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+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat, by Claire de Rémusat
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires de madame de Rémusat (1/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
+
+Author: Claire de Rémusat
+
+Editor: Paul de Rémusat
+
+Release Date: October 30, 2010 [EBook #33893]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
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+
+MÉMOIRES
+DE
+MADAME DE RÉMUSAT
+
+1802-1808
+
+
+
+
+PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES
+PAR SON PETIT-FILS
+PAUL DE RÉMUSAT
+SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE.
+
+
+I
+
+
+Douzième édition
+
+
+
+PARIS
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+MDCCCLXXX
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+
+
+I.
+
+
+Mon père m'a laissé, avec le devoir de le publier, le manuscrit des
+Mémoires de ma grand'mère, dame du palais de l'impératrice Joséphine. Il
+attachait à cet ouvrage une importance extrême pour l'histoire des
+premières années de ce siècle. Sans cesse il a songé à le publier
+lui-même, sans cesse il a été retenu par des travaux, des devoirs, ou
+des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment où le public
+connaîtrait ces précieux souvenirs sur une époque si récente et si mal
+connue de la génération nouvelle, était précisément que cette époque
+était récente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore.
+Quoique l'auteur ne puisse être accusé d'une malveillance systématique,
+la liberté de ses jugements sur les personnes et sur les choses est
+absolue. On doit aux vivants, et même aux fils des morts, des égards
+dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les années ont passé
+cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les années.
+Peut-être, dans les environs de 1848, mon père se fût-il décidé à
+publier ce manuscrit; mais bientôt l'Empire et l'empereur revenaient, et
+le livre eût pu être considéré soit comme une flatterie à l'adresse du
+fils de la reine Hortense, qui y est fort ménagée, soit, sur d'autres
+points, comme un outrage direct à la dynastie. Les circonstances eussent
+ainsi donné un caractère de polémique ou d'actualité, comme on dit, à un
+ouvrage qui ne doit être pris que comme une histoire désintéressée. On
+aurait transformé en un acte politique le simple récit d'une femme
+distinguée, racontant avec élévation et sincérité ce qu'elle a vu du
+règne et de la cour, et ce qu'elle a pensé de la personne de l'empereur
+Napoléon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait été
+poursuivi, et que la publication en eût été interdite. Ajouterai-je,
+pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons délicates, que
+mon père, qui a volontiers livré sa politique, ses opinions et sa
+personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au
+milieu de la publicité la plus éclatante, ne hasardait cependant qu'avec
+une extrême réserve devant le public les noms qui lui étaient chers. Il
+redoutait pour eux la moindre sévérité, le blâme le plus léger. Pour sa
+mère et pour son fils, il était timide. Sa mère avait été la grande
+passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premières années
+de sa jeunesse, et tous les mérites, tous les succès de son existence
+entière. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la
+ressemblance des idées que par les liens de l'affection filiale. Ses
+pensées, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que
+peu de gens ont pu soupçonner, car il parlait rarement d'elle,
+précisément parce qu'il pensait sans cesse à elle, et qu'il craignait de
+ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui
+ne connaît ces passions farouches qui nous unissent à jamais à un être
+qui n'est plus, auquel on songe sans relâche, que l'on interroge à tout
+instant, dont on rêve les conseils ou les impressions, que l'on sent
+mêlé à la vie de tous les jours comme à celle des grands jours, à toutes
+ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait
+parler aux autres, même aux amis les plus chers, dont on ne peut même
+entendre prononcer le nom sans une inquiétude ou une douleur? Bien
+rarement la douceur des louanges accordées à ce nom par un ami, ou par
+un étranger, parvient à rendre supportable ce trouble profond.
+
+Si une réserve délicate et naturelle porte à ne point publier des
+mémoires avant qu'un long temps se soit écoulé, il ne faut pas non plus
+trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour où
+rien ne reste plus des faits racontés, des impressions ressenties, ni
+des témoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la
+sincérité, n'en soit pas contestée, le contrôle des souvenirs de chaque
+famille est nécessaire, et il est bon que la génération qui les lit
+procède directement de celle que l'on y dépeint. Il est utile que les
+temps racontés ne soient pas tout à fait devenus des temps historiques.
+C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napoléon est
+encore livré aux querelles des partis. Il est intéressant d'apporter un
+élément nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre
+éclatante. Quoique les mémoires sur l'époque impériale soient nombreux,
+jamais on n'a parlé avec détail et indépendance de la vie intérieure du
+palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou
+les familiers de la cour de Bonaparte, même empereur, n'aimaient pas à
+dévoiler avec une sincérité absolue les misères du temps qu'ils avaient
+passé près de lui. La plupart d'entre eux, devenus légitimistes après la
+Restauration, se trouvaient quelque peu humiliés d'avoir servi
+l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens,
+ne peuvent être ennoblies que par la grandeur héréditaire de celui qui
+les donne. Leurs descendants eux-mêmes auraient été parfois embarrassés
+pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient été laissés par
+leurs auteurs. Peut-être trouverait-on difficilement un éditeur, un
+petit-fils, qui fût plus libre que celui qui écrit ces lignes de publier
+un tel ouvrage. Je suis bien plus touché du talent de l'écrivain et de
+l'utilité de son livre que de la différence entre les opinions de ma
+grand'mère et celles de ses descendants. La vie de mon père et sa
+renommée, les sentiments politiques qu'il m'a laissés comme son plus
+précieux héritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles
+raisons, je ne partage point toutes les idées de l'auteur de ces
+Mémoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les
+premières traces de l'esprit libéral qui devait animer mes
+grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est
+transmis et développé chez leur fils d'une façon si heureuse. C'était
+presque être libéral déjà que de n'avoir pas pris en haine les principes
+de la liberté politique à la fin du dernier siècle, lorsque tant de gens
+faisaient remonter jusqu'à elle les crimes qui ont souillé trop de jours
+de la Révolution, et de juger librement, malgré tant de reconnaissance
+et de franche admiration, les défauts de l'empereur et les misères du
+despotisme.
+
+Cette impartialité si précieuse et si rare chez les contemporains du
+grand empereur, nous ne l'avons même pas rencontrée de nos jours chez
+les serviteurs d'un souverain qui devait moins éblouir ceux qui
+l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les
+événements se sont chargés de mettre la France entière dans un état
+d'esprit propre à tout accueillir, à tout juger avec équité. Nous avons
+vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premières années de ce
+siècle. Il n'est pas nécessaire d'être très avancé dans la vie pour
+avoir connu un temps où la légende de l'empire était admise même par ses
+ennemis, où l'on pouvait l'admirer sans danger, où les enfants croyaient
+en un empereur, grandiose et bon homme à la fois, à peu près semblable
+au bon Dieu de Béranger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour
+les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux
+qui devaient plus tard éprouver les persécutions d'un nouvel empire,
+ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses
+_cendres_, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une
+cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point
+de passion dans la politique, l'expérience du second empire a ouvert les
+yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la
+France en 1870 ont rappelé que l'autre empereur avait commencé cette
+oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une malédiction générale ne vienne
+sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un
+respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est
+cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est
+plus près d'être la vraie justice qu'au temps où elle prenait ses
+considérants dans le goût du repos et l'effroi de la liberté, trop
+heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la
+gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d'opinions se sont
+placées, ont eu des années de vogue et de déclin! On reconnaîtra, je
+pense, que l'auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n'avait
+nul parti pris sur les problèmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent
+encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On
+reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de
+la France elle-même, bien jeune aussi en ce temps-là. Elle a été
+enthousiaste et enivrée par le génie; puis elle a, peu à peu, repris son
+jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événements, soit au
+contact des caractères et des personnes. Plus d'un de nos contemporains
+retrouvera dans ces Mémoires l'explication de la conduite ou de l'état
+d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme
+à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera
+également, et ce n'en est point le moindre mérite à mes yeux, les
+premiers germes d'un talent distingué, qui, chez son fils, devait
+devenir un talent supérieur.
+
+Un précis de la vie de ma grand'mère ou du moins des temps qui ont
+précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les
+impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon père avait souvent
+conçu le plan et préparé quelques parties d'une vie très complète de ses
+parents. Il n'a laissé rien d'achevé sur ce point; mais un grand nombre
+de notes et de fragments écrits par lui-même et sur les siens, sur les
+opinions de son jeune âge et sur les personnes qu'il avait connues,
+rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de
+ma grand'mère, des sentiments qu'elle apportait à la cour, des
+circonstances qui l'ont déterminée à écrire ses Mémoires. Il est même
+possible d'y joindre quelques jugements portés sur elle par son fils,
+qui la font connaître et aimer. Mon père souhaitait fort que le lecteur
+éprouvât ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le
+ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui
+sera publiée plus tard.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, née le 5 janvier 1780,
+était fille de Charles Gravier de Vergennes, conseiller au parlement de
+Bourgogne, maître des requêtes, puis intendant d'Auch, et enfin
+directeur des vingtièmes. Mon arrière-grand-père n'était donc pas, quoi
+qu'on dise dans les biographies, le ministre si connu sous le nom de
+comte de Vergennes. Ce ministre avait un frère aîné qu'on appelait _le
+marquis_, le premier de la famille, je pense, qu'on ait titré ainsi. Ce
+marquis avait quitté la magistrature pour entrer dans la carrière
+diplomatique. Il était ministre en Suisse en 1777, lorsque les traités
+de la France avec la République helvétique furent renouvelés. Il eut
+plus tard le titre d'ambassadeur. Son fils Charles Gravier de Vergennes,
+né à Dijon en 1751, avait épousé Adélaïde-Françoise de Bastard, née vers
+1760, d'une famille originaire de Gascogne, dont une branche s'était
+établie à Toulouse, et distinguée au barreau, dans l'enseignement du
+droit et dans la magistrature. Son père même, Dominique de Bastard, né à
+Lafitte (Haute-Garonne), avait été conseiller au parlement, et il est
+mort doyen de sa compagnie. Son buste est au Capitole dans la salle des
+Illustres. Il avait pris une part active aux mesures du chancelier
+Maupeou[1]. Le mari de sa fille, M. de Vergennes, ne portait point de
+titre, ainsi qu'il était d'usage dans l'ancien régime, étant de robe.
+C'était, dit-on, un homme d'un esprit ordinaire, aimant à se divertir
+sans beaucoup de choix dans ses plaisirs, d'ailleurs sensé, bon
+fonctionnaire, et appartenant à cette école administrative dont MM. de
+Trudaine étaient les chefs.
+
+ [Note 1: On peut consulter sur la famille Bastard
+ l'ouvrage intéressant intitulé: _Les Parlements de France_,
+ essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur
+ autorité, par le vicomte de Bastard-d'Estang, ancien
+ procureur général près la cour impériale de Riom, conseiller
+ à la cour de Paris, 2 vol. in-8°; Paris, Didier, 1857.]
+
+Madame de Vergennes était une personne plus originale, spirituelle et
+bonne, dont mon père parlait souvent. Tout enfant, il était en confiance
+avec elle, comme il arrive des petits-fils aux grand'mères. Dans sa
+propre gaieté, si douce et si facile, moqueuse avec bienveillance, il
+retrouvait quelques-uns de ses traits, comme dans sa voix juste et
+prompte à retenir les airs et les couplets de vaudeville, son habitude
+de fredonner les ponts-neufs de l'ancien régime. Elle avait les idées
+de son temps, un peu de philosophie n'allant point jusqu'à
+l'incrédulité, et quelque éloignement pour la cour, avec beaucoup
+d'attachement et de respect pour Louis XVI. Son esprit gai et positif,
+vif et libre, était cultivé, sa conversation était piquante et
+quelquefois hasardée, suivant l'usage de son siècle. Elle n'en donna pas
+moins à ses deux filles, Claire et Alix[2], une éducation sévère et un
+peu solitaire, car la mode voulait que les enfants vissent peu leurs
+parents. Les deux soeurs travaillaient à part du reste de la maison,
+dans une chambre sans feu, sous la direction d'une gouvernante, tout en
+cultivant les arts qu'on peut appeler frivoles: la musique, le dessin,
+la danse. On les menait rarement au spectacle, parfois cependant à
+l'Opéra, et de temps en temps au bal.
+
+ [Note 2: Mademoiselle Alix de Vergennes a épousé quelques
+ années plus tard le général de Nansouty.]
+
+M. de Vergennes n'avait ni prévu ni désiré la Révolution. Il n'en fut
+cependant ni trop mécontent, ni trop effrayé. Ses amis et lui-même
+faisaient partie de cette bourgeoisie, ennoblie par les emplois publics,
+qui semblait être la nation même, et il ne devait point se trouver trop
+déplacé parmi ceux qu'on appelait les électeurs de 89. Aussi fut-il élu
+chef de bataillon dans la garde nationale et membre du conseil de la
+commune. M. de Lafayette, dont son petit-fils devait quarante ans plus
+tard épouser la petite-fille, M. Royer-Collard, que ce petit-fils devait
+remplacer à l'Académie française, le traitaient comme un des leurs. Ses
+opinions suivirent plutôt celles du second de ces politiques que du
+premier, et la Révolution l'eut bientôt dépassé. Il ne se sentit
+pourtant nul penchant à émigrer. Son patriotisme, autant que son
+attachement à Louis XVI, le portaient à rester en France. Aussi ne
+put-il éviter le sort qui menaçait en 1793 ceux qui avaient la même
+situation et les mêmes sentiments que lui. Très faussement accusé
+d'émigration par l'administration du département de Saône-et-Loire, qui
+mit le séquestre sur ses biens, il fut arrêté à Paris rue Saint-Eustache
+où il habitait depuis 1788. Celui qui l'arrêta n'avait d'ordre du comité
+de sûreté générale que pour son père. Il se saisit du fils parce que
+celui-ci vivait avec le père, et tous deux moururent sur le même
+échafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), trois jours avant la
+chute de Robespierre[3].
+
+ [Note 3: Voici le texte de l'arrêt du père et du fils:
+
+ «Du sixième jour de thermidor de l'an second de la République
+ française une et indivisible.
+
+ »Par jugement rendu ledit jour en audience publique à
+ laquelle siégeaient: Sellier, vice-président, Foucault,
+ Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont signé la minute du
+ jugement avec Tavernier, commis greffier.
+
+ »Sur la déclaration du jury de jugement, portant que Jean
+ Gravier, dit Vergennes, père, ex-comte, âgé de
+ soixante-quinze ans, né à Dijon, département de la Côte-d'Or,
+ demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, n°4, Charles Gravier,
+ dit Vergennes, âgé de quarante-deux ans, ex-noble, né à
+ Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant chez son père,
+ et autres, sont convaincus de s'être rendus les ennemis du
+ peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté en
+ entretenant des intelligences et correspondances avec les
+ ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la République, en
+ leur fournissant des secours en hommes et en argent pour
+ favoriser le succès de leurs armes sur le territoire
+ français, en participant aux complots, trames et assassinats
+ du tyran et de sa femme contre le peuple français, notamment
+ dans les journées du 28 février 1791 et du 10 août 1792, en
+ conspirant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de
+ s'évader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat
+ des représentants du peuple, et notamment des membres des
+ comités de salut public et de sûreté générale, le
+ gouvernement républicain, et rétablir la royauté, enfin, en
+ voulant rompre l'unité et l'indivisibilité de la République.
+
+ »L'accusateur public entendu sur l'application de la loi,
+ appert le tribunal avoir condamné à la peine de mort Jean
+ Gravier, dit Vergennes, père, et Charles Gravier, dit
+ Vergennes, fils, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la
+ loi du 22 prairial dernier, et déclaré leurs biens acquis à
+ la République.
+
+ »De l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public le 5
+ thermidor, présent mois, contre les nommés Vergennes, père et
+ fils, et autres, a été littéralement extrait ce qui suit:
+
+ »Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public,
+ il en résulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hébert
+ avaient des agents et des complices de leurs conspirations et
+ perfidies dans toutes les maisons d'arrêt, pour y suivre
+ leurs trames et en préparer l'exécution. Depuis que le glaive
+ de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents,
+ devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à
+ leurs fins et exécuter leurs trames liberticides.
+
+ »Vergennes, père et fils, ont toujours été les instruments
+ serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru
+ se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les
+ places qu'ils occupaient la Révolution au profit du
+ despotisme et de la tyrannie. Ils étaient d'ailleurs en
+ relation avec Audiffret, complice de la conspiration de
+ Lusignan; des pièces trouvées chez ce dernier établissent
+ leurs intelligences criminelles et liberticides.
+
+ »Pour extraits conformes délivrés gratis par moi dépositaire
+ archiviste soussigné,
+
+ »DERRY OU ARRY?»]
+
+M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles
+malheureuses, isolées, et même gênées d'argent; car il avait, peu de
+temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut
+touché par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans
+puissance, mais de bonne volonté et de bonne grâce. Dans les premiers
+temps de la Révolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme
+dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce
+et l'échevinat de Marseille, de sorte que les enfants commençaient à
+entrer dans la magistrature et dans l'armée, parmi les privilégiés en un
+mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rémusat, était né à Valensoles
+en Provence, le 28 août 1762. Après avoir fait d'excellentes études à
+Juilly, ancien collège d'oratoriens qui existe encore près de Paris, il
+avait été nommé, à vingt ans, avocat général à la cour des aides et
+chambre des comptes réunies de Provence. Mon père a retracé le portrait
+de ce jeune homme, son arrivée à Paris, sa vie au milieu de la société
+nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment
+M. de Rémusat a aimé et épousé mademoiselle Claire de Vergennes:
+
+«La société d'Aix, ville de noblesse et de parlement, était assez
+brillante. Mon père y vécut beaucoup dans le monde. Il avait une figure
+agréable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaieté, des manières
+douces et polies, une galanterie assez distinguée. Il y chercha et y
+obtint les succès qu'un jeune homme peut le plus désirer. Cependant il
+s'occupa de son état qu'il aimait, et il épousa mademoiselle de Sannes,
+fille du procureur général de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de
+courte durée, et donna naissance à une petite fille qui, je crois,
+mourut en naissant, et que sa mère suivit de près.
+
+»La Révolution éclata. Les cours souveraines furent supprimées. Le
+remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire,
+et, pour cette grande affaire, la cour des aides députa à Paris. Mon
+père fut un de ces délégués. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion
+de voir pour son affaire M. de Mirabeau, député d'Aix, et, malgré ses
+préventions de parlementaire, il fut charmé de sa politesse un peu
+pompeuse. Jamais il ne m'a raconté en détail la manière dont il vivait.
+J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-père
+Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquiétude
+personnelle les mauvaises années de la Révolution. La société n'existait
+plus. Son commerce n'en fut que plus agréable et même plus utile à ma
+grand'mère (madame de Vergennes) au milieu de ses anxiétés, et bientôt
+de ses malheurs. Mon père m'a souvent dit que mon grand-père était un
+homme assez ordinaire, mais il apprécia bientôt ma grand'mère, qui prit
+de son côté un certain goût pour lui. Ma grand'mère était une femme
+raisonnable, sage, sans illusions, sans préjugés, sans entraînement,
+défiante de tout ce qui était exagéré, détestant l'affectation, mais
+touchée des qualités solides, des sentiments vrais, et préservée par la
+clairvoyance d'un esprit pénétrant, positif et moqueur, de tout ce qui
+n'était ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son
+coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques négligences d'un mari à
+qui elle était supérieure, elle avait du penchant à prendre
+l'inclination et le choix pour la règle des mariages.
+
+»Lors donc qu'après la mort de mon grand-père un décret enjoignit aux
+nobles de quitter Paris, elle se retira à Saint-Gratien, dans la vallée
+de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit à mon
+père de la suivre. Sa présence leur était précieuse. Mon père était
+d'une humeur égale, d'un caractère facile, attentif et soigneux pour eux
+qu'il aimait. Il avait du goût pour la vie intime et calme, pour la
+campagne, pour la retraite, et son esprit cultivé était une ressource
+pour un intérieur composé de personnes intelligentes, et où se
+poursuivaient deux éducations. Je regarde comme difficile que ma
+grand'mère n'eût pas prévu de bonne heure et accepté par avance ce qui
+allait arriver, en supposant même qu'il n'y eût dès lors rien à lire
+dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mère le dit dans
+plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle fût une enfant, son
+esprit sérieux avant le temps, son coeur prompt à l'émotion, son
+imagination vive, enfin la solitude, l'intimité et le malheur, toutes
+ces causes réunies lui inspirèrent pour mon père un intérêt qui eut dès
+l'abord tous les caractères d'un sentiment exalté et durable. Je ne
+crois pas avoir rencontré de femme qui réunît plus que ma mère la
+sévérité morale à la sensibilité romanesque. Sa jeunesse, son extrême
+jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui
+l'enchaînèrent au devoir par la passion, et lui assurèrent l'union
+singulière et touchante de la paix de l'âme avec l'agitation du coeur.
+
+»Elle n'était pas très grande, mais bien faite et bien proportionnée.
+Elle était fraîche et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournât trop
+à l'embonpoint. Ses yeux étaient beaux et expressifs, noirs comme ses
+cheveux, ses traits réguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie
+était sérieuse, presque imposante, quoique son regard animé d'une
+bienveillance intelligente tempérât cette gravité avec beaucoup
+d'agrément. Son esprit droit, appliqué, fécond même, avait quelques
+qualités viriles fort combattues par l'extrême vivacité de son
+imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel
+surtout dans les manières et même dans l'expression, quoiqu'elle ne fût
+pas étrangère à une certaine subtilité dans les idées. Elle était
+foncièrement raisonnable, avec une assez mauvaise tête. Son esprit était
+plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaieté, et
+probablement de laisser aller. Elle put paraître pédante parce qu'elle
+était sérieuse, affectée parce qu'elle était silencieuse, distraite, et
+indifférente à presque toutes les petites choses de la vie courante.
+Mais avec sa mère, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjouée, avec
+son mari, dont elle n'inquiéta jamais le goût simple et l'esprit facile,
+elle n'était ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait même son
+genre de gaieté, qui se développa avec l'âge. Dans sa jeunesse, elle
+était un peu absorbée; en avançant dans la vie, elle prit plus de
+ressemblance avec sa mère. J'ai souvent pensé que, si elle avait assez
+vécu pour respirer dans l'intérieur où j'écris aujourd'hui, elle eût été
+la plus gaie de nous tous.»
+
+Mon père écrivait cette note en 1857 à Lafitte (Haute-Garonne), où tous
+ceux qu'il aimait étaient alors près de lui, heureux et gais. Cette
+citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mère comme
+d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'était une très jeune
+fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de
+l'année 1796, ayant seize ans à peine.
+
+Mon grand-père et ma grand'mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les
+termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au
+récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une
+maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et
+par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches
+et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec
+lesquels madame de Vergennes était fort liée. Les _Confessions_ de
+Jean-Jacques Rousseau, les _Mémoires_ de madame d'Épinay, et cent écrits
+du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Madame
+d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la Révolution
+dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son
+mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert[4]. La célébrité de ce lien
+et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l'ancien régime.
+Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimité fut
+bientôt complète, au point que, cette dernière propriété ayant été
+vendue, mes grands-parents louèrent une maison plus rapprochée de leurs
+amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière.
+Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps
+devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l'obscurité, et,
+pourquoi ne le dirait-on pas? de la gêne où la confiscation des biens de
+M. de Vergennes plaçait la femme, et où la privation de son emploi dans
+la magistrature réduisait le mari. Naturellement, comme il arrive
+toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa.
+Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni même avec M. de
+Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, c'est à ce
+département qu'il fut attaché. Il y obtint sinon une place, du moins une
+occupation devant donner lieu à une place, dans le contentieux du
+ministère.
+
+ [Note 4: Voici comment madame d'Épinay s'exprime d'abord
+ sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert:
+
+ «Mimi se marie, c'est une chose décidée. Elle épouse M. le
+ comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune,
+ âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le
+ diable et peu avancé dans le service; en un mot ignoré, et,
+ suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les
+ circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop
+ au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans
+ ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire si je ne
+ craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût
+ de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle;
+ si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il
+ faudrait être un monstre pour se résoudre à la
+ tourmenter.»--«Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé
+ hier (par parenthèse plus gai, plus aimable, plus _lui_ que
+ jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse
+ (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir à mots couverts,
+ plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de
+ Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort à son aise, et,
+ au bout d'un quart d'heure, elle lui a confié que Rousseau
+ avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant qu'elle lui
+ avait parlé sans détour de ses sentiments pour Saint-Lambert.
+ La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau
+ indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence
+ pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il
+ nomme criminelle; elle est très loin de l'envisager ainsi;
+ elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le
+ marquis m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de
+ coeur.» _Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay_, tome
+ I, page 112, et tome III, page 82.]
+
+À côté de la relation purement agréable et intellectuelle de Sannois,
+les habitants de Saint-Gratien avaient noué des liens moins intimes,
+mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destinée,
+avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte.
+Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari,
+madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui désirait
+entrer au conseil d'État, ou dans l'administration. Mais le premier
+consul, ou sa femme, eurent une autre idée: la considération dont
+jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui
+appartenait à la fois à l'ancien régime et aux idées nouvelles,
+donnaient alors un certain prix à la relation du palais consulaire avec
+sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la société de
+Paris, et, tout à l'improviste, M. de Rémusat fut nommé, en 1802, préfet
+du palais. Peu après, madame de Rémusat devenait _dame pour accompagner_
+madame Bonaparte, ce qui s'appela bientôt _dame du palais_.
+
+
+
+
+
+III.
+
+
+On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de
+Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les
+sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans
+doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde;
+mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour
+le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir
+touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de
+Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore
+inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute
+de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient
+nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les
+Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le
+jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec
+éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement
+troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se
+sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette
+opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est
+responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes
+du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les
+monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement
+plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité
+collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait
+servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique
+générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon
+père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui
+devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la
+situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre
+leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il
+a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M.
+Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques
+pour une étude de la _Revue des Deux Mondes_:
+
+«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou
+expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce
+fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la
+sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en
+évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et
+l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt
+incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où
+il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément
+l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation
+pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et
+même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent
+bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir
+dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et
+qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils
+ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait
+extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec
+l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle
+s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à
+peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à
+la fin de l'Empire:
+
+ «Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!»
+
+Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle
+cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de
+la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et
+la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques
+années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en
+Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en
+détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très
+jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de
+près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle
+était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très
+frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne
+paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de
+dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on
+d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve,
+par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de
+l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses
+amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse.
+Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors
+peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles,
+les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour
+véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette
+disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à
+s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les
+choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi
+profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un
+but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement
+prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne
+veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les
+regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette
+faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus,
+et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à
+quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent
+l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du
+mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité
+spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux
+défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme
+douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à
+participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.
+Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient
+trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa
+conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition.
+
+D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait
+exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui
+convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction
+laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne
+grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les
+Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la
+finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du
+moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une
+certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la
+conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût
+du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en
+plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas
+précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne
+pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de
+modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs
+du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles
+solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter
+mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui
+venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de
+l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter
+avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser
+aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux,
+mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son
+savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec
+goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il
+laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les
+retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les
+souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances
+d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former
+des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions
+de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je
+pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce
+caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon
+grand-père.
+
+La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans
+leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à
+coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on
+s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie,
+comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid
+et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les
+témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression
+qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva
+au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre.
+Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet
+événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de
+justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où
+les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur
+ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le
+souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient
+hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce
+motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et,
+même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne.
+Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de
+pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours
+nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes.
+
+Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce
+temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut
+donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de
+l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y
+devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de
+l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses
+chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En
+même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse,
+et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs
+sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme
+de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du
+maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme
+appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la
+disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était
+bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,
+l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être
+était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente
+épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,
+la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des
+fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour.
+
+Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à
+sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides
+ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan
+pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il
+mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du
+Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune
+assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la
+raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très
+précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il
+voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug
+que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce
+qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces
+moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il
+tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître
+et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses
+mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,
+serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la
+souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de
+mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus
+exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices.
+
+Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent
+pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette
+situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu
+puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce
+temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas
+renaître, s'ils ont quelque mémoire.
+
+L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut,
+comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa
+veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou
+du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la
+prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les
+relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce
+second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme
+que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin
+d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences
+tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police
+pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser
+des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je
+crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient
+employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut
+remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les
+résultats de cette reconnaissance:
+
+«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de
+Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir
+à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est
+cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son
+motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point
+renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il
+reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve
+d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés
+avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,
+qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma
+mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou
+mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru
+l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et
+qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai
+pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je
+suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère,
+revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un
+exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose
+insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne
+savait pas ce qu'elle leur avait coûté.
+
+»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine
+que par dérision, le mot de _triumvirat_, et ma mère disait en riant:
+«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de
+Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point
+ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive,
+et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est
+passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?»
+
+Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître
+l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien
+évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre
+de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il
+avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les
+Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait
+qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant
+l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de
+vice-grand-électeur, probablement en 1811:
+
+SÉNAT CONSERVATEUR.
+
+«Luxembourg, le 29 avril.
+
+»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que
+l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une
+femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus
+ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est
+bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre;
+elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est
+point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus
+blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus
+brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue,
+paraît toujours meilleure et plus aimable?
+
+»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un
+mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme
+se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares.
+Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une
+sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son
+regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint
+elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût
+connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour
+assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez
+est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et
+de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de
+son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le
+rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée;
+jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande
+propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence
+dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée
+dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense;
+jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par
+l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre
+l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à
+relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est
+employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la
+bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le
+talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie.
+Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de
+juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des
+insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle
+défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est
+fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure
+conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une
+marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un
+trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne
+mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux
+élections de l'année prochaine.»
+
+L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand
+chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires
+la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même
+assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais
+l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand
+tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci
+avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier
+1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de
+l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et
+Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique
+en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M.
+Thiers[5] la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement
+s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens.
+M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait
+à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins
+considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que
+ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou
+d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un
+supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui.
+En vérité, cette époque est étrange.
+
+ [Note 5: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, p.
+ 312.]
+
+Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une
+des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de
+l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant
+avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur
+laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent
+jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes.
+En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait
+loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était.
+
+La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand
+des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan
+et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si
+étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments
+entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs.
+On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties
+constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel
+d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne
+regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il
+n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où
+l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de
+vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et
+l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et
+qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme
+l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il
+y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa
+démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni
+compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le
+serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de
+droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien
+empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on
+pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de
+l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait
+encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de
+vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de
+Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur
+ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus
+en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les
+impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame
+de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement.
+Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était
+point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta
+bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans
+une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut.
+J'emploie à dessein ce mot de _froideur_; car on a allégué, dans des
+libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts
+sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la
+meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat
+resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la
+plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai
+qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune
+de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre
+davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins
+renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la
+femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la
+politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les
+derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand
+demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée
+entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne
+pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante
+pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à
+lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc
+naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont
+on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas
+précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on
+n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti
+conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande
+résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des
+déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père
+avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si
+honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme
+la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant
+que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations
+simples et des convictions fondées sur le droit.
+
+Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il
+trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:
+
+«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration.
+Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre
+disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui
+en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été
+puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement;
+seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer
+davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus
+accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au
+mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique,
+quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on
+n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie
+désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part
+dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de
+gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine,
+combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments,
+des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la
+Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus;
+mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en
+grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est
+étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers
+jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon,
+soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité.
+Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus
+politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de
+Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne
+tardèrent pas à se dérouler.»
+
+Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique;
+il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et
+à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me
+sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte
+qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu
+parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été
+si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point
+parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je
+raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son
+fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir
+donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui
+inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la
+raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans
+plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont
+toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait
+pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit
+admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et
+jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies
+plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses
+lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la
+plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui
+va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils,
+alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion
+favorable à tous deux:
+
+«Vichy, 15 juillet 1813.
+
+«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques
+jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me
+trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous
+me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres
+depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et
+celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si
+l'occasion s'en présente.
+
+»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois
+bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si
+monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les
+jeudis et les dimanches. Madame de Grasse[6] me raconte ses petites
+causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a
+conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que,
+lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me
+trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit
+vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant,
+autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet
+avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé
+sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant,
+c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne
+souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère,
+que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois
+découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au
+bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous
+emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de
+l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux
+ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions,
+nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela
+franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes
+les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre;
+car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son
+fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour
+que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes
+de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et
+dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir
+justement l'âge de leur enfant.
+
+ [Note 6: Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui
+ demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort
+ liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été
+ lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu
+ dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort
+ en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et
+ les habitudes.]
+
+»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces
+vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur
+bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à
+revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre
+_écrivassier_ comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père;
+mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à
+rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le
+style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit
+paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai
+qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me
+fasse pas parler.
+
+»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait,
+et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois
+qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin
+pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que
+j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce
+qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au
+dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous
+ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent
+à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens
+de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de
+médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que
+d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout
+cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne
+toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce
+que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus
+qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans
+l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela.
+Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours
+beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous
+venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois
+rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au
+fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la
+gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc
+poli. Si on vous _invite_ à saisir l'occasion de faire quelque chose qui
+doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on
+vous _montre_ cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de
+vous-même vous fait un peu balancer, et enfin _à vous tout seul_ vous ne
+cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner.
+Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma
+main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous
+parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres,
+malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le
+droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est
+clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois
+cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon
+esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un
+peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous
+pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et
+que je voudrais que vous le fussiez aussi _intérieurement_, c'est-à-dire
+bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà
+assez...
+
+
+»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre
+ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et
+les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses
+bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous
+savez.
+
+»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je
+m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui;
+mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la
+fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon[7];
+faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»
+
+ [Note 7: Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le
+ membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort
+ il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée
+ Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.]
+
+C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient
+la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814,
+celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis,
+et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les
+occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus
+agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une
+manière absolue.
+
+Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des
+souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si
+touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la
+chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui,
+comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une
+délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre
+constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais
+l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule;
+beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur[8] lui
+semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes
+de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu
+défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique
+contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis
+personnels qui en étaient la conséquence: la privation des emplois, la
+nécessité de vendre, et fort mal, une bibliothèque qui était la joie de
+mon grand-père, et qui a laissé une trace dans la mémoire des amateurs,
+mille autres contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir
+délivrés. Ils étaient tout près de réaliser une parole célèbre de
+l'empereur. Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui
+se trouvaient autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun
+s'empressait à un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en
+disant: «Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On
+dira: «Ouf!»
+
+ [Note 8: Dans une autre publication, les impressions et
+ les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de
+ sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra
+ toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors,
+ de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait
+ en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il
+ écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand
+ succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de
+ ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères,
+ et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une
+ forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon
+ père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans
+ le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement,
+ de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un
+ sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et
+ ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse,
+ est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand
+ l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de
+ ses chansons politiques du commencement de la Restauration.
+ Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de
+ vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est
+ difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse,
+ rares pour un jeune homme de dix-huit ans:
+
+ LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME
+
+ AIR: _Croyez-moi, buvons à longs traits_.
+
+ Ainsi parlait une marquise,
+ Une marquise d'autrefois,
+ Qui fit sa première sottise
+ En mil sept cent cinquante-trois.
+ «Ah! disait-elle, quand j'y pense,
+ Je voudrais m'y revoir encor:
+ C'était vraiment le siècle d'or,
+ Moins le costume et l'innocence.
+
+ Croyez-moi, c'était le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ Mise au couvent selon l'usage,
+ Grâce aux leçons du tentateur,
+ De mes questions avant l'âge
+ J'effrayais notre directeur.
+ Un frère de soeur Cunégonde,
+ Le marquis, venait au parloir.
+ Il m'apprit ce qu'il faut savoir
+ Pour se présenter dans le monde.
+
+ Croyez-moi, c'était le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ Il fit tant que, par convenance,
+ À m'épouser il fut réduit.
+ Je n'ai pas gardé souvenance
+ D'avoir vu son bonnet de nuit
+
+ «Vous n'avez pas vu le bon temps;
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!»
+ C'était un seigneur à la mode.
+ Pour lui je n'avais aucun goût,
+ Et lui ne m'aimait pas du tout....
+ Je n'ai rien vu de si commode.
+
+ Mes enfants, c'était le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ Ce que j'ai vu ne peut se rendre.
+ Ah! les hommes sont bien tombés.
+ Tenez, je ne puis pas comprendre
+ Comment on se passe d'abbés.
+ Que j'ai vu d'âmes bien conduites
+ Par leur galante piété!
+ Sans eux j'aurais bien regretté
+ Qu'on ait supprimé les jésuites.
+
+ Mes enfants, c'était le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ C'est un sot métier, sur mon âme,
+ Que d'être jolie aujourd'hui.
+ Je vois plus d'une jeune femme
+ Sécher de sagesse et d'ennui.
+ Plus d'un grand mois après la noce,
+ J'ai vu, certes j'en ai bien ri,
+ J'ai vu ma nièce et son mari
+ Tous deux dans le même carrosse!
+ Vous n'avez pas vu le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ Hélas! des plaisirs domestiques
+ Ignorant la solidité,
+ Petits esprits démocratiques,
+ Vous radotez de liberté.
+ Cette liberté qu'on encense
+ N'est rien qu'un rêve dangereux.
+ Ah! de mon temps, pour être heureux
+ C'était assez de la licence.
+
+ Croyez-moi, c'était le bon temps:
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!
+
+ Mais, sous un règne légitime,
+ Dédaignant de vaines clameurs,
+ Reprenez à l'ancien régime
+ Ses lois, afin d'avoir ses moeurs.
+ Alors, comme dans ma jeunesse,
+ Un chacun sera bon chrétien.
+ Vous voyez, je m'amusais bien,
+ Et n'ai jamais manqué la messe.
+
+ Croyez-moi, c'était le bon temps!
+ Que je vous plains d'avoir vingt ans!]
+
+
+
+
+V.
+
+
+Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être
+occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France
+et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la
+famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à
+entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus,
+du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence.
+S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens
+fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé
+que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des
+relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec
+l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec
+égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison.
+Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa
+dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de
+connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La
+reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des
+Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de
+Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les
+projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car
+l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge
+gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la
+famille Bonaparte fut à jamais rompu.
+
+Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de
+décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu
+s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la
+France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la
+liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que
+les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec
+autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint
+un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis
+que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les
+événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que
+les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes
+les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce
+grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en
+péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la
+France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à
+songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir
+personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné
+d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que
+le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient
+tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que
+l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat
+qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles
+se trouvait M. Pasquier.
+
+Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de
+mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du
+débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même
+du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était
+accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui
+faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de
+l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait
+exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
+Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de
+tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui
+d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez
+elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
+soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus
+grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la
+cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements
+et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu
+et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris,
+depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec
+les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la
+plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance
+intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à
+laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet
+ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout
+entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment
+risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire
+ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens?
+Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et
+madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie.
+Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et
+courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne
+devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue
+et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père
+entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec
+quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors
+dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui
+était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des
+Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait
+caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes
+sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il,
+quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une
+âme.»
+
+Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez
+son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était
+inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux,
+ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son
+exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement
+Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en
+Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de
+Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis
+longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père
+devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de
+l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce,
+tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le
+pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année
+1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île
+d'Elbe.
+
+Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le
+rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois
+de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que
+l'on a appelé les _Cent-Jours_; c'est là que mon père a commencé sa
+carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles,
+mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux
+étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux,
+attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la
+nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps
+que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était
+nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet
+emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans
+l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours,
+mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et
+redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du
+royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le
+nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat
+du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au
+Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même
+triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet
+épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il
+s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci,
+un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des
+opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation
+officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait
+fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux
+mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces
+Mémoires que ces Mémoires mêmes.
+
+C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est
+pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui
+suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant,
+l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf
+mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale,
+arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus
+guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société
+fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses
+propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins
+royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré,
+ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point
+dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela;
+il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui
+disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une
+fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle,
+même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories,
+sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire
+avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les
+sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement
+des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et
+un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour
+résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique
+libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes,
+Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5
+septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux
+qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au
+préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne.
+Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M.
+de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment
+mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces
+événements sur les opinions de ma grand'mère:
+
+«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand
+mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer
+comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa
+raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un
+grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et
+l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus
+tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui
+inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un
+gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national;
+de là une certaine acceptation des formes de la constitution
+d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent
+une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les
+salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la
+Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle
+comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la
+vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle
+elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait
+gouverner.»
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma
+grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de
+société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois
+plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer
+sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature.
+Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé
+fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit.
+Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine
+s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles.
+Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres
+intitulé: _les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux_. Tandis qu'elle y
+travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les _Considérations
+sur la révolution française_, ouvrage posthume de madame de Staël, et
+elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés,
+on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage,
+conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions
+de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que
+d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise.
+Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau
+alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin
+d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa
+surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre
+à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien
+quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle
+avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui
+aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier
+leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux
+comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses
+souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle
+l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis
+enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient
+été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de
+faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les
+reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une
+mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de
+sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai
+1818:
+
+«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je
+m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très
+exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant,
+avec tous les cahiers de mon _Ambitieux_ autour de moi. Mais quelques
+chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je
+jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du
+besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc
+d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et,
+comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me
+semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me
+reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et
+aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.»
+
+La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait
+les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait
+dans les _Archives_[9] un article sur le livre de madame de Staël, le
+premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent,
+le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route,
+comme on dit.
+
+ [Note 9: _Archives philosophiques, politiques et
+ littéraires_, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet
+ article dans le recueil intitulé: _Critiques et Études
+ littéraires, ou Passé et Présent_, par Ch. de Rémusat, 2 vol.
+ in-18. Paris, 1857.]
+
+«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très
+vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis
+dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la
+vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le _Moniteur_ page à page,
+relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et
+surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des
+événements, mais surtout vos impressions à propos des événements.
+Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les
+illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes.
+Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables,
+indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une
+aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au
+fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors
+devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement
+l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de
+ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en
+puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous
+perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance,
+et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir
+de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique
+parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur
+son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment
+l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une
+haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma
+mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.»
+
+Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils:
+
+«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je
+suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux
+frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car,
+mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle
+qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à
+me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les
+choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie.
+Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon
+souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux
+homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez
+si bien _ma haine politique_ était toute prête à s'effacer pour faire
+place à mes illusions premières.»
+
+Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les
+difficultés de sa tâche:
+
+«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous
+m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix
+ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont
+elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit
+quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de
+pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous
+avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne
+sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis
+huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de
+Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous
+mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de
+moi.»
+
+Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à
+son fils:
+
+«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à
+étudier _la Ligue_; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à
+brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme,
+mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que
+d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas
+assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon
+temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les
+événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas
+trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents
+pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que
+je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour
+ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce
+sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...»
+
+«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui
+je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus
+loin que moi le talent d'être _vraie_, c'est son expression. Or donc, je
+n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire,
+et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre
+1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il
+arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de
+moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins
+malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a
+été si _assommateur_ de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que
+bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me
+presse.»
+
+On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments
+les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps
+littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention
+d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la
+vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux,
+l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions
+libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont
+donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années.
+Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes
+au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux
+personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout
+s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie
+si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans
+cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du _Tartufe_, à
+Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du
+XVIIe siècle, qui est devenu son _Essai sur l'éducation des femmes_,
+donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même
+une nouvelle dans le _Lycée français_[10].
+
+ [Note 10: _Lycée français ou Mélange de littérature et de
+ critique_, t. III, p. 281 (1820).]
+
+Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et
+l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les
+succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord
+par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint
+pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de
+l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de
+crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821,
+très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui
+l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger
+prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce
+jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses
+découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent
+pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux
+conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre
+d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du
+duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle,
+c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait
+aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture
+de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce
+jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à
+l'âge de quarante et un ans.
+
+Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses
+amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre
+eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M.
+Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à
+la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage,
+par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de
+quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se
+diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité
+que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808,
+c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre
+d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui
+s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq
+années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril
+de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à
+l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences
+politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois
+générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des
+temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on
+puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral
+et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu
+bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si
+clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si
+indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une
+trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile
+pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à
+l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant
+plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de
+son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout
+retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces
+mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame
+de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles:
+«Honneur aux gens de bonne foi!»
+
+PAUL DE RÉMUSAT.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DE
+MADAME DE RÉMUSAT
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+PORTRAITS ET ANECDOTES.
+
+
+Au moment où je commence ces Mémoires, je crois devoir les faire
+précéder de quelques observations sur le caractère de l'empereur et des
+différents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront
+dans la tâche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me
+serviront à me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que
+j'ai reçues depuis l'espace de douze années. Je commencerai par
+Bonaparte lui-même. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le même
+aspect où il m'apparaît aujourd'hui: mes opinions _ont fait route_ avec
+lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une récrimination
+personnelle, qu'il ne me paraît pas possible de m'écarter de la mesure
+que doit toujours garder la vérité.
+
+
+NAPOLÉON BONAPARTE.
+
+Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son
+buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares
+et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre,
+devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son
+front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau
+et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate,
+devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son
+menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et
+la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande
+prétention.
+
+Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement
+ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression
+mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard
+devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il
+désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne
+pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa
+physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait
+habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté
+plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au
+milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé.
+Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose
+ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin,
+et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses
+valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui
+ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la
+moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait
+tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre
+valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété
+recevait une preuve violente et positive de sa colère.
+
+J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de
+Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait
+pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle
+qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que
+donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur;
+plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea
+en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le
+connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le
+demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure
+du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté
+quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions
+nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions.
+Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de
+madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les
+bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et
+se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de
+revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux,
+exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit
+nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans
+une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni
+bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré
+une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus
+communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il
+avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant
+toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone,
+et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent
+s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont
+toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme
+qui a le plus médité sur les _pourquoi_ qui régissent les actions
+humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se
+découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il
+n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on
+agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours
+les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses
+conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une
+fois.
+
+Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été
+irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur
+un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une
+chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit.
+Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de
+prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce.
+Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui
+être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer
+sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne
+insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire,
+et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire.
+
+Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même
+temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait
+de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé
+sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel
+souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé
+l'archiduchesse, il lui donna _Hippolyte, comte de Douglas_ et _les
+Contemporaines_[11], «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la
+délicatesse des sentiments et des usages de la société».
+
+ [Note 11: _Les Contemporaines_ sont un roman ou plutôt
+ une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la
+ Bretonne. Je ne sais quel est ce _Comte de Douglas_. (P. R.)]
+
+Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les
+formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en
+trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se
+fondaient presque jamais les uns avec les autres.
+
+Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de
+si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point
+de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu
+comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un
+bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de
+dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins
+d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette
+occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son
+enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait
+coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est
+tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»
+
+Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte
+parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens
+d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs
+qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher
+les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir
+dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu
+l'atteindre par le ridicule.
+
+On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité
+à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans
+la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu
+constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout
+courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on
+n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses
+aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.
+
+Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à
+Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre
+nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la
+guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il
+s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne
+craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la
+supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet
+entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant
+tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions
+plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les
+circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur
+le moment présent.
+
+--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à
+prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire
+noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des
+nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que,
+lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement
+délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la
+faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous
+vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur
+roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la
+leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à
+aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi
+Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et
+quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut
+que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit
+pris pour une lâcheté.
+
+--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne
+craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au
+fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon
+caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à
+tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, _je suis lâche,
+moi, essentiellement lâche_; je vous donne ma parole que je
+n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le
+monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après
+tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur
+dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour
+déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement
+aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma
+politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire
+de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt
+secret à m'entraîner dans cette démarche.»
+
+Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me
+refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais
+rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En
+voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit.
+Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de
+Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire.
+«J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte
+s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination,
+et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles
+qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais.
+Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit
+qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon
+secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils
+sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.»
+Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de
+sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais
+prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc
+avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête
+alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre
+but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais
+très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez
+jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus
+entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans
+ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous
+faisiez une action de dupe.»
+
+En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du
+coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur
+tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion
+de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés,
+je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien
+avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer
+complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être
+arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près
+les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la
+paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne
+lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.
+
+Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui
+arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur
+le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il
+s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant
+vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma,
+comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne
+le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»
+
+Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans
+avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir,
+bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend
+toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme
+presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la
+trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.
+
+L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les
+aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur
+infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui
+semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette
+civilisation, toujours un peu son _ennemie personnelle_, selon
+l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute
+sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne
+lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne
+sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un
+bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut
+présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse;
+il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de
+l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France,
+la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui
+environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens
+d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à
+connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les
+généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour,
+il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et
+silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout
+à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune
+un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence.
+
+Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement
+occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la
+vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au
+moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans
+un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une
+mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la
+maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa
+première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que
+ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne
+peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère
+se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le
+plus souvent.
+
+Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait,
+par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une
+grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui,
+flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à
+joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette
+superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un
+grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution
+de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte
+crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de
+plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur
+lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle.
+
+Malgré la préférence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux
+deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme
+de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il
+repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme! «Vous devez,
+lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies, et trouver tout
+simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de
+répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_. Je suis à part de
+tout le monde, je n'accepte les conditions de personne.» Mais cette même
+autorité dont il accablait ainsi celle qu'il dédaignait momentanément,
+il s'en fallait de bien peu qu'il ne voulût encore l'exercer sur l'objet
+de sa préférence passagère. Étonné de l'ascendant qui semblait vouloir
+le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa
+victoire autant qu'il lui était possible, et, promptement distrait après
+l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la
+confidence de son succès.
+
+L'esprit de l'empereur est la partie de lui-même la plus singulièrement
+remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus étendu.
+L'instruction n'y avait guère ajouté; car, au fond, il est ignorant,
+n'ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. Mais il s'est
+emparé vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le développe
+d'une manière qui a pu en imposer souvent.
+
+La capacité de sa tête semble immense par le nombre de choses qui
+peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez
+lui, une seule idée en enfante mille autres, et le moindre mot
+transporte sa conversation dans des régions toujours élevées, où la
+saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais où l'esprit ne cesse de
+se faire remarquer.
+
+C'était toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou
+plutôt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs
+monologues; non qu'il ne permît la réplique, quand il était en bonne
+humeur, mais on comprendra que, pour quantité de raisons, il n'était pas
+toujours très facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps
+toujours militaire, avait coutume d'écouter ses moindres discours avec
+la déférence que l'on doit à la consigne, et, plus tard, elle devint
+trop nombreuse pour qu'on se souciât de se donner en spectacle, en
+entreprenant de le réfuter, ou de lui servir comme de compère.
+
+J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement animé et
+brillant; ses irrégularités grammaticales lui donnent même souvent une
+force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalité de ses idées.
+Il n'a pas besoin de second pour s'échauffer. Dès le moment où il entre
+en matière, il part rapidement pour aller très loin, attentif cependant
+à regarder s'il est suivi, et sachant gré à qui le comprend et
+l'applaudit. Autrefois, savoir l'écouter était un moyen assez sûr et
+fort commode de lui plaire. À peu près semblable à un acteur qui s'anime
+par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il
+cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens
+que, par la raison qu'il m'intéressait fort lorsqu'il parlait, et que je
+l'écoutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne
+lui avais pas encore adressé peut-être deux phrases qui eussent un peu
+de suite.
+
+Il aimait beaucoup à parler de lui, se racontait lui-même et se jugeait
+sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti
+de tout son caractère, il semblait quelquefois qu'il n'eût pas craint de
+le soumettre à la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme
+vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut
+faire de ses défauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin
+cette réflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'écrier avec une sorte
+d'humeur: «Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions
+mêmes vous échappent; car il trouve encore le moyen de les feindre,
+quoiqu'elles existent réellement.»
+
+Il me revient à la pensée une scène qui montrera en effet à quel point,
+quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme à la
+plus grande colère.
+
+Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se
+répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et
+que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par
+mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame
+Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait
+avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et,
+lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui
+paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une
+dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et
+leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul
+soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait
+ensuite après une légère révérence.
+
+Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc
+réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait,
+j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et
+j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier
+consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon,
+fils aîné de son frère Louis.
+
+En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la
+mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre
+ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le
+remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des
+ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne
+parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein.
+Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant.
+
+Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se
+relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus
+frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint
+parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout
+cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une
+voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment,
+entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers
+l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement
+des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de
+moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia
+l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes
+sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un
+mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes
+d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de
+lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup
+de peine à trouver des paroles pour lui répondre.
+
+Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique,
+peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se
+rendre maître de lui[12].
+
+ [Note 12: L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après
+ une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit:
+ «Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la
+ colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant
+ son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile
+ n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)]
+
+Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui
+arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait
+dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son
+beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de
+s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères.
+Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à
+Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver,
+une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la
+noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à
+cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux
+mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses
+promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à
+partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était
+arrêté.
+
+Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu
+de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce
+que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante.
+L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle
+venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement
+qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant
+qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son
+travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.
+
+Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il
+était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes
+les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations;
+puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière
+conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant
+cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui
+demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs
+polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement
+de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce
+bizarre interrogatoire.
+
+On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point
+préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et,
+lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se
+souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles
+d'un genre plus doux.
+
+Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la
+jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée
+pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y
+mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient
+sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère
+présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame
+Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la
+compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait
+souvent son fils.
+
+On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita
+plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa
+dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais
+à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est
+morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de
+Talleyrand.
+
+Achevons ce portrait commencé.
+
+Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile
+de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on
+l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils
+étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de
+l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques
+larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation
+nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des
+nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne
+battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir
+fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu
+moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes.
+Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un
+étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette
+expression, _la tête me tourne_.
+
+Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses
+premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et
+embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a
+paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à
+froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que
+l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer
+content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi
+à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer
+une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son
+palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément
+une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait
+l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place,
+c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé.
+Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres.
+Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques
+où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne
+m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il
+avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible
+du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la
+puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme
+vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province,
+et, quand je mourrai, l'univers fera un grand _ouf!_»
+
+J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses
+dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées
+gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir
+qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une
+inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi
+quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que
+ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait
+que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez
+qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa
+femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a
+jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des
+occasions de l'inquiéter.
+
+À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable,
+en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle _une maison_, et que nous
+réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les
+premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps
+après, de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma
+maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque,
+disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et
+nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses
+passagères et onéreuses avaient seules causé.
+
+Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma
+mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui
+compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du
+caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus
+belles années de ma vie.
+
+
+LA MÈRE DE BONAPARTE.
+
+Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767,
+Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au
+rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait
+existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île,
+et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est
+bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf.
+Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans
+le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en
+France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de
+Brienne.
+
+Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame
+Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres
+enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire
+les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point
+qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort
+scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de
+Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient
+à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par
+quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de
+toute la Provence.
+
+Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son
+fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle
+le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne
+cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le
+monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang
+où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la
+chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son
+frère, le cardinal Fesch.
+
+On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se
+montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour
+fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez
+grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis,
+ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu
+archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des
+devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé
+une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand
+ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres
+obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que
+l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de
+religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame
+Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques
+détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une
+protection utile et soutenue auprès du pape[13].
+
+ [Note 13: Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en
+ 1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est
+ mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)]
+
+
+JOSEPH BONAPARTE.
+
+Joseph, né en 1768, avec une jolie figure et un goût décidé pour les
+femmes, a toujours été distingué par des manières plus douces que celles
+de ses frères. Mais il a comme eux la même affectation de fausseté; son
+ambition, quoique moins développée que celle de Napoléon, s'est fait
+voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours été
+au-dessous des situations, difficiles à la vérité, où on l'a porté. En
+1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se
+déclarât étranger à la succession au trône de France: il s'y refusa. Il
+a toujours montré une grande ténacité à conserver ce qu'il appelait ses
+droits, il se croyait appelé à reposer les Français de l'agitation où
+les mettait l'activité de son frère; il entendait mieux que lui la
+manière de réussir par des formes affables, mais il ne savait point
+inspirer de confiance. Il a de la facilité dans la vie intime; il n'a eu
+d'habileté ni sur le trône de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est
+vrai qu'il ne lui était permis de régner qu'à la façon d'un lieutenant
+de Napoléon. Dans ces deux pays, il n'a inspiré ni estime ni animosité
+qui lui fût personnelle[14].
+
+ [Note 14: Joseph Bonaparte est mort à Florence le 28
+ juillet 1844. (P. R.).]
+
+Sa femme, fille d'un négociant de Marseille nommé Clary, est la plus
+simple et la meilleure personne du monde. Laide, chétive, timide et
+silencieuse, elle n'a joué aucun rôle soit à la cour de l'empereur, soit
+lorsqu'elle a successivement porté deux couronnes que vraisemblablement
+elle a perdues sans regrets. De cette union sont nées deux filles. Toute
+cette famille est établie maintenant dans l'Amérique septentrionale.
+
+La soeur de madame Joseph Bonaparte avait épousé le général Bernadotte,
+aujourd'hui roi de Suède. Celle-ci, dont le caractère avait quelque
+originalité, s'étant prise, avant son mariage, d'un sentiment très vif
+pour Napoléon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les
+restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné
+de quitter la France. Elle demeure encore à Paris dans ce moment, où
+elle vit très incognito[15].
+
+ [Note 15: La reine de Suède est morte il y a peu
+ d'années, après avoir longtemps habité à Paris, rue
+ d'Anjou-Saint-Honoré. (P. R.)]
+
+
+LUCIEN BONAPARTE.
+
+Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le goût des arts et d'une certaine
+littérature se développa chez lui de bonne heure. Député de la Corse,
+quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors
+remarqués, entre autres celui qu'il prononça le 22 septembre 1798,
+anniversaire de la fondation de la République. Il y proclama le voeu que
+chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dépôt de la
+constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre
+tout Français qui tâcherait de rétablir la royauté. Le général Jourdan,
+exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient
+d'un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien
+rappela qu'il existait un décret qui prononçait _la mise hors la loi_ de
+quiconque oserait porter atteinte à l'inviolabilité de la représentation
+nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son
+frère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter
+les fondements de l'élévation de leur famille. Il y avait pourtant
+quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être
+que, s'il eût conservé de l'influence sur son frère, il eût mis des
+obstacles à l'accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire.
+Cependant il parvint à lui faire arriver jusqu'en Égypte des nouvelles
+de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida
+ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du 18 brumaire
+1799.
+
+Depuis cette époque, Lucien fut d'abord ministre de l'intérieur, puis
+ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le
+premier consul. Bonaparte n'aimait guère le souvenir des services qu'on
+lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur
+dans leurs fréquentes altercations.
+
+Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la
+Paix, et contribua au traité de Badajoz[16], qui, pour cette fois, sauva
+le Portugal de l'invasion. Il reçut en récompense des sommes
+considérables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portées
+jusqu'à cinq cents millions. Il eut aussi à cette époque le projet de
+marier Bonaparte à une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par
+affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux
+républicains qu'il ménageait encore, repoussa l'idée de ce mariage qu'on
+eût conclu au moyen du prince de la Paix.
+
+ [Note 16: Le 6 juin 1801. (P. R.)]
+
+En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de
+Toulon, avait épousé la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles
+et mourut au bout de quelques années. L'aînée de ses deux filles fut
+rappelée en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses
+affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le
+prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien. Mais
+cette jeune personne, logée chez sa grand'mère, écrivit trop franchement
+à son père les impressions qu'elle recevait à la cour de son oncle; elle
+se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été
+ouvertes, elles irritèrent l'empereur, qui la renvoya en Italie.
+
+En 1803, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait
+même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de madame
+Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya à Saint-Domingue, où
+il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint à se faire épouser,
+malgré l'opposition du premier consul. La mésintelligence des deux
+frères éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au
+printemps de 1804, et s'établit à Rome.
+
+On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut
+adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore,
+après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après
+le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains,
+et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée.
+Lucien est né en 1775[17].
+
+ [Note 17: Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin
+ 1840. (P. R.)]
+
+
+LOUIS BONAPARTE.
+
+Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont
+été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des
+moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres,
+appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des
+principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation
+de celle de ses frères.
+
+Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant
+quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une
+complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont
+flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne
+sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille
+se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs
+occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les
+circonstances lui ont offertes.
+
+On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de
+ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée
+par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant
+fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.
+
+Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces
+Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de
+lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de
+Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.
+
+
+MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.
+
+Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame
+Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y
+attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il
+revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit
+venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever,
+et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier
+à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se
+maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il
+conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres
+fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et
+qu'elle conservait avec soin.
+
+De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution
+commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le
+commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les
+armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.
+
+J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la
+Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était
+bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il
+lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort
+compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses
+manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon
+père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en
+relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des
+environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de
+campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune
+Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre
+visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques
+petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son
+ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor.
+Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de
+diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant
+diadème qui semblait l'écraser!
+
+Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour
+échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la
+société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant
+devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et
+condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle
+échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune
+distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans
+la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame
+de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le
+luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire;
+sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme
+particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits;
+son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de
+mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du
+rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était
+parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses
+mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à
+elle ce vers de la Fontaine:
+
+ Et la grâce plus belle encor que la beauté.
+
+Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait;
+et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a
+toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la
+jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.
+
+À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté;
+de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et
+de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.
+
+Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et
+coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce
+qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle
+possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les
+choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité
+utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement,
+elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle
+a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de
+quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et
+n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être
+à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle
+eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et
+recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs,
+légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion
+prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la
+grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus.
+Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais
+elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne
+pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui
+imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait
+personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé
+lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques
+influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale,
+une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux
+employaient habilement tour à tour.
+
+On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie;
+elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux
+d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt,
+qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma
+mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la
+veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.
+
+Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa
+jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux,
+embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez
+étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte
+d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont
+elle a tant souffert depuis.
+
+J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première
+campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait
+sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été
+assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture
+presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et
+confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments
+si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un
+amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne
+mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un
+contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de
+M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de
+se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des
+hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une
+armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte
+écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les
+plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres
+que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité
+où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée.
+Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser
+payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain,
+Wurmser était battu.
+
+L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette
+belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la
+richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans
+mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à
+toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a
+pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où
+l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une
+conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on
+peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et
+d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et
+de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur.
+Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt
+menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de
+dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces
+mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que
+Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque
+influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu
+davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.
+
+Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut
+obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du
+Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et
+difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par
+Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait
+prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi
+Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées,
+tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame
+Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de
+Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une
+terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la
+détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce
+que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos
+amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir.
+Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu
+indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un
+grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères,
+enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait
+presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère
+eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais
+perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais
+mariée depuis un an.
+
+ [Note 18: Madame de Vergennes était très liée avec M.
+ Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine,
+ homme riche et intelligent qui a introduit en France un des
+ premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle
+ fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la
+ Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec
+ madame de Beauharnais. (P. R.)]
+
+Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse
+quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors
+son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des _Mille et une
+Nuits_, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie,
+envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et
+particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le
+vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les
+murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés
+de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun
+des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil
+butin.
+
+À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des
+moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle
+cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de
+cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée
+de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que
+trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de
+son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur
+Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa
+résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu
+fortement à Bonaparte.
+
+Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il
+revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses
+lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste
+pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa
+maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de
+voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a
+retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle
+est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le
+presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne
+s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en
+son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond
+silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans
+cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance,
+vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je
+le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui
+montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche
+amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont
+Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation
+éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait
+bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne
+porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon
+fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je
+dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous
+fais mes adieux.»
+
+Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit
+ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses
+genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame
+Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son
+beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher
+Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna
+qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement
+raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.
+
+Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame
+Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit
+encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette
+journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux
+pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui
+répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît
+cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha
+et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.
+
+Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et
+gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse
+naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des
+émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame
+Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française
+du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans
+plusieurs chapitres de ces Mémoires.
+
+Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une
+vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des
+droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue
+de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre
+elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince
+Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif
+et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son
+instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de
+Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà
+ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil
+fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure
+qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont
+naturellement à la raison.
+
+La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de
+l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de
+son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de
+Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet
+avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni
+présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le
+faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur
+a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son
+beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans
+illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre
+ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en
+aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque
+l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier
+comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du
+divorce, Eugène eut une attitude fort noble.
+
+Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie,
+aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe
+l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait
+survécu à celle de sa famille.
+
+Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé
+de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes
+les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans
+l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout.
+Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de
+rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse
+les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont
+personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de
+philosophie.
+
+La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en
+1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la
+moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des
+Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à
+intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas
+trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des
+mensonges qui ont flétri sa vie[19].
+
+ [Note 19: On sera peut-être surpris en lisant dans ces
+ Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma
+ grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en
+ parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion
+ contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son
+ fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs
+ à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive
+ souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la
+ jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la
+ consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne
+ modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de
+ la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans
+ cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des
+ observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes
+ de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de
+ sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que,
+ sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur
+ austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se
+ modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel
+ d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait
+ causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien
+ que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été
+ maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît
+ scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques
+ lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait
+ autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là
+ quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il
+ devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans
+ et les journaux. Mais peut-être la licence des productions
+ légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres
+ sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas
+ user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)]
+
+Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un
+esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son
+âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que
+la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples
+dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame
+Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse,
+une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort
+belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne
+heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.
+
+Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante
+du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux
+usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée
+presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère
+qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances
+sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui,
+lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut
+guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne
+remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien
+conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les
+règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations
+difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement
+sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes
+qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui
+créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts
+qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus
+surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite
+des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des
+maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et
+outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y
+abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point
+d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de
+très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et
+elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des
+femmes.
+
+La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié
+qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès,
+de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces
+touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.»
+
+Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat
+d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse
+qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que
+l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista
+encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui
+pair de France.
+
+M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation;
+il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage
+mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu
+de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté,
+sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant
+celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de
+Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune
+fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux,
+et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi.
+C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être
+prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné.
+
+Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà
+distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et
+crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte
+se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut
+inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou
+un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour
+Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa
+belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il
+se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame
+Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva
+une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme
+qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait
+une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il
+devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à
+l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même
+elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui
+étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à
+l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie,
+et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle
+n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de
+déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût
+aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la
+coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord,
+disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec
+une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence
+ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée;
+il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une
+fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis
+sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir
+poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il
+voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et
+une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte;
+nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous
+regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces
+insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes;
+il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour
+échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il
+ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni
+des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.
+
+Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme
+toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes
+qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse
+obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération
+de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et
+capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus
+par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse,
+ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et
+qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna
+qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y
+demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame
+Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes,
+et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce
+que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon
+de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet
+d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que
+cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul
+avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public
+accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis,
+qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et
+justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme
+m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard.
+Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense
+de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes
+renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut
+facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de
+son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point
+prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait
+profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait
+d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les
+accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient
+toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme
+juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût
+pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois,
+me force de croire à la vertu.»
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+(1802-1803.)
+
+
+Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
+Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
+palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
+Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
+Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.
+
+
+Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit[20], je ne
+chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à
+s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai
+simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain
+nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris
+part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte
+d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt
+années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements.
+Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans
+leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres
+sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la
+puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme
+sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui
+les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution,
+qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre
+nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa
+conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la
+voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou
+moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même
+pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les
+uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit
+sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il
+prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux.
+
+ [Note 20: 1818. (P. R.)]
+
+Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles,
+entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti
+qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on
+appelle _opinion publique_. Le choc des passions permet alors à chacun
+de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en
+dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur
+conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et
+communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen
+de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort
+qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette
+conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la
+mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune,
+l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et
+permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une
+place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à
+la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir,
+c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde
+entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et
+que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et
+employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos
+frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa
+puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque
+avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son
+propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité
+de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre
+malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus
+naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il
+s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira;
+d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se
+rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin
+les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les
+vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils
+prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi;
+elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré
+quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de
+préférence à tout.
+
+Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières
+années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la
+bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi,
+qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je
+pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait
+encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de
+nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des
+plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de
+la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas!
+
+Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même
+aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte
+point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un
+sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps
+qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne
+se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti
+sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis,
+pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile;
+car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à
+l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés
+qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus
+de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté
+qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions
+profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute,
+il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements
+seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve
+toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de
+n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne
+peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur
+lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter.
+
+Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les
+faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de
+prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à
+s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire
+l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si
+étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite
+toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour
+ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur
+généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux
+courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il
+faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en
+passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à
+pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré,
+du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la
+fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.»
+
+En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me
+sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction
+à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir
+davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un
+récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout
+ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui
+précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et
+ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus
+forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et
+pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des
+faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai
+vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas
+toujours aussi vrais que sincères.
+
+J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame
+Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les
+jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la
+Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache
+révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très
+distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et
+dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude
+pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux
+l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si
+violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de
+l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement
+aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements
+de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne
+m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et
+demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le
+grand monde.
+
+Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec
+un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais
+naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une
+certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers
+temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne
+manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur
+devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit
+précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer
+à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué.
+
+J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte
+pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue,
+jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur
+avec un de nos parents[21], rentré secrètement et encore compris sur la
+liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire
+fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante
+adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une
+certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de
+Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul.
+Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous
+nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps[22] après le jour où
+Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa
+femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons,
+petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.»
+
+ [Note 21: Ce parent émigré était M. Charles de Ganay,
+ fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et
+ cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député
+ et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne
+ sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle
+ Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général
+ Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches
+ de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très
+ heureusement perpétués. (P. R.)]
+
+ [Note 22: C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII)
+ que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu
+ plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)]
+
+Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du
+rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le
+général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.
+
+L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble.
+On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne
+grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire
+de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de
+toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les
+lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires
+ont pris toute la place.»
+
+Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque
+toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte[23], madame Murat, qui
+venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait
+sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait
+tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche
+et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la
+mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les
+usages de la société.
+
+ [Note 23: Hortense de Beauharnais avait épousé Louis
+ Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)]
+
+Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après
+quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui
+étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins
+occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux
+étaient frappés pour la première fois.
+
+Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps
+quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes
+l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre
+quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M.
+de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer
+dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère
+et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil
+d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions
+guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de
+notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour
+moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à
+coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma
+soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à
+M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et
+très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos
+relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame
+Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas
+longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai
+sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma
+famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se
+résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui
+suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il
+s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de
+son nouvel emploi.
+
+Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur
+du palais:
+
+«Madame,
+
+»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte
+les honneurs du palais.
+
+»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos
+principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la
+politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient
+au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce
+témoignage de son estime et de sa confiance.
+
+«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.»
+
+C'est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière
+cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l'on
+se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles, qui
+étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait
+quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au
+lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un
+souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation,
+pourvu qu'elle ne gênât point ses allures particulières; aussi
+faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du cérémonial.
+D'ailleurs, il était convaincu qu'on séduit les Français par l'éclat des
+pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des
+militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait déjà mis une distance
+marquée entre lui et les deux autres consuls; et de même que, dans les
+actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole: _Par arrêté
+des consuls, etc._, on ne voyait à la fin que sa signature seule, de
+même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud,
+recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne
+paraissait en public qu'accompagné d'une garde nombreuse, ne permettait
+à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin
+commençait à donner à sa femme un rang dans l'État.
+
+Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate
+qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits
+qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de
+camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes
+les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le
+consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan
+secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à
+peu les idées de ses gens d'épée, en attirant par des faveurs ceux qui
+tenaient à d'autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d'esprit, d'une
+instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien
+répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut
+promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce
+qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu'on sût pour lui ce qu'il
+ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages
+qu'il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les
+habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il
+était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette
+manière inusitée de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux
+militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls
+favorisés, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse
+de formes acquise sur les champs de bataille; notre présence les
+inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j'étais beaucoup plus formée que
+leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde,
+craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en
+présence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, animée et
+vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible
+aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant
+de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau
+souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris
+promptement plaisir à l'écouter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait
+comme la femme de son choix; elle était flattée d'avoir conquis sur ma
+mère, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher à elle une personne tenant
+à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui
+vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets
+intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j'eusse
+pu être sa fille[24], souvent j'étais en état de lui donner de bons
+conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait
+envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes
+aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu'il fallut
+nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des
+manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en
+évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de
+notre faveur du crédit.
+
+ [Note 24: L'impératrice Joséphine est née à la Martinique
+ en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et
+ s'était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari,
+ elle épousa civilement le général Bonaparte, le 9 mars 1796,
+ et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)]
+
+M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour _hérissée_ avec simplicité
+et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement
+justice, et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les
+femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi,
+quelques-unes très belles; elles étalaient un grand luxe; mon visage,
+que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma
+toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs
+côtés; et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette
+sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand
+nous serions en sa présence, et que, moi, je me chargerais du soin de
+plaire à son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai déjà dit que,
+pour cela, il ne s'agissait guère que de savoir l'écouter.
+
+Il n'entre que bien peu d'idées politiques dans une tête de femme de
+vingt-deux ans. J'étais donc à cette époque sans aucune espèce d'esprit
+de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que
+Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait
+un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la
+France, se livrait aux espérances qu'il était alors permis de concevoir.
+Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la Révolution, sachant gré
+au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des
+jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la
+patrie. Les essais qu'on avait faits de la liberté à plusieurs reprises
+inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu
+raisonnée; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait
+de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en
+général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir
+d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et
+de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne
+puis m'empêcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions
+que j'éprouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes
+pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d'une
+comparaison familière à Bonaparte lui-même, _on regarde toutes choses au
+travers d'un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu_,
+disait-il, _ce voile s'épaissit en avançant jusqu'à ce qu'il devienne à
+peu près noir_. Hélas! lui-même n'a pas tardé à rendre sanglant celui au
+travers duquel la France se plaisait à le contempler.
+
+Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'établis pour la première
+fois à Saint-Cloud, où était alors le premier consul. De quatre dames
+que nous étions[25], nous passions, chacune l'une après l'autre, une
+semaine auprès de madame Bonaparte. Il en était de même pour ce qu'on
+appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et
+des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud;
+il tenait toute la maison avec un ordre extrême; nous dînions chez lui.
+Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par
+semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux
+Tuileries de grands dîners de cent couverts qu'on donnait dans la
+galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place
+ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil,
+et aussi les étrangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous étions
+encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amené un grand nombre
+d'Anglais à Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils
+excitaient une grande curiosité.
+
+ [Note 25: Mesdames de Talhouet, de Luçay, Lauriston et
+ moi.]
+
+Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Le premier
+consul aimait que les femmes fussent parées, et, soit calcul, soit goût,
+il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames
+Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, était à
+Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des
+costumes aux différents corps, les uniformes étaient riches, et cette
+pompe, qui succédait à un temps où l'affectation de la saleté presque
+dégoûtante s'était jointe à celle d'un civisme incendiaire, semblait
+encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n'avait
+point perdu le souvenir.
+
+Il me semble que le costume du premier consul à cette époque mérite
+d'être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes
+de sa garde; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues,
+que, dans les grandes cérémonies, ils revêtiraient tous trois un habit
+rouge brodé d'or, en velours l'hiver, en étoffe l'été. Les deux consuls
+Cambacérès et Lebrun, âgés, poudrés et bien tenus, portaient cet habit
+éclatant avec des dentelles et l'épée, comme autrefois on portait
+l'habit habillé. Bonaparte, que cette parure gênait, cherchait à y
+échapper le plus possible. Ses cheveux étaient coupés, courts, plats et
+assez mal rangés. Avec cet habit cerise et doré, il gardait une cravate
+noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes;
+quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste
+d'uniforme, l'épée d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de
+soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient
+ainsi la tournure la plus étrange, dont personne cependant ne se fût
+avisé de se moquer. Lorsqu'il est devenu empereur, on lui a fait un
+habit de cérémonie avec un petit manteau et un chapeau à plumes qui lui
+allaient très bien. Il y joignit un magnifique collier de l'ordre de la
+Légion d'honneur tout en diamants. Les jours ordinaires, il ne portait
+jamais que la croix d'argent.
+
+Je me souviens que, la veille de son couronnement, les nouveaux
+maréchaux, qu'il avait créés peu de mois auparavant, vinrent lui faire
+une visite, tous revêtus d'un très bel habit. L'étalage de leur costume,
+en opposition avec le simple uniforme dont il était habillé, le fit
+sourire. Je me trouvais à quelques pas de lui, et comme il vit que je
+souriais aussi, il me dit à demi-voix: «Le droit d'être vêtu simplement
+n'appartient pas à tout le monde.» Quelques instants après, les
+maréchaux de l'armée se disputaient sur le grand article des préséances,
+et venaient demander à l'empereur de régler l'ordre de leur rang dans la
+cérémonie. Au fond, leurs prétentions s'appuyaient sur d'assez beaux
+titres, car chacun d'eux énumérait ses victoires. Bonaparte les écoutait
+et s'amusait encore à chercher mes regards: «Il me semble, lui dis-je,
+que vous avez aujourd'hui donné comme un coup de pied sur la France, en
+disant: «Que toutes les vanités sortent de terre!»--Cela est vrai, me
+répondit-il, mais c'est qu'il est très commode de gouverner les Français
+par la vanité.»
+
+Revenons. Dans les premiers mois de mon séjour, soit à Saint-Cloud, soit
+à Paris, durant l'hiver, la vie me parut assez douce. Les journées se
+passaient d'une manière fort régulière. Le matin, vers huit heures,
+Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet; à
+Paris il redescendait chez elle pour déjeuner; à Saint-Cloud, il
+déjeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied
+avec ce cabinet. Pendant ce déjeuner, il recevait des artistes, des
+comédiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie.
+Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu'à six heures.
+Madame Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matinée
+un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les
+maris tenaient au gouvernement, soit celles qu'on appelait _de l'ancien
+régime_, qui ne voulaient point avoir, ou paraître avoir, de relations
+avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des
+radiations ou des restitutions. Madame Bonaparte accueillait tout le
+monde avec une grâce charmante; elle promettait tout et renvoyait chacun
+content. Les pétitions remises s'égaraient bien ensuite quelquefois,
+mais on lui en rapportait d'autres, et elle ne paraissait jamais se
+lasser d'écouter[26].
+
+ [Note 26: Mon père, né en 1797, était bien jeune à
+ l'époque que retracent ces Mémoires. Il avait pourtant un
+ souvenir très précis d'une visite que sa mère lui fit faire
+ au palais, et voici comment il l'a racontée: «Le dimanche, on
+ me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir, de la
+ fenêtre des femmes de chambre, la revue des troupes dans le
+ Carrousel. Un grand dessin d'Isabey, qui a été gravé, fait
+ connaître exactement ce que ce spectacle avait de plus
+ curieux. Un jour, après la parade, ma mère vint me prendre
+ (il me semble qu'elle avait accompagné madame Bonaparte
+ jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un
+ escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes
+ yeux. Un d'eux lui parla, il descendait; il était en uniforme
+ d'infanterie. «Qui était-il?» demandai-je quand il eut passé.
+ C'était Louis Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un
+ jeune homme portant l'uniforme bien connu des guides.
+ Celui-là, je n'avais pas besoin de demander son nom. Les
+ enfants d'alors connaissaient les insignes des grades et des
+ corps de l'armée, et qui ne savait qu'Eugène Beauharnais
+ était colonel des guides? Enfin nous arrivâmes dans le salon
+ de madame Bonaparte. Il ne s'y trouvait d'abord qu'elle, une
+ ou deux dames, et mon père avec son habit rouge brodé
+ d'argent. On m'embrassa probablement, on dut me trouver
+ grandi, puis on ne s'occupa plus de moi. Bientôt entra un
+ officier de la garde des consuls. Il était de petite taille,
+ maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J'étais
+ assez bien stylé sur l'étiquette pour trouver qu'il se
+ remuait beaucoup, et qu'il agissait sans façon. Entre autres
+ choses, je fus surpris de le voir s'asseoir sur le bras d'un
+ fauteuil. De là, il parla d'assez loin à ma mère. Nous étions
+ en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque
+ hâve, avec ses teintes jaunâtres et bistrées. Nous nous
+ approchâmes de lui pendant qu'il parlait. Quand je fus à sa
+ portée, il fut question de moi; il me prit par les deux
+ oreilles et me les tira assez rudement. Il me fit mal, et
+ ailleurs qu'en un palais j'aurais crié. Puis, se tournant
+ vers mon père: «Apprend-il les mathématiques?» lui dit-il. On
+ m'emmena bientôt. «Quel est donc ce militaire? demandai-je à
+ ma mère.--Mais c'est le premier consul!» Tels sont les débuts
+ de mon père dans la vie de courtisan. Il n'a d'ailleurs vu
+ l'empereur qu'une autre fois, dans des circonstances
+ analogues, étant aussi tout enfant. (P. R.)]
+
+À six heures, à Paris, on dînait; à Saint-Cloud, on s'allait promener,
+le consul seul en calèche avec sa femme, nous dans d'autres voitures.
+Les frères de Bonaparte, Eugène de Beauharnais, ses soeurs, pouvaient se
+présenter à l'heure du dîner. On voyait venir quelquefois madame Louis,
+mais elle ne couchait jamais à Saint-Cloud. La jalousie de Louis
+Bonaparte et son extrême défiance la rendaient craintive et déjà assez
+triste à cette époque.
+
+On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napoléon, celui qui
+est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il
+avait placé de l'avenir sur sa tête. Peut-être n'était-ce que pour cela
+qu'il le distinguait; car M. de Talleyrand m'a raconté que, lorsque la
+nouvelle de sa mort arriva à Berlin, Bonaparte se montra si peu ému,
+que, prêt à paraître en public, M. de Talleyrand s'empressa de lui dire:
+«Vous oubliez qu'il est arrivé un malheur dans votre famille et que vous
+devez avoir l'air un peu triste.--Je ne m'amuse pas, lui répondit
+Bonaparte, à penser aux morts.» Il serait assez curieux de rapprocher
+cette parole du beau discours de M. de Fontanes, qui, chargé à cette
+époque de parler sur les drapeaux prussiens rapportés en pompe aux
+Invalides, rappela si bien et d'une manière si oratoire la majestueuse
+douleur d'un vainqueur, oubliant l'éclat de ses victoires pour donner
+des larmes à la mort d'un enfant[27].
+
+ [Note 27: Voici les lettres que l'empereur écrivait à
+ propos de la mort de cet enfant, au mois de mai 1807. Il
+ était à Finckestein, et il écrivait à l'impératrice
+ Joséphine:
+
+ «Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce
+ pauvre Napoléon; tu peux comprendre la peine que j'éprouve.
+ Je voudrais être près de toi pour que tu fusses modérée et
+ sage dans ta douleur. Tu as eu le bonheur de ne jamais perdre
+ d'enfant; mais c'est une des conditions et des peines
+ attachées à notre misère humaine. Que j'apprenne que tu as
+ été raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu
+ accroître ma peine? Adieu, mon amie.» Quelques jours plus
+ tard, le 20 mai, il écrivait à la reine de Hollande: «Ma
+ fille, tout ce qui me revient de la Haye m'apprend que vous
+ n'êtes pas raisonnable. Quelque légitime que soit votre
+ douleur, elle doit avoir des bornes. N'altérez point votre
+ santé, prenez des distractions, et sachez que la vie est
+ semée de tant d'écueils et peut être la cause de tant de
+ maux, que la mort n'est pas le plus grand de tous.» Il
+ écrivait le même jour à M. Fouché: «La perte du petit
+ Napoléon m'a été très sensible. J'aurais désiré que ses père
+ et mère eussent reçu de la nature autant de courage que moi
+ pour savoir supporter tous les maux de la vie. Mais ils sont
+ plus jeunes et ont moins réfléchi sur la fragilité des choses
+ d'ici-bas.» (P. R.)]
+
+Après le dîner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions
+monter. Selon qu'on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la
+conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus
+ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait
+quelque audience particulière, recevait quelque ministre et se couchait
+de fort bonne heure. Madame Bonaparte jouait pour finir la soirée. Entre
+dix ou onze heures, on venait lui dire: «Madame, le premier consul est
+couché,» et alors elle nous congédiait.
+
+Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires
+publiques. Duroc, Maret, alors secrétaire d'État, les secrétaires
+particuliers étaient tous impénétrables. La plupart des militaires,
+pour éviter de parler, je crois, s'abstenaient de penser; en général,
+dans l'habitude de cette vie, il y avait peu de dépense d'esprit à
+faire.
+
+Comme j'arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que
+Bonaparte inspirait à ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je
+n'éprouvais pas devant lui autant d'embarras que les autres, et je
+n'avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté
+assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, par toute
+la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me
+doutai pas d'abord, dont je m'amusai ensuite, et qu'il fallut finir par
+tâcher d'éviter. On va voir qu'on ne pouvait guère l'acquérir à meilleur
+marché.
+
+Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui
+travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c'était
+particulièrement l'étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis,
+qu'il l'avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Le premier
+consul, se retournant vers l'une de mes compagnes, lui dit en riant: «Je
+parie bien que vous ne savez guère ce que c'est que
+Montesquieu?--Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n'a pas lu _le Temple
+de Gnide_?» À cette parole, Bonaparte partit d'un grand éclat de rire,
+et je ne pus m'empêcher de sourire. Il me regarda et me dit: «Et vous
+madame?» Je répondis tout naturellement que je ne connaissais point _le
+Temple de Gnide_, que j'avais lu les _Considérations sur les Romains_,
+mais que je pensais bien que ni l'un ni l'autre ouvrage n'avait été le
+catéchisme dont M. de Rémusat parlait. «Diable, me dit Bonaparte, vous
+êtes une savante.» Cette épithète m'embarrassa, et je sentis que je
+courais le risque qu'elle me restât. Un moment après, madame Bonaparte
+parla de je ne sais quelle tragédie qu'on donnait alors. Le premier
+consul passa en revue à ce propos les auteurs vivants, et parla de
+Ducis, dont il n'aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos
+poètes tragiques, et dit qu'il voudrait pour tout au monde avoir à
+récompenser l'auteur d'une belle tragédie. Je m'avisai de dire que Ducis
+avait gâté l'_Othello_ de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant
+de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes,
+silencieuse et attentive. Bonaparte n'entendait pas trop qu'on louât
+quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de
+temps; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort
+commune; mais j'avais nommé Shakspeare, j'avais un peu tenu tête au
+consul, j'avais loué un auteur anglais, quelle audace! quel prodige
+d'érudition! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans
+le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l'effet d'une
+supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement
+acquérir l'embarras!
+
+Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j'y
+trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et
+de gens distingués qui causaient d'une manière attachante, et je
+souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la
+cour dont je faisais partie.
+
+Mais cette habitude d'un silence presque complet nous préservait, au
+moins à peu près à cette époque, de ce qu'on appelle dans le monde _les
+caquets_. Les femmes n'avaient aucune coquetterie, les hommes étaient
+incessamment tendus vers les devoirs de leur place, et Bonaparte, qui
+n'osait alors se livrer à toutes ses fantaisies, et qui croyait que les
+apparences de la régularité devaient lui être utiles, vivait de manière
+à m'abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il
+paraissait aimer beaucoup sa femme; elle semblait lui suffire. Cependant
+je ne tardai pas à découvrir à cette dernière des inquiétudes qui me
+surprirent. Elle avait un grand penchant à la jalousie. L'amour n'en
+était pas, je pense, le premier motif. C'était un malheur grave pour
+elle que l'impossibilité où elle se trouvait de donner des enfants à son
+époux; il en témoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait
+pour son avenir. La famille du consul, toujours animée contre les
+Beauharnais, appuyait sur cet inconvénient. Tout cela produisit des
+orages passagers. Quelquefois, je trouvais madame Bonaparte en larmes,
+et alors elle se livrait à l'amertume de ses plaintes contre ses
+beaux-frères, contre madame Murat et contre Murat, qui cherchaient à
+assurer leur crédit en excitant chez le consul des fantaisies passagères
+dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue. Je l'engageais à
+demeurer calme et modérée. Il me fut facile de voir promptement que, si
+Bonaparte aimait sa femme, c'est que sa douceur accoutumée lui donnait
+du repos, et qu'elle perdrait de son empire en l'agitant. Au reste,
+durant la première année que je fus dans cette cour, les légères
+altercations qui survinrent dans ce ménage se terminèrent toujours par
+des explications satisfaisantes et un redoublement d'intimité.
+
+Depuis cette année 1802, je n'ai jamais vu le général Moreau chez
+Bonaparte; ils étaient déjà à peu près brouillés. Le premier avait une
+belle-mère et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait
+souffrir l'esprit d'intrigue chez les femmes. D'ailleurs, une fois, la
+mère de madame Moreau, étant à la Malmaison, s'était permis des
+plaisanteries amères sur une intimité scandaleuse qu'on soupçonnait
+entre Bonaparte et sa jeune soeur Caroline, qui venait de se marier. Le
+consul n'avait point pardonné de tels discours; il avait affecté de
+maltraiter la mère et la fille. Moreau s'était plaint, on l'avait
+échauffé sur sa propre situation; il vivait dans la retraite, entouré
+d'un cercle qui l'irritait journellement, et Murat, chef d'une police
+secrète et active, épiait des mécontentements auxquels il n'eût pas
+fallu donner d'importance, et portait sans cesse aux Tuileries des
+rapports malveillants.
+
+C'était un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa
+défiance naturelle que cette multiplication des polices de son
+gouvernement. Ces polices s'épiaient les unes les autres, se
+dénonçaient réciproquement, cherchaient à se rendre nécessaires, et
+l'entouraient incessamment de soupçons. Depuis l'événement de la machine
+infernale, dont M. de Talleyrand avait profité pour faire déplacer
+Fouché, la police avait été remise aux mains du grand juge Régnier.
+Bonaparte pensait qu'il se donnerait une apparence de libéralisme et de
+modération en supprimant ce ministère de la police, invention toute
+révolutionnaire. Il s'en repentit bientôt, et le remplaça d'abord par
+une multitude d'espionnages qu'il garda même encore après avoir
+réintégré Fouché. Son préfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors
+commandait la gendarmerie d'élite, Maret, qui avait aussi une police
+secrète à la tête de laquelle était M. de Sémonville, et d'autres que
+j'ignore, étaient devenus comme la monnaie du ministère détruit. Et
+Fouché lui-même, possédant parfaitement l'art de se rendre nécessaire,
+ne tarda pas à rentrer secrètement dans la faveur du premier consul, et
+parvint à se faire nommer une seconde fois. Le procès du général Moreau,
+qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le
+verra dans la suite.
+
+Dès ce temps, Cambacérès et Lebrun, second et troisième consuls, avaient
+très peu de part à l'administration du gouvernement. Le dernier, déjà
+âgé, n'inquiétait Bonaparte en aucune manière. L'autre, magistrat
+distingué, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du
+conseil d'État, ne se mêlait que des discussions de certaines lois.
+Bonaparte tirait parti de ses connaissances, et se fiait avec raison,
+pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa
+minutieuse vanité. En effet, Cambacérès, charmé des distinctions qui lui
+étaient accordées, en jouissait avec une puérilité qu'on flattait tout
+en s'en moquant. Sa faiblesse d'amour-propre sur quelques points a fait
+souvent une partie de sa sûreté.
+
+Au temps dont je parle, M. de Talleyrand était en fort grand crédit.
+Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non
+seulement il réglait les affaires étrangères et déterminait,
+principalement à cette époque, les nouvelles constitutions d'État qu'on
+donnait à l'Allemagne, sorte de travail qui a jeté les fondements de son
+immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens
+avec Bonaparte, et le poussait à toutes les mesures qui pouvaient
+fonder sa puissance sur des bases réparatrices. Dès ce temps, je suis
+sûre qu'il était souvent question entre eux des mesures à prendre pour
+rétablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la
+conviction intime que lui seul convenait à la France. D'ailleurs, il
+devait y retrouver les habitudes de sa vie, et s'y replacer sur un
+terrain qui lui était connu. Les avantages et les abus qui ressortent
+des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit.
+
+Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire
+de lui me donnait de grandes préventions. Mais dès lors je fus frappée
+de l'élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes
+rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours
+au milieu d'eux avec le caractère indélébile d'un grand seigneur. Il
+imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice,
+dont personne ne pouvait se défendre. Il s'arrogeait seul le droit de
+railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de
+Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un
+caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein; il les a
+conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la
+puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter
+les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a
+souvent nui à ce qu'il a fait.
+
+Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui; je m'en
+défiais vaguement, mais je m'amusais à l'entendre et à le regarder agir
+avec une aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à
+toutes ses manières, tandis que chez un autre elle choquerait comme une
+affectation.
+
+L'hiver de cette année (1803) fut très brillant. Le premier consul
+commença à vouloir qu'on donnât des fêtes; il voulut aussi s'occuper de
+la restauration des théâtres. Il en confia l'administration à ses
+préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française; on remit à la
+scène une foule d'ouvrages que la politique républicaine avait écartés.
+Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale.
+C'était un moyen adroit d'amener _ceux qui la savaient_ à venir s'y
+replacer. C'était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce
+système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d'opposition
+s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18
+fructidor, ne perdaient point l'espérance que Bonaparte, après avoir
+rétabli l'ordre, comprît dans tous les retours qu'il créait jusqu'à
+celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'étaient trompés sur ce point,
+du moins ils lui savaient gré de l'ordre qu'il rétablissait, et ne
+craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant à s'emparer de
+sa personne et laissant vide inopinément une place que personne autre
+que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette
+démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel
+successeur.
+
+Cette secrète pensée d'un parti, généralement confiant dans ce qu'il
+espère et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des
+correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des
+émigrés, des mouvements produits chez les Vendéens, que Bonaparte
+surveillait en silence.
