque était en
+partie brûlé et en partie tombant en flocons déchirés.</p>
+
+<p>«Je te retrouve, dit-il à Rébecca; tu vas voir que je tiens ma promesse de
+partager avec toi la bonne et la mauvaise fortune. Il n'y a qu'un seul
+passage qui puisse nous conduire dans un lieu de sûreté. Il m'a fallu
+vaincre mille obstacles pour venir te le montrer; allons, suis-moi à
+l'instant.»--«Seule? répondit Rébecca; non, je ne te suivrai point; mais si
+tu es réellement né d'une femme, si tu as la moindre étincelle d'humanité,
+si ton coeur n'est pas aussi dur que la cuirasse qui te couvre, oh! sauve
+mon vieux père, sauve ce chevalier blessé.»--«Un chevalier, répliqua le
+templier avec son sang-froid accoutumé; un chevalier, Rébecca, doit se
+soumettre au sort qui l'attend, soit au milieu des flammes, soit dans le
+fort des combats; mais qui est-ce qui s'embarrasse de savoir où et comment
+un juif subira le sien?»--«Guerrier farouche! dit Rébecca; plutôt périr
+dans les flammes que te devoir mon salut!»--«Il ne s'agit pas de choix,
+Rébecca, répliqua le templier; tu as réussi une fois à rompre mon dessein;
+mais il n'y a pas un mortel qui puisse se vanter de m'avoir trompé deux
+fois.»</p>
+
+<p>À ces mots il saisit la jeune fille, qui fait retentir l'air de ses cris de
+terreur, et l'emporte entre ses bras hors de la chambre, sans faire
+attention aux menaces et aux injures qu'Ivanhoe vomissait contre lui.
+«Infernal templier, disait-il d'une voix de tonnerre, opprobre de ton
+ordre, laisse là cette fille! traître de Bois-Guilbert! c'est Ivanhoe qui
+te l'ordonne. Scélérat! je veux te percer le coeur.»--«Sans tes cris,
+Wilfrid, dit le chevalier noir, qui entra en ce moment dans la chambre, je
+ne t'aurais pas trouvé.»--«Si tu es un vrai chevalier, dit Ivanhoe, ne
+t'occupe pas de moi; mets-toi à la poursuite de ce ravisseur; sauve lady
+Rowena; cherche le noble Cedric.»--«Chacun son tour, répondit le chevalier
+noir; à présent c'est le tien.» Et, prenant Ivanhoe dans ses bras, il
+l'emporta avec autant de facilité que le templier en avait eu en enlevant
+Rébecca, et courut jusqu'à la poterne, où il confia son fardeau aux soins
+de deux gardes, et rentra dans le château pour aider à sauver les autres
+prisonniers.</p>
+
+<p>La flamme brillait maintenant dans une des tourelles, d'où elle s'échappait
+par les fenêtres et les meurtrières. Il y avait cependant des endroits où
+la grande épaisseur des murs et les voûtes des appartemens résistaient au
+progrès de l'incendie; mais aussi la rage de l'homme y déployait ses
+fureurs avec non moins de violence que ne le faisait autre part cet élément
+que l'on peut à peine appeler plus destructeur; car les assiégeans
+poursuivaient les défenseurs du château de chambre en chambre, et
+assouvissaient dans leur sang la vengeance qui depuis long-temps les
+animait contre les soldats du tyran Front-de-Boeuf. La majeure partie de la
+garnison fit une résistance opiniâtre; un petit nombre demanda quartier;
+mais personne ne l'obtint. L'air retentissait de gémissemens et du
+cliquetis des armes; et on avait peine à marcher sur les planchers
+glissans, rougis du sang des morts et des blessés.</p>
+
+<p>À travers cette scène de confusion, on vit se précipiter Cedric, volant à
+la recherche de Rowena, tandis que le fidèle Gurth le suivait de près dans
+la mêlée, oubliant sa propre sûreté et s'efforçant de détourner les coups
+dirigés contre son maître. Le noble Saxon fut assez heureux pour arriver à
+l'appartement de sa pupille, justement au moment précis où, perdant toute
+espérance de se sauver, et pressant, avec toute l'angoisse du désespoir, un
+crucifix contre son sein, attendait une mort que tout lui représentait à
+chaque instant comme plus prochaine. Il la confia aux soins de Gurth, qu'il
+chargea de la conduire à la barbacane, avec laquelle on pouvait maintenant
+communiquer sans crainte de l'ennemi, ni s'exposer aux flammes qui n'y
+étaient pas encore parvenues. Cela fait, le loyal Cedric se hâta de se
+mettre à la recherche de son ami Athelstane, déterminé à s'exposer à tous
+les dangers pour sauver le dernier rejeton des rois saxons. Mais avant que
+Cedric eût pénétré jusqu'à l'antique salle dans laquelle il avait été
+lui-même prisonnier, le génie inventif de Wamba était parvenu à se procurer
+la liberté, ainsi qu'à son compagnon d'infortune.</p>
+
+<p>Lorsque le tumulte du combat eut fait connaître que l'on était au plus fort
+de l'action, le fou se mit à crier de toute la force de ses poumons: «Saint
+Georges et le Dragon; le brave saint Georges pour l'Angleterre! Le château
+est à nous!» Et il rendit ces cris encore plus effrayans en frappant l'une
+contre l'autre deux ou trois armures vieilles et rouillées qui se
+trouvaient éparpillées autour de la salle.</p>
+
+<p>Les soldats qui composaient le corps-de-garde posté à l'extérieur,
+c'est-à-dire dans l'antichambre, et qui étaient déjà dans un état d'alarme,
+furent soudain épouvantés par les cris de Wamba; et, sans songer à fermer
+la porte, coururent annoncer au templier que les ennemis étaient entrés
+dans la vieille salle. Dès lors il ne fut pas difficile aux prisonniers de
+s'échapper, d'abord de l'antichambre, et de là dans la cour du château,
+maintenant le théâtre des derniers efforts des combattans. Ici se faisait
+remarquer le fier templier, à cheval, entouré d'une partie de la garnison,
+infanterie et cavalerie, qui s'étaient ralliés autour de leur vaillant
+chef, dans le dessein de s'assurer de la dernière chance de retraite et de
+salut qui leur restât. Le pont-levis avait été baissé par son ordre, mais
+le passage était loin d'être libre; car les archers, qui jusqu'alors
+s'étaient bornés à lancer leurs flèches contre cette partie du château,
+voyant maintenant l'incendie se propager et le pont-levis se baisser, se
+précipitèrent tous ensemble à la porte, tant pour empêcher la sortie de la
+garnison que pour s'assurer de leur part du butin avant la ruine totale du
+château. D'un autre coté, ceux des assiégeans qui étaient entrés par la
+poterne étaient parvenus jusque dans la cour, attaquant avec furie le peu
+de défenseurs qui restaient et qui se trouvaient ainsi pressés des deux
+côtés à la fois.</p>
+
+<p>Poussé néanmoins par le désespoir, et encouragé par l'exemple de son
+intrépide chef, ce dernier reste des défenseurs du château combattit avec
+la plus grande valeur; et, quoique bien inférieur en nombre aux assaillans,
+il réussit plus d'une fois à les repousser. Rébecca, à cheval, devant un
+des esclaves sarrasins du templier, était au milieu de la petite troupe, et
+Bois-Guilbert, malgré la confusion occasionnée par la lutte sanglante qui
+se passait, veillait avec la plus grande attention à sa sûreté. À tout
+instant on le voyait à ses côtés, oubliant le soin de sa propre
+conservation, la couvrant de son bouclier triangulaire recouvert d'acier,
+parfois la quittant en faisant entendre son cri de guerre, et se
+précipitant au milieu des ennemis pour faire mordre la poussière à ceux qui
+se présentaient les premiers, puis il retournait à l'instant à côté de
+celle qu'il protégeait.</p>
+
+<p>Athelstane, qui, comme on sait, était un peu indolent à la vérité, mais
+nullement poltron, examinait avec attention tout ce qui, sous ce costume de
+femme, pouvait lui faire reconnaître celle que le templier ne perdait pas
+de vue, et dans lequel son instinct ou sa jalousie le portèrent à voir
+Rowena, qu'il convoitait, pour la faire disparaître en dépit de ses
+gardiens; «Par l'âme de saint Édouard, dit-il, je la délivrerai des mains
+de ce trop orgueilleux chevalier, et je le ferai tomber sous mes coups.»</p>
+
+<p>«Prenez garde, dit le railleur Wamba, pour vouloir trop se presser on pêche
+une grenouille au lieu d'un poisson. Par ma marotte, ce n'est pas là lady
+Rowena; voyez ces longs cheveux noirs... Ou bien, si vous ne distinguez pas
+le blanc du noir, vous pouvez marcher si vous voulez; quant à moi, je ne
+vous suis point; je n'irai pas me faire rompre les os sans savoir pour
+qui... Et puis, vous voilà sans armure... Prenez-y garde, jamais bonnet de
+soie n'a résisté à un acier bien trempé... Ah! vous voulez absolument vous
+jeter dans l'eau; eh bien! vous serez mouillé... <i>Deus vobiscum</i>,
+archi-vaillant chevalier Athelstane!» En achevant ces mots, il s'éloigna
+du Saxon, qu'il avait jusque là retenu par sa tunique.</p>
+
+<p>Relever de terre une masse d'armes que la main d'un soldat expirant venait
+d'abandonner, se précipiter sur la troupe du templier, frappant rapidement
+à droite et à gauche et renversant un guerrier à chaque coup, ne fut pour
+le robuste et vigoureux Athelstane, alors animé d'une fureur
+extraordinaire, que l'oeuvre d'un moment; il se trouva bientôt à peu de
+distance de Bois-Guilbert, à qui il cria d'une voix de tonnerre: «À moi,
+poltron de templier! Laisse là celle que tu es indigne de toucher; à moi,
+chef d'une bande de voleurs et d'assassins!»--«Chien que tu es, répondit le
+templier, en grinçant les dents, je vais t'apprendre à blasphémer ainsi
+l'ordre sacré du temple de Sion,» et au même instant, faisant faire une
+demi-volte à son cheval, puis une demi-courbette vers le Saxon, et se
+levant sur les étriers, de manière à profiter de tout l'avantage qu'allait
+lui donner la descente du cheval, il asséna un coup épouvantable sur la
+tête d'Athelstane.</p>
+
+<p>Wamba avait bien eu raison de dire que bonnet de soie ne résistait pas à
+acier bien trempé. Le sabre du templier était si tranchant, qu'il fit voler
+en éclats le manche, quoique très dur et garni de fortes lanières, de la
+hache d'armes que le malheureux Saxon avait levée pour parer le coup, et
+descendit avec une telle violence sur sa tête, qu'il le renversa dans la
+poussière.</p>
+
+<p>«Ah! te voilà donc, Baucéan, s'écria Bois-Guilbert; ainsi périssent tous
+les ennemis des chevaliers du Temple!» Et profitant de l'état de
+consternation dans lequel les ennemis étaient plongés par la chute
+d'Athelstane, il s'écria: «Que ceux qui veulent se sauver me suivent, en
+s'élançant vers le pont-levis, qu'il traversa en dépit des archers qui
+voulaient s'y opposer. Il fut suivi par ses Sarrasins et par cinq ou six
+hommes d'armes qui étaient remontés sur leurs chevaux. Le templier courut
+quelque danger dans sa retraite, à cause du grand nombre de trais lancés
+sur lui et sur sa troupe; mais cela ne l'empêcha pas de faire le trajet au
+galop, pour arriver à la barbacane, pensant qu'il était possible que de
+Bracy s'en fût emparé, d'après le plan qu'il avait concerté avec lui.</p>
+
+<p>«De Bracy! De Bracy! s'écria-t-il, es-tu là?»--«Oui, répondit de Bracy,
+mais j'y suis prisonnier.»--«Puis-je te secourir? demanda Bois-Guilbert.»--«Non, répondit de Bracy; je me suis rendu, secouru, ou non secouru, et je
+serai fidèle à ma parole. Sauve-toi; les faucons sont lâchés... Mets la mer
+entre toi et l'Angleterre... Je n'ose t'en dire davantage.»--«Eh bien!
+répliqua le templier, puisque tu veux rester là, souviens-toi que j'ai
+dégagé ma parole de «À la vie et à la mort.» Quant aux faucons, qu'ils
+soient où ils voudront, je m'imagine que les murs de la préceptorerie de
+Templestowe seront pour moi un abri suffisant, et c'est là que je vais me
+rendre, comme le héron dans sa retraite.» À ces mots il mit son cheval au
+galop et disparut avec sa suite.</p>
+
+<p>Ceux des assiégés qui n'avaient pas abandonné le château, continuèrent à se
+battre en désespérés, après le départ du templier, non qu'ils eussent aucun
+espoir de vaincre, mais parce qu'ils n'attendaient point de quartier. Le
+feu se propageait rapidement dans toutes les parties du château, lorsqu'on
+aperçut sur une des tourelles Ulrique, qui l'avait allumé, semblable à une
+des furies dont les anciens nous ont donné la description<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>, faisant
+entendre un chant de guerre, pareil à celui qu'entonnaient sur le champ de
+bataille les scaldes des Saxons lorsqu'ils étaient encore plongés dans les
+erreurs du paganisme. Ses longs cheveux gris flottaient derrière sa tête
+découverte. On voyait dans ses yeux l'ivresse délicieuse de la vengeance
+satisfaite le disputer au feu de la folie la plus délirante; et sa main
+brandissait une quenouille, comme si elle eût voulu se comparer à l'une des
+Parques filant et coupant le fil de la vie humaine<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. La tradition nous a
+conservé quelques unes des strophes de l'hymne barbare que dans cet accès
+de démence elle chanta au milieu de cette scène de carnage et
+d'embrasement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a>Les furies Scandinaves avaient nom <i>Walkyries</i>. Montées sur
+ des coursiers agiles, elles s'élançaient, le glaive à la main, dans
+ la mêlée, et choisissaient les braves qui allaient périr, pour les
+ conduire à l'Élysée de leur dieu.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Les parques des Saxons avaient de l'analogie avec celles des
+ anciens.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p class="mid"> I.</p>
+
+<p> Aiguisez le brillant acier, enfans du blanc dragon<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>! Allume la torche,
+ fille d'Hengist<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>! Ce n'est pas pour être employé au banquet que
+ l'acier brille; il est dur, large, et sa pointe est acérée. Ce n'est pas
+ pour aller à la chambre nuptiale que s'allume la torche; la vapeur qui en
+ sort, la flamme qu'elle jette, sont colorées de bleu par le soufre dont
+ elle est composée. Aiguisez vos poignards; le corbeau fait entendre ses
+ croassemens! Allumez vos torches; Zernebock<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a> remplit l'air de ses
+ aboiemens. Aiguisez le brillant acier, fils du dragon! Allume ta torche,
+ fille d'Hengist!<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a>Armoiries d'un guerrier Scandinave.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Premier Saxon qui, avec son frère Horsa, foula le sol
+ britannique en 449.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a>Un des génies du mal, dans la religion saxonne.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Fille de Hengist veut dire Saxonne.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p class="mid"> II.</p>
+
+<p> Le nuage sombre est descendu bien bas sur le château du thane. L'aigle
+ fait entendre ses cris perçans; il plane au dessus de leurs têtes. Cesse
+ tes cris, vorace habitant des régions éthérées; ton banquet se prépare!
