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+The Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dominique
+
+Author: Eugène Fromentin
+
+Release Date: September 24, 2010 [EBook #33808]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+DOMINIQUE
+
+DOMINIQUE d'EUGÈNE FROMENTIN, _premier volume des_ Modernes _de la_
+BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE, _a été tiré à 1.000 exemplaires ainsi
+numérotés, suivant la justification uniforme de cette collection:_
+
+_Nos 1 à 10.--Exemplaires sur papier de Chine._
+
+_Nos 11 à 30.--Exemplaires sur papier impérial du Japon._
+
+_Nos 31 à 1.000.--Exemplaires sur vélin de France B. F. K. filigrané
+au titre de la collection._
+
+_Il a été tiré en outre 50 exemplaires hors commerce marqués de A à Z et
+de I à XXV._
+
+EXEMPLAIRE Nº 208
+
+BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+LYON
+
+H. LARDANCHET, ÉDITEUR
+
+RUE PRÉSIDENT-CARNOT, Nº 10
+
+1920
+
+
+_A MADAME GEORGE SAND_
+
+_Madame_,
+
+_Voici ce petit livre que vous avez lu. A mon grand regret, je le publie
+sans y rien changer, c'est-à-dire avec toutes les inexpériences qui
+peuvent trahir une œuvre d'essai. De pareils défauts m'ont paru sans
+remède: désespérant de les corriger, je les constate. Si le livre était
+meilleur, je serais parfaitement heureux de vous l'offrir. Tel qu'il
+est, me pardonnerez-vous, Madame, comme au plus humble de vos amis, de
+le placer sous la protection d'un nom qui déjà m'a servi de sauvegarde,
+et pour lequel j'ai autant d'admiration que de gratitude et de respect?_
+
+EUG. FROMENTIN.
+
+Paris, novembre 1862.
+
+
+
+
+DOMINIQUE
+
+
+
+
+I
+
+
+CERTAINEMENT je n'ai pas à me plaindre--me disait celui dont je
+rapporterai les confidences dans le récit très simple et trop peu
+romanesque qu'on lira tout à l'heure--car, Dieu merci, je ne suis plus
+rien, à supposer que j'aie jamais été quelque chose, et je souhaite à
+beaucoup d'ambitieux de finir ainsi. J'ai trouvé la certitude et le
+repos, ce qui vaut mieux que toutes les hypothèses. Je me suis mis
+d'accord avec moi-même, ce qui est bien la plus grande victoire que nous
+puissions remporter sur l'impossible. Enfin, d'inutile à tous, je
+deviens utile à quelques-uns, et j'ai tiré de ma vie, qui ne pouvait
+rien donner de ce qu'on espérait d'elle, le seul acte peut-être qu'on
+n'en attendît pas, un acte de modestie, de prudence et de raison. Je
+n'ai donc pas à me plaindre. Ma vie est faite et bien faite selon mes
+désirs et mes mérites. Elle est rustique, ce qui ne lui messied pas.
+Comme les arbres de courte venue, je l'ai coupée en tête: elle a moins
+de port, de grâce et de saillie; on la voit de moins loin, mais elle
+n'en aura que plus de racines et n'en répandra que plus d'ombre autour
+d'elle. Il y a maintenant trois êtres à qui je me dois et qui me lient
+par des devoirs précis, par des responsabilités qui n'ont rien de trop
+lourd, par des attachements sans erreurs ni regrets. La tâche est
+simple, et j'y suffirai. Et s'il est vrai que le but de toute existence
+humaine soit moins encore de s'ébruiter que de se transmettre, si le
+bonheur consiste dans l'égalité des désirs et des forces, je marche
+aussi droit que possible dans les voies de la sagesse, et vous pourrez
+témoigner que vous avez vu un homme heureux.»
+
+Quoiqu'il ne fût pas le premier venu autant qu'il le prétendait, et
+qu'avant de rentrer dans les effacements de sa province il en fût sorti
+par un commencement de célébrité, il aimait à se confondre avec la
+multitude des inconnus, qu'il appelait _les quantités négatives_. A ceux
+qui lui parlaient de sa jeunesse et lui rappelaient les quelques lueurs
+assez vives qu'elle avait jetées, il répondait que c'était sans doute
+une illusion des autres et de lui-même, qu'en réalité il n'était
+personne, et la preuve, c'est qu'il ressemblait aujourd'hui à tout le
+monde, résultat de toute équité dont il s'applaudissait comme d'une
+restitution légitime faite à l'opinion. Il répétait à ce sujet qu'il
+n'est donné qu'à bien peu de gens de se dire une exception, que ce rôle
+de privilégié est le plus ridicule, le moins excusable et le plus vain,
+quand il n'est pas justifié par des dons supérieurs; que l'envie
+audacieuse de se distinguer du commun de ses semblables n'est le plus
+souvent qu'une tricherie commise envers la société et une injure
+impardonnable faite à tous les gens modestes qui ne sont rien; que
+s'attribuer un lustre auquel on n'a pas droit, c'est usurper les titres
+d'autrui, et risquer de se faire prendre tôt ou tard en flagrant délit
+de pillage dans le trésor public de la renommée.
+
+Peut-être se diminuait-il ainsi pour expliquer sa retraite et pour ôter
+le moindre prétexte de retour à ses propres regrets comme aux regrets de
+ses amis. Était-il sincère? Je me le suis demandé souvent, et
+quelquefois j'ai pu douter qu'un esprit comme le sien, épris de
+perfection, fût aussi complètement résigné dans sa défaite. Mais il y a
+tant de nuances dans la sincérité la plus loyale! il y a tant de
+manières de dire la vérité sans la dire tout entière! L'absolu
+détachement des choses n'admettrait-il aucun regard jeté de loin sur les
+choses qu'on désavoue? Et quel est le cœur assez sûr de lui pour
+répondre qu'il ne se glissera jamais un regret entre la résignation, qui
+dépend de nous, et l'oubli, qui ne peut nous venir que du temps?
+
+Quoi qu'il en soit de ce jugement porté sur un passé qui ne s'accordait
+pas très bien avec sa vie présente, à l'époque dont je parle du moins,
+il était arrivé à ce degré de démission de lui-même et d'obscurité qui
+semblait lui donner tout à fait raison. Aussi ne fais-je que le prendre
+au mot en le traitant à peu près comme un inconnu. Il était devenu,
+d'après ses propres termes, si peu quelqu'un, et tant d'autres que lui
+pourraient à la rigueur se reconnaître dans ces pages, que je ne vois
+pas la moindre indiscrétion à publier de son vivant le portrait d'un
+homme dont la physionomie se prête à tant de ressemblances. Si quelque
+chose le distingue un peu du grand nombre de ceux qui volontiers
+retrouveraient en lui leur propre image, c'est que, par une exception
+qui, je le crois, ne fera envie à personne, il avait eu le courage assez
+rare de s'examiner souvent, et la sévérité plus rare encore de se juger
+médiocre. Enfin il existe si peu, quoiqu'il existe, qu'il est presque
+indifférent de parler de lui soit au présent, soit au passé.
+
+La première fois que je le rencontrai, c'était en automne. Le hasard me
+le faisait connaître à cette époque de l'année qu'il aime le plus, dont
+il parle le plus souvent, peut-être parce qu'elle résume assez bien
+toute existence modérée qui s'accomplit ou qui s'achève dans un cadre
+naturel de sérénité, de silence et de regrets. «Je suis un exemple,
+m'a-t-il dit maintes fois depuis lors, de certaines affinités
+malheureuses qu'on ne parvient jamais à conjurer tout à fait. J'ai fait
+l'impossible pour n'être point un mélancolique, car rien n'est plus
+ridicule à tout âge et surtout au mien; mais il y a dans l'esprit de
+certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque toujours prête à se
+répandre en pluie sur leurs idées. Tant pis pour ceux qui sont nés dans
+les brouillards d'octobre!» ajoutait-il en souriant à la fois et de sa
+métaphore prétentieuse et de cette infirmité de nature dont il était au
+fond très humilié.
+
+Ce jour-là, je chassais aux environs du village qu'il habite. Je m'y
+trouvais arrivé de la veille et sans autre relation que l'amitié de mon
+hôte le docteur ***, fixé depuis quelques années seulement dans le pays.
+Au moment où nous sortions du village, un chasseur parut en même temps
+que nous sur un coteau planté de vignes qui borne l'horizon de
+Villeneuve au levant. Il allait lentement et plutôt en homme qui se
+promène, escorté de deux grands chiens d'arrêt, un épagneul à poils
+fauves, un braque à robe noire, qui battaient les vignes autour de lui.
+C'étaient ordinairement, je l'ai su depuis, les deux seuls compagnons
+qu'il admît à le suivre dans ces expéditions presque journalières, où la
+poursuite du gibier n'était que le prétexte d'un penchant plus vif, le
+désir de vivre au grand air et surtout le besoin d'y vivre seul.
+
+«Ah! voici M. Dominique qui chasse», me dit le docteur en reconnaissant
+à toute distance l'équipage ordinaire de son voisin. Un peu plus tard,
+nous l'entendîmes tirer, et le docteur me dit: «Voilà M. Dominique qui
+tire.» Le chasseur battait à peu près le même terrain que nous et
+décrivait autour de Villeneuve la même évolution, déterminée d'ailleurs
+par la direction du vent, qui venait de l'est, et par les remises assez
+fixes du gibier. Pendant le reste de la journée, nous l'eûmes en vue,
+et, quoique séparés par plusieurs cents mètres d'intervalle, nous
+pouvions suivre sa chasse comme il aurait pu suivre la nôtre. Le pays
+était plat, l'air très calme, et les bruits en cette saison de l'année
+portaient si loin, que même après l'avoir perdu de vue, on continuait
+d'entendre très distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu'au
+son de sa voix quand, de loin en loin, il redressait un écart de ses
+chiens ou les ralliait. Mais soit discrétion, soit, comme un mot du
+docteur me l'avait fait présumer, qu'il eût peu de goût pour la chasse à
+trois, celui que le docteur appelait M. Dominique ne se rapprocha tout à
+fait que vers le soir, et la commune amitié qui s'est formée depuis
+entre nous devait avoir ce jour-là pour origine une circonstance des
+plus vulgaires. Un perdreau partit à l'arrêt de mon chien juste au
+moment où nous nous trouvions à peu près à demi-portée de fusil l'un de
+l'autre. Il occupait la gauche, et le perdreau parut incliner vers lui.
+
+«A vous, monsieur», lui criai-je.
+
+Je vis, à l'imperceptible temps d'arrêt qu'il mit à épauler son fusil,
+qu'il examinait d'abord si rigoureusement ni le docteur ni moi n'étions
+assez près pour tirer; puis, quand il se fut assuré que c'était un coup
+perdu pour tous s'il ne se décidait pas, il ajusta lestement et fit feu.
+L'oiseau, foudroyé en plein vol, sembla se précipiter plutôt qu'il ne
+tomba, et rebondit, avec le bruit d'une bête lourde, sur le terrain
+durci de la vigne.
+
+C'était un coq de perdrix rouge magnifique, haut en couleur, le bec et
+les pieds rouges et durs comme du corail, avec des ergots comme un coq
+et large de poitrail presque autant qu'un poulet bien nourri.
+
+«Monsieur, me dit en s'avançant vers moi M. Dominique, vous m'excuserez
+d'avoir tiré sur l'arrêt de votre chien; mais j'ai bien été forcé, je
+crois, de me substituer à vous pour ne pas perdre une fort belle pièce,
+assez peu commune en ce pays. Elle vous appartient de droit. Je ne me
+permettrais pas de vous l'offrir, je vous la rends.»
+
+Il ajouta quelques paroles obligeantes pour me déterminer tout à fait,
+et j'acceptai l'offre de M. Dominique comme une dette de politesse à
+payer.
+
+C'était un homme d'apparence encore jeune, quoiqu'il eût alors passé la
+quarantaine, assez grand, à peau brune, un peu nonchalant de tournure,
+et dont la physionomie paisible, la parole grave et la tenue réservée ne
+manquaient pas d'une certaine élégance sérieuse. Il portait la blouse et
+les guêtres d'un campagnard chasseur. Son fusil seul indiquait
+l'aisance, et ses deux chiens avaient au cou un large collier garni
+d'argent sur lequel on voyait un chiffre. Il serra courtoisement la main
+du docteur et nous quitta presque aussitôt pour aller, nous dit-il,
+rallier ses vendangeurs, qui, ce soir-là même, achevaient sa récolte.
+
+On était aux premiers jours d'octobre. Les vendanges allaient finir; il
+ne restait plus dans la campagne, en partie rendue à son silence, que
+deux ou trois groupes de vendangeurs, ce que dans le pays on appelle des
+_brigades_, et un grand mât surmonté d'un pavillon de fête, planté dans
+la vigne même où se cueillaient les derniers raisins, annonçait en effet
+que la brigade de M. Dominique se préparait joyeusement _à manger
+l'oie_, c'est-à-dire à faire le repas de clôture et d'adieu où, pour
+célébrer la fin du travail, il est de tradition de manger, entre autres
+plats extraordinaires, une oie rôtie.
+
+Le soir venait. Le soleil n'avait plus que quelques minutes de trajet
+pour atteindre le bord tranchant de l'horizon. Il éclairait longuement,
+en y traçant des rayures d'ombre et de lumière, un grand pays plat,
+tristement coupé de vignobles, de guérets et de marécages, nullement
+boisé, à peine onduleux, et s'ouvrant de distance en distance, par une
+lointaine échappée de vue, sur la mer. Un ou deux villages blanchâtres,
+avec leurs églises à plates-formes et leurs clochers saxons, étaient
+posés sur un des renflements de la plaine, et quelques fermes, petites,
+isolées, accompagnées de maigres bouquets d'arbres et d'énormes meules
+de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage, dont
+l'indigence pittoresque eût paru complète sans la beauté singulière qui
+lui venait du climat, de l'heure et de la saison. Seulement, à l'opposé
+de Villeneuve et dans un pli de la plaine, il y avait quelques arbres un
+peu plus nombreux qu'ailleurs et formant comme un très petit parc autour
+d'une habitation de quelque apparence. C'était un pavillon de tournure
+flamande, élevé, étroit, percé de rares fenêtres irrégulières et flanqué
+de tourelles à pignons d'ardoise. Aux abords étaient agglomérées
+quelques constructions plus récentes, maison de ferme et bâtiment
+d'exploitation, le tout au surplus très modeste. Un brouillard bleu qui
+s'élevait à travers les arbres indiquait qu'il y avait exceptionnellement
+dans ce bas-fond du pays quelque chose au moins comme un cours d'eau;
+une longue avenue marécageuse, sorte de prairie mouillée bordée de
+saules, menait directement de la maison à la mer.
+
+«Ce que vous voyez là, me dit le docteur en me montrant cet îlot de
+verdure isolé dans la nudité des vignobles, c'est le château des
+Trembles et l'habitation de M. Dominique.»
+
+Cependant M. Dominique allait rejoindre ses vendangeurs et s'éloignait
+paisiblement, son fusil désarmé, suivi cette fois de ses chiens à bout
+de forces; mais à peine avait-il fait quelques pas dans le sentier
+labouré d'ornières qui menait à ses vignes que nous fûmes témoins d'une
+rencontre qui me charma.
+
+Deux enfants dont on entendait les voix riantes, une jeune femme dont on
+voyait seulement la robe d'étoffe légère et l'écharpe rouge, venaient
+au-devant du chasseur. Les enfants lui faisaient des gestes joyeux et se
+précipitaient de toute la vitesse de leurs petites jambes; la mère
+arrivait plus lentement et de la main agitait un des bouts de son
+écharpe couleur de pourpre. Nous vîmes M. Dominique prendre à son tour
+chacun de ses enfants dans ses bras. Ce groupe animé de couleurs
+brillantes demeura un moment arrêté dans le sentier vert, debout au
+milieu de la campagne tranquille, illuminé des feux du soir et comme
+enveloppé de toute la placidité du jour qui finissait. Puis la famille
+au complet reprit le chemin des Trembles, et le dernier rayon qui venait
+du couchant accompagna jusque chez lui ce ménage heureux.
+
+Le docteur m'apprit alors en quelques mots que M. Dominique de Bray--on
+l'appelait M. Dominique tout court en vertu d'un usage amical adopté par
+les familiarités du pays--était un gentilhomme de l'endroit, maire de
+la commune, et qui devait cette charge de confiance moins encore à son
+influence personnelle, car il ne l'exerçait que depuis peu d'années,
+qu'à l'ancienne estime attachée à son nom; qu'il était très secourable
+aux malheureux, très aimé et fort bien vu de tous, quoiqu'il n'eût de
+ressemblance avec ses administrés que par la blouse, quand il en
+portait.
+
+«C'est un aimable homme, ajouta le docteur, seulement un peu sauvage,
+excellent, simple et discret, qui se répand beaucoup en services, peu en
+paroles. Tout ce que je puis vous dire de lui, c'est que je lui connais
+autant d'obligés qu'il y a d'habitants dans la commune.»
+
+La soirée qui suivit cette journée champêtre fut si belle et si
+parfaitement limpide, qu'on aurait pu se croire encore au milieu de
+l'été. Je m'en souviens surtout à cause d'un certain accord
+d'impressions qui fixe à la fois les souvenirs, même les moins
+frappants, sur tous les points sensibles de la mémoire. Il y avait de la
+lune, un clair de lune éblouissant, et la route crayeuse de Villeneuve,
+avec ses maisons blanches, en était éclairée comme en plein midi, d'un
+éclat plus doux, mais avec autant de précision. La grande rue droite qui
+traverse le village était déserte. On entendait à peine, en passant
+devant les portes, des gens qui soupaient en famille derrière leurs
+volets déjà clos. De distance en distance, partout où les habitants ne
+dormaient pas, un étroit rayon de lumière s'échappait par les serrures
+ou par les _chattières_, et jaillissait comme un trait rouge à travers
+la blancheur froide de la nuit. Les pressoirs seuls restaient ouverts
+pour donner de l'air au plancher des _treuils_, et d'un bout à l'autre
+du village une moiteur de raisins pressés, la chaude exhalaison des vins
+qui fermentent, se mêlaient à l'odeur des poulaillers et des étables.
+Dans la campagne, il n'y avait plus de bruit, hormis la voix des coqs
+qui se réveillaient de leur premier sommeil, et chantaient pour annoncer
+que la nuit serait humide. Des grives que le vent d'est amenait, des
+oiseaux de passage qui émigraient du nord au sud, traversaient l'air
+au-dessus du village et s'appelaient constamment, comme des voyageurs de
+nuit. Entre huit et neuf heures, une sorte de rumeur joyeuse éclata dans
+le fond de la plaine, et fit aboyer subitement tous les chiens de ferme
+des environs; c'était la musique aigre et cadencée des cornemuses jouant
+un air de contredanse.
+
+«On danse chez M. Dominique, me dit le docteur. Bonne occasion pour lui
+faire visite dès ce soir, si vous le voulez bien, puisque vous lui devez
+des remercîments. Lorsqu'on danse au _biniou_ chez un propriétaire qui
+fait vendanges, sachez que c'est presque une soirée publique.»
+
+Nous prîmes le chemin des Trembles, et nous nous acheminâmes à travers
+les vignes, doucement émus par l'influence de cette nuit magnifique. Le
+docteur, qui la subissait à sa manière, se mit à regarder les rares
+étoiles que le vif éclat de la lune n'eût pas éclipsées, et se perdit
+dans des rêveries astronomiques, les seules rêveries qu'un pareil esprit
+se crût permises.
+
+On dansait devant la grille de la ferme sur une esplanade en forme
+d'aire, entourée de grands arbres et parmi des herbes mouillées par
+l'humidité du soir, comme s'il avait plu. La lune illuminait si bien ce
+bal improvisé, qu'on pouvait se passer d'autres lumières. Il n'y avait
+guère, en fait de danseurs, que les vendangeurs de la maison, et
+peut-être un ou deux jeunes gens des environs que le signal de la
+cornemuse avait attirés. Je ne saurais dire si le musicien qui jouait du
+biniou s'en acquittait avec talent, mais il en jouait du moins avec une
+violence telle, il en tirait des sons si longuement prolongés, si
+perçants, et qui déchiraient avec tant d'aigreur l'air sonore et calme
+de la nuit, que je ne m'étonnais plus, en l'écoutant, que le bruit d'un
+pareil instrument nous fût parvenu de si loin; à une demi-lieue à la
+ronde, on pouvait l'entendre, et les jeunes filles de la plaine
+devaient, sans contredit, rêver contredanses dans leur lit. Les garçons
+avaient seulement ôté leurs vestes, les filles avaient changé de coiffes
+et relevé leurs tabliers de ratine; mais tous avaient gardé leurs
+sabots, disons comme eux leurs _bots_, sans doute pour se donner plus
+d'aplomb et pour mieux marquer, avec ces lourds patins, la mesure de
+cette lourde et sautante pantomime appelée la _bourrée._ Pendant ce
+temps, dans la cour de la ferme, des servantes passaient une chandelle à
+la main, allant et venant de la cuisine au réfectoire, et quand
+l'instrument s'arrêtait pour reprendre haleine, on distinguait les
+craquements du treuil où les hommes de corvée pressaient la vendange.
+
+C'est là que nous trouvâmes M. Dominique, au milieu de ce laboratoire
+singulier plein de charpentes, de madriers, de cabestans, de roues en
+mouvement, qu'on appelle un pressoir. Deux ou trois lampes dispersées
+dans ce grand espace, encombré de volumineuses machines et
+d'échafaudages, l'éclairaient aussi peu que possible. On était en train
+de couper la _treuillée_, c'est-à-dire qu'on équarrissait de nouveau la
+vendange écrasée par la pression des machines, et qu'on la
+reconstruisait en plateau régulier pour en exprimer tout le jus restant.
+Le moût, qui ne s'égouttait plus que faiblement, descendait avec un
+bruit de fontaine épuisée dans les auges de pierre, et un long tuyau de
+cuir, pareil aux tuyaux d'incendie, le prenait aux réservoirs et le
+conduisait dans les profondeurs d'un cellier où la saveur sucrée des
+raisins foulés se changeait en odeur de vin, et aux approches duquel la
+chaleur était très forte. Tout ruisselait de vin nouveau. Les murs
+transpiraient humectés de vendanges. Des vapeurs capiteuses formaient un
+brouillard autour des lampes. M. Dominique était parmi ses vignerons,
+montés sur les étais du treuil, et les éclairant lui-même avec une lampe
+de main qui nous le fît découvrir dans ces demi-ténèbres. Il avait gardé
+sa tenue de chasse, et rien ne l'eût distingué des hommes de peine, si
+chacun d'eux ne l'eût appelé monsieur notre maître.
+
+«Ne vous excusez pas, dit-il au docteur qui lui demandait grâce pour
+l'heure et le moment choisi de notre visite, sans quoi j'aurais trop
+moi-même à m'excuser.»
+
+Et je crois bien, tant il fut parfaitement aisé et poli en nous faisant,
+sa lampe à la main, les honneurs de son pressoir, qu'il n'éprouva
+d'autre embarras que celui de nous faire asseoir commodément en pareil
+lieu.
+
+Je n'ai rien à dire de notre entretien, le premier qui m'ait fait
+écouter un homme avec lequel j'ai beaucoup causé depuis. Je me souviens
+seulement qu'après avoir parlé vendange, récolte, chasse et campagne,
+seuls sujets qui nous fussent communs, le nom de Paris se présenta tout
+à coup comme une inévitable antithèse à toutes les simplicités comme à
+toutes les rusticités de la vie.
+
+«Ah! c'était le beau temps! dit le docteur, que ce nom de Paris
+réveillait toujours en sursaut.
+
+--Encore des regrets!» répondit M. Dominique.
+
+Et cela fut dit avec un accent particulier, plus significatif que les
+paroles, et qui me donna l'envie d'en chercher le sens.
+
+Nous sortîmes au moment où les vendangeurs allaient souper. Il était
+tard; nous n'avions plus qu'à regagner Villeneuve. M. Dominique nous fit
+parcourir l'allée tournante d'un jardin dont les limites se confondaient
+vaguement avec les arbres du parc, puis une longue terrasse en tonnelle
+occupant toute la façade de la maison, et à l'extrémité de laquelle on
+voyait la mer. En passant devant une chambre éclairée, dont la fenêtre
+était ouverte à l'air tiède de la nuit, j'aperçus la jeune femme à
+l'écharpe rouge, assise et brodant près de deux lits jumeaux. Nous nous
+séparâmes à la grille. La lune éclairait en plein la large cour
+d'honneur, où le mouvement de la ferme ne parvenait plus. Les chiens,
+las d'une journée de chasse, y dormaient devant leurs niches, la chaîne
+au cou, étendus à plat sur le sable. Des oiseaux se remuaient dans des
+massifs de lilas, comme si la grande clarté de la nuit leur eût fait
+croire à la venue du jour. On n'entendait plus rien du bal interrompu
+par le souper; la maison des Trembles et les environs reposaient déjà
+dans le plus grand silence, et cette absence de tout bruit soulageait du
+bruit du biniou.
+
+Très peu de jours après, nous trouvions, en rentrant au logis, deux
+cartes de M. Dominique de Bray, qui s'était présenté dans la journée
+pour nous faire sa visite, et le lendemain même un billet d'invitation
+nous arrivait des Trembles. C'était une prière aimable signée du mari,
+mais écrite au nom de madame de Bray; il s'agissait d'un dîner de
+famille offert en voisins, et qu'on serait heureux de nous voir accepter
+de même.
+
+Cette nouvelle entrevue, la première, à vrai dire, qui m'ait donné
+entrée dans la maison des Trembles, n'eut rien non plus de bien
+mémorable, et je n'en parlerais pas si je n'avais à dire un mot tout de
+suite de la famille de M. Dominique. Elle se composait des trois
+personnes dont j'avais déjà vu de loin la silhouette fugitive au milieu
+des vignes: une petite fille brune qu'on appelait Clémence, un garçon
+blond, fluet, grandissant trop vite et qui déjà promettait de porter
+avec plus de distinction que de vigueur le nom moitié féodal et moitié
+campagnard de Jean de Bray. Quant à leur mère, c'était une femme et une
+mère dans la plus excellente acception de ces deux mots, ni matrone ni
+jeune fille, très jeune d'âge peut-être, avec la maturité et la dignité
+puisées dans le sentiment bien compris de son double rôle; de très beaux
+yeux dans un visage indécis, beaucoup de douceur, je ne sais quoi
+d'ombrageux d'abord qui tenait sans doute à l'isolement accoutumé de sa
+vie, mais avec infiniment de grâce et de manières.
+
+Cette année-là, nos relations n'allèrent pas beaucoup plus loin: une ou
+deux chasses où M. de Bray me pria de prendre part, quelques visites
+reçues ou rendues, et qui me firent mieux connaître les chemins de son
+village qu'elles ne m'ouvrirent les avenues discrètes de son amitié.
+Puis novembre arriva, et je quittai Villeneuve sans avoir autrement
+pénétré dans l'intimité de l'heureux ménage: c'est ainsi que le docteur
+et moi nous désignions dorénavant les châtelains des Trembles.
+
+
+
+
+II
+
+
+L'ABSENCE a des effets singuliers. J'en fis l'épreuve pendant cette
+première année d'éloignement qui me sépara de M. Dominique, sans
+qu'aucun souvenir direct parût nous rappeler l'un à l'autre. L'absence
+unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu'elle divise, elle fait se
+souvenir, elle fait oublier; elle relâche certains liens très solides,
+elle les tend et les éprouve au point de les briser; il y a des liaisons
+soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d'irrémédiables
+avaries; elle accumule des mondes d'indifférence sur des promesses de
+souvenirs éternels. Et puis d'un germe imperceptible, d'un lien
+inaperçu, d'un _adieu_, _monsieur_, qui ne devait pas avoir de
+lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais
+comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés
+viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces
+attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à
+notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos
+sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable
+rayon qui va de l'un à l'autre, et ne craignent plus rien, ni des
+distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
+prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en pareil cas,
+que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans
+les profondeurs du cœur et de l'esprit, et dont l'extrême tension
+fait souffrir. Une année se passe. On s'est quitté sans se dire au
+revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amitié a fait en nous de
+tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les
+précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace
+de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
+mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des
+confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier.
+
+Il y avait juste un an que j'avais mis le pied dans Villeneuve pour la
+première fois, quand j'y revins, attiré par une lettre du docteur, qui
+m'écrivait: «On parle de vous dans le voisinage, et l'automne est
+superbe, venez.» J'arrivai sans me faire attendre, et quand un soir de
+vendanges, par une journée tiède, par un soleil doux, au milieu des
+mêmes bruits, je montai sans être annoncé le perron des Trembles, je vis
+bien que l'union dont je parle était formée, et que l'ingénieuse absence
+avait agi sans nous et pour nous.
+
+J'étais un hôte attendu qui revenait, qui devait revenir, et qu'un usage
+ancien avait rendu le familier de la maison. Ne m'y trouvais-je pas
+moi-même on ne peut plus à l'aise? Cette intimité qui commençait à peine
+était-elle ancienne ou nouvelle? C'était à ne plus le savoir, tant
+l'intuition des choses m'avait longuement fait vivre avec elles, tant le
+soupçon que j'avais d'elles ressemblait d'avance à des habitudes.
+Bientôt les gens de service me connurent; les deux chiens n'aboyèrent
+plus quand je parus dans la cour; la petite Clémence et Jean
+s'habituèrent vite à me voir, et ne furent pas les derniers à subir
+l'effet certain du retour et l'inévitable séduction des faits qui se
+répètent.
+
+Plus tard on m'appela par mon nom, sans supprimer tout à fait la formule
+de _monsieur_, mais en la négligeant fréquemment. Puis il arriva qu'un
+jour _M. de Bray_ (je disais ordinairement M. de Bray) ne se trouva plus
+d'accord avec le ton de nos entretiens, et chacun de nous s'en aperçut à
+la fois, comme d'une note qui résonnait faux. En réalité, rien aux
+Trembles ne paraissait changé, ni les lieux, ni nous-mêmes, et nous
+avions l'air, tant autour de nous tout se trouvait identique, les
+choses, l'époque, la saison et jusqu'aux plus petits incidents de la
+vie, de fêter jour par jour l'anniversaire d'une amitié qui n'avait plus
+de date.
+
+Les vendanges se firent et s'achevèrent comme les précédentes,
+accompagnées des mêmes danses, des mêmes festins, au son de la même
+cornemuse maniée par le même musicien. Puis, la cornemuse remise au
+clou, les vignes désertes, les celliers fermés, la maison rentra dans
+son calme ordinaire. Il y eut un mois pendant lequel les bras se
+reposèrent un peu et les champs chômèrent. Ce fut ce mois de répit et
+comme de vacances rurales qui s'écoule d'octobre à novembre, entre la
+dernière récolte et les semailles. Il résume à peu près les derniers
+beaux jours. Il conduit, comme une défaillance aimable de la saison,
+des chaleurs tardives aux premiers froids. Puis un matin les charrues
+sortirent; mais rien ne ressemblait moins aux bruyantes bacchanales des
+vendanges que le morne et silencieux monologue du bouvier conduisant ses
+bœufs de labour, et ce grand geste sempiternel du semeur semant son
+grain dans des lieues de sillons.
+
+La propriété des Trembles était un beau domaine, d'où Dominique tirait
+une bonne partie de sa fortune, et qui le faisait riche. Il l'exploitait
+lui-même, aidé de madame de Bray, qui, disait-il, possédait tout
+l'esprit de chiffres et d'administration qui lui manquait. Pour
+auxiliaire secondaire, avec moins d'importance et presque autant
+d'action, dans ce mécanisme compliqué d'une exploitation agricole, il
+avait un vieux serviteur hors rang dans le nombre de ses domestiques,
+qui remplissait en fait les fonctions de régisseur ou d'intendant des
+fermes. Ce serviteur, dont le nom reviendra plus tard dans ce récit,
+s'appelait André. En qualité d'enfant du pays et je crois bien d'enfant
+de la maison, il avait, vis-à-vis de son maître, autant de privautés que
+de tendresse. «Monsieur notre maître», disait-il toujours, soit qu'il
+parlât de lui ou qu'il lui parlât, et le maître à son tour le tutoyait
+par une habitude qu'il avait gardée de sa jeunesse et qui perpétuait des
+traditions domestiques assez touchantes entre le jeune chef de famille
+et le vieux André. André était donc, après le maître et la maîtresse du
+logis, le principal personnage des Trembles et le mieux écouté. Le
+reste du personnel, assez nombreux, se distribuait dans les multiples
+recoins de la maison et de la ferme. Le plus souvent tout paraissait
+vide, excepté la basse-cour, où remuaient tout le jour durant des
+troupeaux de poules, le grand jardin où les filles de la ferme
+ramassaient des faix d'herbes, et la terrasse exposée au midi, où, quand
+il faisait beau, madame de Bray et ses enfants se tenaient dans l'ombre,
+chaque matin plus rare, des treilles, dont les pampres tombaient.
+Quelquefois des journées entières se passaient sans qu'on entendît quoi
+que ce fût qui rappelât la vie dans cette maison où tant de gens
+vivaient cependant dans l'activité des soins ou du travail.
+
+La mairie n'était point aux Trembles, quoique depuis deux ou trois
+générations les de Bray eussent toujours été, comme par un droit acquis,
+maires de la commune. Les archives étaient déposées à Villeneuve. Une
+maison de paysan des plus rustiques servait à la fois d'école primaire
+et de maison communale. Dominique s'y rendait deux fois par mois pour
+présider le conseil et de loin en loin pour les mariages. Ce jour-là, il
+partait avec son écharpe dans sa poche, et la ceignait en entrant dans
+la salle des séances. Il accompagnait volontiers les formalités légales
+d'une petite allocution qui produisait d'excellents effets. Il me fut
+donné de l'entendre à l'époque dont je parle, deux fois de suite dans la
+même semaine. Les vendanges amènent infailliblement les mariages; c'est,
+avec les veillées de carême, la saison de l'année qui rend les garçons
+entreprenants, attendrit le cœur des filles et fait le plus
+d'amoureux.
+
+Quant aux distributions de bienfaisance, c'était madame de Bray qui en
+avait tout le soin. Elle tenait les clefs de la pharmacie, du linge, du
+gros bois, des sarments; les bons de pain, signés du maire, étaient
+écrits de sa main. Et si elle ajoutait du sien aux libéralités
+officielles de la commune, personne n'en savait rien, et les pauvres en
+recueillaient les bénéfices sans jamais apercevoir la main qui donnait.
+De vrais pauvres d'ailleurs, grâce à un pareil voisinage, il n'y en
+avait que très peu dans la commune. Les ressources de la mer voisine qui
+venaient en aide à la charité publique, les levées de marais et quelques
+prairies banales ou les plus gênés menaient pacager leurs vaches, un
+climat très doux qui rendait les hivers supportables, tout cela faisait
+que les années passaient sans trop de détresse, et que personne ne se
+plaignait du sort qui l'avait fait naître à Villeneuve.
+
+Telle était à peu près la part que Dominique prenait à la vie publique
+de son pays: administrer une très petite commune perdue loin de tout
+grand centre, enfermée de marais, acculée contre la mer qui rongeait ses
+côtes et lui dévorait chaque année quelques pouces de territoire;
+veiller aux routes, aux desséchements; tenir les levées en état; penser
+aux intérêts de beaucoup de gens dont il était au besoin l'arbitre, le
+conseil et le juge; empêcher les procès et les discordes aussi bien que
+les disputes; prévenir les délits; soigner de ses mains, aider de sa
+bourse; donner de bons exemples d'agriculture; tenter des essais
+ruineux pour encourager les petites gens à en faire d'utiles;
+expérimenter à tout risque, avec sa terre et ses capitaux, comme un
+médecin essaye des médicaments sur sa santé, et tout cela le plus
+simplement du monde, non pas même comme une servitude, mais comme un
+devoir de position, de fortune et de naissance.
+
+Il s'éloignait aussi peu que possible du cercle étroit de cette
+existence active et cachée qui ne mesurait pas une lieue de rayon. Aux
+Trembles, il recevait peu, sinon quelques voisins de campagne, venus
+pour chasser des extrêmes limites du département, et le docteur et le
+curé de Villeneuve, pour lesquels il y avait le dîner régulier des
+dimanches.
+
+Quand il avait, dès son lever, expédié les affaires de la commune, s'il
+lui restait une heure ou deux pour s'occuper de ses propres affaires, il
+donnait un coup d'œil à ses charrues, distribuait le blé des
+semailles, faisait livrer le fourrage, ou bien il montait à cheval,
+lorsqu'une nécessité de surveillance l'appelait un peu plus loin. A onze
+heures, la cloche des Trembles annonçait le déjeuner: c'était le premier
+moment de la journée qui réunît la famille au complet et mit les deux
+enfants sous les yeux de leur père. L'un et l'autre apprenaient à lire,
+modeste début surtout pour un garçon dont Dominique avait, je crois,
+l'ambition de faire la réussite de sa propre vie manquée.
+
+L'année se trouvait giboyeuse, et nous passions la plupart de nos
+après-midi à la chasse, ou bien nous faisions dans ces campagnes nues
+une promenade rapide, sans autre but le plus souvent que de côtoyer la
+mer. Je remarquais que ces longues chevauchées coupées de silences, dans
+un pays qui ne prêtait nullement au rire, le rendaient plus sérieux que
+de coutume. Nous allions au pas, côte à côte, et souvent il oubliait que
+j'étais là pour suivre dans une sorte de demi-sommeil un peu vague la
+monotone allure de son cheval ou son piétinement sur les galets roulants
+du rivage. Des gens de Villeneuve ou d'ailleurs croisaient notre route
+et le saluaient. Tantôt c'était M. le maire et tantôt M. Dominique. La
+formule variait avec le domicile des gens, le plus ou moins de rapports
+avec le château, ou d'après le degré de servage.
+
+«Bonjour, monsieur Dominique», lui criait-on à travers champs. C'étaient
+des laboureurs, gens de main-d'œuvre, pliés en deux sur le dos de
+leurs sillons. Ils relevaient tant bien que mal leurs reins faussés, et
+découvraient de grands fronts frisés de cheveux courts, bizarrement
+blancs, dans un visage embrasé de soleil. Quelquefois un mot dont le
+sens n'était nullement défini pour moi, un souvenir d'un autre temps,
+rappelé par un de ceux qui l'avaient vu naître, et qui lui disaient à
+tous propos: «Vous souvenez-vous?» quelquefois, dis-je, un mot suffisait
+pour le faire changer de visage et le jeter dans un silence
+embarrassant.
+
+Il y avait un vieux gardeur de moutons, très brave homme, qui tous les
+jours, à la même heure, menait ses bêtes brouter les herbes salées de la
+falaise. On l'apercevait, quelque temps qu'il fît, debout comme une
+sentinelle à deux pieds du bord escarpé: son chapeau de feutre attaché
+sous les oreilles, les pieds dans ses gros sabots remplis de paille, le
+dos abrité sous une limousine de feutre grisâtre. «Quand on pense,
+m'avait dit Dominique qu'il y a trente-cinq ans que je le connais et que
+je le vois là!» Il était grand causeur, comme un homme qui n'a que de
+rares occasions de se dédommager du silence, et qui en profite. Presque
+toujours il se mettait devant nos chevaux, leur barrait le passage et
+très ingénument nous obligeait à l'écouter. Il avait lui aussi, mais
+plus que tous les autres, la manie des _vous souvenez-vous_? comme si
+les souvenirs de sa longue vie de gardeur de moutons ne formaient qu'un
+chapelet de bonheurs sans mélange. Ce n'était pas, je l'avais remarqué
+dès le premier jour, la rencontre qui plaisait le plus à Dominique. La
+répétition de cette même image, à la même place, le renouvellement des
+choses mortes, inutiles, oubliées, venant tous les jours pour ainsi dire
+à la même heure se poser indiscrètement devant lui, tout cela le gênait
+évidemment comme une importunité réelle dans ses promenades. Aussi,
+quoique excellent pour tous ceux qui l'aimaient, et le vieux berger
+l'aimait beaucoup, Dominique le traitait un peu comme un vieux corbeau
+bavard. «C'est bon, c'est bon, père Jacques, lui disait-il, à demain»,
+et il tâchait de passer outre; mais l'obstination stupide du père
+Jacques était telle, qu'il fallait, coûte que coûte, prendre son mal en
+patience et laisser souffler les chevaux pendant que le vieux berger
+causait.
+
+Un jour, Jacques avait, comme de coutume, enjambé le talus de la falaise
+du plus loin qu'il nous avait aperçus, et, planté comme une borne sur
+l'étroit sentier, il nous avait arrêtés court. Il était plus que jamais
+en humeur de parler du temps qui n'est plus, de rappeler des dates: la
+saveur du passé lui montait ce jour-là au cerveau comme une ivresse.
+
+«Salut bien, monsieur Dominique, salut bien, messieurs, nous dit-il en
+nous montrant toutes les rides de son visage dévasté épanouies par la
+satisfaction de vivre. Voilà du beau temps, comme on n'en voit pas
+souvent, comme on n'en a pas vu peut-être depuis vingt ans. Vous
+souvenez-vous, monsieur Dominique, il y a vingt ans?... Ah! quelles
+vendanges, quelle chaleur pour ramasser,... et que le raisin _moûlait_
+comme une éponge et qu'il était doux comme du sucre, et qu'on ne
+suffisait pas à cueillir tout ce que le sarment portait!...»
+
+Dominique écoutait impatiemment, et son cheval se tourmentait sous lui
+comme s'il eût été piqué par les mouches.
+
+«C'était l'année où il y avait tout ce monde au château, vous savez...
+Ah! comme...»
+
+Mais un écart du cheval de Dominique coupa la phrase et laissa le père
+Jacques tout ébahi. Dominique cette fois avait passé quand même. Il
+partait au galop et cinglait son cheval avec sa cravache, comme pour le
+corriger d'un vice subit ou le punir d'avoir eu peur. Pendant le reste
+de la promenade, il fut distrait, et garda le plus longtemps possible
+une allure rapide.
+
+Dominique avait assez peu de goût pour la mer: il avait grandi,
+disait-il, au milieu de ses gémissements, et s'en souvenait avec
+déplaisir, comme d'une complainte amère; c'était faute d'autres
+promenades plus riantes que nous avions adopté celle-ci. D'ailleurs, vu
+de la côte élevée que nous suivions, ce double horizon plat de la
+campagne et des flots devenait d'une grandeur saisissante à force d'être
+vide. Et puis, dans ce contraste du mouvement des vagues et de
+l'immobilité de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent
+et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixée,
+il y avait une intime analogie dont il devait être frappé plus que tout
+autre, et qu'il savourait secrètement, avec l'âcre jouissance propre aux
+voluptés d'esprit qui font souffrir. Le soir approchant, nous revenions
+au petit pas, par des chemins pierreux enclavés entre des champs
+fraîchement remués dont la terre était brune. Des alouettes d'automne se
+levaient à fleur de sol et fuyaient avec un dernier frisson de jour sur
+leurs ailes. Nous atteignions ainsi les vignes, l'air salé des côtes
+nous quittait. Une moiteur plus molle et plus tiède s'élevait du fond de
+la plaine. Bientôt après nous entrions dans l'ombre bleue des grands
+arbres, et le plus souvent le jour était fini quand nous mettions pied à
+terre au perron des Trembles.
+
+La soirée nous réunissait de nouveau, en famille, dans un grand salon
+garni de meubles anciens, où l'heure monotone était marquée par une
+longue horloge, au timbre éclatant, dont la sonnerie retentissait
+jusque dans les chambres hautes. Il était impossible de se soustraire à
+ce bruit, qui nous réveillait la nuit, en plein sommeil, non plus qu'à
+la mesure battue bruyamment par le balancier, et quelquefois nous nous
+surprenions, Dominique et moi, écoutant sans mot dire ce murmure sévère
+qui, de seconde en seconde, nous entraînait d'un jour dans un autre.
+Nous assistions au coucher des enfants, dont la toilette de nuit se
+faisait, par indulgence, au salon, et que leur mère emportait tout
+enveloppés de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos. Vers
+dix heures on se séparait. Je rentrais alors à Villeneuve, ou bien plus
+tard, quand les soirées devinrent pluvieuses, les nuits plus sombres,
+les chemins moins faciles, quelquefois on me gardait aux Trembles pour
+la nuit. J'avais ma chambre au second étage, à l'angle du pavillon
+touchant à la tourelle. Dominique l'avait occupée autrefois pendant une
+grande partie de sa jeunesse. De la fenêtre on découvrait toute la
+plaine, tout Villeneuve et jusqu'à la haute mer, et j'entendais en
+m'endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer
+dont l'enfance de Dominique avait été bercée. Le lendemain, tout
+recommençait comme la veille, avec la même plénitude de vie, la même
+exactitude dans les loisirs et dans le travail. Les seuls accidents
+domestiques dont j'eusse encore été témoin, c'étaient, pour ainsi dire,
+des accidents de saison qui troublaient la symétrie des habitudes, comme
+par exemple un jour de pluie venant quand on avait pris des dispositions
+en vue du beau temps.
+
+Ces jours-là, Dominique montait à son cabinet. Je demande pardon au
+lecteur de ces menus détails, et de ceux qui vont suivre; mais ils le
+feront pénétrer peu à peu, et par les voies indirectes qui m'y
+conduisirent moi-même, de la vie banale du gentilhomme fermier dans la
+conscience même de l'homme, et peut-être y trouvera-t-on des
+particularités moins vulgaires. Ces jours-là, dis-je, Dominique montait
+à son cabinet, c'est-à-dire qu'il revenait de vingt-cinq ou trente ans
+en arrière, et cohabitait pour quelques heures avec son passé. Il y
+avait là quelques miniatures de famille, un portrait de lui: jeune
+visage au teint rosé, tout papilloté de boucles brunes, qui n'avait plus
+un trait reconnaissable, quelques cartons étiquetés parmi des monceaux
+de papiers, et une double bibliothèque, l'une ancienne, l'autre
+entièrement moderne, et qui manifestait par un certain choix de livres
+des prédilections qu'il appliquait en fait dans sa vie. Un petit meuble
+enseveli dans la poussière contenait uniquement ses livres de collège,
+livres d'études et livres de prix. Joignez encore un vieux bureau criblé
+d'encre et de coups de canif, une fort belle mappemonde datant d'un
+demi-siècle et sur laquelle étaient tracés à la main de chimériques
+itinéraires à travers toutes les parties du monde. Outre ces témoignages
+de sa vie d'écolier, respectés et conservés, je le crois, avec
+attachement par l'homme qui se sentait vieillir, il y avait d'autres
+attestations de lui-même, de ce qu'il avait été, de ce qu'il avait
+pensé, et que je dois faire connaître, quoique le caractère en fût
+bizarre autant que puéril. Je veux parler de ce qu'on voyait sur les
+murs, sur les boiseries, sur les vitres, et des innombrables confidences
+qu'on pouvait y lire.
+
+On y lisait surtout des dates, des noms de jours, avec la mention
+précise du mois et de l'année. Quelquefois la même indication se
+reproduisait en série avec des dates successives quant à l'année, comme
+si, plusieurs années de suite, il se fût astreint, jour par jour,
+peut-être heure par heure, à constater je ne sais quoi d'identique, soit
+sa présence physique au même lieu, soit plutôt la présence de sa pensée
+sur le même objet. Sa signature était ce qu'il y avait de plus rare;
+mais, pour demeurer anonyme, la personnalité qui présidait à ces sortes
+d'inscriptions chiffrées n'en était pas moins évidente. Ailleurs il y
+avait seulement une figure géométrique élémentaire. Au-dessous, la même
+figure était reproduite, mais avec un ou deux traits de plus qui en
+modifiaient le sens sans en changer le principe, et la figure arrivait
+ainsi, et en se répétant avec des modifications nouvelles, à des
+significations singulières qui impliquaient le triangle ou le cercle
+originel, mais avec des résultats tout différents. Au milieu de ces
+allégories dont le sens n'était pas impossible à deviner, il y avait
+certaines maximes courtes et beaucoup de vers, tous à peu près
+contemporains de ce travail de réflexion sur l'identité humaine dans le
+progrès. La plupart étaient écrits au crayon, soit que le poète eût
+craint, soit qu'il eût dédaigné de leur donner trop de permanence en les
+gravant à perpétuité dans la muraille. Des chiffres enlacés, mais très
+rares, où une même majuscule se nouait avec un D, accompagnaient presque
+toujours quelques vers d'une acception mieux définie, souvenirs d'une
+époque évidemment plus récente. Puis tout à coup, et comme un retour
+vers un mysticisme plus douloureux ou plus hautain, il avait écrit--sans
+doute par une rencontre fortuite avec le poète Longfellow--_Excelsior!
+Excelsior! Excelsior!_ répétés avec un nombre indéfini de points
+d'exclamation. Puis, à dater d'une époque qu'on pouvait calculer
+approximativement par un rapprochement facile avec son mariage, il
+devenait évident que, soit par indifférence, soit plutôt résolument, il
+avait pris le parti de ne plus écrire. Jugeait-il que la dernière
+évolution de son existence était accomplie? Ou pensait-il avec raison
+qu'il n'avait plus rien à craindre désormais pour cette identité de
+lui-même qu'il avait pris jusque là tant de soin d'établir? Une seule et
+dernière date très apparente existait à la suite de toutes les autres,
+et s'accordait exactement avec l'âge du premier enfant qui lui était né:
+son fils Jean.
+
+Une grande concentration d'esprit, une active et intense observation de
+lui-même, l'instinct de s'élever plus haut, toujours plus haut, et de se
+dominer en ne se perdant jamais de vue, les transformations entraînantes
+de la vie avec la volonté de se reconnaître à chaque nouvelle phase, la
+nature qui se fait entendre, des sentiments qui naissent et
+attendrissent ce jeune cœur égoïstement nourri de sa propre
+substance, ce nom qui se double d'un autre nom et des vers qui
+s'échappent comme une fleur de printemps fleurit, des élans forcenés
+vers les hauts sommets de l'idéal, enfin la paix qui se fait dans ce
+cœur orageux, ambitieux peut-être, et certainement martyrisé de
+chimères,--voilà, si je ne me trompe, ce qu'on pouvait lire dans ce
+registre muet, plus significatif dans sa mnémotechnie confuse que
+beaucoup de mémoires écrits. L'âme de trente années d'existence
+palpitait encore émue dans cette chambre étroite, et quand Dominique
+était là, devant moi, penché vers la fenêtre, un peu distrait et
+peut-être encore poursuivi par un certain écho des rumeurs anciennes,
+c'était une question de savoir s'il venait là pour évoquer ce qu'il
+appelait l'ombre de lui-même ou pour l'oublier.
+
+Un jour il prit un paquet de plusieurs volumes déposés dans un coin
+obscur de sa bibliothèque; il me fit asseoir, ouvrit un des volumes, et
+sans autre préambule se mit à lire à demi-voix. C'étaient des vers sur
+des sujets trop épuisés depuis longues années, de vie champêtre, de
+sentiments blessés ou de passions tristes. Les vers étaient bons, d'un
+mécanisme ingénieux, libre, imprévu, mais peu lyriques en somme, quoique
+les intentions du livre le fussent beaucoup. Les sentiments étaient
+fins, mais ordinaires, les idées débiles. Cela ressemblait, moins la
+forme, qui, je le répète, à cause de qualités rares, formait un
+désaccord assez frappant avec la faiblesse incontestable du fond, cela
+ressemblait, dis-je, à tout essai de jeune homme qui s'épanouit sous
+forme de vers, et qui se croit poète parce qu'une certaine musique
+intérieure le met sur la voie des cadences et l'invite à parler en mots
+rimés. Telle était du moins mon opinion, et, sans avoir à ménager
+l'auteur, dont j'ignorais le nom, je la fis connaître à Dominique aussi
+crûment que je l'écris.
+
+«Voilà le poète jugé, dit-il, et bien jugé, ni plus ni moins que par
+lui-même. Auriez-vous eu la même franchise, ajouta-t-il, si vous aviez
+su que ces vers sont de moi?
+
+--Absolument, lui répondis-je un peu déconcerté.
+
+--Tant mieux, reprit Dominique, cela me prouve qu'en bien comme en mal
+vous m'estimez ce que je vaux. Il y a là deux volumes de pareille force.
+Ils sont de moi. J'aurais le droit de les désavouer, puisqu'ils ne
+portent point de nom; mais ce n'est pas à vous que je tairai des
+faiblesses, tôt ou tard il faudra que vous les sachiez toutes. Je dois
+peut-être à ces essais manqués, comme beaucoup d'autres, un soulagement
+et des leçons utiles. En me démontrant que je n'étais rien, tout ce que
+j'ai fait m'a donné la mesure de ceux qui sont quelque chose. Ce que je
+dis là n'est qu'à demi modeste; mais vous me pardonnerez de ne plus
+distinguer la modestie de l'orgueil, quand vous saurez à quel point il
+m'est permis de les confondre.»
+
+Il y avait deux hommes en Dominique, cela n'était pas difficile à
+deviner. «Tout homme porte en lui un ou plusieurs morts», m'avait dit
+sentencieusement le docteur, qui soupçonnait aussi des renoncements
+dans la vie du campagnard des Trembles. Mais celui qui n'existait plus
+avait-il du moins donné signe de vie? Dans quelle mesure? à quelle
+époque? N'avait-il jamais trahi son incognito que par deux livres
+anonymes et ignorés?
+
+Je pris ceux des volumes que Dominique n'avait point ouverts: cette fois
+le titre m'en était connu. L'auteur, dont le nom estimé n'avait pas eu
+le temps de pénétrer bien avant dans la mémoire des gens qui lisent,
+occupait avec honneur un des rangs moyens de la littérature politique
+d'il y a quinze ou vingt ans. Aucune publication plus récente ne m'avait
+appris qu'il vécût ou écrivît encore. Il était du petit nombre de ces
+écrivains discrets qu'on ne connaît jamais que par le titre de leurs
+ouvrages, dont le nom entre dans la renommée sans que leur personne
+sorte de l'ombre, et qui peuvent parfaitement disparaître ou se retirer
+du monde sans que le monde, qui ne communique avec eux que par leurs
+écrits, sache ce qu'il est arrivé d'eux.
+
+Je répétai le titre des volumes et le nom de l'auteur, et je regardai
+Dominique, qui se mit à sourire en comprenant que je le devinais.
+
+«Surtout, me dit-il, ne flattez pas le publiciste pour consoler la
+vanité du poète. La plus réelle différence peut-être qu'il y ait entre
+les deux, c'est que la publicité s'est occupée du premier, tandis
+qu'elle n'a pas fait le même honneur au second. Elle a eu raison de se
+taire avec celui-ci; n'a-t-elle pas eu tort de si bien accueillir
+l'autre? J'avais plusieurs motifs, continua-t-il, pour changer de nom
+comme j'en avais eu de graves d'abord pour garder tout à fait l'anonyme,
+des raisons diverses et qui toutes ne tenaient pas seulement à des
+considérations de prudence littéraire et de modestie bien entendue. Vous
+voyez que j'ai bien fait, puisque nul ne sait aujourd'hui que celui qui
+signait mes livres a fini platement par se faire maire de sa commune et
+vigneron.
+
+--Et vous n'écrivez plus? lui demandai-je.
+
+--Oh! pour cela, non, c'est fini! D'ailleurs, depuis que je n'ai plus
+rien à faire, je puis dire que je n'ai plus le temps de rien. Quant à
+mon fils, voici quelles sont mes idées sur lui. Si j'avais été ce que je
+ne suis pas, j'estimerais que la famille des de Bray a assez produit,
+que sa tâche est faite, et que mon fils n'a plus qu'à se reposer; mais
+la Providence en a décidé autrement, les rôles sont changés. Est-ce tant
+mieux ou tant pis pour lui? Je lui laisse l'ébauche d'une vie inachevée,
+qu'il accomplira, si je ne me trompe. Rien ne finit, reprit-il, tout se
+transmet, même les ambitions.»
+
+Une fois descendu de cette chambre dangereuse, hantée de fantômes, où je
+sentais que les tentations devaient l'assiéger en foule, Dominique
+redevenait le campagnard ordinaire des Trembles. Il adressait un mot
+tendre à sa femme et à ses enfants, prenait son fusil, sifflait ses
+chiens, et, si le ciel s'embellissait, nous allions achever la journée
+dans la campagne trempée d'eau.
+
+Cette existence intime dura jusqu'en novembre, facile, familière, sans
+grands épanchements, mais avec l'abandon sobre et confiant que
+Dominique savait mettre en toutes choses où sa vie intérieure n'était
+pas mêlée. Il aimait la campagne en enfant et ne s'en cachait pas; mais
+il en parlait en homme qui l'habite, jamais en littérateur qui l'a
+chantée. Il y avait certains mots qui ne sortaient jamais de sa bouche,
+parce que, plus qu'aucun autre homme que j'aie connu, il avait la pudeur
+de certaines idées, et l'aveu des sentiments dits poétiques était un
+supplice au-dessus de ses forces. Il avait donc pour la campagne une
+passion si vraie, quoique contenue dans la forme, qu'il demeurait à ce
+sujet-là plein d'illusions volontaires, et qu'il pardonnait beaucoup aux
+paysans, même en les trouvant pétris d'ignorance et de défauts, quand ce
+n'est pas de vices. Il vivait avec eux dans de continuels contacts,
+quoiqu'il ne partageât, bien entendu, ni leurs mœurs, ni leurs goûts,
+ni aucun de leurs préjugés. La simplicité extrême de sa mise, celle de
+ses manières et de toute sa vie auraient au besoin servi d'excuses à des
+supériorités que personne au surplus ne soupçonnait. Tous à Villeneuve
+l'avaient vu naître, grandir, puis, après quelques années d'absence,
+revenir au pays et s'y fixer. Il y avait des vieillards pour lesquels, à
+quarante-cinq ans tout à l'heure, il était encore le petit Dominique, et
+parmi ceux qui passaient près des Trembles et reconnaissaient au second
+étage, à droite, la chambre qui avait été la sienne, nul assurément ne
+s'était jamais douté du monde d'idées et de sentiments qui la séparait
+d'eux.
+
+J'ai parlé des visites que Dominique recevait aux Trembles, et je dois y
+revenir à cause d'un événement dont je fus en quelque sorte témoin et
+qui le frappa profondément.
+
+Au nombre des amis qui se réunirent aux Trembles cette année-là et selon
+l'usage, pour fêter la Saint-Hubert, se trouvait un de ses plus anciens
+camarades, fort riche, et qui vivait retiré, disait-on, sans famille,
+dans un château éloigné d'une douzaine de lieues. On l'appelait d'Orsel.
+Il était du même âge que Dominique, quoique sa chevelure blonde et son
+visage presque sans barbe lui donnassent par moments des airs de
+jeunesse qui pouvaient faire croire à quelques années de moins. C'était
+un garçon de bonne tournure, très soigné de tenue, de formes séduisantes
+et polies, avec je ne sais quel dandysme invétéré dans les gestes, les
+paroles et l'accent, qui, au milieu d'un certain monde un peu blasé,
+n'eût pas manqué d'un attrait réel. Il y avait en lui beaucoup de
+lassitude, ou beaucoup d'indifférence, ou beaucoup d'apprêt. Il aimait
+la chasse, les chevaux. Après avoir adoré les voyages, il ne voyageait
+plus. Parisien d'adoption, presque de naissance, un beau jour on avait
+appris qu'il quittait Paris, et, sans qu'on pût déterminer le vrai motif
+d'une pareille retraite, il était venu s'ensevelir, au fond de ses
+marais d'Orsel, dans la plus inconcevable solitude. Il y vivait
+bizarrement, comme en un lieu de refuge et d'oubli, se montrant peu, ne
+recevant pas du tout, et dans les obscurités de je ne sais quel parti
+pris morose qui ne s'expliquait que par un acte de désespoir de la part
+d'un homme jeune, riche, à qui l'on pouvait supposer sinon de grandes
+passions, du moins des ardeurs de plus d'un genre. Très peu lettré,
+quoiqu'il eût passablement appris par ouï-dire, il témoignait un certain
+mépris hautain pour les livres et beaucoup de pitié pour ceux qui se
+donnaient la peine de les écrire. A quoi bon? disait-il; l'existence
+était trop courte et ne méritait pas qu'on en prît tant de souci. Et il
+soutenait alors, avec plus d'esprit que de logique, la thèse banale des
+découragés, quoiqu'il n'eût jamais rien fait qui lui donnât le droit de
+se dire un des leurs. Ce qu'il y avait de plus sensible dans ce
+caractère un peu effacé comme sous des poussières de solitude, et dont
+les traits originaux commençaient à sentir l'usure, c'était comme une
+passion à la fois mal satisfaite et mal éteinte pour le grand luxe, les
+grandes jouissances et les vanités artificielles de la vie. Et l'espèce
+d'hypocondrie froide et élégante qui perçait dans toute sa personne
+prouvait que si quelque chose survivait au découragement de beaucoup
+d'ambitions si vulgaires, c'était à la fois le dégoût de lui-même avec
+l'amour excessif du bien-être. Aux Trembles, il était toujours le
+bienvenu, et Dominique lui pardonnait la plupart de ses bizarreries en
+faveur d'une ancienne amitié dans laquelle d'Orsel mettait au surplus
+tout ce qu'il avait de cœur.
+
+Pendant les quelques jours qu'il passa aux Trembles, il se montra ce
+qu'il savait être dans le monde, c'est-à-dire un compagnon aimable, beau
+chasseur, bon convive, et, sauf un ou deux écarts de sa réserve
+ordinaire, rien à peu près ne parut de tout ce que contenait l'homme
+ennuyé.
+
+Madame de Bray avait entrepris de le marier, entreprise chimérique, car
+rien n'était plus difficile que de l'amener à discuter raisonnablement
+des idées pareilles. Sa réponse ordinaire était qu'il avait passé l'âge
+où l'on se marie par entraînement, et que le mariage, comme tous les
+actes capitaux ou dangereux de la vie, demandait un grand élan
+d'enthousiasme.
+
+«C'est un jeu, le plus aléatoire de tous, disait-il, qui n'est excusable
+que par la valeur, le nombre, l'ardeur et la sincérité des illusions
+qu'on y engage, et qui ne devient amusant que lorsque de part et d'autre
+on y joue gros jeu.»
+
+Et comme on s'étonnait de le voir s'enfermer à Orsel, dans une inaction
+dont ses amis s'affligeaient, à cette observation, qui n'était pas
+nouvelle, il répondit:
+
+«Chacun fait selon ses forces.»
+
+Quelqu'un dit:
+
+«C'est de la sagesse.
+
+--Peut-être, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce
+soit une folie de vivre paisiblement sur ses terres et de s'en trouver
+bien.
+
+--Cela dépend, dit madame de Bray.
+
+--Et de quoi, je vous prie, madame?
+
+--De l'opinion qu'on a sur les mérites de la solitude, et d'abord du
+plus ou moins de cas qu'on fait de la famille, ajouta-t-elle en
+regardant involontairement ses deux enfants et son mari.
+
+--Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considère une
+certaine habitude sociale, souvent discutée d'ailleurs, et par de très
+bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.
+Elle prétend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se
+refuser à faire le bonheur de quelqu'un quand il le peut.
+
+--Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.
+
+--C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus sérieux. Il y a
+tant de choses que j'aurais dû faire avec moins de dangers pour d'autres
+et d'appréhensions pour moi-même et que je n'ai pas faites! Risquer sa
+vie n'est rien, engager sa liberté, c'est déjà plus grave; mais épouser
+la liberté et le bonheur d'une autre!... Il y a quelques années que je
+réfléchis là-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai.»
+
+Le soir même de cette conversation, qui mettait en relief une partie des
+sophismes et des impuissances de M. d'Orsel, celui-ci quitta les
+Trembles. Il partit à cheval, suivi de son domestique. La nuit était
+claire et froide.
+
+«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.
+
+Quelques jours plus tard, un exprès, accouru d'Orsel à toute bride,
+remit à Dominique une lettre cachetée de noir dont la lecture le
+bouleversa, lui, si parfaitement maître de ses émotions.
+
+Olivier venait d'éprouver un grave accident. De quelle nature? Ou le
+billet tristement scellé ne le disait pas, ou Dominique avait un motif
+particulier pour ne l'expliquer qu'à demi. A l'instant même il fit
+atteler sa voiture de voyage, envoya prévenir le docteur en le priant de
+se tenir prêt à l'accompagner; et, moins d'une heure après l'arrivée de
+la mystérieuse dépêche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande
+hâte la route d'Orsel.
+
+Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de
+novembre, et leur retour eut lieu pendant la nuit. Le docteur, qui le
+premier me donna des nouvelles de son malade, fut impénétrable, comme il
+convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours
+d'Olivier n'étaient plus en danger, qu'il avait quitté le pays, que sa
+convalescence serait longue et l'obligerait probablement à un séjour
+prolongé dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident
+aurait au surplus pour résultat d'arracher cet incorrigible solitaire à
+l'affreux isolement de son château, de le faire changer d'air, de
+résidence et peut-être d'habitudes.
+
+Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin
+se peignit sur son visage au moment où je me permis de lui adresser
+quelques questions de sincère intérêt sur la santé de son ami.
+
+«Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tôt ou tard la vérité se
+fera jour sur une catastrophe trop facile à prévoir et malheureusement
+impossible à conjurer.»
+
+Et il me remit la lettre même d'Olivier.
+
+ «Orsel, novembre 18...
+
+ Mon cher Dominique,
+
+ «C'est bien véritablement un mort qui t'écrit. Ma vie ne servait à
+ personne, on me l'a trop répété, et ne pouvait plus qu'humilier
+ tous ceux qui m'aiment. Il était temps de l'achever moi-même. Cette
+ idée, qui ne date pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te
+ quittant. Je l'ai mûrie pendant la route. Je l'ai trouvée
+ raisonnable, sans aucun inconvénient pour personne, et mon entrée
+ chez moi, la nuit, dans un pays que tu connais, n'était pas une
+ distraction de nature à me faire changer d'avis. J'ai manqué
+ d'adresse, et n'ai réussi qu'à me défigurer. N'importe, j'ai tué
+ _Olivier_. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte
+ Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as été, je
+ ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l'excuse
+ de ma vie. Tu témoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu
+ parles de moi à ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble
+ pas.
+
+ «_Olivier._»
+
+Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je le suivis. Cette demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse,
+du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre. Je ne lui demandai point ses confidences; il me les offrit.
+Et comme s'il n'eût fait que traduire en paroles les mémoires chiffrés
+que j'avais sous les yeux, il me raconta sans déguisements, mais non
+sans émotion, l'histoire suivante.
+
+
+
+
+III
+
+
+CE que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait
+tenir en quelques mots: un campagnard qui s'éloigne un moment de son
+village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie d'écrire,
+et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son
+histoire. Le plat résumé que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui
+connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur
+comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure. Le reste
+n'est instructif pour personne, et ne saurait émouvoir que mes
+souvenirs. Je n'en fais pas mystère, croyez-le bien; mais j'en parle le
+moins possible, et cela pour des raisons particulières qui n'ont rien de
+commun avec l'envie de me rendre plus intéressant que je ne le suis.
+
+Des quelques personnes qui se trouvent mêlées à ce récit, et dont je
+vous entretiendrai presque autant que de moi-même, l'un est un ami
+ancien, difficile à définir, plus difficile encore à juger sans
+amertume, et dont vous avez lu tout à l'heure la lettre d'adieu et de
+deuil. Jamais il ne se serait expliqué sur une existence qui n'avait pas
+lieu de lui plaire. C'est presque la réhabiliter que de la mêler à ces
+confidences. L'autre n'a aucune raison d'être discret sur la sienne. Il
+appartient à des situations qui font de lui un homme public: ou vous le
+connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne
+crois pas le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant
+de la médiocrité de ses origines. Quant à la troisième personne dont le
+contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée
+maintenant dans des conditions de sécurité, de bonheur et d'oubli, à
+défier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera
+d'elle et les siens.
