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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +MÉMOIRES +DE +MADAME DE RÉMUSAT + +1802-1808 + + + + +PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES +PAR SON PETIT-FILS +PAUL DE RÉMUSAT +SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE. + + +I + + +Douzième édition + + + +PARIS +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 +À LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +MDCCCLXXX + +[Illustration] + + + + +PRÉFACE + + + + +I. + + +Mon père m'a laissé, avec le devoir de le publier, le manuscrit des +Mémoires de ma grand'mère, dame du palais de l'impératrice Joséphine. Il +attachait à cet ouvrage une importance extrême pour l'histoire des +premières années de ce siècle. Sans cesse il a songé à le publier +lui-même, sans cesse il a été retenu par des travaux, des devoirs, ou +des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment où le public +connaîtrait ces précieux souvenirs sur une époque si récente et si mal +connue de la génération nouvelle, était précisément que cette époque +était récente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore. +Quoique l'auteur ne puisse être accusé d'une malveillance systématique, +la liberté de ses jugements sur les personnes et sur les choses est +absolue. On doit aux vivants, et même aux fils des morts, des égards +dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les années ont passé +cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les années. +Peut-être, dans les environs de 1848, mon père se fût-il décidé à +publier ce manuscrit; mais bientôt l'Empire et l'empereur revenaient, et +le livre eût pu être considéré soit comme une flatterie à l'adresse du +fils de la reine Hortense, qui y est fort ménagée, soit, sur d'autres +points, comme un outrage direct à la dynastie. Les circonstances eussent +ainsi donné un caractère de polémique ou d'actualité, comme on dit, à un +ouvrage qui ne doit être pris que comme une histoire désintéressée. On +aurait transformé en un acte politique le simple récit d'une femme +distinguée, racontant avec élévation et sincérité ce qu'elle a vu du +règne et de la cour, et ce qu'elle a pensé de la personne de l'empereur +Napoléon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait été +poursuivi, et que la publication en eût été interdite. Ajouterai-je, +pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons délicates, que +mon père, qui a volontiers livré sa politique, ses opinions et sa +personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au +milieu de la publicité la plus éclatante, ne hasardait cependant qu'avec +une extrême réserve devant le public les noms qui lui étaient chers. Il +redoutait pour eux la moindre sévérité, le blâme le plus léger. Pour sa +mère et pour son fils, il était timide. Sa mère avait été la grande +passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premières années +de sa jeunesse, et tous les mérites, tous les succès de son existence +entière. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la +ressemblance des idées que par les liens de l'affection filiale. Ses +pensées, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que +peu de gens ont pu soupçonner, car il parlait rarement d'elle, +précisément parce qu'il pensait sans cesse à elle, et qu'il craignait de +ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui +ne connaît ces passions farouches qui nous unissent à jamais à un être +qui n'est plus, auquel on songe sans relâche, que l'on interroge à tout +instant, dont on rêve les conseils ou les impressions, que l'on sent +mêlé à la vie de tous les jours comme à celle des grands jours, à toutes +ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait +parler aux autres, même aux amis les plus chers, dont on ne peut même +entendre prononcer le nom sans une inquiétude ou une douleur? Bien +rarement la douceur des louanges accordées à ce nom par un ami, ou par +un étranger, parvient à rendre supportable ce trouble profond. + +Si une réserve délicate et naturelle porte à ne point publier des +mémoires avant qu'un long temps se soit écoulé, il ne faut pas non plus +trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour où +rien ne reste plus des faits racontés, des impressions ressenties, ni +des témoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la +sincérité, n'en soit pas contestée, le contrôle des souvenirs de chaque +famille est nécessaire, et il est bon que la génération qui les lit +procède directement de celle que l'on y dépeint. Il est utile que les +temps racontés ne soient pas tout à fait devenus des temps historiques. +C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napoléon est +encore livré aux querelles des partis. Il est intéressant d'apporter un +élément nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre +éclatante. Quoique les mémoires sur l'époque impériale soient nombreux, +jamais on n'a parlé avec détail et indépendance de la vie intérieure du +palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou +les familiers de la cour de Bonaparte, même empereur, n'aimaient pas à +dévoiler avec une sincérité absolue les misères du temps qu'ils avaient +passé près de lui. La plupart d'entre eux, devenus légitimistes après la +Restauration, se trouvaient quelque peu humiliés d'avoir servi +l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens, +ne peuvent être ennoblies que par la grandeur héréditaire de celui qui +les donne. Leurs descendants eux-mêmes auraient été parfois embarrassés +pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient été laissés par +leurs auteurs. Peut-être trouverait-on difficilement un éditeur, un +petit-fils, qui fût plus libre que celui qui écrit ces lignes de publier +un tel ouvrage. Je suis bien plus touché du talent de l'écrivain et de +l'utilité de son livre que de la différence entre les opinions de ma +grand'mère et celles de ses descendants. La vie de mon père et sa +renommée, les sentiments politiques qu'il m'a laissés comme son plus +précieux héritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles +raisons, je ne partage point toutes les idées de l'auteur de ces +Mémoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les +premières traces de l'esprit libéral qui devait animer mes +grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est +transmis et développé chez leur fils d'une façon si heureuse. C'était +presque être libéral déjà que de n'avoir pas pris en haine les principes +de la liberté politique à la fin du dernier siècle, lorsque tant de gens +faisaient remonter jusqu'à elle les crimes qui ont souillé trop de jours +de la Révolution, et de juger librement, malgré tant de reconnaissance +et de franche admiration, les défauts de l'empereur et les misères du +despotisme. + +Cette impartialité si précieuse et si rare chez les contemporains du +grand empereur, nous ne l'avons même pas rencontrée de nos jours chez +les serviteurs d'un souverain qui devait moins éblouir ceux qui +l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les +événements se sont chargés de mettre la France entière dans un état +d'esprit propre à tout accueillir, à tout juger avec équité. Nous avons +vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premières années de ce +siècle. Il n'est pas nécessaire d'être très avancé dans la vie pour +avoir connu un temps où la légende de l'empire était admise même par ses +ennemis, où l'on pouvait l'admirer sans danger, où les enfants croyaient +en un empereur, grandiose et bon homme à la fois, à peu près semblable +au bon Dieu de Béranger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour +les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux +qui devaient plus tard éprouver les persécutions d'un nouvel empire, +ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses +_cendres_, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une +cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point +de passion dans la politique, l'expérience du second empire a ouvert les +yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la +France en 1870 ont rappelé que l'autre empereur avait commencé cette +oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une malédiction générale ne vienne +sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un +respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est +cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est +plus près d'être la vraie justice qu'au temps où elle prenait ses +considérants dans le goût du repos et l'effroi de la liberté, trop +heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la +gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d'opinions se sont +placées, ont eu des années de vogue et de déclin! On reconnaîtra, je +pense, que l'auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n'avait +nul parti pris sur les problèmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent +encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On +reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de +la France elle-même, bien jeune aussi en ce temps-là. Elle a été +enthousiaste et enivrée par le génie; puis elle a, peu à peu, repris son +jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événements, soit au +contact des caractères et des personnes. Plus d'un de nos contemporains +retrouvera dans ces Mémoires l'explication de la conduite ou de l'état +d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme +à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera +également, et ce n'en est point le moindre mérite à mes yeux, les +premiers germes d'un talent distingué, qui, chez son fils, devait +devenir un talent supérieur. + +Un précis de la vie de ma grand'mère ou du moins des temps qui ont +précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les +impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon père avait souvent +conçu le plan et préparé quelques parties d'une vie très complète de ses +parents. Il n'a laissé rien d'achevé sur ce point; mais un grand nombre +de notes et de fragments écrits par lui-même et sur les siens, sur les +opinions de son jeune âge et sur les personnes qu'il avait connues, +rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de +ma grand'mère, des sentiments qu'elle apportait à la cour, des +circonstances qui l'ont déterminée à écrire ses Mémoires. Il est même +possible d'y joindre quelques jugements portés sur elle par son fils, +qui la font connaître et aimer. Mon père souhaitait fort que le lecteur +éprouvât ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le +ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui +sera publiée plus tard. + + + + +II. + + +Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, née le 5 janvier 1780, +était fille de Charles Gravier de Vergennes, conseiller au parlement de +Bourgogne, maître des requêtes, puis intendant d'Auch, et enfin +directeur des vingtièmes. Mon arrière-grand-père n'était donc pas, quoi +qu'on dise dans les biographies, le ministre si connu sous le nom de +comte de Vergennes. Ce ministre avait un frère aîné qu'on appelait _le +marquis_, le premier de la famille, je pense, qu'on ait titré ainsi. Ce +marquis avait quitté la magistrature pour entrer dans la carrière +diplomatique. Il était ministre en Suisse en 1777, lorsque les traités +de la France avec la République helvétique furent renouvelés. Il eut +plus tard le titre d'ambassadeur. Son fils Charles Gravier de Vergennes, +né à Dijon en 1751, avait épousé Adélaïde-Françoise de Bastard, née vers +1760, d'une famille originaire de Gascogne, dont une branche s'était +établie à Toulouse, et distinguée au barreau, dans l'enseignement du +droit et dans la magistrature. Son père même, Dominique de Bastard, né à +Lafitte (Haute-Garonne), avait été conseiller au parlement, et il est +mort doyen de sa compagnie. Son buste est au Capitole dans la salle des +Illustres. Il avait pris une part active aux mesures du chancelier +Maupeou[1]. Le mari de sa fille, M. de Vergennes, ne portait point de +titre, ainsi qu'il était d'usage dans l'ancien régime, étant de robe. +C'était, dit-on, un homme d'un esprit ordinaire, aimant à se divertir +sans beaucoup de choix dans ses plaisirs, d'ailleurs sensé, bon +fonctionnaire, et appartenant à cette école administrative dont MM. de +Trudaine étaient les chefs. + + [Note 1: On peut consulter sur la famille Bastard + l'ouvrage intéressant intitulé: _Les Parlements de France_, + essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur + autorité, par le vicomte de Bastard-d'Estang, ancien + procureur général près la cour impériale de Riom, conseiller + à la cour de Paris, 2 vol. in-8°; Paris, Didier, 1857.] + +Madame de Vergennes était une personne plus originale, spirituelle et +bonne, dont mon père parlait souvent. Tout enfant, il était en confiance +avec elle, comme il arrive des petits-fils aux grand'mères. Dans sa +propre gaieté, si douce et si facile, moqueuse avec bienveillance, il +retrouvait quelques-uns de ses traits, comme dans sa voix juste et +prompte à retenir les airs et les couplets de vaudeville, son habitude +de fredonner les ponts-neufs de l'ancien régime. Elle avait les idées +de son temps, un peu de philosophie n'allant point jusqu'à +l'incrédulité, et quelque éloignement pour la cour, avec beaucoup +d'attachement et de respect pour Louis XVI. Son esprit gai et positif, +vif et libre, était cultivé, sa conversation était piquante et +quelquefois hasardée, suivant l'usage de son siècle. Elle n'en donna pas +moins à ses deux filles, Claire et Alix[2], une éducation sévère et un +peu solitaire, car la mode voulait que les enfants vissent peu leurs +parents. Les deux soeurs travaillaient à part du reste de la maison, +dans une chambre sans feu, sous la direction d'une gouvernante, tout en +cultivant les arts qu'on peut appeler frivoles: la musique, le dessin, +la danse. On les menait rarement au spectacle, parfois cependant à +l'Opéra, et de temps en temps au bal. + + [Note 2: Mademoiselle Alix de Vergennes a épousé quelques + années plus tard le général de Nansouty.] + +M. de Vergennes n'avait ni prévu ni désiré la Révolution. Il n'en fut +cependant ni trop mécontent, ni trop effrayé. Ses amis et lui-même +faisaient partie de cette bourgeoisie, ennoblie par les emplois publics, +qui semblait être la nation même, et il ne devait point se trouver trop +déplacé parmi ceux qu'on appelait les électeurs de 89. Aussi fut-il élu +chef de bataillon dans la garde nationale et membre du conseil de la +commune. M. de Lafayette, dont son petit-fils devait quarante ans plus +tard épouser la petite-fille, M. Royer-Collard, que ce petit-fils devait +remplacer à l'Académie française, le traitaient comme un des leurs. Ses +opinions suivirent plutôt celles du second de ces politiques que du +premier, et la Révolution l'eut bientôt dépassé. Il ne se sentit +pourtant nul penchant à émigrer. Son patriotisme, autant que son +attachement à Louis XVI, le portaient à rester en France. Aussi ne +put-il éviter le sort qui menaçait en 1793 ceux qui avaient la même +situation et les mêmes sentiments que lui. Très faussement accusé +d'émigration par l'administration du département de Saône-et-Loire, qui +mit le séquestre sur ses biens, il fut arrêté à Paris rue Saint-Eustache +où il habitait depuis 1788. Celui qui l'arrêta n'avait d'ordre du comité +de sûreté générale que pour son père. Il se saisit du fils parce que +celui-ci vivait avec le père, et tous deux moururent sur le même +échafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), trois jours avant la +chute de Robespierre[3]. + + [Note 3: Voici le texte de l'arrêt du père et du fils: + + «Du sixième jour de thermidor de l'an second de la République + française une et indivisible. + + »Par jugement rendu ledit jour en audience publique à + laquelle siégeaient: Sellier, vice-président, Foucault, + Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont signé la minute du + jugement avec Tavernier, commis greffier. + + »Sur la déclaration du jury de jugement, portant que Jean + Gravier, dit Vergennes, père, ex-comte, âgé de + soixante-quinze ans, né à Dijon, département de la Côte-d'Or, + demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, n°4, Charles Gravier, + dit Vergennes, âgé de quarante-deux ans, ex-noble, né à + Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant chez son père, + et autres, sont convaincus de s'être rendus les ennemis du + peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté en + entretenant des intelligences et correspondances avec les + ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la République, en + leur fournissant des secours en hommes et en argent pour + favoriser le succès de leurs armes sur le territoire + français, en participant aux complots, trames et assassinats + du tyran et de sa femme contre le peuple français, notamment + dans les journées du 28 février 1791 et du 10 août 1792, en + conspirant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de + s'évader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat + des représentants du peuple, et notamment des membres des + comités de salut public et de sûreté générale, le + gouvernement républicain, et rétablir la royauté, enfin, en + voulant rompre l'unité et l'indivisibilité de la République. + + »L'accusateur public entendu sur l'application de la loi, + appert le tribunal avoir condamné à la peine de mort Jean + Gravier, dit Vergennes, père, et Charles Gravier, dit + Vergennes, fils, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la + loi du 22 prairial dernier, et déclaré leurs biens acquis à + la République. + + »De l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public le 5 + thermidor, présent mois, contre les nommés Vergennes, père et + fils, et autres, a été littéralement extrait ce qui suit: + + »Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public, + il en résulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hébert + avaient des agents et des complices de leurs conspirations et + perfidies dans toutes les maisons d'arrêt, pour y suivre + leurs trames et en préparer l'exécution. Depuis que le glaive + de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents, + devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à + leurs fins et exécuter leurs trames liberticides. + + »Vergennes, père et fils, ont toujours été les instruments + serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru + se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les + places qu'ils occupaient la Révolution au profit du + despotisme et de la tyrannie. Ils étaient d'ailleurs en + relation avec Audiffret, complice de la conspiration de + Lusignan; des pièces trouvées chez ce dernier établissent + leurs intelligences criminelles et liberticides. + + »Pour extraits conformes délivrés gratis par moi dépositaire + archiviste soussigné, + + »DERRY OU ARRY?»] + +M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles +malheureuses, isolées, et même gênées d'argent; car il avait, peu de +temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut +touché par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans +puissance, mais de bonne volonté et de bonne grâce. Dans les premiers +temps de la Révolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme +dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce +et l'échevinat de Marseille, de sorte que les enfants commençaient à +entrer dans la magistrature et dans l'armée, parmi les privilégiés en un +mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rémusat, était né à Valensoles +en Provence, le 28 août 1762. Après avoir fait d'excellentes études à +Juilly, ancien collège d'oratoriens qui existe encore près de Paris, il +avait été nommé, à vingt ans, avocat général à la cour des aides et +chambre des comptes réunies de Provence. Mon père a retracé le portrait +de ce jeune homme, son arrivée à Paris, sa vie au milieu de la société +nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment +M. de Rémusat a aimé et épousé mademoiselle Claire de Vergennes: + +«La société d'Aix, ville de noblesse et de parlement, était assez +brillante. Mon père y vécut beaucoup dans le monde. Il avait une figure +agréable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaieté, des manières +douces et polies, une galanterie assez distinguée. Il y chercha et y +obtint les succès qu'un jeune homme peut le plus désirer. Cependant il +s'occupa de son état qu'il aimait, et il épousa mademoiselle de Sannes, +fille du procureur général de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de +courte durée, et donna naissance à une petite fille qui, je crois, +mourut en naissant, et que sa mère suivit de près. + +»La Révolution éclata. Les cours souveraines furent supprimées. Le +remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire, +et, pour cette grande affaire, la cour des aides députa à Paris. Mon +père fut un de ces délégués. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion +de voir pour son affaire M. de Mirabeau, député d'Aix, et, malgré ses +préventions de parlementaire, il fut charmé de sa politesse un peu +pompeuse. Jamais il ne m'a raconté en détail la manière dont il vivait. +J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-père +Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquiétude +personnelle les mauvaises années de la Révolution. La société n'existait +plus. Son commerce n'en fut que plus agréable et même plus utile à ma +grand'mère (madame de Vergennes) au milieu de ses anxiétés, et bientôt +de ses malheurs. Mon père m'a souvent dit que mon grand-père était un +homme assez ordinaire, mais il apprécia bientôt ma grand'mère, qui prit +de son côté un certain goût pour lui. Ma grand'mère était une femme +raisonnable, sage, sans illusions, sans préjugés, sans entraînement, +défiante de tout ce qui était exagéré, détestant l'affectation, mais +touchée des qualités solides, des sentiments vrais, et préservée par la +clairvoyance d'un esprit pénétrant, positif et moqueur, de tout ce qui +n'était ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son +coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques négligences d'un mari à +qui elle était supérieure, elle avait du penchant à prendre +l'inclination et le choix pour la règle des mariages. + +»Lors donc qu'après la mort de mon grand-père un décret enjoignit aux +nobles de quitter Paris, elle se retira à Saint-Gratien, dans la vallée +de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit à mon +père de la suivre. Sa présence leur était précieuse. Mon père était +d'une humeur égale, d'un caractère facile, attentif et soigneux pour eux +qu'il aimait. Il avait du goût pour la vie intime et calme, pour la +campagne, pour la retraite, et son esprit cultivé était une ressource +pour un intérieur composé de personnes intelligentes, et où se +poursuivaient deux éducations. Je regarde comme difficile que ma +grand'mère n'eût pas prévu de bonne heure et accepté par avance ce qui +allait arriver, en supposant même qu'il n'y eût dès lors rien à lire +dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mère le dit dans +plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle fût une enfant, son +esprit sérieux avant le temps, son coeur prompt à l'émotion, son +imagination vive, enfin la solitude, l'intimité et le malheur, toutes +ces causes réunies lui inspirèrent pour mon père un intérêt qui eut dès +l'abord tous les caractères d'un sentiment exalté et durable. Je ne +crois pas avoir rencontré de femme qui réunît plus que ma mère la +sévérité morale à la sensibilité romanesque. Sa jeunesse, son extrême +jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui +l'enchaînèrent au devoir par la passion, et lui assurèrent l'union +singulière et touchante de la paix de l'âme avec l'agitation du coeur. + +»Elle n'était pas très grande, mais bien faite et bien proportionnée. +Elle était fraîche et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournât trop +à l'embonpoint. Ses yeux étaient beaux et expressifs, noirs comme ses +cheveux, ses traits réguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie +était sérieuse, presque imposante, quoique son regard animé d'une +bienveillance intelligente tempérât cette gravité avec beaucoup +d'agrément. Son esprit droit, appliqué, fécond même, avait quelques +qualités viriles fort combattues par l'extrême vivacité de son +imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel +surtout dans les manières et même dans l'expression, quoiqu'elle ne fût +pas étrangère à une certaine subtilité dans les idées. Elle était +foncièrement raisonnable, avec une assez mauvaise tête. Son esprit était +plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaieté, et +probablement de laisser aller. Elle put paraître pédante parce qu'elle +était sérieuse, affectée parce qu'elle était silencieuse, distraite, et +indifférente à presque toutes les petites choses de la vie courante. +Mais avec sa mère, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjouée, avec +son mari, dont elle n'inquiéta jamais le goût simple et l'esprit facile, +elle n'était ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait même son +genre de gaieté, qui se développa avec l'âge. Dans sa jeunesse, elle +était un peu absorbée; en avançant dans la vie, elle prit plus de +ressemblance avec sa mère. J'ai souvent pensé que, si elle avait assez +vécu pour respirer dans l'intérieur où j'écris aujourd'hui, elle eût été +la plus gaie de nous tous.» + +Mon père écrivait cette note en 1857 à Lafitte (Haute-Garonne), où tous +ceux qu'il aimait étaient alors près de lui, heureux et gais. Cette +citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mère comme +d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'était une très jeune +fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de +l'année 1796, ayant seize ans à peine. + +Mon grand-père et ma grand'mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les +termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au +récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une +maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et +par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches +et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec +lesquels madame de Vergennes était fort liée. Les _Confessions_ de +Jean-Jacques Rousseau, les _Mémoires_ de madame d'Épinay, et cent écrits +du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Madame +d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la Révolution +dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son +mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert[4]. La célébrité de ce lien +et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l'ancien régime. +Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimité fut +bientôt complète, au point que, cette dernière propriété ayant été +vendue, mes grands-parents louèrent une maison plus rapprochée de leurs +amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière. +Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps +devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l'obscurité, et, +pourquoi ne le dirait-on pas? de la gêne où la confiscation des biens de +M. de Vergennes plaçait la femme, et où la privation de son emploi dans +la magistrature réduisait le mari. Naturellement, comme il arrive +toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa. +Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni même avec M. de +Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, c'est à ce +département qu'il fut attaché. Il y obtint sinon une place, du moins une +occupation devant donner lieu à une place, dans le contentieux du +ministère. + + [Note 4: Voici comment madame d'Épinay s'exprime d'abord + sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert: + + «Mimi se marie, c'est une chose décidée. Elle épouse M. le + comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune, + âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le + diable et peu avancé dans le service; en un mot ignoré, et, + suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les + circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop + au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans + ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire si je ne + craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût + de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle; + si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il + faudrait être un monstre pour se résoudre à la + tourmenter.»--«Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé + hier (par parenthèse plus gai, plus aimable, plus _lui_ que + jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse + (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir à mots couverts, + plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de + Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort à son aise, et, + au bout d'un quart d'heure, elle lui a confié que Rousseau + avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant qu'elle lui + avait parlé sans détour de ses sentiments pour Saint-Lambert. + La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau + indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence + pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il + nomme criminelle; elle est très loin de l'envisager ainsi; + elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le + marquis m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de + coeur.» _Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay_, tome + I, page 112, et tome III, page 82.] + +À côté de la relation purement agréable et intellectuelle de Sannois, +les habitants de Saint-Gratien avaient noué des liens moins intimes, +mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destinée, +avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte. +Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari, +madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui désirait +entrer au conseil d'État, ou dans l'administration. Mais le premier +consul, ou sa femme, eurent une autre idée: la considération dont +jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui +appartenait à la fois à l'ancien régime et aux idées nouvelles, +donnaient alors un certain prix à la relation du palais consulaire avec +sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la société de +Paris, et, tout à l'improviste, M. de Rémusat fut nommé, en 1802, préfet +du palais. Peu après, madame de Rémusat devenait _dame pour accompagner_ +madame Bonaparte, ce qui s'appela bientôt _dame du palais_. + + + + + +III. + + +On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de +Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les +sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans +doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde; +mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour +le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir +touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de +Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore +inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute +de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient +nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les +Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le +jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec +éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement +troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se +sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette +opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est +responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes +du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les +monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement +plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité +collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait +servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique +générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon +père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui +devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la +situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre +leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il +a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M. +Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques +pour une étude de la _Revue des Deux Mondes_: + +«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou +expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce +fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la +sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en +évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et +l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt +incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où +il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément +l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation +pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et +même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent +bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir +dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et +qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils +ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait +extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec +l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle +s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à +peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à +la fin de l'Empire: + + «Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!» + +Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle +cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de +la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et +la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques +années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en +Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en +détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très +jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de +près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle +était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très +frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne +paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de +dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on +d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve, +par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de +l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses +amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse. +Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors +peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles, +les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour +véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette +disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à +s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les +choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi +profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un +but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement +prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne +veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les +regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette +faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus, +et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à +quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent +l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du +mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité +spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux +défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme +douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à +participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort. +Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient +trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa +conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition. + +D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait +exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui +convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction +laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne +grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les +Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la +finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du +moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une +certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la +conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût +du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en +plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas +précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne +pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de +modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs +du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles +solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter +mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui +venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de +l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter +avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser +aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux, +mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son +savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec +goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il +laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les +retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les +souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances +d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former +des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions +de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je +pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce +caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon +grand-père. + +La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans +leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à +coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on +s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie, +comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid +et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les +témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression +qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva +au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre. +Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet +événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de +justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où +les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur +ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le +souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient +hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce +motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et, +même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne. +Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de +pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours +nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes. + +Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce +temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut +donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de +l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y +devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de +l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses +chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En +même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse, +et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs +sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme +de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du +maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme +appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la +disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était +bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite, +l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être +était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente +épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps, +la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des +fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour. + +Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à +sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides +ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan +pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il +mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du +Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune +assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la +raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très +précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il +voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug +que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce +qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces +moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il +tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître +et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses +mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple, +serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la +souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de +mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus +exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices. + +Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent +pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette +situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu +puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce +temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas +renaître, s'ils ont quelque mémoire. + +L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut, +comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa +veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou +du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la +prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les +relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce +second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme +que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin +d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences +tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police +pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser +des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je +crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient +employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut +remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les +résultats de cette reconnaissance: + +«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de +Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir +à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est +cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son +motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point +renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il +reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve +d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés +avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps, +qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma +mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou +mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru +l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et +qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai +pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je +suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère, +revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un +exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose +insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne +savait pas ce qu'elle leur avait coûté. + +»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine +que par dérision, le mot de _triumvirat_, et ma mère disait en riant: +«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de +Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point +ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive, +et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est +passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?» + +Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître +l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien +évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre +de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il +avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les +Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait +qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant +l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de +vice-grand-électeur, probablement en 1811: + +SÉNAT CONSERVATEUR. + +«Luxembourg, le 29 avril. + +»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que +l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une +femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus +ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est +bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre; +elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est +point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus +blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus +brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue, +paraît toujours meilleure et plus aimable? + +»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un +mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme +se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares. +Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une +sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son +regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint +elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût +connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour +assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez +est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et +de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de +son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le +rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée; +jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande +propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence +dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée +dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense; +jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par +l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre +l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à +relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est +employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la +bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le +talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie. +Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de +juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des +insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle +défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est +fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure +conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une +marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un +trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne +mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux +élections de l'année prochaine.» + +L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand +chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires +la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même +assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais +l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand +tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci +avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier +1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de +l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et +Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique +en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M. +Thiers[5] la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement +s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens. +M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait +à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins +considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que +ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou +d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un +supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui. +En vérité, cette époque est étrange. + + [Note 5: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, p. + 312.] + +Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une +des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de +l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant +avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur +laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent +jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes. +En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait +loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était. + +La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand +des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan +et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si +étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments +entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs. +On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties +constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel +d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne +regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il +n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où +l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de +vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et +l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et +qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme +l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il +y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa +démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni +compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le +serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de +droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien +empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on +pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de +l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait +encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de +vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens. + + + + +IV. + + +On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de +Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur +ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus +en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les +impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame +de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement. +Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était +point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta +bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans +une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut. +J'emploie à dessein ce mot de _froideur_; car on a allégué, dans des +libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts +sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la +meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat +resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la +plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai +qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune +de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre +davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins +renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la +femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la +politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les +derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand +demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée +entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne +pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante +pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à +lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc +naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont +on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas +précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on +n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti +conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande +résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des +déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père +avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si +honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme +la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant +que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations +simples et des convictions fondées sur le droit. + +Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il +trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire: + +«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration. +Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre +disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui +en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été +puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement; +seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer +davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus +accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au +mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique, +quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on +n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie +désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part +dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de +gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine, +combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments, +des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la +Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus; +mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en +grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est +étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers +jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon, +soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité. +Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus +politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de +Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne +tardèrent pas à se dérouler.» + +Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique; +il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et +à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me +sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte +qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu +parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été +si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point +parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je +raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son +fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir +donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui +inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la +raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans +plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont +toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait +pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit +admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et +jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies +plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses +lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la +plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui +va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils, +alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion +favorable à tous deux: + +«Vichy, 15 juillet 1813. + +«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques +jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me +trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous +me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres +depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et +celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si +l'occasion s'en présente. + +»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois +bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si +monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les +jeudis et les dimanches. Madame de Grasse[6] me raconte ses petites +causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a +conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que, +lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me +trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit +vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant, +autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet +avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé +sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant, +c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne +souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère, +que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois +découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au +bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous +emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de +l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux +ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions, +nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela +franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes +les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre; +car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son +fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour +que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes +de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et +dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir +justement l'âge de leur enfant. + + [Note 6: Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui + demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort + liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été + lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu + dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort + en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et + les habitudes.] + +»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces +vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur +bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à +revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre +_écrivassier_ comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père; +mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à +rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le +style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit +paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai +qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me +fasse pas parler. + +»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait, +et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois +qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin +pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que +j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce +qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au +dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous +ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent +à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens +de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de +médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que +d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout +cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne +toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce +que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus +qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans +l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela. +Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours +beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous +venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois +rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au +fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la +gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc +poli. Si on vous _invite_ à saisir l'occasion de faire quelque chose qui +doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on +vous _montre_ cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de +vous-même vous fait un peu balancer, et enfin _à vous tout seul_ vous ne +cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner. +Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma +main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous +parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres, +malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le +droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est +clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois +cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon +esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un +peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous +pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et +que je voudrais que vous le fussiez aussi _intérieurement_, c'est-à-dire +bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà +assez... + + +»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre +ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et +les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses +bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous +savez. + +»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je +m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui; +mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la +fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon[7]; +faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.» + + [Note 7: Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le + membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort + il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée + Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.] + +C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient +la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814, +celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis, +et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les +occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus +agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une +manière absolue. + +Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des +souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si +touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la +chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui, +comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une +délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre +constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais +l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule; +beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui +semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes +de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu +défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique +contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis +personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la +nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de +mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs, +mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir +délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de +l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui +se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun +s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en +disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On +dira: «Ouf!» + + [Note 8: Dans une autre publication, les impressions et + les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de + sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra + toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors, + de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait + en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il + écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand + succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de + ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères, + et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une + forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon + père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans + le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement, + de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un + sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et + ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse, + est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand + l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de + ses chansons politiques du commencement de la Restauration. + Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de + vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est + difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse, + rares pour un jeune homme de dix-huit ans: + + LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME + + AIR: _Croyez-moi, buvons à longs traits_. + + Ainsi parlait une marquise, + Une marquise d'autrefois, + Qui fit sa première sottise + En mil sept cent cinquante-trois. + «Ah! disait-elle, quand j'y pense, + Je voudrais m'y revoir encor: + C'était vraiment le siècle d'or, + Moins le costume et l'innocence. + + Croyez-moi, c'était le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + Mise au couvent selon l'usage, + Grâce aux leçons du tentateur, + De mes questions avant l'âge + J'effrayais notre directeur. + Un frère de soeur Cunégonde, + Le marquis, venait au parloir. + Il m'apprit ce qu'il faut savoir + Pour se présenter dans le monde. + + Croyez-moi, c'était le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + Il fit tant que, par convenance, + À m'épouser il fut réduit. + Je n'ai pas gardé souvenance + D'avoir vu son bonnet de nuit + + «Vous n'avez pas vu le bon temps; + Que je vous plains d'avoir vingt ans!» + C'était un seigneur à la mode. + Pour lui je n'avais aucun goût, + Et lui ne m'aimait pas du tout.... + Je n'ai rien vu de si commode. + + Mes enfants, c'était le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + Ce que j'ai vu ne peut se rendre. + Ah! les hommes sont bien tombés. + Tenez, je ne puis pas comprendre + Comment on se passe d'abbés. + Que j'ai vu d'âmes bien conduites + Par leur galante piété! + Sans eux j'aurais bien regretté + Qu'on ait supprimé les jésuites. + + Mes enfants, c'était le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + C'est un sot métier, sur mon âme, + Que d'être jolie aujourd'hui. + Je vois plus d'une jeune femme + Sécher de sagesse et d'ennui. + Plus d'un grand mois après la noce, + J'ai vu, certes j'en ai bien ri, + J'ai vu ma nièce et son mari + Tous deux dans le même carrosse! + Vous n'avez pas vu le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + Hélas! des plaisirs domestiques + Ignorant la solidité, + Petits esprits démocratiques, + Vous radotez de liberté. + Cette liberté qu'on encense + N'est rien qu'un rêve dangereux. + Ah! de mon temps, pour être heureux + C'était assez de la licence. + + Croyez-moi, c'était le bon temps: + Que je vous plains d'avoir vingt ans! + + Mais, sous un règne légitime, + Dédaignant de vaines clameurs, + Reprenez à l'ancien régime + Ses lois, afin d'avoir ses moeurs. + Alors, comme dans ma jeunesse, + Un chacun sera bon chrétien. + Vous voyez, je m'amusais bien, + Et n'ai jamais manqué la messe. + + Croyez-moi, c'était le bon temps! + Que je vous plains d'avoir vingt ans!] + + + + +V. + + +Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être +occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France +et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la +famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à +entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus, +du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence. +S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens +fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé +que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des +relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec +l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec +égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison. +Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa +dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de +connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La +reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des +Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de +Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les +projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car +l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge +gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la +famille Bonaparte fut à jamais rompu. + +Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de +décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu +s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la +France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la +liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que +les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec +autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint +un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis +que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les +événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que +les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes +les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce +grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en +péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la +France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à +songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir +personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné +d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que +le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient +tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que +l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat +qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles +se trouvait M. Pasquier. + +Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de +mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du +débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même +du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était +accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui +faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de +l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait +exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M. +Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de +tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui +d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez +elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa +soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus +grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la +cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements +et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu +et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris, +depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec +les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la +plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance +intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à +laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet +ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout +entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment +risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire +ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens? +Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et +madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie. +Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et +courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne +devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue +et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père +entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec +quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors +dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui +était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des +Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait +caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes +sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il, +quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une +âme.» + +Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez +son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était +inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux, +ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son +exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement +Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en +Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de +Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis +longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père +devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de +l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce, +tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le +pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année +1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île +d'Elbe. + +Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le +rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois +de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que +l'on a appelé les _Cent-Jours_; c'est là que mon père a commencé sa +carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles, +mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux +étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux, +attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la +nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps +que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était +nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet +emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans +l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours, +mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et +redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du +royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le +nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat +du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au +Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même +triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet +épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il +s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci, +un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des +opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation +officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait +fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux +mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces +Mémoires que ces Mémoires mêmes. + +C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est +pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui +suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant, +l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf +mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale, +arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus +guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société +fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses +propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins +royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré, +ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point +dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela; +il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui +disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une +fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle, +même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories, +sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire +avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les +sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement +des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et +un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour +résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique +libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes, +Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5 +septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux +qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au +préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne. +Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M. +de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment +mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces +événements sur les opinions de ma grand'mère: + +«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand +mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer +comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa +raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un +grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et +l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus +tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui +inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un +gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national; +de là une certaine acceptation des formes de la constitution +d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent +une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les +salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la +Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle +comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la +vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle +elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait +gouverner.» + + + + +VI. + + +Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma +grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de +société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois +plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer +sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature. +Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé +fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit. +Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine +s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles. +Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres +intitulé: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_. Tandis qu'elle y +travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les _Considérations +sur la révolution française_, ouvrage posthume de madame de Staël, et +elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés, +on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage, +conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions +de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que +d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise. +Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau +alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin +d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa +surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre +à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien +quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle +avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui +aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier +leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux +comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses +souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle +l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis +enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient +été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de +faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les +reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une +mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de +sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai +1818: + +«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je +m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très +exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant, +avec tous les cahiers de mon _Ambitieux_ autour de moi. Mais quelques +chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je +jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du +besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc +d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et, +comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me +semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me +reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et +aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.» + +La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait +les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait +dans les _Archives_[9] un article sur le livre de madame de Staël, le +premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent, +le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route, +comme on dit. + + [Note 9: _Archives philosophiques, politiques et + littéraires_, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet + article dans le recueil intitulé: _Critiques et Études + littéraires, ou Passé et Présent_, par Ch. de Rémusat, 2 vol. + in-18. Paris, 1857.] + +«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très +vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis +dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la +vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le _Moniteur_ page à page, +relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et +surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des +événements, mais surtout vos impressions à propos des événements. +Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les +illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes. +Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables, +indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une +aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au +fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors +devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement +l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de +ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en +puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous +perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance, +et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir +de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique +parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur +son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment +l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une +haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma +mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.» + +Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils: + +«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je +suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux +frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car, +mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle +qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à +me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les +choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie. +Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon +souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux +homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez +si bien _ma haine politique_ était toute prête à s'effacer pour faire +place à mes illusions premières.» + +Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les +difficultés de sa tâche: + +«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous +m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix +ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont +elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit +quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de +pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous +avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne +sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis +huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de +Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous +mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de +moi.» + +Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à +son fils: + +«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à +étudier _la Ligue_; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à +brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme, +mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que +d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas +assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon +temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les +événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas +trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents +pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que +je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour +ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce +sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...» + +«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui +je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus +loin que moi le talent d'être _vraie_, c'est son expression. Or donc, je +n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire, +et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre +1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il +arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de +moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins +malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a +été si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que +bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me +presse.» + +On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments +les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps +littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention +d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la +vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux, +l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions +libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont +donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années. +Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes +au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux +personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout +s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie +si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans +cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du _Tartufe_, à +Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du +XVIIe siècle, qui est devenu son _Essai sur l'éducation des femmes_, +donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même +une nouvelle dans le _Lycée français_[10]. + + [Note 10: _Lycée français ou Mélange de littérature et de + critique_, t. III, p. 281 (1820).] + +Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et +l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les +succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord +par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint +pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de +l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de +crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821, +très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui +l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger +prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce +jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses +découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent +pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux +conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre +d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du +duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle, +c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait +aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture +de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce +jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à +l'âge de quarante et un ans. + +Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses +amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre +eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M. +Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à +la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage, +par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de +quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se +diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité +que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808, +c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre +d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui +s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq +années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril +de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à +l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences +politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois +générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des +temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on +puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral +et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu +bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si +clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si +indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une +trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile +pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à +l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant +plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de +son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout +retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces +mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame +de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles: +«Honneur aux gens de bonne foi!» + +PAUL DE RÉMUSAT. + + + + +MÉMOIRES +DE +MADAME DE RÉMUSAT + + + + +INTRODUCTION + +PORTRAITS ET ANECDOTES. + + +Au moment où je commence ces Mémoires, je crois devoir les faire +précéder de quelques observations sur le caractère de l'empereur et des +différents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront +dans la tâche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me +serviront à me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que +j'ai reçues depuis l'espace de douze années. Je commencerai par +Bonaparte lui-même. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le même +aspect où il m'apparaît aujourd'hui: mes opinions _ont fait route_ avec +lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une récrimination +personnelle, qu'il ne me paraît pas possible de m'écarter de la mesure +que doit toujours garder la vérité. + + +NAPOLÉON BONAPARTE. + +Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son +buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares +et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre, +devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son +front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau +et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate, +devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son +menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et +la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande +prétention. + +Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement +ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression +mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard +devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il +désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne +pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa +physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait +habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté +plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au +milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé. +Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose +ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin, +et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses +valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui +ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la +moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait +tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre +valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété +recevait une preuve violente et positive de sa colère. + +J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de +Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait +pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle +qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que +donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur; +plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea +en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le +connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le +demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure +du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté +quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions +nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions. +Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de +madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les +bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et +se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de +revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux, +exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit +nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans +une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni +bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré +une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus +communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il +avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant +toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone, +et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent +s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont +toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme +qui a le plus médité sur les _pourquoi_ qui régissent les actions +humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se +découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il +n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on +agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours +les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses +conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une +fois. + +Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été +irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur +un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une +chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit. +Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de +prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce. +Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui +être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer +sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne +insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire, +et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire. + +Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même +temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait +de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé +sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel +souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé +l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les +Contemporaines_[11], «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la +délicatesse des sentiments et des usages de la société». + + [Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutôt + une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la + Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)] + +Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les +formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en +trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se +fondaient presque jamais les uns avec les autres. + +Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de +si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point +de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu +comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un +bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de +dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins +d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette +occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son +enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait +coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est +tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.» + +Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte +parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens +d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs +qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher +les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir +dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu +l'atteindre par le ridicule. + +On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité +à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans +la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu +constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout +courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on +n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses +aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée. + +Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à +Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre +nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la +guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il +s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne +craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la +supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet +entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant +tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions +plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les +circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur +le moment présent. + +--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à +prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire +noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des +nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que, +lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement +délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la +faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous +vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur +roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la +leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à +aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi +Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et +quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut +que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit +pris pour une lâcheté. + +--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne +craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au +fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon +caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à +tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, _je suis lâche, +moi, essentiellement lâche_; je vous donne ma parole que je +n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le +monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après +tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur +dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour +déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement +aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma +politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire +de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt +secret à m'entraîner dans cette démarche.» + +Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me +refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais +rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En +voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit. +Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de +Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire. +«J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte +s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination, +et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles +qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais. +Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit +qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon +secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils +sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.» +Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de +sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais +prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc +avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête +alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre +but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais +très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez +jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus +entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans +ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous +faisiez une action de dupe.» + +En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du +coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur +tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion +de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés, +je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien +avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer +complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être +arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près +les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la +paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne +lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils. + +Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui +arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur +le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il +s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant +vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma, +comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne +le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!» + +Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans +avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir, +bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend +toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme +presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la +trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus. + +L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les +aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur +infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui +semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette +civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon +l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute +sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne +lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne +sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un +bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut +présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse; +il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de +l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France, +la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui +environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens +d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à +connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les +généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour, +il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et +silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout +à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune +un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence. + +Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement +occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la +vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au +moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans +un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une +mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la +maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa +première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que +ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne +peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère +se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le +plus souvent. + +Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait, +par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une +grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui, +flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à +joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette +superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un +grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution +de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte +crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de +plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur +lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle. + +Malgré la préférence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux +deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme +de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il +repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme! «Vous devez, +lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies, et trouver tout +simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de +répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_. Je suis à part de +tout le monde, je n'accepte les conditions de personne.» Mais cette même +autorité dont il accablait ainsi celle qu'il dédaignait momentanément, +il s'en fallait de bien peu qu'il ne voulût encore l'exercer sur l'objet +de sa préférence passagère. Étonné de l'ascendant qui semblait vouloir +le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa +victoire autant qu'il lui était possible, et, promptement distrait après +l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la +confidence de son succès. + +L'esprit de l'empereur est la partie de lui-même la plus singulièrement +remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus étendu. +L'instruction n'y avait guère ajouté; car, au fond, il est ignorant, +n'ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. Mais il s'est +emparé vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le développe +d'une manière qui a pu en imposer souvent. + +La capacité de sa tête semble immense par le nombre de choses qui +peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez +lui, une seule idée en enfante mille autres, et le moindre mot +transporte sa conversation dans des régions toujours élevées, où la +saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais où l'esprit ne cesse de +se faire remarquer. + +C'était toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou +plutôt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs +monologues; non qu'il ne permît la réplique, quand il était en bonne +humeur, mais on comprendra que, pour quantité de raisons, il n'était pas +toujours très facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps +toujours militaire, avait coutume d'écouter ses moindres discours avec +la déférence que l'on doit à la consigne, et, plus tard, elle devint +trop nombreuse pour qu'on se souciât de se donner en spectacle, en +entreprenant de le réfuter, ou de lui servir comme de compère. + +J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement animé et +brillant; ses irrégularités grammaticales lui donnent même souvent une +force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalité de ses idées. +Il n'a pas besoin de second pour s'échauffer. Dès le moment où il entre +en matière, il part rapidement pour aller très loin, attentif cependant +à regarder s'il est suivi, et sachant gré à qui le comprend et +l'applaudit. Autrefois, savoir l'écouter était un moyen assez sûr et +fort commode de lui plaire. À peu près semblable à un acteur qui s'anime +par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il +cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens +que, par la raison qu'il m'intéressait fort lorsqu'il parlait, et que je +l'écoutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne +lui avais pas encore adressé peut-être deux phrases qui eussent un peu +de suite. + +Il aimait beaucoup à parler de lui, se racontait lui-même et se jugeait +sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti +de tout son caractère, il semblait quelquefois qu'il n'eût pas craint de +le soumettre à la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme +vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut +faire de ses défauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin +cette réflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'écrier avec une sorte +d'humeur: «Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions +mêmes vous échappent; car il trouve encore le moyen de les feindre, +quoiqu'elles existent réellement.» + +Il me revient à la pensée une scène qui montrera en effet à quel point, +quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme à la +plus grande colère. + +Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se +répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et +que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par +mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame +Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait +avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et, +lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui +paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une +dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et +leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul +soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait +ensuite après une légère révérence. + +Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc +réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait, +j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et +j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier +consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon, +fils aîné de son frère Louis. + +En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la +mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre +ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le +remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des +ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne +parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein. +Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant. + +Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se +relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus +frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint +parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout +cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une +voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment, +entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers +l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement +des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de +moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia +l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes +sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un +mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes +d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de +lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup +de peine à trouver des paroles pour lui répondre. + +Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique, +peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se +rendre maître de lui[12]. + + [Note 12: L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après + une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit: + «Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la + colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant + son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile + n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)] + +Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui +arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait +dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son +beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de +s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères. +Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à +Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver, +une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la +noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à +cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux +mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses +promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à +partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était +arrêté. + +Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu +de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce +que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante. +L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle +venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement +qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant +qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son +travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit. + +Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il +était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes +les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations; +puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière +conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant +cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui +demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs +polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement +de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce +bizarre interrogatoire. + +On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point +préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et, +lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se +souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles +d'un genre plus doux. + +Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la +jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée +pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y +mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient +sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère +présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame +Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la +compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait +souvent son fils. + +On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita +plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa +dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais +à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est +morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de +Talleyrand. + +Achevons ce portrait commencé. + +Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile +de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on +l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils +étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de +l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques +larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation +nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des +nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne +battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir +fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu +moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes. +Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un +étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette +expression, _la tête me tourne_. + +Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses +premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et +embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a +paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à +froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que +l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer +content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi +à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer +une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son +palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément +une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait +l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place, +c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé. +Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres. +Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques +où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne +m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il +avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible +du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la +puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme +vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province, +et, quand je mourrai, l'univers fera un grand _ouf!