+
+D'un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec
+inquiétude l'autorité consulaire tendre vers une centralisation qui
+ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s'unissaient assez
+bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les
+égarements où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses
+partisans, s'obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution
+française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à
+bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur
+ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu'elles étaient,
+indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce
+d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs
+jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur
+leurs prétentions, qui s'étonnaient qu'on voulût créer ou reconnaître
+d'autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différents
+partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manoeuvrait
+prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu
+de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion
+de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer
+et détourner l'attention, exciter alternativement les approbations de
+l'un ou de l'autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu'il lui était
+nécessaire, se jouer de la surprise ou de l'espérance. Il voyait surtout
+dans les Français des enfants mobiles qu'on détourne de leurs intérêts
+par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui
+était avantageuse parce que, indéterminée qu'elle était, elle échappait
+plus ou moins aux inquiétudes qu'elle inspirait à certaines gens. Plus
+tard, le rang positif d'empereur lui a enlevé cet avantage: c'est alors
+qu'après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus
+resté, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reçu, que ce
+funeste appât de gloire militaire qu'il a lancé au milieu d'elle. De là
+ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables;
+car, à tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si
+l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut imposée par son
+système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit
+même à Châtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu
+infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir
+et sur lui et sur nous.
+
+On trouvera, dans _le Moniteur_ de la fin de 1802 ou du commencement de
+1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution
+anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré
+qu'il n'y a point de constitution à proprement parler en Angleterre,
+mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la
+situation du pays et au caractère des habitants, s'efforce de prouver
+que ces mêmes institutions n'auraient pu être données aux Français sans
+d'assez graves inconvénients. Par ces moyens et d'autres semblables,
+Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à
+renaître chez les Français.
+
+Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui
+avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier,
+sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée
+d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique
+affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me
+parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte
+l'exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les
+excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour
+Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la
+parole qu'elle lui donna dans ce moment.
+
+Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la
+manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement
+de ces différents usages qui peu à peu frayaient la route au retour des
+habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame
+Bonaparte, et nous reçûmes l'ordre de le porter. Cela était déjà assez
+marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux
+Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur
+représenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette
+visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et, n'ayant pas le temps de
+demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à
+l'invitation qu'ils reçurent, en s'appuyant sur les égards d'usage en
+pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en
+cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre,
+lord Whithwort, avait remplacé le chargé d'affaires. On se livrait à la
+confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se
+multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits
+prévoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de
+discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été
+question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle
+constitution donnée aux Suisses, et ici _le Moniteur_, tout à fait
+_officiel_, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se
+plaignait de certaines mesures prises à Londres contre plusieurs
+Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux
+Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L'intérieur du
+château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier
+consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler
+madame Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives.
+
+Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges)
+avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort
+laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages;
+l'autre médiocre, mais d'une extrême beauté[28]. Le public de Paris
+s'échauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en général le succès du
+talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut
+séduit par la dernière, et madame Bonaparte apprit assez vite par le
+secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait été,
+durant quelques soirées, introduite secrètement dans un petit
+appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive
+inquiétude; elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à
+répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette
+occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la
+douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le
+temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que
+nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur son époux
+des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le
+mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait
+quelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. À l'entendre, «il
+n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses
+penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on
+le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu
+à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses.
+N'avait-il pas séduit ses soeurs, les unes après les autres? Ne se
+croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses
+fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses
+pour l'habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu'il
+menait encore, et l'éloigner de toute relation avec sa femme?» Et, à la
+suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tête
+ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question.
+«C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donné
+un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera
+pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que
+l'enfant de madame votre fille répare fort ce malheur; le premier consul
+l'aime, et peut-être finira par l'adopter.--Hélas! répondit-elle, ce
+serait là l'objet de mes souhaits; mais le caractère jaloux et ombrageux
+de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement
+fait part des bruits outrageants qui ont été répandus sur la conduite de
+ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à
+Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à un
+arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient à l'écart, et comme
+ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions.
+D'ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m'engagent à ne
+point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours
+pour moi le signal de mille contrariétés qu'il me faut supporter.»
+
+ [Note 28: Voici quel souvenir mon père avait gardé de la
+ rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres: «La
+ liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque
+ bruit. La société, j'en ai moi-même souvenir, était très
+ animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des
+ deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque
+ représentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et
+ en général les salons, étaient pour mademoiselle Duchesnois.
+ Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans
+ intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
+ sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est,
+ je crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de
+ théâtre: «avoir des larmes dans la voix». Ma mère et ma tante
+ (madame de Nansouty) étaient fort prononcées pour
+ mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre
+ mon père lui-même, qui était obligé administrativement à
+ l'impartialité. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique,
+ entretenues par la facilité que les fonctions de mon père
+ nous donnaient de suivre tous les événements du monde
+ théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un
+ certain goût, un certain esprit de littérature et de
+ conversation, qui n'étaient guère de mon âge. On me mena,
+ très jeune, à la tragédie, et j'ai vu presque dans leurs
+ débuts ces deux Melpomènes. On disait que l'une était si
+ bonne, qu'elle en était belle; l'autre si belle, qu'elle en
+ était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à
+ l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu
+ flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui
+ permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une
+ diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond
+ plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent à
+ des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout à la fois
+ compromis et développé, et elle a mérité une partie de la
+ réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa vieillesse.»
+ (P. R.)]
+
+Et, en effet, j'ai toujours remarqué que, dès que le premier consul
+s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère
+lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver
+cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver
+exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible
+portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la
+personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus
+légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent,
+sans pitié pour sa femme, dès qu'il avait une maîtresse. Il ne tardait
+pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de
+ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il
+démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et
+nécessaires. «Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les
+lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi.» De
+pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les
+plaintes de madame Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des
+violences dont je n'oserais détailler les excès, jusqu'au moment où, sa
+nouvelle fantaisie s'évanouissant, tout à coup, il sentait renaître sa
+tendresse pour sa femme. Alors il était ému de ses peines, remplaçait
+ses injures par des caresses qui n'avaient guère plus de mesure que ses
+violences, et, comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa
+sécurité.
+
+Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, très embarrassée
+souvent des étranges confidences qu'il me fallait recevoir, et même des
+démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre
+autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que
+j'éprouvai, dont j'ai depuis ri à part moi.
+
+C'était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir,
+tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de
+lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette
+intimité. «Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et, s'il
+arrivait qu'on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui,
+elle serait là pour appeler à l'instant le secours dont il aurait
+besoin.» Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu'on l'avertissait
+que Bonaparte était couché. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie
+pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de
+son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort
+avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus pressée que de
+coutume par sa jalouse inquiétude, m'avait gardée près d'elle, et
+m'entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin,
+nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux
+Tuileries. Tout à coup elle se lève. «Je n'y peux plus tenir, me
+dit-elle; mademoiselle Georges est sûrement là-haut, je veux les
+surprendre.» Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce
+que je pus pour l'en détourner et je ne pus en venir à bout.
+«Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble.» Alors je lui
+représentai qu'un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa
+part, serait intolérable de la mienne, et qu'en cas de la découverte
+qu'elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui
+s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre à rien, elle me reprocha de
+l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgré
+ma répugnance, je cédai à sa volonté, me disant d'ailleurs
+intérieurement que notre course n'aboutirait à rien, et que, sans doute,
+les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise.
+
+Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame
+Bonaparte, la première, animée à l'excès, moi derrière, montant
+lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très
+honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
+léger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. «C'est
+peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la
+porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux.» À cette
+parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était sans
+doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je
+laissais madame Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec
+la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus
+dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite
+subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire et moi
+aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la quittai en lui
+disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle m'avait faite lui avait
+été utile, et que je me savais bon gré d'y avoir cédé.
+
+Cette jalousie, qui altérait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut
+bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras
+d'une confidente sans crédit sur l'esprit de celle qui la consulte, et
+me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les
+mécontentements dont elle est le témoin. Bonaparte crut d'abord qu'une
+femme devait entrer vivement dans les sentiments éprouvés par une autre
+femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de
+ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D'un autre côté,
+le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice.
+La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat
+tâchait d'accorder une protection égale à ces deux débutantes; mais ce
+qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre était presque également pris
+avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes
+ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M.
+de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna
+qu'il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme,
+pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me
+présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et
+qui ne pouvait en aucun cas échauffer l'imagination de madame Bonaparte.
+Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous,
+consentit à penser à cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un
+autre inconvénient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes
+conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour
+traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je
+n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu'il
+m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui
+répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte,
+soit qu'elle souffrît à tort ou à raison, qu'il me semblait qu'il devait
+l'excuser plus qu'un autre; mais, en même temps, j'avouais qu'elle me
+semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l'espionnage de
+ses valets la preuve de l'infidélité qu'elle soupçonnait. Le consul ne
+manquait point de redire à madame Bonaparte que je la blâmais, et alors
+je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la
+femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacité de mon âge, et le
+dévouement que j'avais pour tous deux.
+
+Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes, dont les
+détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour
+impérieux, dur, défiant à l'excès, puis tout à coup ému, amolli, presque
+doux, et réparant avec assez de grâce des torts dont il convenait, et
+auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour
+rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m'ayant gardée à dîner
+en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu'il lui avait
+déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il
+s'avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question: si un mari
+était obligé de céder à cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir
+jamais d'autre lit que le sien? J'étais assez peu préparée à répondre,
+et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas
+décider pour elle. Je tâchai d'éluder la réponse, et de me tenir sur ce
+qu'il n'était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de
+déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs à
+embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti,
+pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où
+devaient s'arrêter les exigences d'une femme et les complaisances d'un
+mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le
+premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait
+toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui
+arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte
+se mit à rire, et me tirant l'oreille: «Allons, me dit-il, vous êtes
+femme, et vous vous entendez toutes.»
+
+Mais il ne s'en tint pas moins à ce qu'il avait résolu, et, depuis cette
+époque, il s'arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant
+il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle,
+de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de
+lui donner de dédaigner une rivalité indigne d'elle. «Il serait bien
+assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'était parmi les
+femmes qui vous entourent que le consul fît un choix, ce serait alors
+que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas.» Deux ans
+après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour
+moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+(1803.)
+
+
+Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
+d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de
+l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le maréchal Berthier.--Voyage du
+premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens.
+
+
+À ce léger orage près, l'hiver se passa paisiblement. Quelques
+institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l'ordre. Les
+lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux
+magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom
+de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel
+établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être
+accordées à des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de
+Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui; ces
+conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à
+attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci
+défendait nos chefs-d'oeuvre français avec une grande force qui lui
+donnait, aux yeux des assistants, la réputation d'une sorte de courage;
+car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de
+courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore
+admirer _Mérope_ ou _Mithridate_, puisque le maître avait déclaré qu'il
+n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait
+s'amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment
+l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine,
+en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée
+chez madame Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez
+bon nombre d'hommes distingués, fut chargé de les réunir au château.
+Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc
+invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur; il causa très bien,
+laissa causer, fut aimable et animé; moi, j'étais charmée qu'il se
+montrât tel. J'avais fort le désir qu'il plût à ceux qui ne le
+connaissaient pas, et qu'il détruisît, en se montrant davantage,
+certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme,
+lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla,
+entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abbé Morellet[29],
+homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en
+conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de
+l'imagination sur la marche d'aucune des idées humaines. Bonaparte se
+plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination à
+tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin,
+il aborda tous les sujets, s'éleva très haut, se perdit quelquefois, se
+divertit fort de la fatigue qu'il donnait à l'esprit de l'abbé, et fut
+réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de
+cette soirée et déclara qu'il en voulait encore de semblables. Une
+pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus
+quel est le personnage qui commença à s'exprimer avec assez de force sur
+la liberté de penser et d'écrire, et sur les avantages qu'elle avait
+pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que
+la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui
+jetèrent le froid dans l'assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il
+parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa
+échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et
+s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait
+rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point à les
+admettre dans l'intimité, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitât. Il
+ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable
+et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une
+gêne qu'il s'empressa de secouer.
+
+ [Note 29: L'abbé Morellet, très lié avec madame
+ d'Houdetot et madame de Vergennes, était l'abbé de ce nom,
+ fort connu à la fin du XVIIIe siècle, et que Voltaire
+ appelait l'abbé _Mord-les_. Il est mort le 12 janvier 1819.
+ (P. R.)]
+
+Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de la Harpe
+et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais
+très attachée à madame d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis
+quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable
+vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris.
+J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors
+semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer
+d'une manière agréable et instructive. Madame d'Houdetot, étrangère par
+son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti,
+jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir
+chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec
+empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez
+elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et
+l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des
+Tuileries.
+
+Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien
+se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques
+entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y
+accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y
+était nommé comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait
+en même temps de M. d'André, qui, disait-on, avait pénétré en France
+secrètement, après avoir déjà une fois, avant le 18 fructidor, essayé de
+servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps
+législatif. Le compte qui lui fut rendu de l'état de la _République_
+était remarquable et fut remarqué. L'état de paix avec toutes les
+puissances, le _conclusum_ donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de
+l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée
+par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirigée, la
+formation de l'Institut[30], la justice mieux dispensée, l'amélioration
+des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise à cette
+assemblée, les différents travaux commencés en même temps sur nos
+frontières et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les
+bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, _l'acquisition de l'île d'Elbe_,
+Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les
+contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur
+l'exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un
+tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. À la fin de ce
+rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d'une
+rupture avec l'Angleterre et sur la nécessité de fortifier l'armée. Ni
+le Corps législatif, ni le Tribunat ne s'opposèrent à rien, et des
+approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant
+de travaux si heureusement commencés.
+
+ [Note 30: Il serait plus exact de dire que le premier
+ consul réorganisa l'Institut en supprimant la classe des
+ sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette
+ classe ne fut rétablie qu'après 1830. (P. R.)]
+
+Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos
+journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en
+Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne
+foi à s'irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont
+toute liberté, mais ce n'était qu'un prétexte; l'occupation de Malte et
+notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les
+véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi
+d'Angleterre au Parlement annonça des discussions importantes entre les
+deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se préparait dans
+les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de
+cette scène dont j'ai parlé où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter
+devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après,
+il quitta Paris et s'établit à Saint-Cloud.
+
+Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne pensât à
+la même époque à faire écrire, par l'un de ses préfets du palais, une
+lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l'opéra de
+_Proserpine_, qu'il venait de donner à Paris. Le premier consul se
+montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingués de tous les
+pays, et il les payait très largement.
+
+Peu de temps après, la rupture entre la France et l'Angleterre éclata,
+et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les
+jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiéter selon
+les préparatifs de départ qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit
+tout à coup. M. de Talleyrand porta au Sénat une communication des
+motifs qui forçaient à la guerre. Le Sénat répondit qu'il ne pouvait
+qu'applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il
+envoya une députation qui porta à Saint-Cloud les témoignages de sa
+reconnaissance et de son dévouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps
+législatif, dit avec enthousiasme: «Quel chef des nations montra jamais
+un plus grand amour pour la paix! S'il était possible de séparer
+l'histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits,
+on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occupé que des
+moyens d'affermir la paix.» Le Tribunat émit le voeu qu'il fût pris des
+mesures énergiques, et, après ces différents actes d'admiration et de
+soumission, la session du Corps législatif se termina.
+
+Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes
+violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se
+multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin
+aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour
+à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret
+rédigeait ensuite; mais il en résultait que le souverain d'un grand
+empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des
+journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop
+irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût
+mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile
+aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un
+peu plus tard l'empereur de France, était blessé des plaisanteries
+qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent
+d'activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le
+voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire à madame Bonaparte
+que c'était parce qu'il avait lu quelque article du _Courrier_ ou du
+_Sun_ dirigé contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de
+plume entre les différents journaux anglais; il soudoya à Londres des
+écrivains, dépensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en
+France, ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu'il dictait souvent des
+notes du _Moniteur_: Bonaparte avait une singulière manière de dicter.
+Jamais il n'écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était
+indéchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe était
+fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action
+manuelle quelle qu'elle fût; et l'extrême activité de son esprit, et
+l'habitude de l'obéissance à la minute, à la seconde, ne lui
+permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu'une
+partie de lui même se soumît à l'autre. Les gens qui rédigeaient sous
+lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime
+Menneval, s'étaient fait une sorte d'écriture d'abréviation pour tâcher
+que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à
+grands pas dans son cabinet. S'il était animé, son langage alors était
+entremêlé d'imprécations violentes, et même de jurements, qu'on
+supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un
+peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu'il avait dit
+une fois, quand même on ne l'avait point entendu, et c'était un malheur
+pour le secrétaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit,
+et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie
+manuscrite qui lui avait été remise; elle l'avait assez frappé pour lui
+inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. «Prenez un encrier
+et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous
+dire.» Et, sans presque donner à mon mari le temps de s'établir devant
+une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat,
+quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en
+s'efforçant de le suivre. Bonaparte s'apercevait très bien de la peine
+qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: «Allons,
+tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas.» Il se faisait
+toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son
+grand principe général, auquel il donnait toute espèce d'applications
+dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu'on
+n'avait de zèle que lorsqu'on était inquiet.
+
+Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il
+avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de
+la relire et il ne nous a jamais été possible d'en déchiffrer un mot. M.
+Maret, secrétaire d'État, quoique d'un esprit fort médiocre (à la
+vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu'il disait
+qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M.
+Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu'il
+parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s'accoutuma à
+comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et,
+sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter
+fidèlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi
+d'expliquer son succès auprès de son maître, c'est qu'il se livra, ou
+feignit de se livrer, à un dévouement sans bornes qu'il témoignait par
+une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d'être
+flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie
+qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin
+de laisser à sa femme des modèles de lettres qu'elle copiait
+soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari
+était si exclusivement dévoué à son maître, qu'elle ne pouvait
+s'empêcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages,
+les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur même, qui
+s'amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient
+très directement l'effet qu'on s'en était promis.
+
+Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien
+de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans
+cette place, c'était surtout avec Bonaparte lui-même qu'il fallait
+négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours
+surpris que les souverains étrangers osassent s'irriter quand on les
+insultait et s'efforçassent d'opposer quelque résistance à leur ruine,
+il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l'Europe, dont un
+ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes
+intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez
+lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accents de colère
+qui échappaient à Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui
+l'enflammait. Cette coupable complaisance a été, au reste, quelquefois
+nuisible à son maître. Elle a causé plus d'une rupture dont on s'est
+repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle
+contribué à la chute de Bonaparte; car, lors de la dernière année de son
+règne, tandis qu'il hésitait à Dresde sur le parti qu'il devait prendre,
+Maret retarda de huit jours la retraite si nécessaire, en n'osant pas
+avoir le courage d'apprendre à l'empereur la défection de la Bavière,
+dont il était si important qu'il fût instruit[31].
+
+ [Note 31: Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux
+ n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de
+ contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur
+ dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain
+ nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou
+ représentent l'opinion publique à ce moment de notre
+ histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il
+ imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes
+ les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute
+ occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou
+ une histoire récente à une impression contemporaine des
+ faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un
+ reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point
+ faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la
+ Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le
+ mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus
+ mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai
+ jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano,
+ c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet
+ le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à
+ Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande
+ importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour
+ moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses
+ qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le
+ moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il
+ avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle
+ qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre.
+ Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme
+ nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la
+ médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse
+ que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit;
+ sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et
+ d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une
+ certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son
+ affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait
+ réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction
+ facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel
+ et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les
+ détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois,
+ enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier
+ complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce
+ qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou
+ plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un
+ ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant,
+ ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes
+ n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché
+ quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à
+ l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par
+ aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard
+ attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide
+ de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son
+ pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout
+ ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas
+ son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce
+ qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa
+ position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée
+ et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était
+ toute son étude et toute sa politique. Le système
+ napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui
+ la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui
+ toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il
+ l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que
+ dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu
+ d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent,
+ il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son
+ esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres
+ par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon
+ de premier ordre. Son talent capital consiste dans une
+ singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il
+ l'a tellement exercé dans la rédaction du _Moniteur_, et de
+ quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme
+ absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de
+ secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier
+ consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont
+ rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa
+ propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à
+ mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité,
+ et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il
+ s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le
+ despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient
+ dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome
+ II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une
+ apologie du duc de Bassano, sous ce titre: _Maret, duc de
+ Bassano_, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions,
+ diverses sans être contradictoires, démontrent que
+ l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au
+ bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de
+ ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil
+ contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent
+ qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi
+ de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs
+ maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs
+ intérêts. Ces flatteurs sont _détestables_ sans doute, mais
+ la source première de leurs fautes est toujours dans le
+ pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant
+ qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme
+ toute justice émane du roi. (P. R.)]
+
+C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de
+Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment
+il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de
+lui-même.
+
+La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au
+printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les
+plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul
+attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au
+ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de
+Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît
+devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion.
+Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un
+grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À
+présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le
+traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette
+manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas
+dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne
+m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous
+n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et
+ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut
+sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.
+
+Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais
+tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut
+le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne
+d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua
+même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible
+qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois.
+Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent
+pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent
+à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait
+avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne
+puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une
+relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux
+sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais
+pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne
+m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque
+penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand,
+savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!»
+
+Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les
+rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes
+relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les
+principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années,
+j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui
+trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts
+passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir
+cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon
+qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux
+et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes
+les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire
+aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont
+exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que,
+jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre
+montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.
+
+Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le
+premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux
+plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de
+bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de
+fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant
+de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait
+qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup
+d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques
+villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult
+et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes
+les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au
+point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se
+crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça
+d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les
+Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de
+Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête
+du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait
+tant de mal.
+
+Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier
+consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de
+peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait
+à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet
+et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs
+pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec
+un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides
+de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais
+nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.
+
+Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à
+Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute
+la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.
+
+On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux.
+À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère
+des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère
+que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa
+mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa
+gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la
+seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère
+en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à
+céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main
+de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de
+la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme,
+passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers
+moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui.
+L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et
+madame Joseph Bonaparte[32], à qui l'on devait tout naturellement une
+politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait
+partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne
+au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte
+attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner,
+Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de
+sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre
+qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois
+séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient
+point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa
+bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi
+un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la
+reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la
+joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous
+regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait
+trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le
+reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et
+nous partîmes le lendemain.
+
+ [Note 32: Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle
+ Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)]
+
+Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore
+une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant
+à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même
+voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une
+première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière
+lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux
+autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions
+visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui
+nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité,
+que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à
+la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions.
+On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte
+de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa
+voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour
+moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on
+nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus
+Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris;
+j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine,
+et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma
+mère et de mes enfants.
+
+Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que,
+dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras
+sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans
+l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait
+éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son
+carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin
+à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à
+pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu
+il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que
+j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la
+douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit
+plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération
+dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une
+grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens
+encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il
+avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À
+cette époque, j'étais pour lui presque une _grande dame_, dont il
+espérait que l'exemple serait suivi.
+
+Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus
+avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les
+chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les
+habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce
+spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en
+âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de
+terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du
+peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants
+d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de
+triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes
+les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se
+pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été
+prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes
+larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de
+Bonaparte se rougir un instant.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+(1803.)
+
+
+Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
+reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à
+Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à
+Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
+madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de
+Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.
+
+
+Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitôt le préfet du palais
+était chargé d'en convoquer les diverses autorités, pour qu'elles lui
+fussent présentées. Le préfet, le maire, l'évêque, les présidents des
+tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte,
+lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il était en train de
+plus ou moins de patience, le premier consul écoutait ces discours
+jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux différents individus
+des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays où
+ils l'exerçaient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intérêt, mais
+avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si
+l'on saura lui répondre. Dans ces harangues, il était question de la
+République; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on
+verrait qu'à bien peu de choses près, on les adresserait facilement à un
+souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui
+osèrent pousser le courage jusqu'à presser le consul d'achever le
+bonheur du monde en remplaçant son titre trop précaire par un autre qui
+devait mieux convenir à la haute destinée qui l'appelait. J'étais
+présente la première fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand
+de pareilles paroles furent prononcées, il eut quelque peine à ne point
+laisser échapper un sourire qui voulait effleurer ses lèvres; mais, se
+rendant maître de lui cependant, il interrompit l'orateur, et répondit,
+avec l'accent d'une colère feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui
+altérerait l'existence de la République était indigne de lui; et, comme
+César, il repoussa la couronne que peut-être il n'était pas fâché qu'on
+commençât à lui présenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces
+que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car
+l'éclat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et
+pourtant brillante, le cérémonial exactement imposé partout, le ton
+impérieux du maître, la soumission de tous, et enfin cette épouse du
+premier magistrat, à laquelle la République ne devait rien et qu'on
+présentait à leurs hommages, tout cela ne pouvait guère indiquer que la
+marche d'un roi.
+
+Après ces audiences, le premier consul montait ordinairement à cheval;
+il se montrait au peuple, qui le suivait avec des cris; il visitait les
+monuments publics, les manufactures, toujours en courant un peu, car il
+ne pouvait écarter la précipitation d'aucune de ses manières. Ensuite il
+donnait à dîner, assistait à la fête qu'on lui avait préparée, et
+c'était là la partie la plus ennuyeuse de son métier; «car, ajoutait-il
+d'un ton mélancolique, je ne suis pas fait pour le plaisir». Enfin, il
+quittait la ville après avoir reçu des demandes, répondu à quelques
+réclamations, et fait distribuer des secours d'argent et des présents.
+Dans ces sortes de voyages, il prit l'habitude, après s'être fait
+informer des établissements publics qui manquaient aux différentes
+villes, d'en ordonner lors de son passage la fondation. Et, pour cette
+munificence, il emportait les bénédictions des habitants. Mais il
+arrivait peu après ceci: «Conformément à la grâce que vous a faite le
+premier consul (et plus tard l'empereur), mandait le ministre de
+l'intérieur, vous êtes chargés, citoyens maires, de faire construire tel
+ou tel bâtiment, en ayant soin de prendre les dépenses sur les fonds de
+votre commune.» Et c'est ainsi que tout à coup les villes se trouvaient
+forcées de détourner l'emploi de leurs fonds, dans un moment souvent où
+ces fonds ne suffisaient pas pour les dépenses nécessaires. Le préfet
+avait soin cependant que les ordres fussent exécutés, et on laissait en
+souffrance quelque partie utile; mais on pouvait ainsi attester que,
+d'un bout à l'autre de la France, tout s'embellissait, tout prospérait,
+et que l'abondance était telle qu'on pouvait vaquer partout à des
+entreprises nouvelles, quelque onéreuses qu'elles fussent. À Arras, à
+Lille, à Dunkerque, nous trouvâmes les mêmes réceptions; mais il me
+sembla que l'enthousiasme diminuait un peu, quand nous eûmes quitté
+l'ancienne France. À Gand surtout, nous trouvâmes un peu de froideur. En
+vain les autorités s'efforcèrent d'animer les habitants, ils se
+montrèrent curieux, mais point empressés. Le consul en eut un léger
+mouvement d'humeur, et fut tenté de ne point séjourner; cependant, se
+ravisant bientôt, il dit le soir à sa femme: «Ce peuple-ci est dévot et
+sous l'influence de ses prêtres; il faudra demain faire une longue
+séance à l'église, gagner le clergé par quelque caresse, et nous
+reprendrons le terrain.» En effet, il assista à une grand'messe avec les
+apparences d'un profond recueillement; il entretint l'évêque, qu'il
+séduisit complètement, et il obtint peu à peu dans les rues les
+acclamations qu'il désirait. Ce fut à Gand qu'il trouva les filles du
+duc de Villequier, l'un des quatre anciens premiers gentilshommes de la
+chambre, qui étaient nièces de l'évêque, et à qui il rendit la belle
+terre de Villequier avec des revenus considérables. J'eus le bonheur de
+contribuer à cette restitution, en la pressant de tout ce que je pus,
+soit auprès du consul, soit auprès de sa femme; ces deux aimables jeunes
+personnes ne l'ont jamais oublié. Le soir de cette action, je lui
+parlais de leur reconnaissance: «Ah! me dit-il, la reconnaissance! c'est
+un mot tout poétique, vide de sens dans les temps de révolution, et ce
+que je viens de faire n'empêcherait point vos deux amies de se réjouir
+vivement si quelque émissaire royal pouvait, dans cette tournée, venir à
+bout de m'assassiner.» Et, comme je faisais un mouvement de surprise, il
+continua: «Vous êtes jeune, vous ne savez ce que c'est que la haine
+politique. Voyez-vous, c'est une sorte de lunette à facettes au travers
+de laquelle on ne voit les individus, les opinions, les sentiments,
+qu'avec le verre de sa passion. Il s'ensuit que rien n'est mal, ni bien
+en soi, mais seulement selon le parti dans lequel on est. Au fond, cette
+manière de voir est assez commode, et nous autres nous en profitons; car
+nous avons aussi nos lunettes, et si ce n'est pas au travers de nos
+passions que nous regardons les choses, c'est au moins au travers de nos
+intérêts.--Mais, lui dis-je à mon tour, avec un pareil système, où
+placez-vous donc les approbations qui vous flattent? Pour quelle classe
+d'hommes usez-vous votre vie en grandes entreprises et souvent en
+tentatives dangereuses?--Oh! c'est qu'il faut être l'homme de sa
+destinée. Qui se sent appelé par elle ne peut guère lui résister. Et
+puis l'orgueil humain se crée le public qu'il souhaite dans ce monde
+idéal qu'il appelle la postérité. Qu'il vienne à penser que, dans cent
+ans, un beau vers rappellera quelque grande action, qu'un tableau en
+consacrera le souvenir, etc., etc., alors l'imagination se monte, le
+champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne
+paraît plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave à
+nos arrière-neveux.--Je ne comprendrai jamais, repris-je, qu'on s'expose
+pour la gloire, si l'on porte intérieurement le mépris des hommes de son
+temps.» Ici Bonaparte m'interrompit vivement: «Je ne méprise point les
+hommes, madame, c'est une parole qu'il ne faut jamais dire, et
+particulièrement j'estime les Français!»
+
+Je souris à cette déclaration brusque, et, comme s'il eût deviné la
+cause de mon sourire, il sourit aussi, et s'approchant de moi en me
+tirant l'oreille, ce qui était, comme je l'ai déjà dit, son geste
+familier quand il était de bonne humeur, il me répéta: «Entendez-vous,
+madame? il ne faut jamais dire que je méprise les Français.»
+
+De Gand, nous allâmes à Anvers, où nous eûmes encore le plaisir d'une
+cérémonie toute particulière. Aux entrées des rois et des princes, les
+Anversois sont accoutumés de promener par les rues un énorme géant qui
+ne se montre absolument que dans les occasions solennelles. Il fallut
+bien consentir, quoique nous ne fussions ni prince ni roi, à cette
+fantaisie du peuple; elle mit Bonaparte en bonne disposition pour cette
+bonne ville d'Anvers. Il s'y occupa beaucoup de l'importance qu'il
+voulait donner à son port. Il commença à ordonner les beaux travaux qui
+ont été exécutés depuis.
+
+En allant d'Anvers à Bruxelles, nous nous arrêtâmes quelques heures à
+Malines; nous y trouvâmes le nouvel archevêque, M. de Roquelaure[33]. Il
+était évêque de Senlis sous Louis XVI, et il avait été l'ami intime de
+mon grand-oncle, le comte de Vergennes. Je l'avais beaucoup vu dans mon
+enfance, et j'eus un extrême plaisir à le retrouver. Bonaparte le cajola
+beaucoup. À cette époque il affectait de soigner et de gagner les
+prêtres. Il savait à quel point la religion soutient la royauté, et il
+entrevoyait par eux le moyen de faire arriver au peuple le catéchisme
+dans lequel nous avons vu depuis menacer de la damnation éternelle
+quiconque n'aimerait point l'empereur, ou ne lui obéirait pas. C'était
+la première fois, depuis la Révolution, que le clergé voyait le
+gouvernement s'occuper de son sort et lui donner un rang et de la
+considération. Aussi se montra-t-il reconnaissant, et fut-il un
+auxiliaire utile à Bonaparte, jusqu'au moment où, son despotisme
+s'accroissant toujours et s'égarant de plus en plus, il voulut l'imposer
+aux consciences et forcer les prêtres à hésiter entre lui et leurs
+devoirs. Mais, à cette époque, quel moyen de succès lui donnait cette
+parole prononcée par toute les bouches pieuses: «Il a rétabli la
+religion[34]!»
+
+ [Note 33: M. de Roquelaure, né en 1721, avait été évêque
+ de Senlis et aumônier du roi. Il était, depuis 1802,
+ archevêque de Malines. L'empereur le remplaça en 1808 par
+ l'abbé de Pradt. Il a été membre de l'Académie française, et
+ il est mort en 1818. Il n'était point de la famille des ducs
+ de Roquelaure. (P. R.)]
+
+ [Note 34: Bonaparte, sachant qu'il aurait affaire en
+ Belgique à un peuple religieux, se fit accompagner dans ce
+ voyage par le cardinal Caprara, qui lui fut extrêmement
+ utile.]
+
+Notre entrée à Bruxelles était magnifique; de beaux et nombreux
+régiments attendaient le premier consul à la porte; il monta à cheval;
+madame Bonaparte trouva une voiture superbe que la ville lui donnait; la
+ville était fort décorée, le canon se faisait entendre, toutes les
+cloches étaient en mouvement, le nombreux clergé de chaque église en
+grande pompe sur les marches du temple; une grande population, une
+foule d'étrangers, un temps admirable! J'étais enchantée. Tout le temps
+que nous passâmes à Bruxelles fut marqué par des fêtes brillantes. Les
+ministres de France, le consul Lebrun, les envoyés des cours étrangères
+qui avaient des affaires à régler avec nous vinrent nous y joindre. Ce
+fut à Bruxelles que j'entendis M. de Talleyrand répondre d'une manière
+si adroite et si flatteuse à une question un peu subite de Bonaparte. Un
+soir, celui-ci lui demandait comment il avait fait sa grande fortune qui
+paraissait subite: «Rien de plus simple, répondit M. de Talleyrand, j'ai
+acheté des rentes le 17 brumaire et je les ai vendues le 19.»
+
+Un dimanche, il fut question d'aller à la cathédrale de Bruxelles en
+grande cérémonie. Dès le matin, M. de Rémusat s'était transporté à
+l'église pour veiller à l'ordonnance de cette cérémonie. Il avait ordre
+secret de ne s'opposer à aucune des distinctions inventées par le clergé
+pour cette occasion. Cependant, comme on devait aller recevoir le
+premier consul avec le dais et la croix jusqu'aux grandes portes, quand
+il fut question de savoir si madame Bonaparte partagerait cet honneur,
+Bonaparte n'osa pas la mettre dans cette évidence, et il la fit placer
+dans une tribune avec le second consul. À midi, c'était l'heure
+convenue, le clergé quitte l'autel et va se ranger en dehors de son
+portail. Il attend l'arrivée du souverain, qui ne paraît point. On
+s'étonne, on s'inquiète, lorsque tout à coup, en se retournant, on
+s'aperçoit qu'il avait pénétré dans l'église et qu'il s'était placé sur
+le trône qu'on lui avait préparé. Les prêtres, surpris et troublés,
+regagnent le choeur pour commencer le service divin. Le fait est qu'au
+moment de se mettre en marche, Bonaparte avait appris que, dans une
+cérémonie pareille, Charles-Quint avait préféré entrer dans l'église de
+Sainte-Gudule par une petite porte latérale, qui depuis avait conservé
+son nom, et apparemment il eut la fantaisie de se servir du même
+passage, espérant peut-être qu'on l'appellerait désormais la porte de
+Charles-Quint et de Bonaparte.
+
+Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le
+général, passer en revue les nombreux et magnifiques régiments qu'on
+avait fait venir à Bruxelles. Rien n'était si enivrant que la manière
+dont il était accueilli des troupes à cette époque. Mais aussi il
+fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les
+interrogeait les uns après les autres sur leurs campagnes, sur leurs
+blessures, comme il traitait particulièrement bien ceux qui l'avaient
+accompagné en Égypte! J'ai entendu dire à madame Bonaparte que son époux
+avait longtemps conservé l'habitude d'étudier, le soir en se couchant,
+les tableaux de ce qu'on appelle les cadres de l'armée. Il s'endormait
+sur tous les noms des corps et même sur ceux d'une partie des individus
+qui composaient ces corps; il les gardait dans un coin de sa mémoire, et
+cela lui servait ensuite merveilleusement dans l'occasion pour
+reconnaître le soldat, et lui donner le plaisir d'être distingué par son
+général. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie
+qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d'armes
+qu'ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armées sont
+devenues si nombreuses, quand ses batailles ont été si meurtrières, il a
+dédaigné ce genre de séduction. D'ailleurs, la mort avait emporté tant
+de souvenirs qu'en peu d'années il lui fût devenu difficile de retrouver
+un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu'il
+haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus
+s'adresser à eux que comme à une postérité renouvelée incessamment, à
+laquelle l'armée précédente et détruite avait légué sa gloire. Mais
+cette autre manière de les encourager lui réussit encore longtemps avec
+une nation qui se persuadait remplir sa destinée en se dévouant chaque
+année à mourir pour lui.
+
+J'ai dit que Bonaparte aimait beaucoup à rappeler sa campagne d'Égypte,
+et c'était en effet celle sur laquelle il s'animait le plus volontiers.
+Il avait emmené dans ce voyage M. Monge, le savant, qu'il avait fait
+sénateur, et qu'il aimait particulièrement, et tout simplement parce
+qu'il avait été au nombre des membres de l'Institut qui l'accompagnaient
+en Égypte. Souvent il rappelait avec lui cette expédition, «cette terre
+de poésie, disait-il, qu'avaient foulée César et Pompée». Il se
+reportait avec enthousiasme à ce temps où il apparaissait aux Orientaux
+surpris comme un nouveau prophète; cet empire qu'il avait exercé sur les
+imaginations, étant le plus complet de tous, le séduisait aussi
+davantage. «En France, disait-il, il nous faut tout conquérir à la
+pointe de la démonstration. Monge, en Égypte, nous n'avions pas besoin
+de nos mathématiques.»
+
+Ce fut à Bruxelles que je commençai à m'apprivoiser un peu avec la
+conversation de M. de Talleyrand. Son visage dédaigneux, sa disposition
+railleuse, m'imposaient beaucoup. Cependant, comme l'oisiveté d'une vie
+de cour donne quelquefois cent heures à une journée, il se trouva que
+nous en passâmes un assez grand nombre dans le même salon, attendant
+celles où il plairait au maître de se montrer ou de sortir. Ce fut dans
+un de ces moments d'ennui que j'entendis M. de Talleyrand se plaindre de
+ce que sa famille n'avait point répondu aux projets qu'il avait formés
+pour elle. Son frère, Archambault de Périgord, venait d'être exilé. Il
+était accusé de s'être livré à ce langage moqueur assez commun à cette
+famille, mais qu'il avait appliqué à des personnages trop élevés; et
+surtout on lui savait mauvais gré d'avoir refusé d'accepter Eugène
+Beauharnais pour sa fille, qu'il aima mieux marier au comte Just de
+Noailles. M. de Talleyrand, qui désirait ce mariage autant que madame
+Bonaparte, blâmait la conduite de son frère avec amertume, et je
+comprenais fort que sa politique personnelle eût trouvé son compte dans
+une pareille union.
+
+Une des premières choses qui me frappèrent quand je causai un peu avec
+M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espèce d'illusion ni
+d'enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette
+cour en éprouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires
+pouvait facilement prendre les couleurs du dévouement, et il en existait
+réellement chez quelques-uns d'entre eux. Les ministres affectaient ou
+ressentaient une profonde admiration; M. Maret se parait à toute
+occasion de toutes les apparences de son culte; Berthier demeurait
+paisiblement sur les réalités de son amitié; enfin, il semblait que plus
+ou moins chacun éprouvât quelque chose. M. de Rémusat s'efforçait
+d'aimer le métier auquel il s'était soumis, d'estimer celui qui le lui
+imposait. Quant à moi, je ne laissais pas échapper une occasion de
+m'émouvoir et de m'abuser. Le calme, l'indifférence de M. de Talleyrand,
+me déconcertaient. «Eh! bon Dieu, osai-je lui dire une fois, comment se
+peut-il que vous puissiez consentir à vivre et à faire, sans recevoir
+aucune émotion de ce qui se passe, ni de vos actions?--Ah! que vous êtes
+femme et que vous êtes jeune!» répondit-il. Et alors il commençait à se
+moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon âme,
+et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gré de
+l'amusement qu'il me donnait par ses propos piquants; et de ce que mon
+amour-propre se faisait une certaine vanité du petit mérite de
+comprendre son esprit, je me révoltais moins contre la sécheresse que je
+découvrais dans son coeur. Au reste, je ne le connaissais point encore,
+et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l'état de gêne où
+il met toujours un peu ceux qui l'abordent pour la première fois, je fus
+à portée d'observer le singulier mélange qui compose son caractère.
+
+Au sortir de Bruxelles, nous visitâmes Liège et Maëstricht, et nous
+rentrâmes dans l'ancienne France par Mézières et Sedan. Madame Bonaparte
+fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bonté et de
+sa grâce que, quinze ans après, je n'ai point trouvés effacés.
+
+Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma
+famille, et libre de la vie de cour, avec délices. M. de Rémusat et moi,
+nous étions fatigués de la pompe oisive, et cependant agitée dans
+laquelle nous venions de passer six semaine. Rien ne valait pour nous
+ces tendres épanchements d'un intérieur uni par les plus douces
+affections et les plus légitimes sentiments.
+
+À son arrivée à Saint-Cloud, le premier consul fut harangué et
+complimenté, ainsi que madame Bonaparte, par une députation des corps,
+des tribunaux, etc.; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu
+de temps après, il s'occupa de donner de la splendeur à la Légion
+d'honneur et lui donna un chancelier, M. de Lacépède. Depuis la chute de
+Bonaparte, les écrivains libéraux, et madame de Staël entre autres, ont
+jeté une sorte d'anathème sur cette institution, en rappelant une
+caricature anglaise qui représentait Bonaparte découpant le bonnet rouge
+pour en faire des croix. Cependant, s'il n'avait pas abusé de cette
+création non plus que de tout le reste, il semble qu'on n'eût pas pu
+blâmer l'invention d'une sorte de récompense qui excitait à tous les
+genres de mérites sans devenir une charge bien onéreuse pour l'État. Que
+de belles actions ce petit morceau de ruban fait faire sur les champs de
+bataille! Et s'il eût été accordé de même seulement à l'honneur exercé
+dans tous les états, si l'on n'en eût pas fait une distinction donnée
+souvent par le caprice, c'était une idée qui me semble généreuse que
+d'assimiler tous les services rendus à la patrie de quelque genre qu'ils
+fussent, et de les décorer tous de la même manière. Quand il est
+question des créations faites par Bonaparte, il faut se garder de les
+condamner sans examen. La plupart d'entre elles ont un but utile et ont
+pu tourner à l'avantage de la nation; mais son goût démesuré pour le
+pouvoir les gâtait ensuite à plaisir. Révolté contre tous les obstacles,
+il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres
+institutions, et il les paralysait et les discréditait promptement en y
+échappant par une décision spontanée et arbitraire.
+
+Ayant, dans le cours de cette année, créé aussi les différentes
+sénatoreries, il donna un chancelier au Sénat, un trésorier et des
+préteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu'il honorait comme savant,
+et qui lui plaisait parce qu'il savait très bien le flatter. Les deux
+préteurs furent les généraux Lefebvre et Sérurier, et M. de Fargues[35]
+fut trésorier.
+
+ [Note 35: M. de Fargues lui avait été utile au 18
+ brumaire.]
+
+L'année républicaine se termina comme de coutume au milieu de septembre,
+et l'anniversaire de la République fut célébré par de grandes fêtes
+populaires, et avec une pompe royale dans le palais des Tuileries. On
+apprit en même temps que les Hanovriens, conquis par le général Mortier,
+avaient fait des réjouissances le jour de la naissance du consul. C'est
+ainsi que peu à peu, d'abord en tête de tout, et ensuite tout seul, il
+accoutumait l'Europe à ne plus voir la France que dans sa personne, la
+présentant aux lieu et place de tout le reste.
+
+Comme Bonaparte avait le sentiment de la résistance qu'il devait
+rencontrer dans les vieilles opinions, il s'appliqua de bonne heure et
+assez adroitement à gagner la jeunesse, à laquelle il ouvrit toutes les
+portes pour l'avancement des affaires. Il attacha des auditeurs aux
+différents ministères et donna l'essor à toutes les ambitions, soit dans
+la carrière militaire, soit dans le civil. Il disait souvent qu'il
+préférait à tout l'avantage de gouverner un peuple neuf, et il le
+trouvait à peu près parmi les jeunes gens.
+
+On discuta aussi cette année sur l'institution du jury. J'ai ouï dire
+qu'il n'y avait par lui-même aucune disposition; mais son conseil d'État
+se montra ferme sur cet article, et, dans l'intention où il était de
+gouverner dans la suite bien plus par lui qu'avec l'aide des assemblées
+qu'il craignait, il se trouva obligé de faire quelques concessions à ses
+membres les plus distingués. Ce fut ainsi que peu à peu il fit présenter
+toutes les lois à ce conseil par les ministres, qu'elles furent
+quelquefois transformées en simples arrêtés qui s'exécutèrent d'un bout
+de la France à l'autre, sans autre sanction, ou bien que, présentées à
+l'approbation silencieuse du Corps législatif, elles ne donnèrent
+d'autre peine que celle que les différents rapporteurs du conseil eurent
+de les faire précéder d'un discours qui en colorait plus ou moins la
+nécessité.
+
+On établit aussi des lycées dans toutes les grandes villes de France, et
+l'étude des langues anciennes, abandonnée pendant la Révolution, rentra
+dans les obligations de l'éducation publique.
+
+Cependant on faisait de grands préparatifs pour la flottille des bateaux
+plats qui devaient servir à l'expédition d'Angleterre. De jour en jour
+on répandait davantage la possibilité, au moyen d'un temps calme, de la
+faire parvenir jusque sur les côtes d'Angleterre, sans que les vaisseaux
+pussent gêner sa marche. On disait que le consul lui-même commanderait
+l'expédition, et cette entreprise ne paraissait au-dessus ni de son
+audace, ni de sa fortune. Nos journaux nous représentaient l'Angleterre
+agitée et inquiète, et, dans le fond, le gouvernement anglais n'a pas
+été exempt de toute crainte à ce sujet. _Le Moniteur_ combattait
+toujours avec acharnement les journaux libres de Londres, et le gant des
+injures se relevait des deux côtés. On exécutait en France la loi de la
+conscription, et de nombreux soldats commençaient à se réunir sous les
+drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d'un si grand armement,
+et l'on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jetés sans
+réflexions dans _le Moniteur_: «Les journalistes anglais soupçonnent que
+les grands préparatifs de guerre que le premier consul vient d'ordonner
+en Italie sont pour l'Égypte.»
+
+Aucun compte n'était rendu à la nation française; mais elle avait en
+Bonaparte une sorte de confiance à peu près semblable à celle que la
+magie inspire à quelques esprits crédules; et, comme on croyait
+infaillible le succès de ses entreprises, chez un peuple naturellement
+épris de la réussite, il ne lui était pas difficile d'obtenir un
+consentement tacite à toutes ses opérations. Dès cette époque un petit
+nombre de gens avisés ont commencé à s'apercevoir qu'il ne serait pas
+pour nous _l'homme utile_; mais, comme la terreur du gouvernement
+révolutionnaire ne l'en proclamait pas moins _l'homme nécessaire_, on
+eût craint, en lui opposant quelque résistance, de faciliter la révolte
+du parti qu'on croyait que lui seul pouvait contenir.
+
+Et lui, toujours actif, agissant, tenant à ne pas laisser les esprits
+dans le repos qui porte à la réflexion, jetait de côté et d'autre les
+inquiétudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte
+d'Artois, tirée du _Morning Chronicle_, qui offrait au roi d'Angleterre
+les services des émigrés en cas de descente; on faisait courir le bruit
+de certaines tentatives faites dans les départements de l'Est; et depuis
+que la guerre de la Vendée avait été remplacée dans cette partie de la
+France par les désordres sans gloire qu'y causaient les chouans, on
+s'était accoutumé à l'idée que les mouvements qu'on essayerait d'y
+produire n'auraient d'autre fin que le pillage et l'incendie; enfin on
+ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la durée du
+gouvernement établi, et quand certains amis de la liberté déploraient sa
+perte au travers des institutions libérales, flétries à leurs yeux parce
+qu'elles étaient imposées par le pouvoir absolu, on leur répondait avec
+ce raisonnement que les circonstances peut-être justifiaient assez:
+«Après tant d'orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c'est la
+force seule qui peut nous donner la liberté, et, tant qu'on verra
+qu'elle tend à relever les principes de l'ordre et de la morale, nous ne
+devons pas nous croire éloignés de la bonne route; car enfin le créateur
+disparaîtra, mais ce qu'il aura créé nous demeurera.»
+
+Et lui, tandis qu'on s'agitait ainsi plus ou moins par ses ordres,
+paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait
+repris à Saint-Cloud sa vie rangée et pleine, et nous passions nos
+journées telles que je les ai déjà décrites. Ses frères étaient tous
+occupés[36], Joseph au camp de Boulogne, Louis au conseil d'État,
+Jérôme, le plus jeune, en Amérique, où il avait été envoyé, et où il fut
+très bien reçu par les Anglo-Américains. Ses soeurs, qui commençaient à
+jouir d'une grande fortune, embellissaient à l'envi les maisons que le
+premier consul leur avait données, et cherchaient à l'emporter les unes
+sur les autres par le luxe de leurs ameublements. Eugène Beauharnais se
+renfermait dans l'exercice de ses devoirs militaires; sa soeur vivait
+paisiblement et assez tristement.
+
+ [Note 36: Ce fut vers la fin de l'automne, ou même au
+ commencement de l'hiver, en 1803, que Lucien se maria avec
+ madame Jouberthon et se brouilla avec son frère.]
+
+La jeune madame Leclerc se livrait à un nouveau penchant qu'elle avait
+inspiré au prince Borghèse (depuis peu de temps arrivé de Rome en
+France) et qu'elle partageait. Ce prince demanda sa main à Bonaparte,
+qui, sans que j'aie trop su pourquoi, résista d'abord à cette demande.
+Peut-être sa vanité ne lui permettait-elle pas de paraître embarrassé
+d'aucun de ses liens, et ne voulait-il pas avoir l'air d'accepter avec
+trop d'empressement une première proposition. Mais la liaison de ces
+deux personnes étant devenue publique, il consentit enfin à la légitimer
+par le mariage, qui se fit à Mortefontaine pendant le séjour du consul à
+Boulogne.
+
+Il partit pour aller visiter le camp et la flottille, le 3 novembre
+1803; cette course fut purement militaire. Il ne se fit accompagner que
+des généraux de sa garde, de ses aides de camp et de M. de Rémusat.
+
+En arrivant au Pont-de-Briques, petit village à une lieue de Boulogne,
+où Bonaparte avait fixé son quartier général, mon mari tomba
+dangereusement malade. Aussitôt que je l'appris, je courus pour le
+rejoindre, et j'arrivai à ce Pont-de-Briques au milieu de la nuit. Tout
+entière à mon inquiétude, je n'avais pensé en partant qu'à l'état dans
+lequel j'allais trouver un si cher malade; mais lorsque je descendis de
+voiture, je fus un peu troublée de me trouver seule au milieu d'un camp,
+et sans savoir ce que le consul penserait de mon arrivée. Ce qui me
+rassura cependant, c'est que les domestiques qui s'éveillèrent pour me
+recevoir me dirent qu'on avait bien prévu que je viendrais, et qu'on
+m'avait réservé une petite chambre depuis deux jours. J'y passai le
+reste de la nuit, en attendant le jour pour m'offrir aux regards de mon
+mari, dont je ne voulais pas troubler le repos. Je le trouvai très
+abattu; mais il éprouva une si grande joie de me voir près de son lit
+que je me félicitai d'être ainsi partie sans en avoir demandé la
+permission.
+
+Quand le consul fut levé, il me fit dire de monter chez lui; j'étais
+émue et un peu interdite; il s'en aperçut dès mon entrée dans sa
+chambre. Il m'embrassa aussitôt, et, me faisant asseoir, il me
+tranquillisa par ses premières paroles: «Je vous attendais. Votre
+présence guérira votre mari.» À ces mots, je fondis en larmes. Il en
+parut touché, et prit quelque soin pour me calmer. Ensuite il me
+prescrivit de venir tous les jours dîner et déjeuner avec lui, en me
+disant en riant: «Il faut que je veille sur une femme de votre âge ainsi
+lancée au milieu de tant de militaires.» Puis il me demanda comment
+j'avais laissé sa femme. Peu de temps avant son départ, quelques
+nouvelles visites secrètes de mademoiselle Georges avaient fait naître
+des discussions dans le ménage. «Elle se trouble, ajouta-t-il, beaucoup
+plus qu'il ne le faut. Joséphine a toujours peur que je ne devienne
+sérieusement amoureux; elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait
+pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout
+l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet
+aimé. Et, assurément, je ne suis point de nature à me livrer à une telle
+exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes
+affections n'entrent pour rien? Voilà, continua-t-il en me regardant un
+peu sérieusement, ce qu'il faut que ses amis lui persuadent, et surtout
+qu'ils ne croient pas augmenter leur crédit sur elle en augmentant ses
+inquiétudes.» Il y avait dans ses dernières paroles une nuance de
+défiance et de sévérité que je ne méritais point, et je crois qu'il le
+savait fort bien à cette époque; mais dans aucune occasion il ne voulait
+manquer à son système favori, qui était de tenir les esprits, ce qu'il
+appelait _en haleine_, c'est-à-dire en inquiétude.
+
+Il demeura à peu près dix jours au Pont-de-Briques depuis mon arrivée.
+La maladie de mon mari était pénible, mais les médecins n'avaient aucune
+inquiétude. Excepté le quart d'heure que durait le déjeuner du consul,
+je passais la matinée entière dans la chambre de mon malade. Bonaparte,
+tous les jours, se rendait au camp, passait les troupes en revue,
+visitait la flottille, assistait à quelques légers combats, ou plutôt à
+des échanges de coups de canon entre nous et les Anglais, qui croisaient
+incessamment devant le port et cherchaient à incommoder les
+travailleurs.
+
+À six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler.
+Quelquefois il donnait à dîner à quelques-uns des militaires de sa
+maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des ponts et
+chaussées, qui l'avaient accompagné. D'autres fois, nous dînions en
+tête-à-tête, et alors il causait d'une multitude de choses. Il s'ouvrait
+sur son propre caractère, il se peignait comme ayant toujours été
+mélancolique, hors de toute comparaison avec ses camarades de tout
+genre. Ma mémoire a conservé très fidèlement le souvenir de tout ce
+qu'il me dit dans ces conversations. Le voici à peu de choses près:
+
+«J'ai été élevé, disait-il, à l'École militaire, et je n'y montrai de
+dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de
+moi: «C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie.» Je vivais à
+l'écart de mes camarades. J'avais choisi dans l'enceinte de l'École un
+petit coin où j'allais m'asseoir pour rêver à mon aise; car j'ai
+toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi
+la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J'avais déjà
+l'instinct que ma volonté devait l'emporter sur celle des autres, et que
+ce qui me plaisait devait m'appartenir. On ne m'aimait guère à l'École,
+il faut du temps pour se faire aimer, et, même quand je n'avais rien à
+faire, j'ai toujours cru vaguement que je n'en avais point à perdre.
+
+»Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai dans mes garnisons; je me mis
+à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en
+écrire quelques-uns, cette occupation mit du vague dans mon imagination,
+elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises, et
+souvent je m'amusais à rêver, pour mesurer ensuite mes rêveries au
+compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde
+idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je
+me trouvais. J'ai toujours aimé l'analyse, et, si je devenais
+sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.
+_Pourquoi_ et _comment_ sont des questions si utiles, qu'on ne saurait
+trop se les faire. J'étudiai moins l'histoire que je n'en fis la
+conquête; c'est-à-dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce
+qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant l'inutile, et
+m'emparant de certains résultats qui me plaisaient.
+
+«Je ne comprenais pas grand'chose à la Révolution; cependant elle me
+convenait. L'égalité qui devait m'élever me séduisait. Le 20 juin,
+j'étais à Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je
+n'ai jamais aimé les mouvements populaires; je fus indigné des allures
+grossières de ces misérables; je trouvai de l'imprudence dans les chefs
+qui les avaient soulevés, et je me dis: «Les avantages de cette
+révolution ne seront pas pour eux.» Mais, quand on me dit que Louis
+avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu'il avait cessé
+de régner, car, en politique, on ne se relève point de ce qui avilit.
+
+»Au 10 août, je sentais que, si on m'eût appelé, j'aurais défendu le
+roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la République par le
+peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en
+uniforme, cela me choquait.
+
+»Plus tard, j'appris le métier de la guerre; j'allai à Toulon; on
+commença à connaître mon nom. À mon retour, je menai une vie désoeuvrée.
+Je ne sais quelle inspiration secrète m'avertissait qu'il fallait
+commencer par user mon temps.
+
+»Un soir, j'étais au spectacle; c'était le 12 vendémiaire. J'entends
+dire qu'on s'attend pour le lendemain à _du train_; vous savez que
+c'était l'expression accoutumée des Parisiens, qui s'étaient habitués à
+voir avec indifférence les divers changements de gouvernement, depuis
+qu'ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même
+leur dîner. Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait
+vivre.
+
+»On contait devant moi que l'Assemblée était en permanence; j'y courus,
+je ne vis que du trouble, de l'hésitation. Du sein de la salle s'éleva
+une voix qui dit tout à coup: «Si quelqu'un sait l'adresse du général
+Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de
+l'Assemblée.» J'ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à
+certains événements; celui-là me détermina; j'allai au comité.
+
+»J'y trouvai plusieurs députés, tout effarés; entre autres Cambacérès.
+Ils s'attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que
+résoudre. On me demanda conseil; je répondis, moi, en demandant des
+canons. Cette proposition les épouvanta; toute la nuit se passa sans
+rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on
+me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit à délibérer si
+pourtant on avait le droit de repousser la force par la force.
+«Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de
+tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé; il est
+bien juste que vous me laissiez faire.» Là-dessus, je quittai ces
+avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes,
+pointer deux canons sur Saint-Roch; l'effet en fut terrible; l'armée
+bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant.
+
+»Mais j'avais versé le sang parisien! C'est un sacrilège. Il fallut en
+refroidir l'effet. De plus en plus je me sentais appelé à quelque chose.
+Je demandai le commandement de l'armée d'Italie. Tout était à faire dans
+cette armée, les choses et les hommes. Il n'appartient qu'à la jeunesse
+d'avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir devant elle. Je
+partis pour l'Italie avec des soldats misérables, mais pleins d'ardeur.
+Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés,
+quoique vides, que j'appelais le trésor de l'armée. Je mis à l'ordre du
+jour qu'on distribuait des souliers aux recrues; personne n'en voulut
+porter. Je promis à mes soldats que la fortune et la gloire nous
+attendaient derrière les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps,
+l'armée me suivrait au bout du monde.
+
+»Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l'Europe. D'un
+côté, à l'aide de mes ordres du jour, je soutenais le système
+révolutionnaire; de l'autre, je ménageais en secret les émigrés, je leur
+permettais de concevoir quelque espérance. Il est bien facile d'abuser
+ce parti-là, parce qu'il part toujours non de ce qui est, mais de ce
+qu'il voudrait qui fût. Je recevais des offres magnifiques pour le cas
+où je voudrais suivre l'exemple du général Monk. Le prétendant m'écrivit
+même dans son style hésitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en
+évitant d'aller à Rome que si j'eusse incendié sa capitale. Enfin je
+devins important et redoutable, et le Directoire, que j'inquiétais, ne
+pouvait cependant motiver aucun acte d'accusation. On m'a reproché
+d'avoir favorisé le 18 fructidor; c'est comme si on me reprochait
+d'avoir soutenu la Révolution. Il fallait en tirer parti, de cette
+révolution, et mettre à profit le sang qu'elle avait fait couler. Quoi!
+consentir à se livrer, sans condition, aux princes de la maison de
+Bourbon, qui nous auraient jeté à la tête nos malheurs depuis leur
+départ, et imposé silence par le besoin que nous aurions montré de leur
+retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui
+n'avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis; et moi,
+enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché!
+Certes, ce n'est pas un rôle difficile que celui de Monk, il m'eût donné
+moins de peine que la campagne d'Égypte, et même que le 18 brumaire;
+mais y a-t-il une expérience pour les princes qui n'ont jamais vu le
+champ de bataille! À quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les
+Anglais, si ce n'est à détrôner encore Jacques? Il est certain que
+j'aurais bien su, s'il l'eût fallu, détrôner une seconde fois les
+Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu à leur donner eût été
+de se défaire de moi.
+
+»Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que
+jamais. À Paris, et Paris c'est la France, l'on ne sait jamais prendre
+intérêt aux choses, si l'on en prend aux personnes. Les usages d'une
+vieille monarchie vous ont habitués à tout personnifier. C'est une
+mauvaise manière d'être pour un peuple qui voudrait sérieusement la
+liberté; mais vous ne savez guère vouloir rien sérieusement, si ce n'est
+peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun
+pouvait se flatter d'être le premier. Être égaux en tant que tout le
+monde sera au-dessus, voilà le secret de toutes vos vanités; il faut
+donc donner à tous l'espérance de s'élever. Le grand inconvénient pour
+les directeurs, c'est que personne ne se souciait d'eux, et qu'on
+commençait à se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me fût arrivé
+sans l'heureuse idée que j'eus d'aller en Égypte. Quand je m'embarquai,
+je ne savais si je ne disais pas un éternel adieu à la France; mais je
+ne doutais pas qu'elle ne me rappelât.
+
+»Les séductions d'une conquête orientale me détournèrent de la pensée de
+l'Europe plus que je ne l'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette
+fois encore, à ma pratique. Mais je crois qu'elle est morte à Saint-Jean
+d'Acre. Quoi qu'il en soit, je ne la laisserai plus faire.
+
+»En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation
+gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout
+ce que j'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin
+de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main
+un nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans
+mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit
+le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans
+les Indes, et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille
+Europe. Ce temps que j'ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie,
+car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je
+reçus des lettres de France; je vis qu'il n'y avait pas un instant à
+perdre. Je rentrai dans le positif de l'état social et je revins à
+Paris, à Paris où on traite des plus grands intérêts du pays dans un
+entr'acte d'opéra.
+
+»Le Directoire frémit de mon retour; je m'observai beaucoup; c'est une
+des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé
+Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution; je
+recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusais
+de conseils à personne, mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes
+plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en
+serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas.
+Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État,
+il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir sur
+mon succès.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+(1803-1804.)
+
+
+Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la
+tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à
+Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de
+Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général
+Moreau.
+
+
+Un autre soir, tandis que nous étions à Boulogne, Bonaparte mit la
+conversation sur la littérature. J'avais été chargée par le poète
+Lemercier, qu'il aimait assez, de lui porter une tragédie sur
+_Philippe-Auguste_ qu'il venait de finir, et qui contenait des
+applications à sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous
+étions tous deux seulement. C'était quelque chose de plaisant de voir un
+homme toujours pressé, quand il n'avait rien à faire, aux prises avec
+l'obligation de prononcer des mots de suite sans s'interrompre, forcé de
+lire des vers alexandrins dont il ne connaissait pas la mesure, et
+vraiment prononçant si mal qu'on eût dit qu'il n'entendait pas ce qu'il
+lisait. D'ailleurs, dès qu'il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui
+demandai le manuscrit, je le lus moi-même; alors il se mit à parler, il
+se ressaisit à son tour de l'ouvrage et raya des tirades entières, y fit
+quelque notes marginales, blâma le plan et les caractères. Il ne courait
+pas grand risque de se tromper, car la pièce était mauvaise[37]. Ce qui
+me parut assez singulier, c'est qu'à la suite de cette lecture, il me
+signifia qu'il ne voulait point que l'auteur crût que toutes ces ratures
+et ces corrections fussent d'une main si importante, et il m'ordonna de
+les prendre sur mon compte. Je m'en défendis fort, comme on peut le
+penser; j'eus grand'peine à le faire revenir de cette fantaisie, et à
+lui faire comprendre que, s'il était déjà un peu étrange qu'il eût ainsi
+biffé et presque défiguré le manuscrit d'un auteur, il serait sans
+aucune convenance que je me fusse, moi, avisée d'une pareille liberté.
+«À la bonne heure, disait-il; mais, pour cela comme dans d'autres
+occasions, j'avoue que je n'aime guère ce mot vague et niveleur _de
+convenances_ que vous autres jetez en avant à toute occasion. C'est une
+invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d'esprit, une
+sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre.
+Il se peut qu'elles vous soient commodes, à vous qui n'avez pas
+grand'chose à faire dans cette vie; mais vous sentez bien que moi, par
+exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux
+pieds.--Mais, lui répondis-je, en les appliquant à la conduite de la
+vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les règles sont aux ouvrages
+dramatiques? Elles leur donnent de l'ordre et de la régularité, et ne
+gênent réellement le génie que lorsqu'il voudrait s'abandonner à des
+écarts condamnés par le bon goût.--Ah! le bon goût, voilà encore une de
+ces paroles classiques que je n'adopte point[38]. C'est peut-être ma
+faute, mais il y a certaines règles que je ne sens point. Par exemple,
+ce qu'on appelle _le style_, mauvais ou bon, ne me frappe guère. Je ne
+suis sensible qu'à la force de la pensée. J'ai aimé d'abord Ossian, mais
+c'est par la même raison qui me fait trouver du plaisir à entendre
+murmurer les vents et les vagues de la mer. En Égypte, on a voulu me
+faire lire _l'Iliade_, elle m'a ennuyé. Quant aux poètes français, je ne
+comprends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la politique,
+et, formé aux affaires, eût été un homme d'État. Je crois l'apprécier
+mieux que qui que ce soit, parce que, en le jugeant, j'exclus tous les
+sentiments dramatiques. Par exemple, il n'y a pas bien longtemps que je
+me suis expliqué le dénouement de _Cinna_. Je n'y voyais d'abord que le
+moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence
+proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est point
+appuyée sur la politique, que celle d'Auguste, devenu tout à coup un
+prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle
+tragédie. Mais, une fois, Monvel, en jouant devant moi, m'a dévoilé le
+mystère de cette grande conception. Il prononça le _Soyons amis, Cinna_,
+d'un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n'était
+que la feinte d'un tyran, et j'ai approuvé comme calcul ce qui me
+semblait puéril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de
+manière que de tous ceux qui l'écoutent, il n'y ait que Cinna de trompé.
+
+ [Note 37: Cette pièce n'a jamais été jouée, ni, je crois,
+ imprimée (P. R.)]
+
+ [Note 38: M. de Talleyrand disait une fois à l'empereur:
+ «Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous
+ en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu'il
+ n'existerait plus.» (P. R.)]
+
+»Quant à Racine, il me plaît dans _Iphigénie_; cette pièce, tant quelle
+dure, vous fait respirer l'air poétique de la Grèce. Dans _Britannicus_
+il a été circonscrit par Tacite, contre lequel j'ai des préventions,
+parce qu'il n'explique pas assez ce qu'il avance. Les tragédies de
+Voltaire sont passionnées, mais ne fouillent pas profondément l'esprit
+humain. Par exemple, son Mahomet n'est ni prophète ni Arabe. C'est un
+imposteur qui semble avoir été élevé à l'École polytechnique, car il
+démontre ses moyens de puissance comme, moi, je pourrais le faire dans
+un siècle tel que celui-ci. Le meurtre du père par le fils est un crime
+inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité.
+
+»Pour la comédie, elle est pour moi comme si l'on voulait me forcer à
+m'intéresser aux commérages de vos salons; j'accepte vos admirations
+pour Molière, mais je ne les partage pas; il a placé ses personnages
+dans des cadres où je ne me suis jamais avisé d'aller les regarder
+agir.»
+
+Il serait facile de conclure par ces différentes opinions que Bonaparte
+n'aimait à considérer la nature humaine que lorsqu'elle est aux prises
+avec les grandes chances de la vie, et qu'il se souciait peu de l'homme
+dégagé de toute application.
+
+C'est dans de telles conversations que s'écoula le temps que je passai
+à Boulogne avec le premier consul, et ce fut à la suite de ce voyage que
+j'éprouvai le premier mécompte qui devait commencer à m'inspirer la
+défiance de cette cour où j'étais appelée à vivre. Les militaires de la
+maison s'étonnaient quelquefois qu'une femme pût ainsi demeurer de
+longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours
+un peu sérieuses; ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma
+conduite, toute simple et toute paisible qu'elle était. J'ose le dire:
+la pureté de mon âme, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie
+à mon mari, ne me permettaient point de concevoir des soupçons que l'on
+formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'écoutais
+dans son salon. Quand il revint à Paris, ses aides de camp s'amusèrent
+de nos longs tête-à-tête; madame Bonaparte s'effaroucha des récits qu'on
+lui en fit, et lorsque, après un mois de séjour au Pont-de-Briques, mon
+mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que nous revînmes
+à Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie.
+
+J'arrivais animée par un redoublement de reconnaissance pour le premier
+consul. Il m'avait si bien accueillie, il avait montré tant d'intérêt
+pour la conservation de mon mari; enfin, pour tout dire, ses soins qui
+attendrissaient mon âme inquiète et oppressée, et ensuite l'amusement
+qu'il m'avait fait trouver dans cette solitude, et la petite
+satisfaction de ma vanité flattée par le plaisir qu'il paraissait
+prendre à ma présence, tout cela exaltait mes sentiments, et dans les
+premiers jours de mon retour, je répétais, avec l'accent vif d'une
+reconnaissance de vingt ans, que sa bonté pour moi avait été extrême.
+L'une de mes compagnes, qui m'aimait, m'avertit de contraindre mes
+paroles, et de regarder un peu à l'impression qu'elles faisaient. Son
+discours me fit, je m'en souviens encore, l'effet d'une lame froide et
+tranchante dont on eût tout à coup fait pénétrer la pointe jusqu'à mon
+coeur. C'était la première fois que je me voyais jugée autrement que je
+ne le méritais; ma jeunesse et tous mes sentiments se révoltèrent contre
+de semblables accusations; il faut avoir acquis une longue mais triste
+expérience, pour supporter l'injustice des jugements du monde, et
+peut-être doit-on regretter le temps où ils frappent si fortement,
+quoique si douloureusement.
+
+Cependant ce qu'on me disait m'expliqua la contrainte de madame
+Bonaparte à mon égard. Une fois que j'en étais plus froissée que de
+coutume, je ne pus m'empêcher de lui dire avec les larmes aux yeux: «Eh
+quoi! madame, c'est moi que vous soupçonnez?» Comme elle était bonne et
+accessible à toutes les émotions du moment, elle ne tint pas compte de
+mes pleurs, elle m'embrassa et se rouvrit à moi comme par le passé. Mais
+elle ne me comprit point tout entière; il n'y avait point dans son âme
+ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne; et, sans
+s'embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être
+telles qu'on le lui donnait à penser, il lui suffit pour se
+tranquilliser de conclure que, dans tous les cas, ces relations
+n'auraient été que passagères, puisque rien dans ma conduite sous ses
+yeux ne paraissait différent de ma réserve première. Enfin, pour se
+justifier à mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la
+première, pendant mon absence, répandu contre moi des bruits injurieux:
+«Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu'à tort ou à raison, on croit ici,
+madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre
+avisée sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes
+conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore
+ajouter à votre prudence fortifiée de la mienne. Les jalousies
+politiques me paraissent faire défiance de tout, et je crois que,
+quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec
+moi.» Madame Bonaparte convint de la vérité de cette réflexion; mais
+elle n'eut pas la moindre idée que je dusse m'affliger longtemps de ce
+qu'elle ne l'avait pas faite la première. Elle m'avoua qu'elle avait
+fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu'il avait paru
+s'amuser à la laisser dans l'inquiétude sur mon compte. Toutes les
+petites découvertes que ces circonstances me firent faire sur les
+personnages dont j'étais entourée m'effarouchèrent et troublèrent les
+sentiments que je leur avais voués. Je commençai à sentir une sorte de
+mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j'avais marché
+jusqu'alors avec la confiance de l'inexpérience; je sentis que je venais
+de connaître un genre d'inquiétude qui, plus ou moins, ne me quitterait
+plus.
+
+En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du
+jour qu'il était content de l'armée, et nous lûmes ces paroles dans _le
+Moniteur_ du 12 novembre 1803:
+
+«On a remarqué comme des présages qu'en creusant ici pour établir le
+campement du premier consul, on a trouvé une hache d'armes qui paraît
+avoir appartenu à l'armée romaine qui envahit l'Angleterre. On a aussi
+trouvé à Ambleteuse, en travaillant à la tente du premier consul, des
+médailles de Guillaume le Conquérant. Il faut convenir que ces
+circonstances sont aux moins bizarres, et qu'elles paraîtront plus
+singulières encore, si l'on se rappelle que, lorsque le général
+Bonaparte visita les ruines de Péluse en Égypte, il y trouva un camée de
+Jules César.»
+
+L'application n'était pas très heureusement choisie, car, malgré le
+camée de Jules César, Bonaparte avait été contraint de quitter l'Égypte;
+mais ces petits rapprochements, dictés par l'ingénieuse flatterie de M.
+Maret, plaisaient infiniment à son maître, qui d'ailleurs ne croyait pas
+qu'ils fussent sans effet sur nous.
+
+On n'épargna rien à cette époque pour que tous les journaux
+réchauffassent les imaginations sur la descente. Il me serait impossible
+de dire si Bonaparte croyait encore réellement qu'elle fût praticable.
+Il en avait l'air du moins, et les frais que l'on fit pour construire
+les bateaux plats furent très considérables. Les injures entre les
+feuilles anglaises et _le Moniteur_ continuaient toujours, de même que
+les défis. «On dit que les Français ont fait un désert du Hanovre et
+qu'ils se préparent à le quitter.» Voilà ce qu'on voyait dans le
+_Times_; et aussitôt une note du _Moniteur_ répondait: «Oui, quand vous
+quitterez Malte.»
+
+On nous livrait les mandements des évêques, qui exhortaient la nation à
+s'armer pour une juste guerre. «Choisissez des gens de coeur, disait
+l'évêque d'Arras, et allez combattre Amalec. «Se soumettre aux ordres
+publics,» a dit Bossuet, c'est se soumettre à l'ordre de Dieu qui
+établit les empires.»
+
+Cette citation de Bossuet me rappelle une anecdote que contait fort bien
+le vieil évêque d'Évreux, M. Bourlier. C'était à l'époque du concile
+qu'on assembla à Paris pour essayer de déterminer les évêques à résister
+aux décisions du pape. «Quelquefois, me disait cet évêque, l'empereur
+nous faisait tous appeler, et commençait avec nous des conversations
+très théologiques; il s'adressait aux plus récalcitrants d'entre nous:
+«Messieurs les évêques, ma religion, à moi, est celle de Bossuet; il est
+mon père de l'Église, il a défendu nos libertés; je veux conserver son
+ouvrage, et soutenir votre propre dignité. Entendez-vous, messieurs?»
+
+«Et, en parlant ainsi, pâle de colère, il portait la main sur la garde
+de son épée; il me faisait frémir de l'ardeur avec laquelle je le voyais
+prêt à prendre notre propre défense, et ce singulier amalgame du nom de
+Bossuet, du mot de liberté, et de ce geste menaçant, m'eût donné envie
+de sourire, si je n'avais été au fond très affecté des déchirements de
+l'Église que je prévoyais.»
+
+Je reviens à l'hiver de 1804. Cet hiver se passa, comme le précédent, en
+fêtes et en bals pour la cour et la ville; et, en même temps, on
+continua d'organiser les lois nouvelles qui furent présentées à la
+session du Corps législatif. Cette année, madame Bacciochi, qui avait un
+penchant très décidé pour M. de Fontanes, parla si souvent de lui à son
+frère, que ses discours, joints à l'opinion qu'il avait de cet
+académicien, le déterminèrent à le nommer président du Corps législatif.
+Ce choix parut singulier à quelques personnes; mais, au fait, pour ce
+qu'à l'avenir Bonaparte voulait faire du Corps législatif, il n'avait
+guère besoin de lui donner un autre président qu'un homme de lettres.
+Celui-ci a montré toujours un art noble et distingué, quand il a fallu
+haranguer l'empereur dans les circonstances les plus délicates. Son
+caractère a peu de force, mais son talent lui en donne beaucoup, quand
+il est obligé de parler en public; son bon goût lui inspire alors une
+véritable élévation. Peut-être était-ce un inconvénient, car rien n'est
+si dangereux pour les souverains que de voir le talent revêtir les abus
+de leur autorité des couleurs de l'éloquence, lorsqu'il s'agit de les
+présenter aux nations; et surtout cela est d'un grand danger en France,
+où l'on rend un culte si dévoué aux formes. Combien de fois n'est-il pas
+arrivé que les Parisiens, dans le secret de la comédie que le
+gouvernement jouait devant eux, se sont prêtés de bonne grâce à s'en
+montrer dupes, seulement parce que les acteurs rendaient justice à la
+délicatesse de leur goût, qui exigeait que chacun jouât le mieux
+possible le rôle dont il était chargé!
+
+Dans le courant de ce mois de janvier, _le Moniteur_ inséra une note des
+journaux anglais qui parlaient de quelques différends entre la Bavière
+et l'Autriche, et des probabilités qu'on avait d'une guerre
+continentale. De pareilles paroles, sans réflexions, étaient ainsi
+jetées de temps en temps comme pour nous avertir de ce qui pouvait
+arriver, ainsi que dans une décoration d'opéra, ou plutôt comme ces
+nuées qui s'amoncellent au-dessous de la cime des montagnes, et qui
+s'ouvrent un moment pour laisser apercevoir ce qui se passe derrière. De
+même, les plus ou moins importantes discussions qui s'élevaient en
+Europe nous étaient montrées instantanément pour que nous ne fussions
+pas très surpris lorsqu'elles nous amenaient quelque rupture; mais
+ensuite les nuages se refermaient, et nous demeurions dans l'obscurité
+jusqu'à ce que l'orage éclatât.
+
+Je touche à une époque importante et pénible à retracer. Je vais bientôt
+parler de la conspiration de Georges et du crime qu'elle a fait
+commettre. Je ne rapporterai sur le général Moreau que ce que j'ai
+entendu dire, et je me garderai bien de rien affirmer. Il me semble
+qu'il est nécessaire de faire précéder ce récit d'un court exposé de
+l'état dans lequel on se trouvait alors.
+
+Un certain monde, qui tenait d'assez près aux affaires, commençait à
+parler du besoin que la France avait d'une hérédité dans le pouvoir qui
+la gouvernait. Quelques courtisans politiques, des révolutionnaires de
+bonne foi, des gens qui voyaient tout le repos de la France dans la
+dépendance d'une seule vie, s'entendaient sur l'instabilité du Consulat.
+Peu à peu toutes les idées s'étaient rapprochées de la royauté, et cette
+marche aurait eu des avantages, si l'on eût pu s'entendre pour obtenir
+une royauté modérée par les lois. Les révolutions ont ce grave
+inconvénient de partager l'opinion publique en des nuances infinies qui
+sont toutes modifiées par le froissement que chacun a éprouvé dans des
+circonstances particulières. C'est toujours là ce qui favorise les
+entreprises que tente le despotisme, qui arrive après elles. Pour
+contenir le pouvoir de Bonaparte, il eût fallu oser prononcer le mot de
+liberté; mais, comme, peu d'années auparavant, il n'avait été tracé d'un
+bout de la France à l'autre que pour servir d'égide à l'esclavage le
+plus sanglant, personne n'osait surmonter la funeste impression, mal
+raisonnée pourtant, qu'il donnait.
+
+Les royalistes s'inquiétaient cependant, et voyaient de jour en jour
+Bonaparte s'éloigner de la route où ils l'avaient longtemps attendu. Les
+jacobins, dont le premier consul redoutait davantage l'opposition,
+s'agitaient sourdement. Ils trouvaient que c'était à leurs antagonistes
+que le gouvernement semblait s'appliquer à donner des garanties. Le
+concordat, les avances que l'on tentait vers l'ancienne noblesse, la
+destruction de l'égalité révolutionnaire, tout cela était un
+envahissement sur eux; heureuse, cent fois heureuse, la France, si
+Bonaparte n'en eût fait que sur les factions! Mais, pour cela, il ne
+faut être animé que par l'amour de la justice; il faut surtout ne
+vouloir écouter que les conseils d'une raison généreuse.
+
+Quand un souverain, quelque titre qu'il ait, transige avec l'un ou
+l'autre des partis exagérés qu'enfantent les troubles civils, on peut
+toujours parier qu'il a des intentions hostiles contre les droits des
+citoyens qui se sont confiés à lui. Bonaparte, voulant affermir son plan
+despotique, se trouva donc forcé de transiger avec ces redoutables
+jacobins, et malheureusement il est des gens qui ne trouvent de garantie
+suffisante que dans le crime. On ne les rassure qu'en se chargeant de
+quelques-unes de leurs iniquités! Ce calcul est entré pour beaucoup dans
+l'arrêt de mort du duc d'Enghien, et je demeure convaincue que tout ce
+qui a été fait à cette époque n'a dépendu d'aucun sentiment violent,
+d'aucune vengeance aveugle, mais seulement a été le résultat d'une
+politique toute machiavélique qui voulait aplanir sa route à quelque
+prix que ce fût. Ce n'est pas non plus pour la satisfaction d'une vanité
+insatiable que Bonaparte aspirait à changer son titre consulaire en
+celui d'empereur. Il ne faut pas croire que toujours ses passions
+l'entraînassent aveuglément; il n'ignorait pas l'art de les soumettre à
+l'analyse de ses calculs, et, si par la suite il s'est abandonné
+davantage, c'est que le succès et la flatterie l'ont peu à peu enivré.
+Cette comédie de république et d'égalité qu'il lui fallait jouer, tant
+qu'il est demeuré premier consul, l'ennuyait, et ne trompait au fond que
+ceux qui voulaient bien être trompés. Elle rappelait ces simagrées des
+temps de l'ancienne Rome, où les empereurs se faisaient de temps en
+temps réélire par le Sénat. J'ai vu des gens qui, se parant comme d'un
+vêtement d'un certain amour de la liberté et n'en faisant pas moins une
+cour assidue à Bonaparte premier consul, ont prétendu qu'ils lui avaient
+ôté leur estime dès qu'il s'était donné le titre d'empereur. Je n'ai
+jamais trop compris leurs motifs. Comment l'autorité qu'il exerça,
+presque dès son entrée dans le gouvernement, ne les éclaira-t-elle pas?
+Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y avait de la bonne foi à se
+donner le titre d'un pouvoir qu'on exerçait réellement?
+
+Quoi qu'il en soit, au moment dont je parle, il devenait nécessaire au
+premier consul de se raffermir par quelque mesure nouvelle. Les Anglais,
+menacés, excitaient des diversions aux projets formés contre eux; des
+relations se renouaient avec les chouans, et les royalistes ne devaient
+voir dans le gouvernement consulaire qu'une transition du Directoire à
+la royauté. Le caractère d'un seul homme y apportait une seule
+différence; il devint assez naturel de conclure qu'il fallait se défaire
+de cet homme.
+
+Je me souviens d'avoir entendu dire à Bonaparte, dans l'été de cette
+année 1804, que pour cette fois les événements l'avaient pressé, et que
+son plan eût été de ne fonder la royauté que deux ans plus tard. Il
+avait mis la police dans les mains du ministre de la justice; c'était
+une idée saine et morale, mais ce qui ne le fut point, et même ce qui
+fut contradictoire, ce fut de vouloir que la magistrature exerçât cette
+police comme au temps où elle était une institution révolutionnaire. Je
+l'ai déjà dit, les premières conceptions de Bonaparte étaient le plus
+souvent bonnes et grandes. Les créer et les établir, c'était exercer son
+pouvoir; mais s'y soumettre après, devenait une abdication. Il n'a pas
+pu supporter la domination, même d'aucune de ses institutions.
+
+Ainsi, gêné par les formes lentes et réglées de la justice, et aussi par
+l'esprit faible et médiocre de son grand juge, il se livra aux mille et
+une polices dont il s'environna, et reprit peu à peu confiance en
+Fouché, qui possède admirablement l'art de se rendre nécessaire. Fouché,
+doué d'un esprit fin, étendu et perçant, jacobin enrichi, par conséquent
+dégoûté de quelques-uns des principes de son parti, mais demeurant
+toujours lié avec ce parti pour avoir un appui en cas de troubles, ne
+recula nullement devant l'idée de revêtir Bonaparte de la royauté. Sa
+souplesse naturelle lui fera toujours accepter les formes de
+gouvernement où il verra pour lui l'occasion de jouer un rôle. Ses
+habitudes sont plus révolutionnaires que ses principes; aussi le seul
+état de choses, je crois, qu'il ne puisse souffrir est celui qui le
+mettrait dans une nullité absolue. Il faut se bien convaincre de cette
+disposition, et toujours un peu trembler, quand on veut se servir de
+lui; il faut se dire qu'il a besoin d'un temps de troubles pour avoir
+toute la valeur de ses moyens, parce qu'en effet, comme il est sans
+passions et sans haines, alors il devient supérieur à la plupart des
+hommes qui l'environnent, tous plus ou moins aveuglés par la crainte et
+le ressentiment.
+
+Fouché a nié qu'il eût conseillé le meurtre du duc d'Enghien. À moins
+d'une certitude complète, je ne vois jamais de raison pour faire peser
+l'accusation d'un crime sur qui s'en défend positivement. D'ailleurs
+Fouché, qui avait la vue longue, prévoyait facilement que ce crime ne
+donnerait au parti que Bonaparte voulait gagner qu'une garantie très
+passagère; il le connaissait trop bien pour craindre qu'il songeât à
+replacer le roi sur un trône qu'il pouvait occuper lui-même, et l'on
+comprend bien qu'avec les données qu'il avait, il ait dit que ce meurtre
+n'était qu'une faute.
+
+M. de Talleyrand avait moins besoin que Fouché de compliquer ses plans
+pour conseiller à Bonaparte de se revêtir de la royauté. Elle devait le
+mettre à l'aise sur tout. Ses ennemis, et Bonaparte lui-même, l'ont
+accusé d'avoir opiné pour le meurtre du malheureux prince; mais
+Bonaparte et ses ennemis sont récusables sur ce point. Le caractère
+connu de M. de Talleyrand n'admet guère une telle violence. Il m'a conté
+plus d'une fois que Bonaparte lui avait fait part, ainsi qu'aux deux
+consuls, de l'arrestation du duc d'Enghien, et de sa détermination
+invariable; il ajoutait que tous trois ils avaient vu que les paroles
+seraient inutiles, et qu'ils avaient gardé le silence. C'est déjà une
+faiblesse plus que suffisante, mais fort ordinaire à M. de Talleyrand,
+qui voyait un parti pris, et qui dédaigne les discours inutiles, parce
+qu'ils ne satisfont que la conscience.
+
+L'opposition, une courageuse résistance, peuvent avoir de la prise sur
+une nature quelle qu'elle soit. Un souverain cruel, sanguinaire par
+caractère, peut quelquefois sacrifier son penchant à la force du
+raisonnement qu'on lui oppose; mais Bonaparte n'était cruel ni par goût,
+ni par système: il voulait ce qui lui paraissait le plus prompt et le
+plus sûr; il a dit lui-même dans ce temps qu'il lui fallait en finir
+avec les jacobins et les royalistes. L'imprudence de ces derniers lui a
+fourni cette funeste chance, il l'a saisie au vol, et ce que je
+raconterai plus bas prouvera encore que c'est avec tout le calme du
+calcul, ou plutôt du sophisme, qu'il s'est couvert d'un sang illustre et
+innocent.
+
+Peu de jours après le premier retour du roi, le duc de Rovigo se
+présenta chez moi un matin[39]. Il cherchait alors à se justifier des
+accusations qui pesaient sur sa tête. Il me parla de la mort du duc
+d'Enghien. «L'empereur et moi, me dit-il, nous avons été trompés dans
+cette occasion. L'un des agents subalternes de la conspiration de
+Georges avait été gagné par ma police; il nous vint déclarer que, dans
+une nuit où les conjurés étaient rassemblés, on leur avait annoncé
+l'arrivée secrète d'un chef important qu'on ne pouvait encore nommer; et
+qu'en effet, quelques nuits après, il était survenu parmi eux un
+personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect.
+Cet espion le désignait de manière à faire croire que cet individu
+inconnu devait être un prince de la maison de Bourbon. Dans le même
+temps, le duc d'Enghien s'était établi à Ettenheim, pour y attendre sans
+doute le succès de la conspiration. Les agents écrivirent qu'il lui
+arrivait quelquefois de disparaître pour plusieurs jours; nous conclûmes
+que c'était pour venir à Paris, et son arrestation fut résolue. Depuis,
+lorsqu'on a confronté l'espion avec les coupables arrêtés, il a reconnu
+Pichegru pour le personnage important désigné, et, lorsque j'en rendis
+compte à Bonaparte, il s'écria en frappant du pied: «Ah! le malheureux!
+qu'est-ce qu'il m'a fait faire?»
+
+ [Note 39: Le duc de Rovigo savait à quel point mon mari
+ et moi, nous étions liés avec M. de Talleyrand, et il
+ désirait que dans ce moment, s'il était possible, je le
+ servisse auprès de lui.]
+
+Revenons aux faits. Pichegru était arrivé en France le 15 janvier 1804,
+et, dès le 25 janvier, il se cachait dans Paris. On savait que, en l'an
+V de la République, le général Moreau l'avait dénoncé au gouvernement
+comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau
+passait pour avoir des opinions républicaines; peut-être les avait-il
+enfin échangées contre les idées d'une monarchie constitutionnelle. Je
+ne sais si maintenant sa famille le défendrait aussi vivement qu'alors
+de l'accusation d'avoir donné les mains aux projets des royalistes; je
+ne sais aussi s'il faudrait prêter toute confiance à des aveux, faits
+sous le règne de Louis XVIII. Mais, enfin, la conduite de Moreau en 1813
+et les honneurs accordés à sa mémoire par nos princes pourraient faire
+croire que, depuis longtemps, ils avaient quelque raison de compter sur
+lui. À l'époque dont je parle, Moreau était vivement irrité contre
+Bonaparte. On n'a guère douté qu'il n'ait vu secrètement Pichegru; il a
+au moins gardé le silence sur la conspiration; quelques-uns des
+royalistes saisis à cette époque l'accusaient seulement d'avoir montré
+cette hésitation de la prudence qui veut attendre le succès pour se
+déclarer. Moreau, dit-on, était un homme faible et médiocre, hors du
+champ de bataille; je crois que sa réputation a été trop lourde pour
+lui. «Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur
+gloire; le rôle de Monk allait parfaitement à Moreau; à sa place, j'y
+aurais tendu comme lui, mais plus habilement.»
+
+Au reste, ce n'est point pour justifier Bonaparte que je présente mes
+doutes. Quel que fût le caractère de Moreau, sa gloire existait
+réellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien
+compagnon d'armes mécontent et aigri, et le raccommodement n'eût-il même
+été que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait voir dans
+l'Auguste de Corneille, il eût encore été ce qu'il y avait de mieux à
+faire. Mais Bonaparte eut, je n'en doute pas, la conviction de ce qu'il
+appelait la _trahison morale_ de Moreau. Il crut que cela suffisait aux
+lois et à la justice, parce qu'il se refusait à voir la vraie face des
+choses qui le gênaient. On l'assura légèrement que les preuves ne
+manquaient pas pour légitimer la condamnation. Il se trouva engagé; plus
+tard, il ne voulut voir que de l'esprit de parti dans l'équité des
+tribunaux, et, d'ailleurs, il sentit que ce qui pouvait lui arriver de
+plus fâcheux, c'était que cet intéressant accusé fût déclaré innocent.
+Et lui, une fois sur le point d'être compromis, ne pouvait plus être
+arrêté par rien; de là mille circonstances déplorables de ce fameux
+procès.
+
+Depuis quelques jours, on commençait à entendre parler de cette
+conspiration. Le 17 février 1804, au matin, j'allai aux Tuileries. Le
+consul était dans la chambre de sa femme; on m'annonça; il me fit
+entrer. Madame Bonaparte me parut troublée, elle avait les yeux fort
+rouges. Bonaparte était assis près de la cheminée et tenait le petit
+Napoléon[40] sur ses genoux. Il y avait de la gravité dans ses regards,
+mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l'enfant.
+
+ [Note 40: C'était le fils aîné de madame Louis Bonaparte,
+ plus tard la reine Hortense. Il était né le 10 octobre 1802,
+ et il est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)]
+
+«Savez-vous ce que je viens de faire?» me dit-il. Et sur ma réponse
+négative: «Je viens de donner l'ordre d'arrêter Moreau.» Je fis sans
+doute quelque mouvement: «Ah! vous voilà étonnée, reprit-il; cela va
+faire un beau bruit, n'est-ce pas? On ne manquera pas de dire que je
+suis jaloux de Moreau, que c'est une vengeance, et mille pauvretés de ce
+genre. Moi, jaloux de Moreau! Eh, bon Dieu! il me doit la plus grande
+partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne
+gardai en Italie que des recrues; je ne demandais qu'à vivre en bonne
+intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point; d'abord je ne
+crains personne, et Moreau moins qu'un autre. Je l'ai vingt fois empêché
+de se compromettre; je l'avais averti qu'on nous brouillerait; il le
+sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux; les femmes le
+dirigent, les partis l'ont pressé...»
+
+En parlant ainsi, Bonaparte s'était levé, et se rapprochant de sa femme,
+il lui prit le menton, et, lui faisant lever la tête: «Tout le monde,
+dit-il encore, n'a pas une bonne femme comme moi! Tu pleures, Joséphine,
+eh! pourquoi? As-tu peur?--Non, mais je n'aime pas ce que l'on va
+dire.--Que veux-tu y faire?...» Puis se retournant vers moi: «Je n'ai
+nulle haine, nul désir de vengeance, j'ai fort réfléchi avant d'arrêter
+Moreau; je pouvais fermer les yeux, lui donner le temps de fuir; mais on
+aurait dit que je n'avais pas osé le mettre en jugement. J'ai de quoi le
+convaincre; il est coupable, je suis le gouvernement; tout ceci doit se
+passer simplement.»
+
+Je ne sais si la puissance de mes souvenirs agit aujourd'hui sur moi,
+mais j'avoue que, même aujourd'hui, j'ai peine à croire que, lorsque
+Bonaparte parlait ainsi, il ne fût pas de bonne foi. Je l'ai vu faire
+des progrès dans l'art de la dissimulation, et, à cette époque, il avait
+encore en parlant certains accents vrais, que, depuis, je n'ai plus
+retrouvés dans sa voix. Peut-être aussi est-ce tout simplement qu'alors
+je croyais encore en lui.
+
+Il nous quitta sur ces paroles, et madame Bonaparte me conta qu'il avait
+passé presque toute la nuit debout, agitant cette question: s'il ferait
+arrêter Moreau; pesant le pour et le contre de cette mesure, sans trace
+d'humeur personnelle; que, vers le point du jour, il avait fait venir le
+général Berthier, et que, après un assez long entretien, il s'était
+déterminé à envoyer à Grosbois où Moreau s'était retiré.