+
+Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui
+me font connaître aujourd'hui la douceur et la fermeté des liens qui
+m'ont manqué quand j'avais leur âge. Ma mère eut à peine la force de me
+nourrir et mourut. Mon père vécut encore quelques années, mais dans un
+état de santé si misérable que je cessai de sentir sa présence longtemps
+avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien au delà de son
+décès réel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni
+l'autre, et que le jour où, en deuil de mon père, qui venait de
+s'éteindre, je demeurai seul, je n'aperçus aucun changement notable qui
+me fît souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot
+d'orphelin qu'on répétait autour de moi comme un nom de malheur, et je
+comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'étais à
+plaindre.
+
+Je grandis au milieu de ces braves gens, surveillé de loin par une
+sœur de mon père, madame Ceyssac, qui ne vint qu'un peu plus tard
+s'établir aux Trembles, dès que les soins de ma fortune et de mon
+éducation réclamèrent décidément sa présence. Elle trouva en moi un
+enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance, facile à soumettre, plus
+difficile à convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans
+nulle idée de discipline et de travail, et qui, la première fois qu'on
+lui parla d'étude et d'emploi du temps, demeura bouche béante, étonné
+que la vie ne se bornât pas au plaisir de courir les champs. Jusque-là
+je n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'étaient
+restés de mon père étaient ceux-ci: dans les rares moments où la maladie
+qui le minait lui laissait un peu de répit, il sortait, gagnait à pied
+le mur extérieur du parc, et là, pendant de longues après-midi de
+soleil, appuyé sur un grand jonc et avec la démarche lente qui me le
+faisait paraître un vieillard, il se promenait des heures entières.
+Pendant ce temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes pièges à
+oiseaux. N'ayant jamais reçu d'autres leçons, à une légère différence
+près, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire à mon
+père. Et quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'étaient des
+fils de paysans du voisinage, ou trop paresseux pour suivre l'école, ou
+trop petits pour être mis au travail de la terre, et qui tous
+m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite
+insouciance en fait d'avenir. La seule éducation qui me fût agréable, le
+seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte, et, notez-le bien, le
+seul qui dût porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux.
+J'apprenais confusément, de routine, cette quantité de petits faits qui
+sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour
+profiter d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables: une
+santé robuste, des yeux de paysan, c'est-à-dire des yeux parfaits, une
+oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes
+infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air,
+le souci de ce qu'on observe, de ce qu'on voit, de ce qu'on écoute, peu
+de goût pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosité pour
+celles qui se racontent; le merveilleux des livres m'intéressait moins
+que celui des légendes, et je mettais les superstitions locales bien
+au-dessus des contes de fées.
+
+A dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve: j'en savais
+autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs pères; mais il y avait
+entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se
+détermina tout à coup: c'est que déjà je tirais de l'existence et des
+faits qui nous étaient communs des sensations qui toutes paraissaient
+leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je
+m'en souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long
+des buissons, de guetter l'oiseau, n'était pas ce qui me captivait le
+plus dans la chasse; et la preuve, c'est que le seul témoignage un peu
+vif qui me soit resté de ces continuelles embuscades, c'est la vision
+très nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison,
+et jusqu'à la perception de certains bruits qui n'ont pas cessé depuis
+de se faire entendre. Peut-être vous paraîtra-t-il assez puéril de me
+rappeler qu'il y a trente-cinq ans tout à l'heure, un soir que je
+relevais mes pièges dans un guéret labouré de la veille, il faisait tel
+temps, tel vent, que l'air était calme, le ciel gris, que des
+tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement
+d'ailes très sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins à
+vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas.
+Vous dire comment une particularité de si peu de valeur a pu se fixer
+dans ma mémoire, avec la date précise de l'année et peut-être bien du
+jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation
+d'un homme plus que mûr, je l'ignore; mais si je vous cite ce fait entre
+mille autres, c'est afin de vous indiquer que quelque chose se dégageait
+déjà de ma vie extérieure, et qu'il se formait en moi je ne sais quelle
+mémoire spéciale assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude
+singulière à se pénétrer des impressions.
+
+Ce qu'il y avait de plus positif, surtout pour ceux que mon avenir eût
+intéressés, c'est que cette éducation soi-disant vigoureuse était
+détestable. Tout dissipé que je fusse, et coudoyé et tutoyé par des
+camaraderies de village, au fond j'étais seul, seul de ma race, seul de
+mon rang, et dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui
+m'attendait. Je m'attachais à des gens qui pouvaient être mes
+serviteurs, non mes amis; je m'enracinais sans m'en apercevoir, et Dieu
+sait par quelles fibres résistantes, dans des lieux qu'il faudrait
+quitter, et quitter le plus tôt possible; je prenais enfin des
+habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu
+que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié _dilettante_,
+tantôt l'un, tantôt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que
+jamais ni l'un ni l'autre ait prévalu.
+
+Mon ignorance, je vous l'ai déjà dit, était extrême; ma tante le sentit;
+elle se hâta d'appeler aux Trembles un précepteur, jeune maître d'étude
+du collège d'Ormesson. C'était un esprit bien fait, simple, direct,
+précis, nourri de lectures, ayant un avis sur tout, prompt à agir, mais
+jamais avant d'avoir discuté les motifs de ses actes, très pratique et
+forcément très ambitieux. Je n'ai vu personne entrer dans la vie avec
+moins d'idéal et plus de sang-froid, ni envisager sa destinée d'un
+regard plus ferme, en y comptant aussi peu de ressources. Il avait
+l'œil clair, le geste libre, la parole nette, et juste assez
+d'agrément de tournure et d'esprit pour se glisser inaperçu dans les
+foules. Il dépendait d'un tel caractère, aux prises avec le mien, qui
+lui ressemblait si peu, de me faire beaucoup souffrir; mais j'ajouterai
+qu'avec une bonté d'âme réelle, il avait une droiture de sentiments et
+une rectitude d'esprit à toute épreuve. C'était le propre de cette
+nature incomplète, et pourtant sans trop de lacunes, de posséder
+certaines facultés dominantes qui lui tenaient lieu des qualités
+absentes, et de se compléter elle-même en n'y laissant pas supposer le
+moindre vide. On lui eût donné tout près de trente ans, quoiqu'il en eût
+tout juste vingt-quatre. Son nom de baptême était Augustin; jusqu'à
+nouvel ordre, je l'appellerai ainsi.
+
+Aussitôt qu'il fut installé près de nous, ma vie changea, en ce sens du
+moins qu'on en fit deux parts. Je ne renonçai point aux habitudes
+prises, mais on m'en imposa de nouvelles. J'eus des livres, des cahiers
+d'étude, des heures de travail; je n'en contractai qu'un goût plus vif
+pour les distractions permises aux heures du repos, et ce que je puis
+appeler ma passion pour la campagne ne fit que grandir avec le besoin de
+divertissements.
+
+La maison des Trembles était alors ce que vous la voyez. Était-elle plus
+gaie ou plus triste? Les enfants ont une disposition qui les porte à
+tellement égayer comme à grandir ce qui les entoure, que plus tard tout
+diminue et s'attriste sans cause apparente, et seulement parce que le
+point de vue n'est plus le même. André, que vous connaissez, et qui
+n'est pas sorti de la maison depuis soixante ans, m'a dit bien souvent
+que chaque chose s'y passait à peu près comme aujourd'hui. La manie, que
+je contractai de bonne heure, d'écrire mon chiffre, et à tout propos de
+poser des scellés commémoratifs, servirait au reste à redresser mes
+souvenirs, si mes souvenirs sur ce point n'étaient pas infaillibles.
+Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, où les longues années
+qui me séparent de l'époque dont je vous parle disparaissent, où
+j'oublie que j'ai vécu depuis, qu'il m'est venu des soins plus graves,
+des causes de joie ou de tristesse différentes, et des raisons de
+m'attendrir beaucoup plus sérieuses. Les choses étant demeurées les
+mêmes, je vis de même; c'est comme une ancienne ornière où l'on
+retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme à ce que
+j'éprouve, comme une ancienne plaie parfaitement guérie, mais sensible,
+qui tout à coup se ranime, et, si l'on osait, vous ferait crier.
+Imaginez qu'avant de partir pour le collège, où j'allai tard, pas un
+seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez là-bas, vivant
+aux mêmes lieux, dans les mêmes habitudes, que je retrouve aujourd'hui
+les objets d'autrefois comme autrefois, et dans l'acception qui me les
+fit connaître et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de
+cette époque n'est effacé, je devrais dire affaibli. Et ne vous étonnez
+pas si je divague en vous parlant de réminiscences qui ont la puissance
+certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a
+des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de
+sang-froid: le nom des Trembles est de ce nombre.
+
+Vous auriez beau connaître les Trembles aussi bien que moi, je n'en
+aurais pas moins beaucoup de peine à vous faire comprendre ce que j'y
+trouvais de délicieux. Et pourtant tout y était délicieux, tout,
+jusqu'au jardin, qui, vous le savez cependant, est bien modeste. Il y
+avait des arbres, chose rare dans notre pays, et beaucoup d'oiseaux, qui
+aiment les arbres et qui n'auraient pu se loger ailleurs. Il y avait de
+l'ordre et du désordre, des allées sablées faisant suite à des perrons,
+menant à des grilles, et qui flattaient un certain goût que j'ai
+toujours eu pour les lieux où l'on se promène avec quelque apparat, où
+les femmes d'une autre époque auraient pu déployer des robes de
+cérémonie. Puis des coins obscurs, des carrefours humides où le soleil
+n'arrivait qu'à peine, où toute l'année des mousses verdâtres poussaient
+dans une terre spongieuse, des retraites visitées de moi seul, avaient
+des airs de vétusté, d'abandon, et sous une autre forme me rappelaient
+le passé, impression qui dès lors ne me déplaisait pas. Je m'asseyais,
+je m'en souviens, sur de hauts buis taillés en banquettes qui
+garnissaient le bord des allées. Je m'informais de leur âge, ils étaient
+horriblement vieux, et j'examinais avec des curiosités particulières ces
+petits arbustes, aussi âgés, me disait André, que les plus vieilles
+pierres de la maison, que mon père n'avait pas vu planter, ni mon
+grand-père, ni le père de celui-ci. Puis, le soir, il arrivait une heure
+où tout ébat cessait. Je me retirais au sommet du perron, et de là je
+regardais au fond du jardin, à l'angle du parc, les amandiers, les
+premiers arbres dont le vent de septembre enlevât les feuilles, et qui
+formaient un transparent bizarre sur la tenture flamboyante du soleil
+couchant. Dans le parc, il y avait beaucoup d'arbres blancs, de frênes
+et de lauriers, où les grives et les merles habitaient en foule pendant
+l'automne; mais ce qu'on apercevait de plus loin, c'était un groupe de
+grands chênes, les derniers à se dépouiller comme à verdir, qui
+gardaient leurs frondaisons roussâtres jusqu'en décembre et quand déjà
+le bois tout entier paraissait mort, où les pies nichaient, où
+perchaient les oiseaux de haut vol, où se posaient toujours les premiers
+geais et les premiers corbeaux que l'hiver amenait régulièrement dans le
+pays.
+
+Chaque saison nous ramenait ses hôtes, et chacun d'eux choisissait
+aussitôt ses logements, les oiseaux de printemps dans les arbres à
+fleurs, ceux d'automne un peu plus haut, ceux d'hiver dans les
+broussailles, les buissons persistants et les lauriers. Quelquefois en
+plein hiver ou bien aux premières brumes, un matin, un oiseau plus rare
+s'envolait à l'endroit du bois le plus abandonné avec un battement
+d'ailes inconnu, très bruyant et un peu gauche, quoique rapide. C'était
+une bécasse arrivée la nuit; elle montait en battant les branches et se
+glissait entre les rameaux des grands arbres nus; à peine
+apparaissait-elle une seconde, de manière à montrer son long bec droit.
+Puis on n'en rencontrait plus que l'année suivante, à la même époque, au
+même lieu, à ce point qu'il semblait que c'était le même émigrant qui
+revenait.
+
+Des tourterelles de bois arrivaient en mai, en même temps que les
+coucous. Ils murmuraient doucement à de longs intervalles, surtout par
+des soirées tièdes, et quand il y avait dans l'air je ne sais quel
+épanouissement plus actif de sève nouvelle et de jeunesse. Dans les
+profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers
+blancs, dans les troënes en fleur, dans les lilas chargés de bouquets et
+d'aromes, toute la nuit, pendant ces longues nuits où je dormais peu, où
+la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et
+sans bruit, comme des pleurs de joie,--pour mes délices et pour mon
+tourment, toute la nuit les rossignols chantaient. Dès que le temps
+était triste, ils se taisaient; ils reprenaient avec le soleil, avec les
+vents plus doux, avec l'espoir de l'été prochain. Puis, les couvées
+faites, on ne les entendait plus. Et quelquefois, à la fin de juin, par
+un jour brûlant, dans la robuste épaisseur d'un arbre en pleines
+feuilles, je voyais un petit oiseau muet et de couleur douteuse,
+peureux, dépaysé, qui errait tout seul et prenait son vol: c'était
+l'oiseau du printemps qui nous quittait.
+
+Au dehors, les foins blondissaient prêts à mûrir. Le bois des plus vieux
+sarments éclatait; la vigne montrait ses premiers bourgeons. Les blés
+étaient verts; ils s'étendaient au loin dans la plaine onduleuse, où les
+sainfoins se teignaient d'amarante, où les colzas éblouissaient la vue
+comme des carrés d'or. Un monde infini d'insectes, de papillons,
+d'oiseaux agrestes, s'agitait, se multipliait à ce soleil de juin dans
+une expansion inouïe. Les hirondelles remplissaient l'air, et le soir,
+quand les martinets avaient fini de se poursuivre avec leurs cris aigus,
+alors les chauves-souris sortaient, et ce bizarre essaim, qui semblait
+ressuscité par les soirées chaudes, commençait ses rondes nocturnes
+autour des clochetons. La récolte des foins venue, la vie des campagnes
+n'était plus qu'une fête. C'était le premier grand travail en commun qui
+fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand
+nombre de travailleurs.
+
+J'étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je
+me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses
+charges. Étendu tout à fait à plat sur le sommet de la charge, comme un
+enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la
+voiture roulant sur des herbes coupées, je regardais de plus haut que
+d'habitude un horizon qui me semblait n'avoir plus de fin. Je voyais la
+mer s'étendre à perte de vue par-dessus la lisière verdoyante des
+champs; les oiseaux passaient plus près de moi; je ne sais quelle
+enivrante sensation d'un air plus large, d'une étendue plus vaste, me
+faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt
+les foins rentrés, c'étaient les blés qui jaunissaient. Même travail
+alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus
+cru:--des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis
+accablants, des nuits belles comme des aurores, et l'irritante
+électricité des jours orageux. Moins d'ivresse avec plus d'abondance,
+des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et
+consumée de soleil: voilà l'été. Vous connaissez l'automne dans nos
+pays, c'est la saison bénie. Puis l'hiver arrivait; le cercle de l'année
+se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre; mes yeux,
+toujours en éveil, s'exerçaient encore à percer les brouillards de
+décembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne
+d'un deuil plus sombre que les frimas.
+
+Les arbres entièrement dépouillés, j'embrassais mieux l'étendue du parc.
+Rien ne le grandissait comme un léger brouillard d'hiver qui en
+bleuissait les profondeurs et trompait sur les vraies distances; Plus de
+bruit, ou fort peu; mais chaque note plus distincte. Une sonorité
+extrême dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'un roitelet
+de muraille se prolongeait à l'infini dans des allées muettes et vides,
+sans obstacles au son, imbibées d'air humide et pénétrées de silence. Le
+recueillement qui descendait alors sur les Trembles était inexprimable;
+pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu où je vous parle,
+je condensais, je concentrais, je forçais à ne plus jamais s'échapper ce
+monde ailé, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui
+m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'année d'une vie si
+active et qui ressemblait si bien à des rêves.
+
+Augustin s'emparait de moi. La saison lui venait en aide, je lui
+appartenais alors presque sans partage, et j'expiais de mon mieux ce
+long oubli de tant de jours sans emploi. Étaient-ils sans profit?
+
+Très peu sensible aux choses qui nous entouraient, tandis que son élève
+en était à ce point absorbé, assez indifférent au cours des saisons pour
+se tromper de mois comme il se serait trompé d'heure, invulnérable à
+tant de sensations dont j'étais traversé, délicieusement blessé dans
+tout mon être, froid, méthodique, correct et régulier d'humeur autant
+que je l'étais peu, Augustin vivait à mes côtés sans prendre garde à ce
+qui se passait en moi, ni le soupçonner. Il sortait peu, quittait
+rarement sa chambre, y travaillait depuis le matin jusqu'à la nuit, et
+ne se permettait de relâche que dans les soirées d'été, où l'on ne
+veillait point, et parce que la lumière du jour venait à lui manquer. Il
+lisait, prenait des notes: pendant des mois entiers, je le voyais
+écrire. C'était de la prose, et le plus souvent de longues pages de
+dialogues. Un calendrier lui servait à choisir des séries de noms
+propres. Il les alignait sur une page blanche avec des annotations à la
+suite; il leur donnait un âge, il indiquait la physionomie de chacun,
+son caractère, une originalité, une bizarrerie, un ridicule. C'était là,
+dans ses combinaisons variables, le personnel imaginé pour des drames ou
+des comédies. Il écrivait rapidement, d'une écriture déliée, symétrique,
+très nette à l'œil, et semblait se dicter à lui-même à demi-voix.
+Quelquefois il souriait quand une observation plus aiguë naissait sous
+sa plume, et après chaque couplet un peu long, où sans doute un de ses
+personnages avait raisonné juste et serré, il réfléchissait un moment,
+le temps de reprendre haleine, et je l'entendais qui disait: «Voyons,
+qu'allons-nous répondre?» Lorsque par hasard il était en humeur de
+confidence, il m'appelait près de lui et me disait: «Écoutez donc cela,
+monsieur Dominique.» Rarement j'avais l'air de comprendre. Comment me
+serais-je intéressé à des personnages que je n'avais pas vus, que je ne
+connaissais point?
+
+Toutes ces complications de diverses existences si parfaitement
+étrangères à la mienne me semblaient appartenir à une société imaginaire
+où je n'avais nulle envie de pénétrer. «Allons, vous comprendrez cela
+plus tard», disait Augustin. Confusément j'apercevais bien que ce qui
+délectait ainsi mon jeune précepteur, c'était le spectacle même du jeu
+de la vie, le mécanisme des sentiments, le conflit des intérêts, des
+ambitions, des vices; mais, je le répète, il était assez indifférent
+pour moi que ce monde fût un échiquier, comme me le disait encore
+Augustin, que la vie fût une partie jouée bien ou mal, et qu'il y eût
+des règles pour un pareil jeu. Augustin écrivait souvent des lettres. Il
+en recevait quelquefois; plusieurs portaient le timbre de Paris. Il
+décachetait celles-ci avec plus d'empressement, les lisait à la hâte;
+une légère émotion animait un moment son visage, ordinairement très
+discret, et la réception de ces lettres était toujours suivie, soit d'un
+abattement qui ne durait jamais plus de quelques heures, soit d'un
+redoublement de verve qui l'entraînait à toute bride pendant plusieurs
+semaines.
+
+Une ou deux fois je le vis faire un paquet de certains papiers, les
+mettre sous enveloppe avec l'adresse de Paris et les confier avec des
+recommandations pressantes au facteur rural de Villeneuve. Il attendait
+alors dans une anxiété visible une réponse à son envoi, réponse qui
+venait ou ne venait pas; puis il reprenait du papier blanc, comme un
+laboureur passe à un nouveau sillon. Il se levait tôt, courait à son
+bureau de travail comme il se serait mis à un établi, se couchait fort
+tard, ne regardait jamais à sa fenêtre pour savoir s'il pleuvait ou s'il
+faisait beau temps; et je crois bien que le jour où il a quitté les
+Trembles il ignorait qu'il y eût sur les tourelles des girouettes sans
+cesse agitées qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour
+alternatif de certaines influences. «Qu'est-ce que cela vous fait?» me
+disait-il, lorsqu'il me voyait m'inquiéter du vent. Grâce à une
+prodigieuse activité dont sa santé ne se ressentait point et qui
+semblait son naturel élément, il suffisait à tout, à mon travail en même
+temps qu'au sien. Il me plongeait dans les livres, me les faisait lire
+et relire, me faisait traduire, analyser, copier, et ne me lâchait en
+plein air que lorsqu'il me voyait trop étourdi par cette immersion
+violente dans une mer de mots. J'appris avec lui rapidement, et
+d'ailleurs sans trop d'ennuis, tout ce que doit savoir un enfant dont
+l'avenir n'est pas encore déterminé, mais dont on veut d'abord faire un
+collégien. Son but était d'abréger mes années de collège en me préparant
+le plus vite possible aux hautes classes. Quatre années se passèrent de
+la sorte, au bout desquelles il me jugea prêt à me présenter en seconde.
+Je vis approcher avec un inconcevable effroi le moment où j'allais
+quitter les Trembles.
+
+Jamais je n'oublierai les derniers jours qui précédèrent mon départ: ce
+fut un accès de sensibilité maladive qui n'avait plus aucune apparence
+de raison; un vrai malheur ne l'aurait pas développée davantage.
+L'automne était venu; tout y concourait. Un seul détail vous en donnera
+l'idée.
+
+Augustin m'avait imposé, comme essai définitif de ma force, une
+composition latine dont le sujet était le départ d'Annibal quittant
+l'Italie. Je descendis sur la terrasse ombragée de vignes, et c'est en
+plein air, sur la banquette même qui borde le jardin, que je me mis à
+écrire. Le sujet était du petit nombre des faits historiques qui, dès
+lors, avaient par exception le don de m'émouvoir beaucoup. Il en était
+ainsi de tout ce qui se rattachait à ce nom, et la bataille de Zama
+m'avait toujours causé la plus personnelle émotion, comme une
+catastrophe où je ne regardais que l'héroïsme sans m'occuper du droit.
+Je me rappelai tout ce que j'avais lu, je tâchai de me représenter
+l'homme arrêté par la fortune ennemie de son pays, cédant à des
+fatalités de race plutôt qu'à des défaites militaires, descendant au
+rivage, ne le quittant qu'à regret, lui jetant un dernier adieu de
+désespoir et de défi, et tant bien que mal j'essayai d'exprimer ce qui
+me paraissait être la vérité, sinon historique, au moins lyrique.
+
+La pierre qui me servait de pupitre était tiède; des lézards s'y
+promenaient à côté de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui déjà
+n'étaient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les
+nuées plus tranquilles, tout parlait, avec le charme sérieux propre à
+l'automne, de déclin, de défaillance et d'adieux. Les pampres tombaient
+un à un, sans qu'un souffle d'air agitât les treilles. Le parc était
+paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu'au
+fond du cœur. Un attendrissement subit, impossible à motiver, plus
+impossible encore à contenir, montait en moi comme un flot prêt à
+jaillir, mêlé d'amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur
+la terrasse, il me trouva tout en larmes.
+
+«Qu'avez-vous? me dit-il. Est-ce Annibal qui vous fait pleurer?»
+
+Mais je lui tendis, sans répondre, la page que je venais d'écrire.
+
+Il me regarda de nouveau avec une sorte de surprise, s'assura qu'il n'y
+avait autour de nous personne à qui il pût attribuer l'effet d'une aussi
+singulière émotion, jeta un coup d'œil rapide et distrait sur le
+parc, sur le jardin, sur le ciel, et me dit encore:
+
+«Mais qu'avez-vous donc?»
+
+Puis il reprit la page et se mit à lire.
+
+«C'est bien, me dit-il quand il eut achevé, mais un peu mou. Vous pouvez
+mieux faire, quoiqu'une pareille composition vous classe à un bon rang
+dans une seconde de force moyenne. Annibal exprime trop de regrets; il
+n'a pas assez de confiance dans le peuple qui l'attend en armes de
+l'autre côté de la mer. Il devinait Zama, direz-vous; mais s'il a perdu
+Zama, ce n'est pas sa faute. Il l'aurait gagné, s'il avait eu le soleil
+à dos. D'ailleurs, après Zama, il lui restait Antiochus. Après la
+trahison d'Antiochus, il avait le poison. Rien n'est perdu pour un homme
+tant qu'il n'a pas dit son dernier mot.»
+
+Il tenait à la main une lettre tout ouverte qu'il venait à la minute
+même de recevoir de Paris. Il était plus animé que de coutume; une
+certaine excitation forte, joyeuse et résolue éclairait ses yeux, dont
+le regard était toujours très direct, mais qui s'illuminaient peu
+d'habitude.
+
+«Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la
+terrasse, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, une nouvelle qui
+vous fera plaisir, car je sais l'amitié que vous avez pour moi. Le jour
+où vous entrerez au collège, je partirai pour Paris. Il y a longtemps
+que je m'y prépare. Tout est prêt aujourd'hui pour assurer la vie que je
+dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.»
+
+Et en disant cela il me montrait la lettre.
+
+«Aujourd'hui le succès ne dépend que d'un petit effort, et j'en ai fait
+de plus grands; vous êtes là pour le dire, vous qui m'avez vu à
+l'œuvre. Écoutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous
+serez un collégien de seconde, c'est-à-dire un peu moins qu'un homme,
+mais beaucoup plus qu'un enfant. L'âge est indifférent. Vous avez seize
+ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir
+dix-huit. Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que
+plus tard, et quand il s'agira de régler vos comptes de fortune. La
+campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait.
+Vous regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher,
+c'est l'impossible; trop bas, ce sont les feuilles mortes. La vie n'est
+pas là; regardez directement devant vous à hauteur d'homme, et vous la
+verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom
+qui vous recommande; avec un pareil lot dans son trousseau de collège,
+on arrive à tout.--Encore un conseil: attendez-vous à n'être pas très
+heureux pendant vos années d'études. Songez que la soumission n'engage à
+rien pour l'avenir, et que la discipline imposée n'est rien non plus
+quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-même. Ne comptez pas trop
+sur les amitiés de collège, à moins que vous ne soyez libre absolument
+de les choisir; et quant aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous
+avez des succès, ce que je crois, prenez-en votre parti d'avance et
+tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour
+sans vous dire que le travail conduit au but, et ne vous endormez pas un
+seul soir sans penser à Paris, qui vous attend, et où nous nous
+reverrons.»
+
+Il me serra la main avec une autorité de geste tout à fait virile, et ne
+fit qu'un bond jusqu'à l'escalier qui menait à sa chambre.
+
+Je descendis alors dans les allées du jardin, où le vieux André sarclait
+des plates-bandes.
+
+«Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda André en remarquant
+que j'étais dans le plus grand trouble.
+
+--Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collège, mon pauvre
+André.»
+
+Et je courus au fond du parc, où je restai caché jusqu'au soir.
+
+
+
+
+IV
+
+
+TROIS jours après, je quittai les Trembles en compagnie de madame
+Ceyssac et d'Augustin. C'était le matin de très bonne heure. Toute la
+maison était sur pied. Les domestiques nous entouraient. André se tenait
+à la tête des chevaux, plus triste que je ne l'avais jamais vu depuis le
+dernier événement qui avait mis la maison en deuil; puis il monta sur le
+siège, quoiqu'il ne fût pas dans ses habitudes de conduire, et les
+chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, où je
+connaissais si bien tous les visages, j'aperçus deux ou trois de mes
+petits compagnons d'autrefois, jeunes garçons, déjà presque des hommes,
+qui s'en allaient du côté des champs, leurs outils de travail sur le
+dos. Ils tournèrent la tête au bruit de la voiture, et, comprenant qu'il
+s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des
+signes joyeux pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait.
+Nous entrâmes en pleine campagne. Je cessai de reconnaître les lieux; je
+vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me
+considérait avec bonté. La physionomie d'Augustin rayonnait. J'éprouvais
+presque autant d'embarras que j'avais de chagrin.
+
+Il nous fallut une longue journée pour faire les douze lieues qui nous
+séparaient d'Ormesson, et le soleil était tout près de se coucher, quand
+Augustin, qui ne quittait pas la portière, dit brusquement à ma tante:
+
+«Madame, voici qu'on aperçoit les tours de Saint-Pierre.»
+
+Le pays était plat, pâle, fade et mouillé. Une ville basse, hérissée de
+clochers d'église, commençait à se montrer derrière un rideau
+d'oseraies. Les marécages alternaient avec des prairies, les saules
+blanchâtres avec les peupliers jaunissants. Une rivière coulait à droite
+et roulait lourdement des eaux bourbeuses entre des berges souillées de
+limon. Au bord et parmi des joncs pliés en deux par le cours de l'eau,
+il y avait des bateaux amarrés chargés de planches et de vieux chalands
+échoués dans la vase, comme s'ils n'eussent jamais flotté. Des oies
+descendaient des prairies vers la rivière et couraient devant la voiture
+en poussant des cris sauvages. Des brouillards fiévreux enveloppaient de
+petites métairies qu'on voyait de loin, perdues dans des chanvrières,
+sur le bord des canaux, et une humidité qui n'était plus celle de la mer
+me donnait le frisson, comme s'il eût fait très froid. La voiture
+atteignit un pont que les chevaux passèrent au petit pas, puis un long
+boulevard où l'obscurité devint complète, et le premier pas des chevaux
+qui résonna sur un pavé plus dur m'avertit que nous entrions dans la
+ville. Je calculai que douze heures me séparaient déjà du moment du
+départ, que douze lieues me séparaient des Trembles; je me dis que tout
+était fini; irrévocablement fini, et j'entrai dans la maison de madame
+Ceyssac comme on franchit le seuil d'une prison.
+
+C'était une vaste maison, située dans le quartier non pas le plus
+désert, mais le plus sérieux de la ville, confinant à des couvents, avec
+un très petit jardin qui moisissait dans l'ombre de ses hautes clôtures,
+de grandes chambres sans air et sans vue, des vestibules sonores, un
+escalier de pierre tournant dans une cage obscure, et trop peu de gens
+pour animer tout cela. On y sentait la froideur des mœurs anciennes
+et la rigidité des mœurs de province, le respect des habitudes, la
+loi de l'étiquette, l'aisance, un grand bien-être et l'ennui. A l'étage
+supérieur, on avait vue sur une partie de la ville, c'est-à-dire sur des
+toitures fumeuses, sur des dortoirs de couvent et sur des clochers.
+C'est là qu'était ma chambre.
+
+Je dormis mal, ou je ne dormis pas. Toutes les demi-heures, ou tous les
+quarts d'heure, les horloges sonnaient chacune avec un timbre distinct;
+pas une ne ressemblait à la sonnerie rustique de Villeneuve, si
+reconnaissable à sa voix rouillée. Des pas résonnaient dans la rue. Une
+sorte de bruit pareil à celui d'une crécelle agitée violemment
+retentissait dans ce silence particulier des villes qu'on pourrait
+appeler le sommeil du bruit, et j'entendais une voix singulière, une
+voix d'homme lente, scandée, un peu chantante, qui disait, en s'élevant
+de syllabe en syllabe: «Il est une heure, il est deux heures, il est
+trois heures, trois heures sonnées.»
+
+Augustin entra dans ma chambre au petit jour.
+
+«Je désire, me dit-il, vous introduire au collège et faire entendre au
+proviseur le bien que je pense de vous. Une pareille recommandation
+serait nulle, ajouta-t-il avec modestie, si elle ne s'adressait pas à un
+homme qui m'a témoigné jadis beaucoup de confiance et qui paraissait
+apprécier mon zèle.»
+
+La visite eut lieu comme il avait dit; mais j'étais absent de moi-même.
+Je me laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis les
+classes d'étude avec une indifférence absolue pour ces sensations
+nouvelles.
+
+Ce jour-là même, à quatre heures, Augustin, en tenue de voyage, portant
+lui-même tout son bagage contenu dans une petite valise de cuir, se
+rendit sur la place, où, tout attelée et déjà prête à partir,
+stationnait la voiture de Paris.
+
+«Madame, dit-il à ma tante, qui l'accompagnait avec moi, je vous
+remercie encore une fois d'un intérêt qui ne s'est pas démenti pendant
+quatre années. J'ai fait de mon mieux pour donner à M. Dominique l'amour
+de l'étude et les goûts d'un homme. Il est certain de me retrouver à
+Paris quand il y viendra, et assuré de mon dévouement, à quelque moment
+que ce soit, comme aujourd'hui.
+
+--Écrivez-moi, me dit-il en m'embrassant avec une véritable émotion. Je
+vous promets d'en faire autant. Bon courage et bonnes chances! Vous les
+avez toutes pour vous.»
+
+A peine était-il installé sur la haute banquette que le postillon
+rassembla les rênes.
+
+«Adieu!» me dit-il encore avec une expression moitié tendre et moitié
+radieuse.
+
+Le fouet du postillon cingla les quatre chevaux d'attelage et la voiture
+se mit à rouler vers Paris.
+
+Le lendemain, à huit heures, j'étais au collège. J'entrai le dernier
+pour éviter le flot des élèves et ne pas me faire examiner dans la cour
+de cet œil jamais tout à fait bienveillant dont on regarde les
+nouveaux venus. J'y marchai droit devant moi, l'œil fixé sur une
+porte peinte en jaune, au-dessus de laquelle il y avait écrit:
+_Seconde._ Sur le seuil se tenait un homme à cheveux grisonnants, blême
+et sérieux, à visage usé, sans dureté ni bonhomie.
+
+«Allons, me dit-il, allons un peu plus vite.»
+
+Ce rappel à l'exactitude, le premier mot de discipline qu'un inconnu
+m'eût encore adressé, me fit lever la tête et le considérer. Il avait
+l'air ennuyé, indifférent, et ne songeait déjà plus à ce qu'il m'avait
+dit. Je me rappelai la recommandation d'Augustin. Un éclair de stoïcisme
+et de décision me traversa l'esprit.
+
+«Il a raison, pensai-je, je suis d'une demi-minute en retard», et
+j'entrai.
+
+Le professeur monta dans sa chaire et se mit à dicter. C'était une
+composition de début. Pour la première fois mon amour-propre avait à
+lutter contre des ambitions rivales. J'examinai mes nouveaux camarades,
+et me sentis parfaitement seul. La classe était sombre; il pleuvait. A
+travers la fenêtre à petits carreaux, je voyais des arbres agités par le
+vent et dont les rameaux trop à l'étroit se frottaient contre les murs
+noirâtres du préau. Ce bruit familier du vent pluvieux dans les arbres
+se répandait comme un murmure intermittent au milieu du silence des
+cours. Je l'écoutais sans trop d'amertume dans une sorte de tristesse
+frissonnante et recueillie dont la douceur par moments devenait extrême.
+
+«Vous ne travaillez donc pas? me dit tout à coup le professeur. Cela
+vous regarde...»
+
+Puis il s'occupa d'autre chose. Je n'entendis plus que les plumes
+courant sur des papiers.
+
+Un peu plus tard, l'élève auprès de qui j'étais placé me glissait
+adroitement un billet. Ce billet contenait une phrase extraite de la
+dictée, avec ces mots:
+
+«Aidez-moi, si vous le pouvez; tâchez de m'épargner un contre-sens.»
+
+Tout aussitôt je lui renvoyai la traduction, bonne ou mauvaise, mais
+copiée sur ma propre version, moins les termes, avec un point
+d'interrogation qui voulait dire:
+
+«Je ne réponds de rien, examinez.»
+
+Il me fit un sourire de remercîment, et sans examiner davantage il passa
+outre. Quelques instants après il m'adressait un second message, et
+celui-ci portait:
+
+«Vous êtes nouveau?»
+
+La question me prouvait qu'il l'était aussi. J'eus un mouvement de joie
+véritable en répondant à mon compagnon de solitude:
+
+«Oui.»
+
+C'était un garçon de mon âge à peu près, mais de complexion plus
+délicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le
+teint pâle et brouillé d'un enfant élevé dans les villes, une mise
+élégante et des habits d'une forme particulière où je ne reconnaissais
+pas l'industrie de nos tailleurs de province.
+
+Nous sortîmes ensemble.
+
+«Je vous remercie, me dit mon nouvel ami quand il se trouva seul avec
+moi. J'ai horreur du collège, et maintenant je m'en moque. Il y a là
+toute une rangée de fils de boutiquiers qui ont les mains sales, et dont
+jamais je ne ferai mes amis. Ils nous prendront en grippe, cela m'est
+égal. A nous deux nous en viendrons à bout. Vous les primerez, ils vous
+respecteront. Disposez de moi pour tout ce que vous voudrez, excepté
+pour vous trouver le sens des phrases. Le latin m'ennuie, et si ce
+n'était qu'il faut être reçu bachelier, je n'en ferais de ma vie.»
+
+Puis il m'apprit qu'il s'appelait Olivier d'Orsel, qu'il arrivait de
+Paris, que des nécessités de famille l'avaient amené à Ormesson, où il
+finirait ses études, qu'il demeurait rue des Carmélites avec son oncle
+et deux cousines, et qu'il possédait à quelques lieues d'Ormesson une
+terre d'où lui venait son nom d'Orsel.
+
+«Allons, reprit-il, voilà une classe de passée, n'y pensons plus jusqu'à
+ce soir.»
+
+Et nous nous quittâmes. Il marchait lestement, faisait craquer de fines
+chaussures en choisissant avec aplomb les pavés les moins boueux, et
+balançait son paquet de livres au bout d'un lacet de cuir étroit et
+bouclé comme un bridon anglais.
+
+A part ces premières heures, qui se rattachent, comme vous le voyez, aux
+souvenirs posthumes d'une amitié contractée ce jour-là, tristement et
+définitivement morte aujourd'hui, le reste de ma vie d'études ne nous
+arrêtera guère. Si les trois années qui vont suivre m'inspirent à
+l'heure qu'il est quelque intérêt, c'est un intérêt d'un autre ordre, où
+les sentiments du collégien n'entrent pour rien. Aussi, pour en finir
+avec ce germe insignifiant qu'on appelle un écolier, je vous dirai en
+termes de classe que je devins un bon élève, et cela malgré moi et
+impunément, c'est-à-dire sans y prétendre ni blesser personne; qu'on m'y
+prédit, je crois, des succès futurs; qu'une continuelle défiance de moi,
+trop sincère et très visible, eut le même effet que la modestie, et me
+fit pardonner des supériorités dont je faisais moi-même assez peu de
+cas; enfin que ce manque total d'estime personnelle annonçait dès lors
+les insouciances ou les sévérités d'un esprit qui devait s'observer de
+bonne heure, se priser à sa juste valeur et se condamner.
+
+La maison de madame Ceyssac n'était pas gaie, je vous l'ai dit, et le
+séjour d'Ormesson l'était encore moins. Imaginez une très petite ville,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne
+menant nulle part, ne servant à rien, d'où la vie se retirait de jour en
+jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce
+mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une
+aristocratie qui boudait; le jour, des rues sans mouvement; la nuit,
+des avenues sans lumières; un silence hargneux, interrompu seulement par
+des sonneries d'église; et tous les soirs, à dix heures, la grosse
+cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux
+trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude. De longs
+boulevards, plantés d'ormeaux très beaux, très sombres, l'entouraient
+d'une ombre sévère. J'y passais quatre fois par jour, pour aller au
+collège et pour en revenir. Ce chemin, non pas le plus direct, mais le
+plus conforme à mes goûts, me rapprochait de la campagne: je la voyais
+s'étendre au loin dans la direction du couchant, triste ou riante, verte
+ou glacée, suivant la saison. Quelquefois j'allais jusqu'à la rivière;
+le spectacle n'y variait pas: l'eau jaunâtre en était constamment remuée
+en sens contraire par les mouvements de la marée, qui se faisait sentir
+jusque-là. On y respirait, dans les vents humides, des odeurs de
+goudron, de chanvre et de planches de sapin. Tout cela était monotone et
+laid, et rien au fond ne me consolait des Trembles.
+
+Ma tante avait le génie de sa province, l'amour des choses surannées, la
+peur des changements, l'horreur des nouveautés qui font du bruit. Pieuse
+et mondaine, très simple avec un assez grand air, parfaite en tout, même
+en ses légères bizarreries, elle avait réglé sa vie d'après deux
+principes qui, disait-elle, étaient des vertus de famille: la dévotion
+aux lois de l'Église, le respect des lois du monde; et telle était la
+grâce facile qu'elle savait mettre dans l'accomplissement de ces deux
+devoirs, que sa piété, très sincère, semblait n'être qu'un nouvel
+exemple de son savoir-vivre. Son salon, comme tout le reste de ses
+habitudes, était une sorte d'asile ouvert et de rendez-vous pour ses
+réminiscences ou ses affections héréditaires, chaque jour un peu plus
+menacées. Elle y réunissait, particulièrement le dimanche soir, les
+quelques survivants de son ancienne société. Tous appartenaient à la
+monarchie tombée, et s'étaient retirés du monde avec elle. La
+révolution, qu'ils avaient vue de près, et qui leur fournissait un fonds
+commun d'anecdotes ou de griefs, les avait tous aussi façonnés de même
+en les trempant dans la même épreuve. On se souvenait des durs hivers
+passés ensemble dans la citadelle de ***, du bois qui manquait, des
+dortoirs de caserne où l'on couchait sans lit, des enfants qu'on
+habillait avec des rideaux, du pain noir qu'on allait acheter en
+cachette. On se surprenait à sourire de ce qui jadis avait été terrible.
+La mansuétude de l'âge avait calmé les plus vives colères. La vie avait
+repris son cours, fermant les blessures, réparant les désastres,
+amortissant les regrets, ou les apaisant sous des regrets plus récents.
+On ne conspirait point, on médisait à peine, on attendait. Enfin, dans
+un coin du salon, il y avait une table de jeu pour les enfants, et c'est
+là que chuchotaient, tout en remuant les cartes, le parti de la jeunesse
+et les représentants de l'avenir, c'est-à-dire de l'inconnu.
+
+Le jour même de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collège, je
+m'étais empressé de dire à ma tante que j'avais un ami.
+
+«Un ami! m'avait dit madame Ceyssac; vous vous hâtez peut-être un peu,
+mon cher Dominique. Savez-vous son nom; quel âge a-t-il?»
+
+Je racontai ce que je savais d'Olivier, et le peignit sous les couleurs
+aimables qui à première vue m'avaient séduit; mais le nom seul avait
+suffi pour rassurer ma tante.
+
+«C'est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me
+dit-elle. Il est porté par un homme pour lequel j'ai moi-même beaucoup
+d'estime et d'amitié.»
+
+Très peu de semaines après ce nouveau lien formé, l'union des deux
+familles était complète, et le premier mois de l'hiver inaugura nos
+réunions soit chez madame Ceyssac, soit à l'_hôtel d'Orsel_, comme
+Olivier disait en parlant de la maison de la rue des Carmélites, habitée
+sans grand apparat par son oncle et ses cousines.
+
+De ces deux cousines, l'une était une enfant appelée Julie; l'autre,
+plus âgée que nous d'un an à peu près, s'appelait Madeleine, et sortait
+du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste,
+l'embarras d'elle-même; elle en portait la livrée modeste; elle usait
+encore, au moment dont je vous parle, une série de robes tristes,
+étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres,
+et fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle.
+Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie à
+l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal
+comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse,
+avec une taille indécise, qui avait besoin de se définir et de se
+former; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans
+y prendre garde et sans y croire.
+
+Quant à Olivier, que je ne vous ai montré que sur les bancs, imaginez un
+garçon aimable, un peu bizarre, très ignorant en fait de lectures, très
+précoce dans toutes les choses de la vie, aisé de gestes, de maintien,
+de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, le copiant dans ses
+formes, en adoptant déjà les préjugés; représentez-vous je ne sais quoi
+d'inusité, comme une ardeur un peu singulière, jamais risible,
+d'anticiper sur son âge et de s'improviser un homme à seize ans à peine;
+quelque chose de naissant et de mûr, d'artificiel et de très séduisant,
+et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charmée au point de
+pardonner à ses défauts d'écolier, comme au seul reste d'enfantillage
+qu'il y eût en lui. Olivier d'ailleurs arrivait de Paris, et c'était là
+la grande supériorité d'où lui venaient toutes les autres, et qui, sinon
+pour ma tante, au moins pour nous, les résumait toutes.
+
+Aussi loin que je retourne en arrière à travers ces souvenirs si
+médiocres à leur source, si tumultueux plus tard, et dont j'ai quelque
+peine à remonter le cours, je retrouve à leur place accoutumée, autour
+de la table en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes
+visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci réel, et que des
+chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manières:
+la petite Julie avec des sauvageries d'enfant boudeur; Madeleine encore
+à demi pensionnaire; Olivier, causeur, distrait, quinteux, élégant sans
+viser à l'être, mis avec goût à une époque et dans un pays où les
+enfants s'habillaient on ne peut plus mal, maniant les cartes vivement,
+prestement, avec l'aplomb d'un homme qui jouera beaucoup et qui saura
+jouer, puis tout à coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu,
+jetant les cartes, bâillant, disant: Je m'ennuie, et allant s'enfouir
+dans une profonde bergère. On l'appelait, il ne bougeait pas. A quoi
+pense Olivier? disait-on. Il ne répondait à personne, et continuait de
+regarder devant lui sans dire un mot, avec cet air d'inquiétude qui
+lui-même était un attrait, et cet étrange regard qui flottait dans la
+demi-obscurité du salon comme une étincelle impossible à fixer. Assez
+peu régulier d'ailleurs dans ses habitudes, déjà discret comme s'il
+avait eu des mystères à cacher, inexact à nos réunions, introuvable chez
+lui, actif, flâneur, toujours partout et nulle part, cette sorte
+d'oiseau mis en cage avait trouvé le moyen de se créer des imprévus dans
+la vie de province, et de voler comme en plein air dans sa prison. Il se
+disait d'ailleurs exilé, et comme s'il eût quitté la Rome d'Auguste pour
+venir en Thrace, il avait appris par cœur quelques lambeaux d'une
+latinité de décadence qui le consolaient, disait-il, d'habiter chez les
+bergers.
+
+Avec un pareil compagnon, j'étais fort seul. Je manquais d'air, et
+j'étouffais dans ma chambre étroite, sans horizon, sans gaieté, la vue
+barrée par cette haute barrière de murailles grises où couraient des
+fumées, au-dessus desquelles par hasard des goëlands de rivière
+volaient. C'était l'hiver, il pleuvait des semaines entières, il
+neigeait; puis un dégel subit emportait la neige, et la ville
+apparaissait de plus en plus noire après ce rapide éblouissement qui
+l'avait couverte un moment des fantaisies de cette âpre saison. Un
+matin, longtemps après, des fenêtres s'ouvraient et faisaient revivre
+des bruits; on entendait des voix s'appeler d'une maison à l'autre; des
+oiseaux privés, qu'on exposait à l'air, chantaient; le soleil brillait;
+je regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons
+pointaient sur les rameaux couleur de suie. Un paon, qu'on n'avait pas
+vu de tout l'hiver, escaladait lentement le faîte d'une toiture et s'y
+pavanait, le soir surtout, comme s'il eût choisi pour ses promenades les
+tiédeurs modérées d'un soleil bas. Il épanouissait alors sur le ciel la
+gerbe constellée de sa queue énorme, et se mettait à crier de sa voix
+perçante, enrouée comme tous les bruits qu'on entend dans les villes.
+J'apprenais ainsi que la saison changeait. Le désir de m'échapper ne
+m'entraînait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les _Tristes_
+des distiques que je disais tout bas, en pensant à Villeneuve, le seul
+pays que je connusse et qui me laissât des regrets cuisants.
+
+J'étais tourmenté, agité, désœuvré surtout, même en plein travail,
+parce que le travail occupait un surplus de moi-même qui déjà ne
+comptait pour rien dans ma vie. J'avais dès lors deux ou trois manies,
+entre autres celle des catégories et celle des dates. La première avait
+pour but de faire une sorte de choix dans mes journées, toutes pareilles
+en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendît meilleures
+ni pires, et de les classer d'après leur mérite. Or le seul mérite de
+ces longues journées de pur ennui, c'était un degré de plus ou de moins
+dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance où
+je me reconnaissais plus d'ampleur de forces, plus de sensibilité, plus
+de mémoire, où ma conscience, pour ainsi dire, était d'un meilleur
+timbre et résonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou
+d'expansion plus tendre était un jour à ne jamais oublier. De là cette
+autre manie des dates, des chiffres, des symboles, des hiéroglyphes,
+dont vous avez la preuve ici, comme partout où j'ai cru nécessaire
+d'imprimer la trace d'un moment de plénitude et d'exaltation. Le reste
+de ma vie, ce qui se dissipait en tiédeurs, en sécheresses, je le
+comparais à ces bas-fonds taris qu'on découvre dans la mer à chaque
+marée basse et qui sont comme la mort du mouvement.
+
+Une pareille alternative ressemblait assez aux feux à éclipse des fanaux
+tournants, et j'attendais incessamment je ne sais quel réveil en moi,
+comme j'aurais attendu le retour du signal.
+
+Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le très
+court abrégé de longues, obscures et multiples souffrances. Le jour où
+je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le poème ou
+l'explication dramatique de ces phénomènes très spontanés, je n'eus
+qu'un regret, ce fut de parodier peut-être en les rapetissant ce que de
+grands esprits avaient éprouvé avant moi. Leur exemple ne m'apprit rien,
+leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le
+mal était fait, si l'on peut appeler un mal le don cruel d'assister à sa
+vie comme à un spectacle donné par un autre, et j'entrai dans la vie
+sans la haïr, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup pâtir, avec un ennemi
+inséparable, bien intime et positivement mortel: c'était moi-même.
+
+
+
+
+V
+
+
+TOUTE une année s'écoula de la sorte. Du fond de la ville, je vis
+l'automne qui rougissait les arbres et reverdissait les pâturages, et le
+jour où le collège se rouvrit, j'y ramenai comme à l'ordinaire un être
+agité, malheureux, une sorte d'esprit plié en deux, comme un fakir
+attristé qui s'examine.
+
+Cette perpétuelle critique exercée sur moi-même, cet œil impitoyable,
+tantôt ami, tantôt ennemi, toujours gênant comme un témoin et
+soupçonneux comme un juge, cet état de permanente indiscrétion vis-à-vis
+des actes les plus ingénus d'un âge où d'habitude on s'observe peu, tout
+cela me jeta dans une série de malaises, de troubles, de stupeurs ou
+d'excitations qui me conduisaient tout droit à une crise.
+
+Cette crise arriva vers le printemps, au moment même où je venais
+d'atteindre mes dix-sept ans.
+
+Un jour, c'était vers la fin d'avril, et ce devait être un jeudi, jour
+de sortie, je quittai la ville de bonne heure et m'en allai seul, au
+hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point
+encore de feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons; les prairies ne
+formaient qu'un vaste jardin fleuri de marguerites; les haies d'épines
+étaient en fleur; le soleil, vif et chaud, faisait chanter les
+alouettes et semblait les attirer plus près du ciel, tant elles
+pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout des
+insectes nouveau-nés que le vent balançait comme des atomes de lumière à
+la pointe des grandes herbes, et des oiseaux qui, deux à deux, passaient
+à tire-d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit dans les blés,
+soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en
+loin se promenaient des malades ou des vieillards que le printemps
+rajeunissait ou rendait à la vie; et dans les endroits plus ouverts au
+vent, des troupes d'enfants lançaient des cerfs-volants à longues
+banderoles frissonnantes, et les regardaient à perte de vue, fixés dans
+le clair azur comme des écussons blancs, ponctués de couleurs vives.
+
+Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière,
+par ces odeurs de végétations naissantes, par ce vif courant de puberté
+printanière dont l'atmosphère était imprégnée. Ce que j'éprouvais était
+à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu'aux larmes,
+mais sans langueur ni fade attendrissement. J'étais poursuivi par un
+besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me
+permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j'apercevais
+quelqu'un qui pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais,
+et je m'enfonçais à perte d'haleine dans les sentiers étroits coupant
+les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel
+sentiment sauvage, plus fort que jamais, m'invitait à me perdre au sein
+même de cette grande campagne en pleine explosion de sève. Je me
+souviens que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire
+défilant deux à deux le long des haies fleuries, conduits par de vieux
+prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire. Il y avait de
+longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par
+l'étroite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant
+arrachaient des fleurs d'épines et s'en allaient avec ces fleurs brisées
+dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me
+rappelle la sensation que fît naître en moi en pareille circonstance, à
+pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vêtus
+de deuil et déjà tout semblables à des veufs. De temps en temps je me
+retournais du côté de la ville; on ne voyait plus à la limite lointaine
+des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrémité
+de ses clochers d'église. Alors je me demandais comment j'avais fait
+pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait été possible de m'y
+consumer sans y mourir; puis j'entendis sonner les vêpres, et ce bruit
+de cloches, accompagné de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel à
+des contraintes sévères. Je pensai qu'il faudrait revenir, rentrer avant
+la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma
+course du côté de la rivière.
+
+Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce
+vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tiédeur des
+routes, sous l'âpre et mordant soleil d'avril. J'étais dans une sorte
+d'ivresse, rempli d'émotions extraordinaires, qui sans contredit se
+manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne.
+
+«Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.
+
+--J'ai marché très vite», lui dis-je avec égarement.
+
+Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mère inquiète, elle
+m'attira sous le feu de ses yeux clairs et profonds. J'en fus
+horriblement troublé; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen,
+ni la pénétration de leur tendresse; je ne sais quelle confusion me
+saisit tout à coup, qui me rendit la vague interrogation de ce regard
+insupportable.
+
+«Laissez-moi, je vous prie, ma chère tante», lui dis-je.
+
+Et je montai précipitamment à ma chambre.
+
+Je la trouvai tout illuminée par les rayons obliques du soleil couchant,
+et je fus comme ébloui par le rayonnement de cette lumière chaude et
+vermeille qui l'envahissait comme un flot de vie. Pourtant je me sentis
+plus calme en m'y voyant seul, et me mis à la fenêtre, attendant l'heure
+salutaire où ce torrent de clarté allait s'éteindre. Peu à peu la face
+des hauts clochers rougit, les bruits devinrent plus distincts dans
+l'air un peu plus humide, des barres de feu se formèrent au couchant, du
+côté où s'élevaient, au-dessus des toitures, les mâts des navires
+amarrés dans la rivière. Je restai là jusqu'à la nuit, me demandant ce
+que j'éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant, voyant, sentant,
+étouffé par des pulsations d'une vie extraordinaire, plus émue, plus
+forte, plus active, moins compressible que jamais. J'aurais souhaité que
+quelqu'un fût là; mais pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Et qui? Je le
+savais encore moins. S'il m'avait fallu choisir à l'heure même un
+confident parmi les êtres qui m'étaient alors le plus chers, il m'eût
+été impossible de nommer personne.
+
+Quelques minutes seulement avant que le dernier rayon du jour eût
+disparu, je descendis. Je me glissai par les rues que je savais désertes
+jusqu'aux endroits du boulevard où l'herbe poussait en pleine solitude.
+Je longeai la place où j'entendis commencer les premières sonneries de
+la retraite militaire. Puis le bruit des clairons s'éloigna, et j'en
+suivis la marche de loin par les rues sinueuses, d'après des échos plus
+distincts ou plus confus suivant la largeur de l'espace où, dans l'air
+tranquille du soir, le son se déployait. Seul, tout seul, dans le
+crépuscule bleu qui descendait du ciel, sous les ormeaux garnis de
+frondaisons légères, aux lueurs des premières étoiles qui s'allumaient à
+travers les arbres, comme des étincelles de feu semées sur la dentelle
+des feuillages, je marchais dans la longue avenue, écoutant cette
+musique si bien rythmée, et me laissant conduire par ses cadences. J'en
+marquais la mesure; mentalement je la répétai quand elle eut fini de se
+faire entendre. Il m'en resta dans l'esprit comme un mouvement qui se
+continua, et cela devint une sorte de mode et d'appui mélodique sur
+lequel involontairement je mis des paroles. Je n'ai plus aucun souvenir
+des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que
+cette exhalaison singulière sortit de moi, d'abord comme un rythme, puis
+avec des mots rythmés, et que cette mesure intérieure tout à coup se
+traduisit, non seulement par la symétrie des mesures, mais par la
+répétition double ou multiple de certaines syllabes sourdes ou sonores
+se correspondant et se faisant écho. J'ose à peine vous dire que
+c'étaient là des vers, et cependant ces paroles chantantes y
+ressemblaient beaucoup.
+
+A ce moment même, et pendant que je faisais cette réflexion, je reconnus
+devant moi, dans l'allée que je suivais, notre ami de tous les jours, M.
+d'Orsel, et ses deux filles. J'étais trop près d'eux pour les éviter, et
+la préoccupation même où j'étais plongé ne m'en eût pas laissé la force.
+Je me trouvais donc face à face avec le regard paisible et le blanc
+visage de Madeleine.
+
+«Comment! vous ici?» me dit-elle.
+
+J'entends encore cette voix nette, aérienne, avec un léger accent du
+midi qui me fit frissonner. Je pris machinalement la main qu'elle me
+tendait, sa petite main fine et fraîche, et la fraîcheur de ce contact
+me fit sentir que la mienne était brûlante. Nous étions si près l'un de
+l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que
+je fus effrayé de penser qu'elle me voyait aussi.
+
+«Nous vous avons fait peur?» ajouta-t-elle.
+
+Je compris au changement de sa voix à quel point mon trouble était
+visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de
+plus dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de
+déraisonnable, et, perdant tout à fait la tête, étourdiment, sottement,
+je pris la fuite.
+
+Ce soir-là, je ne passai point par le salon de ma tante, et je
+m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprît. Là, sans
+réfléchir à quoi que ce fût, sans le vouloir, absolument comme un homme
+attiré par je ne sais quelle irrésistible entreprise qui l'épouvante
+autant qu'elle le séduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans
+hésiter, j'écrivis toute une série de choses inattendues, qui parurent
+me tomber du ciel. Ce fut comme un trop-plein qui sortit de mon cœur,
+et dont il était soulagé au fur et à mesure qu'il se désemplissait. Ce
+travail fiévreux m'entraîna bien avant dans la nuit. Puis il me sembla
+que ma tâche était faite; toutes les fibres irritées se calmèrent, et
+vers le matin, à l'heure où s'éveillent les premiers oiseaux, je
+m'endormis dans une lassitude délicieuse.
+
+Le lendemain, Olivier me parla de ma rencontre avec ses cousines, de mon
+embarras, de ma fuite.
+
+«Tu fais le mystérieux, me dit-il, tu as tort; si j'avais un secret, je
+le partagerais avec toi.»
+
+J'hésitai d'abord à lui dire la vérité. C'était ce qu'il y avait de plus
+simple, et cela certainement aurait mieux valu; mais il y avait dans un
+pareil aveu mille embarras réels ou imaginaires, qui me le
+représentaient comme impossible. En quels termes d'ailleurs lui faire
+comprendre ce que j'éprouvais depuis longtemps, sans que personne en eût
+le soupçon? Comment lui parler de sang-froid de ces pudeurs extrêmes que
+le grand jour offusquait, qui ne supportaient aucun examen, pas plus le
+mien que celui des autres, et qui demandaient, comme une plaie trop vive
+ou trop récente, à n'être pas même effleurées du regard? Comment lui
+raconter cette crise de sensibilité inexplicable et cet ensorcellement
+de la nuit, dont j'avais trouvé le matin même à mon réveil le témoignage
+écrit?
+
+Je répondis par un mensonge: j'étais souffrant depuis quelques jours; la
+chaleur de la veille m'avait donné une sorte de vertige, et je priais
+Madeleine d'excuser la sotte figure que j'avais faite en la rencontrant.
+
+«Madeleine! reprit Olivier; mais nous n'avons pas de comptes à rendre à
+Madeleine... Il y a des choses qui ne la regardent plus.»
+
+Il avait en disant cela un singulier sourire, avec un regard des plus
+pénétrants et des plus vifs. Quelque effort qu'il fît cependant pour
+lire au fond de ma pensée, j'étais bien sûr qu'il n'y verrait rien; mais
+je comprenais aussi qu'il y cherchait quelque chose, et si je ne
+devinais pas quels étaient les sentiments très présumables qu'Olivier me
+supposait en raisonnant d'après lui-même, je me vis l'objet d'une
+investigation qui me fit réfléchir et d'un soupçon qui m'embarrassa.
+
+J'étais si parfaitement candide et ignorant que le premier éveil qui
+m'ait surpris au milieu de mes ingénuités me vint ainsi d'un regard
+inquiet de ma tante, d'un sourire équivoque et curieux d'Olivier. Ce fut
+l'idée qu'on me surveillait qui me donna le désir d'en chercher la
+cause, et ce fut un faux soupçon qui pour la première fois de ma vie me
+fit rougir. Je ne sais quel indéfinissable instinct me gonfla le cœur
+d'une émotion tout à fait nouvelle. Une lueur bizarre éclaira tout à
+coup ce verbe enfantin, le premier que nous avons tous conjugué soit en
+français, soit en latin, dans les grammaires. Deux jours après ce vague
+avertissement donné par une mère prudente et par un camarade émancipé,
+je n'étais pas loin d'admettre, tant mon cerveau roulait de scrupules,
+de curiosités et d'inquiétudes, que ma tante et Olivier avaient raison
+en me supposant amoureux, mais de qui?
+
+La soirée du dimanche suivant nous réunit tous comme à l'ordinaire dans
+le salon de madame Ceyssac. J'y vis paraître Madeleine avec un certain
+trouble; je ne l'avais pas revue depuis le jeudi soir. Sans doute elle
+attendait une explication: moins que jamais je me sentais en disposition
+de la lui donner, et je me tus. J'étais affreusement embarrassé de ma
+personne et distrait. Olivier, qui ne se croyait aucune raison d'être
+charitable, me harcelait de ses épigrammes. Rien n'était plus
+inoffensif, et cependant j'en étais atteint, tant l'état d'extrême
+irritabilité nerveuse où je me trouvais depuis quelques jours me rendait
+vulnérable et me prédisposait à souffrir sans motif. J'étais assis près
+de Madeleine, d'après une ancienne habitude où la volonté de l'un et de
+l'autre n'entrait pour rien. Tout à coup l'idée me vint de changer de
+place. Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Il me sembla seulement que la
+lumière directe des lampes me blessait, et qu'ailleurs je me trouverais
+mieux. En levant les yeux qu'elle tenait abaissés sur son jeu,
+Madeleine me vit assis de l'autre côté de la table, précisément
+vis-à-vis d'elle.
+
+«Eh bien!» dit-elle avec un air de surprise.
+
+Mais nos yeux se rencontrèrent; je ne sais ce qu'elle aperçut
+d'extraordinaire dans les miens qui la troubla légèrement et ne lui
+permit pas d'achever.
+
+Il y avait plus de dix-huit mois que je vivais près d'elle, et pour la
+première fois je venais de la regarder comme on regarde quand on veut
+voir. Madeleine était charmante, mais beaucoup plus qu'on ne le disait,
+et bien autrement que je ne l'avais cru. De plus, elle avait dix-huit
+ans. Cette illumination soudaine, au lieu de m'éclairer peu à peu,
+m'apprit en une demi-seconde tout ce que j'ignorais d'elle et de
+moi-même. Ce fut comme une révélation définitive qui compléta les
+révélations des jours précédents, les réunit pour ainsi dire en un
+faisceau d'évidences, et, je crois, les expliqua toutes.
+
+
+
+
+VI
+
+
+QUELQUES semaines après, M. d'Orsel se rendait à une ville d'eaux, sous
+prétexte de promenade et de santé, mais en réalité pour des raisons
+particulières que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu
+plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.
+
+Cette séparation, dont un autre aurait gémi comme d'un déchirement, me
+délivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre à côté de
+Madeleine, à cause de timidités soudaines qui toutes me venaient de sa
+présence. Je la fuyais. L'idée de lever les yeux sur elle était un trait
+d'audace. A la voir si calme quand je ne l'étais plus, à la trouver si
+parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me déplaire
+avec ma tenue de collège et mon teint de campagnard mal débarbouillé,
+j'éprouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprimé, humiliant,
+qui me remplissait de défiance et transformait la plus paisible des
+camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement
+mal enduré. C'était ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort
+troublant dans l'effet instantané produit par la soirée que je vous ai
+dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me
+séduire: le cœur a les mêmes ingénuités que la foi. Tous les cultes
+passionnés commencent ainsi.
+
+Le lendemain de son départ, je courais rue des Carmélites. Olivier
+habitait une petite chambre perdue dans un pavillon élevé de l'hôtel.
+Habituellement je venais le prendre aux heures du collège, et l'appelais
+du jardin pour qu'il descendît. Je me souvins qu'à pareille heure,
+presque tous les jours, une autre voix me répondait, que Madeleine alors
+mettait la tête à sa fenêtre et me disait bonjour; je pensais à l'émoi
+que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni
+dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment,
+presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de
+surveillé prenait ses vacances.
+
+La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme
+étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert
+toutes les fenêtres et le soleil de mai jouait librement dans les
+chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas
+l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette
+absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantôt très long,
+tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de
+m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.
+
+Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même
+sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin
+allée par allée; Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à
+m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fenêtre, et
+j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et
+je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines
+romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait
+si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille
+choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains
+gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine
+de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux
+en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu
+comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa
+tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait
+reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis
+peu, le bleu qui la paraît si bien et qui faisait valoir avec tant
+d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité
+surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme
+un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus
+là. Peu à peu, je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un
+attendrissement continu, de ces réminiscences, le seul attrait presque
+vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de
+Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.
+
+Un soir, je montais chez Olivier, et comme à l'ordinaire je passais
+devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la
+porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais venue d'y
+pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations
+accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments
+qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.
+
+Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se
+distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des
+étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble
+de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et
+de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air
+tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais
+surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les
+autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine. J'allai
+jusqu'à la fenêtre: c'était là que Madeleine avait l'habitude de se
+tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui
+servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété
+des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des
+impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais
+rien; pour rien au monde, je n'aurais osé porter la main sur le moindre
+des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer
+de cette indiscrète émotion, j'avais au cœur des battements si
+convulsifs, si précipités, si distincts, que j'appuyais les deux mains
+sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations
+incommodes.
+
+Tout à coup j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec
+d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu'à la porte; il
+arrivait.
+
+«Je t'attendais», me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il
+ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y
+trouvait rien à redire.
+
+Il était fort élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu
+lâche et des habits larges, tels qu'il aimait à les porter, surtout en
+été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans
+des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air
+fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole.
+C'était l'instinct d'un goût très sûr qui l'invitait à s'habiller de la
+sorte. Il en tirait une grâce toute personnelle, et moi qui ai connu ses
+qualités en même temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y
+mît beaucoup de prétention, quoiqu'il en fît l'objet d'une réelle étude.
+Il considérait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les
+proportions d'un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite
+générale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y
+pensait plus, et c'eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé
+de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu'il y
+donnait.
+
+«Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je
+désire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.»
+
+Il marchait vite et m'entraînait comme s'il eût été pressé par l'heure.
+Il prit le plus court, traversa lestement les allées désertes et me
+conduisit tout droit vers cette partie des avenues où l'on se promenait
+l'été à la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une très
+petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus
+riche et de plus élégant. Olivier s'y glissa sans s'arrêter, les yeux en
+éveil, excité par une secrète impatience qui l'absorbait au point de lui
+faire oublier que j'étais là. Tout à coup il ralentit le pas, se
+raffermit à mon bras pour se contraindre à modérer je ne sais quelle
+enfantine effervescence qui sans doute aurait manqué de mesure ou
+d'esprit. Je compris qu'il était au bout de ses recherches.
+
+Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'allée et assez
+mystérieusement abritées sous le plafond bas des ormeaux. L'une était
+jeune et remarquablement jolie; ma très récente expérience m'avait formé
+le goût sur ces définitions délicates, et je ne m'y trompais plus.
+J'observais cette façon légère et contenue de fouler à petits pas le
+gazon qui s'étendait aux pieds des arbres, comme si elle eût marché sur
+les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins
+de charme que Madeleine, plus de volonté que jamais celle-ci n'eût osé
+le faire, et, de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre
+au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec
+la même grâce un peu négligée; et dès que la jeune tête blonde et encore
+souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se
+tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.