+ Les filles de Valhalla sont attentives à cette scène; la race d'Hengist
+ leur enverra des convives. Secouez vos tresses noires, filles de
+ Valhalla, que les sons que vous faites rendre à vos tambourins expriment
+ votre féroce joie!</p>
+
+<p> Plus d'un personnage hautain, plus d'un guerrier
+ fameux, viendront s'asseoir à votre table.</p>
+
+<p class="mid"> III.</p>
+
+<p> La nuit qui s'avance devient plus noire sur le château du thane; les
+ nuages amoncelés se rassemblent à l'entour; bientôt ils seront rouges
+ comme le sang du vaillant guerrier! Le destructeur des forets hérissera
+ contre eux sa crête enflammée. C'est lui dont la flamme brillante consume
+ les palais; il fait ondoyer son immense bannière nuancée de pourpre
+ foncé, au dessus des valeureux combattans; rien ne lui plaît autant que
+ le cliquetis des épées et le choc des boucliers: il aime à s'abreuver du
+ sang qui jaillit tout bouillant et comme en sifflant de la blessure.</p>
+
+<p class="mid"> IV.</p>
+
+<p> Tout doit périr! Le glaive fend le casque; la lance traverse l'armure la
+ mieux trempée; le feu dévore l'habitation des princes; les machines
+ détruisent les murailles et les retranchemens; tout doit périr! La race
+ d'Hengist n'est plus! le nom de Horsa ne se prononce plus! Fils du
+ glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux;
+ trempez vos épées dans le sang; qu'elles boivent ce sang comme vous
+ buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des
+ flammes qui l'entourent! Faites usage de vos excellens glaives, tandis
+ que votre sang est encore chaud, et que ni crainte ni pitié ne vous
+ attendrissent, car la vengeance n'a qu'un moment; la haine la plus forte
+ a un terme! Moi-même il faut que je périsse.</p>
+ <br>
+
+<p>Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient vers
+le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de tous les
+lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit,
+chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, en
+sorte que les combattans furent obligés de sortir de la cour. Les vaincus,
+dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent et se réfugièrent dans
+le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils
+contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d'effroi cette masse de
+feu, qui donnait aux flammes cette teinte rougeâtre que l'on voyait se
+réfléchir ensuite sur les figures et les armes des combattans. La Saxonne
+Ulrique, en extase à la vue de tant d'horreurs, resta long-temps visible
+dans le poste élevé où elle s'était placée, agitant ses bras de tous côtés,
+comme pour exprimer la joie qu'elle ressentait, et s'applaudissant du
+résultat de l'incendie qu'elle avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula
+avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui
+avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant
+quelques instans, donna la juste mesure des profondes impressions que cette
+catastrophe faisait naître dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne
+fut interrompue que par leurs signes de croix. On entendit alors la voix de
+Locksley, qui s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire
+de la tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre
+rendez-vous ordinaire du trysting-tree<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, à Harthill-Walk; c'est là qu'à
+la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes et
+celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> <i>Tryste</i>, mot écossais qui veut dire un lieu de rendez-vous
+ pour une foire ou un marché. Ici <i>trysting-tree</i> est l'arbre au pied
+ duquel Locksley invite ses compagnons à se réunir pour recevoir leur
+ part du butin. Ce mot et beaucoup d'autres ont été passés sous
+ silence par M. Defauconpret.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXXII.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">«Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois;
+ les royaumes ont leurs édits; les cités ont leurs chartes;
+ le proscrit lui-même qui s'est retiré dans les forêts
+ conserve encore un reste de discipline civile;
+ car, depuis le jour où Adam entoura ses reins
+ d'un tablier de feuillage, l'homme a commencé
+ à vivre en société avec l'homme; et les lois
+ ont été faites pour rendre cette union plus étroite.»</span><br>
+ <span class="rig"><i>Ancienne comédie</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>L'aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt. Les
+perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche,
+quittant son gîte placé au milieu de la haute fougère, conduisait son faon
+timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s'était
+encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le cerf
+majestueux, marchant à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure.
+Tous les proscrits étaient rassemblés autour du grand chêne, à
+Harthill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après
+les fatigues du siége, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs
+écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événemens du jour, et calculant
+la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.</p>
+
+<p>Les dépouilles étaient en effet considérables; car bien que beaucoup
+d'objets eussent été la proie des flammes, néanmoins on voyait une grande
+quantité de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des vêtemens
+splendides, étaient tombés au pouvoir des proscrits, qui avaient donné des
+preuves de courage et d'intrépidité, et qui d'ailleurs ne reculaient devant
+aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche récompense. Toutefois,
+les lois de l'association étaient tellement sévères, qu'il ne se trouva pas
+un seul individu parmi eux qui eût l'idée de s'approprier la moindre partie
+du butin, en sorte que tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît
+la répartition.</p>
+
+<p>Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne, qui n'était cependant pas le
+même sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de
+notre histoire, mais un autre qui s'élevait au milieu d'un amphithéâtre
+champêtre, distant d'un demi-mille du château démoli de Torquilstone. Ce
+fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur un trône de gazon, sous
+les branches entrelacées de l'arbre immense, et sa troupe se rangea en
+demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à prendre place à sa
+droite et Cedric à s'asseoir à sa gauche.</p>
+
+<p>«Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans
+ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages sujets
+respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines, je cédais
+ma place à aucun mortel. Mais à présent, qui de vous a vu notre chapelain?
+où est notre joyeux moine? Une messe commence très bien les travaux de la
+journée parmi des chrétiens.» Personne n'avait vu le clerc de Copmanhurst.
+«Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef des proscrits; j'espère
+que son absence ne vient que à ce qu'il s'est oublié un peu plus long-temps
+qu'il ne faut auprès de la bouteille. Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise
+du château?»--«Je l'ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d'une
+cave, jurant par tous les saints du calendrier qu'il goûterait des vins de
+Gascogne de Front-de-Boeuf.»--«Et nous préservent tous les saints, autant
+qu'ils sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons
+vins, et qu'il ait été enseveli sous les ruines du château! Pars tout de
+suite, Miller; prends du monde avec toi; cherche à reconnaître l'endroit où
+tu l'as vu; puise de l'eau dans le fossé pour arroser les décombres encore
+fumantes de la forteresse. Plutôt les faire enlever pierre par pierre que
+de perdre mon brave gros moine!»</p>
+
+<p>Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on considère
+que l'on était au moment de faire une distribution intéressante du butin,
+montra combien chacun avait à coeur la sûreté du père spirituel de la
+troupe. «En attendant, dit Locksley, procédons au partage; car, ne nous y
+trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu,
+les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Boeuf
+vont se mettre en mouvement pour nous attaquer, et il serait à propos de
+songer de bonne heure à notre sûreté.» Puis se tournant vers le Saxon:
+«Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts, choisis celle que
+tu préféreras, pour servir de récompense à tes hommes d'armes qui nous ont
+aidés dans notre entreprise.»</p>
+
+<p>«Brave archer, répondit Cedric, mon coeur est accablé de tristesse. Le noble
+Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier rejeton du
+saint roi confesseur. Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus
+renaître. Une étincelle a été éteinte par son sang qu'aucun souffle humain
+ne peut rallumer. Mes gens, à l'exception du petit nombre que vous voyez
+ici, n'attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais
+respectables dépouilles dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire
+retourner à Rotherwood, et il faut qu'elle soit escortée par des forces
+suffisantes. Je devrais par conséquent être déjà parti; mais j'ai différé
+mon départ, non pour partager le butin, car je prends à témoin Dieu et
+saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons la valeur d'un
+liard; mais parce que je voulais te faire mes remerciemens à toi et à tes
+braves archers, pour la vie et l'honneur que vous nous avez sauvés!»</p>
+
+<p>«Mais enfin, reprit Locksley, nous n'avons fait tout au plus que la moitié
+de l'affaire; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes voisins et
+tes confédérés.»--«Je suis assez riche pour les récompenser moi-même»,
+répondit Cedric.--«Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui ont été assez
+avisés pour se récompenser par eux-mêmes; ils ne s'en retournent pas les
+mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la livrée bigarrée.»--«Je
+n'ai rien à leur dire, ajouta Locksley; nos lois n'obligent que nous
+seuls.»--«Mais toi, mon pauvre garçon, dit Cedric se retournant et
+embrassant son fou, comment puis-je te récompenser, toi qui n'as pas craint
+de te laisser charger de chaînes et d'exposer ta vie pour moi? Tous m'ont
+abandonné, le pauvre fou seul m'est resté fidèle.»</p>
+
+<p>Une larme, prête à s'échapper, brillait dans l'oeil du digne thane, pendant
+qu'il parlait ainsi, et qu'il donnait une preuve de sensibilité si
+profonde, que même la mort d'Athelstane n'avait pu lui arracher; mais il y
+avait dans l'attachement <i>mi-instinctif</i> de son fou quelque chose qui lui
+causait une émotion plus vive que celle même qui est l'effet de la douleur.</p>
+
+<p>«Ah, ma foi! dit le fou en se dégageant des caresses de son maître, si vous
+payez mes services avec l'eau de vos yeux, il faudra donc que le fou se
+mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa profession?
+Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein de me faire
+plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth d'avoir dérobé une
+semaine à votre service, pour la consacrer à celui de votre fils.»</p>
+
+<p>«Lui pardonner! s'écria Cedric; je veux non seulement lui pardonner, mais
+même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-toi à genoux.» Le porcher fut
+à l'instant aux pieds de son maître. «Tu n'es plus THEOW et ESNE; tu n'es
+plus serf, dit-il en le touchant avec une baguette, mais FOLKFREE et
+SACLESS<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>; tu es entièrement libre, en ville et hors ville, dans les bois
+comme dans les champs. Je te donne un arpent de terre dans mon domaine de
+Walbrugham transporté de moi et des miens à toi et aux tiens, dès à présent
+et à toujours, et que la malédiction de Dieu tombe sur la tête de celui qui
+contredit ce que je dis.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a>Nous conservons ces mots saxons, qui signifient:
+ <i>theow esne</i>, esclave; et <i>folkfree</i>, libre ou affranchi.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Ravi de n'être plus serf, mais d'être libre et propriétaire, Gurth se
+releva promptement, et bondit deux fois en l'air presque à la hauteur de sa
+tête. «Un serrurier et une lime! s'écria-t-il, pour faire tomber ce collier
+du cou d'un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes forces par
+cet acte de générosité: aussi combattrai-je pour vous avec double courage.
+Je me sens animé d'un esprit libre. Je suis un homme tout changé et sur moi
+et à l'égard de tout ce qui m'entoure. Ah Fangs! continua-t-il, car ce
+chien fidèle, voyant les transports de joie de son maître, se mit à sauter
+sur lui pour lui exprimer sa sympathie; «reconnais-tu encore ton maître?»--«Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous te reconnaissons encore, quoique nous
+devions encore nous soumettre à garder le collier; mais c'est toi qui
+probablement nous oublieras et qui t'oublieras toi-même.»--«Je m'oublierai
+véritablement moi-même, si je t'oublie, mon fidèle camarade, dit Gurth; et
+si la liberté pouvait te convenir, ton maître ne te laisserait pas
+long-temps soupirer après elle.»--«Va, camarade Gurth, dit Wamba, ne crois
+pas que je sois jaloux; le serf est assis au coin du feu, pendant que
+l'homme libre est obligé de prendre les armes; et comme le dit fort bien
+Oldhelen de Malmsbury: Mieux vaut fou au banquet, que sage à la bataille.»</p>
+
+<p>On entendit alors un bruit de chevaux, et l'on vit paraître lady Rowena, au
+milieu d'une nombreuse cavalerie, et suivie d'un plus fort détachement
+d'infanterie, exprimant par le cliquetis de leurs armes la joie qu'ils
+éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle était richement vêtue et
+montée sur un palefroi bai foncé. Elle avait repris toute la dignité de son
+maintien, à l'exception que son visage, plus pâle qu'à l'ordinaire, faisait
+assez connaître que son âme avait eu beaucoup à souffrir. Son aimable
+visage, sur lequel voltigeait encore un léger nuage de tristesse, laissait
+néanmoins apercevoir un rayon d'espérance pour l'avenir, aussi bien qu'un
+sentiment de reconnaissance envers ceux qui avaient tout récemment
+contribué à sa délivrance. Elle savait qu'Ivanhoe était en lieu de sûreté,
+et qu'Athelstane était mort. La certitude qu'elle avait acquise au sujet du
+premier l'avait remplie d'une joie bien sincère; et si elle ne fit point
+paraître le plaisir que lui causait la nouvelle du second événement, on lui
+pardonnera sans doute d'avoir senti de quel avantage il était pour elle,
+puisqu'elle se trouvait par là délivrée de la crainte de nouvelles
+persécutions de la part de Cedric, qui ne l'avait jamais contrariée sur
+aucun autre sujet.</p>
+
+<p>Lorsque lady Rowena fit avancer son cheval vers le lieu où Locksley était
+assis, ce fier archer et tous ceux qui l'entouraient se levèrent, comme par
+un instinct général de courtoisie. Ses joues se colorèrent au moment où,
+avec un geste gracieux et faisant une profonde inclination qui entremêla un
+instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux avec la crinière de son
+palefroi, elle témoigna en peu de mots sa reconnaissance envers Locksley et
+ses autres libérateurs «Que Dieu vous bénisse, braves archers! dit-elle en
+finissant; que Dieu et Notre-Dame vous bénissent pour avoir si
+courageusement affronté les périls afin de soutenir la cause des opprimés.