_» + +J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses +dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées +gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir +qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une +inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi +quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que +ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait +que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez +qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa +femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a +jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des +occasions de l'inquiéter. + +À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable, +en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle _une maison_, et que nous +réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les +premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps +après, de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma +maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque, +disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et +nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses +passagères et onéreuses avaient seules causé. + +Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma +mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui +compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du +caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus +belles années de ma vie. + + +LA MÈRE DE BONAPARTE. + +Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767, +Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au +rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait +existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île, +et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est +bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf. +Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans +le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en +France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de +Brienne. + +Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame +Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres +enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire +les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point +qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort +scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de +Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient +à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par +quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de +toute la Provence. + +Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son +fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle +le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne +cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le +monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang +où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la +chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son +frère, le cardinal Fesch. + +On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se +montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour +fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez +grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis, +ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu +archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des +devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé +une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand +ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres +obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que +l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de +religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame +Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques +détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une +protection utile et soutenue auprès du pape[13]. + + [Note 13: Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en + 1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est + mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)] + + +JOSEPH BONAPARTE. + +Joseph, né en 1768, avec une jolie figure et un goût décidé pour les +femmes, a toujours été distingué par des manières plus douces que celles +de ses frères. Mais il a comme eux la même affectation de fausseté; son +ambition, quoique moins développée que celle de Napoléon, s'est fait +voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours été +au-dessous des situations, difficiles à la vérité, où on l'a porté. En +1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se +déclarât étranger à la succession au trône de France: il s'y refusa. Il +a toujours montré une grande ténacité à conserver ce qu'il appelait ses +droits, il se croyait appelé à reposer les Français de l'agitation où +les mettait l'activité de son frère; il entendait mieux que lui la +manière de réussir par des formes affables, mais il ne savait point +inspirer de confiance. Il a de la facilité dans la vie intime; il n'a eu +d'habileté ni sur le trône de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est +vrai qu'il ne lui était permis de régner qu'à la façon d'un lieutenant +de Napoléon. Dans ces deux pays, il n'a inspiré ni estime ni animosité +qui lui fût personnelle[14]. + + [Note 14: Joseph Bonaparte est mort à Florence le 28 + juillet 1844. (P. R.).] + +Sa femme, fille d'un négociant de Marseille nommé Clary, est la plus +simple et la meilleure personne du monde. Laide, chétive, timide et +silencieuse, elle n'a joué aucun rôle soit à la cour de l'empereur, soit +lorsqu'elle a successivement porté deux couronnes que vraisemblablement +elle a perdues sans regrets. De cette union sont nées deux filles. Toute +cette famille est établie maintenant dans l'Amérique septentrionale. + +La soeur de madame Joseph Bonaparte avait épousé le général Bernadotte, +aujourd'hui roi de Suède. Celle-ci, dont le caractère avait quelque +originalité, s'étant prise, avant son mariage, d'un sentiment très vif +pour Napoléon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les +restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné +de quitter la France. Elle demeure encore à Paris dans ce moment, où +elle vit très incognito[15]. + + [Note 15: La reine de Suède est morte il y a peu + d'années, après avoir longtemps habité à Paris, rue + d'Anjou-Saint-Honoré. (P. R.)] + + +LUCIEN BONAPARTE. + +Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le goût des arts et d'une certaine +littérature se développa chez lui de bonne heure. Député de la Corse, +quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors +remarqués, entre autres celui qu'il prononça le 22 septembre 1798, +anniversaire de la fondation de la République. Il y proclama le voeu que +chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dépôt de la +constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre +tout Français qui tâcherait de rétablir la royauté. Le général Jourdan, +exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient +d'un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien +rappela qu'il existait un décret qui prononçait _la mise hors la loi_ de +quiconque oserait porter atteinte à l'inviolabilité de la représentation +nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son +frère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter +les fondements de l'élévation de leur famille. Il y avait pourtant +quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être +que, s'il eût conservé de l'influence sur son frère, il eût mis des +obstacles à l'accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire. +Cependant il parvint à lui faire arriver jusqu'en Égypte des nouvelles +de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida +ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du 18 brumaire +1799. + +Depuis cette époque, Lucien fut d'abord ministre de l'intérieur, puis +ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le +premier consul. Bonaparte n'aimait guère le souvenir des services qu'on +lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur +dans leurs fréquentes altercations. + +Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la +Paix, et contribua au traité de Badajoz[16], qui, pour cette fois, sauva +le Portugal de l'invasion. Il reçut en récompense des sommes +considérables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portées +jusqu'à cinq cents millions. Il eut aussi à cette époque le projet de +marier Bonaparte à une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par +affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux +républicains qu'il ménageait encore, repoussa l'idée de ce mariage qu'on +eût conclu au moyen du prince de la Paix. + + [Note 16: Le 6 juin 1801. (P. R.)] + +En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de +Toulon, avait épousé la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles +et mourut au bout de quelques années. L'aînée de ses deux filles fut +rappelée en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses +affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le +prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien. Mais +cette jeune personne, logée chez sa grand'mère, écrivit trop franchement +à son père les impressions qu'elle recevait à la cour de son oncle; elle +se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été +ouvertes, elles irritèrent l'empereur, qui la renvoya en Italie. + +En 1803, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait +même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de madame +Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya à Saint-Domingue, où +il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint à se faire épouser, +malgré l'opposition du premier consul. La mésintelligence des deux +frères éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au +printemps de 1804, et s'établit à Rome. + +On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut +adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore, +après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après +le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains, +et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée. +Lucien est né en 1775[17]. + + [Note 17: Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin + 1840. (P. R.)] + + +LOUIS BONAPARTE. + +Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont +été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des +moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres, +appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des +principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation +de celle de ses frères. + +Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant +quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une +complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont +flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne +sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille +se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs +occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les +circonstances lui ont offertes. + +On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de +ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée +par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant +fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie. + +Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces +Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de +lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de +Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille. + + +MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE. + +Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame +Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y +attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il +revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit +venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever, +et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier +à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se +maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il +conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres +fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et +qu'elle conservait avec soin. + +De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution +commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le +commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les +armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme. + +J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la +Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était +bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il +lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort +compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses +manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon +père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en +relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des +environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de +campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune +Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre +visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques +petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son +ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor. +Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de +diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant +diadème qui semblait l'écraser! + +Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour +échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la +société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant +devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et +condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle +échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune +distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans +la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame +de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le +luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire; +sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme +particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits; +son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de +mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du +rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était +parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses +mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à +elle ce vers de la Fontaine: + + Et la grâce plus belle encor que la beauté. + +Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait; +et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a +toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la +jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée. + +À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté; +de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et +de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire. + +Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et +coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce +qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle +possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les +choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité +utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement, +elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle +a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de +quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et +n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être +à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle +eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et +recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs, +légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion +prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la +grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus. +Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais +elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne +pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui +imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait +personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé +lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques +influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale, +une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux +employaient habilement tour à tour. + +On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie; +elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux +d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt, +qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma +mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la +veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu. + +Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa +jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux, +embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez +étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte +d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont +elle a tant souffert depuis. + +J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première +campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait +sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été +assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture +presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et +confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments +si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un +amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne +mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un +contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de +M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de +se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des +hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une +armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte +écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les +plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres +que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité +où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée. +Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser +payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain, +Wurmser était battu. + +L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette +belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la +richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans +mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à +toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a +pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où +l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une +conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on +peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et +d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et +de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur. +Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt +menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de +dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces +mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que +Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque +influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu +davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé. + +Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut +obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du +Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et +difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par +Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait +prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi +Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées, +tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame +Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de +Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une +terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la +détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce +que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos +amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir. +Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu +indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un +grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères, +enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait +presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère +eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais +perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais +mariée depuis un an. + + [Note 18: Madame de Vergennes était très liée avec M. + Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine, + homme riche et intelligent qui a introduit en France un des + premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle + fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la + Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec + madame de Beauharnais. (P. R.)] + +Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse +quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors +son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une +Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie, +envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et +particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le +vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les +murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés +de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun +des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil +butin. + +À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des +moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle +cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de +cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée +de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que +trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de +son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur +Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa +résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu +fortement à Bonaparte. + +Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il +revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses +lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste +pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa +maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de +voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a +retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle +est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le +presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne +s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en +son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond +silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans +cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance, +vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je +le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui +montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche +amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont +Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation +éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait +bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne +porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon +fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je +dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous +fais mes adieux.» + +Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit +ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses +genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame +Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son +beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher +Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna +qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement +raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit. + +Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame +Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit +encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette +journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux +pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui +répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît +cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha +et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin. + +Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et +gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse +naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des +émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame +Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française +du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans +plusieurs chapitres de ces Mémoires. + +Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une +vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des +droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue +de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre +elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince +Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif +et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son +instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de +Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà +ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil +fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure +qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont +naturellement à la raison. + +La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de +l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de +son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de +Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet +avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni +présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le +faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur +a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son +beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans +illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre +ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en +aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque +l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier +comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du +divorce, Eugène eut une attitude fort noble. + +Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie, +aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe +l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait +survécu à celle de sa famille. + +Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé +de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes +les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans +l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout. +Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de +rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse +les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont +personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de +philosophie. + +La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en +1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la +moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des +Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à +intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas +trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des +mensonges qui ont flétri sa vie[19]. + + [Note 19: On sera peut-être surpris en lisant dans ces + Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma + grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en + parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion + contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son + fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs + à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive + souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la + jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la + consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne + modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de + la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans + cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des + observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes + de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de + sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que, + sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur + austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se + modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel + d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait + causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien + que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été + maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît + scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques + lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait + autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là + quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il + devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans + et les journaux. Mais peut-être la licence des productions + légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres + sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas + user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)] + +Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un +esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son +âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que +la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples +dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame +Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse, +une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort +belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne +heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits. + +Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante +du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux +usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée +presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère +qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances +sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui, +lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut +guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne +remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien +conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les +règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations +difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement +sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes +qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui +créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts +qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus +surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite +des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des +maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et +outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y +abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point +d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de +très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et +elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des +femmes. + +La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié +qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès, +de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces +touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.» + +Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat +d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse +qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que +l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista +encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui +pair de France. + +M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation; +il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage +mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu +de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté, +sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant +celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de +Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune +fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux, +et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi. +C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être +prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné. + +Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà +distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et +crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte +se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut +inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou +un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour +Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa +belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il +se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame +Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva +une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme +qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait +une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il +devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à +l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même +elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui +étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à +l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie, +et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle +n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de +déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût +aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la +coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord, +disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec +une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence +ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée; +il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une +fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis +sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir +poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il +voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et +une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte; +nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous +regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces +insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes; +il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour +échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il +ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni +des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner. + +Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme +toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes +qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse +obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération +de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et +capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus +par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse, +ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et +qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna +qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y +demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame +Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes, +et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce +que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon +de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet +d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que +cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul +avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public +accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis, +qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et +justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme +m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard. +Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense +de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes +renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut +facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de +son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point +prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait +profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait +d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les +accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient +toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme +juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût +pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois, +me force de croire à la vertu.» + + + + +LIVRE PREMIER + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +(1802-1803.) + + +Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général +Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du +palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de +Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et +Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte. + + +Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit[20], je ne +chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à +s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai +simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain +nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris +part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte +d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt +années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements. +Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans +leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres +sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la +puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme +sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui +les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution, +qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre +nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa +conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la +voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou +moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même +pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les +uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit +sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il +prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux. + + [Note 20: 1818. (P. R.)] + +Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles, +entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti +qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on +appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors à chacun +de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en +dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur +conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et +communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen +de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort +qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette +conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la +mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune, +l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et +permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une +place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à +la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir, +c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde +entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et +que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et +employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos +frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa +puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque +avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son +propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité +de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre +malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus +naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il +s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira; +d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se +rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin +les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les +vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils +prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi; +elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré +quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de +préférence à tout. + +Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières +années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la +bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi, +qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je +pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait +encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de +nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des +plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de +la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas! + +Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même +aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte +point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un +sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps +qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne +se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti +sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis, +pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile; +car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à +l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés +qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus +de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté +qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions +profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute, +il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements +seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve +toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de +n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne +peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur +lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter. + +Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les +faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de +prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à +s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire +l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si +étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite +toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour +ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur +généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux +courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il +faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en +passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à +pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré, +du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la +fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.» + +En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me +sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction +à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir +davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un +récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout +ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui +précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et +ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus +forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et +pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des +faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai +vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas +toujours aussi vrais que sincères. + +J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame +Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les +jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la +Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache +révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très +distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et +dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude +pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux +l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si +violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de +l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement +aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements +de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne +m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et +demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le +grand monde. + +Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec +un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais +naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une +certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers +temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne +manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur +devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit +précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer +à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué. + +J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte +pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue, +jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur +avec un de nos parents[21], rentré secrètement et encore compris sur la +liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire +fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante +adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une +certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de +Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul. +Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous +nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps[22] après le jour où +Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa +femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons, +petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.» + + [Note 21: Ce parent émigré était M. Charles de Ganay, + fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et + cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député + et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne + sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle + Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général + Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches + de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très + heureusement perpétués. (P. R.)] + + [Note 22: C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII) + que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu + plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)] + +Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du +rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le +général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation. + +L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble. +On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne +grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire +de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de +toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les +lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires +ont pris toute la place.» + +Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque +toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui +venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait +sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait +tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche +et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la +mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les +usages de la société. + + [Note 23: Hortense de Beauharnais avait épousé Louis + Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)] + +Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après +quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui +étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins +occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux +étaient frappés pour la première fois. + +Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps +quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes +l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre +quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M. +de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer +dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère +et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil +d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions +guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de +notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour +moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à +coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma +soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à +M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et +très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos +relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame +Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas +longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai +sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma +famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se +résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui +suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il +s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de +son nouvel emploi. + +Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur +du palais: + +«Madame, + +»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte +les honneurs du palais. + +»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos +principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la +politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient +au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce +témoignage de son estime et de sa confiance. + +«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.» + +C'est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière +cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l'on +se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles, qui +étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait +quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au +lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un +souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation, +pourvu qu'elle ne gênât point ses allures particulières; aussi +faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du cérémonial. +D'ailleurs, il était convaincu qu'on séduit les Français par l'éclat des +pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des +militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait déjà mis une distance +marquée entre lui et les deux autres consuls; et de même que, dans les +actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole: _Par arrêté +des consuls, etc._, on ne voyait à la fin que sa signature seule, de +même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud, +recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne +paraissait en public qu'accompagné d'une garde nombreuse, ne permettait +à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin +commençait