+
+«Tu connais madame X...?» me dit-il.
+
+Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde où
+quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'était que très naturel
+qu'Olivier lui eût été présenté, et naïvement je le lui dis.
+
+«Précisément, ajouta-t-il, j'ai dansé un soir de cet hiver avec elle, et
+depuis...»
+
+Il s'interrompit, et après un silence: «Mon cher Dominique, reprit-il,
+je n'ai ni père ni mère, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon
+oncle, et de ce côté je n'attends que les affections qui me sont dues,
+c'est-à-dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui
+revient de droit à mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et
+autrement que d'une amitié de collège... Ne te récrie pas; je te suis
+reconnaissant de l'attachement que tu me témoignes, et je suis sûr que
+tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es
+très cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tièdes les
+affections estimables qui me sont échues. Il y a deux mois qu'un soir,
+au bal, je parlais à peu près des mêmes choses à la personne que nous
+venons de rencontrer. Elle s'en est amusée d'abord, n'y voyant que les
+doléances d'un collégien que le collège ennuie; or, comme j'avais la
+ferme volonté d'être écouté sérieusement quand je parlais de même, et la
+certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: «Madame, lui dis-je,
+ce sera une prière, s'il vous plaît de le prendre ainsi; sinon, c'est un
+regret que vous n'entendrez plus.» Elle me donna deux petits coups
+d'éventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien
+à lui dire, et pour ne pas me démentir je quittai le bal aussitôt.
+Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajouté un mot qui pût lui faire
+croire que j'eusse ou la moindre espérance ou le moindre doute. Elle ne
+m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas
+j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.»
+
+En me parlant ainsi, Olivier était très calme. Un peu plus de brusquerie
+dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'était le
+seul signe perceptible qui trahît le tremblement intérieur, s'il
+tremblait au fond du cœur, ce dont je doute. Quant à moi je
+l'écoutais avec une réelle et profonde angoisse. Ce langage était si
+nouveau, la nature de ses confidences était telle que je n'en ressentis
+d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une idée tout à fait
+incompréhensible.
+
+«Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose à répondre que cette
+exclamation de naïf ébahissement.
+
+--Eh bien! voilà ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas
+autre chose. Lorsqu'à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le
+faire.»
+
+Je lui répondis plus laconiquement encore par un serrement de main des
+plus tendres, et nous nous séparâmes.
+
+Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leçons trop
+brusques ou trop fortes: cette infusion capiteuse me fit tourner
+l'esprit, et il me fallut beaucoup de méditations violentes pour démêler
+les vérités utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point
+où j'en étais, c'est-à-dire osant à peine épeler sans émoi le mot le
+plus innocent et le plus usuel de la langue du cœur, mes prévisions
+les plus hardies n'auraient jamais dépassé toutes seules l'idée d'un
+sentiment désintéressé et muet. Partir de si peu pour arriver aux
+hypothèses ardentes où m'entraînaient les témérités d'Olivier, passer du
+silence absolu à cette manière libre de s'exprimer sur les femmes, le
+suivre enfin jusqu'au but marqué par son attente, il y avait là de quoi
+me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambée exorbitante, je
+la fis cependant, mais avec des effrois et des éblouissements que je ne
+saurais vous dire, et ce qui m'étonna le plus quand j'eus acquis le
+degré de lucidité voulu pour comprendre pleinement les leçons d'Olivier,
+ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide
+contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.
+
+Quelques jours après il me montrait une lettre sans signature.
+
+«Vous vous écrivez? lui demandai-je.
+
+--Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reçu d'elle, et
+je n'ai pas répondu.»
+
+La lettre était à peu près conçue en ces termes:
+
+«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez
+doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez,
+seront toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à
+plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que
+vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et
+tendre; mais vous feriez mieux de parler à cœur ouvert que de vous
+confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de
+vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos
+confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant
+plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la
+fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant
+d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout
+plus heureux.»
+
+Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je
+n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de
+mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me
+trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite
+qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter
+le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine
+satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais
+toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable
+visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux
+qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont
+il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une
+arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, même
+dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable
+confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que
+par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire
+qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.
+
+«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me
+disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes
+hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression
+d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est
+rien. Sinon...
+
+--Sinon?» lui dis-je.
+
+Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit
+jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose
+en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une
+véhémence extrême, il ajouta:
+
+«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en
+connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes
+deux cousines, qui ne me disent rien.»
+
+Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait
+sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel.
+Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui,
+quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses
+espérances.
+
+«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première
+condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et
+cependant douteuse.
+
+Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui
+paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un
+éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.
+
+L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son
+retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je
+récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son
+départ, et j'en fus stupéfait. Le cœur gros de secrets, l'âme émue
+d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien
+connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté.
+Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant
+bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption
+répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un
+semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour
+courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.
+
+Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des
+chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des
+charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les
+amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord,
+ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la
+voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je
+sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains
+cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était
+revenue; puis, s'emparant avec une familiarité de sœur aînée du bras
+d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et
+versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide
+lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse,
+elle monta les escaliers du salon.
+
+Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire!
+Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de
+mœurs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre
+d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un
+esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude
+d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle
+s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter
+et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous
+conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait
+en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la
+poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne
+qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle
+cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil
+embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la
+confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à
+son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le
+plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un
+long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel
+déplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de
+suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin,
+donner un coup d'œil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés.
+Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme
+pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour
+et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et
+l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de
+tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je
+voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.
+
+«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?
+
+--Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement
+quand j'étais loin.»
+
+Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et
+quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle
+était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus
+profond.
+
+Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses
+courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le
+dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus
+maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et
+par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours
+caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis
+je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus
+mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son pied lui-même
+s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers
+difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en
+prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de
+voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste
+métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par
+l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence
+imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des
+éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était
+toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de
+plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès
+dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans
+la vie.
+
+Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis
+là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de
+plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de
+certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de
+dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.
+
+Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir
+les yeux.
+
+Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons,
+arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait
+entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de
+la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel
+paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé, disait
+Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un
+compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable,
+poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie
+défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber,
+s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner
+en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: _Comte Alfred de
+Nièvres_.
+
+Personne ne releva ce nom, qui résonna sèchement au milieu d'un silence
+absolu et résolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne
+sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la déchira.
+Quant à moi, le plus intéressé de tous à préciser les moindres
+circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'être
+heureux: là est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables
+encore que celui-ci.
+
+Entre Madeleine presque femme et l'adolescent à peine émancipé que je
+vous montre, entre ses brillantes années et les miennes, il y avait
+mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachés, nés ou à
+naître. N'importe, je m'obstinais à n'en voir aucun. J'avais regretté
+Madeleine, je l'avais désirée, attendue, et vous devinez que plus d'une
+fois depuis son départ j'avais maudit le misérable esprit de rébellion
+qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins
+calculée des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse à me ravir,
+séduisante à m'émerveiller; je la possédais; et, comme il arrive aux
+gens dont un excès de lumière a troublé la vue, je n'apercevais rien au
+delà du confus éblouissement qui m'aveuglait.
+
+Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me
+plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'étais entré dans un
+infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme
+toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons
+généreuses, d'imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m'étais
+étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me
+surprenait dans l'engourdissement de la véritable enfance, autant je mis
+de promptitude à m'épanouir. Je ne demandai point s'il m'était permis de
+m'offrir; je me donnai, sans réserve, et dans des effusions où je
+prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincèrement intelligent, de
+meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et
+court moment de désintéressement total qui peut servir d'excuse à bien
+des accès d'égoïsme où je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brûla
+tout entière en manière d'offrande, et flamba sous les pieds de
+Madeleine, pure et seulement parfumée de bons instincts, comme un feu
+d'autel.
+
+Nous reprîmes nos vieilles habitudes. C'était le cadre ancien embelli
+par le prodigieux éclat d'une vie nouvelle. Je m'étonnai de trouver tout
+si dissemblable, et qu'une seule influence eût pu changer la physionomie
+des choses au point de rajeunir tant de décrépitudes et de remplacer des
+aspects si moroses par de pareilles gaietés. Les veillées étaient
+courtes, les soirées chaudes. On ne se réunissait plus guère au salon.
+On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine
+campagne au bord des prés humides. Quelquefois je donnais le bras à
+Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents
+suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs
+silences, autorisés par ces heures douteuses où l'on parle moins et plus
+bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit
+des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de
+promenades allemandes où je n'étais pas Werther, où je crois que
+Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock,
+et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main
+de frère.
+
+La nuit, je continuais d'écrire avec fureur, car je ne faisais plus rien
+à demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se
+donnaient rendez-vous dans ma tête, que j'étais près d'enfanter des
+chefs-d'œuvre. J'obéissais à une force étrangère à ma volonté, comme
+toutes celles qui me possédaient. Si, avec les souvenirs de cette
+époque, j'avais conservé de même la moindre des ignorances qui la
+rendirent si belle et si stérile, je vous dirais que cette faculté
+singulière, toujours dominante et jamais soumise, inégale,
+indisciplinable, impitoyable, venant à son heure et s'en allant comme
+elle était venue, ressemblait, à s'y méprendre, à ce que les poètes
+nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle était
+impérieuse et infidèle, deux traits saillants qui me la firent prendre
+pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment doués, jusqu'au jour
+où, plus tard, je compris que la visiteuse à qui je dus tant de joies
+d'abord et puis tant de mécomptes n'avait rien des caractères de la
+Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruauté.
+
+Cette double vie de fièvre de cœur, de fièvre d'esprit, faisait de
+moi un être fort équivoque. Je le sentis. Il y avait là plus d'un danger
+auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me débarrasser d'un
+secret sans valeur, pour en sauver un plus précieux.
+
+«C'est singulier,... me dit Olivier; où cela te mènera-t-il?... Au fait,
+tu as raison, si cette occupation t'amuse.»
+
+Courte réponse qui contenait pas mal de dédain et peut-être beaucoup
+d'étonnement.
+
+Au milieu de ces diversions, mes études allaient comme elles pouvaient.
+Une grâce d'état continuait de me donner des succès que je dédaignais en
+les comparant à des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si
+petit jeune homme et, je l'imaginais, un cœur si grand. De loin en
+loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces
+succès moins méprisables. Depuis le jour où nous nous étions séparés,
+Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il
+continuait à distance ses enseignements commencés aux Trembles. Avec la
+supériorité que lui donnait l'expérience de la vie abordée par ses côtés
+les plus difficiles, sur le plus grand des théâtres, et d'après les
+progrès d'esprit qu'il supposait aussi dans son élève, il avait peu à
+peu élevé le ton de ses conseils. Ses leçons devenaient presque des
+conversations d'homme à homme. Il me parlait peu de lui, excepté dans
+des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait
+de grands obstacles, mais qu'il espérait en venir à bout. Quelquefois un
+tableau rapide, un aperçu du monde, des faits, des ambitions qui
+l'entouraient, venait après des encouragements tout personnels, comme
+pour m'éprouver d'avance et me préparer aux leçons pratiques que j'étais
+exposé plus tard à recevoir des réalités les plus brutales. Il
+s'inquiétait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait
+sans cesse ce que j'avais enfin résolu d'entreprendre après ma sortie de
+province.
+
+«J'apprends, me disait-il, que vous êtes à la tête de votre classe.
+C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'émulation au
+collège est la forme ingénue d'une ambition que vous connaîtrez plus
+tard. Habituez-vous à garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de
+n'être jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de
+n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne
+confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez.
+Ne considérez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que
+l'extrême élévation du but, la distance où vous en êtes et la nécessité
+d'en approcher le plus possible; cela vous rendra très humble et très
+fort. L'impossibilité, presque égale pour tous, d'atteindre l'extrémité
+de certains rêves, vous fera paraître estimable et digne de pitié
+l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous
+vous en sentez plus près que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste
+à faire, et vos découragements vaudront mieux au point de vue moral, et
+vous profiteront plus que vos vanités.»
+
+Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres
+d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les réponses, de
+comprendre l'esprit général de notre correspondance, et vous y verrez
+plus complètement ce qu'étaient alors sa vie et la mienne.
+
+«Paris, 18...
+
+«Déjà dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a
+dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous
+sommes dit _au revoir._ Vingt-quatre heures après, chacun de nous se
+mettait à l'œuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus
+satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour
+personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour
+ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir
+l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un
+nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie
+pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez témoin de bien des succès
+qui ne tiennent qu'à la légèreté des caractères, et de certaines
+catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids différent dans
+les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le
+spectacle vrai des causes et des résultats. J'ignore quelles idées vous
+avez sur tout cela, si même vous en avez. En tout cas, il est peu
+probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est
+que vous avez raison. Le monde devrait être tout pareil à ce que vous
+l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est différent. En attendant
+que vous en jugiez par vous-même, accoutumez-vous à ces deux idées:
+qu'il y a des vérités et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le
+sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous
+à tout pour le jour où vous les connaîtrez.»
+
+«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre
+vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et
+dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous
+souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me
+disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une
+nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour
+les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet
+épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous
+surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui
+n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je
+vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est
+moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi.
+Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les
+étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don
+admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut
+devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la
+retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment
+spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous
+raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et
+qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une
+âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous
+entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini,
+si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous
+devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et,
+je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une
+fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous
+recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point
+des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait
+charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir
+agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de
+vous-même, détournez-vous.»
+
+«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez:
+l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les cœurs qui
+ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela
+peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous
+m'aurez donné le droit de vous interroger plus positivement, je vous
+dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous
+ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux,
+c'est un signe que votre cœur a retenu toute la naïveté que votre
+esprit n'a plus.»
+
+«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à
+présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant
+pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne
+s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir.
+Cela suffit-il? Nous verrons....
+
+«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous
+aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour
+arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres,
+en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de
+labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de
+gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que
+je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre,
+j'y suis à ma place.»
+
+«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux
+qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais
+d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de
+confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me
+communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...
+
+«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami
+dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de
+lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un
+charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et
+brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les
+ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il
+n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable
+d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de
+mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.
+
+«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce
+jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route
+et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses
+fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du
+cœur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il
+pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un
+don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne
+connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de
+rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le _Festin de Pierre_?
+Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez
+attendre.....»
+
+Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait,
+quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme
+un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité, toujours égale,
+contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un
+regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait
+de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de
+net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui
+la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui
+donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison
+nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites
+soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et
+sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements
+extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait
+rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de
+femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir
+oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une
+supposition positive et menaçante me traversait le cœur; puis cette
+sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité,
+pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.
+
+Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain,
+Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans
+nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la
+rue des Carmélites, et je demandai Olivier.
+
+«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.
+
+--Seul?
+
+--Non, monsieur, il y a quelqu'un.
+
+--Alors je vais l'attendre.»
+
+A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je
+n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de cœur
+inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre
+déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de
+la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois
+fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron.
+Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La
+nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je
+plongeai les yeux dans le salon.
+
+Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et
+ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux
+personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel;
+l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable;
+Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je
+distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la
+grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers
+Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la
+vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi
+par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant
+des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec
+l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux
+taciturnes fixés sur l'étranger.
+
+Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis
+il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je
+tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement
+affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant
+les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+MADELEINE était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu
+moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce
+double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce
+point, m'avait tout appris. Je restai anéanti, n'ayant plus qu'à subir
+une destinée qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que
+je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder
+d'une heure.
+
+Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle étourderie de
+conscience et quel détachement de tout espoir précis. L'idée d'un
+mariage, idée cent fois déraisonnable d'ailleurs, n'avait pas même
+encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à
+elle-même, se donnait pour se répandre, et cherchait un culte uniquement
+afin d'adorer. Quels étaient les sentiments de Madeleine? Je n'y
+songeais pas non plus. A tort ou à raison, je lui prêtais des
+indifférences et des impassibilités d'idole; je la supposais étrangère à
+tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaçais ainsi dans des
+isolements chimériques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgré
+tout, se loge au fond des cœurs les moins occupés d'eux-mêmes, au
+besoin d'imaginer que Madeleine était insensible et n'aimait personne.
+
+Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour
+un étranger que le hasard avait jeté dans sa vie comme un accident. Il
+était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne
+vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave.
+Mais il n'était pas douteux non plus, en admettant qu'elle fût libre de
+toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations
+de rang, de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M.
+de Nièvres apportait, en outre de tant de convenances, des qualités
+sérieuses et attachantes.
+
+Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni
+ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l'empire de
+la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans
+le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en
+disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens
+qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: «Eh bien!
+s'il en est aimé, qu'il l'aime!» Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au
+fond du salon; et là, les regardant tous deux, bien convaincu de mon
+impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation
+contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donné,
+je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme inséparable du droit de
+vivre, et je me disais avec désespoir: «Et moi!»
+
+A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il
+m'appartenait de gêner des tête-à-tête d'où devait sortir
+l'intelligence de deux cœurs sans doute assez loin de se connaître.
+Je n'allai plus que le moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais
+dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y débattaient
+qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.
+
+Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier;
+mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne
+s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se
+passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec
+une habileté qui me dispensait presque d'un aveu, il avait établi que
+nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.
+
+«Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin.
+Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le
+nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une sœur,
+une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un
+trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu.
+Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais voulu pour
+Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être
+de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et
+ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.
+
+--Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de
+Madeleine... et c'est après tout...
+
+--Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans
+doute, avec désintéressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.»
+
+Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions.
+Madeleine était sérieuse; mais cette attitude toute de convenance ne
+laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle
+gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec
+tant de finesse l'expression des sentiments les plus délicats. Elle
+attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales,
+l'événement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De
+son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à diriger qu'à subir, M.
+de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre
+le plus sûr unies aux qualités du plus galant homme.
+
+Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'un entretien
+à demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui présenter les deux
+mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour
+nous prendre tous à témoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se
+leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce
+mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle
+posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte.
+
+Ce soir-là même, elle m'appela près d'elle, et, comme si la netteté de
+sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute
+franchise les questions relatives à des affections secondaires:
+
+«Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je
+ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce
+dont je suis fâchée pour M. de Nièvres, car, grâce à votre discrétion
+vous ne le connaissez guère... Enfin je me marie dans huit jours, et
+c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nièvres vous estime;
+il sait le prix des affections que je possède; il est et sera votre ami,
+vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et
+que vous tiendrez, j'en suis certaine.....»
+
+Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambiguïté
+de langage, parlant du passé, réglant en quelque sorte les intérêts de
+notre amitié future, non pour y mettre des conditions, mais pour me
+convaincre que les liens en seraient plus étroits; puis elle ramenait
+entre nous le nom de M. de Nièvres, qui, disait-elle, ne désunissait
+rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage
+peut-être aurait pu briser. Son but évident, en m'intéressant de la
+sorte aux garanties offertes par M. de Nièvres, était d'obtenir de moi
+quelque chose comme une adhésion au choix qu'elle avait fait, et de
+s'assurer que sa détermination, prise en dehors de tout conseil d'ami,
+ne me causait aucun déplaisir.
+
+Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait
+changé entre nous, et je lui jurai de demeurer fidèle à des sentiments
+mal exprimés, c'était possible, mais trop évidents pour qu'elle en
+doutât. Pour la première fois peut-être j'eus du sang-froid, de
+l'audace, et je réussis à mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se
+prêtaient à tant de sens, les idées à tant d'équivoques, qu'en toute
+autre circonstance les mêmes protestations auraient pu signifier
+beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en
+remercia si chaudement qu'elle faillit m'ôter tout courage.
+
+«A la bonne heure. J'aime à vous entendre parler ainsi. Répétez encore
+ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui
+consolent de vos ennuyeux silences et réparent bien des oublis qui
+blessent sans que vous le sachiez.»
+
+Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur
+de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.
+
+«Ainsi voilà qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille
+amitié n'a plus rien à craindre. Vous en répondez pour ce qui vous
+regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive
+et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse
+tant de bons sentiments et rend oublieux les cœurs les plus droits.
+Vous savez que M. de Nièvres a l'intention de s'y fixer, au moins
+pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez à la fin de
+l'année. J'emmène avec moi mon père et Julie. J'y marierai ma sœur.
+Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mêmes à peu près que
+pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne
+connaît Julie. C'est encore un caractère fermé, celui-là; mais moi, je
+la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais
+à vous dire, excepté sur un dernier point que je vous recommande.
+Veillez sur Olivier. Il a le meilleur cœur du monde; qu'il en soit
+économe, et qu'il le réserve pour les grands moments.--Et ceci est mon
+testament de jeune fille», ajouta-t-elle assez haut pour que M. de
+Nièvres l'entendît. Et elle l'invita à se rapprocher.
+
+Très peu de jours après, le mariage eut lieu. C'était vers la fin de
+l'hiver, par une gelée rigoureuse. Le souvenir d'une réelle douleur
+physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au
+sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est
+moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux,
+suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte,
+tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui
+irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir
+étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie
+qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir,
+elle était encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des
+efforts inouïs pour se contraindre devant sa sœur.
+
+Quelle étrange enfant c'était alors: brune, menue, nerveuse, avec son
+air impénétrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois
+interrogeait, mais ne répondait jamais, son œil absorbant! Cet
+œil, le plus admirable et le moins séduisant peut-être que j'aie
+jamais vu, était ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie
+de ce petit être ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de
+longs cils qui n'y laissaient jamais paraître un seul point brillant,
+voilé d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indéfinissable des
+nuits d'été, cet œil énigmatique se dilatait sans lumière, et tous
+les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.
+
+«Prenons garde à Madeleine», me disait-elle dans une angoisse où
+perçaient des perspicacités qui m'effrayaient.
+
+Puis elle essuyait ses joues avec colère, et s'en prenait à moi de cet
+excès d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de
+sa nature se révoltaient.
+
+«C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se
+tient bien.»
+
+Je comparais cette douleur innocente à la mienne, je lui enviais
+amèrement le droit qu'elle avait de la laisser paraître, et ne trouvais
+pas un mot pour la consoler.
+
+La douleur de Julie, la mienne, la longueur des cérémonies, la vieille
+église où tant de gens indifférents chuchotaient gaiement autour de ma
+détresse, la maison d'Orsel transformée, parée, fleurie, pour cette fête
+unique, des toilettes, des élégances inusitées, un excès de lumière et
+d'odeurs troublantes à me faire évanouir, certaines sensations
+poignantes dont le ressentiment a persisté longtemps comme la trace
+d'inguérissables piqûres, en un mot les souvenirs incohérents d'un
+mauvais rêve: voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette journée qui
+vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure
+apparaît distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le
+résume: c'est le spectre un peu bizarre lui-même de Madeleine, avec son
+bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il
+des moments, tant la légèreté singulière de cette vision contraste avec
+les réalités plus crues qui la précèdent et qui la suivent, où je la
+confonds pour ainsi dire avec le fantôme de ma propre jeunesse, vierge,
+voilée et disparue.
+
+J'étais le seul qui n'eût point osé embrasser madame de Nièvres au
+retour de l'église. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un
+mouvement de dépit, ou céda-t-elle tout simplement à l'élan plus naturel
+d'une amitié dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, régler
+elle-même les engagements très sincères? Je ne sais; mais dans la soirée
+M. d'Orsel vint à moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif
+jusque devant Madeleine. Elle était au milieu du salon, debout près de
+son mari, dans cette tenue éblouissante qui la transfigurait.
+
+«Madame...» lui dis-je.
+
+Elle sourit à ce nom nouveau, et, j'en demande pardon à la mémoire d'un
+cœur irréprochable, incapable de détour et de trahison, son sourire
+avait à son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me
+bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus
+ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants
+de douceur tout près des miens, puis tout cessa d'être intelligible.
+
+Quand il me fut possible de me reconnaître au milieu d'un cercle
+d'hommes et de femmes parées qui m'examinaient avec un intérêt indulgent
+capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je
+tournai la tête, c'était Olivier.
+
+«Tu te donnes en spectacle; es-tu fou?» me dit-il assez bas pour que
+personne autre que moi ne l'entendît, mais avec une vivacité
+d'expression qui me remplit d'épouvante.
+
+Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son
+étreinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arrivé là, je me dégageai.
+
+«Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacré,
+ne me parle jamais de ce que tu as vu.»
+
+Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.
+
+«Tais-toi», lui dis-je encore, et je m'échappai.
+
+Aussitôt que je fus rentré dans ma chambre et que je pus réfléchir,
+j'eus un accès de honte, de désespoir et de folie amoureuse qui ne me
+consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire
+ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les
+premières qui me firent connaître avec mille pressentiments de délices,
+mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux
+plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rêver de plus doux,
+crainte effroyable de m'être à jamais perdu, angoisses de l'avenir,
+sentiment humiliant de ma vie présente, tout, je connus tout, y compris
+une douleur inattendue, très cuisante, et qui ressemblait beaucoup à
+l'âcre frisson de l'amour-propre blessé.
+
+Il était tard, la nuit était profonde. Je vous ai parlé de ma chambre
+située dans les combles, sorte d'observatoire où je m'étais créé, comme
+aux Trembles, de continuelles intelligences avec ce qui m'entourait,
+soit par la vue, soit par l'habitude constante d'écouter. J'y marchai
+longtemps (et mes souvenirs redeviennent ici très précis) dans un
+abattement que je ne saurais vous peindre. Je me disais: «J'aime une
+femme mariée!» Je demeurais fixé sur cette idée, vaguement aiguillonné
+par ce qu'elle avait d'irritant, mais atterré surtout et fasciné pour
+ainsi dire par ce qu'elle contenait d'impossible, et je m'étonnais de
+répéter le mot qui m'avait tant surpris dans la bouche d'Olivier:
+J'attendrai..... Je me demandais: quoi? Et à cela, je n'avais rien à
+répondre, sinon des suppositions abominables dont l'image de Madeleine
+me paraissait aussitôt profanée. Puis j'apercevais Paris, l'avenir, et
+dans des lointains en dehors de toute certitude, la main cachée du
+hasard qui pouvait simplifier de tant de manières ce terrible tissu de
+problèmes, et, comme l'épée du Grec, les trancher, sinon les résoudre.
+J'acceptais même une catastrophe, à la condition qu'elle fût une issue,
+et peut-être, avec quelques années de plus, j'aurais lâchement cherché
+le moyen de terminer tout de suite une vie qui pouvait nuire à tant
+d'autres.
+
+Vers le milieu de la nuit, j'entendis à travers le toit, à travers la
+distance, à toute portée de son, un cri bref, aigu, qui, même au plus
+fort de ces convulsions, me fit battre le cœur comme un cri d'ami.
+J'ouvris la fenêtre et j'écoutai. C'étaient des courlis de mer qui
+remontaient avec la marée haute et se dirigeaient à plein vol vers la
+rivière. Le cri se répéta une ou deux fois, mais il fallut le surprendre
+au passage, puis on ne l'entendit plus. Tout était immobile et
+sommeillant. Un petit nombre d'étoiles très brillantes vibraient dans
+l'air calme et bleu de la nuit. A peine avait-on le sentiment du froid,
+quoiqu'il fût rendu plus intense encore par la limpidité du ciel et
+l'absence de vent.
+
+Je pensai aux Trembles; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus!
+Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit à
+des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les
+aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je
+revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches à peine
+élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie
+par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et
+bordant des chemins glacés. Avec la lucidité d'une imagination
+surexcitée à un point extrême, j'eus en quelques minutes la perception
+rapide, instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance.
+Partout où j'avais puisé des agitations, je ne rencontrais plus que
+l'immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m'avait
+autrefois causé les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement!
+pensais-je, et sous les incandescences dont j'étais brûlé, je retrouvais
+plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements.
+
+Le cœur est si lâche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un
+moment, je me jetai dans je ne sais quel espoir aussi chimérique que
+tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles.
+Personne autour de moi, des années entières de solitude avec une
+consolation certaine, mes livres, un pays que j'adore et le travail;
+toutes choses irréalisables, et cependant cette hypothèse était la plus
+douce, et je retrouvai un peu de calme en y songeant.
+
+Puis les heures voisines du matin se mirent à sonner. Deux horloges les
+répétèrent ensemble, presque à l'unisson, comme si la seconde eût été
+l'écho immédiat de la première. C'étaient le séminaire et le collège. Ce
+brusque rappel aux réalités dérisoires du lendemain écrasa ma douleur
+sous une sensation unique de petitesse, et m'atteignit en plein
+désespoir comme un coup de férule.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+«TRÈS certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'écrivait
+Augustin en réponse à des déclamations fort exaltées que je lui
+adressais très peu de jours après le départ de Madeleine et de son mari;
+mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore à me poser des
+questions que vous ne voulez jamais résoudre. J'entends bien en vous le
+retentissement de quelque chose qui ressemble à des émotions très
+connues, très définies, toujours uniques et sans pareilles pour celui
+qui les éprouve; mais cette chose n'a pas encore de nom dans vos
+lettres, et vous m'obligez à vous plaindre aussi vaguement que vous vous
+plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me
+coûte, vous le savez, quand il s'agit de vous, et vous êtes dans la
+situation de cœur ou d'esprit, comme vous le voudrez, à réclamer
+quelque chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si
+compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir besoin de conseils. Je
+suis un triste médecin pour les maux dont je vous crois atteint; je vous
+conseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même à ces
+maladies de l'imagination que je connais mal: c'est une hygiène.
+J'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments logiques, des
+affections possibles, en un mot l'emploi judicieux des forces et des
+activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà la grande antithèse et le
+grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur.
+Le jour où vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle,
+entendez-vous bien; le jour où vous la connaîtrez avec ses lois, ses
+nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et
+ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme
+elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses
+exactitudes; ce jour-là, vous trouverez que le reste est factice, qu'il
+n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas
+plus haut, que l'imagination ne va pas au delà, qu'elle comble les
+cœurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et
+ce jour-là, mon cher enfant, si vous n'êtes pas incurablement malade,
+malade à mourir, vous serez guéri.
+
+«Quant à vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de
+Nièvres, et je vous sais gré de me donner cette occasion de m'entretenir
+de vous avec des amis qui ne sont pas étrangers, je suppose, aux
+agitations que je déplore. Soyez sans inquiétude, au surplus, j'ai la
+meilleure des raisons pour être discret: j'ignore tout.»
+
+Un peu plus tard, il m'écrivait encore:
+
+«J'ai vu madame de Nièvres; elle a bien voulu me considérer comme un de
+vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit à propos de vous et sur
+vous des choses affectueuses qui me prouvent qu'elle vous aime
+beaucoup, mais qu'elle ne vous connaît pas très bien. Or, si votre
+amitié mutuelle ne vous a pas mieux éclairés l'un sur l'autre, ce doit
+être votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous avez
+eu tort de ne vous révéler qu'à demi, mais ce qui me démontrerait au
+moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi à des conclusions qui
+m'inquiètent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible,
+le raisonnable! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous
+diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est
+l'inséparable ami de la justice et de la vérité.»
+
+Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans
+savoir au juste à quoi les appliquer, mais en le devinant.
+
+Quant à Olivier, le lendemain même de cette soirée, qui devait
+m'épargner les premiers aveux, à l'heure même où Madeleine et M. de
+Nièvres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.
+
+«Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.
+
+--Oui, me répondit-il, mais elle reviendra; elle est presque ma sœur;
+tu es plus que mon ami, il faut tout prévoir.»
+
+Il allait continuer, quand le pitoyable état d'abattement où il me vit
+le désarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.
+
+«Nous en recauserons», dit-il.
+
+Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:
+
+«Allons, Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de
+plus sage.»
+
+Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements
+d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour
+être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils
+attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste
+aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.
+
+Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles
+de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de
+M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les
+bois, «le plus romantique séjour, m'écrivait Augustin, pour une femme
+qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos
+goûts de solitaire». Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans
+doute avec des épanchements de sœur qui ne parvenaient pas jusqu'à
+moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un
+court billet d'elle où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de
+le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui:
+que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage; et me
+donnait à entendre qu'en dehors des besoins du cœur je n'aurais
+jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom
+de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.
+
+Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la
+distribution des prix, dernier acte de ma vie de dépendance qui
+m'émancipait.
+
+J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine
+n'assistât pas à cette cérémonie. Il y avait en moi de telles
+disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales
+des désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation
+nouvelle toute circonstance de nature à nous rappeler à tous deux ces
+désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce
+point devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins
+noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens à propos
+d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous
+expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.
+
+La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis
+longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce
+jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du
+collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont
+la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis
+entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en
+toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues
+qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par
+le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la
+chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité
+de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et
+s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était
+enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche,
+et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collégiens
+réunis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes
+conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout,
+rayonnaient jusqu'à moi comme des brûlures. Le temps était admirable;
+c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient
+enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait.
+Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois,
+des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège, les
+tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné
+pour être déjà libre et pour être heureux!
+
+Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me
+séparaient encore du moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit
+entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut appelé le
+premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main,
+mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face à
+l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le
+premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier
+visage ami que je reconnus précisément au-dessous de moi, au premier
+rang, fut celui de madame de Nièvres. Éprouva-t-elle un peu de confusion
+elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que
+j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui
+m'envahit? Son amitié souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement
+en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses
+sentiments pendant cette rapide mais très cuisante épreuve qui sembla
+nous atteindre tous les deux à la fois et presque dans le même sens? Je
+l'ignore; mais elle devint très rouge, elle le devint encore davantage
+quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante,
+après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me
+féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr
+de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me
+complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya,
+je crois, de me dire:
+
+«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou: «C'est très bien.»
+
+Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme ou
+d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune
+femme timide..... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai
+jamais su.
+
+Nous sortîmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant
+d'en franchir le seuil pour la dernière fois. Je ne regardai pas
+seulement en arrière, pour rompre plus vite avec un passé qui
+m'exaspérait. Et si j'avais pu me séparer de mes souvenirs de collège
+aussi précipitamment que j'en dépouillai la livrée, j'aurais eu
+certainement à ce moment-là des sensations d'indépendance et de virilité
+sans égales.
+
+«Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac à quelques
+heures de là.
+
+--Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien.»
+
+Et je disais vrai, car l'incertitude où j'étais s'étendait à tout,
+depuis le choix d'une position qu'elle espérait et voulait brillante
+jusqu'à l'emploi d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.
+
+Il était convenu que Madeleine irait d'abord se fixer à Nièvres, puis
+qu'elle reviendrait achever l'hiver à Paris. Quant à nous, nous devions
+nous y rendre directement, de manière qu'elle nous y trouvât déjà
+établis et dans des habitudes de travail dont le choix dépendait de
+nous-mêmes, mais dont la direction regarderait beaucoup Augustin. Ces
+dispositions de départ et ces sages projets nous occupèrent ensemble une
+partie de ces dernières vacances; et cependant cette idée de travail, de
+but à poursuivre, ce programme très vague dont le premier article était
+encore à formuler, n'avaient pas de sens bien défini, ni pour Olivier,
+ni pour moi. Dès le lendemain de ma liberté, j'avais complètement oublié
+mes années de collège; c'était la seule époque de mon passé qui me
+laissât l'âme froide, le seul souvenir de moi-même qui ne me rendît pas
+heureux. Quant à Paris, j'y pensais avec la confuse appréhension qui
+s'attache à des nécessités prévues, inévitables, mais peu riantes, et
+qu'on connaîtra toujours assez tôt. Olivier, à mon grand étonnement, ne
+témoignait aucune espèce de regret de s'éloigner.
+
+«Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours
+seulement avant notre départ, je n'ai plus rien qui me retienne en
+province.»
+
+En avait-il donc si vite épuisé toutes les joies?
+
+
+
+
+IX
+
+
+NOUS arrivâmes à Paris le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il
+pleuvait; il faisait froid. Je n'aperçus d'abord que des rues boueuses,
+des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et
+continuel éclair de voitures qui se croisaient en s'éclaboussant, une
+multitude de lumières étincelant comme des illuminations sans symétrie
+dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me parut
+prodigieuse. Je fus frappé, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui
+annonçaient une ville où l'on vivait la nuit autant que le jour, et de
+la pâleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal.
+J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une
+autre origine que moi.
+
+Au moment où j'ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la
+rumeur inconnue qui grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas,
+et déjà par ses sommets tout entière plongée dans la nuit, je vis passer
+au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers
+portant des torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes
+flamboyantes, attelées chacune de quatre chevaux et menées presque au
+galop.
+
+«Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi.»
+
+Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce
+défilé retentissant d'hommes armés et de grands chevaux chaussés de fer
+fit rendre au pavé sonore un bruit de métal, et tout se confondit au
+loin dans le brouillard lumineux des torches.
+
+Olivier s'assura de la direction que prenaient les attelages; puis,
+quand la dernière voiture eut disparu:
+
+«C'est bien cela, dit-il avec la satisfaction d'un homme qui connaît son
+Paris et qui le retrouve, le roi va ce soir aux Italiens.»
+
+Et malgré la pluie qui tombait, malgré le froid blessant de la nuit,
+quelque temps encore il resta penché sur cette fourmilière de gens
+inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que mille
+intérêts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.
+
+«Es-tu content?» lui dis-je.
+
+Il poussa une sorte de soupir de plénitude, comme si le contact de cette
+vie extraordinaire l'eût tout à coup rempli d'aspirations démesurées.
+
+«Et toi?» me dit-il.
+
+Puis, sans attendre ma réponse:
+
+«Oh! parbleu, toi, tu regardes en arrière. Tu n'es pas plus à Paris que
+je n'étais à Ormesson. Ton lot est de regretter toujours, de ne désirer
+jamais. Il faudrait en prendre ton parti, mon cher. C'est ici qu'on
+envoie, au moment de leur majorité, les garçons dont on veut faire des
+hommes. Tu es de ce nombre, et je ne te plains pas; tu es riche, tu n'es
+pas le premier venu, et tu aimes!» ajouta-t-il en me parlant aussi bas
+que possible.
+
+Et avec une effusion que je ne lui avais jamais connue, il m'embrassa et
+me dit:
+
+«A demain, cher ami, à toujours!»
+
+Une heure après, le silence était aussi profond qu'en pleine campagne.
+Cette suspension de vie, l'engourdissement subit et absolu de cette
+ville enfermant un million d'hommes, m'étonna plus encore que son
+tumulte. Je fis comme un résumé des lassitudes que supposait cet immense
+sommeil, et je fus saisi de peur, moins par un manque de bravoure que
+par une sorte d'évanouissement de ma volonté.
+
+Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je
+m'appuyais sur quelqu'un. Il avait déjà vieilli, quoiqu'il fût très
+jeune encore. Il était maigre et fort blême. Ses yeux avaient plus
+d'ouverture et plus d'éclat. Sa main toute blanche, à peau plus fine,
+s'était épurée pour ainsi dire et comme aiguisée dans ce travail
+exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire, à voir sa
+tenue, s'il était pauvre ou riche. Il portait des habits très simples et
+les portait modestement, mais avec la confiance aisée venue du sentiment
+assez fier que l'habit n'est rien.
+
+Il accueillit Olivier pas tout à fait comme un ami, mais plutôt comme un
+jeune homme à surveiller et avec lequel il est bon d'attendre avant d'en
+faire un autre soi-même. Olivier, de son côté, ne se livra qu'à demi,
+soit que l'enveloppe de l'homme lui parût bizarre, soit qu'il sentît
+par-dessous la résistance d'une volonté tout aussi bien trempée que la
+sienne et formée d'un métal plus pur.
+
+«J'avais deviné votre ami, me dit Augustin, au physique comme au moral.
+Il est charmant. Il fera, je ne dis pas des dupes, il en est incapable,
+mais des victimes, et cela dans le sens le plus élevé du mot. Il sera
+dangereux pour les êtres plus faibles que lui qui sont nés sous la même
+étoile.»
+
+Quand je questionnai Olivier sur Augustin, il se borna à me répondre:
+
+«Il y aura toujours chez lui du précepteur et du parvenu. Il sera pédant
+et censeur, comme tous les gens qui n'ont pour eux que le vouloir et qui
+n'arrivent que par le travail. J'aime mieux des dons d'esprit ou de la
+naissance, ou, faute de cela, j'aime mieux rien.»
+
+Plus tard leur opinion changea: Augustin finit par aimer Olivier, mais
+sans jamais l'estimer beaucoup. Olivier conçut pour Augustin une estime
+véritable, mais ne l'aima point.
+
+Notre vie fut assez vite organisée. Nous occupions deux appartements
+voisins, mais séparés. Notre amitié très étroite et l'indépendance de
+chacun devaient se trouver également bien de cet arrangement. Nos
+habitudes étaient celles d'étudiants libres à qui leurs goûts ou leur
+position permettent de choisir, de s'instruire un peu au hasard et de
+puiser à plusieurs sources avant de déterminer celle où leur esprit
+devra s'arrêter.
+
+Très peu de jours après, Olivier reçut de sa cousine une lettre qui nous
+invitait l'un et l'autre à nous rendre à Nièvres.
+
+C'était une habitation ancienne, entièrement enfouie dans de grands bois
+de châtaigniers et de chênes. J'y passai une semaine de beaux jours
+froids et sévères, au milieu des futaies presque dépouillées, devant des
+horizons qui ne me firent point oublier ceux des Trembles; mais qui
+m'empêchèrent de les regretter, tant ils étaient beaux, et qui
+semblaient destinés, comme un cadre grandiose, à contenir une existence
+plus robuste et des luttes beaucoup plus sérieuses. Le château, dont les
+tourelles ne dépassaient que de très peu sa ceinture de vieux chênes, et
+qu'on n'apercevait que par des coupures faites à travers le bois, avec
+sa façade grise et vieillie, ses hautes cheminées couronnées de fumée,
+ses orangeries fermées, ses allées jonchées de feuilles mortes,--le
+château lui-même résumait en quelques traits saisissants ce caractère
+attristé de la saison et du lieu. C'était toute une existence nouvelle
+pour Madeleine, et pour moi c'était aussi quelque chose de bien nouveau
+que de la trouver transportée si brusquement dans des conditions plus
+vastes, avec la liberté d'allures, l'ampleur d'habitudes, ce je ne sais
+quoi de supérieur et d'assez imposant que donnent l'usage et la
+responsabilité d'une grande fortune.
+
+Une seule personne au château de Nièvres paraissait regretter encore la
+rue des Carmélites: c'était M. d'Orsel. Quant à moi, les lieux ne
+m'étaient plus rien. Un même attrait confondait aujourd'hui mon présent
+et mon passé. Entre Madeleine et madame de Nièvres il n'y avait que la
+différence d'un amour impossible à un amour coupable; et quand je
+quittai Nièvres, j'étais persuadé que cet amour, né rue des Carmélites,
+devait, quoi qu'il dût arriver, s'ensevelir ici.
+
+Madeleine ne vint point à Paris de tout l'hiver, diverses circonstances
+ayant retardé l'établissement que M. de Nièvres projetait d'y faire.
+Elle était heureuse, entourée de tout son monde; elle avait Julie, son
+père; il lui fallait un certain temps pour passer sans trop de secousse,
+de sa modeste et régulière existence de province, aux étonnements qui
+l'attendaient dans la vie du monde, et cette demi-solitude au château de
+Nièvres était une sorte de noviciat qui ne lui déplaisait pas. Je la
+revis une ou deux fois dans l'été, mais à de longs intervalles et
+pendant de très courts moments, lâchement surpris à l'impérieux devoir
+qui me recommandait de la fuir.
+
+J'avais eu l'idée de profiter de cet éloignement très opportun pour
+tenter franchement d'être héroïque et pour me guérir. C'était déjà
+beaucoup que de résister aux invitations qui constamment nous arrivaient
+de Nièvres. Je fis davantage, et je tâchai de n'y plus penser. Je me
+plongeai dans le travail. L'exemple d'Augustin m'en aurait donné
+l'émulation, si naturellement je n'en avais pas eu le goût. Paris
+développe au-dessus de lui cette atmosphère particulière aux grands
+centres d'activité, surtout dans l'ordre des activités de l'esprit; et,
+si peu que je me mêlasse au mouvement des faits, je ne refusais pas,
+tant s'en faut, de vivre dans cette atmosphère.
+
+Quant à la vie de Paris, telle que l'entendait Olivier, je ne me
+faisais point d'illusions, et ne la considérais nullement comme un
+secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour
+m'étourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre
+persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce
+qu'il avait changé de milieu. N'en déplaise à ceux qui pourraient nier
+l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi
+de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu'à demi, et
+si le désir de m'acclimater m'était venu, les mille liens indéracinables
+des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances
+que c'était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie
+où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne
+serais jamais que de passage. Ombrageux, retiré, sociable seulement avec
+les compagnons de mes habitudes, dans une constante défiance des
+contacts nouveaux, le plus possible j'évitais ce terrible frottement de
+la vie parisienne qui polit les caractères et les aplanit jusqu'à
+l'usure. Je ne fus pas davantage aveuglé par ce qu'elle a d'éblouissant,
+ni troublé par ce qu'elle a de contradictoire, ni séduit par ce qu'elle
+promet à tous les jeunes appétits, comme aux naïves ambitions. Pour me
+garantir contre ses atteintes, j'avais d'abord un défaut qui valait une
+qualité, c'était la peur de ce que j'ignorais, et cet incorrigible
+effroi des épreuves me donnait pour ainsi dire toutes les perspicacités
+de l'expérience.
+
+J'étais seul ou à peu près, car Augustin ne s'appartenait guère, et dès
+le premier jour j'avais bien compris qu'Olivier n'était pas homme à
+m'appartenir longtemps. Tout de suite il avait pris des habitudes qui ne
+gênaient en rien les miennes, mais n'y ressemblaient nullement. Je
+fouillais les bibliothèques, je pâlissais de froid dans de graves
+amphithéâtres, et m'enfouissais le soir dans des cabinets de lecture où
+des misérables, condamnés à mourir de faim, écrivaient, la fièvre dans
+les yeux, des livres qui ne devaient ni les illustrer, ni les enrichir.
+Je devinais là des impuissances et des misères physiques et morales dont
+le voisinage était loin de me fortifier. J'en sortais navré. Je
+m'enfermais chez moi, j'ouvrais d'autres livres et je veillais.
+J'entendis ainsi passer sous mes fenêtres toutes les fêtes nocturnes du
+carnaval. Quelquefois, en pleine nuit, Olivier frappait à ma porte. Je
+reconnaissais le son bref du pommeau d'or de sa canne. Il me trouvait à
+ma table, me serrait la main et gagnait sa chambre en fredonnant un air
+d'opéra. Le lendemain, je recommençais sans ostentation, sans viser au
+martyre, avec la conviction ingénue que cet austère régime était
+excellent.
+
+Au bout de quelques mois passés ainsi, je n'en pouvais plus. Mes forces
+étaient épuisées, et comme un édifice élevé par miracle, un matin, en
+m'éveillant, je sentis mon courage s'écrouler. Je voulus retrouver une
+idée poursuivie la veille, impossible! Je me répétai vainement certains
+mots de discipline qui m'aiguillonnaient quelquefois, comme on stimule
+avec des locutions convenues les chevaux de trait qui lâchent pied. Un
+immense dégoût me vint aux lèvres rien qu'à la pensée de reprendre un
+seul jour de plus cet affreux métier de fouilleur de livres. L'été était
+venu. Il y avait un joyeux soleil dans les rues. Des martinets
+tourbillonnaient gaiement autour d'un clocher pointu qu'on voyait de ma
+fenêtre. Sans hésiter une seule minute et sans réfléchir que j'allais
+perdre en un instant le bénéfice de tant de mois de sagesse, j'écrivis à
+Madeleine. Ce que je lui disais était insignifiant. De courts billets
+que j'avais reçus d'elle avaient établi une fois pour toutes le ton de
+notre correspondance. Je ne mis dans celui-ci rien de plus ni rien de
+moins, et cependant, la lettre partie, j'attendis la réponse comme un
+événement.
+
+Il y a dans Paris un grand jardin fait pour les ennuyés: on y trouve une
+solitude relative, des arbres, des gazons verts, des plates-bandes
+fleuries, des allées sombres, et une foule d'oiseaux qui paraissent s'y
+plaire presque autant que dans un séjour champêtre. J'y courus. J'y
+errai pendant le reste de la journée, étonné d'avoir secoué mon joug, et
+plus étonné encore de l'extrême intensité d'un souvenir que j'avais eu
+la bonne foi de croire assoupi. Peu à peu, comme une flamme qui se
+rallume, je sentis naître en moi cet ardent réveil. Je marchais sous les
+arbres, discourant tout seul, et faisant sans le vouloir le mouvement
+d'un homme enchaîné longtemps qui se délivre.
+
+«Comment! me disais-je, elle ne saura pas même que je l'ai aimée! elle
+ignorera que pour elle, à cause d'elle, j'ai usé ma vie et tout
+sacrifié, tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai
+fait dans l'intérêt de son repos! Elle croira que j'ai passé à côté
+d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coulé bord à bord
+sans se confondre ni même se toucher, pas plus que deux ruisseaux
+indifférents! Et le jour où plus tard je lui dirai: «Madeleine,
+savez-vous que je vous ai beaucoup aimée?» elle me répondra: «Est-ce
+possible?» Et ce ne sera plus l'âge où elle aurait pu me croire!»
+
+Puis je sentais qu'en effet nos deux destinées étaient parallèles, très
+rapprochées, mais irréconciliables, qu'il fallait vivre côte à côte et
+séparés, et que c'était fini de moi. Alors j'imaginais des hypothèses.
+Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitôt comme des
+tentations. A quoi je répondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces
+suppositions insensées il me restait je ne sais quelle saveur
+horriblement douce dont le peu de volonté que j'avais était enivré; puis
+je pensais que c'était bien la peine d'avoir si courageusement lutté
+pour en arriver là.
+
+Je découvrais en moi une telle absence d'énergie et je concevais un tel
+mépris de moi-même, que ce jour-là très sérieusement je désespérai de ma
+vie. Elle ne me semblait plus bonne à rien, pas même à être employée à
+des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des
+enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passèrent
+étroitement liés. J'évitai leur approche, et je m'éloignai, cherchant où
+je pourrais aller, moi, pour n'être plus seul. Je revins par des rues
+désertes. Il y avait là de grands ateliers d'industrie, clos et
+bruyants, des usines dont les cheminées fumaient, où l'on entendait
+bouillonner des chaudières, gronder des rouages. Je pensai à ces
+effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois, à ce foyer
+intérieur toujours allumé, toujours brûlant, mais pour une application
+qui n'était pas prévue. Je regardai les vitres noires, le reflet des
+fourneaux; j'écoutai le bruit des machines.
+
+«Qu'est-ce qu'on fait là-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en
+sortir, si c'est du bois ou du métal, du grand ou du petit, du très
+utile ou du superflu?»--Et l'idée qu'il en était ainsi de mon esprit
+n'ajouta rien à un découragement déjà complet, mais le confirma.
+
+J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne
+accumulée sur ma table de travail. Je ne les considérais jamais avec
+beaucoup d'orgueil; j'évitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop
+près, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Dès le
+lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une
+fade odeur de médiocrité me souleva le cœur. Je pris le tout et le
+mis au feu. J'étais assez calme en exécutant ce sacrifice, qui, en toute
+autre circonstance, m'aurait coûté quelques regrets. En ce moment même
+la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu'elle devait être,
+cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir
+au cœur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées
+éclairait encore ma chambre, et j'étais debout, tenant à la main la
+lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil brisé,
+quand par hasard Olivier entra.
+
+Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup
+d'œil sur la lettre.
+
+«On se porte bien à Nièvres?» me dit-il froidement.
+
+Pour prévenir le moindre soupçon, je lui tendis la lettre; mais il
+affecta de ne point la lire, et comme s'il eût décidé que le moment
+était venu de me parler raison et de débrider largement une plaie qui
+languissait sans résultat:
+
+«Ah çà! me dit-il, où en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te
+morfonds; tu mènes une vie de séminariste qui a fait des vœux, de
+bénédictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; où cela
+t'a-t-il mené?
+
+--A rien, lui dis-je.
+
+--Tant pis, car toute déception prouve au moins une chose: c'est qu'on
+s'est trompé sur les moyens de réussir. Tu t'es imaginé que la solitude,
+quand on doute de soi, est le meilleur des conseillers. Qu'en penses-tu
+aujourd'hui? Quel conseil t'a-t-elle donné, quel avis qui te serve,
+quelle leçon de conduite?
+
+--De me taire toujours, lui dis-je avec désespoir.
+
+--Si telle est la conclusion, je t'engage alors à changer de système. Si
+tu attends tout de toi, si tu as assez d'orgueil pour supposer que tu
+viendras à bout d'une situation qui en a découragé de plus forts, et que
+tu pourras demeurer sans broncher debout sur cette difficulté
+effroyable où tant de braves cœurs ont défailli, tant pis encore une
+fois, car je te crois en danger, et sur l'honneur je ne dormirai plus
+tranquille.
+
+--Je n'ai ni orgueil ni confiance, et tu le sais aussi bien que moi. Ce
+n'est pas moi qui veux; c'est, comme tu le dis, une situation qui me
+commande. Je ne puis empêcher ce qui est, je ne puis prévoir ce qui doit
+être. Je reste où je suis, sur un danger, parce qu'il m'est défendu
+d'être ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m'est pas possible, l'aimer
+autrement ne m'est pas permis. Le jour où sur cette difficulté, d'où je
+ne puis descendre, la tête me tournera, eh bien! ce jour-là tu pourras
+me pleurer comme un homme mort.
+
+--Mort! non, reprit Olivier, mais tombé de haut. N'importe, ceci est
+funèbre. Et ce n'est point ainsi que j'entends que tu finisses. C'est
+bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu; pour Dieu, ne
+l'aidons pas à nous achever plus vite. Prépare-toi, je te prie, à
+entendre des choses très dures, et si Paris te fait peur comme un
+mensonge, habitue-toi du moins à causer en tête-à-tête avec la vérité.
+
+--Parle, lui dis-je, parle. Tu ne me diras rien que je ne me sois mille
+fois répété.
+
+--C'est une erreur. J'affirme que tu ne t'es jamais tenu le langage
+suivant: Madeleine est heureuse; elle est mariée; elle aura l'une après
+l'autre les joies légitimes de la famille, sans en excepter aucune, je
+le désire et je l'espère. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t'est
+rien qu'une amie fort tendre, tu n'es rien non plus pour elle qu'un
+excellent camarade qu'elle serait désespérée de perdre comme ami,
+impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n'est donc qu'un
+lien, charmant s'il n'est qu'un lien, horrible s'il devenait une chaîne.
+Tu lui es nécessaire dans la mesure où l'amitié compte et pèse dans la
+vie; tu n'as en aucun cas le droit de faire de toi un embarras. Je ne
+parle pas de mon cousin, qui, s'il était consulté, ferait valoir ses
+droits suivant les formes connues et avec les arguments des maris
+menacés dans leur honneur, ce qui est déjà grave, et dans leur bonheur,
+ce qui est beaucoup plus sérieux. Voilà pour madame de Nièvres. En ce
+qui te regarde, la position n'est pas moins simple. Le hasard, qui t'a
+fait rencontrer Madeleine, t'avait fait naître aussi six ou huit ans
+trop tard, ce qui est certainement un grand malheur pour toi et
+peut-être un accident regrettable pour elle. Un autre est venu qui l'a
+épousée. M. de Nièvres n'a donc pris que ce qui n'était à personne:
+aussi n'as-tu jamais protesté, parce que tu as beaucoup de sens, même en
+ayant beaucoup de cœur. Après avoir décliné toute prétention sur
+Madeleine comme mari, voudrais-tu, peux-tu y prétendre autrement? Et
+pourtant tu continues de l'aimer. Tu n'as pas tort, parce qu'un
+sentiment comme le tien n'a jamais tort; mais tu n'es pas dans le vrai,
+parce qu'une impasse ne mène à rien. Cependant, comme il n'y a dans la
+vie la plus bouchée que de fausses impasses, comme des carrefours les
+plus étroits il faut sortir en définitive, bon gré, mal gré, sinon sans
+avaries, tu sortiras de celui-ci, et tu n'y laisseras rien, je
+l'espère, ni ton honneur ni ta vie. Encore un mot, et ne t'en offense
+pas: Madeleine n'est pas la seule femme en ce monde qui soit bonne, ni
+qui soit jolie, ni qui soit sensible, ni qui soit faite pour te
+comprendre et pour t'estimer. Suppose un hasard différent: Madeleine
+serait une autre femme, que tu aimerais de même exclusivement, et dont
+tu dirais pareillement: Elle, et pas une autre! Il n'y a donc de
+nécessaire et d'absolu qu'une chose, le besoin et la force d'aimer. Ne
+t'occupe pas de savoir si je raisonne en logicien, et ne dis pas que mes
+théories sont affreuses. Tu aimes et tu dois aimer, le reste est le fait
+de la chance. Je ne connais pas de femme, pourvu que je la suppose digne
+de toi, qui ne soit en droit de te dire: Le véritable et l'unique objet
+de vos sentiments, c'est moi!
+
+--Ainsi, m'écriai-je, il faudrait ne plus aimer?
+
+--Au contraire, mais une autre.
+
+--Ainsi il faudrait l'oublier?
+
+--Non, mais la remplacer.
+
+--Jamais! lui dis-je.
+
+--Ne dis pas: Jamais; dis: Pas maintenant.»
+
+Et là-dessus Olivier sortit.
+
+J'avais les yeux secs, mais une atroce douleur me tenaillait le cœur.
+Je relus la lettre de Madeleine; il s'en exhalait cette vague tiédeur
+des amitiés vulgaires, désespérante à sentir quand on voudrait plus. «Il
+a raison, cent fois raison», pensais-je en me répétant comme un arrêt
+sans appel l'agaçante argumentation d'Olivier. Et tout en repoussant ses
+conclusions de toute l'horreur d'un cœur passionnément épris, je me
+disais cette vérité irréfutable: «Je ne suis rien à Madeleine, rien
+qu'un obstacle, une menace, un être inutile ou dangereux!»
+
+Je regardai ma table vide. Un monceau de cendres noires encombrait le
+foyer. Cette destruction d'une autre partie de moi-même, cette ruine
+totale et de mes efforts et de mon bonheur m'abattit enfin sous la
+sensation sans pareille d'un néant complet.
+
+«A quoi donc suis-je bon?» m'écriai-je.
+
+Et le visage caché dans mes mains, je restai là, les yeux dans le vide,
+ayant devant moi toute ma vie, immense, douteuse et sans fond comme un
+précipice.
+
+Au bout d'une heure, Olivier me retrouva dans le même état, c'est-à-dire
+inerte, immobile et consterné. Très amicalement il me posa la main sur
+l'épaule et me dit:
+
+«Veux-tu m'accompagner ce soir au théâtre?
+
+--Y vas-tu seul?» lui demandai-je.
+
+Il sourit et me répondit:
+
+«Non.
+
+--Alors tu n'as pas besoin de moi», lui dis-je, et je lui tournai le
+dos.
+
+«Soit!» dit-il avec un accent d'impatience.
+
+Puis se ravisant tout à coup:
+
+«Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrément
+devant moi. Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli métier
+que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus
+innocente épreuve où ta probité de cœur puisse être engagée. Ce
+serait un vilain calcul et de plus un procédé maladroit. Ce que je veux,
+m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin, pauvre
+cœur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la
+beauté s'est voilée, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il
+n'y a plus ni espérances, ni joies, ni vœux comblés, parce que dans
+ce moment la destinée te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi,
+et mêle-toi à la foule des gens qui sont heureux ou qui croient l'être.
+Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la
+Providence, en qui tu crois, a pourvu à tout, qu'elle a tout
+proportionné et qu'elle a disposé d'inépuisables ressources pour les
+besoins des cœurs affamés.»
+
+Je ne fus point ébranlé par ce flux de paroles, mais je finis par les
+écouter. L'affectueuse exaspération d'Olivier agit comme un calmant sur
+mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main.
+Je le fis asseoir près de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit
+étourdiment, qui ne contenait nulle défiance. Je le suppliai de laisser
+passer cette crise de défaillance, qui ne durerait pas, lui disais-je;
+et qui résultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de
+changer de conduite. Nous avions le même monde, j'avais le plus grand
+tort de n'y jamais aller. Il était de mon devoir de m'y faire connaître
+et de ne pas me singulariser par un éloignement systématique. Je lui dis
+une foule de choses sensées, comme si la raison m'était subitement
+revenue. Et comme il subissait lui-même l'influence d'un épanchement
+qui semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus
+conciliants et meilleurs, je parlai de lui, de sa vie presque
+entièrement passée loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni
+ce qu'il faisait, ni s'il avait des raisons d'être satisfait.
+
+«Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression à moitié comique.
+Chaque homme a le vocabulaire de ses ambitions. Oui, je suis à peu près
+satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens à des satisfactions qui
+n'ont rien de chimérique, ma vie se passera dans un équilibre parfait et
+sera comblée jusqu'à satiété.
+
+--As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.
+
+--Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.
+
+--Par une rupture?
+
+--Par un départ, ce qui n'est pas la même chose, car nous avons gardé
+l'un de l'autre le seul regret qui ne gâte jamais les souvenirs.
+
+--Et maintenant?
+
+--Maintenant! Est-ce que tu sais?...
+
+--Je ne sais rien; mais j'imagine que tu as dû faire ce que tu me
+recommandes.
+
+--C'est vrai», dit-il en souriant.
+
+Puis il devint sérieux, et me dit:
+
+«Dans tout autre moment, je te raconterais, mais pas aujourd'hui. L'air
+de cette chambre est plein d'une émotion respectable. Il n'y a pas de
+promiscuité permise entre la femme dont j'aurais à t'entretenir et celle
+dont il ne faut pas même prononcer le nom lorsqu'il est question de la
+première.»
+
+Le bruit d'un pas dans l'antichambre l'interrompit. Mon domestique
+annonça Augustin, qui venait rarement à pareille heure. La vue de cette
+ardente et inflexible physionomie me rendit en quelque sorte une lueur
+de courage. Il me semblait que c'était un renfort que le hasard
+m'envoyait dans un moment où j'en avais si grand besoin.
+
+«Vous venez à propos lui dis-je en faisant bonne contenance. Tenez,
+c'était bien la peine de me donner tant de mal. J'ai tout détruit.»
+
+Je lui parlais toujours un peu comme un ex-disciple à son ancien maître,
+et je lui reconnaissais le droit de m'interroger sur mon travail.
+
+«C'est à recommencer, dit-il sans s'émouvoir autrement; je connais
+cela.»
+
+Olivier se taisait. Après quelques minutes de silence, il passa la main
+dans ses cheveux bouclés, bâilla doucement et nous dit:
+
+«Je m'ennuie, et je vais au bois.»
+
+
+
+
+X
+
+
+EST-CE qu'il travaille? me demanda Augustin quand Olivier nous eut
+quittés.
+
+--Fort peu, et cependant il apprend comme s'il travaillait.
+
+--Tant mieux; il a séduit la fortune. Si la vie n'était qu'une loterie,
+reprit Augustin, ce jeune homme rêverait toujours les numéros gagnants.»
+
+Augustin n'était pas de ceux qui séduisent la fortune, ni qu'un numéro
+rêvé doit enrichir. Ce que je vous ai dit de lui peut vous faire
+comprendre qu'il n'était pas né pour les faveurs du hasard, et que, dans
+toutes les combinaisons où jusqu'à présent il avait mis sa volonté pour
+enjeu, l'enjeu représentait beaucoup plus que le gain. Depuis le jour où
+vous l'avez vu quitter les Trembles, tenant à la main une lettre reçue
+de Paris, comme un jeune soldat muni de sa feuille de route, ses
+espérances avaient, je crois, reçu plus d'un échec, mais sans diminuer
+sa foi robuste ni le faire douter une seule minute que le succès, sinon
+la gloire, ne fût à Paris même et juste au bout du chemin qu'il y
+suivait. Il ne se plaignait point, n'accusait personne, ne désespérait
+de rien. Il avait, sans aucune illusion, la ténacité des espoirs
+aveugles, et ce qui chez d'autres aurait pu passer pour de l'orgueil
+n'existait chez lui que comme un sentiment très exactement déterminé de
+son droit. Il appréciait les choses avec le sang-froid d'un lapidaire
+essayant des bijoux de qualité douteuse, et se trompait rarement sur le
+choix de celles qui méritaient de lui de la peine et du temps.
+
+Il avait eu des protecteurs. Il ne trouvait pas que solliciter fût un
+déshonneur, parce qu'il ne proposait alors qu'un échange de valeurs
+équivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais
+celui qui, pour sa part de société, apporte l'appoint de son
+intelligence, de son zèle et de son talent. Il n'affectait pas de
+mépriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il
+en parlât. Il n'en dédaignait point les résultats, mais le mettait
+beaucoup au-dessous d'un capital d'idées que, selon lui, rien ne saurait
+ni représenter ni payer.
+
+«Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaille avec des outils fort peu
+coûteux, c'est vrai; mais ce qu'ils produisent est sans prix, quand cela
+est bon.»
+
+Il ne se considérait donc comme l'obligé de personne. Les services qu'on
+avait pu lui rendre, il les avait achetés et bien payés. Et dans ces
+sortes de marchés, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre,
+du moins toute humilité, il avait une manière de s'offrir qui marquait
+au plus juste le haut prix qu'il entendait y mettre.
+
+«Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une
+affaire où le cœur n'entre pour rien, et qui n'engage aucunement la
+reconnaissance. Donnant, donnant. Le talent même en pareil cas n'est
+qu'une obligation de probité.»
+
+Il avait essayé de beaucoup de situations, tenté déjà beaucoup
+d'entreprises, non par aptitude, mais par nécessité. N'ayant pas le
+choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse
+qui permet de les employer tous. A force de volonté, de clairvoyance,
+d'ardeurs, il suppléait presque aux qualités naturelles dont il se
+savait privé. Sa volonté seule, appuyée sur un rare bon sens, sur une
+droiture parfaite, sa volonté faisait des miracles. Elle prenait toutes
+les formes, jusqu'aux plus élevées, jusqu'aux plus nobles, quelquefois
+jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait
+rien qu'il ne comprît. Il approchait ainsi de l'imagination par la
+tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde des idées
+contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathétique par la
+connaissance parfaite des duretés de la vie et par l'ambition dévorante
+d'en gagner les joies légitimes, fût-ce au prix de beaucoup de combats.
+
+Après avoir à ses débuts abordé le théâtre, pour lequel il ne se jugeait
+ni assez recommandé ni assez mûr, il s'était jeté dans le journalisme.
+Quand je dis jeté, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait
+rien à l'étourdie, et qui se présentait sur le champ de bataille avec
+cette hardiesse mêlée de prudence qui ne risque beaucoup que pour
+réussir. Plus récemment, il venait d'entrer comme secrétaire dans le
+cabinet d'un homme politique éminent.
+
+«J'y suis, me disait-il, au centre d'un mouvement qui ne m'édifie point,
+mais qui m'intéresse et qui m'éclaire. La politique, à l'heure qu'il
+est, touche à tant d'idées, élabore tant de problèmes, qu'il n'y a pas
+d'étude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui
+cherche un débouché.»
+
+Sa situation matérielle m'était inconnue. Je la supposais difficile;
+mais c'était un des rares sujets sur lesquels il me paraissait interdit
+de l'interroger.
+
+Quelquefois seulement cet inébranlable courage trahissait non
+l'hésitation, mais la souffrance. Le stoïque Augustin n'en disait rien.
+Son attitude était la même, sa ferme raison toujours aussi claire. Il
+continuait d'agir, de penser, de résoudre, comme s'il n'avait jamais
+reçu la moindre atteinte; mais il y avait en lui je ne sais quoi, comme
+ces taches rouges qu'on voit paraître sur les habits d'un soldat blessé.
+Longtemps je m'étais demandé quelle partie vulnérable, dans cette
+organisation de fer, un mal quelconque avait pu frapper; puis je m'étais
+aperçu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un cœur, et j'avais
+enfin compris que c'était ce pauvre et vaillant cœur qui saignait.