+
+Cet événement fit beaucoup de bruit; on en parla diversement. Au
+Tribunat, le frère du général Moreau, qui était tribun, parla avec
+véhémence et produisit quelque effet. Les trois corps de l'État firent
+une députation pour aller complimenter le consul sur le danger qu'il
+avait couru. Dans Paris, une partie de la bourgeoisie, les avocats, les
+gens de lettres, tout ce qui pouvait représenter la portion libérale de
+la population, s'échauffa pour Moreau. Il fut assez facile de
+reconnaître une certaine opposition dans l'intérêt qui se déclara pour
+lui; on se promit de se porter en foule au tribunal où il comparaîtrait;
+on alla même jusqu'à laisser échapper des menaces, si le jugement le
+condamnait. Les polices de Bonaparte l'informèrent qu'il avait été
+question de forcer sa prison. Il commença à s'aigrir, et je ne lui
+retrouvai plus le même calme sur cette affaire. Son beau-frère Murat,
+alors gouverneur de Paris, haïssait Moreau; il eut soin d'animer
+Bonaparte journellement par des rapports envenimés; il s'entendait avec
+le préfet de police, Dubois, pour le poursuivre de dénonciations
+alarmantes, et malheureusement les événements s'y prêtaient. Chaque
+jour, on trouvait de nouvelles ramifications à la conspiration, et la
+société de Paris s'entêtait à ne pas la croire véritable. C'était une
+petite guerre d'opinion entre Bonaparte et les Parisiens.
+
+Le 29 février, on découvrit la retraite de Pichegru, et il fut arrêté,
+après s'être défendu vaillamment contre les gendarmes. Cet événement
+ralentit les défiances, mais l'intérêt général se portait toujours sur
+Moreau. Sa femme donnait à sa douleur une attitude un peu théâtrale, qui
+avait de l'effet. Cependant Bonaparte, ignorant les formes de la
+justice, les trouvait bien plus lentes qu'il ne l'avait d'abord pensé.
+Dans le premier moment, le grand juge s'était engagé trop légèrement à
+rendre la procédure courte et claire, et cependant on n'arrivait guère à
+avérer que ce fait: que Moreau avait entretenu secrètement Pichegru,
+qu'il avait reçu ses confidences, mais qu'il ne s'était engagé
+positivement sur rien. Ce n'était point assez pour entraîner une
+condamnation qui commençait à devenir nécessaire; enfin, malgré ce grand
+nom qui se trouve mêlé à toute cette affaire, Georges Cadoudal a
+toujours conservé dans l'opinion et aux débats l'attitude du véritable
+chef de la conjuration.
+
+On ne peut se représenter l'agitation qui régnait dans le palais du
+consul; on consultait tout le monde; on s'informait des moindres
+discours. Un jour, Savary prit à part M. de Rémusat, en lui disant:
+«Vous avez été magistrat, vous savez les lois; pensez-vous que les
+notions que nous avons suffisent pour éclairer les juges?--On n'a jamais
+condamné un homme, répondait mon mari, par cette seule raison qu'il n'a
+pas dénoncé des projets dont il a été instruit. Sans doute, c'est un
+tort politique à l'égard du gouvernement; mais ce n'est point un crime
+qui doive entraîner la mort; et, si c'est là votre seul argument, vous
+n'aurez donné à Moreau qu'une évidence fâcheuse pour vous.--En ce cas,
+reprenait Savary, le grand juge nous a fait faire une grande sottise, il
+eût mieux valu se servir d'une commission militaire.»
+
+Du jour où Pichegru fut arrêté, les barrières de Paris demeurèrent
+fermées pour la recherche de Georges. On s'affligeait beaucoup de
+l'adresse avec laquelle il se dérobait à toute poursuite. Fouché se
+moquait incessamment de la maladresse de la police, et fondait à cette
+occasion les bases de son nouveau crédit; ses railleries animaient
+Bonaparte, déjà mécontent, et, quand il avait réellement couru un grand
+danger et qu'il voyait les Parisiens en défiance sur la vérité de
+certains faits avérés pour lui, il se sentait entraîné vers le besoin
+de la vengeance. «Voyez, disait-il, si les Français peuvent être
+gouvernés par des institutions légales et modérées! J'ai supprimé un
+ministère révolutionnaire, mais utile, les conspirations se sont
+aussitôt formées. J'ai suspendu mes impressions personnelles, j'ai
+abandonné à une autorité indépendante de moi la punition d'un homme qui
+voulait ma perte, et, loin de m'en savoir gré, on se joue de ma
+modération, on corrompt les motifs de ma conduite; ah! je lui apprendrai
+à se méprendre à mes intentions! Je me ressaisirai de tous mes pouvoirs
+et je lui prouverai que, moi seul, je suis fait pour gouverner, décider
+et punir.»
+
+La colère de Bonaparte croissait d'autant plus que, de moment en moment,
+il se sentait comme __aux. Il avait cru dominer l'opinion, et l'opinion
+lui échappait; il s'était dans le début, j'en suis certaine, dominé
+lui-même, et on ne lui en savait nul gré; il s'en indignait, et
+peut-être jurait intérieurement qu'on ne l'y rattraperait plus. Ce qui
+semblera peut-être singulier à ceux qui n'ont pas appris à quel point
+l'habit d'uniforme éteint chez ceux qui le portent l'exercice de la
+pensée, c'est que l'armée, dans cette occasion, ne donna pas la plus
+légère inquiétude. Les militaires font tout par consigne et
+s'abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandées. Un bien
+petit nombre d'officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous
+Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agitée que toute autre classe de
+la nation.
+
+MM. de Polignac, de Rivière et quelques autres furent successivement
+arrêtés. Alors on commença à croire un peu plus à la réalité de la
+conspiration et à comprendre qu'elle était royaliste. Cependant le parti
+républicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effrayée et se
+tint dans une grande réserve; elle blâmait l'imprudence de MM. de
+Polignac, qui sont convenus depuis qu'ils n'avaient pas trouvé pour les
+seconder le zèle dont on les avait flattés. La faute, trop ordinaire au
+parti royaliste, c'est de croire à l'existence de ce qu'il souhaite, et
+d'agir toujours d'après ses illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui
+se conduisent par leurs passions ou par leur vanité.
+
+Quant à moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier
+consul sombre et silencieux, sa femme souvent éplorée, sa famille
+irritée, sa soeur qui l'excitait par des paroles violentes; dans le
+monde mille opinions diverses, de la défiance, des soupçons, une
+maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais
+succès de l'entreprise, des jugements passionnés; j'étais remuée,
+froissée par ce que j'entendais et par ce que je sentais; je me
+renfermais avec ma mère et mon mari; nous nous interrogions tous trois
+sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous.
+M. de Rémusat, dans la douce rectitude de son esprit, s'affligeait des
+fautes qu'on commettait, et, comme il jugeait sans passion, il
+commençait à pressentir l'avenir, et m'ouvrait sa triste et sage
+prévoyance sur le développement d'un caractère qu'il étudiait en
+silence. Ses inquiétudes me faisaient mal; combien je me sentais déjà
+malheureuse des soupçons qui s'élevaient au dedans de moi! Hélas! le
+moment n'était pas loin où mon esprit allait recevoir une bien plus
+funeste clarté.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+(1804.)
+
+
+Arrestation de Georges Cadoudal.--Mission de M. de Caulaincourt à
+Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes
+instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée de la Malmaison.--Mort du
+duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul.
+
+
+Après les différentes arrestations dont j'ai parlé, on livra au
+_Moniteur_ des articles du _Morning Chronicle_, qui rapportaient que la
+mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII étaient prochaines.
+On ajoutait que des gens arrivés tout à l'heure de Londres affirmaient
+qu'on y spéculait à la Bourse sur cet événement, et qu'on y nommait
+Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le même _Moniteur_ la
+lettre d'un Anglais à Bonaparte, qu'il appelait _Monsieur Consul_. Cette
+lettre lui adressait, pour son utilité particulière, un pamphlet répandu
+du temps de Cromwell qui tendait à prouver qu'on ne _pouvait pas
+assassiner_ des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y
+avait aucun crime à tuer un animal dangereux, ou un tyran: «Tuer n'est
+donc pas assassiner, disait le pamphlet, la différence est grande.»
+
+Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les
+armées, des mandements des évêques, arrivaient à Paris pour complimenter
+le premier consul, et féliciter la France du danger auquel elle avait
+échappé. On insérait soigneusement ces pièces dans _le Moniteur_.
+
+Enfin, Georges Cadoudal fut arrêté le 29 mars sur la place de l'Odéon.
+Il était en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il
+pressait vivement son cheval. Un officier de paix se présenta
+courageusement en tête du cheval, et fut tué raide par un coup de
+pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'étant attroupé, le
+cabriolet fut arrêté et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante à
+quatre-vingt mille francs en billets qui furent donnés à la veuve de
+l'homme qu'il avait tué. On mit dans les journaux qu'il avait avoué
+sur-le-champ qu'il n'était venu en France que pour assassiner Bonaparte.
+Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges,
+qui montra dans toute la procédure une extrême fermeté et un grand
+dévouement à la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat,
+mais convint que son projet était d'attaquer la voiture du consul, et de
+l'enlever sans lui faire aucun mal.
+
+À cette même époque, le roi d'Angleterre tomba sérieusement malade;
+notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt
+du ministère.
+
+Le 21 mars, voici quel article parut dans _le Moniteur_: «Le prince de
+Condé a fait une circulaire pour appeler les émigrés et les rassembler
+sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon, à cet effet, se tient
+sur la frontière.»
+
+Puis on imprima la correspondance secrète qu'on avait saisie d'un nommé
+Drake, ministre accrédité d'Angleterre en Bavière, qui prouvait que le
+gouvernement anglais ne négligeait aucun moyen d'exciter du trouble en
+France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette
+correspondance à tous les membres du corps diplomatique, qui
+témoignèrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insérées
+dans _le Moniteur_.
+
+Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars,
+ma semaine auprès de madame Bonaparte commençait. Je me rendis dès le
+matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce
+temps-là avec pompe. Après la messe, madame Bonaparte trouvait toujours
+une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps,
+parlant aux uns et aux autres.
+
+Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions
+passer cette semaine à la Malmaison. «J'en suis charmée, ajouta-t-elle,
+Paris me fait peur en ce moment.» Quelques heures après, nous partîmes.
+Bonaparte était dans sa voiture particulière, madame Bonaparte dans la
+sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai
+qu'elle était silencieuse et fort triste; je lui en témoignai de
+l'inquiétude; elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me
+dit: «Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a
+appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Caulaincourt pour s'y
+saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame,
+m'écriai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me paraît qu'il le fera
+juger.»
+
+Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je
+crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que
+j'allais m'évanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. «J'ai fait ce
+que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce
+prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit
+pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains.» À
+ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je
+me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil
+événement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti
+des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les
+autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines
+qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame
+Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui
+l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle
+me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution.
+
+Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans
+ma chambre, où je pleurai amèrement; toute mon âme était ébranlée.
+J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appelé par une puissance
+invincible aux plus hautes destinées, je laissais ma jeune imagination
+s'exalter sur lui; tout à coup le voile qui couvrait mes yeux venait à
+se déchirer, et par ce que j'éprouvais en ce moment, je ne comprenais
+que trop l'impression que cet événement allait produire.
+
+Il n'y avait à la Malmaison personne à qui je pusse m'ouvrir
+entièrement. Mon mari n'était point de service, et je l'avais laissé à
+Paris. Il fallut me contraindre, et reparaître avec un visage
+tranquille, car madame Bonaparte m'avait positivement défendu de rien
+laisser échapper qui indiquât qu'elle m'en eût parlé.
+
+Quand je descendis au salon vers six heures, j'y trouvai le premier
+consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme; son visage
+paisible me fit mal à regarder; depuis deux heures, en pensant à lui,
+mon esprit avait été tellement bouleversé, que je ne pouvais plus
+reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa présence; il me
+semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent
+avec lui; tout le temps se passa d'une manière insignifiante; après le
+dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses
+polices; le soir, quand je quittai madame Bonaparte, elle me promit
+encore de renouveler ses sollicitations.
+
+Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible;
+elle était entièrement découragée. Bonaparte l'avait repoussée sur tous
+les points: «Les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes
+d'affaires; sa politique demandait ce coup d'État; il acquérait par là
+le droit de se rendre clément dans la suite; il lui fallait choisir ou
+de cette action décisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il
+faudrait punir journellement. L'impunité encouragerait les partis, il
+serait donc obligé de persécuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de
+revenir sur ce qu'il avait fait pour les émigrés, de se mettre dans les
+mains des jacobins. Les royalistes l'avaient déjà plus d'une fois
+compromis à l'égard des révolutionnaires. Cette action-ci le dégageait
+vis-à-vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, après tout,
+entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble
+en France, il servait la vengeance des Anglais; puis sa réputation
+militaire pouvait peut-être à l'avenir agiter l'armée; lui mort, nos
+soldats auraient tout à fait rompu avec les Bourbons. En politique, une
+mort qui devait donner du repos n'était point un crime; les ordres
+étaient donnés, il n'y avait plus à reculer.»
+
+Dans cet entretien, madame Bonaparte apprit à son mari qu'il allait
+aggraver l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M.
+de Caulaincourt, dont les parents avaient été autrefois attachés à la
+maison de Condé.--«Je ne le savais point, répondit Bonaparte; et puis
+qu'importe? Si Caulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal, il ne
+m'en servira que mieux. Le parti opposé lui pardonnera désormais d'être
+gentilhomme.» Il ajouta, au reste, que M. de Caulaincourt n'était
+instruit que d'une partie de son plan, et qu'il pensait que le duc
+d'Enghien allait demeurer ici en prison.
+
+Le courage me manqua à toutes ces paroles; j'avais de l'amitié pour M.
+de Caulaincourt, je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais.
+Il me semblait qu'il aurait dû refuser la mission dont on l'avait
+chargé.
+
+La journée entière se passa tristement; je me rappelle que madame
+Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans
+la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie de son jardin
+nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur
+l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté de ses mains. «Mon
+Dieu, madame, lui dis-je en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui
+convient à une pareille journée.» Depuis ce temps, je n'ai jamais passé
+devant ce cyprès sans éprouver un serrement de coeur.
+
+Ma profonde émotion troublait madame Bonaparte. Légère et mobile,
+d'ailleurs très confiante dans la supériorité des vues de Bonaparte,
+elle craignait à l'excès les impressions pénibles et prolongées; elle en
+éprouvait de vives, mais infiniment passagères. Convaincue que la mort
+du duc d'Enghien était résolue, elle eût voulu se détourner d'un regret
+inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du
+jour à la harceler sans cesse; elle m'écoutait avec une douceur extrême,
+mais avec découragement, elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je
+pleurais en lui parlant, je la conjurais de ne point se rebuter, et,
+comme je n'étais pas sans crédit sur elle, je parvins à la déterminer à
+une dernière tentative.
+
+«Nommez-moi s'il le faut au premier consul, lui disais-je; je suis bien
+peu de chose, mais enfin il jugera par l'impression que je reçois de
+celle qu'il va produire, car enfin je lui suis plus attachée que
+beaucoup d'autres; je ne demande pas mieux que de lui trouver des
+excuses, et je n'en vois pas une à ce qu'il va faire.»
+
+Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée; le grand juge, le
+préfet de police, Murat vinrent, et eurent de longues audiences; je
+trouvais à tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une
+partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rêves étaient affreux. Je
+croyais entendre des mouvements continuels dans le château, et qu'on
+tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais pressée tout à
+coup du désir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte, pour lui
+demander qu'il eût pitié de sa gloire; car alors je trouvais qu'il en
+avait une bien pure, et de bonne foi je pleurais sur elle. Cette nuit ne
+s'effacera jamais de mon souvenir.
+
+Le mardi matin, madame Bonaparte me dit: «Tout est inutile; le duc
+d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes, et jugé cette
+nuit. Murat se charge de tout. Il est odieux dans cette affaire. C'est
+lui qui pousse Bonaparte; il répète qu'on prendrait sa clémence pour de
+la faiblesse, et que les jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui
+trouve mauvais qu'on n'ait pas eu égard à l'ancienne gloire de Moreau,
+et qui demanderait pourquoi on ménagerait davantage un Bourbon; enfin
+Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous,
+ajouta-t-elle ensuite; je lui ai avoué que je vous avais tout dit; il
+avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre.»
+
+Ma tête était montée alors: «Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il
+m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je
+pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui.» Et, en parlant ainsi,
+je pleurais en effet.
+
+Madame Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions
+fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères, et quand elle
+cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais répondre que par
+ces mots: «Ah! madame, vous ne me comprenez pas!» Elle m'assurait
+qu'après cet événement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce
+n'était pas l'avenir qui m'inquiétait; je ne doutais pas de sa force sur
+lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement
+intérieur qui m'était tout personnel.
+
+Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage.
+Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait
+pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me
+disant de le conseiller; je n'étais pas en état de prononcer quatre
+mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me
+troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et
+me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille.
+Il semblait qu'il prit à tâche de m'étourdir, et de m'empêcher de
+penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au
+milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet
+enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui.
+
+Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant, et affecta une
+gaieté qui me parut forcée. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne fût
+demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en
+souriant doucement, et semblait me dire: «Vous voyez qu'il n'est pas si
+méchant, et que nous pouvons nous rassurer.» Pour moi, je ne savais
+plus où j'en étais; je croyais dans certains moments faire un mauvais
+rêve; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me
+regardant fixement, me dit: «Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous
+êtes trop pâle.» Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre.
+«Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge!» et en éclatant de
+rire: «Cela ne t'arriverait jamais, à toi, Joséphine!» Puis il ajouta:
+«Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les
+larmes.» Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter.
+
+Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il
+prenait des manières qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut
+encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de
+décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs.
+Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des
+pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait
+le silence; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout à coup
+il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix: _Soyons
+amis, Cinna_, puis les vers de Gusman dans _Alzire_:
+
+ Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner[41].
+
+Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et
+continua. En vérité, je crus dans ce moment qu'il était possible qu'il
+eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grande scène
+de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai fortement, me donna du
+calme; mon imagination était bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un
+tel besoin d'espérer! «Vous aimez les vers?» me dit Bonaparte; j'avais
+bien envie de répondre: «Surtout quand ils font application.» Je n'osai
+jamais[42].
+
+ [Note 41: Voici ces vers:
+
+ Des dieux que nous servons connais la différence:
+ Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;
+ Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner,
+ M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
+ (_Alzire_, acte V, scène VII.) (P. R.)]
+
+ [Note 42: Le lendemain du jour où j'écrivais ceci, on me
+ prêta précisément un livre qui a paru cette année et qui
+ s'appelle _Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte_.
+ Cet ouvrage a pu être fait par quelque secrétaire de Lucien.
+ Il renferme quelques faits qui manquent de vérité. Il y a
+ quelques notes à la fin, ajoutées par une personne digne de
+ foi, dit-on. Je suis tombée sur celle-ci, qui m'a paru
+ curieuse: «Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le
+ général Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva
+ chez elle quelques heures après, avec la contenance d'un
+ homme désespéré. On avait assuré le conseil militaire que le
+ premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et
+ devait faire grâce au prince; on avait même cité à quelques
+ membres ces vers d'_Alzire_: _Des dieux que nous servons
+ connais la différence_, etc.»]
+
+Nous continuâmes notre partie, et de plus en plus je me confiai à sa
+gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit
+entendre: On annonça le général Hullin; le premier consul repoussa la
+table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon,
+il demeura le reste de la soirée avec Murat, Hullin et Savary. Il ne
+reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je
+ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée
+d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince
+demandât à le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en répétant ces
+paroles: «Si le premier consul consentait à me voir, il me rendrait
+justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir.» Peut-être, me
+disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon.
+À quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman?
+
+La nuit, cette terrible nuit, se passa. Le matin, de bonne heure, je
+descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle, et, je
+lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient
+en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots
+insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours
+été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans
+qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne répondent jamais.
+
+Madame Bonaparte entra dans le salon; elle me regarda tristement, et
+s'assit en disant à Savary: «Eh bien, c'est donc fait?--Oui, madame,
+reprit-il. Il est mort ce matin, et, je suis forcé d'en convenir, avec
+un beau courage.» Je demeurai atterrée.
+
+Madame Bonaparte demanda des détails; ils ont été sus depuis. On avait
+conduit le prince dans un des fossés du château; quand on lui avait
+proposé un mouchoir, il le repoussa dignement, et s'adressant aux
+gendarmes: «Vous êtes Français, leur dit-il, vous me rendrez bien au
+moins le service de ne point me manquer.» Il remit un anneau, des
+cheveux et une lettre pour madame de Rohan; Savary montra le tout à
+madame Bonaparte. La lettre était ouverte, courte et affectueuse. Je ne
+sais si les dernières intentions de ce malheureux prince auront été
+exécutées.
+
+«Après sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses
+vêtements, sa montre, et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y
+toucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir périr de pareils
+hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à
+retrouver mon sang-froid.»
+
+Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un
+souvenir, et qui ne voyait guère dans le duc d'Enghien qu'un
+conspirateur contre les jours de son maître, des généraux, dont je
+n'écrirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que
+madame Bonaparte, toujours un peu effrayée dès qu'on parlait haut et
+fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en répétant cette phrase si
+complètement déplacée: «Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me
+donne envie de pleurer.»
+
+Dans la matinée, il vint une foule de monde, les consuls, les ministres,
+Louis Bonaparte et sa femme; le premier renfermé dans un silence qui
+paraissait désapprobateur, madame Louis effarouchée, n'osant point
+sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser. Les femmes encore
+plus que le reste étaient absolument soumises à la puissance magique de
+ce mot sacramentel de Bonaparte: _Ma politique_. C'est avec ce mot qu'il
+écrasait la pensée, les sentiments, même les impressions, et quand il le
+prononçait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'eût
+osé l'interroger sur ce qu'il voulait dire.
+
+Mon mari vint aussi le matin; sa présence soulagea la terrible
+oppression qui m'étouffait. Il était abattu et affligé comme moi.
+Combien je lui sus gré de ne pas penser à me donner le moindre avis sur
+l'attitude composée qu'il fallait prendre dans cette occasion! Nous nous
+entendîmes dans toutes nos souffrances. Il me conta qu'on était
+généralement révolté à Paris, et que les chefs du parti jacobin
+disaient: «Le voilà des nôtres.» Il ajouta ces paroles, que je me suis
+souvent rappelées depuis: «Voilà le consul lancé dans une route où, pour
+effacer ce souvenir, il sera souvent forcé de laisser de côté l'utile,
+et de nous étourdir par l'extraordinaire.» Il dit aussi à madame
+Bonaparte: «Il vous reste un conseil important à donner au premier
+consul: il n'a pas un moment à perdre pour rassurer l'opinion, qui
+marche vite à Paris. Il faut au moins qu'il prouve que ceci n'est point
+la suite d'un caractère cruel qui se développe, mais d'un calcul dont il
+ne m'appartient pas de déterminer la justesse, et qui doit le rendre
+bien circonspect.»
+
+Madame Bonaparte apprécia ce conseil. Elle le reporta à son époux, qui
+se trouva très disposé à l'entendre, et qui répondit par ces deux mots:
+_C'est juste_. En la rejoignant avant le dîner, je la trouvai dans la
+galerie avec sa fille, et M. de Caulaincourt, qui venait d'arriver. Il
+avait surveillé l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je
+reculai dès que je l'aperçus. «Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous
+allez me détester, et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le
+suis beaucoup. Pour prix de mon dévouement le consul vient de me
+déshonorer. J'ai été indignement trompé, me voilà ainsi perdu.» Il
+pleurait en parlant, et me fit pitié.
+
+Madame Bonaparte m'a assuré qu'il avait parlé du même ton au premier
+consul, et je l'ai vu longtemps conserver un visage sévère et irrité
+devant lui. Le premier consul lui faisait des avances, il les
+repoussait. Il lui étalait ses desseins, son système, il le trouvait
+raide et glacé; de brillants dédommagements lui furent offerts, et
+furent d'abord refusés. Peut-être eussent-ils dû l'être toujours.
+
+Cependant l'opinion publique se dressa contre M. de Caulaincourt; chez
+certaines gens, elle ménageait le maître pour écraser l'aide de camp.
+Cette inégalité de démonstrations l'irrita; il eût baissé la tête
+devant un blâme indépendant, qui devait être au moins partagé. Mais
+quand il vit qu'on était déterminé à épuiser les affronts sur lui, pour
+acquérir encore le droit de caresser le vrai coupable, il conçut un
+souverain mépris des hommes et consentit à les obliger au silence en se
+plaçant aussi à un degré de puissance qui pouvait leur imposer. Son
+ambition et Bonaparte justifièrent cette disposition. «Ne soyez point
+insensé, lui disait ce dernier. Si vous pliez devant les coups dont on
+veut vous frapper, vous serez assommé; on ne vous saura nul gré de votre
+tardive opposition à mes volontés, et on vous blâmera d'autant plus
+qu'on n'aura point à vous craindre.» À force de revenir sur de pareils
+raisonnements, et en n'épargnant aucun moyen de consoler, caresser et
+séduire M. de Caulaincourt, Bonaparte, parvint à calmer le ressentiment
+très réel qu'il éprouvait, et peu à peu l'éleva près de lui à de très
+grandes dignités. On peut blâmer plus ou moins la faiblesse qu'eut M. de
+Caulaincourt de pardonner la tache ineffaçable que le premier consul
+grava sur son front; mais on lui doit cette justice, qu'il ne fut jamais
+près de lui ni aveugle, ni bas courtisan, et qu'il demeura dans le
+petit nombre de ses serviteurs qui ne négligèrent point l'occasion de
+lui dire la vérité[43].
+
+Avant le dîner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortèrent fort à garder
+la meilleure contenance que je pourrais. La première me dit que, dans la
+matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi
+cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j'avais pleuré, il
+lui avait dit: «C'est tout simple, elle fait son métier de femme; vous
+autres, vous n'entendez rien à mes affaires; mais tout se calmera, et
+l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.»
+
+ [Note 43: M. de Caulaincourt a conservé toute sa vie les
+ mêmes sentiments, et il jugeait très sévèrement la politique
+ et la personne de celui dont il s'employa souvent à conjurer
+ les fatales volontés. Mon père tenait de M. Mounier, fils du
+ célèbre membre des assemblées de la Révolution, avec lequel
+ il était fort lié dans sa jeunesse, que dans la campagne de
+ 1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant
+ l'empereur avec une partie de son état-major et de sa maison,
+ vit un obus labourer la terre à côté de Napoléon. Il poussa
+ son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant
+ qu'il était en lui, des éclats qui heureusement
+ n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au
+ quartier-général lui parlait de cet acte de dévouement par
+ lequel il avait si simplement exposé sa vie pour sauver son
+ maître: «Il est vrai, répondit le duc de Vicence, et pourtant
+ je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet
+ homme-là mourait sur le trône.» (P. R.)]
+
+Enfin, l'heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine,
+il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugène de Beauharnais,
+M. de Caulaincourt et le général Hullin[44]! La vue de cet homme me
+troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la
+veille, une extrême impassibilité[45]. Je crois en vérité qu'il ne
+pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévouement, en
+présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a
+vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l'argent le
+funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de
+dire, en voyant Hullin: «Sa présence m'importune, je n'aime point ce
+qu'il me rappelle.»
+
+ [Note 44: Alors commandant de Paris.]
+
+ [Note 45: On m'a assuré, depuis, qu'il avait été fort
+ affligé.]
+
+Le consul passa de son cabinet à table; il n'affectait point de gaieté
+ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans
+une rêverie profonde; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait
+se lever de table, tout à coup, le consul, répondant à ses pensées,
+prononça ces paroles d'une voix sèche et rude: «Au moins ils verront ce
+dont nous sommes capables, et dorénavant, j'espère, on nous laissera
+tranquilles.» Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec
+sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais
+tristement à l'écart, abattue, malade, et sans volonté ni pouvoir de
+dire un mot.
+
+Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi[46],
+accompagnés de M. de Fontanes[47]. Lucien alors était brouillé avec son
+frère par suite du mariage qu'il avait contracté avec madame Jouberthon;
+il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter
+la France. Dans la soirée, on vit arriver Murat, le préfet de police
+Dubois, les conseillers d'État, etc. Les visages des arrivants étaient
+tous composés. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et
+lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout
+en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle à l'autre du salon. Il
+entreprit d'abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié
+historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à
+l'histoire ayant été prononcés, lui donnèrent occasion de développer son
+opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de
+l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait
+à tous les détrônements de quelque genre qu'ils fussent, même à ceux des
+admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait
+toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur
+d'Henri IV: «Il manquait, disait-il, de gravité. C'est une affectation
+qu'un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il?
+rappeler à ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel
+contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai
+toujours trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut
+Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» Il ajouta que Louis XIV
+avait mieux connu les Français que Henri IV; mais il se hâta de le
+représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se
+livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa
+pensée sur quelques généraux de Louis XIV, et sur la science militaire
+en général.
+
+ [Note 46: M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et
+ absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la
+ passion du violon et en jouait toute la journée.]
+
+ [Note 47: M. de Fontanes fut nommé dans ce temps
+ président du Corps législatif, et plus tard président
+ perpétuel.]
+
+«La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les
+chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque
+mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut
+pas se tromper, et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout
+changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que
+dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et
+certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui
+donne une existence à ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours
+un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les
+hommes supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la
+méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé
+s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y
+livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l'ont le mieux apprécié.
+Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout; il n'a livré que
+des combats, et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. C'est un peu
+par démocratie qu'on a tant vanté Catinat; j'ai, pour mon compte,
+remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa
+réputation comme ils l'ont voulu, et cela a été d'autant plus facile
+qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens médiocres portés à
+une certaine évidence par des circonstances qu'ils n'ont pas créées.
+Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il
+faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer
+au-dessus de l'événement qu'on a causé. Par exemple, César a eu dans
+plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que
+lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me
+sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-même n'explique rien; il
+conclut de certains résultats sans indiquer les routes qui ont été
+suivies; il est, je crois, habile écrivain, mais rarement homme d'État.
+Il nous peint Néron comme un tyran exécrable, et puis nous dit, presque
+en même temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut à brûler Rome, que
+le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi,
+nous sommes un peu dupes dans nos croyances des écrivains qui nous ont
+fabriqué l'histoire au gré de la pente naturelle de leur esprit. Mais
+savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi
+de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le
+mieux su leur métier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se
+retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il était
+sec et personnel; mais, après tout, un homme d'État est-il fait pour
+être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique,
+toujours seul d'un côté avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle
+de sa politique; il doit seulement avoir égard à ce qu'elle ne
+grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec
+attention, il faut qu'il soit attentif à remuer également les fils qu'il
+a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attelé de chevaux
+inégaux; jugez donc s'il doit s'amuser à ménager certaines convenances
+de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il
+considérer les liens du sang, les affections, les puérils ménagements de
+la société? Et dans la situation où il se trouve, que d'actions séparées
+de l'ensemble et qu'on blâme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand
+oeuvre que tout le monde n'aperçoit pas! Un jour elles termineront la
+création du colosse immense qui fera l'admiration de la postérité.
+Malheureux que vous êtes! Vous retiendrez vos éloges parce que vous
+craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous
+l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les
+Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre
+imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages
+que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des
+politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils
+sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions,
+car ils vont jusqu'à en calculer les effets.»
+
+On peut voir par cette espèce de _manifeste_ la nature des opinions de
+Bonaparte, et encore comme une de ses idées en enfantait une autre quand
+il se livrait à la conversation. Il arrivait quelquefois qu'il
+discourait avec moins de suite, parce qu'il tolérait assez bien les
+interruptions, mais, ce jour-là, les esprits semblaient glacés en sa
+présence, et personne n'osait saisir certaines applications qu'il était
+pourtant visible qu'il avait offertes lui-même.
+
+Il n'avait pas cessé d'aller et de venir en parlant ainsi pendant près
+d'une heure. Ma mémoire a laissé échapper beaucoup d'autres choses qu'il
+dit encore. Enfin, interrompant tout à coup le cours de ses idées, il
+ordonna à M. de Fontanes de lire des extraits de la correspondance de
+Drake, dont j'ai déjà parlé, extraits qui étaient tous relatifs à la
+conspiration.
+
+Quand la lecture fut finie: «Voilà des preuves, dit-il, qu'on ne peut
+récuser. Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer
+la Révolution dans ma personne; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai
+montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un
+autre, il a fallu le traiter comme un autre. Du reste, tout cela était
+ourdi sans précaution, sans connaissance du terrain; quelques
+correspondants obscurs, quelques vieilles femmes crédules ont écrit, on
+les a crus; les Bourbons ne verront jamais rien que par l'Oeil-de-Boeuf,
+et sont destinés à de perpétuelles illusions. Les Polignac ne doutaient
+pas que toutes les maisons de Paris ne fussent ouvertes pour les
+recevoir, et, arrivés ici, aucun noble n'a voulu les accueillir. Tous
+ces insensés me tueraient qu'ils ne l'emporteraient point encore; ils ne
+mettraient à ma place que les jacobins irrités. Nous avons passé le
+temps de l'étiquette; les Bourbons ne savent point s'en départir; si
+vous les voyez rentrer, je gage que c'est la première chose dont ils
+s'occuperaient. Ah! c'eût été différent si on les avait vus comme Henri
+IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussière. On
+ne reprend point un royaume avec une lettre datée de Londres et signée
+_Louis_. Et cependant une telle lettre compromet des imprudents que je
+suis forcé de punir, et qui me font une sorte de pitié. J'ai versé du
+sang, je le devais, j'en répandrai peut-être encore, mais sans colère,
+et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de
+la médecine politique. Je suis l'homme de l'État, je suis la Révolution
+française, je le répète, et je la soutiendrai.»[48]
+
+Après cette dernière déclaration, Bonaparte nous congédia tous; chacun
+se retira sans oser se communiquer ses idées, et ainsi se termina une si
+fatale journée.
+
+ [Note 48: Le meurtre du duc d'Enghien est l'inépuisable
+ sujet des controverses entre les adversaires de l'Empire et
+ les défenseurs de Napoléon. Mais les dernières et les plus
+ sérieuses publications des historiens et des auteurs de
+ mémoires ne sont en rien contradictoires avec ce récit qui a
+ d'ailleurs tous les caractères de la sincérité et de la
+ vérité. Le premier consul a conçu et ordonné l'attentat,
+ Savary et la commission militaire l'ont exécuté, M. de
+ Caulaincourt en a été l'intermédiaire inconscient. On peut
+ trouver toutes les pièces du procès dans un livre intitulé:
+ _Le duc d'Enghien, d'après les documents historiques, par L.
+ Constant_, in-8, Paris, 1869. Voici toutefois un passage des
+ _Mémoires d'Outre-tombe_, par Chateaubriand, qu'il me paraît
+ intéressant de citer ici, quoique ce livre ne soit point le
+ meilleur de son auteur, et ne mérite pas une confiance
+ absolue. Pourtant la démission que donna le lendemain du
+ crime M. de Chateaubriand lui fait justement honneur. «Il y
+ eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc
+ d'Enghien. Cambacérès, dans ses mémoires inédits, affirme, et
+ je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais en
+ racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.
+ Du reste, le _Mémorial de Sainte-Hélène_ nie les
+ sollicitations de miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été
+ exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la
+ grâce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son
+ mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de
+ ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers
+ composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine
+ ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait
+ être jugé; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis
+ à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Ce ne
+ fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme: «Le duc
+ d'Enghien est fusillé.» Les mémoires de madame de Rémusat,
+ que j'ai connue, étaient extrêmement curieux sur l'intérieur
+ de la cour impériale. L'auteur les a brûlés pendant les
+ Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau; ce ne sont plus que
+ des souvenirs reproduits sur des souvenirs; la couleur est
+ affaiblie, mais Bonaparte y est toujours montré à nu, et jugé
+ avec impartialité.» (P. R.)]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+(1804.)
+
+
+Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
+premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de
+Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet
+d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.
+
+
+Le premier consul n'épargna rien pour rassurer les inquiétudes qui
+s'élevèrent à la suite de cet événement. Il s'aperçut que sa conduite
+avait remis en question le fond de son caractère, et il s'appliqua, dans
+ses discours au conseil d'État, et aussi avec nous tous, à montrer que
+la politique seule et non la violence d'une passion quelconque avait
+causé la mort du duc d'Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l'ai
+dit, la véritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il
+me témoigna une sorte d'indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes
+idées. Quel pouvoir, même de persuasion, exercent sur nous les
+souverains! De quelque nature qu'ils soient, nos sentiments et, pour
+tout dire, notre vanité aussi, tout s'empresse au-devant de leurs
+moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore
+gagnée peu à peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je
+m'écriais:
+
+ Plût à Dieu que ce fût le dernier de ses crimes!
+
+Cependant nous revînmes à Paris, et alors je reçus de nouvelles et
+pénibles impressions de l'état où je trouvai les esprits. Il me fallait
+baisser la tête devant ce que j'entendais dire, et me borner à rassurer
+ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un règne qui
+serait désormais souvent ensanglanté, et, quoiqu'il fût, au fond, bien
+difficile d'exagérer les impressions qu'avait dû produire un tel crime,
+cependant l'esprit de parti poussait si loin les choses qu'avec l'âme
+profondément froissée, je me trouvais obligée quelquefois d'entreprendre
+une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu'elle
+s'adressait à des gens déterminés.
+
+J'eus une scène assez vive, entre autres, avec madame de***, cousine de
+madame Bonaparte. Elle était de ces personnes qui n'allaient point le
+soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort
+distinctes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs
+souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez madame Bonaparte le matin,
+et échapper toujours à l'obligation de reconnaître la puissance qui
+habitait le premier étage.
+
+Elle était femme d'esprit, vive, assez exaltée dans ses opinions. Je la
+trouvai, un jour, chez madame Bonaparte, qu'elle avait effrayée par la
+véhémence de son indignation; elle m'attaqua avec la même chaleur et
+nous plaignit l'une et l'autre «de la chaîne qui nous liait,
+disait-elle, à un véritable tyran». Elle poussa les choses si loin que
+j'essayai de lui faire voir qu'elle agitait sa cousine un peu plus qu'il
+ne fallait. Mais, dans sa violence, elle tomba sur moi, et m'accusa de
+ne pas assez sentir l'horreur de ce qui venait de se passer: «Quant à
+moi, me disait-elle, tous mes sens sont si révoltés que, si votre consul
+entrait dans cette chambre, à l'instant vous me verriez le fuir, comme
+on fuit un animal venimeux.--Eh! madame, lui répondis-je (et je ne
+croyais pas alors mes paroles aussi prophétiques), retenez des discours
+dont il vous arrivera peut-être un jour d'être assez embarrassée.
+Pleurez avec nous, mais songez que le souvenir de certaines paroles
+prononcées dans le moment où l'on est si fortement animé complique
+souvent par la suite quelques-unes de nos actions. Aujourd'hui, j'ai
+devant vous des apparences de modération qui vous irritent, et peut-être
+que mes impressions dureront plus que les vôtres.» En effet, quelques
+mois après, madame de*** était dame d'honneur de sa cousine, devenue
+impératrice.
+
+Hume dit quelque part que Cromwell, ayant établi autour de lui comme un
+simulacre de royauté, se vit promptement aborder par cette classe de
+grands seigneurs qui se croient obligés d'habiter les palais dès qu'on
+en rouvre les portes. De même, le premier consul, en prenant les titres
+du pouvoir qu'il exerçait réellement, offrit à la conscience des anciens
+nobles une justification que la vanité saisit toujours avec
+empressement; car le moyen de résister à la tentation de se replacer
+dans le rang que l'on se sent fait pour occuper? Ma comparaison sera
+bien triviale, mais je la crois juste: Il y a dans le caractère des
+grands seigneurs quelque chose du chat qui demeure attaché à la même
+maison, quel que soit le propriétaire qui vient l'habiter. Enfin,
+Bonaparte, couvert du sang du duc d'Enghien, mais devenu empereur,
+obtint de la noblesse française ce qu'il eût en vain demandé tant qu'il
+fut consul, et, quand plus tard il soutenait à l'un de ses ministres que
+ce meurtre était un crime et point une faute, «car, ajoutait-il, les
+conséquences que j'ai prévues sont toutes arrivées,» peut-être, en ce
+sens, avait-il raison.
+
+Et pourtant, en regardant les choses d'un peu plus haut, les
+conséquences de cette action ont été plus étendues qu'il ne l'a cru.
+Sans doute il a réussi à amortir la vivacité de certaines opinions,
+parce qu'une foule de gens renoncent à sentir là où il n'y a plus à
+espérer; mais, comme disait M. de Rémusat, il fallait qu'à la suite de
+l'odieux que son crime répandit sur lui, il nous détournât de ce
+souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposèrent silence à
+tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l'obligation d'un
+succès constant; car le succès seul pouvait le justifier. Et, si nous
+voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forcé
+de se jeter depuis lors, nous conclurons qu'une noble et pure politique,
+qui a pour base la prospérité de l'humanité et l'exercice de ses droits,
+est encore, est toujours la voie la plus commode à suivre pour un
+souverain.
+
+Bonaparte a réussi, par la mort du duc d'Enghien, à compromettre, nous
+d'abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation entière et
+toute l'Europe. On s'est lié à son sort, il est vrai, c'était un grand
+point pour lui; mais, en nous flétrissant il perdait ses droits au
+dévouement qu'il eût réclamé en vain dans ses malheurs. Comment eût-il
+pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus
+nobles sentiments de l'âme? Hélas! j'en juge par moi-même. À dater de
+cette époque, j'ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que
+je portais, et ce sentiment secret, que j'étouffais plus ou moins bien
+par intervalles, plus tard m'est devenu commun avec le monde entier.
+
+À son retour à Paris, le premier consul fut frappé d'abord de l'effet
+qu'il avait produit; il s'aperçut que les sentiments vont un peu moins
+vite que les opinions, et que les visages avaient changé d'expression en
+sa présence. Fatigué d'un souvenir qu'il aurait voulu rendre ancien dès
+les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d'user
+promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public,
+quoiqu'un certain nombre de gens lui conseillassent d'attendre un peu.
+«Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il
+demeurera nouveau tant qu'il restera quelque chose à éprouver. En ne
+changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer
+l'importance des circonstances.» Il fut donc résolu qu'il irait à
+l'Opéra. Ce jour-là j'accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait
+immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne
+point attendre qu'elle fût arrivée pour franchir rapidement les
+escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s'arrêta dans
+un petit salon qui la précédait et donna à madame Bonaparte le temps de
+le rejoindre. Elle était fort tremblante, et lui très pâle; il nous
+regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment
+nous pensions qu'il serait reçu. Il s'avança enfin de l'air de quelqu'un
+qui marche au feu d'une batterie. On l'accueillit comme de coutume, soit
+que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change
+point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d'avance
+quelques précautions. Je craignais fort qu'il ne fût pas applaudi, et
+lorsque je vis qu'il l'était, j'éprouvai cependant un serrement de
+coeur.
+
+Il ne demeura que peu de jours à Paris; il alla s'établir à Saint-Cloud,
+et je crois bien que, dès ce moment, il détermina l'exécution de ses
+projets de royauté. Il sentit la nécessité d'imposer à l'Europe une
+puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par
+des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre
+avec tous les partis, il pensa qu'il lui serait facile de montrer à
+découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de
+précautions. Il commença par obtenir du Corps législatif assemblé une
+levée de soixante mille hommes, non qu'on en eût besoin pour la guerre
+avec l'Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu'il
+fallait se donner une attitude imposante à l'instant où on allait
+frapper l'Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait
+d'être terminé, c'était une oeuvre importante qui méritait, disait-on,
+l'approbation générale. Les tribunes des trois corps de l'État
+retentirent à cette occasion de l'éloge de Bonaparte. M. Marcorelle,
+député du Corps législatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours
+après la mort du duc d'Enghien, qui fut accueillie avec acclamations.
+Il proposa que le buste du premier consul décorât la salle des séances.
+«Qu'un acte éclatant de notre amour, dit-il, annonce à l'Europe que
+celui qu'ont menacé les poignards de quelques vils assassins est l'objet
+de notre affection et de notre admiration!» De nombreux applaudissements
+répondirent à ces paroles.
+
+Peu de jours après, Fourcroy, conseiller d'État, vint porter la parole
+au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la
+maison de Bourbon en les appelant: «Les membres de cette famille
+dénaturée qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir
+régner sur elle.» Et il ajouta qu'il fallait les menacer de mort, s'ils
+voulaient souiller de leur présence le sol de la patrie.
+
+Cependant l'instruction du grand procès se continuait avec soin; chaque
+jour on arrêtait, soit en Bretagne, soit à Paris, des chouans qui se
+rattachaient à cette conspiration, et l'on avait déjà interrogé
+plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers,
+disait-on, répondaient avec fermeté. Le dernier paraissait abattu; il ne
+sortait rien de net de ces interrogatoires.
+
+Un matin, on trouva le général Pichegru étranglé dans sa prison. Cet
+événement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l'attribuer au désir
+de se défaire d'un ennemi redoutable. La détermination de son caractère,
+disait-on, l'aurait porté, au moment où la procédure fût devenue
+publique, à des paroles animées qui auraient produit un effet fâcheux.
+Il eût peut-être excité un parti en sa faveur; il eût déchargé Moreau,
+dont il était déjà si difficile de prouver juridiquement la culpabilité.
+Voilà quels motifs on donnait à cet assassinat. D'un autre côté, les
+partisans de Bonaparte disaient: «Personne ne doute que Pichegru ne soit
+venu à Paris pour y exciter un soulèvement; lui-même ne le nie pas, ses
+aveux auraient convaincu les incrédules; son absence, lors des
+interrogatoires, nuira à la clarté qu'il serait désirable de répandre
+sur tout ce procès.»
+
+Une fois, plusieurs années après, je demandais à M. de Talleyrand ce
+qu'il pensait de la mort de Pichegru: «Qu'elle est arrivée, me dit-il,
+bien subitement et bien à point.» Mais, à cette époque, M. de Talleyrand
+était brouillé avec Bonaparte et il ne négligeait aucune occasion de
+lancer sur lui toute espèce d'accusation. Je suis donc bien loin de
+rien affirmer par rapport à cet événement. On n'en parla point à
+Saint-Cloud, et chacun s'abstint de l'ombre d'une réflexion.
+
+Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la
+France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec
+madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n'avait pu rompre, les avait
+séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses
+grands projets, fit une dernière tentative; mais Lucien demeura
+inébranlable. On lui étala en vain l'élévation prochaine de la famille,
+on lui parla d'un mariage avec la reine d'Étrurie[49]; l'amour fut le
+plus fort, et il refusa tout. Il s'ensuivit une scène violente, une
+rupture complète, et l'exil de Lucien du sol français.
+
+Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul
+livré à l'une de ces émotions rares dont j'ai parlé plus haut, où il
+paraissait vraiment attendri.
+
+ [Note 49: La Toscane avait été, après le traité de
+ Lunéville (1801), érigée en royaume d'Étrurie, et donnée au
+ fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve,
+ Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne, lui succéda
+ jusqu'en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé à
+ l'Empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de madame
+ Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane.
+ (P. R.)]
+
+C'était à Saint-Cloud, vers la fin d'une soirée. Madame Bonaparte, seule
+avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l'issue de cette
+dernière conférence entre les deux frères. Elle n'aimait pas Lucien,
+mais elle eût désiré qu'il ne se passât rien d'éclatant dans la famille.
+Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air était abattu, il se
+laissa tomber sur un fauteuil, et s'écria d'un ton fort pénétré: «C'en
+est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma
+présence.» Madame Bonaparte lui faisant quelques représentations: «Tu es
+une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui,» et se levant en même
+temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur
+son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette
+tête dont l'élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste
+dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à
+toutes ses sollicitations, qu'il avait en vain fait parler les menaces
+et l'amitié. «Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa
+famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc
+que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh
+bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de
+tout.»
+
+J'ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les
+larmes aux yeux en parlant, et j'étais tentée de le remercier lorsque je
+le trouvais susceptible d'une émotion un peu pareille à celle des autres
+hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une
+autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de
+madame Bonaparte.
+
+Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer
+l'hérédité, abordait déjà quelquefois la question du divorce. Cependant,
+soit qu'il eût encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que
+ses relations présentes avec l'Europe ne permissent point d'espérer une
+de ces alliances qui auraient fortifié sa politique, il parut pencher
+alors à ne point rompre son mariage, et à adopter le petit Napoléon, qui
+se trouvait en même temps son neveu et son petit-fils.
+
+Sitôt qu'il eut laissé entrevoir ce projet, sa famille éprouva une
+extrême inquiétude. Joseph Bonaparte osa lui représenter qu'il n'avait
+pas mérité d'être dépossédé des droits qu'il allait acquérir, comme
+frère aîné, à la couronne, et il les soutint comme s'ils étaient
+réellement avérés depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction
+irritait toujours, s'emporta, et ne parut que plus décidé dans son plan;
+il le confia à sa femme, qu'il combla de joie, et qui m'en parlait en
+envisageant son exécution comme le terme de ses inquiétudes. Madame
+Louis s'y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n'avait pas la
+moindre ambition, et même elle ne pouvait se défendre de craindre que
+cette élévation n'attirât quelque danger sur la tête de son enfant. Un
+jour, le consul, entouré de sa famille, tenant le jeune Napoléon sur ses
+genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces
+paroles: «Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un
+jour?--Et Achille[50]? dit aussitôt Murat qui se trouvait présent.--Ah!
+Achille, répondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat.» Cette réponse
+blessa profondément madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas
+semblant de s'en apercevoir, et piqué intérieurement de l'opposition de
+ses frères qu'il croyait, avec raison, excitée surtout par elle,
+Bonaparte, continuant d'adresser la parole à son petit-fils: «En tout
+cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux
+vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins.»
+
+ [Note 50: Achille était fils aîné de Murat.]
+
+On conçoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables
+discours. Louis Bonaparte fut dès lors environné de sa famille; on lui
+rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de
+son fils; on lui représenta qu'il ne devait point sacrifier les intérêts
+des siens à celui d'un enfant qui d'ailleurs appartenait à moitié aux
+Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n'était pas si peu capable
+d'ambition qu'on l'a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph,
+demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu'on
+voulait lui imposer: «Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cède à
+mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d'être
+déshérité? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le
+vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne,
+indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant
+qu'avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y
+consentirai jamais, et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer
+dans votre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant
+mon fils, je quitterai la France, j'emmènerai Napoléon, et nous verrons
+si tout publiquement vous oserez ravir un enfant à son père!»
+
+Il fut impossible au premier consul, malgré tout son pouvoir, de vaincre
+cette résistance; il s'emporta inutilement, il lui fallut céder de peur
+d'un éclat fâcheux et presque ridicule, car c'eût été ridicule sans
+doute de voir toute cette famille se disputer d'avance une couronne que
+la France n'avait point encore précisément donnée. On étouffa tout ce
+bruit, et Bonaparte fut obligé de rédiger son hérédité, et la
+possibilité de l'adoption qu'il se réserva, dans les termes qu'on trouve
+dans le décret relatif à l'élévation du consul à l'Empire.
+
+Ces discussions animèrent, comme on peut le croire, la haine qui
+existait déjà entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les
+envisagèrent comme la suite d'une intrigue de madame Bonaparte. Louis se
+montra encore plus sévère que par le passé dans la défense qu'il
+renouvela à sa femme d'avoir aucune relation intime avec sa mère: «Si
+vous suivez ses intérêts aux dépens des miens, lui disait-il durement,
+je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai
+de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite éloignée dont
+aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du
+malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre
+famille. Et surtout, gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux
+oreilles de mon frère! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon
+courroux.»
+
+Madame Louis pliait la tête comme une victime devant une pareille
+violence. Elle était grosse à cette époque; le chagrin et l'inquiétude
+altérèrent sa santé, qui dès lors ne se remit plus. On vit disparaître
+sa fraîcheur, qui était le seul agrément de son visage. Elle avait une
+gaieté naturelle qui s'effaça pour toujours. Silencieuse, craintive,
+elle se gardait de confier ses peines à sa mère dont elle craignait
+l'indiscrétion et la vivacité. Elle ne voulait pas non plus irriter le
+premier consul. Celui-ci lui savait gré de sa réserve, car il
+connaissait son frère, et devinait les souffrances qu'elle avait à
+supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, échapper aucune occasion de
+témoigner l'intérêt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce
+et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis là ne
+ressemble guère à l'opinion qui s'est malheureusement établie sur cette
+femme infortunée; mais ses vindicatives belles-soeurs n'ont jamais cessé
+de la flétrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le
+nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu à peu de la haine
+qu'inspirait le despotisme impérial par une sorte de mépris partiel
+répandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit
+volontiers tous les bruits qui furent habilement lancés contre madame
+Louis. Son époux, irrité de plus en plus par les chagrins qu'il lui
+causait, s'avouant qu'il ne pouvait être aimé après la tyrannie qu'il
+exerçait, jaloux par orgueil, défiant par caractère, aigri par les
+habitudes d'une mauvaise santé, personnel à l'excès, fit peser sur elle
+toutes les sévérités du despotisme conjugal. Elle était environnée
+d'espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu'ouvertes; ses
+tête-à-tête, même avec des femmes, inspiraient de l'ombrage, et quand
+elle se plaignait de cette rigueur insultante: «Vous ne pouvez pas
+m'aimer, lui disait-il, vous êtes femme, par conséquent un être tout
+formé de ruse et de malice. Vous êtes la fille d'une mère sans morale:
+vous tenez à une famille que je déteste; que de motifs pour moi de
+veiller sur toutes vos actions!»
+
+Madame Louis, de qui j'ai tenu ces détails bien longtemps après, n'avait
+de consolation que dans l'amitié de son frère dont les Bonapartes,
+quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite.
+Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne
+montrant aucune ambition, se tenant à l'écart de toutes les intrigues,
+faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne
+pouvait parvenir à l'atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se
+passait dans l'intérieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnément,
+et ne confiait qu'à lui ses chagrins dans les courts moments où la
+jalouse surveillance de Louis leur permettait d'être ensemble.
+
+Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à
+l'électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en
+France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté,
+ainsi que sir Spencer Smith envoyé d'Angleterre près de la cour de
+Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la
+chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de
+Drake. Le chancelier de l'échiquier répondit qu'il n'avait été donné à
+cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et
+qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait répondu aux
+informations qu'on lui avait demandées.
+
+À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M.
+de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement
+monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de
+roi. Il m'a avoué depuis que le titre d'empereur l'avait dès lors
+effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce
+qui flattait l'imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de
+Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de
+Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le
+plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui
+dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier
+consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt
+Berthier, charmé d'avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet
+agréable, s'avance près de lui à l'autre bout de la pièce où nous étions
+tous; je m'éloignai un peu, parce que je prévoyais l'orage. Berthier
+commence son petit compliment; mais, au mot de _roi_, les yeux de
+Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le
+pousse devant lui jusqu'à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a
+conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois ne vous
+chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda
+tout confus qu'il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette
+mauvaise plaisanterie.»
+
+Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait
+la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de
+sénateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat,
+pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un
+empereur, et que l'Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon
+Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hérédité,
+disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extérieur, et
+au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux.
+Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une
+commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer
+hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu'il
+avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l'Empire, sans
+aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l'empereur,
+s'il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d'Amérique, et
+ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du traité d'Amiens; que
+les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les
+nations que ceux de la liberté, et qu'avant d'aplanir la route à ce
+despotisme d'autant plus dangereux qu'il était appuyé sur des succès
+militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le
+réprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis
+aux voix et adopté.
+
+Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout
+préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le
+Sénat avait prévenu ce vote, et qu'il le prendrait en considération.
+Dans la même séance, on décida qu'on porterait le projet de voeu et la
+réponse du vice-président au premier consul.
+
+Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans
+autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à
+venir de la France. On peut voir dans le _Moniteur_ sa réponse à cette
+adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout
+entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14
+juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la
+liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.»
+En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial,
+«dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que
+Napoléon Bonaparte soit chargé».
+
+Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut
+celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris
+et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein
+d'abord[51], et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du
+général Ney[52]. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet
+exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps
+législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se
+trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.
+
+ [Note 51: Le général Klein épousa, depuis, la fille de la
+ comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et
+ conservé pair de France par le roi.]
+
+ [Note 52: Depuis le maréchal Ney.]
+
+On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château
+de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le
+refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant
+elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il
+demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères,
+et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux
+ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce.
+Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame
+Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable
+douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point
+d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et
+la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération
+d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de
+Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames
+Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer,
+cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets
+du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il
+n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles
+éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans
+leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.
+
+Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait
+en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui
+donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore
+toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier
+consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que
+ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais
+qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui
+s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de
+prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions
+à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je
+ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard
+ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à
+pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu
+l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima
+mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de
+force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais
+disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais
+immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le
+passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui
+savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon
+après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque
+besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès.
+Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui,
+séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à
+cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En
+même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun
+des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du
+prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux
+par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé,
+n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui
+alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un
+jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui
+plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru
+nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me
+racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il
+lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je
+n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du
+soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la
+vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de
+l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus
+d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu
+cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec
+une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer
+par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté
+avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.»
+
+On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel
+était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères
+des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette
+facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de
+raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation
+personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de
+soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs
+qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son
+avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un
+long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est
+venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant
+de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons
+payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver
+aussi longtemps qu'il leur fut possible.
+
+Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès,
+président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et
+escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours
+convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté.
+Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le
+Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à
+son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce
+ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle
+était appelée.
+
+En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le
+grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte;
+l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun.
+Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre,
+les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les
+préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le
+lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de
+l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.
+
+Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour
+l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette
+adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la
+descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de
+Joseph et de Louis, qui furent créés _princes impériaux_. Le
+sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour
+son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand
+il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de
+sa race.
+
+La liste civile était celle qu'on accordait au roi en 1791, et les
+princes devaient être traités conformément à l'ancienne loi rendue le 20
+décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme
+accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des
+six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient à
+perpétuité, dès l'âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil
+d'État.
+
+Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques
+sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné[53].
+
+ [Note 53: Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à
+ cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna,
+ Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney,
+ Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre:
+ Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.]
+
+Voici la formule du décret:
+
+«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la
+République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut.
+
+»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d'État, a
+décrété, et nous ordonnons ce qui suit:
+
+»La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple
+français:
+
+»Le peuple français veut l'hérédité de la dignité impériale dans la
+descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon
+Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph
+Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le
+sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII.»
+
+Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et,
+comme il fallait penser à tout en même temps, un article du _Moniteur_
+apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'_altesse impériale_,
+aux grands dignitaires celui de _monseigneur_ et d'_altesse
+sérénissime_; que les ministres seraient appelés _monseigneur_ par les
+fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux _monsieur
+le maréchal_.
+
+Ainsi disparut pour tout à fait le titre de _citoyen_ déjà oublié depuis
+longtemps dans le monde, où celui de _monsieur_ avait repris ses droits,
+mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même
+jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les
+ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la première fois, se
+servir du nom de _monsieur_, sans que l'habitude rappelât une seule fois
+sur ses lèvres celui de _citoyen_.
+
+En même temps, on créa les titres des grands officiers de l'Empire, huit
+inspecteurs et colonels généraux d'artillerie, du génie, de cavalerie et
+de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je
+parlerai plus tard.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+(1804.)
+
+
+Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône
+impérial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame
+Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour.
+
+
+L'avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule
+d'impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les
+opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la
+grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s'en étonnèrent point,
+accoutumés qu'ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu'où il
+peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se
+découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu.
+Mais l'échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais
+amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux
+classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de même
+aujourd'hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie
+régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il eût
+reçu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en
+même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme,
+entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorité dont il était facile
+de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient
+pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l'obéissance passive;
+le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps législatif
+silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n'étaient que des
+premiers commis, et l'on prévoyait d'avance que le conseil d'État,
+dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d'où l'on tirerait
+dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires.
+
+Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse
+et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s'imposer à l'empereur en
+instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu'une nation ne
+demande jamais longtemps en vain: l'exercice réglé et légitime de ses
+droits.
+
+Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que
+pour le fond, et s'appuyant sur des théories, qu'on avait déjà tenté de
+pratiquer d'une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité
+de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du
+gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du
+consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils
+crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité
+des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et,
+parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis
+_quelques-uns_, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le
+soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut
+ce qui en aveugla la plus grande partie.
+
+En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper,
+comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu'ils
+n'avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur
+était devenu odieux?
+
+Tant qu'a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son
+autorité consulaire était-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial
+sous un autre nom? N'avait-il pas déjà décidé de la paix et de la
+guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la
+conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des
+affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul
+article qu'il n'eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu'il
+faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et
+comment de sévères républicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre?
+
+Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires,
+effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient
+entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs
+la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu
+l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de
+trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi
+a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit
+empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises
+des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.
+
+On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait
+souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris
+que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter
+qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les
+Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs,
+les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient
+trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du
+moins de ne plus s'abuser[54].
+
+ [Note 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux
+ opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion,
+ l'expérience et les conséquences historiques des événements
+ ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas
+ remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant
+ pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup
+ de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de
+ liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il
+ paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter
+ pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le
+ coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour
+ ce dernier événement, sans accepter dès lors le
+ rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le
+ reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les
+ siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la
+ présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus
+ obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la
+ France n'était plus un État libre, et son chef possédait un
+ pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération
+ d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande
+ différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement
+ l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau
+ d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial,
+ accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les
+ formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se
+ réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir
+ quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé,
+ quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs
+ de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait
+ attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas
+ été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni
+ inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de
+ l'Empire après s'être professé l'ami du consulat.
+ L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des
+ habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient
+ évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles
+ l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et
+ notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être
+ animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni
+ beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni
+ beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes,
+ ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils
+ étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef
+ électif de la République un maître de tous les instants,
+ auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci,
+ la transition à l'Empire était très facile. Mais la France
+ n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses
+ idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le
+ croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on
+ juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction,
+ passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on
+ ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire
+ à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une
+ monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment
+ d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous
+ avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait
+ puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la
+ République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce
+ temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait
+ aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait
+ d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de
+ la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus
+ raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait
+ raison et que la République était le seul gouvernement
+ compatible avec les intérêts et les opinions de la France
+ moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si
+ l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul
+ n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie.
+ Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes
+ gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent
+ employé à faux cette expression, ne détestaient de la
+ Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de
+ l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées
+ sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle
+ était fière du nouvel éclat que les victoires du général
+ Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout
+ ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle
+ n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre
+ nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune
+ fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire,
+ et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu
+ risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut
+ douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude
+ fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au
+ prix de la gloire. (P. R.)]
+
+Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à
+cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle
+devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette
+justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir
+avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques
+entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se
+crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et
+même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur
+était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui,
+pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte
+plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de
+l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et
+si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don
+d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos
+des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.
+
+Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en
+existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait
+exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de
+donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de
+la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre
+prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux
+troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises,
+et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu
+propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait
+cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur
+est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une
+politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est
+donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire,
+dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais
+Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son
+élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell:
+«J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai
+ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution
+inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à
+la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la
+possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits
+qui engagent à jamais les nations.
+
+Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le
+seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine
+d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner
+autour de lui le mot de _liberté_, mais il faut convenir que ces
+individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation,
+pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens
+semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la
+forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse
+secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire
+facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir
+monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques,
+puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun
+privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les
+majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient
+que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant
+qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide
+de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques
+bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les
+prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas,
+nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son
+esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette
+force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire
+cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera
+forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide
+des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur
+âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette
+idée.
+
+Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la
+conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien
+que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait
+nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De
+là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante,
+qu'il ne donnait jamais que le nom de _halte_ à la paix qu'il signait,
+et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice
+de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris
+et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne
+savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les
+prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette,
+mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons
+oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi
+ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement
+impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si
+bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait
+soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le
+temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les
+expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le
+chemin qui doit nous conduire au salut!
+
+Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur
+militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes
+donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour
+retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres
+de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte.
+Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand
+cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun
+se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le
+secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous
+lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de
+toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long
+temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes
+ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous
+aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de
+résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la
+France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance.
+
+La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère,
+c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès.
+Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers
+osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une
+défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un
+homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme
+manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet
+instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il
+détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait
+au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il
+avait à se grandir avec le succès. _Je réussirai!_ C'était le mot
+fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a
+servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition
+particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima
+à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous,
+avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste
+superstition?
+
+Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations
+souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés.
+Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout,
+révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions.
+Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi
+dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il
+faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est
+tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui
+qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et,
+quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons,
+on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous
+proposait, de l'absoudre en cas de succès.
+
+Dès ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps où l'on règne par
+l'amour des peuples est passé, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir
+jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon échange de ce faible
+attachement qu'on désirait lui conserver, contre la crainte réelle
+qu'il inspira. On admira, du moins par l'étonnement, la hardiesse de son
+jeu qu'il mettait à découvert, et lorsque, avec une audace vraiment
+imposante, il s'élança du fossé sanglant de Vincennes jusqu'au trône
+impérial, en s'écriant tout à coup: _J'ai gagné la partie!_ la France
+interdite ne put s'empêcher de répéter ce cri avec lui. C'était tout ce
+qu'il voulait d'elle.
+
+Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur
+(dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner
+quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de
+consul)[55], dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette
+sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon
+mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation.
+Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de
+l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton
+appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un
+canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon
+fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant
+tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc
+d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux
+encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais
+savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut,
+sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de
+se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne
+parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les
+femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout
+gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les
+larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon
+mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous
+prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres,
+vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date
+que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est
+qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre,
+voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces
+fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais
+les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu,
+une fois, me demander de leur part quelle était mon intention.
+L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains
+depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu
+sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé
+que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution.
+Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se
+légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir
+accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement
+au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de
+durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les
+factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et
+on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut
+venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc
+compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en
+pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations
+m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement,
+car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est
+avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais
+avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se
+prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3
+nivôse[56], au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute
+royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu
+droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi
+fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et
+vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point
+susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et
+vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même,
+qui venait bien et dûment pour m'assassiner.
+
+ [Note 55: Cette réflexion paraîtrait étrange si l'on ne
+ se rappelait que ceci a été écrit sous la Restauration, et
+ qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte même
+ n'étaient plus prononcés dans la bonne compagnie. (P. R.)]
+
+ [Note 56: Époque de la machine infernale.]
+
+»Quand on verra le repos suivre cet événement-ci, on ne m'en voudra
+plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action
+politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forcé d'abréger la crise. Ce que
+je viens de faire n'entrait dans mes plans qu'à deux ans d'ici. Je
+comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de
+gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures
+que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorité fussent le
+vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore
+marché ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et
+qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a
+pensé remuer l'Europe; il a donc fallu détromper l'Europe et les
+royalistes. J'avais à choisir entre une persécution de détail, ou un
+grand coup; mon choix ne pouvait pas être douteux. J'ai donc imposé
+silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les
+républicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une
+république sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait
+fonder tranquillement un gouvernement fédératif de vingt millions
+d'hommes. Ceux-là, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit
+nombre, et sans crédit. Vous autres, Français, vous aimez la monarchie,
+c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur
+Rémusat, vous êtes plus à l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez
+_Sire_, et que je vous dis _Monsieur_?» Comme il y avait de la vérité
+dans cette observation, mon mari se mit à rire, et répondit qu'en effet
+le pouvoir souverain paraissait lui aller très bien. «Au fait, reprit
+l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obéirais
+fort mal. Je me souviens que, lors du traité de Campo-Formio, nous nous
+réunîmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure définitivement, dans
+une salle où, selon la coutume autrichienne, on avait élevé un dais et
+figuré le trône de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette
+chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, après, je dis au
+ministre autrichien: «Tenez, avant de commencer, faites ôter ce
+fauteuil, car je n'ai jamais vu un siège plus élevé que les autres sans
+avoir envie aussitôt de m'y placer.»--Vous voyez que j'avais l'instinct
+de ce qui devait m'arriver un jour.
+
+»J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilité pour l'administration de
+la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus.
+Talleyrand voulait que je me fisse _Roi_; c'est le mot de son
+dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur
+sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai;
+et puis le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il
+ferait de moi une espèce d'héritier; je ne veux l'être de personne.
+Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert
+l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en
+vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a déplacé aucun intérêt, et
+qu'elle en éveille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanités en
+haleine à vous autres; la sévérité du gouvernement républicain vous eût
+ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? c'est la vanité.
+Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanité. La liberté est un
+prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content
+d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes
+comme l'abbé Sieyès, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier:
+au despotisme! que mon autorité demeurera toujours populaire. J'ai
+aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi; il serait bien bête, celui
+qui ne saurait pas régner avec cela.»
+
+En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu'à ce moment, il avait été
+fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout était à
+l'unisson d'une simplicité encourageante. Il souriait, nous voyait
+sourire, et s'amusait même des réflexions que nous mêlions à ses
+discours; enfin il nous avait mis tout à fait à l'aise. Mais, comme s'il
+eût tout à coup fini son rôle de _bonhomme_, à l'instant même son visage
+devint grave, il releva son regard sévère, qui semblait toujours
+exhausser sa petite stature, et donna à M. de Rémusat je ne sais plus
+quel ordre insignifiant, avec toute la sécheresse d'un maître absolu qui
+ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande.
+
+Le son de sa voix, si opposé à celui qui m'avait frappé depuis une
+heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirâmes, mon
+mari, qui avait remarqué ce mouvement, me confia qu'il avait reçu la
+même impression que moi. «Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce
+moment d'épanchement ne diminuât quelque chose de la crainte qu'il veut
+toujours inspirer. Il s'est cru obligé, en nous congédiant, de nous
+replacer en présence du _maître_.» Cette observation, vraie et fine, ne
+s'est jamais effacée de ma mémoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, été
+à portée de juger combien elle était fondée sur une vraie connaissance
+du caractère de Bonaparte.
+
+Mais je me suis laissé entraîner par le récit de cette conversation et
+par les réflexions qui l'ont précédée. Revenons au jour qui fit
+Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scènes curieuses qui se
+passèrent sous mes yeux.
+
+J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invitées à dîner avec lui
+dans cette journée. Un moment avant de nous mettre à table, le
+gouverneur du palais, Duroc, vint nous prévenir tous, les uns après les
+autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner à Joseph
+et à Louis Bonaparte, ainsi qu'à leurs femmes. Mesdames Bacciochi et
+Murat paraissaient atterrées de cette différence entre elles et leurs
+belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout à dissimuler son
+mécontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commença,
+sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité.
+Je me souviens qu'à moi seule dans ce moment, je reçus une impression
+profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un
+pressentiment. La journée avait d'abord été belle, mais fort chaude.
+Vers le moment où le Sénat arrivait à Saint-Cloud, le temps se brouilla
+tout à coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de
+tonnerre, et nous fûmes menacés pendant plusieurs heures d'un violent
+orage. Ce ciel noir et chargé, qui semblait peser sur le château de
+Saint-Cloud, me parut comme un triste présage, et j'eus peine à détruire
+la tristesse que j'éprouvais. Quant à l'empereur, il était gai et
+serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que
+le cérémonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impératrice conservait
+toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame
+Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de
+même; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugène de
+Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dégagé de toute
+ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de même du nouveau
+maréchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frère le forçait
+de se contenir; il gardait un silence soucieux.
+
+Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant
+le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit
+l'empereur nommer à plusieurs reprises la _princesse_ Louis, qu'elle ne
+put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres
+d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais
+les larmes la gagnaient toujours.
+
+Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement.
+Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je
+dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure
+contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait
+alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur
+éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils
+étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela
+donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui
+contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre
+âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune
+pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde,
+ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus
+maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque,
+tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée.
+
+L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et
+il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui
+les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée
+me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que
+peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un
+spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée.
+
+Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène
+violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats
+à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où
+nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en
+reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses
+soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères
+d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses,
+déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les
+dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper
+ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions,
+mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi
+notre père.»
+
+L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion.
+Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu
+de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de
+la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir
+et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le
+plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut
+à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa
+entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours
+après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès,
+et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun
+inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une
+dénomination particulière, et nous apprîmes par le _Moniteur_ qu'on leur
+donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale.
+
+Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son
+époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent
+l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon
+le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du
+cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le
+maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte.
+Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de
+l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût
+point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les
+transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut
+vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal
+disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous
+firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'_honneur_ de nous
+dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti
+les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire
+que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa
+cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à
+bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si
+ardemment.
+
+Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour
+jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour
+notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient
+bouleversé la famille impériale.
+
+Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent
+auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On
+y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause
+de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on
+avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse
+conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion
+de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme
+d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque
+temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs
+douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait
+employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire
+conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les
+Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce,
+habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le
+premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette
+cour, quels que fussent leur sexe et leur âge.
+
+Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques
+préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les
+jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée
+de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de
+madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre.
+D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait
+impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu
+l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion
+d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point
+quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte
+de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à
+tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne,
+je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les
+Beauharnais.
+
+Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de
+paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais.
+Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de
+sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son
+tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à
+consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine
+au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez
+naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes
+tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement
+par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me
+trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus
+quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de
+Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu
+pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus
+m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à
+Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas
+princesse.
+
+Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma
+petite ambition; mais cette ambition était modérée, et fort facile à
+contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impératrice, M. de
+Caulaincourt avait répété à mon mari, qu'au moment de l'affermissement
+de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'étaient
+dévoués de si bonne heure à lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette
+assurance, nous ne faisions aucune démarche, et nous avions tort, car
+tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rémusat a toujours été
+étranger à toute espèce d'intrigue; c'est presque un défaut, quand on
+habite une cour. Il y a certaines qualités du caractère qui nuisent
+absolument à l'avancement auprès des souverains. Ceux-ci n'aiment point
+à trouver autour d'eux ces sentiments généreux, et cette philosophie
+dans les opinions, qui sont une marque de l'indépendance de l'âme qu'on
+saura conserver près d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est
+qu'on garde en les servant quelques moyens d'échapper à leur pouvoir.
+Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espèces de
+dévouement, s'aperçut promptement que M. de Rémusat le servirait
+loyalement, mais sans se prêter à tous ses caprices. Cette découverte,
+aidée de quelques circonstances, que je rapporterai à mesure qu'elles se
+présenteront, le dégagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon
+mari près de lui, il l'employa, parce que cela lui était commode, mais
+il ne l'éleva point là où il a porté tant d'autres, parce qu'il
+s'aperçut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un
+homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la délicatesse à
+l'ambition. D'ailleurs, le métier de courtisan était incompatible avec
+les goûts de M. de Rémusat. Il aimait la retraite, les occupations
+graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur étaient
+tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destiné par
+sa place à cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue
+l'étiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlevé à sa
+destinée naturelle par la Révolution qui l'avait tiré de la
+magistrature, il croyait devoir à l'avenir de ses enfants de demeurer
+dans cette situation où les circonstances l'avaient jeté; mais il
+s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il était
+condamné, et il ne se montrait qu'exact, là où il eût fallu être assidu.
+Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tombé, et qu'il vit
+Bonaparte tel qu'il était réellement, l'indignation souleva son âme
+généreuse, et il souffrit beaucoup de se voir précisément attaché au
+service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court à l'avancement
+d'un courtisan comme certaines répugnances morales, qu'il ne s'applique
+point assez à renfermer. Mais, à cette époque, tous ces sentiments
+étaient encore vagues au dedans de nous, et je reviens à ce que je
+disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous
+devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui.
+
+Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver où nous perdîmes de
+notre importance. Bientôt des gens égaux à nous, et presque aussitôt des
+gens supérieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitèrent la
+faveur de faire partie de cette cour; on conçoit qu'on ne dut plus
+mettre autant de prix au dévouement de ceux qui avaient, les premiers,
+ouvert la route. Bonaparte fut réellement flatté des conquêtes qu'il fit
+peu à peu sur la noblesse française. Madame Bonaparte, elle-même, plus
+susceptible d'affection que lui, eut un moment la tête tournée, quand
+elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus
+habiles en intrigue eussent, à cet instant, redoublé d'adresse et
+d'assiduité pour tâcher de garder leur position, que cette foule vaine
+de son importance pressait de tous côtés; mais, loin de là, nous
+cédâmes, nous vîmes des occasions de retrouver quelque liberté, nous en
+profitâmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous
+fait lâcher pied à la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais
+regagner le poste qu'on occupait.
+
+M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte à faire renaître autour de lui
+tous les prestiges de la royauté, l'engagea à contenter avec soin les
+prétentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en
+France n'est satisfaite que lorsqu'elle est préférée. Il fallut donc
+faire briller à ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit
+d'exiger. On était bien sûr de gagner les Montmorency, les Montesquiou,
+etc., en leur promettant que, du jour où ils prendraient rang auprès de
+Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le passé. Il était,
+au fond, difficile que cela fût autrement, une fois qu'on se décidait à
+faire une véritable cour.
+
+Il y a des gens qui ont cru qu'il eût été plus habile à Bonaparte, en
+prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque
+chose de cette apparence simple et austère dont on perdit l'aspect avec
+le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu
+nombreuse, sans luxe, qui se fût ressentie des changements que les
+révolutions avaient apportés dans les idées, eût moins satisfait la
+vanité peut-être, mais eût obtenu une plus véritable considération. Au
+moment dont je parle, on consulta de tous côtés pour savoir de quelle
+manière on décorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait
+environné. Duroc invita M. de Rémusat à donner par écrit ses idées à cet
+égard. Mon mari rédigea un plan sage, mesuré, mais qui fut trouvé trop
+simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner.
+«Il n'y a pas là assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout
+cela ne jetterait point de poudre aux yeux.» Il voulait séduire, pour
+mieux tromper. Se refusant décidément à donner aux Français une
+constitution libre, il fallait qu'il les éblouît, les étourdît par tous
+les moyens à la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans
+l'orgueil, le suprême pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut
+la montre, et de là l'étiquette, les chambellans, qui, dans son idée,
+faisaient encore mieux disparaître le parvenu. Il aimait la pompe, il
+penchait vers un système féodal, tout à fait hors des idées du siècle où
+il vivait, qu'il a pensé établir cependant, mais qui, vraisemblablement,
+n'eût duré que le temps de son règne. On ne peut se représenter tout ce
+qui lui passait par la tête à cet égard: «L'Empire français, disait-il,
+deviendra la mère-patrie des autres souverainetés; je veux que chacun
+des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à
+son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Français ces rois
+viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs
+hommages cette imposante cérémonie.» Ce plan démontrait-il autre chose
+que l'espoir de recréer les grands fiefs, et de ressusciter un
+Charlemagne qui eût exploité, à son profit seulement et pour fortifier
+sa puissance, et les idées despotiques des temps passés, et les
+expériences des temps modernes?
+
+Bonaparte a si souvent répété qu'il était, à lui seul, toute la
+Révolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre
+personne, il en gardait tout ce qu'il était utile de ne pas détruire.
+Quoiqu'il en soit, la maladie de l'étiquette sembla s'être emparée de
+tous les habitants du château impérial de Saint-Cloud. On tira de la
+bibliothèque les énormes règlements de Louis XIV, et on commença à en
+faire des extraits, pour les rédiger à la convenance de la nouvelle
+cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait été
+première femme de chambre de la reine. Elle était personne d'esprit;
+elle tenait une pension où, comme je l'ai déjà dit quelque part, presque
+toutes les jeunes personnes qui paraissaient à cette cour avaient été
+élevées. On la questionna avec détail sur les habitudes intérieures de
+la dernière reine de France; je fus chargée d'écrire sous sa dictée tout
+ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le très gros cahier qui
+résulta de nos entretiens à ceux qu'on lui portait de toutes parts. M.
+de Talleyrand était consulté sur tout. On allait et venait; on s'agitait
+dans une sorte d'incertitude qui avait son agrément, parce que chacun
+s'attendait à monter et à s'élever. Il faut l'avouer franchement, nous
+nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanité est
+ingénieuse dans ses spéculations; les nôtres touchaient à tout.
+
+Quelquefois on était, pour un moment, un peu désenchanté par l'effet
+tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain
+monde. Ceux qui demeuraient étrangers à nos nouvelles grandeurs disaient
+comme Montaigne: _Vengeons-nous par en médire_. Les railleries plus ou
+moins fines, les calembours sur ces princes de fraîche date, troublaient
+nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de
+ceux qui se permettent de blâmer le succès, et les batteries
+l'emportèrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle
+où nos regards pouvaient atteindre.
+
+Voilà donc, à peu près, l'attitude dans laquelle nous nous trouvâmes à
+la fin de cette première époque qui se termine ici. Nous verrons, en
+rapportant la seconde, les progrès que nous fîmes tous (et quand je dis
+tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route
+de prestiges et de brillantes erreurs, où nos libertés et notre vraie
+grandeur allèrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps.
+
+J'ai oublié de dire qu'au mois d'avril de cette année, Bonaparte avait
+nommé son frère Louis membre du conseil d'État, et son frère Joseph
+colonel du 4e régiment de ligne: «Il faut, leur disait-il, que vous
+soyez tous deux tour à tour officiers civils et militaires, et que vous
+ne paraissiez étrangers à rien de ce qui concerne les intérêts de la
+patrie.»
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+PRÉFACE.
+
+INTRODUCTION.
+
+Portraits et anecdotes.
+
+LIVRE PREMIER. 1802-1804.
+
+CHAPITRE PREMIER. 1802-1803.
+
+Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
+Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
+palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
+Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
+Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.
+
+CHAPITRE II. 1803.
+
+Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
+d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de
+l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le général Berthier.--Voyage
+du premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes
+d'Amiens.
+
+CHAPITRE III. 1803.
+
+Suite du voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
+reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à
+Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à
+Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
+madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de
+Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier
+consul.
+
+CHAPITRE IV. 1803-1804.
+
+Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la
+tragédie de _Philippe-Auguste_.--Mes nouvelles impressions.--Retour à
+Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de
+Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général
+Moreau.
+
+CHAPITRE V. 1804.
+
+Arrestation de Georges Cadoudal.--Madame Bonaparte m'annonce la mission
+de M. de Caulaincourt à Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes
+angoisses et mes instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée à la
+Malmaison.--Mort du duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier
+consul.
+
+CHAPITRE VI. 1804.
+
+Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
+premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de
+Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet
+d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.
+
+CHAPITRE VII. 1804.
+
+Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône.--Conversation de
+l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La
+nouvelle cour.
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+ * * * * *
+
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny
+
+
+
+
+OUVRAGES DE M. CHARLES DE RÉMUSAT de l'Académie Française
+
+
+ESSAI DE PHILOSOPHIE, 2 volumes in-8. Paris, Ladrange, 1842.
+
+DE LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE, rapport à l'Académie des Sciences morales
+et politiques, in-8. Paris, Ladrange, 1845.
+
+SAINT ANSELME DE CANTORBERY, sa vie et sa philosophie, in-8. Paris,
+Didier, 1853.
+
+ABÉLARD, sa vie, sa philosophie et sa théologie, nouvelle édition, 2
+volumes in-8. Paris, Didier, 1855.
+
+L'ANGLETERRE AU XVIIIE SIÈCLE, études et portraits, 2 vol. in-8. Paris,
+Didier, 1856.
+
+BACON, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos
+jours, in-8. Paris, Didier, 1857.
+
+CRITIQUES ET ÉTUDES LITTÉRAIRES ou passé et présent, nouvelle édition
+revue et considérablement augmentée, 2 volumes in-18. Paris, Didier,
+1857.
+
+POLITIQUE LIBÉRALE, ou fragments pour servir à l'histoire de la
+Révolution française, in-8. Paris, Michel Lévy, 1860.
+
+PHILOSOPHIE RELIGIEUSE. De la théologie naturelle en France et en
+Angleterre, in-18. Paris, 1864.
+
+HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE EN ANGLETERRE, depuis Bacon jusqu'à Locke, 2
+vol. in-8. Paris, 1877.
+
+ABÉLARD, drame inédit publié avec une préface et des notes par PAUL DE
+RÉMUSAT, in-8. Paris, C. Lévy, 1877.
+
+LA SAINT-BARTHÉLEMY, drame inédit, publié par PAUL DE RÉMUSAT, in-8.
+Paris, C. Lévy, 1878.
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+End of Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat, by Claire de Rémusat
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+***** This file should be named 33893-8.txt or 33893-8.zip *****
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+de France (BnF/Gallica)
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Madame de Rémusat (1/3), by Claire de Vergennes, Comtesse de Rémusat (1780-1821) </title>
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+
+Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat, by Claire de Rémusat
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires de madame de Rémusat (1/3)
+ publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
+
+Author: Claire de Rémusat
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+Editor: Paul de Rémusat
+
+Release Date: October 30, 2010 [EBook #33893]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<h4>1802-1808</h4>
+
+<h4>PUBLIÉS AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTES</h4>
+
+<h5>PAR SON PETIT-FILS</h5>
+
+<h3>PAUL DE RÉMUSAT</h3>
+
+<h5>SÉNATEUR DE LA HAUTE-GARONNE</h5>
+
+<h2>I</h2>
+
+<h5>Douzième édition</h5>
+
+<br><br>
+
+<h3>PARIS</h3>
+<h4>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h4>
+<h4>ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES</h4>
+<h5>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h5>
+
+<h4>À LA LIBRAIRIE NOUVELLE</h4>
+
+<h4>MDCCCLXXX</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<a name="pre" id="pre"></a>
+<br><br>
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>Mon père m'a laissé, avec le devoir de le publier, le manuscrit des
+Mémoires de ma grand'mère, dame du palais de l'impératrice Joséphine. Il
+attachait à cet ouvrage une importance extrême pour l'histoire des
+premières années de ce siècle. Sans cesse il a songé à le publier
+lui-même, sans cesse il a été retenu par des travaux, des devoirs, ou
+des scrupules. Sa vraie raison, pour retarder le moment où le public
+connaîtrait ces précieux souvenirs sur une époque si récente et si mal
+connue de la génération nouvelle, était précisément que cette époque
+était récente, et qu'un grand nombre des personnages vivaient encore.
+Quoique l'auteur ne puisse être accusé d'une malveillance systématique,
+la liberté de ses jugements sur les personnes et sur les choses est
+absolue. On doit aux vivants, et même aux fils des morts, des égards
+dont l'histoire ne s'accommode pas toujours. Les années ont passé
+cependant, et les raisons de silence diminuaient avec les années.
+Peut-être, dans les environs de 1848, mon père se fût-il décidé à
+publier ce manuscrit; mais bientôt l'Empire et l'empereur revenaient, et
+le livre eût pu être considéré soit comme une flatterie à l'adresse du
+fils de la reine Hortense, qui y est fort ménagée, soit, sur d'autres
+points, comme un outrage direct à la dynastie. Les circonstances eussent
+ainsi donné un caractère de polémique ou d'actualité, comme on dit, à un
+ouvrage qui ne doit être pris que comme une histoire désintéressée. On
+aurait transformé en un acte politique le simple récit d'une femme
+distinguée, racontant avec élévation et sincérité ce qu'elle a vu du
+règne et de la cour, et ce qu'elle a pensé de la personne de l'empereur
+Napoléon. Dans tous les cas, il est probable que le livre aurait été
+poursuivi, et que la publication en eût été interdite. Ajouterai-je,
+pour ceux qui ne trouveraient pas suffisantes ces raisons délicates, que
+mon père, qui a volontiers livré sa politique, ses opinions et sa
+personne aux discussions des journaux et des critiques, qui vivait au
+milieu de la publicité la plus éclatante, ne hasardait cependant qu'avec
+une extrême réserve devant le public les noms qui lui étaient chers. Il
+redoutait pour eux la moindre sévérité, le blâme le plus léger. Pour sa
+mère et pour son fils, il était timide. Sa mère avait été la grande
+passion de sa vie. Il lui rapportait et le bonheur des premières années
+de sa jeunesse, et tous les mérites, tous les succès de son existence
+entière. Il lui tenait autant par l'esprit que par le coeur, par la
+ressemblance des idées que par les liens de l'affection filiale. Ses
+pensées, son souvenir, ses lettres prenaient dans sa vie une place que
+peu de gens ont pu soupçonner, car il parlait rarement d'elle,
+précisément parce qu'il pensait sans cesse à elle, et qu'il craignait de
+ne point trouver chez autrui une sympathie suffisante d'admiration. Qui
+ne connaît ces passions farouches qui nous unissent à jamais à un être
+qui n'est plus, auquel on songe sans relâche, que l'on interroge à tout
+instant, dont on rêve les conseils ou les impressions, que l'on sent
+mêlé à la vie de tous les jours comme à celle des grands jours, à toutes
+ses actions personnelles ou publiques, et pourtant dont on ne saurait
+parler aux autres, même aux amis les plus chers, dont on ne peut même
+entendre prononcer le nom sans une inquiétude ou une douleur? Bien
+rarement la douceur des louanges accordées à ce nom par un ami, ou par
+un étranger, parvient à rendre supportable ce trouble profond.</p>
+
+<p>Si une réserve délicate et naturelle porte à ne point publier des
+mémoires avant qu'un long temps se soit écoulé, il ne faut pas non plus
+trop tarder. Mieux vaut que la publication n'arrive point en un jour où
+rien ne reste plus des faits racontés, des impressions ressenties, ni
+des témoins oculaires. Pour que l'exactitude, ou tout au moins la
+sincérité, n'en soit pas contestée, le contrôle des souvenirs de chaque
+famille est nécessaire, et il est bon que la génération qui les lit
+procède directement de celle que l'on y dépeint. Il est utile que les
+temps racontés ne soient pas tout à fait devenus des temps historiques.
+C'est un peu notre cas en ce moment, et ce grand nom de Napoléon est
+encore livré aux querelles des partis. Il est intéressant d'apporter un
+élément nouveau aux discussions qui s'agitent autour de cette ombre
+éclatante. Quoique les mémoires sur l'époque impériale soient nombreux,
+jamais on n'a parlé avec détail et indépendance de la vie intérieure du
+palais, et il y avait de bonnes raisons pour cela. Les fonctionnaires ou
+les familiers de la cour de Bonaparte, même empereur, n'aimaient pas à
+dévoiler avec une sincérité absolue les misères du temps qu'ils avaient
+passé près de lui. La plupart d'entre eux, devenus légitimistes après la
+Restauration, se trouvaient quelque peu humiliés d'avoir servi
+l'usurpateur, surtout en des fonctions qui, aux yeux de bien des gens,
+ne peuvent être ennoblies que par la grandeur héréditaire de celui qui
+les donne. Leurs descendants eux-mêmes auraient été parfois embarrassés
+pour publier de tels manuscrits, s'ils leur avaient été laissés par
+leurs auteurs. Peut-être trouverait-on difficilement un éditeur, un
+petit-fils, qui fût plus libre que celui qui écrit ces lignes de publier
+un tel ouvrage. Je suis bien plus touché du talent de l'écrivain et de
+l'utilité de son livre que de la différence entre les opinions de ma
+grand'mère et celles de ses descendants. La vie de mon père et sa
+renommée, les sentiments politiques qu'il m'a laissés comme son plus
+précieux héritage, me dispensent d'expliquer comment, et pour quelles
+raisons, je ne partage point toutes les idées de l'auteur de ces
+Mémoires. Il serait au contraire facile de rechercher dans ce livre les
+premières traces de l'esprit libéral qui devait animer mes
+grands-parents dans les premiers jours de la Restauration, et qui s'est
+transmis et développé chez leur fils d'une façon si heureuse. C'était
+presque être libéral déjà que de n'avoir pas pris en haine les principes
+de la liberté politique à la fin du dernier siècle, lorsque tant de gens
+faisaient remonter jusqu'à elle les crimes qui ont souillé trop de jours
+de la Révolution, et de juger librement, malgré tant de reconnaissance
+et de franche admiration, les défauts de l'empereur et les misères du
+despotisme.</p>
+
+<p>Cette impartialité si précieuse et si rare chez les contemporains du
+grand empereur, nous ne l'avons même pas rencontrée de nos jours chez
+les serviteurs d'un souverain qui devait moins éblouir ceux qui
+l'approchaient. Mais un tel sentiment est facile aujourd'hui. Les
+événements se sont chargés de mettre la France entière dans un état
+d'esprit propre à tout accueillir, à tout juger avec équité. Nous avons
+vu changer plusieurs fois l'opinion sur les premières années de ce
+siècle. Il n'est pas nécessaire d'être très avancé dans la vie pour
+avoir connu un temps où la légende de l'empire était admise même par ses
+ennemis, où l'on pouvait l'admirer sans danger, où les enfants croyaient
+en un empereur, grandiose et bon homme à la fois, à peu près semblable
+au bon Dieu de Béranger, qui a pris d'ailleurs ces deux personnages pour
+les héros de ses odes. Les plus sérieux adversaires du despotisme, ceux
+qui devaient plus tard éprouver les persécutions d'un nouvel empire,
+ramenaient sans scrupule la dépouille mortelle de Napoléon le Grand, ses
+<i>cendres</i>, comme on disait alors, en donnant une couleur antique à une
+cérémonie toute moderne. Plus tard, même pour ceux qui ne mettent point
+de passion dans la politique, l'expérience du second empire a ouvert les
+yeux sur le premier. Les désastres que Napoléon III a attirés sur la
+France en 1870 ont rappelé que l'autre empereur avait commencé cette
+oeuvre funeste, et peu s'en faut qu'une malédiction générale ne vienne
+sur les lèvres à ce nom de Bonaparte, prononcé naguère avec un
+respectueux enthousiasme. Ainsi flotte la justice des nations! Il est
+cependant permis de dire que la justice de la France d'aujourd'hui est
+plus près d'être la vraie justice qu'au temps où elle prenait ses
+considérants dans le goût du repos et l'effroi de la liberté, trop
+heureuse quand elle se laissait aller seulement à la passion de la
+gloire militaire. Entre ces deux extrêmes combien d'opinions se sont
+placées, ont eu des années de vogue et de déclin! On reconnaîtra, je
+pense, que l'auteur de ces Mémoires, arrivant jeune à la cour, n'avait
+nul parti pris sur les problèmes qui s'agitaient alors, qui s'agitent
+encore, et que le général Bonaparte pensait avoir résolus. On
+reconnaîtra que ses opinions se sont formées peu à peu comme celles de
+la France elle-même, bien jeune aussi en ce temps-là. Elle a été
+enthousiaste et enivrée par le génie; puis elle a, peu à peu, repris son
+jugement et son sang-froid, soit à la lueur des événements, soit au
+contact des caractères et des personnes. Plus d'un de nos contemporains
+retrouvera dans ces Mémoires l'explication de la conduite ou de l'état
+d'esprit de quelqu'un des siens, dont le bonapartisme ou le libéralisme
+à des époques diverses lui paraissaient inexplicables. On y retrouvera
+également, et ce n'en est point le moindre mérite à mes yeux, les
+premiers germes d'un talent distingué, qui, chez son fils, devait
+devenir un talent supérieur.</p>
+
+<p>Un précis de la vie de ma grand'mère ou du moins des temps qui ont
+précédé son arrivée à la cour est nécessaire pour bien comprendre les
+impressions et les souvenirs qu'elle y apportait. Mon père avait souvent
+conçu le plan et préparé quelques parties d'une vie très complète de ses
+parents. Il n'a laissé rien d'achevé sur ce point; mais un grand nombre
+de notes et de fragments écrits par lui-même et sur les siens, sur les
+opinions de son jeune âge et sur les personnes qu'il avait connues,
+rendent facile de raconter avec exactitude l'histoire de la jeunesse de
+ma grand'mère, des sentiments qu'elle apportait à la cour, des
+circonstances qui l'ont déterminée à écrire ses Mémoires. Il est même
+possible d'y joindre quelques jugements portés sur elle par son fils,
+qui la font connaître et aimer. Mon père souhaitait fort que le lecteur
+éprouvât ce dernier sentiment, et il est difficile en effet de ne pas le
+ressentir en lisant ses souvenirs, et plus encore sa correspondance, qui
+sera publiée plus tard.</p>
+
+<br>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, née le 5 janvier 1780,
+était fille de Charles Gravier de Vergennes, conseiller au parlement de
+Bourgogne, maître des requêtes, puis intendant d'Auch, et enfin
+directeur des vingtièmes. Mon arrière-grand-père n'était donc pas, quoi
+qu'on dise dans les biographies, le ministre si connu sous le nom de
+comte de Vergennes. Ce ministre avait un frère aîné qu'on appelait <i>le
+marquis</i>, le premier de la famille, je pense, qu'on ait titré ainsi. Ce
+marquis avait quitté la magistrature pour entrer dans la carrière
+diplomatique. Il était ministre en Suisse en 1777, lorsque les traités
+de la France avec la République helvétique furent renouvelés. Il eut
+plus tard le titre d'ambassadeur. Son fils Charles Gravier de Vergennes,
+né à Dijon en 1751, avait épousé Adélaïde-Françoise de Bastard, née vers
+1760, d'une famille originaire de Gascogne, dont une branche s'était
+établie à Toulouse, et distinguée au barreau, dans l'enseignement du
+droit et dans la magistrature. Son père même, Dominique de Bastard, né à
+Lafitte (Haute-Garonne), avait été conseiller au parlement, et il est
+mort doyen de sa compagnie. Son buste est au Capitole dans la salle des
+Illustres. Il avait pris une part active aux mesures du chancelier
+Maupeou<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> Le mari de sa fille, M. de Vergennes, ne portait point de
+titre, ainsi qu'il était d'usage dans l'ancien régime, étant de robe.