+Si quelqu'un d'entre vous a faim, qu'il se rappelle que Rowena a de quoi le
+nourrir. Si vous avez soif, j'ai chez moi plusieurs tonneaux de vin et de
+bière brune; et si les Normands viennent vous chasser de ces retraites,
+lady Rowena a des forêts dont elle est maîtresse absolue, et que ses braves
+libérateurs pourront parcourir en toute liberté.»</p>
+
+<p>«Mille grâces, noble dame! dit Locksley; mille remerciemens pour mes
+compagnons et pour moi-même; mais vous avoir délivrée est une action qui
+porte avec elle sa récompense. Nous en faisons parfois dans nos forêts qui
+ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena peut
+être regardée comme une expiation.»</p>
+
+<p>Après s'être inclinée de nouveau sur son palefroi, lady Rowena tourna son
+cheval pour partir; mais s'étant arrêtée un instant pendant que Cedric, qui
+devait l'accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se trouva inopinément
+tout à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout sous un arbre, plongé
+dans de profondes méditations, les bras croisés sur la poitrine, et lady
+Rowena espérait pouvoir passer sans en être remarquée. Il leva les yeux
+cependant; et lorsqu'il la vit devant lui, une rougeur occasionnée par la
+honte vint colorer son joli visage. Il resta quelques momens dans un état
+d'irrésolution, puis s'avançant vers elle, il saisit la bride de son
+palefroi, et mettant un genou à terre: «Lady Rowena, dit-il,
+daignera-t-elle jeter un regard sur un chevalier captif, sur un soldat
+déshonoré?»</p>
+
+<p>«Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la vôtre,
+le véritable déshonneur ne vient pas d'avoir échoué, mais bien d'avoir
+réussi.»--«Le triomphe, noble dame, répondit de Bracy, doit adoucir
+l'amertume du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire qu'elle
+pardonne la violence occasionnée par une passion malheureuse, et elle
+apprendra bientôt que de Bracy sait profiter d'occasions plus honorables de
+la servir.»--«Je vous pardonne, sire chevalier, dit-elle; mais c'est comme
+chrétienne.»--«Cela signifie, dit Wamba, qu'elle ne lui pardonne pas du
+tout.»--«Mais, continua lady Rowena, je ne pardonnerai jamais la misère et
+la désolation que votre folie a occasionnées.»--«Lâche la bride du cheval
+de cette dame, dit Cedric en s'avançant. Par le soleil qui nous éclaire et
+sans la honte qui me retient, je te clouerais à la terre avec ma javeline:
+mais sois bien assuré, Maurice de Bracy, que tu paieras cher la part que tu
+as prise dans cette infâme action.»--«On a beau jeu à menacer un
+prisonnier, dit de Bracy; mais vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre
+sentiment de courtoisie?» Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena
+se remettre en marche.</p>
+
+<p>Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance particulière envers le
+chevalier noir, et le pressa vivement de l'accompagner à Rotherwood. «Je
+sais, dit-il, que vous autres chevaliers errans, vous aimez à promener
+votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous occupez fort peu
+de terres ou d'autres propriétés; mais la gloire des armes est une
+maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi est parfois un
+objet bien digne de fixer les désirs, même du champion dont la profession
+est de mener une vie errante. Tu t'es conquis un domicile dans le château
+de Rotherwood, noble chevalier. Cedric est assez riche pour réparer les
+torts de la fortune, et tout ce qu'il possède appartient à son libérateur.
+Viens donc à Rotherwood, non comme un hôte, mais comme un fils, ou comme un
+frère.»</p>
+
+<p>«Cedric m'a déjà rendu riche, répondit le chevalier; il m'a mis à même de
+savoir apprécier les vertus d'un Saxon. J'irai à Rotherwood, brave Saxon,
+et cela avant peu; mais en ce moment des motifs d'un intérêt pressant
+m'empêchent de m'y rendre. Au reste, il est possible que, lorsque j'y
+viendrai, je te demande de m'octroyer un don qui mette toute ta générosité
+à l'épreuve.»--«Il est octroyé avant d'être demandé, dit Cedric en frappant
+aussitôt de sa main la main gantelée du chevalier; il est octroyé, quand
+même il s'agirait de la moitié de ma fortune.»--«Ne promets pas si
+légèrement, dit le chevalier du cadenas, et néanmoins, j'ai grand espoir
+d'obtenir le don que je demanderai; jusque là, adieu!»</p>
+
+<p>«Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que pendant les cérémonies
+funéraires qui auront lieu pour le noble Athelstane, j'habiterai son
+château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront prendre
+part au banquet, et je parle au nom de la noble lady Edith, mère du prince
+défunt; il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si vaillamment,
+quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes et du fer des
+Normands.»--«Oui, oui, dit Wamba qui avait repris ses fonctions auprès de
+son maître, on y fera une fameuse bombance; c'est dommage que le noble
+Athelstane ne puisse assister au banquet de ses propres funérailles et
+boire à sa santé; mais, continua-t-il en levant gravement les yeux au ciel,
+il soupe en paradis, et sans doute fait honneur au festin.»</p>
+
+<p>«Paix, et marchons!» dit Cedric, indigné d'une plaisanterie hors de saison
+et tout ému au souvenir des services récens de Wamba. Lady Rowena fit un
+salut gracieux au chevalier noir; le Saxon lui souhaita toutes sortes de
+bonheur, et ils se mirent en marche à travers une large clairière de la
+foret.</p>
+
+<p>À peine étaient-ils partis qu'on vit paraître une procession, qui
+s'avançant lentement sous les arbres, fit le tour de l'amphithéâtre et prit
+la même route que venaient de suivre lady Rowena et son cortége. C'étaient
+les moines d'un couvent voisin qui, dans l'espoir de l'ample donation que
+Cedric avait promise, accompagnaient le cercueil dans lequel le corps
+d'Athelstane était placé, et chantaient des psaumes, pendant qu'il était
+porté, sur les épaules de ses vassaux, au château de Coningsburgh, pour
+être déposé dans le tombeau d'Hengist, de qui sa famille tirait son
+ancienne origine. Plusieurs de ses vassaux s'étaient assemblés à la
+nouvelle de sa mort et suivaient le convoi avec toutes les marques, du
+moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les proscrits se levèrent
+de nouveau et rendirent à la mort le même hommage spontané qu'ils avaient
+auparavant rendu à la beauté. Le chant lugubre et la marche lente des
+prêtres, rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs camarades qui avaient
+péri dans le combat de la veille; mais de pareils souvenirs n'affectent pas
+long-temps des hommes dont la vie n'est qu'une suite d'aventures,
+d'entreprises et de dangers; et, avant que le son de l'hymne de la mort eût
+cessé de se faire entendre, les proscrits avaient déjà commencé à s'occuper
+de la distribution de leur butin.</p>
+
+<p>«Vaillant guerrier, dit Locksley au chevalier noir, sans le courage et la
+force de qui notre entreprise aurait complétement échoué, voulez-vous bien
+choisir dans l'ensemble de notre butin ce qui pourra vous convenir, et vous
+rappeler mon grand chêne?»--«J'accepte votre offre, répondit le chevalier,
+avec la même franchise que vous me la faites, et je vous demande la
+permission de disposer de sire Maurice de Bracy suivant mon bon plaisir.»
+-«Il est déjà à toi, dit Locksley, et fort heureusement pour lui, car, sans
+cela le tyran aurait servi de décoration à la branche la plus élevée de ce
+chêne, avec autant de ses francs compagnons que nous aurions pu en
+rassembler, pendus autour de lui comme autant de glands; mais il est ton
+prisonnier, et à couvert de mon ressentiment, eût-il même tué mon père.»--«Bracy, dit le chevalier noir, tu es libre; tu peux partir. Celui dont tu
+es le prisonnier regarde comme au dessous de lui le vil plaisir de la
+vengeance pour ce qui est passé; mais à l'avenir prends garde; il pourrait
+t'arriver quelque chose de plus funeste. Maurice de Bracy, je te le répète,
+prends garde.»</p>
+
+<p>De Bracy s'inclina profondément et sans proférer une parole; et il était au
+moment de se retirer, lorsque les archers éclatèrent tout à coup en cris
+d'exécration et de dérision. L'orgueilleux chevalier s'arrêta à l'instant,
+se retourna, croisa les bras, releva son corps à toute sa hauteur et
+s'écria: «Silence, chiens hargneux, qui n'accourez gueule béante vers le
+cerf que vous n'aviez osé poursuivre, que parce que vous le voyez
+maintenant aux abois. De Bracy méprise vos injures, comme il dédaignerait
+vos éloges. Allez vous cacher sous vos buissons et dans vos tanières,
+brigands proscrits, et gardez le silence toutes les fois qu'il est question
+de quelque chose de noble et de chevaleresque à une lieue de distance de
+vos oreilles.»</p>
+
+<p>Cette bravade intempestive aurait pu attirer sur de Bracy une volée de
+flèches, si le chef ne se fût hâté de l'empêcher. En même temps le
+chevalier saisissant un des chevaux qu'on avait trouvés dans les écuries de
+Front-de-Boeuf, et qui étaient là tout enharnachés, parce qu'ils formaient
+une partie importante du butin, sauta légèrement en selle et partit à toute
+bride à travers la foret.</p>
+
+<p>Lorsque le tumulte occasionné par cet incident fut un peu apaisé, le chef
+des proscrits ôta de son cou le superbe cor et le baudrier qu'il avait
+récemment gagnés au concours pour le prix de l'arc, près d'Ashby. «Noble
+guerrier, dit-il au chevalier du cadenas, si vous ne dédaignez pas
+d'accepter un cor que j'ai porté, je vous prie de conserver celui-ci comme
+un souvenir des hauts faits dont j'ai été le témoin; et si vous avez
+quelque haute entreprise à achever, ou si, ce qui arrive parfois au plus
+vaillant chevalier, vous êtes pressé vivement dans quelqu'une des forêts
+situées entre le Trent et le Tees, sonnez trois <i>mots</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a> sur le cor;
+écoutez bien: <i>Wasa-hoa</i>! et il n'est pas du tout impossible que vous
+ne trouviez des défenseurs et des libérateurs.» Alors il sonna du cor et
+modula plusieurs fois l'appel qu'il venait de décrire, jusqu'à ce que le
+chevalier se fût complétement familiarisé avec les sons. «J'accepte avec
+reconnaissance le présent que tu me fais, brave archer, dit le chevalier,
+et je puis t'assurer que, même dans le besoin le plus urgent, je ne
+chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les tiens.» Il se mit
+alors à son tour à sonner du cor, et fit retentir la forêt de l'appel qu'il
+venait d'apprendre. «Très bien et très clairement sonné, dit Locksley. Ou
+je me trompe fort, ou tu connais l'art de combattre dans les bois aussi
+bien que celui de te distinguer sur un champ de bataille. Tu as été un bon
+chasseur de cerfs dans ton temps, j'en réponds. Camarades, remarquez bien
+ces trois mots; c'est l'appel du chevalier du cadenas, et celui qui
+l'entendra et ne volera pas à son secours, sera chassé de notre troupe,
+après avoir eu son arc brisé sur ses épaules.»--«Vive notre chef! crièrent
+tous les archers; vive le noir chevalier du cadenas! Puisse-t-il bientôt
+avoir recours à notre service, afin que nous puissions lui donner des
+preuves de notre empressement à lui être utile.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a>Les sons que l'on faisait entendre sur le cor étaient,
+ observe l'auteur, anciennement appelés <i>mots</i>, et sont indiqués, dans
+ les traités sur la chasse publiés à cette époque, non par des notes
+ de musique, mais par des mots écrits.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Locksley procéda de suite au partage du butin, ce qu'il fit avec la plus
+grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l'église et pour des
+oeuvres pies; une portion fut encore destinée à être versée dans une sorte
+de trésor public; et l'on en consacra une autre aux femmes et aux enfants
+de ceux qui avaient péri, ou à faire dire des messes pour le repos des âmes
+de ceux qui n'avaient point laissé de famille après eux. Le reste fut
+distribué entre les proscrits, suivant le rang et le mérite de chacun; et
+la décision du chef, dans les cas douteux qui se présentaient, était donnée
+avec une grande finesse de jugement et adoptée avec la soumission la plus
+absolue. Le chevalier noir ne fut pas peu surpris que des hommes qui ne
+connaissaient point de lois, fussent néanmoins gouvernés entre eux d'une
+manière aussi régulière et aussi équitable; et tout ce qu'il observa ne fit
+qu'ajouter à l'opinion favorable qu'il avait conçue de la justice et du bon
+sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier,
+accompagné de quatre vigoureux archers, transporta celle qui appartenait à
+l'état dans un lieu sûr et caché; mais il restait encore la portion
+destinée à l'église, et que personne ne réclamait.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux
+chapelain. Il n'a jamais été dans l'usage de s'absenter au moment de bénir
+la table, ou lorsqu'il s'agissait de partager le butin, et il est de son
+devoir de prendre soin de la dîme de ce que nous avons gagné dans notre
+entreprise. J'ai, d'ailleurs, pour prisonnier, non loin d'ici, un saint
+homme de ses confrères, et je voudrais bien que le moine m'aidât à en agir
+avec lui d'une manière convenable. Je crains fort qu'il ne soit arrivé
+quelque malheur à notre fier guerrier enfroqué.»--«J'en aurais bien du
+regret, dit le chevalier du cadenas; car je lui dois de la reconnaissance
+pour la joyeuse hospitalité qu'il m'a donnée pendant une nuit que j'ai
+passée dans sa cellule. Allons sur les ruines du château; il est possible
+que là nous en ayons des nouvelles.» Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi,
+de grandes acclamations de la part des archers annoncèrent l'arrivée de
+celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets, et qui fut confirmée
+par la voix de Stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps
+avant l'apparition de sa vaste rotondité.</p>
+
+<p>«Place! enfans de la joie, s'écria-t-il, place pour votre père spirituel et
+pour son prisonnier. Encore une fois, célébrez mon arrivée: je viens, noble
+chef, comme un aigle, avec ma proie dans mes serres. Et s'avançant dans le
+cercle, au milieu des éclats de rire de ceux qui l'entouraient, il parut en
+majestueux triomphateur, tenant d'une main son énorme pertuisane, et de
+l'autre une corde, dont un des bouts était attaché au cou du malheureux
+Isaac d'York, qui, courbé par le chagrin et la terreur, était entraîné par
+le prêtre victorieux. «Où est Allan-a-Dale, cria ce dernier, pour composer
+une ballade ou un virelai en mon honneur? Par saint Hermangild, ce racleur
+de ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de
+célébrer la valeur!»--«Mon goguenard de prêtre, dit le capitaine, je vois
+que tu as dit la messe de bonne heure aujourd'hui, mais ce n'a pas été une
+messe sèche. Au nom de saint Nicolas! qui as-tu là?»--«Un captif que je
+dois à mon épée et à ma lance, répondit l'ermite de Copmanhurst, ou plutôt
+à mon arc et à ma hallebarde: et néanmoins, je l'ai racheté par mes
+instructions religieuses d'une captivité plus désastreuse. Parle, juif; ne
+t'ai-je pas racheté de Satan? ne t'ai-je pas enseigné ton <i>Credo</i>, ton
+<i>Pater</i> et ton <i>Ave Maria</i>? n'ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta
+conversion, et à t'expliquer les mystères?»</p>
+
+<p>«Pour l'amour de Dieu! s'écria le pauvre juif, n'y aura-t-il personne qui
+me délivre des mains de ce fou..., je veux dire de ce saint homme?»--«Que
+signifie ceci, juif? dit le moine d'un air menaçant; est-ce que tu te
+rétractes? Prends-y garde; si tu rentres dans le troupeau des infidèles,
+quoique tu ne sois pas aussi tendre qu'un cochon de lait, et plût à Dieu