+
+Dès qu'il se fut assis, et que je le vis croiser ses jambes l'une sur
+l'autre dans l'attitude d'un homme qui n'a rien à dire et qui entre en
+oubliant l'objet de sa visite, je m'aperçus bien qu'il n'était pas, lui
+non plus, dans des dispositions riantes.
+
+«Et vous aussi, mon cher Augustin, lui dis-je, vous n'êtes pas heureux?
+
+--Vous le devinez, me dit-il, avec un peu d'amertume.
+
+--Il le faut bien, puisque vous avez l'orgueil de ne pas l'avouer.
+
+--Mon cher enfant, reprit-il dans ces formes un peu paternelles qu'il
+n'abandonnait pas et qui donnaient un certain charme à la roideur de ses
+conseils, la question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de
+savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnête homme mérite
+incontestablement d'être heureux, mais il n'a pas toujours le droit de
+se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de
+moment et d'à-propos. Il y a beaucoup de manières de souffrir: les uns
+souffrent d'une erreur, les autres d'une impatience. Pardonnez-moi ce
+peu de modestie, je suis peut-être seulement trop impatient.
+
+--Impatient? et de quoi? Peut-on le savoir?
+
+--De n'être plus seul, me dit-il avec une singulière émotion, afin que,
+si j'ai jamais quelque nom, je n'en sois pas réduit à ce triste résultat
+d'en couronner mon égoïsme.»
+
+Puis il ajouta:
+
+«Ne parlons pas de ces choses-là trop tôt. Vous serez le premier que
+j'en instruirai quand le moment sera venu.»
+
+«Ne restons pas ici, me dit-il au bout d'un instant, cela sent la
+déroute. Ce n'est pas qu'on s'y ennuie, mais on y contracte des envies
+de se laisser aller.»
+
+Nous sortîmes ensemble, et chemin faisant je le mis au courant des
+motifs particuliers de lassitude et de découragement que j'avais. Mes
+lettres l'avaient averti, et le reste lui était devenu bien clair le
+jour où madame de Nièvres et lui s'étaient rencontrés. Je n'avais donc
+pas eu l'embarras de lui expliquer les difficultés d'une situation qu'il
+connaissait aussi bien que moi, ni les perplexités d'un esprit dont il
+avait mesuré toutes les résistances comme toutes les faiblesses.
+
+«Il y a quatre ans que je vous sais amoureux, me dit-il au premier mot
+que je prononçai.
+
+--Quatre ans? lui dis-je, mais je ne connaissais pas alors madame de
+Nièvres.
+
+--Mon ami, me dit-il, vous rappelez-vous le jour où je vous ai surpris
+pleurant sur les malheurs d'Annibal? Eh bien! je m'en suis étonné
+d'abord, n'admettant pas qu'une composition de collège pût émouvoir
+personne à ce point. Depuis, j'ai bien pensé qu'il n'y avait rien de
+commun entre Annibal et votre émotion; en sorte qu'à la première
+ouverture de vos lettres, je me suis dit: Je le savais; et, à la
+première vue de madame de Nièvres, j'ai compris qu'il s'agissait
+d'elle.»
+
+Quant à ma conduite, il la jugeait difficile, mais non pas impossible à
+diriger. Avec des points de vue très différents de ceux d'Olivier, il me
+conseillait aussi de me guérir, mais par des moyens qui lui semblaient
+les seuls dignes de moi.
+
+Nous nous séparâmes après de longs circuits sur les quais de la Seine.
+Le soir venait. Je me retrouvai seul au milieu de Paris à une heure
+inaccoutumée, sans but, n'ayant plus d'habitudes, plus de liens, plus de
+devoirs, et me disant avec anxiété: «Que vais-je faire ce soir? que
+ferai-je demain?» J'oubliais absolument que depuis des mois, pendant un
+long hiver, les trois quarts du temps je n'avais pas eu de compagnon. Il
+me sembla que, celui qui agissait en moi m'ayant quitté, il ne me
+restait plus d'auxiliaire aujourd'hui pour se charger d'une vie qui
+désormais allait m'accabler de son vide et de son désœuvrement.
+L'idée de rentrer chez moi ne me vint même pas, et la pensée d'aller
+feuilleter des livres m'aurait rendu malade de dégoût.
+
+Je me rappelai qu'Olivier devait être au théâtre. Je savais dans quel
+théâtre et dans quelle compagnie. N'ayant plus à me roidir contre une
+lâcheté de plus, je pris une voiture et m'y fis conduire. Je louai une
+stalle obscure, d'où j'espérais découvrir Olivier sans être aperçu. Je
+ne le vis dans aucune des loges qui me faisaient face. J'en conclus ou
+qu'il avait changé de projet ou qu'il était placé juste au-dessus de moi
+dans cette autre partie de la salle qui m'était cachée. Ce désir bizarre
+et indiscret que j'avais eu de le surprendre en partie galante étant
+déçu, je me demandai ce que j'étais venu faire en pareil lieu. J'y
+restai cependant, et j'aurais de la peine à vous expliquer pourquoi,
+tant le désordre de mon esprit se compliquait de chagrin, d'ennuis, de
+faiblesses et de curiosités perverses. Je plongeais les yeux dans toutes
+les loges peuplées de femmes; cela formait, vu d'en bas, une irritante
+exposition de bustes à peu près sans corsage et de bras nus gantés très
+court. J'examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires;
+j'y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au
+souvenir si parfait de Madeleine. Je n'avais plus qu'une idée,
+l'impétueuse envie de me soustraire quand même à la persécution de ce
+souvenir unique. Je l'avilissais à plaisir et le déshonorais, espérant
+par là le rendre indigne d'elle et m'en débarrasser par des salissures.
+A la sortie du théâtre et comme je traversais le péristyle, une voix que
+j'entendis dans la foule me fit reconnaître Olivier. Il passa tout près
+de moi sans me voir. Je pus à peine apercevoir la personne élégante et
+de grande allure qu'il accompagnait. Nous rentrâmes pour ainsi dire
+ensemble, et j'étais encore en tenue de sortie quand il parut au seuil
+de ma chambre.
+
+«D'où viens-tu? me dit-il.
+
+--Du théâtre.»
+
+Je lui nommai lequel.
+
+«M'as-tu cherché?
+
+--Je n'y suis point allé pour te chercher, lui dis-je, mais pour te
+voir.
+
+--Je ne te comprends pas, me dit-il; dans tous les cas, ce sont des
+enfantillages ou des taquineries qu'un autre que moi ne te pardonnerait
+pas; mais tu es malade, et je te plains.»
+
+Je ne le vis plus pendant deux ou trois jours. Il eut la sévérité de me
+tenir rigueur. Il s'informa de moi près de mon domestique, et je sus
+qu'il se préoccupait de mon état et me surveillait sans en avoir l'air.
+Chaque journée d'inaction m'épuisait et me démoralisait davantage. Je ne
+prenais aucun parti décisif, mais il me semblait que ma faiblesse
+allait s'abattre devant le premier accident qui la ferait broncher.
+
+Très peu de jours après, dans une avenue du bois où je me promenais seul
+en désespéré, je vis venir une voiture légère menée doucement et
+parfaitement attelée. Elle contenait trois personnes: deux jeunes femmes
+en compagnie d'Olivier. Olivier me découvrit à l'instant même où je le
+reconnus. Il fit arrêter, sauta lestement dans l'allée, me prit par le
+bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture; puis, après
+s'être assis à côté de moi, comme s'il se fût agi d'un enlèvement, il
+dit au cocher: «Continuez.» Je me sentis perdu, et je l'étais en effet,
+au moins pour quelque temps.
+
+Des deux mois que dura cet inutile égarement, car il dura deux mois tout
+au plus, je vous dirai seulement l'incident facile à prévoir qui le
+termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois
+que son souvenir me revenait, je lui disais: «Va-t'en!» comme on dérobe
+à des yeux respectés la vue de certains tableaux blessants ou honteux.
+Je ne prononçai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et moi un
+monde d'obstacles et d'indignités. Olivier put croire un moment que
+c'était bien fini; mais la personne avec qui je tâchais de tuer cette
+mémoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une étourderie
+d'Olivier, qui s'observait un peu moins à mesure qu'il se croyait plus
+sûr de ma raison, j'appris que des nécessités d'affaires rappelaient M.
+d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nièvres allaient
+bientôt partir pour Ormesson. A la minute même, ma détermination fut
+prise, et je voulus rompre.
+
+«Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement où je
+ne devais plus remettre les pieds.
+
+--Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientôt,
+me dit-elle sans marquer ni surprise ni contrariété.
+
+--Alors vous ne m'en voulez pas?
+
+--Aucunement. Vous ne vous appartenez pas.»
+
+Elle était à sa toilette et s'y remit.
+
+«Adieu», reprit-elle sans tourner la tête.
+
+Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune
+autre explication.
+
+«Encore une sottise! me dit Olivier quand il fut informé de ce que
+j'avais fait.
+
+--Sottise ou non, me voilà libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles,
+et je t'emmène. Il ne sera pas difficile de les déterminer tous à venir
+y passer les vacances.
+
+--Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles! reprenait Olivier, dont
+cette brusque et téméraire décision renversait tous les plans de
+conduite.
+
+--Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis
+rien, n'objecte rien; je serai sage, je serai prudent, mais je serai
+heureux; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne
+retrouverai jamais; c'est bien court, et c'est peut-être tout ce que
+j'aurai de bonheur dans ma vie.»
+
+Je lui parlai dans l'entraînement d'un désir si vrai, il me vit si
+ranimé, si transformé par la perspective inattendue de ce voyage, qu'il
+se laissa séduire, et qu'il eut la faiblesse et la générosité de
+consentir à tout.
+
+«Soit, dit-il. En définitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge
+d'âmes, et c'est trop d'avoir à gouverner tout seul deux fous comme toi
+et moi.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+CES deux mois de séjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en
+pleine campagne, au bord de notre mer si belle en pareille saison, ce
+séjour unique dans mes souvenirs fut un mélange de continuelles délices
+et de tourments où je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit
+marqué par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu
+son battement de cœur, son frisson, son espérance ou son dépit. Je
+pourrais vous dire aujourd'hui, moi dont c'est la grande mémoire, la
+date et le lieu précis de mille émotions bien légères, et dont la trace
+est cependant restée. Je vous montrerais tel coin du parc, tel escalier
+de la terrasse, tel endroit des champs, du village, de la falaise, où
+l'âme des choses insensibles a si bien gardé le souvenir de Madeleine et
+le mien, que si je l'y cherchais encore, et Dieu m'en garde, je l'y
+retrouverais aussi reconnaissable qu'au lendemain de notre départ.
+
+Madeleine n'était jamais venue aux Trembles, et ce séjour un peu triste
+et fort médiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu'elle n'eût pas les mêmes
+raisons que moi pour l'aimer, elle m'en avait si souvent entendu parler,
+que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de
+connaissance et l'aidaient sans doute à s'y trouver bien.
+
+«Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doutée de ce
+qu'il était, rien qu'en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d'une
+chaleur douce. La vie doit y être très calme et réfléchie. Et je
+m'explique maintenant beaucoup mieux certaines bizarreries de votre
+esprit, qui sont les vrais caractères de votre pays natal.»
+
+Je trouvais le plus grand plaisir à l'introduire ainsi dans la
+familiarité de tant de choses étroitement liées à ma vie. C'était comme
+une suite de confidences subtiles qui l'initiaient à ce que j'avais été,
+et l'amenaient à comprendre ce que j'étais. Outre la volonté de
+l'entourer de bien-être, de distractions et de soins, il y avait aussi
+ce secret désir d'établir entre nous mille rapports d'éducation,
+d'intelligence, de sensibilité, presque de naissance et de parenté, qui
+devaient rendre notre amitié plus légitime en lui donnant je ne sais
+combien d'années de plus en arrière.
+
+J'aimais surtout à essayer sur Madeleine l'effet de certaines influences
+plutôt physiques que morales auxquelles j'étais moi-même si
+continuellement assujetti. Je la mettais en face de certains tableaux de
+la campagne choisis parmi ceux qui, invariablement composés d'un peu de
+verdure, de beaucoup de soleil et d'une immense étendue de mer, avaient
+le don infaillible de m'émouvoir. J'observais dans quel sens elle en
+serait frappée, par quels côtés d'indigence ou de grandeur ce triste et
+grave horizon toujours nu pourrait lui plaire. Autant que cela m'était
+permis, je l'interrogeais sur ces détails de sensibilité tout
+extérieure. Et lorsque je la trouvais d'accord avec moi, ce qui arrivait
+beaucoup plus souvent que je ne l'eusse espéré, lorsque je distinguais
+en elle l'écho tout à fait exact et comme l'unisson de la corde émue qui
+vibrait en moi, c'était une conformité de plus dont je me réjouissais
+comme d'une nouvelle alliance.
+
+Je commençais ainsi à me laisser voir sous beaucoup d'aspects qu'elle
+avait pu soupçonner, mais sans les comprendre. En jugeant à peu près des
+habitudes normales de mon existence, elle arrivait à connaître assez
+exactement quel était le fond caché de ma nature. Mes prédilections lui
+révélaient une partie de mes aptitudes, et ce qu'elle appelait des
+bizarreries lui devenait plus clair à mesure qu'elle en découvrait mieux
+les origines. Rien de tout cela n'était un calcul; j'y cédais assez
+ingénument pour n'avoir aucun reproche à me faire, si tant est qu'il y
+eût là la moindre apparence de séduction; mais que ce fût innocemment ou
+non, j'y cédais. Elle en paraissait heureuse. De mon côté, grâce à ces
+continuelles communications qui créaient entre nous d'innombrables
+rapports, je devenais plus libre, plus ferme, plus sûr de moi dans tous
+les sens, et c'était un grand progrès, car Madeleine y voyait un pas
+fait dans la franchise. Cette fusion complète, et de tous les instants,
+dura sans aucun accident pendant deux grands mois. Je vous cache les
+blessures secrètes, sans nombre, infinies; elles n'étaient rien, si je
+les compare aux consolations qui aussitôt les guérissaient. Somme toute,
+j'étais heureux; oui, je crois que j'étais heureux, si le bonheur
+consiste à vivre rapidement, à aimer de toutes ses forces, sans aucun
+sujet de repentir et sans espoir.
+
+M. de Nièvres était chasseur, et c'est à lui que je dois de l'être
+devenu. Il me dirigeait avec beaucoup de cordialité dans ces premiers
+essais d'un exercice que depuis j'ai passionnément aimé. Quelquefois
+madame de Nièvres et Julie nous accompagnaient à distance ou nous
+attendaient sur les falaises pendant que nous faisions de longues
+battues dans la direction de la mer. On les apercevait de loin, comme de
+petites fleurs brillantes posées sur les galets, tout à fait au bord des
+flots bleus. Quand le hasard de la chasse nous avait entraînés trop
+avant dans la campagne ou retenus trop tard, alors on entendait la voix
+de Madeleine qui nous invitait au retour. Elle appelait tantôt son mari,
+tantôt Olivier ou moi. Le vent nous apportait ces appels alternatifs de
+nos trois noms. Les notes grêles de cette voix, lancée du bord de la mer
+dans de grands espaces, s'affaiblissaient à mesure en volant au-dessus
+de ce pays sans écho. Elles ne nous arrivaient plus que comme un souffle
+un peu sonore, et quand j'y distinguais mon nom, je ne puis vous dire la
+sensation de douceur et de tristesse infinies que j'en éprouvais.
+Quelquefois le soleil se couchait que nous étions encore assis sur la
+côte élevée, occupés à regarder mourir à nos pieds les longues houles
+qui venaient d'Amérique. Des navires passaient tout empourprés des
+lueurs du soir. Des feux s'allumaient à fleur d'eau: soit la vive
+étincelle des phares, soit le fanal rougeâtre des bateaux mouillés en
+rade, ou le feu résineux des canots de pêche. Et le vaste mouvement des
+eaux, qui continuait à travers la nuit et ne se révélait plus que par
+ses rumeurs, nous plongeait dans un silence où chacun de nous pouvait
+recueillir un monde incalculable de rêveries.
+
+A l'extrémité du pays, sur une sorte de presqu'île caillouteuse battue
+de trois côtés par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui détruit,
+entouré d'un très petit jardin, avec des haies de tamarix plantés si
+près du bord qu'ils étaient noyés d'écume à chaque marée un peu forte.
+C'était assez ordinairement le lieu choisi pour les rendez-vous de
+chasse dont je vous parle. L'endroit était particulièrement désert, la
+falaise y était plus haute, la mer plus vaste et plus conforme à l'idée
+qu'on se fait de ce bleu désert sans limites et de cette solitude
+agitée. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du
+rivage, même sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise
+grandiose dans un pays si pauvrement dessiné qu'il n'a presque jamais ni
+contours ni perspectives.
+
+Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au
+sommet du phare. Il faisait du vent. Le bruit de l'air, que l'on
+n'entendait point en bas, grandissait à mesure que nous nous élevions,
+grondait comme un tonnerre dans l'escalier en spirale, et faisait frémir
+au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne. Quand nous
+débouchâmes à cent pieds du sol, ce fut comme un ouragan qui nous
+fouetta le visage, et de tout l'horizon s'éleva je ne sais quel murmure
+irrité dont rien ne peut donner l'idée quand on n'a pas écouté la mer de
+très haut. Le ciel était couvert. La marée basse laissait apercevoir
+entre la lisière écumeuse des flots et le dernier échelon de la falaise
+le morne lit de l'Océan pavé de roches et tapissé de végétations
+noirâtres. Des flaques d'eau miroitaient au loin parmi les varechs, et
+deux ou trois chercheurs de crabes, si petits qu'on les aurait pris pour
+des oiseaux pêcheurs, se promenaient au bord des vases, imperceptibles
+dans la prodigieuse étendue des lagunes. Au delà commençait la grande
+mer, frémissante et grise, dont l'extrémité se perdait dans les brumes.
+Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la
+mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l'un et
+l'autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse
+et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de
+l'immensité répétée deux fois, et par conséquent double d'étendue, aussi
+haute qu'elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la
+plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisit.
+Chacun de nous en fut frappé diversement sans doute; mais je me souviens
+qu'il eut pour effet de suspendre aussitôt tout entretien, et que le
+même vertige physique nous fit subitement pâlir et nous rendit sérieux.
+Une sorte de cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Madeleine, et, sans
+prononcer une parole, tous accoudés sur la légère balustrade qui seule
+nous séparait de l'abîme, sentant très distinctement l'énorme tour
+osciller sous nos pieds à chaque impulsion du vent, attirés par
+l'immense danger, et comme sollicités d'en bas par les clameurs de la
+marée montante, nous restâmes longtemps dans la plus grande stupeur,
+semblables à des gens qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle,
+auraient un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà.
+
+C'était là comme une place marquée.
+
+Je sentis parfaitement que, sous un pareil frisson, une corde humaine
+devait se briser. Il fallait que l'un de nous cédât; sinon le plus ému,
+du moins le plus frêle. Ce fut Julie.
+
+Elle était immobile à côté d'Olivier, sa petite main tremblante placée
+tout près de la main du jeune homme et fortement crispée sur la rampe,
+la tête penchée vers la mer, avec des yeux demi-fermés, cette expression
+d'égarement que donne le vertige, et presque la pâleur d'un enfant qui
+va mourir. Olivier s'aperçut le premier qu'elle allait s'évanouir, il la
+prit dans ses bras. Quelques secondes après, elle revint à elle en
+poussant un soupir d'angoisse qui souleva son mince corsage.
+
+«Ce n'est rien», dit-elle en réagissant aussitôt contre cet irrésistible
+accès de défaillance, et nous descendîmes.
+
+On n'eut plus à parler de cet incident, qui fut oublié sans doute comme
+beaucoup d'autres. Je me le rappelle aujourd'hui, en vous parlant de nos
+promenades au phare, comme étant la première indication de certains
+faits très obscurs qui devaient avoir leur dénoûment beaucoup plus
+tard.
+
+Quelquefois, quand le temps était particulièrement calme et beau, un
+bateau venait nous prendre à la côte au bout de la prairie et nous
+conduisait assez loin en mer. C'était un bateau de pêche, et dès qu'il
+avait gagné le large, on amenait les voiles; puis, dans une mer lourde,
+plate et blanche au soleil comme de l'étain, le patron de la barque
+laissait tomber des filets plombés. D'heure en heure on retirait les
+filets, et nous voyions apparaître toute sorte de poissons aux vives
+écailles et de produits étranges, surpris dans les eaux les plus
+profondes ou arrachés pêle-mêle avec des algues du fond de leurs
+retraites sous-marines. Chaque nouveau sondage amenait une surprise;
+puis on rejetait le tout à la mer, et le bateau s'en allait à la dérive,
+maintenu seulement par le gouvernail et légèrement incliné du côté où
+les filets plongeaient. Nous passions ainsi des journées entières à
+regarder la mer, à voir s'amincir ou s'élever la terre éloignée, à
+mesurer l'ombre du soleil qui tournait autour du mât comme autour de la
+longue aiguille d'un cadran, affaiblis par la pesanteur du jour, par le
+silence, éblouis de lumière, privés de conscience et pour ainsi dire
+frappés d'oubli par ce long bercement sur des eaux calmes. Le jour
+finissait, et quelquefois c'était en pleine nuit que la marée du soir
+nous ramenait à la côte et nous déposait de plain-pied sur les galets.
+
+Rien n'était plus innocent pour tous, et cependant je me rappelle
+aujourd'hui ces heures de prétendu repos et de langueur comme les plus
+belles et les plus dangereuses peut-être que j'aie traversées dans ma
+vie. Un jour entre autres le bateau ne marchait presque plus.
+D'insensibles courants le conduisaient en le faisant à peine osciller.
+Il filait droit et très lentement, comme s'il eût glissé sur un plan
+solide; le bruit du sillage était nul, tant l'eau se déchirait doucement
+sous la quille. Les matelots se taisaient, réunis dans le faux pont, et
+tous mes compagnons, hormis Julie, sommeillaient sur les planches
+chaudes de la barque, à l'abri de la voile étendue sur l'arrière en
+forme de tente. Rien ne bougeait à bord. La mer était figée comme du
+plomb à demi fondu. Le ciel, limpide et décoloré par l'éclat de midi,
+s'y reproduisait comme dans un miroir terni. Il n'y avait pas un bateau
+de pêche en vue. Seulement, au large et déjà coupé à demi par la ligne
+de l'horizon, un navire, toutes voiles déployées, attendait le retour de
+la brise de terre, et s'y préparait, comme un oiseau de grand vol, en
+ouvrant ses hautes ailes blanches.
+
+Madeleine, à demi couchée, dormait. Ses mains molles et légèrement
+ouvertes s'étaient séparées de celles du comte. Elle avait la pose
+abandonnée que donne le sommeil. La chaleur concentrée sous la tente
+animait ses joues d'ardeurs un peu plus vives, et je voyais dans
+l'écartement de ses lèvres briller l'extrémité de ses petites dents
+blanches, comme les deux bords d'une coquille de nacre. Il n'y avait
+personne autre que moi pour assister au sommeil de cet être charmant.
+Julie, perdue dans je ne sais quelle confuse aspiration, surveillait
+attentivement le départ du grand navire qui appareillait. Alors je
+tâchai de fermer les yeux, je voulus ne plus voir, je fis de sincères
+efforts pour oublier. Je me levai, j'allai m'asseoir à l'avant, sans
+ombre sur la tête, appuyé contre le beaupré brûlant; puis malgré moi mes
+yeux revenaient à la place où Madeleine dormait dans ses mousselines
+légères, étendue sur la rude toile qui lui servait de tapis. Étais-je
+ravi? Étais-je torturé? J'aurais plus de peine encore à vous dire si
+j'aurais souhaité quelque chose au delà de cette vision décente et
+exquise qui contenait à la fois toutes les retenues et tous les
+attraits. Pour rien au monde, je n'aurais fait le plus petit mouvement
+qui pût en suspendre le charme. Je ne sais combien dura ce véritable
+enchantement, peut-être plusieurs heures, peut-être seulement plusieurs
+minutes; mais j'eus le temps de beaucoup réfléchir, autant qu'un esprit
+peut le faire lorsqu'il est aux prises avec un cœur absolument privé
+de sang-froid.
+
+Quand mes compagnons s'éveillèrent, ils me trouvèrent occupé à regarder
+le sillage.
+
+«Le beau temps! dit Madeleine avec un épanouissement de femme heureuse.
+
+--Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier, ce qui n'est pas dommage.
+
+--Seriez-vous homme à avoir des soucis? demanda en souriant M. de
+Nièvres.
+
+--Qui le sait?» répondit Olivier.
+
+Le vent ne se leva point. La mer, absolument morte, nous retint au large
+jusqu'à la nuit tombante. Vers sept heures, au moment où la pleine lune
+apparut au-dessus des terres, toute ronde et dans des brouillards chauds
+qui la rougissaient, on fut obligé, faute d'air, de prendre les
+avirons. Ce que je vous raconte, jadis quand j'étais jeune, plus d'une
+fois il m'a passé par la tête de l'écrire, ou, comme on disait alors, de
+le chanter. A cette époque, il me semblait qu'il n'y avait qu'une langue
+pour fixer dignement ce que de pareils souvenirs avaient, selon moi,
+d'inexprimable. Aujourd'hui que j'ai retrouvé mon histoire dans les
+livres des autres, dont quelques-uns sont immortels, que vous dirais-je?
+Nous revînmes aux étoiles, au bruit des rames, conduits, je crois, par
+les bateliers d'Elvire.
+
+Ce furent là les adieux de la saison; presque aussitôt les premières
+brumes arrivèrent, puis les pluies qui nous avertirent que l'hiver
+approchait. Le jour où le soleil, qui nous avait comblés, disparut pour
+ne plus se montrer que de loin en loin et dans les pâleurs de son
+déclin, j'y vis comme un triste présage qui me serra le cœur.
+
+Ce jour-là, et comme si le même avertissement de départ eût été donné
+pour chacun de nous, Madeleine me dit:
+
+«Il est temps de penser aux choses sérieuses. Les oiseaux que nous
+devions si bien imiter sont partis depuis un mois déjà. Faisons comme
+eux, croyez-moi; voici la fin de l'automne, retournons à Paris.
+
+--Déjà», lui dis-je avec une expression de regret qui m'échappa.
+
+Elle s'arrêta court, comme si pour la première fois elle eût entendu un
+son nouveau.
+
+Le soir, il me sembla qu'elle était plus sérieuse, et qu'avec une
+adresse extrême elle me surveillait d'assez près. Je réglai ma tenue en
+vue de ces indications, bien légères sans doute et cependant assez
+inquiétantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et
+j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me
+tranquilliser tout à fait.
+
+Je passai les derniers moments qui nous restaient à rassembler, à mettre
+en ordre pour l'avenir toutes les émotions si confusément amassées dans
+ma mémoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles
+contenaient de meilleur et de moins périssable. Ce dernier nuage
+excepté, on eût dit, à les voir déjà d'un peu loin, que ces jours
+cependant mêlés de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La même
+adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.
+
+Madeleine me surprit une fois dans les allées sinueuses du parc au
+milieu de mes réminiscences. Julie la suivait, portant une énorme gerbe
+de chrysanthèmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un
+clair massif de lauriers nous séparait.
+
+«Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant à travers les
+arbres.
+
+--Un sonnet? lui dis-je; à quel propos? Est-ce que j'en suis capable?
+
+--Oh! pour cela oui», dit-elle en jetant un petit éclat de rire qui
+retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.
+
+Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-allée, toujours une
+épaisseur de taillis entre nous deux:
+
+«Olivier est un bavard! lui criai-je.
+
+--Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir; sans lui, je
+vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui
+vous distrait: ce sont des rimes», ajouta-t-elle en insistant de la voix
+sur ce dernier mot, qui résonna de loin comme une impertinence joyeuse.
+
+Nous touchions au moment du départ, que je ne pouvais encore m'y
+résoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y
+venir. Je l'y verrais, mais à quel prix? Elle présente, je ne risquais
+plus de défaillir, du moins de tomber si bas; mais pour un danger de
+moins combien d'autres surgiraient! Cette vie que nous avions menée ici,
+cette vie de loisir et d'imprévoyance, silencieuse et exaltée, si
+constamment et si diversement émue, cette vie de réminiscences et de
+passions, tout entière calquée sur d'anciennes habitudes, reprise à ses
+origines et renouvelée par des sensations d'un autre âge, ces deux mois
+de rêve, en un mot, m'avaient replongé plus avant que jamais dans
+l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre
+ans que j'avais quitté les Trembles pour la première fois, vous vous
+souvenez peut-être avec quel dur détachement. Et les souvenirs de ces
+adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire à des objets aimés, se
+ranimaient à la même date, au même lieu, dans des conditions extérieures
+à peu près semblables, mais cette fois combinés avec des sentiments
+nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.
+
+Je proposai pour la veille même du départ une promenade qui fut
+acceptée. Ce devait être la dernière, et, sans prévoir l'avenir, je
+supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne
+nous reverraient jamais ensemble. Le temps était à demi pluvieux, et par
+cela même, disait Madeleine, que son éducation de province avait
+aguerrie, très bien approprié à des visites d'adieux. Les dernières
+feuilles tombaient; des débris roussâtres se mêlaient assez tristement à
+la rigidité des rameaux nus. La plaine, dépouillée et sévère, n'avait
+plus un brin de chaume sec qui rappelât ni l'été ni l'automne, et ne
+montrait pas une herbe nouvelle qui fît espérer le retour des saisons
+fertiles. Des charrues s'y promenaient encore de loin en loin, attelées
+de bœufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbées dans les
+terres grasses. A quelque distance que ce fût, on distinguait la voix
+des valets de labour qui stimulaient les attelages. Cet accent plaintif
+et tout local se prolongeait indéfiniment dans le calme absolu de cette
+journée grise. De temps en temps, une pluie fine et chaude descendait à
+travers l'atmosphère, comme un rideau de gaze légère. La mer commençait
+à rugir au fond des passes. Nous suivîmes la côte. Les marais étaient
+sous l'eau; la marée haute avait en partie submergé le jardin du phare
+et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur
+un îlot.
+
+Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. A chaque pas,
+elle y laissait dans la terre molle la forme imprimée de sa chaussure
+étroite à talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la
+suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais
+ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu'elle restât toujours
+incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine
+où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier
+passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et
+je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce
+singulier sillage laissé par l'être que j'aimais le plus sur la terre
+même où j'étais né.
+
+Au moment où nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route
+blanchâtre qui sort du village et s'étend en ligne droite jusqu'à
+l'horizon.
+
+«Voilà la route d'Ormesson», dis-je à Madeleine.
+
+Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà
+affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue
+plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et sur
+laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour
+rentrer à Villeneuve, les autres pour s'en éloigner.
+
+«Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.
+
+--En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne
+rien regretter? Où retrouverai-je ce que je laisse ici?»
+
+Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier
+abandon, et me répondit un seul mot:
+
+«Mon ami, vous êtes un ingrat!»
+
+Nous quittâmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide
+matinée de gelée blanche. Les voitures suivirent l'avenue, traversèrent
+Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais
+alternativement et la campagne, qui disparaissait derrière nous, et
+l'honnête visage de Madeleine assise en face de moi.
+
+
+
+
+XII
+
+
+J'EN avais fini avec les jours heureux; cette courte pastorale achevée,
+je retombai dans de grands soucis. A peine installés dans le petit hôtel
+qui devait leur servir de pied-à-terre à Paris, Madeleine et M. de
+Nièvres se mirent à recevoir, et le mouvement du monde fit irruption
+dans notre vie commune.
+
+«Je serai chez moi une fois par semaine pour les étrangers, me dit
+Madeleine; pour vous, j'y suis tous les jours. Je donne un bal la
+semaine prochaine; y viendrez-vous?
+
+--Un bal!... Cela ne me tente guère.
+
+--Pourquoi? Le monde vous fait peur?
+
+--Absolument comme un ennemi.
+
+--Et moi, reprit-elle, croyez-vous donc que j'en sois bien éprise?
+
+--Soit. Vous me donnez l'exemple, et je vous obéirai.»
+
+Le soir indiqué, j'arrivai de bonne heure. Il n'y avait encore qu'un
+très petit nombre d'invités réunis autour de Madeleine, près de la
+cheminée du premier salon. Quand elle entendit annoncer mon nom, par un
+élan de familiarité qu'elle ne tenait nullement à réprimer, elle fit un
+mouvement vers moi qui l'isola de son entourage et me la montra de la
+tête aux pieds comme une image imprévue de toutes les séductions.
+C'était la première fois que je la voyais ainsi, dans la tenue splendide
+et indiscrète d'une femme en toilette de bal. Je sentis que je changeais
+de couleur, et qu'au lieu de répondre à son regard paisible, mes yeux
+s'arrêtaient maladroitement sur un nœud de diamants qui flamboyait à
+son corsage. Nous demeurâmes une seconde en présence, elle interdite,
+moi fort troublé. Personne assurément ne se douta du rapide échange
+d'impressions qui nous apprit, je crois, de l'un à l'autre que de
+délicates pudeurs étaient blessées. Elle rougit un peu, sembla
+frissonner des épaules, comme si subitement elle avait froid, puis,
+s'interrompant au milieu d'une phrase qui ne voulait rien dire, elle se
+rapprocha de son fauteuil, y prit une écharpe de dentelles, et le plus
+naturellement du monde elle s'en couvrit. Ce seul geste pouvait
+signifier bien des choses; mais je voulus n'y voir qu'un acte ingénu de
+condescendance et de bonté qui me la rendit plus adorable que jamais et
+me bouleversa pour le reste de la soirée. Elle-même en garda pendant
+quelques minutes un peu d'embarras. Je la connaissais trop bien
+aujourd'hui pour m'y tromper. Deux ou trois fois je la surpris me
+regardant sans motif, comme si elle eût été encore sous l'empire d'une
+sensation qui durait; puis des obligations de politesse lui rendirent
+peu à peu son aplomb. Le mouvement du bal agit sur elle et sur moi en
+sens contraire: elle devint parfaitement libre et joyeuse; quant à moi,
+je devins plus sombre à mesure que je la voyais plus gaie, et plus
+troublé à mesure que je découvrais en elle des attraits extérieurs qui
+d'une créature presque angélique faisaient tout simplement une femme
+accomplie.
+
+Elle était admirablement belle, et l'idée que tant d'autres le savaient
+aussi bien que moi ne fut pas longue à me saisir le cœur aigrement.
+Jusque-là, mes sentiments pour Madeleine avaient par miracle échappé à
+la morsure des sensations venimeuses. «Allons, me dis-je, un tourment de
+plus!» Je croyais avoir épuisé toutes les faiblesses. Mon amour
+apparemment n'était pas complet: il lui manquait un des attributs de
+l'amour, non pas le plus dangereux, mais le plus laid.
+
+Je la vis entourée; je me rapprochai d'elle. J'entendis autour de moi
+des mots qui me brûlèrent; j'étais jaloux.
+
+Être jaloux, on ne l'avoue guère; ces sensations ne sont pas cependant
+de celles que je désavoue. Il est bon que toute humiliation profite, et
+celle-ci m'éclaira sur bien des vérités; elle m'aurait rappelé, si
+j'avais pu l'oublier, que cet amour exalté, contrarié, malheureux,
+légèrement gourmé et tout près de se piquer d'orgueil, ne s'élevait pas
+de beaucoup au-dessus du niveau des passions communes, qu'il n'était ni
+pire ni meilleur, et que le seul point qui lui donnait l'air d'en
+différer, c'était d'être un peu moins possible que beaucoup d'autres.
+Quelques facilités de plus l'auraient infailliblement fait descendre de
+son piédestal ambitieux; et comme tant de choses de ce monde dont
+l'unique supériorité vient d'un défaut de logique ou de plénitude, qui
+sait ce qu'il serait devenu, s'il avait été moins déraisonnable ou plus
+heureux?
+
+«Vous ne dansez pas, me dit Madeleine un peu plus tard en me rencontrant
+sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir.
+
+--Non, je ne danserai pas, lui dis-je.
+
+--Pas même avec moi? reprit-elle avec un peu d'étonnement.
+
+--Ni avec vous ni avec personne.
+
+--Comme vous voudrez», dit-elle en répondant sèchement à mes airs
+bourrus.
+
+Je ne lui parlai plus de la soirée, et je l'évitai, tout en la perdant
+de vue le moins possible.
+
+Olivier n'arriva qu'après minuit. Je causais avec Julie, qui n'avait
+dansé qu'à contre-cœur et ne dansait plus, quand il entra calme,
+aisé, souriant, les yeux armés de ce regard direct dont il se couvrait
+comme d'une épée tendue chaque fois qu'il se trouvait en présence de
+visages nouveaux, et surtout de visages de femmes. Il alla serrer la
+main de Madeleine. Je l'entendis s'excuser de ce qu'il arrivait si tard;
+puis il fit le tour du salon, salua deux ou trois femmes dont il était
+connu, s'approcha de Julie, et, s'asseyant familièrement à côté d'elle:
+
+«Madeleine est très bien..... Et toi aussi, tu es très bien, ma petite
+Julie, dit-il à sa cousine avant même d'avoir examiné sa toilette.
+Seulement, reprit-il sur le même ton de lassitude ennuyée, tu as là des
+nœuds roses qui te brunissent un peu trop.»
+
+Julie ne bougea pas. D'abord elle eut l'air de ne pas entendre, puis
+elle fixa lentement sur Olivier l'émail bleu noir de ses prunelles sans
+flamme, et après quelques secondes d'un examen capable de déraciner même
+la ferme constance d'Olivier:
+
+«Voulez-vous me conduire auprès de ma sœur?» me dit-elle en se
+levant.
+
+Je fis ce qu'elle voulait, après quoi je me hâtai de rejoindre Olivier.
+
+«Tu as blessé Julie? lui dis-je.
+
+--C'est possible, mais Julie m'agace.» Et puis il me tourna le dos pour
+couper court à toute insistance.
+
+J'eus le courage, était-ce un courage? de rester jusqu'à la fin du bal.
+J'avais besoin de revoir Madeleine presque seul à seul, et de la
+posséder plus étroitement après le départ de tant de gens qui se
+l'étaient pour ainsi dire partagée. J'avais supplié Olivier de
+m'attendre en lui représentant qu'il avait d'ailleurs à réparer sa venue
+tardive. Bonne ou mauvaise, cette dernière raison, dont il n'était pas
+dupe, eut l'air de le décider. Nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre,
+dans ces veines de cachotterie qui faisaient de notre amitié, toujours
+très clairvoyante, la chose la plus inégale et la plus bizarre. Depuis
+notre départ pour les Trembles, surtout depuis notre retour à Paris,
+quelque jugement qu'il portât sur ma conduite, il semblait avoir adopté
+le parti de me laisser agir sans tutelle. Il était trois ou quatre
+heures du matin. Nous nous étions comme oubliés dans un petit salon, où
+quelques joueurs obstinés s'attardaient encore. Quand enfin, n'entendant
+plus de bruit, nous en sortîmes, il n'y avait plus ni musiciens, ni
+danseurs, ni personne. Madame de Nièvres, assise au fond du grand salon
+vide, causait vivement avec Julie, pelotonnée comme une chatte dans un
+fauteuil. Elle fit une exclamation de surprise en nous voyant apparaître
+au milieu de ce désert, à pareille heure, après cette interminable nuit
+si mal employée. Elle était lasse. Des traces de fatigue entouraient ses
+beaux yeux et leur donnaient cet éclat extraordinaire qui succède à des
+soirées de fête. M. de Nièvres était au jeu, M. d'Orsel y était aussi.
+Elle était seule avec Julie; j'étais seul debout, appuyé sur le bras
+d'Olivier. Les bougies s'éteignaient. Un demi-jour rougeâtre tombant de
+haut ne formait plus qu'une sorte de brouillard lumineux, composé de la
+fine poussière odorante et des impalpables vapeurs du bal. Il y avait
+sur les meubles, sur les tapis, des débris de fleurs, des bouquets
+défaits, des éventails oubliés, avec des carnets sur lesquels on venait
+d'inscrire des contredanses. Les dernières voitures roulaient dans la
+cour de l'hôtel; j'entendais relever les marchepieds et le bruit sec des
+panneaux vitrés qu'on fermait.
+
+Je ne sais quel rapide retour vers une autre époque où nous nous étions
+si souvent trouvés tous les quatre en pareil rapprochement, mais dans
+des situations si différentes et dans une simplicité de cœur à tout
+jamais perdue, me fit jeter les yeux autour de moi et résumer en une
+seule sensation tout ce que je vous dis là. Je me détachai assez de
+moi-même pour envisager, comme un spectateur au théâtre, ce tableau
+singulier composé de quatre personnages groupés intimement à la fin d'un
+bal, s'examinant, se taisant, donnant le change à leurs pensées par un
+mot banal, voulant se rapprocher dans l'ancienne union et trouvant un
+obstacle, essayant de s'entendre comme autrefois et ne le pouvant plus.
+Je sentis parfaitement le drame obscur qui se jouait entre nous. Chacun
+y tenait un rôle, dans quelle mesure? je l'ignorais; mais j'avais assez
+de sang-froid désormais pour affronter les dangers de mon propre rôle,
+le plus périlleux de tous, du moins je le croyais, et j'allais avec
+audace rentrer dans les souvenirs du passé en proposant de finir la nuit
+par un des jeux qui nous amusaient chez ma tante, quand, les derniers
+joueurs partis, M. d'Orsel et M. de Nièvres revinrent au salon.
+
+M. d'Orsel nous traitait tous comme des enfants, y comprit sa fille
+aînée que par un calcul de tendresse il se plaisait à rajeunir encore et
+remettait en minorité par des noms qui rappelaient le couvent. M. de
+Nièvres entra plus froidement, et la vue de ce quatuor intime sembla
+produire sur lui un tout autre effet. Je ne sais si ce fut imaginaire ou
+réel, mais je le trouvai guindé, sec et tranchant. Son maintien me
+déplut. Avec sa cravate un peu haute, sa mise irréprochable, cet air
+toujours un peu particulier d'un homme en tenue de cérémonie qui vient
+de recevoir et se sent chez lui, il ressemblait encore moins au chasseur
+aimable et négligé qui avait été mon hôte aux Trembles, que Madeleine,
+avec la rosace étincelante de son corsage et sa magnifique chevelure
+étoilée de diamants, ne ressemblait à la modeste et intrépide marcheuse
+qui nous suivait, un mois auparavant, sous la pluie, les pieds dans la
+mer. Était-ce seulement un changement de costume? était-ce plutôt un
+changement d'esprit? Il avait repris cette allure un peu compassée,
+surtout ce ton supérieur, qui m'avaient si fortement frappé le soir où,
+pour la première fois, dans le salon d'Orsel, je le surpris faisant
+solennellement sa cour à Madeleine. Je crus sentir en lui des froideurs
+de coup d'œil que je ne connaissais pas, et je ne sais quelle
+assurance orgueilleuse dans sa situation de mari qui m'apprenait encore
+une fois que Madeleine était sa femme et que je n'étais rien. Que ce fût
+ou non l'ingénieuse erreur d'un cœur malade, il y eut un moment où
+cette dernière leçon me parut si claire que je n'en doutai plus. Nos
+adieux furent brefs. Nous sortîmes. Nous nous jetâmes dans une voiture.
+J'eus l'air de dormir; Olivier m'imita. Je récapitulai tout ce qui
+s'était passé dans cette soirée, qui, je ne sais pourquoi, me paraissait
+contenir le germe de beaucoup d'orages; puis je pensai à M. de Nièvres,
+à qui je croyais avoir pour toujours pardonné, et je m'aperçus nettement
+que je le détestais.
+
+Je fus plusieurs jours, une semaine au moins, sans donner signe de vie à
+Madeleine. Je profitai d'une circonstance où je la savais absente pour
+déposer ma carte chez elle. Cette dette de politesse réglée, je me crus
+quitte envers M. de Nièvres. Quant à madame de Nièvres, je lui en
+voulais: de quoi? je ne me l'avouai pas; mais ce cruel dépit me donna
+momentanément la force de l'éviter.
+
+A partir de ce jour, le mouvement de Paris nous saisit, et nous fûmes
+entraînés dans ce tourbillon où les plus fortes têtes risquent de
+s'étourdir, où les cœurs les plus robustes ont mille chances pour
+une de faire naufrage. Je ne savais presque rien du monde, et, après
+l'avoir fui pendant une année, je m'y trouvais introduit tout à coup
+dans le salon de madame de Nièvres, c'est-à-dire avec toutes les raisons
+possibles de le subir. J'avais beau lui répéter que je n'étais pas fait
+pour une pareille vie; elle n'aurait eu qu'une chose à me répondre:
+«Allez-vous-en»; mais c'était un conseil qui peut-être lui aurait coûté,
+et que dans tous les cas je n'aurais pas suivi. Elle entendait me
+présenter dans la plupart des salons où elle allait. Elle souhaitait que
+je fusse aussi exact dans ces devoirs tout artificiels qu'on était en
+droit de l'exiger, disait-elle, d'un homme bien né, produit sous son
+patronage. Souvent elle exprimait seulement un désir poli dont mon
+imagination, habile à tout transformer, me faisait des ordres. Blessé
+partout, sans cesse malheureux, je la suivais toujours, ou, quand je ne
+la suivais plus, je la regrettais, je maudissais ceux qui me disputaient
+sa présence, et je me désespérais.
+
+Quelquefois je me révoltais sincèrement contre des habitudes qui me
+dissipaient sans fruit, n'ajoutaient pas grand'chose à mon bonheur, et
+m'ôtaient un reste de raison. Je haïssais cordialement les gens dont je
+me servais cependant pour arriver jusqu'à Madeleine, quand la prudence
+ou d'autres motifs m'éloignaient de sa maison. Je sentais, et je n'avais
+pas tort, qu'ils étaient les ennemis de Madeleine autant que les miens.
+Cet éternel secret, ballotté dans de pareils milieux, devait, à n'en
+pas douter, jeter, comme un foyer en plein vent, des étincelles
+imprudentes qui le trahissaient. On devait le connaître, du moins on
+pouvait l'apprendre. Il y avait une foule de gens dont je me disais avec
+fureur: «Ceux-là, j'en suis sûr, sont mes confidents.» Que pouvais-je
+attendre d'eux? Des conseils? Je les connaissais pour les avoir reçus
+déjà de la seule personne dont l'amitié me les rendît supportables,
+d'Olivier. Des complicités et des complaisances? Non, cent fois non.
+J'en étais plus effrayé que je ne l'eusse été d'une vaste inimitié
+conjurée contre mon bonheur, à supposer que ce triste et famélique
+bonheur eût pu faire envie à qui que ce fût.
+
+A Madeleine, je ne disais que la moitié de la vérité. Je ne lui cachais
+rien de mon aversion pour le monde, sauf à lui déguiser le motif tout
+personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde
+d'une façon plus générale, indépendamment du perpétuel soupçon qui me le
+faisait considérer en masse comme un voleur de mon bien, alors je
+donnais cours à mes invectives avec une joie féroce. Je le dépeignais
+comme hostile à ce que j'aimais, comme indifférent pour tout ce qui est
+bien et plein de mépris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de
+sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles
+dont tout homme de sens devait être blessé, de la légèreté des maximes,
+de la légèreté plus grande encore des passions, de la facilité des
+consciences, pour quelque prix que ce fût d'ambition, de gloire ou de
+vanité. Je lui signalais cette façon libre d'envisager non-seulement un
+devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de
+toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les idées les plus simples,
+qu'on arrive à ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le
+vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de
+distance appréciable entre la gloire et la vogue que de limite bien
+nette entre les scélératesses et les étourderies. Je lui disais que ce
+culte léger pour les femmes, ces adorations mêlées de badinages
+cachaient au fond un universel mépris, et que les femmes avaient bien
+tort de garder vis-à-vis des hommes des apparences de vertu, quand les
+hommes ne gardaient plus vis-à-vis d'elles le moindre semblant d'estime.
+«Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais à sauver une seule
+maison dans cette ville de réprouvés, il n'y en a qu'une que je
+marquerais de blanc.
+
+--Et la vôtre? disait Madeleine.
+
+--La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.»
+
+A la fin de ces longs anathèmes, Madeleine souriait assez tristement. Je
+savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la
+droiture et la vérité même, et cependant elle hésitait à me donner
+raison, parce que depuis longtemps déjà elle se demandait si, en disant
+beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle
+affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma
+vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en
+était pas moins blanche de tout mystère. Elle savait à peine où je
+demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier.
+Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soirées qui ne lui
+appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de
+laisser planer quelques doutes. Au milieu même de ces habitudes
+décousues, qui réduisaient mon sommeil à peu de chose et me tenaient
+dans un continuel état de fièvre, j'avais retrouvé une sorte d'énergie
+maladive, et je dirai presque un insatiable appétit d'esprit, qui
+m'avaient rendu le goût du travail plus piquant. En quelques mois,
+j'avais réparé à peu près le temps perdu, et sur ma table il y avait,
+comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle récolte amassée, dont
+le produit seul était douteux. C'était le seul point peut-être dont
+Madeleine me parlât avec abandon; mais ici c'était moi qui élevais des
+barrières. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail,
+et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le
+cours! je lui faisais connaître un seul détail, toujours le même:
+j'étais mécontent. Ce mécontentement absolu des autres et de moi-même en
+disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'éclairer. Si quelque
+circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amitié qui,
+sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en
+jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un
+point délicat, tantôt dans le doute et tantôt dans la lumière, qui
+demandait, comme toutes les vérités dangereuses, à n'être pas éclairci.
+
+Madeleine était avertie, il était impossible qu'elle ne le fût pas;
+depuis combien de temps? Peut-être depuis le jour où, respirant
+elle-même un air plus agité, elle y avait senti passer des chaleurs qui
+n'étaient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. Le
+jour où je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je
+voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-même
+à me la donner. Je ne m'arrêtai pas une seule minute à la pensée qu'un
+pareil manège était détestable, méchant et odieux. Je la pressai de
+questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme
+aux gens qui se connaissent à fond, de nous comprendre à demi-mot, j'en
+ajoutai de plus précis. Nous marchions prudemment sur un terrain semé de
+pièges: j'y dressai des embûches à tous les pas. Je ne sais quelle envie
+perverse me prit de la gêner, de l'assiéger, de la contraindre dans sa
+dernière réserve. Je voulais me venger de ce long silence imposé d'abord
+par timidité, puis par égard, puis par respect, enfin par pitié. Ce
+masque porté depuis trois ans m'était insupportable; je le jetai. Je ne
+craignais pas que la lumière se fît entre nous. Je souhaitais presque
+une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant à son repos,
+que cette aveugle et homicide indiscrétion pouvait tuer, je l'oubliais.
+
+Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine à vous rendre
+compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'étais buté contre une idée
+fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience fermée,
+comme s'il se fût agi d'une partie d'escrime où je n'aurais joué que
+mon amour-propre.
+
+A cette stratégie insensée, Madeleine opposa tout à coup des moyens de
+défense inattendus. Elle y répondit par un calme parfait, par une
+absence totale de finesse, par des ingénuités que rien ne pouvait plus
+entamer. Elle éleva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une
+froideur et d'une résistance impénétrables. Je m'irritais contre ce
+nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me
+faire comprendre; toute intelligence avait cessé. J'aiguisais des mots
+qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle les prenait, les relevait, les
+désarmait par une réponse sans réplique; comme elle eût fait d'une
+flèche adroitement reçue, elle en ôtait le trait acéré qui pouvait
+blesser. Le résumé de son maintien, de son accueil, de ses poignées de
+main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans
+portée, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et désespérante
+de force, de simplicité et de sagesse, était celui-ci: «Je ne sais rien,
+et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous êtes
+trompé.»
+
+Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-même, furieux
+d'impuissance, aigri, et, quand je revenais à elle avec des idées
+meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de
+comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.
+
+Ceci se passait au milieu des entraînements mondains, qui s'étaient,
+cette année-là, prolongés jusqu'au milieu du printemps. Je comptais
+quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour
+surprendre Madeleine en défaut et me rendre maître enfin de cet esprit
+si sûr de lui. Il n'en fut rien. J'étais à moitié malade d'impatience.
+Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette idée
+d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se
+substituait à toute autre émotion et me remplissait le cœur de
+passions mauvaises. Il y a des journées de plein été poudreuses,
+nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent
+à cette période violente, tantôt brûlante et tantôt glacée, où je crus
+un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus
+triste façon, par un dépit.
+
+Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais usé mes
+rancunes dans un travail acharné. J'attendais qu'elle me fît signe de
+reparaître. J'avais rencontré M. de Nièvres une fois; il m'avait dit:
+«Que devenez-vous?» ou bien: «On ne vous voit plus.» L'une ou l'autre de
+ces formules que j'oublie n'était pas une invitation bien pressante à
+revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil
+éloignement devenait un état négatif qui pouvait durer indéfiniment sans
+rien décider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus
+chez Madeleine; elle était seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'idée
+bien arrêtée sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet
+formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le
+cœur de mon ancienne amie vivait toujours.
+
+Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe était des
+fleurs, près d'un petit guéridon, dans la tenue la plus simple, assise
+et brodant. Elle était sérieuse, elle avait les yeux un peu rouges,
+comme si les nuits précédentes elle avait beaucoup veillé, ou qu'elle
+eût pleuré quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et
+recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur
+elle-même et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec
+sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fenêtres
+ouvertes et donnant sur des arbres, on l'eût dite encore dans son jardin
+d'Ormesson.
+
+Cette transfiguration complète, cette attitude attristée, soumise, pour
+ainsi dire à moitié vaincue, m'ôta toute idée de triomphe et fit tomber
+subitement mes audaces.
+
+«Je suis bien coupable envers vous, lui dis-je, et je viens m'excuser.
+
+--Coupable? vous excuser? dit-elle en cherchant à se remettre un peu de
+sa surprise.
+
+--Oui, je suis un fou, un ami cruel et désolé qui vient se mettre à vos
+pieds, vous demander son pardon.....
+
+--Mais qu'ai-je donc à vous pardonner? reprit-elle, un peu effrayée de
+cette chaleureuse invasion dans la tranquillité de sa retraite.
+
+--Ma conduite passée, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai dit, avec
+la stupide intention de vous blesser.»
+
+Elle avait repris son calme.
+
+«Vous vous imaginez des choses qui ne sont pas, ou du moins ce sont des
+torts si légers que je ne m'en souviendrai plus le jour où je sentirai
+que vous les oubliez. Savez-vous le seul tort que vous ayez eu? C'est de
+m'abandonner depuis un mois. Il y a un mois aujourd'hui, je crois,
+dit-elle en ne me cachant pas qu'elle observait les dates, que nous nous
+sommes quittés un soir, vous me disant à demain.
+
+--Je ne suis pas revenu, c'est vrai; mais ce n'est pas de cela que je
+m'accuse avec chagrin, non, je m'accuse mortellement.....
+
+--De rien, dit-elle en m'interrompant impérieusement. Et depuis lors,
+reprit-elle aussitôt, qu'êtes-vous devenu? Qu'avez-vous fait?
+
+--Beaucoup de choses et peu de chose; cela dépendra du résultat.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis c'est tout», lui dis-je en voulant faire comme elle et rompre
+l'entretien où cela me convenait.
+
+Il y eut quelques secondes d'un silence embarrassant, après quoi
+Madeleine se mit à me parler sur un ton tout à fait naturel et très
+doux.
+
+«Vous êtes d'un caractère malheureux et difficile. On a de la peine à
+vous comprendre et plus de peine encore à vous assister. On voudrait
+vous encourager, vous soutenir, quelquefois vous plaindre; on vous
+interroge, et vous vous renfermez.
+
+--Que voulez-vous que je vous dise, sinon que celui en qui vous aviez
+confiance n'émerveillera personne et trompera, j'en ai peur, l'espoir
+obligeant de ses amis?
+
+--Pourquoi tromperiez-vous l'espoir de ceux qui vous veulent une
+position digne de vous? continua Madeleine en se rassurant tout à fait
+sur un terrain qui lui semblait beaucoup plus ferme.
+
+--Oh! pour une raison bien simple: c'est que je n'ai aucune ambition.
+
+--Et ce beau feu de travail qui vous prend par accès?
+
+--Il dure un peu, flambe extraordinairement vite et fort, et puis
+s'éteint. Cela durera quelques années encore, après quoi, l'illusion
+ayant cessé, la jeunesse étant loin, je verrai nettement qu'il faut en
+finir avec ces duperies. Alors je mènerai la seule vie qui me convienne,
+une vie de dilettantisme agréable dans quelque coin retiré de la
+province, où les stimulants et les remords de Paris ne m'atteindront
+pas. J'y vivrai de l'admiration du génie ou du talent des autres, ce qui
+suffit amplement pour occuper les loisirs d'un homme modeste qui n'est
+pas un sot.
+
+--Ce que vous dites là est insoutenable, reprit-elle avec beaucoup de
+vivacité; vous prenez plaisir à tourmenter ceux qui vous estiment. Vous
+mentez.
+
+--Rien n'est plus vrai, je vous le jure. Je vous ai dit autrefois, il
+n'y a pas longtemps, que je me sentais des velléités non pas d'être
+quelqu'un, ce qui est, selon moi, un non sens, mais de produire, ce qui
+me paraît être la seule excuse de notre pauvre vie. Je vous l'ai dit, et
+je l'essayerai: ce ne sera pas, entendez-le bien, pour en faire profiter
+ni ma dignité d'homme, ni mon plaisir, ni ma vanité, ni les autres, ni
+moi-même, mais pour expulser de mon cerveau quelque chose qui me gêne.»
+
+Elle sourit à cette bizarre et vulgaire explication d'un phénomène assez
+noble.
+
+«Quel homme singulier vous faites avec vos paradoxes! Vous analysez tout
+au point de changer le sens des phrases et la valeur des idées. J'aimais
+à croire que vous étiez un esprit mieux organisé que beaucoup d'autres,
+et meilleur par beaucoup de points. Je vous croyais peu de volonté, mais
+avec un certain don d'inspiration. Vous avouez que vous êtes sans
+volonté, et, de l'inspiration, voilà que vous faites un exorcisme.
+
+--Appelez les choses du nom que vous voudrez», lui dis-je, et je la
+suppliai de changer de conversation.
+
+Changer de conversation n'était pas possible; il fallait revenir au
+point de départ ou continuer. Elle crut plus sûr apparemment de parler
+raison. Je la laissai dire, et ne répondis plus que par la formule
+absolue du découragement total:--A quoi bon?
+
+«Vous parlez en ce moment comme Olivier, disait Madeleine, et personne
+au contraire ne lui ressemble moins.
+
+--Le croyez-vous? lui-dis-je en la regardant tout à coup assez
+passionnément pour la dominer de nouveau; croyez-vous qu'en effet nous
+soyons si différents? Je crois, au contraire, que nous nous ressemblons
+beaucoup. Nous obéissons l'un et l'autre exclusivement, aveuglément, à
+ce qui nous charme. Ce qui nous charme est pour lui, comme pour moi,
+plus ou moins impossible à saisir, ou chimérique, ou défendu. Cela fait
+qu'en suivant des chemins très opposés nous nous rencontrerons un jour
+au même but, tous deux découragés et sans famille», ajoutai-je, en
+disant le mot de famille au lieu d'un mot plus clair encore qui me vint
+aux lèvres.
+
+Madeleine avait les yeux baissés sur sa broderie, qu'elle piquait un peu
+au hasard de son aiguille. Elle avait complètement changé de visage,
+d'allure; son air, encore une fois soumis et désarmé, m'attendrit
+jusqu'à me faire oublier le but insensé de ma visite.
+
+«Comprenez-moi bien, reprit-elle avec un léger trouble dans la voix. Il
+y a pour tout le monde, on le dit, je le crois..... (elle hésitait un
+peu sur le choix des mots) il y a un moment difficile pendant lequel on
+doute de soi, quand ce n'est pas des autres. Le tout est d'éclaircir ses
+doutes et de se résoudre. Le cœur a quelquefois besoin de dire: Je
+veux!--du moins je l'imagine ainsi pour l'avoir éprouvé déjà une
+fois,--dit-elle en hésitant encore davantage sur un souvenir qui nous
+rappelait à tous les deux l'histoire entière de son mariage. On cite une
+marquise du commencement de ce siècle, qui prétendait qu'en le voulant
+bien on pouvait s'empêcher de mourir. Elle n'est peut-être morte que
+d'une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d'accidents présumés
+involontaires. Qui sait même si le bonheur n'est pas en grande partie
+dans la volonté d'être heureux?
+
+--Dieu vous entende, chère Madeleine!» m'écriai-je en l'appelant d'un
+nom que je n'avais pas prononcé depuis trois ans.
+
+Et je me levai en disant ces derniers mots, empreints d'un
+attendrissement dont je n'étais plus maître. Le mouvement que je fis fut
+si soudain, si imprévu, il ajoutait une telle ardeur à l'accent déjà si
+décisif de mes paroles, que Madeleine en reçut comme une secousse au
+cœur qui la fit pâlir. Et j'entendis au fond de sa poitrine comme une
+douloureuse exclamation de détresse qui cependant n'arriva pas jusqu'à
+ses lèvres.
+
+Souvent je m'étais demandé ce qui arriverait, si, pour me débarrasser du
+poids trop lourd qui m'écrasait, très simplement, et comme si mon amie
+Madeleine pouvait entendre avec indulgence l'aveu des sentiments qui
+s'adressaient à madame de Nièvres, je disais à Madeleine que je
+l'aimais. Je mettais en scène cette explication fort grave. Je la
+supposais seule, en état de m'écouter, et dans une situation qui
+supprimait tout danger. Je prenais alors la parole, et, sans préambule,
+sans adresse, sans faux-fuyants, sans phrases, aussi franchement que je
+l'aurais dite au confident le plus intime de ma jeunesse, je lui
+racontais l'histoire de mon affection, née d'une amitié d'enfant devenue
+subitement de l'amour. J'expliquais comment ces transitions insensibles
+m'avaient mené peu à peu de l'indifférence à l'attrait, de la peur à
+l'entraînement, du regret de son absence au besoin de ne plus la
+quitter, du sentiment que j'allais la perdre à la certitude que je
+l'adorais, du soin de sa tranquillité au mensonge, enfin de la nécessité
+de me taire à jamais à l'irrésistible besoin de lui tout avouer et de
+lui demander pardon. Je lui disais que j'avais résisté, lutté, que
+j'avais beaucoup souffert; ma conduite en était le meilleur témoignage.
+Je n'exagérais rien, je ne lui faisais au contraire qu'à demi le tableau
+de mes douleurs, pour la mieux convaincre que je mesurais mes paroles et
+que j'étais sincère. Je lui disais en un mot que je l'aimais avec
+désespoir, en d'autres termes, que je n'espérais rien que son absolution
+pour des faiblesses qui se punissaient elles-mêmes, et sa pitié pour des
+maux sans ressource.
+
+Ma confiance en la bonté de Madeleine était si grande que l'idée d'un
+pareil aveu me semblait encore la plus naturelle au milieu des idées
+folles ou coupables qui m'assiégeaient. Je la voyais alors,--du moins
+j'aimais à l'imaginer ainsi,--triste et très sincèrement affligée, mais
+sans colère, m'écoutant avec la compassion d'une amie impuissante à
+consoler, et disposée, par hauteur d'âme et par indulgence, à me
+plaindre pour des maux qui, en effet, n'avaient pas de remède. Et, chose
+singulière, cette pensée d'être compris, qui m'avais jadis causé tant
+d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine
+à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans
+un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime; mais bien des
+épreuves m'avaient aguerri. Je n'en étais plus à trembler devant
+Madeleine, au moins de peur comme autrefois, et toute irrésolution
+semblait devoir cesser dès que j'allais effrontément au-devant de la
+vérité.
+
+Pendant un court moment d'angoisse extrême, cette idée d'en finir se
+présenta de nouveau, comme une tentation plus forte et plus
+irrésistible que jamais. Je me rappelai tout à coup pourquoi j'étais
+venu. Je pensai qu'en aucun temps peut-être une pareille occasion ne me
+serait offerte. Nous étions seuls. Le hasard nous plaçait dans la
+situation exacte que j'avais choisie. La moitié des aveux étaient faits.
+L'un et l'autre nous arrivions à ce degré d'émotion qui nous permettait,
+à moi de beaucoup oser, à elle de tout entendre. Je n'avais plus qu'un
+mot à dire pour briser cet horrible écrou du silence qui m'étranglait
+chaque fois que je pensais à elle. Je cherchais seulement une phrase,
+une première phrase; j'étais très calme, je croyais du moins me sentir
+tel: il me semblait même que mon visage ne laissait pas trop apercevoir
+le débat extraordinaire qui se passait en moi. Enfin j'allais parler,
+quand, pour m'enhardir davantage, je levai les yeux sur Madeleine.
+
+Elle était dans l'humble attitude que je vous ai dite, clouée sur son
+fauteuil, sa broderie tombée, les deux mains croisées par un effort de
+volonté, qui sans doute en diminuait le tremblement, tout le corps un
+peu frissonnant, pâle à faire pitié, les joues comme un linge, les yeux
+en larmes, grands ouverts, attachés sur moi avec la fixité lumineuse de
+deux étoiles. Ce regard étincelant et doux, mouillé de larmes, avait une
+signification de reproche, de douceur, de perspicacité indicible. On eût
+dit qu'elle était moins surprise encore d'un aveu qui n'était plus à
+faire, qu'effrayée de l'inutile anxiété qu'elle apercevait en moi. Et
+s'il lui avait été possible de parler, dans un instant où toutes les
+énergies de sa tendresse et de sa fierté me suppliaient ou m'ordonnaient
+de me taire, elle m'eût dit une seule chose que je savais trop bien:
+c'est que les confidences étaient faites, et que je me conduisais comme
+un lâche! Mais elle demeurait immobile, sans geste, sans voix, les
+lèvres fermées, les yeux rivés sur moi, les joues en pleurs, sublime
+d'angoisse, de douleur et de fermeté.
+
+«Madeleine, m'écriai-je en tombant à ses genoux, Madeleine,
+pardonnez-moi...»
+
+Mais elle se leva à son tour, par un mouvement de femme indignée que je
+n'oublierai jamais; puis elle fit quelques pas vers sa chambre; et comme
+je me traînais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne l'offensât
+plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle était un ange de
+prévoyance et de bonté, pour la remercier de m'avoir épargné des
+folies,--avec une expression plus accablante encore de pitié,
+d'indulgence et d'autorité, la main levée comme si de loin elle eût
+voulu la poser sur mes lèvres, elle fit encore le geste de m'imposer
+silence et disparut.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+PENDANT plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois,
+l'image offensée et si pleine d'angoisse de Madeleine me poursuivit
+comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai
+pas de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait
+couler, et je demeurai comme prosterné, dans une obéissance hébétée,
+devant la douceur impérieuse de ce geste qui m'ordonnait à jamais de
+sceller des lèvres indiscrètes qui avaient failli lui faire tant de mal.
+J'avais honte de moi. Je rachetai cette folle et coupable entreprise par
+un repentir sincère. Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine
+et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de
+chercher un adversaire dans l'être inoffensif et généreux que j'adorais,
+les aigreurs, les révoltes d'un cœur malade, les duplicités d'un
+esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire
+extravasé dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme
+par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir
+humilié, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur
+le démon qui me possédait.
+
+La première fois que je revis Madeleine, et je me contraignis à la
+revoir dès les premiers jours, elle reconnut en moi un tel changement
+qu'elle en fut aussitôt rassurée. Je n'eus pas de peine à lui prouver
+dans quelles intentions soumises je revenais à elle; elle les comprit au
+premier coup d'œil que nous échangeâmes. Elle attendit encore un peu
+pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides; et dès
+qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines épreuves
+difficiles, elle quitta aussitôt son attitude défensive, et sembla ne
+plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manières de me
+pardonner, était la plus charitable et la seule qui lui fût permise.
+
+A quelque temps de là, un jour que, le calme revenu, tout danger passé
+et ne voyant plus grand inconvénient à lui parler du repentir qui ne me
+quittait pas, je lui disais: «Je vous ai fait bien du mal, et je
+l'expie!--Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela: guérissez-vous
+seulement, je vous y aiderai.»