à donner à sa femme un rang dans l'État. + +Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate +qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits +qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de +camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes +les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le +consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan +secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à +peu les idées de ses gens d'épée, en attirant par des faveurs ceux qui +tenaient à d'autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d'esprit, d'une +instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien +répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut +promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce +qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu'on sût pour lui ce qu'il +ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages +qu'il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les +habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il +était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette +manière inusitée de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux +militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls +favorisés, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse +de formes acquise sur les champs de bataille; notre présence les +inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j'étais beaucoup plus formée que +leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde, +craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en +présence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, animée et +vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible +aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant +de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau +souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris +promptement plaisir à l'écouter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait +comme la femme de son choix; elle était flattée d'avoir conquis sur ma +mère, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher à elle une personne tenant +à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui +vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets +intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j'eusse +pu être sa fille[24], souvent j'étais en état de lui donner de bons +conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait +envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes +aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu'il fallut +nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des +manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en +évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de +notre faveur du crédit. + + [Note 24: L'impératrice Joséphine est née à la Martinique + en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et + s'était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari, + elle épousa civilement le général Bonaparte, le 9 mars 1796, + et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)] + +M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour _hérissée_ avec simplicité +et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement +justice, et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les +femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi, +quelques-unes très belles; elles étalaient un grand luxe; mon visage, +que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma +toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs +côtés; et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette +sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand +nous serions en sa présence, et que, moi, je me chargerais du soin de +plaire à son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai déjà dit que, +pour cela, il ne s'agissait guère que de savoir l'écouter. + +Il n'entre que bien peu d'idées politiques dans une tête de femme de +vingt-deux ans. J'étais donc à cette époque sans aucune espèce d'esprit +de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que +Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait +un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la +France, se livrait aux espérances qu'il était alors permis de concevoir. +Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la Révolution, sachant gré +au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des +jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la +patrie. Les essais qu'on avait faits de la liberté à plusieurs reprises +inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu +raisonnée; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait +de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en +général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir +d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et +de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne +puis m'empêcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions +que j'éprouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes +pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d'une +comparaison familière à Bonaparte lui-même, _on regarde toutes choses au +travers d'un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu_, +disait-il, _ce voile s'épaissit en avançant jusqu'à ce qu'il devienne à +peu près noir_. Hélas! lui-même n'a pas tardé à rendre sanglant celui au +travers duquel la France se plaisait à le contempler. + +Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'établis pour la première +fois à Saint-Cloud, où était alors le premier consul. De quatre dames +que nous étions[25], nous passions, chacune l'une après l'autre, une +semaine auprès de madame Bonaparte. Il en était de même pour ce qu'on +appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et +des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud; +il tenait toute la maison avec un ordre extrême; nous dînions chez lui. +Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par +semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux +Tuileries de grands dîners de cent couverts qu'on donnait dans la +galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place +ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil, +et aussi les étrangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous étions +encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amené un grand nombre +d'Anglais à Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils +excitaient une grande curiosité. + + [Note 25: Mesdames de Talhouet, de Luçay, Lauriston et + moi.] + +Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Le premier +consul aimait que les femmes fussent parées, et, soit calcul, soit goût, +il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames +Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, était à +Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des +costumes aux différents corps, les uniformes étaient riches, et cette +pompe, qui succédait à un temps où l'affectation de la saleté presque +dégoûtante s'était jointe à celle d'un civisme incendiaire, semblait +encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n'avait +point perdu le souvenir. + +Il me semble que le costume du premier consul à cette époque mérite +d'être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes +de sa garde; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues, +que, dans les grandes cérémonies, ils revêtiraient tous trois un habit +rouge brodé d'or, en velours l'hiver, en étoffe l'été. Les deux consuls +Cambacérès et Lebrun, âgés, poudrés et bien tenus, portaient cet habit +éclatant avec des dentelles et l'épée, comme autrefois on portait +l'habit habillé. Bonaparte, que cette parure gênait, cherchait à y +échapper le plus possible. Ses cheveux étaient coupés, courts, plats et +assez mal rangés. Avec cet habit cerise et doré, il gardait une cravate +noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes; +quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste +d'uniforme, l'épée d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de +soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient +ainsi la tournure la plus étrange, dont personne cependant ne se fût +avisé de se moquer. Lorsqu'il est devenu empereur, on lui a fait un +habit de cérémonie avec un petit manteau et un chapeau à plumes qui lui +allaient très bien. Il y joignit un magnifique collier de l'ordre de la +Légion d'honneur tout en diamants. Les jours ordinaires, il ne portait +jamais que la croix d'argent. + +Je me souviens que, la veille de son couronnement, les nouveaux +maréchaux, qu'il avait créés peu de mois auparavant, vinrent lui faire +une visite, tous revêtus d'un très bel habit. L'étalage de leur costume, +en opposition avec le simple uniforme dont il était habillé, le fit +sourire. Je me trouvais à quelques pas de lui, et comme il vit que je +souriais aussi, il me dit à demi-voix: «Le droit d'être vêtu simplement +n'appartient pas à tout le monde.» Quelques instants après, les +maréchaux de l'armée se disputaient sur le grand article des préséances, +et venaient demander à l'empereur de régler l'ordre de leur rang dans la +cérémonie. Au fond, leurs prétentions s'appuyaient sur d'assez beaux +titres, car chacun d'eux énumérait ses victoires. Bonaparte les écoutait +et s'amusait encore à chercher mes regards: «Il me semble, lui dis-je, +que vous avez aujourd'hui donné comme un coup de pied sur la France, en +disant: «Que toutes les vanités sortent de terre!»--Cela est vrai, me +répondit-il, mais c'est qu'il est très commode de gouverner les Français +par la vanité.» + +Revenons. Dans les premiers mois de mon séjour, soit à Saint-Cloud, soit +à Paris, durant l'hiver, la vie me parut assez douce. Les journées se +passaient d'une manière fort régulière. Le matin, vers huit heures, +Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet; à +Paris il redescendait chez elle pour déjeuner; à Saint-Cloud, il +déjeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied +avec ce cabinet. Pendant ce déjeuner, il recevait des artistes, des +comédiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie. +Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu'à six heures. +Madame Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matinée +un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les +maris tenaient au gouvernement, soit celles qu'on appelait _de l'ancien +régime_, qui ne voulaient point avoir, ou paraître avoir, de relations +avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des +radiations ou des restitutions. Madame Bonaparte accueillait tout le +monde avec une grâce charmante; elle promettait tout et renvoyait chacun +content. Les pétitions remises s'égaraient bien ensuite quelquefois, +mais on lui en rapportait d'autres, et elle ne paraissait jamais se +lasser d'écouter[26]. + + [Note 26: Mon père, né en 1797, était bien jeune à + l'époque que retracent ces Mémoires. Il avait pourtant un + souvenir très précis d'une visite que sa mère lui fit faire + au palais, et voici comment il l'a racontée: «Le dimanche, on + me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir, de la + fenêtre des femmes de chambre, la revue des troupes dans le + Carrousel. Un grand dessin d'Isabey, qui a été gravé, fait + connaître exactement ce que ce spectacle avait de plus + curieux. Un jour, après la parade, ma mère vint me prendre + (il me semble qu'elle avait accompagné madame Bonaparte + jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un + escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes + yeux. Un d'eux lui parla, il descendait; il était en uniforme + d'infanterie. «Qui était-il?» demandai-je quand il eut passé. + C'était Louis Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un + jeune homme portant l'uniforme bien connu des guides. + Celui-là, je n'avais pas besoin de demander son nom. Les + enfants d'alors connaissaient les insignes des grades et des + corps de l'armée, et qui ne savait qu'Eugène Beauharnais + était colonel des guides? Enfin nous arrivâmes dans le salon + de madame Bonaparte. Il ne s'y trouvait d'abord qu'elle, une + ou deux dames, et mon père avec son habit rouge brodé + d'argent. On m'embrassa probablement, on dut me trouver + grandi, puis on ne s'occupa plus de moi. Bientôt entra un + officier de la garde des consuls. Il était de petite taille, + maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J'étais + assez bien stylé sur l'étiquette pour trouver qu'il se + remuait beaucoup, et qu'il agissait sans façon. Entre autres + choses, je fus surpris de le voir s'asseoir sur le bras d'un + fauteuil. De là, il parla d'assez loin à ma mère. Nous étions + en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque + hâve, avec ses teintes jaunâtres et bistrées. Nous nous + approchâmes de lui pendant qu'il parlait. Quand je fus à sa + portée, il fut question de moi; il me prit par les deux + oreilles et me les tira assez rudement. Il me fit mal, et + ailleurs qu'en un palais j'aurais crié. Puis, se tournant + vers mon père: «Apprend-il les mathématiques?» lui dit-il. On + m'emmena bientôt. «Quel est donc ce militaire? demandai-je à + ma mère.--Mais c'est le premier consul!» Tels sont les débuts + de mon père dans la vie de courtisan. Il n'a d'ailleurs vu + l'empereur qu'une autre fois, dans des circonstances + analogues, étant aussi tout enfant. (P. R.)] + +À six heures, à Paris, on dînait; à Saint-Cloud, on s'allait promener, +le consul seul en calèche avec sa femme, nous dans d'autres voitures. +Les frères de Bonaparte, Eugène de Beauharnais, ses soeurs, pouvaient se +présenter à l'heure du dîner. On voyait venir quelquefois madame Louis, +mais elle ne couchait jamais à Saint-Cloud. La jalousie de Louis +Bonaparte et son extrême défiance la rendaient craintive et déjà assez +triste à cette époque. + +On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napoléon, celui qui +est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il +avait placé de l'avenir sur sa tête. Peut-être n'était-ce que pour cela +qu'il le distinguait; car M. de Talleyrand m'a raconté que, lorsque la +nouvelle de sa mort arriva à Berlin, Bonaparte se montra si peu ému, +que, prêt à paraître en public, M. de Talleyrand s'empressa de lui dire: +«Vous oubliez qu'il est arrivé un malheur dans votre famille et que vous +devez avoir l'air un peu triste.--Je ne m'amuse pas, lui répondit +Bonaparte, à penser aux morts.» Il serait assez curieux de rapprocher +cette parole du beau discours de M. de Fontanes, qui, chargé à cette +époque de parler sur les drapeaux prussiens rapportés en pompe aux +Invalides, rappela si bien et d'une manière si oratoire la majestueuse +douleur d'un vainqueur, oubliant l'éclat de ses victoires pour donner +des larmes à la mort d'un enfant[27]. + + [Note 27: Voici les lettres que l'empereur écrivait à + propos de la mort de cet enfant, au mois de mai 1807. Il + était à Finckestein, et il écrivait à l'impératrice + Joséphine: + + «Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce + pauvre Napoléon; tu peux comprendre la peine que j'éprouve. + Je voudrais être près de toi pour que tu fusses modérée et + sage dans ta douleur. Tu as eu le bonheur de ne jamais perdre + d'enfant; mais c'est une des conditions et des peines + attachées à notre misère humaine. Que j'apprenne que tu as + été raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu + accroître ma peine? Adieu, mon amie.» Quelques jours plus + tard, le 20 mai, il écrivait à la reine de Hollande: «Ma + fille, tout ce qui me revient de la Haye m'apprend que vous + n'êtes pas raisonnable. Quelque légitime que soit votre + douleur, elle doit avoir des bornes. N'altérez point votre + santé, prenez des distractions, et sachez que la vie est + semée de tant d'écueils et peut être la cause de tant de + maux, que la mort n'est pas le plus grand de tous.» Il + écrivait le même jour à M. Fouché: «La perte du petit + Napoléon m'a été très sensible. J'aurais désiré que ses père + et mère eussent reçu de la nature autant de courage que moi + pour savoir supporter tous les maux de la vie. Mais ils sont + plus jeunes et ont moins réfléchi sur la fragilité des choses + d'ici-bas.» (P. R.)] + +Après le dîner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions +monter. Selon qu'on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la +conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus +ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait +quelque audience particulière, recevait quelque ministre et se couchait +de fort bonne heure. Madame Bonaparte jouait pour finir la soirée. Entre +dix ou onze heures, on venait lui dire: «Madame, le premier consul est +couché,» et alors elle nous congédiait. + +Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires +publiques. Duroc, Maret, alors secrétaire d'État, les secrétaires +particuliers étaient tous impénétrables. La plupart des militaires, +pour éviter de parler, je crois, s'abstenaient de penser; en général, +dans l'habitude de cette vie, il y avait peu de dépense d'esprit à +faire. + +Comme j'arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que +Bonaparte inspirait à ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je +n'éprouvais pas devant lui autant d'embarras que les autres, et je +n'avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté +assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, par toute +la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me +doutai pas d'abord, dont je m'amusai ensuite, et qu'il fallut finir par +tâcher d'éviter. On va voir qu'on ne pouvait guère l'acquérir à meilleur +marché. + +Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui +travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c'était +particulièrement l'étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis, +qu'il l'avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Le premier +consul, se retournant vers l'une de mes compagnes, lui dit en riant: «Je +parie bien que vous ne savez guère ce que c'est que +Montesquieu?--Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n'a pas lu _le Temple +de Gnide_?» À cette parole, Bonaparte partit d'un grand éclat de rire, +et je ne pus m'empêcher de sourire. Il me regarda et me dit: «Et vous +madame?» Je répondis tout naturellement que je ne connaissais point _le +Temple de Gnide_, que j'avais lu les _Considérations sur les Romains_, +mais que je pensais bien que ni l'un ni l'autre ouvrage n'avait été le +catéchisme dont M. de Rémusat parlait. «Diable, me dit Bonaparte, vous +êtes une savante.» Cette épithète m'embarrassa, et je sentis que je +courais le risque qu'elle me restât. Un moment après, madame Bonaparte +parla de je ne sais quelle tragédie qu'on donnait alors. Le premier +consul passa en revue à ce propos les auteurs vivants, et parla de +Ducis, dont il n'aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos +poètes tragiques, et dit qu'il voudrait pour tout au monde avoir à +récompenser l'auteur d'une belle tragédie. Je m'avisai de dire que Ducis +avait gâté l'_Othello_ de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant +de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes, +silencieuse et attentive. Bonaparte n'entendait pas trop qu'on louât +quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de +temps; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort +commune; mais j'avais nommé Shakspeare, j'avais un peu tenu tête au +consul, j'avais loué un auteur anglais, quelle audace! quel prodige +d'érudition! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans +le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l'effet d'une +supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement +acquérir l'embarras! + +Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j'y +trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et +de gens distingués qui causaient d'une manière attachante, et je +souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la +cour dont je faisais partie. + +Mais cette habitude d'un silence presque complet nous préservait, au +moins à peu près à cette époque, de ce qu'on appelle dans le monde _les +caquets_. Les femmes n'avaient aucune coquetterie, les hommes étaient +incessamment tendus vers les devoirs de leur place, et Bonaparte, qui +n'osait alors se livrer à toutes ses fantaisies, et qui croyait que les +apparences de la régularité devaient lui être utiles, vivait de manière +à m'abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il +paraissait aimer beaucoup sa femme; elle semblait lui suffire. Cependant +je ne tardai pas à découvrir à cette dernière des inquiétudes qui me +surprirent. Elle avait un grand penchant à la jalousie. L'amour n'en +était pas, je pense, le premier motif. C'était un malheur grave pour +elle que l'impossibilité où elle se trouvait de donner des enfants à son +époux; il en témoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait +pour son avenir. La famille du consul, toujours animée contre les +Beauharnais, appuyait sur cet inconvénient. Tout cela produisit des +orages passagers. Quelquefois, je trouvais madame Bonaparte en larmes, +et alors elle se livrait à l'amertume de ses plaintes contre ses +beaux-frères, contre madame Murat et contre Murat, qui cherchaient à +assurer leur crédit en excitant chez le consul des fantaisies passagères +dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue. Je l'engageais à +demeurer calme et modérée. Il me fut facile de voir promptement que, si +Bonaparte aimait sa femme, c'est que sa douceur accoutumée lui donnait +du repos, et qu'elle perdrait de son empire en l'agitant. Au reste, +durant la première année que je fus dans cette cour, les légères +altercations qui survinrent dans ce ménage se terminèrent toujours par +des explications satisfaisantes et un redoublement d'intimité. + +Depuis cette année 1802, je n'ai jamais vu le général Moreau chez +Bonaparte; ils étaient déjà à peu près brouillés. Le premier avait une +belle-mère et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait +souffrir l'esprit d'intrigue chez les femmes. D'ailleurs, une fois, la +mère de madame Moreau, étant à la Malmaison, s'était permis des +plaisanteries amères sur une intimité scandaleuse qu'on soupçonnait +entre Bonaparte et sa jeune soeur Caroline, qui venait de se marier. Le +consul n'avait point pardonné de tels discours; il avait affecté de +maltraiter la mère et la fille. Moreau s'était plaint, on l'avait +échauffé sur sa propre situation; il vivait dans la retraite, entouré +d'un cercle qui l'irritait journellement, et Murat, chef d'une police +secrète et active, épiait des mécontentements auxquels il n'eût pas +fallu donner d'importance, et portait sans cesse aux Tuileries des +rapports malveillants. + +C'était un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa +défiance naturelle que cette multiplication des polices de son +gouvernement. Ces polices s'épiaient les unes les autres, se +dénonçaient réciproquement, cherchaient à se rendre nécessaires, et +l'entouraient incessamment de soupçons. Depuis l'événement de la machine +infernale, dont M. de Talleyrand avait profité pour faire déplacer +Fouché, la police avait été remise aux mains du grand juge Régnier. +Bonaparte pensait qu'il se donnerait une apparence de libéralisme et de +modération en supprimant ce ministère de la police, invention toute +révolutionnaire. Il s'en repentit bientôt, et le remplaça d'abord par +une multitude d'espionnages qu'il garda même encore après avoir +réintégré Fouché. Son préfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors +commandait la gendarmerie d'élite, Maret, qui avait aussi une police +secrète à la tête de laquelle était M. de Sémonville, et d'autres que +j'ignore, étaient devenus comme la monnaie du ministère détruit. Et +Fouché lui-même, possédant parfaitement l'art de se rendre nécessaire, +ne tarda pas à rentrer secrètement dans la faveur du premier consul, et +parvint à se faire nommer une seconde fois. Le procès du général Moreau, +qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le +verra dans la suite. + +Dès ce temps, Cambacérès et Lebrun, second et troisième consuls, avaient +très peu de part à l'administration du gouvernement. Le dernier, déjà +âgé, n'inquiétait Bonaparte en aucune manière. L'autre, magistrat +distingué, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du +conseil d'État, ne se mêlait que des discussions de certaines lois. +Bonaparte tirait parti de ses connaissances, et se fiait avec raison, +pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa +minutieuse vanité. En effet, Cambacérès, charmé des distinctions qui lui +étaient accordées, en jouissait avec une puérilité qu'on flattait tout +en s'en moquant. Sa faiblesse d'amour-propre sur quelques points a fait +souvent une partie de sa sûreté. + +Au temps dont je parle, M. de Talleyrand était en fort grand crédit. +Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non +seulement il réglait les affaires étrangères et déterminait, +principalement à cette époque, les nouvelles constitutions d'État qu'on +donnait à l'Allemagne, sorte de travail qui a jeté les fondements de son +immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens +avec Bonaparte, et le poussait à toutes les mesures qui pouvaient +fonder sa puissance sur des bases réparatrices. Dès ce temps, je suis +sûre qu'il était souvent question entre eux des mesures à prendre pour +rétablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la +conviction intime que lui seul convenait à la France. D'ailleurs, il +devait y retrouver les habitudes de sa vie, et s'y replacer sur un +terrain qui lui était connu. Les avantages et les abus qui ressortent +des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit. + +Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire +de lui me donnait de grandes préventions. Mais dès lors je fus frappée +de l'élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes +rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours +au milieu d'eux avec le caractère indélébile d'un grand seigneur. Il +imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice, +dont personne ne pouvait se défendre. Il s'arrogeait seul le droit de +railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de +Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un +caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein; il les a +conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la +puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter +les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a +souvent nui à ce qu'il a fait. + +Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui; je m'en +défiais vaguement, mais je m'amusais à l'entendre et à le regarder agir +avec une aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à +toutes ses manières, tandis que chez un autre elle choquerait comme une +affectation. + +L'hiver de cette année (1803) fut très brillant. Le premier consul +commença à vouloir qu'on donnât des fêtes; il voulut aussi s'occuper de +la restauration des théâtres. Il en confia l'administration à ses +préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française; on remit à la +scène une foule d'ouvrages que la politique républicaine avait écartés. +Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale. +C'était un moyen adroit d'amener _ceux qui la savaient_ à venir s'y +replacer. C'était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce +système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d'opposition +s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18 +fructidor, ne perdaient point l'espérance que Bonaparte, après avoir +rétabli l'ordre, comprît dans tous les retours qu'il créait jusqu'à +celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'étaient trompés sur ce point, +du moins ils lui savaient gré de l'ordre qu'il rétablissait, et ne +craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant à s'emparer de +sa personne et laissant vide inopinément une place que personne autre +que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette +démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel +successeur. + +Cette secrète pensée d'un parti, généralement confiant dans ce qu'il +espère et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des +correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des +émigrés, des mouvements produits chez les Vendéens, que Bonaparte +surveillait en silence. + +D'un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec +inquiétude l'autorité consulaire tendre vers une centralisation qui +ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s'unissaient assez +bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les +égarements où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses +partisans, s'obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution +française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à +bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur +ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu'elles étaient, +indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce +d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs +jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur +leurs prétentions, qui s'étonnaient qu'on voulût créer ou reconnaître +d'autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différents +partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manoeuvrait +prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu +de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion +de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer +et détourner l'attention, exciter alternativement les approbations de +l'un ou de l'autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu'il lui était +nécessaire, se jouer de la surprise ou de l'espérance. Il voyait surtout +dans les Français des enfants mobiles qu'on détourne de leurs intérêts +par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui +était avantageuse parce que, indéterminée qu'elle était, elle échappait +plus ou moins aux inquiétudes qu'elle inspirait à certaines gens. Plus +tard, le rang positif d'empereur lui a enlevé cet avantage: c'est alors +qu'après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus +resté, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reçu, que ce +funeste appât de gloire militaire qu'il a lancé au milieu d'elle. De là +ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables; +car, à tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si +l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut imposée par son +système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit +même à Châtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu +infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir +et sur lui et sur nous. + +On trouvera, dans _le Moniteur_ de la fin de 1802 ou du commencement de +1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution +anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré +qu'il n'y a point de constitution à proprement parler en Angleterre, +mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la +situation du pays et au caractère des habitants, s'efforce de prouver +que ces mêmes institutions n'auraient pu être données aux Français sans +d'assez graves inconvénients. Par ces moyens et d'autres semblables, +Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à +renaître chez les Français. + +Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui +avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier, +sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée +d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique +affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me +parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte +l'exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les +excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour +Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la +parole qu'elle lui donna dans ce moment. + +Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la +manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement +de ces différents usages qui peu à peu frayaient la route au retour des +habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame +Bonaparte, et nous reçûmes l'ordre de le porter. Cela était déjà assez +marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux +Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur +représenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette +visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et, n'ayant pas le temps de +demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à +l'invitation qu'ils reçurent, en s'appuyant sur les égards d'usage en +pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en +cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre, +lord Whithwort, avait remplacé le chargé d'affaires. On se livrait à la +confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se +multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits +prévoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de +discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été +question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle +constitution donnée aux Suisses, et ici _le Moniteur_, tout à fait +_officiel_, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se +plaignait de certaines mesures prises à Londres contre plusieurs +Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux +Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L'intérieur du +château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier +consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler +madame Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives. + +Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges) +avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort +laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages; +l'autre médiocre, mais d'une extrême beauté[28]. Le public de Paris +s'échauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en général le succès du +talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut +séduit par la dernière, et madame Bonaparte apprit assez vite par le +secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait été, +durant quelques soirées, introduite secrètement dans un petit +appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive +inquiétude; elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à +répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette +occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la +douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le +temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que +nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur son époux +des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le +mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait +quelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. À l'entendre, «il +n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses +penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on +le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu +à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses. +N'avait-il pas séduit ses soeurs, les unes après les autres? Ne se +croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses +fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses +pour l'habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu'il +menait encore, et l'éloigner de toute relation avec sa femme?» Et, à la +suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tête +ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question. +«C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donné +un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera +pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que +l'enfant de madame votre fille répare fort ce malheur; le premier consul +l'aime, et peut-être finira par l'adopter.--Hélas! répondit-elle, ce +serait là l'objet de mes souhaits; mais le caractère jaloux et ombrageux +de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement +fait part des bruits outrageants qui ont été répandus sur la conduite de +ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à +Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à un +arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient à l'écart, et comme +ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions. +D'ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m'engagent à ne +point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours +pour moi le signal de mille contrariétés qu'il me faut supporter.» + + [Note 28: Voici quel souvenir mon père avait gardé de la + rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres: «La + liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque + bruit. La société, j'en ai moi-même souvenir, était très + animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des + deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque + représentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et + en général les salons, étaient pour mademoiselle Duchesnois. + Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans + intelligence. Mais elle avait de la passion, de la + sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est, + je crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de + théâtre: «avoir des larmes dans la voix». Ma mère et ma tante + (madame de Nansouty) étaient fort prononcées pour + mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre + mon père lui-même, qui était obligé administrativement à + l'impartialité. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique, + entretenues par la facilité que les fonctions de mon père + nous donnaient de suivre tous les événements du monde + théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un + certain goût, un certain esprit de littérature et de + conversation, qui n'étaient guère de mon âge. On me mena, + très jeune, à la tragédie, et j'ai vu presque dans leurs + débuts ces deux Melpomènes. On disait que l'une était si + bonne, qu'elle en était belle; l'autre si belle, qu'elle en + était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à + l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu + flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui + permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une + diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond + plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent à + des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout à la fois + compromis et développé, et elle a mérité une partie de la + réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa vieillesse.» + (P. R.)] + +Et, en effet, j'ai toujours remarqué que, dès que le premier consul +s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère +lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver +cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver +exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible +portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la +personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus +légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent, +sans pitié pour sa femme, dès qu'il avait une maîtresse. Il ne tardait +pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de +ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il +démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et +nécessaires. «Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les +lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi.» De +pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les +plaintes de madame Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des +violences dont je n'oserais détailler les excès, jusqu'au moment où, sa +nouvelle fantaisie s'évanouissant, tout à coup, il sentait renaître sa +tendresse pour sa femme. Alors il était ému de ses peines, remplaçait +ses injures par des caresses qui n'avaient guère plus de mesure que ses +violences, et, comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa +sécurité. + +Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, très embarrassée +souvent des étranges confidences qu'il me fallait recevoir, et même des +démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre +autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que +j'éprouvai, dont j'ai depuis ri à part moi. + +C'était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir, +tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de +lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette +intimité. «Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et, s'il +arrivait qu'on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui, +elle serait là pour appeler à l'instant le secours dont il aurait +besoin.» Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu'on l'avertissait +que Bonaparte était couché. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie +pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de +son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort +avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus pressée que de +coutume par sa jalouse inquiétude, m'avait gardée près d'elle, et +m'entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin, +nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux +Tuileries. Tout à coup elle se lève. «Je n'y peux plus tenir, me +dit-elle; mademoiselle Georges est sûrement là-haut, je veux les +surprendre.» Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce +que je pus pour l'en détourner et je ne pus en venir à bout. +«Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble.» Alors je lui +représentai qu'un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa +part, serait intolérable de la mienne, et qu'en cas de la découverte +qu'elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui +s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre à rien, elle me reprocha de +l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgré +ma répugnance, je cédai à sa volonté, me disant d'ailleurs +intérieurement que notre course n'aboutirait à rien, et que, sans doute, +les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise. + +Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame +Bonaparte, la première, animée à l'excès, moi derrière, montant +lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très +honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un +léger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. «C'est +peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la +porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux.» À cette +parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était sans +doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je +laissais madame Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec +la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus +dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite +subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire et moi +aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la quittai en lui +disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle m'avait faite lui avait +été utile, et que je me savais bon gré d'y avoir cédé. + +Cette jalousie, qui altérait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut +bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras +d'une confidente sans crédit sur l'esprit de celle qui la consulte, et +me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les +mécontentements dont elle est le témoin. Bonaparte crut d'abord qu'une +femme devait entrer vivement dans les sentiments éprouvés par une autre +femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de +ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D'un autre côté, +le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice. +La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat +tâchait d'accorder une protection égale à ces deux débutantes; mais ce +qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre était presque également pris +avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes +ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M. +de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna +qu'il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme, +pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me +présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et +qui ne pouvait en aucun cas échauffer l'imagination de madame Bonaparte. +Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous, +consentit à penser à cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un +autre inconvénient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes +conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour +traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je +n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu'il +m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui +répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte, +soit qu'elle souffrît à tort ou à raison, qu'il me semblait qu'il devait +l'excuser plus qu'un autre; mais, en même temps, j'avouais qu'elle me +semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l'espionnage de +ses valets la preuve de l'infidélité qu'elle soupçonnait. Le consul ne +manquait point de redire à madame Bonaparte que je la blâmais, et alors +je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la +femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacité de mon âge, et le +dévouement que j'avais pour tous deux. + +Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes, dont les +détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour +impérieux, dur, défiant à l'excès, puis tout à coup ému, amolli, presque +doux, et réparant avec assez de grâce des torts dont il convenait, et +auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour +rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m'ayant gardée à dîner +en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu'il lui avait +déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il +s'avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question: si un mari +était obligé de céder à cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir +jamais d'autre lit que le sien? J'étais assez peu préparée à répondre, +et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas +décider pour elle. Je tâchai d'éluder la réponse, et de me tenir sur ce +qu'il n'était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de +déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs à +embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti, +pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où +devaient s'arrêter les exigences d'une femme et les complaisances d'un +mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le +premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait +toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui +arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte +se mit à rire, et me tirant l'oreille: «Allons, me dit-il, vous êtes +femme, et vous vous entendez toutes.» + +Mais il ne s'en tint pas moins à ce qu'il avait résolu, et, depuis cette +époque, il s'arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant +il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle, +de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de +lui donner de dédaigner une rivalité indigne d'elle. «Il serait bien +assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'était parmi les +femmes qui vous entourent que le consul fît un choix, ce serait alors +que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas.» Deux ans +après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour +moi. + + + + +CHAPITRE II. + +(1803.) + + +Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame +d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de +l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le maréchal Berthier.--Voyage du +premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens. + + +À ce léger orage près, l'hiver se passa paisiblement. Quelques +institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l'ordre. Les +lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux +magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom +de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel +établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être +accordées à des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de +Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui; ces +conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à +attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci +défendait nos chefs-d'oeuvre français avec une grande force qui lui +donnait, aux yeux des assistants, la réputation d'une sorte de courage; +car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de +courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore +admirer _Mérope_ ou _Mithridate_, puisque le maître avait déclaré qu'il +n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait +s'amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment +l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine, +en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée +chez madame Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez +bon nombre d'hommes distingués, fut chargé de les réunir au château. +Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc +invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur; il causa très bien, +laissa causer, fut aimable et animé; moi, j'étais charmée qu'il se +montrât tel. J'avais fort le désir qu'il plût à ceux qui ne le +connaissaient pas, et qu'il détruisît, en se montrant davantage, +certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme, +lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla, +entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abbé Morellet[29], +homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en +conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de +l'imagination sur la marche d'aucune des idées humaines. Bonaparte se +plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination à +tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin, +il aborda tous les sujets, s'éleva très haut, se perdit quelquefois, se +divertit fort de la fatigue qu'il donnait à l'esprit de l'abbé, et fut +réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de +cette soirée et déclara qu'il en voulait encore de semblables. Une +pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus +quel est le personnage qui commença à s'exprimer avec assez de force sur +la liberté de penser et d'écrire, et sur les avantages qu'elle avait +pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que +la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui +jetèrent le froid dans l'assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il +parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa +échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et +s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait +rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point à les +admettre dans l'intimité, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitât. Il +ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable +et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une +gêne qu'il s'empressa de secouer. + + [Note 29: L'abbé Morellet, très lié avec madame + d'Houdetot et madame de Vergennes, était l'abbé de ce nom, + fort connu à la fin du XVIIIe siècle, et que Voltaire + appelait l'abbé _Mord-les_. Il est mort le 12 janvier 1819. + (P. R.)] + +Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de la Harpe +et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais +très attachée à madame d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis +quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable +vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris. +J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors +semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer +d'une manière agréable et instructive. Madame d'Houdetot, étrangère par +son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti, +jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir +chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec +empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez +elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et +l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des +Tuileries. + +Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien +se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques +entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y +accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y +était nommé comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait +en même temps de M. d'André, qui, disait-on, avait pénétré en France +secrètement, après avoir déjà une fois, avant le 18 fructidor, essayé de +servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps +législatif. Le compte qui lui fut rendu de l'état de la _République_ +était remarquable et fut remarqué. L'état de paix avec toutes les +puissances, le _conclusum_ donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de +l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée +par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirigée, la +formation de l'Institut[30], la justice mieux dispensée, l'amélioration +des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise à cette +assemblée, les différents travaux commencés en même temps sur nos +frontières et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les +bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, _l'acquisition de l'île d'Elbe_, +Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les +contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur +l'exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un +tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. À la fin de ce +rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d'une +rupture avec l'Angleterre et sur la nécessité de fortifier l'armée. Ni +le Corps législatif, ni le Tribunat ne s'opposèrent à rien, et des +approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant +de travaux si heureusement commencés. + + [Note 30: Il serait plus exact de dire que le premier + consul réorganisa l'Institut en supprimant la classe des + sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette + classe ne fut rétablie qu'après 1830. (P. R.)] + +Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos +journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en +Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne +foi à s'irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont +toute liberté, mais ce n'était qu'un prétexte; l'occupation de Malte et +notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les +véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi +d'Angleterre au Parlement annonça des discussions importantes entre les +deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se préparait dans +les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de +cette scène dont j'ai parlé où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter +devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après, +il quitta Paris et s'établit à Saint-Cloud. + +Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne pensât à +la même époque à faire écrire, par l'un de ses préfets du palais, une +lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l'opéra de +_Proserpine_, qu'il venait de donner à Paris. Le premier consul se +montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingués de tous les +pays, et il les payait très largement. + +Peu de temps après, la rupture entre la France et l'Angleterre éclata, +et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les +jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiéter selon +les préparatifs de départ qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit +tout à coup. M. de Talleyrand porta au Sénat une communication des +motifs qui forçaient à la guerre. Le Sénat répondit qu'il ne pouvait +qu'applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il +envoya une députation qui porta à Saint-Cloud les témoignages de sa +reconnaissance et de son dévouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps +législatif, dit avec enthousiasme: «Quel chef des nations montra jamais +un plus grand amour pour la paix! S'il était possible de séparer +l'histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits, +on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occupé que des +moyens d'affermir la paix.» Le Tribunat émit le voeu qu'il fût pris des +mesures énergiques, et, après ces différents