+que j'en eusse un pour mon déjeuner! tu n'es cependant pas trop dur pour
+être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi: <i>Ave Maria</i>.»--«Paix, fou de moine, dit Locksley, point de profanations; dis-nous plutôt
+où tu as fait ce prisonnier?»--«Par saint Dunstan! répondit le moine, je
+l'ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J'étais
+entré dans la cave pour voir ce que l'on pouvait sauver; car, quoi qu'une
+coupe de vin brûlé et épicé soit une boisson digne d'un empereur, il me
+semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure
+perte, que de laisser brûler une aussi grande quantité de bonne liqueur à
+la fois; en sorte que je m'étais saisi d'un baril de vin des Canaries, et
+j'allais appeler, pour m'aider, quelqu'un de ces fainéans qu'il faut
+toujours chercher quand il s'agit de faire une bonne oeuvre, lorsque
+j'aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah! dis-je en
+moi-même, c'est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins,
+et justement le coquin de sommeiller, troublé sans doute dans ses
+fonctions, a laissé la clef à la porte. Je m'empresse d'ouvrir, j'entre et
+je trouve... rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui se rend
+tout de suite mon prisonnier, secouru ou non secouru. Je n'avais eu que le
+temps de me rafraîchir après les fatigues du combat, en buvant avec cet
+infidèle un verre de vin pétillant des Canaries, et je me disposais à
+emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas épouvantable, semblable à
+des éclats de tonnerre se succédant coup sur coup, une tour extérieure
+s'écroula tout entière (que maudits soient les maçons qui la firent si peu
+solide), et nous bloqua le passage. La chute de cette tour fut suivie de
+celle de plusieurs autres, en sorte que je perdis tout espoir de la vie; et
+croyant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de
+passer de ce monde dans l'autre en la compagnie d'un juif, je levai ma
+hallebarde pour lui casser la tête; mais j'eus pitié de ses cheveux blancs,
+et pensai que je ferais mieux de laisser là ma pertuisane, et de prendre
+mes armes spirituelles pour travailler à sa conversion; et véritablement,
+grâces en soient rendues à saint Dunstan, la semence est tombée en bonne
+terre; mais aussi, après toute une nuit que j'ai passée à parler avec lui
+de nos mystères (car pour quelques verres de vin des Canaries que je buvais
+afin de me rafraîchir pendant que j'argumentais, ce n'est pas la peine d'en
+parler), je me sens tout étourdi, je vous l'avoue. En un mot, j'étais
+complétement épuisé; Gilbert et Wibbald peuvent dire dans quel état ils
+m'ont trouvé; réellement, j'étais tout-à-fait épuisé.»</p>
+
+<p>«Nous pouvons rendre témoignage de ce que notre bon moine vient de dire,
+s'écria Gilbert; car, lorsque nous eûmes écarté les décombres, et qu'avec
+l'aide de Saint-Dunstan nous fûmes arrivés à l'escalier qui descendait au
+caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le juif
+à moitié mort, et le moine plus qu'à moitié épuisé, comme il le dit.»--«Vous êtes des coquins, et vous mentez, répliqua le moine, qui se sentait
+offensé; c'est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en
+l'appelant la goutte du matin; je veux être un païen si je ne le réservais
+pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu'importe? le juif est
+converti, et comprend tout ce que je lui ai dit presque, sinon tout-à-fait,
+aussi bien que moi.»--«Est-ce vrai, juif? dit le capitaine; as-tu abjuré ta
+foi?»--«Puissé-je trouver merci auprès de vous, répondit Isaac, comme il
+est vrai que je n'ai pas entendu un seul mot de ce que m'a dit le vénérable
+prélat pendant cette nuit terrible. Hélas! j'étais tellement accablé
+d'angoisses, de frayeur et de chagrin, que notre saint père Abraham serait
+venu lui-même pour me prêcher, il m'aurait trouvé sourd à sa prédication.»</p>
+
+<p>«Tu mens, juif, répliqua le moine, et tu sais que tu mens: je ne veux te
+rappeler qu'un mot de notre conférence; c'est que tu as promis de donner
+tous tes biens à notre saint ordre.»--«Puisse la promesse faite à nos pères
+me manquer, dit Isaac plus alarmé qu'auparavant, si jamais pareille chose
+est sortie de ma bouche. Hélas! je suis un vieillard, pauvre, et, je
+tremble seulement d'y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez
+pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.»--«Ah! s'écria le moine, tu
+rétractes le don que tu as fait à la sainte église; eh bien, tu en feras
+pénitence.» En parlant ainsi, il leva sa hallebarde, et en aurait appliqué
+le manche sur les épaules du juif d'une manière violente, si le chevalier
+noir n'eût arrêté le coup, et par là tourné contre lui le ressentiment du
+moine. «Par saint Thomas de Cantorbéry! dit ce dernier, si je ne me
+retenais, je t'apprendrais à te mêler de tes propres affaires, tout couvert
+de fer que tu es.»--«Ne te mets pas en colère contre moi, dit le chevalier,
+tu sais bien que je suis ton ami juré et ton camarade.»--«Je ne sais rien
+de tout cela, répondit le moine, et tu me rendras raison de cette
+impertinence.»</p>
+
+<p>«Mais, écoute-moi donc, dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à
+provoquer son ci-devant hôte; as-tu oublié que, pour l'amour de moi, car je
+ne veux rien dire de la tentation excitée par la vue d'un flacon et d'un
+pâté, tu as violé tes voeux de jeûne et de vigile?»--«Je te le dis, en
+vérité, mon ami, dit le moine en serrant son énorme poing, je te
+donnerai...»--«Je ne reçois point de présens, interrompit le chevalier; je
+te paierai avec une usure aussi forte que jamais ton prisonnier ait exigée
+dans son trafic.»--«J'en veux avoir la preuve à l'instant, dit le moine.»</p>
+
+<p>«Holà! s'écria le capitaine, s'adressant au moine; qu'est-ce que tu vas
+faire, fou que tu es? une querelle sous notre grand chêne?»--«Ce n'est pas
+une querelle, dit le chevalier, c'est seulement un échange amical de
+courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l'oses; je veux bien faire
+l'épreuve de ton poing, si tu veux courir les risques de ma riposte.»--«Tu
+as l'avantage avec ton pot de fer sur la tête, dit le moine, mais
+n'importe, allons; je vais t'abattre à mes pieds, quand tu serais Goliath
+de Gath avec son casque de cuivre.» Alors, mettant son bras nerveux à nu
+jusqu'au coude, et le raidissant de toute sa force, il porta au chevalier
+un coup qui aurait été capable de renverser un boeuf; mais son adversaire
+resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l'air de
+leurs acclamations.</p>
+
+<p>«À moi, maintenant, dit le chevalier en ôtant son gantelet; et si j'ai eu
+l'avantage sur ma tête, je ne veux pas l'avoir dans ma main; tiens-toi
+ferme, comme un véritable brave.»--«<i>Genam meam dedi vapulatori</i>, j'ai
+livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre; mais si tu peux me
+faire seulement bouger de cette place, je t'abandonne la rançon du juif.»
+Ainsi parla le moine, en prenant un ton de bravade et de défi complet.
+Mais, hélas! qui peut se soustraire à sa destinée? Le coup du chevalier fut
+asséné avec tant de force et tant de bonne envie de réussir, que le moine
+alla rouler cul par dessus tête à vingt pas de distance, au grand
+étonnement des spectateurs. Mais il se releva sans montrer ni colère ni
+confusion. «Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû employer ta force avec
+plus de ménagement. C'est tout au plus si j'aurais pu bredouiller la messe
+si tu m'avais cassé la mâchoire; car le joueur de flûte soufflera mal s'il
+lui manque la partie inférieure de son visage. Quoi qu'il en soit, voilà ma
+main en signe d'amitié et de l'assurance que je te donne, que je ne ferai
+plus de semblables marchés avec toi; car, dans celui-ci, c'est moi qui suis
+le perdant. Mettons de côté toute mauvaise humeur, et occupons-nous de la
+rançon du juif; car le léopard ne change pas sa robe mouchetée, et le juif
+sera toujours juif.»</p>
+
+<p>«Notre prêtre, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la
+conversion du juif, depuis le soufflet qu'il a reçu.»--Silence! impertinent
+que tu es, dit le moine; de quoi te mêles-tu de parler de conversion?
+N'y a-t-il donc plus de subordination? Tout le monde est-il maître, et n'y
+a-t-il plus de valets? Je te dis, misérable, que j'étais encore fatigué
+lorsque j'ai reçu le coup du brave chevalier: sans cela j'aurais résisté à
+sa violence. Mais si tu veux que nous recommencions ensemble, je te ferai
+voir que je sais donner aussi bien que recevoir.»--«Allons, paix! dit le
+capitaine, et toi, juif, pense à ta rançon. Je n'ai pas besoin de te dire
+que ta race est réputée maudite dans tous les pays chrétiens, et que nous
+ne pouvons plus souffrir ta présence parmi nous. Ainsi, pense à l'offre que
+tu as à nous faire pendant que je vais interroger un prisonnier d'une autre
+espèce.»</p>
+
+<p>«A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Boeuf?» demanda le
+chevalier noir.--«Aucun qui soit d'un rang à donner l'espoir d'en obtenir
+rançon, répondit le capitaine; il y avait quelques pauvres diables que nous
+avons renvoyés pour se procurer un nouveau maître; notre vengeance était
+satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c'était assez; tout le reste
+ne valait pas un quart d'écu. Mais quant au prisonnier dont je parle, c'est
+différent: c'est un moine réjoui, en voyage pour aller rendre visite à sa
+belle, du moins à en juger par ses équipages et par son propre ajustement.
+Mais voici le digne prélat aussi;» et devant le trône champêtre du chef des
+proscrits, parut, au milieu de deux gardes, notre ancien ami Aymer, prieur
+de Jorvaulx.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXXIII.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml"><i>Cominius.</i><br><br>
+
+ «Fleur des guerriers, quelles nouvelles nous donnerez-vous
+ de Titus Lartius? Que fait-il?»<br><br>
+
+ <i>Coriolan.</i><br><br>
+
+ «Occupé à remplir les devoirs de sa place; condamnant
+ les uns à la mort, les autres à l'exil; remettant
+ la rançon de celui-ci; plaignant celui-là, ou lui pardonnant,
+ tandis qu'il menace le reste.»</span><br>
+ <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Coriolan</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Les traits et la contenance du prieur prisonnier offraient un mélange
+bizarre d'orgueil offensé, de fatuité comprimée et de terreur apparente.
+«Eh bien, mes chers maîtres, dit-il d'un ton qui participait de ces trois
+émotions, quel désordre s'est donc introduit parmi vous? Êtes-vous des
+Turcs ou des chrétiens, vous qui vous permettez de porter la main sur un
+membre de l'Église? Savez-vous ce que c'est que de <i>manus imponere in
+servos Domini</i>? Vous avez pillé mes malles, déchiré ma chape bordée de
+dentelle, qui aurait été digne d'un cardinal. Un autre à ma place vous
+aurait déjà menacés de son <i>excommunicabo vos</i>; mais je suis doux et
+clément; et si vous me rendez mes palefrois et mes malles, si vous remettez
+en liberté les frères qui m'accompagnaient, si vous envoyez promptement
+cent pièces d'argent pour faire dire des messes au maître-autel de l'Abbaye
+de Jorvaulx, et si vous faites voeu de ne point manger de venaison d'ici à
+la Pentecôte prochaine, il est possible que vous n'entendiez plus parler de
+cette incartade.»</p>
+
+<p>«Vénérable pasteur, dit le chef des proscrits, je suis extrêmement peiné
+d'apprendre que vous ayez éprouvé de la part de qui que ce soit de ma
+troupe un traitement qui lui attire votre réprimande paternelle.»--«Traitement! répéta le prieur, encouragé par le ton de douceur du chef;
+ils m'ont traité comme on ne traiterait pas un chien de bonne race, encore
+moins un chrétien, bien moins encore un prêtre, et moins que tout cela le
+véritable prieur de la sainte communauté de Jorvaulx. Vous avez ici un
+profane et ivrogne de ménestrel, appelé Allan-a-Dale, <i>nebulo quidam</i>, qui
+m'a menacé de punition corporelle; que dis-je! même de mort, si je ne
+payais comptant quatre cents couronnes pour ma rançon, indépendamment de
+toutes les richesses qu'il m'a volées, chaînes d'or, bagues, bijoux, dont
+je ne saurais vous dire la valeur, sans compter tout ce qui a été brisé et
+gâté par leurs mains rudes et grossières, entre autres ma poudrière et mes
+pinces d'argent.»--«Il n'est pas possible qu'Allan-a-Dale ait traité de la
+sorte une personne aussi respectable que vous l'êtes, répliqua le
+capitaine.»--«C'est aussi vrai que l'évangile de saint Nicodême, dit le
+prieur. Il m'a menacé, en faisant les juremens les plus affreux dans son
+langage du Nord, de me pendre à l'arbre le plus élevé de la forêt.»</p>
+
+<p>«Est-ce bien réellement vrai? dit Locksley: en ce cas, mon révérend père,
+vous ne sauriez mieux faire que de vous soumettre; car une fois
+qu'Allan-a-Dale a ainsi donné sa parole, il n'y a pas d'homme plus exact à
+la tenir.»</p>
+
+<p>«Vous voulez plaisanter avec moi, dit le prieur pétrifié et déguisant sa
+terreur sous un rire forcé; c'est bien: j'aime beaucoup la plaisanterie,
+ha, ha, ha! mais lorsque la gaîté a duré toute la nuit, il est temps d'être
+sérieux le lendemain matin.»--«Et je parle aussi sérieusement qu'un
+confesseur, répliqua le chef des proscrits. Il faut que vous payiez une
+bonne rançon, sire prieur; car, sans cela, il est probable que les
+religieux de votre couvent seront convoqués pour procéder à une nouvelle
+élection; votre place va devenir vacante.»--«Êtes-vous chrétiens, dit le
+prieur, pour parler ainsi à un dignitaire de l'Église?»--«Si nous sommes
+chrétiens! répondit le proscrit; oui sans doute nous le sommes, et de plus
+nous avons des théologiens parmi nous. Qu'on fasse venir notre enjoué
+chapelain pour expliquer au révérend père les passages de l'Écriture qui
+ont rapport au sujet.» Le moine, moitié ivre, moitié rassis, avait passé
+très imparfaitement un froc par dessus sa soutane verte, et appelant à son
+aide le petit nombre de phrases qu'il avait autrefois apprises par routine:
+«Mon révérend père, dit-il; puis continuant en mauvais latin: <i>Deus faciet
+salvum benignitatem vestrum</i>... soyez le bienvenu dans cette forêt.»</p>
+
+<p>«Eh! quelle est cette mascarade profane? dit le prieur; si tu appartiens
+véritablement à l'Église, tu ferais une acte bien plus méritoire, en
+m'indiquant les moyens de me tirer des mains de ces gens-ci, au lieu de
+faire des singeries et des grimaces comme un arlequin.»--«En vérité, mon
+révérend père, dit le moine, je ne sais qu'un moyen de vous tirer
+d'affaire: c'est aujourd'hui la Saint-André chez nous, et nous recueillons
+nos dîmes.»--«Mais non pas sur le clergé, j'espère, dit le prieur.»--«Sur
+le clergé et sur les fidèles, sur les clercs et sur les laïques, dit le
+moine; ainsi donc, sire prieur, <i>facite vobis amicos de mammone
+iniquitatis</i>, faites-vous des amis avec les trésors de l'iniquité; car je
+ne vois pas d'amitié qui puisse vous être utile comme celle-là.»</p>
+
+<p>«J'aime beaucoup un joyeux chasseur, dit le prieur: allons, il ne faut pas
+être trop exigeant à mon égard; je connais les bois, et l'art de faire la
+chasse; et je sais donner du cor, et lui faire rendre un son clair et
+retentissant, qui sera répété par chacun des chênes de la forêt; allons, il
+ne faut pas être trop exigeant envers moi.»--«Qu'on lui donne un cor, dit
+Locksley, pour le mettre à même de prouver ce qu'il avance.» Le prieur
+Aymer sonna une fanfare. Le capitaine secoua la tête.</p>
+
+<p>«Sire prieur, dit-il, il n'y a pas là de quoi payer ta rançon, et, comme le
+dit la légende que portait le bouclier de certain chevalier, t'accorder la
+liberté pour une bouffée de vent, ce serait la donner à trop bon marché.