+
+A partir de ce moment, Madeleine eut l'air de s'oublier pour ne plus
+songer qu'à moi. Avec un courage, avec une charité sans bornes, elle me
+tolérait auprès d'elle, me surveillait, m'assistait de sa continuelle
+présence. Elle imaginait des moyens de me distraire, de m'étourdir, de
+m'intéresser à des occupations sérieuses et de m'y fixer. On eût dit
+qu'elle se sentait à moitié responsable des sentiments qu'elle avait
+fait naître, et qu'une sorte de devoir héroïque lui conseillait de les
+subir, lui recommandait surtout d'en chercher sans cesse la guérison.
+Toujours calme, discrète, résolue, devant des dangers qui en aucun cas
+ne devaient l'atteindre, elle m'encourageait à la lutte, et quand elle
+était contente de moi, c'est-à-dire quand je m'étais bien brisé le
+cœur pour le forcer à battre plus doucement, alors elle m'en
+récompensait par des mots calmants qui me faisaient fondre en larmes, ou
+par des consolations qui m'embrasaient. Elle vivait ainsi dans la
+flamme, à l'abri de tout contact avec les sensations les plus brûlantes,
+pour ainsi dire enveloppée d'un vêtement d'innocence et de loyauté qui
+la rendait invulnérable aux ardeurs qui lui venaient de moi, comme aux
+soupçons qui pouvaient lui venir du monde.
+
+Rien n'était plus délicieux, plus navrant et plus redoutable que cette
+complicité singulière où Madeleine usait à mon profit des forces qui ne
+me rendaient point la santé. Cela dura des mois, peut-être une année,
+car j'entre ici dans une époque tellement confuse et agitée, qu'il ne
+m'en est resté que le sentiment assez vague d'un grand trouble qui
+continuait, et qu'aucun accident notable ne mesurait plus.
+
+Elle quitta Paris pour aller aux bains d'Allemagne.
+
+«J'entends que vous ne me suiviez pas, dit-elle. Il y aurait là mille
+inconvénients pour vous et pour moi.»
+
+C'était la première fois que je la voyais s'occuper du soin de sa propre
+sûreté. Huit jours après son départ, je recevais d'elle une lettre
+admirablement sage et bonne. Je ne lui répondis point d'après sa prière.
+«Je vous tiendrai compagnie de loin, m'écrivait-elle, autant que cela se
+pourra.» Et pendant tout le temps que dura son absence, à des
+intervalles réguliers, elle mit la même patience à m'écrire; c'était
+ainsi qu'elle me récompensait de mon obéissance à ne pas la suivre. Elle
+savait bien que l'ennui et la solitude étaient de mauvais conseillers;
+elle ne voulait pas me laisser seul avec son souvenir, sans intervenir
+de temps en temps par un signe évident de sa présence.
+
+Je savais le jour de son retour. Je courus chez elle. Je fus reçu par M.
+de Nièvres, que je ne rencontrais plus sans un vif déplaisir. J'étais
+peut-être parfaitement injuste à son égard, et j'aime à croire que rien
+n'était fondé dans les suppositions désobligeantes que j'avais faites;
+mais je voyais le mari de madame de Nièvres à travers des imaginations
+peu lucides; et, à tort ou à raison, ces imaginations me le montraient
+réservé, défiant, presque hostile. Ils étaient arrivés vers le matin.
+Julie, mal portante et fatiguée, dormait. Madame de Nièvres ne pouvait
+me recevoir. Elle parut au moment où j'écoutais ces explications, et M.
+de Nièvres nous quitta aussitôt.
+
+Une idée subite me vint, et comme un conseil de prudence, en serrant la
+main de cette femme vaillante à qui je faisais courir tant de risques:
+
+«J'aurais l'intention de voyager pendant quelque temps, lui dis-je,
+après de courts remercîments pour ses bontés. Qu'en dites-vous?
+
+--Si vous croyez cela utile, faites-le, dit-elle en manifestant
+seulement un peu de surprise.
+
+--Utile! qui sait? Dans tous les cas, c'est à essayer.
+
+--C'est peut-être à essayer, reprit Madeleine assez gravement; mais
+alors comment aurons-nous de nos nouvelles?
+
+--Comment? mais par les mêmes moyens, si vous y consentez.
+
+--Oh! non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être. Vous écrire
+d'Allemagne à Paris, c'était possible, mais de Paris... au hasard,
+dit-elle, vous comprendrez bien que ce serait déraisonnable.»
+
+Cette dure perspective d'être pendant plusieurs mois absolument privé de
+tout contact, même indirect, avec Madeleine me fit d'abord hésiter. Une
+autre réflexion me décida pour l'épreuve la plus radicale, et je lui
+dis:
+
+«Soit; je n'entendrai plus parler de vous, sinon par Olivier, qui n'est
+pas le plus exact des correspondants. Vous m'avez donné mille preuves de
+générosité qui me font rougir. Je ne puis m'en montrer digne qu'en me
+résignant. Vous apprécierez ce que cet effort pourra me coûter.
+
+--Ainsi vous partez sérieusement? reprit Madeleine, qui voulait en
+douter encore.
+
+--Demain, lui dis-je. Adieu!
+
+--Allez! me dit-elle avec un froncement de sourcil qui lui donna tout à
+coup une expression singulière, et que Dieu vous conseille!»
+
+Le lendemain, en effet, j'étais en voiture. Olivier, qui s'était engagé
+sur l'honneur à m'écrire, tint sa promesse aussi loyalement que son
+incurable inertie le lui permettait. Je sus par lui l'état de santé de
+Madeleine. Madeleine apprit sans doute aussi qu'elle n'avait rien à
+craindre pour la vie du voyageur; mais ce fut tout.
+
+Je ne vous dirai rien de ce voyage, le plus magnifique et le moins
+profitable que j'aie jamais fait. Il y a des lieux dans le monde où je
+suis comme humilié d'avoir promené des chagrins si ordinaires et versé
+des larmes si peu viriles. Je me souviens d'un jour où je pleurais
+sincèrement, amèrement, comme un enfant que les larmes ne font point
+rougir, au bord d'une mer qui a vu des miracles, non pas divins, mais
+humains. J'étais seul, les pieds dans le sable, assis sur des roches
+vives où l'on voyait des boucles d'airain qui jadis avaient attaché des
+navires. Il n'y avait personne, ni sur cette plage abandonnée par
+l'histoire, ni en mer, où pas une voile ne passait. Un oiseau blanc
+volait entre le ciel et l'eau, dessinant sa grêle envergure sur le ciel
+immuablement bleu et la reproduisant dans la mer calme. J'étais seul
+pour représenter à cette heure-là, dans un lieu unique, la petitesse et
+les grandeurs d'un homme vivant. Je jetai au vent le nom de Madeleine,
+je le criai de toutes mes forces pour qu'il se répétât à l'infini dans
+les rochers sonores du rivage; puis un sanglot me coupa la voix, et je
+me demandai, la confusion dans le cœur, si les hommes d'il y a deux
+mille ans, si intrépides, si grands et si forts, avaient aimé autant que
+nous!
+
+J'avais annoncé plusieurs mois d'absence: je revins au bout de quelques
+semaines. Rien au monde ne m'aurait fait prolonger mon voyage un seul
+jour de plus. Madeleine me croyait encore à quatre ou cinq cents lieues
+d'elle, quand j'entrai, un soir, dans un salon où je savais la trouver.
+Elle fit un mouvement de toute imprudence en m'apercevant. Fort peu de
+gens connaissaient mon absence. On disparaît si commodément dans ce
+grand Paris, qu'un homme aurait le temps de faire le tour de la terre
+avant qu'on se fût aperçu de son départ. Je saluai Madeleine comme si je
+l'avais vue la veille. Au premier regard, elle comprit que je revenais à
+elle épuisé, affamé de la voir et le cœur intact.
+
+«Vous m'avez beaucoup inquiétée», me dit-elle.
+
+Et elle poussa un soupir de soulagement. On eût dit que mon retour, au
+lieu de l'effrayer, la débarrassait au contraire d'un souci plus amer
+que tous les autres.
+
+Elle reprit audacieusement sa tâche écrasante. Tous les moyens employés
+pour me sauver (c'était le seul mot dont elle se servît pour définir une
+entreprise où il s'agissait en effet de mon salut et du sien), tous
+étaient mauvais, quand ils ne venaient pas directement de son appui.
+Elle voulait seule intervenir désormais dans ce débat dont elle était
+cause.
+
+«Ce que j'ai fait, je le déferai!» me dit-elle, un jour, dans un accès
+de fier défi poussé jusqu'à la folie.
+
+Tout son sang-froid l'avait abandonnée. Elle commit des étourderies
+sublimes et qui sentaient le désespoir. Ce n'était plus assez pour elle
+d'assister à ma vie d'aussi près que possible, de m'encourager si je
+faiblissais, de me calmer lorsque je m'exaspérais. Elle sentait que son
+souvenir même contenait des flammes; elle imagina de les éteindre, en
+veillant pour ainsi dire heure par heure sur mes pensées les plus
+secrètes. Il aurait fallu, pour cela, multiplier à l'infini des visites
+qui déjà se répétaient trop souvent. C'est alors qu'elle osa inventer
+des moyens de me voir hors de sa maison. Elle y mit cette effrayante
+effronterie qui n'est permise qu'aux femmes qui risquent leur honneur,
+ou à la pure innocence. Bravement, elle me donna des rendez-vous. Le
+lieu désigné était désert, quoique peu éloigné de son hôtel. Et ne
+supposez pas qu'elle choisît, pour ces expéditions périlleuses, les
+occasions fréquentes où M. de Nièvres s'absentait. Non, c'était lui
+présent à Paris, au risque de le rencontrer, de se perdre, qu'elle
+accourait à heure dite et presque toujours aussi maîtresse d'elle-même,
+aussi résolue que si elle eût tout sacrifié.
+
+Son premier coup d'œil était un examen. Elle m'enveloppait de ce
+large et éclatant regard qui voulait sonder ma conscience et reconnaître
+au fond de mon cœur les orages amassés ou dissipés depuis la veille.
+Son premier mot était une question: «Comment allez-vous?» Ce
+_Comment-allez-vous_? signifiait: «Êtes-vous plus sage?» Quelquefois je
+lui répondais par un demi-mensonge courageux qui ne la trompait guère,
+mais qui alors éveillait en elle des curiosités et des inquiétudes d'un
+autre genre. Elle prenait mon bras et nous marchions sous les arbres,
+nous taisant par intervalles, ou causant avec le calme apparent de deux
+amis qui se sont rencontrés par hasard. Elle me dévoilait, pendant ces
+heures de douce et brûlante étreinte, elle me révélait, comme autant de
+merveilles, des trésors de dévouement, d'abnégation, des ressources de
+prévoyance presque égales aux profondeurs de sa charité. Elle
+disciplinait ma vie mal réglée, ou plutôt déréglée et portée sans mesure
+à tous les excès contraires du travail acharné ou de la pure inertie.
+Elle gourmandait mes lâchetés, s'indignait de mes défaillances et me
+reprochait les invectives dont je m'accablais à plaisir, parce qu'elle y
+voyait, disait-elle, les inquiétudes d'un esprit mal équilibré et plus
+perplexe encore qu'équitable. Si j'avais été capable de concevoir les
+moindres ambitions un peu fortes, ce qu'elle me communiquait de vrai
+courage aurait dû les allumer en moi comme un incendie.
+
+«Je vous veux heureux, me disait-elle; si vous saviez avec quelle
+ferveur je le désire!»
+
+Elle hésitait ordinairement sur le mot d'avenir, qui cruellement nous
+blessait par des avis, hélas! trop raisonnables. Quelle perspective,
+quelle issue envisageait-elle au-delà du lendemain qui bornait nos
+rêves? Aucune sans doute. Elle y substituait je ne sais quoi de vague et
+de chimérique, comme ce dernier espoir qui reste aux gens qui n'espèrent
+plus.
+
+Lorsqu'il lui arrivait de manquer à cette mission de presque tous les
+jours, qu'elle accomplissait avec l'enthousiasme d'un médecin qui se
+dévoue, le lendemain elle m'en demandait pardon comme d'une faute. J'en
+étais venu à ne plus savoir si je devais accepter ou non la douceur
+d'une assistance aussi terrible. Je sentais se glisser en moi de telles
+perfidies, que je ne discernais plus dans quelle mesure j'étais coupable
+ou seulement malheureux. Malgré moi, j'ourdissais des plans abominables;
+et chaque jour Madeleine, à son insu peut-être, mettait le pied dans des
+trahisons. Je n'en étais plus à ignorer qu'il n'y a pas de courage
+au-dessus de certaines épreuves, que la plus invincible vertu, minée à
+toutes les minutes, court de grands risques, et que de toutes les
+maladies, celle dont on entreprenait de me guérir était certainement la
+plus contagieuse.
+
+M. de Nièvres ayant brusquement quitté Paris, Madeleine me fit savoir
+que nos promenades devraient être suspendues. Nous les reprîmes aussitôt
+après le retour de son mari, avec plus d'exaltation et de décision. Ce
+perpétuel _me, me adsum qui feci_,--c'est moi, moi seule qui en suis
+cause,--revenait sous toutes les formes dans des paroxysmes de
+générosité qui m'accablaient de honte et de bonheur.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'au point le plus escarpé d'une tentative où
+jamais femme héroïque ait pu parvenir sans se précipiter. Elle s'y
+maintint encore quelque temps intrépidement et sans trop de défaillance,
+comme un être en possession de secours surnaturels, que le vertige a
+privé de sens et que l'excès du danger retient au bord de l'abîme, en
+paralysant tout à coup sa raison. A ce moment, je vis qu'elle était à
+bout de force. Cette miraculeuse organisation se détendit d'elle-même.
+Elle ne se plaignit pas, n'avoua rien qui pût trahir sa faiblesse. Se
+reconnaître impuissante et découragée, c'était tout remettre aux mains
+du hasard; et le hasard lui faisait peur comme de tous les auxiliaires
+le plus incertain, le plus perfide et peut-être le plus menaçant. Se
+dire épuisée, c'était m'ouvrir son cœur à deux mains et me montrer le
+mal incurable que j'y avais fait. Elle ne jeta pas un cri de détresse.
+Elle tomba pour ainsi dire de lassitude; ce fut le seul signe auquel je
+reconnus qu'elle n'en pouvait plus.
+
+Un jour je lui dis:
+
+«Vous m'avez guéri, Madeleine, je ne vous aime plus.»
+
+Elle s'arrêta court, devint horriblement pâle, et hésita comme effrayée
+par une méchanceté qui la blessait jusqu'au fond de l'âme.
+
+«Oh! rassurez-vous, lui dis-je, le jour où cela serait.....
+
+--Le jour où cela serait?.....» reprit-elle, et la voix lui manquant,
+elle fondit en larmes.
+
+Le lendemain pourtant, elle revint. Je la vis descendre de voiture si
+changée, si abattue, que j'en fus épouvanté.
+
+«Qu'avez-vous?» lui dis-je en courant à sa rencontre, tant j'avais peur
+qu'elle ne défaillît au premier pas.
+
+Elle se remit un peu, grâce à de prodigieux efforts dont je ne fus pas
+dupe, et me répondit seulement:
+
+«Je suis bien fatiguée.»
+
+Alors je fus pris d'un remords horrible.
+
+«Je suis un misérable sans cœur et sans honnêteté! m'écriai-je. Je
+n'ai pas su me sauver; vous venez à moi, et je vous perds! Madeleine,
+je n'ai plus besoin de vous, je ne veux plus de secours, je ne veux plus
+rien..... Je ne veux pas d'une assistance achetée si cher et d'une
+amitié que j'ai rendue trop lourde et qui vous tuerait. Que je souffre
+ou non, cela me regarde. Mon soulagement viendra de moi; mes misères me
+concernent, et quelle qu'en soit la fin, elle n'atteindra plus
+personne.»
+
+Elle m'écouta d'abord sans répondre, comme réduite à cet état de
+faiblesse maladive ou de fragilité enfantine qui nous rend incapables de
+comprendre certaines idées fortes et de nous résoudre.
+
+«Séparons-nous, lui dis-je, pour tout à fait! Oui, séparons-nous, cela
+vaudra mieux. Ne nous voyons plus, oublions-nous!... Paris nous désunira
+bien assez, sans que nous mettions entre nous des lieues de distance. Au
+premier mot de vous qui m'apprendrait que vous avez besoin de moi, vous
+me trouverez, je serai là. Autrement.....
+
+--Autrement?» dit-elle en se réveillant lentement de sa torpeur.
+
+Elle mit quelques secondes à retourner dans son esprit ce mot qui nous
+menaçait tous les deux d'un adieu définitif. D'abord, il n'eut pas l'air
+d'avoir un sens bien compréhensible.
+
+«C'est vrai, reprit-elle, je suis un bien mauvais soutien, n'est-ce pas!
+un raisonneur fatiguant, un ami peut-être inutile.....»
+
+Puis, elle eut l'air de chercher des issues différentes et des solutions
+moins vigoureuses. Et comme j'attendais une réponse dans une anxiété qui
+m'étouffait, elle fit le geste d'un malade épuisé qu'on tourmente en
+l'entretenant d'affaires trop sérieuses.
+
+«Pourquoi donc êtes-vous venu, me dit-elle, me proposer des choses
+impossibles?... Vous me persécutez à plaisir. Allez, mon ami,
+allez-vous-en, je vous en prie. Je suis souffrante aujourd'hui. Je n'ai
+pas le premier mot d'un bon conseil à vous donner. Vous savez mieux que
+moi quelle chance vous offre un pareil parti. Celui que vous prendrez
+sera le seul raisonnable: l'estime que je vous porte et l'amitié que
+vous avez pour moi ne me permettent pas d'en douter.»
+
+Je la quittai bouleversé, et je renonçai bientôt à des extrémités sans
+retour, qui nous eussent séparés pour toujours, quand ni l'un ni l'autre
+nous n'en avions la volonté. Seulement, je réglai ma conduite en vue
+d'un détachement lent, continu, qui pouvait peut-être plus tard ramener
+entre nous des accords plus tièdes et tout pacifier sans trop de
+sacrifices. Je ne la menaçai plus de ce mot d'oubli, trop désespéré pour
+être sincère, et qui l'eût fait sourire de pitié, si elle avait eu
+elle-même un peu de bon sens le jour où je le lui proposais comme un
+moyen. Je continuai de vivre assez près d'elle pour lui prouver que
+j'adoptais un parti moins extrême, assez loin pour la laisser libre et
+ne plus lui imposer des complicités dont je rougissais.
+
+Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Madeleine? Je vous en fais
+juge. A peine affranchie de ce rôle extraordinaire de confidente et de
+sauveur, tout à coup elle se transforma. Son humeur, son maintien,
+l'inaltérable douceur de son regard, la parfaite égalité de ce caractère
+composé d'or maniable et d'acier, c'est-à-dire d'indulgence et de pure
+vertu; cette nature résistante et sans dureté, patiente, unie, toujours
+dans l'équilibre d'un lac abrité, cette consolatrice ingénieuse, cette
+bouche inépuisable en mots exquis, tout cela changea. Je vis paraître
+alors un être nouveau, bizarre, incohérent, inexplicable et fugace,
+aigri, chagrin, blessant et ombrageux, comme si elle eût été entourée de
+pièges, aujourd'hui que je me dévouais sans réserve au soin d'aplanir sa
+vie et d'en écarter l'ombre d'un souci. Quelquefois je la trouvais en
+larmes. Elle les dévorait aussitôt, passait la main sur ses yeux avec un
+geste indicible d'indignation ou de dégoût, et les essuyait, comme elle
+aurait fait d'une souillure. Elle rougissait sans cause et semblait
+prise au dépourvu dans la contemplation d'une idée mauvaise. Je la vis
+se rapprocher de sa sœur plus étroitement que jamais, sortir plus
+souvent au bras de son père, qui l'adorait, mais qui n'avait ni ses
+goûts ni tout à fait ses habitudes du monde. Un jour que j'allai chez
+elle, et mes visites étaient comptées:
+
+«Voulez-vous voir M. de Nièvres? me dit-elle. Il est dans son cabinet,
+je crois.»
+
+Elle sonna, fit appeler M. de Nièvres, et le mit entre nous.
+
+Elle fut extrêmement gaie pendant cette visite, la première peut-être
+que je lui eusse faite en attitude de cérémonie. M. de Nièvres se montra
+plus souple, sans se départir d'une certaine réserve, qui devenait de
+plus en plus évidente en devenant, je crois, plus systématique. Elle
+soutint presque à elle seule le poids d'une conversation qui menaçait à
+chaque instant de tomber et de nous laisser béants. Grâce à ce tour de
+force d'adresse et de volonté, la comédie qui se jouait entre nous
+arriva jusqu'à la fin sans se démentir, et rien ne parut qui la rendît
+trop choquante. Elle récapitula devant moi l'emploi des soirées qui
+devaient l'occuper pendant la semaine, et sans moi, bien entendu.
+
+«M'accompagnerez-vous ce soir? dit-elle à son mari.
+
+--Vous me priez de faire une chose que je ne vous ai jamais refusée, je
+crois», répondit M. de Nièvres assez froidement.
+
+Elle me suivit jusqu'à la porte de son boudoir, appuyée au bras de son
+mari, droite, assurée sur ce ferme soutien. Je la saluai en répondant
+par un unisson parfait au ton cordial et froid de son adieu.
+
+«Pauvre et chère femme! me disais-je en m'en allant. Chère conscience où
+j'ai fait entrer des terreurs!»
+
+Et, par un de ces retours qui déshonorent en un moment les meilleurs
+élans, je pensai à ces statues accoudées sur un étai qui les met
+d'aplomb et qui tomberaient sans ce point d'appui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+C'EST à cette époque que j'appris d'Augustin l'accomplissement d'un
+projet que cet honnête cœur nourrissait et poursuivait depuis
+longtemps; vous vous souvenez peut-être qu'il me l'avait donné à
+entendre.
+
+Je continuais de voir Augustin, non pas à mes moments perdus; je le
+cherchais au contraire, et le trouvais à mes ordres chaque fois, et
+c'était souvent, que je me sentais un plus grand besoin de me retremper
+dans des eaux plus saines. Il n'avait point à me donner des conseils
+meilleurs, ni des consolations plus efficaces. Je ne lui parlais jamais
+de moi, quoique mon égoïste chagrin transpirât dans toutes mes paroles,
+mais sa vie même était un exemple plus fortifiant que beaucoup de
+leçons. Quand j'étais bien las, bien découragé, bien humilié d'une
+lâcheté nouvelle, je venais à lui, je le regardais vivre, comme on va
+prendre l'idée de la force physique en assistant à des assauts de
+lutteurs. Il n'était pas heureux. Le succès n'avait encore récompensé ce
+rigide et laborieux courage que par de maigres faveurs; mais il pouvait
+du moins avouer ses défaillances, et les difficultés qui l'exerçaient à
+des luttes si vives n'étaient pas de celles dont on rougit.
+
+J'appris un jour qu'il n'était plus seul.
+
+Augustin me fit part de cette nouvelle, qui, pour beaucoup de raisons,
+avait la gravité d'un secret, pendant une longue nuit d'entretien qu'il
+passa tout entière à mon chevet. Je me souviens que c'était vers la fin
+de l'hiver: les nuits étaient encore longues et froides, et l'ennui de
+retourner chez lui si tard l'avait décidé à attendre le jour dans ma
+chambre. Olivier vint nous interrompre au milieu de la nuit. Il rentrait
+du bal; il en rapportait dans ses habits comme une odeur de luxe, de
+bouquets de femmes et de plaisirs; et sur son visage, un peu fatigué par
+les veilles, il y avait des lueurs de fête et comme une pâleur émue qui
+lui donnaient une élégance infiniment séduisante. Je me souviens que je
+l'examinai pendant le court moment qu'il resta debout près d'Augustin,
+achevant un cigare et comptant des louis qu'il avait gagnés entre deux
+valses; et j'ai peut-être tort de vous avouer que le contraste de la
+tenue, de la mise et de la roideur un peu scolastique d'Augustin
+m'attrista par des côtés presque vulgaires. Je me rappelais ce
+qu'Olivier m'avait dit des gens qui n'ont que le travail et la volonté
+pour tout patrimoine, et derrière le spectacle incontestablement beau de
+l'héroïsme déployé par un homme qui veut, j'apercevais des médiocrités
+d'existence qui, malgré moi, me faisaient frémir. Heureusement pour lui,
+Augustin sentait peu ces différences, et l'ambition qu'il avait
+d'arriver à des positions élevées ne devait jamais se compliquer de
+l'ambition, nulle pour lui, de s'habiller, de vivre et de respirer les
+élégances de la vie comme Olivier.
+
+Olivier parti, Augustin se remit à m'entretenir de sa situation. C'était
+la première fois qu'il me faisait des confidences aussi larges. Il ne me
+disait point quelle était la personne qu'il appelait dorénavant sa
+compagne et le but de sa vie, en attendant d'autres devoirs que l'avenir
+lui faisait envisager, et auxquels il souriait d'avance avec convoitise.
+Il commença même en termes si vagues que je ne compris pas d'abord
+quelle était exactement la nature de ces liens qui le rendaient à la
+fois si précis dans ses espérances et si maritalement heureux.
+
+«Je suis seul, me disait-il, seul au monde, de toute une famille que la
+misère, le malheur, des morts prématurées, ont dispersée ou détruite. Il
+ne me reste que des parents éloignés qui n'habitent pas la France et qui
+sont Dieu sait où. Votre Olivier, dans une situation semblable,
+attendrait un jour un héritage; il l'escompterait d'avance sur la
+garantie de sa bonne étoile, et l'héritage arriverait à heure fixe. Moi,
+je n'attends rien, et je fais sagement. Bref, je n'avais besoin de
+personne pour un consentement qui aurait soulevé peut-être quelques
+difficultés. J'ai réfléchi, j'ai calculé les chances, les charges, j'ai
+bien pesé toutes les responsabilités, j'ai prévu les inconvénients, et
+toute chose en a, même le bonheur; je me suis tâté le pouls pour savoir
+si ma bonne santé, si mon courage suffiraient aussi bien à deux, un jour
+à trois, peut-être à plusieurs; je n'ai pas cru payer trop cher, au prix
+de quelques efforts de plus, la tranquillité, la joie, la plénitude de
+mon avenir, et je me suis décidé.
+
+--Vous êtes donc marié? lui dis-je, comprenant enfin qu'il s'agissait
+d'une liaison sérieuse et définitive.
+
+--Mais sans doute. Croyez-vous donc que je vous parlais de ma maîtresse?
+Mon cher ami, je n'ai ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez
+d'esprit pour suffire aux dépenses de pareilles liaisons. D'ailleurs,
+avec la manie que vous me connaissez de prendre tout au sérieux, je les
+considère comme des mariages aussi coûteux que les autres, moins
+satisfaisants, même quand ils sont plus heureux, et souvent plus
+difficiles à rompre, ce qui prouve une fois de plus combien nous aimons
+les cercles vicieux. Beaucoup de gens se lient pour éviter le mariage,
+qui devraient au contraire se marier pour briser des chaînes. Je
+redoutais beaucoup ce piège, où je me savais trop enclin à tomber, et
+j'ai pris, vous le voyez, le bon parti. J'ai établi ma femme à la
+campagne, tout près de Paris,--pauvrement, je dois vous le dire,
+ajouta-t-il en ayant l'air de comparer son intérieur avec le mien, qui
+cependant était très modeste,--et un peu tristement, je le crains pour
+elle. Aussi j'ose à peine vous inviter à venir nous voir.
+
+--Quand vous voudrez, lui dis-je en lui serrant tendrement la main,
+aussitôt que vous consentirez à présenter un de vos plus anciens amis et
+des meilleurs à madame..., j'allais dire son nom.
+
+--J'ai changé de nom, me dit-il en m'interrompant. J'ai demandé une
+autorisation qui me permît de prendre le nom de ma mère, une femme
+excellente et respectable dont le souvenir, car je l'ai perdue trop tôt,
+vaut mieux que celui de mon père, à qui je dois seulement l'accident de
+ma naissance.»
+
+Je n'avais jamais songé à m'informer si Augustin avait une famille, tant
+il avait les allures d'un orphelin, c'est-à-dire l'air indépendant et
+abandonné, en d'autres termes, le caractère de la vie individuelle, sans
+origines, ni liens, ni devoirs, ni douceurs. Il rougit légèrement en
+prononçant le mot d'«accident de naissance», et je compris qu'il était
+encore plus qu'orphelin.
+
+Il reprit et me dit:
+
+«Je vous prierai, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas m'amener votre ami
+Olivier. Il ne rencontrerait chez moi rien de ce qui lui plaît, sinon
+une femme très bonne et parfaitement dévouée, qui me remercie chaque
+jour de l'avoir épousée, qui voit, grâce à moi, l'avenir tout en rose,
+qui n'aura d'autre ambition que de me savoir heureux d'abord, et qui
+aimera mes succès le jour où je lui en aurai fait goûter.»
+
+Le jour se levait, qu'Augustin, dont ce fut assurément le plus long
+discours, parlait encore; et à peine le premier crépuscule eut-il fait
+pâlir la lampe et rendu les objets visibles, qu'il alla vers la fenêtre
+se baigner le visage à l'air glacé du matin. Je voyais sa figure
+anguleuse et blême se dessiner comme un masque souffrant sur le champ du
+ciel, mal éclairé de lueurs incertaines. Il était vêtu de couleurs
+sombres; toute sa personne avait cet air réduit, comprimé, pour ainsi
+dire diminué, des gens qui travaillent beaucoup sans agir, et quoiqu'il
+fût au-dessus de toute fatigue, il allongeait ses mains maigres et
+s'étirait les bras comme un ouvrier qui s'est assoupi entre deux tâches
+et qui se réveille au chant du coq.
+
+«Dormez, me dit-il. J'ai trop abusé de votre complaisance à m'écouter.
+Laissez-moi seulement ici pour une heure encore.»
+
+Et il se mit à ma table à préparer un travail qui devait être achevé le
+matin même.
+
+Je ne l'entendis point sortir de ma chambre. Il se déroba sans bruit, au
+point qu'en m'éveillant, je crus avoir rêvé toute une histoire austère
+et touchante dont la moralité s'adressait à moi.
+
+Dans la matinée il revint.
+
+«Je suis libre aujourd'hui, me dit-il d'un air rayonnant, et j'en
+profite pour aller chez moi. Le temps est fort laid: vous sentez-vous de
+force à m'accompagner?»
+
+Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu Madeleine. Tout écart entre
+des rencontres qui n'amenaient plus que des malentendus blessants ou des
+susceptibilités désolantes me paraissant une occasion bonne à saisir:
+
+«Je n'ai rien qui me retienne à Paris aujourd'hui, dis-je à Augustin, et
+je suis à vous.»
+
+Il habitait une maison isolée sur la limite d'un village, mais aussi
+près que possible des champs. La maison était fort exiguë, garnie de
+volets verts et d'espaliers disposés entre les fenêtres, le tout propre,
+simple, modeste comme le maître lui-même, avec cette absence de
+bien-être qui n'aurait rien fait préjuger chez Augustin garçon, mais
+qui, dans son ménage, annonçait immédiatement la gêne. Sa femme était,
+comme il me l'avait dit, une très agréable jeune femme; je fus même
+étonné de la trouver beaucoup plus jolie que je ne l'avais supposé
+d'après les opinions systématiques d'Augustin sur les agréments
+extérieurs des choses. Elle sauta avec une surprise joyeuse au cou de
+son mari, qu'elle n'attendait pas ce jour-là, et me fit, dans ces formes
+gracieuses et timides d'une personne prise au dépourvu, les honneurs de
+son petit jardin, où les jacinthes commençaient à peine à fleurir.
+
+Il faisait froid. Je n'étais pas gai. Je ne sais quelle tristesse
+empreinte dans les lieux, dans la saison, la pauvreté manifeste de ce
+que je voyais, la prévision de ce qu'on ne voyait pas, la difficulté
+même d'occuper cette longue journée pluvieuse, dans un milieu si peu
+fait pour nous mettre à l'aise, tout m'enveloppait d'une atmosphère de
+glace. Je me souviens qu'on voyait des fenêtres deux grands moulins à
+vent qui dépassaient les murs de clôture, et dont les ailes grises,
+rayées de baguettes sombres, tournaient sans cesse devant les yeux avec
+une monotonie de mouvement assoupissante. Augustin s'occupa lui-même
+d'une foule de soins domestiques et de détails de ménage, d'où je
+conclus que sa femme était peu servie, peut-être pas servie du tout, et
+que la femme et le mari faisaient au moins beaucoup de choses de leurs
+propres mains. Il s'inquiéta des besoins de la maison pour le lendemain,
+pour les jours suivants. «Tu sais, disait-il à sa femme, que je ne
+reviendrai pas avant dimanche.» Il donna un coup d'œil au bûcher: la
+provision de bois coupée était épuisée. «Je vous demande un quart
+d'heure», me dit-il. Il ôta sa redingote, prit une scie et se mit à
+l'ouvrage. Je lui proposai de l'aider; il accepta l'aide que je lui
+offrais, et me dit simplement: «Volontiers, mon cher ami, à nous deux
+nous irons plus vite.» Je mis mon amour-propre à ce travail, dans lequel
+j'étais fort maladroit. Au bout de cinq minutes, j'étais exténué, mais
+il n'en parut rien, et je donnais le dernier coup de scie quand Augustin
+lui-même s'arrêta. J'ai accompli de plus grands devoirs dans ma vie, je
+n'en connais pas qui m'aient fait éprouver plus de vrai plaisir. Ce
+petit effort musculaire m'apprit ce que peut la conscience, exercée dans
+l'ordre des actes moraux, en se roidissant.
+
+Dans la soirée, il se fit une embellie qui nous permit de sortir. Un
+sentier glissant, percé dans le taillis, conduisait jusqu'à de grands
+bois qui couronnaient une partie de l'horizon de leurs sombres couleurs
+d'hiver. A l'opposé, et dans les brumes grisâtres, on apercevait la
+masse immense, compacte, étendue en cercle entre des collines, de la
+ville entassée et fumeuse, agrandie encore d'une partie de ses
+faubourgs. Sur toutes les routes qui sillonnaient le pays et se
+dirigeaient vers ce grand centre comme les rayons d'une roue au même
+sommet, on entendait tinter des colliers de chevaux, rouler des chariots
+lourds, claquer des fouets et retentir des voix brutales. C'était la
+vilaine limite où l'on commence, par la laideur de la banlieue, à
+entrer dans l'activité du tourbillon de Paris.
+
+«Tout ce que vous voyez là n'est pas beau, me disait Augustin; que
+voulez-vous? il ne faut pas considérer ceci comme un séjour d'agrément,
+mais seulement comme un lieu d'attente.»
+
+Nous revînmes à la nuit, les nécessités de sa position le rappelant le
+soir même. Il nous fallut gagner à pied, par des routes embourbées, le
+lieu de la station de la voiture publique qui devait nous ramener à
+Paris. Chemin faisant, Augustin m'entretenait encore de ses espérances;
+il disait «ma femme» avec un air de possession tranquille et assurée qui
+me faisait oublier toutes les duretés de sa carrière, et me représentait
+la plus parfaite expression du bonheur.
+
+Je le conduisis, non pas à son appartement, situé dans cette partie de
+Paris qu'il appelait le quartier des livres, mais à l'hôtel même du
+personnage dont il était, je vous l'ai dit, le secrétaire. Il sonna en
+homme accoutumé à se considérer là comme un peu chez lui, et, quand je
+le vis s'engager dans la cour somptueuse, monter lentement le perron et
+disparaître dans une antichambre de petit palais, mieux que jamais je
+compris pourquoi ce maigre jeune homme aux airs modestes et résolus ne
+serait en aucun cas le valet de personne, et j'eus le sentiment net de
+sa destinée.
+
+Je rentrai, moins attristé encore des plaies secrètes que je venais de
+toucher du doigt qu'humilié vis-à-vis de moi-même de mon impuissance à
+en rien conclure de pratique. Je trouvai Olivier qui m'attendait; il
+était las et ennuyé.
+
+«Je reviens de chez Augustin», lui dis-je.
+
+Il examina mes vêtements tachés de boue, et comme il avait l'air de ne
+pas comprendre de quel lieu je pouvais sortir en pareil état:
+
+«Augustin est marié, lui dis-je.
+
+--Marié! reprit Olivier, lui!
+
+--Et pourquoi non?
+
+--Cela devait être. Un pareil homme devait infailliblement commencer par
+là. As-tu remarqué, continua-t-il sérieusement, qu'il y a deux
+catégories d'hommes qui ont la rage de se marier de bonne heure, quoique
+leur situation les mette dans l'impossibilité certaine soit de vivre
+avec leurs femmes, soit de les faire vivre? Ce sont les marins et les
+gens qui n'ont pas le sou. Et madame Augustin? reprit-il.
+
+--Sa femme, qui ne s'appelle point madame Augustin, habite la campagne.
+Il a bien voulu me présenter à elle aujourd'hui.»
+
+Et je le mis en quelques mots au courant de ce qu'il me convenait de lui
+faire connaître de la vie domestique d'Augustin.
+
+«Ainsi tu as vu des choses qui t'ont édifié?»
+
+Cette résistance à se laisser toucher par un tel exemple de courageuse
+probité me déplut, et je ne lui répondis pas.
+
+«Soit, reprit Olivier avec l'impertinence amère qu'il avait dans ses
+moments de mauvaise humeur; mais qu'avez-vous pu faire entre ces quatre
+murs?
+
+--Nous avons scié du bois, lui dis-je en lui montrant nettement que je
+ne plaisantais pas.
+
+--Tu as froid, reprit Olivier en se levant pour me quitter, tu as
+piétiné sous la pluie, tes habits mouillés transpirent les odieuses
+rigueurs de la vie nécessiteuse et de l'hiver, tu reviens tout imbibé de
+stoïcisme, de misère et d'orgueil: attendons à demain pour causer plus
+raisonnablement.»
+
+Je le laissai sortir sans lui dire un mot de plus, et je l'entendis qui
+fermait la porte avec impatience. Je crus comprendre qu'il avait sans
+doute des ennuis particuliers qui le rendaient injuste, et ces ennuis,
+si je n'en connaissais pas l'objet positif, je pouvais du moins en
+deviner la nature. J'imaginai des aventures nouvelles ou des accidents
+dans une liaison déjà bien ancienne, et dont la durée était d'ailleurs
+peu probable. Je savais la facilité qu'il avait à se détacher des choses
+et l'impatience maladive qui le portait au contraire à se précipiter
+vers les nouveautés. Entre ces deux hypothèses d'une rupture ou d'une
+inconstance, je m'arrêtai donc plus volontiers à la seconde. J'étais en
+veine d'indulgence; ma visite à Augustin m'avait mis, je puis le dire,
+en humeur de mansuétude. Aussi dès le lendemain matin j'entrai chez
+Olivier. Il dormait ou feignait de dormir.
+
+«Qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant la main comme à un ami dont on veut
+briser les bouderies.
+
+--Rien, me dit-il en me montrant son visage fatigué par une nuit
+d'insomnie ou de rêves pénibles.
+
+--Tu t'ennuies?
+
+--Toujours.
+
+--Et qu'est-ce qui t'ennuie?
+
+--Tout, répondit-il avec la plus évidente sincérité. J'arrive à
+détester tout le monde, et moi plus que personne.»
+
+Il était en disposition de se taire, et je sentis que toute question
+n'amènerait que des faux-fuyants, et l'irriterait encore sans me
+satisfaire.
+
+«Je croyais, lui dis-je, que tu avais quelques causes accidentelles de
+soucis ou d'embarras, et je venais mettre à ta disposition mes services
+ou mes avis.»
+
+Il sourit à ce dernier mot, qui lui parut en effet dérisoire, tant les
+avis que nous nous étions mutuellement donnés avaient peu servi jusqu'à
+présent.
+
+«Si tu consens à me rendre un service, je le veux bien, reprit-il. Tu le
+peux sans beaucoup de peine. Il suffit pour cela d'aller chez Madeleine,
+et de réparer de ton mieux une sottise que j'ai faite hier en me
+montrant dans un lieu public où Madeleine et Julie se trouvaient avec
+mon oncle. Je n'étais pas seul. Il est possible qu'on m'ait vu, car
+Julie a des yeux qui me trouveraient là où je ne suis pas. Je te serais
+très obligé de t'assurer du fait en les questionnant l'une et l'autre
+adroitement. Si ce que je crains avait eu lieu, imagine alors une
+explication vraisemblable et qui ne compromette personne en supposant à
+celle que j'accompagnais un nom, des relations, des habitudes, un monde
+enfin qui la recommande, mais dont ni mon cher cousin ni Madeleine ne
+puissent vérifier l'exactitude, si par hasard l'envie leur en venait.»
+
+Le soir même, je vis madame de Nièvres. C'était un de ses vendredis,
+jour de visites. Je me donnai pour occupation de remplir uniquement la
+mission d'Olivier. Son nom ne fut pas prononcé. Je n'appris donc rien de
+positif. Julie était un peu souffrante. Elle avait eu la veille au soir
+un accès de fièvre léger dont il lui restait encore une suite de
+faiblesse et d'agitation nerveuse. Je dois vous dire ici que depuis
+longtemps l'état de Julie m'inquiétait. J'avais fais à son sujet
+beaucoup de réflexions que j'ai passées sous silence, parce que le souci
+de cette petite personne, si véritable que fût mon affection pour elle,
+disparaissait, je vous l'avoue, dans le mouvement égoïste de mes propres
+soucis.
+
+Vous vous souvenez peut-être qu'un soir, à la veille même de son
+mariage, en m'entretenant avec solennité de ce qu'elle appelait ses
+dernières volontés de jeune fille, Madeleine avait introduit le nom de
+Julie et l'avait rapproché du mien dans des espérances communes dont le
+sens était clair. Depuis lors, soit à Nièvres, soit à Paris, elle avait
+renouvelé la même insinuation sans que ni Julie ni moi nous eussions
+l'air de l'accueillir. Un jour entre autres et devant son père, qui
+souriait doucement de ces ingénieux enfantillages, elle prit le bras de
+sa sœur, le passa au mien, et nous considéra ainsi avec l'expression
+d'une joie véritable. Elle nous maintint devant elle dans cette attitude
+qui m'embarrassait extrêmement, et qui ne paraissait pas non plus du
+goût de Julie; puis, sans deviner qu'il y eût entre sa sœur et moi
+plus d'un obstacle déjà formé qui déjouait ses projets d'union, elle
+prit Julie dans ses bras, comme aurait fait une mère, l'embrassa
+tendrement, longuement, et lui dit: «Ne nous quittons pas, ma chère
+petite sœur; puissions-nous ne jamais nous quitter!»
+
+Depuis, et cela datait du jour où l'attention de Madeleine avait pu
+s'éveiller sur le véritable état de mes sentiments, pas un mot n'avait
+été dit sur ce sujet, et jamais le plus léger signe ne m'avait appris
+que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait
+naître l'idée d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupée,
+elle semblait l'avoir entièrement oublié ou ne l'avoir jamais eu.
+Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus
+attristé. J'en concluais qu'elle achevait de briser des espérances
+devenues impossibles, et que l'avenir de sa sœur, arrêté un moment
+d'après des combinaisons chimériques, l'inquiétait aujourd'hui comme une
+difficulté à examiner de nouveau.
+
+Quant à Julie, elle n'avait pas eu à revenir de si loin. Ses sentiments,
+déterminés dès l'origine et invariablement attachés au même objet,
+n'avaient pas fléchi. Seulement les susceptibilités dont se plaignait
+Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et coïncidaient
+invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air
+plus distrait de son cousin. Sa santé s'altérait. Elle avait les fiertés
+de sa sœur, qui l'empêchaient de se plaindre; mais elle ne possédait
+pas ce don merveilleux d'être secourable à ceux qui la blessaient, qui
+des martyres de Madeleine devait faire des dévouements. On eût dit que
+l'intérêt de qui que ce fût lui faisait injure, excepté celui
+d'Olivier, qui, de tous les intérêts qu'elle pouvait attendre, était le
+plus rare. Elle eût plutôt accepté l'impitoyable dédain de celui-ci que
+de se soumettre à des pitiés qui l'offensaient. Son caractère ombrageux
+à l'excès prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des
+airs plus impénétrables, et toute sa personne un caractère mieux dessiné
+d'entêtement et d'obstination dans une idée fixe. Elle parlait de moins
+en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour éviter plus
+que jamais de répondre, semblaient avoir replié la seule flamme un peu
+vivante qui les mêlait à la pensée des autres.
+
+«Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m'avait dit Madeleine
+bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d'un caractère à se
+déplaire partout, même avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait
+pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui
+manque!»
+
+A une autre époque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parlé de sa
+sœur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive
+et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne
+s'accordaient pas très bien avec la froideur des enveloppes qui
+rendaient les abords de Julie si glacés.
+
+J'en étais là de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne
+vous dis pas m'ouvrirent tout à fait les yeux. La démarche dont me
+chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave,
+bien qu'il ne m'en eût révélé que la moitié, comme on fait avec un
+agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre à fond dans ses secrets. Je
+m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de
+l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait
+exactement avec les renseignements donnés par Olivier. Madeleine était
+imperturbablement maîtresse de ses réponses, et parlait de la fièvre de
+sa sœur comme un médecin du corps en eût parlé.
+
+Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.
+
+«Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout à coup
+grandi pendant la durée de ma visite.
+
+--Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie
+est revenue hier du concert avec la fièvre, que la fièvre continue, et
+qu'elle est malade.
+
+--L'as-tu vue? me demanda Olivier.
+
+--Non», lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour
+l'intéresser un peu plus à l'indisposition, d'ailleurs très légère, de
+Julie.
+
+Il fit un mouvement de colère: «J'en étais certain, dit-il; elle m'a vu!
+
+--Je le crains», lui dis-je.
+
+Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant très vite;
+puis il s'arrêta, frappa du pied en jurant:
+
+«Eh bien! tant pis! s'écria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et
+je fais ce qui me plaît.»
+
+Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il était rare
+que le dépit montât chez lui jusqu'à l'exaspération de la colère. Je ne
+craignis donc point de me tromper en abordant une question où le cœur
+d'une honnête fille se trouvait engagé.
+
+«Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?
+
+--Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne
+l'aime pas.
+
+--Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux.....
+
+--Je te remercie. Tu n'as pas à te tourmenter pour moi d'une chose que
+je n'ai point voulue, que je n'ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne
+m'atteindra jamais, et qui m'est indifférente comme çà, dit-il en
+secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets
+de la plaindre, car elle s'entête dans une idée folle..... Elle fait son
+malheur à plaisir.»
+
+Il était exaspéré, parlait très haut, et pour la première fois peut-être
+de sa vie mettait des hyperboles là où sans cesse il employait des
+diminutifs de mots ou d'idées.
+
+«Que veux-tu que j'y fasse après tout? continua-t-il. C'est une
+situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins
+autant que celle-ci.
+
+--Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes
+propres affaires n'étaient point en jeu, et que récriminer n'était pas
+se donner raison.
+
+--Soit; c'est à celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre
+exemple sur autrui ni consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un
+moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!
+
+--Ce qui ne remédiera à rien, car tu dis non depuis que je te connais,
+et depuis que je connais Julie, elle veut être ta femme.»
+
+Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de véritable terreur; puis il
+partit d'un éclat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'eût
+entendu.
+
+«Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mépris pour une
+idée qui lui semblait de la démence. Moi! le mari de Julie! Ah çà! mais
+tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous étions
+rencontrés depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je
+n'épouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'épouserai
+jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-être une
+raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai
+toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le même berceau.
+Il y a des gens que cette quasi-fraternité pourrait séduire. Moi, cette
+seule pensée d'épouser quelqu'un que j'ai vue poupée me paraît comique
+comme l'idée d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas
+sotte, elle a toutes les qualités que tu voudras. M'adorant quand même,
+et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance à toute
+épreuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois
+satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la
+plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime pas, je ne la
+veux pas. Si cela continue, je la haïrai, dit-il en s'exaspérant de
+nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement
+malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait
+jalouse, elle aurait tort. Six mois après, elle aurait raison. Je la
+planterais là, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sûr.
+Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutôt au bout du monde. Ah! l'on
+veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'épie, on découvre que j'ai
+des maîtresses, et ma future femme est mon espion!
+
+--Tu déraisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement.
+Personne n'épie tes démarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie
+pour s'emparer de ta volonté et la lui amener pieds et poings liés. Tu
+veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai formé qu'un vœu,
+c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour
+elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle
+part ailleurs.
+
+--Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! à
+merveille! Si cela pouvait être, tes conclusions seraient mon salut. Eh
+bien! je te déclare encore une fois que tu te fais l'instrument du
+malheur de Julie, et que, pour lui épargner un mécompte, tu me rendrais
+un lâche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez
+clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien
+que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se
+gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer
+Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt.
+Retourne-moi le cœur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y
+fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation
+qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire
+un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit à ta Julie, et je
+l'épouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable
+et.....»
+
+Il s'arrêta; non pas qu'il fût à bout d'arguments, car il les
+choisissait au hasard dans un arsenal inépuisable, mais comme s'il eût
+été calmé subitement par un retour instantané sur lui-même. Rien
+n'égalait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne
+dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperçut,
+en s'écoutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.
+
+«Ma parole d'honneur, s'écria-t-il, tu me rends imbécile, tu me fais
+perdre la tête. Tu es là devant moi avec le sang-froid d'un confident de
+théâtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.»
+
+Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle
+d'un homme qui s'apprête non plus à pérorer, mais à discourir sur des
+idées légères, et changeant de ton aussi vite et aussi complètement
+qu'il avait changé d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire
+aux lèvres, il continua:
+
+«Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour
+parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout
+admettre; on a vu des conversions plus étonnantes. Je cours après
+quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se
+montrait à moi dans les formes qui me séduisent, orné d'un nom qui forme
+une alliance agréable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la
+fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les
+cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon
+goût, et ne m'aurait été inspirée que par ma fantaisie. Pour le moment,
+j'entends vivre à ma guise. Toute la question est là: trouver ce qui
+convient à sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous
+proposions mutuellement de changer de rôle, tu ne voudrais jamais de mon
+personnage, et je serais encore plus embarrassé du tien. Quoi que tu en
+dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses;
+tu as juste assez de force pour friser les difficultés sans avaries,
+assez de faiblesse pour en savourer délicatement les transes. Tu te
+donnes à toi-même toutes les émotions extrêmes, depuis la peur d'être un
+malhonnête homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un
+héros. Ta vie est tracée, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu
+mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une
+scélératesse, tu caresseras cette idée délicieuse de te sentir à deux
+doigts d'une faute et de l'éviter. Veux-tu que je te dise tout?
+Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras
+la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de
+lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras,
+la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.
+
+--Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si
+ce n'est par pitié pour moi.
+
+--J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point
+un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me
+donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous différons et te
+convaincre que la raison n'est d'aucun côté. J'aime à voir très clair
+dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce
+qu'on risquait et ce que je risquais moi-même. De part et d'autre
+heureusement, on ne risquait rien de très précieux. J'aime les choses
+qui se décident promptement et se dénouent de même. Le bonheur, le vrai
+bonheur, est un mot de légende. Le paradis de ce monde s'est refermé sur
+les pas de nos premiers parents; voilà quarante-cinq mille ans qu'on se
+contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de
+demi-moyens. Je suis dans la vérité des appétits et des joies de mes
+semblables. Je suis modeste, profondément humilié de n'être qu'un homme,
+mais je m'y résigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de
+tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service à l'humanité serait le vrai
+destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie
+des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus
+effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils
+sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la
+vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le
+pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout
+le monde ne voit pas. Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes!
+Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là
+peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter
+un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries
+que j'y ai passées. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois
+chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oublié
+qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans
+le bruit, dans l'imprévu, dans le luxe, avec l'idée que ces deux petits
+spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y
+suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de
+passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et
+j'en ai peur.....»
+
+Il continua de la sorte sur un ton demi-sérieux qui contenait l'aveu
+d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des
+découragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et
+quand il eut fini:
+
+«Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.
+
+--Oui, dans l'antichambre.
+
+--La reverras-tu?
+
+--Le moins possible.
+
+--As-tu prévu ce qui l'attend?
+
+--J'ai prévu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.
+
+--Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'eût pas quitté ma chambre.
+
+--Adieu», me dit-il.
+
+Et nous nous séparâmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond
+de notre amitié, mais qui brisa toute confiance, sans autre éclat et
+sèchement, comme on brise un verre.
+
+
+
+
+XV
+
+
+IL y avait plus d'un grand mois que je n'avais vu Madeleine cinq minutes
+de suite sans témoin, et plus longtemps encore que je n'avais obtenu
+d'elle quoi que ce fût qui ressemblât à ses aménités d'autrefois. Un
+jour je la rencontrai, par hasard, dans une rue déserte du quartier que
+j'habitais. Elle était seule et à pied. Tout le sang de son cœur
+reflua vers ses joues quand elle m'aperçut, et j'eus besoin, je crois,
+de toute ma résolution pour ne pas courir à sa rencontre et la serrer
+dans mes bras en pleine rue.
+
+«D'où venez-vous et où allez-vous?»
+
+Ce fut la première question que je lui adressai, en la voyant ainsi
+égarée et comme aventurée dans une partie de Paris qui devait être le
+bout du monde pour Madame de Nièvres.
+
+«Je vais à deux pas d'ici, me répondit-elle avec un peu d'embarras,
+faire une visite.»
+
+Elle me nomma la personne chez qui elle allait.
+
+«Que je sois reçue ou non, reprit-elle aussitôt, séparons-nous. Il est
+bon qu'on ne nous voie pas ensemble. Il n'y a plus rien d'innocent dans
+vos démarches. Vous avez fait de telles folies que désormais c'est à moi
+d'être prudente.
+
+--Je vous quitte, lui dis-je en la saluant.
+
+--A propos, reprit Madeleine au moment où je m'éloignais, je vais ce
+soir au théâtre avec mon père et ma sœur. Il y a une place pour vous,
+si vous la voulez.
+
+--Permettez....., lui dis-je en ayant l'air de réfléchir à des
+engagements que je n'avais pas, ce soir je ne suis pas libre.
+
+--J'avais pensé....., ajouta-t-elle avec la douceur d'un enfant pris en
+faute, j'espérais.....
+
+--Cela me sera tout à fait impossible», répondis-je avec un sang-froid
+cruel.
+
+On eût dit que je prenais plaisir à lui rendre caprice pour caprice et à
+la torturer.
+
+Le soir, à huit heures et demie, j'entrais dans sa loge. Je poussai la
+porte aussi doucement que possible. Madeleine eut le sentiment que
+c'était moi, car elle affecta de ne pas même tourner la tête. Elle resta
+tout entière occupée de la musique, les yeux attachés sur la scène. Ce
+fut seulement au premier repos des chanteurs que je pus m'approcher
+d'elle et la forcer à recevoir mon salut.
+
+«Je viens vous demander une place dans votre loge, lui dis-je en la
+mettant de moitié dans une fourberie, à moins que cette place ne soit
+réservée à M. de Nièvres.
+
+--M. de Nièvres ne viendra pas», répondit Madeleine en se retournant du
+côté de la salle.
+
+On donnait un immortel chef-d'œuvre. La salle était splendide. Des
+chanteurs incomparables, disparus depuis, y causaient des transports de
+fête. L'auditoire éclatait en applaudissements frénétiques. Cette
+merveilleuse électricité de la musique passionnée remuait, comme avec la
+main, cette masse d'esprits lourds ou de cœurs distraits, et
+communiquait au plus insensible des spectateurs des airs d'inspiré. Un
+ténor, dont le nom seul était un prestige, vint tout près de la rampe, à
+deux pas de nous. Il s'y tint un moment dans l'attitude recueillie et un
+peu gauche d'un rossignol qui va chanter. Il était laid, gras, mal
+costumé et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ailé. Dès
+les premières notes, il y eut dans la salle un léger frémissement, comme
+dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si
+extraordinaire que ce soir-là, soirée unique et la dernière où j'aie
+voulu l'entendre. Tout était exquis, jusqu'à cette langue fluide,
+voltigeante et rythmée, qui donne à l'idée des chocs sonores, et fait du
+vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne
+éternellement tendre et pitoyable des amants qui espèrent. Une à une et
+dans des mélodies inouïes, il déroulait toutes les tristesses, toutes
+les ardeurs et toutes les espérances des cœurs bien épris. On eût dit
+qu'il s'adressait à Madeleine, tant sa voix nous arrivait directement,
+pénétrante, émue, discrète, comme si ce chanteur sans entrailles eût été
+le confident de mes propres douleurs. J'aurais cherché cent ans dans le
+fond de mon cœur torturé et brûlant, avant d'y trouver un seul mot
+qui valût un soupir de ce mélodieux instrument qui disait tant de choses
+et n'en éprouvait aucune.
+
+Madeleine écoutait, haletante. J'étais assis derrière elle, aussi près
+que le permettait le dossier de son fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y
+renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me
+balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté
+que je ne sentisse aussitôt son souffle inégal, et je le respirais comme
+une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croisés sur sa poitrine,
+peut-être pour en comprimer les battements. Tout son corps, penché en
+arrière, obéissait à des palpitations irrésistibles, et chaque
+respiration de sa poitrine, en se communiquant du siège à mon bras,
+m'imprimait à moi-même un mouvement convulsif tout pareil à celui de ma
+propre vie. C'était à croire que le même souffle nous animait à la fois
+d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non plus le
+mien circulait dans mon cœur entièrement dépossédé par l'amour.
+
+A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge située de l'autre
+côté de la salle, où deux femmes entraient seules, en grand étalage, et
+fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles
+commencèrent à lorgner, et leurs yeux s'arrêtèrent sur la loge de
+Madeleine. Madeleine involontairement fit comme elles. Il y eut pendant
+une seconde un échange d'examen qui me glaça d'effroi, car au premier
+coup d'œil j'avais reconnu un visage témoin d'anciennes faiblesses et
+retrouvé des souvenirs détestés. En voyant ce regard persistant fixé sur
+nous, Madeleine eut-elle un soupçon? Je le crois, car elle se tourna
+tout à coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de ses yeux, le
+plus immédiat et le plus clairvoyant que j'aie jamais affronté. Il se
+serait agi de sa vie que je n'aurais pas été plus déterminé dans un acte
+de témérité qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soirée
+se passa mal. Madeleine parut moins occupée de la musique et distraite
+par une idée gênante, comme si ce vis-à-vis malencontreux l'importunait.
+Une ou deux fois encore, elle essaya d'éclairer ses doutes; puis elle
+devint étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris
+qu'elle se retirait au fond de sa pensée.
+
+Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. Arrivé là, le marchepied baissé,
+Madeleine enfouie dans ses fourrures:
+
+«Me permettez-vous de vous accompagner?» lui dis-je.
+
+Il n'y avait aucune réponse à me faire, surtout en présence de M.
+d'Orsel et de Julie. La demande était d'ailleurs des plus simples. Je
+montai avant même qu'on me l'eût permis.
+
+Il n'y eut pas un mot de prononcé pendant ce trajet sur un pavé bruyant,
+au pas rapide et retentissant des chevaux. M. d'Orsel fredonnait en
+souvenir de la pièce. Julie m'examinait à la dérobée, puis se collait le
+visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine, à demi renversée,
+comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux
+un énorme bouquet de violettes qui toute la soirée m'avait enivré. Je
+voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un
+grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle à moi je
+ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.
+
+Elle descendit la dernière, et je tenais encore sa main que déjà M.
+d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'hôtel. Elle fit un
+pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas
+m'en apercevoir.
+
+«Mon bouquet, je vous prie?» me dit-elle, comme si elle eût parlé à son
+valet de pied.
+
+Je lui tendis sans dire un seul mot; j'aurais sangloté. Elle le prit, le
+porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût
+voulu le mettre en pièces.
+
+«Vous me martyrisez et vous me déchirez», me dit-elle tout bas avec un
+suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous
+rendre, elle arracha son bouquet par moitié: elle en prit une, et me
+jeta pour ainsi dire l'autre au visage.
+
+Je me mis à courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un
+lambeau du cœur de Madeleine, ce paquet de fleurs où elle avait mis
+ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers.
+Je m'en allais au hasard, ivre de joie, me répétant un mot qui
+m'éblouissait comme un soleil levant. Je ne m'inquiétais ni de l'heure
+ni des rues. Après m'être égaré dix fois dans le quartier de Paris que
+je connaissais le mieux, j'arrivai sur les quais. Je n'y rencontrai
+personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six
+heures du matin. La lune éclairait les quais déserts et fuyants à perte
+de vue. Il ne faisait presque plus froid: c'était en mars. La rivière
+avait des frissons de lumière qui la blanchissaient, et coulait sans
+faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d'arbres et de palais.
+Au loin s'enfonçait la ville populeuse, avec ses tours, ses dômes, ses
+flèches, où les étoiles avaient l'air d'être allumées comme des fanaux,
+et le Paris du centre sommeillait, confusément étendu sous des brumes.
+Ce silence et cette solitude portèrent au comble le sentiment subit qui
+me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plénitude et de son
+intensité. Je me rappelais ce que j'avais souffert, soit dans les
+foules, soit chez moi, toujours dans l'isolement, en me sentant perdu,
+médiocre, et continuellement abandonné. Je compris que cette longue
+infirmité ne dépendait pas de moi, que toute petitesse était le fait
+d'un défaut de bonheur. «Un homme est tout ou n'est rien, me disais-je.
+Le plus petit devient le plus grand; le plus misérable peut faire
+envie!» Et il me semblait que mon bonheur et mon orgueil remplissaient
+Paris.
+
+Je fis des rêves insensés, des projets monstrueux, et qui seraient sans
+excuse s'ils n'avaient pas été conçus dans la fièvre. Je voulais voir
+Madeleine le lendemain, la voir à tout prix. «Il n'y aura plus, me
+disais-je, ni subterfuges, ni déguisements, ni habileté, ni barrières
+qui prévaudront contre ce que je veux et contre la certitude que je
+tiens.» J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais;
+je les couvrais de baisers; je les interrogeais comme si elles avaient
+gardé le secret de Madeleine; je leur demandais ce que Madeleine avait
+dit en les déchirant, si c'étaient des caresses ou des insultes..... Je
+ne sais quelle sensation effrénée me répondait que Madeleine était
+perdue et que je n'avais plus qu'à oser!
+
+Dès le lendemain, je courus chez madame de Nièvres. Elle était sortie.
+J'y revins les jours suivants: Madeleine était introuvable. J'en conclus
+qu'elle ne répondait plus d'elle-même, et qu'elle recourait aux seuls
+moyens de défense qui fussent à toute épreuve.
+
+Trois semaines à peu près se passèrent ainsi, dans une lutte contre des
+portes fermées et dans des exaspérations qui faisaient de moi une sorte
+de brute égarée, entêtée contre des barrières. Un soir on me remit un
+billet. Je le tins un moment fermé, suspendu devant moi, comme s'il eût
+contenu ma destinée.
+
+«Si vous avez la moindre amitié pour moi, me disait Madeleine, ne vous
+obstinez pas à me poursuivre; vous me faites mal inutilement. Tant que
+j'ai gardé l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je n'ai
+rien épargné qui pût réussir. Aujourd'hui je me dois à d'autres soins
+que j'ai trop oubliés. Faites comme si vous n'habitiez plus Paris, au
+moins pour quelque temps. Il dépend de vous que je vous dise adieu ou au
+revoir.»
+
+Ce congé banal, d'une sécheresse parfaite, me produisit l'effet d'un
+écroulement. Puis à l'abattement succéda la colère. Ce fut peut-être la
+colère qui me sauva. Elle me donna l'énergie de réagir et de prendre un
+parti extrême. Ce jour-là même, j'écrivis un ou deux billets pour dire
+que je quittais Paris. Je changeai d'appartement, j'allai me cacher dans
+un quartier perdu, je fis appel à tout ce qui me restait de raison,
+d'intelligence et d'amour du bien, et je recommençai une nouvelle
+épreuve dont j'ignorais la durée, mais qui, dans tous les cas, devait
+être la dernière.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CE changement s'opéra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'était
+plus le moment d'hésiter ni de se morfondre. Maintenant j'avais horreur
+des demi-mesures. J'aimais la lutte. L'énergie surabondait en moi.
+Rebutée d'un côté, ma volonté avait besoin de se retourner dans un autre
+sens, de chercher un nouvel obstacle à vaincre, tout cela pour ainsi
+dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute
+question d'âge à part, je me sentais sinon vieilli, du moins très mûr.
+Je n'étais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout endolori
+sur les pentes molles de la jeunesse. J'étais un homme orgueilleux,
+impatient, blessé, traversé de désirs et de chagrins, et qui tombait
+tout à coup au beau milieu de la vie,--comme un soldat de fortune un
+jour d'action décisive à midi,--le cœur plein de griefs, l'âme amère
+d'impuissance, et l'esprit en pleine explosion de projets.
+
+Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la
+société où je risquais de me faire apercevoir et de rencontrer des
+souvenirs qui m'auraient tenté. Je ne m'enfermai pas trop à l'étroit,
+j'y serais mort d'étouffement; mais je me circonscrivis dans un cercle
+d'esprits actifs, studieux, spéciaux, absorbés, ennemis des chimères,
+qui faisaient de la science, de l'érudition ou de l'art, comme ce
+Florentin ingénu qui créait la perspective, et la nuit réveillait sa
+femme pour lui dire: «Quelle douce chose que la perspective!» Je me
+défiais des écarts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant à mes
+nerfs, que j'avais si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les
+châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de tout ce qui est
+maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le
+clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux
+fenêtres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-être
+produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs
+qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient
+inspirées par un écart du vent, toutes ces mollesses du cœur, cet
+asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations
+exorbitantes,--j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela
+indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient
+d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une
+vie très active. Je lisais énormément. Je ne me dépensais pas,
+j'amassais. Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait
+d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle
+satisfaction sombre qui n'était pas de la joie, encore moins de la
+plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain
+d'un vœu monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y eût rien de
+puéril dans une réforme qui avait une cause si grave, et qui pouvait
+avoir un résultat très sérieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais
+fait de mille autres choses; les considérant comme un aliment d'esprit
+de toute importance, je les expurgeai. Je ne me sentais plus aucun
+besoin d'être éclairé sur les choses du cœur. Me reconnaître dans des
+livres émouvants, ce n'était pas la peine au moment même où je me
+fuyais. Je ne pouvais que m'y retrouver meilleur ou pire: meilleur,
+c'était une leçon superflue, et pire, c'était un exemple à ne point
+chercher. Je me composais pour ainsi dire une sorte de recueil salutaire
+parmi ce que l'esprit humain a laissé de plus fortifiant, de plus pur au
+point de vue moral, de plus exemplaire en fait de raison. Enfin j'avais
+promis à Madeleine d'essayer mes forces, et ce serment, je voulais le
+tenir, ne fût-ce que pour lui prouver ce qu'il y avait en moi de
+puissance sans emploi, et pour qu'elle pût bien mesurer la durée et
+l'énergie d'une ambition qui n'était au fond que de l'amour converti.
+
+Au bout de quelques mois de ce régime inflexible, j'arrivai à une sorte
+de santé artificielle et de solidité d'esprit qui me parut propre à
+beaucoup entreprendre. Je réglai d'abord mes comptes avec le passé.
+J'avais eu, vous le savez, la manie des vers. Soit complaisance
+involontaire pour des jours aimables et regrettés, soit avarice, je ne
+voulus pas que cette partie vivante de ma jeunesse fût entièrement
+détruite. Je m'imposai la tâche de fouiller ce vieux répertoire de
+choses enfantines et de sensations à peine éveillées. Ce fut comme une
+sorte de confession générale, indulgente, mais ferme, sans aucun danger
+pour une conscience qui se juge. De ces innombrables péchés d'un autre
+âge, je composai deux volumes. J'y mis un titre qui en déterminait le
+caractère un peu trop printanier. J'y joignis une préface ingénieuse qui
+devait du moins les mettre à l'abri du ridicule, et je les publiai sans
+signature. Ils parurent et disparurent. Je n'en espérais pas plus. Il y
+a peut-être deux ou trois jeunes gens de mes contemporains qui les ont
+lus. Je ne fis rien pour les sauver d'un oubli total, bien convaincu que
+toute chose est négligée qui mérite de l'être, et qu'il n'y a pas un
+rayon de vrai soleil qui soit perdu dans tout l'univers.