actes d'admiration et de +soumission, la session du Corps législatif se termina. + +Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes +violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se +multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin +aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour +à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret +rédigeait ensuite; mais il en résultait que le souverain d'un grand +empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des +journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop +irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût +mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile +aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un +peu plus tard l'empereur de France, était blessé des plaisanteries +qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent +d'activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le +voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire à madame Bonaparte +que c'était parce qu'il avait lu quelque article du _Courrier_ ou du +_Sun_ dirigé contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de +plume entre les différents journaux anglais; il soudoya à Londres des +écrivains, dépensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en +France, ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu'il dictait souvent des +notes du _Moniteur_: Bonaparte avait une singulière manière de dicter. +Jamais il n'écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était +indéchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe était +fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action +manuelle quelle qu'elle fût; et l'extrême activité de son esprit, et +l'habitude de l'obéissance à la minute, à la seconde, ne lui +permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu'une +partie de lui même se soumît à l'autre. Les gens qui rédigeaient sous +lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime +Menneval, s'étaient fait une sorte d'écriture d'abréviation pour tâcher +que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à +grands pas dans son cabinet. S'il était animé, son langage alors était +entremêlé d'imprécations violentes, et même de jurements, qu'on +supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un +peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu'il avait dit +une fois, quand même on ne l'avait point entendu, et c'était un malheur +pour le secrétaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit, +et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie +manuscrite qui lui avait été remise; elle l'avait assez frappé pour lui +inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. «Prenez un encrier +et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous +dire.» Et, sans presque donner à mon mari le temps de s'établir devant +une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat, +quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en +s'efforçant de le suivre. Bonaparte s'apercevait très bien de la peine +qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: «Allons, +tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas.» Il se faisait +toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son +grand principe général, auquel il donnait toute espèce d'applications +dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu'on +n'avait de zèle que lorsqu'on était inquiet. + +Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il +avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de +la relire et il ne nous a jamais été possible d'en déchiffrer un mot. M. +Maret, secrétaire d'État, quoique d'un esprit fort médiocre (à la +vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu'il disait +qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M. +Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu'il +parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s'accoutuma à +comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et, +sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter +fidèlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi +d'expliquer son succès auprès de son maître, c'est qu'il se livra, ou +feignit de se livrer, à un dévouement sans bornes qu'il témoignait par +une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d'être +flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie +qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin +de laisser à sa femme des modèles de lettres qu'elle copiait +soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari +était si exclusivement dévoué à son maître, qu'elle ne pouvait +s'empêcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages, +les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur même, qui +s'amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient +très directement l'effet qu'on s'en était promis. + +Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien +de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans +cette place, c'était surtout avec Bonaparte lui-même qu'il fallait +négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours +surpris que les souverains étrangers osassent s'irriter quand on les +insultait et s'efforçassent d'opposer quelque résistance à leur ruine, +il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l'Europe, dont un +ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes +intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez +lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accents de colère +qui échappaient à Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui +l'enflammait. Cette coupable complaisance a été, au reste, quelquefois +nuisible à son maître. Elle a causé plus d'une rupture dont on s'est +repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle +contribué à la chute de Bonaparte; car, lors de la dernière année de son +règne, tandis qu'il hésitait à Dresde sur le parti qu'il devait prendre, +Maret retarda de huit jours la retraite si nécessaire, en n'osant pas +avoir le courage d'apprendre à l'empereur la défection de la Bavière, +dont il était si important qu'il fût instruit[31]. + + [Note 31: Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux + n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de + contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur + dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain + nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou + représentent l'opinion publique à ce moment de notre + histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il + imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes + les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute + occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou + une histoire récente à une impression contemporaine des + faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un + reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point + faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la + Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le + mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus + mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai + jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano, + c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet + le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à + Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande + importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour + moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses + qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le + moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il + avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle + qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre. + Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme + nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la + médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse + que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit; + sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et + d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une + certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son + affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait + réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction + facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel + et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les + détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois, + enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier + complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce + qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou + plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un + ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant, + ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes + n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché + quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à + l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par + aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard + attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide + de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son + pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout + ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas + son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce + qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa + position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée + et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était + toute son étude et toute sa politique. Le système + napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui + la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui + toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il + l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que + dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu + d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent, + il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son + esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres + par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon + de premier ordre. Son talent capital consiste dans une + singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il + l'a tellement exercé dans la rédaction du _Moniteur_, et de + quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme + absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de + secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier + consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont + rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa + propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à + mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité, + et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il + s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le + despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient + dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome + II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une + apologie du duc de Bassano, sous ce titre: _Maret, duc de + Bassano_, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions, + diverses sans être contradictoires, démontrent que + l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au + bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de + ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil + contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent + qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi + de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs + maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs + intérêts. Ces flatteurs sont _détestables_ sans doute, mais + la source première de leurs fautes est toujours dans le + pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant + qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme + toute justice émane du roi. (P. R.)] + +C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de +Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment +il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de +lui-même. + +La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au +printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les +plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul +attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au +ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de +Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît +devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion. +Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un +grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À +présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le +traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette +manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas +dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne +m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous +n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et +ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut +sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti. + +Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais +tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut +le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne +d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua +même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible +qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois. +Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent +pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent +à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait +avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne +puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une +relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux +sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais +pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne +m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque +penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand, +savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!» + +Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les +rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes +relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les +principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années, +j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui +trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts +passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir +cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon +qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux +et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes +les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire +aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont +exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que, +jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre +montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus. + +Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le +premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux +plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de +bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de +fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant +de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait +qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup +d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques +villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult +et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes +les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au +point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se +crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça +d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les +Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de +Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête +du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait +tant de mal. + +Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier +consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de +peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait +à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet +et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs +pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec +un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides +de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais +nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux. + +Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à +Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute +la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure. + +On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux. +À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère +des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère +que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa +mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa +gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la +seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère +en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à +céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main +de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de +la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme, +passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers +moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui. +L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et +madame Joseph Bonaparte[32], à qui l'on devait tout naturellement une +politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait +partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne +au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte +attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner, +Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de +sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre +qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois +séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient +point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa +bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi +un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la +reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la +joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous +regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait +trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le +reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et +nous partîmes le lendemain. + + [Note 32: Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle + Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)] + +Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore +une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant +à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même +voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une +première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière +lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux +autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions +visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui +nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité, +que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à +la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions. +On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte +de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa +voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour +moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on +nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus +Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris; +j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine, +et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma +mère et de mes enfants. + +Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que, +dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras +sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans +l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait +éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son +carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin +à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à +pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu +il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que +j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la +douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit +plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération +dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une +grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens +encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il +avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À +cette époque, j'étais pour lui presque une _grande dame_, dont il +espérait que l'exemple serait suivi. + +Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus +avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les +chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les +habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce +spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en +âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de +terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du +peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants +d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de +triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes +les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se +pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été +prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes +larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de +Bonaparte se rougir un instant. + + + + +CHAPITRE III. + +(1803.) + + +Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la +reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à +Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à +Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de +madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de +Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul. + + +Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitôt le préfet du palais +était chargé d'en convoquer les diverses autorités, pour qu'elles lui +fussent présentées. Le préfet, le maire, l'évêque, les présidents des +tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte, +lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il était en train de +plus ou moins de patience, le premier consul écoutait ces discours +jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux différents individus +des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays où +ils l'exerçaient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intérêt, mais +avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si +l'on saura lui répondre. Dans ces harangues, il était question de la +République; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on +verrait qu'à bien peu de choses près, on les adresserait facilement à un +souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui +osèrent pousser le courage jusqu'à presser le consul d'achever le +bonheur du monde en remplaçant son titre trop précaire par un autre qui +devait mieux convenir à la haute destinée qui l'appelait. J'étais +présente la première fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand +de pareilles paroles furent prononcées, il eut quelque peine à ne point +laisser échapper un sourire qui voulait effleurer ses lèvres; mais, se +rendant maître de lui cependant, il interrompit l'orateur, et répondit, +avec l'accent d'une colère feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui +altérerait l'existence de la République était indigne de lui; et, comme +César, il repoussa la couronne que peut-être il n'était pas fâché qu'on +commençât à lui présenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces +que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car +l'éclat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et +pourtant brillante, le cérémonial exactement imposé partout, le ton +impérieux du maître, la soumission de tous, et enfin cette épouse du +premier magistrat, à laquelle la République ne devait rien et qu'on +présentait à leurs hommages, tout cela ne pouvait guère indiquer que la +marche d'un roi. + +Après ces audiences, le premier consul montait ordinairement à cheval; +il se montrait au peuple, qui le suivait avec des cris; il visitait les +monuments publics, les manufactures, toujours en courant un peu, car il +ne pouvait écarter la précipitation d'aucune de ses manières. Ensuite il +donnait à dîner, assistait à la fête qu'on lui avait préparée, et +c'était là la partie la plus ennuyeuse de son métier; «car, ajoutait-il +d'un ton mélancolique, je ne suis pas fait pour le plaisir». Enfin, il +quittait la ville après avoir reçu des demandes, répondu à quelques +réclamations, et fait distribuer des secours d'argent et des présents. +Dans ces sortes de voyages, il prit l'habitude, après s'être fait +informer des établissements publics qui manquaient aux différentes +villes, d'en ordonner lors de son passage la fondation. Et, pour cette +munificence, il emportait les bénédictions des habitants. Mais il +arrivait peu après ceci: «Conformément à la grâce que vous a faite le +premier consul (et plus tard l'empereur), mandait le ministre de +l'intérieur, vous êtes chargés, citoyens maires, de faire construire tel +ou tel bâtiment, en ayant soin de prendre les dépenses sur les fonds de +votre commune.» Et c'est ainsi que tout à coup les villes se trouvaient +forcées de détourner l'emploi de leurs fonds, dans un moment souvent où +ces fonds ne suffisaient pas pour les dépenses nécessaires. Le préfet +avait soin cependant que les ordres fussent exécutés, et on laissait en +souffrance quelque partie utile; mais on pouvait ainsi attester que, +d'un bout à l'autre de la France, tout s'embellissait, tout prospérait, +et que l'abondance était telle qu'on pouvait vaquer partout à des +entreprises nouvelles, quelque onéreuses qu'elles fussent. À Arras, à +Lille, à Dunkerque, nous trouvâmes les mêmes réceptions; mais il me +sembla que l'enthousiasme diminuait un peu, quand nous eûmes quitté +l'ancienne France. À Gand surtout, nous trouvâmes un peu de froideur. En +vain les autorités s'efforcèrent d'animer les habitants, ils se +montrèrent curieux, mais point empressés. Le consul en eut un léger +mouvement d'humeur, et fut tenté de ne point séjourner; cependant, se +ravisant bientôt, il dit le soir à sa femme: «Ce peuple-ci est dévot et +sous l'influence de ses prêtres; il faudra demain faire une longue +séance à l'église, gagner le clergé par quelque caresse, et nous +reprendrons le terrain.» En effet, il assista à une grand'messe avec les +apparences d'un profond recueillement; il entretint l'évêque, qu'il +séduisit complètement, et il obtint peu à peu dans les rues les +acclamations qu'il désirait. Ce fut à Gand qu'il trouva les filles du +duc de Villequier, l'un des quatre anciens premiers gentilshommes de la +chambre, qui étaient nièces de l'évêque, et à qui il rendit la belle +terre de Villequier avec des revenus considérables. J'eus le bonheur de +contribuer à cette restitution, en la pressant de tout ce que je pus, +soit auprès du consul, soit auprès de sa femme; ces deux aimables jeunes +personnes ne l'ont jamais oublié. Le soir de cette action, je lui +parlais de leur reconnaissance: «Ah! me dit-il, la reconnaissance! c'est +un mot tout poétique, vide de sens dans les temps de révolution, et ce +que je viens de faire n'empêcherait point vos deux amies de se réjouir +vivement si quelque émissaire royal pouvait, dans cette tournée, venir à +bout de m'assassiner.» Et, comme je faisais un mouvement de surprise, il +continua: «Vous êtes jeune, vous ne savez ce que c'est que la haine +politique. Voyez-vous, c'est une sorte de lunette à facettes au travers +de laquelle on ne voit les individus, les opinions, les sentiments, +qu'avec le verre de sa passion. Il s'ensuit que rien n'est mal, ni bien +en soi, mais seulement selon le parti dans lequel on est. Au fond, cette +manière de voir est assez commode, et nous autres nous en profitons; car +nous avons aussi nos lunettes, et si ce n'est pas au travers de nos +passions que nous regardons les choses, c'est au moins au travers de nos +intérêts.--Mais, lui dis-je à mon tour, avec un pareil système, où +placez-vous donc les approbations qui vous flattent? Pour quelle classe +d'hommes usez-vous votre vie en grandes entreprises et souvent en +tentatives dangereuses?--Oh! c'est qu'il faut être l'homme de sa +destinée. Qui se sent appelé par elle ne peut guère lui résister. Et +puis l'orgueil humain se crée le public qu'il souhaite dans ce monde +idéal qu'il appelle la postérité. Qu'il vienne à penser que, dans cent +ans, un beau vers rappellera quelque grande action, qu'un tableau en +consacrera le souvenir, etc., etc., alors l'imagination se monte, le +champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne +paraît plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave à +nos arrière-neveux.--Je ne comprendrai jamais, repris-je, qu'on s'expose +pour la gloire, si l'on porte intérieurement le mépris des hommes de son +temps.» Ici Bonaparte m'interrompit vivement: «Je ne méprise point les +hommes, madame, c'est une parole qu'il ne faut jamais dire, et +particulièrement j'estime les Français!» + +Je souris à cette déclaration brusque, et, comme s'il eût deviné la +cause de mon sourire, il sourit aussi, et s'approchant de moi en me +tirant l'oreille, ce qui était, comme je l'ai déjà dit, son geste +familier quand il était de bonne humeur, il me répéta: «Entendez-vous, +madame? il ne faut jamais dire que je méprise les Français.» + +De Gand, nous allâmes à Anvers, où nous eûmes encore le plaisir d'une +cérémonie toute particulière. Aux entrées des rois et des princes, les +Anversois sont accoutumés de promener par les rues un énorme géant qui +ne se montre absolument que dans les occasions solennelles. Il fallut +bien consentir, quoique nous ne fussions ni prince ni roi, à cette +fantaisie du peuple; elle mit Bonaparte en bonne disposition pour cette +bonne ville d'Anvers. Il s'y occupa beaucoup de l'importance qu'il +voulait donner à son port. Il commença à ordonner les beaux travaux qui +ont été exécutés depuis. + +En allant d'Anvers à Bruxelles, nous nous arrêtâmes quelques heures à +Malines; nous y trouvâmes le nouvel archevêque, M. de Roquelaure[33]. Il +était évêque de Senlis sous Louis XVI, et il avait été l'ami intime de +mon grand-oncle, le comte de Vergennes. Je l'avais beaucoup vu dans mon +enfance, et j'eus un extrême plaisir à le retrouver. Bonaparte le cajola +beaucoup. À cette époque il affectait de soigner et de gagner les +prêtres. Il savait à quel point la religion soutient la royauté, et il +entrevoyait par eux le moyen de faire arriver au peuple le catéchisme +dans lequel nous avons vu depuis menacer de la damnation éternelle +quiconque n'aimerait point l'empereur, ou ne lui obéirait pas. C'était +la première fois, depuis la Révolution, que le clergé voyait le +gouvernement s'occuper de son sort et lui donner un rang et de la +considération. Aussi se montra-t-il reconnaissant, et fut-il un +auxiliaire utile à Bonaparte, jusqu'au moment où, son despotisme +s'accroissant toujours et s'égarant de plus en plus, il voulut l'imposer +aux consciences et forcer les prêtres à hésiter entre lui et leurs +devoirs. Mais, à cette époque, quel moyen de succès lui donnait cette +parole prononcée par toute les bouches pieuses: «Il a rétabli la +religion[34]!» + + [Note 33: M. de Roquelaure, né en 1721, avait été évêque + de Senlis et aumônier du roi. Il était, depuis 1802, + archevêque de Malines. L'empereur le remplaça en 1808 par + l'abbé de Pradt. Il a été membre de l'Académie française, et + il est mort en 1818. Il n'était point de la famille des ducs + de Roquelaure. (P. R.)] + + [Note 34: Bonaparte, sachant qu'il aurait affaire en + Belgique à un peuple religieux, se fit accompagner dans ce + voyage par le cardinal Caprara, qui lui fut extrêmement + utile.] + +Notre entrée à Bruxelles était magnifique; de beaux et nombreux +régiments attendaient le premier consul à la porte; il monta à cheval; +madame Bonaparte trouva une voiture superbe que la ville lui donnait; la +ville était fort décorée, le canon se faisait entendre, toutes les +cloches étaient en mouvement, le nombreux clergé de chaque église en +grande pompe sur les marches du temple; une grande population, une +foule d'étrangers, un temps admirable! J'étais enchantée. Tout le temps +que nous passâmes à Bruxelles fut marqué par des fêtes brillantes. Les +ministres de France, le consul Lebrun, les envoyés des cours étrangères +qui avaient des affaires à régler avec nous vinrent nous y joindre. Ce +fut à Bruxelles que j'entendis M. de Talleyrand répondre d'une manière +si adroite et si flatteuse à une question un peu subite de Bonaparte. Un +soir, celui-ci lui demandait comment il avait fait sa grande fortune qui +paraissait subite: «Rien de plus simple, répondit M. de Talleyrand, j'ai +acheté des rentes le 17 brumaire et je les ai vendues le 19.» + +Un dimanche, il fut question d'aller à la cathédrale de Bruxelles en +grande cérémonie. Dès le matin, M. de Rémusat s'était transporté à +l'église pour veiller à l'ordonnance de cette cérémonie. Il avait ordre +secret de ne s'opposer à aucune des distinctions inventées par le clergé +pour cette occasion. Cependant, comme on devait aller recevoir le +premier consul avec le dais et la croix jusqu'aux grandes portes, quand +il fut question de savoir si madame Bonaparte partagerait cet honneur, +Bonaparte n'osa pas la mettre dans cette évidence, et il la fit placer +dans une tribune avec le second consul. À midi, c'était l'heure +convenue, le clergé quitte l'autel et va se ranger en dehors de son +portail. Il attend l'arrivée du souverain, qui ne paraît point. On +s'étonne, on s'inquiète, lorsque tout à coup, en se retournant, on +s'aperçoit qu'il avait pénétré dans l'église et qu'il s'était placé sur +le trône qu'on lui avait préparé. Les prêtres, surpris et troublés, +regagnent le choeur pour commencer le service divin. Le fait est qu'au +moment de se mettre en marche, Bonaparte avait appris que, dans une +cérémonie pareille, Charles-Quint avait préféré entrer dans l'église de +Sainte-Gudule par une petite porte latérale, qui depuis avait conservé +son nom, et apparemment il eut la fantaisie de se servir du même +passage, espérant peut-être qu'on l'appellerait désormais la porte de +Charles-Quint et de Bonaparte. + +Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le +général, passer en revue les nombreux et magnifiques régiments qu'on +avait fait venir à Bruxelles. Rien n'était si enivrant que la manière +dont il était accueilli des troupes à cette époque. Mais aussi il +fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les +interrogeait les uns après les autres sur leurs campagnes, sur leurs +blessures, comme il traitait particulièrement bien ceux qui l'avaient +accompagné en Égypte! J'ai entendu dire à madame Bonaparte que son époux +avait longtemps conservé l'habitude d'étudier, le soir en se couchant, +les tableaux de ce qu'on appelle les cadres de l'armée. Il s'endormait +sur tous les noms des corps et même sur ceux d'une partie des individus +qui composaient ces corps; il les gardait dans un coin de sa mémoire, et +cela lui servait ensuite merveilleusement dans l'occasion pour +reconnaître le soldat, et lui donner le plaisir d'être distingué par son +général. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie +qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d'armes +qu'ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armées sont +devenues si nombreuses, quand ses batailles ont été si meurtrières, il a +dédaigné ce genre de séduction. D'ailleurs, la mort avait emporté tant +de souvenirs qu'en peu d'années il lui fût devenu difficile de retrouver +un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu'il +haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus +s'adresser à eux que comme à une postérité renouvelée incessamment, à +laquelle l'armée précédente et détruite avait légué sa gloire. Mais +cette autre manière de les encourager lui réussit encore longtemps avec +une nation qui se persuadait remplir sa destinée en se dévouant chaque +année à mourir pour lui. + +J'ai dit que Bonaparte aimait beaucoup à rappeler sa campagne d'Égypte, +et c'était en effet celle sur laquelle il s'animait le plus volontiers. +Il avait emmené dans ce voyage M. Monge, le savant, qu'il avait fait +sénateur, et qu'il aimait particulièrement, et tout simplement parce +qu'il avait été au nombre des membres de l'Institut qui l'accompagnaient +en Égypte. Souvent il rappelait avec lui cette expédition, «cette terre +de poésie, disait-il, qu'avaient foulée César et Pompée». Il se +reportait avec enthousiasme à ce temps où il apparaissait aux Orientaux +surpris comme un nouveau prophète; cet empire qu'il avait exercé sur les +imaginations, étant le plus complet de tous, le séduisait aussi +davantage. «En France, disait-il, il nous faut tout conquérir à la +pointe de la démonstration. Monge, en Égypte, nous n'avions pas besoin +de nos mathématiques.» + +Ce fut à Bruxelles que je commençai à m'apprivoiser un peu avec la +conversation de M. de Talleyrand. Son visage dédaigneux, sa disposition +railleuse, m'imposaient beaucoup. Cependant, comme l'oisiveté d'une vie +de cour donne quelquefois cent heures à une journée, il se trouva que +nous en passâmes un assez grand nombre dans le même salon, attendant +celles où il plairait au maître de se montrer ou de sortir. Ce fut dans +un de ces moments d'ennui que j'entendis M. de Talleyrand se plaindre de +ce que sa famille n'avait point répondu aux projets qu'il avait formés +pour elle. Son frère, Archambault de Périgord, venait d'être exilé. Il +était accusé de s'être livré à ce langage moqueur assez commun à cette +famille, mais qu'il avait appliqué à des personnages trop élevés; et +surtout on lui savait mauvais gré d'avoir refusé d'accepter Eugène +Beauharnais pour sa fille, qu'il aima mieux marier au comte Just de +Noailles. M. de Talleyrand, qui désirait ce mariage autant que madame +Bonaparte, blâmait la conduite de son frère avec amertume, et je +comprenais fort que sa politique personnelle eût trouvé son compte dans +une pareille union. + +Une des premières choses qui me frappèrent quand je causai un peu avec +M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espèce d'illusion ni +d'enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette +cour en éprouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires +pouvait facilement prendre les couleurs du dévouement, et il en existait +réellement chez quelques-uns d'entre eux. Les ministres affectaient ou +ressentaient une profonde admiration; M. Maret se parait à toute +occasion de toutes les apparences de son culte; Berthier demeurait +paisiblement sur les réalités de son amitié; enfin, il semblait que plus +ou moins chacun éprouvât quelque chose. M. de Rémusat s'efforçait +d'aimer le métier auquel il s'était soumis, d'estimer celui qui le lui +imposait. Quant à moi, je ne laissais pas échapper une occasion de +m'émouvoir et de m'abuser. Le calme, l'indifférence de M. de Talleyrand, +me déconcertaient. «Eh! bon Dieu, osai-je lui dire une fois, comment se +peut-il que vous puissiez consentir à vivre et à faire, sans recevoir +aucune émotion de ce qui se passe, ni de vos actions?--Ah! que vous êtes +femme et que vous êtes jeune!» répondit-il. Et alors il commençait à se +moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon âme, +et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gré de +l'amusement qu'il me donnait par ses propos piquants; et de ce que mon +amour-propre se faisait une certaine vanité du petit mérite de +comprendre son esprit, je me révoltais moins contre la sécheresse que je +découvrais dans son coeur. Au reste, je ne le connaissais point encore, +et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l'état de gêne où +il met toujours un peu ceux qui l'abordent pour la première fois, je fus +à portée d'observer le singulier mélange qui compose son caractère. + +Au sortir de Bruxelles, nous visitâmes Liège et Maëstricht, et nous +rentrâmes dans l'ancienne France par Mézières et Sedan. Madame Bonaparte +fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bonté et de +sa grâce que, quinze ans après, je n'ai point trouvés effacés. + +Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma +famille, et libre de la vie de cour, avec délices. M. de Rémusat et moi, +nous étions fatigués de la pompe oisive, et cependant agitée dans +laquelle nous venions de passer six semaine. Rien ne valait pour nous +ces tendres épanchements d'un intérieur uni par les plus douces +affections et les plus légitimes sentiments. + +À son arrivée à Saint-Cloud, le premier consul fut harangué et +complimenté, ainsi que madame Bonaparte, par une députation des corps, +des tribunaux, etc.; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu +de temps après, il s'occupa de donner de la splendeur à la Légion +d'honneur et lui donna un chancelier, M. de Lacépède. Depuis la chute de +Bonaparte, les écrivains libéraux, et madame de Staël entre autres, ont +jeté une sorte d'anathème sur cette institution, en rappelant une +caricature anglaise qui représentait Bonaparte découpant le bonnet rouge +pour en faire des croix. Cependant, s'il n'avait pas abusé de cette +création non plus que de tout le reste, il semble qu'on n'eût pas pu +blâmer l'invention d'une sorte de récompense qui excitait à tous les +genres de mérites sans devenir une charge bien onéreuse pour l'État. Que +de belles actions ce petit morceau de ruban fait faire sur les champs de +bataille! Et s'il eût été accordé de même seulement à l'honneur exercé +dans tous les états, si l'on n'en eût pas fait une distinction donnée +souvent par le caprice, c'était une idée qui me semble généreuse que +d'assimiler tous les services rendus à la patrie de quelque genre qu'ils +fussent, et de les décorer tous de la même manière. Quand il est +question des créations faites par Bonaparte, il faut se garder de les +condamner sans examen. La plupart d'entre elles ont un but utile et ont +pu tourner à l'avantage de la nation; mais son goût démesuré pour le +pouvoir les gâtait ensuite à plaisir. Révolté contre tous les obstacles, +il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres +institutions, et il les paralysait et les discréditait promptement en y +échappant par une décision spontanée et arbitraire. + +Ayant, dans le cours de cette année, créé aussi les différentes +sénatoreries, il donna un chancelier au Sénat, un trésorier et des +préteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu'il honorait comme savant, +et qui lui plaisait parce qu'il savait très bien le flatter. Les deux +préteurs furent les généraux Lefebvre et Sérurier, et M. de Fargues[35] +fut trésorier. + + [Note 35: M. de Fargues lui avait été utile au 18 + brumaire.] + +L'année républicaine se termina comme de coutume au milieu de septembre, +et l'anniversaire de la République fut célébré par de grandes fêtes +populaires, et avec une pompe royale dans le palais des Tuileries. On +apprit en même temps que les Hanovriens, conquis par le général Mortier, +avaient fait des réjouissances le jour de la naissance du consul. C'est +ainsi que peu à peu, d'abord en tête de tout, et ensuite tout seul, il +accoutumait l'Europe à ne plus voir la France que dans sa personne, la +présentant aux lieu et place de tout le reste. + +Comme Bonaparte avait le sentiment de la résistance qu'il devait +rencontrer dans les vieilles opinions, il s'appliqua de bonne heure et +assez adroitement à gagner la jeunesse, à laquelle il ouvrit toutes les +portes pour l'avancement des affaires. Il attacha des auditeurs aux +différents ministères et donna l'essor à toutes les ambitions, soit dans +la carrière militaire, soit dans le civil. Il disait souvent qu'il +préférait à tout l'avantage de gouverner un peuple neuf, et il le +trouvait à peu près parmi les jeunes gens. + +On discuta aussi cette année sur l'institution du jury. J'ai ouï dire +qu'il n'y avait par lui-même aucune disposition; mais son conseil d'État +se montra ferme sur cet article, et, dans l'intention où il était de +gouverner dans la suite bien plus par lui qu'avec l'aide des assemblées +qu'il craignait, il se trouva obligé de faire quelques concessions à ses +membres les plus distingués. Ce fut ainsi que peu à peu il fit présenter +toutes les lois à ce conseil par les ministres, qu'elles furent +quelquefois transformées en simples arrêtés qui s'exécutèrent d'un bout +de la France à l'autre, sans autre sanction, ou bien que, présentées à +l'approbation silencieuse du Corps législatif, elles ne donnèrent +d'autre peine que celle que les différents rapporteurs du conseil eurent +de les faire précéder d'un discours qui en colorait plus ou moins la +nécessité. + +On établit aussi des lycées dans toutes les grandes villes de France, et +l'étude des langues anciennes, abandonnée pendant la Révolution, rentra +dans les obligations de l'éducation publique. + +Cependant on faisait de grands préparatifs pour la flottille des bateaux +plats qui devaient servir à l'expédition d'Angleterre. De jour en jour +on répandait davantage la possibilité, au moyen d'un temps calme, de la +faire parvenir jusque sur les côtes d'Angleterre, sans que les vaisseaux +pussent gêner sa marche. On disait que le consul lui-même commanderait +l'expédition, et cette entreprise ne paraissait au-dessus ni de son +audace, ni de sa fortune. Nos journaux nous représentaient l'Angleterre +agitée et inquiète, et, dans le fond, le gouvernement anglais n'a pas +été exempt de toute crainte à ce sujet. _Le Moniteur_ combattait +toujours avec acharnement les journaux libres de Londres, et le gant des +injures se relevait des deux côtés. On exécutait en France la loi de la +conscription, et de nombreux soldats commençaient à se réunir sous les +drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d'un si grand armement, +et l'on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jetés sans +réflexions dans _le Moniteur_: «Les journalistes anglais soupçonnent que +les grands préparatifs de guerre que le premier consul vient d'ordonner +en Italie sont pour l'Égypte.» + +Aucun compte n'était rendu à la nation française; mais elle avait en +Bonaparte une sorte de confiance à peu près semblable à celle que la +magie inspire à quelques esprits crédules; et, comme on croyait +infaillible le succès de ses entreprises, chez un peuple naturellement +épris de la réussite, il ne lui était pas difficile d'obtenir un +consentement tacite à toutes ses opérations. Dès cette époque un petit +nombre de gens avisés ont commencé à s'apercevoir qu'il ne serait pas +pour nous _l'homme utile_; mais, comme la terreur du gouvernement +révolutionnaire ne l'en proclamait pas moins _l'homme nécessaire_, on +eût craint, en lui opposant quelque résistance, de faciliter la révolte +du parti qu'on croyait que lui seul pouvait contenir. + +Et lui, toujours actif, agissant, tenant à ne pas laisser les esprits +dans le repos qui porte à la réflexion, jetait de côté et d'autre les +inquiétudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte +d'Artois, tirée du _Morning Chronicle_, qui offrait au roi d'Angleterre +les services des émigrés en cas de descente; on faisait courir le bruit +de certaines tentatives faites dans les départements de l'Est; et depuis +que la guerre de la Vendée avait été remplacée dans cette partie de la +France par les désordres sans gloire qu'y causaient les chouans, on +s'était accoutumé à l'idée que les mouvements qu'on essayerait d'y +produire n'auraient d'autre fin que le pillage et l'incendie; enfin on +ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la durée du +gouvernement établi, et quand certains amis de la liberté déploraient sa +perte au travers des institutions libérales, flétries à leurs yeux parce +qu'elles étaient imposées par le pouvoir absolu, on leur répondait avec +ce raisonnement que les circonstances peut-être justifiaient assez: +«Après tant d'orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c'est la +force seule qui peut nous donner la liberté, et, tant qu'on verra +qu'elle tend à relever les principes de l'ordre et de la morale, nous ne +devons pas nous croire éloignés de la bonne route; car enfin le créateur +disparaîtra, mais ce qu'il aura créé nous demeurera.» + +Et lui, tandis qu'on s'agitait ainsi plus ou moins par ses ordres, +paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait +repris à Saint-Cloud sa vie rangée et pleine, et nous passions nos +journées telles que je les ai déjà décrites. Ses frères étaient tous +occupés[36], Joseph au camp de Boulogne, Louis au conseil d'État, +Jérôme, le plus jeune, en Amérique, où il avait été envoyé, et où il fut +très bien reçu par les Anglo-Américains. Ses soeurs, qui commençaient à +jouir d'une grande fortune, embellissaient à l'envi les maisons que le +premier consul leur avait données, et cherchaient à l'emporter les unes +sur les autres par le luxe de leurs ameublements. Eugène Beauharnais se +renfermait dans l'exercice de ses devoirs militaires; sa soeur vivait +paisiblement et assez tristement. + + [Note 36: Ce fut vers la fin de l'automne, ou même au + commencement de l'hiver, en 1803, que Lucien se maria avec + madame Jouberthon et se brouilla avec son frère.] + +La jeune madame Leclerc se livrait à un nouveau penchant qu'elle avait +inspiré au prince Borghèse (depuis peu de temps arrivé de Rome en +France) et qu'elle partageait. Ce prince demanda sa main à Bonaparte, +qui, sans que j'aie trop su pourquoi, résista d'abord à cette demande. +Peut-être sa vanité ne lui permettait-elle pas de paraître embarrassé +d'aucun de ses liens, et ne voulait-il pas avoir l'air d'accepter avec +trop d'empressement une première proposition. Mais la liaison de ces +deux personnes étant devenue publique, il consentit enfin à la légitimer +par le mariage, qui se fit à Mortefontaine pendant le séjour du consul à +Boulogne. + +Il partit pour aller visiter le camp et la flottille, le 3 novembre +1803; cette course fut purement militaire. Il ne se fit accompagner que +des généraux de sa garde, de ses aides de camp et de M. de Rémusat. + +En arrivant au Pont-de-Briques, petit village à une lieue de Boulogne, +où Bonaparte avait fixé son quartier général, mon mari tomba +dangereusement malade. Aussitôt que je l'appris, je courus pour le +rejoindre, et j'arrivai à ce Pont-de-Briques au milieu de la nuit. Tout +entière à mon inquiétude, je n'avais pensé en partant qu'à l'état dans +lequel j'allais trouver un si cher malade; mais lorsque je descendis de +voiture, je fus un peu troublée de me trouver seule au milieu d'un camp, +et sans savoir ce que le consul penserait de mon arrivée. Ce qui me +rassura cependant, c'est que les domestiques qui s'éveillèrent pour me +recevoir me dirent qu'on avait bien prévu que je viendrais, et qu'on +m'avait réservé une petite chambre depuis deux jours. J'y passai le +reste de la nuit, en attendant le jour pour m'offrir aux regards de mon +mari, dont je ne voulais pas troubler le repos. Je le trouvai très +abattu; mais il éprouva une si grande joie de me voir près de son lit +que je me félicitai d'être ainsi partie sans en avoir demandé la +permission. + +Quand le consul fut levé, il me fit dire de monter chez lui; j'étais +émue et un peu interdite; il s'en aperçut dès mon entrée dans sa +chambre. Il m'embrassa aussitôt, et, me faisant asseoir, il me +tranquillisa par ses premières paroles: «Je vous attendais. Votre +présence guérira votre mari.» À ces mots, je fondis en larmes. Il en +parut touché, et prit quelque soin pour me calmer. Ensuite il me +prescrivit de venir tous les jours dîner et déjeuner avec lui, en me +disant en riant: «Il faut que je veille sur une femme de votre âge ainsi +lancée au milieu de tant de militaires.» Puis il me demanda comment +j'avais laissé sa femme. Peu de temps avant son départ, quelques +nouvelles visites secrètes de mademoiselle Georges avaient fait naître +des discussions dans le ménage. «Elle se trouble, ajouta-t-il, beaucoup +plus qu'il ne le faut. Joséphine a toujours peur que je ne devienne +sérieusement amoureux; elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait +pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout +l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet +aimé. Et, assurément, je ne suis point de nature à me livrer à une telle +exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes +affections n'entrent pour rien? Voilà, continua-t-il en me regardant un +peu sérieusement, ce qu'il faut que ses amis lui persuadent, et surtout +qu'ils ne croient pas augmenter leur crédit sur elle en augmentant ses +inquiétudes.» Il y avait dans ses dernières paroles une nuance de +défiance et de sévérité que je ne méritais point, et je crois qu'il le +savait fort bien à cette époque; mais dans aucune occasion il ne voulait +manquer à son système favori, qui était de tenir les esprits, ce qu'il +appelait _en haleine_, c'est-à-dire en inquiétude. + +Il demeura à peu près dix jours au Pont-de-Briques depuis mon arrivée. +La maladie de mon mari était pénible, mais les médecins n'avaient aucune +inquiétude. Excepté le quart d'heure que durait le déjeuner du consul, +je passais la matinée entière dans la chambre de mon malade. Bonaparte, +tous les jours, se rendait au camp, passait les troupes en revue, +visitait la flottille, assistait à quelques légers combats, ou plutôt à +des échanges de coups de canon entre nous et les Anglais, qui croisaient +incessamment devant le port et cherchaient à incommoder les +travailleurs. + +À six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler. +Quelquefois il donnait à dîner à quelques-uns des militaires de sa +maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des ponts et +chaussées, qui l'avaient accompagné. D'autres fois, nous dînions en +tête-à-tête, et alors il causait d'une multitude de choses. Il s'ouvrait +sur son propre caractère, il se peignait comme ayant toujours été +mélancolique, hors de toute comparaison avec ses camarades de tout +genre. Ma mémoire a conservé très fidèlement le souvenir de tout ce +qu'il me dit dans ces conversations. Le voici à peu de choses près: + +«J'ai été élevé, disait-il, à l'École militaire, et je n'y montrai de +dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de +moi: «C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie.» Je vivais à +l'écart de mes camarades. J'avais choisi dans l'enceinte de l'École un +petit coin où j'allais m'asseoir pour rêver à mon aise; car j'ai +toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi +la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J'avais déjà +l'instinct que ma volonté devait l'emporter sur celle des autres, et que +ce qui me plaisait devait m'appartenir. On ne m'aimait guère à l'École, +il faut du temps pour se faire aimer, et, même quand je n'avais rien à +faire, j'ai toujours cru vaguement que je n'en avais point à perdre. + +»Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai dans mes garnisons; je me mis +à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en +écrire quelques-uns, cette occupation mit du vague dans mon imagination, +elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises, et +souvent je m'amusais à rêver, pour mesurer ensuite mes rêveries au +compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde +idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je +me trouvais. J'ai toujours aimé l'analyse, et, si je devenais +sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce. +_Pourquoi_ et _comment_ sont des questions si utiles, qu'on ne saurait +trop se les faire. J'étudiai moins l'histoire que je n'en fis la +conquête; c'est-à-dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce +qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant l'inutile, et +m'emparant de certains résultats qui me plaisaient. + +«Je ne comprenais pas grand'chose à la Révolution; cependant elle me +convenait. L'égalité qui devait m'élever me séduisait. Le 20 juin, +j'étais à Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je +n'ai jamais aimé les mouvements populaires; je fus indigné des allures +grossières de ces misérables; je trouvai de l'imprudence dans les chefs +qui les avaient soulevés, et je me dis: «Les avantages de cette +révolution ne seront pas pour eux.» Mais, quand on me dit que Louis +avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu'il avait cessé +de régner, car, en politique, on ne se relève point de ce qui avilit. + +»Au 10 août, je sentais que, si on m'eût appelé, j'aurais défendu le +roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la République par le +peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en +uniforme, cela me choquait. + +»Plus tard, j'appris le métier de la guerre; j'allai à Toulon; on +commença à connaître mon nom. À mon retour, je menai une vie désoeuvrée. +Je ne sais quelle inspiration secrète m'avertissait qu'il fallait +commencer par user mon temps. + +»Un soir, j'étais au spectacle; c'était le 12 vendémiaire. J'entends +dire qu'on s'attend pour le lendemain à _du train_; vous savez que +c'était l'expression accoutumée des Parisiens, qui s'étaient habitués à +voir avec indifférence les divers changements de gouvernement, depuis +qu'ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même +leur dîner. Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait +vivre. + +»On contait devant moi que l'Assemblée était en permanence; j'y courus, +je ne vis que du trouble, de l'hésitation. Du sein de la salle s'éleva +une voix qui dit tout à coup: «Si quelqu'un sait l'adresse du général +Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de +l'Assemblée.» J'ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à +certains événements; celui-là me détermina; j'allai au comité. + +»J'y trouvai plusieurs députés, tout effarés; entre autres Cambacérès. +Ils s'attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que +résoudre. On me demanda conseil; je répondis, moi, en demandant des +canons. Cette proposition les épouvanta; toute la nuit se passa sans +rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on +me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit à délibérer si +pourtant on avait le droit de repousser la force par la force. +«Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de +tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé; il est +bien juste que vous me laissiez faire.» Là-dessus, je quittai ces +avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes, +pointer deux canons sur Saint-Roch; l'effet en fut terrible; l'armée +bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant. + +»Mais j'avais versé le sang parisien! C'est un sacrilège. Il fallut en +refroidir l'effet. De plus en plus je me sentais appelé à quelque chose. +Je demandai le commandement de l'armée d'Italie. Tout était à faire dans +cette armée, les choses et les hommes. Il n'appartient qu'à la jeunesse +d'avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir devant elle. Je +partis pour l'Italie avec des soldats misérables, mais pleins d'ardeur. +Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés, +quoique vides, que j'appelais le trésor de l'armée. Je mis à l'ordre du +jour qu'on distribuait des souliers aux recrues; personne n'en voulut +porter. Je promis à mes soldats que la fortune et la gloire nous +attendaient derrière les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps, +l'armée me suivrait au bout du monde. + +»Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l'Europe. D'un +côté, à l'aide de mes ordres du jour, je soutenais le système +révolutionnaire; de l'autre, je ménageais en secret les émigrés, je leur +permettais de concevoir quelque espérance. Il est bien facile d'abuser +ce parti-là, parce qu'il part toujours non de ce qui est, mais de ce +qu'il voudrait qui fût. Je recevais des offres magnifiques pour le cas +où je voudrais suivre l'exemple du général Monk. Le prétendant m'écrivit +même dans son style hésitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en +évitant d'aller à Rome que si j'eusse incendié sa capitale. Enfin je +devins important et redoutable, et le Directoire, que j'inquiétais, ne +pouvait cependant motiver aucun acte d'accusation. On m'a reproché +d'avoir favorisé le 18 fructidor; c'est comme si on me reprochait +d'avoir soutenu la Révolution. Il fallait en tirer parti, de cette +révolution, et mettre à profit le sang qu'elle avait fait couler. Quoi! +consentir à se livrer, sans condition, aux princes de la maison de +Bourbon, qui nous auraient jeté à la tête nos malheurs depuis leur +départ, et imposé silence par le besoin que nous aurions montré de leur +retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui +n'avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis; et moi, +enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché! +Certes, ce n'est pas un rôle difficile que celui de Monk, il m'eût donné +moins de peine que la campagne d'Égypte, et même que le 18 brumaire; +mais y a-t-il une expérience pour les princes qui n'ont jamais vu le +champ de bataille! À quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les +Anglais, si ce n'est à détrôner encore Jacques? Il est certain que +j'aurais bien su, s'il l'eût fallu, détrôner une seconde fois les +Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu à leur donner eût été +de se défaire de moi. + +»Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que +jamais. À Paris, et Paris c'est la France, l'on ne sait jamais prendre +intérêt aux choses, si l'on en prend aux personnes. Les usages d'une +vieille monarchie vous ont habitués à tout personnifier. C'est une +mauvaise manière d'être pour un peuple qui voudrait sérieusement la +liberté; mais vous ne savez guère vouloir rien sérieusement, si ce n'est +peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun +pouvait se flatter d'être le premier. Être égaux en tant que tout le +monde sera au-dessus, voilà le secret de toutes vos vanités; il faut +donc donner à tous l'espérance de s'élever. Le grand inconvénient pour +les directeurs, c'est que personne ne se souciait d'eux, et qu'on +commençait à se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me fût arrivé +sans l'heureuse idée que j'eus d'aller en Égypte. Quand je m'embarquai, +je ne savais si je ne disais pas un éternel adieu à la France; mais je +ne doutais pas qu'elle ne me rappelât. + +»Les séductions d'une conquête orientale me détournèrent de la pensée de +l'Europe plus que je ne l'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette +fois encore, à ma pratique. Mais je crois qu'elle est morte à Saint-Jean +d'Acre. Quoi qu'il en soit, je ne la laisserai plus faire. + +»En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation +gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout +ce que j'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin +de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main +un nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans +mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit +le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans +les Indes, et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille +Europe. Ce temps que j'ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie, +car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je +reçus des lettres de France; je vis qu'il n'y avait pas un instant à +perdre. Je rentrai dans le positif de l'état social et je revins à +Paris, à Paris où on traite des plus grands intérêts du pays dans un +entr'acte d'opéra. + +»Le Directoire frémit de mon retour; je m'observai beaucoup; c'est une +des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé +Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution; je +recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusais +de conseils à personne, mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes +plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en +serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas. +Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État, +il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir sur +mon succès.» + + + + +CHAPITRE V. + +(1803-1804.) + + +Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la +tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à +Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de +Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général +Moreau. + + +Un autre soir, tandis que nous étions à Boulogne, Bonaparte mit la +conversation sur la littérature. J'avais été chargée par le poète +Lemercier, qu'il aimait assez, de lui porter une tragédie sur +_Philippe-Auguste_ qu'il venait de finir, et qui contenait des +applications à sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous +étions tous deux seulement. C'était quelque chose de plaisant de voir un +homme toujours pressé, quand il n'avait rien à faire, aux prises avec +l'obligation de prononcer des mots de suite sans s'interrompre, forcé de +lire des vers alexandrins dont il ne connaissait pas la mesure, et +vraiment prononçant si mal qu'on eût dit qu'il n'entendait pas ce qu'il +lisait. D'ailleurs, dès qu'il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui +demandai le manuscrit, je le lus moi-même; alors il se mit à parler, il +se ressaisit à son tour de l'ouvrage et raya des tirades entières, y fit +quelque notes marginales, blâma le plan et les caractères. Il ne courait +pas grand risque de se tromper, car la pièce était mauvaise[37]. Ce qui +me parut assez singulier, c'est qu'à la suite de cette lecture, il me +signifia qu'il ne voulait point que l'auteur crût que toutes ces ratures +et ces corrections fussent d'une main si importante, et il m'ordonna de +les prendre sur mon compte. Je m'en défendis fort, comme on peut le +penser; j'eus grand'peine à le faire revenir de cette fantaisie, et à +lui faire comprendre que, s'il était déjà un peu étrange qu'il eût ainsi +biffé et presque défiguré le manuscrit d'un auteur, il serait sans +aucune convenance que je me fusse, moi, avisée d'une pareille liberté. +«À la bonne heure, disait-il; mais, pour cela comme dans d'autres +occasions, j'avoue que je n'aime guère ce mot vague et niveleur _de +convenances_ que vous autres jetez en avant à toute occasion. C'est une +invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d'esprit, une +sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre. +Il se peut qu'elles vous soient commodes, à vous qui n'avez pas +grand'chose à faire dans cette vie; mais vous sentez bien que moi, par +exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux +pieds.--Mais, lui répondis-je, en les appliquant à la conduite de la +vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les règles sont aux ouvrages +dramatiques? Elles leur donnent de l'ordre et de la régularité, et ne +gênent réellement le génie que lorsqu'il voudrait s'abandonner à des +écarts condamnés par le bon goût.--Ah! le bon goût, voilà encore une de +ces paroles classiques que je n'adopte point[38]. C'est peut-être ma +faute, mais il y a certaines règles que je ne sens point. Par exemple, +ce qu'on appelle _le style_, mauvais ou bon, ne me frappe guère. Je ne +suis sensible qu'à la force de la pensée. J'ai aimé d'abord Ossian, mais +c'est par la même raison qui me fait trouver du plaisir à entendre +murmurer les vents et les vagues de la mer. En Égypte, on a voulu me +faire lire _l'Iliade_, elle m'a ennuyé. Quant aux poètes français, je ne +comprends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la politique, +et, formé aux affaires, eût été un homme d'État. Je crois l'apprécier +mieux que qui que ce soit, parce que, en le jugeant, j'exclus tous les +sentiments dramatiques. Par exemple, il n'y a pas bien longtemps que je +me suis expliqué le dénouement de _Cinna_. Je n'y voyais d'abord que le +moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence +proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est point +appuyée sur la politique, que celle d'Auguste, devenu tout à coup un +prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle +tragédie. Mais, une fois, Monvel, en jouant devant moi, m'a dévoilé le +mystère de cette grande conception. Il prononça le _Soyons amis, Cinna_, +d'un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n'était +que la feinte d'un tyran, et j'ai approuvé comme calcul ce qui me +semblait puéril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de +manière que de tous ceux qui l'écoutent, il n'y ait que Cinna de trompé. + + [Note 37: Cette pièce n'a jamais été jouée, ni, je crois, + imprimée (P. R.)] + + [Note 38: M. de Talleyrand disait une fois à l'empereur: + «Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous + en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu'il + n'existerait plus.» (P. R.)] + +»Quant à Racine, il me plaît dans _Iphigénie_; cette pièce, tant quelle +dure, vous fait respirer l'air poétique de la Grèce. Dans _Britannicus_ +il a été circonscrit par Tacite, contre lequel j'ai des préventions, +parce qu'il n'explique pas assez ce qu'il avance. Les tragédies de +Voltaire sont passionnées, mais ne fouillent pas profondément l'esprit +humain. Par exemple, son Mahomet n'est ni prophète ni Arabe. C'est un +imposteur qui semble avoir été élevé à l'École polytechnique, car il +démontre ses moyens de puissance comme, moi, je pourrais le faire dans +un siècle tel que celui-ci. Le meurtre du père par le fils est un crime +inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité. + +»Pour la comédie, elle est pour moi comme si l'on voulait me forcer à +m'intéresser aux commérages de vos salons; j'accepte vos admirations +pour Molière, mais je ne les partage pas; il a placé ses personnages +dans des cadres où je ne me suis jamais avisé d'aller les regarder +agir.» + +Il serait facile de conclure par ces différentes opinions que Bonaparte +n'aimait à considérer la nature humaine que lorsqu'elle est aux prises +avec les grandes chances de la vie, et qu'il se souciait peu de l'homme +dégagé de toute application. + +C'est dans de telles conversations que s'écoula le temps que je passai +à Boulogne avec le premier consul, et ce fut à la suite de ce voyage que +j'éprouvai le premier mécompte qui devait commencer à m'inspirer la +défiance de cette cour où j'étais appelée à vivre. Les militaires de la +maison s'étonnaient quelquefois qu'une femme pût ainsi demeurer de +longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours +un peu sérieuses; ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma +conduite, toute simple et toute paisible qu'elle était. J'ose le dire: +la pureté de mon âme, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie +à mon mari, ne me permettaient point de concevoir des soupçons que l'on +formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'écoutais +dans son salon. Quand il revint à Paris, ses aides de camp s'amusèrent +de nos longs tête-à-tête; madame Bonaparte s'effaroucha des récits qu'on +lui en fit, et lorsque, après un mois de séjour au Pont-de-Briques, mon +mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que nous revînmes +à Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie. + +J'arrivais animée par un redoublement de reconnaissance pour le premier +consul. Il m'avait si bien accueillie, il avait montré tant d'intérêt +pour la conservation de mon mari; enfin, pour tout dire, ses soins qui +attendrissaient mon âme inquiète et oppressée, et ensuite l'amusement +qu'il m'avait fait trouver dans cette solitude, et la petite +satisfaction de ma vanité flattée par le plaisir qu'il paraissait +prendre à ma présence, tout cela exaltait mes sentiments, et dans les +premiers jours de mon retour, je répétais, avec l'accent vif d'une +reconnaissance de vingt ans, que sa bonté pour moi avait été extrême. +L'une de mes compagnes, qui m'aimait, m'avertit de contraindre mes +paroles, et de regarder un peu à l'impression qu'elles faisaient. Son +discours me fit, je m'en souviens encore, l'effet d'une lame froide et +tranchante dont on eût tout à coup fait pénétrer la pointe jusqu'à mon +coeur. C'était la première fois que je me voyais jugée autrement que je +ne le méritais; ma jeunesse et tous mes sentiments se révoltèrent contre +de semblables accusations; il faut avoir acquis une longue mais triste +expérience, pour supporter l'injustice des jugements du monde, et +peut-être doit-on regretter le temps où ils frappent si fortement, +quoique si douloureusement. + +Cependant ce qu'on me disait m'expliqua la contrainte de madame +Bonaparte à mon égard. Une fois que j'en étais plus froissée que de +coutume, je ne pus m'empêcher de lui dire avec les larmes aux yeux: «Eh +quoi! madame, c'est moi que vous soupçonnez?» Comme elle était bonne et +accessible à toutes les émotions du moment, elle ne tint pas compte de +mes pleurs, elle m'embrassa et se rouvrit à moi comme par le passé. Mais +elle ne me comprit point tout entière; il n'y avait point dans son âme +ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne; et, sans +s'embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être +telles qu'on le lui donnait à penser, il lui suffit pour se +tranquilliser de conclure que, dans tous les cas, ces relations +n'auraient été que passagères, puisque rien dans ma conduite sous ses +yeux ne paraissait différent de ma réserve première. Enfin, pour se +justifier à mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la +première, pendant mon absence, répandu contre moi des bruits injurieux: +«Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu'à tort ou à raison, on croit ici, +madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre +avisée sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes +conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore +ajouter à votre prudence fortifiée de la mienne. Les jalousies +politiques me paraissent faire défiance de tout, et je crois que, +quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec +moi.» Madame Bonaparte convint de la vérité de cette réflexion; mais +elle n'eut pas la moindre idée que je dusse m'affliger longtemps de ce +qu'elle ne l'avait pas faite la première. Elle m'avoua qu'elle avait +fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu'il avait paru +s'amuser à la laisser dans l'inquiétude sur mon compte. Toutes les +petites découvertes que ces circonstances me firent faire sur les +personnages dont j'étais entourée m'effarouchèrent et troublèrent les +sentiments que je leur avais voués. Je commençai à sentir une sorte de +mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j'avais marché +jusqu'alors avec la confiance de l'inexpérience; je sentis que je venais +de connaître un genre d'inquiétude qui, plus ou moins, ne me quitterait +plus. + +En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du +jour qu'il était content de l'armée, et nous lûmes ces paroles dans _le +Moniteur_ du 12 novembre 1803: + +«On a remarqué comme des présages qu'en creusant ici pour établir le +campement du premier consul, on a trouvé une hache d'armes qui paraît +avoir appartenu à l'armée romaine qui envahit l'Angleterre. On a aussi +trouvé à Ambleteuse, en travaillant à la tente du premier consul, des +médailles de Guillaume le Conquérant. Il faut convenir que ces +circonstances sont aux moins bizarres, et qu'elles paraîtront plus +singulières encore, si l'on se rappelle que, lorsque le général +Bonaparte visita les ruines de Péluse en Égypte, il y trouva un camée de +Jules César.» + +L'application n'était pas très heureusement choisie, car, malgré le +camée de Jules César, Bonaparte avait été contraint de quitter l'Égypte; +mais ces petits rapprochements, dictés par l'ingénieuse flatterie de M. +Maret, plaisaient infiniment à son maître, qui d'ailleurs ne croyait pas +qu'ils fussent sans effet sur nous. + +On n'épargna rien à cette époque pour que tous les journaux +réchauffassent les imaginations sur la descente. Il me serait impossible +de dire si Bonaparte croyait encore réellement qu'elle fût praticable. +Il en avait l'air du moins, et les frais que l'on fit pour construire +les bateaux plats furent très considérables. Les injures entre les +feuilles anglaises et _le Moniteur_ continuaient toujours, de même que +les défis. «On dit que les Français ont fait un désert du Hanovre et +qu'ils se préparent à le quitter.» Voilà ce qu'on voyait dans le +_Times_; et aussitôt une note du _Moniteur_ répondait: «Oui, quand vous +quitterez Malte.» + +On nous livrait les mandements des évêques, qui exhortaient la nation à +s'armer pour une juste guerre. «Choisissez des gens de coeur, disait +l'évêque d'Arras, et allez combattre Amalec. «Se soumettre aux ordres +publics,» a dit Bossuet, c'est se soumettre à l'ordre de Dieu qui +établit les empires.» + +Cette citation de Bossuet me rappelle une anecdote que contait fort bien +le vieil évêque d'Évreux, M. Bourlier. C'était à l'époque du concile +qu'on assembla à Paris pour essayer de déterminer les évêques à résister +aux décisions du pape. «Quelquefois, me disait cet évêque, l'empereur +nous faisait tous appeler, et commençait avec nous des conversations +très théologiques; il s'adressait aux plus récalcitrants d'entre nous: +«Messieurs les évêques, ma religion, à moi, est celle de Bossuet; il est +mon père de l'Église, il a défendu nos libertés; je veux conserver son +ouvrage, et soutenir votre propre dignité. Entendez-vous, messieurs?» + +«Et, en parlant ainsi, pâle de colère, il portait la main sur la garde +de son épée; il me faisait frémir de l'ardeur avec laquelle je le voyais +prêt à prendre notre propre défense, et ce singulier amalgame du nom de +Bossuet, du mot de liberté, et de ce geste menaçant, m'eût donné envie +de sourire, si je n'avais été au fond très affecté des déchirements de +l'Église que je prévoyais.» + +Je reviens à l'hiver de 1804. Cet hiver se passa, comme le précédent, en +fêtes et en bals pour la cour et la ville; et, en même temps, on +continua d'organiser les lois nouvelles qui furent présentées à la +session du Corps législatif. Cette année, madame Bacciochi, qui avait un +penchant très décidé pour M. de Fontanes, parla si souvent de lui à son +frère, que ses discours, joints à l'opinion qu'il avait de cet +académicien, le déterminèrent à le nommer président du Corps législatif. +Ce choix parut singulier à quelques personnes; mais, au fait, pour ce +qu'à l'avenir Bonaparte voulait faire du Corps législatif, il n'avait +guère besoin de lui donner un autre président qu'un homme de lettres. +Celui-ci a montré toujours un art noble et distingué, quand il a fallu +haranguer l'empereur dans les circonstances les plus délicates. Son +caractère a peu de force, mais son talent lui en donne beaucoup, quand +il est obligé de parler en public; son bon goût lui inspire alors une +véritable élévation. Peut-être était-ce un inconvénient, car rien n'est +si dangereux pour les souverains que de voir le talent revêtir les abus +de leur autorité des couleurs de l'éloquence, lorsqu'il s'agit de les +présenter aux nations; et surtout cela est d'un grand danger en France, +où l'on rend un culte si dévoué aux formes. Combien de fois n'est-il pas +arrivé que les Parisiens, dans le secret de la comédie que le +gouvernement jouait devant eux, se sont prêtés de bonne grâce à s'en +montrer dupes, seulement parce que les acteurs rendaient justice à la +délicatesse de leur goût, qui exigeait que chacun jouât le mieux +possible le rôle dont il était chargé! + +Dans le courant de ce mois de janvier, _le Moniteur_ inséra une note des +journaux anglais qui parlaient de quelques différends entre la Bavière +et l'Autriche, et des probabilités qu'on avait d'une guerre +continentale. De pareilles paroles, sans réflexions, étaient ainsi +jetées de temps en temps comme pour nous avertir de ce qui pouvait +arriver, ainsi que dans une décoration d'opéra, ou plutôt comme ces +nuées qui s'amoncellent au-dessous de la cime des montagnes, et qui +s'ouvrent un moment pour laisser apercevoir ce qui se passe derrière. De +même, les plus ou moins importantes discussions qui s'élevaient en +Europe nous étaient montrées instantanément pour que nous ne fussions +pas très surpris lorsqu'elles nous amenaient quelque rupture; mais +ensuite les nuages se refermaient, et nous demeurions dans l'obscurité +jusqu'à ce que l'orage éclatât. + +Je touche à une époque importante et pénible à retracer. Je vais bientôt +parler de la conspiration de Georges et du crime qu'elle a fait +commettre. Je ne rapporterai sur le général Moreau que ce que j'ai +entendu dire, et je me garderai bien de rien affirmer. Il me semble +qu'il est nécessaire de faire précéder ce récit d'un court exposé de +l'état dans lequel on se trouvait alors. + +Un certain monde, qui tenait d'assez près aux affaires, commençait à +parler du besoin que la France avait d'une hérédité dans le pouvoir qui +la gouvernait. Quelques courtisans politiques, des révolutionnaires de +bonne foi, des gens qui voyaient tout le repos de la France dans la +dépendance d'une seule vie, s'entendaient sur l'instabilité du Consulat. +Peu à peu toutes les idées s'étaient rapprochées de la royauté, et cette +marche aurait eu des avantages, si l'on eût pu s'entendre pour obtenir +une royauté modérée par les lois. Les révolutions ont ce grave +inconvénient de partager l'opinion publique en des nuances infinies qui +sont toutes modifiées par le froissement que chacun a éprouvé dans des +circonstances particulières. C'est toujours là ce qui favorise les +entreprises que tente le despotisme, qui arrive après elles. Pour +contenir le pouvoir de Bonaparte, il eût fallu oser prononcer le mot de +liberté; mais, comme, peu d'années auparavant, il n'avait été tracé d'un +bout de la France à l'autre que pour servir d'égide à l'esclavage le +plus sanglant, personne n'osait surmonter la funeste impression, mal +raisonnée pourtant, qu'il donnait. + +Les royalistes s'inquiétaient cependant, et voyaient de jour en jour +Bonaparte s'éloigner de la route où ils l'avaient longtemps attendu. Les +jacobins, dont le premier consul redoutait davantage l'opposition, +s'agitaient sourdement. Ils trouvaient que c'était à leurs antagonistes +que le gouvernement semblait s'appliquer à donner des garanties. Le +concordat, les avances que l'on tentait vers l'ancienne noblesse, la +destruction de l'égalité révolutionnaire, tout cela était un +envahissement sur eux; heureuse, cent fois heureuse, la France, si +Bonaparte n'en eût fait que sur les factions! Mais, pour cela, il ne +faut être animé que par l'amour de la justice; il faut surtout ne +vouloir écouter que les conseils d'une raison généreuse. + +Quand un souverain, quelque titre qu'il ait, transige avec l'un ou +l'autre des partis exagérés qu'enfantent les troubles civils, on peut +toujours parier qu'il a des intentions hostiles contre les droits des +citoyens qui se sont confiés à lui. Bonaparte, voulant affermir son plan +despotique, se trouva donc forcé de transiger avec ces redoutables +jacobins, et malheureusement il est des gens qui ne trouvent de garantie +suffisante que dans le crime. On ne les rassure qu'en se chargeant de +quelques-unes de leurs iniquités! Ce calcul est entré pour beaucoup dans +l'arrêt de mort du duc d'Enghien, et je demeure convaincue que tout ce +qui a été fait à cette époque n'a dépendu d'aucun sentiment violent, +d'aucune vengeance aveugle, mais seulement a été le résultat d'une +politique toute machiavélique qui voulait aplanir sa route à quelque +prix que ce fût. Ce n'est pas non plus pour la satisfaction d'une vanité +insatiable que Bonaparte aspirait à changer son titre consulaire en +celui d'empereur. Il ne faut pas croire que toujours ses passions +l'entraînassent aveuglément; il n'ignorait pas l'art de les soumettre à +l'analyse de ses calculs, et, si par la suite il s'est abandonné +davantage, c'est que le succès et la flatterie l'ont peu à peu enivré. +Cette comédie de république et d'égalité qu'il lui fallait jouer, tant +qu'il est demeuré premier consul, l'ennuyait, et ne trompait au fond que +ceux qui voulaient bien être trompés. Elle rappelait ces simagrées des +temps de l'ancienne Rome, où les empereurs se faisaient de temps en +temps réélire par le Sénat. J'ai vu des gens qui, se parant comme d'un +vêtement d'un certain amour de la liberté et n'en faisant pas moins une +cour assidue à Bonaparte premier consul, ont prétendu qu'ils lui avaient +ôté leur estime dès qu'il s'était donné le titre d'empereur. Je n'ai +jamais trop compris leurs motifs. Comment l'autorité qu'il exerça, +presque dès son entrée dans le gouvernement, ne les éclaira-t-elle pas? +Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y avait de la bonne foi à se +donner le titre d'un pouvoir qu'on exerçait réellement? + +Quoi qu'il en soit, au moment dont je parle, il devenait nécessaire au +premier consul de se raffermir par quelque mesure nouvelle. Les Anglais, +menacés, excitaient des diversions aux projets formés contre eux; des +relations se renouaient avec les chouans, et les royalistes ne devaient +voir dans le gouvernement consulaire qu'une transition du Directoire à +la royauté. Le caractère d'un seul homme y apportait une seule +différence; il devint assez naturel de conclure qu'il fallait se défaire +de cet homme. + +Je me souviens d'avoir entendu dire à Bonaparte, dans l'été de cette +année 1804, que pour cette fois les événements l'avaient pressé, et que +son plan eût été de ne fonder la royauté que deux ans plus tard. Il +avait mis la police dans les mains du ministre de la justice; c'était +une idée saine et morale, mais ce qui ne le fut point, et même ce qui +fut contradictoire, ce fut de vouloir que la magistrature exerçât cette +police comme au temps où elle était une institution révolutionnaire. Je +l'ai déjà dit, les premières conceptions de Bonaparte étaient le plus +souvent bonnes et grandes. Les créer et les établir, c'était exercer son +pouvoir; mais s'y soumettre après, devenait une abdication. Il n'a pas +pu supporter la domination, même d'aucune de ses institutions. + +Ainsi, gêné par les formes lentes et réglées de la justice, et aussi par +l'esprit faible et médiocre de son grand juge, il se livra aux mille et +une polices dont il s'environna, et reprit peu à peu confiance en +Fouché, qui possède admirablement l'art de se rendre nécessaire. Fouché, +doué d'un esprit fin, étendu et perçant, jacobin enrichi, par conséquent +dégoûté de quelques-uns des principes de son parti, mais demeurant +toujours lié avec ce parti pour avoir un appui en cas de troubles, ne +recula nullement devant l'idée de revêtir Bonaparte de la royauté. Sa +souplesse naturelle lui fera toujours accepter les formes de +gouvernement où il verra pour lui l'occasion de jouer un rôle. Ses +habitudes sont plus révolutionnaires que ses principes; aussi le seul +état de choses, je crois, qu'il ne puisse souffrir est celui qui le +mettrait dans une nullité absolue. Il faut se bien convaincre de cette +disposition, et toujours un peu trembler, quand on veut se servir de +lui; il faut se dire qu'il a besoin d'un temps de troubles pour avoir +toute la valeur de ses moyens, parce qu'en effet, comme il est sans +passions et sans haines, alors il devient supérieur à la plupart des +hommes qui l'environnent, tous plus ou moins aveuglés par la crainte et +le ressentiment. + +Fouché a nié qu'il eût conseillé le meurtre du duc d'Enghien. À moins +d'une certitude complète, je ne vois jamais de raison pour faire peser +l'accusation d'un crime sur qui s'en défend positivement. D'ailleurs +Fouché, qui avait la vue longue, prévoyait facilement que ce crime ne +donnerait au parti que Bonaparte voulait gagner qu'une garantie très +passagère; il le connaissait trop bien pour craindre qu'il songeât à +replacer le roi sur un trône qu'il pouvait occuper lui-même, et l'on +comprend bien qu'avec les données qu'il avait, il ait dit que ce meurtre +n'était qu'une faute. + +M. de Talleyrand avait moins besoin que Fouché de compliquer ses plans +pour conseiller à Bonaparte de se revêtir de la royauté. Elle devait le +mettre à l'aise sur tout. Ses ennemis, et Bonaparte lui-même, l'ont +accusé d'avoir opiné pour le meurtre du malheureux prince; mais +Bonaparte et ses ennemis sont récusables sur ce point. Le caractère +connu de M. de Talleyrand n'admet guère une telle violence. Il m'a conté +plus d'une fois que Bonaparte lui avait fait part, ainsi qu'aux deux +consuls, de l'arrestation du duc d'Enghien, et de sa détermination +invariable; il ajoutait que tous trois ils avaient vu que les paroles +seraient inutiles, et qu'ils avaient gardé le silence. C'est déjà une +faiblesse plus que suffisante, mais fort ordinaire à M. de Talleyrand, +qui voyait un parti pris, et qui dédaigne les discours inutiles, parce +qu'ils ne satisfont que la conscience. + +L'opposition, une courageuse résistance, peuvent avoir de la prise sur +une nature quelle qu'elle soit. Un souverain cruel, sanguinaire par +caractère, peut quelquefois sacrifier son penchant à la force du +raisonnement qu'on lui oppose; mais Bonaparte n'était cruel ni par goût, +ni par système: il voulait ce qui lui paraissait le plus prompt et le +plus sûr; il a dit lui-même dans ce temps qu'il lui fallait en finir +avec les jacobins et les royalistes. L'imprudence de ces derniers lui a +fourni cette funeste chance, il l'a saisie au vol, et ce que je +raconterai plus bas prouvera encore que c'est avec tout le calme du +calcul, ou plutôt du sophisme, qu'il s'est couvert d'un sang illustre et +innocent. + +Peu de jours après le premier retour du roi, le duc de Rovigo se +présenta chez moi un matin[39]. Il cherchait alors à se justifier des +accusations qui pesaient sur sa tête. Il me parla de la mort du duc +d'Enghien. «L'empereur et moi, me dit-il, nous avons été trompés dans +cette occasion. L'un des agents subalternes de la conspiration de +Georges avait été gagné par ma police; il nous vint déclarer que, dans +une nuit où les conjurés étaient rassemblés, on leur avait annoncé +l'arrivée secrète d'un chef important qu'on ne pouvait encore nommer; et +qu'en effet, quelques nuits après, il était survenu parmi eux un +personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect. +Cet espion le désignait de manière à faire croire que cet individu +inconnu devait être un prince de la maison de Bourbon. Dans le même +temps, le duc d'Enghien s'était établi à Ettenheim, pour y attendre sans +doute le succès de la conspiration. Les agents écrivirent qu'il lui +arrivait quelquefois de disparaître pour plusieurs jours; nous conclûmes +que c'était pour venir à Paris, et son arrestation fut résolue. Depuis, +lorsqu'on a confronté l'espion avec les coupables arrêtés, il a reconnu +Pichegru pour le personnage important désigné, et, lorsque j'en rendis +compte à Bonaparte, il s'écria en frappant du pied: «Ah! le malheureux! +qu'est-ce qu'il m'a fait faire?» + + [Note 39: Le duc de Rovigo savait à quel point mon mari + et moi, nous étions liés avec M. de Talleyrand, et il + désirait que dans ce moment, s'il était possible, je le + servisse auprès de lui.] + +Revenons aux faits. Pichegru était arrivé en France le 15 janvier 1804, +et, dès le 25 janvier, il se cachait dans Paris. On savait que, en l'an +V de la République, le général Moreau l'avait dénoncé au gouvernement +comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau +passait pour avoir des opinions républicaines; peut-être les avait-il +enfin échangées contre les idées d'une monarchie constitutionnelle. Je +ne sais si maintenant sa famille le défendrait aussi vivement qu'alors +de l'accusation d'avoir donné les mains aux projets des royalistes; je +ne sais aussi s'il faudrait prêter toute confiance à des aveux, faits +sous le règne de Louis XVIII. Mais, enfin, la conduite de Moreau en 1813 +et les honneurs accordés à sa mémoire par nos princes pourraient faire +croire que, depuis longtemps, ils avaient quelque raison de compter sur +lui. À l'époque dont je parle, Moreau était vivement irrité contre +Bonaparte. On n'a guère douté qu'il n'ait vu secrètement Pichegru; il a +au moins gardé le silence sur la conspiration; quelques-uns des +royalistes saisis à cette époque l'accusaient seulement d'avoir montré +cette hésitation de la prudence qui veut attendre le succès pour se +déclarer. Moreau, dit-on, était un homme faible et médiocre, hors du +champ de bataille; je crois que sa réputation a été trop lourde pour +lui. «Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur +gloire; le rôle de Monk allait parfaitement à Moreau; à sa place, j'y +aurais tendu comme lui, mais plus habilement.» + +Au reste, ce n'est point pour justifier Bonaparte que je présente mes +doutes. Quel que fût le caractère de Moreau, sa gloire existait +réellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien +compagnon d'armes mécontent et aigri, et le raccommodement n'eût-il même +été que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait voir dans +l'Auguste de Corneille, il eût encore été ce qu'il y avait de mieux à +faire. Mais Bonaparte eut, je n'en doute pas, la conviction de ce qu'il +appelait la _trahison morale_ de Moreau. Il crut que cela suffisait aux +lois et à la justice, parce qu'il se refusait à voir la vraie face des +choses qui le gênaient. On l'assura légèrement que les preuves ne +manquaient pas pour légitimer la condamnation. Il se trouva engagé; plus +tard, il ne voulut voir que de l'esprit de parti dans l'équité des +tribunaux, et, d'ailleurs, il sentit que ce qui pouvait lui arriver de +plus fâcheux, c'était que cet intéressant accusé fût déclaré innocent. +Et lui, une fois sur le point d'être compromis, ne pouvait plus être +arrêté par rien; de là mille circonstances déplorables de ce fameux +procès. + +Depuis quelques jours, on commençait à entendre parler de cette +conspiration. Le 17 février 1804, au matin, j'allai aux Tuileries. Le +consul était dans la chambre de sa femme; on m'annonça; il me fit +entrer. Madame Bonaparte me parut troublée, elle avait les yeux fort +rouges. Bonaparte était assis près de la cheminée et tenait le petit +Napoléon[40] sur ses genoux. Il y avait de la gravité dans ses regards, +mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l'enfant. + + [Note 40: C'était le fils aîné de madame Louis Bonaparte, + plus tard la reine Hortense. Il était né le 10 octobre 1802, + et il est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)] + +«Savez-vous ce que je viens de faire?» me dit-il. Et sur ma réponse +négative: «Je viens de donner l'ordre d'arrêter Moreau.» Je fis sans +doute quelque mouvement: «Ah! vous voilà étonnée, reprit-il; cela va +faire un beau bruit, n'est-ce pas? On ne manquera pas de dire que je +suis jaloux de Moreau, que c'est une vengeance, et mille pauvretés de ce +genre. Moi, jaloux de Moreau! Eh, bon Dieu! il me doit la plus grande +partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne +gardai en Italie que des recrues; je ne demandais qu'à vivre en bonne +intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point; d'abord je ne +crains personne, et Moreau moins qu'un autre. Je l'ai vingt fois empêché +de se compromettre; je l'avais averti qu'on nous brouillerait; il le +sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux; les femmes le +dirigent, les partis l'ont pressé...» + +En parlant ainsi, Bonaparte s'était levé, et se rapprochant de sa femme, +il lui prit le menton, et, lui faisant lever la tête: «Tout le monde, +dit-il encore, n'a pas une bonne femme comme moi! Tu pleures, Joséphine, +eh! pourquoi? As-tu peur?--Non, mais je n'aime pas ce que l'on va +dire.--Que veux-tu y faire?...» Puis se retournant vers moi: «Je n'ai +nulle haine, nul désir de vengeance, j'ai fort réfléchi avant d'arrêter +Moreau; je pouvais fermer les yeux, lui donner le temps de fuir; mais on +aurait dit que je n'avais pas osé le mettre en jugement. J'ai de quoi le +convaincre; il est coupable, je suis le gouvernement; tout ceci doit se +passer simplement.» + +Je ne sais si la puissance de mes souvenirs agit aujourd'hui sur moi, +mais j'avoue que, même aujourd'hui, j'ai peine à croire que, lorsque +Bonaparte parlait ainsi, il ne fût pas de bonne foi. Je l'ai vu faire +des progrès dans l'art de la dissimulation, et, à cette époque, il avait +encore en parlant certains accents vrais, que, depuis, je n'ai plus +retrouvés dans sa voix. Peut-être aussi est-ce tout simplement qu'alors +je croyais encore en lui. + +Il nous quitta sur ces paroles, et madame Bonaparte me conta qu'il avait +passé presque toute la nuit debout, agitant cette question: s'il ferait +arrêter Moreau; pesant le pour et le contre de cette mesure, sans trace +d'humeur personnelle; que, vers le point du jour, il avait fait venir le +général Berthier, et que, après un assez long entretien, il s'était +déterminé à envoyer à Grosbois où Moreau s'était retiré. + +Cet événement fit beaucoup de bruit; on en parla diversement. Au +Tribunat, le frère du général Moreau, qui était tribun, parla avec +véhémence et produisit quelque effet. Les trois corps de l'État firent +une députation pour aller complimenter le consul sur le danger qu'il +avait couru. Dans Paris, une partie de la bourgeoisie, les avocats, les +gens de lettres, tout ce qui pouvait représenter la portion libérale de +la population, s'échauffa pour Moreau. Il fut assez facile de +reconnaître une certaine opposition dans l'intérêt qui se déclara pour +lui; on se promit de se porter en foule au tribunal où il comparaîtrait; +on alla même jusqu'à laisser échapper des menaces, si le jugement le +condamnait. Les polices de Bonaparte l'informèrent qu'il avait été +question de forcer sa prison. Il commença à s'aigrir, et je ne lui +retrouvai plus le même calme sur cette affaire. Son beau-frère Murat, +alors gouverneur de Paris, haïssait Moreau; il eut soin d'animer +Bonaparte journellement par des rapports envenimés; il s'entendait avec +le préfet de police, Dubois, pour le poursuivre de dénonciations +alarmantes, et malheureusement les événements s'y prêtaient. Chaque +jour, on trouvait de nouvelles ramifications à la conspiration, et la +société de Paris s'entêtait à ne pas la croire véritable. C'était une +petite guerre d'opinion entre Bonaparte et les Parisiens. + +Le 29 février, on découvrit la retraite de Pichegru, et il fut arrêté, +après s'être défendu vaillamment contre les gendarmes. Cet événement +ralentit les défiances, mais l'intérêt général se portait toujours sur +Moreau. Sa femme donnait à sa douleur une attitude un peu théâtrale, qui +avait de l'effet. Cependant Bonaparte, ignorant les formes de la +justice, les trouvait bien plus lentes qu'il ne l'avait d'abord pensé. +Dans le premier moment, le grand juge s'était engagé trop légèrement à +rendre la procédure courte et claire, et cependant on n'arrivait guère à +avérer que ce fait: que Moreau avait entretenu secrètement Pichegru, +qu'il avait reçu ses confidences, mais qu'il ne s'était engagé +positivement sur rien. Ce n'était point assez pour entraîner une +condamnation qui commençait à devenir nécessaire; enfin, malgré ce grand +nom qui se trouve mêlé à toute cette affaire, Georges Cadoudal a +toujours conservé dans l'opinion et aux débats l'attitude du véritable +chef de la conjuration. + +On ne peut se représenter l'agitation qui régnait dans le palais du +consul; on consultait tout le monde; on s'informait des moindres +discours. Un jour, Savary prit à part M. de Rémusat, en lui disant: +«Vous avez été magistrat, vous savez les lois; pensez-vous que les +notions que nous avons suffisent pour éclairer les juges?--On n'a jamais +condamné un homme, répondait mon mari, par cette seule raison qu'il n'a +pas dénoncé des projets dont il a été instruit. Sans doute, c'est un +tort politique à l'égard du gouvernement; mais ce n'est point un crime +qui doive entraîner la mort; et, si c'est là votre seul argument, vous +n'aurez donné à Moreau qu'une évidence fâcheuse pour vous.--En ce cas, +reprenait Savary, le grand juge nous a fait faire une grande sottise, il +eût mieux valu se servir d'une commission militaire.» + +Du jour où Pichegru fut arrêté, les barrières de Paris demeurèrent +fermées pour la recherche de Georges. On s'affligeait beaucoup de +l'adresse avec laquelle il se dérobait à toute poursuite. Fouché se +moquait incessamment de la maladresse de la police, et fondait à cette +occasion les bases de son nouveau crédit; ses railleries animaient +Bonaparte, déjà mécontent, et, quand il avait réellement couru un grand +danger et qu'il voyait les Parisiens en défiance sur la vérité de +certains faits avérés pour lui, il se sentait entraîné vers le besoin +de la vengeance. «Voyez, disait-il, si les Français peuvent être +gouvernés par des institutions légales et modérées! J'ai supprimé un +ministère révolutionnaire, mais utile, les conspirations se sont +aussitôt formées. J'ai suspendu mes impressions personnelles, j'ai +abandonné à une autorité indépendante de moi la punition d'un homme qui +voulait ma perte, et, loin de m'en savoir gré, on se joue de ma +modération, on corrompt les motifs de ma conduite; ah! je lui apprendrai +à se méprendre à mes intentions! Je me ressaisirai de tous mes pouvoirs +et je lui prouverai que, moi seul, je suis fait pour gouverner, décider +et punir.» + +La colère de Bonaparte croissait d'autant plus que, de moment en moment, +il se sentait comme __aux. Il avait cru dominer l'opinion, et l'opinion +lui échappait; il s'était dans le début, j'en suis certaine, dominé +lui-même, et on ne lui en savait nul gré; il s'en indignait, et +peut-être jurait intérieurement qu'on ne l'y rattraperait plus. Ce qui +semblera peut-être singulier à ceux qui n'ont pas appris à quel point +l'habit d'uniforme éteint chez ceux qui le portent l'exercice de la +pensée, c'est que l'armée, dans cette occasion, ne donna pas la plus +légère inquiétude. Les militaires font tout par consigne et +s'abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandées. Un bien +petit nombre d'officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous +Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agitée que toute autre classe de +la nation. + +MM. de Polignac, de Rivière et quelques autres furent successivement +arrêtés. Alors on commença à croire un peu plus à la réalité de la +conspiration et à comprendre qu'elle était royaliste. Cependant le parti +républicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effrayée et se +tint dans une grande réserve; elle blâmait l'imprudence de MM. de +Polignac, qui sont convenus depuis qu'ils n'avaient pas trouvé pour les +seconder le zèle dont on les avait flattés. La faute, trop ordinaire au +parti royaliste, c'est de croire à l'existence de ce qu'il souhaite, et +d'agir toujours d'après ses illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui +se conduisent par leurs passions ou par leur vanité. + +Quant à moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier +consul sombre et silencieux, sa femme souvent éplorée, sa famille +irritée, sa soeur qui l'excitait par des paroles violentes; dans le +monde mille opinions diverses, de la défiance, des soupçons, une +maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais +succès de l'entreprise, des jugements passionnés; j'étais remuée, +froissée par ce que j'entendais et par ce que je sentais; je me +renfermais avec ma mère et mon mari; nous nous interrogions tous trois +sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous. +M. de Rémusat, dans la douce rectitude de son esprit, s'affligeait des +fautes qu'on commettait, et, comme il jugeait sans passion, il +commençait à pressentir l'avenir, et m'ouvrait sa triste et sage +prévoyance sur le développement d'un caractère qu'il étudiait en +silence. Ses inquiétudes me faisaient mal; combien je me sentais déjà +malheureuse des soupçons qui s'élevaient au dedans de moi! Hélas! le +moment n'était pas loin où mon esprit allait recevoir une bien plus +funeste clarté. + + + + +CHAPITRE V. + +(1804.) + + +Arrestation de Georges Cadoudal.--Mission de M. de Caulaincourt à +Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes +instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée de la Malmaison.--Mort du +duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul. + + +Après les différentes arrestations dont j'ai parlé, on livra au +_Moniteur_ des articles du _Morning Chronicle_, qui rapportaient que la +mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII étaient prochaines. +On ajoutait que des gens arrivés tout à l'heure de Londres affirmaient +qu'on y spéculait à la Bourse sur cet événement, et qu'on y nommait +Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le même _Moniteur_ la +lettre d'un Anglais à Bonaparte, qu'il appelait _Monsieur Consul_. Cette +lettre lui adressait, pour son utilité particulière, un pamphlet répandu +du temps de Cromwell qui tendait à prouver qu'on ne _pouvait pas +assassiner_ des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y +avait aucun crime à tuer un animal dangereux, ou un tyran: «Tuer n'est +donc pas assassiner, disait le pamphlet, la différence est grande.» + +Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les +armées, des mandements des évêques, arrivaient à Paris pour complimenter +le premier consul, et féliciter la France du danger auquel elle avait +échappé. On insérait soigneusement ces pièces dans _le Moniteur_. + +Enfin, Georges Cadoudal fut arrêté le 29 mars sur la place de l'Odéon. +Il était en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il +pressait vivement son cheval. Un officier de paix se présenta +courageusement en tête du cheval, et fut tué raide par un coup de +pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'étant attroupé, le +cabriolet fut arrêté et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante à +quatre-vingt mille francs en billets qui furent donnés à la veuve de +l'homme qu'il avait tué. On mit dans les journaux qu'il avait avoué +sur-le-champ qu'il n'était venu en France que pour assassiner Bonaparte. +Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges, +qui montra dans toute la procédure une extrême fermeté et un grand +dévouement à la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat, +mais convint que son projet était d'attaquer la voiture du consul, et de +l'enlever sans lui faire aucun mal. + +À cette même époque, le roi d'Angleterre tomba sérieusement malade; +notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt +du ministère. + +Le 21 mars, voici quel article parut dans _le Moniteur_: «Le prince de +Condé a fait une circulaire pour appeler les émigrés et les rassembler +sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon, à cet effet, se tient +sur la frontière.» + +Puis on imprima la correspondance secrète qu'on avait saisie d'un nommé +Drake, ministre accrédité d'Angleterre en Bavière, qui prouvait que le +gouvernement anglais ne négligeait aucun moyen d'exciter du trouble en +France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette +correspondance à tous les membres du corps diplomatique, qui +témoignèrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insérées +dans _le Moniteur_. + +Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars, +ma semaine auprès de madame Bonaparte commençait. Je me rendis dès le +matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce +temps-là avec pompe. Après la messe, madame Bonaparte trouvait toujours +une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps, +parlant aux uns et aux autres. + +Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions +passer cette semaine à la Malmaison. «J'en suis charmée, ajouta-t-elle, +Paris me fait peur en ce moment.» Quelques heures après, nous partîmes. +Bonaparte était dans sa voiture particulière, madame Bonaparte dans la +sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai +qu'elle était silencieuse et fort triste; je lui en témoignai de +l'inquiétude; elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me +dit: «Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a +appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Caulaincourt pour s'y +saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame, +m'écriai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me paraît qu'il le fera +juger.» + +Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je +crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que +j'allais m'évanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. «J'ai fait ce +que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce +prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit +pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains.» À +ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je +me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil +événement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti +des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les +autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines +qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame +Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui +l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle +me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution. + +Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans +ma chambre, où je pleurai amèrement; toute mon âme était ébranlée. +J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appelé par une puissance +invincible aux plus hautes destinées, je laissais ma jeune imagination +s'exalter sur lui; tout à coup le voile qui couvrait mes yeux venait à +se déchirer, et par ce que j'éprouvais en ce moment, je ne comprenais +que trop l'impression que cet événement allait produire. + +Il n'y avait à la Malmaison personne à qui je pusse m'ouvrir +entièrement. Mon mari n'était point de service, et je l'avais laissé à +Paris. Il fallut me contraindre, et reparaître avec un visage +tranquille, car madame Bonaparte m'avait positivement défendu de rien +laisser échapper qui indiquât qu'elle m'en eût parlé. + +Quand je descendis au salon vers six heures, j'y trouvai le premier +consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme; son visage +paisible me fit mal à regarder; depuis deux heures, en pensant à lui, +mon esprit avait été tellement bouleversé, que je ne pouvais plus +reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa présence; il me +semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent +avec lui; tout le temps se passa d'une manière insignifiante; après le +dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses +polices; le soir, quand je quittai madame Bonaparte, elle me promit +encore de renouveler ses sollicitations. + +Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible; +elle était entièrement découragée. Bonaparte l'avait repoussée sur tous +les points: «Les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes +d'affaires; sa politique demandait ce coup d'État; il acquérait par là +le droit de se rendre clément dans la suite; il lui fallait choisir ou +de cette action décisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il +faudrait punir journellement. L'impunité encouragerait les partis, il +serait donc obligé de persécuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de +revenir sur ce qu'il avait fait pour les émigrés, de se mettre dans les +mains des jacobins. Les royalistes l'avaient déjà plus d'une fois +compromis à l'égard des révolutionnaires. Cette action-ci le dégageait +vis-à-vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, après tout, +entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble +en France, il servait la vengeance des Anglais; puis sa réputation +militaire pouvait peut-être à l'avenir agiter l'armée; lui mort, nos +soldats auraient tout à fait rompu avec les Bourbons. En politique, une +mort qui devait donner du repos n'était point un crime; les ordres +étaient donnés, il n'y avait plus à reculer.» + +Dans cet entretien, madame Bonaparte apprit à son mari qu'il allait +aggraver l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M. +de Caulaincourt, dont les parents avaient été autrefois attachés à la +maison de Condé.