+C'était, dit-on, un homme d'un esprit ordinaire, aimant à se divertir
+sans beaucoup de choix dans ses plaisirs, d'ailleurs sensé, bon
+fonctionnaire, et appartenant à cette école administrative dont MM. de
+Trudaine étaient les chefs.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a> On peut consulter sur la famille Bastard
+ l'ouvrage intéressant intitulé: <i>Les Parlements de France</i>,
+ essai historique sur leurs usages, leur organisation et leur
+ autorité, par le vicomte de Bastard-d'Estang, ancien
+ procureur général près la cour impériale de Riom, conseiller
+ à la cour de Paris, 2 vol. in-8°; Paris, Didier, 1857.</blockquote>
+
+<p>Madame de Vergennes était une personne plus originale, spirituelle et
+bonne, dont mon père parlait souvent. Tout enfant, il était en confiance
+avec elle, comme il arrive des petits-fils aux grand'mères. Dans sa
+propre gaieté, si douce et si facile, moqueuse avec bienveillance, il
+retrouvait quelques-uns de ses traits, comme dans sa voix juste et
+prompte à retenir les airs et les couplets de vaudeville, son habitude
+de fredonner les ponts-neufs de l'ancien régime. Elle avait les idées
+de son temps, un peu de philosophie n'allant point jusqu'à
+l'incrédulité, et quelque éloignement pour la cour, avec beaucoup
+d'attachement et de respect pour Louis XVI. Son esprit gai et positif,
+vif et libre, était cultivé, sa conversation était piquante et
+quelquefois hasardée, suivant l'usage de son siècle. Elle n'en donna pas
+moins à ses deux filles, Claire et Alix<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, une éducation sévère et un
+peu solitaire, car la mode voulait que les enfants vissent peu leurs
+parents. Les deux soeurs travaillaient à part du reste de la maison,
+dans une chambre sans feu, sous la direction d'une gouvernante, tout en
+cultivant les arts qu'on peut appeler frivoles: la musique, le dessin,
+la danse. On les menait rarement au spectacle, parfois cependant à
+l'Opéra, et de temps en temps au bal.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">(retour) </a> Mademoiselle Alix de Vergennes a épousé quelques
+ années plus tard le général de Nansouty.</blockquote>
+
+<p>M. de Vergennes n'avait ni prévu ni désiré la Révolution. Il n'en fut
+cependant ni trop mécontent, ni trop effrayé. Ses amis et lui-même
+faisaient partie de cette bourgeoisie, ennoblie par les emplois publics,
+qui semblait être la nation même, et il ne devait point se trouver trop
+déplacé parmi ceux qu'on appelait les électeurs de 89. Aussi fut-il élu
+chef de bataillon dans la garde nationale et membre du conseil de la
+commune. M. de Lafayette, dont son petit-fils devait quarante ans plus
+tard épouser la petite-fille, M. Royer-Collard, que ce petit-fils devait
+remplacer à l'Académie française, le traitaient comme un des leurs. Ses
+opinions suivirent plutôt celles du second de ces politiques que du
+premier, et la Révolution l'eut bientôt dépassé. Il ne se sentit
+pourtant nul penchant à émigrer. Son patriotisme, autant que son
+attachement à Louis XVI, le portaient à rester en France. Aussi ne
+put-il éviter le sort qui menaçait en 1793 ceux qui avaient la même
+situation et les mêmes sentiments que lui. Très faussement accusé
+d'émigration par l'administration du département de Saône-et-Loire, qui
+mit le séquestre sur ses biens, il fut arrêté à Paris rue Saint-Eustache
+où il habitait depuis 1788. Celui qui l'arrêta n'avait d'ordre du comité
+de sûreté générale que pour son père. Il se saisit du fils parce que
+celui-ci vivait avec le père, et tous deux moururent sur le même
+échafaud, le 6 thermidor an II (24 juillet 1794), trois jours avant la
+chute de Robespierre<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">(retour) </a> Voici le texte de l'arrêt du père et du fils:
+
+<p> «Du sixième jour de thermidor de l'an second de la République
+ française une et indivisible.</p>
+
+<p> »Par jugement rendu ledit jour en audience publique à
+ laquelle siégeaient: Sellier, vice-président, Foucault,
+ Garnier, Launay et Barbier, juges, qui ont signé la minute du
+ jugement avec Tavernier, commis greffier.</p>
+
+<p> »Sur la déclaration du jury de jugement, portant que Jean
+ Gravier, dit Vergennes, père, ex-comte, âgé de
+ soixante-quinze ans, né à Dijon, département de la Côte-d'Or,
+ demeurant à Paris, rue Neuve-Eustache, n°4, Charles Gravier,
+ dit Vergennes, âgé de quarante-deux ans, ex-noble, né à
+ Dijon, département de la Côte-d'Or, demeurant chez son père,
+ et autres, sont convaincus de s'être rendus les ennemis du
+ peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté en
+ entretenant des intelligences et correspondances avec les
+ ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la République, en
+ leur fournissant des secours en hommes et en argent pour
+ favoriser le succès de leurs armes sur le territoire
+ français, en participant aux complots, trames et assassinats
+ du tyran et de sa femme contre le peuple français, notamment
+ dans les journées du 28 février 1791 et du 10 août 1792, en
+ conspirant dans la maison d'arrêt, dite Lazare, à l'effet de
+ s'évader et ensuite dissoudre par le meurtre et l'assassinat
+ des représentants du peuple, et notamment des membres des
+ comités de salut public et de sûreté générale, le
+ gouvernement républicain, et rétablir la royauté, enfin, en
+ voulant rompre l'unité et l'indivisibilité de la République.</p>
+
+<p> »L'accusateur public entendu sur l'application de la loi,
+ appert le tribunal avoir condamné à la peine de mort Jean
+ Gravier, dit Vergennes, père, et Charles Gravier, dit
+ Vergennes, fils, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la
+ loi du 22 prairial dernier, et déclaré leurs biens acquis à
+ la République.</p>
+
+<p> »De l'acte d'accusation dressé par l'accusateur public le 5
+ thermidor, présent mois, contre les nommés Vergennes, père et
+ fils, et autres, a été littéralement extrait ce qui suit:</p>
+
+<p> »Qu'examen fait des pièces adressées à l'accusateur public,
+ il en résulte que Dillon, Roussin, Chaumette et Hébert
+ avaient des agents et des complices de leurs conspirations et
+ perfidies dans toutes les maisons d'arrêt, pour y suivre
+ leurs trames et en préparer l'exécution. Depuis que le glaive
+ de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents,
+ devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à
+ leurs fins et exécuter leurs trames liberticides.</p>
+
+<p> »Vergennes, père et fils, ont toujours été les instruments
+ serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru
+ se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les
+ places qu'ils occupaient la Révolution au profit du
+ despotisme et de la tyrannie. Ils étaient d'ailleurs en
+ relation avec Audiffret, complice de la conspiration de
+ Lusignan; des pièces trouvées chez ce dernier établissent
+ leurs intelligences criminelles et liberticides.</p>
+
+<p> »Pour extraits conformes délivrés gratis par moi dépositaire
+ archiviste soussigné,</p>
+
+<p> »DERRY OU ARRY?»</p></blockquote>
+
+<p>M. de Vergennes, en mourant, quittait sa femme et ses deux filles
+malheureuses, isolées, et même gênées d'argent; car il avait, peu de
+temps auparavant, vendu son domaine de Bourgogne, dont le prix fut
+touché par la nation. Il leur laissait pourtant un protecteur, sans
+puissance, mais de bonne volonté et de bonne grâce. Dans les premiers
+temps de la Révolution, il avait fait connaissance avec un jeune homme
+dont la famille avait eu autrefois quelque importance dans le commerce
+et l'échevinat de Marseille, de sorte que les enfants commençaient à
+entrer dans la magistrature et dans l'armée, parmi les privilégiés en un
+mot. Ce jeune homme, Augustin-Laurent de Rémusat, était né à Valensoles
+en Provence, le 28 août 1762. Après avoir fait d'excellentes études à
+Juilly, ancien collège d'oratoriens qui existe encore près de Paris, il
+avait été nommé, à vingt ans, avocat général à la cour des aides et
+chambre des comptes réunies de Provence. Mon père a retracé le portrait
+de ce jeune homme, son arrivée à Paris, sa vie au milieu de la société
+nouvelle. Cette note explique mieux que je ne le saurais faire comment
+M. de Rémusat a aimé et épousé mademoiselle Claire de Vergennes:</p>
+
+<p>«La société d'Aix, ville de noblesse et de parlement, était assez
+brillante. Mon père y vécut beaucoup dans le monde. Il avait une figure
+agréable, une certaine finesse dans l'esprit, de la gaieté, des manières
+douces et polies, une galanterie assez distinguée. Il y chercha et y
+obtint les succès qu'un jeune homme peut le plus désirer. Cependant il
+s'occupa de son état qu'il aimait, et il épousa mademoiselle de Sannes,
+fille du procureur général de sa compagnie (1783). Ce mariage fut de
+courte durée, et donna naissance à une petite fille qui, je crois,
+mourut en naissant, et que sa mère suivit de près.</p>
+
+<p>»La Révolution éclata. Les cours souveraines furent supprimées. Le
+remboursement de leurs charges fut pour elles une assez grande affaire,
+et, pour cette grande affaire, la cour des aides députa à Paris. Mon
+père fut un de ces délégués. Il m'a souvent dit qu'il eut alors occasion
+de voir pour son affaire M. de Mirabeau, député d'Aix, et, malgré ses
+préventions de parlementaire, il fut charmé de sa politesse un peu
+pompeuse. Jamais il ne m'a raconté en détail la manière dont il vivait.
+J'ignore encore quelle circonstance le conduisit chez mon grand-père
+Vergennes. Seul et inconnu dans Paris, il y passa sans inquiétude
+personnelle les mauvaises années de la Révolution. La société n'existait
+plus. Son commerce n'en fut que plus agréable et même plus utile à ma
+grand'mère (madame de Vergennes) au milieu de ses anxiétés, et bientôt
+de ses malheurs. Mon père m'a souvent dit que mon grand-père était un
+homme assez ordinaire, mais il apprécia bientôt ma grand'mère, qui prit
+de son côté un certain goût pour lui. Ma grand'mère était une femme
+raisonnable, sage, sans illusions, sans préjugés, sans entraînement,
+défiante de tout ce qui était exagéré, détestant l'affectation, mais
+touchée des qualités solides, des sentiments vrais, et préservée par la
+clairvoyance d'un esprit pénétrant, positif et moqueur, de tout ce qui
+n'était ni prudent ni moral. Son esprit ne fut jamais la dupe de son
+coeur; mais, ayant un peu souffert de quelques négligences d'un mari à
+qui elle était supérieure, elle avait du penchant à prendre
+l'inclination et le choix pour la règle des mariages.</p>
+
+<p>»Lors donc qu'après la mort de mon grand-père un décret enjoignit aux
+nobles de quitter Paris, elle se retira à Saint-Gratien, dans la vallée
+de Montmorency, avec ses deux filles, Claire et Alix, et permit à mon
+père de la suivre. Sa présence leur était précieuse. Mon père était
+d'une humeur égale, d'un caractère facile, attentif et soigneux pour eux
+qu'il aimait. Il avait du goût pour la vie intime et calme, pour la
+campagne, pour la retraite, et son esprit cultivé était une ressource
+pour un intérieur composé de personnes intelligentes, et où se
+poursuivaient deux éducations. Je regarde comme difficile que ma
+grand'mère n'eût pas prévu de bonne heure et accepté par avance ce qui
+allait arriver, en supposant même qu'il n'y eût dès lors rien à lire
+dans le coeur de sa fille. Ce qui est certain (ma mère le dit dans
+plusieurs de ses lettres), c'est que, bien qu'elle fût une enfant, son
+esprit sérieux avant le temps, son coeur prompt à l'émotion, son
+imagination vive, enfin la solitude, l'intimité et le malheur, toutes
+ces causes réunies lui inspirèrent pour mon père un intérêt qui eut dès
+l'abord tous les caractères d'un sentiment exalté et durable. Je ne
+crois pas avoir rencontré de femme qui réunît plus que ma mère la
+sévérité morale à la sensibilité romanesque. Sa jeunesse, son extrême
+jeunesse, fut comme prise entre d'heureuses circonstances qui
+l'enchaînèrent au devoir par la passion, et lui assurèrent l'union
+singulière et touchante de la paix de l'âme avec l'agitation du coeur.</p>
+
+<p>»Elle n'était pas très grande, mais bien faite et bien proportionnée.
+Elle était fraîche et grasse, et l'on craignait qu'elle ne tournât trop
+à l'embonpoint. Ses yeux étaient beaux et expressifs, noirs comme ses
+cheveux, ses traits réguliers, mais un peu trop forts. Sa physionomie
+était sérieuse, presque imposante, quoique son regard animé d'une
+bienveillance intelligente tempérât cette gravité avec beaucoup
+d'agrément. Son esprit droit, appliqué, fécond même, avait quelques
+qualités viriles fort combattues par l'extrême vivacité de son
+imagination. Elle avait du jugement, de l'observation, du naturel
+surtout dans les manières et même dans l'expression, quoiqu'elle ne fût
+pas étrangère à une certaine subtilité dans les idées. Elle était
+foncièrement raisonnable, avec une assez mauvaise tête. Son esprit était
+plus raisonnable qu'elle. Jeune, elle manquait de gaieté, et
+probablement de laisser aller. Elle put paraître pédante parce qu'elle
+était sérieuse, affectée parce qu'elle était silencieuse, distraite, et
+indifférente à presque toutes les petites choses de la vie courante.
+Mais avec sa mère, dont elle embarrassait parfois l'humeur enjouée, avec
+son mari, dont elle n'inquiéta jamais le goût simple et l'esprit facile,
+elle n'était ni sans mouvement, ni sans abandon. Elle avait même son
+genre de gaieté, qui se développa avec l'âge. Dans sa jeunesse, elle
+était un peu absorbée; en avançant dans la vie, elle prit plus de
+ressemblance avec sa mère. J'ai souvent pensé que, si elle avait assez
+vécu pour respirer dans l'intérieur où j'écris aujourd'hui, elle eût été
+la plus gaie de nous tous.»</p>
+
+<p>Mon père écrivait cette note en 1857 à Lafitte (Haute-Garonne), où tous
+ceux qu'il aimait étaient alors près de lui, heureux et gais. Cette
+citation devance d'ailleurs les temps, car il parle de sa mère comme
+d'une femme et non comme d'une jeune fille, et c'était une très jeune
+fille que Claire de Vergennes, lorsqu'elle se mariait au commencement de
+l'année 1796, ayant seize ans à peine.</p>
+
+<p>Mon grand-père et ma grand'mère, ou plutôt M. et Mme de Rémusat, car les
+termes de parenté uniquement employés donneraient quelque obscurité au
+récit, demeuraient tantôt à Paris, tantôt à Saint-Gratien dans une
+maison de campagne fort modeste. Les environs en étaient agréables, et
+par la beauté du site, et par le charme du voisinage. Les plus proches
+et les plus aimables des voisins étaient les hôtes de Sannois avec
+lesquels madame de Vergennes était fort liée. Les <i>Confessions</i> de
+Jean-Jacques Rousseau, les <i>Mémoires</i> de madame d'Épinay, et cent écrits
+du siècle dernier ont fait connaître les lieux et les personnes. Madame
+d'Houdetot (Sophie de Lalive) avait paisiblement traversé la Révolution
+dans cette maison de campagne où elle réunissait sur ses vieux jours son
+mari, M. d'Houdetot, et M. de Saint-Lambert<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>. La célébrité de ce lien
+et sa durée permettent de prendre ici les libertés de l'ancien régime.
+Entre les habitants de Sannois et ceux de Saint-Gratien, l'intimité fut
+bientôt complète, au point que, cette dernière propriété ayant été
+vendue, mes grands-parents louèrent une maison plus rapprochée de leurs
+amis, et les jardins communiquaient par une entrée particulière.
+Pourtant, de plus en plus, M. de Rémusat venait à Paris, et, les temps
+devenant plus tranquilles, il songeait à sortir de l'obscurité, et,
+pourquoi ne le dirait-on pas? de la gêne où la confiscation des biens de
+M. de Vergennes plaçait la femme, et où la privation de son emploi dans
+la magistrature réduisait le mari. Naturellement, comme il arrive
+toujours dans notre pays, c'est aux fonctions publiques que l'on pensa.
+Sans avoir nul rapport avec le gouvernement, ni même avec M. de
+Talleyrand, alors ministre des relations extérieures, c'est à ce
+département qu'il fut attaché. Il y obtint sinon une place, du moins une
+occupation devant donner lieu à une place, dans le contentieux du
+ministère.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">(retour) </a> Voici comment madame d'Épinay s'exprime d'abord
+ sur le mari de sa belle-soeur, puis sur M. de Saint-Lambert:
+
+<p> «Mimi se marie, c'est une chose décidée. Elle épouse M. le
+ comte d'Houdetot, jeune homme de qualité, mais sans fortune,
+ âgé de vingt-deux ans, joueur de profession, laid comme le
+ diable et peu avancé dans le service; en un mot ignoré, et,
+ suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les
+ circonstances de cette affaire sont trop singulières, trop
+ au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans
+ ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire si je ne
+ craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût
+ de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle;
+ si franche, si sensible... C'est aussi ce qui me rassure, il
+ faudrait être un monstre pour se résoudre à la
+ tourmenter.»--«Le marquis de Croismare, qui nous est arrivé
+ hier (par parenthèse plus gai, plus aimable, plus <i>lui</i> que
+ jamais), a fait tête à tête une promenade avec la comtesse
+ (d'Houdetot), qui n'a fait que l'entretenir à mots couverts,
+ plus clairs que le jour, de sa passion pour le marquis de
+ Saint-Lambert. M. de Croismare l'a mise fort à son aise, et,
+ au bout d'un quart d'heure, elle lui a confié que Rousseau
+ avait pensé se brouiller avec elle dès l'instant qu'elle lui
+ avait parlé sans détour de ses sentiments pour Saint-Lambert.
+ La comtesse y met un héroïsme qui n'a pu rendre Rousseau
+ indulgent sur sa faiblesse. Il a épuisé toute son éloquence
+ pour lui faire naître des scrupules sur cette liaison qu'il
+ nomme criminelle; elle est très loin de l'envisager ainsi;
+ elle en fait gloire et ne s'en estime que davantage. Le
+ marquis m'a fait un narré très plaisant de cette effusion de
+ coeur.» <i>Mémoires et Correspondance de madame d'Épinay</i>, tome
+ I, page 112, et tome III, page 82.</p></blockquote>
+
+<p>À côté de la relation purement agréable et intellectuelle de Sannois,
+les habitants de Saint-Gratien avaient noué des liens moins intimes,
+mais qui devaient avoir une plus grande influence sur leur destinée,
+avec madame de Beauharnais, qui, en 1796, devenait madame Bonaparte.
+Lorsque celle-ci devint puissante par la toute-puissance de son mari,
+madame de Vergennes lui demanda son appui pour son gendre, qui désirait
+entrer au conseil d'État, ou dans l'administration. Mais le premier
+consul, ou sa femme, eurent une autre idée: la considération dont
+jouissait madame de Vergennes, sa situation sociale, son nom qui
+appartenait à la fois à l'ancien régime et aux idées nouvelles,
+donnaient alors un certain prix à la relation du palais consulaire avec
+sa famille. On y avait en ce temps peu de rapports avec la société de
+Paris, et, tout à l'improviste, M. de Rémusat fut nommé, en 1802, préfet
+du palais. Peu après, madame de Rémusat devenait <i>dame pour accompagner</i>
+madame Bonaparte, ce qui s'appela bientôt <i>dame du palais</i>.</p>
+
+<br>
+<h4>III.</h4>
+
+<p>On n'avait nul sacrifice à faire, quand on pensait comme M. et Mme de
+Rémusat, pour se rallier au nouveau régime. Ils n'avaient ni les
+sentiments exaltés des royalistes, ni l'austérité républicaine. Sans
+doute ils étaient plus proches de la première opinion que de la seconde;
+mais leur royalisme se réduisait à une vénération pleine de piété pour
+le roi Louis XVI. Les malheurs de ce prince rendaient son souvenir
+touchant et sacré, et sa personne était dans la famille de M. de
+Vergennes l'objet d'un respect particulier; mais on n'avait pas encore
+inventé la légitimité, et ceux qui déploraient le plus vivement la chute
+de l'ancien régime, ou plutôt de l'ancienne dynastie, ne se sentaient
+nulle obligation de penser que ce qui se faisait en France sans les
+Bourbons fût nul en soi. On avait une admiration sans nuages pour le
+jeune général, revenu tout couvert de gloire, qui rétablissait avec
+éclat l'ordre matériel, sinon moral, dans une société tout autrement
+troublée qu'elle n'a été plus tard lorsque tant de sauveurs indignes se
+sont présentés. Les fonctionnaires d'ailleurs avaient conservé cette
+opinion, très naturelle dans l'ancien régime, qu'un fonctionnaire n'est
+responsable que de ce qu'il fait, et non point de l'origine ni des actes
+du gouvernement. Le sentiment de la solidarité n'existe pas dans les
+monarchies absolues. Le régime parlementaire nous a rendus heureusement
+plus délicats, et les honnêtes gens admettent qu'une responsabilité
+collective existe entre tous les agents d'un pouvoir. On ne saurait
+servir qu'un gouvernement dont on approuve la tendance et la politique
+générale. Il en était autrement en ce temps-là, et voici comment mon
+père, plus libre que personne d'être sévère en ces matières, et qui
+devait peut-être quelque peu de son exquise délicatesse politique à la
+situation difficile où il avait vu ses parents dans son enfance, entre
+leurs impressions et leurs devoirs officiels, voici, dis-je, comment il
+a expliqué ces nuances dans une lettre inédite, écrite par lui à M.
+Sainte-Beuve auquel il voulait donner quelques détails biographiques
+pour une étude de la <i>Revue des Deux Mondes</i>:</p>
+
+<p>«Ce ne fut point par pis aller, nécessité, faiblesse, tentation ou
+expédient provisoire que mes parents s'attachèrent au nouveau régime. Ce
+fut librement et avec confiance qu'ils crurent lier leur fortune à la
+sienne. Si vous y ajoutez tous les agréments d'une position facile et en
+évidence, au sortir d'un état de gêne ou d'obscurité, la curiosité et
+l'amusement de cette cour d'une nouvelle sorte, enfin l'intérêt
+incomparable du spectacle d'un homme comme l'empereur, à une époque où
+il était irréprochable, jeune et encore aimable, vous concevrez aisément
+l'attrait qui fit oublier à mes parents ce que cette nouvelle situation
+pouvait avoir au fond de peu conforme à leurs goûts, à leur raison, et
+même à leurs vrais intérêts. Au bout de deux ou trois ans, ils connurent
+bien qu'une cour est toujours une cour, et que tout n'est pas plaisir
+dans le service personnel d'un maître absolu, lors même qu'il plaît et
+qu'il éblouit. Mais cela n'empêcha pas que pendant assez longtemps ils
+ne fussent satisfaits de leur sort. Ma mère surtout s'amusait
+extrêmement de ce qu'elle voyait; ses rapports étaient doux avec
+l'impératrice, dont la bonté était extrêmement gracieuse, et elle
+s'exaltait sur l'empereur, qui d'ailleurs la distinguait. Elle était à
+peu près la seule femme avec qui il causât. Ma mère disait quelquefois à
+la fin de l'Empire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «Va, je t'ai trop aimé pour ne point te haïr!»</p>
+</div></div>
+
+<p>Les impressions que la nouvelle dame du palais recevait de la nouvelle
+cour ne nous sont pas parvenues. On se défiait fort de la discrétion de
+la poste, madame de Vergennes brûlait toutes les lettres de sa fille, et
+la correspondance de celle-ci avec son mari ne commence que quelques
+années plus tard, pendant les voyages de l'empereur en Italie et en
+Allemagne. On voit cependant dans les Mémoires, quoique peu abondants en
+détails personnels, combien tout était nouveau et curieux pour une très
+jeune femme, transplantée tout à coup dans ce palais, et assistant de
+près à la vie intime du chef glorieux d'un gouvernement inconnu. Elle
+était sérieuse comme on l'est dans la jeunesse, quand on n'est pas très
+frivole, et disposée à beaucoup regarder, à beaucoup réfléchir. Elle ne
+paraît avoir nul amour-propre sur les choses du dehors, nul goût de
+dénigrement, nul empressement à briller ou à parler. Que pensait-on
+d'elle en ce temps-là? Nous ne le savons guère, quoiqu'on ait la preuve,
+par quelques passages de lettres ou de mémoires, qu'on lui trouvait de
+l'esprit, et qu'on la craignait un peu. Il est probable pourtant que ses
+amies ou ses compagnes devaient la croire plutôt pédante que dangereuse.
+Elle réussit bien, surtout dans les premiers temps, la cour étant alors
+peu nombreuse, les distinctions ou les faveurs à briguer presque nulles,
+les rivalités peu ardentes. Mais peu à peu cette société devint une cour
+véritable. Or les courtisans craignent fort l'esprit, et surtout cette
+disposition des gens d'esprit qu'ils ne comprennent guère, à
+s'intéresser d'une manière désintéressée, pour ainsi dire, à savoir les
+choses et à juger les caractères, sans même chercher un emploi
+profitable de cette science. Ils sont disposés à toujours soupçonner un
+but caché à tout jugement. Les personnes distinguées sont très vivement
+prises par le spectacle des choses humaines, même lorsqu'elles ne
+veulent que regarder. Elles aiment à se mêler même de ce qui ne les
+regarde pas, comme on dit en mauvaise part, et on a bien tort. Cette
+faculté est la moins comprise de toutes par ceux qui en sont dépourvus,
+et qui en attribuent les effets à quelque arrière-pensée personnelle, à
+quelque calcul d'intérêt. Ils supposent un dessein, ils soupçonnent
+l'intrigue ou le ressentiment toutes les fois qu'ils aperçoivent du
+mouvement quelque part, et ne savent ce que c'est que l'activité
+spontanée et gratuite de l'esprit. Tout le monde a été exposé aux
+défiances de ce genre, plus redoutables lorsqu'il s'agit d'une femme
+douée d'une faculté un peu maladive d'imagination, entraînée à
+participer par l'intelligence aux choses qui ne sont pas de son ressort.
+Beaucoup de gens, surtout dans ce monde un peu grossier, devaient
+trouver au moins de la prétention et de l'amour-propre dans sa
+conversation et dans sa vie, et parfois l'accuser indûment d'ambition.</p>
+
+<p>D'intrigue ou d'ambition, son mari en devait paraître tout à fait
+exempt. La situation que lui donnait la faveur du premier consul ne lui
+convenait guère, et il eût sans doute préféré quelque fonction
+laborieuse et administrative. Il ne trouvait là l'emploi que de sa bonne
+grâce et de sa douceur. Tel que le représentent ses lettres, les
+Mémoires, et les récits de mon père, il avait de la bonhomie et de la
+finesse, de l'esprit de conduite et de l'égalité d'humeur, assez du
+moins pour ne se point faire d'ennemis. Il n'en aurait jamais eu, si une
+certaine sauvagerie, qui paraît s'allier si mal avec l'agrément de la
+conversation et des relations, et qui ne l'exclut pas toujours, le goût
+du repos, et un fond de paresse et de timidité ne l'eussent de plus en
+plus porté à la retraite et à l'isolement. Lorsqu'on ne leur déplaît pas
+précisément par des côtés rudes et inaccessibles, les hommes ne
+pardonnent pas la négligence ou l'indifférence. Il avait un mélange de
+modestie et d'amour-propre qui, sans le rendre insensible aux honneurs
+du rang qu'il avait obtenu, le portait quelquefois à rougir des vétilles
+solennelles auxquelles ce rang même dévouait sa vie. Il croyait mériter
+mieux que cela, et n'aimait pas à poursuivre péniblement ce qui ne lui
+venait pas de soi-même. Il prenait peu de plaisir à faire usage de
+l'art, qui peut-être ne lui était pas refusé par le sort, de traiter
+avec les hommes. Il n'aimait pas à se mettre en avant, et le laisser
+aller convenait à son indolence. Il a été plus tard un préfet laborieux,
+mais c'était un courtisan négligent et inactif. Il n'employa son
+savoir-faire qu'à éviter les collisions, à remplir ses fonctions avec
+goût et avec mesure. Après avoir eu beaucoup d'amis et de relations, il
+laissa tomber ses amitiés, ou du moins ne parut rien faire pour les
+retenir. Si l'on n'en prend grand soin, les liens se relâchent, les
+souvenirs s'effacent, les rivalités se forment, et toutes les chances
+d'ambition s'échappent. Il n'avait aucun goût à jouer un rôle, à former
+des liaisons, à ménager des rapprochements, à faire naître les occasions
+de fortune ou de succès. Il ne paraît pas l'avoir jamais regretté. Je
+pourrais très aisément en développer les causes, et peindre en détail ce
+caractère, ses défauts, ses ennuis, et même ses souffrances. C'était mon
+grand-père.</p>
+
+<p>La première épreuve très cruelle qui attendait M. et Mme de Rémusat dans
+leur nouvelle situation est le meurtre du duc d'Enghien. Voir tout à
+coup se couvrir d'un sang innocent celui que l'on admirait et que l'on
+s'efforçait d'aimer comme la plus pure image du pouvoir et du génie,
+comprendre qu'une telle action n'était que le résultat d'un calcul froid
+et inhumain, devait causer une douleur profonde dont on verra les
+témoignages dans ce récit. Il est même remarquable que l'impression
+qu'en ressentirent les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva
+au dehors. Il semble qu'on fût un peu blasé sur les crimes de ce genre.
+Même chez les royalistes absolument ennemis du gouvernement, cet
+événement causa plus de douleur que d'indignation, tant en matière de
+justice politique et de raison d'État les idées étaient perverties! Où
+les contemporains en eussent-ils appris les principes? Est-ce la Terreur
+ou l'ancien régime qui les eussent instruits? Peu de temps après, le
+souverain pontife venait à Paris, et, parmi les raisons qui le faisaient
+hésiter à sacrer le nouveau Charlemagne, il est fort douteux que ce
+motif ait été un moment mis dans la balance. La presse était muette, et,
+même pour s'indigner, les hommes ont besoin qu'on les prévienne.
+Espérons que la civilisation a fait tant de progrès, que le retour de
+pareils événements soit impossible. Ce que nous avons vu de nos jours
+nous défend d'être, sur ce point, trop optimistes.</p>
+
+<p>Les Mémoires qui suivent retracent précisément la vie de l'auteur en ce
+temps-là et l'histoire des premières années de ce siècle. Il n'y faut
+donc pas insister. On y verra quels changements l'établissement de
+l'Empire apporta à la cour, et combien la vie et les relations y
+devinrent plus difficiles, combien peu à peu diminuait le prestige de
+l'empereur, à mesure qu'il abusait de ses dons, de ses forces, de ses
+chances. Les mécomptes, les revers, les défaillances se multiplient. En
+même temps l'adhésion des premiers admirateurs devient moins précieuse,
+et la manière de servir se ressent de la manière de penser. Par leurs
+sentiments naturels, par leur famille, par leurs relations, M. et Mme
+de Rémusat, entre les deux partis qui se disputaient la faveur du
+maître, les Beauharnais et les Bonaparte, étaient comptés comme
+appartenant au premier. Leur situation se ressentit par conséquent de la
+disgrâce et du départ de l'impératrice Joséphine. Mais déjà tout était
+bien changé, et, lorsque sa dame du palais la suivit dans sa retraite,
+l'empereur paraît avoir fait peu d'instances pour la retenir. Peut-être
+était-il aise d'avoir auprès de sa délaissée, et un peu imprudente
+épouse, une personne de sens et d'esprit; mais aussi, depuis longtemps,
+la mauvaise santé de ma grand'mère, le goût du repos et le dégoût des
+fêtes, l'avaient rendue presque étrangère à la vie de la cour.</p>
+
+<p>Son mari, dégoûté, ennuyé, cédait davantage chaque jour à son humeur, à
+sa répugnance à se produire, à se ménager auprès des grandeurs froides
+ou hostiles. Il se désintéressa surtout de ses fonctions de chambellan
+pour se renfermer dans ses devoirs d'administrateur des théâtres, qu'il
+mena singulièrement bien. Une grande part des règlements actuels du
+Théâtre-Français lui est due. Mon père, né en 1797, et bien jeune
+assurément quand son père était chambellan, mais dont la curiosité et la
+raison étaient dès l'enfance très éveillées, avait un souvenir très
+précis de ces temps de découragement et d'ennui. Il m'a raconté qu'il
+voyait souvent son père revenir de Saint-Cloud accablé, excédé du joug
+que la puissance et l'humeur de l'empereur faisaient peser sur tout ce
+qui l'approchait. Ses plaintes s'exhalaient devant son enfant dans ces
+moments où la sincérité est manifeste; car, reprenant son sang-froid, il
+tentait à d'autres jours de se représenter comme satisfait de son maître
+et de son service, et de laisser son fils dans l'ignorance de ses
+mécomptes. Peut-être était-il plus fait pour servir le Bonaparte simple,
+serein, sobre, spirituel, et encore nouveau aux plaisirs de la
+souveraineté, que le Napoléon blasé, enivré, qui apporta plus de
+mauvais goût dans sa représentation, et se montrait chaque jour plus
+exigeant en fait de cérémonial et de démonstrations adulatrices.</p>
+
+<p>Une circonstance, futile en apparence, dont les intéressés ne comprirent
+pas tout de suite la gravité, augmenta les difficultés de cette
+situation et hâta un éclat inévitable. Quoique l'histoire en soit un peu
+puérile, on ne la lira pas sans intérêt, et sans mieux connaître ce
+temps, heureusement loin de nous, et que les Français ne verront pas
+renaître, s'ils ont quelque mémoire.</p>
+
+<p>L'illustre Lavoisier était fort lié avec M. de Vergennes. Il mourut,
+comme on sait, sur l'échafaud, le 19 floréal an II (9 mai 1794). Sa
+veuve, mariée en secondes noces avec M. de Rumford, savant allemand ou
+du moins industriel visant à la science, inventeur des cheminées à la
+prussienne et du thermomètre qui porte son nom, était restée dans les
+relations les plus étroites avec madame de Vergennes et ses enfants. Ce
+second mariage n'avait pas été heureux, et c'est du côté de la femme
+que, très justement, se tourna la compassion du monde. Elle eut besoin
+d'invoquer l'autorité pour échapper à des tyrannies, à des exigences
+tout au moins intolérables. M. de Rumford étant étranger, la police
+pouvait prendre des renseignements sur lui dans son pays, lui adresser
+des remontrances sévères, même l'obliger à quitter la France. C'est, je
+crois, ce qui fut fait. M. de Talleyrand et M. Fouché s'y étaient
+employés à la demande de ma grand'mère. Madame de Rumford voulut
+remercier les deux premiers, et voici comment mon père raconte les
+résultats de cette reconnaissance:</p>
+
+<p>«Ma mère consentit à donner à dîner à madame de Rumford avec M. de
+Talleyrand et M. Fouché. Ce n'était pas un acte d'opposition que d'avoir
+à sa table le grand chambellan et le ministre de la police. C'est
+cependant cette rencontre assez naturelle, assez insignifiante par son
+motif, mais qui, j'en conviens, était insolite et ne s'est point
+renouvelée, qui fut représentée à l'empereur, dans les rapports qu'il
+reçut jusqu'en Espagne, comme une conférence politique, et la preuve
+d'une importante coalition. Que Talleyrand ou Fouché s'y soient prêtés
+avec un empressement qu'ils n'auraient pas eu dans un autre temps,
+qu'ils aient profité de l'occasion pour causer ensemble, que même ma
+mère, entrevoyant la disposition respective de ces deux personnages, ou
+mise sur la voie par quelque propos de M. de Talleyrand, ait cru
+l'occasion plus favorable pour provoquer une entrevue qui l'amusait, et
+qui était en même temps utile à une de ses amies, je ne le contesterai
+pas comme impossible, quoique je n'aie aucune raison de le supposer. Je
+suis au contraire parfaitement sûr d'avoir entendu mon père et ma mère,
+revenant sur cet incident après quelques années, le citer comme un
+exemple de l'importance inattendue que pouvait prendre une chose
+insignifiante et fortuite, et dire en souriant que madame de Rumford ne
+savait pas ce qu'elle leur avait coûté.</p>
+
+<p>»Ils ajoutaient qu'on avait prononcé à cette occasion, autant par haine
+que par dérision, le mot de <i>triumvirat</i>, et ma mère disait en riant:
+«Mon ami, j'en suis fâchée, mais votre lot ne pouvait être que celui de
+Lépide.» Mon père disait encore que des personnes de la cour, point
+ennemies, lui en avaient quelquefois parlé comme d'une chose positive,
+et lui avaient dit sans hostilité: «Enfin, maintenant que cela est
+passé, dites-moi donc ce qui en était, et que prétendiez-vous faire?»</p>
+
+<p>Ce récit donne un exemple des tracasseries des cours, et fait connaître
+l'intimité de mes grands-parents avec M. de Talleyrand. Quoique l'ancien
+évêque d'Autun ne semble pas avoir apporté dans cette intimité le genre
+de préoccupation qui lui était le plus ordinaire avec les femmes, il
+avait beaucoup de goût, d'admiration même pour celle dont je publie les
+Mémoires, et j'en trouve une preuve assez piquante dans le portrait
+qu'il a tracé d'elle, sur le papier officiel du Sénat, pendant
+l'oisiveté d'une séance de scrutin qu'il présidait en qualité de
+vice-grand-électeur, probablement en 1811:</p>
+
+<br>
+<h4>SÉNAT CONSERVATEUR.</h4>
+
+<p class="rig">«Luxembourg, le 29 avril.</p><br><br>
+
+<p>»J'ai envie de commencer le portrait de Clari.--Clari n'est point ce que
+l'on nomme une beauté; tout le monde s'accorde à dire qu'elle est une
+femme agréable. Elle a vingt-huit ou vingt-neuf ans; elle n'est ni plus
+ni moins fraîche qu'on ne doit l'être à vingt-huit ans. Sa taille est
+bien, sa démarche est simple et gracieuse. Clari n'est point maigre;
+elle n'est faible que ce qu'il faut pour être délicate. Son teint n'est
+point éclatant; mais elle a l'avantage particulier de paraître plus
+blanche à proportion de ce qu'elle est éclairée d'un jour plus
+brillant. Serait-ce l'emblème de Clari tout entière, qui, plus connue,
+paraît toujours meilleure et plus aimable?</p>
+
+<p>»Clari a de grands yeux noirs; de longues paupières lui donnent un
+mélange de tendresse et de vivacité, qui est sensible même quand son âme
+se repose et ne veut rien exprimer. Mais ces moments sont rares.
+Beaucoup d'idées, une perception vive, une imagination mobile, une
+sensibilité exquise, une bienveillance constante sont exprimées dans son
+regard. Pour en donner une idée, il faudrait peindre l'âme qui s'y peint
+elle-même, et alors Clari serait la plus belle personne que l'on pût
+connaître. Je ne suis pas assez versé dans les règles du dessin pour
+assurer si les traits de Clari sont tous réguliers. Je crois que son nez
+est trop gros; mais je sais qu'elle a de beaux yeux, de belles lèvres et
+de belles dents. Ses cheveux cachent ordinairement une grande partie de
+son front, et c'est dommage. Deux fossettes formées par son sourire le
+rendent aussi piquant qu'il est doux. Sa toilette est souvent négligée;
+jamais elle n'est de mauvais goût, et toujours elle est d'une grande
+propreté. Cette propreté fait partie du système d'ordre ou de décence
+dont Clari ne s'écarte jamais. Clari n'est point riche; mais, modérée
+dans ses goûts, supérieure aux fantaisies, elle méprise la dépense;
+jamais elle ne s'est aperçue des bornes de sa fortune que par
+l'obligation de mettre des restrictions à sa bienfaisance. Mais, outre
+l'art de donner, elle a mille autres moyens d'obliger. Toujours prête à
+relever les bonnes actions, à excuser les torts, tout son esprit est
+employé en bienveillance. Personne autant que Clari ne montre combien la
+bienveillance spirituelle est supérieure à tout l'esprit et à tout le
+talent de ceux qui ne produisent que sévérité, critique et moquerie.
+Clari est plus ingénieuse, plus piquante dans sa manière favorable de
+juger, que la malignité ne peut l'être dans l'art savant des
+insinuations et des réticences. Clari justifie toujours celui qu'elle
+défend, sans offenser jamais celui qu'elle réfute. L'esprit de Clari est
+fort étendu et fort orné; je ne connais à personne une meilleure
+conversation; lorsqu'elle veut bien paraître instruite, elle donne une
+marque de confiance et d'amitié.--Le mari de Clari sait qu'il a à lui un
+trésor, et il a le bon esprit d'en savoir jouir. Clari est une bonne
+mère, c'est la récompense de sa vie... La séance est finie; la suite aux
+élections de l'année prochaine.»</p>
+
+<p>L'empereur voyait avec déplaisir cette intimité entre le grand
+chambellan et le premier chambellan, et l'on trouvera dans ces Mémoires
+la preuve qu'il chercha plus d'une fois à les désunir. Il réussit même
+assez longtemps à les mettre en défiance l'un de l'autre. Mais
+l'intimité était parfaite précisément au moment où M. de Talleyrand
+tombait en disgrâce. On sait quels motifs honorables pour celui-ci
+avaient amené entre lui et son maître une scène violente en janvier
+1809, au moment de la guerre d'Espagne, commencement des malheurs de
+l'Empire, et conséquence des fautes de l'empereur. MM. de Talleyrand et
+Fouché avaient exprimé, ou du moins fait pressentir, l'opinion publique
+en voie de désapprobation et de défiance: «Dans tout l'Empire, a dit M.
+Thiers<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> la haine commençait à remplacer l'amour.» Ce changement
+s'opérait dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens.
+M. de Montesquiou d'ailleurs, membre du Corps législatif, qui succédait
+à M. de Talleyrand dans sa place de cour, était un personnage moins
+considérable que celui-ci, lequel laissait au premier chambellan ce que
+ses fonctions avaient de pénible, mais aussi d'agréable ou
+d'honorifique. C'était une diminution de position que de perdre un
+supérieur dont la grande importance relevait celui qui venait après lui.
+En vérité, cette époque est étrange.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">(retour) </a> <i>Histoire du Consulat et de l'Empire</i>, t. XI, p.
+ 312.</blockquote>
+
+<p>Ce même Talleyrand, disgracié comme ministre et comme titulaire d'une
+des grandes charges de cour, n'avait pas perdu la confiance de
+l'empereur. Celui-ci l'appelait par accès auprès de lui, lui livrant
+avec sincérité le secret de la question ou de la circonstance sur
+laquelle il voulait ses conseils. Ces consultations se renouvelèrent
+jusqu'à la fin, même aux époques où il parlait de le mettre à Vincennes.
+En revanche, M. de Talleyrand, entrant dans ses vues, le conseillait
+loyalement, et tout se passait entre eux comme si de rien n'était.</p>
+
+<p>La politique et la grandeur de sa situation donnaient à M. de Talleyrand
+des privilèges et des consolations que ne pouvaient avoir un chambellan
+et une dame du palais. En s'attachant au pouvoir absolu d'une façon si
+étroite, on ne prévoit pas qu'un jour viendra où les sentiments
+entreront en lutte avec les intérêts, et les devoirs avec les devoirs.
+On oublie qu'il y a des principes de gouvernement, et que des garanties
+constitutionnelles doivent les protéger; on cède au désir naturel
+d'être quelque chose dans l'État, de servir le pouvoir établi; on ne
+regarde pas à la nature et aux conditions de ce pouvoir. Pourvu qu'il
+n'exige rien de contraire à la conscience, on le sert dans la sphère où
+l'on est par lui placé. Mais il arrive un moment où, sans qu'il exige de
+vous rien de neuf, il a poussé si loin l'extravagance, la violence et
+l'injustice, qu'il en coûte de le servir, même en choses innocentes, et
+qu'on reste obligé aux devoirs de l'obéissance, en ayant dans l'âme
+l'indignation, la douleur, et bientôt peut-être le désir de sa chute. Il
+y a, dira-t-on, un parti fort simple à prendre: qu'on donne sa
+démission. Mais on craint d'étonner, de scandaliser, de n'être ni
+compris ni approuvé par l'opinion. D'ailleurs nulle solidarité ne lie le
+serviteur de l'État à la conduite du chef de l'État. N'ayant point de
+droits, il semble qu'on n'ait point de devoirs. On ne saurait rien
+empêcher, on ne craint pas d'avoir rien à expier. C'est ainsi qu'on
+pensait sous Louis XIV et qu'on pense dans une grande partie de
+l'Europe; c'est ainsi qu'on pensait sous Napoléon, qu'on penserait
+encore peut-être... Honte et malheur au pouvoir absolu! Il retranche de
+vrais scrupules et de vrais devoirs aux honnêtes gens.</p>
+
+<br>
+
+<h4>IV.</h4>
+
+<p>On entrevoit, en germe tout au moins, dans la correspondance de M. et de
+Mme de Rémusat, une partie de ces sentiments, et tout contribuait à leur
+ouvrir les yeux. Les rapports directs avec l'empereur devenaient de plus
+en plus rares, et sa séduction, encore puissante, atténuait moins les
+impressions que donnait sa politique. Le divorce rendit aussi à madame
+de Rémusat une partie de la liberté de son temps et de son jugement.
+Elle suivait l'impératrice Joséphine dans sa disgrâce, ce qui n'était
+point fait pour relever son crédit à la cour. Son mari même quitta
+bientôt une de ses places, celle de grand-maître de la garde-robe, dans
+une circonstance que ces Mémoires racontent, et la froideur s'en accrut.
+J'emploie à dessein ce mot de <i>froideur</i>; car on a allégué, dans des
+libelles écrits contre mon père, que sa famille eut alors des torts
+sérieux dont l'empereur fut très irrité. Il n'en est rien, et la
+meilleure preuve est que, cessant d'être grand-maître, M. de Rémusat
+resta chambellan et surintendant des théâtres. Il n'abandonnait que la
+plus minutieuse et la plus assujettissante de ses charges. Il est vrai
+qu'il perdait ainsi la confiance et l'intimité qu'amène la vie commune
+de tous les jours. Mais il y gagnait d'être plus libre, de vivre
+davantage dans le monde et dans sa famille, et cette vie nouvelle, moins
+renfermée dans les salons des Tuileries et de Saint-Cloud, donna à la
+femme et au mari plus de clairvoyance et d'indépendance pour juger la
+politique de leur souverain. Il leur devint plus facile, avant les
+derniers désastres, les conseils et les pronostics de M. de Talleyrand
+demandait, de prévoir la chute de l'Empire, et de choisir par la pensée
+entre les solutions possibles du problème posé par les faits. On ne
+pouvait espérer que l'empereur se contenterait d'une paix humiliante
+pour lui plus que pour la France; l'Europe n'était même plus d'humeur à
+lui accorder la faveur d'un pareil affront. On songeait donc
+naturellement à la rentrée des Bourbons, malgré les inconvénients dont
+on se rendait imparfaitement compte. Les salons de Paris n'étaient pas
+précisément royalistes, mais contre-révolutionnaires. En ce temps-là, on
+n'avait pas encore inventé de faire des Bonaparte les chefs du parti
+conservateur et catholique. C'était assurément prendre une bien grande
+résolution que de revenir aux Bourbons, et on ne le faisait pas sans des
+déchirements, des inquiétudes, des anxiétés de toute espèce. Mon père
+avait gardé du spectacle que présentait en 1814 sa famille si simple, si
+honnête, si modeste au fond, un souvenir cruel qu'il considérait comme
+la plus grande leçon politique, et cet enseignement a contribué, autant
+que ses propres réflexions, à le décider en faveur des situations
+simples et des convictions fondées sur le droit.</p>
+
+<p>Voici d'ailleurs comment il a décrit et jugé les sentiments qu'il
+trouvait autour de lui au moment de la chute de l'Empire:</p>
+
+<p>«C'était la pure politique qui avait amené ma famille à la Restauration.
+Mon père, entre autres, ne me parut pas un seul moment dans une autre
+disposition que celle d'un homme qui fait une chose nécessaire, et qui
+en accepte volontairement les conséquences. Ces conséquences, il eût été
+puéril de se les dissimuler et de prétendre les éviter entièrement;
+seulement on aurait pu les mieux combattre, ou tâcher de les atténuer
+davantage. Ma mère, un peu plus émue en sa qualité de femme, un peu plus
+accessible au sentimentalisme bourbonien, se laissait plus aller au
+mouvement du moment. Il y a, dans tout grand mouvement politique,
+quelque chose d'entraînant qui commande la sympathie, à moins qu'on
+n'en soit préservé par une inimitié de parti. Cette sympathie
+désintéressée, jointe au goût de la déclamation, est pour une bonne part
+dans les platitudes qui déshonorent tous les changements de
+gouvernement. Cette même sympathie fut cependant, dès l'origine,
+combattue chez ma mère par le spectacle de l'exagération des sentiments,
+des opinions et des paroles... Le côté humiliant, insolent, de la
+Restauration, et de toute restauration, est ce qui m'en choque le plus;
+mais, si les royalistes n'en avaient abusé, on le leur aurait passé en
+grande partie. Ce qu'en ce genre ont supporté de très honnêtes gens est
+étrange. Je sais encore bon gré à mon père d'avoir, dès les premiers
+jours, relevé assez vivement une personne qui, dans notre salon,
+soutenait dans toute son âpreté la pure doctrine de la légitimité.
+Cependant il fallait bien l'accepter, au moins sous une forme plus
+politique. Le mot même fut, je crois, accrédité, surtout par M. de
+Talleyrand, et de là un cortège inévitable de conséquences qui ne
+tardèrent pas à se dérouler.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas là seulement de la part de mon père un jugement historique;
+il commençait dès lors, tout jeune qu'il était, à penser par lui-même et
+à diriger, tout au moins à éclairer les opinions de ses parents. Il me
+sera donné de publier bientôt les souvenirs de sa jeunesse, de sorte
+qu'il n'est pas nécessaire d'y insister ici. Il faut pourtant un peu
+parler de lui à propos des Mémoires de sa mère, auxquels il n'a pas été
+si étranger qu'on le pourrait croire. Dans ce bref récit, je n'ai point
+parlé d'un des traits caractéristiques et touchants de celle dont je
+raconte la vie. Elle était une mère admirable, soigneuse et tendre. Son
+fils Charles, né le 24 ventôse an V (14 mars 1797), paraît lui avoir
+donné dès le premier jour les espérances qu'il a tenues, et lui
+inspirait le goût qu'il ressentit lui-même, à mesure que l'âge et la
+raison lui venaient. Elle avait eu un second fils, Albert, né cinq ans
+plus tard, mort en 1830, et dont le développement et les facultés ont
+toujours été incomplets. Il est resté enfant jusqu'à sa fin. Elle avait
+pour celui-ci une tendre pitié, et ces soins constants qu'on doit
+admirer, même chez une mère. Mais la vraie passion était pour l'aîné, et
+jamais affection filiale ou maternelle n'a été fondée sur des analogies
+plus évidentes dans la nature de l'esprit et la façon de sentir. Ses
+lettres sont remplies des expressions de la plus ingénieuse et de la
+plus spirituelle tendresse. Il n'est pas inutile, pour expliquer ce qui
+va suivre, de donner ici une des lettres qu'elle écrivait à ce fils,
+alors âgé de seize ans. Il me semble qu'on en concevra une opinion
+favorable à tous deux:</p>
+
+<p class="rig">«Vichy, 15 juillet 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai été assez souffrante d'un violent mal de gorge depuis quelques
+jours, et je me suis fort ennuyée, mon enfant; aujourd'hui, je me
+trouve un peu mieux, et je vais m'amuser à vous écrire. Aussi bien vous
+me grondez de mon silence, et vous me jetez à la tête vos quatre lettres
+depuis trop longtemps. Je ne veux plus être en reste avec vous, et
+celle-ci, je crois, me mettra en état de vous gronder à mon tour, si
+l'occasion s'en présente.</p>
+
+<p>»Mon cher ami, je vous suis pas à pas dans vos travaux, et je vous vois
+bien occupé dans ce mois de juillet, tandis que je mène une vie si
+monotone. Je sais aussi à peu près tout ce que vous dites et faites les
+jeudis et les dimanches. Madame de Grasse<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> me raconte ses petites
+causeries avec vous, et m'amuse de tout cela. Par exemple, elle m'a
+conté que, l'autre jour, vous lui aviez dit du bien de moi, et que,
+lorsque nous causons ensemble, vous êtes quelquefois tenté de me
+trouver trop d'esprit. En vérité, ce n'est pas cette crainte qui doit
+vous arrêter, parce que vous avez assurément au moins, mon cher enfant,
+autant d'esprit que moi; je vous le dis franchement, parce que cet
+avantage, tout avantage qu'il est, a besoin ordinairement d'être appuyé
+sur beaucoup d'autres choses, et que, dans ce cas, en vous le disant,
+c'est plutôt vous avertir que vous louer. Si ma conversation tourne
+souvent avec vous un peu gravement, prenez-vous-en à mon métier de mère,
+que j'achève encore avec vous; à quelques bonnes pensées que je crois
+découvrir dans ma tête, et que je veux faire passer dans la vôtre; au
+bon emploi que je veux faire du temps que je vois courir, et prêt à vous
+emporter loin de moi. Quand je croirai être arrivée au moment de
+l'abdication de tous les avertissements, alors nous causerons mieux
+ensemble l'un et l'autre pour notre plaisir, échangeant nos réflexions,
+nos remarques, nos opinions sur les uns et les autres, et cela
+franchement, sans craindre de se fâcher mutuellement, enfin dans toutes
+les formes d'une amitié fort sincère et tout unie de part et d'autre;
+car je me figure qu'elle peut très bien exister entre une mère et son
+fils. Il n'y a pas entre votre âge et le mien un assez long espace pour
+que je ne comprenne votre jeunesse, et que je ne partage quelques-unes
+de vos impressions. Les têtes de femme demeurent longtemps jeunes, et
+dans celles des mères il y a toujours un côté qui se trouve avoir
+justement l'âge de leur enfant.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">(retour) </a> Madame de Grasse était la veuve d'un émigré qui
+ demeurait dans la maison de ma grand'mère, et qui était fort
+ liée avec elle. Son fils, le comte Gustave de Grasse, a été
+ lieutenant-colonel dans la garde royale, et a toujours vécu
+ dans la plus étroite intimité avec mon père jusqu'à sa mort
+ en 1859, malgré de grandes différences dans les opinions et
+ les habitudes.</blockquote>
+
+<p>»Madame de Grasse m'a dit aussi que vous aviez quelque envie pendant ces
+vacances de vous amuser à écrire quelques-unes de vos impressions sur
+bien des choses. Je trouve que vous avez raison; cela vous divertira à
+revoir dans quelques années. Votre père dira que je veux vous rendre
+<i>écrivassier</i> comme moi, car il est sans façon, monsieur votre père;
+mais cela m'est égal. Il me semble qu'il n'y a nul mal à s'accoutumer à
+rédiger ses idées, à écrire seulement pour soi, et que le goût et le
+style se forment de cette manière. Parce qu'il est, lui, un maudit
+paresseux qui n'écrit qu'une lettre en huit jours..., il est vrai
+qu'elle est bien aimable, mais enfin c'est peu,... suffit! qu'il ne me
+fasse pas parler.</p>
+
+<p>»Dans ma retraite, j'ai eu, moi, la fantaisie de faire votre portrait,
+et, si je n'avais pas eu mal à la gorge, je l'aurais essayé. Je crois
+qu'en y pensant, et en trouvant que, pour n'être point fade, et enfin
+pour être vraie, il fallait bien indiquer quelques défauts, le mal que
+j'étais obligée de dire de vous m'a prise au gosier, et que c'est là ce
+qui m'a donné une esquinancie, parce que je n'ai jamais pu le mettre au
+dehors. En attendant ce portrait, et en vous dévidant avec soin, je vous
+ai trouvé bien des qualités tout établies, quelques-unes qui commencent
+à poindre, et puis de petits engorgements qui empêchent certains biens
+de paraître. Je vous demande pardon de me servir d'un style de
+médecine: c'est que je suis dans un pays où il n'est question que
+d'engorgements, et du moyen de les faire passer. Je vous défilerai tout
+cela un jour que je serai en train, et seulement aujourd'hui je ne
+toucherai qu'à un point. Voici ce qu'il me semble par rapport avec ce
+que vous êtes vis-à-vis des autres: Vous avez de la politesse, même plus
+qu'on n'en a souvent, à votre âge, et beaucoup de bonne grâce dans
+l'accueil, dans les formes, dans la manière d'écouter. Conservez cela.
+Madame de Sévigné dit que le silence approbatif annonce toujours
+beaucoup d'esprit dans la jeunesse. «Mais, ma mère, où en voulez-vous
+venir? Vous m'avez promis un défaut, et, jusqu'à présent, je ne vois
+rien qui y ressemble. Tout père frappe à côté. Allons donc, ma mère, au
+fait!» En un moment, mon fils, m'y voici: Vous oubliez que j'ai mal à la
+gorge, et que je ne puis parler que doucement. Enfin, vous êtes donc
+poli. Si on vous <i>invite</i> à saisir l'occasion de faire quelque chose qui
+doive plaire à ceux que vous aimez, vous y consentez volontiers. Si on
+vous <i>montre</i> cette occasion, une certaine paresse, un certain amour de
+vous-même vous fait un peu balancer, et enfin <i>à vous tout seul</i> vous ne
+cherchez guère cette occasion, parce que vous craignez de vous gêner.
+Entendez-vous bien ces subtilités? Tant que vous êtes un peu sous ma
+main, je vous pousse, je vous parle; mais bientôt il faudra que vous
+parliez tout seul, et je voudrais que vous parlassiez un peu des autres,
+malgré le bruit que vous fait votre jeunesse, qui, en effet, a bien le
+droit de crier un peu haut. Je ne sais si ce que je vous ai dit est
+clair. Comme mes idées passent au travers d'un mal de tête, de trois
+cataplasmes dont je suis entourée, et que je n'ai point aiguisé mon
+esprit avec Albert depuis quatre jours, il se pourrait qu'il y eût un
+peu d'esquinancie dans mes discours. Vous vous en tirerez comme vous
+pourrez. Enfin, le fait est que vous êtes fort poli extérieurement, et
+que je voudrais que vous le fussiez aussi <i>intérieurement</i>, c'est-à-dire
+bienveillant. La bienveillance est la politesse du coeur. Mais en voilà
+assez...</p>
+
+<br>
+
+<p>»Votre petit frère figure joliment au bal. Il devient tout champêtre
+ici. Il pêche le matin, se promène, connaît mieux que vous les arbres et
+les différentes cultures, et, le soir, il figure avec de grosses
+bergères d'Auvergne auxquelles il fait toutes les petites mines que vous
+savez.</p>
+
+<p>»Adieu, cher enfant; je vous quitte parce que mon papier finit, car je
+m'amusais de toutes ces pauvretés qui me tirent un peu de mon ennui;
+mais il faut cependant ne pas vous assommer en vous en donnant trop à la
+fois. Veuillez bien présenter mes hommages respectueux à Griffon<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>;
+faites bien tous mes compliments à M. Leclerc.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">(retour) </a> Griffon est un petit chien.--M. Leclerc est le
+ membre de l'Institut, doyen de la faculté des lettres, mort
+ il y a peu d'années. Il était alors professeur au lycée
+ Napoléon, et donnait des répétitions à mon père.</blockquote>
+
+<p>C'est sur ce ton de confiance, de tendresse et de goût que s'écrivaient
+la mère et le fils, bien jeune encore. Un an plus tard, en 1814,
+celui-ci sortait du collège, tenait ce que son jeune âge avait promis,
+et prenait naturellement une plus grande place dans la vie et les
+occupations de ses parents. Ses opinions mêmes devaient de plus en plus
+agir sur les leurs, et d'autant mieux que rien ne les séparait d'une
+manière absolue.</p>
+
+<p>Il était seulement plus positif et plus hardi qu'eux, moins gêné par des
+souvenirs ou des affections. Il ne regrettait pas l'empereur, et, si
+touché qu'il fût par les souffrances de l'armée française, il voyait la
+chute de l'Empire avec indifférence, sinon avec joie. C'était pour lui,
+comme pour la plupart des jeunes gens distingués de sa génération, une
+délivrance. Il saisissait avec avidité les premières idées d'ordre
+constitutionnel qui faisaient leur rentrée avec les Bourbons. Mais
+l'apparition des royalistes de salon le frappait par le ridicule;
+beaucoup de choses et de mots qu'on remettait en honneur<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a> lui
+semblaient des niaiseries; les injures contre l'empereur et les hommes
+de l'Empire le révoltaient, mais ni ses parents ni lui, encore qu'un peu
+défiants du nouveau régime, n'avaient une malveillance systématique
+contre ce qui se passait. Les malheurs, ou du moins les ennuis
+personnels qui en étaient
+la conséquence: la privation des emplois, la nécessité de vendre, et
+fort mal, une bibliothèque qui était la joie de mon grand-père, et qui a
+laissé une trace dans la mémoire des amateurs, mille autres
+contrariétés, ne les empêchaient point de se sentir délivrés. Ils
+étaient tout près de réaliser une parole célèbre de l'empereur.
+Celui-ci, en pleine puissance, demandait aux personnes qui se trouvaient
+autour de lui ce qu'on dirait après sa mort, et chacun s'empressait à
+un compliment ou à une flatterie. Il les interrompit en disant:
+«Comment! vous êtes embarrassés pour savoir ce qu'on dira? On dira:
+«Ouf!»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">(retour) </a> Dans une autre publication, les impressions et
+ les sentiments de mon père seront décrits par lui-même, de
+ sorte qu'il est inutile d'insister ici. On me permettra
+ toutefois de donner, comme exemple de ce qu'il pensait alors,
+ de ce qu'il a pensé toujours, une des chansons qu'il faisait
+ en ce temps-là, car ce n'est un secret pour personne qu'il
+ écrivait et chantait de jolies chansons qui avaient grand
+ succès dans le monde. Ceux qui ont l'habitude ou le talent de
+ ces compositions savent combien les auteurs en sont sincères,
+ et plus qu'en tout autre écrit peut-être, on voit là sous une
+ forme piquante, le fond même des idées d'un écrivain. Mon
+ père a lui-même écrit quelque part que l'on retrouverait dans
+ le recueil de ses chansons le germe, sinon le développement,
+ de la plupart de ses idées. Il en est qui répondaient à un
+ sentiment si intime, qu'il ne les chantait qu'à lui-même, et
+ ne les montrait à personne. La poésie, légère ou sérieuse,
+ est une confidente à laquelle on ne peut rien cacher quand
+ l'habitude est prise de se confier à elle. Voici donc une de
+ ses chansons politiques du commencement de la Restauration.
+ Je ne la donne point, comme une des meilleures au point de
+ vue de l'art, mais comme un renseignement. Et pourtant il est
+ difficile de n'en pas remarquer le tour aisé et la finesse,
+ rares pour un jeune homme de dix-huit ans:
+
+<p class="mid"> LA MARQUISE OU L'ANCIEN RÉGIME</p>
+
+<p class="mid"> <span class="sc">AIR</span>: <i>Croyez-moi, buvons à longs traits</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ainsi parlait une marquise, </p>
+<p class="i14"> Une marquise d'autrefois, </p>
+<p class="i14"> Qui fit sa première sottise </p>
+<p class="i14"> En mil sept cent cinquante-trois. </p>
+<p class="i14"> «Ah! disait-elle, quand j'y pense, </p>
+<p class="i14"> Je voudrais m'y revoir encor: </p>
+<p class="i14"> C'était vraiment le siècle d'or, </p>
+<p class="i14"> Moins le costume et l'innocence.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Croyez-moi, c'était le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Mise au couvent selon l'usage, </p>
+<p class="i14"> Grâce aux leçons du tentateur, </p>
+<p class="i14"> De mes questions avant l'âge </p>
+<p class="i14"> J'effrayais notre directeur. </p>
+<p class="i14"> Un frère de soeur Cunégonde, </p>
+<p class="i14"> Le marquis, venait au parloir. </p>
+<p class="i14"> Il m'apprit ce qu'il faut savoir </p>
+<p class="i14"> Pour se présenter dans le monde.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Croyez-moi, c'était le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Il fit tant que, par convenance, </p>
+<p class="i14"> À m'épouser il fut réduit. </p>
+<p class="i14"> Je n'ai pas gardé souvenance </p>
+<p class="i14"> D'avoir vu son bonnet de nuit</p>
+<br>
+<p class="i14"> «Vous n'avez pas vu le bon temps; </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!» </p>
+<p class="i14"> C'était un seigneur à la mode. </p>
+<p class="i14"> Pour lui je n'avais aucun goût, </p>
+<p class="i14"> Et lui ne m'aimait pas du tout.... </p>
+<p class="i14"> Je n'ai rien vu de si commode.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Mes enfants, c'était le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Ce que j'ai vu ne peut se rendre. </p>
+<p class="i14"> Ah! les hommes sont bien tombés. </p>
+<p class="i14"> Tenez, je ne puis pas comprendre </p>
+<p class="i14"> Comment on se passe d'abbés. </p>
+<p class="i14"> Que j'ai vu d'âmes bien conduites </p>
+<p class="i14"> Par leur galante piété! </p>
+<p class="i14"> Sans eux j'aurais bien regretté </p>
+<p class="i14"> Qu'on ait supprimé les jésuites.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Mes enfants, c'était le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> C'est un sot métier, sur mon âme, </p>
+<p class="i14"> Que d'être jolie aujourd'hui. </p>
+<p class="i14"> Je vois plus d'une jeune femme </p>
+<p class="i14"> Sécher de sagesse et d'ennui. </p>
+<p class="i14"> Plus d'un grand mois après la noce, </p>
+<p class="i14"> J'ai vu, certes j'en ai bien ri, </p>
+<p class="i14"> J'ai vu ma nièce et son mari </p>
+<p class="i14"> Tous deux dans le même carrosse! </p>
+<p class="i14"> Vous n'avez pas vu le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Hélas! des plaisirs domestiques </p>
+<p class="i14"> Ignorant la solidité, </p>
+<p class="i14"> Petits esprits démocratiques, </p>
+<p class="i14"> Vous radotez de liberté. </p>
+<p class="i14"> Cette liberté qu'on encense </p>
+<p class="i14"> N'est rien qu'un rêve dangereux. </p>
+<p class="i14"> Ah! de mon temps, pour être heureux </p>
+<p class="i14"> C'était assez de la licence.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Croyez-moi, c'était le bon temps: </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Mais, sous un règne légitime, </p>
+<p class="i14"> Dédaignant de vaines clameurs, </p>
+<p class="i14"> Reprenez à l'ancien régime </p>
+<p class="i14"> Ses lois, afin d'avoir ses moeurs. </p>
+<p class="i14"> Alors, comme dans ma jeunesse, </p>
+<p class="i14"> Un chacun sera bon chrétien. </p>
+<p class="i14"> Vous voyez, je m'amusais bien, </p>
+<p class="i14"> Et n'ai jamais manqué la messe.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Croyez-moi, c'était le bon temps! </p>
+<p class="i14"> Que je vous plains d'avoir vingt ans!</p>
+</div></div>
+
+</blockquote>
+
+<br>
+
+<h4>V.</h4>
+
+<p>Il était difficile de songer aux intérêts personnels, et de ne pas être
+occupé ou distrait uniquement par le spectacle que donnaient la France
+et l'Europe. La curiosité devait prévaloir sur l'ambition dans la
+famille telle qu'on la peut concevoir. Mon grand-père pensait pourtant à
+entrer dans l'administration, et reprenait ses projets, toujours déçus,
+du conseil d'État; mais il y mettait la même négligence ou indifférence.
+S'il y fût entré, il n'aurait fait qu'imiter la plupart des anciens
+fonctionnaires de l'Empire, car l'opposition bonapartiste n'a commencé
+que vers la fin. Les membres mêmes de la famille impériale avaient des
+relations suivies et amicales avec le nouveau régime, ou plutôt avec
+l'ancien régime restauré. L'impératrice Joséphine fut traitée avec
+égards, et l'empereur Alexandre la venait voir souvent à la Malmaison.
+Elle désirait se faire une situation digne et convenable, confiait à sa
+dame du palais qu'elle voulait demander pour son fils Eugène le titre de
+connétable, ce qui était peu connaître l'esprit de la Restauration. La
+reine Hortense, qui devait plus tard être l'ennemie acharnée des
+Bourbons, et entrer dans de nombreuses conspirations, obtint le duché de
+Saint-Leu, dont elle voulut remercier le roi Louis XVIII. Tous les
+projets de ce genre d'ailleurs furent bientôt abandonnés; car
+l'impératrice Joséphine fut subitement enlevée par un mal de gorge
+gangreneux en mai 1814, et le dernier lien qui rattachait les miens à la
+famille Bonaparte fut à jamais rompu.</p>
+
+<p>Les Bourbons toutefois semblèrent prendre à tache d'irriter, de
+décourager ceux que leur gouvernement aurait dû rallier, et peu à peu
+s'établissait l'opinion que leur règne serait peu durable, et que la
+France, alors surtout plus passionnée pour l'égalité que pour la
+liberté, demanderait à reprendre ce joug que l'on croyait brisé, et que
+les jours reviendraient d'éclat et de misère. Ce ne fut donc pas avec
+autant d'étonnement qu'on le pourrait croire que mon grand-père revint
+un jour chez lui, annonçant qu'il venait d'apprendre d'un de ses amis
+que l'empereur, échappé de l'île d'Elbe, avait débarqué à Cannes. Les
+événements historiques étonnent plus ceux qui en entendent le récit que
+les témoins. Il semble qu'une sorte de pressentiment s'ajoute à toutes
+les inductions de la logique. Ceux-là surtout qui avaient vu de près ce
+grand homme le devaient croire capable de venir mettre de nouveau en
+péril, par une égoïste et grandiose fantaisie, et les Français et la
+France. C'était pourtant une grande aventure, et qui obligeait chacun à
+songer non seulement à l'avenir politique, mais encore à l'avenir
+personnel. Même ceux qui n'avaient, comme M. de Rémusat, témoigné
+d'aucune façon publique de leurs sentiments, et qui ne demandaient que
+le repos et l'obscurité, pouvaient avoir tout à craindre, et devaient
+tout prévoir. L'incertitude ne fut pas longue, et, avant même que
+l'empereur fût entré dans Paris, M. Réal venait annoncer à M. de Rémusat
+qu'il était exilé avec douze ou quinze personnes, au nombre desquelles
+se trouvait M. Pasquier.</p>
+
+<p>Un événement plus grave que l'exil, et qui a laissé dans le souvenir de
+mon père une trace plus profonde, s'était passé entre la nouvelle du
+débarquement de Napoléon et son arrivée aux Tuileries. Le lendemain même
+du jour où ce débarquement était public, madame de Nansouty était
+accourue chez sa soeur, tout effrayée et troublée des récits qu'on lui
+faisait, des persécutions auxquelles seraient exposés les ennemis de
+l'empereur, vindicatif et tout-puissant. Elle lui dit qu'on allait
+exercer toutes les inquisitions d'une police rigoureuse, que M.
+Pasquier craignait d'être inquiété, et qu'il fallait se débarrasser de
+tout ce que la maison pouvait contenir de suspect. Ma grand'mère, qui
+d'elle-même peut-être n'y eût pas pensé, se troubla en songeant que chez
+elle on trouverait un manuscrit tout fait pour compromettre son mari, sa
+soeur, son beau-frère, ses amis. Elle poursuivait en effet dans le plus
+grand secret depuis bien des années, peut-être depuis son entrée à la
+cour, des Mémoires écrits chaque jour sous l'impression des événements
+et des conversations. Elle y racontait presque tout ce qu'elle avait vu
+et entendu. À Paris, à Saint-Cloud, à la Malmaison, elle avait pris,
+depuis douze ans, l'habitude de tracer des éphémérides où, mêlés avec
+les événements, les mouvements du caractère et de l'esprit tenaient la
+plus grande place. Ce journal avait la forme d'une correspondance
+intime. C'était une série de lettres écrites de la cour à une amie à
+laquelle on ne cachait rien. L'auteur sentait tout le prix de cet
+ouvrage, ou plutôt ces lettres fictives lui rappelaient sa vie tout
+entière, ses plus chers et ses plus douloureux souvenirs. Comment
+risquer, pour ce qui pouvait ne paraître qu'un amour-propre littéraire
+ou sentimental, le repos, la liberté, la vie même de tous les siens?
+Personne ne connaissait l'existence de cet écrit, sauf son mari et
+madame Chéron, femme du préfet de ce nom, très ancienne et fidèle amie.
+Elle songea à celle-ci, qui avait déjà gardé ce dangereux manuscrit, et
+courut la chercher. Malheureusement madame Chéron était absente, et ne
+devait de longtemps rentrer. Que faire? Ma grand'mère rentra tout émue
+et, sans réflexion ni délai, jeta dans le feu tous ses cahiers. Mon père
+entra dans la chambre tandis qu'elle brûlait les dernières feuilles avec
+quelque lenteur afin que la flamme ne fût pas trop vive. Il avait alors
+dix-sept ans, et m'a souvent raconté cette scène, dont le souvenir lui
+était très pénible. Il crut d'abord que ce n'était là qu'une copie des
+Mémoires qu'il n'avait point lus, et que l'original précieux restait
+caché quelque part. Il lança lui-même le dernier cahier dans les flammes
+sans y attacher une grande importance: «Peu de gestes, me disait-il,
+quand j'ai su la vérité, ont laissé de plus cruels regrets dans une
+âme.»</p>
+
+<p>Ces regrets dès le premier moment furent si vifs chez l'auteur et chez
+son fils, car ils comprirent immédiatement que ce sacrifice cruel était
+inutile, que, durant des années, ils n'en purent parler même entre eux,
+ni surtout à mon grand-père. Celui-ci prit très philosophiquement son
+exil, qui ne lui interdisait pas le séjour de la France, mais seulement
+Paris et les environs. Il décida que tous iraient passer l'orage en
+Languedoc. Il avait là une terre rachetée par lui aux héritiers de M. de
+Bastard, aïeul de sa femme, et dont l'administration était depuis
+longtemps négligée. Ils partirent donc tous pour Lafitte, où mon père
+devait vivre plus tard tant de mois, tant d'années, tantôt au milieu de
+l'agitation politique, tantôt y retrouvant une vie laborieuse et douce,
+tantôt s'y reposant d'un nouvel exil, car le mal que devait faire le
+pouvoir absolu aux bons citoyens ne devait point se borner à cette année
+1815, et les Napoléon sont revenus en France de plus loin que de l'île
+d'Elbe.</p>
+
+<p>Mon grand-père partit le 13 mars pour Lafitte, où sa famille le
+rejoignit peu de jours après. C'est là qu'ils passèrent les trois mois
+de ce règne plus court, mais plus funeste encore que l'autre, et que
+l'on a appelé les <i>Cent-Jours</i>; c'est là que mon père a commencé sa
+carrière d'écrivain, ne composant pas encore des oeuvres personnelles,
+mais traduisant Pope, Cicéron et Tacite. Ses seuls écrits originaux
+étaient ses chansons. Ils vivaient tranquilles, unis, presque heureux,
+attendant la fin de cette tragédie dont le dénouement était prévu, et la
+nouvelle de la bataille de Waterloo vint les y trouver. En même temps
+que l'abdication de Napoléon, ils apprenaient que M. de Rémusat était
+nommé préfet de la Haute-Garonne, par ordonnance du 12 juillet 1815. Cet
+emploi convenait parfaitement au mari, en le faisant rentrer dans
+l'administration qu'il aimait, sans l'obliger à la parade des cours,
+mais plaisait moins à la femme, qui regrettait Paris et ses amitiés, et
+redoutait les agitations de la ville de Toulouse livrée à la violence du
+royalisme du Midi, à la terreur blanche, comme on disait alors. Le
+nouveau préfet s'y rendit aussitôt, et y apprit en arrivant l'assassinat
+du général Hamel, qui avait pourtant arboré le drapeau blanc au
+Capitole. Tant est grande l'injustice et la violence des partis, même
+triomphants, surtout triomphants! Mais, si intéressant que soit cet
+épisode de nos troubles civils, il n'est pas nécessaire d'y insister. Il
+s'agit ici non du préfet, mais surtout de madame de Rémusat. Celle-ci,
+un peu inquiète des événements, et, peut-être, craignant la vivacité des
+opinions de son fils, médiocrement compatibles avec une situation
+officielle, permit à celui-ci de revenir à Paris, ce qui lui convenait
+fort. Alors commença entre eux une correspondance qui les fera tous deux
+mieux connaître, et en apprendra peut-être plus sur l'auteur de ces
+Mémoires que ces Mémoires mêmes.</p>
+
+<p>C'est pourtant de cet ouvrage seulement qu'il s'agit ici, et il n'est
+pas nécessaire de raconter en détail les mois, même les années qui
+suivirent cette année 1815. Inaugurée dans un jour sanglant,
+l'administration du département fut très difficile pendant dix-neuf
+mois. Tandis qu'à Paris, le fils, vivant dans une société très libérale,
+arrivait à un royalisme constitutionnel très avancé, qui n'était plus
+guère que tolérant envers les Bourbons, le père subissait d'une société
+fort différente un effet tout semblable, et, par ses actes et ses
+propos, se plaçait au premier rang parmi les fonctionnaires les moins
+royalistes, les plus libéraux, du gouvernement royal. Il était modéré,
+ami des lois, équitable, point déclamateur, point aristocrate, point
+dévot. La ville de Toulouse était à peu près le contraire de tout cela;
+il y réussit cependant, et y a laissé de bons souvenirs qui
+disparaissent peu à peu avec les hommes, mais dont mon père a plus d'une
+fois retrouvé la trace. Ces premiers temps de liberté constitutionnelle,
+même en une province peu destinée à en pratiquer hardiment les théories,
+sont curieux. À la lueur de cette liberté s'éclairait ce que l'Empire
+avait laissé dans l'ombre. Tout renaissait: les opinions, les
+sentiments, les rancunes, les passions, la vie enfin. Le gouvernement
+des Bourbons était représenté par un prêtre marié, M. de Talleyrand, et
+un jacobin régicide, M. Fouché, mais ce n'était pas encore assez pour
+résister à la faction réactionnaire de ce temps-là, et la politique
+libérale ne triompha que par l'avènement du ministère de MM. Decazes,
+Pasquier, Molé et Royer-Collard, et par l'ordonnance célèbre du 5
+septembre. Cette politique nouvelle devait naturellement profiter à ceux
+qui l'avaient pratiquée d'avance, et l'on ne sut pas mauvais gré au
+préfet de l'échec des libéraux dans les élections de la Haute-Garonne.
+Dès que le ministère se fut consolidé, et que M. Lainé eut succédé à M.
+de Vaublanc, mon grand-père fut nommé préfet de Lille, et voici comment
+mon père, dans une lettre déjà citée, rapporte les effets de ces
+événements sur les opinions de ma grand'mère:</p>
+
+<p>«La nomination de mon père à Lille ramena ma mère au sein du grand
+mouvement de l'esprit public, mouvement qui allait bientôt se prononcer
+comme il ne l'avait point fait peut-être depuis 1789. Son esprit, sa
+raison, tous ses sentiments et toutes ses croyances allaient faire un
+grand pas. L'Empire, après lui avoir donné d'abord la curiosité et
+l'intelligence des grandes affaires de ce monde, lui avait donné plus
+tard le principe d'un mouvement propre vers un but moral, en lui
+inspirant l'horreur de la tyrannie. De là un goût vague pour un
+gouvernement régulier fondé sur la loi, la raison et l'esprit national;
+de là une certaine acceptation des formes de la constitution
+d'Angleterre. Son séjour à Toulouse et la réaction de 1815 lui donnèrent
+une connaissance des réalités sociales qu'on n'acquiert jamais dans les
+salons de Paris, l'intelligence des résultats et même des causes de la
+Révolution, l'instinct des besoins et des sentiments de la nation. Elle
+comprit d'une manière générale où étaient l'appui solide, la force, la
+vie, le droit. Elle sut qu'il existait une France nouvelle, et quelle
+elle était, et que c'était pour cette France et par elle qu'il fallait
+gouverner.»</p>
+
+<br>
+
+<h4>VI.</h4>
+
+<p>Le séjour à Lille fut interrompu par quelques voyages à Paris, où ma
+grand'mère retrouvait son fils, qui préludait par des plaisirs de
+société aux succès plus littéraires qu'il devait obtenir quelques mois
+plus tard. C'était d'ailleurs déjà écrire et composer que d'envoyer
+sans cesse à sa mère des lettres de politique et de littérature.
+Celle-ci avait plus de loisirs à Lille qu'à Paris, et, quoique sa santé
+fût toujours faible, elle reprit le goût des travaux de l'esprit.
+Jusque-là, elle n'avait guère écrit que ses Mémoires brûlés, et à peine
+s'était-elle essayée à quelques courtes nouvelles ou petits articles.
+Elle tenta, dans l'oisiveté de la province, un roman par lettres
+intitulé: <i>les Lettres espagnoles, ou l'Ambitieux</i>. Tandis qu'elle y
+travaillait avec goût et succès, en 1818, parurent les <i>Considérations
+sur la révolution française</i>, ouvrage posthume de madame de Staël, et
+elle en ressentit la plus vive impression. Après soixante ans écoulés,
+on se rend mal raison de l'effet extraordinaire d'un tel ouvrage,
+conversation éloquente sur les principes de la Révolution. Les opinions
+de l'auteur, très nouvelles alors, ne sont plus pour nous que
+d'excellents et nobles lieux communs, dont la vérité est partout admise.
+Il n'en était pas de même au lendemain de l'Empire. Tout était nouveau
+alors, et les fils, troublés par vingt ans de tyrannie, avaient besoin
+d'apprendre ce que savaient si bien leurs pères de 1789. Ce qui frappa
+surtout ma grand'mère, ce sont les pages véhémentes où l'auteur se livre
+à sa haine un peu déclamatoire contre Napoléon. Elle éprouvait bien
+quelques sentiments analogues; mais elle ne pouvait oublier qu'elle
+avait pensé d'une façon tant soit peu différente. Les personnes qui
+aiment à écrire sont bien aisément tentées d'expliquer sur le papier
+leur conduite et leurs sentiments. C'est une manière de les mieux
+comprendre. Elle fut prise du désir de porter le jour dans ses
+souvenirs, d'exposer ce qu'avait été l'Empire pour elle, comment elle
+l'avait aimé et admiré, puis jugé et redouté, puis suspecté et haï, puis
+enfin abandonné. Les Mémoires qu'elle avait détruits en 1815 auraient
+été la plus naïve et la plus exacte exposition de cette succession de
+faits, de situations et de sentiments. On ne pouvait songer à les
+reproduire; mais il était possible d'en faire d'autres auxquels une
+mémoire fidèle et une conscience honnête pouvaient donner autant de
+sincérité. Tout animée à ce projet, elle écrivait à son fils, le 27 mai
+1818:</p>
+
+<p>«J'ai été prise hier d'une lubie nouvelle. Vous saurez maintenant que je
+m'éveille tous les jours à six heures, et que j'écris depuis lors très
+exactement jusqu'à neuf heures et demie. J'étais donc sur mon séant,
+avec tous les cahiers de mon <i>Ambitieux</i> autour de moi. Mais quelques
+chapitres de madame de Staël me trottaient par l'esprit. Tout à coup je
+jette le roman de côté, je prends un papier blanc; me voilà mordue du
+besoin de parler de Bonaparte; me voilà contant la mort du duc
+d'Enghien, cette terrible semaine que j'ai passée à la Malmaison; et,
+comme je suis une personne d'émotion, au bout de quelques lignes, il me
+semble que je suis encore à ce temps; les faits et les paroles me
+reviennent comme d'eux-mêmes; j'ai écrit vingt pages entre hier et
+aujourd'hui, cela m'a assez fortement remuée.»</p>
+
+<p>La même occasion qui réveillait les impressions de la mère, éveillait
+les opinions et les goûts littéraires du fils, et, tandis qu'il publiait
+dans les <i>Archives</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> un article sur le livre de madame de Staël, le
+premier qu'il ait imprimé, il écrivait à sa mère les lignes qui suivent,
+le même jour 27 mai 1818. Les deux lettres se sont croisées en route,
+comme on dit.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">(retour) </a> <i>Archives philosophiques, politiques et
+ littéraires</i>, t. V. Paris, 1818. Mon père a réimprimé cet
+ article dans le recueil intitulé: <i>Critiques et Études
+ littéraires, ou Passé et Présent</i>, par Ch. de Rémusat, 2 vol.
+ in-18. Paris, 1857.</blockquote>
+
+<p>«Honneur aux gens de bonne foi! Ce livre, ma mère, a réveillé très
+vivement mon regret que vous ayez brûlé vos Mémoires; mais je me suis
+dit aussi qu'il faut y suppléer. Vous le devez, à vous, à nous, à la
+vérité. Relisez d'anciens almanachs, prenez le <i>Moniteur</i> page à page,
+relisez et redemandez vos anciennes lettres écrites à vos amis, et
+surtout à mon père. Tâchez de retrouver, non pas les détails des
+événements, mais surtout vos impressions à propos des événements.
+Replacez-vous dans les opinions que vous n'avez plus, dans les
+illusions que vous avez perdues; retrouvez vos erreurs mêmes.
+Montrez-vous, comme tant de personnes honorables et raisonnables,
+indignée et dégoûtée des horreurs de la Révolution, entraînée par une
+aversion naturelle mais peu raisonnée, séduite par un enthousiasme, au
+fond très patriotique, pour un homme. Dites que nous étions tous alors
+devenus comme étrangers à la politique. Nous ne redoutions nullement
+l'empire d'un seul, nous courions au-devant. Montrez ensuite l'homme de
+ce temps-là se corrompant, ou se découvrant, à mesure qu'il croissait en
+puissance. Faites voir par quelle triste nécessité, à mesure que vous
+perdiez une illusion sur lui, vous tombiez davantage dans sa dépendance,
+et comment moins vous lui obéissiez de coeur, plus il a fallu lui obéir
+de fait; comment enfin, après avoir cru à la justesse de sa politique
+parce que vous vous trompiez sur sa personne, une fois désabusée sur
+son caractère, vous avez commencé à l'être sur son système, et comment
+l'indignation morale vous a conduite peu à peu à ce que j'appellerai une
+haine politique. Voilà ce que je vous demande en grâce de faire, ma
+mère. Vous m'entendrez, n'est-ce pas? et vous le ferez.»</p>
+
+<p>Deux jours après, le 30 mai, ma grand'mère répondait à son fils:</p>
+
+<p>«N'admirez-vous pas comme nous nous entendons? Je lis donc ce livre; je
+suis frappée comme vous; je regrette ces pauvres Mémoires sur nouveaux
+frais, et je me mets à écrire sans trop savoir où cela me mènera; car,
+mon cher enfant, c'est une entreprise réellement un peu forte que celle
+qui me tente, et que vous me prescrivez. Je vais donc voir cependant à
+me rappeler certaines époques, d'abord sans ordre ni suite, comme les
+choses me reviendront. Vous pouvez vous fier à moi pour être vraie.
+Hier, j'étais seule devant mon secrétaire. Je cherchais dans mon
+souvenir les premiers moments de mon arrivée près de ce malheureux
+homme. Je sentais de nouveau une foule de choses, et ce que vous appelez
+si bien <i>ma haine politique</i> était toute prête à s'effacer pour faire
+place à mes illusions premières.»</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, le 8 juin 1818, elle insistait sur les
+difficultés de sa tâche:</p>
+
+<p>«Savez-vous que j'ai besoin de tout mon courage pour faire ce que vous
+m'avez prescrit? Je ressemble un peu à une personne qui aurait passé dix
+ans aux galères, et à qui on demanderait le journal de la manière dont
+elle y employait son temps. Aujourd'hui, mon imagination se flétrit
+quand elle revient sur tous ces souvenirs. J'éprouve quelque chose de
+pénible et de mes illusions passées, et de mes sentiments présents. Vous
+avez raison de dire que j'ai l'âme vraie; mais il s'ensuit que je ne
+sens pas impunément comme tant d'autres, et je vous assure que, depuis
+huit jours, je sors toute mélancolique de ce bureau où vous et madame de
+Staël m'avez placée. Je ne pourrais, du reste, dire à un autre que vous
+mes secrètes impressions. On ne m'entendrait pas, et on se moquerait de
+moi.»</p>
+
+<p>Enfin, le 28 septembre et le 8 octobre de la même année, elle écrivait à
+son fils:</p>
+
+<p>«Si j'étais homme, bien certainement je donnerais une part de ma vie à
+étudier <i>la Ligue</i>; mais, comme je ne suis qu'une femme, je me borne à
+brocher des paroles sur celui que vous savez. Quel homme! quel homme,
+mon fils! Il m'épouvante à retracer; c'est un malheur pour moi que
+d'avoir été trop jeune, quand je vivais auprès de lui. Je ne pensais pas
+assez sur ce que je voyais, et, aujourd'hui que nous avons marché, mon
+temps et moi, mes souvenirs me remuent davantage que ne faisaient les
+événements.--Si vous venez... vous trouverez, je crois, que je n'ai pas
+trop perdu mon temps cet été. J'ai bien écrit déjà près de cinq cents
+pages, et j'en écrirai bien davantage; la besogne s'allonge à mesure que
+je m'y mets. Il faudrait ensuite beaucoup de temps et de patience pour
+ordonner tout cela; je n'aurai jamais peut-être ni l'un ni l'autre; ce
+sera votre affaire quand je ne serai plus de ce monde...»</p>
+
+<p>«Votre père, écrivait-elle encore, dit qu'il ne connaît personne à qui
+je puisse montrer ce que j'écris. Il prétend que personne ne pousse plus
+loin que moi le talent d'être <i>vraie</i>, c'est son expression. Or donc, je
+n'écris pour personne. Un jour, vous trouverez cela dans mon inventaire,
+et vous en ferez ce que vous voudrez.»--«Mais savez-vous (8 octobre
+1818) une réflexion qui me travaille quelquefois? Je me dis: «S'il
+arrivait qu'un jour mon fils publiât tout cela, que penserait-on de
+moi?» Il me prend une inquiétude qu'on ne me crût mauvaise, ou du moins
+malveillante. Je sue à chercher des occasions de louer. Mais cet homme a
+été si <i>assommateur</i> de la vertu, et nous, nous étions si abaissés, que
+bien souvent le découragement prend à mon âme, et le cri de la vérité me
+presse.»</p>
+
+<p>On voit, par ces fragments de lettres, sous l'empire de quels sentiments
+les Mémoires ont été conçus et écrits. Ce n'a été ni un passe-temps
+littéraire, ni un plaisir d'imagination, ni l'effet d'une prétention
+d'écrivain, ni l'essai d'une apologie intéressée; mais la passion de la
+vérité, le spectacle politique que l'auteur avait sous les yeux,
+l'influence d'un fils chaque jour mieux affermi dans les opinions
+libérales qui devaient faire le charme et l'honneur de sa vie, lui ont
+donné le courage de poursuivre cette oeuvre pendant plus de deux années.
+Elle avait compris cette noble politique qui place les droits des hommes
+au-dessus des droits de l'État. Ce n'est pas tout. Comme il arrive aux
+personnes fortement attachées à une oeuvre intellectuelle, tout
+s'animait et s'éclairait à ses yeux, et jamais elle n'avait mené une vie
+si active. À travers les maux d'une santé chancelante, elle venait sans
+cesse de Lille à Paris, jouait le rôle d'Elmire, du <i>Tartufe</i>, à
+Champlâtreux chez M. Molé, s'occupait d'un ouvrage sur les femmes du
+<span class="sc">xvii</span>e siècle, qui est devenu son <i>Essai sur l'éducation des femmes</i>,
+donnait des notes à Dupuytren pour un éloge de Corvisart, publiait même
+une nouvelle dans le <i>Lycée français</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">(retour) </a> <i>Lycée français ou Mélange de littérature et de
+ critique</i>, t. III, p. 281 (1820).</blockquote>
+
+<p>Au milieu du bonheur complet que lui donnaient le repos de la vie et
+l'activité d'esprit, les succès administratifs de son mari, et les
+succès littéraires de son fils, sa santé fut gravement atteinte, d'abord
+par une maladie des yeux, qui, sans menacer absolument la vue, devint
+pénible et gênante, puis par une irritation générale dont la muqueuse de
+l'estomac était le principal siège; après quelques alternatives de
+crises et de bien-être, son fils la ramena à Paris le 28 novembre 1821,
+très troublée, très souffrante, dans un état inquiétant pour ceux qui
+l'aimaient, mais qui ne paraissait pas aux médecins présenter un danger
+prochain. Broussais seul était sombre sur l'avenir, et frappa dès ce
+jour mon père par cette puissance d'induction à laquelle il a dû ses
+découvertes et ses erreurs. Les premiers temps de son retour furent
+pourtant occupés par elle aux travaux de littérature et d'histoire, aux
+conversations politiques qui réunissaient près d'elle un grand nombre
+d'hommes d'État. Elle put encore s'intéresser à la chute du ministère du
+duc Decazes, et prévoir que l'arrivée aux affaires de M. de Villèle,
+c'est-à-dire des ultras, des réactionnaires, comme on dirait
+aujourd'hui, rendrait impossible à son mari de conserver la préfecture
+de Lille. Celui-ci fut en effet révoqué le 9 janvier 1822. Mais avant ce
+jour, elle était morte subitement dans la nuit du 16 décembre 1821, à
+l'âge de quarante et un ans.</p>
+
+<p>Elle a laissé à son fils une douleur qui ne s'est jamais effacée, à ses
+amis le souvenir d'une femme très distinguée et très bonne. Nul d'entre
+eux ne survit aujourd'hui, et nous avons vu disparaître les derniers: M.