+D'ailleurs, il y a bien autre chose; car je vois que tu es un de ces
+novateurs qui, au moyen des ornemens et des <i>tra la lira</i> fraîchement
+importés du continent, cherchent à dénaturer les anciens airs de chasse
+anglais. Prieur, la dernière partie de ta fanfare a ajouté cinquante
+couronnes au prix de ta rançon, pour avoir voulu introduire la corruption
+dans les anciens airs graves et mâles de la vénerie anglaise.»--«Ami, dit
+l'abbé, d'un ton de mauvaise humeur, tu es difficile à contenter en ce qui
+touche à la chasse et à la fanfare; mais j'espère que tu seras plus
+raisonnable sur l'article de ma rançon. En un mot, puisque enfin il faut
+que je brûle un cierge en l'honneur du diable, quelle rançon faut-il que je
+paie pour avoir la liberté de marcher dans les rues sans avoir cinquante
+hommes pour escorte?»--«Si nous faisions fixer la rançon du juif par le
+prieur, et celle du prieur par le juif? dit le lieutenant de la troupe à
+l'oreille du capitaine; qu'en pensez-vous?»--«Tu es un singulier corps, dit
+le capitaine; mais ton idée est bonne. Holà! juif, approche. Regarde ce
+révérend père Aymer, prieur de la riche abbaye de Jorvaulx, et dis-nous
+quelle rançon nous pouvons lui demander. Tu connais les revenus du couvent,
+j'en réponds.»</p>
+
+<p>«Oh! assurément, dit Isaac; j'ai fait plus d'une affaire avec les bons
+pères, et j'ai acheté d'eux du blé, de l'orge et autres produits de la
+terre, ainsi que de fortes parties de laines. Oh! c'est une abbaye riche;
+et ils font bonne chère et boivent les meilleurs vins, ces bons pères de
+Jorvaulx. Ah! si un proscrit comme moi avait une retraite comme celle-là et
+des rentrées comme les leurs à l'année et au mois, je donnerais beaucoup
+d'or et d'argent pour me tirer de captivité.»--«Chien de juif! s'écria le
+prieur, personne ne sait mieux que toi que notre sainte maison est endettée
+pour les frais de réparation de notre choeur...»--«Et pour avoir rempli vos
+celliers des meilleurs vins de Gascogne, l'année dernière, interrompit le
+juif; mais ceci... ceci n'est qu'une bagatelle.»</p>
+
+<p>«Écoutez-donc ce chien d'infidèle, dit le prieur. Le voilà qui nous cherche
+querelle, en dormant à entendre que nous ne sommes endettés que parce que
+nous avons acheté les vins que nous avons la permission de boire <i>propter
+necessitatem et ad frigus depellendum</i>. Ce vilain circoncis blasphème la
+sainte Église, et des chrétiens l'entendent et ne lui imposent pas
+silence.»--«Tout cela ne fait rien à notre affaire, dit le capitaine;
+Isaac, dis-nous ce que nous pouvons lui demander, sans lui enlever poil et
+peau en même temps.»--«Six cents couronnes, dit Isaac, et le bon prieur
+peut fort bien les donner à vos seigneuries, sans pour cela être assis
+moins mollement dans sa stalle.»--«Six cents couronnes? dit gravement le
+chef; j'en suis content; c'est très bien parler, Isaac. Six cents
+couronnes; c'est une sentence, sire prieur.»--«C'est une sentence, c'est
+une sentence! s'écria toute la troupe. Salomon n'en eût pas prononcé une
+meilleure.»</p>
+
+<p>«Tu l'entends, prieur, dit le capitaine.»--«Êtes-vous fous, mes chers
+maîtres? dit le prieur; où voulez-vous que je trouve cette somme? Quand
+même je vendrais le saint ciboire et les chandeliers d'argent du grand
+autel de Jorvaulx, j'aurais de la peine à m'en procurer la moitié, encore
+faudrait-il pour cela que j'aille moi-même à Jorvaulx; vous pouvez retenir
+mes deux prêtres comme otages.»--«Ce serait une confiance par trop aveugle,
+mon cher prieur, dit le proscrit; nous allons te retenir, toi, et nous
+enverrons tes deux prêtres chercher ta rançon: un verre de bon vin et une
+bonne tranche de venaison ne te feront faute jusqu'à leur retour; et si tu
+aimes la chasse, ton pays du nord ne t'offrira jamais rien de comparable à
+ce que tu verras ici.»--«Ou bien, si vous l'agréez, dit Isaac, qui désirait
+se concilier la bienveillance des proscrits, je puis envoyer chercher à
+York les six cents couronnes, à compte de certaine somme que j'ai entre mes
+mains, pourvu que le très révérend prieur veuille bien m'en donner
+quittance.»</p>
+
+<p>«Il te donnera tout ce que tu voudras, Isaac, et tu paieras la rançon du
+prieur Aymer, ainsi que la tienne.»--«La mienne! s'écria Isaac; ah! braves
+seigneurs, je ne suis qu'un vieillard tout cassé et ruiné; si j'avais à
+vous payer seulement cinquante couronnes, un bâton de mendiant serait ma
+seule ressource pour tout le reste de ma vie.»--«Le prieur en décidera,
+répliqua le capitaine. Qu'en dites-vous, révérend père Aymer? Le juif
+est-il en état de payer une bonne rançon?»</p>
+
+<p>«En état? lui? répondit le prieur. Eh! n'est-ce pas Isaac d'York, dont les
+richesses auraient suffi pour racheter les dix tribus d'Israël qui furent
+emmenées en captivité par les Assyriens? En mon particulier, je le connais
+très peu, mais notre cellerier et notre trésorier ont fait beaucoup
+d'affaires avec lui, et le bruit court que sa maison à York est tellement
+pleine d'or et d'argent que c'est une honte dans un pays chrétien. C'est un
+sujet d'étonnement pour tous les coeurs chrétiens que l'on souffre que ces
+serpens dévorans rongent jusqu'aux entrailles, et l'État, et l'Église
+elle-même, par leurs abominables usures et extorsions.»</p>
+
+<p>«Un moment, mon révérend père, dit le juif; adoucissez et calmez votre
+colère. Je prie votre révérence de remarquer que je ne force personne à
+prendre mon argent; mais, lorsque le clerc et le laïque, le prince et le
+prieur, le chevalier et le prêtre, viennent frapper à la porte d'Isaac, ce
+n'est pas en se servant de termes aussi peu civils qu'ils demandent à
+emprunter son argent. C'est alors: Mon cher Isaac, voulez-vous bien nous
+faire ce plaisir? Je vous paierai exactement au jour convenu, j'en prends
+Dieu à témoin; ou bien, ce sera: Mon bon Isaac, si jamais vous avez rendu
+service à quelqu'un, soyez mon ami dans cette occasion. Et, lorsque arrive
+le jour, et que je demande ce qui m'appartient, qu'est-ce que j'entends,
+sinon: Maudit, juif! que toutes les plaies d'Égypte fondent sur toi et
+toute ta race! et tout ce qui peut soulever une populace grossière et
+barbare contre de pauvres étrangers.»</p>
+
+<p>«Prieur, dit le capitaine, tout juif qu'il est, il n'y a rien que de vrai
+dans ce qu'il a dit; ainsi fixe sa rançon comme il a fixé la tienne, sans
+autres invectives de part ni d'autre.»--«Il n'y a qu'un <i>latro famosus</i>, ce
+que je vous expliquerai dans un autre moment, dit le prieur, qui puisse
+faire asseoir sur le même banc des accusés un prélat chrétien et un juif
+non baptisé; mais enfin, puisque vous voulez que je fixe la rançon de ce
+misérable, je vous dirai franchement que vous vous ferez tort à vous-mêmes
+si vous recevez de lui un sou de moins que mille couronnes.»--«C'est une
+sentence! une sentence! dit le chef des proscrits.»--«Une sentence! une
+sentence! répétèrent les assistans; le chrétien nous a donné une preuve des
+bons principes dans lesquels il a été élevé; il a été plus généreux que le
+juif.»--«Que le dieu de mes pères me soit en aide! dit le juif; voulez-vous
+donc courber jusqu'à terre un vieillard déjà accablé par la misère?
+Aujourd'hui, aujourd'hui même peut-être, je n'ai plus d'enfant; et vous
+voulez en outre me priver de tout moyen d'existence?»</p>
+
+<p>«Eh bien! dit Aymer, tes dépenses seront diminuées d'autant.»--«Hélas!
+milord, dit Isaac, votre religion vous interdit jusqu'à la possibilité de
+savoir jusqu'à quel point l'objet de nos affections se trouve enlacé dans
+l'organisme sensitif de notre coeur. Ô Rébecca! fille de ma bien-aimée
+Rachel, si chaque feuille de cet arbre était un sequin, et que chaque
+sequin m'appartînt, je donnerais toute cette masse de richesses pour savoir
+si tu vis encore et si tu as pu te sauver des mains du Nazaréen.»--«Ta
+fille n'avait-elle pas des cheveux noirs? dit un des proscrits, et ne
+portait-elle pas un voile de soie brodé en argent?»--«Oui, oui, dit le
+vieillard avec autant d'empressement qu'il avait auparavant témoigné de
+crainte; que la bénédiction de Jacob vienne se reposer sur ta tête! Peux-tu
+me donner des nouvelles de ma fille et me dire si elle est en lieu de
+sûreté?»--«En ce cas, dit l'archer, c'est elle qui fut enlevée hier au soir
+par le fier templier, lorsqu'il se fit jour à travers nos rangs. J'avais
+déjà bandé mon arc pour lui décocher une flèche, mais je me retins à cause
+de la demoiselle que je craignais de blesser.»</p>
+
+<p>«Ah! s'écria le juif, plût à Dieu que ta flèche eût été lancée, quand même
+tu lui aurais percé le sein; plutôt le tombeau de ses pères que l'infâme
+attouchement du licencieux et sauvage templier. Ichobald! Ichobald! la
+gloire de ma maison est éteinte.»--«Mes amis, dit le chef regardant autour
+de lui, ce vieillard n'est qu'un juif; néanmoins son affliction me touche.
+Allons, Isaac, sois juste envers nous; dis-nous sans détour si le paiement
+de mille couronnes pour ta rançon te laissera absolument sans ressources.»</p>
+
+<p>Isaac, rappelé à la fois à l'idée favorite de ses richesses et à celle de
+son affection de père, pâlit, balbutia et ne put s'empêcher d'avouer qu'il
+pourrait bien lui rester encore quelque petite chose. «Eh bien! allons, dit
+le proscrit, il t'en restera ce qui pourra; mais nous ne compterons pas
+trop rigoureusement avec toi. Sans argent, tu ne dois pas plus t'attendre à
+retirer ta fille des mains de sir Brian de Bois-Guilbert qu'à abattre un
+cerf avec une flèche émoussée. Nous fixerons le prix de ta rançon au prix
+de celle du prieur Aymer, et même à cent couronnes au dessous, lesquelles
+cent couronnes seront une perte que je supporterai personnellement; par ce
+moyen nous éviterons le reproche d'avoir rançonné un négociant juif au même
+taux qu'un prélat chrétien, et il te restera quatre cents couronnes avec
+lesquelles tu pourras traiter de la rançon de ta fille. Les templiers
+aiment l'éclat des pièces d'or autant que celui des plus beaux yeux.