--«Je ne le savais point, répondit Bonaparte; et puis +qu'importe? Si Caulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal, il ne +m'en servira que mieux. Le parti opposé lui pardonnera désormais d'être +gentilhomme.» Il ajouta, au reste, que M. de Caulaincourt n'était +instruit que d'une partie de son plan, et qu'il pensait que le duc +d'Enghien allait demeurer ici en prison. + +Le courage me manqua à toutes ces paroles; j'avais de l'amitié pour M. +de Caulaincourt, je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais. +Il me semblait qu'il aurait dû refuser la mission dont on l'avait +chargé. + +La journée entière se passa tristement; je me rappelle que madame +Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans +la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie de son jardin +nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur +l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté de ses mains. «Mon +Dieu, madame, lui dis-je en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui +convient à une pareille journée.» Depuis ce temps, je n'ai jamais passé +devant ce cyprès sans éprouver un serrement de coeur. + +Ma profonde émotion troublait madame Bonaparte. Légère et mobile, +d'ailleurs très confiante dans la supériorité des vues de Bonaparte, +elle craignait à l'excès les impressions pénibles et prolongées; elle en +éprouvait de vives, mais infiniment passagères. Convaincue que la mort +du duc d'Enghien était résolue, elle eût voulu se détourner d'un regret +inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du +jour à la harceler sans cesse; elle m'écoutait avec une douceur extrême, +mais avec découragement, elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je +pleurais en lui parlant, je la conjurais de ne point se rebuter, et, +comme je n'étais pas sans crédit sur elle, je parvins à la déterminer à +une dernière tentative. + +«Nommez-moi s'il le faut au premier consul, lui disais-je; je suis bien +peu de chose, mais enfin il jugera par l'impression que je reçois de +celle qu'il va produire, car enfin je lui suis plus attachée que +beaucoup d'autres; je ne demande pas mieux que de lui trouver des +excuses, et je n'en vois pas une à ce qu'il va faire.» + +Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée; le grand juge, le +préfet de police, Murat vinrent, et eurent de longues audiences; je +trouvais à tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une +partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rêves étaient affreux. Je +croyais entendre des mouvements continuels dans le château, et qu'on +tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais pressée tout à +coup du désir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte, pour lui +demander qu'il eût pitié de sa gloire; car alors je trouvais qu'il en +avait une bien pure, et de bonne foi je pleurais sur elle. Cette nuit ne +s'effacera jamais de mon souvenir. + +Le mardi matin, madame Bonaparte me dit: «Tout est inutile; le duc +d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes, et jugé cette +nuit. Murat se charge de tout. Il est odieux dans cette affaire. C'est +lui qui pousse Bonaparte; il répète qu'on prendrait sa clémence pour de +la faiblesse, et que les jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui +trouve mauvais qu'on n'ait pas eu égard à l'ancienne gloire de Moreau, +et qui demanderait pourquoi on ménagerait davantage un Bourbon; enfin +Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous, +ajouta-t-elle ensuite; je lui ai avoué que je vous avais tout dit; il +avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre.» + +Ma tête était montée alors: «Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il +m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je +pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui.» Et, en parlant ainsi, +je pleurais en effet. + +Madame Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions +fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères, et quand elle +cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais répondre que par +ces mots: «Ah! madame, vous ne me comprenez pas!» Elle m'assurait +qu'après cet événement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce +n'était pas l'avenir qui m'inquiétait; je ne doutais pas de sa force sur +lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement +intérieur qui m'était tout personnel. + +Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage. +Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait +pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me +disant de le conseiller; je n'étais pas en état de prononcer quatre +mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me +troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et +me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille. +Il semblait qu'il prit à tâche de m'étourdir, et de m'empêcher de +penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au +milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet +enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui. + +Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant, et affecta une +gaieté qui me parut forcée. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne fût +demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en +souriant doucement, et semblait me dire: «Vous voyez qu'il n'est pas si +méchant, et que nous pouvons nous rassurer.» Pour moi, je ne savais +plus où j'en étais; je croyais dans certains moments faire un mauvais +rêve; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me +regardant fixement, me dit: «Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous +êtes trop pâle.» Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre. +«Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge!» et en éclatant de +rire: «Cela ne t'arriverait jamais, à toi, Joséphine!» Puis il ajouta: +«Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les +larmes.» Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter. + +Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il +prenait des manières qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut +encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de +décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs. +Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des +pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait +le silence; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout à coup +il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix: _Soyons +amis, Cinna_, puis les vers de Gusman dans _Alzire_: + + Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner[41]. + +Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et +continua. En vérité, je crus dans ce moment qu'il était possible qu'il +eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grande scène +de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai fortement, me donna du +calme; mon imagination était bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un +tel besoin d'espérer! «Vous aimez les vers?» me dit Bonaparte; j'avais +bien envie de répondre: «Surtout quand ils font application.» Je n'osai +jamais[42]. + + [Note 41: Voici ces vers: + + Des dieux que nous servons connais la différence: + Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; + Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, + M'ordonne de te plaindre et de te pardonner. + (_Alzire_, acte V, scène VII.) (P. R.)] + + [Note 42: Le lendemain du jour où j'écrivais ceci, on me + prêta précisément un livre qui a paru cette année et qui + s'appelle _Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte_. + Cet ouvrage a pu être fait par quelque secrétaire de Lucien. + Il renferme quelques faits qui manquent de vérité. Il y a + quelques notes à la fin, ajoutées par une personne digne de + foi, dit-on. Je suis tombée sur celle-ci, qui m'a paru + curieuse: «Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le + général Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva + chez elle quelques heures après, avec la contenance d'un + homme désespéré. On avait assuré le conseil militaire que le + premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et + devait faire grâce au prince; on avait même cité à quelques + membres ces vers d'_Alzire_: _Des dieux que nous servons + connais la différence_, etc.»] + +Nous continuâmes notre partie, et de plus en plus je me confiai à sa +gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit +entendre: On annonça le général Hullin; le premier consul repoussa la +table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon, +il demeura le reste de la soirée avec Murat, Hullin et Savary. Il ne +reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je +ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée +d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince +demandât à le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en répétant ces +paroles: «Si le premier consul consentait à me voir, il me rendrait +justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir.» Peut-être, me +disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon. +À quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman? + +La nuit, cette terrible nuit, se passa. Le matin, de bonne heure, je +descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle, et, je +lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient +en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots +insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours +été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans +qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne répondent jamais. + +Madame Bonaparte entra dans le salon; elle me regarda tristement, et +s'assit en disant à Savary: «Eh bien, c'est donc fait?--Oui, madame, +reprit-il. Il est mort ce matin, et, je suis forcé d'en convenir, avec +un beau courage.» Je demeurai atterrée. + +Madame Bonaparte demanda des détails; ils ont été sus depuis. On avait +conduit le prince dans un des fossés du château; quand on lui avait +proposé un mouchoir, il le repoussa dignement, et s'adressant aux +gendarmes: «Vous êtes Français, leur dit-il, vous me rendrez bien au +moins le service de ne point me manquer.» Il remit un anneau, des +cheveux et une lettre pour madame de Rohan; Savary montra le tout à +madame Bonaparte. La lettre était ouverte, courte et affectueuse. Je ne +sais si les dernières intentions de ce malheureux prince auront été +exécutées. + +«Après sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses +vêtements, sa montre, et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y +toucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir périr de pareils +hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à +retrouver mon sang-froid.» + +Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un +souvenir, et qui ne voyait guère dans le duc d'Enghien qu'un +conspirateur contre les jours de son maître, des généraux, dont je +n'écrirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que +madame Bonaparte, toujours un peu effrayée dès qu'on parlait haut et +fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en répétant cette phrase si +complètement déplacée: «Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me +donne envie de pleurer.» + +Dans la matinée, il vint une foule de monde, les consuls, les ministres, +Louis Bonaparte et sa femme; le premier renfermé dans un silence qui +paraissait désapprobateur, madame Louis effarouchée, n'osant point +sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser. Les femmes encore +plus que le reste étaient absolument soumises à la puissance magique de +ce mot sacramentel de Bonaparte: _Ma politique_. C'est avec ce mot qu'il +écrasait la pensée, les sentiments, même les impressions, et quand il le +prononçait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'eût +osé l'interroger sur ce qu'il voulait dire. + +Mon mari vint aussi le matin; sa présence soulagea la terrible +oppression qui m'étouffait. Il était abattu et affligé comme moi. +Combien je lui sus gré de ne pas penser à me donner le moindre avis sur +l'attitude composée qu'il fallait prendre dans cette occasion! Nous nous +entendîmes dans toutes nos souffrances. Il me conta qu'on était +généralement révolté à Paris, et que les chefs du parti jacobin +disaient: «Le voilà des nôtres.» Il ajouta ces paroles, que je me suis +souvent rappelées depuis: «Voilà le consul lancé dans une route où, pour +effacer ce souvenir, il sera souvent forcé de laisser de côté l'utile, +et de nous étourdir par l'extraordinaire.» Il dit aussi à madame +Bonaparte: «Il vous reste un conseil important à donner au premier +consul: il n'a pas un moment à perdre pour rassurer l'opinion, qui +marche vite à Paris. Il faut au moins qu'il prouve que ceci n'est point +la suite d'un caractère cruel qui se développe, mais d'un calcul dont il +ne m'appartient pas de déterminer la justesse, et qui doit le rendre +bien circonspect.» + +Madame Bonaparte apprécia ce conseil. Elle le reporta à son époux, qui +se trouva très disposé à l'entendre, et qui répondit par ces deux mots: +_C'est juste_. En la rejoignant avant le dîner, je la trouvai dans la +galerie avec sa fille, et M. de Caulaincourt, qui venait d'arriver. Il +avait surveillé l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je +reculai dès que je l'aperçus. «Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous +allez me détester, et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le +suis beaucoup. Pour prix de mon dévouement le consul vient de me +déshonorer. J'ai été indignement trompé, me voilà ainsi perdu.» Il +pleurait en parlant, et me fit pitié. + +Madame Bonaparte m'a assuré qu'il avait parlé du même ton au premier +consul, et je l'ai vu longtemps conserver un visage sévère et irrité +devant lui. Le premier consul lui faisait des avances, il les +repoussait. Il lui étalait ses desseins, son système, il le trouvait +raide et glacé; de brillants dédommagements lui furent offerts, et +furent d'abord refusés. Peut-être eussent-ils dû l'être toujours. + +Cependant l'opinion publique se dressa contre M. de Caulaincourt; chez +certaines gens, elle ménageait le maître pour écraser l'aide de camp. +Cette inégalité de démonstrations l'irrita; il eût baissé la tête +devant un blâme indépendant, qui devait être au moins partagé. Mais +quand il vit qu'on était déterminé à épuiser les affronts sur lui, pour +acquérir encore le droit de caresser le vrai coupable, il conçut un +souverain mépris des hommes et consentit à les obliger au silence en se +plaçant aussi à un degré de puissance qui pouvait leur imposer. Son +ambition et Bonaparte justifièrent cette disposition. «Ne soyez point +insensé, lui disait ce dernier. Si vous pliez devant les coups dont on +veut vous frapper, vous serez assommé; on ne vous saura nul gré de votre +tardive opposition à mes volontés, et on vous blâmera d'autant plus +qu'on n'aura point à vous craindre.» À force de revenir sur de pareils +raisonnements, et en n'épargnant aucun moyen de consoler, caresser et +séduire M. de Caulaincourt, Bonaparte, parvint à calmer le ressentiment +très réel qu'il éprouvait, et peu à peu l'éleva près de lui à de très +grandes dignités. On peut blâmer plus ou moins la faiblesse qu'eut M. de +Caulaincourt de pardonner la tache ineffaçable que le premier consul +grava sur son front; mais on lui doit cette justice, qu'il ne fut jamais +près de lui ni aveugle, ni bas courtisan, et qu'il demeura dans le +petit nombre de ses serviteurs qui ne négligèrent point l'occasion de +lui dire la vérité[43]. + +Avant le dîner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortèrent fort à garder +la meilleure contenance que je pourrais. La première me dit que, dans la +matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi +cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j'avais pleuré, il +lui avait dit: «C'est tout simple, elle fait son métier de femme; vous +autres, vous n'entendez rien à mes affaires; mais tout se calmera, et +l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.» + + [Note 43: M. de Caulaincourt a conservé toute sa vie les + mêmes sentiments, et il jugeait très sévèrement la politique + et la personne de celui dont il s'employa souvent à conjurer + les fatales volontés. Mon père tenait de M. Mounier, fils du + célèbre membre des assemblées de la Révolution, avec lequel + il était fort lié dans sa jeunesse, que dans la campagne de + 1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant + l'empereur avec une partie de son état-major et de sa maison, + vit un obus labourer la terre à côté de Napoléon. Il poussa + son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant + qu'il était en lui, des éclats qui heureusement + n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au + quartier-général lui parlait de cet acte de dévouement par + lequel il avait si simplement exposé sa vie pour sauver son + maître: «Il est vrai, répondit le duc de Vicence, et pourtant + je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet + homme-là mourait sur le trône.» (P. R.)] + +Enfin, l'heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine, +il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugène de Beauharnais, +M. de Caulaincourt et le général Hullin[44]! La vue de cet homme me +troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la +veille, une extrême impassibilité[45]. Je crois en vérité qu'il ne +pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévouement, en +présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a +vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l'argent le +funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de +dire, en voyant Hullin: «Sa présence m'importune, je n'aime point ce +qu'il me rappelle.» + + [Note 44: Alors commandant de Paris.] + + [Note 45: On m'a assuré, depuis, qu'il avait été fort + affligé.] + +Le consul passa de son cabinet à table; il n'affectait point de gaieté +ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans +une rêverie profonde; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait +se lever de table, tout à coup, le consul, répondant à ses pensées, +prononça ces paroles d'une voix sèche et rude: «Au moins ils verront ce +dont nous sommes capables, et dorénavant, j'espère, on nous laissera +tranquilles.» Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec +sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais +tristement à l'écart, abattue, malade, et sans volonté ni pouvoir de +dire un mot. + +Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi[46], +accompagnés de M. de Fontanes[47]. Lucien alors était brouillé avec son +frère par suite du mariage qu'il avait contracté avec madame Jouberthon; +il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter +la France. Dans la soirée, on vit arriver Murat, le préfet de police +Dubois, les conseillers d'État, etc. Les visages des arrivants étaient +tous composés. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et +lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout +en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle à l'autre du salon. Il +entreprit d'abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié +historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à +l'histoire ayant été prononcés, lui donnèrent occasion de développer son +opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de +l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait +à tous les détrônements de quelque genre qu'ils fussent, même à ceux des +admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait +toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur +d'Henri IV: «Il manquait, disait-il, de gravité. C'est une affectation +qu'un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il? +rappeler à ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel +contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai +toujours trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut +Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» Il ajouta que Louis XIV +avait mieux connu les Français que Henri IV; mais il se hâta de le +représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se +livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa +pensée sur quelques généraux de Louis XIV, et sur la science militaire +en général. + + [Note 46: M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et + absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la + passion du violon et en jouait toute la journée.] + + [Note 47: M. de Fontanes fut nommé dans ce temps + président du Corps législatif, et plus tard président + perpétuel.] + +«La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les +chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque +mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut +pas se tromper, et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout +changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que +dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et +certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui +donne une existence à ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours +un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les +hommes supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la +méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé +s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y +livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l'ont le mieux apprécié. +Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout; il n'a livré que +des combats, et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. C'est un peu +par démocratie qu'on a tant vanté Catinat; j'ai, pour mon compte, +remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa +réputation comme ils l'ont voulu, et cela a été d'autant plus facile +qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens médiocres portés à +une certaine évidence par des circonstances qu'ils n'ont pas créées. +Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il +faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer +au-dessus de l'événement qu'on a causé. Par exemple, César a eu dans +plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que +lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me +sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-même n'explique rien; il +conclut de certains résultats sans indiquer les routes qui ont été +suivies; il est, je crois, habile écrivain, mais rarement homme d'État. +Il nous peint Néron comme un tyran exécrable, et puis nous dit, presque +en même temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut à brûler Rome, que +le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi, +nous sommes un peu dupes dans nos croyances des écrivains qui nous ont +fabriqué l'histoire au gré de la pente naturelle de leur esprit. Mais +savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi +de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le +mieux su leur métier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se +retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il était +sec et personnel; mais, après tout, un homme d'État est-il fait pour +être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique, +toujours seul d'un côté avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle +de sa politique; il doit seulement avoir égard à ce qu'elle ne +grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec +attention, il faut qu'il soit attentif à remuer également les fils qu'il +a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attelé de chevaux +inégaux; jugez donc s'il doit s'amuser à ménager certaines convenances +de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il +considérer les liens du sang, les affections, les puérils ménagements de +la société? Et dans la situation où il se trouve, que d'actions séparées +de l'ensemble et qu'on blâme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand +oeuvre que tout le monde n'aperçoit pas! Un jour elles termineront la +création du colosse immense qui fera l'admiration de la postérité. +Malheureux que vous êtes! Vous retiendrez vos éloges parce que vous +craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous +l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les +Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre +imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages +que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des +politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils +sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions, +car ils vont jusqu'à en calculer les effets.» + +On peut voir par cette espèce de _manifeste_ la nature des opinions de +Bonaparte, et encore comme une de ses idées en enfantait une autre quand +il se livrait à la conversation. Il arrivait quelquefois qu'il +discourait avec moins de suite, parce qu'il tolérait assez bien les +interruptions, mais, ce jour-là, les esprits semblaient glacés en sa +présence, et personne n'osait saisir certaines applications qu'il était +pourtant visible qu'il avait offertes lui-même. + +Il n'avait pas cessé d'aller et de venir en parlant ainsi pendant près +d'une heure. Ma mémoire a laissé échapper beaucoup d'autres choses qu'il +dit encore. Enfin, interrompant tout à coup le cours de ses idées, il +ordonna à M. de Fontanes de lire des extraits de la correspondance de +Drake, dont j'ai déjà parlé, extraits qui étaient tous relatifs à la +conspiration. + +Quand la lecture fut finie: «Voilà des preuves, dit-il, qu'on ne peut +récuser. Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer +la Révolution dans ma personne; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai +montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un +autre, il a fallu le traiter comme un autre. Du reste, tout cela était +ourdi sans précaution, sans connaissance du terrain; quelques +correspondants obscurs, quelques vieilles femmes crédules ont écrit, on +les a crus; les Bourbons ne verront jamais rien que par l'Oeil-de-Boeuf, +et sont destinés à de perpétuelles illusions. Les Polignac ne doutaient +pas que toutes les maisons de Paris ne fussent ouvertes pour les +recevoir, et, arrivés ici, aucun noble n'a voulu les accueillir. Tous +ces insensés me tueraient qu'ils ne l'emporteraient point encore; ils ne +mettraient à ma place que les jacobins irrités. Nous avons passé le +temps de l'étiquette; les Bourbons ne savent point s'en départir; si +vous les voyez rentrer, je gage que c'est la première chose dont ils +s'occuperaient. Ah! c'eût été différent si on les avait vus comme Henri +IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussière. On +ne reprend point un royaume avec une lettre datée de Londres et signée +_Louis_. Et cependant une telle lettre compromet des imprudents que je +suis forcé de punir, et qui me font une sorte de pitié. J'ai versé du +sang, je le devais, j'en répandrai peut-être encore, mais sans colère, +et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de +la médecine politique. Je suis l'homme de l'État, je suis la Révolution +française, je le répète, et je la soutiendrai.»[48] + +Après cette dernière déclaration, Bonaparte nous congédia tous; chacun +se retira sans oser se communiquer ses idées, et ainsi se termina une si +fatale journée. + + [Note 48: Le meurtre du duc d'Enghien est l'inépuisable + sujet des controverses entre les adversaires de l'Empire et + les défenseurs de Napoléon. Mais les dernières et les plus + sérieuses publications des historiens et des auteurs de + mémoires ne sont en rien contradictoires avec ce récit qui a + d'ailleurs tous les caractères de la sincérité et de la + vérité. Le premier consul a conçu et ordonné l'attentat, + Savary et la commission militaire l'ont exécuté, M. de + Caulaincourt en a été l'intermédiaire inconscient. On peut + trouver toutes les pièces du procès dans un livre intitulé: + _Le duc d'Enghien, d'après les documents historiques, par L. + Constant_, in-8, Paris, 1869. Voici toutefois un passage des + _Mémoires d'Outre-tombe_, par Chateaubriand, qu'il me paraît + intéressant de citer ici, quoique ce livre ne soit point le + meilleur de son auteur, et ne mérite pas une confiance + absolue. Pourtant la démission que donna le lendemain du + crime M. de Chateaubriand lui fait justement honneur. «Il y + eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc + d'Enghien. Cambacérès, dans ses mémoires inédits, affirme, et + je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais en + racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua. + Du reste, le _Mémorial de Sainte-Hélène_ nie les + sollicitations de miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été + exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la + grâce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son + mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de + ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers + composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine + ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait + être jugé; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis + à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Ce ne + fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme: «Le duc + d'Enghien est fusillé.» Les mémoires de madame de Rémusat, + que j'ai connue, étaient extrêmement curieux sur l'intérieur + de la cour impériale. L'auteur les a brûlés pendant les + Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau; ce ne sont plus que + des souvenirs reproduits sur des souvenirs; la couleur est + affaiblie, mais Bonaparte y est toujours montré à nu, et jugé + avec impartialité.» (P. R.)] + + + + +CHAPITRE VI. + +(1804.) + + +Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du +premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de +Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet +d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire. + + +Le premier consul n'épargna rien pour rassurer les inquiétudes qui +s'élevèrent à la suite de cet événement. Il s'aperçut que sa conduite +avait remis en question le fond de son caractère, et il s'appliqua, dans +ses discours au conseil d'État, et aussi avec nous tous, à montrer que +la politique seule et non la violence d'une passion quelconque avait +causé la mort du duc d'Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l'ai +dit, la véritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il +me témoigna une sorte d'indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes +idées. Quel pouvoir, même de persuasion, exercent sur nous les +souverains! De quelque nature qu'ils soient, nos sentiments et, pour +tout dire, notre vanité aussi, tout s'empresse au-devant de leurs +moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore +gagnée peu à peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je +m'écriais: + + Plût à Dieu que ce fût le dernier de ses crimes! + +Cependant nous revînmes à Paris, et alors je reçus de nouvelles et +pénibles impressions de l'état où je trouvai les esprits. Il me fallait +baisser la tête devant ce que j'entendais dire, et me borner à rassurer +ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un règne qui +serait désormais souvent ensanglanté, et, quoiqu'il fût, au fond, bien +difficile d'exagérer les impressions qu'avait dû produire un tel crime, +cependant l'esprit de parti poussait si loin les choses qu'avec l'âme +profondément froissée, je me trouvais obligée quelquefois d'entreprendre +une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu'elle +s'adressait à des gens déterminés. + +J'eus une scène assez vive, entre autres, avec madame de***, cousine de +madame Bonaparte. Elle était de ces personnes qui n'allaient point le +soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort +distinctes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs +souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez madame Bonaparte le matin, +et échapper toujours à l'obligation de reconnaître la puissance qui +habitait le premier étage. + +Elle était femme d'esprit, vive, assez exaltée dans ses opinions. Je la +trouvai, un jour, chez madame Bonaparte, qu'elle avait effrayée par la +véhémence de son indignation; elle m'attaqua avec la même chaleur et +nous plaignit l'une et l'autre «de la chaîne qui nous liait, +disait-elle, à un véritable tyran». Elle poussa les choses si loin que +j'essayai de lui faire voir qu'elle agitait sa cousine un peu plus qu'il +ne fallait. Mais, dans sa violence, elle tomba sur moi, et m'accusa de +ne pas assez sentir l'horreur de ce qui venait de se passer: «Quant à +moi, me disait-elle, tous mes sens sont si révoltés que, si votre consul +entrait dans cette chambre, à l'instant vous me verriez le fuir, comme +on fuit un animal venimeux.--Eh! madame, lui répondis-je (et je ne +croyais pas alors mes paroles aussi prophétiques), retenez des discours +dont il vous arrivera peut-être un jour d'être assez embarrassée. +Pleurez avec nous, mais songez que le souvenir de certaines paroles +prononcées dans le moment où l'on est si fortement animé complique +souvent par la suite quelques-unes de nos actions. Aujourd'hui, j'ai +devant vous des apparences de modération qui vous irritent, et peut-être +que mes impressions dureront plus que les vôtres.» En effet, quelques +mois après, madame de*** était dame d'honneur de sa cousine, devenue +impératrice. + +Hume dit quelque part que Cromwell, ayant établi autour de lui comme un +simulacre de royauté, se vit promptement aborder par cette classe de +grands seigneurs qui se croient obligés d'habiter les palais dès qu'on +en rouvre les portes. De même, le premier consul, en prenant les titres +du pouvoir qu'il exerçait réellement, offrit à la conscience des anciens +nobles une justification que la vanité saisit toujours avec +empressement; car le moyen de résister à la tentation de se replacer +dans le rang que l'on se sent fait pour occuper? Ma comparaison sera +bien triviale, mais je la crois juste: Il y a dans le caractère des +grands seigneurs quelque chose du chat qui demeure attaché à la même +maison, quel que soit le propriétaire qui vient l'habiter. Enfin, +Bonaparte, couvert du sang du duc d'Enghien, mais devenu empereur, +obtint de la noblesse française ce qu'il eût en vain demandé tant qu'il +fut consul, et, quand plus tard il soutenait à l'un de ses ministres que +ce meurtre était un crime et point une faute, «car, ajoutait-il, les +conséquences que j'ai prévues sont toutes arrivées,» peut-être, en ce +sens, avait-il raison. + +Et pourtant, en regardant les choses d'un peu plus haut, les +conséquences de cette action ont été plus étendues qu'il ne l'a cru. +Sans doute il a réussi à amortir la vivacité de certaines opinions, +parce qu'une foule de gens renoncent à sentir là où il n'y a plus à +espérer; mais, comme disait M. de Rémusat, il fallait qu'à la suite de +l'odieux que son crime répandit sur lui, il nous détournât de ce +souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposèrent silence à +tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l'obligation d'un +succès constant; car le succès seul pouvait le justifier. Et, si nous +voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forcé +de se jeter depuis lors, nous conclurons qu'une noble et pure politique, +qui a pour base la prospérité de l'humanité et l'exercice de ses droits, +est encore, est toujours la voie la plus commode à suivre pour un +souverain. + +Bonaparte a réussi, par la mort du duc d'Enghien, à compromettre, nous +d'abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation entière et +toute l'Europe. On s'est lié à son sort, il est vrai, c'était un grand +point pour lui; mais, en nous flétrissant il perdait ses droits au +dévouement qu'il eût réclamé en vain dans ses malheurs. Comment eût-il +pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus +nobles sentiments de l'âme? Hélas! j'en juge par moi-même. À dater de +cette époque, j'ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que +je portais, et ce sentiment secret, que j'étouffais plus ou moins bien +par intervalles, plus tard m'est devenu commun avec le monde entier. + +À son retour à Paris, le premier consul fut frappé d'abord de l'effet +qu'il avait produit; il s'aperçut que les sentiments vont un peu moins +vite que les opinions, et que les visages avaient changé d'expression en +sa présence. Fatigué d'un souvenir qu'il aurait voulu rendre ancien dès +les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d'user +promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public, +quoiqu'un certain nombre de gens lui conseillassent d'attendre un peu. +«Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il +demeurera nouveau tant qu'il restera quelque chose à éprouver. En ne +changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer +l'importance des circonstances.» Il fut donc résolu qu'il irait à +l'Opéra. Ce jour-là j'accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait +immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne +point attendre qu'elle fût arrivée pour franchir rapidement les +escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s'arrêta dans +un petit salon qui la précédait et donna à madame Bonaparte le temps de +le rejoindre. Elle était fort tremblante, et lui très pâle; il nous +regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment +nous pensions qu'il serait reçu. Il s'avança enfin de l'air de quelqu'un +qui marche au feu d'une batterie. On l'accueillit comme de coutume, soit +que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change +point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d'avance +quelques précautions. Je craignais fort qu'il ne fût pas applaudi, et +lorsque je vis qu'il l'était, j'éprouvai cependant un serrement de +coeur. + +Il ne demeura que peu de jours à Paris; il alla s'établir à Saint-Cloud, +et je crois bien que, dès ce moment, il détermina l'exécution de ses +projets de royauté. Il sentit la nécessité d'imposer à l'Europe une +puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par +des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre +avec tous les partis, il pensa qu'il lui serait facile de montrer à +découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de +précautions. Il commença par obtenir du Corps législatif assemblé une +levée de soixante mille hommes, non qu'on en eût besoin pour la guerre +avec l'Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu'il +fallait se donner une attitude imposante à l'instant où on allait +frapper l'Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait +d'être terminé, c'était une oeuvre importante qui méritait, disait-on, +l'approbation générale. Les tribunes des trois corps de l'État +retentirent à cette occasion de l'éloge de Bonaparte. M. Marcorelle, +député du Corps législatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours +après la mort du duc d'Enghien, qui fut accueillie avec acclamations. +Il proposa que le buste du premier consul décorât la salle des séances. +«Qu'un acte éclatant de notre amour, dit-il, annonce à l'Europe que +celui qu'ont menacé les poignards de quelques vils assassins est l'objet +de notre affection et de notre admiration!» De nombreux applaudissements +répondirent à ces paroles. + +Peu de jours après, Fourcroy, conseiller d'État, vint porter la parole +au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la +maison de Bourbon en les appelant: «Les membres de cette famille +dénaturée qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir +régner sur elle.» Et il ajouta qu'il fallait les menacer de mort, s'ils +voulaient souiller de leur présence le sol de la patrie. + +Cependant l'instruction du grand procès se continuait avec soin; chaque +jour on arrêtait, soit en Bretagne, soit à Paris, des chouans qui se +rattachaient à cette conspiration, et l'on avait déjà interrogé +plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers, +disait-on, répondaient avec fermeté. Le dernier paraissait abattu; il ne +sortait rien de net de ces interrogatoires. + +Un matin, on trouva le général Pichegru étranglé dans sa prison. Cet +événement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l'attribuer au désir +de se défaire d'un ennemi redoutable. La détermination de son caractère, +disait-on, l'aurait porté, au moment où la procédure fût devenue +publique, à des paroles animées qui auraient produit un effet fâcheux. +Il eût peut-être excité un parti en sa faveur; il eût déchargé Moreau, +dont il était déjà si difficile de prouver juridiquement la culpabilité. +Voilà quels motifs on donnait à cet assassinat. D'un autre côté, les +partisans de Bonaparte disaient: «Personne ne doute que Pichegru ne soit +venu à Paris pour y exciter un soulèvement; lui-même ne le nie pas, ses +aveux auraient convaincu les incrédules; son absence, lors des +interrogatoires, nuira à la clarté qu'il serait désirable de répandre +sur tout ce procès.» + +Une fois, plusieurs années après, je demandais à M. de Talleyrand ce +qu'il pensait de la mort de Pichegru: «Qu'elle est arrivée, me dit-il, +bien subitement et bien à point.» Mais, à cette époque, M. de Talleyrand +était brouillé avec Bonaparte et il ne négligeait aucune occasion de +lancer sur lui toute espèce d'accusation. Je suis donc bien loin de +rien affirmer par rapport à cet événement. On n'en parla point à +Saint-Cloud, et chacun s'abstint de l'ombre d'une réflexion. + +Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la +France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec +madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n'avait pu rompre, les avait +séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses +grands projets, fit une dernière tentative; mais Lucien demeura +inébranlable. On lui étala en vain l'élévation prochaine de la famille, +on lui parla d'un mariage avec la reine d'Étrurie[49]; l'amour fut le +plus fort, et il refusa tout. Il s'ensuivit une scène violente, une +rupture complète, et l'exil de Lucien du sol français. + +Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul +livré à l'une de ces émotions rares dont j'ai parlé plus haut, où il +paraissait vraiment attendri. + + [Note 49: La Toscane avait été, après le traité de + Lunéville (1801), érigée en royaume d'Étrurie, et donnée au + fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve, + Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne, lui succéda + jusqu'en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé à + l'Empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de madame + Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane. + (P. R.)] + +C'était à Saint-Cloud, vers la fin d'une soirée. Madame Bonaparte, seule +avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l'issue de cette +dernière conférence entre les deux frères. Elle n'aimait pas Lucien, +mais elle eût désiré qu'il ne se passât rien d'éclatant dans la famille. +Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air était abattu, il se +laissa tomber sur un fauteuil, et s'écria d'un ton fort pénétré: «C'en +est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma +présence.» Madame Bonaparte lui faisant quelques représentations: «Tu es +une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui,» et se levant en même +temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur +son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette +tête dont l'élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste +dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à +toutes ses sollicitations, qu'il avait en vain fait parler les menaces +et l'amitié. «Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa +famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc +que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh +bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de +tout.» + +J'ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les +larmes aux yeux en parlant, et j'étais tentée de le remercier lorsque je +le trouvais susceptible d'une émotion un peu pareille à celle des autres +hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une +autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de +madame Bonaparte. + +Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer +l'hérédité, abordait déjà quelquefois la question du divorce. Cependant, +soit qu'il eût encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que +ses relations présentes avec l'Europe ne permissent point d'espérer une +de ces alliances qui auraient fortifié sa politique, il parut pencher +alors à ne point rompre son mariage, et à adopter le petit Napoléon, qui +se trouvait en même temps son neveu et son petit-fils. + +Sitôt qu'il eut laissé entrevoir ce projet, sa famille éprouva une +extrême inquiétude. Joseph Bonaparte osa lui représenter qu'il n'avait +pas mérité d'être dépossédé des droits qu'il allait acquérir, comme +frère aîné, à la couronne, et il les soutint comme s'ils étaient +réellement avérés depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction +irritait toujours, s'emporta, et ne parut que plus décidé dans son plan; +il le confia à sa femme, qu'il combla de joie, et qui m'en parlait en +envisageant son exécution comme le terme de ses inquiétudes. Madame +Louis s'y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n'avait pas la +moindre ambition, et même elle ne pouvait se défendre de craindre que +cette élévation n'attirât quelque danger sur la tête de son enfant. Un +jour, le consul, entouré de sa famille, tenant le jeune Napoléon sur ses +genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces +paroles: «Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un +jour?--Et Achille[50]? dit aussitôt Murat qui se trouvait présent.--Ah! +Achille, répondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat.» Cette réponse +blessa profondément madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas +semblant de s'en apercevoir, et piqué intérieurement de l'opposition de +ses frères qu'il croyait, avec raison, excitée surtout par elle, +Bonaparte, continuant d'adresser la parole à son petit-fils: «En tout +cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux +vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins.» + + [Note 50: Achille était fils aîné de Murat.] + +On conçoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables +discours. Louis Bonaparte fut dès lors environné de sa famille; on lui +rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de +son fils; on lui représenta qu'il ne devait point sacrifier les intérêts +des siens à celui d'un enfant qui d'ailleurs appartenait à moitié aux +Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n'était pas si peu capable +d'ambition qu'on l'a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph, +demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu'on +voulait lui imposer: «Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cède à +mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d'être +déshérité? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le +vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne, +indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant +qu'avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y +consentirai jamais, et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer +dans votre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant +mon fils, je quitterai la France, j'emmènerai Napoléon, et nous verrons +si tout publiquement vous oserez ravir un enfant à son père!» + +Il fut impossible au premier consul, malgré tout son pouvoir, de vaincre +cette résistance; il s'emporta inutilement, il lui fallut céder de peur +d'un éclat fâcheux et presque ridicule, car c'eût été ridicule sans +doute de voir toute cette famille se disputer d'avance une couronne que +la France n'avait point encore précisément donnée. On étouffa tout ce +bruit, et Bonaparte fut obligé de rédiger son hérédité, et la +possibilité de l'adoption qu'il se réserva, dans les termes qu'on trouve +dans le décret relatif à l'élévation du consul à l'Empire. + +Ces discussions animèrent, comme on peut le croire, la haine qui +existait déjà entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les +envisagèrent comme la suite d'une intrigue de madame Bonaparte. Louis se +montra encore plus sévère que par le passé dans la défense qu'il +renouvela à sa femme d'avoir aucune relation intime avec sa mère: «Si +vous suivez ses intérêts aux dépens des miens, lui disait-il durement, +je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai +de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite éloignée dont +aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du +malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre +famille. Et surtout, gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux +oreilles de mon frère! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon +courroux.» + +Madame Louis pliait la tête comme une victime devant une pareille +violence. Elle était grosse à cette époque; le chagrin et l'inquiétude +altérèrent sa santé, qui dès lors ne se remit plus. On vit disparaître +sa fraîcheur, qui était le seul agrément de son visage. Elle avait une +gaieté naturelle qui s'effaça pour toujours. Silencieuse, craintive, +elle se gardait de confier ses peines à sa mère dont elle craignait +l'indiscrétion et la vivacité. Elle ne voulait pas non plus irriter le +premier consul. Celui-ci lui savait gré de sa réserve, car il +connaissait son frère, et devinait les souffrances qu'elle avait à +supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, échapper aucune occasion de +témoigner l'intérêt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce +et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis là ne +ressemble guère à l'opinion qui s'est malheureusement établie sur cette +femme infortunée; mais ses vindicatives belles-soeurs n'ont jamais cessé +de la flétrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le +nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu à peu de la haine +qu'inspirait le despotisme impérial par une sorte de mépris partiel +répandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit +volontiers tous les bruits qui furent habilement lancés contre madame +Louis. Son époux, irrité de plus en plus par les chagrins qu'il lui +causait, s'avouant qu'il ne pouvait être aimé après la tyrannie qu'il +exerçait, jaloux par orgueil, défiant par caractère, aigri par les +habitudes d'une mauvaise santé, personnel à l'excès, fit peser sur elle +toutes les sévérités du despotisme conjugal. Elle était environnée +d'espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu'ouvertes; ses +tête-à-tête, même avec des femmes, inspiraient de l'ombrage, et quand +elle se plaignait de cette rigueur insultante: «Vous ne pouvez pas +m'aimer, lui disait-il, vous êtes femme, par conséquent un être tout +formé de ruse et de malice. Vous êtes la fille d'une mère sans morale: +vous tenez à une famille que je déteste; que de motifs pour moi de +veiller sur toutes vos actions!» + +Madame Louis, de qui j'ai tenu ces détails bien longtemps après, n'avait +de consolation que dans l'amitié de son frère dont les Bonapartes, +quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite. +Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne +montrant aucune ambition, se tenant à l'écart de toutes les intrigues, +faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne +pouvait parvenir à l'atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se +passait dans l'intérieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnément, +et ne confiait qu'à lui ses chagrins dans les courts moments où la +jalouse surveillance de Louis leur permettait d'être ensemble. + +Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à +l'électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en +France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté, +ainsi que sir Spencer Smith envoyé d'Angleterre près de la cour de +Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la +chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de +Drake. Le chancelier de l'échiquier répondit qu'il n'avait été donné à +cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et +qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait répondu aux +informations qu'on lui avait demandées. + +À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M. +de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement +monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de +roi. Il m'a avoué depuis que le titre d'empereur l'avait dès lors +effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce +qui flattait l'imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de +Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de +Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le +plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui +dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier +consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt +Berthier, charmé d'avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet +agréable, s'avance près de lui à l'autre bout de la pièce où nous étions +tous; je m'éloignai un peu, parce que je prévoyais l'orage. Berthier +commence son petit compliment; mais, au mot de _roi_, les yeux de +Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le +pousse devant lui jusqu'à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a +conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois ne vous +chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda +tout confus qu'il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette +mauvaise plaisanterie.» + +Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait +la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de +sénateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat, +pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un +empereur, et que l'Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon +Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hérédité, +disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extérieur, et +au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux. +Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une +commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer +hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu'il +avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l'Empire, sans +aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l'empereur, +s'il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d'Amérique, et +ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du traité d'Amiens; que +les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les +nations que ceux de la liberté, et qu'avant d'aplanir la route à ce +despotisme d'autant plus dangereux qu'il était appuyé sur des succès +militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le +réprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis +aux voix et adopté. + +Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout +préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le +Sénat avait prévenu ce vote, et qu'il le prendrait en considération. +Dans la même séance, on décida qu'on porterait le projet de voeu et la +réponse du vice-président au premier consul. + +Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans +autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à +venir de la France. On peut voir dans le _Moniteur_ sa réponse à cette +adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout +entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14 +juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la +liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.» +En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial, +«dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que +Napoléon Bonaparte soit chargé». + +Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut +celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris +et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein +d'abord[51], et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du +général Ney[52]. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet +exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps +législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se +trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat. + + [Note 51: Le général Klein épousa, depuis, la fille de la + comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et + conservé pair de France par le roi.] + + [Note 52: Depuis le maréchal Ney.] + +On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château +de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le +refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant +elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il +demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères, +et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux +ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce. +Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame +Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable +douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point +d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et +la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération +d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de +Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames +Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer, +cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets +du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il +n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles +éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans +leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient. + +Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait +en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui +donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore +toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier +consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que +ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais +qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui +s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de +prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions +à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je +ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard +ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à +pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu +l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima +mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de +force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais +disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais +immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le +passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui +savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon +après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque +besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès. +Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui, +séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à +cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En +même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun +des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du +prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux +par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé, +n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui +alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un +jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui +plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru +nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me +racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il +lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je +n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du +soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la +vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de +l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus +d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu +cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec +une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer +par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté +avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.» + +On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel +était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères +des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette +facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de +raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation +personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de +soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs +qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son +avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un +long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est +venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant +de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons +payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver +aussi longtemps qu'il leur fut possible. + +Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès, +président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et +escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours +convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté. +Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le +Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à +son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce +ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle +était appelée. + +En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le +grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte; +l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun. +Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre, +les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les +préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le +lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de +l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel. + +Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour +l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette +adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la +descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de +Joseph et de Louis, qui furent créés _princes impériaux_. Le +sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour +son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand +il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de +sa race. + +La liste civile était celle qu'on accordait au roi en 1791, et les +princes devaient être traités conformément à l'ancienne loi rendue le 20 +décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme +accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des +six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient à +perpétuité, dès l'âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil +d'État. + +Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques +sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné[53]. + + [Note 53: Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à + cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, + Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, + Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre: + Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.] + +Voici la formule du décret: + +«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la +République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut. + +»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d'État, a +décrété, et nous ordonnons ce qui suit: + +»La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple +français: + +»Le peuple français veut l'hérédité de la dignité impériale dans la +descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon +Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph +Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le +sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.» + +Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et, +comme il fallait penser à tout en même temps, un article du _Moniteur_ +apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'_altesse impériale_, +aux grands dignitaires celui de _monseigneur_ et d'_altesse +sérénissime_; que les ministres seraient appelés _monseigneur_ par les +fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux _monsieur +le maréchal_. + +Ainsi disparut pour tout à fait le titre de _citoyen_ déjà oublié depuis +longtemps dans le monde, où celui de _monsieur_ avait repris ses droits, +mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même +jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les +ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la première fois, se +servir du nom de _monsieur_, sans que l'habitude rappelât une seule fois +sur ses lèvres celui de _citoyen_. + +En même temps, on créa les titres des grands officiers de l'Empire, huit +inspecteurs et colonels généraux d'artillerie, du génie, de cavalerie et +de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je +parlerai plus tard. + + + + +CHAPITRE VII. + +(1804.) + + +Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône +impérial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame +Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour. + + +L'avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule +d'impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les +opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la +grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s'en étonnèrent point, +accoutumés qu'ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu'où il +peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se +découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu. +Mais l'échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais +amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux +classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de même +aujourd'hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie +régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il eût +reçu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en +même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme, +entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorité dont il était facile +de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient +pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l'obéissance passive; +le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps législatif +silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n'étaient que des +premiers commis, et l'on prévoyait d'avance que le conseil d'État, +dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d'où l'on tirerait +dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires. + +Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse +et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s'imposer à l'empereur en +instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu'une nation ne +demande jamais longtemps en vain: l'exercice réglé et légitime de ses +droits. + +Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que +pour le fond, et s'appuyant sur des théories, qu'on avait déjà tenté de +pratiquer d'une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité +de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du +gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du +consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils +crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité +des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et, +parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis +_quelques-uns_, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le +soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut +ce qui en aveugla la plus grande partie. + +En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper, +comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu'ils +n'avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur +était devenu odieux? + +Tant qu'a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son +autorité consulaire était-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial +sous un autre nom? N'avait-il pas déjà décidé de la paix et de la +guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la +conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des +affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul +article qu'il n'eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu'il +faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et +comment de sévères républicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre? + +Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires, +effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient +entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs +la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu +l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de +trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi +a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit +empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises +des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse. + +On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait +souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris +que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter +qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les +Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs, +les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient +trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du +moins de ne plus s'abuser[54]. + + [Note 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux + opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion, + l'expérience et les conséquences historiques des événements + ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas + remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant + pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup + de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de + liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il + paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter + pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le + coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour + ce dernier événement, sans accepter dès lors le + rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le + reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les + siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la + présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus + obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la + France n'était plus un État libre, et son chef possédait un + pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération + d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande + différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement + l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau + d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial, + accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les + formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se + réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir + quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé, + quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs + de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait + attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas + été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni + inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de + l'Empire après s'être professé l'ami du consulat. + L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des + habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient + évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles + l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et + notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être + animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni + beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni + beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes, + ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils + étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef + électif de la République un maître de tous les instants, + auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci, + la transition à l'Empire était très facile. Mais la France + n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses + idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le + croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on + juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction, + passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on + ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire + à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une + monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment + d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous + avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait + puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la + République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce + temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait + aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait + d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de + la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus + raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait + raison et que la République était le seul gouvernement + compatible avec les intérêts et les opinions de la France + moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si + l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul + n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie. + Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes + gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent + employé à faux cette expression, ne détestaient de la + Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de + l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées + sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle + était fière du nouvel éclat que les victoires du général + Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout + ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle + n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre + nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune + fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire, + et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu + risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut + douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude + fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au + prix de la gloire. (P. R.)] + +Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à +cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle +devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette +justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir +avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques +entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se +crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et +même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur +était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui, +pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte +plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de +l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et +si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don +d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos +des nations et des rois se fût pour jamais consolidé. + +Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en +existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait +exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de +donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de +la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre +prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux +troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises, +et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu +propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait +cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur +est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une +politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est +donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire, +dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais +Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son +élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell: +«J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai +ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution +inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à +la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la +possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits +qui engagent à jamais les nations. + +Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le +seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine +d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner +autour de lui le mot de _liberté_, mais il faut convenir que ces +individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation, +pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens +semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la +forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse +secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire +facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir +monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques, +puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun +privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les +majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient +que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant +qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide +de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques +bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les +prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas, +nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son +esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette +force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire +cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera +forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide +des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur +âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette +idée. + +Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la +conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien +que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait +nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De +là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante, +qu'il ne donnait jamais que le nom de _halte_ à la paix qu'il signait, +et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice +de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris +et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne +savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les +prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette, +mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons +oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi +ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement +impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si +bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait +soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le +temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les +expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le +chemin qui doit nous conduire au salut! + +Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur +militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes +donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour +retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres +de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte. +Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand +cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun +se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le +secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous +lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de +toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long +temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes +ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous +aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de +résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la +France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance. + +La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère, +c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès. +Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers +osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une +défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un +homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme +manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet +instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il +détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait +au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il +avait à se grandir avec le succès. _Je réussirai!_ C'était le mot +fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a +servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition +particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima +à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous, +avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste +superstition? + +Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations +souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés. +Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout, +révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions. +Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi +dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il +faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est +tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui +qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et, +quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons, +on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous +proposait, de l'absoudre en cas de succès. + +Dès ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps où l'on règne par +l'amour des peuples est passé, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir +jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon échange de ce faible +attachement qu'on désirait lui conserver, contre la crainte réelle +qu'il inspira. On admira, du moins par l'étonnement, la hardiesse de son +jeu qu'il mettait à découvert, et lorsque, avec une audace vraiment +imposante, il s'élança du fossé sanglant de Vincennes jusqu'au trône +impérial, en s'écriant tout à coup: _J'ai gagné la partie!_ la France +interdite ne put s'empêcher de répéter ce cri avec lui. C'était tout ce +qu'il voulait d'elle. + +Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur +(dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner +quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de +consul)[55], dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette +sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon +mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation. +Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de +l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton +appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un +canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon +fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant +tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc +d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux +encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais +savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut, +sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de +se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne +parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les +femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout +gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les +larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon +mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous +prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres, +vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date +que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est +qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre, +voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces +fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais +les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu, +une fois, me demander de leur part quelle était mon intention. +L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains +depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu +sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé +que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution. +Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se +légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir +accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement +au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de +durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les +factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et +on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut +venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc +compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en +pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations +m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement, +car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est +avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais +avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se +prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3 +nivôse[56], au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute +royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu +droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi +fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et +vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point +susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et +vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même, +qui venait bien et dûment pour m'assassiner. + + [Note 55: Cette réflexion paraîtrait étrange si l'on ne + se rappelait que ceci a été écrit sous la Restauration, et + qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte même + n'étaient plus prononcés dans la bonne compagnie. (P. R.)] + + [Note 56: Époque de la machine infernale.] + +»Quand on verra le repos suivre cet événement-ci, on ne m'en voudra +plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action +politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forcé d'abréger la crise. Ce que +je viens de faire n'entrait dans mes plans qu'à deux ans d'ici. Je +comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de +gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures +que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorité fussent le +vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore +marché ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et +qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a +pensé remuer l'Europe; il a donc fallu détromper l'Europe et les +royalistes. J'avais à choisir entre une persécution de détail, ou un +grand coup; mon choix ne pouvait pas être douteux. J'ai donc imposé +silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les +républicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une +république sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait +fonder tranquillement un gouvernement fédératif de vingt millions +d'hommes. Ceux-là, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit +nombre, et sans crédit. Vous autres, Français, vous aimez la monarchie, +c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur +Rémusat, vous êtes plus à l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez +_Sire_, et que je vous dis _Monsieur_?» Comme il y avait de la vérité +dans cette observation, mon mari se mit à rire, et répondit qu'en effet +le pouvoir souverain paraissait lui aller très bien. «Au fait, reprit +l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obéirais +fort mal. Je me souviens que, lors du traité de Campo-Formio, nous nous +réunîmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure définitivement, dans +une salle où, selon la coutume autrichienne, on avait élevé un dais et +figuré le trône de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette +chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, après, je dis au +ministre autrichien: «Tenez, avant de commencer, faites ôter ce +fauteuil, car je n'ai jamais vu un siège plus élevé que les autres sans +avoir envie aussitôt de m'y placer.»--Vous voyez que j'avais l'instinct +de ce qui devait m'arriver un jour. + +»J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilité pour l'administration de +la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus. +Talleyrand voulait que je me fisse _Roi_; c'est le mot de son +dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur +sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai; +et puis le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il +ferait de moi une espèce d'héritier; je ne veux l'être de personne. +Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert +l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en +vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a déplacé aucun intérêt, et +qu'elle en éveille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanités en +haleine à vous autres; la sévérité du gouvernement républicain vous eût +ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? c'est la vanité. +Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanité. La liberté est un +prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content +d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes +comme l'abbé Sieyès, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier: +au despotisme! que mon autorité demeurera toujours populaire. J'ai +aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi; il serait bien bête, celui +qui ne saurait pas régner avec cela.» + +En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu'à ce moment, il avait été +fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout était à +l'unisson d'une simplicité encourageante. Il souriait, nous voyait +sourire, et s'amusait même des réflexions que nous mêlions à ses +discours; enfin il nous avait mis tout à fait à l'aise. Mais, comme s'il +eût tout à coup fini son rôle de _bonhomme_, à l'instant même son visage +devint grave, il releva son regard sévère, qui semblait toujours +exhausser sa petite stature, et donna à M. de Rémusat je ne sais plus +quel ordre insignifiant, avec toute la sécheresse d'un maître absolu qui +ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande. + +Le son de sa voix, si opposé à celui qui m'avait frappé depuis une +heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirâmes, mon +mari, qui avait remarqué ce mouvement, me confia qu'il avait reçu la +même impression que moi. «Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce +moment d'épanchement ne diminuât quelque chose de la crainte qu'il veut +toujours inspirer. Il s'est cru obligé, en nous congédiant, de nous +replacer en présence du _maître_.» Cette observation, vraie et fine, ne +s'est jamais effacée de ma mémoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, été +à portée de juger combien elle était fondée sur une vraie connaissance +du caractère de Bonaparte. + +Mais je me suis laissé entraîner par le récit de cette conversation et +par les réflexions qui l'ont précédée. Revenons au jour qui fit +Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scènes curieuses qui se +passèrent sous mes yeux. + +J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invitées à dîner avec lui +dans cette journée. Un moment avant de nous mettre à table, le +gouverneur du palais, Duroc, vint nous prévenir tous, les uns après les +autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner à Joseph +et à Louis Bonaparte, ainsi qu'à leurs femmes. Mesdames Bacciochi et +Murat paraissaient atterrées de cette différence entre elles et leurs +belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout à dissimuler son +mécontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commença, +sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité. +Je me souviens qu'à moi seule dans ce moment, je reçus une impression +profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un +pressentiment. La journée avait d'abord été belle, mais fort chaude. +Vers le moment où le Sénat arrivait à Saint-Cloud, le temps se brouilla +tout à coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de +tonnerre, et nous fûmes menacés pendant plusieurs heures d'un violent +orage. Ce ciel noir et chargé, qui semblait peser sur le château de +Saint-Cloud, me parut comme un triste présage, et j'eus peine à détruire +la tristesse que j'éprouvais. Quant à l'empereur, il était gai et +serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que +le cérémonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impératrice conservait +toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame +Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de +même; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugène de +Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dégagé de toute +ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de même du nouveau +maréchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frère le forçait +de se contenir; il gardait un silence soucieux. + +Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant +le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit +l'empereur nommer à plusieurs reprises la _princesse_ Louis, qu'elle ne +put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres +d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais +les larmes la gagnaient toujours. + +Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement. +Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je +dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure +contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait +alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur +éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils +étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela +donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui +contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre +âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune +pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde, +ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus +maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque, +tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée. + +L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et +il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui +les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée +me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que +peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un +spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée. + +Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène +violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats +à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où +nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en +reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses +soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères +d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses, +déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les +dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper +ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions, +mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi +notre père.» + +L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion. +Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu +de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de +la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir +et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le +plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut +à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa +entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours +après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès, +et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun +inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une +dénomination particulière, et nous apprîmes par le _Moniteur_ qu'on leur +donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale. + +Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son +époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent +l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon +le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du +cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le +maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte. +Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de +l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût +point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les +transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut +vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal +disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous +firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'_honneur_ de nous +dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti +les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire +que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa +cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à +bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si +ardemment. + +Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour +jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour +notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient +bouleversé la famille impériale. + +Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent +auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On +y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause +de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on +avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse +conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion +de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme +d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque +temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs +douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait +employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire +conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les +Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce, +habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le +premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette +cour, quels que fussent leur sexe et leur âge. + +Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques +préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les +jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée +de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de +madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre. +D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait +impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu +l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion +d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point +quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte +de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à +tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne, +je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les +Beauharnais. + +Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de +paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais. +Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de +sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son +tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à +consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine +au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez +naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes +tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement +par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me +trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus +quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de +Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu +pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus +m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à +Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas +princesse. + +Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma +petite ambition; mais cette ambition était modérée, et fort facile à +contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impératrice, M. de +Caulaincourt avait répété à mon mari, qu'au moment de l'affermissement +de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'étaient +dévoués de si bonne heure à lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette +assurance, nous ne faisions aucune démarche, et nous avions tort, car +tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rémusat a toujours été +étranger à toute espèce d'intrigue; c'est presque un défaut, quand on +habite une cour. Il y a certaines qualités du caractère qui nuisent +absolument à l'avancement auprès des souverains. Ceux-ci n'aiment point +à trouver autour d'eux ces sentiments généreux, et cette philosophie +dans les opinions, qui sont une marque de l'indépendance de l'âme qu'on +saura conserver près d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est +qu'on garde en les servant quelques moyens d'échapper à leur pouvoir. +Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espèces de +dévouement, s'aperçut promptement que M. de Rémusat le servirait +loyalement, mais sans se prêter à tous ses caprices. Cette découverte, +aidée de quelques circonstances, que je rapporterai à mesure qu'elles se +présenteront, le dégagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon +mari près de lui, il l'employa, parce que cela lui était commode, mais +il ne l'éleva point là où il a porté tant d'autres, parce qu'il +s'aperçut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un +homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la délicatesse à +l'ambition. D'ailleurs, le métier de courtisan était incompatible avec +les goûts de M. de Rémusat. Il aimait la retraite, les occupations +graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur étaient +tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destiné par +sa place à cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue +l'étiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlevé à sa +destinée naturelle par la Révolution qui l'avait tiré de la +magistrature, il croyait devoir à l'avenir de ses enfants de demeurer +dans cette situation où les circonstances l'avaient jeté; mais il +s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il était +condamné, et il ne se montrait qu'exact, là où il eût fallu être assidu. +Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tombé, et qu'il vit +Bonaparte tel qu'il était réellement, l'indignation souleva son âme +généreuse, et il souffrit beaucoup de se voir précisément attaché au +service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court à l'avancement +d'un courtisan comme certaines répugnances morales, qu'il ne s'applique +point assez à renfermer. Mais, à cette époque, tous ces sentiments +étaient encore vagues au dedans de nous, et je reviens à ce que je +disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous +devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui. + +Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver où nous perdîmes de +notre importance. Bientôt des gens égaux à nous, et presque aussitôt des +gens supérieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitèrent la +faveur de faire partie de cette cour; on conçoit qu'on ne dut plus +mettre autant de prix au dévouement de ceux qui avaient, les premiers, +ouvert la route. Bonaparte fut réellement flatté des conquêtes qu'il fit +peu à peu sur la noblesse française. Madame Bonaparte, elle-même, plus +susceptible d'affection que lui, eut un moment la tête tournée, quand +elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus +habiles en intrigue eussent, à cet instant, redoublé d'adresse et +d'assiduité pour tâcher de garder leur position, que cette foule vaine +de son importance pressait de tous côtés; mais, loin de là, nous +cédâmes, nous vîmes des occasions de retrouver quelque liberté, nous en +profitâmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous +fait lâcher pied à la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais +regagner le poste qu'on occupait. + +M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte à faire renaître autour de lui +tous les prestiges de la royauté, l'engagea à contenter avec soin les +prétentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en +France n'est satisfaite que lorsqu'elle est préférée. Il fallut donc +faire briller à ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit +d'exiger. On était bien sûr de gagner les Montmorency, les Montesquiou, +etc., en leur promettant que, du jour où ils prendraient rang auprès de +Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le passé. Il était, +au fond, difficile que cela fût autrement, une fois qu'on se décidait à +faire une véritable cour. + +Il y a des gens qui ont cru qu'il eût été plus habile à Bonaparte, en +prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque +chose de cette apparence simple et austère dont on perdit l'aspect avec +le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu +nombreuse, sans luxe, qui se fût ressentie des changements que les +révolutions avaient apportés dans les idées, eût moins satisfait la +vanité peut-être, mais eût obtenu une plus véritable considération. Au +moment dont je parle, on consulta de tous côtés pour savoir de quelle +manière on décorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait +environné. Duroc invita M. de Rémusat à donner par écrit ses idées à cet +égard. Mon mari rédigea un plan sage, mesuré, mais qui fut trouvé trop +simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner. +«Il n'y a pas là assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout +cela ne jetterait point de poudre aux yeux.» Il voulait séduire, pour +mieux tromper. Se refusant décidément à donner aux Français une +constitution libre, il fallait qu'il les éblouît, les étourdît par tous +les moyens à la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans +l'orgueil, le suprême pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut +la montre, et de là l'étiquette, les chambellans, qui, dans son idée, +faisaient encore mieux disparaître le parvenu. Il aimait la pompe, il +penchait vers un système féodal, tout à fait hors des idées du siècle où +il vivait, qu'il a pensé établir cependant, mais qui, vraisemblablement, +n'eût duré que le temps de son règne. On ne peut se représenter tout ce +qui lui passait par la tête à cet égard: «L'Empire français, disait-il, +deviendra la mère-patrie des autres souverainetés; je veux que chacun +des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à +son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Français ces rois +viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs +hommages cette imposante cérémonie.» Ce plan démontrait-il autre chose +que l'espoir de recréer les grands fiefs, et de ressusciter un +Charlemagne qui eût exploité, à son profit seulement et pour fortifier +sa puissance, et les idées despotiques des temps passés, et les +expériences des temps modernes? + +Bonaparte a si souvent répété qu'il était, à lui seul, toute la +Révolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre +personne, il en gardait tout ce qu'il était utile de ne pas détruire. +Quoiqu'il en soit, la maladie de l'étiquette sembla s'être emparée de +tous les habitants du château impérial de Saint-Cloud. On tira de la +bibliothèque les énormes règlements de Louis XIV, et on commença à en +faire des extraits, pour les rédiger à la convenance de la nouvelle +cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait été +première femme de chambre de la reine. Elle était personne d'esprit; +elle tenait une pension où, comme je l'ai déjà dit quelque part, presque +toutes les jeunes personnes qui paraissaient à cette cour avaient été +élevées. On la questionna avec détail sur les habitudes intérieures de +la dernière reine de France; je fus chargée d'écrire sous sa dictée tout +ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le très gros cahier qui +résulta de nos entretiens à ceux qu'on lui portait de toutes parts. M. +de Talleyrand était consulté sur tout. On allait et venait; on s'agitait +dans une sorte d'incertitude qui avait son agrément, parce que chacun +s'attendait à monter et à s'élever. Il faut l'avouer franchement, nous +nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanité est +ingénieuse dans ses spéculations; les nôtres touchaient à tout. + +Quelquefois on était, pour un moment, un peu désenchanté par l'effet +tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain +monde. Ceux qui demeuraient étrangers à nos nouvelles grandeurs disaient +comme Montaigne: _Vengeons-nous par en médire_. Les railleries plus ou +moins fines, les calembours sur ces princes de fraîche date, troublaient +nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de +ceux qui se permettent de blâmer le succès, et les batteries +l'emportèrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle +où nos regards pouvaient atteindre. + +Voilà donc, à peu près, l'attitude dans laquelle nous nous trouvâmes à +la fin de cette première époque qui se termine ici. Nous verrons, en +rapportant la seconde, les progrès que nous fîmes tous (et quand je dis +tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route +de prestiges et de brillantes erreurs, où nos libertés et notre vraie +grandeur allèrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps. + +J'ai oublié de dire qu'au mois d'avril de cette année, Bonaparte avait +nommé son frère Louis membre du conseil d'État, et son frère Joseph +colonel du 4e régiment de ligne: «Il faut, leur disait-il, que vous +soyez tous deux tour à tour officiers civils et militaires, et que vous +ne paraissiez étrangers à rien de ce qui concerne les intérêts de la +patrie.» + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE DU TOME PREMIER. + + +PRÉFACE. + +INTRODUCTION. + +Portraits et anecdotes. + +LIVRE PREMIER. 1802-1804. + +CHAPITRE PREMIER. 1802-1803. + +Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général +Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du +palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de +Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et +Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte. + +CHAPITRE II. 1803. + +Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame +d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de +l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le général Berthier.--Voyage +du premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes +d'Amiens. + +CHAPITRE III. 1803. + +Suite du voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la +reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à +Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à +Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de +madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de +Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier +consul. + +CHAPITRE IV. 1803-1804. + +Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la +tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à +Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de +Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général +Moreau. + +CHAPITRE V. 1804. + +Arrestation de Georges Cadoudal.--Madame Bonaparte m'annonce la mission +de M. de Caulaincourt à Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes +angoisses et mes instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée à la +Malmaison.--Mort du duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier +consul. + +CHAPITRE VI. 1804. + +Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du +premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de +Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet +d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire. + +CHAPITRE VII. 1804. + +Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône.--Conversation de +l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La +nouvelle cour. + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + * * * * * + +F. Aureau.--Imprimerie de Lagny + + + + +OUVRAGES DE M. CHARLES DE RÉMUSAT de l'Académie Française + + +ESSAI DE PHILOSOPHIE, 2 volumes in-8. Paris, Ladrange, 1842. + +DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE, rapport à l'Académie des Sciences morales +et politiques, in-8. Paris, Ladrange, 1845. + +SAINT ANSELME DE CANTORBERY, sa vie et sa philosophie, in-8. Paris, +Didier, 1853. + +ABÉLARD, sa vie, sa philosophie et sa théologie, nouvelle édition, 2 +volumes in-8. Paris, Didier, 1855. + +L'ANGLETERRE AU XVIIIE SIÈCLE, études et portraits, 2 vol. in-8. Paris, +Didier, 1856. + +BACON, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos +jours, in-8. Paris, Didier, 1857. + +CRITIQUES ET ÉTUDES LITTÉRAIRES ou passé et présent, nouvelle édition +revue et considérablement augmentée, 2 volumes in-18. Paris, Didier, +1857. + +POLITIQUE LIBÉRALE, ou fragments pour servir à l'histoire de la +Révolution française, in-8. Paris, Michel Lévy, 1860. + +PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. De la théologie naturelle en France et en +Angleterre, in-18. Paris, 1864. + +HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE EN ANGLETERRE, depuis Bacon jusqu'à Locke, 2 +vol. in-8. Paris, 1877. + +ABÉLARD, drame inédit publié avec une préface et des notes par PAUL DE +RÉMUSAT, in-8. Paris, C. Lévy, 1877. + +LA SAINT-BARTHÉLEMY, drame inédit, publié par PAUL DE RÉMUSAT, in-8. +Paris, C. Lévy, 1878. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat, by Claire de Rémusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT *** + +***** This file should be named 33893-8.txt or 33893-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/9/33893/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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