+Pasquier, M. Molé, M. Guizot, M. Leclerc. En me conformant au désir, à
+la volonté de mon père, je lui rends aujourd'hui le meilleur hommage,
+par la publication de ces Mémoires inachevés, qu'à l'exception de
+quelques chapitres elle n'a pu revoir ni corriger. L'ouvrage devait se
+diviser en cinq parties correspondant à cinq époques. Elle n'en a traité
+que trois, qui remplissent l'intervalle de 1802 au commencement de 1808,
+c'est-à-dire depuis son entrée à la cour jusqu'au début de la guerre
+d'Espagne. Les parties qui manquent auraient décrit le temps qui
+s'écoula entre cette guerre et le divorce (1808-1809), et enfin les cinq
+années suivantes, terminées par la chute de l'empereur. Il serait puéril
+de ne pas prévoir qu'une telle publication peut attirer à l'auteur et à
+l'éditeur des insinuations, des désobligeances, ou des violences
+politiques. Au lieu de s'intéresser à l'analogie des opinions de trois
+générations qui s'y peuvent retrouver, et de remarquer la différence des
+temps, on relèvera les contradictions apparentes. On s'étonnera qu'on
+puisse être chambellan, ou dame du palais, et si peu servile, si libéral
+et si peu froissé par le 18 brumaire, si patriote et si peu
+bonapartiste, si séduit par le génie et si sévère pour ses fautes, si
+clairvoyant sur la plupart des membres de la famille impériale, si
+indulgent ou si aveugle pour d'autres qui n'ont pourtant pas laissé une
+trace moins funeste dans notre histoire nationale. Il sera difficile
+pourtant de ne pas rendre justice à la sincérité, à l'honnêteté, à
+l'esprit de l'auteur. Il sera impossible de ne pas devenir en le lisant
+plus sévère pour le pouvoir absolu, moins dupe de ses sophismes et de
+son apparente prospérité! C'est, quant à moi, ce que j'en veux surtout
+retenir, et il aurait suffi pour toute préface à ce récit d'écrire ces
+mots que disait mon père, il y a soixante ans, lorsqu'il lisait madame
+de Staël, et demandait à sa mère de raconter ces années cruelles:
+«Honneur aux gens de bonne foi!»<br>
+
+<span class="rig">PAUL DE RÉMUSAT.</span></p><br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>MADAME DE RÉMUSAT</h1>
+
+<br><hr class="full">
+
+<a name="intro" id="intro"></a><br>
+
+<h3>INTRODUCTION</h3>
+
+<h4>PORTRAITS ET ANECDOTES.</h4>
+
+<p>Au moment où je commence ces Mémoires, je crois devoir les faire
+précéder de quelques observations sur le caractère de l'empereur et des
+différents personnages de sa famille. Il me semble qu'elles m'aideront
+dans la tâche assez difficile que j'entreprends, et qu'elles me
+serviront à me retrouver au milieu de tant d'impressions si diverses que
+j'ai reçues depuis l'espace de douze années. Je commencerai par
+Bonaparte lui-même. Je suis loin de l'avoir toujours vu sous le même
+aspect où il m'apparaît aujourd'hui: mes opinions <i>ont fait route</i> avec
+lui; mais je sens mon esprit si loin des atteintes d'une récrimination
+personnelle, qu'il ne me paraît pas possible de m'écarter de la mesure
+que doit toujours garder la vérité.</p>
+
+<br>
+
+<h4>NAPOLÉON BONAPARTE.</h4>
+
+<p>Bonaparte est de petite taille, assez mal proportionné, parce que son
+buste trop long raccourcit le reste de son corps. Il a les cheveux rares
+et châtains, les yeux gris bleu; son teint, jaune tant qu'il fut maigre,
+devint plus tard d'un blanc mat et sans aucune couleur. Le trait de son
+front, l'enchâssement de son oeil, la ligne du nez, tout cela est beau
+et rappelle assez les médailles antiques. Sa bouche, un peu plate,
+devient agréable quand il rit, ses dents sont régulièrement rangées; son
+menton est un peu court et sa mâchoire lourde et carrée; il a le pied et
+la main jolis; je le remarque, parce qu'il y apportait une grande
+prétention.</p>
+
+<p>Son attitude le porte toujours un peu en avant; ses yeux, habituellement
+ternes, donnent à son visage, quand il est en repos, une expression
+mélancolique et méditative. Quand il s'anime par la colère, son regard
+devient facilement farouche et menaçant. Le rire lui va bien, il
+désarme et rajeunit toute sa personne. Il était alors difficile de ne
+pas s'y laisser prendre, tant il embellissait et changeait sa
+physionomie. Sa toilette a toujours été fort simple, il portait
+habituellement l'un des uniformes de sa garde. Il avait de la propreté
+plus par système que par goût; il se baignait souvent, quelquefois au
+milieu de la nuit, parce qu'il croyait cette habitude utile à sa santé.
+Mais, hors de là, la précipitation avec laquelle il faisait toute chose
+ne permettait guère que ses vêtements fussent placés sur lui avec soin,
+et, dans les jours de gala et de grand costume, il fallait que ses
+valets de chambre s'entendissent entre eux pour saisir le moment de lui
+ajuster quelque chose. Il ne savait bien porter aucun ornement; la
+moindre gêne lui a toujours paru insupportable. Il arrachait ou brisait
+tout ce qui lui causait le plus léger malaise, et quelquefois le pauvre
+valet de chambre qui lui avait attiré cette passagère contrariété
+recevait une preuve violente et positive de sa colère.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'il y avait une sorte de séduction dans le sourire de
+Bonaparte; mais, durant tout le temps que je l'ai vu, il ne l'employait
+pas fréquemment. La gravité était le fond de son caractère; non celle
+qui vient de la noblesse et de la dignité des habitudes, mais celle que
+donne la profondeur des méditations. Dans sa jeunesse, il était rêveur;
+plus tard, il devint triste, et, plus tard encore, tout cela se changea
+en mauvaise humeur presque continuelle. Quand je commençai à le
+connaître, il aimait fort tout ce qui porte à la rêverie: Ossian, le
+demi-jour, la musique mélancolique. Je l'ai vu se passionner au murmure
+du vent, parler avec enthousiasme des mugissements de la mer, être tenté
+quelquefois de ne pas croire hors de toute vraisemblance les apparitions
+nocturnes; enfin, avoir du penchant pour certaines superstitions.
+Lorsque, en quittant son cabinet, il rentrait le soir dans le salon de
+madame Bonaparte, il lui arrivait quelquefois de faire couvrir les
+bougies d'une gaze blanche; il nous prescrivait un profond silence, et
+se plaisait à nous faire ou à nous entendre conter des histoires de
+revenants; ou bien il écoutait des morceaux de musique lents et doux,
+exécutés par des chanteurs italiens, accompagnés seulement d'un petit
+nombre d'instruments légèrement ébranlés. On le voyait alors tomber dans
+une rêverie que chacun respectait, n'osant ni faire un mouvement, ni
+bouger de sa place. Au sortir de cet état qui semblait lui avoir procuré
+une sorte de détente, il était ordinairement plus serein et plus
+communicatif. Il aimait alors assez à rendre compte des sensations qu'il
+avait reçues. Il expliquait l'effet de la musique sur lui, préférant
+toujours celle de Paesiello, «parce que, disait-il, elle est monotone,
+et que les impressions qui se répètent sont les seules qui sachent
+s'emparer de nous». Les habitudes géométriques de son esprit l'ont
+toujours porté à analyser jusqu'à ses émotions. Bonaparte est l'homme
+qui a le plus médité sur les <i>pourquoi</i> qui régissent les actions
+humaines. Incessamment tendu dans les moindres actions de sa vie, se
+découvrant toujours un secret motif pour chacun de ses mouvements, il
+n'a jamais expliqué ni conçu cette nonchalance naturelle qui fait qu'on
+agit parfois sans projet et sans but. C'est ainsi que, jugeant toujours
+les autres d'après lui, il s'est si souvent trompé, et que ses
+conclusions et les actions qui s'ensuivaient ont donné à faux plus d'une
+fois.</p>
+
+<p>Bonaparte manque d'éducation et de formes; il semble qu'il ait été
+irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur
+un trône, où tout est permis. Il ne sait ni entrer ni sortir d'une
+chambre; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'asseoit.
+Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de
+prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce.
+Quelle que fût la langue qu'il parlât, elle paraissait toujours ne lui
+être pas familière; il semblait avoir besoin de la forcer pour exprimer
+sa pensée. D'ailleurs, toute règle continue lui devient une gêne
+insupportable, toute liberté qu'il prend lui plaît comme une victoire,
+et jamais il n'eût voulu céder quelque chose même à la grammaire.</p>
+
+<p>Il racontait que, dans sa jeunesse, il avait aimé les romans, en même
+temps que les sciences exactes. Peut-être que son esprit se ressentait
+de ce premier mélange. Mais il paraît qu'il est malheureusement tombé
+sur les plus mauvais de ces sortes de livres, et il a gardé un tel
+souvenir du plaisir qu'ils lui ont fait, que, lorsqu'il eut épousé
+l'archiduchesse, il lui donna <i>Hippolyte, comte de Douglas</i> et <i>les
+Contemporaines</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, «pour qu'elle prît une idée, disait-il, de la
+délicatesse des sentiments et des usages de la société».</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">(retour) </a> <i>Les Contemporaines</i> sont un roman ou plutôt
+ une série de petits romans ou de portraits par Rétif de la
+ Bretonne. Je ne sais quel est ce <i>Comte de Douglas</i>. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Quand on veut essayer de peindre Bonaparte, il faudrait, en suivant les
+formes analytiques pour lesquelles il a tant de goût, pouvoir séparer en
+trois parts fort distinctes son âme, son coeur et son esprit, qui ne se
+fondaient presque jamais les uns avec les autres.</p>
+
+<p>Quoique très remarquable par certaines qualités intellectuelles, rien de
+si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point
+de vraie grandeur. Je ne l'ai jamais vu admirer, je ne l'ai jamais vu
+comprendre une belle action. Toujours il se défiait des apparences d'un
+bon sentiment; il ne fait nul cas de la sincérité et n'a pas craint de
+dire qu'il reconnaissait la supériorité d'un homme au plus ou moins
+d'habileté avec laquelle il savait manier le mensonge; et, à cette
+occasion, il se plaisait à rappeler que l'un de ses oncles, dès son
+enfance, avait prédit qu'il gouvernerait le monde, parce qu'il avait
+coutume de toujours mentir. «M. de Metternich, disait-il encore, est
+tout près d'être un homme d'État, il ment très bien.»</p>
+
+<p>Tous les moyens de gouverner les hommes ont été pris par Bonaparte
+parmi ceux qui tendent à les rabaisser. Il redoutait les liens
+d'affection, il s'efforçait d'isoler chacun, il n'a vendu ses faveurs
+qu'en éveillant l'inquiétude, pensant que la vraie manière de s'attacher
+les individus est de les compromettre, et souvent même de les flétrir
+dans l'opinion. Il ne pardonnait à la vertu que lorsqu'il avait pu
+l'atteindre par le ridicule.</p>
+
+<p>On ne peut pas dire qu'il ait vraiment aimé la gloire, il n'a pas hésité
+à lui préférer toujours le succès; aussi, véritablement audacieux dans
+la fortune, et la poussant aussi loin qu'elle peut aller, on l'a vu
+constamment timide et troublé quand le malheur a pesé sur sa tête. Tout
+courage généreux semble lui être étranger, et, sur ce point, on
+n'oserait pas le dévoiler autant qu'il l'a fait lui-même par l'un de ses
+aveux, consacré dans une anecdote que je n'ai jamais oubliée.</p>
+
+<p>Un jour,--c'était après sa défaite de Leipzig et lorsque, de retour à
+Paris, il s'occupait à rassembler les débris de son armée pour défendre
+nos frontières,--il parlait à M. de Talleyrand du mauvais succès de la
+guerre d'Espagne et des embarras où elle le plongeait à cette époque. Il
+s'ouvrait sur sa propre situation, non pas avec ce noble abandon qui ne
+craint pas de convenir d'une faute, mais avec ce sentiment hautain de la
+supériorité qui permet de ne rien dissimuler. C'est même dans cet
+entretien qu'au milieu de ses épanchements, M. de Talleyrand lui disant
+tout à coup: «Mais, à propos, vous me consultez comme si nous n'étions
+plus brouillés?» Bonaparte lui répondit: «Ah! aux circonstances, les
+circonstances. Laissons le passé et l'avenir, et voyons votre avis sur
+le moment présent.</p>
+
+<p>--Eh bien, reprit M. de Talleyrand, il ne vous reste qu'un parti à
+prendre: vous vous êtes trompé. Il faut le dire, et tâcher de le dire
+noblement. Proclamez donc que, roi par le choix des peuples, élu des
+nations, votre dessein n'a jamais été de vous dresser contre elles; que,
+lorsque vous avez commencé la guerre d'Espagne, vous avez cru seulement
+délivrer les peuples du joug d'un ministre odieux, encouragé par la
+faiblesse de son prince; mais que, en y regardant de plus près, vous
+vous apercevez que les Espagnols, quoique éclairés sur les torts de leur
+roi, n'en sont pas moins attachés à sa dynastie; que vous allez donc la
+leur rendre, pour qu'il ne soit pas dit que vous vous soyez opposé à
+aucun voeu national. Après cette proclamation, rendez la liberté au roi
+Ferdinand, et retirez vos troupes. Un pareil aveu pris de si haut et
+quand les étrangers sont encore hésitants sur notre frontière, ne peut
+que vous faire honneur, et vous êtes encore trop fort pour qu'il soit
+pris pour une lâcheté.</p>
+
+<p>--Une lâcheté? reprit Bonaparte; eh! que m'importe; sachez que je ne
+craindrais nullement d'en faire une, si elle m'était utile. Tenez, au
+fond, il n'y a rien de noble ni de bas dans ce monde; j'ai dans mon
+caractère tout ce qui peut contribuer à affermir le pouvoir, et à
+tromper ceux qui prétendent me connaître. Franchement, <i>je suis lâche,
+moi, essentiellement lâche</i>; je vous donne ma parole que je
+n'éprouverais aucune répugnance à commettre ce qu'ils appellent dans le
+monde une action déshonorante. Mes penchants secrets, qui sont après
+tout ceux de la nature, opposés à certaines affectations de grandeur
+dont il faut que je me décore, me donnent des ressources infinies pour
+déjouer les croyances de tout le monde. Il s'agit donc seulement
+aujourd'hui de voir si ce que vous me conseillez s'accorde avec ma
+politique présente, et de chercher encore (ajouta-t-il avec un sourire
+de Satan, disait M. de Talleyrand) si vous n'avez point quelque intérêt
+secret à m'entraîner dans cette démarche.»</p>
+
+<p>Dussé-je prolonger ce portrait au delà des bornes ordinaires, je ne me
+refuserai point à y insérer les différentes anecdotes que je ne saurais
+rattacher ailleurs, et qui doivent servir à prouver ce que j'avance. En
+voici une autre qui ne me paraît point déplacée en cet endroit.
+Bonaparte était sur le point de partir pour l'Égypte; il alla voir M. de
+Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères du Directoire.
+«J'étais dans mon lit assez malade (disait M. de Talleyrand); Bonaparte
+s'assit près de moi, m'abandonna les rêveries de sa jeune imagination,
+et m'intéressa par l'activité de son esprit, et aussi par les obstacles
+qu'il devait rencontrer dans les ennemis secrets que je lui connaissais.
+Il me parla de l'embarras où il se trouvait faute d'argent, et me dit
+qu'il ne savait où en prendre. «Tenez, lui dis-je, ouvrez mon
+secrétaire, vous y trouverez cent mille francs qui m'appartiennent; ils
+sont à vous pour ce moment, vous me les rendrez à votre retour.»
+Bonaparte me sauta au col, et j'éprouvai réellement un sentiment doux de
+sa joie. Quand il fut consul, il me rendit l'argent que je lui avais
+prêté; puis il me demanda un jour: «Quel intérêt pouviez-vous donc
+avoir à me prêter cet argent? Je l'ai cent fois cherché dans ma tête
+alors, et je ne me suis jamais bien expliqué quel avait pu être votre
+but.--C'est, lui répondis-je, que je n'en avais point. Je me sentais
+très malade; je pouvais fort bien ne vous revoir jamais; mais vous étiez
+jeune, vous me causâtes une impression vive et pénétrante, et je fus
+entraîné à vous rendre ce service sans la moindre arrière-pensée.--Dans
+ce cas, reprit Bonaparte, et si c'était réellement sans prévision, vous
+faisiez une action de dupe.»</p>
+
+<p>En adoptant l'ordre que j'ai indiqué, je devrais parler maintenant du
+coeur de Bonaparte. Mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur
+tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette portion
+de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimés,
+je dirais qu'à l'instant de sa création, son coeur pourrait fort bien
+avoir été oublié, ou bien peut-être était-il venu à bout de le comprimer
+complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être
+arrêté par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près
+les liens du sang, les droits de la nature; je ne sais même si la
+paternité n'eût pas échoué devant lui. Il semblerait du moins qu'elle ne
+lui apparaissait point comme la première de ses relations avec son fils.</p>
+
+<p>Un jour, à son déjeuner, pendant lequel il avait admis Talma, ce qui lui
+arrivait assez fréquemment, on lui amena le jeune Napoléon. L'empereur
+le prend sur ses genoux, et, loin de lui faire aucune caresse, il
+s'amuse à le frapper, mais à la vérité légèrement; puis, se retournant
+vers Talma: «Talma, lui dit-il, dites-moi ce que je fais là.» Talma,
+comme on le pense bien, était un peu embarrassé de sa réponse. «Vous ne
+le voyez pas? reprend l'empereur; je fouette un roi!»</p>
+
+<p>Malgré cette sécheresse habituelle, Bonaparte n'est pas cependant sans
+avoir quelquefois éprouvé de l'amour. Mais quelle manière de le sentir,
+bon Dieu! D'ailleurs, comme la dévotion, on sait que l'amour prend
+toutes les nuances du caractère. Chez un être sensible, il se transforme
+presque entièrement dans l'objet aimé, tandis que, chez un homme de la
+trempe de Bonaparte, il ne tend qu'à exercer un despotisme de plus.</p>
+
+<p>L'empereur méprise les femmes; ce n'est pas le moyen d'apprendre à les
+aimer. Leur faiblesse lui apparaît une preuve sans réplique de leur
+infériorité, et le pouvoir qu'elles ont acquis dans la société lui
+semble une usurpation insupportable, suite et abus des progrès de cette
+civilisation, toujours un peu son <i>ennemie personnelle</i>, selon
+l'expression de M. de Talleyrand. Par ce côté, Bonaparte a éprouvé toute
+sa vie une sorte de gêne avec les femmes; et, comme toute espèce de gêne
+lui donne de l'humeur, il les a toujours abordées de mauvaise grâce, ne
+sachant guère comment il faut leur parler. À la vérité, il n'a vu qu'un
+bien petit nombre de celles qui auraient pu redresser ses idées. On peut
+présumer de quelle nature furent ses liaisons dans sa première jeunesse;
+il a trouvé en Italie cet abandon complet des moeurs dont la présence de
+l'armée française augmentait la licence, et, quand il revint en France,
+la société se trouvait entièrement dispersée. Le cercle corrompu qui
+environnait le Directoire, ces femmes vaines et frivoles des gens
+d'affaires et des fournisseurs: voilà quelles Parisiennes il fut admis à
+connaître, et, quand il parvint au consulat et qu'il fit marier les
+généraux et les aides de camp, ou qu'il appela leurs épouses à la cour,
+il ne vit près de lui que de très jeunes personnes craintives et
+silencieuses, ou bien les femmes de ses compagnons d'armes, tirées tout
+à coup de leur très obscur réduit par la fortune de leurs maris, fortune
+un peu trop subite pour qu'elles en pussent supporter l'évidence.</p>
+
+<p>Je serais tentée de croire que Bonaparte, presque toujours exclusivement
+occupé de politique, n'a guère été éveillé sur l'amour que par la
+vanité. Il ne faisait cas d'une femme que lorsqu'elle était belle, ou au
+moins jeune. Il aurait peut-être assez volontiers opiné pour que, dans
+un pays bien organisé, on nous tuât comme certains insectes voués à une
+mort prompte par la nature, lorsqu'ils ont accompli l'oeuvre de la
+maternité. Et cependant Bonaparte a eu quelque affection pour sa
+première femme; et, en effet, s'il s'est ému quelquefois, nul doute que
+ce n'ait été et pour elle et par elle. On a beau être Bonaparte, on ne
+peut pas échapper complètement à toutes les influences, et le caractère
+se compose, non de ce qu'on est toujours, mais de ce que l'on est le
+plus souvent.</p>
+
+<p>Bonaparte était jeune quand il connut madame de Beauharnais; elle avait,
+par le nom qu'elle portait et l'extrême élégance de ses manières, une
+grande supériorité sur le cercle où il la démêla. Elle s'attacha à lui,
+flatta son orgueil; elle lui valut un grade élevé; il s'accoutuma à
+joindre l'idée de son influence à ce qui lui arrivait d'heureux. Cette
+superstition, qu'elle entretenait fort habilement, a eu longtemps un
+grand pouvoir sur lui; elle a même retardé plus d'une fois l'exécution
+de ses projets de divorce. En épousant madame de Beauharnais, Bonaparte
+crut s'être allié à une très grande dame; c'était donc une conquête de
+plus. Je parlerai avec plus de détail du charme qu'elle sut exercer sur
+lui, quand je traiterai plus particulièrement d'elle.</p>
+
+<p>Malgré la préférence qu'il lui accordait, je l'ai pourtant vu amoureux
+deux ou trois fois; et c'est alors qu'il donnait la mesure du despotisme
+de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il
+repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme! «Vous devez,
+lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies, et trouver tout
+simple que je me donne de pareilles distractions. J'ai le droit de
+répondre à toutes vos plaintes par un éternel <i>moi</i>. Je suis à part de
+tout le monde, je n'accepte les conditions de personne.» Mais cette même
+autorité dont il accablait ainsi celle qu'il dédaignait momentanément,
+il s'en fallait de bien peu qu'il ne voulût encore l'exercer sur l'objet
+de sa préférence passagère. Étonné de l'ascendant qui semblait vouloir
+le dominer, il s'irritait, ne se soumettait qu'en passant, brusquait sa
+victoire autant qu'il lui était possible, et, promptement distrait après
+l'avoir obtenue, il s'en affranchissait en livrant au public la
+confidence de son succès.</p>
+
+<p>L'esprit de l'empereur est la partie de lui-même la plus singulièrement
+remarquable. Il serait difficile, je pense, d'en avoir un plus étendu.
+L'instruction n'y avait guère ajouté; car, au fond, il est ignorant,
+n'ayant que très peu lu, et toujours avec précipitation. Mais il s'est
+emparé vivement du peu qu'il a appris, et son imagination le développe
+d'une manière qui a pu en imposer souvent.</p>
+
+<p>La capacité de sa tête semble immense par le nombre de choses qui
+peuvent y entrer et s'y classer facilement, sans qu'il se fatigue. Chez
+lui, une seule idée en enfante mille autres, et le moindre mot
+transporte sa conversation dans des régions toujours élevées, où la
+saine logique ne l'accompagne pas toujours, mais où l'esprit ne cesse de
+se faire remarquer.</p>
+
+<p>C'était toujours pour moi un grand plaisir que de l'entendre causer, ou
+plutôt parler, car son entretien se composait le plus souvent de longs
+monologues; non qu'il ne permît la réplique, quand il était en bonne
+humeur, mais on comprendra que, pour quantité de raisons, il n'était pas
+toujours très facile de la donner. Sa cour, pendant si longtemps
+toujours militaire, avait coutume d'écouter ses moindres discours avec
+la déférence que l'on doit à la consigne, et, plus tard, elle devint
+trop nombreuse pour qu'on se souciât de se donner en spectacle, en
+entreprenant de le réfuter, ou de lui servir comme de compère.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'il parlait mal, mais son langage est ordinairement animé et
+brillant; ses irrégularités grammaticales lui donnent même souvent une
+force inattendue, parfaitement soutenue par l'originalité de ses idées.
+Il n'a pas besoin de second pour s'échauffer. Dès le moment où il entre
+en matière, il part rapidement pour aller très loin, attentif cependant
+à regarder s'il est suivi, et sachant gré à qui le comprend et
+l'applaudit. Autrefois, savoir l'écouter était un moyen assez sûr et
+fort commode de lui plaire. À peu près semblable à un acteur qui s'anime
+par l'effet qu'il produit, Bonaparte jouissait de l'approbation qu'il
+cherchait avec soin dans les regards de son auditoire. Je me souviens
+que, par la raison qu'il m'intéressait fort lorsqu'il parlait, et que je
+l'écoutais avec plaisir, il me proclama une femme d'esprit, que je ne
+lui avais pas encore adressé peut-être deux phrases qui eussent un peu
+de suite.</p>
+
+<p>Il aimait beaucoup à parler de lui, se racontait lui-même et se jugeait
+sur quelques points comme un autre aurait pu le juger. Pour tirer parti
+de tout son caractère, il semblait quelquefois qu'il n'eût pas craint de
+le soumettre à la plus exacte analyse. Il disait souvent que l'homme
+vraiment politique sait calculer jusqu'aux moindres profits qu'il peut
+faire de ses défauts; et M. de Talleyrand poussait encore plus loin
+cette réflexion. Je l'ai entendu, un jour, s'écrier avec une sorte
+d'humeur: «Ce diable d'homme trompe sur tous les points. Ses passions
+mêmes vous échappent; car il trouve encore le moyen de les feindre,
+quoiqu'elles existent réellement.»</p>
+
+<p>Il me revient à la pensée une scène qui montrera en effet à quel point,
+quand il le croyait utile, il savait passer du plus grand calme à la
+plus grande colère.</p>
+
+<p>Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se
+répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et
+que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par
+mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame
+Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait
+avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et,
+lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui
+paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une
+dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et
+leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul
+soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait
+ensuite après une légère révérence.</p>
+
+<p>Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc
+réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait,
+j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et
+j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier
+consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon,
+fils aîné de son frère Louis.</p>
+
+<p>En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la
+mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre
+ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le
+remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des
+ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne
+parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein.
+Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant.</p>
+
+<p>Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se
+relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus
+frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint
+parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout
+cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une
+voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment,
+entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers
+l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement
+des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de
+moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia
+l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes
+sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un
+mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes
+d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de
+lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup
+de peine à trouver des paroles pour lui répondre.</p>
+
+<p>Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique,
+peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se
+rendre maître de lui<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">(retour) </a> L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après
+ une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit:
+ «Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la
+ colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant
+ son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile
+ n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui
+arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait
+dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son
+beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de
+s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères.
+Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à
+Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver,
+une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la
+noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à
+cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux
+mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses
+promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à
+partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était
+arrêté.</p>
+
+<p>Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu
+de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce
+que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante.
+L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle
+venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement
+qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant
+qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son
+travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.</p>
+
+<p>Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il
+était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes
+les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations;
+puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière
+conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant
+cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui
+demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs
+polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement
+de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce
+bizarre interrogatoire.</p>
+
+<p>On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point
+préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et,
+lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se
+souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles
+d'un genre plus doux.</p>
+
+<p>Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la
+jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée
+pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y
+mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient
+sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère
+présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame
+Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la
+compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait
+souvent son fils.</p>
+
+<p>On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita
+plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa
+dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais
+à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est
+morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de
+Talleyrand.</p>
+
+<p>Achevons ce portrait commencé.</p>
+
+<p>Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile
+de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on
+l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils
+étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de
+l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques
+larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation
+nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des
+nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne
+battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir
+fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu
+moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes.
+Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un
+étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette
+expression, <i>la tête me tourne</i>.</p>
+
+<p>Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses
+premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et
+embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a
+paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à
+froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que
+l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer
+content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi
+à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer
+une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son
+palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément
+une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait
+l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place,
+c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé.
+Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres.
+Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques
+où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne
+m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il
+avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible
+du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la
+puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme
+vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province,
+et, quand je mourrai, l'univers fera un grand <i>ouf!</i>»</p>
+
+<p>J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses
+dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées
+gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir
+qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une
+inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi
+quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que
+ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait
+que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez
+qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa
+femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a
+jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des
+occasions de l'inquiéter.</p>
+
+<p>À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable,
+en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle <i>une maison</i>, et que nous
+réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les
+premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps
+après, j'eus le malheur de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma
+maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque,
+disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et
+nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses
+passagères et onéreuses avaient seules causé.</p>
+
+<p>Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma
+mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui
+compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du
+caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus
+belles années de ma vie.</p>
+
+<br>
+
+<h4>LA MÈRE DE BONAPARTE.</h4>
+
+<p>Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767,
+Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au
+rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait
+existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île,
+et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est
+bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf.
+Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans
+le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en
+France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de
+Brienne.</p>
+
+<p>Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame
+Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres
+enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire
+les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point
+qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort
+scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de
+Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient
+à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par
+quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de
+toute la Provence.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son
+fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle
+le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne
+cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le
+monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang
+où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la
+chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son
+frère, le cardinal Fesch.</p>
+
+<p>On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se
+montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour
+fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez
+grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis,
+ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu
+archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des
+devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé
+une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand
+ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres
+obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que
+l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de
+religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame
+Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques
+détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une
+protection utile et soutenue auprès du pape<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">(retour) </a> Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en
+ 1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est
+ mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)</blockquote>
+
+<br>
+<h4>JOSEPH BONAPARTE.</h4>
+
+<p>Joseph, né en 1768, avec une jolie figure et un goût décidé pour les
+femmes, a toujours été distingué par des manières plus douces que celles
+de ses frères. Mais il a comme eux la même affectation de fausseté; son
+ambition, quoique moins développée que celle de Napoléon, s'est fait
+voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours été
+au-dessous des situations, difficiles à la vérité, où on l'a porté. En
+1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se
+déclarât étranger à la succession au trône de France: il s'y refusa. Il
+a toujours montré une grande ténacité à conserver ce qu'il appelait ses
+droits, il se croyait appelé à reposer les Français de l'agitation où
+les mettait l'activité de son frère; il entendait mieux que lui la
+manière de réussir par des formes affables, mais il ne savait point
+inspirer de confiance. Il a de la facilité dans la vie intime; il n'a eu
+d'habileté ni sur le trône de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est
+vrai qu'il ne lui était permis de régner qu'à la façon d'un lieutenant
+de Napoléon. Dans ces deux pays, il n'a inspiré ni estime ni animosité
+qui lui fût personnelle<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">(retour) </a> Joseph Bonaparte est mort à Florence le 28
+ juillet 1844. (P. R.).</blockquote>
+
+<p>Sa femme, fille d'un négociant de Marseille nommé Clary, est la plus
+simple et la meilleure personne du monde. Laide, chétive, timide et
+silencieuse, elle n'a joué aucun rôle soit à la cour de l'empereur, soit
+lorsqu'elle a successivement porté deux couronnes que vraisemblablement
+elle a perdues sans regrets. De cette union sont nées deux filles. Toute
+cette famille est établie maintenant dans l'Amérique septentrionale.</p>
+
+<p>La soeur de madame Joseph Bonaparte avait épousé le général Bernadotte,
+aujourd'hui roi de Suède. Celle-ci, dont le caractère avait quelque
+originalité, s'étant prise, avant son mariage, d'un sentiment très vif
+pour Napoléon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les
+restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné
+de quitter la France. Elle demeure encore à Paris dans ce moment, où
+elle vit très incognito<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">(retour) </a> La reine de Suède est morte il y a peu
+ d'années, après avoir longtemps habité à Paris, rue
+ d'Anjou-Saint-Honoré. (P. R.)</blockquote>
+
+ <br>
+<h4>LUCIEN BONAPARTE.</h4>
+
+<p>Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le goût des arts et d'une certaine
+littérature se développa chez lui de bonne heure. Député de la Corse,
+quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors
+remarqués, entre autres celui qu'il prononça le 22 septembre 1798,
+anniversaire de la fondation de la République. Il y proclama le voeu que
+chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dépôt de la
+constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre
+tout Français qui tâcherait de rétablir la royauté. Le général Jourdan,
+exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient
+d'un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien
+rappela qu'il existait un décret qui prononçait <i>la mise hors la loi</i> de
+quiconque oserait porter atteinte à l'inviolabilité de la représentation
+nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son
+frère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter
+les fondements de l'élévation de leur famille. Il y avait pourtant
+quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être
+que, s'il eût conservé de l'influence sur son frère, il eût mis des
+obstacles à l'accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire.
+Cependant il parvint à lui faire arriver jusqu'en Égypte des nouvelles
+de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida
+ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du 18 brumaire
+1799.</p>
+
+<p>Depuis cette époque, Lucien fut d'abord ministre de l'intérieur, puis
+ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le
+premier consul. Bonaparte n'aimait guère le souvenir des services qu'on
+lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur
+dans leurs fréquentes altercations.</p>
+
+<p>Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la
+Paix, et contribua au traité de Badajoz<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>, qui, pour cette fois, sauva
+le Portugal de l'invasion. Il reçut en récompense des sommes
+considérables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portées
+jusqu'à cinq cents millions. Il eut aussi à cette époque le projet de
+marier Bonaparte à une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par
+affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux
+républicains qu'il ménageait encore, repoussa l'idée de ce mariage qu'on
+eût conclu au moyen du prince de la Paix.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">(retour) </a> Le 6 juin 1801. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de
+Toulon, avait épousé la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles
+et mourut au bout de quelques années. L'aînée de ses deux filles fut
+rappelée en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses
+affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le
+prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien. Mais
+cette jeune personne, logée chez sa grand'mère, écrivit trop franchement
+à son père les impressions qu'elle recevait à la cour de son oncle; elle
+se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été
+ouvertes, elles irritèrent l'empereur, qui la renvoya en Italie.</p>
+
+<p>En 1803, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait
+même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de madame
+Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya à Saint-Domingue, où
+il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint à se faire épouser,
+malgré l'opposition du premier consul. La mésintelligence des deux
+frères éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au
+printemps de 1804, et s'établit à Rome.</p>
+
+<p>On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut
+adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore,
+après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après
+le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains,
+et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée.
+Lucien est né en 1775<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">(retour) </a> Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin
+ 1840. (P. R.)</blockquote>
+
+<br>
+
+<h4>LOUIS BONAPARTE.</h4>
+
+<p>Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont
+été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des
+moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres,
+appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des
+principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation
+de celle de ses frères.</p>
+
+<p>Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant
+quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une
+complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont
+flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne
+sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille
+se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs
+occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les
+circonstances lui ont offertes.</p>
+
+<p>On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de
+ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée
+par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant
+fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.</p>
+
+<p>Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces
+Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de
+lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de
+Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.</p>
+
+<br>
+<h4>MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.</h4>
+
+<p>Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame
+Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y
+attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il
+revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit
+venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever,
+et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier
+à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se
+maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il
+conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres
+fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et
+qu'elle conservait avec soin.</p>
+
+<p>De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution
+commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le
+commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les
+armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.</p>
+
+<p>J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la
+Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était
+bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il
+lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort
+compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses
+manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon
+père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en
+relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des
+environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de
+campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune
+Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre
+visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques
+petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son
+ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor.
+Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de
+diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant
+diadème qui semblait l'écraser!</p>
+
+<p>Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour
+échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la
+société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant
+devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et
+condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle
+échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune
+distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans
+la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame
+de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le
+luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire;
+sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme
+particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits;
+son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de
+mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du
+rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était
+parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses
+mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à
+elle ce vers de la Fontaine:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et la grâce plus belle encor que la beauté. </p>
+</div></div>
+
+<p>Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait;
+et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a
+toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la
+jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.</p>
+
+<p>À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté;
+de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et
+de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.</p>
+
+<p>Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et
+coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce
+qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle
+possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les
+choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité
+utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement,
+elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle
+a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de
+quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et
+n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être
+à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle
+eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et
+recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs,
+légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion
+prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la
+grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus.
+Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais
+elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne
+pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui
+imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait
+personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé
+lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques
+influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale,
+une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux
+employaient habilement tour à tour.</p>
+
+<p>On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie;
+elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux
+d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt,
+qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma
+mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la
+veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.</p>
+
+<p>Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa
+jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux,
+embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez
+étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte
+d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont
+elle a tant souffert depuis.</p>
+
+<p>J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première
+campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait
+sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été
+assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture
+presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et
+confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments
+si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un
+amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne
+mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un
+contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de
+M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de
+se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des
+hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une
+armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte
+écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les
+plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres
+que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité
+où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée.
+Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser
+payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain,
+Wurmser était battu.</p>
+
+<p>L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette
+belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la
+richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans
+mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à
+toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a
+pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où
+l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une
+conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on
+peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et
+d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et
+de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur.
+Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt
+menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de
+dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces
+mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que
+Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque
+influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu
+davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.</p>
+
+<p>Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut
+obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du
+Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et
+difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par
+Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait
+prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi
+Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées,
+tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame
+Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de
+Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une
+terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la
+détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce
+que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos
+amis<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir.
+Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu
+indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un
+grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères,
+enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait
+presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère
+eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais
+perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais
+mariée depuis un an.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">(retour) </a> Madame de Vergennes était très liée avec M.
+ Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine,
+ homme riche et intelligent qui a introduit en France un des
+ premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle
+ fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la
+ Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec
+ madame de Beauharnais. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse
+quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors
+son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des <i>Mille et une
+Nuits</i>, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie,
+envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et
+particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le
+vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les
+murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés
+de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun
+des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil
+butin.</p>
+
+<p>À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des
+moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle
+cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de
+cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée
+de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que
+trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de
+son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur
+Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa
+résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu
+fortement à Bonaparte.</p>
+
+<p>Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il
+revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses
+lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste
+pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa
+maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de
+voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a
+retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle
+est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le
+presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne
+s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en
+son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond
+silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans
+cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance,
+vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je
+le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui
+montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche
+amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont
+Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation
+éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait
+bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne
+porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon
+fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je
+dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous
+fais mes adieux.»</p>
+
+<p>Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit
+ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses
+genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame
+Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son
+beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher
+Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna
+qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement
+raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame
+Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit
+encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette
+journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux
+pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui
+répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît
+cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha
+et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+<p>Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et
+gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse
+naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des
+émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame
+Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française
+du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans
+plusieurs chapitres de ces Mémoires.</p>
+
+<p>Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une
+vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des
+droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue
+de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre
+elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince
+Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif
+et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son
+instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de
+Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà
+ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil
+fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure
+qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont
+naturellement à la raison.</p>
+
+<p>La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de
+l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de
+son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de
+Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet
+avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni
+présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le
+faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur
+a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son
+beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans
+illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre
+ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en
+aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque
+l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier
+comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du
+divorce, Eugène eut une attitude fort noble.</p>
+
+<p>Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie,
+aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe
+l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait
+survécu à celle de sa famille.</p>
+
+<p>Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé
+de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes
+les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans
+l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout.
+Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de
+rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse
+les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont
+personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de
+philosophie.</p>
+
+<p>La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en
+1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la
+moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des
+Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à
+intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas
+trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des
+mensonges qui ont flétri sa vie<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">(retour) </a> On sera peut-être surpris en lisant dans ces
+ Mémoires les pages relatives à la reine Hortense. Ma
+ grand'mère a vécu et est morte dans la conviction qu'en
+ parlant ainsi, elle rendait hommage à la vérité. L'opinion
+ contraire a pourtant prévalu, et semble consacrée par son
+ fils l'empereur Napoléon III, qui a rendu de grands honneurs
+ à M. le duc de Morny. Il est possible, comme il arrive
+ souvent, que tout soit vrai suivant les époques. Dans la
+ jeunesse, l'innocence et la douleur, un peu plus tard, la
+ consolation. Il n'est pas nécessaire de dire que je ne
+ modifie pas le texte des Mémoires, tels qu'ils sont écrits de
+ la main même de l'auteur. J'ai cru seulement devoir, et dans
+ cet avant-propos et dans quelques chapitres, retrancher des
+ observations d'une nature toute contraire sur quelques femmes
+ de la cour. Mon père tenait à ce que le texte des Mémoires de
+ sa mère fût absolument respecté. Il m'a paru cependant que,
+ sur ce point, je devais manquer au devoir d'un éditeur
+ austère. Les habitudes, les goûts, les convenances se
+ modifient avec le temps, et ce qu'il semblait très naturel
+ d'écrire à une femme d'esprit et de bonne compagnie, pourrait
+ causer aujourd'hui une sorte de scandale. Elle pensait bien
+ que son ouvrage serait imprimé, mon père n'a jamais été
+ maintenu dans sa réserve par ce trait qui nous paraît
+ scabreux. Et pourtant j'ai cru remarquer que quelques
+ lecteurs étaient choqués par des détails que l'on trouvait
+ autrefois aussi naturels à écrire qu'à savoir. Y a-t-il là
+ quelque habitude d'ancien régime, ou notre temps est-il
+ devenu plus prude? On ne le croirait guère à lire les romans
+ et les journaux. Mais peut-être la licence des productions
+ légères nous a-t-elle rendus plus sévères pour les oeuvres
+ sérieuses. J'ai dû respecter cette disposition, et ne pas
+ user de tous les privilèges de l'historien. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Madame Louis Bonaparte n'a pas, non plus que sa mère et son frère, un
+esprit remarquable; mais, comme eux, elle possède un tact droit, et son
+âme a quelque chose de plus élevé, ou, si l'on veut, de plus exalté que
+la leur. Livrée à elle-même dans sa jeunesse, elle échappa aux exemples
+dangereux dont elle était entourée. Dans la pension élégante de madame
+Campan, elle acquit plus de talents que d'instruction. Dans sa jeunesse,
+une grande fraîcheur, des cheveux d'une couleur charmante, une fort
+belle taille la rendaient agréable; ses dents se sont gâtées de bonne
+heure, et la maladie et les chagrins ont altéré ses traits.</p>
+
+<p>Son penchant naturel la porte vers la vertu; mais, absolument ignorante
+du monde, trop étrangère à cette partie de la morale qui s'applique aux
+usages de la société, pure et sage pour elle-même seulement, livrée
+presque entièrement à des opinions idéales prises dans une sphère
+qu'elle s'est créée, elle n'a pas su rattacher sa vie à ces convenances
+sociales qui ne préservent pas la vertu des femmes, mais qui,
+lorsqu'elles sont accusées, leur procurent un appui dont on ne peut
+guère se passer dans le monde, et que l'approbation de la conscience ne
+remplace pas; car, au milieu des hommes, il ne suffit pas de se bien
+conduire pour paraître vertueuse, il faut encore se conduire dans les
+règles qu'ils ont imposées. Madame Louis, aux prises avec des situations
+difficiles, s'est toujours trouvée sans guide; elle jugeait parfaitement
+sa mère, et n'osait avoir confiance en elle. Sévère dans les principes
+qu'elle s'était faits, ou, si l'on veut, dans les sentiments que lui
+créait son imagination, elle fut d'abord très surprise des écarts
+qu'elle découvrit chez les femmes dont elle était environnée, et plus
+surprise encore que ces mêmes écarts ne fussent pas toujours la suite
+des tendresses du coeur. Dépendante par son mariage du plus tyran des
+maris, victime résignée et découragée d'une persécution continuelle et
+outrageante, son âme se flétrit sous le poids de ses peines; elle s'y
+abandonna sans oser se plaindre, et il fallut qu'elle fût sur le point
+d'en mourir, pour qu'on les devinât. J'ai vu madame Louis Bonaparte de
+très près, j'ai fini par connaître tous les secrets de son intérieur, et
+elle m'a toujours apparu la plus pure comme la plus infortunée des
+femmes.</p>
+
+<p>La seule consolation qui lui ait été accordée fut dans la tendre amitié
+qu'elle a pour son frère. Elle jouissait de son bonheur, de ses succès,
+de son aimable humeur. Combien de fois lui ai-je entendu dire ces
+touchantes paroles: «Je ne vis que de la vie d'Eugène.»</p>
+
+<p>Elle refusa le fils de Rewbel, et ce refus raisonnable fut le résultat
+d'une des erreurs de son imagination, qui rêva dès sa première jeunesse
+qu'une femme qui voulait être sage et heureuse ne pouvait épouser que
+l'homme qu'elle aimerait passionnément. Un peu plus tard, elle résista
+encore à sa mère, qui voulait la marier au comte de Mun, aujourd'hui
+pair de France.</p>
+
+<p>M. de Mun avait émigré, madame Bonaparte venait d'obtenir sa radiation;
+il retrouvait une fortune considérable, et demandait en mariage
+mademoiselle de Beauharnais. Bonaparte, alors premier consul, avait peu
+de penchant vers cette union; cependant madame Bonaparte l'eût emporté,
+sans la résistance opiniâtre de sa fille. On s'avisa de dire devant
+celle-ci que M. de Mun avait été amoureux en Allemagne de madame de
+Staël; cette femme célèbre apparaissait à l'imagination de cette jeune
+fille comme une sorte de monstre bizarre. M. de Mun lui devint odieux,
+et manqua cette grande fortune et la chute éclatante qui eût suivi.
+C'est un assez étrange accident de la destinée que d'avoir failli être
+prince, peut-être roi, et ensuite roi détrôné.</p>
+
+<p>Peu de temps après, Duroc, alors aide de camp du consul, et déjà
+distingué par lui, devint amoureux d'Hortense. Elle y fut sensible, et
+crut avoir trouvé cette moitié d'elle-même qu'elle cherchait. Bonaparte
+se montra favorable à leur union, mais madame Bonaparte à son tour fut
+inflexible: «Il faut, disait-elle, que ma fille épouse un gentilhomme ou
+un Bonaparte.» On pensa alors à Louis. Il n'avait aucun goût pour
+Hortense, il détestait les Beauharnais, et méprisait souverainement sa
+belle-soeur; mais, comme il était silencieux, on le crut doux; comme il
+se montrait sévère, on ne douta point qu'il ne fût honnête homme. Madame
+Louis m'a dit, depuis, qu'à la nouvelle de cet arrangement, elle éprouva
+une douleur violente; non seulement on lui défendait de penser à l'homme
+qu'elle aimait, mais on allait la donner à un autre qui lui inspirait
+une défiance secrète. Cependant ce mariage convenait à sa mère; il
+devait resserrer utilement les liens de famille; il pouvait servir à
+l'avancement de son frère; elle s'y dévoua en victime, soumise, et même
+elle fit plus. Son imagination s'exaltant sur les devoirs qui lui
+étaient imposés, elle se prescrivit les sacrifices les plus minutieux à
+l'égard d'un mari qu'elle avait le malheur de ne pas aimer. Trop vraie,
+et d'ailleurs trop peu communicative pour feindre des sentiments qu'elle
+n'éprouvait pas, elle fut parfaitement douce, soumise, pleine de
+déférence, et plus attentive à lui plaire peut-être, que si elle l'eût
+aimé. Louis Bonaparte, défiant et faux, prit pour l'affectation de la
+coquetterie les attentions de sa femme. «Elle s'exerce sur moi d'abord,
+disait-il, pour me tromper.» Il crut que cette conduite, suivie avec
+une exagération de vertu et une vivacité de dévouement que la prudence
+ne modérait pas, était dirigée par les conseils d'une mère expérimentée;
+il repoussa les soins qu'on voulait lui rendre, et se montra plus d'une
+fois dur et méprisant. Il fit plus: il se permit d'éclairer madame Louis
+sur toutes les faiblesses qu'on prêtait à sa mère; et, après avoir
+poussé ce récit aussi loin qu'il pouvait aller, il signifia qu'il
+voulait que toutes les confidences fussent supprimées entre sa femme et
+une pareille mère. Il ajouta encore: «Vous êtes à présent une Bonaparte;
+nos intérêts doivent être les vôtres, ceux de votre famille ne vous
+regardent plus.» Enfin il accompagna cette déclaration de menaces
+insultantes, appuyées sur l'opinion méprisante qu'il avait des femmes;
+il annonça toutes les précautions qu'il était déterminé à prendre «pour
+échapper au sort commun, disait-il, à tous les maris», et déclara qu'il
+ne serait dupe ni des entreprises qu'on tenterait pour lui échapper, ni
+des ruses d'une feinte douceur qui essayerait de le gagner.</p>
+
+<p>Qu'on se représente l'effet d'un pareil discours sur une jeune femme
+toute nourrie d'illusions, éclairée malgré elle sur les mécomptes
+qu'elle n'avait point prévus! Elle se montra cependant épouse
+obéissante, et, pendant plusieurs années, sa tristesse et l'altération
+de sa santé trahirent seules ses souffrances. Son époux, sec et
+capricieux, personnel comme tous les Bonapartes, rongé et aigri de plus
+par un mal âcre et grave, qui, dès l'Égypte, avait corrompu sa jeunesse,
+ne mit aucune mesure à ses exigences. Comme il craignait son frère, et
+qu'il voulait cependant tenir sa femme loin de Saint-Cloud, il ordonna
+qu'elle s'attribuât la volonté de n'y point paraître souvent, de n'y
+demeurer jamais la nuit, quelques instances que lui fît sa mère. Madame
+Louis devint grosse très peu de temps après son mariage; les Bonapartes,
+et surtout madame Murat, qui avaient vu cet hymen avec humeur, parce
+que, Joseph n'ayant que des filles, on prévoyait que le premier garçon
+de Louis, petit-fils en même temps de madame Bonaparte, serait l'objet
+d'un grand intérêt, les Bonapartes répandirent le bruit outrageant que
+cette grossesse était le résultat d'une liaison intime du premier consul
+avec sa belle-fille, favorisée par la mère elle-même. Le public
+accueillit volontiers ce soupçon. Madame Murat en fit part à Louis,
+qui, soit qu'il l'adoptât ou non, s'en servit pour augmenter et
+justifier ses surveillances. Le récit de sa tyrannie envers sa femme
+m'entraînerait trop loin en ce moment, j'y reviendrai plus tard.
+Espionnage prescrit aux valets, ouverture des moindres lettres, défense
+de toute liaison, jalousie contre Eugène lui-même, scènes violentes
+renouvelées sans cesse, rien ne fut épargné. Le premier consul s'aperçut
+facilement de cette mésintelligence; mais il sut gré à madame Louis de
+son silence, qui le mettait à l'aise, et lui permettait de ne point
+prendre parti. Lui qui n'estimait guère les femmes, il a toujours fait
+profession de vénération pour Hortense, et la manière dont il parlait
+d'elle et dont il agissait envers elle dément bien formellement les
+accusations dont elle a été l'objet. Devant elle, ses paroles étaient
+toujours plus mesurées et plus décentes. Il l'appelait souvent comme
+juge entre sa femme et lui; et recevait d'elle des leçons qu'il n'eût
+pas écoutées patiemment d'une autre. «Hortense, disait-il quelquefois,
+me force de croire à la vertu.»</p>
+<br>
+
+<h2>LIVRE PREMIER</h2>
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<h4>(1802-1803.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
+Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
+palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
+Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
+Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.</b></p>
+
+<p>Malgré la date de l'année où j'entreprends ce récit<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, je ne
+chercherai point à excuser les motifs qui portèrent mon mari à
+s'attacher à la personne de Bonaparte; mais je les expliquerai
+simplement. En politique, les justifications ne valent rien. Un certain
+nombre de personnes revenues seulement depuis trois ans, ou n'ayant pris
+part aux affaires publiques que depuis cette époque, ont jeté une sorte
+d'anathème sur ceux de nos concitoyens qui, pendant ces dernières vingt
+années, ne se sont point tenus complètement à l'écart des événements.
+Quand on leur dit qu'on ne juge pas s'ils ont eu raison ou tort dans
+leur sommeil prolongé, et qu'on leur demande de demeurer aussi neutres
+sur une pareille question, ils repoussent cet accommodement de toute la
+puissance des avantages de leur situation présente; ils lancent le blâme
+sans aucune générosité, car il n'y a nul risque à proclamer aujourd'hui
+les devoirs sur lesquels ils s'appuient. Et cependant, en révolution,
+qui peut se flatter d'avoir toujours suivi la voie droite? Qui d'entre
+nous ne doit pas rapporter à différentes circonstances une part de sa
+conduite? Qui, enfin, jettera la première pierre, sans craindre de la
+voir retomber du même élan sur le bras qui l'aurait lancée? Plus ou
+moins froissés des coups dont ils se frappent, les citoyens d'un même
+pays devraient mieux s'épargner entre eux, ils sont plus solidaires les
+uns envers les autres qu'ils ne pensent, et, lorsqu'un Français poursuit
+sans pitié un autre Français, qu'il y prenne garde, presque toujours il
+prête à l'étranger qui les juge des armes contre tous les deux.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">(retour) </a> 1818. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Au reste, ce n'est point un des moindres malheurs des temps de troubles,
+entre gens du même pays, que cette amère critique de l'esprit de parti
+qui produit une défiance inévitable, et peut-être le mépris de ce qu'on
+appelle <i>opinion publique</i>. Le choc des passions permet alors à chacun
+de la dénier. Cependant les hommes vivent pour la plupart tellement en
+dehors d'eux-mêmes, qu'ils ont peu d'occasions de consulter leur
+conscience. Dans les siècles paisibles, pour les actions ordinaires et
+communes, les jugements du monde la remplacent assez bien; mais le moyen
+de s'y soumettre quand on les voit incessamment prêts à frapper de mort
+qui voudrait les consulter? Le plus sûr est donc de s'en tenir à cette
+conscience qu'on n'interroge jamais impunément. Celle de mon mari, la
+mienne, ne nous reprochent rien. La perte entière de sa fortune,
+l'expérience des faits, la marche des événements, le désir modéré et
+permis du bien-être, portèrent M. de Rémusat à chercher, en 1802, une
+place, quelle qu'elle fût. Alors jouir du repos que Bonaparte donnait à
+la France, et se fier aux espérances qu'il permettait de concevoir,
+c'était sans doute se tromper, mais c'était se tromper avec le monde
+entier. La sûreté de la prévision est donnée à un bien petit nombre; et
+que Bonaparte, après son second mariage, eût maintenu la paix et
+employé la partie de l'armée qu'il n'eût pas licenciée à border nos
+frontières, qui est-ce qui alors eût osé douter de la durée de sa
+puissance et de la force de ses droits? Ils paraissaient à cette époque
+avoir conquis leur légitimité. Bonaparte a régné sur la France de son
+propre consentement. C'est un fait que la haine aveugle ou la puérilité
+de l'orgueil peuvent seules nier aujourd'hui. Il a régné pour notre
+malheur et pour notre gloire; l'alliance de ces deux mots est plus
+naturelle, dans l'état de société, qu'on ne pense, du moins quand il
+s'agit de la gloire militaire. Lorsqu'il arriva au consulat, on respira;
+d'abord il s'empara de la confiance; peu à peu, des chances se
+rouvrirent pour l'inquiétude, mais on était engagé. Il fit frémir enfin
+les âmes généreuses qui avaient cru en lui, et il amena peu à peu les
+vrais citoyens à souhaiter sa chute, au risque même des pertes qu'ils
+prévoyaient pour eux. Voilà notre histoire, à M. de Rémusat et à moi;
+elle n'a rien d'humiliant, car il est encore honorable de s'être rassuré
+quand la patrie respirait, et d'avoir ensuite désiré sa délivrance, de
+préférence à tout.</p>
+
+<p>Personne ne saura jamais ce que j'ai souffert durant les dernières
+années de tyrannie de Bonaparte. Il me serait impossible de peindre la
+bonne foi désintéressée avec laquelle j'ai souhaité le retour du roi,
+qui devait, dans mon idée, nous rendre le repos et la liberté. Je
+pressentais toutes mes pertes particulières, M. de Rémusat les prévoyait
+encore mieux que moi; par nos souhaits, nous renversions la fortune de
+nos enfants; mais cette fortune, qu'il fallait payer du sacrifice des
+plus nobles sentiments, ne nous a pas causé une plainte, les plaies de
+la France criaient trop haut alors; honte à qui ne les entendait pas!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nous avons donc servi Bonaparte, nous l'avons même
+aimé et admiré; soit orgueil, soit aveuglement, cet aveu ne me coûte
+point à faire. Il me semble qu'il n'est jamais pénible de convenir d'un
+sentiment vrai; je ne suis point embarrassée de mes opinions d'un temps
+qu'on oppose à celles d'un autre. Mon esprit n'est point de force à ne
+se jamais tromper; je sais que ce que j'ai senti, je l'ai toujours senti
+sincèrement; cela me suffit pour Dieu, pour mon fils, pour mes amis,
+pour moi. Cependant j'entreprends aujourd'hui une tâche assez difficile;
+car il me faut recourir après une foule d'impressions fortes et vives à
+l'époque où je les ai reçues, mais qui, pareilles à ces monuments brisés
+qu'on rencontre dans les champs et dévastés par un incendie, n'ont plus
+de bases ni de rapports entre elles. Et, en effet, quoi de plus dévasté
+qu'une imagination active, longtemps aux prises avec des émotions
+profondes, devenues si complètement étrangères tout à coup? Sans doute,
+il serait plus sage, et surtout plus commode, d'assister aux événements
+seulement avec une froide curiosité; qui ne s'émeut point se trouve
+toujours prêt pour tous les changements. Mais on n'est pas maître de
+n'avoir point souffert; on a bien la liberté de détourner la tête, on ne
+peut répondre que le regard ne soit pas blessé par les objets sur
+lesquels tant de circonstances imprévues l'ont forcé de s'arrêter.</p>
+
+<p>Ce que j'ai observé depuis vingt ans m'a convaincue que, de toutes les
+faiblesses de l'humanité, l'égoïsme est celle qui dirige avec le plus de
+prudence la conduite. Il ne choque guère le monde, assez disposé à
+s'arranger de ce qui est égal et terne, il prévient d'ordinaire
+l'incohérence des actions; le cercle dans lequel il se meut est si
+étroit, qu'il serait assez singulier qu'il n'en connût pas bien vite
+toutes les chances; aussi parvient-il assez facilement à emprunter pour
+ceux qui le voient agir les livrées de la raison. Et pourtant quel coeur
+généreux voudrait acheter son repos à ce prix? Non, non, il vaut mieux
+courir le risque d'être froissé, ébranlé même dans tout son être! Il
+faut se résigner aux jugements hasardés que les hommes lancent en
+passant. Quelle consolation dans ces paroles qu'on doit travailler à
+pouvoir se dire incessamment: «Si des erreurs entraînantes m'ont égaré,
+du moins mon propre intérêt ne m'a point séduit, et je n'ai voulu de la
+fortune que lorsqu'elle ne coûtait pas un soupir à mon pays.»</p>
+
+<p>En commençant ces Mémoires, je passerai le plus succinctement qu'il me
+sera possible sur ce qui nous a été personnel jusqu'à notre introduction
+à la cour du premier consul. Après, il m'arrivera peut-être de revenir
+davantage sur mes impressions. On ne peut pas attendre d'une femme un
+récit de la vie politique de Bonaparte. S'il était mystérieux pour tout
+ce qui l'entourait, au point qu'on ignorait souvent dans le salon qui
+précédait le sien ce qu'on apprenait un peu en rentrant dans Paris, et
+ce qu'on eût mieux su encore en se transportant hors de France, à plus
+forte raison, moi, si jeune lorsque je fis mon entrée à Saint-Cloud, et
+pendant les premières années que j'y demeurai, n'ai-je pu saisir que des
+faits isolés, et à de longs intervalles. Je dirai du moins ce que j'ai
+vu, ou cru voir, et ce ne sera pas ma faute si mes récits ne sont pas
+toujours aussi vrais que sincères.</p>
+
+<p>J'avais vingt-deux ans lorsque je fus nommée dame du palais de madame
+Bonaparte. Mariée depuis l'âge de seize ans, heureuse jusque-là par les
+jouissances d'une vie douce et pleine d'affections, les crises de la
+Révolution, la mort de mon père tombé en 1794 sous la hache
+révolutionnaire, la perte de notre fortune, et les goûts d'une mère très
+distinguée, me tenaient loin du monde, que je ne connaissais guère et
+dont je n'avais nul besoin. Tirée tout à coup de cette paisible solitude
+pour être lancée sur le plus étrange théâtre, sans avoir placé entre eux
+l'intermédiaire de la société, je fus fortement frappée d'une si
+violente transition; mon caractère s'est toujours ressenti de
+l'impression qu'il en reçut. Près d'un mari et d'une mère chèrement
+aimés, j'avais pris l'habitude de me livrer entièrement aux mouvements
+de mon coeur, et plus tard, avec Bonaparte, je me suis accoutumée à ne
+m'intéresser qu'à ce qui me remuait fortement. Toute ma vie a été et
+demeurera constamment étrangère aux oisivetés de ce qu'on appelle le
+grand monde.</p>
+
+<p>Ma mère m'avait élevée avec soin; mon éducation s'acheva solidement avec
+un mari éclairé, instruit et plus âgé que moi de seize ans. J'étais
+naturellement sérieuse, ce qui s'allie toujours chez les femmes avec une
+certaine disposition à se passionner un peu. Aussi, dans les premiers
+temps de mon séjour auprès de madame Bonaparte et de son époux, ne
+manquais-je pas de m'animer sur les sentiments que je croyais leur
+devoir. D'après ce qu'on sait d'eux, et d'après aussi ce que j'ai écrit
+précédemment de leur manière d'être la plus intime, c'était me préparer
+à beaucoup de mécomptes, et certes ils ne m'ont pas manqué.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit quelles relations nous avions eues avec madame Bonaparte
+pendant l'expédition en Égypte. Depuis, nous la perdîmes de vue,
+jusqu'au moment où ma mère, ayant formé le projet de marier ma soeur
+avec un de nos parents<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, rentré secrètement et encore compris sur la
+liste des émigrés, s'adressa à elle pour obtenir sa radiation. L'affaire
+fut terminée en peu de temps. Madame Bonaparte, dont la bienveillante
+adresse s'efforçait alors de rapprocher de son époux les personnes d'une
+certaine classe encore en regard devant lui, engagea ma mère et M. de
+Rémusat à se rendre un soir chez elle pour remercier le premier consul.
+Il n'était pas possible de songer à s'en excuser. Un soir donc, nous
+nous rendîmes aux Tuileries; c'était peu de temps<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> après le jour où
+Bonaparte avait cru devoir s'y établir, jour où j'ai su depuis, de sa
+femme même, qu'au moment de se coucher il lui dit en riant: «Allons,
+petite créole, venez vous mettre dans le lit de vos maîtres.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">(retour) </a> Ce parent émigré était M. Charles de Ganay,
+ fils d'une soeur de M. Charles Gravier de Vergennes, et
+ cousin germain de l'auteur de ces Mémoires. Il a été député
+ et colonel dans la garde royale sous la Restauration. Je ne
+ sais quelle raison fit manquer son mariage avec mademoiselle
+ Alix de Vergennes, qui épousa, peu de temps après, le général
+ Nansouty. Les liens de bonne amitié entre les deux branches
+ de la famille n'en subsistèrent pas moins et se sont très
+ heureusement perpétués. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">(retour) </a> C'est le 19 février 1800 (30 pluviôse an VIII)
+ que le premier consul prit possession des Tuileries, un peu
+ plus tôt par conséquent qu'on ne le dit ici. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Nous le trouvâmes dans le grand salon de l'appartement du
+rez-de-chaussée; il était assis sur un canapé; à ses côtés, je vis le
+général Moreau, avec lequel il paraissait en grande conversation.</p>
+
+<p>L'un et l'autre à cette époque cherchaient encore à vivre bien ensemble.
+On citait même un mot de Bonaparte fort aimable, dans un genre de bonne
+grâce qui ne lui était pas très familier. Il avait fait faire une paire
+de pistolets très riches, sur lesquels on avait gravé en or les noms de
+toutes les batailles de Moreau.--«Pardonnez, lui dit Bonaparte en les
+lui donnant, si on ne les a pas plus ornés; les noms de vos victoires
+ont pris toute la place.»</p>
+
+<p>Il y avait dans ce salon des ministres, des généraux, des femmes presque
+toutes jeunes et jolies: madame Louis Bonaparte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>, madame Murat, qui
+venait de se marier et qui me parut charmante; madame Maret, qui faisait
+sa visite de noces, alors parfaitement belle. Madame Bonaparte tenait
+tout ce cercle avec une grâce charmante; elle était mise avec recherche
+et dans cette sorte de goût qui se rapproche de l'antique. C'était la
+mode de ce temps, où les artistes avaient un assez grand crédit sur les
+usages de la société.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">(retour) </a> Hortense de Beauharnais avait épousé Louis
+ Bonaparte le 4 janvier 1802. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Le premier consul se leva pour recevoir nos révérences, et, après
+quelques mots vagues, se rassit, pour ne plus s'occuper des femmes qui
+étaient dans le salon. J'avoue que, cette première fois, je fus moins
+occupée de lui que du luxe et de l'élégance magnifique dont mes yeux
+étaient frappés pour la première fois.</p>
+
+<p>Nous prîmes, dès ce moment, l'habitude de faire de temps en temps
+quelques visites aux Tuileries. Peu à peu, on nous donna et nous reçûmes
+l'idée de voir M. de Rémusat remplir quelque place qui pût nous rendre
+quelque chose de l'aisance dont la perte de nos biens nous privait. M.
+de Rémusat, ayant été magistrat avant la Révolution, eût désiré rentrer
+dans un état grave. La crainte de m'affliger en me séparant de ma mère
+et en m'éloignant de Paris, le portait à demander une place au conseil
+d'État et à éviter les préfectures. Mais alors nous ne connaissions
+guère tout ce qui composait le gouvernement. Ma mère avait parlé de
+notre situation à madame Bonaparte. Celle-ci prit peu à peu du goût pour
+moi; elle trouvait à mon mari des manières agréables; elle conçut tout à
+coup l'idée de nous rapprocher d'elle. À peu près dans le même temps, ma
+soeur, qui n'avait point épousé le parent dont j'ai parlé, fut mariée à
+M. de Nansouty, général de brigade, neveu de madame de Montesson, et
+très estimé à l'armée et dans le monde. Ce mariage multiplia nos
+relations avec le gouvernement consulaire, et, un mois après, madame
+Bonaparte prévint ma mère qu'elle espérait qu'il ne se passerait pas
+longtemps sans que M. de Rémusat fût nommé préfet du palais. Je passerai
+sous silence les diverses agitations que cette nouvelle causa dans ma
+famille. J'en fus pour mon compte très effarouchée. M. de Rémusat se
+résigna plutôt qu'il ne se réjouit, et, sitôt après sa nomination qui
+suivit bientôt, comme il est parfaitement un homme de conscience, il
+s'appliqua avec sa droiture ordinaire à tous les minutieux détails de
+son nouvel emploi.</p>
+
+<p>Peu de temps après, je reçus cette lettre du général Duroc, gouverneur
+du palais:</p>
+
+<p>«Madame,</p>
+
+<p>»Le premier consul vous a désignée pour faire auprès de madame Bonaparte
+les honneurs du palais.</p>
+
+<p>»La connaissance personnelle qu'il a de votre caractère et de vos
+principes lui donne l'assurance que vous vous en acquitterez avec la
+politesse qui distingue les dames françaises et la dignité qui convient
+au gouvernement. Je suis heureux d'être chargé de vous annoncer ce
+témoignage de son estime et de sa confiance.</p>
+
+<p>«Agréez, madame, l'hommage de mon respect.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que nous nous trouvâmes installés dans cette singulière
+cour. Quoique Bonaparte eût montré de la colère à cette époque, si l'on
+se fût avisé de ne point croire à la sincérité de ses paroles, qui
+étaient alors toutes républicaines, cependant chaque jour il inventait
+quelques nouveautés dans sa manière de vivre, qui donnèrent bientôt au
+lieu qu'il habitait de grandes ressemblances avec le palais d'un
+souverain. Son goût le portait assez vers une sorte de représentation,
+pourvu qu'elle ne gênât point ses allures particulières; aussi
+faisait-il peser sur ceux qui l'entouraient la charge du cérémonial.
+D'ailleurs, il était convaincu qu'on séduit les Français par l'éclat des
+pompes extérieures. Très simple sur sa personne, il exigeait des
+militaires un grand luxe d'uniformes. Il avait déjà mis une distance
+marquée entre lui et les deux autres consuls; et de même que, dans les
+actes du gouvernement, après avoir employé ce protocole: <i>Par arrêté
+des consuls, etc.</i>, on ne voyait à la fin que sa signature seule, de
+même il tenait seul sa cour, soit aux Tuileries, soit à Saint-Cloud,
+recevait les ambassadeurs avec les cérémonies usitées chez les rois, ne
+paraissait en public qu'accompagné d'une garde nombreuse, ne permettait
+à ses collègues que deux grenadiers devant leur voiture, et enfin
+commençait à donner à sa femme un rang dans l'État.</p>
+
+<p>Au premier instant, nous nous trouvâmes dans une position assez délicate
+qui avait pourtant quelques avantages. La gloire militaire et les droits
+qu'elle donne parlaient haut aux oreilles des généraux et des aides de
+camp qui entouraient Bonaparte. Ils étaient portés à croire que toutes
+les distinctions devaient leur appartenir exclusivement. Cependant le
+consul, qui appréciait toutes les conquêtes, et qui avait pour plan
+secret de gagner chacune des classes de la société, contrariait peu à
+peu les idées de ses gens d'épée, en attirant par des faveurs ceux qui
+tenaient à d'autres états. De plus, M. de Rémusat, homme d'esprit, d'une
+instruction remarquable, entendant à merveille, sachant très bien
+répondre, supérieur par sa conversation à ses collègues, fut
+promptement distingué de son maître, habile à découvrir dans chacun ce
+qui lui était utile. Bonaparte aimait assez qu'on sût pour lui ce qu'il
+ignorait. Il trouva dans mon mari la connaissance de certains usages
+qu'il voulait rétablir, un tact sûr de toutes les convenances, les
+habitudes de la bonne compagnie; il indiquait rapidement ses projets, il
+était entendu sur-le-champ et tout aussi promptement servi. Cette
+manière inusitée de lui plaire donna d'abord quelque ombrage aux
+militaires; ils pressentirent qu'ils ne seraient plus les seuls
+favorisés, et qu'on exigerait d'eux qu'ils corrigeassent cette rudesse
+de formes acquise sur les champs de bataille; notre présence les
+inquiéta. De mon côté, quoique jeune, j'étais beaucoup plus formée que
+leurs femmes; la plupart de mes compagnes, assez ignorantes du monde,
+craintives et silencieuses, ne se trouvaient qu'avec ennui ou crainte en
+présence du premier consul. Pour moi, comme je l'ai déjà dit, animée et
+vive aux impressions, facilement émue par la nouveauté, assez sensible
+aux plaisirs de l'esprit, attentive au spectacle que me donnaient tant
+de personnages inconnus, je plus assez facilement à mon nouveau
+souverain, parce que, ainsi que je l'ai dit ailleurs, je pris
+promptement plaisir à l'écouter. D'ailleurs madame Bonaparte m'aimait
+comme la femme de son choix; elle était flattée d'avoir conquis sur ma
+mère, qu'elle estimait, l'avantage d'attacher à elle une personne tenant
+à une famille considérée. Elle me témoignait de la confiance. Je lui
+vouai un tendre attachement. Bientôt elle me livra ses secrets
+intérieurs, que je reçus avec une complète discrétion. Quoique j'eusse
+pu être sa fille<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, souvent j'étais en état de lui donner de bons
+conseils, parce que l'habitude d'une vie solitaire et morale fait
+envisager de bonne heure le côté sérieux de la conduite. Nous fûmes
+aussitôt, mon mari et moi, dans une assez grande évidence qu'il fallut
+nous faire pardonner. Nous y parvînmes à peu près, en conservant des
+manières simples, en nous tenant dans la mesure de la politesse, et en
+évitant tout ce qui pouvait faire croire que nous voulussions faire de
+notre faveur du crédit.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">(retour) </a> L'impératrice Joséphine est née à la Martinique
+ en 1763. Elle avait épousé M. de Beauharnais en 1779 et
+ s'était séparée de lui en 1783. Après la mort de son mari,
+ elle épousa civilement le général Bonaparte, le 9 mars 1796,
+ et elle est morte le 29 mai 1814. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>M. de Rémusat vécut au milieu de cette cour <i>hérissée</i> avec simplicité
+et bonhomie. Pour moi, je fus assez heureuse pour me rendre promptement
+justice, et ne point montrer les prétentions qui blessent le plus les
+femmes. La plupart de mes compagnes étaient plus belles que moi,
+quelques-unes très belles; elles étalaient un grand luxe; mon visage,
+que la jeunesse seule rendait agréable, la simplicité habituelle de ma
+toilette, les avertirent qu'elles l'emporteraient sur moi de plusieurs
+côtés; et bientôt il sembla que nous eussions fait tacitement cette
+sorte de pacte, qu'elles charmeraient les yeux du premier consul quand
+nous serions en sa présence, et que, moi, je me chargerais du soin de
+plaire à son esprit, autant qu'il serait en moi. Et j'ai déjà dit que,
+pour cela, il ne s'agissait guère que de savoir l'écouter.</p>
+
+<p>Il n'entre que bien peu d'idées politiques dans une tête de femme de
+vingt-deux ans. J'étais donc à cette époque sans aucune espèce d'esprit
+de parti. Je ne raisonnais point sur le plus ou moins de droits que
+Bonaparte avait au pouvoir, dont j'entendais dire partout qu'il faisait
+un digne emploi. M. de Rémusat, se fiant à lui avec presque toute la
+France, se livrait aux espérances qu'il était alors permis de concevoir.
+Chacun, indigné et dégoûté des horreurs de la Révolution, sachant gré
+au gouvernement consulaire de nous préserver de la réaction des
+jacobins, envisageait sa fondation comme une ère nouvelle pour la
+patrie. Les essais qu'on avait faits de la liberté à plusieurs reprises
+inspiraient contre elle une sorte d'aversion naturelle, mais peu
+raisonnée; car, au vrai, elle avait toujours disparu, lorsqu'on abusait
+de son nom, pour varier seulement les genres de tyrannie. Mais, en
+général, on ne désirait plus en France que le repos et le pouvoir
+d'exercer librement son esprit, de cultiver quelques vertus privées, et
+de réparer peu à peu les pertes, communes à tous, de la fortune. Je ne
+puis m'empêcher de songer avec un vrai serrement de coeur aux illusions
+que j'éprouvais alors. Je les regrette comme on regrette les riantes
+pensées du printemps de la vie, de ce temps où, pour me servir d'une
+comparaison familière à Bonaparte lui-même, <i>on regarde toutes choses au
+travers d'un voile doré qui les rend brillantes et légères. Peu à peu</i>,
+disait-il, <i>ce voile s'épaissit en avançant jusqu'à ce qu'il devienne à
+peu près noir</i>. Hélas! lui-même n'a pas tardé à rendre sanglant celui au
+travers duquel la France se plaisait à le contempler.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans l'automne de 1802 que je m'établis pour la première
+fois à Saint-Cloud, où était alors le premier consul. De quatre dames
+que nous étions<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>, nous passions, chacune l'une après l'autre, une
+semaine auprès de madame Bonaparte. Il en était de même pour ce qu'on
+appelait le service des préfets du palais, des généraux de la garde, et
+des aides de camp. Le gouverneur du palais, Duroc, habitait Saint-Cloud;
+il tenait toute la maison avec un ordre extrême; nous dînions chez lui.
+Le consul mangeait seul avec sa femme; il faisait inviter deux fois par
+semaine des personnages du gouvernement; une fois par mois, il avait aux
+Tuileries de grands dîners de cent couverts qu'on donnait dans la
+galerie de Diane, après lesquels on recevait tout ce qui avait une place
+ou un grade un peu important soit dans le militaire, soit dans le civil,
+et aussi les étrangers de marque. Pendant l'hiver de 1803, nous étions
+encore en paix avec l'Angleterre. Cela avait amené un grand nombre
+d'Anglais à Paris; comme on n'avait pas coutume de les y voir, ils
+excitaient une grande curiosité.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">(retour) </a> Mesdames de Talhouet, de Luçay, Lauriston et
+ moi.</blockquote>
+
+<p>Dans ces brillantes réunions, on étalait un extrême luxe. Le premier
+consul aimait que les femmes fussent parées, et, soit calcul, soit goût,
+il y excitait sa femme et ses soeurs. Madame Bonaparte et mesdames
+Bacciochi et Murat (madame Leclerc, depuis princesse Pauline, était à
+Saint-Domingue) se montraient donc resplendissantes. On donnait des
+costumes aux différents corps, les uniformes étaient riches, et cette
+pompe, qui succédait à un temps où l'affectation de la saleté presque
+dégoûtante s'était jointe à celle d'un civisme incendiaire, semblait
+encore une garantie contre le retour du funeste régime dont on n'avait
+point perdu le souvenir.</p>
+
+<p>Il me semble que le costume du premier consul à cette époque mérite
+d'être rapporté. Dans les jours ordinaires, il portait un des uniformes
+de sa garde; mais il avait été réglé, pour lui et ses deux collègues,
+que, dans les grandes cérémonies, ils revêtiraient tous trois un habit
+rouge brodé d'or, en velours l'hiver, en étoffe l'été. Les deux consuls
+Cambacérès et Lebrun, âgés, poudrés et bien tenus, portaient cet habit
+éclatant avec des dentelles et l'épée, comme autrefois on portait
+l'habit habillé. Bonaparte, que cette parure gênait, cherchait à y
+échapper le plus possible. Ses cheveux étaient coupés, courts, plats et
+assez mal rangés. Avec cet habit cerise et doré, il gardait une cravate
+noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes;
+quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste
+d'uniforme, l'épée d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de
+soie et des bottes. Cette toilette et sa petite taille lui donnaient
+ainsi la tournure la plus étrange, dont personne cependant ne se fût
+avisé de se moquer. Lorsqu'il est devenu empereur, on lui a fait un
+habit de cérémonie avec un petit manteau et un chapeau à plumes qui lui
+allaient très bien. Il y joignit un magnifique collier de l'ordre de la
+Légion d'honneur tout en diamants. Les jours ordinaires, il ne portait
+jamais que la croix d'argent.</p>
+
+<p>Je me souviens que, la veille de son couronnement, les nouveaux
+maréchaux, qu'il avait créés peu de mois auparavant, vinrent lui faire
+une visite, tous revêtus d'un très bel habit. L'étalage de leur costume,
+en opposition avec le simple uniforme dont il était habillé, le fit
+sourire. Je me trouvais à quelques pas de lui, et comme il vit que je
+souriais aussi, il me dit à demi-voix: «Le droit d'être vêtu simplement
+n'appartient pas à tout le monde.» Quelques instants après, les
+maréchaux de l'armée se disputaient sur le grand article des préséances,
+et venaient demander à l'empereur de régler l'ordre de leur rang dans la
+cérémonie. Au fond, leurs prétentions s'appuyaient sur d'assez beaux
+titres, car chacun d'eux énumérait ses victoires. Bonaparte les écoutait
+et s'amusait encore à chercher mes regards: «Il me semble, lui dis-je,
+que vous avez aujourd'hui donné comme un coup de pied sur la France, en
+disant: «Que toutes les vanités sortent de terre!»--Cela est vrai, me
+répondit-il, mais c'est qu'il est très commode de gouverner les Français
+par la vanité.»</p>
+
+<p>Revenons. Dans les premiers mois de mon séjour, soit à Saint-Cloud, soit
+à Paris, durant l'hiver, la vie me parut assez douce. Les journées se
+passaient d'une manière fort régulière. Le matin, vers huit heures,
+Bonaparte quittait le lit de sa femme pour se rendre dans son cabinet; à
+Paris il redescendait chez elle pour déjeuner; à Saint-Cloud, il
+déjeunait seul, et souvent sur la terrasse qui se trouvait de plain-pied
+avec ce cabinet. Pendant ce déjeuner, il recevait des artistes, des
+comédiens. Il causait alors volontiers et avec assez de bonhomie.
+Ensuite il travaillait aux affaires publiques jusqu'à six heures.
+Madame Bonaparte demeurait chez elle, recevant durant toute la matinée
+un nombre infini de visites, des femmes surtout, soit celles dont les
+maris tenaient au gouvernement, soit celles qu'on appelait <i>de l'ancien
+régime</i>, qui ne voulaient point avoir, ou paraître avoir, de relations
+avec le premier consul, mais qui sollicitaient par sa femme des
+radiations ou des restitutions. Madame Bonaparte accueillait tout le
+monde avec une grâce charmante; elle promettait tout et renvoyait chacun
+content. Les pétitions remises s'égaraient bien ensuite quelquefois,
+mais on lui en rapportait d'autres, et elle ne paraissait jamais se
+lasser d'écouter<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">(retour) </a> Mon père, né en 1797, était bien jeune à
+ l'époque que retracent ces Mémoires. Il avait pourtant un
+ souvenir très précis d'une visite que sa mère lui fit faire
+ au palais, et voici comment il l'a racontée: «Le dimanche, on
+ me conduisait quelquefois aux Tuileries, pour voir, de la
+ fenêtre des femmes de chambre, la revue des troupes dans le
+ Carrousel. Un grand dessin d'Isabey, qui a été gravé, fait
+ connaître exactement ce que ce spectacle avait de plus
+ curieux. Un jour, après la parade, ma mère vint me prendre
+ (il me semble qu'elle avait accompagné madame Bonaparte
+ jusque dans la cour des Tuileries) et me fit monter un
+ escalier rempli de militaires que je regardais de tous mes
+ yeux. Un d'eux lui parla, il descendait; il était en uniforme
+ d'infanterie. «Qui était-il?» demandai-je quand il eut passé.
+ C'était Louis Bonaparte. Puis je vis devant nous monter un
+ jeune homme portant l'uniforme bien connu des guides.
+ Celui-là, je n'avais pas besoin de demander son nom. Les
+ enfants d'alors connaissaient les insignes des grades et des
+ corps de l'armée, et qui ne savait qu'Eugène Beauharnais
+ était colonel des guides? Enfin nous arrivâmes dans le salon
+ de madame Bonaparte. Il ne s'y trouvait d'abord qu'elle, une
+ ou deux dames, et mon père avec son habit rouge brodé
+ d'argent. On m'embrassa probablement, on dut me trouver
+ grandi, puis on ne s'occupa plus de moi. Bientôt entra un
+ officier de la garde des consuls. Il était de petite taille,
+ maigre, et se tenait mal, du moins avec abandon. J'étais
+ assez bien stylé sur l'étiquette pour trouver qu'il se
+ remuait beaucoup, et qu'il agissait sans façon. Entre autres
+ choses, je fus surpris de le voir s'asseoir sur le bras d'un
+ fauteuil. De là, il parla d'assez loin à ma mère. Nous étions
+ en face de lui, je remarquai son visage amaigri, presque
+ hâve, avec ses teintes jaunâtres et bistrées. Nous nous
+ approchâmes de lui pendant qu'il parlait. Quand je fus à sa
+ portée, il fut question de moi; il me prit par les deux
+ oreilles et me les tira assez rudement. Il me fit mal, et
+ ailleurs qu'en un palais j'aurais crié. Puis, se tournant
+ vers mon père: «Apprend-il les mathématiques?» lui dit-il. On
+ m'emmena bientôt. «Quel est donc ce militaire? demandai-je à
+ ma mère.--Mais c'est le premier consul!» Tels sont les débuts
+ de mon père dans la vie de courtisan. Il n'a d'ailleurs vu
+ l'empereur qu'une autre fois, dans des circonstances
+ analogues, étant aussi tout enfant. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>À six heures, à Paris, on dînait; à Saint-Cloud, on s'allait promener,
+le consul seul en calèche avec sa femme, nous dans d'autres voitures.
+Les frères de Bonaparte, Eugène de Beauharnais, ses soeurs, pouvaient se
+présenter à l'heure du dîner. On voyait venir quelquefois madame Louis,
+mais elle ne couchait jamais à Saint-Cloud. La jalousie de Louis
+Bonaparte et son extrême défiance la rendaient craintive et déjà assez
+triste à cette époque.</p>
+
+<p>On envoyait une ou deux fois par semaine le petit Napoléon, celui qui
+est mort depuis en Hollande. Bonaparte paraissait aimer cet enfant, il
+avait placé de l'avenir sur sa tête. Peut-être n'était-ce que pour cela
+qu'il le distinguait; car M. de Talleyrand m'a raconté que, lorsque la
+nouvelle de sa mort arriva à Berlin, Bonaparte se montra si peu ému,
+que, prêt à paraître en public, M. de Talleyrand s'empressa de lui dire:
+«Vous oubliez qu'il est arrivé un malheur dans votre famille et que vous
+devez avoir l'air un peu triste.--Je ne m'amuse pas, lui répondit
+Bonaparte, à penser aux morts.» Il serait assez curieux de rapprocher
+cette parole du beau discours de M. de Fontanes, qui, chargé à cette
+époque de parler sur les drapeaux prussiens rapportés en pompe aux
+Invalides, rappela si bien et d'une manière si oratoire la majestueuse
+douleur d'un vainqueur, oubliant l'éclat de ses victoires pour donner
+des larmes à la mort d'un enfant<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">(retour) </a> Voici les lettres que l'empereur écrivait à
+ propos de la mort de cet enfant, au mois de mai 1807. Il
+ était à Finckestein, et il écrivait à l'impératrice
+ Joséphine:
+
+<p> «Je conçois tout le chagrin que doit te causer la mort de ce
+ pauvre Napoléon; tu peux comprendre la peine que j'éprouve.
+ Je voudrais être près de toi pour que tu fusses modérée et
+ sage dans ta douleur. Tu as eu le bonheur de ne jamais perdre
+ d'enfant; mais c'est une des conditions et des peines
+ attachées à notre misère humaine. Que j'apprenne que tu as
+ été raisonnable et que tu te portes bien! Voudrais-tu
+ accroître ma peine? Adieu, mon amie.» Quelques jours plus
+ tard, le 20 mai, il écrivait à la reine de Hollande: «Ma
+ fille, tout ce qui me revient de la Haye m'apprend que vous
+ n'êtes pas raisonnable. Quelque légitime que soit votre
+ douleur, elle doit avoir des bornes. N'altérez point votre
+ santé, prenez des distractions, et sachez que la vie est
+ semée de tant d'écueils et peut être la cause de tant de
+ maux, que la mort n'est pas le plus grand de tous.» Il
+ écrivait le même jour à M. Fouché: «La perte du petit
+ Napoléon m'a été très sensible. J'aurais désiré que ses père
+ et mère eussent reçu de la nature autant de courage que moi
+ pour savoir supporter tous les maux de la vie. Mais ils sont
+ plus jeunes et ont moins réfléchi sur la fragilité des choses
+ d'ici-bas.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Après le dîner du consul, on venait nous avertir que nous pouvions
+monter. Selon qu'on le trouvait de bonne ou de mauvaise humeur, la
+conversation se prolongeait. Il disparaissait ensuite, et le plus
+ordinairement on ne le voyait plus. Il retournait au travail, donnait
+quelque audience particulière, recevait quelque ministre et se couchait
+de fort bonne heure. Madame Bonaparte jouait pour finir la soirée. Entre
+dix ou onze heures, on venait lui dire: «Madame, le premier consul est
+couché,» et alors elle nous congédiait.</p>
+
+<p>Chez elle et tout autour, il y avait un grand silence sur les affaires
+publiques. Duroc, Maret, alors secrétaire d'État, les secrétaires
+particuliers étaient tous impénétrables. La plupart des militaires,
+pour éviter de parler, je crois, s'abstenaient de penser; en général,
+dans l'habitude de cette vie, il y avait peu de dépense d'esprit à
+faire.</p>
+
+<p>Comme j'arrivais fort ignorante de la petite ou de la grande terreur que
+Bonaparte inspirait à ceux qui le connaissaient depuis longtemps, je
+n'éprouvais pas devant lui autant d'embarras que les autres, et je
+n'avais pas cru devoir me soumettre au système des monosyllabes adopté
+assez religieusement, et peut-être assez prudemment au fond, par toute
+la maison. Cela pensa pourtant me donner un ridicule dont je ne me
+doutai pas d'abord, dont je m'amusai ensuite, et qu'il fallut finir par
+tâcher d'éviter. On va voir qu'on ne pouvait guère l'acquérir à meilleur
+marché.</p>
+
+<p>Un certain soir, Bonaparte parlant du talent de M. Portalis le père, qui
+travaillait alors au code civil, M. de Rémusat dit que c'était
+particulièrement l'étude de Montesquieu qui avait formé M. Portalis,
+qu'il l'avait lu et appris comme on apprend un catéchisme. Le premier
+consul, se retournant vers l'une de mes compagnes, lui dit en riant: «Je
+parie bien que vous ne savez guère ce que c'est que
+Montesquieu?--Pardonnez-moi, répondit-elle, qui n'a pas lu <i>le Temple
+de Gnide</i>?» À cette parole, Bonaparte partit d'un grand éclat de rire,
+et je ne pus m'empêcher de sourire. Il me regarda et me dit: «Et vous
+madame?» Je répondis tout naturellement que je ne connaissais point <i>le
+Temple de Gnide</i>, que j'avais lu les <i>Considérations sur les Romains</i>,
+mais que je pensais bien que ni l'un ni l'autre ouvrage n'avait été le
+catéchisme dont M. de Rémusat parlait. «Diable, me dit Bonaparte, vous
+êtes une savante.» Cette épithète m'embarrassa, et je sentis que je
+courais le risque qu'elle me restât. Un moment après, madame Bonaparte
+parla de je ne sais quelle tragédie qu'on donnait alors. Le premier
+consul passa en revue à ce propos les auteurs vivants, et parla de
+Ducis, dont il n'aimait guère le talent. Il déplora la médiocrité de nos
+poètes tragiques, et dit qu'il voudrait pour tout au monde avoir à
+récompenser l'auteur d'une belle tragédie. Je m'avisai de dire que Ducis
+avait gâté l'<i>Othello</i> de Shakspeare. Ce nom si long et anglais sortant
+de mes lèvres fit un certain effet sur notre galerie en épaulettes,
+silencieuse et attentive. Bonaparte n'entendait pas trop qu'on louât
+quelque chose qui appartenait aux Anglais. Nous discutâmes un peu de
+temps; je demeurai pour ma part dans une ligne de conversation fort
+commune; mais j'avais nommé Shakspeare, j'avais un peu tenu tête au
+consul, j'avais loué un auteur anglais, quelle audace! quel prodige
+d'érudition! Comme je fus obligée de me tenir plusieurs jours après dans
+le silence ou dans les discours oiseux, pour réparer l'effet d'une
+supériorité dont assurément je ne pensais pas avoir pu si facilement
+acquérir l'embarras!</p>
+
+<p>Lorsque je quittais le palais et que je revenais chez ma mère, j'y
+trouvais assez fréquemment un assez grand nombre de femmes aimables et
+de gens distingués qui causaient d'une manière attachante, et je
+souriais à part moi de la différence de ces entretiens avec ceux de la
+cour dont je faisais partie.</p>
+
+<p>Mais cette habitude d'un silence presque complet nous préservait, au
+moins à peu près à cette époque, de ce qu'on appelle dans le monde <i>les
+caquets</i>. Les femmes n'avaient aucune coquetterie, les hommes étaient
+incessamment tendus vers les devoirs de leur place, et Bonaparte, qui
+n'osait alors se livrer à toutes ses fantaisies, et qui croyait que les
+apparences de la régularité devaient lui être utiles, vivait de manière
+à m'abuser sur les habitudes morales que je lui supposais. Il
+paraissait aimer beaucoup sa femme; elle semblait lui suffire. Cependant
+je ne tardai pas à découvrir à cette dernière des inquiétudes qui me
+surprirent. Elle avait un grand penchant à la jalousie. L'amour n'en
+était pas, je pense, le premier motif. C'était un malheur grave pour
+elle que l'impossibilité où elle se trouvait de donner des enfants à son
+époux; il en témoignait quelquefois son chagrin, et alors elle tremblait
+pour son avenir. La famille du consul, toujours animée contre les
+Beauharnais, appuyait sur cet inconvénient. Tout cela produisit des
+orages passagers. Quelquefois, je trouvais madame Bonaparte en larmes,
+et alors elle se livrait à l'amertume de ses plaintes contre ses
+beaux-frères, contre madame Murat et contre Murat, qui cherchaient à
+assurer leur crédit en excitant chez le consul des fantaisies passagères
+dont ils favorisaient ensuite la secrète intrigue. Je l'engageais à
+demeurer calme et modérée. Il me fut facile de voir promptement que, si
+Bonaparte aimait sa femme, c'est que sa douceur accoutumée lui donnait
+du repos, et qu'elle perdrait de son empire en l'agitant. Au reste,
+durant la première année que je fus dans cette cour, les légères
+altercations qui survinrent dans ce ménage se terminèrent toujours par
+des explications satisfaisantes et un redoublement d'intimité.</p>
+
+<p>Depuis cette année 1802, je n'ai jamais vu le général Moreau chez
+Bonaparte; ils étaient déjà à peu près brouillés. Le premier avait une
+belle-mère et une femme vives et intrigantes. Bonaparte ne pouvait
+souffrir l'esprit d'intrigue chez les femmes. D'ailleurs, une fois, la
+mère de madame Moreau, étant à la Malmaison, s'était permis des
+plaisanteries amères sur une intimité scandaleuse qu'on soupçonnait
+entre Bonaparte et sa jeune soeur Caroline, qui venait de se marier. Le
+consul n'avait point pardonné de tels discours; il avait affecté de
+maltraiter la mère et la fille. Moreau s'était plaint, on l'avait
+échauffé sur sa propre situation; il vivait dans la retraite, entouré
+d'un cercle qui l'irritait journellement, et Murat, chef d'une police
+secrète et active, épiait des mécontentements auxquels il n'eût pas
+fallu donner d'importance, et portait sans cesse aux Tuileries des
+rapports malveillants.</p>
+
+<p>C'était un des grands torts de Bonaparte et une des suites de sa
+défiance naturelle que cette multiplication des polices de son
+gouvernement. Ces polices s'épiaient les unes les autres, se
+dénonçaient réciproquement, cherchaient à se rendre nécessaires, et
+l'entouraient incessamment de soupçons. Depuis l'événement de la machine
+infernale, dont M. de Talleyrand avait profité pour faire déplacer
+Fouché, la police avait été remise aux mains du grand juge Régnier.