+Hâte-toi de faire entendre le son de tes couronnes aux oreilles de
+Bois-Guilbert avant que pis ne t'arrive. Tu le trouveras, suivant le
+rapport de nos vedettes, à la préceptorerie voisine. Camarades,
+approuvez-vous ce que je viens de dire?»</p>
+
+<p>Tous les proscrits exprimèrent leur entier acquiescement à la décision de
+leur chef, et Isaac, allégé d'une moitié du poids de ses appréhensions par
+l'assurance qu'il venait de recevoir que sa fille vivait, et par la
+possibilité de la racheter, se jeta aux pieds du généreux proscrit, et
+frottant sa barbe contre ses brodequins, chercha à baiser le bord de son
+justaucorps vert. Le capitaine recula de quelques pas, et se débarrassa des
+mains du juif, non pas sans donner quelques signes de mépris.</p>
+
+<p>«Que fais-tu donc? lui dit-il; relève-toi: je suis Anglais, et n'aime point
+ces marques orientales d'humiliation. Agenouille-toi devant Dieu, et non
+devant un pauvre pécheur comme moi.»--«Oui, juif, dit le prieur Aymer,
+agenouille-toi devant Dieu, représenté par le serviteur de ces autels, et
+qui sait ce que ton repentir sincère et les dons que tu feras à la châsse
+de saint Robert, peuvent te procurer de grâce et pour toi et pour ta fille
+Rébecca? Je suis vraiment peiné lorsque je pense à cette fille; car elle
+est jolie; elle a une tournure gracieuse; je l'ai vue à la passe d'armes
+d'Ashby. Je te dirai aussi que Brian de Bois-Guilbert est un homme sur qui
+j'ai quelque influence; songe aux moyens de mériter que je m'intéresse en
+ta faveur auprès de lui.»</p>
+
+<p>«Hélas, hélas! dit le juif, de toutes parts je ne vois que des oppresseurs
+s'élever contre moi; je suis jeté en proie à l'Assyrien, complétement
+dépouillé par l'Égyptien.»--«Et quel autre sort ta race maudite peut-elle
+espérer? dit le prieur; car que dit l'Écriture? <i>Verbum Domini projecerunt,
+et sapientia est nulla in eis</i>, ils ont rejeté la parole du Seigneur, et
+ils n'y a en eux aucune sagesse: <i>Propterea dabo mulieres corum exteris</i>,
+c'est pourquoi je donnerai leurs femmes aux étrangers, c'est-à-dire au
+templier, dans le cas dont il s'agit à présent, <i>et thesauros eorum
+hæredibus alienis</i>, et leurs trésors à des héritiers étrangers.» Isaac
+poussa de profonds soupirs, se tordit les mains et retomba dans son état de
+désolation et de désespoir; mais le chef le tira à part et lui parla ainsi:</p>
+
+<p>«Réfléchis bien, Isaac, à ce que tu dois faire en cette occasion: mon avis
+est que tu te fasses un ami de cet ecclésiastique. Il est vain et il est
+avare, ou du moins il a besoin d'argent pour fournir à ses profusions. Tu
+peux facilement satisfaire sa cupidité; car ne pense pas m'aveugler par
+tous tes prétextes de pauvreté. Je connais, Isaac, jusqu'au coffre de fer
+dans lequel tu renfermes tes sacs d'argent. Hé quoi! est-ce que je ne
+connais pas la grande pierre sous un pommier, qui ferme un caveau voûté
+dans ton jardin à York!» Le juif devint pâle comme la mort. «Ne crains rien
+de ma part, continua le capitaine; nous sommes d'anciennes connaissances.
+Ne te souvient-il pas d'un archer malade, que ta charmante fille délivra
+des prisons, à York, que tu gardas dans ta maison jusqu'à ce que sa santé
+fût rétablie, et qu'alors tu renvoyas en lui donnant une pièce d'argent?
+Tout usurier que tu es, tu n'as jamais placé ton argent à un meilleur
+intérêt; car cette chétive pièce t'en a sauvé aujourd'hui cinq cents.</p>
+
+<p>«C'est donc toi, dit le juif, que nous appelions Diccon Bend-the-Bow<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>?
+Il me semblait bien que je connaissais le son de ta voix.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a><i>Diccon Bend-the-Bow</i>, Diccon-bande-l'arc, phrase vulgaire
+ pour désigner Richard Coeur-de-Lion. M. Defauconpret n'a point
+ expliqué cette origine.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Je suis Bend-the-Bow, dit le capitaine, et je suis Locksley, et j'ai
+encore un autre nom qui vaut bien ceux-ci.</p>
+
+<p>Mais tu es dans l'erreur, mon cher Bend-the-Bow, dit le juif, à l'égard du
+caveau voûté dont tu parles. J'atteste le ciel qu'il n'y a rien que des
+marchandises, en petit nombre, dont je me déferai avec plaisir en votre
+faveur; ce sont cent aunes de drap vert de Lincoln, pour faire des
+pourpoints à tes gens, et cent bâtons d'if d'Espagne, pour faire des arcs,
+et autant de cordes d'arc en soie, fortes, rondes et d'une excellente
+qualité; je t'enverrai tout cela en reconnaissance de l'intérêt que tu me
+témoignes, mon brave Diccon; mais je t'en prie, mon cher, bon brave Diccon,
+ne parle pas du caveau voûté.»</p>
+
+<p>«Muet comme un loir, dit le proscrit, et crois-moi bien lorsque je te dis
+que je suis extrêmement peiné de ce qui est arrivé à ta fille. Mais il ne
+m'est pas possible de tenter quelque chose pour elle. Les lances du
+templier sont trop fortes pour nos arcs, elles les disperseraient comme le
+vent disperse la poussière. Si dans le moment j'avais su que c'était
+Rébecca qu'on enlevait, j'aurais pu faire quelque chose; mais maintenant il
+faut user de politique. Allons, veux-tu que je négocie pour toi avec le
+prieur?»--«Oui, mon cher Diccon, répondit le juif; oui, je t'en prie au nom
+de Dieu, s'il est possible de me faire retrouver l'enfant de mon coeur.»--«Ne viens pas me contrarier avec ton avarice hors de saison, dit le
+proscrit, et je vais lui parler en ta faveur.»</p>
+
+<p>Alors il se sépara du juif, qui néanmoins le suivit et ne le quitta pas
+plus que son ombre.</p>
+
+<p>«Prieur Aymer, dit le capitaine, veux-tu bien venir un instant avec moi
+sous cet arbre? Il est des gens qui disent que tu aimes le vin et le
+sourire d'une belle, peut-être un peu plus qu'il ne convient à un homme
+revêtu de ton caractère sacré, sire prêtre; mais enfin je n'ai rien à voir
+à cela. On dit aussi que tu aimes assez une couple de bons chiens et un
+excellent coursier, et il est très possible que tu ne haïsses pas une
+bourse bien rebondie; mais je n'ai jamais entendu dire que tu sois dur et
+cruel. Maintenant voici Isaac, qui veut bien te fournir les moyens de
+satisfaire ton amour des plaisirs, en te donnant un sac qui contient cent
+marcs d'argent, si, par ton intercession auprès de ton ami et allié le
+templier, il peut obtenir la liberté de sa fille.»</p>
+
+<p>«Saine et intacte, telle qu'elle m'a été enlevée, dit le juif; autrement il
+n'y a rien de fait.»--«Tais-toi, Isaac, dit le proscrit, autrement je ne
+m'en mêle plus. Prieur Aymer, qu'avez-vous à répondre à la proposition que
+je vous fais?»--«La chose dont vous me parlez, dit le prieur, est d'une
+nature mixte; car il y a deux choses à considérer. Si, d'un côté, je fais
+une bonne action, de l'autre, c'est à l'avantage d'un juif, partant, au
+détriment de ma conscience. Néanmoins, si l'Israélite veut donner quelque
+chose de plus, pour la construction de notre dortoir, je prends sur moi de
+faire toutes les démarches nécessaires pour tout ce qui a rapport à sa
+fille.»</p>
+
+<p>«Oh! dit le capitaine, s'il ne s'agit que d'une vingtaine de marcs pour le
+dortoir... Tais-toi donc Isaac!... ou d'une couple de chandeliers d'argent
+pour l'autel, nous n'y regarderons pas de si près.»--«Mais écoute donc, mon
+brave Diccon Bend-the-Bow,» dit Isaac, cherchant à arrêter cet élan de
+générosité...</p>
+
+<p>«Brave juif, brave bête, brave ver de terre, dit le capitaine perdant
+patience, si tu continues à vouloir mettre tes vils profits en balance avec
+la vie et l'honneur de ta fille, par le ciel, avant qu'il soit trois jours,
+je te dépouille de tout ce que tu possèdes dans ce monde.» Isaac soupira et
+garda le silence. «Et quelle garantie me donnera-t-on pour tout cela?
+demanda le prieur.»--«Si Isaac réussit par votre médiation, répliqua le
+proscrit, je jure par saint Hubert que, s'il ne vous paie pas la somme
+convenue, en bel et bon argent, je lui ferai rendre un compte tel, qu'il
+aurait préféré payer vingt fois cette somme.»</p>
+
+<p>«Eh bien! juif, dit Aymer, puisqu'il faut que je me mêle de cette affaire,
+donne-moi tes tablettes: non... laisse... plutôt que de faire usage de ta
+plume, j'aimerais mieux jeûner vingt-quatre heures... mais où en
+trouverai-je une?»--«Si les pieux scrupules de votre révérence, dit le
+capitaine, ne vont pas jusqu'à vous interdire l'usage des tablettes de
+juif, je puis trouver le moyen de suppléer au manque de la plume.» Sur
+quoi, bandant son arc, il décocha une flèche contre une oie sauvage qui
+passait au dessus de leurs têtes, garde avancée d'une phalange de ses
+compagnes, qui dirigeait son vol vers les marais éloignés et solitaires
+d'Holderness<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>. L'oiseau, percé de la flèche vint tomber en voltigeant à
+ses pieds.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a>Dépendance de l'Est-Riding, dans le comté d'York.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Tiens prieur, dit le capitaine, voilà de quoi fournir de plumes tous les
+moines de Jorvaulx pendant cent ans, pourvu qu'ils ne se mettent pas à
+écrire des chroniques.» Le prieur s'assit et écrivit tout à son aise une
+lettre à Brian de Bois-Guilbert; puis, après l'avoir soigneusement
+cachetée, il la remit au juif, en disant: «Ceci te servira de sauf-conduit
+jusqu'à la préceptorerie de Templestowe, et probablement, du moins je le
+pense, te procurera la liberté de ta fille, si de ton côté, tu as soin de
+l'appuyer de quelques offres avantageuses; car, ne t'y trompe pas, notre
+brave chevalier de Bois-Guilbert est membre d'une confrérie qui ne fait
+rien pour rien.»</p>
+
+<p>«Maintenant, prieur, dit le proscrit, je ne veux pas te retenir plus
+long-temps; seulement, tu vas donner au juif une quittance pour les cinq
+cents couronnes qui forment le prix de ta rançon. Je l'accepte pour mon
+banquier, et si j'apprends qu'il éprouve la moindre difficulté à être
+reconnu de pareille somme dans ses comptes, que sainte Marie me refuse la
+porte du paradis, si je ne mets le feu à ton abbaye, dussé-je être pendu
+dix ans plus tôt.</p>
+
+<p>Ce fut de plus mauvaise grâce encore qu'il n'en avait mis à écrire sa
+lettre à Bois-Guilbert, que le prieur écrivit la quittance qui déchargeait
+le juif de cinq cents couronnes par lui avancées, pour le paiement de sa
+rançon; de laquelle somme il lui serait tenu compte en temps et lieu.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit le prieur Aymer, je vous demande la restitution de mes
+mules et palefrois, la liberté des révérends frères qui m'accompagnent, et
+aussi de me faire rendre les pierreries, les bijoux et les vêtemens dont
+j'ai été dépouillé, puisque j'ai à présent payé ma rançon.»</p>
+
+<p>«Vos révérends frères, dit Locksley, seront tout de suite remis en liberté,
+sire prieur; il serait injuste de les retenir. Vos chevaux et vos mules
+vous seront également rendus, avec l'argent nécessaire pour vos frais
+jusqu'à York, car il serait cruel de vous priver des moyens de voyager;
+mais pour ce qui est des bagues, bijoux, chaînes d'or et autres objets de
+cette espèce, il faut que vous sachiez que nous sommes des gens d'une
+conscience timorée, et que nous ne voulons pas exposer un homme aussi
+vénérable que vous l'êtes, et qui doit être mort aux vanités de ce monde,
+à une trop dangereuse tentation d'enfreindre les règlemens de son ordre, en
+se parant de bagues, de chaînes et d'autres vains ornemens.»</p>
+
+<p>«Prenez bien garde à ce que vous allez faire, mes chers maîtres, dit le
+prieur, avant de porter la main sur le patrimoine de l'Église. Ces objets
+sont <i>inter res sacras</i>, ils sont au nombre des choses sacrées, et je ne
+sais ce qui arriverait si des mains laïques osaient y toucher.»--«J'aurai
+soin que cette profanation n'ait point lieu, dit l'ermite de Copmanhurst,
+car je les destine à mon propre usage.»</p>
+
+<p>«Ami ou bien frère, dit le prieur, en réponse à cette singulière manière de
+résoudre la question de délicatesse de conscience, si tu es réellement dans
+les ordres, je t'engage à réfléchir à ce que tu auras à répondre à ton
+official, concernant la part que ta as prises aux événemens de ce jour.»</p>
+
+<p>«Ami prieur, répliqua l'ermite, il faut que tu saches que j'appartiens à un
+petit diocèse, dont je suis moi-même le diocésain, et que je me soucie tout
+aussi peu de l'évêque d'York que de l'abbé de Jorvaulx, et du prieur, et de
+tout le couvent.»</p>
+
+<p>«Tu es totalement irrégulier, dit le prieur, un de ces hommes indisciplinés
+et corrompus, qui, s'étant revêtus du sacré caractère, sans être mus par de
+justes motifs, profanent le saint ministère, et mettent en danger les âmes
+des personnes qui se confient à eux, <i>lapides pro pane condonantes eis</i>,
+leur donnant des pierres au lieu de pain, suivant l'expression de la
+Vulgate.»</p>
+
+<p>«Oh! dit le moine, s'il n'avait fallu que de mauvais latin pour me rompre
+le crâne, il n'aurait pas résisté aussi long-temps. Je dis que débarrasser
+un tas de prêtres vains et orgueilleux comme toi de leurs bijoux et de
+leurs affiquets, c'est dépouiller légitimement les Égyptiens.»--«Tu es un
+prêtre de grand chemin, dit le prieur tout bouffi de colère; <i>excommunicabo
+vos</i>.»--«Tu ressembles bien plus toi-même à un voleur et à un hérétique,
+répliqua l'ermite indigné. Je n'empocherai pas ainsi l'affront que tu n'as
+pas honte de me faire devant mes paroissiens, quoique je sois ton révérend
+frère: <i>ossa ejus perfringam</i>, je te romprai les os, suivant l'expression
+de la Vulgate.»</p>
+
+<p>Holà! s'écria le capitaine, faut-il que des révérends prêtres en viennent à
+ces extrémités? Toi, moine, reste tranquille; prieur, si tu n'as fait ta
+paix avec Dieu, ne provoque pas davantage notre chapelain. Ermite, laisse à
+ton tour s'éloigner en paix le révérend père en Dieu, comme un homme qui a
+payé sa rançon.»</p>
+
+<p>Les archers séparèrent les deux prêtres courroucés, qui continuèrent
+néanmoins à élever leurs voix, et à se dire des injures en mauvais latin,
+que le prieur débitait avec plus de facilité, et l'ermite avec plus de
+véhémence. À la fin, le prieur, reprenant son sang-froid, ne tarda pas à
+s'apercevoir qu'il compromettait sa dignité, en se querellant avec un
+prêtre de grand chemin, tel que le chapelain des proscrits, et, les
+personnes qui composaient sa suite étant venues le joindre, il partit avec
+beaucoup moins de pompe, et d'une manière plus apostolique, du moins en ce
+qui avait rapport aux choses périssables de ce monde, que lorsqu'il était
+arrivé.</p>
+
+<p>Il ne restait plus qu'à faire donner au juif quelque garantie pour la
+rançon qu'il avait à payer, tant pour le prieur que pour lui-même. Il donna
+en conséquence un ordre cacheté de son sceau, adressé à un de ses
+coreligionnaires à York, le priant de payer au porteur la somme de mille
+couronnes, et de lui livrer certaines marchandises qui y étaient
+spécifiées. «Mon frère Sheva, dit-il en poussant un profond soupir, a la
+clef de mes magasins.»--«Et du caveau voûté? demanda tout bas le
+capitaine.»--«Non, non, Dieu m'en préserve! dit Isaac; que maudit soit le
+moment où ce secret a été connu de qui que ce soit!»--«Il est en sûreté
+avec moi, dit Locksley; pourvu toutefois que ce papier que tu viens de me
+donner produise la somme qui s'y trouve mentionnée. Mais à présent, Isaac,
+voyons, es-tu mort? As-tu perdu la tête? et le paiement de mille couronnes
+t'a-t-il fait oublier le danger que court ta fille? Le juif se leva
+subitement. «Non, Diccon, non; je vais partir tout de suite. Adieu, toi que
+je ne saurais appeler bon, mais que je n'ose ni ne veux appeler méchant.»</p>
+
+<p>Cependant, avant qu'Isaac se mît en route, le chef des proscrits lui donna
+ce dernier conseil: «Isaac, sois libéral dans tes offres, et n'épargne pas
+ta bourse pour sauver les jours et l'honneur de ta fille. Crois-moi, l'or
+que tu chercheras à épargner en cette occasion te causera dans la suite
+autant de tourmens que si on le versait tout fondu dans ton gosier.» Isaac,
+poussant encore ici un profond soupir, convint de la justesse de cette
+observation, et se mit en route, accompagné de deux braves archers, qui
+devaient lui servir de guides et d'escorte à travers la forêt.</p>
+
+<p>Le chevalier noir, qui avait vu avec beaucoup d'intérêt les divers
+événemens qui avaient eu lieu, vint à son tour prendre congé du proscrit;
+et il ne put s'empêcher d'être surpris de l'ordre et de la discipline qu'il
+avait vus régner parmi des hommes abandonnés à leurs penchans et indignés
+de l'influence et de la protection des lois. «Sire chevalier, dit Locksley,
+on peut quelquefois trouver de bon fruit sur un mauvais arbre, et des temps
+désastreux ne produisent pas toujours du mal seul et sans mélange. Parmi
+les hommes que les circonstances ont entraînés dans ce genre de vie, qui
+est entièrement contraire à toute civilisation, il s'en trouve sans doute
+plusieurs qui désirent mettre de la modération dans la licence qu'il
+procure, et d'autres peut-être qui regrettent d'être obligés de l'adopter.»--«Et je m'imagine, dit le chevalier, que c'est à un de ces derniers que je
+parle en ce moment.»</p>
+
+<p>«Sire chevalier, répondit le proscrit, nous avons chacun notre secret. Vous
+êtes parfaitement libre de porter sur moi tel jugement que vous croirez
+convenable; je puis faire sur vous telles conjectures que bon me semblera;
+et, comme il est possible qu'aucune de nos flèches ne frappe point le
+véritable but, mais comme au surplus ne voulant pas connaître votre secret,
+ne trouvez pas mauvais que je garde le mien.»--«Pardon, brave archer, dit
+le chevalier, votre réprimande est juste; mais il est possible que nous
+nous revoyions plus tard et avec moins de mystère de part et d'autre. En
+attendant, nous nous quittons amis, n'est-ce pas?»--«En voici ma main pour
+garant, dit Locksley, et je la donne pour la main d'un loyal Anglais,
+quoique, pour le moment, ce soit celle d'un proscrit.»--«Et voici la mienne
+en retour, dit le chevalier, et je la crois honorée d'être pressée par la
+vôtre; car, celui qui fait le bien, quoique ayant un pouvoir illimité de
+faire le mal, mérite d'être loué, non seulement pour le bien qu'il fait,
+mais aussi pour le mal qu'il s'abstient de faire. Adieu, noble et vaillant
+proscrit.»</p>
+
+<p>Ils se séparèrent ainsi assez contens l'un de l'autre, et le chevalier du
+cadenas, sautant sur son excellent coursier, s'enfonça dans la forêt.</p>
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XXXIV.</h3>
+
+<div class="droite">
+
+<p class="rig"><span class="sml">Le roi Jean<br><br>
+
+ «Je te le dis, ami, c'est un véritable serpent
+ que je rencontre sur mon chemin.