+
+Ce balayage de conscience accompli, je m'occupai de soins moins
+frivoles. On faisait beaucoup de politique alors partout, et
+particulièrement dans le monde observateur et un peu chagrin où je
+vivais. Il y avait dans l'air de cette époque une foule d'idées à l'état
+nébuleux, de problèmes à l'état d'espérances, de générosités en
+mouvement qui devaient se condenser plus tard et former ce qu'on appelle
+aujourd'hui le ciel orageux de la politique moderne. Mon imagination, à
+demi matée, pas du tout éteinte, trouvait là de quoi se laisser séduire.
+La situation d'homme d'État était, à l'époque dont je vous parle, le
+couronnement nécessaire, en quelque sorte l'avènement au titre d'homme
+utile, pour tout homme de génie, de talent, ou seulement d'esprit. Je
+m'épris de cette idée de devenir utile après avoir été si longtemps
+nuisible. Et quant à l'ambition d'être illustre, elle me vint aussi par
+moments, mais Dieu sait pour qui!--Je fis d'abord une sorte de stage
+dans l'antichambre même des affaires publiques, je veux dire au milieu
+d'un petit parlement composé de jeunes volontés ambitieuses, de très
+jeunes dévouements tout prêts à s'offrir, où se reproduisait en
+diminutif une partie des débats qui agitaient alors l'Europe. J'y eus
+des succès, je puis le dire sans orgueil aujourd'hui que notre parlement
+lui-même est oublié. Il me sembla que ma route était toute tracée. J'y
+trouvais à déployer l'activité dévorante qui me consumait. Je ne sais
+quel insurmontable espoir me restait de retrouver Madeleine. Ne
+m'avait-elle pas dit: «Adieu ou au revoir»? J'entendais qu'elle me revît
+meilleur, transformé, avec un lustre de plus pour ennoblir ma passion.
+Tout se mêlait ainsi dans les stimulants qui m'aiguillonnaient. Le
+souvenir acharné de Madeleine bourdonnait au fond de mes soi-disant
+ambitions, et il y avait des moments où je ne savais plus distinguer,
+dans mes rêves anticipés de gouvernement, ce qui venait du philanthrope
+ou de l'amoureux.
+
+Quoi qu'il en soit, je me résumai d'abord dans un livre qui parut sous
+un nom fictif. Quelques mois après, j'en lançai un second. Ils eurent
+l'un et l'autre beaucoup plus de retentissement que je ne le supposais.
+En très peu de temps, d'absolument obscur je faillis devenir célèbre. Je
+savourai délicatement ce plaisir vaniteux, furtif et tout particulier,
+de m'entendre louer dans la personne de mon pseudonyme. Le jour où le
+succès fut incontestable, je portai mes deux volumes à Augustin. Il
+m'embrassa de tout son cœur, me déclara que j'avais un grand talent,
+s'étonna qu'il se fût révélé si vite et du premier coup, et me prédit
+comme infaillibles des destinées à me faire tourner la tête. Je voulus
+que Madeleine eût l'avant-goût de ma célébrité, et j'adressai mes livres
+à M. de Nièvres. Je le priais de ne pas me trahir; je lui donnais de ma
+retraite une explication plausible; elle devenait à peu près excusable
+depuis qu'il était avéré qu'elle avait un but. La réponse de M. de
+Nièvres ne contenait guère que des remercîments et des éloges calqués
+sur des bruits publics. Madeleine n'ajoutait pas un mot aux remercîments
+de son mari.
+
+Le léger trouble d'esprit qui suivit ces heureux débuts de ma vie
+littéraire se dissipa très vite. A l'effervescence excitée par une
+production prompte, entraînante, presque irréfléchie, succéda un grand
+calme, je veux dire un moment de sang-froid et d'examen singulièrement
+lucide. Il y avait en moi un ancien moi-même dont je ne vous parle plus
+depuis longtemps, qui se taisait, mais qui survivait. Il profita de ce
+moment de répit pour reparaître et me tenir un langage sévère. Je m'en
+étais complètement affranchi dans mes entraînements de cœur. Il
+reprit le dessus dès qu'il s'agit de choses plus discutables, et se mit
+à délibérer froidement les intérêts plus positifs de mon esprit. En
+d'autres termes, j'examinai posément ce qu'il y avait de légitime au
+fond d'un pareil succès, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait là
+de quoi m'encourager. Je fis le bilan très clair de mon savoir,
+c'est-à-dire des ressources acquises, et de mes dons, c'est-à-dire de
+mes forces vives; je comparai ce qui était factice et ce qui était
+natif, je pesai ce qui appartenait à tout le monde et le peu que j'avais
+en propre. Le résultat de cette critique impartiale, faite aussi
+méthodiquement qu'une liquidation d'affaires, fut que j'étais un homme
+distingué et médiocre.
+
+J'avais eu d'autres déceptions plus cruelles; celle-ci ne me causa pas
+la plus petite amertume. D'ailleurs c'était à peine une déception.
+
+Beaucoup de gens auraient jugé cette situation plus que satisfaisante.
+Je la considérai tout différemment. Ce petit monstre moderne qu'Olivier
+nommait le vulgaire, qui lui faisait une si grande horreur, et qui le
+conduisit vous savez où, je le connaissais, tout comme lui, sous un
+autre nom. Il habitait aussi bien la région des idées que le monde
+inférieur des faits. Il avait été le génie malfaisant de tous les temps,
+il était la plaie du nôtre. Il y avait autour de moi des perversions
+d'idées dont je ne fus pas dupe. Je ne regimbai point contre des
+adulations qui ne pouvaient plus en aucun cas me faire changer d'avis;
+je les accueillis comme la naïve expression du jugement public, à une
+époque où l'abondance du médiocre avait rendu le goût indulgent et
+émoussé le sens acéré des choses supérieures. Je trouvais l'opinion
+parfaitement équitable à mon égard, seulement je fis à la fois son
+procès et le mien.
+
+Je me souviens qu'un jour j'essayai une épreuve plus convaincante encore
+que toutes les autres. Je pris dans ma bibliothèque un certain nombre de
+livres tous contemporains, et, procédant à peu près comme la postérité
+procédera certainement avant la fin du siècle, je demandai compte à
+chacun de ses titres à la durée, et surtout du droit qu'il avait de se
+dire utile. Je m'aperçus que bien peu remplissaient la première
+condition qui fait vivre une œuvre, bien peu étaient nécessaires.
+Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains, sans
+autre résultat que de plaire et d'être oubliés. Quelques-uns avaient un
+faux air de nécessité qui trompait, vus de près, mais que l'avenir se
+chargea de définir. Un tout petit nombre, et j'en fus effrayé,
+possédaient ce rare, absolu et indubitable caractère auquel on reconnaît
+toute création divine et humaine, de pouvoir être imitée, mais non
+suppléée, et de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente.
+Cette sorte de jugement posthume, exercé par le plus indigne sur tant
+d'esprits d'élite, me démontra que je ne serais jamais du nombre des
+épargnés. Celui qui prenait les ombres méritantes dans sa barque
+m'aurait certainement laissé de l'autre côté du fleuve. Et j'y restai.
+
+Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon
+personnage imaginaire; ce fut la dernière. Alors je me demandai ce qui
+me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait à
+cela une difficulté de premier ordre. Ma vie, détachée de bien des
+liens, comme vous voyez, et désabusée de bien des erreurs, ne tenait
+plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que
+jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le
+briser.
+
+Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier,
+que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nièvres avait attiré
+chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais
+vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure; je savais qu'elle
+avait voyagé, puis habité Nièvres, puis repris ses habitudes à Paris
+deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et
+comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une
+perpétuelle instabilité d'humeur, et par des besoins de déplacement.
+Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel
+trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il
+m'était resté de ces fugitives apparitions l'impression d'une image
+bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit
+eussent déteint sur cette rayonnante physionomie.
+
+A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une
+exposition de peinture moderne. Quoique très ignorant dans un art dont
+j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins
+que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à
+propos de peinture, des examens qui m'apprenaient à bien juger mon
+époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un
+jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs
+arrêtés devant un tableau et discourant. C'était un portrait coupé à
+mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume
+indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure à
+demi perdue, la tête présentée de face, ferme de contours, gravée sur la
+toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne sais dans quelle
+manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie
+des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans
+la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que celui d'une
+médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité
+et de tristesse. La signature était celle d'un peintre illustre. Je
+recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je
+n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui
+me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle
+pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer!
+
+Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir
+assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une
+folie. Je me mis au premier rang; j'écartai tous ces curieux importuns
+qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit
+de l'observer de plus près et plus longtemps, j'imitai le geste,
+l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations
+approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour
+l'œuvre du peintre, tandis qu'en réalité je n'appréciais et n'adorais
+passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants,
+je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes,
+j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait à
+chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice
+appréciable disparaissait; c'était Madeleine de plus en plus triste, de
+plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété terrible et pleine de
+songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables
+qui me torturaient le cœur depuis près de deux années; je lui
+demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me
+recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout
+entière avec le plus lamentable et le plus légitime des orgueils. Il y
+avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux,
+l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie
+des mobilités qui me faisaient peur. On eût dit qu'elle m'écoutait, me
+comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée
+dans un trait si rigide l'empêchait seul de s'émouvoir et de me
+répondre.
+
+Quelquefois l'idée me venait que Madeleine avait prévu ce qui arrivait:
+c'est que je la reconnaîtrais, et que je deviendrais fou de douleur et
+de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une
+peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices,
+cette idée m'exaspérait de colère, ou me faisait fondre en larmes de
+reconnaissance.
+
+Ce que je vous dis là dura près de deux grands mois; après quoi, le
+lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les
+salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que
+jamais.
+
+A quelque temps de là, je reçus la visite d'Olivier. Il était sérieux,
+embarrassé et comme chargé d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien
+qu'à le voir, je me sentis trembler.
+
+«Je ne sais ce qui se passe à Nièvres, me dit-il; mais tout y va mal.
+
+--Madeleine?... lui dis-je avec épouvante.
+
+--Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquiète.
+Madeleine elle-même n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la
+situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'écrit des lettres fort
+désolées.
+
+--Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre
+malheur qu'il me cachât.
+
+--Je te répète que Madeleine est dans un triste état de santé. Au reste,
+cet état n'a point empiré depuis quelque temps, mais il continue.
+
+--Olivier, que tu ailles à Nièvres ou non, j'y serai demain. Personne ne
+m'a chassé de la maison de Madeleine, je m'en suis éloigné
+volontairement. J'avais dit à Madeleine de m'écrire le jour où elle
+aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour
+courir à elle.
+
+--Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme
+toi, sauf à m'en repentir, si le remède était pire que le mal.
+
+--Adieu.
+
+--Adieu.»
+
+
+
+
+XVII
+
+
+LE lendemain, j'étais à Nièvres. J'y arrivai dans la soirée, un peu
+avant la nuit. C'était en novembre. Je me fis descendre à quelque
+distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entrée sans
+être aperçu. A l'extrémité des communs, à droite, un feu brillait dans
+les cuisines. Deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur
+la façade du château. J'allai droit au vestibule, dont la porte était
+seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y entrais. Il
+faisait très sombre. «Madame de Nièvres?» dis-je en croyant parler à une
+femme de chambre. La personne à qui je m'adressais se retourna
+brusquement, vint droit à moi et jeta un cri. C'était Madeleine.
+
+Elle resta pétrifiée de surprise, et je lui pris la main, sans trouver
+la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du
+dehors lui donnait la blancheur inanimée d'une statue; ses doigts, tout
+à fait inertes et glacés, se détachaient insensiblement de mon étreinte
+comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis
+pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable
+terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit:
+«Dominique!...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après
+deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers
+l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni
+idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la
+main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence
+d'esprit lui revint:
+
+«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.»
+
+Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.
+
+Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:
+
+«Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.»
+
+Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon
+cœur comme un coup d'épée.
+
+«J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour
+déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que
+madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si
+longtemps.....
+
+--C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie sépare;
+chacun a ses devoirs et ses soucis.....»
+
+Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût
+voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux
+altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses
+enfants.
+
+«Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de
+bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup
+travaillé, nous en avons la preuve.....»
+
+Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues,
+mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie
+entrait en convalescence, ce n'était plus qu'une affaire de soins, de
+ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un
+sujet à un autre.
+
+«Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi
+tout cela avec le plus sincère intérêt.»
+
+Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la
+façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa
+grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de
+vieillesse anticipée ou de lassitude.
+
+Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était
+habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au
+portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre; je
+balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens;
+je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler
+tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme
+un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant
+en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi
+posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier.
+Quand je prononçai ce nom, elle m'interrompit:
+
+«Viendra-t-il? me dit-elle.
+
+--Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours.»
+
+Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les
+trois dans le plus pénible silence.
+
+Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre
+qu'Olivier ne m'eût pas informé de son voyage, et je parus étonné de le
+savoir absent.
+
+«Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades
+ou à peu près. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est
+malsaine et n'est pas gaie», ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les
+hautes fenêtres à fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts
+éteint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.
+
+Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une
+conversation impossible, à parler des misères des gens qui
+l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns,
+chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le
+village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement
+atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle,
+malheureusement impuissant contre la mort, de sœur de charité.
+Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer
+avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui
+formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes.
+Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve,
+tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous
+mettre tous à l'aise.
+
+Mon intention était de lui faire une simple visite et de regagner dans
+la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais
+Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des
+ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit
+appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à
+Nièvres.
+
+Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son
+mari.
+
+«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.
+
+Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence,
+contenait de scrupules et de résolutions loyales.
+
+Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon
+arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une
+secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa
+chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample
+peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des
+airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient
+s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un
+petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses
+pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni
+d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait,
+et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai
+ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes,
+ces yeux creusés, plus ouverts et plus noirs que jamais, où flambait
+dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et
+cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me
+fit une peine horrible.
+
+«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée;
+mais ne l'abusez plus!»
+
+Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible
+espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.
+
+«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas
+plus que de raison.»
+
+Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort
+de sa sœur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue
+pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable,
+mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas
+une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance
+pouvait avoir de blessant.
+
+«Il en fait une question de probité», dis-je à Madeleine comme dernier
+argument.
+
+Elle sourit tristement à ce mot de probité, qui s'accordait si mal avec
+l'irréparable malheur dont la responsabilité pesait à ses yeux sur
+Olivier.
+
+«Il est le plus heureux de nous tous», dit-elle.
+
+Et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.
+
+Dès le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre.
+L'indomptable vigueur de ce petit être, exercée secrètement par tant de
+dures épreuves, se réveilla, non pas lentement, mais en quelques heures.
+A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir
+humiliant d'avoir été pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre
+de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pût vaincre, et le
+dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au
+salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de défaillance perlât sur
+son front à peau mince, et que de petites pâmoisons la fissent
+tressaillir à chaque pas. Ce jour-là même, elle voulut sortir en
+voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il
+faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la
+senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair.
+Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d'un
+frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n'était que le retour actif du
+sang dans ses veines appauvries. J'étais consterné de la voir renaître
+ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur résineuse
+de bois coupé; et je compris qu'elle s'acharnerait à vivre avec une
+obstination qui lui promettait de longs jours misérables.
+
+«Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je à Madeleine.
+
+--Jamais.
+
+--Elle pense à lui constamment?
+
+--Constamment.
+
+--Et cela durera, vous le croyez?
+
+--Toujours», répondit Madeleine.
+
+Aussitôt affranchie du trop réel souci qui depuis trois semaines
+l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout à
+coup la raison. Je ne sais quel étourdissement la prit qui la rendit
+extraordinaire et positivement folle d'imprévoyance, d'exaltation et de
+hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'éclat qui m'avait appris
+le soir du théâtre que nous étions en péril, et portant toutes choses à
+outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son cœur
+à la tête, comme elle avait fait ce soir-là de son bouquet.
+
+Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires,
+soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur,
+si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos
+peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et
+désespérée, sans exemple ni pour les émotions ni pour les repentirs, et
+qui ne ressemble à rien, sinon à ces heures de copieuses et funèbres
+satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamnés à
+mourir le lendemain.
+
+Le troisième jour, elle exigea, malgré mes refus, que je montasse un des
+chevaux de son mari.
+
+«Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me
+promener très loin.»
+
+Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nièvres avait
+dressé pour elle, et, comme s'il se fût agi de se faire audacieusement
+enlever devant ses domestiques, en plein jour:
+
+«Partons», me dit-elle.
+
+A peine arrivée sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je
+la suivis. Elle hâta le pas dès qu'elle me sentit sur ses talons,
+cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à
+son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui
+me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de
+moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa
+vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le
+poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait
+éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute
+allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un
+jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier
+étroit, un peu encaissé, raviné par le bord, où deux chevaux ne
+pouvaient passer de front, à moins que l'un des deux ne se rangeât. La
+voyant obstinée à me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je
+l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tête cent
+fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis
+le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers.
+Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées
+et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient eu le
+sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que
+Madeleine et moi nous nous regardâmes avec colère, tant cette joute
+extravagante mêlait d'excitations et de défis à d'autres sentiments
+intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille
+entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant
+de lueurs sanglantes; puis elle fit entendre un ou deux éclats de rire
+convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre.
+
+Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attaché aux pas
+d'Edmée, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chênes, son
+voile au vent, sa longue robe obscure soulevée avec la surnaturelle
+agilité d'un petit démon noir. Quand elle eut atteint l'extrémité du
+sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs
+du bois, je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir.
+Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans
+l'entrecroisement de deux routes, arrêtée, haletante, et m'attendant le
+sourire aux lèvres.
+
+«Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras,
+cessez ce jeu cruel; arrêtez-vous, ou je me fais tuer!»
+
+Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le
+visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au
+pas, sans échanger une seule parole, nos chevaux marchant côte à côte,
+se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. Elle
+descendit à la grille, traversa la cour à pied tout en fouettant le
+sable avec sa cravache, monta droit à sa chambre et ne reparut que le
+soir.
+
+A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de
+Nièvres. Madeleine, en la décachetant, changea de couleur.
+
+«M. de Nièvres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois
+prochain.»
+
+Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.
+
+Il en fut de cette nuit comme des précédentes: je la passai debout et
+sans sommeil. Le billet de M. de Nièvres, tout insignifiant qu'il fût,
+intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oubliées.
+Il eût écrit ce seul mot: «Je suis vivant», que l'avertissement n'eût
+pas été plus clair. Je résolus de quitter Nièvres le lendemain,
+absolument comme j'avais résolu d'y venir, sans autre réflexion ni
+calcul. A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de
+Madeleine. Un massif d'érables plantés près du château et directement en
+face de ses fenêtres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits
+m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus
+souvent, c'était fort tard. Une heure après minuit, le reflet paraissait
+encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à
+tâtons. J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine,
+situé à l'opposé de celui de Julie, à l'extrémité d'un interminable
+corridor. Une seule femme de chambre couchait auprès d'elle en l'absence
+de son mari. J'écoutai: je crus entendre une ou deux fois résonner
+sèchement une petite toux nerveuse assez habituelle à Madeleine dans ses
+moments de dépit ou de vive contrariété. Je posai la main sur la
+serrure; la clef y était. Je m'éloignai, je revins, et je m'éloignai de
+nouveau. Mon cœur battait à se rompre. J'étais littéralement hébété,
+et je tremblais de tous mes membres. Je rôdai quelque temps encore dans
+le corridor, en pleines ténèbres; puis je restai cloué sur place sans
+aucune idée de ce que j'allais faire. Le même soubresaut qui m'avait un
+beau jour, sous le coup d'alarmes très vives, poussé machinalement à
+Nièvres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-être comme une
+catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette
+maison confiante et endormie, m'amenait jusqu'à la chambre à coucher de
+Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rêve. Étais-je un
+malheureux à bout de sacrifices, aveuglé de désirs, ni meilleur ni pire
+que tous mes semblables? étais-je un scélérat? Cette question capitale
+me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y déterminer la moindre
+décision précise qui ressemblât, soit à de l'honnêteté, soit au projet
+formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas,
+et qui cependant me laissait indécis, c'est qu'une faute tuerait
+Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.
+
+Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc
+sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. Comparativement à
+l'obscurité totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y eût,
+je crois, ni lune ni étoiles. La masse entière des arbres ne formait que
+de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait
+les sinuosités blanchâtres des allées. J'allais au hasard, je côtoyais
+les étangs. Des oiseaux s'éveillaient et gloussaient dans les roseaux.
+Longtemps après, une sensation de froid intense me rappela un peu à
+moi-même. Je rentrai; je refermai les portes avec la dextérité des
+somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habillé sur mon lit.
+
+J'étais debout avec le jour, me souvenant à peine du cauchemar qui
+m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: «Je pars aujourd'hui.»
+J'en informai Madeleine aussitôt que je la vis.
+
+«Comme vous voudrez», répondit-elle.
+
+Elle était horriblement défaite et dans une agitation de corps et
+d'esprit qui me faisait mal.
+
+«Allons voir nos malades», me dit-elle un peu après midi.
+
+Je l'accompagnai, et nous nous rendîmes au village. L'enfant que Julie
+soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopté était mort depuis la
+veille au soir. Madeleine se fit conduire auprès du berceau qui
+contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle
+pleura abondamment, et répéta le mot _enfant_ avec une douleur aiguë qui
+m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont
+j'étais impitoyablement jaloux.
+
+Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux à Julie et adresser à
+M. d'Orsel mes remercîments qui voulaient être dits de sang-froid; après
+quoi, ne sachant plus comment occuper ma journée et ne tenant pour ainsi
+dire en aucune manière à l'emploi d'une vie que je sentais se détacher
+de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui
+dominait les fossés de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de
+temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus où était
+Madeleine. De temps en temps, je croyais entendre sa voix dans les
+corridors ou la voir passer d'une cour à l'autre allant et venant, se
+déplaçant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.
+
+Il y avait au tournant des douves, à la base d'une des tourelles, une
+sorte de cellule à moitié bouchée, qui servait autrefois de porte
+dérobée. Le pont qui la reliait aux allées du parc était détruit. Il
+n'en restait que trois piles, en partie submergées, et que l'eau
+marécageuse du fossé salissait incessamment de lies écumeuses. Je ne
+sais quelle envie me prit de me cacher là pour le reste du jour. Je
+passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en
+ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce
+vaste et profond fossé où coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois
+fois, je vis Madeleine passer de l'autre côté des douves, et regarder
+vers les allées, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle disparut et
+revint encore; elle hésita entre trois ou quatre routes qui menaient du
+parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux,
+l'allée des étangs. Je ne fis qu'un bond pour m'élancer d'un bord à
+l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne
+mal attachée sur ses oreilles, tout enveloppée d'un long cachemire qui
+l'emmaillottait comme si elle avait eu très froid. Elle tourna la tête
+en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa près de moi
+sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit à escalader
+l'escalier. Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le
+petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.
+
+«Aidez-moi à plier mon châle», me dit-elle.
+
+Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de
+travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens
+de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun
+de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes; il restait à
+joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit
+défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle
+fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba
+dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques
+secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux
+clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous
+mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle
+ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma
+hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son
+tour qui m'embrassa.
+
+Je la saisis de nouveau; je la réduisis à se défendre, comme une proie
+se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que
+nous étions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce
+cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât
+d'un homme, la pitié. Je compris à peu près que je la tuais; je ne
+distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie.
+Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque
+involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je
+lâchai prise comme une bête aurait cessé de mordre. La chère victime
+fit un dernier effort; c'était peine inutile, je ne la tenais plus.
+Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le
+remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si
+j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me
+voyait réduit, comme si instantanément elle eût senti qu'il n'y avait
+plus entre nous ni discernement du devoir, ni égards, ni respect, que
+cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait
+se démentir; avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui
+sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine
+marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme
+on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là
+seulement elle se retourna et s'enfuit.
+
+J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me
+traînai, comme je le pus, jusqu'à mon appartement: je n'avais qu'une
+idée, c'est qu'on ne me trouvât pas évanoui dans les escaliers. Arrivé
+devant ma porte, même avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de
+me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait
+personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une
+seconde encore fut que Madeleine était en sûreté, et je tombai roide sur
+le carreau.
+
+Ce fut là que je revins à moi, une ou deux heures après, tout à fait à
+la nuit, avec le souvenir incohérent d'une scène affreuse. On sonnait le
+dîner; il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres,
+il me semblait avoir reçu un choc violent sur la tête. Grâce à cette
+paralysie très réelle, j'éprouvais une sensation générale de grande
+souffrance, mais je ne pensais pas. La première glace où je m'aperçus me
+montra la figure étrangement bouleversée d'un fantôme à peu près
+semblable à moi, que j'eus de la peine à reconnaître. Madeleine ne parut
+point, et il m'était presque indifférent qu'elle fût là ou ailleurs.
+Julie, fatiguée, chagrine, ou inquiète de sa sœur et très
+probablement bourrelée de soupçons,--car, avec cette singulière fille
+clairvoyante et cachée, toutes les suppositions étaient permises, et
+cependant demeuraient douteuses,--Julie ne devait pas nous rejoindre au
+salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soirée;
+j'étais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait
+peu de sens pour réfléchir et de force pour être agité.
+
+Il était dix heures à peu près quand Madeleine entra, changée à faire
+peur et méconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touché
+de près.
+
+«Mon père, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'être
+seule un moment avec M. de Bray.»
+
+M. d'Orsel se leva sans hésiter, embrassa paternellement sa fille et
+sortit.
+
+«Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'étais
+debout comme elle.
+
+--Oui, lui dis-je.
+
+--Et nous ne nous reverrons jamais!»
+
+Je ne répondis pas.
+
+«Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul
+obstacle qui puisse nous séparer sans idée de retour.»
+
+Je me jetai à ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y résistât;
+je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle
+retira ses mains, et me les rendit dès qu'elle eut repris sa fermeté.
+
+«Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous
+sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne
+vous imaginez pas que votre femme puisse être jalouse de moi, car à ce
+moment-là je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement
+qui faillit la renverser. Adieu.»
+
+Je restai à genoux, les bras étendus, attendant un mot plus doux qu'elle
+ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de pitié le lui
+arracha.
+
+«Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir là. Si vous saviez
+combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
+peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.»
+
+Elle, exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé par miracle je ne
+sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en
+avais plus aucune.
+
+Elle ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis
+elle s'éloigna doucement comme une vision qui s'évanouit, et je ne la
+revis plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais.
+
+Je partis au lever du jour sans voir personne. J'évitai de traverser
+Paris, et je me fis conduire directement à la maison d'extrême banlieue
+qu'habitait Augustin. C'était un dimanche; il était chez lui.
+
+Au premier coup d'œil, il comprit qu'un malheur m'était arrivé.
+D'abord, il crut que madame de Nièvres était morte, parce que, dans sa
+parfaite honnêteté d'homme et de mari, il n'imaginait pas de malheur
+plus grand. Quand je lui eus fait connaître le véritable accident qui me
+réduisait à l'un de ces veuvages qu'on n'avoue pas:
+
+«J'ignore ces chagrins-là, me dit-il; mais je vous plains de toute mon
+âme.»
+
+Et je ne doutais pas qu'il ne me plaignît en effet du fond du cœur,
+pour peu qu'il raisonnât d'après les pires désastres qu'il pouvait
+envisager dans l'avenir incertain de sa propre vie.
+
+Il travaillait quand je le surpris. Sa femme était auprès de lui, et
+elle avait sur ses genoux un petit enfant de six mois qui leur était né
+pendant mon exil. Ils étaient heureux. Leur situation prospérait, je pus
+m'en apercevoir à des signes de relative opulence. Ils me donnèrent à
+coucher. La nuit fut effroyable; une tempête de fin d'automne régna sans
+discontinuité depuis le soir jusqu'après le soleil levé. Je ne fis pas
+autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de
+pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la
+chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de
+réfléchir n'allait pas au delà de cette sensation puérile et toute
+physique. L'orage étant dissipé, Augustin m'obligea de sortir dès le
+matin. Il avait une heure à lui avant de se rendre à Paris. Il me
+conduisit dans les bois, ravagés par le vent de la nuit; l'eau courait
+encore dans les sentiers plongeants, et roulait les dernières feuilles
+de l'année.
+
+Nous marchâmes longtemps ainsi, avant que j'eusse pu recueillir l'ombre
+d'une idée lucide parmi les déterminations urgentes qui m'avaient amené
+chez Augustin. Je me rappelai enfin que j'avais des adieux à lui faire.
+Il crut d'abord que c'était un parti désespéré, pris seulement depuis la
+veille, et qui ne tiendrait pas contre de sages réflexions; puis, quand
+il vit que ma résolution datait de plus loin, qu'elle était le résultat
+d'examens sans réplique, et que tôt ou tard elle se serait accomplie, il
+ne discuta ni l'opinion que j'avais de moi-même, ni le jugement que je
+portais sur mon temps; il me dit seulement:
+
+«Je pense et je raisonne à peu près comme vous. Je me sens peu de chose,
+et ne me crois pas non plus de beaucoup inférieur au plus grand nombre;
+seulement, je n'ai pas le droit que vous avez d'être conséquent jusqu'au
+bout. Vous désertez modestement; moi je reste, non par forfanterie, mais
+par nécessité, et d'abord par devoir.
+
+--Je suis bien las, lui dis-je, et de toutes les manières j'ai besoin de
+repos.»
+
+Nous nous séparâmes à Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait
+d'ordinaire quand il en coûterait trop de se dire adieu, mais sans
+prévoir le lieu ni l'époque où nous pourrions nous retrouver. J'avais
+de courtes affaires à régler dont je chargeai mon domestique. J'allai
+seulement prendre congé d'Olivier. Il se disposait à quitter la France.
+Il ne me questionna pas sur mon séjour à Nièvres: en m'apercevant, il
+avait deviné que tout était fini.
+
+Je n'avais plus à lui parler de Julie, il n'avait plus à me parler de
+Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix années
+venaient de se rompre à la fois, au moins pour longtemps.
+
+«Tâche d'être heureux», me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour
+moi que pour lui-même.
+
+Trois jours après mon départ de Nièvres, j'étais à Ormesson. J'y passai
+la nuit seulement auprès de madame Ceyssac, que mon retour éclaira sur
+bien des choses, et qui me donna à entendre qu'elle avait souvent
+déploré mes erreurs dans sa tendre pitié de femme pieuse et de
+demi-mère. Le lendemain, sans prendre une heure de véritable repos, dans
+cette course lamentable qui me ramenait au gîte comme un animal blessé
+qui perd du sang et ne veut pas défaillir en route, le lendemain soir, à
+la nuit tombée, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied à terre aux
+abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je
+prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.
+
+Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait
+le cœur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais
+pleuré. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut
+en moi un tressaillement de souvenirs qui rendit la douleur plus
+cuisante et cependant un peu moins tendue.
+
+Il faisait très froid. La terre était dure, la nuit presque complète, au
+point que la ligne des côtes et la mer ne formaient plus qu'un horizon
+compact et tout noir. Un reste de rougeur s'éteignait à la base du ciel
+et blêmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin près de la
+falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pavé gelé. L'eau des
+marais était prise; par endroits seulement, de larges carrés d'eau
+douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et
+demeuraient blanchâtres. Six heures sonnèrent au clocher de Villeneuve.
+Le silence et l'obscurité devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il
+était minuit. Je marchais sur les levées, et je ne sais comment je me
+rappelai qu'à cet endroit-là même autrefois, dans de froides nuits
+pareilles, j'avais chassé des canards. J'entendais au-dessus de ma tête
+le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant très
+vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et
+l'explosion m'arrêta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit
+vers la mare et se mit à y piétiner; un autre lui parla. Dans cet
+échange de paroles brèves dites assez bas, mais que la nuit rendait très
+distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.
+
+«André!» criai-je.
+
+Il y eut un silence, après quoi je répétai de nouveau: «André!
+
+--Quoi?» dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.
+
+André fit quelques pas à ma rencontre. Je le distinguais assez mal,
+quoiqu'il dépassât de toute la taille la levée obscure. Il avançait
+lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux;
+il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et
+comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait
+et qu'il croyait si loin.
+
+«André! lui dis-je une troisième fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux
+pas à faire.
+
+--Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant
+tomber son fusil.
+
+--Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux André!...»
+
+Je me jetai dans les bras de mon vieux domestique. Mon cœur, à la fin
+de ces contraintes, éclata de lui-même et se fondit librement en
+sanglots.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+DOMINIQUE avait achevé son récit. Il s'arrêta sur ces dernières paroles
+dites avec la voix précipitée d'un homme qui se hâte et cette expression
+de pudeur attristée qui suit ordinairement des épanchements trop
+intimes. Ce que de pareilles confidences avaient dû coûter à une
+conscience ombrageuse et si longtemps fermée, je le devinais, et je le
+remerciai d'un geste attendri auquel il ne répondit que par un mouvement
+de tête. Il avait ouvert la lettre d'Olivier, dont l'adieu funèbre
+présidait pour ainsi dire à ce récit, et se tenait debout, les yeux
+tournés vers la fenêtre où s'encadrait un tranquille horizon de plaine
+et d'eau. Il demeura ainsi quelque temps dans un silence embarrassé que
+je ne voulus pas rompre. Il était pâle. Sa physionomie, légèrement
+altérée par la fatigue ou rajeunie par les lueurs passionnées d'une
+autre époque, reprenait peu à peu son âge, ses flétrissures et son
+caractère de grande sérénité. Le jour baissait à mesure que la paix des
+souvenirs s'établissait aussi sur son visage. L'ombre envahissait
+l'intérieur poudreux et étouffé de la petite chambre où se terminait
+cette longue série d'évocations dont plus d'une avait été douloureuse.
+Des inscriptions des murailles, on ne distinguait presque plus rien.
+L'image extérieure et l'image intérieure pâlissaient donc en même temps,
+comme si tout ce passé ressuscité par hasard rentrait à la même minute,
+et pour n'en plus sortir, dans le vague effacement du soir et de
+l'oubli.
+
+Des voix de laboureurs qui longeaient les murs du parc nous tirèrent
+l'un et l'autre d'un embarras réel, celui de nous taire ou de reprendre
+un entretien brisé.
+
+«Voici l'heure de descendre», dit Dominique; et je le suivis jusqu'à la
+ferme, où tous les soirs, à pareille heure, il avait quelques soins de
+surveillance à remplir.
+
+Les bœufs rentraient du labour, et c'était le moment où la ferme
+s'animait. Accouplés par deux ou trois paires,--car à cause de la
+lourdeur des terres mouillées on avait dû tripler les attelages,--ils
+arrivaient traînant leur timon, le mufle soufflant, les cornes basses,
+les flancs émus, avec de la boue jusqu'au ventre. Les animaux de
+rechange qui n'avaient pas travaillé ce jour-là mugissaient au fond de
+l'étable en entendant revenir leurs actifs compagnons. Ailleurs,
+c'étaient les troupeaux déjà renfermés qui s'agitaient dans la bergerie;
+et des chevaux piétinaient et hennissaient, parce qu'on remuait du
+fourrage au-dessus de leurs mangeoires.
+
+Les gens de service vinrent se ranger autour du maître, tête nue, avec
+des gestes un peu las. Dominique s'enquit minutieusement si des
+instruments de labour d'un emploi nouveau avaient produit les résultats
+qu'il en attendait; puis il donna ses ordres pour le lendemain; il les
+multiplia surtout au sujet des semailles; et je compris que toute la
+semence dont il indiquait ainsi la distribution n'était pas destinée à
+ses propres terres; il y avait là beaucoup de prêts sans doute, des
+avances faites ou des aumônes.
+
+Ces précautions prises, il me ramena sur la terrasse. Le temps s'était
+éclairci. La saison, alternée de soleil, de tiédeur et de pluie, et
+remarquablement douce, quoique nous eussions passé la mi-novembre, était
+bien faite pour mettre en joie tout esprit foncièrement campagnard. La
+journée, si maussade à midi, s'achevait par une soirée d'or. Les enfants
+jouaient dans le parc, pendant que madame de Bray allait et venait dans
+l'allée qui conduisait au bois, surveillant leurs jeux à petite
+distance. Ils se poursuivaient, à travers les fourrés, avec des cris
+imités de bêtes chimériques, et les plus propres à les effrayer. Des
+merles, les derniers oiseaux qui se fassent entendre à cette heure
+tardive, leur répondaient par ce sifflement bizarre et saccadé pareil à
+de tumultueux éclats de rire. Un reste de jour éclairait paisiblement la
+longue tonnelle; les pampres déjà clair-semés formaient sur le ciel très
+pâle autant de découpures aiguës, et des rats pillards qui rôdaient le
+long des poutrelles égrenaient avec précaution les quelques raisins
+flétris qui restaient aux vignes. Ce calme déclin d'une journée
+soucieuse menant à des lendemains plus sereins, l'assurance du ciel qui
+s'embellissait, ces joies d'enfants pour animer le vieux parc à demi
+dépouillé; la mère confiante, heureuse, servant de lien affectueux
+entre le père et les enfants; celui-ci grave, songeur, mais raffermi,
+parcourant à petits pas la riche et féconde allée tendue de treilles;
+cette abondance avec cette paix, cet accomplissement dans le
+bonheur:--tout cela formait, après notre entretien, une conclusion si
+noble, si légitime et si évidente, que je pris le bras de Dominique et
+le serrai plus affectueusement encore que de coutume.
+
+«Oui, me dit-il, mon ami, me voici arrivé. A quel prix? vous le savez;
+avec quelle certitude? vous en êtes témoin.»
+
+Il y avait dans son esprit un mouvement d'idées qui se continuait; et,
+comme s'il eût voulu s'expliquer plus clairement sur des résolutions qui
+se manifestaient d'ailleurs d'elles-mêmes, il reprit encore, lentement
+et sur un tout autre ton:
+
+«Bien des années se sont passées depuis le jour où je suis rentré au
+gîte. Si personne n'a oublié les événements que je viens de vous
+raconter, personne ne semble du moins se les rappeler; le silence que
+l'éloignement et le temps ont amené pour toujours entre quelques
+personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement
+pardonnés, réhabilités et heureux. Olivier est le seul, j'aime à le
+supposer, qui se soit obstiné jusqu'à la dernière heure dans ses
+systèmes et dans ses soucis. Il avait désigné, vous vous en souvenez,
+l'ennemi mortel qu'il redoutait plus que tous les autres; on peut dire
+qu'il a succombé dans un duel avec l'ennui.
+
+--Et Augustin? lui demandai-je.
+
+--Celui-ci est le seul survivant de mes vieilles amitiés. Il est au bout
+de sa tâche. Il y est arrivé en droite ligne, comme un rude marcheur au
+but d'un difficile et long voyage. Ce n'est point un grand homme, c'est
+une grande volonté. Il est aujourd'hui le point de mire de beaucoup de
+nos contemporains, chose rare qu'une pareille honnêteté parvenant assez
+haut pour donner aux braves gens l'envie de l'imiter.
+
+--Pour moi, reprit M. de Bray, j'ai suivi très tard, avec moins de
+mérite, moins de courage, avec autant de bonheur, l'exemple que ce
+cœur solide m'avait donné presque au début de sa vie. Il avait
+commencé par le repos dans des affections sans trouble, et j'ai fini par
+là. Aussi, j'apporte dans mon existence nouvelle un sentiment qu'il n'a
+jamais connu, celui d'expier une ancienne vie certainement nuisible et
+de racheter des torts dont je me sens encore aujourd'hui responsable,
+parce qu'il y a, selon moi, entre toutes les femmes également
+respectables, une solidarité instinctive de droits, d'honneur et de
+vertus. Quant au parti que j'ai adopté de me retirer du monde, je ne
+m'en suis jamais repenti. Un homme qui prend sa retraite avant trente
+ans et y persiste témoigne assez ouvertement par là qu'il n'était pas né
+pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas
+d'ailleurs que l'activité réduite où je vis soit un mauvais point de vue
+pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperçois que le temps a fait
+justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis
+auraient pu me causer l'ombre d'un doute, et comme il a vérifié la
+plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il eût aussi confirmé
+quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir été sévère pour les
+autres à un âge où je considérais comme un devoir de l'être beaucoup
+pour moi-même. Chaque génération plus incertaine qui succède à des
+générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans
+descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un
+abaissement dans la température morale d'un pays. J'entends dire qu'il
+n'y a pas grand espoir à tirer d'une époque où les ambitions ont tant de
+mobiles et si peu d'excuses, où l'on prend communément le viager pour le
+durable, où tout le monde se plaint de la rareté des œuvres, où
+personne n'ose avouer la rareté des hommes.....
+
+--Et si la chose était vraie! lui dis-je.
+
+--Je serais disposé à le croire, mais je me tais sur ce point comme sur
+beaucoup d'autres. Il n'appartient pas à un déserteur de faire fi des
+innombrables courages qui luttent, là même où il n'a pas su demeurer.
+D'ailleurs, il s'agit de moi, de moi seul, et, pour en finir avec le
+principal personnage de ce récit, je vous dirai que ma vie commence. Il
+n'est jamais trop tard, car si une œuvre est longue à faire, un bon
+exemple est bientôt donné. J'ai le goût et la science de la
+terre,--mince amour-propre que je vous prie de me pardonner.--Je
+fertiliserai mes champs mieux que je n'ai fait de mon esprit, à moins de
+frais, avec moins d'angoisse et plus de rapport, pour le plus grand
+profit de ceux qui m'entourent. J'ai failli mêler l'inévitable prose de
+toutes les natures inférieures à des productions qui n'admettaient aucun
+élément vulgaire. Aujourd'hui, très heureusement pour les plaisirs d'un
+esprit qui n'est point usé, il me sera permis d'introduire quelque grain
+d'imagination dans cette bonne prose de l'agriculture et...»
+
+Il cherchait un mot qui rendît modestement le véritable esprit de sa
+nouvelle mission.
+
+«Et de la bienfaisance? lui dis-je.
+
+--Soit, dit-il, j'accepte le mot pour madame de Bray, car ceci la
+regarde exclusivement.»
+
+En ce moment même, madame de Bray ramenait ses enfants essoufflés et
+tout en nage. Il y eut un instant de complet silence pendant lequel,
+comme à la fin d'une symphonie qui expire en d'infiniment petits
+accords, on n'entendit plus que le chuchotement des merles branchés qui
+jasaient encore, mais ne riaient plus.
+
+Très peu de jours après cette conversation, qui m'avait fait pénétrer
+dans l'intimité d'un esprit dont la plus réelle originalité était
+d'avoir strictement suivi la maxime ancienne de se connaître soi-même,
+une chaise de poste s'arrêta dans la cour des Trembles.
+
+Il en descendit un homme à cheveux rares, gris et coupés court, petit,
+nerveux, avec tout l'extérieur, la physionomie, l'assiette et la
+précision d'un homme peu ordinaire et préoccupé d'affaires graves, même
+en voyage; parfaitement mis d'ailleurs, et là encore on pouvait définir
+des habitudes élevées de situation, de monde et de rang. Il examina
+vivement ce qu'on apercevait du château, la tonnelle, un coin du parc;
+il leva les yeux vers les tourelles et se retourna pour considérer les
+petites fenêtres en lucarne de l'ancien appartement de Dominique.
+
+Dominique arrivait sur la terrasse; ils se reconnurent.
+
+«Ah! quelle surprise, mon bien cher ami! dit Dominique, en marchant
+au-devant du visiteur, les deux mains cordialement ouvertes.
+
+--Bonjour, de Bray», dit celui-ci avec l'accent net et franc d'un homme
+dont la vérité semblait avoir, pendant toute sa vie, rafraîchi les
+lèvres.
+
+C'était Augustin.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
+
+Commencé en septembre 1859, DOMINIQUE ne fut achevé, après plusieurs
+remaniements, qu'au début de 1862 où il parut dans la _Revue des Deux
+Mondes_ en trois parties ainsi divisées: première partie, chap. I-V, nº
+du 15 avril, pp. 777 à 825; deuxième partie, chap. VI-XI, nº du 1er
+mai, pp. 143 à 194; dernière partie, chap. XII-XVIIIdu 15 mai, pp. 384 à
+445.
+
+La première édition parut en janvier 1863 avec la collation suivante:
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, librairie de L. Hachette et Cie,
+boulevard Saint-Germain, nº 77_ (Impr. Lahure et Cie), 1863, in-8º.
+
+1 faux titre portant au verso la mention suivante: «Cet ouvrage a paru
+pour la première fois en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_»; 1 titre
+et 372 p. de texte. Couverture imprimée.
+
+Édition originale imprimée sur papier de Hollande et non mise dans le
+commerce.
+
+Il était tiré en même temps une édition in-18º sur papier ordinaire,
+mise en vente à 3 fr. 50, qui figure dans la _Bibliographie de la
+France_ à la date du 3 janvier, alors que l'édition in-8º n'y a été
+enregistrée que le 31 janvier.
+
+Ultérieurement cette édition a été comprise par l'éditeur dans la
+collection: _Littérature contemporaine, romans et voyages_, à 1 franc le
+volume.
+
+Il y a des variantes assez nombreuses, quoique peu importantes (sauf en
+ce qui concerne la fin du chap. II que nous donnons plus loin), entre le
+texte primitif de la _Revue des Deux Mondes_ et celui de l'édition
+originale.
+
+L'on relève aussi quelques différences portant sur la ponctuation et la
+composition, entre l'édition in-8º et l'édition in-18º, notamment aux
+pages 49, 53, 59, 67, 115, 125 et 177.
+
+Un grand nombre des exemplaires in-8º et in-18º de l'édition Hachette
+(de même d'ailleurs, que le texte de la _Revue des Deux Mondes_),
+contiennent à la page 177 la faute suivante qui a été reproduite dans
+les autres éditions, spécialement dans les éditions Plon et Crès, et
+dans celle du Livre Contemporain: chap. VIII, au lieu de _Il sera pédant
+et censeur_ (p. 141, 12e ligne de notre édition), on lit: Il sera
+pédant et en sueur.
+
+Il est, de même, deux fautes qu'on relève communément dans les éditions
+modernes: chap. XIII (p. 216, 10e ligne de notre édition), au lieu de
+_parce qu'elle y voyait_..., on lit: _parce qu'elle voyait_...; et chap.
+XIV (p. 245, 27e ligne de notre édition), au lieu de _As-tu prévu ce
+qui l'attend_, on lit: _As-tu prévu ce qui t'attend._
+
+Depuis 1876, DOMINIQUE est édité par la maison Plon.
+
+ * * * * *
+
+Voici la fin du chap. II telle qu'elle figure à la _Revue des Deux
+Mondes_ (p. 799 du nº du 15 mai 1862), qu'il nous a paru intéressant de
+rapprocher du texte de notre édition qui est celui de l'édition
+originale (v. _supra_ p. 40-42), parce qu'elle en diffère assez
+sensiblement:
+
+«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.
+
+Quinze jours après, ce devait être au milieu de novembre, le facteur
+rural entra le matin, et remit à Dominique une lettre cachetée de noir.
+Dominique, en la lisant, devint très pâle; puis il passa sur la
+terrasse, en nous faisant signe de laisser les enfants au salon.
+
+«Voici des nouvelles d'Olivier, dit-il; j'étais certain qu'il en
+viendrait là.»
+
+_Suit la lettre d'Olivier, qui est la même dans les différentes
+éditions._
+
+Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je l'accompagnai. La lettre d'Olivier avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre.
+
+_La fin, comme p. 42._
+
+ * * * * *
+
+Les éditions de luxe de DOMINIQUE sont les suivantes:
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, Le Livre Contemporain_, 1905,
+in-8º.
+
+1 faux titre; 1 frontispice; 1 titre imprimé en rouge et noir; 1 f. pour
+la dédicace à George Sand; 333 p. de texte; 1 f. pour l'achevé
+d'imprimer. Couverture bleue imprimée en or.
+
+Édition ornée d'un frontispice et de 37 paysages en vignettes ou
+culs-de-lampe, dessinés et gravés à l'eau-forte par Gustave Leheutre, et
+tirée à 117 exemplaires sur papier vergé d'Arches non mis dans le
+commerce.
+
+Les eaux-fortes ont été tirées chez Eugène Delâtre, et le texte imprimé
+chez Plon-Nourrit et Cie.
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, L. Conard, 17, boulevard de la
+Madeleine_, 1906, in-8º. Couverture imprimée.
+
+Édition ornée d'un frontispice gravé à l'eau-forte en couleurs, imprimée
+à l'Imprimerie Nationale et tirée à 225 exemplaires, savoir: 200 ex. sur
+papier de Rives (30 fr.), et 25 ex. sur japon ancien (60 fr.).
+
+Fait partie de _Cinq confessions d'amour._
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Édition suivie de plusieurs lettres de
+l'auteur et ornée d'un portrait gravé sur bois par P.-E. Vibert. _Paris,
+Georges Crès et Cie, Les Maîtres du Livre, 3, place de la Sorbonne,
+3_, (Evreux, Impr. de Paul Hérissey), MCMXII, petit in-8º.
+
+1 faux titre avec, au verso, le nº de l'exemplaire et la nature du
+papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 1
+second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-similés hors texte du
+manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture
+imprimée.
+
+Sixième volume de la collection _Les Maîtres du Livre_, tiré à 839
+exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon impérial numérotés de 1 à 3 (40
+fr.); 5 ex. sur chine, numérotés de 4 à 8 (30 fr.); 46 ex. sur japon
+impérial (dont 6 hors commerce), numérotés de 9 à 48 et de 49 à 54 (20
+fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numérotés
+de 55 à 804 et de 805 à 839 (7 fr. 50).
+
+Cette édition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend
+(pp. 373 à 388) six lettres extraites d'une correspondance échangée
+entre E. Fromentin et George Sand, et relatives à la conception de
+DOMINIQUE.
+
+ * * * * *
+
+Les variantes qu'on relève entre le texte de la _Revue des Deux Mondes_
+et celui de la première édition de DOMINIQUE, ont pour origine les
+conseils que George Sand avaient donnés à Fromentin pendant le séjour
+que celui-ci fit à Nohant en juin 1862, c'est-à-dire entre la
+publication des deux versions.
+
+L'on trouve d'ailleurs dans les _Correspondance_ et _Fragments inédits_
+de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18º),
+les notes prises par l'auteur sous la dictée de George Sand qui lui
+avait suggéré certains changements à faire à son roman.
+
+Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de
+celles qui concernent la fin du chap. II (v. la première version que
+nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de
+notre édition), l'allusion à Mauprat dans la course à cheval avec
+Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseillé
+d'introduire un avant-dernier chapitre où Dominique aurait, à son retour
+de Nièvres, expliqué à Augustin les sentiments qui l'animaient à l'égard
+de Madeleine perdue pour lui, et où l'on aurait vu apparaître celle qui
+devait devenir Mme de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le
+chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives à la guérison de
+Dominique. Fromentin n'obéit pas à cette suggestion et ce chapitre ne
+fut pas écrit.
+
+Dans une lettre à George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse,
+d'ailleurs, de n'avoir pu faire à son œuvre les changements convenus.
+
+Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE,
+«de format in-8º, papier propre, que le brochage de cette édition de
+cérémonie», non encore fini, l'empêche de faire parvenir à son amie.
+
+DOMINIQUE paraît officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le
+27 janvier, Fromentin écrit à George Sand en lui disant que s'il ne lui
+a pas envoyé l'exemplaire annoncé, c'est qu'il y a relevé des fautes
+énormes, des corrections faites à l'imprimerie, _après le bon à tirer_,
+par un correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des
+non-sens à certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrêter et
+introduire des cartons. Il explique qu'il a lâché tels quels quelques
+exemplaires de librairie, mais qu'il en reçoit à la minute même de plus
+propres dont le premier va être adressé à Nohant.
+
+Nous trouvons là l'explication des fautes relevées sur un certain nombre
+d'exemplaires de l'édition originale, même de l'édition in-octavo. Ce
+qui semble plus singulier, c'est de voir les mêmes fautes reparaître
+dans les éditions ultérieures, et à plus forte raison, dans les éditions
+de luxe.
+
+ * * * * *
+
+Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il
+est facile de savoir par les _Lettres de jeunesse_ de Fromentin (Plon,
+1912, 1 vol. in-18º), et par les notes si intéressantes dont M. Pierre
+Blanchon les a reliées entre elles.
+
+En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les
+Trembles, Fromentin a pris comme modèle de sa description en partie la
+maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, à
+Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les
+grands horizons voilés, sont empruntés à la propriété que des amis de sa
+famille, les Seignette, avaient tout à côté, à Vaugoin.
+
+Ormesson, la petite ville basse, hérissée de clochers d'église...,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, c'est
+La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du siècle dernier.
+
+Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (_Revue de Paris_, du
+1er août 1905) voit un jeune professeur du lycée, Bardant, dont
+l'influence avait été grande sur ses élèves. Pour M. Louis Audiat
+(_Revue des Charentes_, 30 septembre 1905), c'est un mélange de Léopold
+Delayant, qui fut le maître de Fromentin à La Rochelle et s'intéressa
+beaucoup à ses débuts, et aussi de son grand ami, Émile Beltrémieux.
+
+Le modèle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collège d'Eugène,
+Léon Mouliade, fils d'un propriétaire de Fontenay-le-Comte. La finesse
+de sa nature, la distinction de ses manières, sa mise recherchée et
+l'air de dandysme répandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu
+à Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien
+qu'assez espacées.
+
+Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille
+de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la
+famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très brune,
+avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus
+qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au
+sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse,
+encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836,
+Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans--elle en avait
+dix-sept--attaché à l'administration des contributions directes, mais
+qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La
+Rochelle.
+
+C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son
+amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce
+sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de
+son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la
+promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari,
+maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle
+recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une
+distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces
+imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre
+chose que des conversations passionnées et un commerce purement
+sentimental.
+
+«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de
+ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la
+scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel
+il n'est pas permis de se tromper.»
+
+En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son
+droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve
+Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout
+entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme
+persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et
+amis, pour amener une rupture.
+
+Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis
+longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle
+mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et
+laissait trois jeunes enfants.
+
+Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa
+retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il
+envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance
+lui refluent à l'esprit et au cœur.
+
+«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines
+rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir
+incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter.
+En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées
+ensemble. Enfin je l'ai revue morte...
+
+«Je pense à toi qui dors _là-bas_ sous l'herbe mouillée du cimetière,
+pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux
+si noirs...»
+
+Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma
+divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune,
+depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir
+effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus
+tendre et plus ému jaillira de mon cœur, ce seront autant de marques
+pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»
+
+Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice,
+non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la
+visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui
+l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et
+d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.
+
+ * * * * *
+
+CETTE ÉDITION DE _DOMINIQUE_
+
+PRÉPARÉE PAR LES SOINS DE G.-J. PLACE
+
+A ÉTÉ ACHEVÉE D'IMPRIMER
+
+PAR PROTAT FRÈRES A MACON
+
+LE 24 OCTOBRE 1920
+
+CENTENAIRE DE LA NAISSANCE
+
+D'EUGÈNE FROMENTIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
+
+***** This file should be named 33808-0.txt or 33808-0.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dominique
+
+Author: Eugène Fromentin
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+Release Date: September 24, 2010 [EBook #33808]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+DOMINIQUE
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+DOMINIQUE d'EUGÈNE FROMENTIN, _premier volume des_ Modernes _de la_
+BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE, _a été tiré à 1.000 exemplaires ainsi
+numérotés, suivant la justification uniforme de cette collection:_
+
+_Nos 1 à 10.--Exemplaires sur papier de Chine._
+
+_Nos 11 à 30.--Exemplaires sur papier impérial du Japon._
+
+_Nos 31 à 1.000.--Exemplaires sur vélin de France B. F. K. filigrané
+au titre de la collection._
+
+_Il a été tiré en outre 50 exemplaires hors commerce marqués de A à Z et
+de I à XXV._
+
+EXEMPLAIRE Nº 208
+
+BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE
+
+EUGÈNE FROMENTIN
+
+LYON
+
+H. LARDANCHET, ÉDITEUR
+
+RUE PRÉSIDENT-CARNOT, Nº 10
+
+1920
+
+
+_A MADAME GEORGE SAND_
+
+_Madame_,
+
+_Voici ce petit livre que vous avez lu. A mon grand regret, je le publie
+sans y rien changer, c'est-à-dire avec toutes les inexpériences qui
+peuvent trahir une oeuvre d'essai. De pareils défauts m'ont paru sans
+remède: désespérant de les corriger, je les constate. Si le livre était
+meilleur, je serais parfaitement heureux de vous l'offrir. Tel qu'il
+est, me pardonnerez-vous, Madame, comme au plus humble de vos amis, de
+le placer sous la protection d'un nom qui déjà m'a servi de sauvegarde,
+et pour lequel j'ai autant d'admiration que de gratitude et de respect?_
+
+EUG. FROMENTIN.
+
+Paris, novembre 1862.
+
+
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+DOMINIQUE
+
+
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+I
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+CERTAINEMENT je n'ai pas à me plaindre--me disait celui dont je
+rapporterai les confidences dans le récit très simple et trop peu
+romanesque qu'on lira tout à l'heure--car, Dieu merci, je ne suis plus
+rien, à supposer que j'aie jamais été quelque chose, et je souhaite à
+beaucoup d'ambitieux de finir ainsi. J'ai trouvé la certitude et le
+repos, ce qui vaut mieux que toutes les hypothèses. Je me suis mis
+d'accord avec moi-même, ce qui est bien la plus grande victoire que nous
+puissions remporter sur l'impossible. Enfin, d'inutile à tous, je
+deviens utile à quelques-uns, et j'ai tiré de ma vie, qui ne pouvait
+rien donner de ce qu'on espérait d'elle, le seul acte peut-être qu'on
+n'en attendît pas, un acte de modestie, de prudence et de raison. Je
+n'ai donc pas à me plaindre. Ma vie est faite et bien faite selon mes
+désirs et mes mérites. Elle est rustique, ce qui ne lui messied pas.
+Comme les arbres de courte venue, je l'ai coupée en tête: elle a moins
+de port, de grâce et de saillie; on la voit de moins loin, mais elle
+n'en aura que plus de racines et n'en répandra que plus d'ombre autour
+d'elle. Il y a maintenant trois êtres à qui je me dois et qui me lient
+par des devoirs précis, par des responsabilités qui n'ont rien de trop
+lourd, par des attachements sans erreurs ni regrets. La tâche est
+simple, et j'y suffirai. Et s'il est vrai que le but de toute existence
+humaine soit moins encore de s'ébruiter que de se transmettre, si le
+bonheur consiste dans l'égalité des désirs et des forces, je marche
+aussi droit que possible dans les voies de la sagesse, et vous pourrez
+témoigner que vous avez vu un homme heureux.»
+
+Quoiqu'il ne fût pas le premier venu autant qu'il le prétendait, et
+qu'avant de rentrer dans les effacements de sa province il en fût sorti
+par un commencement de célébrité, il aimait à se confondre avec la
+multitude des inconnus, qu'il appelait _les quantités négatives_. A ceux
+qui lui parlaient de sa jeunesse et lui rappelaient les quelques lueurs
+assez vives qu'elle avait jetées, il répondait que c'était sans doute
+une illusion des autres et de lui-même, qu'en réalité il n'était
+personne, et la preuve, c'est qu'il ressemblait aujourd'hui à tout le
+monde, résultat de toute équité dont il s'applaudissait comme d'une
+restitution légitime faite à l'opinion. Il répétait à ce sujet qu'il
+n'est donné qu'à bien peu de gens de se dire une exception, que ce rôle
+de privilégié est le plus ridicule, le moins excusable et le plus vain,
+quand il n'est pas justifié par des dons supérieurs; que l'envie
+audacieuse de se distinguer du commun de ses semblables n'est le plus
+souvent qu'une tricherie commise envers la société et une injure
+impardonnable faite à tous les gens modestes qui ne sont rien; que
+s'attribuer un lustre auquel on n'a pas droit, c'est usurper les titres
+d'autrui, et risquer de se faire prendre tôt ou tard en flagrant délit
+de pillage dans le trésor public de la renommée.
+
+Peut-être se diminuait-il ainsi pour expliquer sa retraite et pour ôter
+le moindre prétexte de retour à ses propres regrets comme aux regrets de
+ses amis. Était-il sincère? Je me le suis demandé souvent, et
+quelquefois j'ai pu douter qu'un esprit comme le sien, épris de
+perfection, fût aussi complètement résigné dans sa défaite. Mais il y a
+tant de nuances dans la sincérité la plus loyale! il y a tant de
+manières de dire la vérité sans la dire tout entière! L'absolu
+détachement des choses n'admettrait-il aucun regard jeté de loin sur les
+choses qu'on désavoue? Et quel est le coeur assez sûr de lui pour
+répondre qu'il ne se glissera jamais un regret entre la résignation, qui
+dépend de nous, et l'oubli, qui ne peut nous venir que du temps?
+
+Quoi qu'il en soit de ce jugement porté sur un passé qui ne s'accordait
+pas très bien avec sa vie présente, à l'époque dont je parle du moins,
+il était arrivé à ce degré de démission de lui-même et d'obscurité qui
+semblait lui donner tout à fait raison. Aussi ne fais-je que le prendre
+au mot en le traitant à peu près comme un inconnu. Il était devenu,
+d'après ses propres termes, si peu quelqu'un, et tant d'autres que lui
+pourraient à la rigueur se reconnaître dans ces pages, que je ne vois
+pas la moindre indiscrétion à publier de son vivant le portrait d'un
+homme dont la physionomie se prête à tant de ressemblances. Si quelque
+chose le distingue un peu du grand nombre de ceux qui volontiers
+retrouveraient en lui leur propre image, c'est que, par une exception
+qui, je le crois, ne fera envie à personne, il avait eu le courage assez
+rare de s'examiner souvent, et la sévérité plus rare encore de se juger
+médiocre. Enfin il existe si peu, quoiqu'il existe, qu'il est presque
+indifférent de parler de lui soit au présent, soit au passé.
+
+La première fois que je le rencontrai, c'était en automne. Le hasard me
+le faisait connaître à cette époque de l'année qu'il aime le plus, dont
+il parle le plus souvent, peut-être parce qu'elle résume assez bien
+toute existence modérée qui s'accomplit ou qui s'achève dans un cadre
+naturel de sérénité, de silence et de regrets. «Je suis un exemple,
+m'a-t-il dit maintes fois depuis lors, de certaines affinités
+malheureuses qu'on ne parvient jamais à conjurer tout à fait. J'ai fait
+l'impossible pour n'être point un mélancolique, car rien n'est plus
+ridicule à tout âge et surtout au mien; mais il y a dans l'esprit de
+certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque toujours prête à se
+répandre en pluie sur leurs idées. Tant pis pour ceux qui sont nés dans
+les brouillards d'octobre!» ajoutait-il en souriant à la fois et de sa
+métaphore prétentieuse et de cette infirmité de nature dont il était au
+fond très humilié.
+
+Ce jour-là, je chassais aux environs du village qu'il habite. Je m'y
+trouvais arrivé de la veille et sans autre relation que l'amitié de mon
+hôte le docteur ***, fixé depuis quelques années seulement dans le pays.
+Au moment où nous sortions du village, un chasseur parut en même temps
+que nous sur un coteau planté de vignes qui borne l'horizon de
+Villeneuve au levant. Il allait lentement et plutôt en homme qui se
+promène, escorté de deux grands chiens d'arrêt, un épagneul à poils
+fauves, un braque à robe noire, qui battaient les vignes autour de lui.
+C'étaient ordinairement, je l'ai su depuis, les deux seuls compagnons
+qu'il admît à le suivre dans ces expéditions presque journalières, où la
+poursuite du gibier n'était que le prétexte d'un penchant plus vif, le
+désir de vivre au grand air et surtout le besoin d'y vivre seul.
+
+«Ah! voici M. Dominique qui chasse», me dit le docteur en reconnaissant
+à toute distance l'équipage ordinaire de son voisin. Un peu plus tard,
+nous l'entendîmes tirer, et le docteur me dit: «Voilà M. Dominique qui
+tire.» Le chasseur battait à peu près le même terrain que nous et
+décrivait autour de Villeneuve la même évolution, déterminée d'ailleurs
+par la direction du vent, qui venait de l'est, et par les remises assez
+fixes du gibier. Pendant le reste de la journée, nous l'eûmes en vue,
+et, quoique séparés par plusieurs cents mètres d'intervalle, nous
+pouvions suivre sa chasse comme il aurait pu suivre la nôtre. Le pays
+était plat, l'air très calme, et les bruits en cette saison de l'année
+portaient si loin, que même après l'avoir perdu de vue, on continuait
+d'entendre très distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu'au
+son de sa voix quand, de loin en loin, il redressait un écart de ses
+chiens ou les ralliait. Mais soit discrétion, soit, comme un mot du
+docteur me l'avait fait présumer, qu'il eût peu de goût pour la chasse à
+trois, celui que le docteur appelait M. Dominique ne se rapprocha tout à
+fait que vers le soir, et la commune amitié qui s'est formée depuis
+entre nous devait avoir ce jour-là pour origine une circonstance des
+plus vulgaires. Un perdreau partit à l'arrêt de mon chien juste au
+moment où nous nous trouvions à peu près à demi-portée de fusil l'un de
+l'autre. Il occupait la gauche, et le perdreau parut incliner vers lui.
+
+«A vous, monsieur», lui criai-je.
+
+Je vis, à l'imperceptible temps d'arrêt qu'il mit à épauler son fusil,
+qu'il examinait d'abord si rigoureusement ni le docteur ni moi n'étions
+assez près pour tirer; puis, quand il se fut assuré que c'était un coup
+perdu pour tous s'il ne se décidait pas, il ajusta lestement et fit feu.
+L'oiseau, foudroyé en plein vol, sembla se précipiter plutôt qu'il ne
+tomba, et rebondit, avec le bruit d'une bête lourde, sur le terrain
+durci de la vigne.
+
+C'était un coq de perdrix rouge magnifique, haut en couleur, le bec et
+les pieds rouges et durs comme du corail, avec des ergots comme un coq
+et large de poitrail presque autant qu'un poulet bien nourri.
+
+«Monsieur, me dit en s'avançant vers moi M. Dominique, vous m'excuserez
+d'avoir tiré sur l'arrêt de votre chien; mais j'ai bien été forcé, je
+crois, de me substituer à vous pour ne pas perdre une fort belle pièce,
+assez peu commune en ce pays. Elle vous appartient de droit. Je ne me
+permettrais pas de vous l'offrir, je vous la rends.»
+
+Il ajouta quelques paroles obligeantes pour me déterminer tout à fait,
+et j'acceptai l'offre de M. Dominique comme une dette de politesse à
+payer.
+
+C'était un homme d'apparence encore jeune, quoiqu'il eût alors passé la
+quarantaine, assez grand, à peau brune, un peu nonchalant de tournure,
+et dont la physionomie paisible, la parole grave et la tenue réservée ne
+manquaient pas d'une certaine élégance sérieuse. Il portait la blouse et
+les guêtres d'un campagnard chasseur. Son fusil seul indiquait
+l'aisance, et ses deux chiens avaient au cou un large collier garni
+d'argent sur lequel on voyait un chiffre. Il serra courtoisement la main
+du docteur et nous quitta presque aussitôt pour aller, nous dit-il,
+rallier ses vendangeurs, qui, ce soir-là même, achevaient sa récolte.