+Bonaparte pensait qu'il se donnerait une apparence de libéralisme et de
+modération en supprimant ce ministère de la police, invention toute
+révolutionnaire. Il s'en repentit bientôt, et le remplaça d'abord par
+une multitude d'espionnages qu'il garda même encore après avoir
+réintégré Fouché. Son préfet de police, Murat, Duroc, Savary, qui alors
+commandait la gendarmerie d'élite, Maret, qui avait aussi une police
+secrète à la tête de laquelle était M. de Sémonville, et d'autres que
+j'ignore, étaient devenus comme la monnaie du ministère détruit. Et
+Fouché lui-même, possédant parfaitement l'art de se rendre nécessaire,
+ne tarda pas à rentrer secrètement dans la faveur du premier consul, et
+parvint à se faire nommer une seconde fois. Le procès du général Moreau,
+qui fut si maladroitement conduit, le servit fort pour cela, comme on le
+verra dans la suite.</p>
+
+<p>Dès ce temps, Cambacérès et Lebrun, second et troisième consuls, avaient
+très peu de part à l'administration du gouvernement. Le dernier, déjà
+âgé, n'inquiétait Bonaparte en aucune manière. L'autre, magistrat
+distingué, fort remarquable dans toutes les questions du ressort du
+conseil d'État, ne se mêlait que des discussions de certaines lois.
+Bonaparte tirait parti de ses connaissances, et se fiait avec raison,
+pour diminuer son importance, sur les ridicules que lui donnait sa
+minutieuse vanité. En effet, Cambacérès, charmé des distinctions qui lui
+étaient accordées, en jouissait avec une puérilité qu'on flattait tout
+en s'en moquant. Sa faiblesse d'amour-propre sur quelques points a fait
+souvent une partie de sa sûreté.</p>
+
+<p>Au temps dont je parle, M. de Talleyrand était en fort grand crédit.
+Toutes les questions de haute politique lui passaient par les mains. Non
+seulement il réglait les affaires étrangères et déterminait,
+principalement à cette époque, les nouvelles constitutions d'État qu'on
+donnait à l'Allemagne, sorte de travail qui a jeté les fondements de son
+immense fortune, mais encore il avait journellement de longs entretiens
+avec Bonaparte, et le poussait à toutes les mesures qui pouvaient
+fonder sa puissance sur des bases réparatrices. Dès ce temps, je suis
+sûre qu'il était souvent question entre eux des mesures à prendre pour
+rétablir le gouvernement monarchique. M. de Talleyrand a toujours eu la
+conviction intime que lui seul convenait à la France. D'ailleurs, il
+devait y retrouver les habitudes de sa vie, et s'y replacer sur un
+terrain qui lui était connu. Les avantages et les abus qui ressortent
+des cours lui offraient des chances de pouvoir et de crédit.</p>
+
+<p>Je ne connaissais point M. de Talleyrand, et ce que j'avais entendu dire
+de lui me donnait de grandes préventions. Mais dès lors je fus frappée
+de l'élégance de ses manières, si bien en contraste avec les formes
+rudes des militaires dont je me voyais environnée. Il demeurait toujours
+au milieu d'eux avec le caractère indélébile d'un grand seigneur. Il
+imposait par le dédain de son silence, par sa politesse protectrice,
+dont personne ne pouvait se défendre. Il s'arrogeait seul le droit de
+railler des gens que la finesse de ses plaisanteries effarouchait. M. de
+Talleyrand, plus factice que qui que ce soit, a su se faire comme un
+caractère naturel d'une foule d'habitudes prises à dessein; il les a
+conservées dans toutes les situations, comme si elles avaient eu la
+puissance d'une vraie nature. Sa manière, constamment légère, de traiter
+les plus grandes choses lui a presque toujours été utile, mais elle a
+souvent nui à ce qu'il a fait.</p>
+
+<p>Je fus plusieurs années sans avoir de relations avec lui; je m'en
+défiais vaguement, mais je m'amusais à l'entendre et à le regarder agir
+avec une aisance, particulière à lui, qui donne une grâce infinie à
+toutes ses manières, tandis que chez un autre elle choquerait comme une
+affectation.</p>
+
+<p>L'hiver de cette année (1803) fut très brillant. Le premier consul
+commença à vouloir qu'on donnât des fêtes; il voulut aussi s'occuper de
+la restauration des théâtres. Il en confia l'administration à ses
+préfets du palais. M. de Rémusat eut la Comédie-Française; on remit à la
+scène une foule d'ouvrages que la politique républicaine avait écartés.
+Peu à peu on semblait reprendre toutes les habitudes de la vie sociale.
+C'était un moyen adroit d'amener <i>ceux qui la savaient</i> à venir s'y
+replacer. C'était reformer des liens entre les hommes civilisés. Tout ce
+système fut suivi avec une grande habileté. Les opinions d'opposition
+s'affaiblissaient journellement. Les royalistes, déjoués au 18
+fructidor, ne perdaient point l'espérance que Bonaparte, après avoir
+rétabli l'ordre, comprît dans tous les retours qu'il créait jusqu'à
+celui de la maison de Bourbon, et, s'ils s'étaient trompés sur ce point,
+du moins ils lui savaient gré de l'ordre qu'il rétablissait, et ne
+craignaient point d'envisager un coup hardi, qui, venant à s'emparer de
+sa personne et laissant vide inopinément une place que personne autre
+que lui ne pourrait désormais remplir, amènerait facilement cette
+démonstration que le souverain légitime devait être son plus naturel
+successeur.</p>
+
+<p>Cette secrète pensée d'un parti, généralement confiant dans ce qu'il
+espère et toujours imprudent dans ce qu'il tente, ranimait des
+correspondances secrètes avec nos princes, quelques tentatives des
+émigrés, des mouvements produits chez les Vendéens, que Bonaparte
+surveillait en silence.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les gens épris du gouvernement fédératif voyaient avec
+inquiétude l'autorité consulaire tendre vers une centralisation qui
+ramenait peu à peu à des idées de royauté. Ceux-là s'unissaient assez
+bien avec le petit nombre des individus qui, malgré les écarts et les
+égarements où la cause de la liberté avait entraîné quelques-uns de ses
+partisans, s'obstinaient en leur conscience à voir dans la révolution
+française une secousse utile, et qui craignaient que Bonaparte ne vînt à
+bout d'en paralyser les mouvements. On entendait parfois au Tribunat sur
+ce sujet certaines paroles qui, toutes modérées qu'elles étaient,
+indiquaient aux projets secrets de Bonaparte une autre espèce
+d'antagonistes que les royalistes. Enfin il y avait encore les francs
+jacobins, qu'il fallait contenir, et puis ces militaires dressés sur
+leurs prétentions, qui s'étonnaient qu'on voulût créer ou reconnaître
+d'autres droits que les leurs. Toutes les émotions de ces différents
+partis étaient exactement rapportées à Bonaparte, qui manoeuvrait
+prudemment entre elles. Il marchait doucement vers son but, que bien peu
+de gens alors devinaient. Il tenait tout le monde tendu sur une portion
+de sa conduite, qui demeurait dans le vague. Il savait à son gré attirer
+et détourner l'attention, exciter alternativement les approbations de
+l'un ou de l'autre côté, inquiéter ou rassurer selon qu'il lui était
+nécessaire, se jouer de la surprise ou de l'espérance. Il voyait surtout
+dans les Français des enfants mobiles qu'on détourne de leurs intérêts
+par la vue d'un jouet nouveau. Sa position comme premier consul lui
+était avantageuse parce que, indéterminée qu'elle était, elle échappait
+plus ou moins aux inquiétudes qu'elle inspirait à certaines gens. Plus
+tard, le rang positif d'empereur lui a enlevé cet avantage: c'est alors
+qu'après avoir découvert son secret à la France, il ne lui est plus
+resté, pour la distraire de l'impression qu'elle en avait reçu, que ce
+funeste appât de gloire militaire qu'il a lancé au milieu d'elle. De là
+ses guerres sans cesse renaissantes, de là ses conquêtes interminables;
+car, à tout prix, il sentait le besoin de nous occuper. Et de là, si
+l'on veut bien y regarder, l'obligation qui lui fut imposée par son
+système de pousser sa destinée, de refuser la paix soit à Dresde, soit
+même à Châtillon; car Bonaparte sentait bien qu'il serait perdu
+infailliblement du jour où son repos forcé nous permettrait de réfléchir
+et sur lui et sur nous.</p>
+
+<p>On trouvera, dans <i>le Moniteur</i> de la fin de 1802 ou du commencement de
+1803, un dialogue entre un Français enthousiaste de la constitution
+anglaise et un Anglais soi-disant raisonnable qui, après avoir démontré
+qu'il n'y a point de constitution à proprement parler en Angleterre,
+mais seulement des institutions toutes plus ou moins adaptées à la
+situation du pays et au caractère des habitants, s'efforce de prouver
+que ces mêmes institutions n'auraient pu être données aux Français sans
+d'assez graves inconvénients. Par ces moyens et d'autres semblables,
+Bonaparte cherchait à contenir ce désir de la liberté, toujours prêt à
+renaître chez les Français.</p>
+
+<p>Vers la fin de 1802, on apprit à Paris la mort du général Leclerc, qui
+avait succombé à la fièvre jaune à Saint-Domingue. Au mois de janvier,
+sa jeune et jolie veuve revint en France. Elle était dès lors attaquée
+d'un mal assez grave qui l'a toujours poursuivie; mais, quoique
+affaiblie et souffrante, et revêtue du triste costume de deuil, elle me
+parut la plus charmante personne que j'eusse vue, de ma vie. Bonaparte
+l'exhorta fort à ne point abuser de sa liberté pour retomber dans les
+excès qui avaient, je crois, été cause de son départ pour
+Saint-Domingue; mais elle ne tarda pas à tenir peu de compte de la
+parole qu'elle lui donna dans ce moment.</p>
+
+<p>Cette mort du général Leclerc donna lieu à un petit embarras qui, par la
+manière dont il se termina, parut encore un pas vers le rétablissement
+de ces différents usages qui peu à peu frayaient la route au retour des
+habitudes monarchiques. Bonaparte prit le deuil, ainsi que madame
+Bonaparte, et nous reçûmes l'ordre de le porter. Cela était déjà assez
+marquant; mais il fut question que les ambassadeurs vinssent aux
+Tuileries complimenter le consul et sa femme sur cette perte. On leur
+représenta que la politesse exigeait qu'ils fussent en deuil pour cette
+visite. Ils se réunirent pour en délibérer, et, n'ayant pas le temps de
+demander des ordres à leur cour, ils se déterminèrent à se rendre à
+l'invitation qu'ils reçurent, en s'appuyant sur les égards d'usage en
+pareil cas. Ils vinrent donc au palais vêtus de noir, et furent reçus en
+cérémonie. Depuis le mois de décembre 1802, un ambassadeur d'Angleterre,
+lord Whithwort, avait remplacé le chargé d'affaires. On se livrait à la
+confiance d'une paix durable; les relations de France et d'Angleterre se
+multipliaient journellement, et cependant les gens un peu plus instruits
+prévoyaient incessamment entre les deux gouvernements des causes de
+discussions nouvelles. Dans le parlement britannique, il avait été
+question de la part que le gouvernement français prenait à la nouvelle
+constitution donnée aux Suisses, et ici <i>le Moniteur</i>, tout à fait
+<i>officiel</i>, paraissait avec quelques articles dans lesquels on se
+plaignait de certaines mesures prises à Londres contre plusieurs
+Français. Cependant tout à Paris en apparence, et particulièrement aux
+Tuileries, semblait livré aux plaisirs et aux fêtes. L'intérieur du
+château était paisible, lorsque tout à coup une fantaisie du premier
+consul pour une belle et jeune actrice du Théâtre-Français vint troubler
+madame Bonaparte, et donner lieu à des scènes assez vives.</p>
+
+<p>Deux actrices remarquables (mesdemoiselles Duchesnois et Georges)
+avaient débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort
+laide, mais distinguée par un talent qui lui conquit bien des suffrages;
+l'autre médiocre, mais d'une extrême beauté<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>. Le public de Paris
+s'échauffa pour l'une ou pour l'autre, mais en général le succès du
+talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire fut
+séduit par la dernière, et madame Bonaparte apprit assez vite par le
+secret espionnage de ses valets que mademoiselle Georges avait été,
+durant quelques soirées, introduite secrètement dans un petit
+appartement écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive
+inquiétude; elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à
+répandre beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette
+occasion passagère ne le méritait. Je crus devoir lui représenter que la
+douceur et la patience me semblaient le seul remède à un chagrin que le
+temps ne manquerait pas de dissiper, et ce fut dans les entretiens que
+nous eûmes à cette occasion qu'elle commença à me donner sur son époux
+des notions qui m'étaient encore tout à fait inconnues. Le
+mécontentement qu'elle éprouvait me fit penser cependant qu'il y avait
+quelque exagération dans l'amertume de ses plaintes. À l'entendre, «il
+n'avait aucun principe de morale, il dissimulait alors le vice de ses
+penchants, parce qu'il craignait qu'ils ne lui fissent tort; mais, si on
+le laissait s'y livrer en paix sans lui en faire la moindre plainte, peu
+à peu on le verrait s'abandonner aux passions les plus honteuses.
+N'avait-il pas séduit ses soeurs, les unes après les autres? Ne se
+croyait-il pas placé dans le monde de manière à satisfaire toutes ses
+fantaisies? Et puis sa famille ne profiterait-elle pas de ses faiblesses
+pour l'habituer peu à peu à changer la vie intime et conjugale qu'il
+menait encore, et l'éloigner de toute relation avec sa femme?» Et, à la
+suite d'une pareille intrigue, elle voyait toujours suspendu sur sa tête
+ce redoutable divorce dont il avait déjà été quelquefois question.
+«C'est un grand malheur, pour moi, ajoutait-elle, que je n'aie pas donné
+un fils à Bonaparte. Ce sera toujours un moyen dont la haine s'emparera
+pour troubler mon repos.--Mais, madame, lui disais-je, il me semble que
+l'enfant de madame votre fille répare fort ce malheur; le premier consul
+l'aime, et peut-être finira par l'adopter.--Hélas! répondit-elle, ce
+serait là l'objet de mes souhaits; mais le caractère jaloux et ombrageux
+de Louis Bonaparte s'y opposera toujours. Sa famille lui a malignement
+fait part des bruits outrageants qui ont été répandus sur la conduite de
+ma fille et sur la naissance de son fils. La haine donne cet enfant à
+Bonaparte, et cela suffit pour que Louis ne consente jamais à un
+arrangement avec lui. Vous voyez comme il se tient à l'écart, et comme
+ma fille est obligée de veiller sur la moindre de ses actions.
+D'ailleurs, indépendamment des hautes considérations qui m'engagent à ne
+point souffrir les écarts de Bonaparte, ses infidélités sont toujours
+pour moi le signal de mille contrariétés qu'il me faut supporter.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> Voici quel souvenir mon père avait gardé de la
+ rivalité et du talent de ces deux actrices célèbres: «La
+ liaison de l'empereur avec mademoiselle Georges fit quelque
+ bruit. La société, j'en ai moi-même souvenir, était très
+ animée sur cette controverse touchant le mérite respectif des
+ deux tragédiennes. On se disputait vivement après chaque
+ représentation de l'une ou de l'autre. Les connaisseurs, et
+ en général les salons, étaient pour mademoiselle Duchesnois.
+ Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait sans
+ intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
+ sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est,
+ je crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de
+ théâtre: «avoir des larmes dans la voix». Ma mère et ma tante
+ (madame de Nansouty) étaient fort prononcées pour
+ mademoiselle Duchesnois, au point de rompre des lances contre
+ mon père lui-même, qui était obligé administrativement à
+ l'impartialité. Ce sont ces discussions sur l'art dramatique,
+ entretenues par la facilité que les fonctions de mon père
+ nous donnaient de suivre tous les événements du monde
+ théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un
+ certain goût, un certain esprit de littérature et de
+ conversation, qui n'étaient guère de mon âge. On me mena,
+ très jeune, à la tragédie, et j'ai vu presque dans leurs
+ débuts ces deux Melpomènes. On disait que l'une était si
+ bonne, qu'elle en était belle; l'autre si belle, qu'elle en
+ était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se fiant à
+ l'empire de ses charmes, travaillait peu, et un organe peu
+ flexible, une certaine lourdeur dans la prononciation, ne lui
+ permettaient pas d'arriver facilement aux effets d'une
+ diction savante. Je crois cependant qu'elle avait au fond
+ plus d'esprit que sa rivale, et qu'en prodiguant son talent à
+ des genres dramatiques bien divers, elle l'a tout à la fois
+ compromis et développé, et elle a mérité une partie de la
+ réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa vieillesse.»
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Et, en effet, j'ai toujours remarqué que, dès que le premier consul
+s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère
+lui fît trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver
+cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver
+exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible
+portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la
+personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus
+légère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent,
+sans pitié pour sa femme, dès qu'il avait une maîtresse. Il ne tardait
+pas à le lui apprendre, et à lui montrer une surprise presque sauvage de
+ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il
+démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et
+nécessaires. «Je ne suis pas un homme comme un autre, disait-il, et les
+lois de morale ou de convenance ne peuvent être faites pour moi.» De
+pareilles déclarations excitaient le mécontentement, les pleurs, les
+plaintes de madame Bonaparte. Son époux y répondait quelquefois par des
+violences dont je n'oserais détailler les excès, jusqu'au moment où, sa
+nouvelle fantaisie s'évanouissant, tout à coup, il sentait renaître sa
+tendresse pour sa femme. Alors il était ému de ses peines, remplaçait
+ses injures par des caresses qui n'avaient guère plus de mesure que ses
+violences, et, comme elle était douce et mobile, elle rentrait dans sa
+sécurité.</p>
+
+<p>Mais, tant que durait l'orage, je me trouvais, moi, très embarrassée
+souvent des étranges confidences qu'il me fallait recevoir, et même des
+démarches auxquelles il me fallait prendre part. Je me rappelle, entre
+autres, ce qui m'arriva un soir, et la frayeur un peu ridicule que
+j'éprouvai, dont j'ai depuis ri à part moi.</p>
+
+<p>C'était durant cet hiver. Bonaparte avait encore l'habitude de venir,
+tous les soirs, partager le lit de sa femme; elle avait eu l'adresse de
+lui persuader que sa sûreté personnelle était intéressée à cette
+intimité. «Elle avait, disait-elle, un sommeil fort léger, et, s'il
+arrivait qu'on essayât de tenter quelque entreprise nocturne sur lui,
+elle serait là pour appeler à l'instant le secours dont il aurait
+besoin.» Le soir, elle ne se retirait guère que lorsqu'on l'avertissait
+que Bonaparte était couché. Mais, lorsqu'il fut pris de cette fantaisie
+pour mademoiselle Georges, il la fit venir assez tard, quand l'heure de
+son travail était passée, et ne descendit plus ces jours-là que fort
+avant dans la nuit. Un soir, madame Bonaparte, plus pressée que de
+coutume par sa jalouse inquiétude, m'avait gardée près d'elle, et
+m'entretenait vivement de ses chagrins. Il était une heure du matin,
+nous étions seules dans son salon, le plus profond silence régnait aux
+Tuileries. Tout à coup elle se lève. «Je n'y peux plus tenir, me
+dit-elle; mademoiselle Georges est sûrement là-haut, je veux les
+surprendre.» Passablement troublée de cette résolution subite, je fis ce
+que je pus pour l'en détourner et je ne pus en venir à bout.
+«Suivez-moi, me dit-elle, nous monterons ensemble.» Alors je lui
+représentai qu'un pareil espionnage, étant même sans convenance de sa
+part, serait intolérable de la mienne, et qu'en cas de la découverte
+qu'elle prétendait faire, je serais sûrement de trop à la scène qui
+s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre à rien, elle me reprocha de
+l'abandonner dans ses peines, et elle me pressa si vivement, que, malgré
+ma répugnance, je cédai à sa volonté, me disant d'ailleurs
+intérieurement que notre course n'aboutirait à rien, et que, sans doute,
+les précautions étaient prises au premier étage contre toute surprise.</p>
+
+<p>Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre, madame
+Bonaparte, la première, animée à l'excès, moi derrière, montant
+lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très
+honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
+léger bruit se fit entendre. Madame Bonaparte se retourna. «C'est
+peut-être, me dit-elle, Rustan, le mameluk de Bonaparte, qui garde la
+porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes deux.» À cette
+parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était sans
+doute, ne me permit pas d'en entendre davantage, et, sans songer que je
+laissais madame Bonaparte dans une complète obscurité, je descendis avec
+la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je pus
+dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma fuite
+subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à rire et moi
+aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la quittai en lui
+disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle m'avait faite lui avait
+été utile, et que je me savais bon gré d'y avoir cédé.</p>
+
+<p>Cette jalousie, qui altérait la douce humeur de madame Bonaparte, ne fut
+bientôt plus un mystère pour personne. Elle me mit dans les embarras
+d'une confidente sans crédit sur l'esprit de celle qui la consulte, et
+me donna quelquefois l'apparence d'une personne qui partage les
+mécontentements dont elle est le témoin. Bonaparte crut d'abord qu'une
+femme devait entrer vivement dans les sentiments éprouvés par une autre
+femme, et il témoigna quelque humeur de ce que je me trouvais au fait de
+ce qui se passait dans le plus intime de son intérieur. D'un autre côté,
+le public de Paris prenait de plus en plus parti pour la laide actrice.
+La belle était souvent accueillie par des sifflets. M. de Rémusat
+tâchait d'accorder une protection égale à ces deux débutantes; mais ce
+qu'il faisait pour l'une ou pour l'autre était presque également pris
+avec mécontentement, soit par le parterre, soit par le consul. Toutes
+ces pauvretés nous donnèrent quelque tracas. Bonaparte, sans livrer à M.
+de Rémusat le secret de son intérêt, se plaignit à lui, et lui témoigna
+qu'il consentirait à ce que je devinsse la confidente de sa femme,
+pourvu que je ne lui donnasse que des conseils raisonnables. Mon mari me
+présenta comme une personne posée, élevée à toutes les convenances, et
+qui ne pouvait en aucun cas échauffer l'imagination de madame Bonaparte.
+Le consul, qui était encore en disposition de bienveillance pour nous,
+consentit à penser à cette occasion du bien de moi; mais alors ce fut un
+autre inconvénient: il me prit en tiers quelquefois dans ses disputes
+conjugales, et voulut s'appuyer de ce qu'il appelait ma raison pour
+traiter de folie les vivacités jalouses dont il était fatigué. Comme je
+n'avais point encore l'habitude de dissimuler ma pensée, lorsqu'il
+m'entretenait de l'ennui que lui donnaient toutes ces scènes, je lui
+répondais tout sincèrement que je plaignais beaucoup madame Bonaparte,
+soit qu'elle souffrît à tort ou à raison, qu'il me semblait qu'il devait
+l'excuser plus qu'un autre; mais, en même temps, j'avouais qu'elle me
+semblait manquer à sa dignité, quand elle cherchait dans l'espionnage de
+ses valets la preuve de l'infidélité qu'elle soupçonnait. Le consul ne
+manquait point de redire à madame Bonaparte que je la blâmais, et alors
+je me trouvais en butte à des explications sans fin entre le mari et la
+femme, dans lesquelles j'apportais toute la vivacité de mon âge, et le
+dévouement que j'avais pour tous deux.</p>
+
+<p>Tout cela produisit une suite de paroles et de petites scènes, dont les
+détails se sont effacés de ma mémoire, où je vis Bonaparte tour à tour
+impérieux, dur, défiant à l'excès, puis tout à coup ému, amolli, presque
+doux, et réparant avec assez de grâce des torts dont il convenait, et
+auxquels il ne renonçait pas pourtant. Je me souviens qu'un jour, pour
+rompre le tête-à-tête qui le gênait sans doute, m'ayant gardée à dîner
+en tiers avec sa femme, fort échauffée précisément parce qu'il lui avait
+déclaré que désormais il habiterait la nuit un appartement séparé, il
+s'avisa de me prendre pour juge dans cette étrange question: si un mari
+était obligé de céder à cette fantaisie d'une femme qui voudrait n'avoir
+jamais d'autre lit que le sien? J'étais assez peu préparée à répondre,
+et je savais que madame Bonaparte ne me pardonnerait pas de ne pas
+décider pour elle. Je tâchai d'éluder la réponse, et de me tenir sur ce
+qu'il n'était guère possible, ni même bien décent, que je me mêlasse de
+déterminer ce fait. Mais Bonaparte, qui aimait assez d'ailleurs à
+embarrasser, me poursuivit vivement. Alors je ne trouvai d'autre parti,
+pour m'en tirer, que de dire que je ne savais pas trop précisément où
+devaient s'arrêter les exigences d'une femme et les complaisances d'un
+mari; mais qu'il me semblait que tout ce qui donnerait à croire que le
+premier consul changeait quelque chose dans sa manière de vivre ferait
+toujours tenir des propos fâcheux, et que le moindre mouvement qui
+arriverait dans le château nous ferait tous beaucoup parler. Bonaparte
+se mit à rire, et me tirant l'oreille: «Allons, me dit-il, vous êtes
+femme, et vous vous entendez toutes.»</p>
+
+<p>Mais il ne s'en tint pas moins à ce qu'il avait résolu, et, depuis cette
+époque, il s'arrangea pour habiter un appartement différent. Cependant
+il reprit peu à peu des manières plus affectueuses avec elle, et elle,
+de son côté, plus tranquille, se rendit au conseil que je ne cessais de
+lui donner de dédaigner une rivalité indigne d'elle. «Il serait bien
+assez temps, lui disais-je, de vous affliger, si c'était parmi les
+femmes qui vous entourent que le consul fît un choix, ce serait alors
+que vous auriez de vrais chagrins, et moi plus d'un tracas.» Deux ans
+après, ma prédiction ne fut que trop réalisée, et particulièrement pour
+moi.</p>
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE II.</h3>
+
+<h4>(1803.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
+d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de
+l'ambassadeur d'Angleterre.--M. Maret.--Le maréchal Berthier.--Voyage du
+premier consul en Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes d'Amiens.</b></p>
+
+<p>À ce léger orage près, l'hiver se passa paisiblement. Quelques
+institutions nouvelles marquèrent encore le retour de l'ordre. Les
+lycées furent organisés, on redonna des robes et quelque importance aux
+magistrats. On réunit tous les tableaux français au Louvre sous le nom
+de Muséum, et M. Denon fut chargé de la surintendance de ce nouvel
+établissement. Des pensions et des récompenses commencèrent à être
+accordées à des gens de lettres, et, pour ce dernier article, M. de
+Fontanes était souvent consulté. Bonaparte aimait à causer avec lui; ces
+conversations étaient en général fort amusantes. Le consul se plaisait à
+attaquer le goût pur et classique de M. de Fontanes et celui-ci
+défendait nos chefs-d'oeuvre français avec une grande force qui lui
+donnait, aux yeux des assistants, la réputation d'une sorte de courage;
+car il y avait déjà dans cette cour des gens si façonnés au métier de
+courtisan, qu'on leur paraissait un vrai Romain quand on osait encore
+admirer <i>Mérope</i> ou <i>Mithridate</i>, puisque le maître avait déclaré qu'il
+n'aimait ni l'un ni l'autre de ces ouvrages. Et cependant il paraissait
+s'amuser fort de ces controverses littéraires. Il eut même un moment
+l'intention de se procurer le plaisir d'en avoir deux fois par semaine,
+en faisant inviter certains hommes de lettres à venir passer la soirée
+chez madame Bonaparte. M. de Rémusat, qui connaissait à Paris un assez
+bon nombre d'hommes distingués, fut chargé de les réunir au château.
+Quelques académiciens et quelques littérateurs connus furent donc
+invités un soir. Bonaparte était en bonne humeur; il causa très bien,
+laissa causer, fut aimable et animé; moi, j'étais charmée qu'il se
+montrât tel. J'avais fort le désir qu'il plût à ceux qui ne le
+connaissaient pas, et qu'il détruisît, en se montrant davantage,
+certaines préventions qui commençaient à naître contre lui. Comme,
+lorsqu'il le voulait, le tact de son esprit était très fin, il démêla,
+entre autres, assez vite la nature de celui du vieil abbé Morellet<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>,
+homme droit, positif, marchant toujours nettement de conséquence en
+conséquence, et ne voulant jamais reconnaître le pouvoir de
+l'imagination sur la marche d'aucune des idées humaines. Bonaparte se
+plut à contrarier ce système. En laissant aller sa propre imagination à
+tout l'essor qu'elle voulut prendre, et dans ce cas elle le menait loin,
+il aborda tous les sujets, s'éleva très haut, se perdit quelquefois, se
+divertit fort de la fatigue qu'il donnait à l'esprit de l'abbé, et fut
+réellement très intéressant. Le lendemain, il parla avec plaisir de
+cette soirée et déclara qu'il en voulait encore de semblables. Une
+pareille réunion fut donc fixée à quelques jours de là. Je ne sais plus
+quel est le personnage qui commença à s'exprimer avec assez de force sur
+la liberté de penser et d'écrire, et sur les avantages qu'elle avait
+pour les nations. Cela amena un genre de discussion un peu plus gêné que
+la première fois, et le consul demeura dans de longs silences qui
+jetèrent le froid dans l'assemblée. Enfin, dans une troisième soirée, il
+parut plus tard, il était rêveur, distrait, sombre, et ne laissa
+échapper que quelques paroles rares et coupées. Tout le monde se tut et
+s'ennuya; et, le lendemain, le premier consul nous dit qu'il ne voyait
+rien à tirer de tous ces gens de lettres, qu'on ne gagnerait point à les
+admettre dans l'intimité, et qu'il ne voulait plus qu'on les invitât. Il
+ne pouvait supporter aucune contrainte, et celle de se montrer affable
+et de bonne humeur à jour et à moment fixes lui parut promptement une
+gêne qu'il s'empressa de secouer.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">(retour) </a> L'abbé Morellet, très lié avec madame
+ d'Houdetot et madame de Vergennes, était l'abbé de ce nom,
+ fort connu à la fin du <span class="sc">xviii</span>e siècle, et que Voltaire
+ appelait l'abbé <i>Mord-les</i>. Il est mort le 12 janvier 1819.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Dans cet hiver moururent deux académiciens distingués, MM. de la Harpe
+et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais
+très attachée à madame d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis
+quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable
+vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris.
+J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors
+semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui où on savait causer
+d'une manière agréable et instructive. Madame d'Houdetot, étrangère par
+son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti,
+jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir
+chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec
+empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez
+elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et
+l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des
+Tuileries.</p>
+
+<p>Cependant on commençait à murmurer tout bas que la guerre pourrait bien
+se rallumer avec les Anglais. Des lettres secrètes sur quelques
+entreprises tentées dans la Vendée furent publiées. On semblait y
+accuser le gouvernement anglais de les soutenir, et Georges Cadoudal y
+était nommé comme agent entre ce gouvernement et les chouans. On parlait
+en même temps de M. d'André, qui, disait-on, avait pénétré en France
+secrètement, après avoir déjà une fois, avant le 18 fructidor, essayé de
+servir l'agence royale. Sur ces entrefaites, on assembla le Corps
+législatif. Le compte qui lui fut rendu de l'état de la <i>République</i>
+était remarquable et fut remarqué. L'état de paix avec toutes les
+puissances, le <i>conclusum</i> donné à Ratisbonne sur le nouveau partage de
+l'Allemagne et reconnu par tous les souverains, la constitution acceptée
+par les Suisses, le concordat, l'instruction publique dirigée, la
+formation de l'Institut<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, la justice mieux dispensée, l'amélioration
+des finances, le Code civil, dont une partie fut soumise à cette
+assemblée, les différents travaux commencés en même temps sur nos
+frontières et en France, les projets pour Anvers, le mont Cenis, les
+bords du Rhin et le canal de l'Ourcq, <i>l'acquisition de l'île d'Elbe</i>,
+Saint-Domingue qui tenait encore, des projets de loi nombreux sur les
+contributions indirectes, sur la formation des chambres de commerce, sur
+l'exercice de la médecine et sur les manufactures, tout cela offrait un
+tableau satisfaisant et honorable pour le gouvernement. À la fin de ce
+rapport, on avait pourtant glissé quelques mots sur la possibilité d'une
+rupture avec l'Angleterre et sur la nécessité de fortifier l'armée. Ni
+le Corps législatif, ni le Tribunat ne s'opposèrent à rien, et des
+approbations, après tout méritées à cette époque, furent données à tant
+de travaux si heureusement commencés.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">(retour) </a> Il serait plus exact de dire que le premier
+ consul réorganisa l'Institut en supprimant la classe des
+ sciences morales et politiques, le 23 janvier 1803. Cette
+ classe ne fut rétablie qu'après 1830. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Les premiers jours de mars, des plaintes assez amères parurent dans nos
+journaux sur la publication de quelques libelles qui avaient cours en
+Angleterre contre le premier consul. Il n'y avait pas beaucoup de bonne
+foi à s'irriter contre ce qui échappe aux presses anglaises, qui ont
+toute liberté, mais ce n'était qu'un prétexte; l'occupation de Malte et
+notre intervention dans le gouvernement de la Suisse étaient les
+véritables occasions de rupture. Le 8 mars 1803, une lettre du roi
+d'Angleterre au Parlement annonça des discussions importantes entre les
+deux gouvernements et se plaignit de l'armement qui se préparait dans
+les ports de la Hollande. Dans ce même temps, nous fûmes témoins de
+cette scène dont j'ai parlé où Bonaparte feignit, ou se laissa emporter
+devant tous les ambassadeurs à une colère violente. Peu de temps après,
+il quitta Paris et s'établit à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Les affaires publiques ne le captivaient pas tellement qu'il ne pensât à
+la même époque à faire écrire, par l'un de ses préfets du palais, une
+lettre de compliment au célèbre musicien Paesiello sur l'opéra de
+<i>Proserpine</i>, qu'il venait de donner à Paris. Le premier consul se
+montrait fort jaloux d'attirer ici tous les gens distingués de tous les
+pays, et il les payait très largement.</p>
+
+<p>Peu de temps après, la rupture entre la France et l'Angleterre éclata,
+et l'ambassadeur anglais, devant la porte duquel se rassemblait tous les
+jours une grande foule de monde, pour se rassurer ou s'inquiéter selon
+les préparatifs de départ qu'on pourrait apercevoir dans sa cour, partit
+tout à coup. M. de Talleyrand porta au Sénat une communication des
+motifs qui forçaient à la guerre. Le Sénat répondit qu'il ne pouvait
+qu'applaudir à la modération unie à la fermeté du premier consul, et il
+envoya une députation qui porta à Saint-Cloud les témoignages de sa
+reconnaissance et de son dévouement. M. de Vaublanc, parlant au Corps
+législatif, dit avec enthousiasme: «Quel chef des nations montra jamais
+un plus grand amour pour la paix! S'il était possible de séparer
+l'histoire des négociations du premier consul de celle de ses exploits,
+on croirait lire la vie d'un magistrat paisible qui n'est occupé que des
+moyens d'affermir la paix.» Le Tribunat émit le voeu qu'il fût pris des
+mesures énergiques, et, après ces différents actes d'admiration et de
+soumission, la session du Corps législatif se termina.</p>
+
+<p>Ce fut alors que nous vîmes paraître pour la première fois ces notes
+violentes et injurieuses contre le gouvernement anglais, qui se
+multiplièrent tant dans la suite, et qui répondaient avec trop de soin
+aux articles des feuilles périodiques et libres qui courent chaque jour
+à Londres. Bonaparte dictait souvent le fond de ces notes que M. Maret
+rédigeait ensuite; mais il en résultait que le souverain d'un grand
+empire se mettait en quelque sorte en défi de paroles avec des
+journalistes, et manquait à sa propre dignité en se montrant trop
+irascible contre les railleries de ces feuilles passagères dont il eût
+mieux fait cent fois de dédaigner les attaques. Il ne fut pas difficile
+aux journalistes anglais de savoir à quel point le premier consul, et un
+peu plus tard l'empereur de France, était blessé des plaisanteries
+qu'ils se permettaient sur son compte, et alors ils redoublèrent
+d'activité pour le poursuivre. Combien de fois il nous est arrivé de le
+voir sombre et d'humeur difficile, et d'entendre dire à madame Bonaparte
+que c'était parce qu'il avait lu quelque article du <i>Courrier</i> ou du
+<i>Sun</i> dirigé contre lui? Il essaya de soulever une sorte de guerre de
+plume entre les différents journaux anglais; il soudoya à Londres des
+écrivains, dépensa beaucoup d'argent, et ne trompa personne, ni en
+France, ni en Angleterre. Je disais à ce sujet qu'il dictait souvent des
+notes du <i>Moniteur</i>: Bonaparte avait une singulière manière de dicter.
+Jamais il n'écrivait rien de sa main. Son écriture, mal formée, était
+indéchiffrable pour les autres, comme pour lui. Son orthographe était
+fort défectueuse. Il manquait totalement de patience pour toute action
+manuelle quelle qu'elle fût; et l'extrême activité de son esprit, et
+l'habitude de l'obéissance à la minute, à la seconde, ne lui
+permettaient aucun des exercices où il eût nécessairement fallu qu'une
+partie de lui même se soumît à l'autre. Les gens qui rédigeaient sous
+lui, M. Bourrienne d'abord, ensuite M. Maret et son secrétaire intime
+Menneval, s'étaient fait une sorte d'écriture d'abréviation pour tâcher
+que leur plume allât aussi vite que sa pensée. Il dictait en marchant à
+grands pas dans son cabinet. S'il était animé, son langage alors était
+entremêlé d'imprécations violentes, et même de jurements, qu'on
+supprimait en écrivant, et qui avaient au moins l'avantage de donner un
+peu de temps pour le rejoindre. Il ne répétait point ce qu'il avait dit
+une fois, quand même on ne l'avait point entendu, et c'était un malheur
+pour le secrétaire; car il se souvenait fort bien de ce qu'il avait dit,
+et s'apercevait des omissions. Un jour, il venait de lire une tragédie
+manuscrite qui lui avait été remise; elle l'avait assez frappé pour lui
+inspirer la fantaisie d'y faire quelques changements. «Prenez un encrier
+et du papier, dit-il à M. de Rémusat, et écrivez ce que je vais vous
+dire.» Et, sans presque donner à mon mari le temps de s'établir devant
+une table, le voilà dictant avec une telle rapidité que M. de Rémusat,
+quoique habitué à une écriture très rapide, suait à grosses gouttes en
+s'efforçant de le suivre. Bonaparte s'apercevait très bien de la peine
+qu'il avait et s'interrompait de temps en temps pour dire: «Allons,
+tâchez de me comprendre, car je ne recommencerai pas.» Il se faisait
+toujours un petit amusement du malaise dans lequel il vous mettait. Son
+grand principe général, auquel il donnait toute espèce d'applications
+dans les plus grandes choses comme dans les plus petites, était qu'on
+n'avait de zèle que lorsqu'on était inquiet.</p>
+
+<p>Heureusement qu'il oublia de redemander la feuille d'observations qu'il
+avait dictée, car nous avons souvent essayé, M. de Rémusat et moi, de
+la relire et il ne nous a jamais été possible d'en déchiffrer un mot. M.
+Maret, secrétaire d'État, quoique d'un esprit fort médiocre (à la
+vérité, Bonaparte ne haïssait pas les gens médiocres, parce qu'il disait
+qu'il avait assez d'esprit pour leur donner ce qui leur manquait), M.
+Maret, dis-je, finit par acquérir un assez grand crédit, parce qu'il
+parvint à une extrême facilité de rédaction. Il s'accoutuma à
+comprendre, à interpréter ce premier jet de la pensée de Bonaparte, et,
+sans se permettre jamais une observation, il sut la rapporter
+fidèlement, telle qu'elle sortait de son cerveau. Ce qui achève aussi
+d'expliquer son succès auprès de son maître, c'est qu'il se livra, ou
+feignit de se livrer, à un dévouement sans bornes qu'il témoignait par
+une admiration complète, dont Bonaparte ne put se défendre d'être
+flatté. Ce ministre poussa même si loin la recherche de la flatterie
+qu'on assurait que, lorsqu'il voyageait avec l'empereur, il avait soin
+de laisser à sa femme des modèles de lettres qu'elle copiait
+soigneusement et dans lesquelles elle se plaignait de ce que son mari
+était si exclusivement dévoué à son maître, qu'elle ne pouvait
+s'empêcher d'en concevoir de la jalousie. Et comme, durant les voyages,
+les courriers remettaient toutes les lettres chez l'empereur même, qui
+s'amusait souvent à les décacheter, ces plaintes adroites produisaient
+très directement l'effet qu'on s'en était promis.</p>
+
+<p>Lorsque M. Maret fut ministre des affaires étrangères, il se garda bien
+de suivre l'exemple de M. de Talleyrand, qui disait souvent que, dans
+cette place, c'était surtout avec Bonaparte lui-même qu'il fallait
+négocier. Mais au contraire, entrant dans toutes ses passions, toujours
+surpris que les souverains étrangers osassent s'irriter quand on les
+insultait et s'efforçassent d'opposer quelque résistance à leur ruine,
+il affermissait sa fortune souvent aux dépens de l'Europe, dont un
+ministre désintéressé et habile eût essayé de prendre les justes
+intérêts. Il avait, pour ainsi dire, toujours un courrier tout prêt chez
+lui, pour aller porter à chaque souverain les premiers accents de colère
+qui échappaient à Bonaparte lorsqu'il apprenait quelque nouvelle qui
+l'enflammait. Cette coupable complaisance a été, au reste, quelquefois
+nuisible à son maître. Elle a causé plus d'une rupture dont on s'est
+repenti, après la première violence passée, et peut-être même a-t-elle
+contribué à la chute de Bonaparte; car, lors de la dernière année de son
+règne, tandis qu'il hésitait à Dresde sur le parti qu'il devait prendre,
+Maret retarda de huit jours la retraite si nécessaire, en n'osant pas
+avoir le courage d'apprendre à l'empereur la défection de la Bavière,
+dont il était si important qu'il fût instruit<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">(retour) </a> Le devoir de l'éditeur le plus consciencieux
+ n'est point d'expliquer, de justifier et encore moins de
+ contredire les assertions ou les suppositions de l'auteur
+ dont il publie les souvenirs. Il est évident qu'un certain
+ nombre des jugements exprimés ici sont personnels ou
+ représentent l'opinion publique à ce moment de notre
+ histoire. Tout en prenant la responsabilité de ce qu'il
+ imprime, l'éditeur n'est pas absolument solidaire de toutes
+ les opinions, et il n'est pas nécessaire d'opposer en toute
+ occasion une opinion à une opinion ni un document nouveau ou
+ une histoire récente à une impression contemporaine des
+ faits. Ainsi M. Maret, par exemple, mérite plus d'un
+ reproche, mais l'accusation d'avoir eu la lâcheté de ne point
+ faire connaître, à temps, à l'empereur la défection de la
+ Bavière en 1813, peut être une de ces imputations que le
+ mépris de M. de Talleyrand prodiguait à l'un des plus
+ mesquins de ses successeurs. On sait qu'il disait: «Je n'ai
+ jamais connu qu'un homme aussi bête que M. le duc de Bassano,
+ c'était M. Maret.» Il est probable que M. Maret sut en effet
+ le traité de la Bavière avec la coalition dès son arrivée à
+ Leipzig, en octobre 1813, mais qu'il n'y attacha pas grande
+ importance, ou n'osa point en parler à un maître chaque jour
+ moins capable d'entendre la vérité, et de penser aux choses
+ qui lui déplaisaient. Le duc de Bassano était le ministre le
+ moins propre à le prémunir contre cette fatale tendance. Il
+ avait un mélange de servilité sincère et d'admiration aveugle
+ qui faisaient de lui un courtisan plutôt qu'un ministre.
+ Voici ce que mon père pensait de lui: «Ce n'était ni un homme
+ nul ni un méchant homme, mais il était de ces gens dont la
+ médiocrité, en bien comme en mal, peut être aussi pernicieuse
+ que la stupidité et la scélératesse. Il avait peu d'esprit;
+ sa suffisance, sa morgue de grand seigneur improvisé et
+ d'homme d'État parvenu atteignaient au ridicule. Avec une
+ certaine frivolité pesante, sa dignité bourgeoise, son
+ affectation vulgaire, il n'annonçait pas ce qu'il valait
+ réellement. Une grande aptitude au travail, une rédaction
+ facile, une intelligence prompte et assez juste du matériel
+ et du superficiel des affaires, une mémoire fidèle dans les
+ détails, l'habitude d'expédier beaucoup de choses à la fois,
+ enfin le talent de s'anéantir lui-même pour s'identifier
+ complètement avec l'idée, ou même avec le sentiment de ce
+ qu'on lui dictait, en faisaient un instrument utile, ou
+ plutôt commode, et, au second ou au troisième rang dans un
+ ministère, il aurait bien servi. Il n'aimait, par penchant,
+ ni le mal, ni l'injustice. Les violences contre les personnes
+ n'étaient pas de son goût. On assure qu'il en a empêché
+ quelques-unes. Enfin il était réellement attaché à
+ l'empereur, et n'a essayé, à ma connaissance, de conjurer par
+ aucune bassesse les maux que cet attachement a plus tard
+ attirés sur lui. Mais, plein de confiance en lui-même, avide
+ de faveur, jaloux de son crédit, enflé de son rang et de son
+ pouvoir, il voyait en ennemi le mérite, l'indépendance, tout
+ ce qui pouvait lui porter ombrage, tout ce qui ne servait pas
+ son ambition, tout ce qui ne flattait pas sa vanité, tout ce
+ qui ne courtisait pas sa grandeur. La conservation de sa
+ position auprès de l'empereur était devenue son unique pensée
+ et comme son principal devoir. Lui complaire en tout était
+ toute son étude et toute sa politique. Le système
+ napoléonien, tel que l'empereur le professait, était pour lui
+ la vérité officielle et la vérité officielle était pour lui
+ toute la vérité. Il ne comprenait plus le reste, et il
+ l'aurait compris qu'il n'en aurait rien dit.» Voici ce que
+ dit de lui M. Beugnot dans ses Mémoires, publiés il y a peu
+ d'années par son petit-fils: «M. Maret a le coeur excellent,
+ il est donc disposé par sa nature à tout ce qui est bien. Son
+ esprit est cultivé, et, s'il n'eût pas été enlevé aux lettres
+ par les affaires, il eût été un littérateur estimable sinon
+ de premier ordre. Son talent capital consiste dans une
+ singulière facilité à reproduire les idées d'autrui, et il
+ l'a tellement exercé dans la rédaction du <i>Moniteur</i>, et de
+ quelques ouvrages du même genre, que son esprit s'y est comme
+ absorbé. L'abbé Sieyès lui procura dans l'origine la place de
+ secrétaire du consulat. Au début il déplaisait au premier
+ consul, précisément par les qualités qui, depuis, le lui ont
+ rendu si cher, son obséquiosité, son empressement, sa
+ propension à disparaître devant l'esprit des autres; mais à
+ mesure que le premier consul avait attiré à lui l'autorité,
+ et qu'il avait pris l'habitude de la manier sans partage, il
+ s'était réconcilié avec le secrétaire du consulat. Le
+ despotisme de l'un comme la faveur de l'autre croissaient
+ dans la même proportion.» (Mémoires du comte Beugnot, tome
+ II, p. 316.) M. le baron Ernouf a publié récemment une
+ apologie du duc de Bassano, sous ce titre: <i>Maret, duc de
+ Bassano</i>, in-8. Paris, Charpentier, 1878.--Ces opinions,
+ diverses sans être contradictoires, démontrent que
+ l'influence du duc de Bassano n'a pas toujours été utile au
+ bien public dans les conseils de l'empereur; mais il était de
+ ceux qui pensent qu'une révélation désagréable ou un conseil
+ contrariant sont plus nuisibles à ceux qui les apportent
+ qu'utiles à ceux qui les reçoivent. Ceux-là se font une loi
+ de ménager plutôt les faiblesses que la situation de leurs
+ maîtres, et de servir leurs passions plutôt que leurs
+ intérêts. Ces flatteurs sont <i>détestables</i> sans doute, mais
+ la source première de leurs fautes est toujours dans le
+ pouvoir absolu. C'est parce que le monarque est tout-puissant
+ qu'il est dangereux de lui déplaire. Toute platitude, comme
+ toute justice émane du roi. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>C'est peut-être ici le cas de raconter une anecdote relative à M. de
+Talleyrand, qui prouve à quel point cet habile ministre savait comment
+il fallait agir avec Bonaparte, et combien aussi il était maître de
+lui-même.</p>
+
+<p>La paix se traitait à Amiens entre l'Angleterre et la France, au
+printemps de 1802. Quelques nouvelles difficultés survenues entre les
+plénipotentiaires donnaient certaine inquiétude. Le premier consul
+attendait avec impatience le courrier. Il arrive, et apporte au
+ministre des affaires étrangères la signature tant désirée. M. de
+Talleyrand la met dans sa poche, et se rend auprès du consul. Il paraît
+devant lui avec ce visage impassible qu'il conserve dans toute occasion.
+Il demeure une heure entière, faisant passer en revue à Bonaparte un
+grand nombre d'affaires importantes, et, quand le travail fut fini: «À
+présent, dit-il en souriant, je vais vous faire un grand plaisir, le
+traité est signé, et le voilà.» Bonaparte demeura stupéfait de cette
+manière de l'annoncer. «Et comment, demanda-t-il, ne me l'avez-vous pas
+dit tout de suite?--Ah! lui répondit M. de Talleyrand, parce que vous ne
+m'auriez plus écouté sur tout le reste. Quand vous êtes heureux, vous
+n'êtes pas abordable.» Cette force dans le silence frappa le consul et
+ne le fâcha point, ajoutait M. de Talleyrand, parce qu'il conclut
+sur-le-champ à quel point il en pourrait tirer parti.</p>
+
+<p>Un autre homme de cette cour, plus dévoué de coeur à Bonaparte, mais
+tout aussi complet, dans les démonstrations d'admiration pour lui, fut
+le maréchal Berthier, prince de Wagram. Il avait fait la campagne
+d'Égypte, et là il s'était fortement attaché à son général. Il lui voua
+même une si grande amitié, que Bonaparte ne put, quelque peu sensible
+qu'il fût à ce qui venait du coeur, s'empêcher d'y répondre quelquefois.
+Mais les sentiments entre eux demeurèrent fort inégaux, et devinrent
+pour le puissant une occasion d'exiger tous les dévouements qui viennent
+à la suite d'une sincère affection. Un jour, M. de Talleyrand causait
+avec Bonaparte devenu empereur. «En vérité, lui disait celui-ci, je ne
+puis comprendre comment il a pu s'établir entre Berthier et moi une
+relation qui ait quelque apparence d'amitié. Je ne m'amuse guère aux
+sentiments inutiles, et Berthier est si médiocre, que je ne sais
+pourquoi je m'amuserais à l'aimer; et cependant, au fond, quand rien ne
+m'en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque
+penchant pour lui.--Si vous l'aimez, répondit M. de Talleyrand,
+savez-vous pourquoi? C'est qu'il croit en vous!»</p>
+
+<p>Toutes ces différentes anecdotes, que j'écris à mesure que je me les
+rappelle, je ne les ai sues que bien plus tard, et lorsque mes
+relations plus intimes avec M. de Talleyrand m'ont dévoilé les
+principaux traits du caractère de Bonaparte. Dans les premières années,
+j'étais parfaitement trompée sur lui, et très heureuse de l'être. Je lui
+trouvais de l'esprit, je le voyais assez disposé à réparer les torts
+passagers qu'il avait à l'égard de sa femme; je considérais avec plaisir
+cette amitié de Berthier; il caressait devant moi ce petit Napoléon
+qu'il semblait aimer; je me le figurais accessible à des sentiments doux
+et naturels, et ma jeune imagination le parait à bon marché de toutes
+les qualités qu'elle avait besoin de lui trouver. Il est juste de dire
+aussi que l'excès du pouvoir l'a enivré, que ses passions se sont
+exaspérées par la facilité avec laquelle il a pu les satisfaire, et que,
+jeune et encore incertain de son avenir, il hésitait plus souvent entre
+montrer certains vices, et du moins affecter quelques vertus.</p>
+
+<p>Après la déclaration de guerre à l'Angleterre, je ne sais qui, le
+premier, donna à Bonaparte l'idée première de l'entreprise des bateaux
+plats. Je ne pourrais pas même assurer s'il en embrassa l'espérance de
+bonne foi, ou s'il ne s'en fit pas une occasion de réunir et de
+fortifier son armée qu'il rassembla au camp de Boulogne. Au reste, tant
+de gens répétèrent que cette descente était possible, qu'il se pourrait
+qu'il pensât que sa fortune lui devait un pareil succès. Tout à coup
+d'énormes travaux furent commencés dans nos ports et dans quelques
+villes de la Belgique; l'armée marcha sur les côtes; les généraux Soult
+et Ney furent envoyés, pour la commander, sur différents points. Toutes
+les imaginations parurent tournées vers la conquête de l'Angleterre, au
+point que les Anglais eux-mêmes ne furent pas sans inquiétude, et se
+crurent obligés de faire quelques préparatifs de défense. On s'efforça
+d'animer l'esprit public par des ouvrages dramatiques contre les
+Anglais; on fit représenter sur nos théâtres des traits de la vie de
+Guillaume le Conquérant. Et cependant, on faisait facilement la conquête
+du Hanovre; mais alors commençait ce blocus de nos ports qui nous a fait
+tant de mal.</p>
+
+<p>Dans l'été de cette année, un voyage en Belgique fut résolu. Le premier
+consul exigea qu'il fût fait avec une grande magnificence. Il eut peu de
+peine à persuader à madame Bonaparte de porter tout ce qui contribuerait
+à frapper les peuples auxquels elle allait se montrer. Madame Talhouet
+et moi, nous fûmes choisies, et le consul me donna trente mille francs
+pour les dépenses qu'il nous ordonnait. Il partit le 24 juin 1803, avec
+un cortège de plusieurs voitures, deux généraux de sa garde, ses aides
+de camp, Duroc, deux préfets du palais, M. de Rémusat et un Piémontais
+nommé Salmatoris, et rien ne fut épargné pour rendre ce voyage pompeux.</p>
+
+<p>Avant de commencer cette tournée, nous allâmes passer un jour à
+Mortefontaine. Cette terre avait été achetée par Joseph Bonaparte. Toute
+la famille s'y réunit; il s'y passa une assez étrange aventure.</p>
+
+<p>On avait employé la matinée à parcourir les jardins qui sont fort beaux.
+À l'heure du dîner, il fut question du cérémonial des places. La mère
+des Bonapartes était aussi à Mortefontaine. Joseph prévint son frère
+que, pour passer dans la salle à manger, il allait donner la main à sa
+mère, la mettre à sa droite, et que madame Bonaparte n'aurait que sa
+gauche. Le consul se blessa de ce cérémonial qui mettait sa femme à la
+seconde place, et crut devoir ordonner à son frère de mettre leur mère
+en seconde ligne. Joseph résista, et rien ne put le faire consentir à
+céder. Lorsqu'on vint annoncer qu'on avait servi, Joseph prit la main
+de sa mère, et Lucien conduisit madame Bonaparte. Le consul, irrité de
+la résistance, traversa le salon brusquement, prit le bras de sa femme,
+passa devant tout le monde, la mit à ses côtés, et, se retournant vers
+moi, il m'appela hautement, et m'ordonna de m'asseoir près de lui.
+L'assemblée demeura interdite; moi, je l'étais encore plus que tous, et
+madame Joseph Bonaparte<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, à qui l'on devait tout naturellement une
+politesse, se trouva au bout de la table, comme si elle n'eût point fait
+partie de la famille. On pense bien que cet arrangement jeta de la gêne
+au milieu du repas. Les frères étaient mécontents, madame Bonaparte
+attristée, et moi très embarrassée de mon évidence. Pendant le dîner,
+Bonaparte n'adressa la parole à personne de sa famille, il s'occupa de
+sa femme, causa avec moi et choisit même ce moment pour m'apprendre
+qu'il avait rendu le matin au vicomte de Vergennes, mon cousin, des bois
+séquestrés depuis longtemps par suite d'émigration, et qui n'avaient
+point été vendus. Je fus fort touchée de cette marque de sa
+bienveillance, mais je fus intérieurement bien fâchée qu'il eût choisi
+un pareil moment pour m'en instruire, parce que les expressions de la
+reconnaissance que plus tard je lui eusse adressées avec plaisir, et la
+joie que je ressentais de cet événement me donnaient, pour qui nous
+regardait, une certaine apparence d'aisance avec lui qui contrastait
+trop fortement avec l'état de gêne où je me trouvais réellement. Le
+reste de la journée se passa froidement, comme on se l'imagine bien, et
+nous partîmes le lendemain.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">(retour) </a> Joseph Bonaparte avait épousé mademoiselle
+ Julie Clary, fille d'un négociant de Marseille. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Un accident qui nous arriva dès le début de notre voyage me donna encore
+une occasion d'ajouter quelque chose à cet attachement que j'aimais tant
+à éprouver pour le premier consul et sa femme. Il voyageait dans la même
+voiture qu'elle avec l'un des généraux de sa garde. Devant lui était une
+première voiture qui conduisait Duroc et trois aides de camp. Derrière
+lui, une troisième pour madame Talhouet, M. de Rémusat et moi. Deux
+autres suivaient encore. À quelques lieues de Compiègne, où nous avions
+visité une école militaire en allant vers Amiens, les postillons qui
+nous conduisaient nous emportèrent tout à coup avec une telle rapidité,
+que nous fûmes versés violemment. Madame Talhouet reçut une blessure à
+la tête; M. de Rémusat et moi, nous ne reçûmes que quelques contusions.
+On nous tira avec assez de peine de la voiture brisée. On rendit compte
+de cet accident au premier consul qui était en avant. Il fit arrêter sa
+voiture. Madame Bonaparte, épouvantée, montra une grande inquiétude pour
+moi, et le consul s'empressa de nous joindre dans une chaumière où l'on
+nous avait conduits. J'étais si troublée que, dès que j'aperçus
+Bonaparte, je lui demandai presque en pleurant de me renvoyer à Paris;
+j'avais déjà pour les voyages tout le dégoût du pigeon de la Fontaine,
+et, dans mon émotion, je m'écriais que je voulais retourner près de ma
+mère et de mes enfants.</p>
+
+<p>Bonaparte m'adressa quelques paroles pour me calmer; mais, voyant que,
+dans le premier moment, il n'en viendrait pas à bout, il mit mon bras
+sous le sien, donna des ordres pour que madame Talhouet fût placée dans
+l'une des voitures, et, après s'être assuré que M. de Rémusat n'avait
+éprouvé aucun accident, il me conduisit, effarée comme j'étais, à son
+carrosse, et m'y fit monter avec lui. Nous repartîmes, et il mit du soin
+à calmer sa femme et moi, nous invita gaiement à nous embrasser et à
+pleurer, «parce que, disait-il, cela soulage les femmes;» et peu à peu
+il parvint à me distraire, par une conversation animée, de l'effroi que
+j'éprouvais à continuer ce voyage. Madame Bonaparte ayant parlé de la
+douleur de ma mère s'il m'était arrivé quelque chose, il me fit
+plusieurs questions sur elle, me parut savoir très bien la considération
+dont elle jouissait dans le monde. C'était ce motif qui causait une
+grande partie de ses soins pour moi; dans ce temps où tant de gens
+encore se refusaient aux avances qu'il croyait devoir leur faire, il
+avait été flatté que ma mère consentît à me placer dans son palais. À
+cette époque, j'étais pour lui presque une <i>grande dame</i>, dont il
+espérait que l'exemple serait suivi.</p>
+
+<p>Le soir de cette journée, nous arrivâmes à Amiens, où nous fûmes reçus
+avec un enthousiasme impossible à dépeindre. Nous vîmes le moment où les
+chevaux de la voiture seraient dételés pour être remplacés par les
+habitants qui voulaient la conduire. Je fus d'autant plus émue de ce
+spectacle qu'il m'était absolument nouveau. Hélas! depuis que j'étais en
+âge de regarder autour de moi, je n'avais vu que des scènes publiques de
+terreur et de désolation; je n'avais guère entendu, de la part du
+peuple, que des cris de haine et de menace, et cette joie des habitants
+d'Amiens, ces guirlandes qui couronnaient notre route, ces arcs de
+triomphe dressés en l'honneur de celui qui était représenté sur toutes
+les devises comme le restaurateur de la France, cette foule qui se
+pressait pour le voir, ces bénédictions trop générales pour avoir été
+prescrites, tout cela m'émut si vivement, que je ne pus retenir mes
+larmes; madame Bonaparte elle-même en répandit, et je vis les yeux de
+Bonaparte se rougir un instant.</p>
+<a name="c3" id="c3"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<h4>(1803.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Suite au voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
+reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à
+Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à
+Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
+madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de
+Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier consul.</b></p>
+
+<p>Quand Bonaparte arrivait dans une ville, aussitôt le préfet du palais
+était chargé d'en convoquer les diverses autorités, pour qu'elles lui
+fussent présentées. Le préfet, le maire, l'évêque, les présidents des
+tribunaux le haranguaient, ensuite, se retournant vers madame Bonaparte,
+lui faisaient aussi un petit discours. Selon qu'il était en train de
+plus ou moins de patience, le premier consul écoutait ces discours
+jusqu'au bout, ou les interrompait pour faire aux différents individus
+des questions sur les attributions de leur charge, ou sur le pays où
+ils l'exerçaient. Il questionnait rarement avec l'air de l'intérêt, mais
+avec le ton d'un homme qui veut prouver qu'il sait, et qui veut voir si
+l'on saura lui répondre. Dans ces harangues, il était question de la
+République; mais, si on voulait se donner la peine de les relire, on
+verrait qu'à bien peu de choses près, on les adresserait facilement à un
+souverain. Dans quelques villes de Flandre; il y eut certains maires qui
+osèrent pousser le courage jusqu'à presser le consul d'achever le
+bonheur du monde en remplaçant son titre trop précaire par un autre qui
+devait mieux convenir à la haute destinée qui l'appelait. J'étais
+présente la première fois que cela arriva, j'examinai Bonaparte. Quand
+de pareilles paroles furent prononcées, il eut quelque peine à ne point
+laisser échapper un sourire qui voulait effleurer ses lèvres; mais, se
+rendant maître de lui cependant, il interrompit l'orateur, et répondit,
+avec l'accent d'une colère feinte, que l'usurpation d'un pouvoir qui
+altérerait l'existence de la République était indigne de lui; et, comme
+César, il repoussa la couronne que peut-être il n'était pas fâché qu'on
+commençât à lui présenter. Et, au fond, ces bons habitants des provinces
+que nous visitions n'avaient pas grand tort en s'y trompant; car
+l'éclat qui nous environnait, l'appareil de cette cour militaire et
+pourtant brillante, le cérémonial exactement imposé partout, le ton
+impérieux du maître, la soumission de tous, et enfin cette épouse du
+premier magistrat, à laquelle la République ne devait rien et qu'on
+présentait à leurs hommages, tout cela ne pouvait guère indiquer que la
+marche d'un roi.</p>
+
+<p>Après ces audiences, le premier consul montait ordinairement à cheval;
+il se montrait au peuple, qui le suivait avec des cris; il visitait les
+monuments publics, les manufactures, toujours en courant un peu, car il
+ne pouvait écarter la précipitation d'aucune de ses manières. Ensuite il
+donnait à dîner, assistait à la fête qu'on lui avait préparée, et
+c'était là la partie la plus ennuyeuse de son métier; «car, ajoutait-il
+d'un ton mélancolique, je ne suis pas fait pour le plaisir». Enfin, il
+quittait la ville après avoir reçu des demandes, répondu à quelques
+réclamations, et fait distribuer des secours d'argent et des présents.
+Dans ces sortes de voyages, il prit l'habitude, après s'être fait
+informer des établissements publics qui manquaient aux différentes
+villes, d'en ordonner lors de son passage la fondation. Et, pour cette
+munificence, il emportait les bénédictions des habitants. Mais il
+arrivait peu après ceci: «Conformément à la grâce que vous a faite le
+premier consul (et plus tard l'empereur), mandait le ministre de
+l'intérieur, vous êtes chargés, citoyens maires, de faire construire tel
+ou tel bâtiment, en ayant soin de prendre les dépenses sur les fonds de
+votre commune.» Et c'est ainsi que tout à coup les villes se trouvaient
+forcées de détourner l'emploi de leurs fonds, dans un moment souvent où
+ces fonds ne suffisaient pas pour les dépenses nécessaires. Le préfet
+avait soin cependant que les ordres fussent exécutés, et on laissait en
+souffrance quelque partie utile; mais on pouvait ainsi attester que,
+d'un bout à l'autre de la France, tout s'embellissait, tout prospérait,
+et que l'abondance était telle qu'on pouvait vaquer partout à des
+entreprises nouvelles, quelque onéreuses qu'elles fussent. À Arras, à
+Lille, à Dunkerque, nous trouvâmes les mêmes réceptions; mais il me
+sembla que l'enthousiasme diminuait un peu, quand nous eûmes quitté
+l'ancienne France. À Gand surtout, nous trouvâmes un peu de froideur. En
+vain les autorités s'efforcèrent d'animer les habitants, ils se
+montrèrent curieux, mais point empressés. Le consul en eut un léger
+mouvement d'humeur, et fut tenté de ne point séjourner; cependant, se
+ravisant bientôt, il dit le soir à sa femme: «Ce peuple-ci est dévot et
+sous l'influence de ses prêtres; il faudra demain faire une longue
+séance à l'église, gagner le clergé par quelque caresse, et nous
+reprendrons le terrain.» En effet, il assista à une grand'messe avec les
+apparences d'un profond recueillement; il entretint l'évêque, qu'il
+séduisit complètement, et il obtint peu à peu dans les rues les
+acclamations qu'il désirait. Ce fut à Gand qu'il trouva les filles du
+duc de Villequier, l'un des quatre anciens premiers gentilshommes de la
+chambre, qui étaient nièces de l'évêque, et à qui il rendit la belle
+terre de Villequier avec des revenus considérables. J'eus le bonheur de
+contribuer à cette restitution, en la pressant de tout ce que je pus,
+soit auprès du consul, soit auprès de sa femme; ces deux aimables jeunes
+personnes ne l'ont jamais oublié. Le soir de cette action, je lui
+parlais de leur reconnaissance: «Ah! me dit-il, la reconnaissance! c'est
+un mot tout poétique, vide de sens dans les temps de révolution, et ce
+que je viens de faire n'empêcherait point vos deux amies de se réjouir
+vivement si quelque émissaire royal pouvait, dans cette tournée, venir à
+bout de m'assassiner.» Et, comme je faisais un mouvement de surprise, il
+continua: «Vous êtes jeune, vous ne savez ce que c'est que la haine
+politique. Voyez-vous, c'est une sorte de lunette à facettes au travers
+de laquelle on ne voit les individus, les opinions, les sentiments,
+qu'avec le verre de sa passion. Il s'ensuit que rien n'est mal, ni bien
+en soi, mais seulement selon le parti dans lequel on est. Au fond, cette
+manière de voir est assez commode, et nous autres nous en profitons; car
+nous avons aussi nos lunettes, et si ce n'est pas au travers de nos
+passions que nous regardons les choses, c'est au moins au travers de nos
+intérêts.--Mais, lui dis-je à mon tour, avec un pareil système, où
+placez-vous donc les approbations qui vous flattent? Pour quelle classe
+d'hommes usez-vous votre vie en grandes entreprises et souvent en
+tentatives dangereuses?--Oh! c'est qu'il faut être l'homme de sa
+destinée. Qui se sent appelé par elle ne peut guère lui résister. Et
+puis l'orgueil humain se crée le public qu'il souhaite dans ce monde
+idéal qu'il appelle la postérité. Qu'il vienne à penser que, dans cent
+ans, un beau vers rappellera quelque grande action, qu'un tableau en
+consacrera le souvenir, etc., etc., alors l'imagination se monte, le
+champ de bataille n'a plus de dangers, le canon gronde en vain, il ne
+paraît plus que le son qui va porter dans mille ans le nom d'un brave à
+nos arrière-neveux.--Je ne comprendrai jamais, repris-je, qu'on s'expose
+pour la gloire, si l'on porte intérieurement le mépris des hommes de son
+temps.» Ici Bonaparte m'interrompit vivement: «Je ne méprise point les
+hommes, madame, c'est une parole qu'il ne faut jamais dire, et
+particulièrement j'estime les Français!»</p>
+
+<p>Je souris à cette déclaration brusque, et, comme s'il eût deviné la
+cause de mon sourire, il sourit aussi, et s'approchant de moi en me
+tirant l'oreille, ce qui était, comme je l'ai déjà dit, son geste
+familier quand il était de bonne humeur, il me répéta: «Entendez-vous,
+madame? il ne faut jamais dire que je méprise les Français.»</p>
+
+<p>De Gand, nous allâmes à Anvers, où nous eûmes encore le plaisir d'une
+cérémonie toute particulière. Aux entrées des rois et des princes, les
+Anversois sont accoutumés de promener par les rues un énorme géant qui
+ne se montre absolument que dans les occasions solennelles. Il fallut
+bien consentir, quoique nous ne fussions ni prince ni roi, à cette
+fantaisie du peuple; elle mit Bonaparte en bonne disposition pour cette
+bonne ville d'Anvers. Il s'y occupa beaucoup de l'importance qu'il
+voulait donner à son port. Il commença à ordonner les beaux travaux qui
+ont été exécutés depuis.</p>
+
+<p>En allant d'Anvers à Bruxelles, nous nous arrêtâmes quelques heures à
+Malines; nous y trouvâmes le nouvel archevêque, M. de Roquelaure<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>. Il
+était évêque de Senlis sous Louis XVI, et il avait été l'ami intime de
+mon grand-oncle, le comte de Vergennes. Je l'avais beaucoup vu dans mon
+enfance, et j'eus un extrême plaisir à le retrouver. Bonaparte le cajola
+beaucoup. À cette époque il affectait de soigner et de gagner les
+prêtres. Il savait à quel point la religion soutient la royauté, et il
+entrevoyait par eux le moyen de faire arriver au peuple le catéchisme
+dans lequel nous avons vu depuis menacer de la damnation éternelle
+quiconque n'aimerait point l'empereur, ou ne lui obéirait pas. C'était
+la première fois, depuis la Révolution, que le clergé voyait le
+gouvernement s'occuper de son sort et lui donner un rang et de la
+considération. Aussi se montra-t-il reconnaissant, et fut-il un
+auxiliaire utile à Bonaparte, jusqu'au moment où, son despotisme
+s'accroissant toujours et s'égarant de plus en plus, il voulut l'imposer
+aux consciences et forcer les prêtres à hésiter entre lui et leurs
+devoirs. Mais, à cette époque, quel moyen de succès lui donnait cette
+parole prononcée par toute les bouches pieuses: «Il a rétabli la
+religion<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>!»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">(retour) </a> M. de Roquelaure, né en 1721, avait été évêque
+ de Senlis et aumônier du roi. Il était, depuis 1802,
+ archevêque de Malines. L'empereur le remplaça en 1808 par
+ l'abbé de Pradt. Il a été membre de l'Académie française, et
+ il est mort en 1818. Il n'était point de la famille des ducs
+ de Roquelaure. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">(retour) </a> Bonaparte, sachant qu'il aurait affaire en
+ Belgique à un peuple religieux, se fit accompagner dans ce
+ voyage par le cardinal Caprara, qui lui fut extrêmement
+ utile.</blockquote>
+
+<p>Notre entrée à Bruxelles était magnifique; de beaux et nombreux
+régiments attendaient le premier consul à la porte; il monta à cheval;
+madame Bonaparte trouva une voiture superbe que la ville lui donnait; la
+ville était fort décorée, le canon se faisait entendre, toutes les
+cloches étaient en mouvement, le nombreux clergé de chaque église en
+grande pompe sur les marches du temple; une grande population, une
+foule d'étrangers, un temps admirable! J'étais enchantée. Tout le temps
+que nous passâmes à Bruxelles fut marqué par des fêtes brillantes. Les
+ministres de France, le consul Lebrun, les envoyés des cours étrangères
+qui avaient des affaires à régler avec nous vinrent nous y joindre. Ce
+fut à Bruxelles que j'entendis M. de Talleyrand répondre d'une manière
+si adroite et si flatteuse à une question un peu subite de Bonaparte. Un
+soir, celui-ci lui demandait comment il avait fait sa grande fortune qui
+paraissait subite: «Rien de plus simple, répondit M. de Talleyrand, j'ai
+acheté des rentes le 17 brumaire et je les ai vendues le 19.»</p>
+
+<p>Un dimanche, il fut question d'aller à la cathédrale de Bruxelles en
+grande cérémonie. Dès le matin, M. de Rémusat s'était transporté à
+l'église pour veiller à l'ordonnance de cette cérémonie. Il avait ordre
+secret de ne s'opposer à aucune des distinctions inventées par le clergé
+pour cette occasion. Cependant, comme on devait aller recevoir le
+premier consul avec le dais et la croix jusqu'aux grandes portes, quand
+il fut question de savoir si madame Bonaparte partagerait cet honneur,
+Bonaparte n'osa pas la mettre dans cette évidence, et il la fit placer
+dans une tribune avec le second consul. À midi, c'était l'heure
+convenue, le clergé quitte l'autel et va se ranger en dehors de son
+portail. Il attend l'arrivée du souverain, qui ne paraît point. On
+s'étonne, on s'inquiète, lorsque tout à coup, en se retournant, on
+s'aperçoit qu'il avait pénétré dans l'église et qu'il s'était placé sur
+le trône qu'on lui avait préparé. Les prêtres, surpris et troublés,
+regagnent le choeur pour commencer le service divin. Le fait est qu'au
+moment de se mettre en marche, Bonaparte avait appris que, dans une
+cérémonie pareille, Charles-Quint avait préféré entrer dans l'église de
+Sainte-Gudule par une petite porte latérale, qui depuis avait conservé
+son nom, et apparemment il eut la fantaisie de se servir du même
+passage, espérant peut-être qu'on l'appellerait désormais la porte de
+Charles-Quint et de Bonaparte.</p>
+
+<p>Je vis un matin le consul, ou pour mieux dire dans cette occasion, le
+général, passer en revue les nombreux et magnifiques régiments qu'on
+avait fait venir à Bruxelles. Rien n'était si enivrant que la manière
+dont il était accueilli des troupes à cette époque. Mais aussi il
+fallait voir comme il savait parler alors aux soldats, comme il les
+interrogeait les uns après les autres sur leurs campagnes, sur leurs
+blessures, comme il traitait particulièrement bien ceux qui l'avaient
+accompagné en Égypte! J'ai entendu dire à madame Bonaparte que son époux
+avait longtemps conservé l'habitude d'étudier, le soir en se couchant,
+les tableaux de ce qu'on appelle les cadres de l'armée. Il s'endormait
+sur tous les noms des corps et même sur ceux d'une partie des individus
+qui composaient ces corps; il les gardait dans un coin de sa mémoire, et
+cela lui servait ensuite merveilleusement dans l'occasion pour
+reconnaître le soldat, et lui donner le plaisir d'être distingué par son
+général. Il prenait avec les militaires en sous-ordre un ton de bonhomie
+qui les charmait, les tutoyait tous, et leur rappelait les faits d'armes
+qu'ils avaient accomplis ensemble. Plus tard, lorsque ses armées sont
+devenues si nombreuses, quand ses batailles ont été si meurtrières, il a
+dédaigné ce genre de séduction. D'ailleurs, la mort avait emporté tant
+de souvenirs qu'en peu d'années il lui fût devenu difficile de retrouver
+un grand nombre de compagnons de ses premiers exploits, et lorsqu'il
+haranguait ses soldats en les conduisant au feu, il ne pouvait plus
+s'adresser à eux que comme à une postérité renouvelée incessamment, à
+laquelle l'armée précédente et détruite avait légué sa gloire. Mais
+cette autre manière de les encourager lui réussit encore longtemps avec
+une nation qui se persuadait remplir sa destinée en se dévouant chaque
+année à mourir pour lui.</p>
+
+<p>J'ai dit que Bonaparte aimait beaucoup à rappeler sa campagne d'Égypte,
+et c'était en effet celle sur laquelle il s'animait le plus volontiers.
+Il avait emmené dans ce voyage M. Monge, le savant, qu'il avait fait
+sénateur, et qu'il aimait particulièrement, et tout simplement parce
+qu'il avait été au nombre des membres de l'Institut qui l'accompagnaient
+en Égypte. Souvent il rappelait avec lui cette expédition, «cette terre
+de poésie, disait-il, qu'avaient foulée César et Pompée». Il se
+reportait avec enthousiasme à ce temps où il apparaissait aux Orientaux
+surpris comme un nouveau prophète; cet empire qu'il avait exercé sur les
+imaginations, étant le plus complet de tous, le séduisait aussi
+davantage. «En France, disait-il, il nous faut tout conquérir à la
+pointe de la démonstration. Monge, en Égypte, nous n'avions pas besoin
+de nos mathématiques.»</p>
+
+<p>Ce fut à Bruxelles que je commençai à m'apprivoiser un peu avec la
+conversation de M. de Talleyrand. Son visage dédaigneux, sa disposition
+railleuse, m'imposaient beaucoup. Cependant, comme l'oisiveté d'une vie
+de cour donne quelquefois cent heures à une journée, il se trouva que
+nous en passâmes un assez grand nombre dans le même salon, attendant
+celles où il plairait au maître de se montrer ou de sortir. Ce fut dans
+un de ces moments d'ennui que j'entendis M. de Talleyrand se plaindre de
+ce que sa famille n'avait point répondu aux projets qu'il avait formés
+pour elle. Son frère, Archambault de Périgord, venait d'être exilé. Il
+était accusé de s'être livré à ce langage moqueur assez commun à cette
+famille, mais qu'il avait appliqué à des personnages trop élevés; et
+surtout on lui savait mauvais gré d'avoir refusé d'accepter Eugène
+Beauharnais pour sa fille, qu'il aima mieux marier au comte Just de
+Noailles. M. de Talleyrand, qui désirait ce mariage autant que madame
+Bonaparte, blâmait la conduite de son frère avec amertume, et je
+comprenais fort que sa politique personnelle eût trouvé son compte dans
+une pareille union.</p>
+
+<p>Une des premières choses qui me frappèrent quand je causai un peu avec
+M. de Talleyrand, ce fut de le trouver sans aucune espèce d'illusion ni
+d'enthousiasme sur ce qui se passait autour de nous. Le reste de cette
+cour en éprouvait plus ou moins. La soumission exacte des militaires
+pouvait facilement prendre les couleurs du dévouement, et il en existait
+réellement chez quelques-uns d'entre eux. Les ministres affectaient ou
+ressentaient une profonde admiration; M. Maret se parait à toute
+occasion de toutes les apparences de son culte; Berthier demeurait
+paisiblement sur les réalités de son amitié; enfin, il semblait que plus
+ou moins chacun éprouvât quelque chose. M. de Rémusat s'efforçait
+d'aimer le métier auquel il s'était soumis, d'estimer celui qui le lui
+imposait. Quant à moi, je ne laissais pas échapper une occasion de
+m'émouvoir et de m'abuser. Le calme, l'indifférence de M. de Talleyrand,
+me déconcertaient. «Eh! bon Dieu, osai-je lui dire une fois, comment se
+peut-il que vous puissiez consentir à vivre et à faire, sans recevoir
+aucune émotion de ce qui se passe, ni de vos actions?--Ah! que vous êtes
+femme et que vous êtes jeune!» répondit-il. Et alors il commençait à se
+moquer de moi comme de tout le reste. Ses railleries blessaient mon âme,
+et cependant elles me faisaient sourire. Je me savais mauvais gré de
+l'amusement qu'il me donnait par ses propos piquants; et de ce que mon
+amour-propre se faisait une certaine vanité du petit mérite de
+comprendre son esprit, je me révoltais moins contre la sécheresse que je
+découvrais dans son coeur. Au reste, je ne le connaissais point encore,
+et ce ne fut que bien plus tard que, perdant avec lui l'état de gêne où
+il met toujours un peu ceux qui l'abordent pour la première fois, je fus
+à portée d'observer le singulier mélange qui compose son caractère.</p>
+
+<p>Au sortir de Bruxelles, nous visitâmes Liège et Maëstricht, et nous
+rentrâmes dans l'ancienne France par Mézières et Sedan. Madame Bonaparte
+fut charmante dans ce voyage, et laissa des souvenirs de sa bonté et de
+sa grâce que, quinze ans après, je n'ai point trouvés effacés.</p>
+
+<p>Je rentrai dans Paris avec joie, je me retrouvai au milieu de ma
+famille, et libre de la vie de cour, avec délices. M. de Rémusat et moi,
+nous étions fatigués de la pompe oisive, et cependant agitée dans
+laquelle nous venions de passer six semaine. Rien ne valait pour nous
+ces tendres épanchements d'un intérieur uni par les plus douces
+affections et les plus légitimes sentiments.</p>
+
+<p>À son arrivée à Saint-Cloud, le premier consul fut harangué et
+complimenté, ainsi que madame Bonaparte, par une députation des corps,
+des tribunaux, etc.; il eut aussi la visite du corps diplomatique. Peu
+de temps après, il s'occupa de donner de la splendeur à la Légion
+d'honneur et lui donna un chancelier, M. de Lacépède. Depuis la chute de
+Bonaparte, les écrivains libéraux, et madame de Staël entre autres, ont
+jeté une sorte d'anathème sur cette institution, en rappelant une
+caricature anglaise qui représentait Bonaparte découpant le bonnet rouge
+pour en faire des croix. Cependant, s'il n'avait pas abusé de cette
+création non plus que de tout le reste, il semble qu'on n'eût pas pu
+blâmer l'invention d'une sorte de récompense qui excitait à tous les
+genres de mérites sans devenir une charge bien onéreuse pour l'État. Que
+de belles actions ce petit morceau de ruban fait faire sur les champs de
+bataille! Et s'il eût été accordé de même seulement à l'honneur exercé
+dans tous les états, si l'on n'en eût pas fait une distinction donnée
+souvent par le caprice, c'était une idée qui me semble généreuse que
+d'assimiler tous les services rendus à la patrie de quelque genre qu'ils
+fussent, et de les décorer tous de la même manière. Quand il est
+question des créations faites par Bonaparte, il faut se garder de les
+condamner sans examen. La plupart d'entre elles ont un but utile et ont
+pu tourner à l'avantage de la nation; mais son goût démesuré pour le
+pouvoir les gâtait ensuite à plaisir. Révolté contre tous les obstacles,
+il ne souffrait pas davantage ceux qui venaient de ses propres
+institutions, et il les paralysait et les discréditait promptement en y
+échappant par une décision spontanée et arbitraire.</p>
+
+<p>Ayant, dans le cours de cette année, créé aussi les différentes
+sénatoreries, il donna un chancelier au Sénat, un trésorier et des
+préteurs. Le chancelier fut M. de Laplace, qu'il honorait comme savant,
+et qui lui plaisait parce qu'il savait très bien le flatter. Les deux
+préteurs furent les généraux Lefebvre et Sérurier, et M. de Fargues<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>
+fut trésorier.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">(retour) </a> M. de Fargues lui avait été utile au 18
+ brumaire.</blockquote>
+
+<p>L'année républicaine se termina comme de coutume au milieu de septembre,
+et l'anniversaire de la République fut célébré par de grandes fêtes
+populaires, et avec une pompe royale dans le palais des Tuileries. On
+apprit en même temps que les Hanovriens, conquis par le général Mortier,
+avaient fait des réjouissances le jour de la naissance du consul. C'est
+ainsi que peu à peu, d'abord en tête de tout, et ensuite tout seul, il
+accoutumait l'Europe à ne plus voir la France que dans sa personne, la
+présentant aux lieu et place de tout le reste.</p>
+
+<p>Comme Bonaparte avait le sentiment de la résistance qu'il devait
+rencontrer dans les vieilles opinions, il s'appliqua de bonne heure et
+assez adroitement à gagner la jeunesse, à laquelle il ouvrit toutes les
+portes pour l'avancement des affaires. Il attacha des auditeurs aux
+différents ministères et donna l'essor à toutes les ambitions, soit dans
+la carrière militaire, soit dans le civil. Il disait souvent qu'il
+préférait à tout l'avantage de gouverner un peuple neuf, et il le
+trouvait à peu près parmi les jeunes gens.</p>
+
+<p>On discuta aussi cette année sur l'institution du jury. J'ai ouï dire
+qu'il n'y avait par lui-même aucune disposition; mais son conseil d'État
+se montra ferme sur cet article, et, dans l'intention où il était de
+gouverner dans la suite bien plus par lui qu'avec l'aide des assemblées
+qu'il craignait, il se trouva obligé de faire quelques concessions à ses
+membres les plus distingués. Ce fut ainsi que peu à peu il fit présenter
+toutes les lois à ce conseil par les ministres, qu'elles furent
+quelquefois transformées en simples arrêtés qui s'exécutèrent d'un bout
+de la France à l'autre, sans autre sanction, ou bien que, présentées à
+l'approbation silencieuse du Corps législatif, elles ne donnèrent
+d'autre peine que celle que les différents rapporteurs du conseil eurent
+de les faire précéder d'un discours qui en colorait plus ou moins la
+nécessité.</p>
+
+<p>On établit aussi des lycées dans toutes les grandes villes de France, et
+l'étude des langues anciennes, abandonnée pendant la Révolution, rentra
+dans les obligations de l'éducation publique.</p>
+
+<p>Cependant on faisait de grands préparatifs pour la flottille des bateaux
+plats qui devaient servir à l'expédition d'Angleterre. De jour en jour
+on répandait davantage la possibilité, au moyen d'un temps calme, de la
+faire parvenir jusque sur les côtes d'Angleterre, sans que les vaisseaux
+pussent gêner sa marche. On disait que le consul lui-même commanderait
+l'expédition, et cette entreprise ne paraissait au-dessus ni de son
+audace, ni de sa fortune. Nos journaux nous représentaient l'Angleterre
+agitée et inquiète, et, dans le fond, le gouvernement anglais n'a pas
+été exempt de toute crainte à ce sujet. <i>Le Moniteur</i> combattait
+toujours avec acharnement les journaux libres de Londres, et le gant des
+injures se relevait des deux côtés. On exécutait en France la loi de la
+conscription, et de nombreux soldats commençaient à se réunir sous les
+drapeaux. Quelquefois on se demandait la raison d'un si grand armement,
+et l'on raisonnait sur des articles tels que ceux-ci, jetés sans
+réflexions dans <i>le Moniteur</i>: «Les journalistes anglais soupçonnent que
+les grands préparatifs de guerre que le premier consul vient d'ordonner
+en Italie sont pour l'Égypte.»</p>
+
+<p>Aucun compte n'était rendu à la nation française; mais elle avait en
+Bonaparte une sorte de confiance à peu près semblable à celle que la
+magie inspire à quelques esprits crédules; et, comme on croyait
+infaillible le succès de ses entreprises, chez un peuple naturellement
+épris de la réussite, il ne lui était pas difficile d'obtenir un
+consentement tacite à toutes ses opérations. Dès cette époque un petit
+nombre de gens avisés ont commencé à s'apercevoir qu'il ne serait pas
+pour nous <i>l'homme utile</i>; mais, comme la terreur du gouvernement
+révolutionnaire ne l'en proclamait pas moins <i>l'homme nécessaire</i>, on
+eût craint, en lui opposant quelque résistance, de faciliter la révolte
+du parti qu'on croyait que lui seul pouvait contenir.</p>
+
+<p>Et lui, toujours actif, agissant, tenant à ne pas laisser les esprits
+dans le repos qui porte à la réflexion, jetait de côté et d'autre les
+inquiétudes qui devaient le servir. On imprimait une lettre du comte
+d'Artois, tirée du <i>Morning Chronicle</i>, qui offrait au roi d'Angleterre
+les services des émigrés en cas de descente; on faisait courir le bruit
+de certaines tentatives faites dans les départements de l'Est; et depuis
+que la guerre de la Vendée avait été remplacée dans cette partie de la
+France par les désordres sans gloire qu'y causaient les chouans, on
+s'était accoutumé à l'idée que les mouvements qu'on essayerait d'y
+produire n'auraient d'autre fin que le pillage et l'incendie; enfin on
+ne voyait de vraie chance pour le repos que dans la durée du
+gouvernement établi, et quand certains amis de la liberté déploraient sa
+perte au travers des institutions libérales, flétries à leurs yeux parce
+qu'elles étaient imposées par le pouvoir absolu, on leur répondait avec
+ce raisonnement que les circonstances peut-être justifiaient assez:
+«Après tant d'orages, au milieu de la lutte de tant de partis, c'est la
+force seule qui peut nous donner la liberté, et, tant qu'on verra
+qu'elle tend à relever les principes de l'ordre et de la morale, nous ne
+devons pas nous croire éloignés de la bonne route; car enfin le créateur
+disparaîtra, mais ce qu'il aura créé nous demeurera.»</p>
+
+<p>Et lui, tandis qu'on s'agitait ainsi plus ou moins par ses ordres,
+paraissait journellement dans une attitude fort paisible. Il avait
+repris à Saint-Cloud sa vie rangée et pleine, et nous passions nos
+journées telles que je les ai déjà décrites. Ses frères étaient tous
+occupés<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, Joseph au camp de Boulogne, Louis au conseil d'État,
+Jérôme, le plus jeune, en Amérique, où il avait été envoyé, et où il fut
+très bien reçu par les Anglo-Américains. Ses soeurs, qui commençaient à
+jouir d'une grande fortune, embellissaient à l'envi les maisons que le
+premier consul leur avait données, et cherchaient à l'emporter les unes
+sur les autres par le luxe de leurs ameublements. Eugène Beauharnais se
+renfermait dans l'exercice de ses devoirs militaires; sa soeur vivait
+paisiblement et assez tristement.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">(retour) </a> Ce fut vers la fin de l'automne, ou même au
+ commencement de l'hiver, en 1803, que Lucien se maria avec
+ madame Jouberthon et se brouilla avec son frère.</blockquote>
+
+<p>La jeune madame Leclerc se livrait à un nouveau penchant qu'elle avait
+inspiré au prince Borghèse (depuis peu de temps arrivé de Rome en
+France) et qu'elle partageait. Ce prince demanda sa main à Bonaparte,
+qui, sans que j'aie trop su pourquoi, résista d'abord à cette demande.
+Peut-être sa vanité ne lui permettait-elle pas de paraître embarrassé
+d'aucun de ses liens, et ne voulait-il pas avoir l'air d'accepter avec
+trop d'empressement une première proposition. Mais la liaison de ces
+deux personnes étant devenue publique, il consentit enfin à la légitimer
+par le mariage, qui se fit à Mortefontaine pendant le séjour du consul à
+Boulogne.</p>
+
+<p>Il partit pour aller visiter le camp et la flottille, le 3 novembre
+1803; cette course fut purement militaire. Il ne se fit accompagner que
+des généraux de sa garde, de ses aides de camp et de M. de Rémusat.</p>
+
+<p>En arrivant au Pont-de-Briques, petit village à une lieue de Boulogne,
+où Bonaparte avait fixé son quartier général, mon mari tomba
+dangereusement malade. Aussitôt que je l'appris, je courus pour le
+rejoindre, et j'arrivai à ce Pont-de-Briques au milieu de la nuit. Tout
+entière à mon inquiétude, je n'avais pensé en partant qu'à l'état dans
+lequel j'allais trouver un si cher malade; mais lorsque je descendis de
+voiture, je fus un peu troublée de me trouver seule au milieu d'un camp,
+et sans savoir ce que le consul penserait de mon arrivée. Ce qui me
+rassura cependant, c'est que les domestiques qui s'éveillèrent pour me
+recevoir me dirent qu'on avait bien prévu que je viendrais, et qu'on
+m'avait réservé une petite chambre depuis deux jours. J'y passai le
+reste de la nuit, en attendant le jour pour m'offrir aux regards de mon
+mari, dont je ne voulais pas troubler le repos. Je le trouvai très
+abattu; mais il éprouva une si grande joie de me voir près de son lit
+que je me félicitai d'être ainsi partie sans en avoir demandé la
+permission.</p>
+
+<p>Quand le consul fut levé, il me fit dire de monter chez lui; j'étais
+émue et un peu interdite; il s'en aperçut dès mon entrée dans sa
+chambre. Il m'embrassa aussitôt, et, me faisant asseoir, il me
+tranquillisa par ses premières paroles: «Je vous attendais. Votre
+présence guérira votre mari.» À ces mots, je fondis en larmes. Il en
+parut touché, et prit quelque soin pour me calmer. Ensuite il me
+prescrivit de venir tous les jours dîner et déjeuner avec lui, en me
+disant en riant: «Il faut que je veille sur une femme de votre âge ainsi
+lancée au milieu de tant de militaires.» Puis il me demanda comment
+j'avais laissé sa femme. Peu de temps avant son départ, quelques
+nouvelles visites secrètes de mademoiselle Georges avaient fait naître
+des discussions dans le ménage. «Elle se trouble, ajouta-t-il, beaucoup
+plus qu'il ne le faut. Joséphine a toujours peur que je ne devienne
+sérieusement amoureux; elle ne sait donc pas que l'amour n'est pas fait
+pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout
+l'univers d'un côté, pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet
+aimé. Et, assurément, je ne suis point de nature à me livrer à une telle
+exclusion. Que lui importent donc des distractions dans lesquelles mes
+affections n'entrent pour rien? Voilà, continua-t-il en me regardant un
+peu sérieusement, ce qu'il faut que ses amis lui persuadent, et surtout
+qu'ils ne croient pas augmenter leur crédit sur elle en augmentant ses
+inquiétudes.» Il y avait dans ses dernières paroles une nuance de
+défiance et de sévérité que je ne méritais point, et je crois qu'il le
+savait fort bien à cette époque; mais dans aucune occasion il ne voulait
+manquer à son système favori, qui était de tenir les esprits, ce qu'il
+appelait <i>en haleine</i>, c'est-à-dire en inquiétude.</p>
+
+<p>Il demeura à peu près dix jours au Pont-de-Briques depuis mon arrivée.
+La maladie de mon mari était pénible, mais les médecins n'avaient aucune
+inquiétude. Excepté le quart d'heure que durait le déjeuner du consul,
+je passais la matinée entière dans la chambre de mon malade. Bonaparte,
+tous les jours, se rendait au camp, passait les troupes en revue,
+visitait la flottille, assistait à quelques légers combats, ou plutôt à
+des échanges de coups de canon entre nous et les Anglais, qui croisaient
+incessamment devant le port et cherchaient à incommoder les
+travailleurs.</p>
+
+<p>À six heures, Bonaparte rentrait, et alors il me faisait appeler.
+Quelquefois il donnait à dîner à quelques-uns des militaires de sa
+maison, ou au ministre de la marine, ou au directeur des ponts et
+chaussées, qui l'avaient accompagné. D'autres fois, nous dînions en
+tête-à-tête, et alors il causait d'une multitude de choses. Il s'ouvrait
+sur son propre caractère, il se peignait comme ayant toujours été
+mélancolique, hors de toute comparaison avec ses camarades de tout
+genre. Ma mémoire a conservé très fidèlement le souvenir de tout ce
+qu'il me dit dans ces conversations. Le voici à peu de choses près:</p>
+
+<p>«J'ai été élevé, disait-il, à l'École militaire, et je n'y montrai de
+dispositions que pour les sciences exactes. Tout le monde y disait de
+moi: «C'est un enfant qui ne sera propre qu'à la géométrie.» Je vivais à
+l'écart de mes camarades. J'avais choisi dans l'enceinte de l'École un
+petit coin où j'allais m'asseoir pour rêver à mon aise; car j'ai
+toujours aimé la rêverie. Quand mes compagnons voulaient usurper sur moi
+la propriété de ce coin, je le défendais de toute ma force. J'avais déjà
+l'instinct que ma volonté devait l'emporter sur celle des autres, et que
+ce qui me plaisait devait m'appartenir. On ne m'aimait guère à l'École,
+il faut du temps pour se faire aimer, et, même quand je n'avais rien à
+faire, j'ai toujours cru vaguement que je n'en avais point à perdre.</p>
+
+<p>»Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai dans mes garnisons; je me mis
+à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en
+écrire quelques-uns, cette occupation mit du vague dans mon imagination,
+elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises, et
+souvent je m'amusais à rêver, pour mesurer ensuite mes rêveries au
+compas de mon raisonnement. Je me jetais par la pensée dans un monde
+idéal, et je cherchais en quoi il différait précisément du monde où je
+me trouvais. J'ai toujours aimé l'analyse, et, si je devenais
+sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.