+ Quelque part que je pose mon pied, il est
+ toujours devant moi. Me comprends-tu?»</span><br>
+ <span class="rig">SHAKSPEARE. <i>Le roi Jean</i>.</span></p><br><br><br><br><br><br><br>
+</div>
+
+
+<p>Il y avait grande fête au château d'York, où le prince Jean avait invité
+les nobles, les prélats et les chefs, par les secours desquels il espérait
+réussir dans ses projets ambitieux sur le trône de son frère. Waldemar
+Fitzurse, son agent politique, homme habile, travaillait secrètement à leur
+inspirer le degré d'énergie qui était nécessaire pour déclarer ouvertement
+leur dessein. Mais l'entreprise était différée par l'absence de plusieurs
+membres de la confédération. Le courage ferme et entreprenant, quoique
+brutal, de Front-de-Boeuf; la vivacité et la fierté de de Bracy; la
+sagacité, l'expérience et la valeur renommée de Brian de Bois-Guilbert;
+tout cela était important pour le succès de la conspiration; et, quoique
+maudissant en secret leur absence, dont ils ne voyaient ni la nécessité, ni
+les motifs, ni Jean ni son conseiller n'osaient commencer les opérations
+sans eux. Le juif Isaac semblait aussi avoir disparu, et avec lui
+s'évanouissait l'espérance d'obtenir diverses sommes d'argent pour
+compléter le subside que le prince Jean avait négocié avec l'Israélite et
+ses frères. Il était à craindre que le manque d'argent ne leur devînt
+funeste dans un moment aussi critique.</p>
+
+<p>Ce fut dans la matinée du jour qui suivit celui de la prise de Torquilstone
+qu'un bruit vague commença à se répandre dans la ville d'York, que de Bracy
+et Bois-Guilbert, avec leur confédéré Front-de-Boeuf, avaient été pris ou
+tués. Waldemar apporta cette nouvelle au prince Jean, en ajoutant qu'il
+craignait d'autant plus qu'elle ne fût vraie, qu'ils étaient partis avec un
+faible détachement, dans le dessein de diriger une attaque contre le Saxon
+Cedric et ses adhérens. En toute autre circonstance, le prince aurait
+regardé cet acte de violence comme une simple plaisanterie; mais, dans la
+circonstance, qui compromettait ses propres intérêts et qui dérangeait ses
+projets, il s'emporta vivement contre les auteurs ou fabricateurs de cette
+fausse nouvelle, en leur reprochant, le cas échéant, d'enfreindre les lois,
+de troubler l'ordre public et d'attenter aux propriétés particulières, et
+il parla d'un ton qui aurait convenu au roi Alfred.</p>
+
+<p>«Brigands sans principes, dit-il, si jamais je devenais roi d'Angleterre,
+je ferais pendre tous ces maraudeurs au dessus des ponts-levis de leurs
+propres châteaux.»--«Mais, pour devenir roi d'Angleterre, dit froidement
+son Achitophel, il est nécessaire que votre grâce non seulement souffre les
+transgressions de ces brigands sans principes, mais leur accorde sa
+protection, malgré votre zèle louable pour les lois qu'ils sont dans
+l'habitude d'enfreindre. Nous devons compter sur de beaux secours, si les
+Saxons brutaux ont réalisé les visions de votre grâce en convertissant
+leurs ponts-levis féodaux en autant de gibets! et ce même Cedric altier
+serait précisément l'homme à qui une pareille idée aurait pu entrer dans
+l'imagination. Vous savez très bien qu'il serait dangereux de faire un pas
+sans Front-de-Boeuf, de Bracy, et le templier; et cependant nous sommes trop
+avancés pour que nous puissions reculer sans danger.»</p>
+
+<p>Le prince Jean se frappa le front d'un air d'impatience et se promena à
+grands pas dans l'appartement. «Les misérables! s'écria-t-il; les traîtres!
+les vils scélérats! m'abandonner dans un moment aussi critique!»--«Dites
+plutôt les fous! les insensés! les étourdis! repartit Waldemar, qui
+s'amusent à des folies, à des bagatelles, tandis que nous avons des choses
+aussi sérieuses qui doivent nous occuper.»--«Qu'y a-t-il à faire? demanda
+le prince s'arrêtant tout court devant Waldemar.»--«Je ne vois rien à
+faire, répondit son conseiller, excepté ce que j'ai déjà ordonné. Je ne
+suis pas venu annoncer ce malheur à votre grâce, sans avoir fait mon
+possible pour y remédier.»--«Tu es toujours mon bon ange, Waldemar, dit le
+prince, et tant que j'aurai un chancelier tel que toi que je puisse
+consulter, le règne de Jean deviendra célèbre dans nos annales. Quels sont
+les ordres que tu as donnés?»--«J'ai donné à Louis Winkelbrand, lieutenant
+de de Bracy, l'ordre de faire sonner le boutte-selle, de déployer sa
+bannière, et de partir à l'instant pour le château de Front-de-Boeuf, et de
+faire ce qu'il est encore possible de tenter en faveur de nos amis.»</p>
+
+<p>Le visage du prince se couvrit d'une rougeur pareille à celle que
+produirait l'orgueil extrême d'un enfant gâté qui croirait avoir reçu un
+affront. «Par la face de Dieu! dit-il, Waldemar Fitzurse, c'est avoir
+poussé la hardiesse bien loin; et c'est être bien insolent que de faire
+sonner le boutte-selle, et déployer la bannière, dans une ville où nous
+nous trouvons nous-même en personne, sans prendre notre exprès
+commandement.»</p>
+
+<p>«Je prie votre grâce de me pardonner, dit Fitzurse maudissant
+intérieurement la sotte vanité de son maître; mais, comme la circonstance
+pouvait être urgente, et que la perte même de quelques minutes pouvait
+devenir funeste, j'ai cru devoir prendre sur moi cette grande
+responsabilité dans une affaire où il s'agit de vos plus grands intérêts.»--«Je te pardonne, Fitzurse, dit gravement le prince; ton intention excuse
+ta prompte et excessive témérité... Mais qui est-ce qui nous arrive ici? de
+Bracy lui-même, par la sainte croix! et dans quel étrange équipage il se
+présente devant nous!»</p>
+
+<p>C'était effectivement de Bracy, ses éperons ensanglantés, son visage
+enflammé par la promptitude de sa course, tout son corps couvert de boue et
+de poussière. Il dégrafa son casque, le posa sur la table, et se tint
+quelques instans debout, comme pour se remettre avant de communiquer les
+nouvelles qu'il apportait.</p>
+
+<p>«De Bracy, dit le prince Jean, que signifie tout ceci? parle, je te
+l'ordonne: les Saxons sont-ils en état de révolte?»--«Parle, de Bracy, dit
+Fitzurse presque en même temps que son maître; n'es-tu plus un homme?
+Qu'est devenu le templier? où est Front-de-Boeuf?»--«Le templier a pris la
+fuite, répondit de Bracy; quant à Front-de-Boeuf, vous ne le verrez plus; il
+a trouvé un brillant trépas au milieu des poutres enflammées de son propre
+château, et moi seul ai pu m'échapper pour vous en apporter la nouvelle.»--«Nouvelle toute de glace pour nous, dit Waldemar, malgré votre feu et
+votre incendie.»--«Je ne vous ai pas encore dit ce qu'il y a de pire, dit
+de Bracy; et, s'approchant du prince Jean, il lui dit à voix basse, mais
+avec une sorte d'emphase: Richard est en Angleterre; je l'ai vu et je lui
+ai parlé.»</p>
+
+<p>Le prince Jean pâlit, chancela, et s'appuya sur le dos d'un banc de chêne
+pour se soutenir, comme un homme qui vient d'être atteint d'une flèche à la
+poitrine.»--«Tu es fou, de Bracy, dit Fitzurse, cela ne peut pas être.»
+-«C'est aussi vrai que la vérité même, dit de Bracy; j'ai été son
+prisonnier et je lui ai parlé.»--«À Richard Plantagenet, dis-tu?» continua
+Fitzurse.--«À Richard Plantagenet, répliqua de Bracy, à Richard
+Coeur-de-Lion, à Richard d'Angleterre.»--«Et tu as été son prisonnier? dit
+Waldemar; il est donc à la tête d'un corps de troupes?»--«Non, répondit de
+Bracy; il n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'archers proscrits qui
+même ignorent qui il est. Je lui ai entendu dire qu'il était au moment de
+les quitter; il ne s'était joint à eux que pour les aider à livrer assaut
+à Torquilstone.»</p>
+
+<p>«Oui, dit Fitzurse, voilà bien Richard, vrai chevalier errant, courant les
+aventures, se reposant sur la vaillance de son bras comme un autre sire
+Guy, ou sire Bevis<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>, pendant que les affaires importantes de son royaume
+restent suspendues et que sa propre sûreté est compromise. Que te
+proposes-tu de faire, de Bracy?»--«Moi? répondit de Bracy, j'ai fait à
+Richard l'offre de mes services et de ceux de mes francs lanciers; mais il
+m'a refusé. Je vais les conduire à Hull, m'emparer d'un navire et me rendre
+avec eux en Flandre. Grace au temps où nous vivons, un homme actif trouvera
+toujours de l'emploi. Et toi, Waldemar, veux-tu prendre lance et bouclier,
+abandonner la politique, te mettre en route avec moi, et partager le sort
+que le ciel nous réserve?»--«Je suis trop vieux, Maurice, répondit
+Waldemar, et j'ai une fille.»--«Donne-la-moi, Fitzurse, dit de Bracy; et
+avec l'aide de ma lance et de mon étrier, je lui formerai un établissement
+convenable à son rang.»--«Non, non, dit Fitzurse, je me réfugierai dans le
+sanctuaire de l'église de Saint-Pierre de cette ville; l'archevêque est mon
+ami intime et je l'ai mis à l'épreuve.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a>Champions cités dans les ballades anglaises.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Pendant cette conversation le prince Jean était revenu peu à peu de l'état
+de stupeur dans lequel l'avait jeté la nouvelle inattendue de de Bracy, et
+était resté attentif aux discours de ses deux confédérés. «Ils se détachent
+de moi, se dit-il à lui-même; ils ne tiennent pas plus à moi que la feuille
+desséchée ne tient à la branche lorsque le vent souffle sur elle. Par
+l'enfer et tous ses démons! ne puis-je trouver moi-même quelques moyens,
+lorsque je suis abandonné par ces lâches!» Il se mit un instant à
+réfléchir, et l'on put aisément juger, par l'expression de sa physionomie
+et de ses gestes, de ce qui se passait de diabolique et d'étrange dans le
+rire forcé avec lequel il vint enfin interrompre leur conversation.</p>
+
+<p>«Ha, ha, ha! mes braves seigneurs, dit-il; par le sourcil de Notre-Dame! je
+vous ai toujours regardés comme des hommes sages, hardis, prompts à prendre
+un parti, et cependant vous sacrifiez richesses, honneurs, plaisirs, tout
+ce que notre noble entreprise vous promettait, au moment où il ne faut
+qu'un coup hardi pour vous procurer tout cela.»</p>
+
+<p>«Je ne vous comprends pas, dit de Bracy; dès que le retour de Richard sera
+connu, il se verra à la tête d'une armée, et alors tout est fini pour nous.