+
+On était aux premiers jours d'octobre. Les vendanges allaient finir; il
+ne restait plus dans la campagne, en partie rendue à son silence, que
+deux ou trois groupes de vendangeurs, ce que dans le pays on appelle des
+_brigades_, et un grand mât surmonté d'un pavillon de fête, planté dans
+la vigne même où se cueillaient les derniers raisins, annonçait en effet
+que la brigade de M. Dominique se préparait joyeusement _à manger
+l'oie_, c'est-à-dire à faire le repas de clôture et d'adieu où, pour
+célébrer la fin du travail, il est de tradition de manger, entre autres
+plats extraordinaires, une oie rôtie.
+
+Le soir venait. Le soleil n'avait plus que quelques minutes de trajet
+pour atteindre le bord tranchant de l'horizon. Il éclairait longuement,
+en y traçant des rayures d'ombre et de lumière, un grand pays plat,
+tristement coupé de vignobles, de guérets et de marécages, nullement
+boisé, à peine onduleux, et s'ouvrant de distance en distance, par une
+lointaine échappée de vue, sur la mer. Un ou deux villages blanchâtres,
+avec leurs églises à plates-formes et leurs clochers saxons, étaient
+posés sur un des renflements de la plaine, et quelques fermes, petites,
+isolées, accompagnées de maigres bouquets d'arbres et d'énormes meules
+de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage, dont
+l'indigence pittoresque eût paru complète sans la beauté singulière qui
+lui venait du climat, de l'heure et de la saison. Seulement, à l'opposé
+de Villeneuve et dans un pli de la plaine, il y avait quelques arbres un
+peu plus nombreux qu'ailleurs et formant comme un très petit parc autour
+d'une habitation de quelque apparence. C'était un pavillon de tournure
+flamande, élevé, étroit, percé de rares fenêtres irrégulières et flanqué
+de tourelles à pignons d'ardoise. Aux abords étaient agglomérées
+quelques constructions plus récentes, maison de ferme et bâtiment
+d'exploitation, le tout au surplus très modeste. Un brouillard bleu qui
+s'élevait à travers les arbres indiquait qu'il y avait exceptionnellement
+dans ce bas-fond du pays quelque chose au moins comme un cours d'eau;
+une longue avenue marécageuse, sorte de prairie mouillée bordée de
+saules, menait directement de la maison à la mer.
+
+«Ce que vous voyez là, me dit le docteur en me montrant cet îlot de
+verdure isolé dans la nudité des vignobles, c'est le château des
+Trembles et l'habitation de M. Dominique.»
+
+Cependant M. Dominique allait rejoindre ses vendangeurs et s'éloignait
+paisiblement, son fusil désarmé, suivi cette fois de ses chiens à bout
+de forces; mais à peine avait-il fait quelques pas dans le sentier
+labouré d'ornières qui menait à ses vignes que nous fûmes témoins d'une
+rencontre qui me charma.
+
+Deux enfants dont on entendait les voix riantes, une jeune femme dont on
+voyait seulement la robe d'étoffe légère et l'écharpe rouge, venaient
+au-devant du chasseur. Les enfants lui faisaient des gestes joyeux et se
+précipitaient de toute la vitesse de leurs petites jambes; la mère
+arrivait plus lentement et de la main agitait un des bouts de son
+écharpe couleur de pourpre. Nous vîmes M. Dominique prendre à son tour
+chacun de ses enfants dans ses bras. Ce groupe animé de couleurs
+brillantes demeura un moment arrêté dans le sentier vert, debout au
+milieu de la campagne tranquille, illuminé des feux du soir et comme
+enveloppé de toute la placidité du jour qui finissait. Puis la famille
+au complet reprit le chemin des Trembles, et le dernier rayon qui venait
+du couchant accompagna jusque chez lui ce ménage heureux.
+
+Le docteur m'apprit alors en quelques mots que M. Dominique de Bray--on
+l'appelait M. Dominique tout court en vertu d'un usage amical adopté par
+les familiarités du pays--était un gentilhomme de l'endroit, maire de
+la commune, et qui devait cette charge de confiance moins encore à son
+influence personnelle, car il ne l'exerçait que depuis peu d'années,
+qu'à l'ancienne estime attachée à son nom; qu'il était très secourable
+aux malheureux, très aimé et fort bien vu de tous, quoiqu'il n'eût de
+ressemblance avec ses administrés que par la blouse, quand il en
+portait.
+
+«C'est un aimable homme, ajouta le docteur, seulement un peu sauvage,
+excellent, simple et discret, qui se répand beaucoup en services, peu en
+paroles. Tout ce que je puis vous dire de lui, c'est que je lui connais
+autant d'obligés qu'il y a d'habitants dans la commune.»
+
+La soirée qui suivit cette journée champêtre fut si belle et si
+parfaitement limpide, qu'on aurait pu se croire encore au milieu de
+l'été. Je m'en souviens surtout à cause d'un certain accord
+d'impressions qui fixe à la fois les souvenirs, même les moins
+frappants, sur tous les points sensibles de la mémoire. Il y avait de la
+lune, un clair de lune éblouissant, et la route crayeuse de Villeneuve,
+avec ses maisons blanches, en était éclairée comme en plein midi, d'un
+éclat plus doux, mais avec autant de précision. La grande rue droite qui
+traverse le village était déserte. On entendait à peine, en passant
+devant les portes, des gens qui soupaient en famille derrière leurs
+volets déjà clos. De distance en distance, partout où les habitants ne
+dormaient pas, un étroit rayon de lumière s'échappait par les serrures
+ou par les _chattières_, et jaillissait comme un trait rouge à travers
+la blancheur froide de la nuit. Les pressoirs seuls restaient ouverts
+pour donner de l'air au plancher des _treuils_, et d'un bout à l'autre
+du village une moiteur de raisins pressés, la chaude exhalaison des vins
+qui fermentent, se mêlaient à l'odeur des poulaillers et des étables.
+Dans la campagne, il n'y avait plus de bruit, hormis la voix des coqs
+qui se réveillaient de leur premier sommeil, et chantaient pour annoncer
+que la nuit serait humide. Des grives que le vent d'est amenait, des
+oiseaux de passage qui émigraient du nord au sud, traversaient l'air
+au-dessus du village et s'appelaient constamment, comme des voyageurs de
+nuit. Entre huit et neuf heures, une sorte de rumeur joyeuse éclata dans
+le fond de la plaine, et fit aboyer subitement tous les chiens de ferme
+des environs; c'était la musique aigre et cadencée des cornemuses jouant
+un air de contredanse.
+
+«On danse chez M. Dominique, me dit le docteur. Bonne occasion pour lui
+faire visite dès ce soir, si vous le voulez bien, puisque vous lui devez
+des remercîments. Lorsqu'on danse au _biniou_ chez un propriétaire qui
+fait vendanges, sachez que c'est presque une soirée publique.»
+
+Nous prîmes le chemin des Trembles, et nous nous acheminâmes à travers
+les vignes, doucement émus par l'influence de cette nuit magnifique. Le
+docteur, qui la subissait à sa manière, se mit à regarder les rares
+étoiles que le vif éclat de la lune n'eût pas éclipsées, et se perdit
+dans des rêveries astronomiques, les seules rêveries qu'un pareil esprit
+se crût permises.
+
+On dansait devant la grille de la ferme sur une esplanade en forme
+d'aire, entourée de grands arbres et parmi des herbes mouillées par
+l'humidité du soir, comme s'il avait plu. La lune illuminait si bien ce
+bal improvisé, qu'on pouvait se passer d'autres lumières. Il n'y avait
+guère, en fait de danseurs, que les vendangeurs de la maison, et
+peut-être un ou deux jeunes gens des environs que le signal de la
+cornemuse avait attirés. Je ne saurais dire si le musicien qui jouait du
+biniou s'en acquittait avec talent, mais il en jouait du moins avec une
+violence telle, il en tirait des sons si longuement prolongés, si
+perçants, et qui déchiraient avec tant d'aigreur l'air sonore et calme
+de la nuit, que je ne m'étonnais plus, en l'écoutant, que le bruit d'un
+pareil instrument nous fût parvenu de si loin; à une demi-lieue à la
+ronde, on pouvait l'entendre, et les jeunes filles de la plaine
+devaient, sans contredit, rêver contredanses dans leur lit. Les garçons
+avaient seulement ôté leurs vestes, les filles avaient changé de coiffes
+et relevé leurs tabliers de ratine; mais tous avaient gardé leurs
+sabots, disons comme eux leurs _bots_, sans doute pour se donner plus
+d'aplomb et pour mieux marquer, avec ces lourds patins, la mesure de
+cette lourde et sautante pantomime appelée la _bourrée._ Pendant ce
+temps, dans la cour de la ferme, des servantes passaient une chandelle à
+la main, allant et venant de la cuisine au réfectoire, et quand
+l'instrument s'arrêtait pour reprendre haleine, on distinguait les
+craquements du treuil où les hommes de corvée pressaient la vendange.
+
+C'est là que nous trouvâmes M. Dominique, au milieu de ce laboratoire
+singulier plein de charpentes, de madriers, de cabestans, de roues en
+mouvement, qu'on appelle un pressoir. Deux ou trois lampes dispersées
+dans ce grand espace, encombré de volumineuses machines et
+d'échafaudages, l'éclairaient aussi peu que possible. On était en train
+de couper la _treuillée_, c'est-à-dire qu'on équarrissait de nouveau la
+vendange écrasée par la pression des machines, et qu'on la
+reconstruisait en plateau régulier pour en exprimer tout le jus restant.
+Le moût, qui ne s'égouttait plus que faiblement, descendait avec un
+bruit de fontaine épuisée dans les auges de pierre, et un long tuyau de
+cuir, pareil aux tuyaux d'incendie, le prenait aux réservoirs et le
+conduisait dans les profondeurs d'un cellier où la saveur sucrée des
+raisins foulés se changeait en odeur de vin, et aux approches duquel la
+chaleur était très forte. Tout ruisselait de vin nouveau. Les murs
+transpiraient humectés de vendanges. Des vapeurs capiteuses formaient un
+brouillard autour des lampes. M. Dominique était parmi ses vignerons,
+montés sur les étais du treuil, et les éclairant lui-même avec une lampe
+de main qui nous le fît découvrir dans ces demi-ténèbres. Il avait gardé
+sa tenue de chasse, et rien ne l'eût distingué des hommes de peine, si
+chacun d'eux ne l'eût appelé monsieur notre maître.
+
+«Ne vous excusez pas, dit-il au docteur qui lui demandait grâce pour
+l'heure et le moment choisi de notre visite, sans quoi j'aurais trop
+moi-même à m'excuser.»
+
+Et je crois bien, tant il fut parfaitement aisé et poli en nous faisant,
+sa lampe à la main, les honneurs de son pressoir, qu'il n'éprouva
+d'autre embarras que celui de nous faire asseoir commodément en pareil
+lieu.
+
+Je n'ai rien à dire de notre entretien, le premier qui m'ait fait
+écouter un homme avec lequel j'ai beaucoup causé depuis. Je me souviens
+seulement qu'après avoir parlé vendange, récolte, chasse et campagne,
+seuls sujets qui nous fussent communs, le nom de Paris se présenta tout
+à coup comme une inévitable antithèse à toutes les simplicités comme à
+toutes les rusticités de la vie.
+
+«Ah! c'était le beau temps! dit le docteur, que ce nom de Paris
+réveillait toujours en sursaut.
+
+--Encore des regrets!» répondit M. Dominique.
+
+Et cela fut dit avec un accent particulier, plus significatif que les
+paroles, et qui me donna l'envie d'en chercher le sens.
+
+Nous sortîmes au moment où les vendangeurs allaient souper. Il était
+tard; nous n'avions plus qu'à regagner Villeneuve. M. Dominique nous fit
+parcourir l'allée tournante d'un jardin dont les limites se confondaient
+vaguement avec les arbres du parc, puis une longue terrasse en tonnelle
+occupant toute la façade de la maison, et à l'extrémité de laquelle on
+voyait la mer. En passant devant une chambre éclairée, dont la fenêtre
+était ouverte à l'air tiède de la nuit, j'aperçus la jeune femme à
+l'écharpe rouge, assise et brodant près de deux lits jumeaux. Nous nous
+séparâmes à la grille. La lune éclairait en plein la large cour
+d'honneur, où le mouvement de la ferme ne parvenait plus. Les chiens,
+las d'une journée de chasse, y dormaient devant leurs niches, la chaîne
+au cou, étendus à plat sur le sable. Des oiseaux se remuaient dans des
+massifs de lilas, comme si la grande clarté de la nuit leur eût fait
+croire à la venue du jour. On n'entendait plus rien du bal interrompu
+par le souper; la maison des Trembles et les environs reposaient déjà
+dans le plus grand silence, et cette absence de tout bruit soulageait du
+bruit du biniou.
+
+Très peu de jours après, nous trouvions, en rentrant au logis, deux
+cartes de M. Dominique de Bray, qui s'était présenté dans la journée
+pour nous faire sa visite, et le lendemain même un billet d'invitation
+nous arrivait des Trembles. C'était une prière aimable signée du mari,
+mais écrite au nom de madame de Bray; il s'agissait d'un dîner de
+famille offert en voisins, et qu'on serait heureux de nous voir accepter
+de même.
+
+Cette nouvelle entrevue, la première, à vrai dire, qui m'ait donné
+entrée dans la maison des Trembles, n'eut rien non plus de bien
+mémorable, et je n'en parlerais pas si je n'avais à dire un mot tout de
+suite de la famille de M. Dominique. Elle se composait des trois
+personnes dont j'avais déjà vu de loin la silhouette fugitive au milieu
+des vignes: une petite fille brune qu'on appelait Clémence, un garçon
+blond, fluet, grandissant trop vite et qui déjà promettait de porter
+avec plus de distinction que de vigueur le nom moitié féodal et moitié
+campagnard de Jean de Bray. Quant à leur mère, c'était une femme et une
+mère dans la plus excellente acception de ces deux mots, ni matrone ni
+jeune fille, très jeune d'âge peut-être, avec la maturité et la dignité
+puisées dans le sentiment bien compris de son double rôle; de très beaux
+yeux dans un visage indécis, beaucoup de douceur, je ne sais quoi
+d'ombrageux d'abord qui tenait sans doute à l'isolement accoutumé de sa
+vie, mais avec infiniment de grâce et de manières.
+
+Cette année-là, nos relations n'allèrent pas beaucoup plus loin: une ou
+deux chasses où M. de Bray me pria de prendre part, quelques visites
+reçues ou rendues, et qui me firent mieux connaître les chemins de son
+village qu'elles ne m'ouvrirent les avenues discrètes de son amitié.
+Puis novembre arriva, et je quittai Villeneuve sans avoir autrement
+pénétré dans l'intimité de l'heureux ménage: c'est ainsi que le docteur
+et moi nous désignions dorénavant les châtelains des Trembles.
+
+
+
+
+II
+
+
+L'ABSENCE a des effets singuliers. J'en fis l'épreuve pendant cette
+première année d'éloignement qui me sépara de M. Dominique, sans
+qu'aucun souvenir direct parût nous rappeler l'un à l'autre. L'absence
+unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu'elle divise, elle fait se
+souvenir, elle fait oublier; elle relâche certains liens très solides,
+elle les tend et les éprouve au point de les briser; il y a des liaisons
+soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d'irrémédiables
+avaries; elle accumule des mondes d'indifférence sur des promesses de
+souvenirs éternels. Et puis d'un germe imperceptible, d'un lien
+inaperçu, d'un _adieu_, _monsieur_, qui ne devait pas avoir de
+lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais
+comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés
+viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces
+attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à
+notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos
+sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable
+rayon qui va de l'un à l'autre, et ne craignent plus rien, ni des
+distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
+prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en pareil cas,
+que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans
+les profondeurs du coeur et de l'esprit, et dont l'extrême tension
+fait souffrir. Une année se passe. On s'est quitté sans se dire au
+revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amitié a fait en nous de
+tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les
+précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace
+de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
+mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des
+confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier.
+
+Il y avait juste un an que j'avais mis le pied dans Villeneuve pour la
+première fois, quand j'y revins, attiré par une lettre du docteur, qui
+m'écrivait: «On parle de vous dans le voisinage, et l'automne est
+superbe, venez.» J'arrivai sans me faire attendre, et quand un soir de
+vendanges, par une journée tiède, par un soleil doux, au milieu des
+mêmes bruits, je montai sans être annoncé le perron des Trembles, je vis
+bien que l'union dont je parle était formée, et que l'ingénieuse absence
+avait agi sans nous et pour nous.
+
+J'étais un hôte attendu qui revenait, qui devait revenir, et qu'un usage
+ancien avait rendu le familier de la maison. Ne m'y trouvais-je pas
+moi-même on ne peut plus à l'aise? Cette intimité qui commençait à peine
+était-elle ancienne ou nouvelle? C'était à ne plus le savoir, tant
+l'intuition des choses m'avait longuement fait vivre avec elles, tant le
+soupçon que j'avais d'elles ressemblait d'avance à des habitudes.
+Bientôt les gens de service me connurent; les deux chiens n'aboyèrent
+plus quand je parus dans la cour; la petite Clémence et Jean
+s'habituèrent vite à me voir, et ne furent pas les derniers à subir
+l'effet certain du retour et l'inévitable séduction des faits qui se
+répètent.
+
+Plus tard on m'appela par mon nom, sans supprimer tout à fait la formule
+de _monsieur_, mais en la négligeant fréquemment. Puis il arriva qu'un
+jour _M. de Bray_ (je disais ordinairement M. de Bray) ne se trouva plus
+d'accord avec le ton de nos entretiens, et chacun de nous s'en aperçut à
+la fois, comme d'une note qui résonnait faux. En réalité, rien aux
+Trembles ne paraissait changé, ni les lieux, ni nous-mêmes, et nous
+avions l'air, tant autour de nous tout se trouvait identique, les
+choses, l'époque, la saison et jusqu'aux plus petits incidents de la
+vie, de fêter jour par jour l'anniversaire d'une amitié qui n'avait plus
+de date.
+
+Les vendanges se firent et s'achevèrent comme les précédentes,
+accompagnées des mêmes danses, des mêmes festins, au son de la même
+cornemuse maniée par le même musicien. Puis, la cornemuse remise au
+clou, les vignes désertes, les celliers fermés, la maison rentra dans
+son calme ordinaire. Il y eut un mois pendant lequel les bras se
+reposèrent un peu et les champs chômèrent. Ce fut ce mois de répit et
+comme de vacances rurales qui s'écoule d'octobre à novembre, entre la
+dernière récolte et les semailles. Il résume à peu près les derniers
+beaux jours. Il conduit, comme une défaillance aimable de la saison,
+des chaleurs tardives aux premiers froids. Puis un matin les charrues
+sortirent; mais rien ne ressemblait moins aux bruyantes bacchanales des
+vendanges que le morne et silencieux monologue du bouvier conduisant ses
+boeufs de labour, et ce grand geste sempiternel du semeur semant son
+grain dans des lieues de sillons.
+
+La propriété des Trembles était un beau domaine, d'où Dominique tirait
+une bonne partie de sa fortune, et qui le faisait riche. Il l'exploitait
+lui-même, aidé de madame de Bray, qui, disait-il, possédait tout
+l'esprit de chiffres et d'administration qui lui manquait. Pour
+auxiliaire secondaire, avec moins d'importance et presque autant
+d'action, dans ce mécanisme compliqué d'une exploitation agricole, il
+avait un vieux serviteur hors rang dans le nombre de ses domestiques,
+qui remplissait en fait les fonctions de régisseur ou d'intendant des
+fermes. Ce serviteur, dont le nom reviendra plus tard dans ce récit,
+s'appelait André. En qualité d'enfant du pays et je crois bien d'enfant
+de la maison, il avait, vis-à-vis de son maître, autant de privautés que
+de tendresse. «Monsieur notre maître», disait-il toujours, soit qu'il
+parlât de lui ou qu'il lui parlât, et le maître à son tour le tutoyait
+par une habitude qu'il avait gardée de sa jeunesse et qui perpétuait des
+traditions domestiques assez touchantes entre le jeune chef de famille
+et le vieux André. André était donc, après le maître et la maîtresse du
+logis, le principal personnage des Trembles et le mieux écouté. Le
+reste du personnel, assez nombreux, se distribuait dans les multiples
+recoins de la maison et de la ferme. Le plus souvent tout paraissait
+vide, excepté la basse-cour, où remuaient tout le jour durant des
+troupeaux de poules, le grand jardin où les filles de la ferme
+ramassaient des faix d'herbes, et la terrasse exposée au midi, où, quand
+il faisait beau, madame de Bray et ses enfants se tenaient dans l'ombre,
+chaque matin plus rare, des treilles, dont les pampres tombaient.
+Quelquefois des journées entières se passaient sans qu'on entendît quoi
+que ce fût qui rappelât la vie dans cette maison où tant de gens
+vivaient cependant dans l'activité des soins ou du travail.
+
+La mairie n'était point aux Trembles, quoique depuis deux ou trois
+générations les de Bray eussent toujours été, comme par un droit acquis,
+maires de la commune. Les archives étaient déposées à Villeneuve. Une
+maison de paysan des plus rustiques servait à la fois d'école primaire
+et de maison communale. Dominique s'y rendait deux fois par mois pour
+présider le conseil et de loin en loin pour les mariages. Ce jour-là, il
+partait avec son écharpe dans sa poche, et la ceignait en entrant dans
+la salle des séances. Il accompagnait volontiers les formalités légales
+d'une petite allocution qui produisait d'excellents effets. Il me fut
+donné de l'entendre à l'époque dont je parle, deux fois de suite dans la
+même semaine. Les vendanges amènent infailliblement les mariages; c'est,
+avec les veillées de carême, la saison de l'année qui rend les garçons
+entreprenants, attendrit le coeur des filles et fait le plus
+d'amoureux.
+
+Quant aux distributions de bienfaisance, c'était madame de Bray qui en
+avait tout le soin. Elle tenait les clefs de la pharmacie, du linge, du
+gros bois, des sarments; les bons de pain, signés du maire, étaient
+écrits de sa main. Et si elle ajoutait du sien aux libéralités
+officielles de la commune, personne n'en savait rien, et les pauvres en
+recueillaient les bénéfices sans jamais apercevoir la main qui donnait.
+De vrais pauvres d'ailleurs, grâce à un pareil voisinage, il n'y en
+avait que très peu dans la commune. Les ressources de la mer voisine qui
+venaient en aide à la charité publique, les levées de marais et quelques
+prairies banales ou les plus gênés menaient pacager leurs vaches, un
+climat très doux qui rendait les hivers supportables, tout cela faisait
+que les années passaient sans trop de détresse, et que personne ne se
+plaignait du sort qui l'avait fait naître à Villeneuve.
+
+Telle était à peu près la part que Dominique prenait à la vie publique
+de son pays: administrer une très petite commune perdue loin de tout
+grand centre, enfermée de marais, acculée contre la mer qui rongeait ses
+côtes et lui dévorait chaque année quelques pouces de territoire;
+veiller aux routes, aux desséchements; tenir les levées en état; penser
+aux intérêts de beaucoup de gens dont il était au besoin l'arbitre, le
+conseil et le juge; empêcher les procès et les discordes aussi bien que
+les disputes; prévenir les délits; soigner de ses mains, aider de sa
+bourse; donner de bons exemples d'agriculture; tenter des essais
+ruineux pour encourager les petites gens à en faire d'utiles;
+expérimenter à tout risque, avec sa terre et ses capitaux, comme un
+médecin essaye des médicaments sur sa santé, et tout cela le plus
+simplement du monde, non pas même comme une servitude, mais comme un
+devoir de position, de fortune et de naissance.
+
+Il s'éloignait aussi peu que possible du cercle étroit de cette
+existence active et cachée qui ne mesurait pas une lieue de rayon. Aux
+Trembles, il recevait peu, sinon quelques voisins de campagne, venus
+pour chasser des extrêmes limites du département, et le docteur et le
+curé de Villeneuve, pour lesquels il y avait le dîner régulier des
+dimanches.
+
+Quand il avait, dès son lever, expédié les affaires de la commune, s'il
+lui restait une heure ou deux pour s'occuper de ses propres affaires, il
+donnait un coup d'oeil à ses charrues, distribuait le blé des
+semailles, faisait livrer le fourrage, ou bien il montait à cheval,
+lorsqu'une nécessité de surveillance l'appelait un peu plus loin. A onze
+heures, la cloche des Trembles annonçait le déjeuner: c'était le premier
+moment de la journée qui réunît la famille au complet et mit les deux
+enfants sous les yeux de leur père. L'un et l'autre apprenaient à lire,
+modeste début surtout pour un garçon dont Dominique avait, je crois,
+l'ambition de faire la réussite de sa propre vie manquée.
+
+L'année se trouvait giboyeuse, et nous passions la plupart de nos
+après-midi à la chasse, ou bien nous faisions dans ces campagnes nues
+une promenade rapide, sans autre but le plus souvent que de côtoyer la
+mer. Je remarquais que ces longues chevauchées coupées de silences, dans
+un pays qui ne prêtait nullement au rire, le rendaient plus sérieux que
+de coutume. Nous allions au pas, côte à côte, et souvent il oubliait que
+j'étais là pour suivre dans une sorte de demi-sommeil un peu vague la
+monotone allure de son cheval ou son piétinement sur les galets roulants
+du rivage. Des gens de Villeneuve ou d'ailleurs croisaient notre route
+et le saluaient. Tantôt c'était M. le maire et tantôt M. Dominique. La
+formule variait avec le domicile des gens, le plus ou moins de rapports
+avec le château, ou d'après le degré de servage.
+
+«Bonjour, monsieur Dominique», lui criait-on à travers champs. C'étaient
+des laboureurs, gens de main-d'oeuvre, pliés en deux sur le dos de
+leurs sillons. Ils relevaient tant bien que mal leurs reins faussés, et
+découvraient de grands fronts frisés de cheveux courts, bizarrement
+blancs, dans un visage embrasé de soleil. Quelquefois un mot dont le
+sens n'était nullement défini pour moi, un souvenir d'un autre temps,
+rappelé par un de ceux qui l'avaient vu naître, et qui lui disaient à
+tous propos: «Vous souvenez-vous?» quelquefois, dis-je, un mot suffisait
+pour le faire changer de visage et le jeter dans un silence
+embarrassant.
+
+Il y avait un vieux gardeur de moutons, très brave homme, qui tous les
+jours, à la même heure, menait ses bêtes brouter les herbes salées de la
+falaise. On l'apercevait, quelque temps qu'il fît, debout comme une
+sentinelle à deux pieds du bord escarpé: son chapeau de feutre attaché
+sous les oreilles, les pieds dans ses gros sabots remplis de paille, le
+dos abrité sous une limousine de feutre grisâtre. «Quand on pense,
+m'avait dit Dominique qu'il y a trente-cinq ans que je le connais et que
+je le vois là!» Il était grand causeur, comme un homme qui n'a que de
+rares occasions de se dédommager du silence, et qui en profite. Presque
+toujours il se mettait devant nos chevaux, leur barrait le passage et
+très ingénument nous obligeait à l'écouter. Il avait lui aussi, mais
+plus que tous les autres, la manie des _vous souvenez-vous_? comme si
+les souvenirs de sa longue vie de gardeur de moutons ne formaient qu'un
+chapelet de bonheurs sans mélange. Ce n'était pas, je l'avais remarqué
+dès le premier jour, la rencontre qui plaisait le plus à Dominique. La
+répétition de cette même image, à la même place, le renouvellement des
+choses mortes, inutiles, oubliées, venant tous les jours pour ainsi dire
+à la même heure se poser indiscrètement devant lui, tout cela le gênait
+évidemment comme une importunité réelle dans ses promenades. Aussi,
+quoique excellent pour tous ceux qui l'aimaient, et le vieux berger
+l'aimait beaucoup, Dominique le traitait un peu comme un vieux corbeau
+bavard. «C'est bon, c'est bon, père Jacques, lui disait-il, à demain»,
+et il tâchait de passer outre; mais l'obstination stupide du père
+Jacques était telle, qu'il fallait, coûte que coûte, prendre son mal en
+patience et laisser souffler les chevaux pendant que le vieux berger
+causait.
+
+Un jour, Jacques avait, comme de coutume, enjambé le talus de la falaise
+du plus loin qu'il nous avait aperçus, et, planté comme une borne sur
+l'étroit sentier, il nous avait arrêtés court. Il était plus que jamais
+en humeur de parler du temps qui n'est plus, de rappeler des dates: la
+saveur du passé lui montait ce jour-là au cerveau comme une ivresse.
+
+«Salut bien, monsieur Dominique, salut bien, messieurs, nous dit-il en
+nous montrant toutes les rides de son visage dévasté épanouies par la
+satisfaction de vivre. Voilà du beau temps, comme on n'en voit pas
+souvent, comme on n'en a pas vu peut-être depuis vingt ans. Vous
+souvenez-vous, monsieur Dominique, il y a vingt ans?... Ah! quelles
+vendanges, quelle chaleur pour ramasser,... et que le raisin _moûlait_
+comme une éponge et qu'il était doux comme du sucre, et qu'on ne
+suffisait pas à cueillir tout ce que le sarment portait!...»
+
+Dominique écoutait impatiemment, et son cheval se tourmentait sous lui
+comme s'il eût été piqué par les mouches.
+
+«C'était l'année où il y avait tout ce monde au château, vous savez...
+Ah! comme...»
+
+Mais un écart du cheval de Dominique coupa la phrase et laissa le père
+Jacques tout ébahi. Dominique cette fois avait passé quand même. Il
+partait au galop et cinglait son cheval avec sa cravache, comme pour le
+corriger d'un vice subit ou le punir d'avoir eu peur. Pendant le reste
+de la promenade, il fut distrait, et garda le plus longtemps possible
+une allure rapide.
+
+Dominique avait assez peu de goût pour la mer: il avait grandi,
+disait-il, au milieu de ses gémissements, et s'en souvenait avec
+déplaisir, comme d'une complainte amère; c'était faute d'autres
+promenades plus riantes que nous avions adopté celle-ci. D'ailleurs, vu
+de la côte élevée que nous suivions, ce double horizon plat de la
+campagne et des flots devenait d'une grandeur saisissante à force d'être
+vide. Et puis, dans ce contraste du mouvement des vagues et de
+l'immobilité de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent
+et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixée,
+il y avait une intime analogie dont il devait être frappé plus que tout
+autre, et qu'il savourait secrètement, avec l'âcre jouissance propre aux
+voluptés d'esprit qui font souffrir. Le soir approchant, nous revenions
+au petit pas, par des chemins pierreux enclavés entre des champs
+fraîchement remués dont la terre était brune. Des alouettes d'automne se
+levaient à fleur de sol et fuyaient avec un dernier frisson de jour sur
+leurs ailes. Nous atteignions ainsi les vignes, l'air salé des côtes
+nous quittait. Une moiteur plus molle et plus tiède s'élevait du fond de
+la plaine. Bientôt après nous entrions dans l'ombre bleue des grands
+arbres, et le plus souvent le jour était fini quand nous mettions pied à
+terre au perron des Trembles.
+
+La soirée nous réunissait de nouveau, en famille, dans un grand salon
+garni de meubles anciens, où l'heure monotone était marquée par une
+longue horloge, au timbre éclatant, dont la sonnerie retentissait
+jusque dans les chambres hautes. Il était impossible de se soustraire à
+ce bruit, qui nous réveillait la nuit, en plein sommeil, non plus qu'à
+la mesure battue bruyamment par le balancier, et quelquefois nous nous
+surprenions, Dominique et moi, écoutant sans mot dire ce murmure sévère
+qui, de seconde en seconde, nous entraînait d'un jour dans un autre.
+Nous assistions au coucher des enfants, dont la toilette de nuit se
+faisait, par indulgence, au salon, et que leur mère emportait tout
+enveloppés de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos. Vers
+dix heures on se séparait. Je rentrais alors à Villeneuve, ou bien plus
+tard, quand les soirées devinrent pluvieuses, les nuits plus sombres,
+les chemins moins faciles, quelquefois on me gardait aux Trembles pour
+la nuit. J'avais ma chambre au second étage, à l'angle du pavillon
+touchant à la tourelle. Dominique l'avait occupée autrefois pendant une
+grande partie de sa jeunesse. De la fenêtre on découvrait toute la
+plaine, tout Villeneuve et jusqu'à la haute mer, et j'entendais en
+m'endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer
+dont l'enfance de Dominique avait été bercée. Le lendemain, tout
+recommençait comme la veille, avec la même plénitude de vie, la même
+exactitude dans les loisirs et dans le travail. Les seuls accidents
+domestiques dont j'eusse encore été témoin, c'étaient, pour ainsi dire,
+des accidents de saison qui troublaient la symétrie des habitudes, comme
+par exemple un jour de pluie venant quand on avait pris des dispositions
+en vue du beau temps.
+
+Ces jours-là, Dominique montait à son cabinet. Je demande pardon au
+lecteur de ces menus détails, et de ceux qui vont suivre; mais ils le
+feront pénétrer peu à peu, et par les voies indirectes qui m'y
+conduisirent moi-même, de la vie banale du gentilhomme fermier dans la
+conscience même de l'homme, et peut-être y trouvera-t-on des
+particularités moins vulgaires. Ces jours-là, dis-je, Dominique montait
+à son cabinet, c'est-à-dire qu'il revenait de vingt-cinq ou trente ans
+en arrière, et cohabitait pour quelques heures avec son passé. Il y
+avait là quelques miniatures de famille, un portrait de lui: jeune
+visage au teint rosé, tout papilloté de boucles brunes, qui n'avait plus
+un trait reconnaissable, quelques cartons étiquetés parmi des monceaux
+de papiers, et une double bibliothèque, l'une ancienne, l'autre
+entièrement moderne, et qui manifestait par un certain choix de livres
+des prédilections qu'il appliquait en fait dans sa vie. Un petit meuble
+enseveli dans la poussière contenait uniquement ses livres de collège,
+livres d'études et livres de prix. Joignez encore un vieux bureau criblé
+d'encre et de coups de canif, une fort belle mappemonde datant d'un
+demi-siècle et sur laquelle étaient tracés à la main de chimériques
+itinéraires à travers toutes les parties du monde. Outre ces témoignages
+de sa vie d'écolier, respectés et conservés, je le crois, avec
+attachement par l'homme qui se sentait vieillir, il y avait d'autres
+attestations de lui-même, de ce qu'il avait été, de ce qu'il avait
+pensé, et que je dois faire connaître, quoique le caractère en fût
+bizarre autant que puéril. Je veux parler de ce qu'on voyait sur les
+murs, sur les boiseries, sur les vitres, et des innombrables confidences
+qu'on pouvait y lire.
+
+On y lisait surtout des dates, des noms de jours, avec la mention
+précise du mois et de l'année. Quelquefois la même indication se
+reproduisait en série avec des dates successives quant à l'année, comme
+si, plusieurs années de suite, il se fût astreint, jour par jour,
+peut-être heure par heure, à constater je ne sais quoi d'identique, soit
+sa présence physique au même lieu, soit plutôt la présence de sa pensée
+sur le même objet. Sa signature était ce qu'il y avait de plus rare;
+mais, pour demeurer anonyme, la personnalité qui présidait à ces sortes
+d'inscriptions chiffrées n'en était pas moins évidente. Ailleurs il y
+avait seulement une figure géométrique élémentaire. Au-dessous, la même
+figure était reproduite, mais avec un ou deux traits de plus qui en
+modifiaient le sens sans en changer le principe, et la figure arrivait
+ainsi, et en se répétant avec des modifications nouvelles, à des
+significations singulières qui impliquaient le triangle ou le cercle
+originel, mais avec des résultats tout différents. Au milieu de ces
+allégories dont le sens n'était pas impossible à deviner, il y avait
+certaines maximes courtes et beaucoup de vers, tous à peu près
+contemporains de ce travail de réflexion sur l'identité humaine dans le
+progrès. La plupart étaient écrits au crayon, soit que le poète eût
+craint, soit qu'il eût dédaigné de leur donner trop de permanence en les
+gravant à perpétuité dans la muraille. Des chiffres enlacés, mais très
+rares, où une même majuscule se nouait avec un D, accompagnaient presque
+toujours quelques vers d'une acception mieux définie, souvenirs d'une
+époque évidemment plus récente. Puis tout à coup, et comme un retour
+vers un mysticisme plus douloureux ou plus hautain, il avait écrit--sans
+doute par une rencontre fortuite avec le poète Longfellow--_Excelsior!
+Excelsior! Excelsior!_ répétés avec un nombre indéfini de points
+d'exclamation. Puis, à dater d'une époque qu'on pouvait calculer
+approximativement par un rapprochement facile avec son mariage, il
+devenait évident que, soit par indifférence, soit plutôt résolument, il
+avait pris le parti de ne plus écrire. Jugeait-il que la dernière
+évolution de son existence était accomplie? Ou pensait-il avec raison
+qu'il n'avait plus rien à craindre désormais pour cette identité de
+lui-même qu'il avait pris jusque là tant de soin d'établir? Une seule et
+dernière date très apparente existait à la suite de toutes les autres,
+et s'accordait exactement avec l'âge du premier enfant qui lui était né:
+son fils Jean.
+
+Une grande concentration d'esprit, une active et intense observation de
+lui-même, l'instinct de s'élever plus haut, toujours plus haut, et de se
+dominer en ne se perdant jamais de vue, les transformations entraînantes
+de la vie avec la volonté de se reconnaître à chaque nouvelle phase, la
+nature qui se fait entendre, des sentiments qui naissent et
+attendrissent ce jeune coeur égoïstement nourri de sa propre
+substance, ce nom qui se double d'un autre nom et des vers qui
+s'échappent comme une fleur de printemps fleurit, des élans forcenés
+vers les hauts sommets de l'idéal, enfin la paix qui se fait dans ce
+coeur orageux, ambitieux peut-être, et certainement martyrisé de
+chimères,--voilà, si je ne me trompe, ce qu'on pouvait lire dans ce
+registre muet, plus significatif dans sa mnémotechnie confuse que
+beaucoup de mémoires écrits. L'âme de trente années d'existence
+palpitait encore émue dans cette chambre étroite, et quand Dominique
+était là, devant moi, penché vers la fenêtre, un peu distrait et
+peut-être encore poursuivi par un certain écho des rumeurs anciennes,
+c'était une question de savoir s'il venait là pour évoquer ce qu'il
+appelait l'ombre de lui-même ou pour l'oublier.
+
+Un jour il prit un paquet de plusieurs volumes déposés dans un coin
+obscur de sa bibliothèque; il me fit asseoir, ouvrit un des volumes, et
+sans autre préambule se mit à lire à demi-voix. C'étaient des vers sur
+des sujets trop épuisés depuis longues années, de vie champêtre, de
+sentiments blessés ou de passions tristes. Les vers étaient bons, d'un
+mécanisme ingénieux, libre, imprévu, mais peu lyriques en somme, quoique
+les intentions du livre le fussent beaucoup. Les sentiments étaient
+fins, mais ordinaires, les idées débiles. Cela ressemblait, moins la
+forme, qui, je le répète, à cause de qualités rares, formait un
+désaccord assez frappant avec la faiblesse incontestable du fond, cela
+ressemblait, dis-je, à tout essai de jeune homme qui s'épanouit sous
+forme de vers, et qui se croit poète parce qu'une certaine musique
+intérieure le met sur la voie des cadences et l'invite à parler en mots
+rimés. Telle était du moins mon opinion, et, sans avoir à ménager
+l'auteur, dont j'ignorais le nom, je la fis connaître à Dominique aussi
+crûment que je l'écris.
+
+«Voilà le poète jugé, dit-il, et bien jugé, ni plus ni moins que par
+lui-même. Auriez-vous eu la même franchise, ajouta-t-il, si vous aviez
+su que ces vers sont de moi?
+
+--Absolument, lui répondis-je un peu déconcerté.
+
+--Tant mieux, reprit Dominique, cela me prouve qu'en bien comme en mal
+vous m'estimez ce que je vaux. Il y a là deux volumes de pareille force.
+Ils sont de moi. J'aurais le droit de les désavouer, puisqu'ils ne
+portent point de nom; mais ce n'est pas à vous que je tairai des
+faiblesses, tôt ou tard il faudra que vous les sachiez toutes. Je dois
+peut-être à ces essais manqués, comme beaucoup d'autres, un soulagement
+et des leçons utiles. En me démontrant que je n'étais rien, tout ce que
+j'ai fait m'a donné la mesure de ceux qui sont quelque chose. Ce que je
+dis là n'est qu'à demi modeste; mais vous me pardonnerez de ne plus
+distinguer la modestie de l'orgueil, quand vous saurez à quel point il
+m'est permis de les confondre.»
+
+Il y avait deux hommes en Dominique, cela n'était pas difficile à
+deviner. «Tout homme porte en lui un ou plusieurs morts», m'avait dit
+sentencieusement le docteur, qui soupçonnait aussi des renoncements
+dans la vie du campagnard des Trembles. Mais celui qui n'existait plus
+avait-il du moins donné signe de vie? Dans quelle mesure? à quelle
+époque? N'avait-il jamais trahi son incognito que par deux livres
+anonymes et ignorés?
+
+Je pris ceux des volumes que Dominique n'avait point ouverts: cette fois
+le titre m'en était connu. L'auteur, dont le nom estimé n'avait pas eu
+le temps de pénétrer bien avant dans la mémoire des gens qui lisent,
+occupait avec honneur un des rangs moyens de la littérature politique
+d'il y a quinze ou vingt ans. Aucune publication plus récente ne m'avait
+appris qu'il vécût ou écrivît encore. Il était du petit nombre de ces
+écrivains discrets qu'on ne connaît jamais que par le titre de leurs
+ouvrages, dont le nom entre dans la renommée sans que leur personne
+sorte de l'ombre, et qui peuvent parfaitement disparaître ou se retirer
+du monde sans que le monde, qui ne communique avec eux que par leurs
+écrits, sache ce qu'il est arrivé d'eux.
+
+Je répétai le titre des volumes et le nom de l'auteur, et je regardai
+Dominique, qui se mit à sourire en comprenant que je le devinais.
+
+«Surtout, me dit-il, ne flattez pas le publiciste pour consoler la
+vanité du poète. La plus réelle différence peut-être qu'il y ait entre
+les deux, c'est que la publicité s'est occupée du premier, tandis
+qu'elle n'a pas fait le même honneur au second. Elle a eu raison de se
+taire avec celui-ci; n'a-t-elle pas eu tort de si bien accueillir
+l'autre? J'avais plusieurs motifs, continua-t-il, pour changer de nom
+comme j'en avais eu de graves d'abord pour garder tout à fait l'anonyme,
+des raisons diverses et qui toutes ne tenaient pas seulement à des
+considérations de prudence littéraire et de modestie bien entendue. Vous
+voyez que j'ai bien fait, puisque nul ne sait aujourd'hui que celui qui
+signait mes livres a fini platement par se faire maire de sa commune et
+vigneron.
+
+--Et vous n'écrivez plus? lui demandai-je.
+
+--Oh! pour cela, non, c'est fini! D'ailleurs, depuis que je n'ai plus
+rien à faire, je puis dire que je n'ai plus le temps de rien. Quant à
+mon fils, voici quelles sont mes idées sur lui. Si j'avais été ce que je
+ne suis pas, j'estimerais que la famille des de Bray a assez produit,
+que sa tâche est faite, et que mon fils n'a plus qu'à se reposer; mais
+la Providence en a décidé autrement, les rôles sont changés. Est-ce tant
+mieux ou tant pis pour lui? Je lui laisse l'ébauche d'une vie inachevée,
+qu'il accomplira, si je ne me trompe. Rien ne finit, reprit-il, tout se
+transmet, même les ambitions.»
+
+Une fois descendu de cette chambre dangereuse, hantée de fantômes, où je
+sentais que les tentations devaient l'assiéger en foule, Dominique
+redevenait le campagnard ordinaire des Trembles. Il adressait un mot
+tendre à sa femme et à ses enfants, prenait son fusil, sifflait ses
+chiens, et, si le ciel s'embellissait, nous allions achever la journée
+dans la campagne trempée d'eau.
+
+Cette existence intime dura jusqu'en novembre, facile, familière, sans
+grands épanchements, mais avec l'abandon sobre et confiant que
+Dominique savait mettre en toutes choses où sa vie intérieure n'était
+pas mêlée. Il aimait la campagne en enfant et ne s'en cachait pas; mais
+il en parlait en homme qui l'habite, jamais en littérateur qui l'a
+chantée. Il y avait certains mots qui ne sortaient jamais de sa bouche,
+parce que, plus qu'aucun autre homme que j'aie connu, il avait la pudeur
+de certaines idées, et l'aveu des sentiments dits poétiques était un
+supplice au-dessus de ses forces. Il avait donc pour la campagne une
+passion si vraie, quoique contenue dans la forme, qu'il demeurait à ce
+sujet-là plein d'illusions volontaires, et qu'il pardonnait beaucoup aux
+paysans, même en les trouvant pétris d'ignorance et de défauts, quand ce
+n'est pas de vices. Il vivait avec eux dans de continuels contacts,
+quoiqu'il ne partageât, bien entendu, ni leurs moeurs, ni leurs goûts,
+ni aucun de leurs préjugés. La simplicité extrême de sa mise, celle de
+ses manières et de toute sa vie auraient au besoin servi d'excuses à des
+supériorités que personne au surplus ne soupçonnait. Tous à Villeneuve
+l'avaient vu naître, grandir, puis, après quelques années d'absence,
+revenir au pays et s'y fixer. Il y avait des vieillards pour lesquels, à
+quarante-cinq ans tout à l'heure, il était encore le petit Dominique, et
+parmi ceux qui passaient près des Trembles et reconnaissaient au second
+étage, à droite, la chambre qui avait été la sienne, nul assurément ne
+s'était jamais douté du monde d'idées et de sentiments qui la séparait
+d'eux.
+
+J'ai parlé des visites que Dominique recevait aux Trembles, et je dois y
+revenir à cause d'un événement dont je fus en quelque sorte témoin et
+qui le frappa profondément.
+
+Au nombre des amis qui se réunirent aux Trembles cette année-là et selon
+l'usage, pour fêter la Saint-Hubert, se trouvait un de ses plus anciens
+camarades, fort riche, et qui vivait retiré, disait-on, sans famille,
+dans un château éloigné d'une douzaine de lieues. On l'appelait d'Orsel.
+Il était du même âge que Dominique, quoique sa chevelure blonde et son
+visage presque sans barbe lui donnassent par moments des airs de
+jeunesse qui pouvaient faire croire à quelques années de moins. C'était
+un garçon de bonne tournure, très soigné de tenue, de formes séduisantes
+et polies, avec je ne sais quel dandysme invétéré dans les gestes, les
+paroles et l'accent, qui, au milieu d'un certain monde un peu blasé,
+n'eût pas manqué d'un attrait réel. Il y avait en lui beaucoup de
+lassitude, ou beaucoup d'indifférence, ou beaucoup d'apprêt. Il aimait
+la chasse, les chevaux. Après avoir adoré les voyages, il ne voyageait
+plus. Parisien d'adoption, presque de naissance, un beau jour on avait
+appris qu'il quittait Paris, et, sans qu'on pût déterminer le vrai motif
+d'une pareille retraite, il était venu s'ensevelir, au fond de ses
+marais d'Orsel, dans la plus inconcevable solitude. Il y vivait
+bizarrement, comme en un lieu de refuge et d'oubli, se montrant peu, ne
+recevant pas du tout, et dans les obscurités de je ne sais quel parti
+pris morose qui ne s'expliquait que par un acte de désespoir de la part
+d'un homme jeune, riche, à qui l'on pouvait supposer sinon de grandes
+passions, du moins des ardeurs de plus d'un genre. Très peu lettré,
+quoiqu'il eût passablement appris par ouï-dire, il témoignait un certain
+mépris hautain pour les livres et beaucoup de pitié pour ceux qui se
+donnaient la peine de les écrire. A quoi bon? disait-il; l'existence
+était trop courte et ne méritait pas qu'on en prît tant de souci. Et il
+soutenait alors, avec plus d'esprit que de logique, la thèse banale des
+découragés, quoiqu'il n'eût jamais rien fait qui lui donnât le droit de
+se dire un des leurs. Ce qu'il y avait de plus sensible dans ce
+caractère un peu effacé comme sous des poussières de solitude, et dont
+les traits originaux commençaient à sentir l'usure, c'était comme une
+passion à la fois mal satisfaite et mal éteinte pour le grand luxe, les
+grandes jouissances et les vanités artificielles de la vie. Et l'espèce
+d'hypocondrie froide et élégante qui perçait dans toute sa personne
+prouvait que si quelque chose survivait au découragement de beaucoup
+d'ambitions si vulgaires, c'était à la fois le dégoût de lui-même avec
+l'amour excessif du bien-être. Aux Trembles, il était toujours le
+bienvenu, et Dominique lui pardonnait la plupart de ses bizarreries en
+faveur d'une ancienne amitié dans laquelle d'Orsel mettait au surplus
+tout ce qu'il avait de coeur.
+
+Pendant les quelques jours qu'il passa aux Trembles, il se montra ce
+qu'il savait être dans le monde, c'est-à-dire un compagnon aimable, beau
+chasseur, bon convive, et, sauf un ou deux écarts de sa réserve
+ordinaire, rien à peu près ne parut de tout ce que contenait l'homme
+ennuyé.
+
+Madame de Bray avait entrepris de le marier, entreprise chimérique, car
+rien n'était plus difficile que de l'amener à discuter raisonnablement
+des idées pareilles. Sa réponse ordinaire était qu'il avait passé l'âge
+où l'on se marie par entraînement, et que le mariage, comme tous les
+actes capitaux ou dangereux de la vie, demandait un grand élan
+d'enthousiasme.
+
+«C'est un jeu, le plus aléatoire de tous, disait-il, qui n'est excusable
+que par la valeur, le nombre, l'ardeur et la sincérité des illusions
+qu'on y engage, et qui ne devient amusant que lorsque de part et d'autre
+on y joue gros jeu.»
+
+Et comme on s'étonnait de le voir s'enfermer à Orsel, dans une inaction
+dont ses amis s'affligeaient, à cette observation, qui n'était pas
+nouvelle, il répondit:
+
+«Chacun fait selon ses forces.»
+
+Quelqu'un dit:
+
+«C'est de la sagesse.
+
+--Peut-être, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce
+soit une folie de vivre paisiblement sur ses terres et de s'en trouver
+bien.
+
+--Cela dépend, dit madame de Bray.
+
+--Et de quoi, je vous prie, madame?
+
+--De l'opinion qu'on a sur les mérites de la solitude, et d'abord du
+plus ou moins de cas qu'on fait de la famille, ajouta-t-elle en
+regardant involontairement ses deux enfants et son mari.
+
+--Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considère une
+certaine habitude sociale, souvent discutée d'ailleurs, et par de très
+bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.
+Elle prétend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se
+refuser à faire le bonheur de quelqu'un quand il le peut.
+
+--Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.
+
+--C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus sérieux. Il y a
+tant de choses que j'aurais dû faire avec moins de dangers pour d'autres
+et d'appréhensions pour moi-même et que je n'ai pas faites! Risquer sa
+vie n'est rien, engager sa liberté, c'est déjà plus grave; mais épouser
+la liberté et le bonheur d'une autre!... Il y a quelques années que je
+réfléchis là-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai.»
+
+Le soir même de cette conversation, qui mettait en relief une partie des
+sophismes et des impuissances de M. d'Orsel, celui-ci quitta les
+Trembles. Il partit à cheval, suivi de son domestique. La nuit était
+claire et froide.
+
+«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.
+
+Quelques jours plus tard, un exprès, accouru d'Orsel à toute bride,
+remit à Dominique une lettre cachetée de noir dont la lecture le
+bouleversa, lui, si parfaitement maître de ses émotions.
+
+Olivier venait d'éprouver un grave accident. De quelle nature? Ou le
+billet tristement scellé ne le disait pas, ou Dominique avait un motif
+particulier pour ne l'expliquer qu'à demi. A l'instant même il fit
+atteler sa voiture de voyage, envoya prévenir le docteur en le priant de
+se tenir prêt à l'accompagner; et, moins d'une heure après l'arrivée de
+la mystérieuse dépêche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande
+hâte la route d'Orsel.
+
+Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de
+novembre, et leur retour eut lieu pendant la nuit. Le docteur, qui le
+premier me donna des nouvelles de son malade, fut impénétrable, comme il
+convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours
+d'Olivier n'étaient plus en danger, qu'il avait quitté le pays, que sa
+convalescence serait longue et l'obligerait probablement à un séjour
+prolongé dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident
+aurait au surplus pour résultat d'arracher cet incorrigible solitaire à
+l'affreux isolement de son château, de le faire changer d'air, de
+résidence et peut-être d'habitudes.
+
+Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin
+se peignit sur son visage au moment où je me permis de lui adresser
+quelques questions de sincère intérêt sur la santé de son ami.
+
+«Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tôt ou tard la vérité se
+fera jour sur une catastrophe trop facile à prévoir et malheureusement
+impossible à conjurer.»
+
+Et il me remit la lettre même d'Olivier.
+
+ «Orsel, novembre 18...
+
+ Mon cher Dominique,
+
+ «C'est bien véritablement un mort qui t'écrit. Ma vie ne servait à
+ personne, on me l'a trop répété, et ne pouvait plus qu'humilier
+ tous ceux qui m'aiment. Il était temps de l'achever moi-même. Cette
+ idée, qui ne date pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te
+ quittant. Je l'ai mûrie pendant la route. Je l'ai trouvée
+ raisonnable, sans aucun inconvénient pour personne, et mon entrée
+ chez moi, la nuit, dans un pays que tu connais, n'était pas une
+ distraction de nature à me faire changer d'avis. J'ai manqué
+ d'adresse, et n'ai réussi qu'à me défigurer. N'importe, j'ai tué
+ _Olivier_. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte
+ Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as été, je
+ ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l'excuse
+ de ma vie. Tu témoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu
+ parles de moi à ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble
+ pas.
+
+ «_Olivier._»
+
+Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je le suivis. Cette demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse,
+du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre. Je ne lui demandai point ses confidences; il me les offrit.
+Et comme s'il n'eût fait que traduire en paroles les mémoires chiffrés
+que j'avais sous les yeux, il me raconta sans déguisements, mais non
+sans émotion, l'histoire suivante.
+
+
+
+
+III
+
+
+CE que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait
+tenir en quelques mots: un campagnard qui s'éloigne un moment de son
+village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie d'écrire,
+et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son
+histoire. Le plat résumé que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui
+connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur
+comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure. Le reste
+n'est instructif pour personne, et ne saurait émouvoir que mes
+souvenirs. Je n'en fais pas mystère, croyez-le bien; mais j'en parle le
+moins possible, et cela pour des raisons particulières qui n'ont rien de
+commun avec l'envie de me rendre plus intéressant que je ne le suis.
+
+Des quelques personnes qui se trouvent mêlées à ce récit, et dont je
+vous entretiendrai presque autant que de moi-même, l'un est un ami
+ancien, difficile à définir, plus difficile encore à juger sans
+amertume, et dont vous avez lu tout à l'heure la lettre d'adieu et de
+deuil. Jamais il ne se serait expliqué sur une existence qui n'avait pas
+lieu de lui plaire. C'est presque la réhabiliter que de la mêler à ces
+confidences. L'autre n'a aucune raison d'être discret sur la sienne. Il
+appartient à des situations qui font de lui un homme public: ou vous le
+connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne
+crois pas le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant
+de la médiocrité de ses origines. Quant à la troisième personne dont le
+contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée
+maintenant dans des conditions de sécurité, de bonheur et d'oubli, à
+défier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera
+d'elle et les siens.
+
+Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui
+me font connaître aujourd'hui la douceur et la fermeté des liens qui
+m'ont manqué quand j'avais leur âge. Ma mère eut à peine la force de me
+nourrir et mourut. Mon père vécut encore quelques années, mais dans un
+état de santé si misérable que je cessai de sentir sa présence longtemps
+avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien au delà de son
+décès réel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni
+l'autre, et que le jour où, en deuil de mon père, qui venait de
+s'éteindre, je demeurai seul, je n'aperçus aucun changement notable qui
+me fît souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot
+d'orphelin qu'on répétait autour de moi comme un nom de malheur, et je
+comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'étais à
+plaindre.
+
+Je grandis au milieu de ces braves gens, surveillé de loin par une
+soeur de mon père, madame Ceyssac, qui ne vint qu'un peu plus tard
+s'établir aux Trembles, dès que les soins de ma fortune et de mon
+éducation réclamèrent décidément sa présence. Elle trouva en moi un
+enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance, facile à soumettre, plus
+difficile à convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans
+nulle idée de discipline et de travail, et qui, la première fois qu'on
+lui parla d'étude et d'emploi du temps, demeura bouche béante, étonné
+que la vie ne se bornât pas au plaisir de courir les champs. Jusque-là
+je n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'étaient
+restés de mon père étaient ceux-ci: dans les rares moments où la maladie
+qui le minait lui laissait un peu de répit, il sortait, gagnait à pied
+le mur extérieur du parc, et là, pendant de longues après-midi de
+soleil, appuyé sur un grand jonc et avec la démarche lente qui me le
+faisait paraître un vieillard, il se promenait des heures entières.
+Pendant ce temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes pièges à
+oiseaux. N'ayant jamais reçu d'autres leçons, à une légère différence
+près, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire à mon
+père. Et quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'étaient des
+fils de paysans du voisinage, ou trop paresseux pour suivre l'école, ou
+trop petits pour être mis au travail de la terre, et qui tous
+m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite
+insouciance en fait d'avenir. La seule éducation qui me fût agréable, le
+seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte, et, notez-le bien, le
+seul qui dût porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux.
+J'apprenais confusément, de routine, cette quantité de petits faits qui
+sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour
+profiter d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables: une
+santé robuste, des yeux de paysan, c'est-à-dire des yeux parfaits, une
+oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes
+infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air,
+le souci de ce qu'on observe, de ce qu'on voit, de ce qu'on écoute, peu
+de goût pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosité pour
+celles qui se racontent; le merveilleux des livres m'intéressait moins
+que celui des légendes, et je mettais les superstitions locales bien
+au-dessus des contes de fées.
+
+A dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve: j'en savais
+autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs pères; mais il y avait
+entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se
+détermina tout à coup: c'est que déjà je tirais de l'existence et des
+faits qui nous étaient communs des sensations qui toutes paraissaient
+leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je
+m'en souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long
+des buissons, de guetter l'oiseau, n'était pas ce qui me captivait le
+plus dans la chasse; et la preuve, c'est que le seul témoignage un peu
+vif qui me soit resté de ces continuelles embuscades, c'est la vision
+très nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison,
+et jusqu'à la perception de certains bruits qui n'ont pas cessé depuis
+de se faire entendre. Peut-être vous paraîtra-t-il assez puéril de me
+rappeler qu'il y a trente-cinq ans tout à l'heure, un soir que je
+relevais mes pièges dans un guéret labouré de la veille, il faisait tel
+temps, tel vent, que l'air était calme, le ciel gris, que des
+tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement
+d'ailes très sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins à
+vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas.
+Vous dire comment une particularité de si peu de valeur a pu se fixer
+dans ma mémoire, avec la date précise de l'année et peut-être bien du
+jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation
+d'un homme plus que mûr, je l'ignore; mais si je vous cite ce fait entre
+mille autres, c'est afin de vous indiquer que quelque chose se dégageait
+déjà de ma vie extérieure, et qu'il se formait en moi je ne sais quelle
+mémoire spéciale assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude
+singulière à se pénétrer des impressions.
+
+Ce qu'il y avait de plus positif, surtout pour ceux que mon avenir eût
+intéressés, c'est que cette éducation soi-disant vigoureuse était
+détestable. Tout dissipé que je fusse, et coudoyé et tutoyé par des
+camaraderies de village, au fond j'étais seul, seul de ma race, seul de
+mon rang, et dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui
+m'attendait. Je m'attachais à des gens qui pouvaient être mes
+serviteurs, non mes amis; je m'enracinais sans m'en apercevoir, et Dieu
+sait par quelles fibres résistantes, dans des lieux qu'il faudrait
+quitter, et quitter le plus tôt possible; je prenais enfin des
+habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu
+que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié _dilettante_,
+tantôt l'un, tantôt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que
+jamais ni l'un ni l'autre ait prévalu.
+
+Mon ignorance, je vous l'ai déjà dit, était extrême; ma tante le sentit;
+elle se hâta d'appeler aux Trembles un précepteur, jeune maître d'étude
+du collège d'Ormesson. C'était un esprit bien fait, simple, direct,
+précis, nourri de lectures, ayant un avis sur tout, prompt à agir, mais
+jamais avant d'avoir discuté les motifs de ses actes, très pratique et
+forcément très ambitieux. Je n'ai vu personne entrer dans la vie avec
+moins d'idéal et plus de sang-froid, ni envisager sa destinée d'un
+regard plus ferme, en y comptant aussi peu de ressources. Il avait
+l'oeil clair, le geste libre, la parole nette, et juste assez
+d'agrément de tournure et d'esprit pour se glisser inaperçu dans les
+foules. Il dépendait d'un tel caractère, aux prises avec le mien, qui
+lui ressemblait si peu, de me faire beaucoup souffrir; mais j'ajouterai
+qu'avec une bonté d'âme réelle, il avait une droiture de sentiments et
+une rectitude d'esprit à toute épreuve. C'était le propre de cette
+nature incomplète, et pourtant sans trop de lacunes, de posséder
+certaines facultés dominantes qui lui tenaient lieu des qualités
+absentes, et de se compléter elle-même en n'y laissant pas supposer le
+moindre vide. On lui eût donné tout près de trente ans, quoiqu'il en eût
+tout juste vingt-quatre. Son nom de baptême était Augustin; jusqu'à
+nouvel ordre, je l'appellerai ainsi.
+
+Aussitôt qu'il fut installé près de nous, ma vie changea, en ce sens du
+moins qu'on en fit deux parts. Je ne renonçai point aux habitudes
+prises, mais on m'en imposa de nouvelles. J'eus des livres, des cahiers
+d'étude, des heures de travail; je n'en contractai qu'un goût plus vif
+pour les distractions permises aux heures du repos, et ce que je puis
+appeler ma passion pour la campagne ne fit que grandir avec le besoin de
+divertissements.
+
+La maison des Trembles était alors ce que vous la voyez. Était-elle plus
+gaie ou plus triste? Les enfants ont une disposition qui les porte à
+tellement égayer comme à grandir ce qui les entoure, que plus tard tout
+diminue et s'attriste sans cause apparente, et seulement parce que le
+point de vue n'est plus le même. André, que vous connaissez, et qui
+n'est pas sorti de la maison depuis soixante ans, m'a dit bien souvent
+que chaque chose s'y passait à peu près comme aujourd'hui. La manie, que
+je contractai de bonne heure, d'écrire mon chiffre, et à tout propos de
+poser des scellés commémoratifs, servirait au reste à redresser mes
+souvenirs, si mes souvenirs sur ce point n'étaient pas infaillibles.
+Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, où les longues années
+qui me séparent de l'époque dont je vous parle disparaissent, où
+j'oublie que j'ai vécu depuis, qu'il m'est venu des soins plus graves,
+des causes de joie ou de tristesse différentes, et des raisons de
+m'attendrir beaucoup plus sérieuses. Les choses étant demeurées les
+mêmes, je vis de même; c'est comme une ancienne ornière où l'on
+retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme à ce que
+j'éprouve, comme une ancienne plaie parfaitement guérie, mais sensible,
+qui tout à coup se ranime, et, si l'on osait, vous ferait crier.
+Imaginez qu'avant de partir pour le collège, où j'allai tard, pas un
+seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez là-bas, vivant
+aux mêmes lieux, dans les mêmes habitudes, que je retrouve aujourd'hui
+les objets d'autrefois comme autrefois, et dans l'acception qui me les
+fit connaître et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de
+cette époque n'est effacé, je devrais dire affaibli. Et ne vous étonnez
+pas si je divague en vous parlant de réminiscences qui ont la puissance
+certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a
+des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de
+sang-froid: le nom des Trembles est de ce nombre.
+
+Vous auriez beau connaître les Trembles aussi bien que moi, je n'en
+aurais pas moins beaucoup de peine à vous faire comprendre ce que j'y
+trouvais de délicieux. Et pourtant tout y était délicieux, tout,
+jusqu'au jardin, qui, vous le savez cependant, est bien modeste. Il y
+avait des arbres, chose rare dans notre pays, et beaucoup d'oiseaux, qui
+aiment les arbres et qui n'auraient pu se loger ailleurs. Il y avait de
+l'ordre et du désordre, des allées sablées faisant suite à des perrons,
+menant à des grilles, et qui flattaient un certain goût que j'ai
+toujours eu pour les lieux où l'on se promène avec quelque apparat, où
+les femmes d'une autre époque auraient pu déployer des robes de
+cérémonie. Puis des coins obscurs, des carrefours humides où le soleil
+n'arrivait qu'à peine, où toute l'année des mousses verdâtres poussaient
+dans une terre spongieuse, des retraites visitées de moi seul, avaient
+des airs de vétusté, d'abandon, et sous une autre forme me rappelaient
+le passé, impression qui dès lors ne me déplaisait pas. Je m'asseyais,
+je m'en souviens, sur de hauts buis taillés en banquettes qui
+garnissaient le bord des allées. Je m'informais de leur âge, ils étaient
+horriblement vieux, et j'examinais avec des curiosités particulières ces
+petits arbustes, aussi âgés, me disait André, que les plus vieilles
+pierres de la maison, que mon père n'avait pas vu planter, ni mon
+grand-père, ni le père de celui-ci. Puis, le soir, il arrivait une heure
+où tout ébat cessait. Je me retirais au sommet du perron, et de là je
+regardais au fond du jardin, à l'angle du parc, les amandiers, les
+premiers arbres dont le vent de septembre enlevât les feuilles, et qui
+formaient un transparent bizarre sur la tenture flamboyante du soleil
+couchant. Dans le parc, il y avait beaucoup d'arbres blancs, de frênes
+et de lauriers, où les grives et les merles habitaient en foule pendant
+l'automne; mais ce qu'on apercevait de plus loin, c'était un groupe de
+grands chênes, les derniers à se dépouiller comme à verdir, qui
+gardaient leurs frondaisons roussâtres jusqu'en décembre et quand déjà
+le bois tout entier paraissait mort, où les pies nichaient, où
+perchaient les oiseaux de haut vol, où se posaient toujours les premiers
+geais et les premiers corbeaux que l'hiver amenait régulièrement dans le
+pays.
+
+Chaque saison nous ramenait ses hôtes, et chacun d'eux choisissait
+aussitôt ses logements, les oiseaux de printemps dans les arbres à
+fleurs, ceux d'automne un peu plus haut, ceux d'hiver dans les
+broussailles, les buissons persistants et les lauriers. Quelquefois en
+plein hiver ou bien aux premières brumes, un matin, un oiseau plus rare
+s'envolait à l'endroit du bois le plus abandonné avec un battement
+d'ailes inconnu, très bruyant et un peu gauche, quoique rapide. C'était
+une bécasse arrivée la nuit; elle montait en battant les branches et se
+glissait entre les rameaux des grands arbres nus; à peine
+apparaissait-elle une seconde, de manière à montrer son long bec droit.
+Puis on n'en rencontrait plus que l'année suivante, à la même époque, au
+même lieu, à ce point qu'il semblait que c'était le même émigrant qui
+revenait.
+
+Des tourterelles de bois arrivaient en mai, en même temps que les
+coucous. Ils murmuraient doucement à de longs intervalles, surtout par
+des soirées tièdes, et quand il y avait dans l'air je ne sais quel
+épanouissement plus actif de sève nouvelle et de jeunesse. Dans les
+profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers
+blancs, dans les troënes en fleur, dans les lilas chargés de bouquets et
+d'aromes, toute la nuit, pendant ces longues nuits où je dormais peu, où
+la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et
+sans bruit, comme des pleurs de joie,--pour mes délices et pour mon
+tourment, toute la nuit les rossignols chantaient. Dès que le temps
+était triste, ils se taisaient; ils reprenaient avec le soleil, avec les
+vents plus doux, avec l'espoir de l'été prochain. Puis, les couvées
+faites, on ne les entendait plus. Et quelquefois, à la fin de juin, par
+un jour brûlant, dans la robuste épaisseur d'un arbre en pleines
+feuilles, je voyais un petit oiseau muet et de couleur douteuse,
+peureux, dépaysé, qui errait tout seul et prenait son vol: c'était
+l'oiseau du printemps qui nous quittait.