+<i>Pourquoi</i> et <i>comment</i> sont des questions si utiles, qu'on ne saurait
+trop se les faire. J'étudiai moins l'histoire que je n'en fis la
+conquête; c'est-à-dire que je n'en voulus et que je n'en retins que ce
+qui pouvait me donner une idée de plus, dédaignant l'inutile, et
+m'emparant de certains résultats qui me plaisaient.</p>
+
+<p>«Je ne comprenais pas grand'chose à la Révolution; cependant elle me
+convenait. L'égalité qui devait m'élever me séduisait. Le 20 juin,
+j'étais à Paris, je vis la populace marcher contre les Tuileries. Je
+n'ai jamais aimé les mouvements populaires; je fus indigné des allures
+grossières de ces misérables; je trouvai de l'imprudence dans les chefs
+qui les avaient soulevés, et je me dis: «Les avantages de cette
+révolution ne seront pas pour eux.» Mais, quand on me dit que Louis
+avait placé le bonnet rouge sur sa tête, je conclus qu'il avait cessé
+de régner, car, en politique, on ne se relève point de ce qui avilit.</p>
+
+<p>»Au 10 août, je sentais que, si on m'eût appelé, j'aurais défendu le
+roi: je me dressais contre ceux qui fondaient la République par le
+peuple; et puis je voyais des gens en veste attaquer des hommes en
+uniforme, cela me choquait.</p>
+
+<p>»Plus tard, j'appris le métier de la guerre; j'allai à Toulon; on
+commença à connaître mon nom. À mon retour, je menai une vie désoeuvrée.
+Je ne sais quelle inspiration secrète m'avertissait qu'il fallait
+commencer par user mon temps.</p>
+
+<p>»Un soir, j'étais au spectacle; c'était le 12 vendémiaire. J'entends
+dire qu'on s'attend pour le lendemain à <i>du train</i>; vous savez que
+c'était l'expression accoutumée des Parisiens, qui s'étaient habitués à
+voir avec indifférence les divers changements de gouvernement, depuis
+qu'ils ne dérangeaient ni leurs affaires, ni leurs plaisirs, ni même
+leur dîner. Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait
+vivre.</p>
+
+<p>»On contait devant moi que l'Assemblée était en permanence; j'y courus,
+je ne vis que du trouble, de l'hésitation. Du sein de la salle s'éleva
+une voix qui dit tout à coup: «Si quelqu'un sait l'adresse du général
+Bonaparte, on le prie d'aller lui dire qu'il est attendu au comité de
+l'Assemblée.» J'ai toujours aimé à apprécier les hasards qui se mêlent à
+certains événements; celui-là me détermina; j'allai au comité.</p>
+
+<p>»J'y trouvai plusieurs députés, tout effarés; entre autres Cambacérès.
+Ils s'attendaient à être attaqués le lendemain, ils ne savaient que
+résoudre. On me demanda conseil; je répondis, moi, en demandant des
+canons. Cette proposition les épouvanta; toute la nuit se passa sans
+rien décider. Le matin, les nouvelles étaient fort mauvaises. Alors on
+me chargea de toute l'affaire, et ensuite on se mit à délibérer si
+pourtant on avait le droit de repousser la force par la force.
+«Attendez-vous, leur dis-je, que le peuple vous donne la permission de
+tirer sur lui? Me voici compromis, puisque vous m'avez nommé; il est
+bien juste que vous me laissiez faire.» Là-dessus, je quittai ces
+avocats, qui se noyaient dans leurs paroles, je fis marcher les troupes,
+pointer deux canons sur Saint-Roch; l'effet en fut terrible; l'armée
+bourgeoise et la conspiration furent balayées en un instant.</p>
+
+<p>»Mais j'avais versé le sang parisien! C'est un sacrilège. Il fallut en
+refroidir l'effet. De plus en plus je me sentais appelé à quelque chose.
+Je demandai le commandement de l'armée d'Italie. Tout était à faire dans
+cette armée, les choses et les hommes. Il n'appartient qu'à la jeunesse
+d'avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir devant elle. Je
+partis pour l'Italie avec des soldats misérables, mais pleins d'ardeur.
+Je faisais conduire au milieu de la troupe des fourgons escortés,
+quoique vides, que j'appelais le trésor de l'armée. Je mis à l'ordre du
+jour qu'on distribuait des souliers aux recrues; personne n'en voulut
+porter. Je promis à mes soldats que la fortune et la gloire nous
+attendaient derrière les Alpes; je tins parole, et, depuis ce temps,
+l'armée me suivrait au bout du monde.</p>
+
+<p>»Je fis une belle campagne; je devins un personnage pour l'Europe. D'un
+côté, à l'aide de mes ordres du jour, je soutenais le système
+révolutionnaire; de l'autre, je ménageais en secret les émigrés, je leur
+permettais de concevoir quelque espérance. Il est bien facile d'abuser
+ce parti-là, parce qu'il part toujours non de ce qui est, mais de ce
+qu'il voudrait qui fût. Je recevais des offres magnifiques pour le cas
+où je voudrais suivre l'exemple du général Monk. Le prétendant m'écrivit
+même dans son style hésitant et fleuri. Je conquis mieux le pape en
+évitant d'aller à Rome que si j'eusse incendié sa capitale. Enfin je
+devins important et redoutable, et le Directoire, que j'inquiétais, ne
+pouvait cependant motiver aucun acte d'accusation. On m'a reproché
+d'avoir favorisé le 18 fructidor; c'est comme si on me reprochait
+d'avoir soutenu la Révolution. Il fallait en tirer parti, de cette
+révolution, et mettre à profit le sang qu'elle avait fait couler. Quoi!
+consentir à se livrer, sans condition, aux princes de la maison de
+Bourbon, qui nous auraient jeté à la tête nos malheurs depuis leur
+départ, et imposé silence par le besoin que nous aurions montré de leur
+retour! Changer notre drapeau victorieux contre ce drapeau blanc, qui
+n'avait pas craint de se confondre avec les étendards ennemis; et moi,
+enfin, me contenter de quelques millions et de je ne sais quel duché!
+Certes, ce n'est pas un rôle difficile que celui de Monk, il m'eût donné
+moins de peine que la campagne d'Égypte, et même que le 18 brumaire;
+mais y a-t-il une expérience pour les princes qui n'ont jamais vu le
+champ de bataille! À quoi le retour de Charles II a-t-il conduit les
+Anglais, si ce n'est à détrôner encore Jacques? Il est certain que
+j'aurais bien su, s'il l'eût fallu, détrôner une seconde fois les
+Bourbons, et le meilleur conseil qu'il y aurait eu à leur donner eût été
+de se défaire de moi.</p>
+
+<p>»Quand je revins en France, je trouvai les opinions plus amollies que
+jamais. À Paris, et Paris c'est la France, l'on ne sait jamais prendre
+intérêt aux choses, si l'on en prend aux personnes. Les usages d'une
+vieille monarchie vous ont habitués à tout personnifier. C'est une
+mauvaise manière d'être pour un peuple qui voudrait sérieusement la
+liberté; mais vous ne savez guère vouloir rien sérieusement, si ce n'est
+peut-être l'égalité. Et encore on y renoncerait volontiers, si chacun
+pouvait se flatter d'être le premier. Être égaux en tant que tout le
+monde sera au-dessus, voilà le secret de toutes vos vanités; il faut
+donc donner à tous l'espérance de s'élever. Le grand inconvénient pour
+les directeurs, c'est que personne ne se souciait d'eux, et qu'on
+commençait à se soucier trop de moi. Je ne sais ce qui me fût arrivé
+sans l'heureuse idée que j'eus d'aller en Égypte. Quand je m'embarquai,
+je ne savais si je ne disais pas un éternel adieu à la France; mais je
+ne doutais pas qu'elle ne me rappelât.</p>
+
+<p>»Les séductions d'une conquête orientale me détournèrent de la pensée de
+l'Europe plus que je ne l'avais cru. Mon imagination se mêla, pour cette
+fois encore, à ma pratique. Mais je crois qu'elle est morte à Saint-Jean
+d'Acre. Quoi qu'il en soit, je ne la laisserai plus faire.</p>
+
+<p>»En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation
+gênante; je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout
+ce que j'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin
+de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur ma tête, et dans ma main
+un nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans
+mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit
+le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans
+les Indes, et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille
+Europe. Ce temps que j'ai passé en Égypte a été le plus beau de ma vie,
+car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je
+reçus des lettres de France; je vis qu'il n'y avait pas un instant à
+perdre. Je rentrai dans le positif de l'état social et je revins à
+Paris, à Paris où on traite des plus grands intérêts du pays dans un
+entr'acte d'opéra.</p>
+
+<p>»Le Directoire frémit de mon retour; je m'observai beaucoup; c'est une
+des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé
+Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution; je
+recevais les chefs des jacobins, les agents des Bourbons; je ne refusais
+de conseils à personne, mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes
+plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en
+serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas.
+Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État,
+il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir sur
+mon succès.»</p>
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<h4>(1803-1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la
+tragédie de <i>Philippe-Auguste</i>.--Mes nouvelles impressions.--Retour à
+Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de
+Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général
+Moreau.</b></p>
+
+<p>Un autre soir, tandis que nous étions à Boulogne, Bonaparte mit la
+conversation sur la littérature. J'avais été chargée par le poète
+Lemercier, qu'il aimait assez, de lui porter une tragédie sur
+<i>Philippe-Auguste</i> qu'il venait de finir, et qui contenait des
+applications à sa propre personne. Il voulut la lire tout haut, nous
+étions tous deux seulement. C'était quelque chose de plaisant de voir un
+homme toujours pressé, quand il n'avait rien à faire, aux prises avec
+l'obligation de prononcer des mots de suite sans s'interrompre, forcé de
+lire des vers alexandrins dont il ne connaissait pas la mesure, et
+vraiment prononçant si mal qu'on eût dit qu'il n'entendait pas ce qu'il
+lisait. D'ailleurs, dès qu'il ouvrait un livre, il voulait juger. Je lui
+demandai le manuscrit, je le lus moi-même; alors il se mit à parler, il
+se ressaisit à son tour de l'ouvrage et raya des tirades entières, y fit
+quelque notes marginales, blâma le plan et les caractères. Il ne courait
+pas grand risque de se tromper, car la pièce était mauvaise<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>. Ce qui
+me parut assez singulier, c'est qu'à la suite de cette lecture, il me
+signifia qu'il ne voulait point que l'auteur crût que toutes ces ratures
+et ces corrections fussent d'une main si importante, et il m'ordonna de
+les prendre sur mon compte. Je m'en défendis fort, comme on peut le
+penser; j'eus grand'peine à le faire revenir de cette fantaisie, et à
+lui faire comprendre que, s'il était déjà un peu étrange qu'il eût ainsi
+biffé et presque défiguré le manuscrit d'un auteur, il serait sans
+aucune convenance que je me fusse, moi, avisée d'une pareille liberté.
+«À la bonne heure, disait-il; mais, pour cela comme dans d'autres
+occasions, j'avoue que je n'aime guère ce mot vague et niveleur <i>de
+convenances</i> que vous autres jetez en avant à toute occasion. C'est une
+invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d'esprit, une
+sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre.
+Il se peut qu'elles vous soient commodes, à vous qui n'avez pas
+grand'chose à faire dans cette vie; mais vous sentez bien que moi, par
+exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux
+pieds.--Mais, lui répondis-je, en les appliquant à la conduite de la
+vie, ne seraient-elles pas un peu ce que les règles sont aux ouvrages
+dramatiques? Elles leur donnent de l'ordre et de la régularité, et ne
+gênent réellement le génie que lorsqu'il voudrait s'abandonner à des
+écarts condamnés par le bon goût.--Ah! le bon goût, voilà encore une de
+ces paroles classiques que je n'adopte point<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. C'est peut-être ma
+faute, mais il y a certaines règles que je ne sens point. Par exemple,
+ce qu'on appelle <i>le style</i>, mauvais ou bon, ne me frappe guère. Je ne
+suis sensible qu'à la force de la pensée. J'ai aimé d'abord Ossian, mais
+c'est par la même raison qui me fait trouver du plaisir à entendre
+murmurer les vents et les vagues de la mer. En Égypte, on a voulu me
+faire lire <i>l'Iliade</i>, elle m'a ennuyé. Quant aux poètes français, je ne
+comprends bien que votre Corneille. Celui-là avait deviné la politique,
+et, formé aux affaires, eût été un homme d'État. Je crois l'apprécier
+mieux que qui que ce soit, parce que, en le jugeant, j'exclus tous les
+sentiments dramatiques. Par exemple, il n'y a pas bien longtemps que je
+me suis expliqué le dénouement de <i>Cinna</i>. Je n'y voyais d'abord que le
+moyen de faire un cinquième acte pathétique, et encore la clémence
+proprement dite est une si pauvre petite vertu, quand elle n'est point
+appuyée sur la politique, que celle d'Auguste, devenu tout à coup un
+prince débonnaire, ne me paraissait pas digne de terminer cette belle
+tragédie. Mais, une fois, Monvel, en jouant devant moi, m'a dévoilé le
+mystère de cette grande conception. Il prononça le <i>Soyons amis, Cinna</i>,
+d'un ton si habile et si rusé, que je compris que cette action n'était
+que la feinte d'un tyran, et j'ai approuvé comme calcul ce qui me
+semblait puéril comme sentiment. Il faut toujours dire ce vers de
+manière que de tous ceux qui l'écoutent, il n'y ait que Cinna de trompé.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">(retour) </a> Cette pièce n'a jamais été jouée, ni, je crois,
+ imprimée (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">(retour) </a> M. de Talleyrand disait une fois à l'empereur:
+ «Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous
+ en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu'il
+ n'existerait plus.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>»Quant à Racine, il me plaît dans <i>Iphigénie</i>; cette pièce, tant quelle
+dure, vous fait respirer l'air poétique de la Grèce. Dans <i>Britannicus</i>
+il a été circonscrit par Tacite, contre lequel j'ai des préventions,
+parce qu'il n'explique pas assez ce qu'il avance. Les tragédies de
+Voltaire sont passionnées, mais ne fouillent pas profondément l'esprit
+humain. Par exemple, son Mahomet n'est ni prophète ni Arabe. C'est un
+imposteur qui semble avoir été élevé à l'École polytechnique, car il
+démontre ses moyens de puissance comme, moi, je pourrais le faire dans
+un siècle tel que celui-ci. Le meurtre du père par le fils est un crime
+inutile. Les grands hommes ne sont jamais cruels sans nécessité.</p>
+
+<p>»Pour la comédie, elle est pour moi comme si l'on voulait me forcer à
+m'intéresser aux commérages de vos salons; j'accepte vos admirations
+pour Molière, mais je ne les partage pas; il a placé ses personnages
+dans des cadres où je ne me suis jamais avisé d'aller les regarder
+agir.»</p>
+
+<p>Il serait facile de conclure par ces différentes opinions que Bonaparte
+n'aimait à considérer la nature humaine que lorsqu'elle est aux prises
+avec les grandes chances de la vie, et qu'il se souciait peu de l'homme
+dégagé de toute application.</p>
+
+<p>C'est dans de telles conversations que s'écoula le temps que je passai
+à Boulogne avec le premier consul, et ce fut à la suite de ce voyage que
+j'éprouvai le premier mécompte qui devait commencer à m'inspirer la
+défiance de cette cour où j'étais appelée à vivre. Les militaires de la
+maison s'étonnaient quelquefois qu'une femme pût ainsi demeurer de
+longues heures avec leur maître, pour causer sur des matières toujours
+un peu sérieuses; ils en tirèrent des conclusions qui compromettaient ma
+conduite, toute simple et toute paisible qu'elle était. J'ose le dire:
+la pureté de mon âme, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie
+à mon mari, ne me permettaient point de concevoir des soupçons que l'on
+formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'écoutais
+dans son salon. Quand il revint à Paris, ses aides de camp s'amusèrent
+de nos longs tête-à-tête; madame Bonaparte s'effaroucha des récits qu'on
+lui en fit, et lorsque, après un mois de séjour au Pont-de-Briques, mon
+mari se sentit assez fort pour supporter la route, et que nous revînmes
+à Paris, je trouvai ma jalouse patronne un peu refroidie.</p>
+
+<p>J'arrivais animée par un redoublement de reconnaissance pour le premier
+consul. Il m'avait si bien accueillie, il avait montré tant d'intérêt
+pour la conservation de mon mari; enfin, pour tout dire, ses soins qui
+attendrissaient mon âme inquiète et oppressée, et ensuite l'amusement
+qu'il m'avait fait trouver dans cette solitude, et la petite
+satisfaction de ma vanité flattée par le plaisir qu'il paraissait
+prendre à ma présence, tout cela exaltait mes sentiments, et dans les
+premiers jours de mon retour, je répétais, avec l'accent vif d'une
+reconnaissance de vingt ans, que sa bonté pour moi avait été extrême.
+L'une de mes compagnes, qui m'aimait, m'avertit de contraindre mes
+paroles, et de regarder un peu à l'impression qu'elles faisaient. Son
+discours me fit, je m'en souviens encore, l'effet d'une lame froide et
+tranchante dont on eût tout à coup fait pénétrer la pointe jusqu'à mon
+coeur. C'était la première fois que je me voyais jugée autrement que je
+ne le méritais; ma jeunesse et tous mes sentiments se révoltèrent contre
+de semblables accusations; il faut avoir acquis une longue mais triste
+expérience, pour supporter l'injustice des jugements du monde, et
+peut-être doit-on regretter le temps où ils frappent si fortement,
+quoique si douloureusement.</p>
+
+<p>Cependant ce qu'on me disait m'expliqua la contrainte de madame
+Bonaparte à mon égard. Une fois que j'en étais plus froissée que de
+coutume, je ne pus m'empêcher de lui dire avec les larmes aux yeux: «Eh
+quoi! madame, c'est moi que vous soupçonnez?» Comme elle était bonne et
+accessible à toutes les émotions du moment, elle ne tint pas compte de
+mes pleurs, elle m'embrassa et se rouvrit à moi comme par le passé. Mais
+elle ne me comprit point tout entière; il n'y avait point dans son âme
+ce qui pouvait entendre la juste indignation de la mienne; et, sans
+s'embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être
+telles qu'on le lui donnait à penser, il lui suffit pour se
+tranquilliser de conclure que, dans tous les cas, ces relations
+n'auraient été que passagères, puisque rien dans ma conduite sous ses
+yeux ne paraissait différent de ma réserve première. Enfin, pour se
+justifier à mes yeux, elle me dit que la famille de Bonaparte avait la
+première, pendant mon absence, répandu contre moi des bruits injurieux:
+«Vous ne voyez pas, lui dis-je, qu'à tort ou à raison, on croit ici,
+madame, que le tendre attachement que je vous porte peut me rendre
+avisée sur ce qui se passe autour de vous, et enfin, quoique mes
+conseils soient un bien faible secours, cependant ils peuvent encore
+ajouter à votre prudence fortifiée de la mienne. Les jalousies
+politiques me paraissent faire défiance de tout, et je crois que,
+quelque mince personnage que je sois, on voudrait vous brouiller avec
+moi.» Madame Bonaparte convint de la vérité de cette réflexion; mais
+elle n'eut pas la moindre idée que je dusse m'affliger longtemps de ce
+qu'elle ne l'avait pas faite la première. Elle m'avoua qu'elle avait
+fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu'il avait paru
+s'amuser à la laisser dans l'inquiétude sur mon compte. Toutes les
+petites découvertes que ces circonstances me firent faire sur les
+personnages dont j'étais entourée m'effarouchèrent et troublèrent les
+sentiments que je leur avais voués. Je commençai à sentir une sorte de
+mouvement dans le terrain qui me portait, et sur lequel j'avais marché
+jusqu'alors avec la confiance de l'inexpérience; je sentis que je venais
+de connaître un genre d'inquiétude qui, plus ou moins, ne me quitterait
+plus.</p>
+
+<p>En quittant Boulogne, le premier consul fit consigner dans un ordre du
+jour qu'il était content de l'armée, et nous lûmes ces paroles dans <i>le
+Moniteur</i> du 12 novembre 1803:</p>
+
+<p>«On a remarqué comme des présages qu'en creusant ici pour établir le
+campement du premier consul, on a trouvé une hache d'armes qui paraît
+avoir appartenu à l'armée romaine qui envahit l'Angleterre. On a aussi
+trouvé à Ambleteuse, en travaillant à la tente du premier consul, des
+médailles de Guillaume le Conquérant. Il faut convenir que ces
+circonstances sont aux moins bizarres, et qu'elles paraîtront plus
+singulières encore, si l'on se rappelle que, lorsque le général
+Bonaparte visita les ruines de Péluse en Égypte, il y trouva un camée de
+Jules César.»</p>
+
+<p>L'application n'était pas très heureusement choisie, car, malgré le
+camée de Jules César, Bonaparte avait été contraint de quitter l'Égypte;
+mais ces petits rapprochements, dictés par l'ingénieuse flatterie de M.
+Maret, plaisaient infiniment à son maître, qui d'ailleurs ne croyait pas
+qu'ils fussent sans effet sur nous.</p>
+
+<p>On n'épargna rien à cette époque pour que tous les journaux
+réchauffassent les imaginations sur la descente. Il me serait impossible
+de dire si Bonaparte croyait encore réellement qu'elle fût praticable.
+Il en avait l'air du moins, et les frais que l'on fit pour construire
+les bateaux plats furent très considérables. Les injures entre les
+feuilles anglaises et <i>le Moniteur</i> continuaient toujours, de même que
+les défis. «On dit que les Français ont fait un désert du Hanovre et
+qu'ils se préparent à le quitter.» Voilà ce qu'on voyait dans le
+<i>Times</i>; et aussitôt une note du <i>Moniteur</i> répondait: «Oui, quand vous
+quitterez Malte.»</p>
+
+<p>On nous livrait les mandements des évêques, qui exhortaient la nation à
+s'armer pour une juste guerre. «Choisissez des gens de coeur, disait
+l'évêque d'Arras, et allez combattre Amalec. «Se soumettre aux ordres
+publics,» a dit Bossuet, c'est se soumettre à l'ordre de Dieu qui
+établit les empires.»</p>
+
+<p>Cette citation de Bossuet me rappelle une anecdote que contait fort bien
+le vieil évêque d'Évreux, M. Bourlier. C'était à l'époque du concile
+qu'on assembla à Paris pour essayer de déterminer les évêques à résister
+aux décisions du pape. «Quelquefois, me disait cet évêque, l'empereur
+nous faisait tous appeler, et commençait avec nous des conversations
+très théologiques; il s'adressait aux plus récalcitrants d'entre nous:
+«Messieurs les évêques, ma religion, à moi, est celle de Bossuet; il est
+mon père de l'Église, il a défendu nos libertés; je veux conserver son
+ouvrage, et soutenir votre propre dignité. Entendez-vous, messieurs?»</p>
+
+<p>«Et, en parlant ainsi, pâle de colère, il portait la main sur la garde
+de son épée; il me faisait frémir de l'ardeur avec laquelle je le voyais
+prêt à prendre notre propre défense, et ce singulier amalgame du nom de
+Bossuet, du mot de liberté, et de ce geste menaçant, m'eût donné envie
+de sourire, si je n'avais été au fond très affecté des déchirements de
+l'Église que je prévoyais.»</p>
+
+<p>Je reviens à l'hiver de 1804. Cet hiver se passa, comme le précédent, en
+fêtes et en bals pour la cour et la ville; et, en même temps, on
+continua d'organiser les lois nouvelles qui furent présentées à la
+session du Corps législatif. Cette année, madame Bacciochi, qui avait un
+penchant très décidé pour M. de Fontanes, parla si souvent de lui à son
+frère, que ses discours, joints à l'opinion qu'il avait de cet
+académicien, le déterminèrent à le nommer président du Corps législatif.
+Ce choix parut singulier à quelques personnes; mais, au fait, pour ce
+qu'à l'avenir Bonaparte voulait faire du Corps législatif, il n'avait
+guère besoin de lui donner un autre président qu'un homme de lettres.
+Celui-ci a montré toujours un art noble et distingué, quand il a fallu
+haranguer l'empereur dans les circonstances les plus délicates. Son
+caractère a peu de force, mais son talent lui en donne beaucoup, quand
+il est obligé de parler en public; son bon goût lui inspire alors une
+véritable élévation. Peut-être était-ce un inconvénient, car rien n'est
+si dangereux pour les souverains que de voir le talent revêtir les abus
+de leur autorité des couleurs de l'éloquence, lorsqu'il s'agit de les
+présenter aux nations; et surtout cela est d'un grand danger en France,
+où l'on rend un culte si dévoué aux formes. Combien de fois n'est-il pas
+arrivé que les Parisiens, dans le secret de la comédie que le
+gouvernement jouait devant eux, se sont prêtés de bonne grâce à s'en
+montrer dupes, seulement parce que les acteurs rendaient justice à la
+délicatesse de leur goût, qui exigeait que chacun jouât le mieux
+possible le rôle dont il était chargé!</p>
+
+<p>Dans le courant de ce mois de janvier, <i>le Moniteur</i> inséra une note des
+journaux anglais qui parlaient de quelques différends entre la Bavière
+et l'Autriche, et des probabilités qu'on avait d'une guerre
+continentale. De pareilles paroles, sans réflexions, étaient ainsi
+jetées de temps en temps comme pour nous avertir de ce qui pouvait
+arriver, ainsi que dans une décoration d'opéra, ou plutôt comme ces
+nuées qui s'amoncellent au-dessous de la cime des montagnes, et qui
+s'ouvrent un moment pour laisser apercevoir ce qui se passe derrière. De
+même, les plus ou moins importantes discussions qui s'élevaient en
+Europe nous étaient montrées instantanément pour que nous ne fussions
+pas très surpris lorsqu'elles nous amenaient quelque rupture; mais
+ensuite les nuages se refermaient, et nous demeurions dans l'obscurité
+jusqu'à ce que l'orage éclatât.</p>
+
+<p>Je touche à une époque importante et pénible à retracer. Je vais bientôt
+parler de la conspiration de Georges et du crime qu'elle a fait
+commettre. Je ne rapporterai sur le général Moreau que ce que j'ai
+entendu dire, et je me garderai bien de rien affirmer. Il me semble
+qu'il est nécessaire de faire précéder ce récit d'un court exposé de
+l'état dans lequel on se trouvait alors.</p>
+
+<p>Un certain monde, qui tenait d'assez près aux affaires, commençait à
+parler du besoin que la France avait d'une hérédité dans le pouvoir qui
+la gouvernait. Quelques courtisans politiques, des révolutionnaires de
+bonne foi, des gens qui voyaient tout le repos de la France dans la
+dépendance d'une seule vie, s'entendaient sur l'instabilité du Consulat.
+Peu à peu toutes les idées s'étaient rapprochées de la royauté, et cette
+marche aurait eu des avantages, si l'on eût pu s'entendre pour obtenir
+une royauté modérée par les lois. Les révolutions ont ce grave
+inconvénient de partager l'opinion publique en des nuances infinies qui
+sont toutes modifiées par le froissement que chacun a éprouvé dans des
+circonstances particulières. C'est toujours là ce qui favorise les
+entreprises que tente le despotisme, qui arrive après elles. Pour
+contenir le pouvoir de Bonaparte, il eût fallu oser prononcer le mot de
+liberté; mais, comme, peu d'années auparavant, il n'avait été tracé d'un
+bout de la France à l'autre que pour servir d'égide à l'esclavage le
+plus sanglant, personne n'osait surmonter la funeste impression, mal
+raisonnée pourtant, qu'il donnait.</p>
+
+<p>Les royalistes s'inquiétaient cependant, et voyaient de jour en jour
+Bonaparte s'éloigner de la route où ils l'avaient longtemps attendu. Les
+jacobins, dont le premier consul redoutait davantage l'opposition,
+s'agitaient sourdement. Ils trouvaient que c'était à leurs antagonistes
+que le gouvernement semblait s'appliquer à donner des garanties. Le
+concordat, les avances que l'on tentait vers l'ancienne noblesse, la
+destruction de l'égalité révolutionnaire, tout cela était un
+envahissement sur eux; heureuse, cent fois heureuse, la France, si
+Bonaparte n'en eût fait que sur les factions! Mais, pour cela, il ne
+faut être animé que par l'amour de la justice; il faut surtout ne
+vouloir écouter que les conseils d'une raison généreuse.</p>
+
+<p>Quand un souverain, quelque titre qu'il ait, transige avec l'un ou
+l'autre des partis exagérés qu'enfantent les troubles civils, on peut
+toujours parier qu'il a des intentions hostiles contre les droits des
+citoyens qui se sont confiés à lui. Bonaparte, voulant affermir son plan
+despotique, se trouva donc forcé de transiger avec ces redoutables
+jacobins, et malheureusement il est des gens qui ne trouvent de garantie
+suffisante que dans le crime. On ne les rassure qu'en se chargeant de
+quelques-unes de leurs iniquités! Ce calcul est entré pour beaucoup dans
+l'arrêt de mort du duc d'Enghien, et je demeure convaincue que tout ce
+qui a été fait à cette époque n'a dépendu d'aucun sentiment violent,
+d'aucune vengeance aveugle, mais seulement a été le résultat d'une
+politique toute machiavélique qui voulait aplanir sa route à quelque
+prix que ce fût. Ce n'est pas non plus pour la satisfaction d'une vanité
+insatiable que Bonaparte aspirait à changer son titre consulaire en
+celui d'empereur. Il ne faut pas croire que toujours ses passions
+l'entraînassent aveuglément; il n'ignorait pas l'art de les soumettre à
+l'analyse de ses calculs, et, si par la suite il s'est abandonné
+davantage, c'est que le succès et la flatterie l'ont peu à peu enivré.
+Cette comédie de république et d'égalité qu'il lui fallait jouer, tant
+qu'il est demeuré premier consul, l'ennuyait, et ne trompait au fond que
+ceux qui voulaient bien être trompés. Elle rappelait ces simagrées des
+temps de l'ancienne Rome, où les empereurs se faisaient de temps en
+temps réélire par le Sénat. J'ai vu des gens qui, se parant comme d'un
+vêtement d'un certain amour de la liberté et n'en faisant pas moins une
+cour assidue à Bonaparte premier consul, ont prétendu qu'ils lui avaient
+ôté leur estime dès qu'il s'était donné le titre d'empereur. Je n'ai
+jamais trop compris leurs motifs. Comment l'autorité qu'il exerça,
+presque dès son entrée dans le gouvernement, ne les éclaira-t-elle pas?
+Ne pourrait-on pas dire, au contraire, qu'il y avait de la bonne foi à se
+donner le titre d'un pouvoir qu'on exerçait réellement?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, au moment dont je parle, il devenait nécessaire au
+premier consul de se raffermir par quelque mesure nouvelle. Les Anglais,
+menacés, excitaient des diversions aux projets formés contre eux; des
+relations se renouaient avec les chouans, et les royalistes ne devaient
+voir dans le gouvernement consulaire qu'une transition du Directoire à
+la royauté. Le caractère d'un seul homme y apportait une seule
+différence; il devint assez naturel de conclure qu'il fallait se défaire
+de cet homme.</p>
+
+<p>Je me souviens d'avoir entendu dire à Bonaparte, dans l'été de cette
+année 1804, que pour cette fois les événements l'avaient pressé, et que
+son plan eût été de ne fonder la royauté que deux ans plus tard. Il
+avait mis la police dans les mains du ministre de la justice; c'était
+une idée saine et morale, mais ce qui ne le fut point, et même ce qui
+fut contradictoire, ce fut de vouloir que la magistrature exerçât cette
+police comme au temps où elle était une institution révolutionnaire. Je
+l'ai déjà dit, les premières conceptions de Bonaparte étaient le plus
+souvent bonnes et grandes. Les créer et les établir, c'était exercer son
+pouvoir; mais s'y soumettre après, devenait une abdication. Il n'a pas
+pu supporter la domination, même d'aucune de ses institutions.</p>
+
+<p>Ainsi, gêné par les formes lentes et réglées de la justice, et aussi par
+l'esprit faible et médiocre de son grand juge, il se livra aux mille et
+une polices dont il s'environna, et reprit peu à peu confiance en
+Fouché, qui possède admirablement l'art de se rendre nécessaire. Fouché,
+doué d'un esprit fin, étendu et perçant, jacobin enrichi, par conséquent
+dégoûté de quelques-uns des principes de son parti, mais demeurant
+toujours lié avec ce parti pour avoir un appui en cas de troubles, ne
+recula nullement devant l'idée de revêtir Bonaparte de la royauté. Sa
+souplesse naturelle lui fera toujours accepter les formes de
+gouvernement où il verra pour lui l'occasion de jouer un rôle. Ses
+habitudes sont plus révolutionnaires que ses principes; aussi le seul
+état de choses, je crois, qu'il ne puisse souffrir est celui qui le
+mettrait dans une nullité absolue. Il faut se bien convaincre de cette
+disposition, et toujours un peu trembler, quand on veut se servir de
+lui; il faut se dire qu'il a besoin d'un temps de troubles pour avoir
+toute la valeur de ses moyens, parce qu'en effet, comme il est sans
+passions et sans haines, alors il devient supérieur à la plupart des
+hommes qui l'environnent, tous plus ou moins aveuglés par la crainte et
+le ressentiment.</p>
+
+<p>Fouché a nié qu'il eût conseillé le meurtre du duc d'Enghien. À moins
+d'une certitude complète, je ne vois jamais de raison pour faire peser
+l'accusation d'un crime sur qui s'en défend positivement. D'ailleurs
+Fouché, qui avait la vue longue, prévoyait facilement que ce crime ne
+donnerait au parti que Bonaparte voulait gagner qu'une garantie très
+passagère; il le connaissait trop bien pour craindre qu'il songeât à
+replacer le roi sur un trône qu'il pouvait occuper lui-même, et l'on
+comprend bien qu'avec les données qu'il avait, il ait dit que ce meurtre
+n'était qu'une faute.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand avait moins besoin que Fouché de compliquer ses plans
+pour conseiller à Bonaparte de se revêtir de la royauté. Elle devait le
+mettre à l'aise sur tout. Ses ennemis, et Bonaparte lui-même, l'ont
+accusé d'avoir opiné pour le meurtre du malheureux prince; mais
+Bonaparte et ses ennemis sont récusables sur ce point. Le caractère
+connu de M. de Talleyrand n'admet guère une telle violence. Il m'a conté
+plus d'une fois que Bonaparte lui avait fait part, ainsi qu'aux deux
+consuls, de l'arrestation du duc d'Enghien, et de sa détermination
+invariable; il ajoutait que tous trois ils avaient vu que les paroles
+seraient inutiles, et qu'ils avaient gardé le silence. C'est déjà une
+faiblesse plus que suffisante, mais fort ordinaire à M. de Talleyrand,
+qui voyait un parti pris, et qui dédaigne les discours inutiles, parce
+qu'ils ne satisfont que la conscience.</p>
+
+<p>L'opposition, une courageuse résistance, peuvent avoir de la prise sur
+une nature quelle qu'elle soit. Un souverain cruel, sanguinaire par
+caractère, peut quelquefois sacrifier son penchant à la force du
+raisonnement qu'on lui oppose; mais Bonaparte n'était cruel ni par goût,
+ni par système: il voulait ce qui lui paraissait le plus prompt et le
+plus sûr; il a dit lui-même dans ce temps qu'il lui fallait en finir
+avec les jacobins et les royalistes. L'imprudence de ces derniers lui a
+fourni cette funeste chance, il l'a saisie au vol, et ce que je
+raconterai plus bas prouvera encore que c'est avec tout le calme du
+calcul, ou plutôt du sophisme, qu'il s'est couvert d'un sang illustre et
+innocent.</p>
+
+<p>Peu de jours après le premier retour du roi, le duc de Rovigo se
+présenta chez moi un matin<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>. Il cherchait alors à se justifier des
+accusations qui pesaient sur sa tête. Il me parla de la mort du duc
+d'Enghien. «L'empereur et moi, me dit-il, nous avons été trompés dans
+cette occasion. L'un des agents subalternes de la conspiration de
+Georges avait été gagné par ma police; il nous vint déclarer que, dans
+une nuit où les conjurés étaient rassemblés, on leur avait annoncé
+l'arrivée secrète d'un chef important qu'on ne pouvait encore nommer; et
+qu'en effet, quelques nuits après, il était survenu parmi eux un
+personnage auquel les autres donnaient de grandes marques de respect.
+Cet espion le désignait de manière à faire croire que cet individu
+inconnu devait être un prince de la maison de Bourbon. Dans le même
+temps, le duc d'Enghien s'était établi à Ettenheim, pour y attendre sans
+doute le succès de la conspiration. Les agents écrivirent qu'il lui
+arrivait quelquefois de disparaître pour plusieurs jours; nous conclûmes
+que c'était pour venir à Paris, et son arrestation fut résolue. Depuis,
+lorsqu'on a confronté l'espion avec les coupables arrêtés, il a reconnu
+Pichegru pour le personnage important désigné, et, lorsque j'en rendis
+compte à Bonaparte, il s'écria en frappant du pied: «Ah! le malheureux!
+qu'est-ce qu'il m'a fait faire?»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">(retour) </a> Le duc de Rovigo savait à quel point mon mari
+ et moi, nous étions liés avec M. de Talleyrand, et il
+ désirait que dans ce moment, s'il était possible, je le
+ servisse auprès de lui.</blockquote>
+
+<p>Revenons aux faits. Pichegru était arrivé en France le 15 janvier 1804,
+et, dès le 25 janvier, il se cachait dans Paris. On savait que, en l'an
+<span class="sc">v</span> de la République, le général Moreau l'avait dénoncé au gouvernement
+comme entretenant des relations avec la maison de Bourbon. Moreau
+passait pour avoir des opinions républicaines; peut-être les avait-il
+enfin échangées contre les idées d'une monarchie constitutionnelle. Je
+ne sais si maintenant sa famille le défendrait aussi vivement qu'alors
+de l'accusation d'avoir donné les mains aux projets des royalistes; je
+ne sais aussi s'il faudrait prêter toute confiance à des aveux, faits
+sous le règne de Louis XVIII. Mais, enfin, la conduite de Moreau en 1813
+et les honneurs accordés à sa mémoire par nos princes pourraient faire
+croire que, depuis longtemps, ils avaient quelque raison de compter sur
+lui. À l'époque dont je parle, Moreau était vivement irrité contre
+Bonaparte. On n'a guère douté qu'il n'ait vu secrètement Pichegru; il a
+au moins gardé le silence sur la conspiration; quelques-uns des
+royalistes saisis à cette époque l'accusaient seulement d'avoir montré
+cette hésitation de la prudence qui veut attendre le succès pour se
+déclarer. Moreau, dit-on, était un homme faible et médiocre, hors du
+champ de bataille; je crois que sa réputation a été trop lourde pour
+lui. «Il y a des gens, disait Bonaparte, qui ne savent point porter leur
+gloire; le rôle de Monk allait parfaitement à Moreau; à sa place, j'y
+aurais tendu comme lui, mais plus habilement.»</p>
+
+<p>Au reste, ce n'est point pour justifier Bonaparte que je présente mes
+doutes. Quel que fût le caractère de Moreau, sa gloire existait
+réellement, il fallait la respecter, il fallait excuser un ancien
+compagnon d'armes mécontent et aigri, et le raccommodement n'eût-il même
+été que la suite de ce calcul politique que Bonaparte voulait voir dans
+l'Auguste de Corneille, il eût encore été ce qu'il y avait de mieux à
+faire. Mais Bonaparte eut, je n'en doute pas, la conviction de ce qu'il
+appelait la <i>trahison morale</i> de Moreau. Il crut que cela suffisait aux
+lois et à la justice, parce qu'il se refusait à voir la vraie face des
+choses qui le gênaient. On l'assura légèrement que les preuves ne
+manquaient pas pour légitimer la condamnation. Il se trouva engagé; plus
+tard, il ne voulut voir que de l'esprit de parti dans l'équité des
+tribunaux, et, d'ailleurs, il sentit que ce qui pouvait lui arriver de
+plus fâcheux, c'était que cet intéressant accusé fût déclaré innocent.
+Et lui, une fois sur le point d'être compromis, ne pouvait plus être
+arrêté par rien; de là mille circonstances déplorables de ce fameux
+procès.</p>
+
+<p>Depuis quelques jours, on commençait à entendre parler de cette
+conspiration. Le 17 février 1804, au matin, j'allai aux Tuileries. Le
+consul était dans la chambre de sa femme; on m'annonça; il me fit
+entrer. Madame Bonaparte me parut troublée, elle avait les yeux fort
+rouges. Bonaparte était assis près de la cheminée et tenait le petit
+Napoléon<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a> sur ses genoux. Il avait de la gravité dans ses regards,
+mais nul signe de violence. Il jouait machinalement avec l'enfant.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">(retour) </a> C'était le fils aîné de madame Louis Bonaparte,
+ plus tard la reine Hortense. Il était né le 10 octobre 1802,
+ et il est mort du croup le 5 mai 1807. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>«Savez-vous ce que je viens de faire?» me dit-il. Et sur ma réponse
+négative: «Je viens de donner l'ordre d'arrêter Moreau.» Je fis sans
+doute quelque mouvement: «Ah! vous voilà étonnée, reprit-il; cela va
+faire un beau bruit, n'est-ce pas? On ne manquera pas de dire que je
+suis jaloux de Moreau, que c'est une vengeance, et mille pauvretés de ce
+genre. Moi, jaloux de Moreau! Eh, bon Dieu! il me doit la plus grande
+partie de sa gloire; c'est moi qui lui laissai une belle armée et qui ne
+gardai en Italie que des recrues; je ne demandais qu'à vivre en bonne
+intelligence avec lui. Certes je ne le craignais point; d'abord je ne
+crains personne, et Moreau moins qu'un autre. Je l'ai vingt fois empêché
+de se compromettre; je l'avais averti qu'on nous brouillerait; il le
+sentait comme moi. Mais il est faible et orgueilleux; les femmes le
+dirigent, les partis l'ont pressé...»</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Bonaparte s'était levé, et se rapprochant de sa femme,
+il lui prit le menton, et, lui faisant lever la tête: «Tout le monde,
+dit-il encore, n'a pas une bonne femme comme moi! Tu pleures, Joséphine,
+eh! pourquoi? As-tu peur?--Non, mais je n'aime pas ce que l'on va
+dire.--Que veux-tu y faire?...» Puis se retournant vers moi: «Je n'ai
+nulle haine, nul désir de vengeance, j'ai fort réfléchi avant d'arrêter
+Moreau; je pouvais fermer les yeux, lui donner le temps de fuir; mais on
+aurait dit que je n'avais pas osé le mettre en jugement. J'ai de quoi le
+convaincre; il est coupable, je suis le gouvernement; tout ceci doit se
+passer simplement.»</p>
+
+<p>Je ne sais si la puissance de mes souvenirs agit aujourd'hui sur moi,
+mais j'avoue que, même aujourd'hui, j'ai peine à croire que, lorsque
+Bonaparte parlait ainsi, il ne fût pas de bonne foi. Je l'ai vu faire
+des progrès dans l'art de la dissimulation, et, à cette époque, il avait
+encore en parlant certains accents vrais, que, depuis, je n'ai plus
+retrouvés dans sa voix. Peut-être aussi est-ce tout simplement qu'alors
+je croyais encore en lui.</p>
+
+<p>Il nous quitta sur ces paroles, et madame Bonaparte me conta qu'il avait
+passé presque toute la nuit debout, agitant cette question: s'il ferait
+arrêter Moreau; pesant le pour et le contre de cette mesure, sans trace
+d'humeur personnelle; que, vers le point du jour, il avait fait venir le
+général Berthier, et que, après un assez long entretien, il s'était
+déterminé à envoyer à Grosbois où Moreau s'était retiré.</p>
+
+<p>Cet événement fit beaucoup de bruit; on en parla diversement. Au
+Tribunat, le frère du général Moreau, qui était tribun, parla avec
+véhémence et produisit quelque effet. Les trois corps de l'État firent
+une députation pour aller complimenter le consul sur le danger qu'il
+avait couru. Dans Paris, une partie de la bourgeoisie, les avocats, les
+gens de lettres, tout ce qui pouvait représenter la portion libérale de
+la population, s'échauffa pour Moreau. Il fut assez facile de
+reconnaître une certaine opposition dans l'intérêt qui se déclara pour
+lui; on se promit de se porter en foule au tribunal où il comparaîtrait;
+on alla même jusqu'à laisser échapper des menaces, si le jugement le
+condamnait. Les polices de Bonaparte l'informèrent qu'il avait été
+question de forcer sa prison. Il commença à s'aigrir, et je ne lui
+retrouvai plus le même calme sur cette affaire. Son beau-frère Murat,
+alors gouverneur de Paris, haïssait Moreau; il eut soin d'animer
+Bonaparte journellement par des rapports envenimés; il s'entendait avec
+le préfet de police, Dubois, pour le poursuivre de dénonciations
+alarmantes, et malheureusement les événements s'y prêtaient. Chaque
+jour, on trouvait de nouvelles ramifications à la conspiration, et la
+société de Paris s'entêtait à ne pas la croire véritable. C'était une
+petite guerre d'opinion entre Bonaparte et les Parisiens.</p>
+
+<p>Le 29 février, on découvrit la retraite de Pichegru, et il fut arrêté,
+après s'être défendu vaillamment contre les gendarmes. Cet événement
+ralentit les défiances, mais l'intérêt général se portait toujours sur
+Moreau. Sa femme donnait à sa douleur une attitude un peu théâtrale, qui
+avait de l'effet. Cependant Bonaparte, ignorant les formes de la
+justice, les trouvait bien plus lentes qu'il ne l'avait d'abord pensé.
+Dans le premier moment, le grand juge s'était engagé trop légèrement à
+rendre la procédure courte et claire, et cependant on n'arrivait guère à
+avérer que ce fait: que Moreau avait entretenu secrètement Pichegru,
+qu'il avait reçu ses confidences, mais qu'il ne s'était engagé
+positivement sur rien. Ce n'était point assez pour entraîner une
+condamnation qui commençait à devenir nécessaire; enfin, malgré ce grand
+nom qui se trouve mêlé à toute cette affaire, Georges Cadoudal a
+toujours conservé dans l'opinion et aux débats l'attitude du véritable
+chef de la conjuration.</p>
+
+<p>On ne peut se représenter l'agitation qui régnait dans le palais du
+consul; on consultait tout le monde; on s'informait des moindres
+discours. Un jour, Savary prit à part M. de Rémusat, en lui disant:
+«Vous avez été magistrat, vous savez les lois; pensez-vous que les
+notions que nous avons suffisent pour éclairer les juges?--On n'a jamais
+condamné un homme, répondait mon mari, par cette seule raison qu'il n'a
+pas dénoncé des projets dont il a été instruit. Sans doute, c'est un
+tort politique à l'égard du gouvernement; mais ce n'est point un crime
+qui doive entraîner la mort; et, si c'est là votre seul argument, vous
+n'aurez donné à Moreau qu'une évidence fâcheuse pour vous.--En ce cas,
+reprenait Savary, le grand juge nous a fait faire une grande sottise, il
+eût mieux valu se servir d'une commission militaire.»</p>
+
+<p>Du jour où Pichegru fut arrêté, les barrières de Paris demeurèrent
+fermées pour la recherche de Georges. On s'affligeait beaucoup de
+l'adresse avec laquelle il se dérobait à toute poursuite. Fouché se
+moquait incessamment de la maladresse de la police, et fondait à cette
+occasion les bases de son nouveau crédit; ses railleries animaient
+Bonaparte, déjà mécontent, et, quand il avait réellement couru un grand
+danger et qu'il voyait les Parisiens en défiance sur la vérité de
+certains faits avérés pour lui, il se sentait entraîné vers le besoin
+de la vengeance. «Voyez, disait-il, si les Français peuvent être
+gouvernés par des institutions légales et modérées! J'ai supprimé un
+ministère révolutionnaire, mais utile, les conspirations se sont
+aussitôt formées. J'ai suspendu mes impressions personnelles, j'ai
+abandonné à une autorité indépendante de moi la punition d'un homme qui
+voulait ma perte, et, loin de m'en savoir gré, on se joue de ma
+modération, on corrompt les motifs de ma conduite; ah! je lui apprendrai
+à se méprendre à mes intentions! Je me ressaisirai de tous mes pouvoirs
+et je lui prouverai que, moi seul, je suis fait pour gouverner, décider
+et punir.»</p>
+
+<p>La colère de Bonaparte croissait d'autant plus que, de moment en moment,
+il se sentait comme __aux. Il avait cru dominer l'opinion, et l'opinion
+lui échappait; il s'était dans le début, j'en suis certaine, dominé
+lui-même, et on ne lui en savait nul gré; il s'en indignait, et
+peut-être jurait intérieurement qu'on ne l'y rattraperait plus. Ce qui
+semblera peut-être singulier à ceux qui n'ont pas appris à quel point
+l'habit d'uniforme éteint chez ceux qui le portent l'exercice de la
+pensée, c'est que l'armée, dans cette occasion, ne donna pas la plus
+légère inquiétude. Les militaires font tout par consigne et
+s'abstiennent des impressions qui ne leur sont point commandées. Un bien
+petit nombre d'officiers se rappela alors avoir servi et vaincu sous
+Moreau, et la bourgeoisie fut bien plus agitée que toute autre classe de
+la nation.</p>
+
+<p>MM. de Polignac, de Rivière et quelques autres furent successivement
+arrêtés. Alors on commença à croire un peu plus à la réalité de la
+conspiration et à comprendre qu'elle était royaliste. Cependant le parti
+républicain revendiquait toujours Moreau. La noblesse fut effrayée et se
+tint dans une grande réserve; elle blâmait l'imprudence de MM. de
+Polignac, qui sont convenus depuis qu'ils n'avaient pas trouvé pour les
+seconder le zèle dont on les avait flattés. La faute, trop ordinaire au
+parti royaliste, c'est de croire à l'existence de ce qu'il souhaite, et
+d'agir toujours d'après ses illusions. Cela est ordinaire aux hommes qui
+se conduisent par leurs passions ou par leur vanité.</p>
+
+<p>Quant à moi, je souffrais beaucoup. Aux Tuileries, je voyais le premier
+consul sombre et silencieux, sa femme souvent éplorée, sa famille
+irritée, sa soeur qui l'excitait par des paroles violentes; dans le
+monde mille opinions diverses, de la défiance, des soupçons, une
+maligne joie chez les uns, un grand regret chez les autres du mauvais
+succès de l'entreprise, des jugements passionnés; j'étais remuée,
+froissée par ce que j'entendais et par ce que je sentais; je me
+renfermais avec ma mère et mon mari; nous nous interrogions tous trois
+sur ce que nous entendions, et sur ce qui se passait au dedans de nous.
+M. de Rémusat, dans la douce rectitude de son esprit, s'affligeait des
+fautes qu'on commettait, et, comme il jugeait sans passion, il
+commençait à pressentir l'avenir, et m'ouvrait sa triste et sage
+prévoyance sur le développement d'un caractère qu'il étudiait en
+silence. Ses inquiétudes me faisaient mal; combien je me sentais déjà
+malheureuse des soupçons qui s'élevaient au dedans de moi! Hélas! le
+moment n'était pas loin où mon esprit allait recevoir une bien plus
+funeste clarté.</p>
+<a name="c5" id="c5"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<h4>(1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Arrestation de Georges Cadoudal.--Mission de M. de Caulaincourt à
+Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes angoisses et mes
+instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée de la Malmaison.--Mort du
+duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier consul.</b></p>
+
+<p>Après les différentes arrestations dont j'ai parlé, on livra au
+<i>Moniteur</i> des articles du <i>Morning Chronicle</i>, qui rapportaient que la
+mort de Bonaparte et la restauration de Louis XVIII étaient prochaines.
+On ajoutait que des gens arrivés tout à l'heure de Londres affirmaient
+qu'on y spéculait à la Bourse sur cet événement, et qu'on y nommait
+Georges, Pichegru et Moreau. On imprima aussi dans le même <i>Moniteur</i> la
+lettre d'un Anglais à Bonaparte, qu'il appelait <i>Monsieur Consul</i>. Cette
+lettre lui adressait, pour son utilité particulière, un pamphlet répandu
+du temps de Cromwell qui tendait à prouver qu'on ne <i>pouvait pas
+assassiner</i> des personnages tels que Cromwell et lui, parce qu'il n'y
+avait aucun crime à tuer un animal dangereux, ou un tyran: «Tuer n'est
+donc pas assassiner, disait le pamphlet, la différence est grande.»</p>
+
+<p>Cependant, en France, des adresses de toutes les villes et de toutes les
+armées, des mandements des évêques, arrivaient à Paris pour complimenter
+le premier consul, et féliciter la France du danger auquel elle avait
+échappé. On insérait soigneusement ces pièces dans <i>le Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Enfin, Georges Cadoudal fut arrêté le 29 mars sur la place de l'Odéon.
+Il était en cabriolet, et, s'apercevant qu'on le poursuivait, il
+pressait vivement son cheval. Un officier de paix se présenta
+courageusement en tête du cheval, et fut tué raide par un coup de
+pistolet que Georges lui tira. Mais, le peuple s'étant attroupé, le
+cabriolet fut arrêté et Georges saisi. On trouva sur lui de soixante à
+quatre-vingt mille francs en billets qui furent donnés à la veuve de
+l'homme qu'il avait tué. On mit dans les journaux qu'il avait avoué
+sur-le-champ qu'il n'était venu en France que pour assassiner Bonaparte.
+Cependant je crois me rappeler que l'on dit dans ce temps que Georges,
+qui montra dans toute la procédure une extrême fermeté et un grand
+dévouement à la maison de Bourbon, nia toujours le plan de l'assassinat,
+mais convint que son projet était d'attaquer la voiture du consul, et de
+l'enlever sans lui faire aucun mal.</p>
+
+<p>À cette même époque, le roi d'Angleterre tomba sérieusement malade;
+notre gouvernement comptait sur cette mort pour la retraite de M. Pitt
+du ministère.</p>
+
+<p>Le 21 mars, voici quel article parut dans <i>le Moniteur</i>: «Le prince de
+Condé a fait une circulaire pour appeler les émigrés et les rassembler
+sur le Rhin. Un prince de la maison de Bourbon, à cet effet, se tient
+sur la frontière.»</p>
+
+<p>Puis on imprima la correspondance secrète qu'on avait saisie d'un nommé
+Drake, ministre accrédité d'Angleterre en Bavière, qui prouvait que le
+gouvernement anglais ne négligeait aucun moyen d'exciter du trouble en
+France. M. de Talleyrand eut ordre d'envoyer des copies de cette
+correspondance à tous les membres du corps diplomatique, qui
+témoignèrent leur indignation par des lettres qui furent toutes insérées
+dans <i>le Moniteur</i>.</p>
+
+<p>Nous touchions à la semaine sainte. Le dimanche de la Passion, 18 mars,
+ma semaine auprès de madame Bonaparte commençait. Je me rendis dès le
+matin aux Tuileries pour assister à la messe, ce qui se faisait dès ce
+temps-là avec pompe. Après la messe, madame Bonaparte trouvait toujours
+une cour nombreuse dans les salons, et y demeurait quelque temps,
+parlant aux uns et aux autres.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte, redescendue chez elle, m'annonça que nous allions
+passer cette semaine à la Malmaison. «J'en suis charmée, ajouta-t-elle,
+Paris me fait peur en ce moment.» Quelques heures après, nous partîmes.
+Bonaparte était dans sa voiture particulière, madame Bonaparte dans la
+sienne, seule avec moi. Pendant une partie de la route, je remarquai
+qu'elle était silencieuse et fort triste; je lui en témoignai de
+l'inquiétude; elle parut hésiter à me répondre; mais ensuite elle me
+dit: «Je vais vous confier un grand secret. Ce matin, Bonaparte m'a
+appris qu'il avait envoyé sur nos frontières M. de Caulaincourt pour s'y
+saisir du duc d'Enghien. On va le ramener ici.--Ah! mon Dieu, madame,
+m'écriai-je, et qu'en veut-on faire?--Mais il me paraît qu'il le fera
+juger.»</p>
+
+<p>Ces paroles me causèrent le plus grand mouvement d'effroi que j'aie, je
+crois, éprouvé de ma vie. Il fut tel que madame Bonaparte crut que
+j'allais m'évanouir, et qu'elle baissa toutes les glaces. «J'ai fait ce
+que j'ai pu, continua-t-elle, pour obtenir de lui la promesse que ce
+prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit
+pris.--Quoi donc! vous pensez qu'il le fera mourir?--Je le crains.» À
+ces mots, les larmes me gagnèrent, et, dans l'émotion que j'éprouvai, je
+me hâtai de mettre sous ses yeux toutes les funestes suites d'un pareil
+événement: cette souillure du sang royal qui ne satisferait que le parti
+des jacobins, l'intérêt particulier que ce prince inspirait sur tous les
+autres, le beau nom de Condé, l'effroi général, la chaleur des haines
+qui se ranimerait, etc. J'abordai toutes les questions dont madame
+Bonaparte n'envisageait qu'une partie. L'idée d'un meurtre était ce qui
+l'avait le plus frappée. Je parvins à l'épouvanter réellement, et elle
+me promit de tout tenter pour faire changer cette funeste résolution.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes toutes deux atterrées à la Malmaison. Je me réfugiai dans
+ma chambre, où je pleurai amèrement; toute mon âme était ébranlée.
+J'aimais et j'admirais Bonaparte, je le croyais appelé par une puissance
+invincible aux plus hautes destinées, je laissais ma jeune imagination
+s'exalter sur lui; tout à coup le voile qui couvrait mes yeux venait à
+se déchirer, et par ce que j'éprouvais en ce moment, je ne comprenais
+que trop l'impression que cet événement allait produire.</p>
+
+<p>Il n'y avait à la Malmaison personne à qui je pusse m'ouvrir
+entièrement. Mon mari n'était point de service, et je l'avais laissé à
+Paris. Il fallut me contraindre, et reparaître avec un visage
+tranquille, car madame Bonaparte m'avait positivement défendu de rien
+laisser échapper qui indiquât qu'elle m'en eût parlé.</p>
+
+<p>Quand je descendis au salon vers six heures, j'y trouvai le premier
+consul jouant aux échecs. Il me parut serein et calme; son visage
+paisible me fit mal à regarder; depuis deux heures, en pensant à lui,
+mon esprit avait été tellement bouleversé, que je ne pouvais plus
+reprendre les impressions ordinaires que me faisait sa présence; il me
+semblait que je devais le trouver changé. Quelques militaires dînèrent
+avec lui; tout le temps se passa d'une manière insignifiante; après le
+dîner, il se retira dans son cabinet pour travailler avec toutes ses
+polices; le soir, quand je quittai madame Bonaparte, elle me promit
+encore de renouveler ses sollicitations.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, je la joignis le plus tôt qu'il me fut possible;
+elle était entièrement découragée. Bonaparte l'avait repoussée sur tous
+les points: «Les femmes devaient demeurer étrangères à ces sortes
+d'affaires; sa politique demandait ce coup d'État; il acquérait par là
+le droit de se rendre clément dans la suite; il lui fallait choisir ou
+de cette action décisive, ou d'une longue suite de conspirations qu'il
+faudrait punir journellement. L'impunité encouragerait les partis, il
+serait donc obligé de persécuter, d'exiler, de condamner sans cesse, de
+revenir sur ce qu'il avait fait pour les émigrés, de se mettre dans les
+mains des jacobins. Les royalistes l'avaient déjà plus d'une fois
+compromis à l'égard des révolutionnaires. Cette action-ci le dégageait
+vis-à-vis de tout le monde. D'ailleurs le duc d'Enghien, après tout,
+entrait dans la conspiration de Georges; il venait apporter le trouble
+en France, il servait la vengeance des Anglais; puis sa réputation
+militaire pouvait peut-être à l'avenir agiter l'armée; lui mort, nos
+soldats auraient tout à fait rompu avec les Bourbons. En politique, une
+mort qui devait donner du repos n'était point un crime; les ordres
+étaient donnés, il n'y avait plus à reculer.»</p>
+
+<p>Dans cet entretien, madame Bonaparte apprit à son mari qu'il allait
+aggraver l'odieux de cette action par la circonstance d'avoir choisi M.
+de Caulaincourt, dont les parents avaient été autrefois attachés à la
+maison de Condé.--«Je ne le savais point, répondit Bonaparte; et puis
+qu'importe? Si Caulaincourt est compromis, il n'y a pas grand mal, il ne
+m'en servira que mieux. Le parti opposé lui pardonnera désormais d'être
+gentilhomme.» Il ajouta, au reste, que M. de Caulaincourt n'était
+instruit que d'une partie de son plan, et qu'il pensait que le duc
+d'Enghien allait demeurer ici en prison.</p>
+
+<p>Le courage me manqua à toutes ces paroles; j'avais de l'amitié pour M.
+de Caulaincourt, je souffrais horriblement de tout ce que j'apprenais.
+Il me semblait qu'il aurait dû refuser la mission dont on l'avait
+chargé.</p>
+
+<p>La journée entière se passa tristement; je me rappelle que madame
+Bonaparte, qui aimait beaucoup les arbres et les fleurs, s'occupa dans
+la matinée de faire transporter un cyprès dans une partie de son jardin
+nouvellement dessinée. Elle-même jeta quelques pelletées de terre sur
+l'arbre afin de pouvoir dire qu'elle l'avait planté de ses mains. «Mon
+Dieu, madame, lui dis-je en la regardant faire, c'est bien l'arbre qui
+convient à une pareille journée.» Depuis ce temps, je n'ai jamais passé
+devant ce cyprès sans éprouver un serrement de coeur.</p>
+
+<p>Ma profonde émotion troublait madame Bonaparte. Légère et mobile,
+d'ailleurs très confiante dans la supériorité des vues de Bonaparte,
+elle craignait à l'excès les impressions pénibles et prolongées; elle en
+éprouvait de vives, mais infiniment passagères. Convaincue que la mort
+du duc d'Enghien était résolue, elle eût voulu se détourner d'un regret
+inutile. Je ne le lui permis pas. J'employai la plus grande portion du
+jour à la harceler sans cesse; elle m'écoutait avec une douceur extrême,
+mais avec découragement, elle connaissait mieux Bonaparte que moi. Je
+pleurais en lui parlant, je la conjurais de ne point se rebuter, et,
+comme je n'étais pas sans crédit sur elle, je parvins à la déterminer à
+une dernière tentative.</p>
+
+<p>«Nommez-moi s'il le faut au premier consul, lui disais-je; je suis bien
+peu de chose, mais enfin il jugera par l'impression que je reçois de
+celle qu'il va produire, car enfin je lui suis plus attachée que
+beaucoup d'autres; je ne demande pas mieux que de lui trouver des
+excuses, et je n'en vois pas une à ce qu'il va faire.»</p>
+
+<p>Nous vîmes peu Bonaparte dans cette seconde journée; le grand juge, le
+préfet de police, Murat vinrent, et eurent de longues audiences; je
+trouvais à tout le monde des figures sinistres. Je demeurai debout une
+partie de la nuit. Quand je m'endormais, mes rêves étaient affreux. Je
+croyais entendre des mouvements continuels dans le château, et qu'on
+tentait sur nous de nouvelles entreprises. Je me sentais pressée tout à
+coup du désir d'aller me jeter aux genoux de Bonaparte, pour lui
+demander qu'il eût pitié de sa gloire; car alors je trouvais qu'il en
+avait une bien pure, et de bonne foi je pleurais sur elle. Cette nuit ne
+s'effacera jamais de mon souvenir.</p>
+
+<p>Le mardi matin, madame Bonaparte me dit: «Tout est inutile; le duc
+d'Enghien arrive ce soir. Il sera conduit à Vincennes, et jugé cette
+nuit. Murat se charge de tout. Il est odieux dans cette affaire. C'est
+lui qui pousse Bonaparte; il répète qu'on prendrait sa clémence pour de
+la faiblesse, et que les jacobins seraient furieux. Il y a un parti qui
+trouve mauvais qu'on n'ait pas eu égard à l'ancienne gloire de Moreau,
+et qui demanderait pourquoi on ménagerait davantage un Bourbon; enfin
+Bonaparte m'a défendu de lui en parler davantage. Il m'a parlé de vous,
+ajouta-t-elle ensuite; je lui ai avoué que je vous avais tout dit; il
+avait été frappé de votre tristesse. Tâchez de vous contraindre.»</p>
+
+<p>Ma tête était montée alors: «Ah! qu'il pense de moi ce qu'il voudra! il
+m'importe peu, madame, je vous assure, et, s'il me demande pourquoi je
+pleure, je lui répondrai que je pleure sur lui.» Et, en parlant ainsi,
+je pleurais en effet.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte s'épouvantait de l'état où elle me voyait; les émotions
+fortes de l'âme lui étaient à peu près étrangères, et quand elle
+cherchait à me calmer en me rassurant, je ne pouvais répondre que par
+ces mots: «Ah! madame, vous ne me comprenez pas!» Elle m'assurait
+qu'après cet événement Bonaparte marcherait comme auparavant. Hélas! ce
+n'était pas l'avenir qui m'inquiétait; je ne doutais pas de sa force sur
+lui et sur les autres, mais je sentais une sorte de déchirement
+intérieur qui m'était tout personnel.</p>
+
+<p>Enfin, à l'heure du dîner, il fallut descendre et composer son visage.
+Le mien était bouleversé. Bonaparte jouait encore aux échecs, il avait
+pris fantaisie à ce jeu. Dès qu'il me vit, il m'appela près de lui, me
+disant de le conseiller; je n'étais pas en état de prononcer quatre
+mots. Il me parla avec un ton de douceur et d'intérêt qui acheva de me
+troubler. Lorsque le dîner fut servi, il me fit mettre près de lui, et
+me questionna sur une foule de choses toutes personnelles à ma famille.
+Il semblait qu'il prit à tâche de m'étourdir, et de m'empêcher de
+penser. On avait envoyé le petit Napoléon de Paris, on le plaça au
+milieu de la table, et son oncle parut s'amuser beaucoup de voir cet
+enfant toucher à tous les plats, et renverser tout autour de lui.</p>
+
+<p>Après le dîner, il s'assit à terre, joua avec l'enfant, et affecta une
+gaieté qui me parut forcée. Madame Bonaparte, qui craignait qu'il ne fût
+demeuré irrité de ce qu'elle lui avait dit sur moi, me regardait en
+souriant doucement, et semblait me dire: «Vous voyez qu'il n'est pas si
+méchant, et que nous pouvons nous rassurer.» Pour moi, je ne savais
+plus où j'en étais; je croyais dans certains moments faire un mauvais
+rêve; j'avais sans doute l'air effaré, car tout à coup Bonaparte, me
+regardant fixement, me dit: «Pourquoi n'avez-vous pas de rouge? Vous
+êtes trop pâle.» Je lui répondis que j'avais oublié d'en mettre.
+«Comment? reprit-il, une femme qui oublie son rouge!» et en éclatant de
+rire: «Cela ne t'arriverait jamais, à toi, Joséphine!» Puis il ajouta:
+«Les femmes ont deux choses qui leur vont fort bien: le rouge et les
+larmes.» Toutes ces paroles achevèrent de me déconcerter.</p>
+
+<p>Le général Bonaparte n'avait ni goût ni mesure dans sa gaieté. Alors il
+prenait des manières qui se sentaient des habitudes de garnison. Il fut
+encore assez longtemps à jouer avec sa femme avec plus de liberté que de
+décence, puis il m'appela vers une table pour faire une partie d'échecs.
+Il ne jouait guère bien, ne voulant pas se soumettre à la marche des
+pièces. Je le laissais faire ce qui lui plaisait; tout le monde gardait
+le silence; alors il se mit à chanter entre ses dents. Puis tout à coup
+il lui vint des vers à la mémoire. Il prononça à demi-voix: <i>Soyons
+amis, Cinna</i>, puis les vers de Gusman dans <i>Alzire</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Et le mien quand ton bras vient de m'assassiner<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Je ne pus m'empêcher de lever la tête et de le regarder; il sourit et
+continua. En vérité, je crus dans ce moment qu'il était possible qu'il
+eût trompé sa femme et tout le monde, et qu'il préparât une grande scène
+de clémence. Cette idée, à laquelle je m'attachai fortement, me donna du
+calme; mon imagination était bien jeune alors, et d'ailleurs j'avais un
+tel besoin d'espérer! «Vous aimez les vers?» me dit Bonaparte; j'avais
+bien envie de répondre: «Surtout quand ils font application.» Je n'osai
+jamais<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">(retour) </a> 41: Voici ces vers:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Des dieux que nous servons connais la différence:</p>
+<p class="i14"> Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance;</p>
+<p class="i14"> Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner,</p>
+<p class="i14"> M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.</p>
+</div></div>
+
+(<i>Alzire</i>, acte V, scène <span class="sc">VII</span>.) (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">(retour) </a> Le lendemain du jour où j'écrivais ceci, on me
+ prêta précisément un livre qui a paru cette année et qui
+ s'appelle <i>Mémoires secrets sur la vie de Lucien Bonaparte</i>.
+ Cet ouvrage a pu être fait par quelque secrétaire de Lucien.
+ Il renferme quelques faits qui manquent de vérité. Il y a
+ quelques notes à la fin, ajoutées par une personne digne de
+ foi, dit-on. Je suis tombée sur celle-ci, qui m'a paru
+ curieuse: «Lucien apprit la mort du duc d'Enghien par le
+ général Hullin, parent de madame Jouberthon, et qui arriva
+ chez elle quelques heures après, avec la contenance d'un
+ homme désespéré. On avait assuré le conseil militaire que le
+ premier consul ne voulait que constater son pouvoir, et
+ devait faire grâce au prince; on avait même cité à quelques
+ membres ces vers d'<i>Alzire</i>: <i>Des dieux que nous servons
+ connais la différence</i>, etc.»</blockquote>
+
+<p>Nous continuâmes notre partie, et de plus en plus je me confiai à sa
+gaieté. Nous jouions encore, lorsque le bruit d'une voiture se fit
+entendre: On annonça le général Hullin; le premier consul repoussa la
+table fortement, se leva, et, entrant dans la galerie voisine du salon,
+il demeura le reste de la soirée avec Murat, Hullin et Savary. Il ne
+reparut plus, et cependant moi, je rentrai chez moi plus tranquille. Je
+ne pouvais me persuader que Bonaparte ne fût pas ému de la pensée
+d'avoir dans les mains une telle victime. Je souhaitais que le prince
+demandât à le voir; et c'est ce qu'il fit en effet, en répétant ces
+paroles: «Si le premier consul consentait à me voir, il me rendrait
+justice, et comprendrait que j'ai fait mon devoir.» Peut-être, me
+disais-je, il ira lui-même à Vincennes, il accordera un éclatant pardon.
+À quoi bon sans cela rappeler les vers de Gusman?</p>
+
+<p>La nuit, cette terrible nuit, se passa. Le matin, de bonne heure, je
+descendis au salon. J'y trouvai Savary seul, excessivement pâle, et, je
+lui dois cette justice, avec un visage décomposé. Ses lèvres tremblaient
+en me parlant, et cependant il ne m'adressait que des mots
+insignifiants. Je ne l'interrogeai point. Les questions ont toujours
+été paroles inutiles à des personnages de ce genre. Ils disent, sans
+qu'on leur demande, ce qu'ils veulent dire, et ne répondent jamais.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte entra dans le salon; elle me regarda tristement, et
+s'assit en disant à Savary: «Eh bien, c'est donc fait?--Oui, madame,
+reprit-il. Il est mort ce matin, et, je suis forcé d'en convenir, avec
+un beau courage.» Je demeurai atterrée.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte demanda des détails; ils ont été sus depuis. On avait
+conduit le prince dans un des fossés du château; quand on lui avait
+proposé un mouchoir, il le repoussa dignement, et s'adressant aux
+gendarmes: «Vous êtes Français, leur dit-il, vous me rendrez bien au
+moins le service de ne point me manquer.» Il remit un anneau, des
+cheveux et une lettre pour madame de Rohan; Savary montra le tout à
+madame Bonaparte. La lettre était ouverte, courte et affectueuse. Je ne
+sais si les dernières intentions de ce malheureux prince auront été
+exécutées.</p>
+
+<p>«Après sa mort, reprit Savary, on a permis aux gendarmes de prendre ses
+vêtements, sa montre, et l'argent qu'il avait sur lui; aucun n'a voulu y
+toucher. On dira ce qu'on voudra, on ne peut voir périr de pareils
+hommes comme on ferait de tant d'autres, et je sens que j'ai peine à
+retrouver mon sang-froid.»</p>
+
+<p>Peu à peu parurent Eugène de Beauharnais, trop jeune pour avoir un
+souvenir, et qui ne voyait guère dans le duc d'Enghien qu'un
+conspirateur contre les jours de son maître, des généraux, dont je
+n'écrirai point les noms, qui exaltaient cette action, si bien que
+madame Bonaparte, toujours un peu effrayée dès qu'on parlait haut et
+fort, crut devoir s'excuser de sa tristesse, en répétant cette phrase si
+complètement déplacée: «Je suis une femme, moi, et j'avoue que cela me
+donne envie de pleurer.»</p>
+
+<p>Dans la matinée, il vint une foule de monde, les consuls, les ministres,
+Louis Bonaparte et sa femme; le premier renfermé dans un silence qui
+paraissait désapprobateur, madame Louis effarouchée, n'osant point
+sentir et comme demandant ce qu'elle devait penser. Les femmes encore
+plus que le reste étaient absolument soumises à la puissance magique de
+ce mot sacramentel de Bonaparte: <i>Ma politique</i>. C'est avec ce mot qu'il
+écrasait la pensée, les sentiments, même les impressions, et quand il le
+prononçait, presque personne au palais, surtout pas une femme, n'eût
+osé l'interroger sur ce qu'il voulait dire.</p>
+
+<p>Mon mari vint aussi le matin; sa présence soulagea la terrible
+oppression qui m'étouffait. Il était abattu et affligé comme moi.
+Combien je lui sus gré de ne pas penser à me donner le moindre avis sur
+l'attitude composée qu'il fallait prendre dans cette occasion! Nous nous
+entendîmes dans toutes nos souffrances. Il me conta qu'on était
+généralement révolté à Paris, et que les chefs du parti jacobin
+disaient: «Le voilà des nôtres.» Il ajouta ces paroles, que je me suis
+souvent rappelées depuis: «Voilà le consul lancé dans une route où, pour
+effacer ce souvenir, il sera souvent forcé de laisser de côté l'utile,
+et de nous étourdir par l'extraordinaire.» Il dit aussi à madame
+Bonaparte: «Il vous reste un conseil important à donner au premier
+consul: il n'a pas un moment à perdre pour rassurer l'opinion, qui
+marche vite à Paris. Il faut au moins qu'il prouve que ceci n'est point
+la suite d'un caractère cruel qui se développe, mais d'un calcul dont il
+ne m'appartient pas de déterminer la justesse, et qui doit le rendre
+bien circonspect.»</p>
+
+<p>Madame Bonaparte apprécia ce conseil. Elle le reporta à son époux, qui
+se trouva très disposé à l'entendre, et qui répondit par ces deux mots:
+<i>C'est juste</i>. En la rejoignant avant le dîner, je la trouvai dans la
+galerie avec sa fille, et M. de Caulaincourt, qui venait d'arriver. Il
+avait surveillé l'arrestation du prince, mais ne l'accompagna point. Je
+reculai dès que je l'aperçus. «Et vous aussi, me dit-il tout haut, vous
+allez me détester, et pourtant je ne suis que malheureux, mais je le
+suis beaucoup. Pour prix de mon dévouement le consul vient de me
+déshonorer. J'ai été indignement trompé, me voilà ainsi perdu.» Il
+pleurait en parlant, et me fit pitié.</p>
+
+<p>Madame Bonaparte m'a assuré qu'il avait parlé du même ton au premier
+consul, et je l'ai vu longtemps conserver un visage sévère et irrité
+devant lui. Le premier consul lui faisait des avances, il les
+repoussait. Il lui étalait ses desseins, son système, il le trouvait
+raide et glacé; de brillants dédommagements lui furent offerts, et
+furent d'abord refusés. Peut-être eussent-ils dû l'être toujours.</p>
+
+<p>Cependant l'opinion publique se dressa contre M. de Caulaincourt; chez
+certaines gens, elle ménageait le maître pour écraser l'aide de camp.
+Cette inégalité de démonstrations l'irrita; il eût baissé la tête
+devant un blâme indépendant, qui devait être au moins partagé. Mais
+quand il vit qu'on était déterminé à épuiser les affronts sur lui, pour
+acquérir encore le droit de caresser le vrai coupable, il conçut un
+souverain mépris des hommes et consentit à les obliger au silence en se
+plaçant aussi à un degré de puissance qui pouvait leur imposer. Son
+ambition et Bonaparte justifièrent cette disposition. «Ne soyez point
+insensé, lui disait ce dernier. Si vous pliez devant les coups dont on
+veut vous frapper, vous serez assommé; on ne vous saura nul gré de votre
+tardive opposition à mes volontés, et on vous blâmera d'autant plus
+qu'on n'aura point à vous craindre.» À force de revenir sur de pareils
+raisonnements, et en n'épargnant aucun moyen de consoler, caresser et
+séduire M. de Caulaincourt, Bonaparte, parvint à calmer le ressentiment
+très réel qu'il éprouvait, et peu à peu l'éleva près de lui à de très
+grandes dignités. On peut blâmer plus ou moins la faiblesse qu'eut M. de
+Caulaincourt de pardonner la tache ineffaçable que le premier consul
+grava sur son front; mais on lui doit cette justice, qu'il ne fut jamais
+près de lui ni aveugle, ni bas courtisan, et qu'il demeura dans le
+petit nombre de ses serviteurs qui ne négligèrent point l'occasion de
+lui dire la vérité<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.</p>
+
+<p>Avant le dîner, madame Bonaparte et sa fille m'exhortèrent fort à garder
+la meilleure contenance que je pourrais. La première me dit que, dans la
+matinée, son époux lui avait demandé quel effet avait produit sur moi
+cette déplorable nouvelle, et que sur la réponse que j'avais pleuré, il
+lui avait dit: «C'est tout simple, elle fait son métier de femme; vous
+autres, vous n'entendez rien à mes affaires; mais tout se calmera, et
+l'on verra que je n'ai point fait une gaucherie.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">(retour) </a> M. de Caulaincourt a conservé toute sa vie les
+ mêmes sentiments, et il jugeait très sévèrement la politique
+ et la personne de celui dont il s'employa souvent à conjurer
+ les fatales volontés. Mon père tenait de M. Mounier, fils du
+ célèbre membre des assemblées de la Révolution, avec lequel
+ il était fort lié dans sa jeunesse, que dans la campagne de
+ 1813, M. de Caulaincourt, alors duc de Vicence, accompagnant
+ l'empereur avec une partie de son état-major et de sa maison,
+ vit un obus labourer la terre à côté de Napoléon. Il poussa
+ son cheval entre l'empereur et l'obus, et le couvrit, autant
+ qu'il était en lui, des éclats qui heureusement
+ n'atteignirent personne. Le soir, M. Mounier, soupant au
+ quartier-général lui parlait de cet acte de dévouement par
+ lequel il avait si simplement exposé sa vie pour sauver son
+ maître: «Il est vrai, répondit le duc de Vicence, et pourtant
+ je ne croirais point qu'il y a un Dieu au ciel, si cet
+ homme-là mourait sur le trône.» (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Enfin, l'heure du dîner arriva. Avec le service ordinaire de la semaine,
+il y avait encore M. et madame Louis Bonaparte, Eugène de Beauharnais,
+M. de Caulaincourt et le général Hullin<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>! La vue de cet homme me
+troublait. Il apportait dans ce jour la même expression de visage que la
+veille, une extrême impassibilité<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. Je crois en vérité qu'il ne
+pensait avoir fait ni une mauvaise action, ni un acte de dévouement, en
+présidant la commission militaire qui condamna le prince. Depuis, il a
+vécu assez simplement. Bonaparte a payé par des places et de l'argent le
+funeste service qu'il lui devait; mais il lui arrivait quelquefois de
+dire, en voyant Hullin: «Sa présence m'importune, je n'aime point ce
+qu'il me rappelle.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">(retour) </a> Alors commandant de Paris.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">(retour) </a> On m'a assuré, depuis, qu'il avait été fort
+ affligé.</blockquote>
+
+<p>Le consul passa de son cabinet à table; il n'affectait point de gaieté
+ce jour-là. Au contraire, tant que dura le repas, il demeura plongé dans
+une rêverie profonde; nous étions tous fort silencieux. Lorsqu'on allait
+se lever de table, tout à coup, le consul, répondant à ses pensées,
+prononça ces paroles d'une voix sèche et rude: «Au moins ils verront ce
+dont nous sommes capables, et dorénavant, j'espère, on nous laissera
+tranquilles.» Il passa dans le salon; il y causa tout bas longtemps avec
+sa femme, et me regarda deux ou trois fois sans courroux. Je me tenais
+tristement à l'écart, abattue, malade, et sans volonté ni pouvoir de
+dire un mot.</p>
+
+<p>Peu à peu arrivèrent Joseph Bonaparte, M. et madame Bacciochi<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>,
+accompagnés de M. de Fontanes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>. Lucien alors était brouillé avec son
+frère par suite du mariage qu'il avait contracté avec madame Jouberthon;
+il ne paraissait plus chez le premier consul, et se disposait à quitter
+la France. Dans la soirée, on vit arriver Murat, le préfet de police
+Dubois, les conseillers d'État, etc. Les visages des arrivants étaient
+tous composés. La conversation fut d'abord insignifiante, rare et
+lourde; les femmes assises et dans un grand silence, les hommes debout
+en demi-cercle; Bonaparte marchant d'un angle à l'autre du salon. Il
+entreprit d'abord une sorte de dissertation moitié littéraire, moitié
+historique avec M. de Fontanes. Quelques noms qui appartiennent à
+l'histoire ayant été prononcés, lui donnèrent occasion de développer son
+opinion sur quelques-uns de nos rois et des plus grands capitaines de
+l'histoire. Je remarquai de ce jour que son penchant naturel le portait
+à tous les détrônements de quelque genre qu'ils fussent, même à ceux des
+admirations. Il exalta Charlemagne, mais prétendit que la France avait
+toujours été en décadence sous les Valois. Il rabaissa la grandeur
+d'Henri IV: «Il manquait, disait-il, de gravité. C'est une affectation
+qu'un souverain doit éviter que celle de la bonhomie. Que veut-il?
+rappeler à ce qui l'entoure qu'il est un homme comme un autre? Quel
+contresens! Dès qu'un homme est roi, il est à part de tous; et j'ai
+toujours trouvé l'instinct de la vraie politique dans l'idée qu'eut
+Alexandre de se faire descendre d'un dieu.» Il ajouta que Louis XIV
+avait mieux connu les Français que Henri IV; mais il se hâta de le
+représenter subjugué par des prêtres et une vieille femme, et il se
+livra à ce sujet à des opinions un peu vulgaires. De là il tourna sa
+pensée sur quelques généraux de Louis XIV, et sur la science militaire
+en général.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">(retour) </a> M. Bacciochi était alors colonel de dragons, et
+ absolument étranger aux affaires publiques. Il avait la
+ passion du violon et en jouait toute la journée.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">(retour) </a> M. de Fontanes fut nommé dans ce temps
+ président du Corps législatif, et plus tard président
+ perpétuel.</blockquote>
+
+<p>«La science militaire, disait-il, consiste à bien calculer toutes les
+chances d'abord, et ensuite à faire exactement, presque
+mathématiquement, la part du hasard. C'est sur ce point qu'il ne faut
+pas se tromper, et qu'une décimale de plus ou de moins peut tout
+changer. Or ce partage de la science et du hasard ne peut se caser que
+dans une tête de génie, car il en faut partout où il y a création, et
+certes la plus grande improvisation de l'esprit humain est celle qui
+donne une existence à ce qui n'en a pas. Le hasard demeure donc toujours
+un mystère pour les esprits médiocres, et devient une réalité pour les
+hommes supérieurs. Turenne n'y pensait guère et n'avait que de la
+méthode. Je crois, ajoutait-il en souriant, que je l'aurais battu. Condé
+s'en doutait plus que lui, mais c'était par impétuosité qu'il s'y
+livrait. Le prince Eugène est un de ceux qui l'ont le mieux apprécié.
+Henri IV a toujours mis la bravoure à la place de tout; il n'a livré que
+des combats, et ne se fût pas tiré d'une bataille rangée. C'est un peu
+par démocratie qu'on a tant vanté Catinat; j'ai, pour mon compte,
+remporté une victoire là où il fut battu. Les philosophes ont façonné sa
+réputation comme ils l'ont voulu, et cela a été d'autant plus facile
+qu'on peut toujours dire tout ce qu'on veut des gens médiocres portés à
+une certaine évidence par des circonstances qu'ils n'ont pas créées.
+Pour être un véritable grand homme, dans quelque genre que ce soit, il
+faut réellement avoir improvisé une partie de sa gloire, et se montrer
+au-dessus de l'événement qu'on a causé. Par exemple, César a eu dans
+plusieurs occasions une faiblesse qui me met en défiance des éloges que
+lui donne l'histoire. Monsieur de Fontanes, vos amis les historiens me
+sont souvent fort suspects, votre Tacite lui-même n'explique rien; il
+conclut de certains résultats sans indiquer les routes qui ont été
+suivies; il est, je crois, habile écrivain, mais rarement homme d'État.
+Il nous peint Néron comme un tyran exécrable, et puis nous dit, presque
+en même temps qu'il nous parle du plaisir qu'il eut à brûler Rome, que
+le peuple l'aimait beaucoup. Tout cela n'est pas net. Allez, croyez-moi,
+nous sommes un peu dupes dans nos croyances des écrivains qui nous ont
+fabriqué l'histoire au gré de la pente naturelle de leur esprit. Mais
+savez-vous de qui je voudrais lire une histoire bien faite? C'est du roi
+de Prusse, de Frédéric. Je crois que celui-là est un de ceux qui ont le
+mieux su leur métier dans tous les genres. Ces dames, dit-il en se
+retournant vers nous, ne seront pas de mon avis, et diront qu'il était
+sec et personnel; mais, après tout, un homme d'État est-il fait pour
+être sensible? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique,
+toujours seul d'un côté avec le monde de l'autre? Sa lunette est celle
+de sa politique; il doit seulement avoir égard à ce qu'elle ne
+grossisse, ni ne diminue rien. Et tandis qu'il observe les objets avec
+attention, il faut qu'il soit attentif à remuer également les fils qu'il
+a dans la main. Le char qu'il conduit est souvent attelé de chevaux
+inégaux; jugez donc s'il doit s'amuser à ménager certaines convenances
+de sentiments si importantes pour le commun des hommes! Peut-il
+considérer les liens du sang, les affections, les puérils ménagements de
+la société? Et dans la situation où il se trouve, que d'actions séparées
+de l'ensemble et qu'on blâme, quoiqu'elles doivent contribuer au grand
+oeuvre que tout le monde n'aperçoit pas! Un jour elles termineront la
+création du colosse immense qui fera l'admiration de la postérité.
+Malheureux que vous êtes! Vous retiendrez vos éloges parce que vous
+craindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous
+l'effet de Gulliver qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les
+Lilliputiens. Exhortez-vous, devancez le temps, agrandissez votre
+imagination, regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages
+que vous croyez violents, cruels, que sais-je? ne sont que des
+politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et, quand ils
+sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions,
+car ils vont jusqu'à en calculer les effets.»</p>
+
+<p>On peut voir par cette espèce de <i>manifeste</i> la nature des opinions de
+Bonaparte, et encore comme une de ses idées en enfantait une autre quand
+il se livrait à la conversation. Il arrivait quelquefois qu'il
+discourait avec moins de suite, parce qu'il tolérait assez bien les
+interruptions, mais, ce jour-là, les esprits semblaient glacés en sa
+présence, et personne n'osait saisir certaines applications qu'il était
+pourtant visible qu'il avait offertes lui-même.</p>
+
+<p>Il n'avait pas cessé d'aller et de venir en parlant ainsi pendant près
+d'une heure. Ma mémoire a laissé échapper beaucoup d'autres choses qu'il
+dit encore. Enfin, interrompant tout à coup le cours de ses idées, il
+ordonna à M. de Fontanes de lire des extraits de la correspondance de
+Drake, dont j'ai déjà parlé, extraits qui étaient tous relatifs à la
+conspiration.</p>
+
+<p>Quand la lecture fut finie: «Voilà des preuves, dit-il, qu'on ne peut
+récuser. Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer
+la Révolution dans ma personne; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai
+montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un
+autre, il a fallu le traiter comme un autre. Du reste, tout cela était
+ourdi sans précaution, sans connaissance du terrain; quelques
+correspondants obscurs, quelques vieilles femmes crédules ont écrit, on
+les a crus; les Bourbons ne verront jamais rien que par l'Oeil-de-Boeuf,
+et sont destinés à de perpétuelles illusions. Les Polignac ne doutaient
+pas que toutes les maisons de Paris ne fussent ouvertes pour les
+recevoir, et, arrivés ici, aucun noble n'a voulu les accueillir. Tous
+ces insensés me tueraient qu'ils ne l'emporteraient point encore; ils ne
+mettraient à ma place que les jacobins irrités. Nous avons passé le
+temps de l'étiquette; les Bourbons ne savent point s'en départir; si
+vous les voyez rentrer, je gage que c'est la première chose dont ils
+s'occuperaient. Ah! c'eût été différent si on les avait vus comme Henri
+IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussière. On
+ne reprend point un royaume avec une lettre datée de Londres et signée
+<i>Louis</i>. Et cependant une telle lettre compromet des imprudents que je
+suis forcé de punir, et qui me font une sorte de pitié. J'ai versé du
+sang, je le devais, j'en répandrai peut-être encore, mais sans colère,
+et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de
+la médecine politique. Je suis l'homme de l'État, je suis la Révolution
+française, je le répète, et je la soutiendrai.»<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a></p>
+
+<p>Après cette dernière déclaration, Bonaparte nous congédia tous; chacun
+se retira sans oser se communiquer ses idées, et ainsi se termina une si
+fatale journée.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">(retour) </a> Le meurtre du duc d'Enghien est l'inépuisable
+ sujet des controverses entre les adversaires de l'Empire et
+ les défenseurs de Napoléon. Mais les dernières et les plus
+ sérieuses publications des historiens et des auteurs de
+ mémoires ne sont en rien contradictoires avec ce récit qui a
+ d'ailleurs tous les caractères de la sincérité et de la
+ vérité. Le premier consul a conçu et ordonné l'attentat,
+ Savary et la commission militaire l'ont exécuté, M. de
+ Caulaincourt en a été l'intermédiaire inconscient. On peut
+ trouver toutes les pièces du procès dans un livre intitulé:
+ <i>Le duc d'Enghien, d'après les documents historiques, par L.
+ Constant</i>, in-8, Paris, 1869. Voici toutefois un passage des
+ <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, par Chateaubriand, qu'il me paraît
+ intéressant de citer ici, quoique ce livre ne soit point le
+ meilleur de son auteur, et ne mérite pas une confiance
+ absolue. Pourtant la démission que donna le lendemain du
+ crime M. de Chateaubriand lui fait justement honneur. «Il y
+ eut une délibération du conseil pour l'arrestation du duc
+ d'Enghien. Cambacérès, dans ses mémoires inédits, affirme, et
+ je le crois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais en
+ racontant ce qu'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua.
+ Du reste, le <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i> nie les
+ sollicitations de miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été
+ exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la
+ grâce du duc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son
+ mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de
+ ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers
+ composent aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine
+ ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait
+ être jugé; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis
+ à madame de Rémusat de s'intéresser au sort du prince. Ce ne
+ fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme: «Le duc
+ d'Enghien est fusillé.» Les mémoires de madame de Rémusat,
+ que j'ai connue, étaient extrêmement curieux sur l'intérieur
+ de la cour impériale. L'auteur les a brûlés pendant les
+ Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau; ce ne sont plus que
+ des souvenirs reproduits sur des souvenirs; la couleur est
+ affaiblie, mais Bonaparte y est toujours montré à nu, et jugé
+ avec impartialité.» (P. R.)</blockquote>
+<a name="c6" id="c6"></a>
+ <br>
+
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<h4>(1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
+premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de
+Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet
+d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.</b></p>
+
+<p>Le premier consul n'épargna rien pour rassurer les inquiétudes qui
+s'élevèrent à la suite de cet événement. Il s'aperçut que sa conduite
+avait remis en question le fond de son caractère, et il s'appliqua, dans
+ses discours au conseil d'État, et aussi avec nous tous, à montrer que
+la politique seule et non la violence d'une passion quelconque avait
+causé la mort du duc d'Enghien. Il soigna beaucoup, ainsi que je l'ai
+dit, la véritable indignation que laissa voir M. de Caulaincourt, et il
+me témoigna une sorte d'indulgence soutenue qui troubla de nouveau mes
+idées. Quel pouvoir, même de persuasion, exercent sur nous les
+souverains! De quelque nature qu'ils soient, nos sentiments et, pour
+tout dire, notre vanité aussi, tout s'empresse au-devant de leurs
+moindres efforts. Je souffrais beaucoup, mais je me sentais encore
+gagnée peu à peu par cette conduite adroite, et, comme Burrhus, je
+m'écriais:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Plût à Dieu que ce fût le dernier de ses crimes!</p>
+</div></div>
+
+<p>Cependant nous revînmes à Paris, et alors je reçus de nouvelles et
+pénibles impressions de l'état où je trouvai les esprits. Il me fallait
+baisser la tête devant ce que j'entendais dire, et me borner à rassurer
+ceux qui croyaient que cette funeste action allait ouvrir un règne qui
+serait désormais souvent ensanglanté, et, quoiqu'il fût, au fond, bien
+difficile d'exagérer les impressions qu'avait dû produire un tel crime,
+cependant l'esprit de parti poussait si loin les choses qu'avec l'âme
+profondément froissée, je me trouvais obligée quelquefois d'entreprendre
+une sorte de justification, assez inutile au fond, parce qu'elle
+s'adressait à des gens déterminés.</p>
+
+<p>J'eus une scène assez vive, entre autres, avec madame de***, cousine de
+madame Bonaparte. Elle était de ces personnes qui n'allaient point le
+soir aux Tuileries et qui, ayant partagé ce palais en deux régions fort
+distinctes, croyaient pouvoir, sans déroger à leurs opinions et à leurs
+souvenirs, se montrer au rez-de-chaussée chez madame Bonaparte le matin,
+et échapper toujours à l'obligation de reconnaître la puissance qui
+habitait le premier étage.</p>
+
+<p>Elle était femme d'esprit, vive, assez exaltée dans ses opinions. Je la
+trouvai, un jour, chez madame Bonaparte, qu'elle avait effrayée par la
+véhémence de son indignation; elle m'attaqua avec la même chaleur et
+nous plaignit l'une et l'autre «de la chaîne qui nous liait,
+disait-elle, à un véritable tyran». Elle poussa les choses si loin que
+j'essayai de lui faire voir qu'elle agitait sa cousine un peu plus qu'il
+ne fallait. Mais, dans sa violence, elle tomba sur moi, et m'accusa de
+ne pas assez sentir l'horreur de ce qui venait de se passer: «Quant à
+moi, me disait-elle, tous mes sens sont si révoltés que, si votre consul
+entrait dans cette chambre, à l'instant vous me verriez le fuir, comme
+on fuit un animal venimeux.--Eh! madame, lui répondis-je (et je ne
+croyais pas alors mes paroles aussi prophétiques), retenez des discours
+dont il vous arrivera peut-être un jour d'être assez embarrassée.