+Je vous conseillerais, milord, de vous retirer en France, et de vous
+assurer la protection de la reine-mère.»--«Je ne cherche d'autre sûreté
+pour moi-même, dit le prince Jean avec hauteur, que celle que je saurai me
+procurer par un mot dit à mon frère. Mais, quelque bien disposés que je
+vous voie, vous, de Bracy, et vous Waldemar Fitzurse, à m'abandonner de la
+sorte, je ne prendrais pas beaucoup de plaisir à voir vos têtes exposées au
+dessus de la porte de Clifford, là bas à York. Penses-tu, Waldemar, que le
+rusé archevêque ne te laisserait pas arracher de l'autel même, s'il pouvait
+à ce prix faire sa paix avec Richard? Et oublies-tu, de Bracy, que Robert
+Estoteville est posté entre toi et Hull, avec toutes ses forces, et que le
+comte d'Essex est occupé à rassembler tous ses adhérens? Si nous avions
+raison de redouter ces levées, même avant le retour de Richard, penses-tu
+qu'il puisse y avoir le moindre doute sur le parti que les chefs
+embrasseront? Crois-moi, Estoteville seul est assez fort pour précipiter
+tous tes francs lanciers dans le Humbert.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a>Rivière du comté d'York qui sépare ce comté de celui de
+ Lincoln.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>Waldemar Fitzurse et de Bracy se regardèrent l'un l'autre avec la pâleur de
+l'épouvante. «Il ne reste plus qu'un moyen de salut, dit le premier dont le
+front devint noir comme l'ombre de la nuit; l'objet de notre terreur voyage
+seul.... Il faut se rencontrer avec lui.»--«Ce ne sera pas moi, s'écria
+vivement de Bracy: j'ai été son prisonnier, et il a usé de clémence envers
+moi; je ne voudrais pas toucher à une seule plume de son casque.»--«Eh! qui
+vous parle d'y toucher? dit le prince Jean avec un sourire forcé; le
+misérable dira bientôt que j'ai voulu insinuer qu'il devait le tuer. Non,
+une prison vaudrait mieux: qu'elle soit en Angleterre ou en Autriche,
+qu'importe? les choses ne feront que rester dans le même état où elles
+étaient lorsque nous avons commencé notre entreprise; elle était fondée sur
+l'espoir que Richard resterait captif en Allemagne. Notre oncle Robert
+vécut et mourut dans le château de Cardiffe.»--«Oui, dit Waldemar; mais
+votre grand-père Henry était assis sur son trône plus solidement que votre
+grâce ne peut l'être. Je dis que la meilleure prison est celle qui est
+creusée par le fossoyeur. Il n'est pas de donjon plus sûr que le caveau
+voûté d'une église. Voilà mon opinion.»--«Prison ou caveau, dit de Bracy,
+je m'en lave les mains.»--«Lâche! dit le prince Jean, tu ne voudrais pas
+nous trahir?»--«Je n'ai jamais trahi personne, répondit fièrement de Bracy;
+et l'épithète de lâche n'a jamais accompagné mon nom.»</p>
+
+<p>«Doucement, sire chevalier, dit Waldemar; et vous, prince, pardonnez les
+scrupules du vaillant de Bracy; j'espère réussir bientôt à les faire
+taire.»--«Voilà qui est au dessus de votre éloquence, Fitzurse,» répliqua
+le chevalier. «Mon cher Maurice, dit le rusé politique, ne t'emporte pas,
+comme un coursier épouvanté, sans examiner au moins l'objet de ta terreur.
+Ce Richard, hier encore, ton plus grand désir aurait été de te mesurer avec
+lui corps à corps au milieu d'une bataille; cent fois je te l'ai entendu
+dire.»--«Oui, dit de Bracy; mais, comme tu le dis fort bien, corps à corps,
+et au milieu d'une bataille. Jamais tu ne m'as entendu exprimer la pensée
+de l'assaillir seul, et dans une forêt.»--«Tu n'es pas un vrai chevalier si
+ce scrupule t'arrête, dit Waldemar. N'est-ce pas dans des batailles que
+Lancelot du Lac et sir Tristram acquirent tant de renommée? N'est-ce pas en
+attaquant des chevaliers gigantesques, au fond des forêts sombres et
+inconnues, qu'ils s'acquirent la réputation d'invincibles.»--«Oui, mais je
+te garantis, dit de Bracy, que ni Lancelot, ni sir Tristram n'auraient été
+de force à se mesurer corps à corps avec Richard Plantagenet, et je crois
+qu'ils n'étaient pas dans l'habitude de se mettre plusieurs contre un.»</p>
+
+<p>«Tu n'y penses pas, de Bracy, dit Waldemar. Qu'est-ce que nous te
+proposons, à toi, capitaine engagé et salarié d'une compagnie de francs
+compagnons, dont les épées sont achetées pour le service du prince Jean? Tu
+connais notre ennemi, et tu as des scrupules, lorsqu'il y va de la fortune
+de ton maître, de celle de ton camarade, de la tienne, et de la vie et de
+l'honneur de tous tant que nous sommes?»--«Je te dis, répliqua de Bracy
+d'un ton déterminé, qu'il m'a donné la vie. Il est vrai qu'il m'a ordonné
+de m'éloigner de sa présence et qu'il a refusé mes services; et sous ce
+rapport je ne lui dois ni foi ni hommage; mais jamais je ne lèverai la main
+contre lui.»--«Cela n'est pas nécessaire; envoyez seulement Winkelbrand, et
+une vingtaine de vos lanciers.»--«Vous avez assez d'assassins dans vos
+rangs, dit de Bracy; pas un de mes soldats ne bougera pour une pareille
+expédition.»</p>
+
+<p>«Es-tu donc si obstiné, de Bracy? dit le prince Jean, et veux-tu
+m'abandonner, après tant de protestations de dévouement à mon service?»--«Ce n'est pas mon intention, répondit de Bracy; je vous rendrai tous les
+services qui s'accordent avec l'honneur d'un chevalier, soit dans les
+tournois, soit dans les camps; mais ces expéditions de grand chemin ne font
+point partie de mes devoirs.»</p>
+
+<p>«Approche, Waldemar, dit le prince Jean. Je suis bien malheureux. Mon père,
+le roi Henri, eut des serviteurs fidèles. Il lui suffit de dire que la
+présence d'un prêtre factieux lui était insupportable, et le sang de Thomas
+Becket rougit les marches de son autel. Tracy! Morville! Briton<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>! braves
+et loyaux sujets, vos noms et le courage qui vous animait sont éteints; et
+quoique Réginald Fitzurse ait laissé un fils, celui-ci a dégénéré de la
+fidélité et du courage de son père.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a>
+Réginald Fitzurse, Guillaume de Bracy, Hugues de Morville et
+ Richard Briton furent, observe l'auteur anglais, les officiers de la
+ maison de Henri II qui, excités par quelques expressions que leur
+ souverain laissa échapper dans sa colère, assassinèrent le trop
+ célèbre Thomas Becket.<span class="rig">A. M.</span><br></blockquote>
+
+<p>«Il n'a dégénéré ni de l'une ni de l'autre, dit Waldemar; et puisque nous
+ne pouvons faire autrement, je me charge de l'exécution de cette périlleuse
+entreprise. Au reste mon père acheta bien cher la réputation d'ami zélé, et
+cependant la preuve de loyauté qu'il donna à Henry est bien au dessous de
+celle que je vais vous fournir; car j'aimerais mieux attaquer tous les
+saints du calendrier que de mettre ma lance en arrêt contre Coeur-de-Lion.
+De Bracy, il faut que je te charge du soin de soutenir le courage et les
+sentimens de ceux qui chancellent, et que je te confie la garde de la
+personne du prince. Si vous recevez des nouvelles telles que j'espère
+pouvoir vous en envoyer, notre entreprise ne sera plus douteuse. Page,
+dit-il, va vite chez moi, et dis à mon écuyer de se tenir prêt; dis aussi à
+Stephen Wetheral, à Broad Thoresby et aux trois piques de Spyinghow, de se
+préparer à l'instant à me suivre; que le chef des vedettes, Stugh Bardon,
+soit aussi à mes ordres. Adieu, prince; jusqu'à des temps plus heureux!» En
+disant ces paroles il quitta l'appartement.</p>
+
+<p>«Il va faire mon frère prisonnier, dit le prince Jean à de Bracy, avec
+aussi peu de componction que s'il s'agissait de la liberté d'un franklin
+saxon. J'espère qu'il se conformera à mes ordres, et qu'il aura pour la
+personne de mon cher Richard tout le respect qui lui est dû.» De Bracy ne
+répondit que par un sourire.</p>
+
+<p>«Par le sourcil de Notre-Dame! dit le prince Jean, je lui ai donné les
+ordres les plus formels, bien qu'il soit possible que vous ne les ayez pas
+entendus, parce que nous étions dans l'embrasure de la fenêtre. Mon ordre a
+été très clair et très positif, de veiller avec soin à la sûreté de
+Richard, et malheur à la tête de Waldemar s'il les enfreint.»--«Je ferais
+mieux de passer chez lui, dit de Bracy, pour lui faire bien connaître les
+intentions de votre grâce; car, comme elles ont entièrement échappé à mon
+oreille, il serait possible qu'elles ne fussent pas également parvenues
+jusqu'à la sienne.»--«Non, non, dit le prince Jean avec un air
+d'impatience; je te réponds qu'il m'a fort bien entendu et compris; et
+d'ailleurs j'ai besoin de toi pour quelque autre chose. Maurice, viens ici;
+laisse-moi m'appuyer sur ton épaule.»</p>
+
+<p>Ils firent un tour dans la salle, en conservant cette position familière;
+et le prince Jean, du ton de la confiance la plus intime, lui parla ainsi:
+«Mon cher de Bracy, que penses-tu de ce Waldemar Fitzurse? Il se flatte de
+l'espoir d'être notre chancelier! Assurément nous réfléchirons avant de
+confier un emploi aussi important à un homme qui montre avidement le peu de
+respect qu'il a pour notre sang, par l'empressement qu'il a mis à se
+charger de cette entreprise contre Richard. Je suis sûr que tu crois avoir
+perdu quelque chose de mon amitié par ton refus obstiné d'entreprendre
+cette tâche désagréable. Non, Maurice; ta vertueuse résistance te fait
+honneur auprès de moi. S'il est des choses que la nécessité commande
+d'exécuter, les instrumens que l'on emploie n'en sont pas moins méprisables
+et odieux; il y a aussi d'honorables résistances propres à nous être utiles
+et à commander notre estime pour ceux qui ont eu le bon esprit, la prudence
+et la sagesse de résister à nos désirs. L'arrestation de mon frère n'est
+pas un aussi bon titre à la haute dignité de chancelier, que celui que ton
+refus courageux et chevaleresque te donne au bâton de grand maréchal.
+Penses-y bien, de Bracy, et va prendre possession de ta place.»</p>
+
+<p>«Tyran inconstant! marmotta de Bracy en sortant de l'appartement du prince;
+malheur à celui qui se fie à toi. Ton chancelier, vraiment! Celui qui aura
+le soin de ta conscience n'aura pas peu à faire, j'en réponds. Mais
+grand-maréchal d'Angleterre!» ajouta-t-il en étendant le bras comme pour
+saisir le bâton de commandement, et marchant plus fièrement dans
+l'antichambre; «c'est là un prix qui vaut la peine d'être disputé.»</p>
+
+<p>De Bracy n'eut pas plus tôt quitté l'appartement, que le prince Jean donna
+l'ordre que l'on fît venir Bardon, le chef des vedettes, aussitôt qu'il
+aurait parlé avec Waldemar Fitzurse. Il arriva au bout de quelque temps,
+pendant lequel Jean avait parcouru l'appartement à pas inégaux et
+précipités, et d'un air qui peignait tout le désordre de son esprit.
+«Bardon, dit-il, que t'a demandé Waldemar?»--«Deux hommes résolus, répondit
+Bardon, connaissant parfaitement tous les lieux sauvages du Nord du
+royaume, et habiles à suivre la trace d'un cavalier ou d'un piéton.»--«Et
+tu lui as procuré justement ce qu'il lui fallait?» demanda le prince.</p>
+
+<p>«Votre grâce peut être tranquille à cet égard, répondit le chef des
+espions. L'un est du comté d'Hexam, accoutumé à suivre les traces des
+voleurs des forêts de Tyne et de Teviot, comme le limier suit celle du daim
+blessé. L'autre est du comté d'York, et a souvent tendu et fait vibrer la
+corde de son arc dans les joyeuses forêts de Sherwood: il connaît chaque
+bois, vallon, taillis, haute et basse futaie, d'ici à Richmond.»</p>
+
+<p>«C'est bien, dit le prince; Waldemar va-t-il avec eux?»--«Il part à
+l'instant même,» répondit Bardon.--«Avec quelle suite?» demanda Jean d'un
+air d'indifférence.--«Le gros Thoresby va avec lui, répondit-il, ainsi que
+Wetheral, à qui sa cruauté a fait donner le surnom de <i>Stephen
+Coeur-d'acier</i>; il y a aussi trois hommes d'armes du Nord, qui font partie
+de la bande de Ralph Middleton, et qu'on appelle les Piques de Spyinghow.»</p>
+
+<p>«C'est bien,» dit le prince Jean; puis, après un moment de silence, il
+ajouta: «Bardon, l'intérêt de mon service exige que tu exerces la
+surveillance la plus stricte sur Maurice de Bracy, de manière cependant à
+ce qu'il ne s'en aperçoive point. Tu m'instruiras de temps en temps de ses
+démarches, de ses actions, de ses projets. N'y manque pas, car je t'en
+rends responsable.» Hugues Bardon fit une inclination et se retira. «Si
+Maurice me trahit, dit le prince Jean... s'il me trahit, comme sa conduite
+me porte à le craindre, je veux avoir sa tête, dût Richard tonner, à
+l'instant même, aux portes d'York.»</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DU TOME TROISIÈME.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><span class="overl">IMPRIMERIE ET FONDERIE DE RIGNOUX,</span><br>
+<span class="sml">RUE DES FRANCS-BOURGEOIS-S.-MICHEL, N° 8.</span></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ivanhoe (3/4), by Walter Scott
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IVANHOE (3/4) ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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