+Pleurez avec nous, mais songez que le souvenir de certaines paroles
+prononcées dans le moment où l'on est si fortement animé complique
+souvent par la suite quelques-unes de nos actions. Aujourd'hui, j'ai
+devant vous des apparences de modération qui vous irritent, et peut-être
+que mes impressions dureront plus que les vôtres.» En effet, quelques
+mois après, madame de*** était dame d'honneur de sa cousine, devenue
+impératrice.</p>
+
+<p>Hume dit quelque part que Cromwell, ayant établi autour de lui comme un
+simulacre de royauté, se vit promptement aborder par cette classe de
+grands seigneurs qui se croient obligés d'habiter les palais dès qu'on
+en rouvre les portes. De même, le premier consul, en prenant les titres
+du pouvoir qu'il exerçait réellement, offrit à la conscience des anciens
+nobles une justification que la vanité saisit toujours avec
+empressement; car le moyen de résister à la tentation de se replacer
+dans le rang que l'on se sent fait pour occuper? Ma comparaison sera
+bien triviale, mais je la crois juste: Il y a dans le caractère des
+grands seigneurs quelque chose du chat qui demeure attaché à la même
+maison, quel que soit le propriétaire qui vient l'habiter. Enfin,
+Bonaparte, couvert du sang du duc d'Enghien, mais devenu empereur,
+obtint de la noblesse française ce qu'il eût en vain demandé tant qu'il
+fut consul, et, quand plus tard il soutenait à l'un de ses ministres que
+ce meurtre était un crime et point une faute, «car, ajoutait-il, les
+conséquences que j'ai prévues sont toutes arrivées,» peut-être, en ce
+sens, avait-il raison.</p>
+
+<p>Et pourtant, en regardant les choses d'un peu plus haut, les
+conséquences de cette action ont été plus étendues qu'il ne l'a cru.
+Sans doute il a réussi à amortir la vivacité de certaines opinions,
+parce qu'une foule de gens renoncent à sentir là où il n'y a plus à
+espérer; mais, comme disait M. de Rémusat, il fallait qu'à la suite de
+l'odieux que son crime répandit sur lui, il nous détournât de ce
+souvenir par une suite de faits extraordinaires qui imposèrent silence à
+tous les souvenirs, et surtout il contracta avec nous l'obligation d'un
+succès constant; car le succès seul pouvait le justifier. Et, si nous
+voulons regarder dans quelle route tortueuse et difficile il fut forcé
+de se jeter depuis lors, nous conclurons qu'une noble et pure politique,
+qui a pour base la prospérité de l'humanité et l'exercice de ses droits,
+est encore, est toujours la voie la plus commode à suivre pour un
+souverain.</p>
+
+<p>Bonaparte a réussi, par la mort du duc d'Enghien, à compromettre, nous
+d'abord, plus tard la noblesse française, enfin la nation entière et
+toute l'Europe. On s'est lié à son sort, il est vrai, c'était un grand
+point pour lui; mais, en nous flétrissant il perdait ses droits au
+dévouement qu'il eût réclamé en vain dans ses malheurs. Comment eût-il
+pu compter sur un lien forgé, il faut en convenir, aux dépens des plus
+nobles sentiments de l'âme? Hélas! j'en juge par moi-même. À dater de
+cette époque, j'ai commencé à rougir à mes propres yeux de la chaîne que
+je portais, et ce sentiment secret, que j'étouffais plus ou moins bien
+par intervalles, plus tard m'est devenu commun avec le monde entier.</p>
+
+<p>À son retour à Paris, le premier consul fut frappé d'abord de l'effet
+qu'il avait produit; il s'aperçut que les sentiments vont un peu moins
+vite que les opinions, et que les visages avaient changé d'expression en
+sa présence. Fatigué d'un souvenir qu'il aurait voulu rendre ancien dès
+les premiers jours, il pensa que le plus court moyen était d'user
+promptement les impressions, et il se détermina à paraître en public,
+quoiqu'un certain nombre de gens lui conseillassent d'attendre un peu.
+«Mais, répondit-il, il faut à tout prix vieillir cet événement, et il
+demeurera nouveau tant qu'il restera quelque chose à éprouver. En ne
+changeant rien à nos habitudes, je forcerai le public à diminuer
+l'importance des circonstances.» Il fut donc résolu qu'il irait à
+l'Opéra. Ce jour-là j'accompagnais madame Bonaparte. Sa voiture suivait
+immédiatement celle de son époux. Ordinairement il avait coutume de ne
+point attendre qu'elle fût arrivée pour franchir rapidement les
+escaliers et se montrer dans sa loge; mais, cette fois, il s'arrêta dans
+un petit salon qui la précédait et donna à madame Bonaparte le temps de
+le rejoindre. Elle était fort tremblante, et lui très pâle; il nous
+regardait tous et semblait interroger nos regards pour savoir comment
+nous pensions qu'il serait reçu. Il s'avança enfin de l'air de quelqu'un
+qui marche au feu d'une batterie. On l'accueillit comme de coutume, soit
+que sa vue produisît son effet accoutumé, car la multitude ne change
+point en un moment ses habitudes, soit que la police eût pris d'avance
+quelques précautions. Je craignais fort qu'il ne fût pas applaudi, et
+lorsque je vis qu'il l'était, j'éprouvai cependant un serrement de
+coeur.</p>
+
+<p>Il ne demeura que peu de jours à Paris; il alla s'établir à Saint-Cloud,
+et je crois bien que, dès ce moment, il détermina l'exécution de ses
+projets de royauté. Il sentit la nécessité d'imposer à l'Europe une
+puissance qui ne pouvait plus être contestée, et dans le moment où, par
+des actes qui ne lui paraissaient que vigoureux, il venait de rompre
+avec tous les partis, il pensa qu'il lui serait facile de montrer à
+découvert le but vers lequel il avait marché avec plus ou moins de
+précautions. Il commença par obtenir du Corps législatif assemblé une
+levée de soixante mille hommes, non qu'on en eût besoin pour la guerre
+avec l'Angleterre, qui ne pouvait se faire que sur mer, mais parce qu'il
+fallait se donner une attitude imposante à l'instant où on allait
+frapper l'Europe par un incident tout nouveau. Le code civil venait
+d'être terminé, c'était une oeuvre importante qui méritait, disait-on,
+l'approbation générale. Les tribunes des trois corps de l'État
+retentirent à cette occasion de l'éloge de Bonaparte. M. Marcorelle,
+député du Corps législatif, fit une motion, le 24 mars, trois jours
+après la mort du duc d'Enghien, qui fut accueillie avec acclamations.
+Il proposa que le buste du premier consul décorât la salle des séances.
+«Qu'un acte éclatant de notre amour, dit-il, annonce à l'Europe que
+celui qu'ont menacé les poignards de quelques vils assassins est l'objet
+de notre affection et de notre admiration!» De nombreux applaudissements
+répondirent à ces paroles.</p>
+
+<p>Peu de jours après, Fourcroy, conseiller d'État, vint porter la parole
+au nom du gouvernement pour clore la session. Il parla des princes de la
+maison de Bourbon en les appelant: «Les membres de cette famille
+dénaturée qui aurait voulu noyer la France dans son sang pour pouvoir
+régner sur elle.» Et il ajouta qu'il fallait les menacer de mort, s'ils
+voulaient souiller de leur présence le sol de la patrie.</p>
+
+<p>Cependant l'instruction du grand procès se continuait avec soin; chaque
+jour on arrêtait, soit en Bretagne, soit à Paris, des chouans qui se
+rattachaient à cette conspiration, et l'on avait déjà interrogé
+plusieurs fois Georges, Pichegru et Moreau. Les deux premiers,
+disait-on, répondaient avec fermeté. Le dernier paraissait abattu; il ne
+sortait rien de net de ces interrogatoires.</p>
+
+<p>Un matin, on trouva le général Pichegru étranglé dans sa prison. Cet
+événement fit un grand bruit. On ne manqua pas de l'attribuer au désir
+de se défaire d'un ennemi redoutable. La détermination de son caractère,
+disait-on, l'aurait porté, au moment où la procédure fût devenue
+publique, à des paroles animées qui auraient produit un effet fâcheux.
+Il eût peut-être excité un parti en sa faveur; il eût déchargé Moreau,
+dont il était déjà si difficile de prouver juridiquement la culpabilité.
+Voilà quels motifs on donnait à cet assassinat. D'un autre côté, les
+partisans de Bonaparte disaient: «Personne ne doute que Pichegru ne soit
+venu à Paris pour y exciter un soulèvement; lui-même ne le nie pas, ses
+aveux auraient convaincu les incrédules; son absence, lors des
+interrogatoires, nuira à la clarté qu'il serait désirable de répandre
+sur tout ce procès.»</p>
+
+<p>Une fois, plusieurs années après, je demandais à M. de Talleyrand ce
+qu'il pensait de la mort de Pichegru: «Qu'elle est arrivée, me dit-il,
+bien subitement et bien à point.» Mais, à cette époque, M. de Talleyrand
+était brouillé avec Bonaparte et il ne négligeait aucune occasion de
+lancer sur lui toute espèce d'accusation. Je suis donc bien loin de
+rien affirmer par rapport à cet événement. On n'en parla point à
+Saint-Cloud, et chacun s'abstint de l'ombre d'une réflexion.</p>
+
+<p>Ce fut à peu près dans le même temps que Lucien Bonaparte quitta la
+France et se brouilla sans retour avec son frère. Son mariage avec
+madame Jouberthon, mariage que Bonaparte n'avait pu rompre, les avait
+séparés. Ils ne se voyaient que rarement. Le consul, occupé de ses
+grands projets, fit une dernière tentative; mais Lucien demeura
+inébranlable. On lui étala en vain l'élévation prochaine de la famille,
+on lui parla d'un mariage avec la reine d'Étrurie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>; l'amour fut le
+plus fort, et il refusa tout. Il s'ensuivit une scène violente, une
+rupture complète, et l'exil de Lucien du sol français.</p>
+
+<p>Dans cette occasion, je me trouvai à portée de voir le premier consul
+livré à l'une de ces émotions rares dont j'ai parlé plus haut, où il
+paraissait vraiment attendri.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">(retour) </a> La Toscane avait été, après le traité de
+ Lunéville (1801), érigée en royaume d'Étrurie, et donnée au
+ fils du duc de Parme. Le roi étant mort en 1803, sa veuve,
+ Marie-Louise, fille de Charles IV, roi d'Espagne, lui succéda
+ jusqu'en 1807, époque où ce petit royaume fut incorporé à
+ l'Empire, pour en être distrait en 1809 en faveur de madame
+ Bacciochi, qui prit le titre de grande duchesse de Toscane.
+ (P. R.)</blockquote>
+
+<p>C'était à Saint-Cloud, vers la fin d'une soirée. Madame Bonaparte, seule
+avec M. de Rémusat et moi, attendait avec inquiétude l'issue de cette
+dernière conférence entre les deux frères. Elle n'aimait pas Lucien,
+mais elle eût désiré qu'il ne se passât rien d'éclatant dans la famille.
+Vers minuit, Bonaparte entra dans le salon; son air était abattu, il se
+laissa tomber sur un fauteuil, et s'écria d'un ton fort pénétré: «C'en
+est donc fait! Je viens de rompre avec Lucien et de le chasser de ma
+présence.» Madame Bonaparte lui faisant quelques représentations: «Tu es
+une bonne femme, lui dit-il, de plaider pour lui,» et se levant en même
+temps, il prit sa femme dans ses bras, lui posa doucement la tête sur
+son épaule, et tout en parlant, conservant la main appuyée sur cette
+tête dont l'élégante coiffure contrastait avec le visage terne et triste
+dont elle était rapprochée, il nous conta que Lucien avait résisté à
+toutes ses sollicitations, qu'il avait en vain fait parler les menaces
+et l'amitié. «Il est dur pourtant, ajouta-t-il, de trouver dans sa
+famille une pareille résistance à de si grands intérêts. Il faudra donc
+que je m'isole de tout le monde, que je ne compte que sur moi seul. Eh
+bien! je me suffirai à moi-même, et toi, Joséphine, tu me consoleras de
+tout.»</p>
+
+<p>J'ai conservé un souvenir assez doux de cette scène. Bonaparte avait les
+larmes aux yeux en parlant, et j'étais tentée de le remercier lorsque je
+le trouvais susceptible d'une émotion un peu pareille à celle des autres
+hommes. Bien peu de temps après, son frère Louis lui fit éprouver une
+autre contrariété qui eut peut-être une grande influence sur le sort de
+madame Bonaparte.</p>
+
+<p>Le consul, déterminé à monter sur le trône de France, et à fixer
+l'hérédité, abordait déjà quelquefois la question du divorce. Cependant,
+soit qu'il eût encore un trop grand attachement pour sa femme, soit que
+ses relations présentes avec l'Europe ne permissent point d'espérer une
+de ces alliances qui auraient fortifié sa politique, il parut pencher
+alors à ne point rompre son mariage, et à adopter le petit Napoléon, qui
+se trouvait en même temps son neveu et son petit-fils.</p>
+
+<p>Sitôt qu'il eut laissé entrevoir ce projet, sa famille éprouva une
+extrême inquiétude. Joseph Bonaparte osa lui représenter qu'il n'avait
+pas mérité d'être dépossédé des droits qu'il allait acquérir, comme
+frère aîné, à la couronne, et il les soutint comme s'ils étaient
+réellement avérés depuis longtemps. Bonaparte, que la contradiction
+irritait toujours, s'emporta, et ne parut que plus décidé dans son plan;
+il le confia à sa femme, qu'il combla de joie, et qui m'en parlait en
+envisageant son exécution comme le terme de ses inquiétudes. Madame
+Louis s'y soumit sans montrer aucune satisfaction; elle n'avait pas la
+moindre ambition, et même elle ne pouvait se défendre de craindre que
+cette élévation n'attirât quelque danger sur la tête de son enfant. Un
+jour, le consul, entouré de sa famille, tenant le jeune Napoléon sur ses
+genoux, tout en jouant avec lui et le caressant, lui adressait ces
+paroles: «Sais-tu bien, petit bambin, que tu risques d'être roi un
+jour?--Et Achille<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>? dit aussitôt Murat qui se trouvait présent.--Ah!
+Achille, répondit Bonaparte, Achille sera un bon soldat.» Cette réponse
+blessa profondément madame Murat; mais Bonaparte, ne faisant pas
+semblant de s'en apercevoir, et piqué intérieurement de l'opposition de
+ses frères qu'il croyait, avec raison, excitée surtout par elle,
+Bonaparte, continuant d'adresser la parole à son petit-fils: «En tout
+cas, dit-il encore, je te conseille, mon pauvre enfant, si tu veux
+vivre, de ne point accepter les repas que t'offriront tes cousins.»</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">(retour) </a> Achille était fils aîné de Murat.</blockquote>
+
+<p>On conçoit quelle violente aigreur devaient inspirer de semblables
+discours. Louis Bonaparte fut dès lors environné de sa famille; on lui
+rappelait adroitement les bruits qui avaient couru sur la naissance de
+son fils; on lui représenta qu'il ne devait point sacrifier les intérêts
+des siens à celui d'un enfant qui d'ailleurs appartenait à moitié aux
+Beauharnais, et, comme Louis Bonaparte n'était pas si peu capable
+d'ambition qu'on l'a voulu croire depuis, il alla, ainsi que Joseph,
+demander au premier consul raison du sacrifice de ses droits qu'on
+voulait lui imposer: «Pourquoi, disait-il, faut-il donc que je cède à
+mon fils ma part de votre succession? Par où ai-je mérité d'être
+déshérité? Quelle sera mon attitude, lorsque cet enfant, devenu le
+vôtre, se trouvera dans une dignité très supérieure à la mienne,
+indépendant de moi, marchant immédiatement après vous, ne me regardant
+qu'avec inquiétude ou peut-être même avec mépris? Non, je n'y
+consentirai jamais, et plutôt que de renoncer à la royauté qui va entrer
+dans votre héritage, plutôt que de consentir à courber la tête devant
+mon fils, je quitterai la France, j'emmènerai Napoléon, et nous verrons
+si tout publiquement vous oserez ravir un enfant à son père!»</p>
+
+<p>Il fut impossible au premier consul, malgré tout son pouvoir, de vaincre
+cette résistance; il s'emporta inutilement, il lui fallut céder de peur
+d'un éclat fâcheux et presque ridicule, car c'eût été ridicule sans
+doute de voir toute cette famille se disputer d'avance une couronne que
+la France n'avait point encore précisément donnée. On étouffa tout ce
+bruit, et Bonaparte fut obligé de rédiger son hérédité, et la
+possibilité de l'adoption qu'il se réserva, dans les termes qu'on trouve
+dans le décret relatif à l'élévation du consul à l'Empire.</p>
+
+<p>Ces discussions animèrent, comme on peut le croire, la haine qui
+existait déjà entre les Bonapartes et les Beauharnais. Les premiers les
+envisagèrent comme la suite d'une intrigue de madame Bonaparte. Louis se
+montra encore plus sévère que par le passé dans la défense qu'il
+renouvela à sa femme d'avoir aucune relation intime avec sa mère: «Si
+vous suivez ses intérêts aux dépens des miens, lui disait-il durement,
+je vous déclare que je saurai vous en faire repentir; je vous séparerai
+de vos fils, je vous claquemurerai dans quelque retraite éloignée dont
+aucune puissance humaine ne pourra vous tirer, et vous payerez du
+malheur de votre vie entière votre condescendance pour votre propre
+famille. Et surtout, gardez qu'aucune de mes menaces parvienne aux
+oreilles de mon frère! Sa puissance ne vous défendrait pas de mon
+courroux.»</p>
+
+<p>Madame Louis pliait la tête comme une victime devant une pareille
+violence. Elle était grosse à cette époque; le chagrin et l'inquiétude
+altérèrent sa santé, qui dès lors ne se remit plus. On vit disparaître
+sa fraîcheur, qui était le seul agrément de son visage. Elle avait une
+gaieté naturelle qui s'effaça pour toujours. Silencieuse, craintive,
+elle se gardait de confier ses peines à sa mère dont elle craignait
+l'indiscrétion et la vivacité. Elle ne voulait pas non plus irriter le
+premier consul. Celui-ci lui savait gré de sa réserve, car il
+connaissait son frère, et devinait les souffrances qu'elle avait à
+supporter. Il ne laissa, depuis ce temps, échapper aucune occasion de
+témoigner l'intérêt, et je dirai plus, une sorte de respect que la douce
+et sage conduite de sa belle-fille lui inspira. Ce que je dis là ne
+ressemble guère à l'opinion qui s'est malheureusement établie sur cette
+femme infortunée; mais ses vindicatives belles-soeurs n'ont jamais cessé
+de la flétrir par les plus odieuses calomnies, et, comme elle portait le
+nom de Bonaparte, le public, se vengeant peu à peu de la haine
+qu'inspirait le despotisme impérial par une sorte de mépris partiel
+répandu sur tout ce qui faisait partie de la famille, accueillit
+volontiers tous les bruits qui furent habilement lancés contre madame
+Louis. Son époux, irrité de plus en plus par les chagrins qu'il lui
+causait, s'avouant qu'il ne pouvait être aimé après la tyrannie qu'il
+exerçait, jaloux par orgueil, défiant par caractère, aigri par les
+habitudes d'une mauvaise santé, personnel à l'excès, fit peser sur elle
+toutes les sévérités du despotisme conjugal. Elle était environnée
+d'espions, toutes ses lettres ne lui arrivaient qu'ouvertes; ses
+tête-à-tête, même avec des femmes, inspiraient de l'ombrage, et quand
+elle se plaignait de cette rigueur insultante: «Vous ne pouvez pas
+m'aimer, lui disait-il, vous êtes femme, par conséquent un être tout
+formé de ruse et de malice. Vous êtes la fille d'une mère sans morale:
+vous tenez à une famille que je déteste; que de motifs pour moi de
+veiller sur toutes vos actions!»</p>
+
+<p>Madame Louis, de qui j'ai tenu ces détails bien longtemps après, n'avait
+de consolation que dans l'amitié de son frère dont les Bonapartes,
+quelque jaloux qu'ils fussent, ne pouvaient attaquer la conduite.
+Eugène, simple, franc, gai et ouvert dans toutes ses manières, ne
+montrant aucune ambition, se tenant à l'écart de toutes les intrigues,
+faisant son devoir où on le plaçait, désarmait la calomnie qui ne
+pouvait parvenir à l'atteindre, et demeurait étranger à tout ce qui se
+passait dans l'intérieur de ce palais. Sa soeur l'aimait passionnément,
+et ne confiait qu'à lui ses chagrins dans les courts moments où la
+jalouse surveillance de Louis leur permettait d'être ensemble.</p>
+
+<p>Cependant, le premier consul ayant fait apparemment des plaintes à
+l'électeur de Bavière de la correspondance que M. Drake entretenait en
+France, et cet Anglais ayant conçu quelques inquiétudes pour sa sûreté,
+ainsi que sir Spencer Smith envoyé d'Angleterre près de la cour de
+Wurtemberg, ils disparurent tout d'un coup. Lord Morpoth, dans la
+chambre des communes, demanda aux ministres raison de la conduite de
+Drake. Le chancelier de l'échiquier répondit qu'il n'avait été donné à
+cet envoyé aucun pouvoir du gouvernement pour une telle machination, et
+qu'il s'expliquerait davantage, quand l'ambassadeur aurait répondu aux
+informations qu'on lui avait demandées.</p>
+
+<p>À cette époque, le premier consul avait de longues conférences avec M.
+de Talleyrand. Celui-ci, dont toutes les opinions sont essentiellement
+monarchiques, pressait le consul de remplacer son titre par celui de
+roi. Il m'a avoué depuis que le titre d'empereur l'avait dès lors
+effrayé; il y voyait un vague et une étendue qui étaient précisément ce
+qui flattait l'imagination de Bonaparte. «Mais, disait encore M. de
+Talleyrand, il y avait là une combinaison de république romaine et de
+Charlemagne qui lui tournait la tête. Un jour, je voulus me donner le
+plaisir de mystifier Berthier, je le pris à part: «Vous savez, lui
+dis-je, quel grand projet nous occupe; allez-vous-en presser le premier
+consul de prendre le titre de roi; vous lui ferez plaisir.» Aussitôt
+Berthier, charmé d'avoir une occasion de parler à Bonaparte sur un sujet
+agréable, s'avance près de lui à l'autre bout de la pièce où nous étions
+tous; je m'éloignai un peu, parce que je prévoyais l'orage. Berthier
+commence son petit compliment; mais, au mot de <i>roi</i>, les yeux de
+Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, le
+pousse devant lui jusqu'à la muraille: «Imbécile, dit-il, qui vous a
+conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois ne vous
+chargez plus de pareilles commissions.» Le pauvre Berthier me regarda
+tout confus qu'il était, et fut assez longtemps sans me pardonner cette
+mauvaise plaisanterie.»</p>
+
+<p>Enfin, le 30 avril 1804, le tribun Curée, à qui sans doute on avait fait
+la leçon, et dont la bonne volonté fut payée plus tard par une place de
+sénateur, fit ce qu'on appelait alors une motion d'ordre au Tribunat,
+pour demander que le gouvernement de la république fût confié à un
+empereur, et que l'Empire fût héréditaire dans la famille de Napoléon
+Bonaparte. Son discours parut habilement fait; il regardait l'hérédité,
+disait-il, comme une garantie contre les machinations de l'extérieur, et
+au fait, le titre d'empereur ne signifiait que consul victorieux.
+Presque tous les tribuns s'inscrivirent pour parler. On nomma une
+commission de treize membres. Carnot seul eut le courage de s'opposer
+hautement à cette proposition. Il déclara que, par la même raison qu'il
+avait voté contre le consulat à vie, il voterait contre l'Empire, sans
+aucune animosité personnelle, et bien déterminé à obéir à l'empereur,
+s'il était élu. Il fit un grand éloge du gouvernement d'Amérique, et
+ajouta que Bonaparte aurait pu l'adopter lors du traité d'Amiens; que
+les abus du despotisme avaient des suites plus dangereuses pour les
+nations que ceux de la liberté, et qu'avant d'aplanir la route à ce
+despotisme d'autant plus dangereux qu'il était appuyé sur des succès
+militaires, il eût fallu créer les institutions qui devaient le
+réprimer. Nonobstant l'opposition de Carnot, le projet de voeu fut mis
+aux voix et adopté.</p>
+
+<p>Le 4 mai, une députation du Tribunat porta ce projet au Sénat déjà tout
+préparé. Le vice-président, François de Neufchâteau, répondit que le
+Sénat avait prévenu ce vote, et qu'il le prendrait en considération.
+Dans la même séance, on décida qu'on porterait le projet de voeu et la
+réponse du vice-président au premier consul.</p>
+
+<p>Le 5 mai, le Sénat fit une adresse à Bonaparte pour lui demander, sans
+autre explication, un dernier acte qui assurât le repos des destinées à
+venir de la France. On peut voir dans le <i>Moniteur</i> sa réponse à cette
+adresse: «Je vous invite, dit-il, à me faire connaître votre pensée tout
+entière. Je désire que nous puissions dire au peuple français le 14
+juillet prochain: «Les biens que vous avez acquis il y a quinze ans, la
+liberté, l'égalité et la gloire, sont à l'abri de toutes les tempêtes.»
+En réponse, l'unanimité du Sénat vota pour le gouvernement impérial,
+«dont, disait-il, il est important pour l'intérêt du peuple français que
+Napoléon Bonaparte soit chargé».</p>
+
+<p>Dès le 8 mai, les adresses des villes arrivèrent à Saint-Cloud. Ce fut
+celle de Lyon qui parut la première; un peu plus tard, celles de Paris
+et des autres villes. Vint en même temps le voeu de l'armée: Klein
+d'abord<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>, et puis l'armée du camp de Montreuil, sous les ordres du
+général Ney<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Les autres corps de l'armée suivirent promptement cet
+exemple. M. de Fontanes parla au premier consul au nom du Corps
+législatif, dans ce moment séparé, et ceux de ses membres qui se
+trouvaient à Paris se réunirent pour voter comme le Sénat.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">(retour) </a> Le général Klein épousa, depuis, la fille de la
+ comtesse d'Arberg, dame du palais. Il fut nommé sénateur et
+ conservé pair de France par le roi.</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">(retour) </a> Depuis le maréchal Ney.</blockquote>
+
+<p>On pense bien que de pareils événements mettaient l'intérieur du château
+de Saint-Cloud dans de vives agitations. J'ai déjà dit quel mécompte le
+refus de Louis Bonaparte avait fait éprouver à sa belle-mère. Cependant
+elle conservait l'espérance que le premier consul viendrait à bout, s'il
+demeurait dans la même volonté, de vaincre la résistance de ses frères,
+et elle me témoigna sa joie de voir que les nouveaux plans de son époux
+ne le portaient point à remettre en délibération ce terrible divorce.
+Dans les moments où Bonaparte avait à se plaindre de ses frères, madame
+Bonaparte remontait toujours en crédit, parce que son inaltérable
+douceur devenait la consolation du consul irrité. Elle n'essayait point
+d'obtenir une promesse de lui, soit pour elle, soit pour ses enfants, et
+la confiance qu'elle montrait en sa tendresse ainsi que la modération
+d'Eugène, mises en comparaison des prétentions de la famille de
+Bonaparte, ne pouvaient que le frapper et lui plaire beaucoup. Mesdames
+Bacciochi et Murat, très agitées de ce qui allait se passer,
+cherchaient à tirer de M. de Talleyrand ou de Fouché les projets secrets
+du premier consul, pour savoir à quoi elles devaient s'attendre. Il
+n'était point en leur puissance de dissimuler le trouble qu'elles
+éprouvaient, et j'observais ce trouble avec quelque amusement, dans
+leurs regards inquiets et dans toute les paroles qui leur échappaient.</p>
+
+<p>Enfin, il nous fut annoncé un soir que le lendemain le Sénat viendrait
+en grande cérémonie pour porter à Bonaparte le décret qui allait lui
+donner la couronne. Il me semble qu'à ce souvenir je retrouve encore
+toutes les émotions que cette nouvelle me fit éprouver. Le premier
+consul, en faisant part à sa femme de cet événement, lui avait dit que
+ses projets étaient de s'environner d'une cour plus nombreuse, mais
+qu'il saurait distinguer les nouveaux venus des anciens serviteurs qui
+s'étaient dévoués à son sort les premiers. Il l'avait chargée de
+prévenir particulièrement M. de Rémusat et moi de ses bonnes intentions
+à notre égard. J'ai déjà dit comme il avait supporté la douleur que je
+ne pus dissimuler à la mort du duc d'Enghien; son indulgence à cet égard
+ne se ralentit point, il trouva peut-être une sorte d'amusement à
+pénétrer le secret de toutes mes impressions, et à en effacer peu à peu
+l'effet par les témoignages d'une bienveillance soigneuse, qui ranima
+mon dévouement pour lui prêt à s'éteindre. Je n'étais point encore de
+force à lutter avec succès contre l'attachement que je me sentais
+disposée à avoir pour lui; je gémissais de sa faute que je trouvais
+immense; mais quand je le voyais, pour ainsi dire, meilleur que par le
+passé, je pensais qu'il avait fait un bien faux calcul, mais je lui
+savais gré de ce qu'il tenait sa parole, en se montrant doux et bon
+après, comme il l'avait promis. Le fait est qu'il avait à cette époque
+besoin de tout le monde et qu'il ne négligeait aucun moyen de succès.
+Son adresse avait réussi de même auprès de M. de Caulaincourt, qui,
+séduit par ses caresses, reprit peu à peu sa sérénité passée et devint à
+cette époque l'un des plus intimes confidents de ses projets futurs. En
+même temps Bonaparte, ayant questionné sa femme sur l'opinion que chacun
+des personnages de cette cour avait émise au moment de la mort du
+prince, et apprenant d'elle que M. de Rémusat, habituellement silencieux
+par goût et par prudence, mais toujours vrai quand il était interrogé,
+n'avait pas craint de lui avouer sa secrète indignation, Bonaparte, qui
+alors s'était apparemment promis de ne s'irriter de rien, aborda, un
+jour, M. de Rémusat sur cette question, et, lui développant ce qu'il lui
+plut de sa politique, vint à bout de lui persuader qu'il avait cru
+nécessaire au repos de la France cet acte rigoureux. Mon mari, en me
+racontant cet entretien, me dit: «Je suis loin d'adopter son idée qu'il
+lui fallût se souiller d'un pareil sang pour assurer son autorité, et je
+n'ai pas craint de le lui dire; mais j'avoue que j'éprouve du
+soulagement en pensant que ce n'est point une passion telle que la
+vengeance qui l'a entraîné, et je le vois si agité, quoi qu'il dise, de
+l'effet qu'il a produit, que je crois qu'à l'avenir il n'essaiera plus
+d'affirmer sa puissance par de si terribles moyens. Je n'ai pas perdu
+cette occasion de lui montrer que, dans un siècle comme celui-ci et avec
+une nation telle que la nôtre, on jouait gros jeu en voulant en imposer
+par une sanglante terreur, et j'augure beaucoup de ce qu'il m'a écouté
+avec une extrême attention sur tout ce que j'ai voulu lui dire.»</p>
+
+<p>On voit par cet aveu sincère de ce que nous éprouvions tous deux, quel
+était alors le besoin que nous avions de l'espérance. Les juges sévères
+des sentiments des autres pourraient nous blâmer sans doute de cette
+facilité à nous flatter encore; ils diront, avec quelque apparence de
+raison, que cette facilité tenait beaucoup à notre situation
+personnelle. Ah! sans doute, il est si pénible de rougir vis-à-vis de
+soi-même de l'état qu'on a embrassé, il est si doux d'aimer les devoirs
+qu'on s'est imposés, il est si naturel de vouloir s'embellir et son
+avenir et celui de sa patrie, que ce n'est qu'avec peine et après un
+long débat qu'on accueille la vérité qui doit flétrir la vie. Elle est
+venue plus tard, cette vérité, elle est venue pas à pas, mais avec tant
+de puissance qu'il n'a plus été permis de la repousser, et nous avons
+payé cher cette erreur que des âmes douces et faciles durent conserver
+aussi longtemps qu'il leur fut possible.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le 18 mai 1804, le second consul Cambacérès,
+président du Sénat, se rendit à Saint-Cloud suivi du Sénat entier et
+escorté d'un corps de troupes considérable; il prononça un discours
+convenu, et donna à Bonaparte pour la première fois le titre de Majesté.
+Il le reçut avec calme, et comme s'il y avait eu droit toute sa vie. Le
+Sénat passa ensuite dans l'appartement de madame Bonaparte, qui fut à
+son tour proclamée impératrice. Elle répondit avec sa bonne grâce
+ordinaire qui la plaçait toujours à la hauteur de la situation où elle
+était appelée.</p>
+
+<p>En même temps furent créés ce qu'on appelle les grands dignitaires: Le
+grand électeur, Joseph Bonaparte; le connétable, Louis Bonaparte;
+l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès; l'architrésorier, Lebrun.
+Les ministres, le secrétaire d'État Maret, qui prit le rang de ministre,
+les colonels généraux de la garde, le gouverneur du palais Duroc, les
+préfets du palais, les aides de camp prêtèrent serment, et, le
+lendemain, le nouveau connétable présenta à l'empereur les officiers de
+l'armée, parmi lesquels se trouva Eugène de Beauharnais, simple colonel.</p>
+
+<p>Les obstacles que Bonaparte avait trouvés dans sa famille, pour
+l'adoption qu'il voulait faire, le déterminèrent à rejeter cette
+adoption à un temps éloigné. L'hérédité fut donc déclarée, dans la
+descendance de Napoléon Bonaparte, et, à défaut d'enfants, dans celle de
+Joseph et de Louis, qui furent créés <i>princes impériaux</i>. Le
+sénatus-consulte organique portait que l'empereur pourrait adopter pour
+son successeur celui de ses neveux qu'il voudrait, mais seulement quand
+il aurait dix-huit ans, et ensuite l'adoption était interdite à ceux de
+sa race.</p>
+
+<p>La liste civile était celle qu'on accordait au roi en 1791, et les
+princes devaient être traités conformément à l'ancienne loi rendue le 20
+décembre 1790. Les grands dignitaires auraient le tiers de la somme
+accordée aux princes. Ils devaient présider les collèges électoraux des
+six plus grandes villes de l'Empire, et les princes seraient à
+perpétuité, dès l'âge de dix-huit ans, membres du Sénat et du conseil
+d'État.</p>
+
+<p>Seize maréchaux furent aussi créés à cette époque, outre quelques
+sénateurs à qui le titre de maréchal fut donné<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">(retour) </a> Voici les noms des quatorze maréchaux nommés à
+ cette époque: Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna,
+ Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney,
+ Davout, Bessières; et les sénateurs qui eurent ce titre:
+ Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.</blockquote>
+
+<p>Voici la formule du décret:</p>
+
+<p>«Napoléon, par la grâce de Dieu et par les constitutions de la
+République, empereur des Français, à tout présent et à venir, salut.</p>
+
+<p>»Le Sénat, après avoir entendu les orateurs du conseil d'État, a
+décrété, et nous ordonnons ce qui suit:</p>
+
+<p>»La proposition suivante sera présentée à l'acceptation du peuple
+français:</p>
+
+<p>»Le peuple français veut l'hérédité de la dignité impériale dans la
+descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon
+Bonaparte, et dans la descendance directe, naturelle, légitime de Joseph
+Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est réglé par le
+sénatus-consulte organique du 28 floréal an <span class="sc">xii</span>.»</p>
+
+<p>Ce sénatus-consulte fut proclamé dans tous les quartiers de Paris, et,
+comme il fallait penser à tout en même temps, un article du <i>Moniteur</i>
+apprit qu'il fallait donner aux princes le titre d'<i>altesse impériale</i>,
+aux grands dignitaires celui de <i>monseigneur</i> et d'<i>altesse
+sérénissime</i>; que les ministres seraient appelés <i>monseigneur</i> par les
+fonctionnaires publics et les pétitionnaires, et les maréchaux <i>monsieur
+le maréchal</i>.</p>
+
+<p>Ainsi disparut pour tout à fait le titre de <i>citoyen</i> déjà oublié depuis
+longtemps dans le monde, où celui de <i>monsieur</i> avait repris ses droits,
+mais dont Bonaparte se servait toujours fort scrupuleusement. Ce même
+jour, 18 mai, ayant invité à dîner ses frères, Cambacérès, Lebrun et les
+ministres de sa maison, nous l'entendions, pour la première fois, se
+servir du nom de <i>monsieur</i>, sans que l'habitude rappelât une seule fois
+sur ses lèvres celui de <i>citoyen</i>.</p>
+
+<p>En même temps, on créa les titres des grands officiers de l'Empire, huit
+inspecteurs et colonels généraux d'artillerie, du génie, de cavalerie et
+de la marine, et les grands officiers civils de la couronne dont je
+parlerai plus tard.</p>
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<br>
+
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<h4>(1804.)</h4>
+
+<p class="sml"><b>Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône
+impérial.--Conversation de l'empereur.--Chagrins de madame
+Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La nouvelle cour.</b></p>
+
+<p>L'avènement de Bonaparte au trône impérial produisit une foule
+d'impressions diverses en Europe, et trouva, même en France, les
+opinions partagées. Il est pourtant reconnu qu'il ne choqua pas la
+grande majorité de la nation. Les Jacobins ne s'en étonnèrent point,
+accoutumés qu'ils sont à pousser pour leur compte le succès jusqu'où il
+peut aller, dès que la chance leur devient favorable. Les royalistes se
+découragèrent, et sur ce point Bonaparte obtint ce qu'il avait voulu.
+Mais l'échange du consulat contre le pouvoir impérial déplut aux vrais
+amis de la liberté. Ceux-ci malheureusement, se partageaient en deux
+classes, ce qui diminuait leur influence, et c'est encore de même
+aujourd'hui. Les uns, assez indifférents au changement de la dynastie
+régnante, auraient accepté Bonaparte comme un autre, pourvu qu'il eût
+reçu sa puissance du droit d'une constitution qui l'aurait contenue en
+même temps que fondée. Ils voyaient avec inquiétude un homme,
+entreprenant et guerrier, s'emparer d'une autorité dont il était facile
+de prévoir que des chambres déjà frappées de nullité ne réprimeraient
+pas les empiétements. Le Sénat paraissait dévoué à l'obéissance passive;
+le Tribunat chancelait sur sa base, et qu'attendre d'un Corps législatif
+silencieux? Les ministres, sans aucune responsabilité, n'étaient que des
+premiers commis, et l'on prévoyait d'avance que le conseil d'État,
+dirigé avec méthode, deviendrait le grand magasin d'où l'on tirerait
+dorénavant les lois que chaque circonstance rendrait nécessaires.</p>
+
+<p>Si cette première portion des amis de la liberté eût été plus nombreuse
+et bien dirigée, elle aurait pu sans doute s'imposer à l'empereur en
+instruisant le peuple à demander avec continuité ce qu'une nation ne
+demande jamais longtemps en vain: l'exercice réglé et légitime de ses
+droits.</p>
+
+<p>Mais il existait un second parti qui ne s'entendant avec l'autre que
+pour le fond, et s'appuyant sur des théories, qu'on avait déjà tenté de
+pratiquer d'une manière dangereuse et sanguinaire, perdit la possibilité
+de produire une utile opposition. Je veux parler des prosélytes du
+gouvernement anglo-américain. Ils virent sans répugnance la création du
+consulat, qui leur représentait assez la présidence des États-Unis; ils
+crurent, ou voulurent croire, que Bonaparte maintiendrait cette égalité
+des droits à laquelle ils attachaient une si grande importance, et,
+parmi eux, quelques-uns furent séduits de bonne foi. Je dis
+<i>quelques-uns</i>, car je crois que la vanité personnelle, excitée par le
+soin qu'il prit d'abord de les flatter et de les consulter sur tout, fut
+ce qui en aveugla la plus grande partie.</p>
+
+<p>En effet, s'ils n'avaient pas eu quelque intérêt secret à se tromper,
+comment les aurait-on entendus répéter si souvent, depuis, qu'ils
+n'avaient aimé que Bonaparte consul, et que Bonaparte empereur leur
+était devenu odieux?</p>
+
+<p>Tant qu'a duré son consulat, était-il donc si différent de lui-même? Son
+autorité consulaire était-elle autre chose qu'un pouvoir dictatorial
+sous un autre nom? N'avait-il pas déjà décidé de la paix et de la
+guerre, sans consulter le voeu national? Le droit de lever la
+conscription ne lui était-il pas dévolu? Laissait-il à la discussion des
+affaires sa liberté? Les journaux pouvaient-ils se permettre un seul
+article qu'il n'eût approuvé? Ne montrait-il pas clairement qu'il
+faisait ressortir son pouvoir du droit de ses armes victorieuses, et
+comment de sévères républicains avaient-ils pu s'y laisser surprendre?</p>
+
+<p>Ah! je comprends que les hommes fatigués des troubles révolutionnaires,
+effrayés de cette liberté qu'on associa si longtemps à la mort, aient
+entrevu le repos dans la domination d'un maître habile, que d'ailleurs
+la fortune semblait déterminée à seconder; je conçois qu'ils aient vu
+l'arrêt du destin dans son élévation, et qu'ils se soient flattés de
+trouver la paix dans l'irrévocable. J'oserai dire que la vraie bonne foi
+a donc été parmi ceux qui ont cru que Bonaparte, soit consul, soit
+empereur, s'opposerait, par l'exercice de son autorité, aux entreprises
+des factions, et nous sauverait des dangers d'une anarchie tumultueuse.</p>
+
+<p>On n'osait plus prononcer le nom de République, tant la terreur l'avait
+souillée; le gouvernement directorial s'était anéanti devant le mépris
+que ses chefs inspiraient; le retour des Bourbons ne pouvait s'exécuter
+qu'à l'aide d'une révolution; la moindre secousse épouvantait les
+Français, dont tous les enthousiasmes semblaient épuisés. D'ailleurs,
+les hommes auxquels ils s'étaient fiés successivement les avaient
+trompés; et cette fois, en se livrant à la force, ils étaient sûrs du
+moins de ne plus s'abuser<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">(retour) </a> 54: Malgré l'extrême désir de ne point ajouter aux
+ opinions contemporaines de l'auteur celles que la réflexion,
+ l'expérience et les conséquences historiques des événements
+ ont pu nous donner sur ce temps, il est difficile de ne pas
+ remarquer que les gens qui blâmèrent l'Empire en approuvant
+ pleinement le consulat, ne montraient pas en effet beaucoup
+ de prévoyance, ni une susceptibilité bien vive en matière de
+ liberté. Nous avons vu cependant des temps analogues, et il
+ paraît certain que des gens éclairés ont pu, en 1848, voter
+ pour la présidence du prince Louis Bonaparte, sans prévoir le
+ coup d'État du 2 décembre 1851, et même être indulgents pour
+ ce dernier événement, sans accepter dès lors le
+ rétablissement de l'Empire et ses conséquences. Je puis le
+ reconnaître d'autant plus librement, que mon père et les
+ siens n'ont point partagé cette illusion et ont voté pour la
+ présidence du général Cavaignac. Mais la situation était plus
+ obscure encore en 1804. Assurément, depuis le 18 brumaire, la
+ France n'était plus un État libre, et son chef possédait un
+ pouvoir sans autres limites que la prudence ou la modération
+ d'un seul homme. Mais il n'y en a pas moins une grande
+ différence entre le consulat et l'Empire. Non seulement
+ l'extension indéterminée que donnait ce titre nouveau
+ d'empereur, mais la pompe qui l'environna, ce cérémonial,
+ accompagnement avoué du despotisme, les institutions et les
+ formes que l'imagination, le goût et l'orgueil de Napoléon se
+ réunirent pour inventer, faisaient de ce nouveau pouvoir
+ quelque chose de plus différent de ce qui avait précédé,
+ quelque chose de plus disparate avec les idées et les moeurs
+ de la Révolution qu'assurément personne ne s'y serait
+ attendu. Quoique le passage du consulat à l'Empire n'ait pas
+ été le passage de la liberté à l'absolutisme, il n'y eut ni
+ inconséquence, ni versatilité à se déclarer l'ennemi de
+ l'Empire après s'être professé l'ami du consulat.
+ L'impression du public ne fut pas aussi simple que celle des
+ habitants du palais de Saint-Cloud. Ceux-ci s'étaient
+ évidemment familiarisés avec une foule de choses auxquelles
+ l'opinion n'était pas préparée. Les personnes de la cour, et
+ notamment l'auteur de ces Mémoires et ses amis, sans être
+ animés de passions antirévolutionnaires, n'avaient ni
+ beaucoup d'entrailles pour les intérêts de la Révolution, ni
+ beaucoup de respect pour ses promesses. Sans être royalistes,
+ ils étaient plus monarchistes que républicains, enfin ils
+ étaient habitués, par la pratique, à voir dans le chef
+ électif de la République un maître de tous les instants,
+ auquel il fallait avant tout obéir et plaire. Pour ceux-ci,
+ la transition à l'Empire était très facile. Mais la France
+ n'en était pas là. Elle était plus républicaine dans ses
+ idées, dans ses habitudes, dans ses moeurs qu'on ne le
+ croyait au palais, qu'on ne la croit aujourd'hui quand on
+ juge un peu superficiellement ces temps éloignés. Réaction,
+ passion de l'ordre, défiance des orages de la liberté, on
+ ressentait tout cela, mais on croyait possible de satisfaire
+ à tous ces sentiments sans une monarchie, et surtout sans une
+ monarchie solennelle, héréditaire, absolue, parée insolemment
+ d'une aristocratie improvisée et d'une cour de parvenus. Nous
+ avons vu quelque chose du même genre en 1873. Il serait
+ puéril de nier qu'un mouvement de réaction contre la
+ République et la liberté se produisait alors. Mais, en ce
+ temps de publicité, quand on a vu que ce mouvement ne pouvait
+ aboutir qu'au rétablissement de la dynastie qui venait
+ d'amoindrir et d'humilier la France, ou à la restauration de
+ la monarchie légitime et du drapeau blanc, les plus
+ raisonnables ont reculé et ont reconnu que M. Thiers avait
+ raison et que la République était le seul gouvernement
+ compatible avec les intérêts et les opinions de la France
+ moderne. En 1801 les sentiments eussent été fort analogues si
+ l'opinion publique eût été consultée, si le premier consul
+ n'eût tout emporté par l'autorité de la force et du génie.
+ Mais il ne faut pas oublier que, même alors, les honnêtes
+ gens, comme il est juste de le dire quoique on ait souvent
+ employé à faux cette expression, ne détestaient de la
+ Révolution que le jacobinisme, et que la philosophie de
+ l'assemblée constituante dominait dans toutes leurs idées
+ sociales, politiques, et même religieuses. La France nouvelle
+ était fière du nouvel éclat que les victoires du général
+ Bonaparte lui avaient donné. Elle se sentait relevée de tout
+ ce qui dans la Révolution l'avait fait rougir, elle
+ n'éprouvait nulle envie de se montrer au monde sous un autre
+ nom. Aucun besoin réel, aucun péril, pressant, aucune
+ fantaisie même de cette nation mobile, n'appelait l'Empire,
+ et le succès de cet établissement, qui paraissait un peu
+ risqué à la bourgeoisie frondeuse et libérale de Paris, fut
+ douteux jusqu'à la bataille d'Austerlitz. Alors la servitude
+ fut dorée et parut acceptable, et l'on vendit la liberté au
+ prix de la gloire. (P. R.)</blockquote>
+
+<p>Cette opinion, ou plutôt cette erreur, que le despotisme seul pouvait, à
+cette époque, maintenir l'ordre en France, fut alors très générale. Elle
+devint le point d'appui de Bonaparte, et peut-être lui doit-on cette
+justice de dire qu'elle l'entraîna comme les autres. Il sut l'entretenir
+avec beaucoup d'adresse; les factions le servirent par quelques
+entreprises imprudentes qui tournèrent au profit de son pouvoir; il se
+crut nécessaire avec quelque fondement. La France le crut comme lui, et
+même il vint à bout de persuader aux souverains étrangers qu'il leur
+était une garantie contre les influences républicaines qui, sans lui,
+pourraient bien se propager. Peut-être enfin qu'au moment où Bonaparte
+plaça la couronne impériale sur sa tête, il n'y eut pas un roi de
+l'Europe qui ne crût sentir la sienne s'affermir par cet événement. Et
+si, en effet, le nouvel empereur avait joint à cet acte décisif le don
+d'une constitution libérale, il se pourrait bien que réellement le repos
+des nations et des rois se fût pour jamais consolidé.</p>
+
+<p>Les défenseurs sincères du système primitif de Bonaparte, et il en
+existe encore aujourd'hui, avancent, pour le justifier, qu'on ne pouvait
+exiger de lui ce qu'il appartient à un souverain légitime seul de
+donner; que la liberté de discuter nos intérêts aurait pu être suivie de
+la discussion de nos droits; que l'Angleterre, jalouse de notre
+prospérité renaissante, eût tenté de fomenter chez nous de nouveaux
+troubles; que nos princes n'eussent point renoncé à leurs entreprises,
+et que les lenteurs d'un gouvernement constitutionnel étaient peu
+propres à comprimer les factions. Hume, en parlant de Cromwell, a fait
+cette réflexion que le grand inconvénient d'un gouvernement usurpateur
+est dans cette obligation où il se trouve ordinairement d'avoir une
+politique personnelle en opposition avec les intérêts de son pays. C'est
+donner (soit dit en passant) une supériorité à l'autorité héréditaire,
+dont il serait à désirer que les peuples demeurassent convaincus. Mais
+Bonaparte, après tout, n'était point un usurpateur ordinaire; son
+élévation n'offrait aucun point de comparaison avec celle de Cromwell:
+«J'ai trouvé, disait-il, la couronne de France par terre, et je l'ai
+ramassée avec la pointe de mon épée.» Produit animé d'une révolution
+inévitable, il n'avait trempé dans aucun de ses désastres, et, jusqu'à
+la mort du duc d'Enghien, il conserva, je le crois du moins, la
+possibilité de légitimer sa puissance par quelques-uns de ces bienfaits
+qui engagent à jamais les nations.</p>
+
+<p>Son ambition despotique l'entraîna, mais, je le répète, il ne fut pas le
+seul à s'égarer. Des apparences, qu'il ne prit pas la peine
+d'approfondir, le séduisirent; quelques individus firent bien sonner
+autour de lui le mot de <i>liberté</i>, mais il faut convenir que ces
+individus n'étaient point assez purs, ni assez estimés de la nation,
+pour devenir près de lui les mandataires de son voeu. Les honnêtes gens
+semblaient ne lui demander que du repos, sans trop s'embarrasser de la
+forme sous laquelle on le donnerait. De plus, il démêla que la faiblesse
+secrète des Français était la vanité; il vit un moyen de la satisfaire
+facilement à l'aide des pompes qui marchent à la suite du pouvoir
+monarchique; il recréa des distinctions, au fond encore démocratiques,
+puisque tout le monde y avait droit, et qu'elles n'entraînaient aucun
+privilège; et l'empressement qu'on témoigna pour les titres, les
+majorats et les croix, dont on se moquait, tant qu'elles ne décoraient
+que l'habit du voisin, ne dut pas le détromper, s'il est vrai pourtant
+qu'il s'égarât. Ne dut-il pas au contraire s'applaudir lorsque, à l'aide
+de quelques mots de la langue ajoutés aux noms, et au moyen de quelques
+bouts de ruban, il fut venu à bout de niveler sous le même titre les
+prétentions féodales et les prétentions républicaines? N'avons-nous pas,
+nous-mêmes, été complices de cette opinion, devenue si fixe dans son
+esprit, qu'il devait profiter, pour sa sûreté et pour la nôtre, de cette
+force qu'il trouva en lui de suspendre la Révolution, sans la détruire
+cependant? «Mon successeur, quel qu'il soit, disait-il encore, sera
+forcé de marcher avec son siècle, et ne pourra se soutenir qu'à l'aide
+des opinions libérales. Je les lui léguerai, mais dépourvues de leur
+âpreté primitive.» La France, imprudemment, parut applaudir à cette
+idée.</p>
+
+<p>Cependant, bientôt une voix confuse qui fut pour lui celle de la
+conscience, pour nous celle de l'intérêt, sembla l'avertir aussi bien
+que nous. Pour étouffer ses accents importuns, il sentit qu'il fallait
+nous étourdir par un spectacle extraordinaire et toujours renouvelé. De
+là ses interminables guerres dont la durée lui paraissait si importante,
+qu'il ne donnait jamais que le nom de <i>halte</i> à la paix qu'il signait,
+et qu'il n'est pas un seul de ses traités auquel l'adresse négociatrice
+de M. de Talleyrand ne l'ait forcé. En effet, quand il revenait à Paris
+et qu'il rentrait dans l'administration de la France, outre qu'il ne
+savait plus que faire d'une armée dont chaque victoire augmentait les
+prétentions, il éprouvait tous les embarras de cette résistance muette,
+mais pesante, mais inévitable, que l'esprit du siècle où nous vivons
+oppose au despotisme, en dépit même des faiblesses individuelles; aussi
+ce despotisme est-il enfin devenu un moyen de gouverner heureusement
+impraticable. Il est mort avec la fortune de Bonaparte, et, comme a si
+bien dit madame de Staël: «La terrible massue que lui seul pouvait
+soulever a fini par retomber sur sa tête.» Heureux, heureux cent fois le
+temps où nous vivons aujourd'hui, puisque nous avons épuisé toutes les
+expériences, et qu'il n'est plus permis qu'aux insensés d'hésiter sur le
+chemin qui doit nous conduire au salut!</p>
+
+<p>Mais Bonaparte fut longtemps secondé et ébloui lui-même par l'ardeur
+militaire de la jeunesse française. Cette passion déréglée des conquêtes
+donnée par un malin génie aux hommes réunis en société, comme pour
+retarder les pas que chaque génération devait faire vers tous les genres
+de prospérité, nous entraîna à la suite du fer destructeur de Bonaparte.
+Il est difficile, en France, de résister à la gloire, et surtout quand
+cette gloire venait couvrir et déguiser le triste abaissement où chacun
+se voyait alors condamné. Bonaparte en repos nous laissait voir le
+secret de notre servitude. Cette servitude disparaissait devant nous
+lorsque nos enfants allaient planter nos drapeaux sur les remparts de
+toutes les grandes villes de l'Europe. Il se passa donc un bien long
+temps, avant que nous vissions l'anneau que chacune de nos conquêtes
+ajoutait à la chaîne qui rivait nos libertés; et, quand nous nous
+aperçûmes de l'égarement de notre ivresse, il n'était plus temps de
+résister; l'armée, devenue complice de la tyrannie, avait rompu avec la
+France, et n'eût vu que de la révolte dans le cri de sa délivrance.</p>
+
+<p>La plus grande erreur de Bonaparte, erreur qui tient à son caractère,
+c'est qu'il n'a calculé sa conduite qu'en l'appuyant sur des succès.
+Peut-être est-il plus excusable qu'un autre d'avoir douté qu'un revers
+osât l'atteindre. Son orgueil naturel ne pouvait supporter l'idée d'une
+défaite dans aucun genre; c'est là le côté faible de son esprit, car un
+homme supérieur doit avoir prévu toutes les chances. Mais, comme son âme
+manquait de noblesse, et que d'avance il ne se sentait point cet
+instinct des grands sentiments qui surmonte la mauvaise fortune, il
+détournait sa pensée de cette partie faible de lui-même; il se plaisait
+au contraire à fixer son esprit vers cette admirable disposition qu'il
+avait à se grandir avec le succès. <i>Je réussirai!</i> C'était le mot
+fondamental de ses calculs, et souvent son entêtement à le prononcer l'a
+servi pour y parvenir. Enfin sa fortune devint sa superstition
+particulière, et le culte qu'il se croyait obligé de lui rendre légitima
+à ses yeux tous les sacrifices qu'il dut nous imposer. Et nous,
+avouons-le encore, n'avons-nous pas d'abord partagé sa funeste
+superstition?</p>
+
+<p>Cette illusion faisait déjà de grands progrès sur nos imaginations
+souples et amies du merveilleux, lors des événements que j'ai rapportés.
+Le procès du général Moreau, la mort du duc d'Enghien surtout,
+révoltèrent les sentiments, mais n'ébranlèrent pas les opinions.
+Bonaparte ne dissimula presque point que l'un et l'autre l'avaient servi
+dans l'accomplissement de l'oeuvre qu'il ourdissait depuis longtemps. Il
+faut dire, à la louange de l'humanité, que la répugnance du crime est
+tellement innée en nous, que nous croyons assez facilement, chez celui
+qui l'avoue, à la nécessité où il s'est trouvé de le commettre; et,
+quand on vit qu'il réussissait à s'élever à l'aide de pareils échelons,
+on se montra trop facile sur cette espèce de marché qu'il nous
+proposait, de l'absoudre en cas de succès.</p>
+
+<p>Dès ce moment, on cessa de l'aimer; mais le temps où l'on règne par
+l'amour des peuples est passé, et Bonaparte, montrant qu'il savait punir
+jusqu'aux intentions, crut avoir fait un bon échange de ce faible
+attachement qu'on désirait lui conserver, contre la crainte réelle
+qu'il inspira. On admira, du moins par l'étonnement, la hardiesse de son
+jeu qu'il mettait à découvert, et lorsque, avec une audace vraiment
+imposante, il s'élança du fossé sanglant de Vincennes jusqu'au trône
+impérial, en s'écriant tout à coup: <i>J'ai gagné la partie!</i> la France
+interdite ne put s'empêcher de répéter ce cri avec lui. C'était tout ce
+qu'il voulait d'elle.</p>
+
+<p>Peu de jours après celui où Bonaparte eut été revêtu du titre d'empereur
+(dont je ne me ferai aucun scrupule de me servir pour le désigner
+quelquefois, car, enfin, il l'a porté encore plus longtemps que celui de
+consul)<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>, dans un de ces moments où il se trouvait disposé à cette
+sorte d'épanchement dont j'ai déjà parlé, étant seul avec sa femme, mon
+mari et moi, il s'ouvrit avec assez d'abandon sur sa nouvelle situation.
+Il me semble que je le vois encore, dans l'embrasure d'une fenêtre de
+l'un des salons de Saint-Cloud, à cheval sur une chaise, le menton
+appuyé sur le dossier, madame Bonaparte à quelques pas de lui, sur un
+canapé, moi assise devant lui, et M. de Rémusat debout derrière mon
+fauteuil. Il avait d'abord gardé un assez long silence, puis le rompant
+tout à coup. «Eh bien, me dit-il, vous m'en avez voulu de la mort du duc
+d'Enghien?--Il est vrai, sire, lui répondis-je, et je vous en veux
+encore. Il me semble que vous vous êtes fait bien du mal.--Mais
+savez-vous qu'il attendait là-bas qu'on m'eût assassiné?--Cela se peut,
+sire, mais enfin il n'était pas en France.--Ah! il n'y a pas de mal de
+se montrer, de temps en temps, maître chez les autres.--Tenez, sire, ne
+parlons plus de cela, car vous me feriez pleurer.--Ah! les larmes! les
+femmes n'ont que cette ressource. C'est comme Joséphine, elle croit tout
+gagné, quand elle a pleuré. N'est-ce pas, monsieur Rémusat, que les
+larmes, c'est le plus grand argument des femmes?--Sire, répondit mon
+mari, il y en a qu'on ne peut blâmer.--Ah! je vois que, vous aussi, vous
+prenez la chose sérieusement? C'est tout simple au reste; vous autres,
+vous avez vos souvenirs, vous avez vu d'autres temps. Moi, je ne date
+que de celui où j'ai commencé à être quelque chose. Qu'est-ce que c'est
+qu'un duc d'Enghien pour moi? Un émigré plus important qu'un autre,
+voilà tout, et c'est assez pour qu'il fallût frapper plus ferme. Ces
+fous de royalistes n'avaient-ils pas répandu le bruit que je remettrais
+les Bourbons sur le trône? Les jacobins en ont eu peur, Fouché est venu,
+une fois, me demander de leur part quelle était mon intention.
+L'autorité est si bien venue se placer naturellement dans mes mains
+depuis deux ans, qu'on a pu douter quelquefois si j'avais eu
+sérieusement l'envie de la recevoir officiellement. Aussi, j'ai pensé
+que ma tâche était d'en profiter pour terminer légalement la Révolution.
+Et voilà pourquoi j'ai préféré l'Empire à la dictature, parce qu'on se
+légitime en se plaçant sur un terrain connu. J'ai commencé par vouloir
+accorder les deux factions que j'ai trouvées aux prises à mon avènement
+au consulat. J'ai cru qu'en fondant l'ordre par des institutions de
+durée, je les découragerais de la fantaisie des entreprises. Mais les
+factions ne se découragent point tant qu'on a l'air de les craindre, et
+on en a l'air tant qu'on travaille à les accorder. D'ailleurs, on peut
+venir à bout des sentiments quelquefois; des opinions, jamais. J'ai donc
+compris que je ne pouvais point faire de pacte entre elles, mais j'en
+pouvais faire avec elles pour mon compte. Le Concordat, les radiations
+m'ont rapproché des émigrés, et tout à l'heure je le serai complètement,
+car vous allez voir comme les allures de cour vont les attirer. C'est
+avec le langage qui rappelle les habitudes qu'on gagne les nobles; mais
+avec les jacobins, il faut des faits. Ils ne sont pas hommes à se
+prendre aux paroles. Ma sévérité nécessaire les a contentés. Lors du 3
+nivôse<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>, au moment, par parenthèse, d'une conspiration toute
+royaliste, j'ai déporté un assez bon nombre de jacobins; ils auraient eu
+droit de se plaindre, si je n'avais pas, cette fois-ci, frappé aussi
+fort. Vous avez tous cru que j'allais devenir cruel, sanguinaire, et
+vous vous êtes trompés. Je n'ai point de haine, je ne suis point
+susceptible de rien faire par vengeance; j'écarte ce qui me gêne, et
+vous me verriez demain, s'il le fallait, pardonner à Georges lui-même,
+qui venait bien et dûment pour m'assassiner.</p>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">(retour) </a> Cette réflexion paraîtrait étrange si l'on ne
+ se rappelait que ceci a été écrit sous la Restauration, et
+ qu'alors les mots d'empereur, d'Empire, de Bonaparte même
+ n'étaient plus prononcés dans la bonne compagnie. (P. R.)</blockquote>
+
+ <blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">(retour) </a> Époque de la machine infernale.</blockquote>
+
+<p>»Quand on verra le repos suivre cet événement-ci, on ne m'en voudra
+plus, et, dans un an, on trouvera cette mort une grande action
+politique. Mais il est vrai qu'elle m'a forcé d'abréger la crise. Ce que
+je viens de faire n'entrait dans mes plans qu'à deux ans d'ici. Je
+comptais garder encore le consulat, quoique avec cette forme de
+gouvernement les mots jurassent avec les choses, et que les signatures
+que je mettais au-dessous de tous les actes de mon autorité fussent le
+vrai paraphe d'un mensonge continuel. Nous aurions cependant encore
+marché ainsi, la France et moi, parce qu'elle a pris confiance et
+qu'elle voudra tout ce que je voudrai. Mais cette conspiration-ci a
+pensé remuer l'Europe; il a donc fallu détromper l'Europe et les
+royalistes. J'avais à choisir entre une persécution de détail, ou un
+grand coup; mon choix ne pouvait pas être douteux. J'ai donc imposé
+silence pour toujours et aux royalistes et aux jacobins. Restent les
+républicains, ces songe-creux qui croient qu'on peut faire une
+république sur une vieille monarchie, et que l'Europe nous laisserait
+fonder tranquillement un gouvernement fédératif de vingt millions
+d'hommes. Ceux-là, je ne les gagnerai pas, mais ils sont en petit
+nombre, et sans crédit. Vous autres, Français, vous aimez la monarchie,
+c'est le seul gouvernement qui vous plaise. Je parie que vous, monsieur
+Rémusat, vous êtes plus à l'aise cent fois, depuis que vous m'appelez
+<i>Sire</i>, et que je vous dis <i>Monsieur</i>?» Comme il y avait de la vérité
+dans cette observation, mon mari se mit à rire, et répondit qu'en effet
+le pouvoir souverain paraissait lui aller très bien. «Au fait, reprit
+l'empereur, dont la bonne humeur continuait, je crois que j'obéirais
+fort mal. Je me souviens que, lors du traité de Campo-Formio, nous nous
+réunîmes, M. de Cobenzl et moi, pour le conclure définitivement, dans
+une salle où, selon la coutume autrichienne, on avait élevé un dais et
+figuré le trône de l'empereur d'Autriche. Quand j'entrai dans cette
+chambre, je demandai ce que cela signifiait, et, après, je dis au
+ministre autrichien: «Tenez, avant de commencer, faites ôter ce
+fauteuil, car je n'ai jamais vu un siège plus élevé que les autres sans
+avoir envie aussitôt de m'y placer.»--Vous voyez que j'avais l'instinct
+de ce qui devait m'arriver un jour.</p>
+
+<p>»J'ai acquis, aujourd'hui, une grande facilité pour l'administration de
+la France; c'est que, ni elle ni moi, nous ne nous trompons plus.
+Talleyrand voulait que je me fisse <i>Roi</i>; c'est le mot de son
+dictionnaire. Il se serait cru tout de suite redevenu grand seigneur
+sous un roi; mais je ne veux de grands seigneurs que ceux que je ferai;
+et puis le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il
+ferait de moi une espèce d'héritier; je ne veux l'être de personne.
+Celui que je porte est plus grand, il est encore un peu vague, il sert
+l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en
+vante. Savez-vous pourquoi? c'est qu'elle n'a déplacé aucun intérêt, et
+qu'elle en éveille beaucoup. Il faut toujours tenir vos vanités en
+haleine à vous autres; la sévérité du gouvernement républicain vous eût
+ennuyés à mort. Qu'est-ce qui a fait la Révolution? c'est la vanité.
+Qu'est-ce qui la terminera? encore la vanité. La liberté est un
+prétexte. L'égalité, voilà votre marotte, et voilà le peuple content
+d'avoir pour roi un homme pris dans les rangs des soldats. Des hommes
+comme l'abbé Sieyès, ajouta-t-il encore en riant, pourraient bien crier:
+au despotisme! que mon autorité demeurera toujours populaire. J'ai
+aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi; il serait bien bête, celui
+qui ne saurait pas régner avec cela.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Bonaparte se leva. Jusqu'à ce moment, il avait été
+fort gai, son ton de voix, son visage, ses gestes, tout était à
+l'unisson d'une simplicité encourageante. Il souriait, nous voyait
+sourire, et s'amusait même des réflexions que nous mêlions à ses
+discours; enfin il nous avait mis tout à fait à l'aise. Mais, comme s'il
+eût tout à coup fini son rôle de <i>bonhomme</i>, à l'instant même son visage
+devint grave, il releva son regard sévère, qui semblait toujours
+exhausser sa petite stature, et donna à M. de Rémusat je ne sais plus
+quel ordre insignifiant, avec toute la sécheresse d'un maître absolu qui
+ne veut pas perdre une occasion de commander quand il demande.</p>
+
+<p>Le son de sa voix, si opposé à celui qui m'avait frappé depuis une
+heure, me fit presque tressaillir, et quand nous nous retirâmes, mon
+mari, qui avait remarqué ce mouvement, me confia qu'il avait reçu la
+même impression que moi. «Vous voyez, me dit-il, il a craint que ce
+moment d'épanchement ne diminuât quelque chose de la crainte qu'il veut
+toujours inspirer. Il s'est cru obligé, en nous congédiant, de nous
+replacer en présence du <i>maître</i>.» Cette observation, vraie et fine, ne
+s'est jamais effacée de ma mémoire, et j'ai plus d'une fois, depuis, été
+à portée de juger combien elle était fondée sur une vraie connaissance
+du caractère de Bonaparte.</p>
+
+<p>Mais je me suis laissé entraîner par le récit de cette conversation et
+par les réflexions qui l'ont précédée. Revenons au jour qui fit
+Bonaparte empereur, et achevons de retracer les scènes curieuses qui se
+passèrent sous mes yeux.</p>
+
+<p>J'ai dit quelles personnes Bonaparte avait invitées à dîner avec lui
+dans cette journée. Un moment avant de nous mettre à table, le
+gouverneur du palais, Duroc, vint nous prévenir tous, les uns après les
+autres, des titres de prince et princesse qu'il fallait donner à Joseph
+et à Louis Bonaparte, ainsi qu'à leurs femmes. Mesdames Bacciochi et
+Murat paraissaient atterrées de cette différence entre elles et leurs
+belles-soeurs. Madame Murat avait peine surtout à dissimuler son
+mécontentement. Vers six heures, le nouvel empereur parut et commença,
+sans aucune apparence de gêne, à saluer chacun de sa nouvelle dignité.
+Je me souviens qu'à moi seule dans ce moment, je reçus une impression
+profonde qui pouvait bien avoir toutes les apparences d'un
+pressentiment. La journée avait d'abord été belle, mais fort chaude.
+Vers le moment où le Sénat arrivait à Saint-Cloud, le temps se brouilla
+tout à coup, le ciel s'obscurcit, on entendit quelques coups de
+tonnerre, et nous fûmes menacés pendant plusieurs heures d'un violent
+orage. Ce ciel noir et chargé, qui semblait peser sur le château de
+Saint-Cloud, me parut comme un triste présage, et j'eus peine à détruire
+la tristesse que j'éprouvais. Quant à l'empereur, il était gai et
+serein, et jouissait, je pense, en secret, de la petite contrainte que
+le cérémonial nouveau mettait entre nous tous. L'Impératrice conservait
+toute son aimable aisance; Joseph et Louis semblaient contents, madame
+Joseph résignée à ce qu'on exigerait d'elle, madame Louis, soumise de
+même; et, ce qu'on ne peut trop louer par comparaison, Eugène de
+Beauharnais simple, naturel, et montrant un esprit dégagé de toute
+ambition secrète et mécontente. Il n'en était pas de même du nouveau
+maréchal Murat; mais la crainte qu'il avait de son beau-frère le forçait
+de se contenir; il gardait un silence soucieux.</p>
+
+<p>Quant à madame Murat, elle éprouvait un violent désespoir, et, pendant
+le dîner, elle fut si peu maîtresse d'elle-même, lorsqu'elle entendit
+l'empereur nommer à plusieurs reprises la <i>princesse</i> Louis, qu'elle ne
+put retenir ses pleurs. Elle buvait à coups redoublés de grands verres
+d'eau, pour tâcher de se remettre et paraître faire quelque chose; mais
+les larmes la gagnaient toujours.</p>
+
+<p>Chacun en était embarrassé, et son frère souriait assez malignement.
+Pour moi, j'éprouvais la plus grande surprise, et, en même temps, je
+dirais presque une sorte de dégoût, de voir cette jeune et jolie figure
+contractée par les émotions d'une si sèche passion. Madame Murat avait
+alors vingt-deux à vingt-trois ans; son visage d'une blancheur
+éblouissante, ses beaux cheveux blonds, la couronne de fleurs dont ils
+étaient entourés, la robe couleur de rose qui la parait, tout cela
+donnait à sa personne quelque chose de jeune, presque d'enfantin, qui
+contrastait désagréablement avec le sentiment fait pour un tout autre
+âge, dont on voyait qu'elle était atteinte. On ne pouvait avoir aucune
+pitié de ses pleurs, et je crois qu'elles affectaient tout le monde,
+ainsi que moi, fort désagréablement. Madame Bacciochi, plus âgée, plus
+maîtresse d'elle-même, ne pleura point; mais elle se montrait brusque,
+tranchante, et traitait chacun de nous avec une hauteur marquée.</p>
+
+<p>L'empereur parut enfin irrité de cette conduite de ses deux soeurs, et
+il accrut leur mécontentement par des railleries indirectes, mais qui
+les blessèrent très directement. Tout ce que je vis dans cette journée
+me donna une idée nouvelle et forte de la puissance des émotions que
+peut produire l'ambition sur des âmes d'une certaine sorte, c'était un
+spectacle dont, avant ce jour, je n'avais nulle idée.</p>
+
+<p>Le lendemain, après un dîner fait en famille, il se passa une scène
+violente dont je ne fus pas témoin, mais dont nous entendions les éclats
+à travers la muraille qui séparait le salon de l'impératrice de celui où
+nous nous tenions. Madame Murat éclata en plaintes, en larmes, en
+reproches; elle demanda pourquoi on voulait les condamner, elle et ses
+soeurs, à l'obscurité, au mépris, tandis qu'on couvrait des étrangères
+d'honneurs et de dignités. Bonaparte fut très dur dans ses réponses,
+déclarant à plusieurs reprises qu'il était le maître de répartir les
+dignités à sa volonté. Ce fut dans cette occasion qu'il laissa échapper
+ce mot piquant qu'on a retenu. «En vérité, à voir vos prétentions,
+mesdames, on croirait que nous tenons la couronne des mains du feu roi
+notre père.»</p>
+
+<p>L'impératrice me raconta, ensuite, toute cette violente discussion.
+Quelque bonne qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de s'amuser un peu
+de la douleur d'une personne qui la haïssait parfaitement. À la fin de
+la conversation, madame Murat, hors d'elle par l'excès de son désespoir
+et l'âpreté des paroles qu'il lui fallait entendre, tomba sur le
+plancher, et s'évanouit complètement. Le courroux de Bonaparte disparut
+à cette vue, il s'apaisa, et quand sa soeur reprit ses sens, il laissa
+entrevoir quelque disposition à la contenter. En effet, quelques jours
+après, au sortir d'une consultation avec M. de Talleyrand, Cambacérès,
+et quelques autres personnes, on décida qu'il n'y avait aucun
+inconvénient à décorer par courtoisie les soeurs de l'empereur d'une
+dénomination particulière, et nous apprîmes par le <i>Moniteur</i> qu'on leur
+donnerait, en leur parlant, le titre si désiré d'Altesse Impériale.</p>
+
+<p>Mais il resta encore, pour ce moment, un chagrin à madame Murat et à son
+époux. Les règlements intérieurs du palais de Saint-Cloud partagèrent
+l'appartement impérial en plusieurs salons où l'on n'entrait que selon
+le nouveau rang dont chacun était revêtu. Le salon le plus voisin du
+cabinet de l'empereur devint le salon du trône ou des princes, et le
+maréchal Murat, quoique époux d'une princesse, s'en vit fermer la porte.
+Ce fut M. de Rémusat qui fut chargé de la désagréable commission de
+l'arrêter, quand il se disposait à y passer. Quoique mon mari ne fût
+point responsable des ordres qu'il avait reçus, et qu'il mît à les
+transmettre les formes de la plus soigneuse politesse, Murat fut
+vivement blessé de cet affront public, et lui et sa femme, déjà mal
+disposés pour nous à cause de notre attachement pour l'impératrice, nous
+firent, à M. de Rémusat et à moi, je dirais presque l'<i>honneur</i> de nous
+dévouer dès lors une haine secrète dont nous avons plus d'une fois senti
+les atteintes. Mais cette fois, madame Murat, qui avait reconnu l'empire
+que ses plaintes exerçaient sur son frère, se garda bien de regarder sa
+cause comme perdue, et, en effet, on a vu par la suite qu'elle vint à
+bout d'élever son époux à toutes les dignités qu'elle souhaitait si
+ardemment.</p>
+
+<p>Les nouvelles prérogatives des rangs jetèrent du trouble dans cette cour
+jusqu'alors assez paisible. Nous eûmes, autour de madame Bonaparte, pour
+notre compte, une sorte de parodie des agitations de vanité qui avaient
+bouleversé la famille impériale.</p>
+
+<p>Outre ses quatre dames du palais, madame Bonaparte rassemblait souvent
+auprès d'elle les femmes des différents officiers du premier consul. On
+y voyait de plus madame Maret, qui habitait toujours Saint-Cloud à cause
+de la place de son mari, et la fille du marquis de Beauharnais qu'on
+avait mariée à M. de la Valette, et à qui ses malheurs et sa tendresse
+conjugale ont donné tant de célébrité, lors du jugement et de l'évasion
+de son mari en 1815. Celui-ci, d'une naissance fort obscure, mais homme
+d'esprit, d'un caractère aimable et facile, après avoir servi quelque
+temps dans l'armée, avait quitté l'état militaire pour lequel ses moeurs
+douces lui inspiraient de la répugnance. Le premier consul l'avait
+employé dans quelques missions diplomatiques; il venait de le faire
+conseiller d'État. Il montrait un dévouement extrême à tous les
+Beauharnais dont il était devenu parent. Sa femme était simple et douce,
+habituellement; mais il était décidé que la vanité deviendrait le
+premier mobile de tous les sentiments des personnes attachées à cette
+cour, quels que fussent leur sexe et leur âge.</p>
+
+<p>Une décision de l'empereur ayant accordé aux dames du palais quelques
+préséances sur les autres femmes, ce fut le signal de toutes les
+jalousies féminines. Madame Maret, sèche et orgueilleuse, fut blessée
+de nous voir marcher devant elle; sa mauvaise humeur la rapprocha de
+madame Murat qui entendait si bien les mécontentements de ce genre.
+D'ailleurs M. de Talleyrand qui n'aimait pas Maret, et qui se moquait
+impitoyablement de ses ridicules, assez mal aussi avec Murat, devenu
+l'objet de la haine de tous deux, fut par cette haine même l'occasion
+d'une sorte de lien entre eux. L'impératrice, qui n'aimait point
+quiconque s'attachait à madame Murat, traita madame Maret avec une sorte
+de sécheresse, et de ce côté, quoique toujours parfaitement étrangère à
+tous ces sentiments violents, et, pour mon compte, ne haïssant personne,
+je fus un peu comprise dans l'animadversion de ce parti contre les
+Beauharnais.</p>
+
+<p>Enfin, un dimanche matin, la nouvelle impératrice reçut l'ordre de
+paraître à la messe accompagnée seulement de ses quatre dames du palais.
+Madame de la Valette, qu'on avait vue jusqu'alors partout aux côtés de
+sa tante, se trouvant tout à coup privée de cet honneur, versa à son
+tour beaucoup de larmes, et nous eûmes encore cette jeune ambition à
+consoler. Tout cela m'amusait fort à regarder; je me conservais sereine
+au milieu de ces troubles un peu ridicules, et peut-être assez
+naturels. Mais, on était tellement accoutumé à voir toutes les têtes
+tournées dans le palais, et les joies et les peines produites seulement
+par de nouvelles ambitions, satisfaites ou trompées, qu'un jour, me
+trouvant d'humeur assez gaie et riant de bon coeur de je ne sais plus
+quelle plaisanterie qu'on faisait devant moi, l'un des aides de camp de
+Bonaparte, s'approchant tout à coup, me demanda tout bas si j'avais reçu
+pour mon compte la promesse de quelque nouvelle dignité; et je ne pus
+m'empêcher de lui demander à mon tour s'il croyait que, dorénavant, à
+Saint-Cloud, il fallût toujours pleurer, dès qu'on n'était pas
+princesse.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, cependant, que je n'eusse aussi, comme les autres, ma
+petite ambition; mais cette ambition était modérée, et fort facile à
+contenter. L'empereur m'avait fait dire par l'impératrice, M. de
+Caulaincourt avait répété à mon mari, qu'au moment de l'affermissement
+de sa fortune, il n'oublierait pas celle des individus qui s'étaient
+dévoués de si bonne heure à lui. Tranquilles pour notre avenir sur cette
+assurance, nous ne faisions aucune démarche, et nous avions tort, car
+tout le monde s'agitait autour de nous. M. de Rémusat a toujours été
+étranger à toute espèce d'intrigue; c'est presque un défaut, quand on
+habite une cour. Il y a certaines qualités du caractère qui nuisent
+absolument à l'avancement auprès des souverains. Ceux-ci n'aiment point
+à trouver autour d'eux ces sentiments généreux, et cette philosophie
+dans les opinions, qui sont une marque de l'indépendance de l'âme qu'on
+saura conserver près d'eux, et ce qu'ils pardonnent le moins, c'est
+qu'on garde en les servant quelques moyens d'échapper à leur pouvoir.
+Bonaparte, plus exigeant que qui que ce soit sur toutes les espèces de
+dévouement, s'aperçut promptement que M. de Rémusat le servirait
+loyalement, mais sans se prêter à tous ses caprices. Cette découverte,
+aidée de quelques circonstances, que je rapporterai à mesure qu'elles se
+présenteront, le dégagea de ce qu'il croyait lui devoir. Il garda mon
+mari près de lui, il l'employa, parce que cela lui était commode, mais
+il ne l'éleva point là où il a porté tant d'autres, parce qu'il
+s'aperçut que ses dons ne lui acquerraient point les complaisances d'un
+homme qui ne se montrait pas capable de sacrifier la délicatesse à
+l'ambition. D'ailleurs, le métier de courtisan était incompatible avec
+les goûts de M. de Rémusat. Il aimait la retraite, les occupations
+graves, la vie intime; toutes les affections de son coeur étaient
+tendres et morales; l'emploi ou la perte de son temps, tout destiné par
+sa place à cette continuelle et minutieuse attention de ce qui constitue
+l'étiquette des cours, excitait souvent ses regrets. Enlevé à sa
+destinée naturelle par la Révolution qui l'avait tiré de la
+magistrature, il croyait devoir à l'avenir de ses enfants de demeurer
+dans cette situation où les circonstances l'avaient jeté; mais il
+s'ennuyait de ce service de niaiseries importantes auxquelles il était
+condamné, et il ne se montrait qu'exact, là où il eût fallu être assidu.
+Plus tard, quand le voile qui couvrait ses yeux fut tombé, et qu'il vit
+Bonaparte tel qu'il était réellement, l'indignation souleva son âme
+généreuse, et il souffrit beaucoup de se voir précisément attaché au
+service intime de sa personne. Or, rien ne coupe court à l'avancement
+d'un courtisan comme certaines répugnances morales, qu'il ne s'applique
+point assez à renfermer. Mais, à cette époque, tous ces sentiments
+étaient encore vagues au dedans de nous, et je reviens à ce que je
+disais au commencement. Nous avions lieu de penser que l'empereur nous
+devait bien quelque chose, et nous comptions sur lui.</p>
+
+<p>Mais, de plus, le moment ne tarda pas d'arriver où nous perdîmes de
+notre importance. Bientôt des gens égaux à nous, et presque aussitôt des
+gens supérieurs par leur naissance et par leur fortune, sollicitèrent la
+faveur de faire partie de cette cour; on conçoit qu'on ne dut plus
+mettre autant de prix au dévouement de ceux qui avaient, les premiers,
+ouvert la route. Bonaparte fut réellement flatté des conquêtes qu'il fit
+peu à peu sur la noblesse française. Madame Bonaparte, elle-même, plus
+susceptible d'affection que lui, eut un moment la tête tournée, quand
+elle vit des grandes dames parmi ses dames du palais. Des personnes plus
+habiles en intrigue eussent, à cet instant, redoublé d'adresse et
+d'assiduité pour tâcher de garder leur position, que cette foule vaine
+de son importance pressait de tous côtés; mais, loin de là, nous
+cédâmes, nous vîmes des occasions de retrouver quelque liberté, nous en
+profitâmes assez imprudemment, et quand un motif, quel qu'il soit, vous
+fait lâcher pied à la cour, il est bien rare qu'on puisse jamais
+regagner le poste qu'on occupait.</p>
+
+<p>M. de Talleyrand, qui poussait Bonaparte à faire renaître autour de lui
+tous les prestiges de la royauté, l'engagea à contenter avec soin les
+prétentions vaniteuses de ceux qu'on voulait attirer, et la noblesse en
+France n'est satisfaite que lorsqu'elle est préférée. Il fallut donc
+faire briller à ses yeux les distinctions qu'elle se croyait le droit
+d'exiger. On était bien sûr de gagner les Montmorency, les Montesquiou,
+etc., en leur promettant que, du jour où ils prendraient rang auprès de
+Bonaparte, ils deviendraient les premiers, comme par le passé. Il était,
+au fond, difficile que cela fût autrement, une fois qu'on se décidait à
+faire une véritable cour.</p>
+
+<p>Il y a des gens qui ont cru qu'il eût été plus habile à Bonaparte, en
+prenant le titre neuf d'empereur, de garder encore autour de lui quelque
+chose de cette apparence simple et austère dont on perdit l'aspect avec
+le consulat. Un gouvernement constitutionnel d'une part, une cour peu
+nombreuse, sans luxe, qui se fût ressentie des changements que les
+révolutions avaient apportés dans les idées, eût moins satisfait la
+vanité peut-être, mais eût obtenu une plus véritable considération. Au
+moment dont je parle, on consulta de tous côtés pour savoir de quelle
+manière on décorerait l'entourage dont le nouveau souverain serait
+environné. Duroc invita M. de Rémusat à donner par écrit ses idées à cet
+égard. Mon mari rédigea un plan sage, mesuré, mais qui fut trouvé trop
+simple pour les projets secrets que personne ne pouvait alors deviner.
+«Il n'y a pas là assez de pompe, disait Bonaparte en le lisant. Tout
+cela ne jetterait point de poudre aux yeux.» Il voulait séduire, pour
+mieux tromper. Se refusant décidément à donner aux Français une
+constitution libre, il fallait qu'il les éblouît, les étourdît par tous
+les moyens à la fois; et, comme il y a toujours de la petitesse dans
+l'orgueil, le suprême pouvoir ne lui suffit point encore, il en voulut
+la montre, et de là l'étiquette, les chambellans, qui, dans son idée,
+faisaient encore mieux disparaître le parvenu. Il aimait la pompe, il
+penchait vers un système féodal, tout à fait hors des idées du siècle où
+il vivait, qu'il a pensé établir cependant, mais qui, vraisemblablement,
+n'eût duré que le temps de son règne. On ne peut se représenter tout ce
+qui lui passait par la tête à cet égard: «L'Empire français, disait-il,
+deviendra la mère-patrie des autres souverainetés; je veux que chacun
+des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à
+son usage; et, lors du couronnement de l'empereur des Français ces rois
+viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs
+hommages cette imposante cérémonie.» Ce plan démontrait-il autre chose
+que l'espoir de recréer les grands fiefs, et de ressusciter un
+Charlemagne qui eût exploité, à son profit seulement et pour fortifier
+sa puissance, et les idées despotiques des temps passés, et les
+expériences des temps modernes?</p>
+
+<p>Bonaparte a si souvent répété qu'il était, à lui seul, toute la
+Révolution, qu'il a fini par se persuader qu'en conservant sa propre
+personne, il en gardait tout ce qu'il était utile de ne pas détruire.
+Quoiqu'il en soit, la maladie de l'étiquette sembla s'être emparée de
+tous les habitants du château impérial de Saint-Cloud. On tira de la
+bibliothèque les énormes règlements de Louis XIV, et on commença à en
+faire des extraits, pour les rédiger à la convenance de la nouvelle
+cour. Madame Bonaparte envoya chercher madame Campan, qui avait été
+première femme de chambre de la reine. Elle était personne d'esprit;
+elle tenait une pension où, comme je l'ai déjà dit quelque part, presque
+toutes les jeunes personnes qui paraissaient à cette cour avaient été
+élevées. On la questionna avec détail sur les habitudes intérieures de
+la dernière reine de France; je fus chargée d'écrire sous sa dictée tout
+ce qu'elle raconterait, et Bonaparte joignit le très gros cahier qui
+résulta de nos entretiens à ceux qu'on lui portait de toutes parts. M.
+de Talleyrand était consulté sur tout. On allait et venait; on s'agitait
+dans une sorte d'incertitude qui avait son agrément, parce que chacun
+s'attendait à monter et à s'élever. Il faut l'avouer franchement, nous
+nous croyions tous plus ou moins grandis de quelque chose; la vanité est
+ingénieuse dans ses spéculations; les nôtres touchaient à tout.</p>
+
+<p>Quelquefois on était, pour un moment, un peu désenchanté par l'effet
+tant soit peu ridicule que cette agitation produisait sur un certain
+monde. Ceux qui demeuraient étrangers à nos nouvelles grandeurs disaient
+comme Montaigne: <i>Vengeons-nous par en médire</i>. Les railleries plus ou
+moins fines, les calembours sur ces princes de fraîche date, troublaient
+nos brillantes illusions; mais il est toujours assez petit le nombre de
+ceux qui se permettent de blâmer le succès, et les batteries
+l'emportèrent de beaucoup sur la critique, du moins dans tout le cercle
+où nos regards pouvaient atteindre.</p>
+
+<p>Voilà donc, à peu près, l'attitude dans laquelle nous nous trouvâmes à
+la fin de cette première époque qui se termine ici. Nous verrons, en
+rapportant la seconde, les progrès que nous fîmes tous (et quand je dis
+tous, c'est de la France et de l'Europe que je parle), dans cette route
+de prestiges et de brillantes erreurs, où nos libertés et notre vraie
+grandeur allèrent se perdre et s'enfouir pour si longtemps.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire qu'au mois d'avril de cette année, Bonaparte avait
+nommé son frère Louis membre du conseil d'État, et son frère Joseph
+colonel du 4e régiment de ligne: «Il faut, leur disait-il, que vous
+soyez tous deux tour à tour officiers civils et militaires, et que vous
+ne paraissiez étrangers à rien de ce qui concerne les intérêts de la
+patrie.»</p>
+
+<p>FIN DU TOME PREMIER.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DU TOME PREMIER.</h3>
+
+
+
+<p><a href="#pre">PRÉFACE.</a></p>
+
+<p class="mid"><a href="#intro">INTRODUCTION.</a></p>
+
+<p>Portraits et anecdotes.</p>
+
+<p class="mid">LIVRE PREMIER.<br>1802-1804.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c1">CHAPITRE PREMIER.</a><br>1802-1803.</p>
+
+<p>Détails de famille.--Ma première soirée à Saint-Cloud.--Le général
+Moreau.--M. de Rémusat est nommé préfet du palais, et je deviens dame du
+palais.--Habitudes du premier consul et de madame Bonaparte.--M. de
+Talleyrand.--La famille du premier consul.--Mesdemoiselles Georges et
+Duchesnois.--Jalousie de madame Bonaparte.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c2">CHAPITRE II.</a><br>1803.</p>
+
+<p>Retour aux habitudes de la monarchie.--M. de Fontanes.--Madame
+d'Houdetot.--Bruits de guerre.--Réunion du Corps législatif.--Départ de
+l'ambassadeur d'Angleterre--M. Maret.--Le général Berthier.--Voyage du premier consul en
+Belgique.--Accident de voiture.--Fêtes
+d'Amiens.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c3">CHAPITRE III.</a><br>1803.</p>
+
+<p>Suite du voyage en Belgique.--Opinions du premier consul sur la
+reconnaissance, la gloire et les Français.--Séjour à Gand, à Malines, à
+Bruxelles.--Le clergé.--M. de Roquelaure.--Retour à
+Saint-Cloud.--Préparatifs d'une descente en Angleterre.--Mariage de
+madame Leclerc.--Voyage du premier consul à Boulogne.--Maladie de M. de
+Rémusat.--Je vais le rejoindre.--Conversations du premier
+consul.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c4">CHAPITRE IV.</a><br>1803-1804.</p>
+
+<p>Suite des conversations du premier consul à Boulogne.--Lecture de la
+tragédie de <i>Philippe-Auguste</i>.--Mes nouvelles impressions.--Retour à
+Paris.--Jalousie de madame Bonaparte.--Fêtes de l'hiver de 1804.--M. de
+Fontanes.--M. Fouché.--Savary.--Pichegru.--Arrestation du général
+Moreau.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c5">CHAPITRE V.</a><br>1804.</p>
+
+<p>Arrestation de Georges Cadoudal.--Madame Bonaparte m'annonce la mission
+de M. de Caulaincourt à Ettenheim.--Arrestation du duc d'Enghien.--Mes
+angoisses et mes instances auprès de madame Bonaparte.--Soirée à la
+Malmaison.--Mort du duc d'Enghien.--Paroles remarquables du premier
+consul.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c6">CHAPITRE VI.</a><br>1804.</p>
+
+<p>Impression produite à Paris par la mort du duc d'Enghien.--Efforts du
+premier consul pour la dissiper.--Représentation de l'Opéra.--Mort de
+Pichegru.--Rupture de Bonaparte avec son frère Lucien.--Projet
+d'adoption du jeune Napoléon.--Fondation de l'Empire.</p>
+
+<p class="mid"><a href="#c7">CHAPITRE VII.</a><br>1804.</p>
+
+<p>Effets et causes de l'avènement de Bonaparte au trône.--Conversation de
+l'empereur.--Chagrins de madame Murat.--Caractère de M. de Rémusat.--La
+nouvelle cour.</p>
+
+<p>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="overl">F. Aureau.--Imprimerie de Lagny</p>
+
+<br><br>
+
+<h4>OUVRAGES<br>DE M. CHARLES DE RÉMUSAT<br>de l'Académie Française</h4>
+
+
+<p><span class="sc">Essai de Philosophie</span>, 2 volumes in-8. Paris, Ladrange, 1842.</p>
+
+<p><span class="sc">De la Philosophie allemande</span>, rapport à l'Académie des Sciences morales
+et politiques, in-8. Paris, Ladrange, 1845.</p>
+
+<p><span class="sc">Saint Anselme de Cantorbery</span>, sa vie et sa philosophie, in-8. Paris,
+Didier, 1853.</p>
+
+<p><span class="sc">Abélard</span>, sa vie, sa philosophie et sa théologie, nouvelle édition, 2
+volumes in-8. Paris, Didier, 1855.</p>
+
+<p><span class="sc">L'Angleterre au XVIIIe siècle</span>, études et portraits, 2 vol. in-8. Paris,
+Didier, 1856.</p>
+
+<p><span class="sc">Bacon</span>, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos
+jours, in-8. Paris, Didier, 1857.</p>
+
+<p><span class="sc">Critiques et Études littéraires</span> ou passé et présent, nouvelle édition
+revue et considérablement augmentée, 2 volumes in-18. Paris, Didier,
+1857.</p>
+
+<p><span class="sc">Politique libérale</span>, ou fragments pour servir à l'histoire de la
+Révolution française, in-8. Paris, Michel Lévy, 1860.</p>
+
+<p><span class="sc">Philosophie religieuse</span>. De la théologie naturelle en France et en
+Angleterre, in-18. Paris, 1864.</p>
+
+<p><span class="sc">Histoire de la Philosophie en Angleterre</span>, depuis Bacon jusqu'à Locke, 2
+vol. in-8. Paris, 1877.</p>
+
+<p><span class="sc">Abélard</span>, drame inédit publié avec une préface et des notes par <span class="sc">Paul de
+Rémusat</span>, in-8. Paris, C. Lévy, 1877.</p>
+
+<p><span class="sc">La Saint-Barthélemy</span>, drame inédit, publié par <span class="sc">Paul de Rémusat</span>, in-8.
+Paris, C. Lévy, 1878.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mémoires de madame de Rémusat, by Claire de Rémusat
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DE MADAME DE RÉMUSAT ***
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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