+
+Au dehors, les foins blondissaient prêts à mûrir. Le bois des plus vieux
+sarments éclatait; la vigne montrait ses premiers bourgeons. Les blés
+étaient verts; ils s'étendaient au loin dans la plaine onduleuse, où les
+sainfoins se teignaient d'amarante, où les colzas éblouissaient la vue
+comme des carrés d'or. Un monde infini d'insectes, de papillons,
+d'oiseaux agrestes, s'agitait, se multipliait à ce soleil de juin dans
+une expansion inouïe. Les hirondelles remplissaient l'air, et le soir,
+quand les martinets avaient fini de se poursuivre avec leurs cris aigus,
+alors les chauves-souris sortaient, et ce bizarre essaim, qui semblait
+ressuscité par les soirées chaudes, commençait ses rondes nocturnes
+autour des clochetons. La récolte des foins venue, la vie des campagnes
+n'était plus qu'une fête. C'était le premier grand travail en commun qui
+fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand
+nombre de travailleurs.
+
+J'étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je
+me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses
+charges. Étendu tout à fait à plat sur le sommet de la charge, comme un
+enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la
+voiture roulant sur des herbes coupées, je regardais de plus haut que
+d'habitude un horizon qui me semblait n'avoir plus de fin. Je voyais la
+mer s'étendre à perte de vue par-dessus la lisière verdoyante des
+champs; les oiseaux passaient plus près de moi; je ne sais quelle
+enivrante sensation d'un air plus large, d'une étendue plus vaste, me
+faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt
+les foins rentrés, c'étaient les blés qui jaunissaient. Même travail
+alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus
+cru:--des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis
+accablants, des nuits belles comme des aurores, et l'irritante
+électricité des jours orageux. Moins d'ivresse avec plus d'abondance,
+des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et
+consumée de soleil: voilà l'été. Vous connaissez l'automne dans nos
+pays, c'est la saison bénie. Puis l'hiver arrivait; le cercle de l'année
+se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre; mes yeux,
+toujours en éveil, s'exerçaient encore à percer les brouillards de
+décembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne
+d'un deuil plus sombre que les frimas.
+
+Les arbres entièrement dépouillés, j'embrassais mieux l'étendue du parc.
+Rien ne le grandissait comme un léger brouillard d'hiver qui en
+bleuissait les profondeurs et trompait sur les vraies distances; Plus de
+bruit, ou fort peu; mais chaque note plus distincte. Une sonorité
+extrême dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'un roitelet
+de muraille se prolongeait à l'infini dans des allées muettes et vides,
+sans obstacles au son, imbibées d'air humide et pénétrées de silence. Le
+recueillement qui descendait alors sur les Trembles était inexprimable;
+pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu où je vous parle,
+je condensais, je concentrais, je forçais à ne plus jamais s'échapper ce
+monde ailé, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui
+m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'année d'une vie si
+active et qui ressemblait si bien à des rêves.
+
+Augustin s'emparait de moi. La saison lui venait en aide, je lui
+appartenais alors presque sans partage, et j'expiais de mon mieux ce
+long oubli de tant de jours sans emploi. Étaient-ils sans profit?
+
+Très peu sensible aux choses qui nous entouraient, tandis que son élève
+en était à ce point absorbé, assez indifférent au cours des saisons pour
+se tromper de mois comme il se serait trompé d'heure, invulnérable à
+tant de sensations dont j'étais traversé, délicieusement blessé dans
+tout mon être, froid, méthodique, correct et régulier d'humeur autant
+que je l'étais peu, Augustin vivait à mes côtés sans prendre garde à ce
+qui se passait en moi, ni le soupçonner. Il sortait peu, quittait
+rarement sa chambre, y travaillait depuis le matin jusqu'à la nuit, et
+ne se permettait de relâche que dans les soirées d'été, où l'on ne
+veillait point, et parce que la lumière du jour venait à lui manquer. Il
+lisait, prenait des notes: pendant des mois entiers, je le voyais
+écrire. C'était de la prose, et le plus souvent de longues pages de
+dialogues. Un calendrier lui servait à choisir des séries de noms
+propres. Il les alignait sur une page blanche avec des annotations à la
+suite; il leur donnait un âge, il indiquait la physionomie de chacun,
+son caractère, une originalité, une bizarrerie, un ridicule. C'était là,
+dans ses combinaisons variables, le personnel imaginé pour des drames ou
+des comédies. Il écrivait rapidement, d'une écriture déliée, symétrique,
+très nette à l'oeil, et semblait se dicter à lui-même à demi-voix.
+Quelquefois il souriait quand une observation plus aiguë naissait sous
+sa plume, et après chaque couplet un peu long, où sans doute un de ses
+personnages avait raisonné juste et serré, il réfléchissait un moment,
+le temps de reprendre haleine, et je l'entendais qui disait: «Voyons,
+qu'allons-nous répondre?» Lorsque par hasard il était en humeur de
+confidence, il m'appelait près de lui et me disait: «Écoutez donc cela,
+monsieur Dominique.» Rarement j'avais l'air de comprendre. Comment me
+serais-je intéressé à des personnages que je n'avais pas vus, que je ne
+connaissais point?
+
+Toutes ces complications de diverses existences si parfaitement
+étrangères à la mienne me semblaient appartenir à une société imaginaire
+où je n'avais nulle envie de pénétrer. «Allons, vous comprendrez cela
+plus tard», disait Augustin. Confusément j'apercevais bien que ce qui
+délectait ainsi mon jeune précepteur, c'était le spectacle même du jeu
+de la vie, le mécanisme des sentiments, le conflit des intérêts, des
+ambitions, des vices; mais, je le répète, il était assez indifférent
+pour moi que ce monde fût un échiquier, comme me le disait encore
+Augustin, que la vie fût une partie jouée bien ou mal, et qu'il y eût
+des règles pour un pareil jeu. Augustin écrivait souvent des lettres. Il
+en recevait quelquefois; plusieurs portaient le timbre de Paris. Il
+décachetait celles-ci avec plus d'empressement, les lisait à la hâte;
+une légère émotion animait un moment son visage, ordinairement très
+discret, et la réception de ces lettres était toujours suivie, soit d'un
+abattement qui ne durait jamais plus de quelques heures, soit d'un
+redoublement de verve qui l'entraînait à toute bride pendant plusieurs
+semaines.
+
+Une ou deux fois je le vis faire un paquet de certains papiers, les
+mettre sous enveloppe avec l'adresse de Paris et les confier avec des
+recommandations pressantes au facteur rural de Villeneuve. Il attendait
+alors dans une anxiété visible une réponse à son envoi, réponse qui
+venait ou ne venait pas; puis il reprenait du papier blanc, comme un
+laboureur passe à un nouveau sillon. Il se levait tôt, courait à son
+bureau de travail comme il se serait mis à un établi, se couchait fort
+tard, ne regardait jamais à sa fenêtre pour savoir s'il pleuvait ou s'il
+faisait beau temps; et je crois bien que le jour où il a quitté les
+Trembles il ignorait qu'il y eût sur les tourelles des girouettes sans
+cesse agitées qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour
+alternatif de certaines influences. «Qu'est-ce que cela vous fait?» me
+disait-il, lorsqu'il me voyait m'inquiéter du vent. Grâce à une
+prodigieuse activité dont sa santé ne se ressentait point et qui
+semblait son naturel élément, il suffisait à tout, à mon travail en même
+temps qu'au sien. Il me plongeait dans les livres, me les faisait lire
+et relire, me faisait traduire, analyser, copier, et ne me lâchait en
+plein air que lorsqu'il me voyait trop étourdi par cette immersion
+violente dans une mer de mots. J'appris avec lui rapidement, et
+d'ailleurs sans trop d'ennuis, tout ce que doit savoir un enfant dont
+l'avenir n'est pas encore déterminé, mais dont on veut d'abord faire un
+collégien. Son but était d'abréger mes années de collège en me préparant
+le plus vite possible aux hautes classes. Quatre années se passèrent de
+la sorte, au bout desquelles il me jugea prêt à me présenter en seconde.
+Je vis approcher avec un inconcevable effroi le moment où j'allais
+quitter les Trembles.
+
+Jamais je n'oublierai les derniers jours qui précédèrent mon départ: ce
+fut un accès de sensibilité maladive qui n'avait plus aucune apparence
+de raison; un vrai malheur ne l'aurait pas développée davantage.
+L'automne était venu; tout y concourait. Un seul détail vous en donnera
+l'idée.
+
+Augustin m'avait imposé, comme essai définitif de ma force, une
+composition latine dont le sujet était le départ d'Annibal quittant
+l'Italie. Je descendis sur la terrasse ombragée de vignes, et c'est en
+plein air, sur la banquette même qui borde le jardin, que je me mis à
+écrire. Le sujet était du petit nombre des faits historiques qui, dès
+lors, avaient par exception le don de m'émouvoir beaucoup. Il en était
+ainsi de tout ce qui se rattachait à ce nom, et la bataille de Zama
+m'avait toujours causé la plus personnelle émotion, comme une
+catastrophe où je ne regardais que l'héroïsme sans m'occuper du droit.
+Je me rappelai tout ce que j'avais lu, je tâchai de me représenter
+l'homme arrêté par la fortune ennemie de son pays, cédant à des
+fatalités de race plutôt qu'à des défaites militaires, descendant au
+rivage, ne le quittant qu'à regret, lui jetant un dernier adieu de
+désespoir et de défi, et tant bien que mal j'essayai d'exprimer ce qui
+me paraissait être la vérité, sinon historique, au moins lyrique.
+
+La pierre qui me servait de pupitre était tiède; des lézards s'y
+promenaient à côté de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui déjà
+n'étaient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les
+nuées plus tranquilles, tout parlait, avec le charme sérieux propre à
+l'automne, de déclin, de défaillance et d'adieux. Les pampres tombaient
+un à un, sans qu'un souffle d'air agitât les treilles. Le parc était
+paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu'au
+fond du coeur. Un attendrissement subit, impossible à motiver, plus
+impossible encore à contenir, montait en moi comme un flot prêt à
+jaillir, mêlé d'amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur
+la terrasse, il me trouva tout en larmes.
+
+«Qu'avez-vous? me dit-il. Est-ce Annibal qui vous fait pleurer?»
+
+Mais je lui tendis, sans répondre, la page que je venais d'écrire.
+
+Il me regarda de nouveau avec une sorte de surprise, s'assura qu'il n'y
+avait autour de nous personne à qui il pût attribuer l'effet d'une aussi
+singulière émotion, jeta un coup d'oeil rapide et distrait sur le
+parc, sur le jardin, sur le ciel, et me dit encore:
+
+«Mais qu'avez-vous donc?»
+
+Puis il reprit la page et se mit à lire.
+
+«C'est bien, me dit-il quand il eut achevé, mais un peu mou. Vous pouvez
+mieux faire, quoiqu'une pareille composition vous classe à un bon rang
+dans une seconde de force moyenne. Annibal exprime trop de regrets; il
+n'a pas assez de confiance dans le peuple qui l'attend en armes de
+l'autre côté de la mer. Il devinait Zama, direz-vous; mais s'il a perdu
+Zama, ce n'est pas sa faute. Il l'aurait gagné, s'il avait eu le soleil
+à dos. D'ailleurs, après Zama, il lui restait Antiochus. Après la
+trahison d'Antiochus, il avait le poison. Rien n'est perdu pour un homme
+tant qu'il n'a pas dit son dernier mot.»
+
+Il tenait à la main une lettre tout ouverte qu'il venait à la minute
+même de recevoir de Paris. Il était plus animé que de coutume; une
+certaine excitation forte, joyeuse et résolue éclairait ses yeux, dont
+le regard était toujours très direct, mais qui s'illuminaient peu
+d'habitude.
+
+«Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la
+terrasse, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, une nouvelle qui
+vous fera plaisir, car je sais l'amitié que vous avez pour moi. Le jour
+où vous entrerez au collège, je partirai pour Paris. Il y a longtemps
+que je m'y prépare. Tout est prêt aujourd'hui pour assurer la vie que je
+dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.»
+
+Et en disant cela il me montrait la lettre.
+
+«Aujourd'hui le succès ne dépend que d'un petit effort, et j'en ai fait
+de plus grands; vous êtes là pour le dire, vous qui m'avez vu à
+l'oeuvre. Écoutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous
+serez un collégien de seconde, c'est-à-dire un peu moins qu'un homme,
+mais beaucoup plus qu'un enfant. L'âge est indifférent. Vous avez seize
+ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir
+dix-huit. Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que
+plus tard, et quand il s'agira de régler vos comptes de fortune. La
+campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait.
+Vous regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher,
+c'est l'impossible; trop bas, ce sont les feuilles mortes. La vie n'est
+pas là; regardez directement devant vous à hauteur d'homme, et vous la
+verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom
+qui vous recommande; avec un pareil lot dans son trousseau de collège,
+on arrive à tout.--Encore un conseil: attendez-vous à n'être pas très
+heureux pendant vos années d'études. Songez que la soumission n'engage à
+rien pour l'avenir, et que la discipline imposée n'est rien non plus
+quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-même. Ne comptez pas trop
+sur les amitiés de collège, à moins que vous ne soyez libre absolument
+de les choisir; et quant aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous
+avez des succès, ce que je crois, prenez-en votre parti d'avance et
+tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour
+sans vous dire que le travail conduit au but, et ne vous endormez pas un
+seul soir sans penser à Paris, qui vous attend, et où nous nous
+reverrons.»
+
+Il me serra la main avec une autorité de geste tout à fait virile, et ne
+fit qu'un bond jusqu'à l'escalier qui menait à sa chambre.
+
+Je descendis alors dans les allées du jardin, où le vieux André sarclait
+des plates-bandes.
+
+«Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda André en remarquant
+que j'étais dans le plus grand trouble.
+
+--Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collège, mon pauvre
+André.»
+
+Et je courus au fond du parc, où je restai caché jusqu'au soir.
+
+
+
+
+IV
+
+
+TROIS jours après, je quittai les Trembles en compagnie de madame
+Ceyssac et d'Augustin. C'était le matin de très bonne heure. Toute la
+maison était sur pied. Les domestiques nous entouraient. André se tenait
+à la tête des chevaux, plus triste que je ne l'avais jamais vu depuis le
+dernier événement qui avait mis la maison en deuil; puis il monta sur le
+siège, quoiqu'il ne fût pas dans ses habitudes de conduire, et les
+chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, où je
+connaissais si bien tous les visages, j'aperçus deux ou trois de mes
+petits compagnons d'autrefois, jeunes garçons, déjà presque des hommes,
+qui s'en allaient du côté des champs, leurs outils de travail sur le
+dos. Ils tournèrent la tête au bruit de la voiture, et, comprenant qu'il
+s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des
+signes joyeux pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait.
+Nous entrâmes en pleine campagne. Je cessai de reconnaître les lieux; je
+vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me
+considérait avec bonté. La physionomie d'Augustin rayonnait. J'éprouvais
+presque autant d'embarras que j'avais de chagrin.
+
+Il nous fallut une longue journée pour faire les douze lieues qui nous
+séparaient d'Ormesson, et le soleil était tout près de se coucher, quand
+Augustin, qui ne quittait pas la portière, dit brusquement à ma tante:
+
+«Madame, voici qu'on aperçoit les tours de Saint-Pierre.»
+
+Le pays était plat, pâle, fade et mouillé. Une ville basse, hérissée de
+clochers d'église, commençait à se montrer derrière un rideau
+d'oseraies. Les marécages alternaient avec des prairies, les saules
+blanchâtres avec les peupliers jaunissants. Une rivière coulait à droite
+et roulait lourdement des eaux bourbeuses entre des berges souillées de
+limon. Au bord et parmi des joncs pliés en deux par le cours de l'eau,
+il y avait des bateaux amarrés chargés de planches et de vieux chalands
+échoués dans la vase, comme s'ils n'eussent jamais flotté. Des oies
+descendaient des prairies vers la rivière et couraient devant la voiture
+en poussant des cris sauvages. Des brouillards fiévreux enveloppaient de
+petites métairies qu'on voyait de loin, perdues dans des chanvrières,
+sur le bord des canaux, et une humidité qui n'était plus celle de la mer
+me donnait le frisson, comme s'il eût fait très froid. La voiture
+atteignit un pont que les chevaux passèrent au petit pas, puis un long
+boulevard où l'obscurité devint complète, et le premier pas des chevaux
+qui résonna sur un pavé plus dur m'avertit que nous entrions dans la
+ville. Je calculai que douze heures me séparaient déjà du moment du
+départ, que douze lieues me séparaient des Trembles; je me dis que tout
+était fini; irrévocablement fini, et j'entrai dans la maison de madame
+Ceyssac comme on franchit le seuil d'une prison.
+
+C'était une vaste maison, située dans le quartier non pas le plus
+désert, mais le plus sérieux de la ville, confinant à des couvents, avec
+un très petit jardin qui moisissait dans l'ombre de ses hautes clôtures,
+de grandes chambres sans air et sans vue, des vestibules sonores, un
+escalier de pierre tournant dans une cage obscure, et trop peu de gens
+pour animer tout cela. On y sentait la froideur des moeurs anciennes
+et la rigidité des moeurs de province, le respect des habitudes, la
+loi de l'étiquette, l'aisance, un grand bien-être et l'ennui. A l'étage
+supérieur, on avait vue sur une partie de la ville, c'est-à-dire sur des
+toitures fumeuses, sur des dortoirs de couvent et sur des clochers.
+C'est là qu'était ma chambre.
+
+Je dormis mal, ou je ne dormis pas. Toutes les demi-heures, ou tous les
+quarts d'heure, les horloges sonnaient chacune avec un timbre distinct;
+pas une ne ressemblait à la sonnerie rustique de Villeneuve, si
+reconnaissable à sa voix rouillée. Des pas résonnaient dans la rue. Une
+sorte de bruit pareil à celui d'une crécelle agitée violemment
+retentissait dans ce silence particulier des villes qu'on pourrait
+appeler le sommeil du bruit, et j'entendais une voix singulière, une
+voix d'homme lente, scandée, un peu chantante, qui disait, en s'élevant
+de syllabe en syllabe: «Il est une heure, il est deux heures, il est
+trois heures, trois heures sonnées.»
+
+Augustin entra dans ma chambre au petit jour.
+
+«Je désire, me dit-il, vous introduire au collège et faire entendre au
+proviseur le bien que je pense de vous. Une pareille recommandation
+serait nulle, ajouta-t-il avec modestie, si elle ne s'adressait pas à un
+homme qui m'a témoigné jadis beaucoup de confiance et qui paraissait
+apprécier mon zèle.»
+
+La visite eut lieu comme il avait dit; mais j'étais absent de moi-même.
+Je me laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis les
+classes d'étude avec une indifférence absolue pour ces sensations
+nouvelles.
+
+Ce jour-là même, à quatre heures, Augustin, en tenue de voyage, portant
+lui-même tout son bagage contenu dans une petite valise de cuir, se
+rendit sur la place, où, tout attelée et déjà prête à partir,
+stationnait la voiture de Paris.
+
+«Madame, dit-il à ma tante, qui l'accompagnait avec moi, je vous
+remercie encore une fois d'un intérêt qui ne s'est pas démenti pendant
+quatre années. J'ai fait de mon mieux pour donner à M. Dominique l'amour
+de l'étude et les goûts d'un homme. Il est certain de me retrouver à
+Paris quand il y viendra, et assuré de mon dévouement, à quelque moment
+que ce soit, comme aujourd'hui.
+
+--Écrivez-moi, me dit-il en m'embrassant avec une véritable émotion. Je
+vous promets d'en faire autant. Bon courage et bonnes chances! Vous les
+avez toutes pour vous.»
+
+A peine était-il installé sur la haute banquette que le postillon
+rassembla les rênes.
+
+«Adieu!» me dit-il encore avec une expression moitié tendre et moitié
+radieuse.
+
+Le fouet du postillon cingla les quatre chevaux d'attelage et la voiture
+se mit à rouler vers Paris.
+
+Le lendemain, à huit heures, j'étais au collège. J'entrai le dernier
+pour éviter le flot des élèves et ne pas me faire examiner dans la cour
+de cet oeil jamais tout à fait bienveillant dont on regarde les
+nouveaux venus. J'y marchai droit devant moi, l'oeil fixé sur une
+porte peinte en jaune, au-dessus de laquelle il y avait écrit:
+_Seconde._ Sur le seuil se tenait un homme à cheveux grisonnants, blême
+et sérieux, à visage usé, sans dureté ni bonhomie.
+
+«Allons, me dit-il, allons un peu plus vite.»
+
+Ce rappel à l'exactitude, le premier mot de discipline qu'un inconnu
+m'eût encore adressé, me fit lever la tête et le considérer. Il avait
+l'air ennuyé, indifférent, et ne songeait déjà plus à ce qu'il m'avait
+dit. Je me rappelai la recommandation d'Augustin. Un éclair de stoïcisme
+et de décision me traversa l'esprit.
+
+«Il a raison, pensai-je, je suis d'une demi-minute en retard», et
+j'entrai.
+
+Le professeur monta dans sa chaire et se mit à dicter. C'était une
+composition de début. Pour la première fois mon amour-propre avait à
+lutter contre des ambitions rivales. J'examinai mes nouveaux camarades,
+et me sentis parfaitement seul. La classe était sombre; il pleuvait. A
+travers la fenêtre à petits carreaux, je voyais des arbres agités par le
+vent et dont les rameaux trop à l'étroit se frottaient contre les murs
+noirâtres du préau. Ce bruit familier du vent pluvieux dans les arbres
+se répandait comme un murmure intermittent au milieu du silence des
+cours. Je l'écoutais sans trop d'amertume dans une sorte de tristesse
+frissonnante et recueillie dont la douceur par moments devenait extrême.
+
+«Vous ne travaillez donc pas? me dit tout à coup le professeur. Cela
+vous regarde...»
+
+Puis il s'occupa d'autre chose. Je n'entendis plus que les plumes
+courant sur des papiers.
+
+Un peu plus tard, l'élève auprès de qui j'étais placé me glissait
+adroitement un billet. Ce billet contenait une phrase extraite de la
+dictée, avec ces mots:
+
+«Aidez-moi, si vous le pouvez; tâchez de m'épargner un contre-sens.»
+
+Tout aussitôt je lui renvoyai la traduction, bonne ou mauvaise, mais
+copiée sur ma propre version, moins les termes, avec un point
+d'interrogation qui voulait dire:
+
+«Je ne réponds de rien, examinez.»
+
+Il me fit un sourire de remercîment, et sans examiner davantage il passa
+outre. Quelques instants après il m'adressait un second message, et
+celui-ci portait:
+
+«Vous êtes nouveau?»
+
+La question me prouvait qu'il l'était aussi. J'eus un mouvement de joie
+véritable en répondant à mon compagnon de solitude:
+
+«Oui.»
+
+C'était un garçon de mon âge à peu près, mais de complexion plus
+délicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le
+teint pâle et brouillé d'un enfant élevé dans les villes, une mise
+élégante et des habits d'une forme particulière où je ne reconnaissais
+pas l'industrie de nos tailleurs de province.
+
+Nous sortîmes ensemble.
+
+«Je vous remercie, me dit mon nouvel ami quand il se trouva seul avec
+moi. J'ai horreur du collège, et maintenant je m'en moque. Il y a là
+toute une rangée de fils de boutiquiers qui ont les mains sales, et dont
+jamais je ne ferai mes amis. Ils nous prendront en grippe, cela m'est
+égal. A nous deux nous en viendrons à bout. Vous les primerez, ils vous
+respecteront. Disposez de moi pour tout ce que vous voudrez, excepté
+pour vous trouver le sens des phrases. Le latin m'ennuie, et si ce
+n'était qu'il faut être reçu bachelier, je n'en ferais de ma vie.»
+
+Puis il m'apprit qu'il s'appelait Olivier d'Orsel, qu'il arrivait de
+Paris, que des nécessités de famille l'avaient amené à Ormesson, où il
+finirait ses études, qu'il demeurait rue des Carmélites avec son oncle
+et deux cousines, et qu'il possédait à quelques lieues d'Ormesson une
+terre d'où lui venait son nom d'Orsel.
+
+«Allons, reprit-il, voilà une classe de passée, n'y pensons plus jusqu'à
+ce soir.»
+
+Et nous nous quittâmes. Il marchait lestement, faisait craquer de fines
+chaussures en choisissant avec aplomb les pavés les moins boueux, et
+balançait son paquet de livres au bout d'un lacet de cuir étroit et
+bouclé comme un bridon anglais.
+
+A part ces premières heures, qui se rattachent, comme vous le voyez, aux
+souvenirs posthumes d'une amitié contractée ce jour-là, tristement et
+définitivement morte aujourd'hui, le reste de ma vie d'études ne nous
+arrêtera guère. Si les trois années qui vont suivre m'inspirent à
+l'heure qu'il est quelque intérêt, c'est un intérêt d'un autre ordre, où
+les sentiments du collégien n'entrent pour rien. Aussi, pour en finir
+avec ce germe insignifiant qu'on appelle un écolier, je vous dirai en
+termes de classe que je devins un bon élève, et cela malgré moi et
+impunément, c'est-à-dire sans y prétendre ni blesser personne; qu'on m'y
+prédit, je crois, des succès futurs; qu'une continuelle défiance de moi,
+trop sincère et très visible, eut le même effet que la modestie, et me
+fit pardonner des supériorités dont je faisais moi-même assez peu de
+cas; enfin que ce manque total d'estime personnelle annonçait dès lors
+les insouciances ou les sévérités d'un esprit qui devait s'observer de
+bonne heure, se priser à sa juste valeur et se condamner.
+
+La maison de madame Ceyssac n'était pas gaie, je vous l'ai dit, et le
+séjour d'Ormesson l'était encore moins. Imaginez une très petite ville,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne
+menant nulle part, ne servant à rien, d'où la vie se retirait de jour en
+jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce
+mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une
+aristocratie qui boudait; le jour, des rues sans mouvement; la nuit,
+des avenues sans lumières; un silence hargneux, interrompu seulement par
+des sonneries d'église; et tous les soirs, à dix heures, la grosse
+cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux
+trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude. De longs
+boulevards, plantés d'ormeaux très beaux, très sombres, l'entouraient
+d'une ombre sévère. J'y passais quatre fois par jour, pour aller au
+collège et pour en revenir. Ce chemin, non pas le plus direct, mais le
+plus conforme à mes goûts, me rapprochait de la campagne: je la voyais
+s'étendre au loin dans la direction du couchant, triste ou riante, verte
+ou glacée, suivant la saison. Quelquefois j'allais jusqu'à la rivière;
+le spectacle n'y variait pas: l'eau jaunâtre en était constamment remuée
+en sens contraire par les mouvements de la marée, qui se faisait sentir
+jusque-là. On y respirait, dans les vents humides, des odeurs de
+goudron, de chanvre et de planches de sapin. Tout cela était monotone et
+laid, et rien au fond ne me consolait des Trembles.
+
+Ma tante avait le génie de sa province, l'amour des choses surannées, la
+peur des changements, l'horreur des nouveautés qui font du bruit. Pieuse
+et mondaine, très simple avec un assez grand air, parfaite en tout, même
+en ses légères bizarreries, elle avait réglé sa vie d'après deux
+principes qui, disait-elle, étaient des vertus de famille: la dévotion
+aux lois de l'Église, le respect des lois du monde; et telle était la
+grâce facile qu'elle savait mettre dans l'accomplissement de ces deux
+devoirs, que sa piété, très sincère, semblait n'être qu'un nouvel
+exemple de son savoir-vivre. Son salon, comme tout le reste de ses
+habitudes, était une sorte d'asile ouvert et de rendez-vous pour ses
+réminiscences ou ses affections héréditaires, chaque jour un peu plus
+menacées. Elle y réunissait, particulièrement le dimanche soir, les
+quelques survivants de son ancienne société. Tous appartenaient à la
+monarchie tombée, et s'étaient retirés du monde avec elle. La
+révolution, qu'ils avaient vue de près, et qui leur fournissait un fonds
+commun d'anecdotes ou de griefs, les avait tous aussi façonnés de même
+en les trempant dans la même épreuve. On se souvenait des durs hivers
+passés ensemble dans la citadelle de ***, du bois qui manquait, des
+dortoirs de caserne où l'on couchait sans lit, des enfants qu'on
+habillait avec des rideaux, du pain noir qu'on allait acheter en
+cachette. On se surprenait à sourire de ce qui jadis avait été terrible.
+La mansuétude de l'âge avait calmé les plus vives colères. La vie avait
+repris son cours, fermant les blessures, réparant les désastres,
+amortissant les regrets, ou les apaisant sous des regrets plus récents.
+On ne conspirait point, on médisait à peine, on attendait. Enfin, dans
+un coin du salon, il y avait une table de jeu pour les enfants, et c'est
+là que chuchotaient, tout en remuant les cartes, le parti de la jeunesse
+et les représentants de l'avenir, c'est-à-dire de l'inconnu.
+
+Le jour même de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collège, je
+m'étais empressé de dire à ma tante que j'avais un ami.
+
+«Un ami! m'avait dit madame Ceyssac; vous vous hâtez peut-être un peu,
+mon cher Dominique. Savez-vous son nom; quel âge a-t-il?»
+
+Je racontai ce que je savais d'Olivier, et le peignit sous les couleurs
+aimables qui à première vue m'avaient séduit; mais le nom seul avait
+suffi pour rassurer ma tante.
+
+«C'est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me
+dit-elle. Il est porté par un homme pour lequel j'ai moi-même beaucoup
+d'estime et d'amitié.»
+
+Très peu de semaines après ce nouveau lien formé, l'union des deux
+familles était complète, et le premier mois de l'hiver inaugura nos
+réunions soit chez madame Ceyssac, soit à l'_hôtel d'Orsel_, comme
+Olivier disait en parlant de la maison de la rue des Carmélites, habitée
+sans grand apparat par son oncle et ses cousines.
+
+De ces deux cousines, l'une était une enfant appelée Julie; l'autre,
+plus âgée que nous d'un an à peu près, s'appelait Madeleine, et sortait
+du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste,
+l'embarras d'elle-même; elle en portait la livrée modeste; elle usait
+encore, au moment dont je vous parle, une série de robes tristes,
+étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres,
+et fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle.
+Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie à
+l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal
+comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni grasse,
+avec une taille indécise, qui avait besoin de se définir et de se
+former; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans
+y prendre garde et sans y croire.
+
+Quant à Olivier, que je ne vous ai montré que sur les bancs, imaginez un
+garçon aimable, un peu bizarre, très ignorant en fait de lectures, très
+précoce dans toutes les choses de la vie, aisé de gestes, de maintien,
+de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, le copiant dans ses
+formes, en adoptant déjà les préjugés; représentez-vous je ne sais quoi
+d'inusité, comme une ardeur un peu singulière, jamais risible,
+d'anticiper sur son âge et de s'improviser un homme à seize ans à peine;
+quelque chose de naissant et de mûr, d'artificiel et de très séduisant,
+et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charmée au point de
+pardonner à ses défauts d'écolier, comme au seul reste d'enfantillage
+qu'il y eût en lui. Olivier d'ailleurs arrivait de Paris, et c'était là
+la grande supériorité d'où lui venaient toutes les autres, et qui, sinon
+pour ma tante, au moins pour nous, les résumait toutes.
+
+Aussi loin que je retourne en arrière à travers ces souvenirs si
+médiocres à leur source, si tumultueux plus tard, et dont j'ai quelque
+peine à remonter le cours, je retrouve à leur place accoutumée, autour
+de la table en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes
+visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci réel, et que des
+chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manières:
+la petite Julie avec des sauvageries d'enfant boudeur; Madeleine encore
+à demi pensionnaire; Olivier, causeur, distrait, quinteux, élégant sans
+viser à l'être, mis avec goût à une époque et dans un pays où les
+enfants s'habillaient on ne peut plus mal, maniant les cartes vivement,
+prestement, avec l'aplomb d'un homme qui jouera beaucoup et qui saura
+jouer, puis tout à coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu,
+jetant les cartes, bâillant, disant: Je m'ennuie, et allant s'enfouir
+dans une profonde bergère. On l'appelait, il ne bougeait pas. A quoi
+pense Olivier? disait-on. Il ne répondait à personne, et continuait de
+regarder devant lui sans dire un mot, avec cet air d'inquiétude qui
+lui-même était un attrait, et cet étrange regard qui flottait dans la
+demi-obscurité du salon comme une étincelle impossible à fixer. Assez
+peu régulier d'ailleurs dans ses habitudes, déjà discret comme s'il
+avait eu des mystères à cacher, inexact à nos réunions, introuvable chez
+lui, actif, flâneur, toujours partout et nulle part, cette sorte
+d'oiseau mis en cage avait trouvé le moyen de se créer des imprévus dans
+la vie de province, et de voler comme en plein air dans sa prison. Il se
+disait d'ailleurs exilé, et comme s'il eût quitté la Rome d'Auguste pour
+venir en Thrace, il avait appris par coeur quelques lambeaux d'une
+latinité de décadence qui le consolaient, disait-il, d'habiter chez les
+bergers.
+
+Avec un pareil compagnon, j'étais fort seul. Je manquais d'air, et
+j'étouffais dans ma chambre étroite, sans horizon, sans gaieté, la vue
+barrée par cette haute barrière de murailles grises où couraient des
+fumées, au-dessus desquelles par hasard des goëlands de rivière
+volaient. C'était l'hiver, il pleuvait des semaines entières, il
+neigeait; puis un dégel subit emportait la neige, et la ville
+apparaissait de plus en plus noire après ce rapide éblouissement qui
+l'avait couverte un moment des fantaisies de cette âpre saison. Un
+matin, longtemps après, des fenêtres s'ouvraient et faisaient revivre
+des bruits; on entendait des voix s'appeler d'une maison à l'autre; des
+oiseaux privés, qu'on exposait à l'air, chantaient; le soleil brillait;
+je regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons
+pointaient sur les rameaux couleur de suie. Un paon, qu'on n'avait pas
+vu de tout l'hiver, escaladait lentement le faîte d'une toiture et s'y
+pavanait, le soir surtout, comme s'il eût choisi pour ses promenades les
+tiédeurs modérées d'un soleil bas. Il épanouissait alors sur le ciel la
+gerbe constellée de sa queue énorme, et se mettait à crier de sa voix
+perçante, enrouée comme tous les bruits qu'on entend dans les villes.
+J'apprenais ainsi que la saison changeait. Le désir de m'échapper ne
+m'entraînait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les _Tristes_
+des distiques que je disais tout bas, en pensant à Villeneuve, le seul
+pays que je connusse et qui me laissât des regrets cuisants.
+
+J'étais tourmenté, agité, désoeuvré surtout, même en plein travail,
+parce que le travail occupait un surplus de moi-même qui déjà ne
+comptait pour rien dans ma vie. J'avais dès lors deux ou trois manies,
+entre autres celle des catégories et celle des dates. La première avait
+pour but de faire une sorte de choix dans mes journées, toutes pareilles
+en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendît meilleures
+ni pires, et de les classer d'après leur mérite. Or le seul mérite de
+ces longues journées de pur ennui, c'était un degré de plus ou de moins
+dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance où
+je me reconnaissais plus d'ampleur de forces, plus de sensibilité, plus
+de mémoire, où ma conscience, pour ainsi dire, était d'un meilleur
+timbre et résonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou
+d'expansion plus tendre était un jour à ne jamais oublier. De là cette
+autre manie des dates, des chiffres, des symboles, des hiéroglyphes,
+dont vous avez la preuve ici, comme partout où j'ai cru nécessaire
+d'imprimer la trace d'un moment de plénitude et d'exaltation. Le reste
+de ma vie, ce qui se dissipait en tiédeurs, en sécheresses, je le
+comparais à ces bas-fonds taris qu'on découvre dans la mer à chaque
+marée basse et qui sont comme la mort du mouvement.
+
+Une pareille alternative ressemblait assez aux feux à éclipse des fanaux
+tournants, et j'attendais incessamment je ne sais quel réveil en moi,
+comme j'aurais attendu le retour du signal.
+
+Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le très
+court abrégé de longues, obscures et multiples souffrances. Le jour où
+je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le poème ou
+l'explication dramatique de ces phénomènes très spontanés, je n'eus
+qu'un regret, ce fut de parodier peut-être en les rapetissant ce que de
+grands esprits avaient éprouvé avant moi. Leur exemple ne m'apprit rien,
+leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le
+mal était fait, si l'on peut appeler un mal le don cruel d'assister à sa
+vie comme à un spectacle donné par un autre, et j'entrai dans la vie
+sans la haïr, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup pâtir, avec un ennemi
+inséparable, bien intime et positivement mortel: c'était moi-même.
+
+
+
+
+V
+
+
+TOUTE une année s'écoula de la sorte. Du fond de la ville, je vis
+l'automne qui rougissait les arbres et reverdissait les pâturages, et le
+jour où le collège se rouvrit, j'y ramenai comme à l'ordinaire un être
+agité, malheureux, une sorte d'esprit plié en deux, comme un fakir
+attristé qui s'examine.
+
+Cette perpétuelle critique exercée sur moi-même, cet oeil impitoyable,
+tantôt ami, tantôt ennemi, toujours gênant comme un témoin et
+soupçonneux comme un juge, cet état de permanente indiscrétion vis-à-vis
+des actes les plus ingénus d'un âge où d'habitude on s'observe peu, tout
+cela me jeta dans une série de malaises, de troubles, de stupeurs ou
+d'excitations qui me conduisaient tout droit à une crise.
+
+Cette crise arriva vers le printemps, au moment même où je venais
+d'atteindre mes dix-sept ans.
+
+Un jour, c'était vers la fin d'avril, et ce devait être un jeudi, jour
+de sortie, je quittai la ville de bonne heure et m'en allai seul, au
+hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point
+encore de feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons; les prairies ne
+formaient qu'un vaste jardin fleuri de marguerites; les haies d'épines
+étaient en fleur; le soleil, vif et chaud, faisait chanter les
+alouettes et semblait les attirer plus près du ciel, tant elles
+pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout des
+insectes nouveau-nés que le vent balançait comme des atomes de lumière à
+la pointe des grandes herbes, et des oiseaux qui, deux à deux, passaient
+à tire-d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit dans les blés,
+soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en
+loin se promenaient des malades ou des vieillards que le printemps
+rajeunissait ou rendait à la vie; et dans les endroits plus ouverts au
+vent, des troupes d'enfants lançaient des cerfs-volants à longues
+banderoles frissonnantes, et les regardaient à perte de vue, fixés dans
+le clair azur comme des écussons blancs, ponctués de couleurs vives.
+
+Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière,
+par ces odeurs de végétations naissantes, par ce vif courant de puberté
+printanière dont l'atmosphère était imprégnée. Ce que j'éprouvais était
+à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu'aux larmes,
+mais sans langueur ni fade attendrissement. J'étais poursuivi par un
+besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me
+permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j'apercevais
+quelqu'un qui pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais,
+et je m'enfonçais à perte d'haleine dans les sentiers étroits coupant
+les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel
+sentiment sauvage, plus fort que jamais, m'invitait à me perdre au sein
+même de cette grande campagne en pleine explosion de sève. Je me
+souviens que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire
+défilant deux à deux le long des haies fleuries, conduits par de vieux
+prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire. Il y avait de
+longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par
+l'étroite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant
+arrachaient des fleurs d'épines et s'en allaient avec ces fleurs brisées
+dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me
+rappelle la sensation que fît naître en moi en pareille circonstance, à
+pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vêtus
+de deuil et déjà tout semblables à des veufs. De temps en temps je me
+retournais du côté de la ville; on ne voyait plus à la limite lointaine
+des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrémité
+de ses clochers d'église. Alors je me demandais comment j'avais fait
+pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait été possible de m'y
+consumer sans y mourir; puis j'entendis sonner les vêpres, et ce bruit
+de cloches, accompagné de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel à
+des contraintes sévères. Je pensai qu'il faudrait revenir, rentrer avant
+la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma
+course du côté de la rivière.
+
+Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce
+vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tiédeur des
+routes, sous l'âpre et mordant soleil d'avril. J'étais dans une sorte
+d'ivresse, rempli d'émotions extraordinaires, qui sans contredit se
+manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne.
+
+«Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.
+
+--J'ai marché très vite», lui dis-je avec égarement.
+
+Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mère inquiète, elle
+m'attira sous le feu de ses yeux clairs et profonds. J'en fus
+horriblement troublé; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen,
+ni la pénétration de leur tendresse; je ne sais quelle confusion me
+saisit tout à coup, qui me rendit la vague interrogation de ce regard
+insupportable.
+
+«Laissez-moi, je vous prie, ma chère tante», lui dis-je.
+
+Et je montai précipitamment à ma chambre.
+
+Je la trouvai tout illuminée par les rayons obliques du soleil couchant,
+et je fus comme ébloui par le rayonnement de cette lumière chaude et
+vermeille qui l'envahissait comme un flot de vie. Pourtant je me sentis
+plus calme en m'y voyant seul, et me mis à la fenêtre, attendant l'heure
+salutaire où ce torrent de clarté allait s'éteindre. Peu à peu la face
+des hauts clochers rougit, les bruits devinrent plus distincts dans
+l'air un peu plus humide, des barres de feu se formèrent au couchant, du
+côté où s'élevaient, au-dessus des toitures, les mâts des navires
+amarrés dans la rivière. Je restai là jusqu'à la nuit, me demandant ce
+que j'éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant, voyant, sentant,
+étouffé par des pulsations d'une vie extraordinaire, plus émue, plus
+forte, plus active, moins compressible que jamais. J'aurais souhaité que
+quelqu'un fût là; mais pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Et qui? Je le
+savais encore moins. S'il m'avait fallu choisir à l'heure même un
+confident parmi les êtres qui m'étaient alors le plus chers, il m'eût
+été impossible de nommer personne.
+
+Quelques minutes seulement avant que le dernier rayon du jour eût
+disparu, je descendis. Je me glissai par les rues que je savais désertes
+jusqu'aux endroits du boulevard où l'herbe poussait en pleine solitude.
+Je longeai la place où j'entendis commencer les premières sonneries de
+la retraite militaire. Puis le bruit des clairons s'éloigna, et j'en
+suivis la marche de loin par les rues sinueuses, d'après des échos plus
+distincts ou plus confus suivant la largeur de l'espace où, dans l'air
+tranquille du soir, le son se déployait. Seul, tout seul, dans le
+crépuscule bleu qui descendait du ciel, sous les ormeaux garnis de
+frondaisons légères, aux lueurs des premières étoiles qui s'allumaient à
+travers les arbres, comme des étincelles de feu semées sur la dentelle
+des feuillages, je marchais dans la longue avenue, écoutant cette
+musique si bien rythmée, et me laissant conduire par ses cadences. J'en
+marquais la mesure; mentalement je la répétai quand elle eut fini de se
+faire entendre. Il m'en resta dans l'esprit comme un mouvement qui se
+continua, et cela devint une sorte de mode et d'appui mélodique sur
+lequel involontairement je mis des paroles. Je n'ai plus aucun souvenir
+des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que
+cette exhalaison singulière sortit de moi, d'abord comme un rythme, puis
+avec des mots rythmés, et que cette mesure intérieure tout à coup se
+traduisit, non seulement par la symétrie des mesures, mais par la
+répétition double ou multiple de certaines syllabes sourdes ou sonores
+se correspondant et se faisant écho. J'ose à peine vous dire que
+c'étaient là des vers, et cependant ces paroles chantantes y
+ressemblaient beaucoup.
+
+A ce moment même, et pendant que je faisais cette réflexion, je reconnus
+devant moi, dans l'allée que je suivais, notre ami de tous les jours, M.
+d'Orsel, et ses deux filles. J'étais trop près d'eux pour les éviter, et
+la préoccupation même où j'étais plongé ne m'en eût pas laissé la force.
+Je me trouvais donc face à face avec le regard paisible et le blanc
+visage de Madeleine.
+
+«Comment! vous ici?» me dit-elle.
+
+J'entends encore cette voix nette, aérienne, avec un léger accent du
+midi qui me fit frissonner. Je pris machinalement la main qu'elle me
+tendait, sa petite main fine et fraîche, et la fraîcheur de ce contact
+me fit sentir que la mienne était brûlante. Nous étions si près l'un de
+l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que
+je fus effrayé de penser qu'elle me voyait aussi.
+
+«Nous vous avons fait peur?» ajouta-t-elle.
+
+Je compris au changement de sa voix à quel point mon trouble était
+visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de
+plus dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de
+déraisonnable, et, perdant tout à fait la tête, étourdiment, sottement,
+je pris la fuite.
+
+Ce soir-là, je ne passai point par le salon de ma tante, et je
+m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprît. Là, sans
+réfléchir à quoi que ce fût, sans le vouloir, absolument comme un homme
+attiré par je ne sais quelle irrésistible entreprise qui l'épouvante
+autant qu'elle le séduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans
+hésiter, j'écrivis toute une série de choses inattendues, qui parurent
+me tomber du ciel. Ce fut comme un trop-plein qui sortit de mon coeur,
+et dont il était soulagé au fur et à mesure qu'il se désemplissait. Ce
+travail fiévreux m'entraîna bien avant dans la nuit. Puis il me sembla
+que ma tâche était faite; toutes les fibres irritées se calmèrent, et
+vers le matin, à l'heure où s'éveillent les premiers oiseaux, je
+m'endormis dans une lassitude délicieuse.
+
+Le lendemain, Olivier me parla de ma rencontre avec ses cousines, de mon
+embarras, de ma fuite.
+
+«Tu fais le mystérieux, me dit-il, tu as tort; si j'avais un secret, je
+le partagerais avec toi.»
+
+J'hésitai d'abord à lui dire la vérité. C'était ce qu'il y avait de plus
+simple, et cela certainement aurait mieux valu; mais il y avait dans un
+pareil aveu mille embarras réels ou imaginaires, qui me le
+représentaient comme impossible. En quels termes d'ailleurs lui faire
+comprendre ce que j'éprouvais depuis longtemps, sans que personne en eût
+le soupçon? Comment lui parler de sang-froid de ces pudeurs extrêmes que
+le grand jour offusquait, qui ne supportaient aucun examen, pas plus le
+mien que celui des autres, et qui demandaient, comme une plaie trop vive
+ou trop récente, à n'être pas même effleurées du regard? Comment lui
+raconter cette crise de sensibilité inexplicable et cet ensorcellement
+de la nuit, dont j'avais trouvé le matin même à mon réveil le témoignage
+écrit?
+
+Je répondis par un mensonge: j'étais souffrant depuis quelques jours; la
+chaleur de la veille m'avait donné une sorte de vertige, et je priais
+Madeleine d'excuser la sotte figure que j'avais faite en la rencontrant.
+
+«Madeleine! reprit Olivier; mais nous n'avons pas de comptes à rendre à
+Madeleine... Il y a des choses qui ne la regardent plus.»
+
+Il avait en disant cela un singulier sourire, avec un regard des plus
+pénétrants et des plus vifs. Quelque effort qu'il fît cependant pour
+lire au fond de ma pensée, j'étais bien sûr qu'il n'y verrait rien; mais
+je comprenais aussi qu'il y cherchait quelque chose, et si je ne
+devinais pas quels étaient les sentiments très présumables qu'Olivier me
+supposait en raisonnant d'après lui-même, je me vis l'objet d'une
+investigation qui me fit réfléchir et d'un soupçon qui m'embarrassa.
+
+J'étais si parfaitement candide et ignorant que le premier éveil qui
+m'ait surpris au milieu de mes ingénuités me vint ainsi d'un regard
+inquiet de ma tante, d'un sourire équivoque et curieux d'Olivier. Ce fut
+l'idée qu'on me surveillait qui me donna le désir d'en chercher la
+cause, et ce fut un faux soupçon qui pour la première fois de ma vie me
+fit rougir. Je ne sais quel indéfinissable instinct me gonfla le coeur
+d'une émotion tout à fait nouvelle. Une lueur bizarre éclaira tout à
+coup ce verbe enfantin, le premier que nous avons tous conjugué soit en
+français, soit en latin, dans les grammaires. Deux jours après ce vague
+avertissement donné par une mère prudente et par un camarade émancipé,
+je n'étais pas loin d'admettre, tant mon cerveau roulait de scrupules,
+de curiosités et d'inquiétudes, que ma tante et Olivier avaient raison
+en me supposant amoureux, mais de qui?
+
+La soirée du dimanche suivant nous réunit tous comme à l'ordinaire dans
+le salon de madame Ceyssac. J'y vis paraître Madeleine avec un certain
+trouble; je ne l'avais pas revue depuis le jeudi soir. Sans doute elle
+attendait une explication: moins que jamais je me sentais en disposition
+de la lui donner, et je me tus. J'étais affreusement embarrassé de ma
+personne et distrait. Olivier, qui ne se croyait aucune raison d'être
+charitable, me harcelait de ses épigrammes. Rien n'était plus
+inoffensif, et cependant j'en étais atteint, tant l'état d'extrême
+irritabilité nerveuse où je me trouvais depuis quelques jours me rendait
+vulnérable et me prédisposait à souffrir sans motif. J'étais assis près
+de Madeleine, d'après une ancienne habitude où la volonté de l'un et de
+l'autre n'entrait pour rien. Tout à coup l'idée me vint de changer de
+place. Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Il me sembla seulement que la
+lumière directe des lampes me blessait, et qu'ailleurs je me trouverais
+mieux. En levant les yeux qu'elle tenait abaissés sur son jeu,
+Madeleine me vit assis de l'autre côté de la table, précisément
+vis-à-vis d'elle.
+
+«Eh bien!» dit-elle avec un air de surprise.
+
+Mais nos yeux se rencontrèrent; je ne sais ce qu'elle aperçut
+d'extraordinaire dans les miens qui la troubla légèrement et ne lui
+permit pas d'achever.
+
+Il y avait plus de dix-huit mois que je vivais près d'elle, et pour la
+première fois je venais de la regarder comme on regarde quand on veut
+voir. Madeleine était charmante, mais beaucoup plus qu'on ne le disait,
+et bien autrement que je ne l'avais cru. De plus, elle avait dix-huit
+ans. Cette illumination soudaine, au lieu de m'éclairer peu à peu,
+m'apprit en une demi-seconde tout ce que j'ignorais d'elle et de
+moi-même. Ce fut comme une révélation définitive qui compléta les
+révélations des jours précédents, les réunit pour ainsi dire en un
+faisceau d'évidences, et, je crois, les expliqua toutes.
+
+
+
+
+VI
+
+
+QUELQUES semaines après, M. d'Orsel se rendait à une ville d'eaux, sous
+prétexte de promenade et de santé, mais en réalité pour des raisons
+particulières que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu
+plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.
+
+Cette séparation, dont un autre aurait gémi comme d'un déchirement, me
+délivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre à côté de
+Madeleine, à cause de timidités soudaines qui toutes me venaient de sa
+présence. Je la fuyais. L'idée de lever les yeux sur elle était un trait
+d'audace. A la voir si calme quand je ne l'étais plus, à la trouver si
+parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me déplaire
+avec ma tenue de collège et mon teint de campagnard mal débarbouillé,
+j'éprouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprimé, humiliant,
+qui me remplissait de défiance et transformait la plus paisible des
+camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement
+mal enduré. C'était ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort
+troublant dans l'effet instantané produit par la soirée que je vous ai
+dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me
+séduire: le coeur a les mêmes ingénuités que la foi. Tous les cultes
+passionnés commencent ainsi.
+
+Le lendemain de son départ, je courais rue des Carmélites. Olivier
+habitait une petite chambre perdue dans un pavillon élevé de l'hôtel.
+Habituellement je venais le prendre aux heures du collège, et l'appelais
+du jardin pour qu'il descendît. Je me souvins qu'à pareille heure,
+presque tous les jours, une autre voix me répondait, que Madeleine alors
+mettait la tête à sa fenêtre et me disait bonjour; je pensais à l'émoi
+que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni
+dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment,
+presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de
+surveillé prenait ses vacances.
+
+La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme
+étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert
+toutes les fenêtres et le soleil de mai jouait librement dans les
+chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas
+l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette
+absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantôt très long,
+tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de
+m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.
+
+Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même
+sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin
+allée par allée; Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à
+m'entretenir librement avec son souvenir. Je regardai sa fenêtre, et
+j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et
+je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines
+romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait
+si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille
+choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains
+gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine
+de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux
+en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu
+comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa
+tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait
+reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis
+peu, le bleu qui la paraît si bien et qui faisait valoir avec tant
+d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité
+surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme
+un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus
+là. Peu à peu, je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un
+attendrissement continu, de ces réminiscences, le seul attrait presque
+vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de
+Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.
+
+Un soir, je montais chez Olivier, et comme à l'ordinaire je passais
+devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la
+porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais venue d'y
+pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations
+accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments
+qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.
+
+Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se
+distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des
+étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble
+de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et
+de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air
+tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais
+surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les
+autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine. J'allai
+jusqu'à la fenêtre: c'était là que Madeleine avait l'habitude de se
+tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui
+servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété
+des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des
+impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais
+rien; pour rien au monde, je n'aurais osé porter la main sur le moindre
+des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer
+de cette indiscrète émotion, j'avais au coeur des battements si
+convulsifs, si précipités, si distincts, que j'appuyais les deux mains
+sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations
+incommodes.
+
+Tout à coup j'entendis dans les corridors le pas rapide et sec
+d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu'à la porte; il
+arrivait.
+
+«Je t'attendais», me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il
+ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y
+trouvait rien à redire.
+
+Il était fort élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu
+lâche et des habits larges, tels qu'il aimait à les porter, surtout en
+été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans
+des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air
+fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole.
+C'était l'instinct d'un goût très sûr qui l'invitait à s'habiller de la
+sorte. Il en tirait une grâce toute personnelle, et moi qui ai connu ses
+qualités en même temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y
+mît beaucoup de prétention, quoiqu'il en fît l'objet d'une réelle étude.
+Il considérait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les
+proportions d'un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite
+générale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y
+pensait plus, et c'eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé
+de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu'il y
+donnait.
+
+«Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je
+désire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.»
+
+Il marchait vite et m'entraînait comme s'il eût été pressé par l'heure.
+Il prit le plus court, traversa lestement les allées désertes et me
+conduisit tout droit vers cette partie des avenues où l'on se promenait
+l'été à la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une très
+petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus
+riche et de plus élégant. Olivier s'y glissa sans s'arrêter, les yeux en
+éveil, excité par une secrète impatience qui l'absorbait au point de lui
+faire oublier que j'étais là. Tout à coup il ralentit le pas, se
+raffermit à mon bras pour se contraindre à modérer je ne sais quelle
+enfantine effervescence qui sans doute aurait manqué de mesure ou
+d'esprit. Je compris qu'il était au bout de ses recherches.
+
+Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'allée et assez
+mystérieusement abritées sous le plafond bas des ormeaux. L'une était
+jeune et remarquablement jolie; ma très récente expérience m'avait formé
+le goût sur ces définitions délicates, et je ne m'y trompais plus.
+J'observais cette façon légère et contenue de fouler à petits pas le
+gazon qui s'étendait aux pieds des arbres, comme si elle eût marché sur
+les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins
+de charme que Madeleine, plus de volonté que jamais celle-ci n'eût osé
+le faire, et, de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre
+au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec
+la même grâce un peu négligée; et dès que la jeune tête blonde et encore
+souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se
+tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.
+
+«Tu connais madame X...?» me dit-il.
+
+Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde où
+quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'était que très naturel
+qu'Olivier lui eût été présenté, et naïvement je le lui dis.
+
+«Précisément, ajouta-t-il, j'ai dansé un soir de cet hiver avec elle, et
+depuis...»
+
+Il s'interrompit, et après un silence: «Mon cher Dominique, reprit-il,
+je n'ai ni père ni mère, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon
+oncle, et de ce côté je n'attends que les affections qui me sont dues,
+c'est-à-dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui
+revient de droit à mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et
+autrement que d'une amitié de collège... Ne te récrie pas; je te suis
+reconnaissant de l'attachement que tu me témoignes, et je suis sûr que
+tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es
+très cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tièdes les
+affections estimables qui me sont échues. Il y a deux mois qu'un soir,
+au bal, je parlais à peu près des mêmes choses à la personne que nous
+venons de rencontrer. Elle s'en est amusée d'abord, n'y voyant que les
+doléances d'un collégien que le collège ennuie; or, comme j'avais la
+ferme volonté d'être écouté sérieusement quand je parlais de même, et la
+certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: «Madame, lui dis-je,
+ce sera une prière, s'il vous plaît de le prendre ainsi; sinon, c'est un
+regret que vous n'entendrez plus.» Elle me donna deux petits coups
+d'éventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien
+à lui dire, et pour ne pas me démentir je quittai le bal aussitôt.
+Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajouté un mot qui pût lui faire
+croire que j'eusse ou la moindre espérance ou le moindre doute. Elle ne
+m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas
+j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.»
+
+En me parlant ainsi, Olivier était très calme. Un peu plus de brusquerie
+dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'était le
+seul signe perceptible qui trahît le tremblement intérieur, s'il
+tremblait au fond du coeur, ce dont je doute. Quant à moi je
+l'écoutais avec une réelle et profonde angoisse. Ce langage était si
+nouveau, la nature de ses confidences était telle que je n'en ressentis
+d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une idée tout à fait
+incompréhensible.
+
+«Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose à répondre que cette
+exclamation de naïf ébahissement.
+
+--Eh bien! voilà ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas
+autre chose. Lorsqu'à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le
+faire.»
+
+Je lui répondis plus laconiquement encore par un serrement de main des
+plus tendres, et nous nous séparâmes.
+
+Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leçons trop
+brusques ou trop fortes: cette infusion capiteuse me fit tourner
+l'esprit, et il me fallut beaucoup de méditations violentes pour démêler
+les vérités utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point
+où j'en étais, c'est-à-dire osant à peine épeler sans émoi le mot le
+plus innocent et le plus usuel de la langue du coeur, mes prévisions
+les plus hardies n'auraient jamais dépassé toutes seules l'idée d'un
+sentiment désintéressé et muet. Partir de si peu pour arriver aux
+hypothèses ardentes où m'entraînaient les témérités d'Olivier, passer du
+silence absolu à cette manière libre de s'exprimer sur les femmes, le
+suivre enfin jusqu'au but marqué par son attente, il y avait là de quoi
+me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambée exorbitante, je
+la fis cependant, mais avec des effrois et des éblouissements que je ne
+saurais vous dire, et ce qui m'étonna le plus quand j'eus acquis le
+degré de lucidité voulu pour comprendre pleinement les leçons d'Olivier,
+ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide
+contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.
+
+Quelques jours après il me montrait une lettre sans signature.
+
+«Vous vous écrivez? lui demandai-je.
+
+--Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reçu d'elle, et
+je n'ai pas répondu.»
+
+La lettre était à peu près conçue en ces termes:
+
+«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez
+doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez,
+seront toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à
+plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que
+vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et
+tendre; mais vous feriez mieux de parler à coeur ouvert que de vous
+confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de
+vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos
+confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant
+plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la
+fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant
+d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout
+plus heureux.»
+
+Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je
+n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de
+mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me
+trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite
+qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter
+le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine
+satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais
+toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable
+visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux
+qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont
+il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une
+arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait, même
+dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable
+confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que
+par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire
+qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.
+
+«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me
+disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes
+hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression
+d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est
+rien. Sinon...
+
+--Sinon?» lui dis-je.
+
+Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit
+jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose
+en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une
+véhémence extrême, il ajouta:
+
+«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en
+connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes
+deux cousines, qui ne me disent rien.»
+
+Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait
+sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel.
+Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui,
+quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses
+espérances.
+
+«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première
+condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et
+cependant douteuse.
+
+Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui
+paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un
+éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.
+
+L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son
+retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je
+récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son
+départ, et j'en fus stupéfait. Le coeur gros de secrets, l'âme émue
+d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien
+connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté.
+Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant
+bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption
+répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un
+semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour
+courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.
+
+Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des
+chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des
+charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les
+amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord,
+ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la
+voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je
+sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains
+cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était
+revenue; puis, s'emparant avec une familiarité de soeur aînée du bras
+d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et
+versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide
+lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse,
+elle monta les escaliers du salon.
+
+Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire!
+Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de
+moeurs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre
+d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un
+esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude
+d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle
+s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter
+et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous
+conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait
+en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la
+poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne
+qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle
+cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil
+embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la
+confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à
+son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le
+plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un
+long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel
+déplacement une habitude de se mouvoir vite qui la faisait dix fois de
+suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin,
+donner un coup d'oeil de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés.
+Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme
+pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour
+et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et
+l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de
+tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je
+voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.
+
+«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?
+
+--Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement
+quand j'étais loin.»
+
+Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et
+quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle
+était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus
+profond.
+
+Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses
+courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le
+dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus
+maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et
+par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours
+caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis
+je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus
+mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son pied lui-même
+s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers
+difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en
+prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de
+voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste
+métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par
+l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence
+imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des
+éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était
+toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de
+plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès
+dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans
+la vie.
+
+Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis
+là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de
+plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de
+certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de
+dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.
+
+Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir
+les yeux.
+
+Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons,
+arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait
+entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de
+la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel
+paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé, disait
+Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un
+compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable,
+poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie
+défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber,
+s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner
+en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: _Comte Alfred de
+Nièvres_.
+
+Personne ne releva ce nom, qui résonna sèchement au milieu d'un silence
+absolu et résolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne
+sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la déchira.
+Quant à moi, le plus intéressé de tous à préciser les moindres
+circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'être
+heureux: là est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables
+encore que celui-ci.
+
+Entre Madeleine presque femme et l'adolescent à peine émancipé que je
+vous montre, entre ses brillantes années et les miennes, il y avait
+mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachés, nés ou à
+naître. N'importe, je m'obstinais à n'en voir aucun. J'avais regretté
+Madeleine, je l'avais désirée, attendue, et vous devinez que plus d'une
+fois depuis son départ j'avais maudit le misérable esprit de rébellion
+qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins
+calculée des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse à me ravir,
+séduisante à m'émerveiller; je la possédais; et, comme il arrive aux
+gens dont un excès de lumière a troublé la vue, je n'apercevais rien au
+delà du confus éblouissement qui m'aveuglait.
+
+Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me
+plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'étais entré dans un
+infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme
+toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons
+généreuses, d'imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m'étais
+étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me
+surprenait dans l'engourdissement de la véritable enfance, autant je mis
+de promptitude à m'épanouir. Je ne demandai point s'il m'était permis de
+m'offrir; je me donnai, sans réserve, et dans des effusions où je
+prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincèrement intelligent, de
+meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et
+court moment de désintéressement total qui peut servir d'excuse à bien
+des accès d'égoïsme où je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brûla
+tout entière en manière d'offrande, et flamba sous les pieds de
+Madeleine, pure et seulement parfumée de bons instincts, comme un feu
+d'autel.
+
+Nous reprîmes nos vieilles habitudes. C'était le cadre ancien embelli
+par le prodigieux éclat d'une vie nouvelle. Je m'étonnai de trouver tout
+si dissemblable, et qu'une seule influence eût pu changer la physionomie
+des choses au point de rajeunir tant de décrépitudes et de remplacer des
+aspects si moroses par de pareilles gaietés. Les veillées étaient
+courtes, les soirées chaudes. On ne se réunissait plus guère au salon.
+On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine
+campagne au bord des prés humides. Quelquefois je donnais le bras à
+Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents
+suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs
+silences, autorisés par ces heures douteuses où l'on parle moins et plus
+bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit
+des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de
+promenades allemandes où je n'étais pas Werther, où je crois que
+Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock,
+et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main
+de frère.
+
+La nuit, je continuais d'écrire avec fureur, car je ne faisais plus rien
+à demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se
+donnaient rendez-vous dans ma tête, que j'étais près d'enfanter des
+chefs-d'oeuvre. J'obéissais à une force étrangère à ma volonté, comme
+toutes celles qui me possédaient. Si, avec les souvenirs de cette
+époque, j'avais conservé de même la moindre des ignorances qui la
+rendirent si belle et si stérile, je vous dirais que cette faculté
+singulière, toujours dominante et jamais soumise, inégale,
+indisciplinable, impitoyable, venant à son heure et s'en allant comme
+elle était venue, ressemblait, à s'y méprendre, à ce que les poètes
+nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle était
+impérieuse et infidèle, deux traits saillants qui me la firent prendre
+pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment doués, jusqu'au jour
+où, plus tard, je compris que la visiteuse à qui je dus tant de joies
+d'abord et puis tant de mécomptes n'avait rien des caractères de la
+Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruauté.
+
+Cette double vie de fièvre de coeur, de fièvre d'esprit, faisait de
+moi un être fort équivoque. Je le sentis. Il y avait là plus d'un danger
+auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me débarrasser d'un
+secret sans valeur, pour en sauver un plus précieux.
+
+«C'est singulier,... me dit Olivier; où cela te mènera-t-il?... Au fait,
+tu as raison, si cette occupation t'amuse.»
+
+Courte réponse qui contenait pas mal de dédain et peut-être beaucoup
+d'étonnement.
+
+Au milieu de ces diversions, mes études allaient comme elles pouvaient.
+Une grâce d'état continuait de me donner des succès que je dédaignais en
+les comparant à des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si
+petit jeune homme et, je l'imaginais, un coeur si grand. De loin en
+loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces
+succès moins méprisables. Depuis le jour où nous nous étions séparés,
+Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il
+continuait à distance ses enseignements commencés aux Trembles. Avec la
+supériorité que lui donnait l'expérience de la vie abordée par ses côtés
+les plus difficiles, sur le plus grand des théâtres, et d'après les
+progrès d'esprit qu'il supposait aussi dans son élève, il avait peu à
+peu élevé le ton de ses conseils. Ses leçons devenaient presque des
+conversations d'homme à homme. Il me parlait peu de lui, excepté dans
+des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait
+de grands obstacles, mais qu'il espérait en venir à bout. Quelquefois un
+tableau rapide, un aperçu du monde, des faits, des ambitions qui
+l'entouraient, venait après des encouragements tout personnels, comme
+pour m'éprouver d'avance et me préparer aux leçons pratiques que j'étais
+exposé plus tard à recevoir des réalités les plus brutales. Il
+s'inquiétait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait
+sans cesse ce que j'avais enfin résolu d'entreprendre après ma sortie de
+province.
+
+«J'apprends, me disait-il, que vous êtes à la tête de votre classe.
+C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'émulation au
+collège est la forme ingénue d'une ambition que vous connaîtrez plus
+tard. Habituez-vous à garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de
+n'être jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de
+n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne
+confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez.
+Ne considérez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que
+l'extrême élévation du but, la distance où vous en êtes et la nécessité
+d'en approcher le plus possible; cela vous rendra très humble et très
+fort. L'impossibilité, presque égale pour tous, d'atteindre l'extrémité
+de certains rêves, vous fera paraître estimable et digne de pitié
+l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous
+vous en sentez plus près que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste
+à faire, et vos découragements vaudront mieux au point de vue moral, et
+vous profiteront plus que vos vanités.»
+
+Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres
+d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les réponses, de
+comprendre l'esprit général de notre correspondance, et vous y verrez
+plus complètement ce qu'étaient alors sa vie et la mienne.
+
+«Paris, 18...
+
+«Déjà dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a
+dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous
+sommes dit _au revoir._ Vingt-quatre heures après, chacun de nous se
+mettait à l'oeuvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus
+satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour
+personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour
+ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir
+l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un
+nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie
+pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez témoin de bien des succès
+qui ne tiennent qu'à la légèreté des caractères, et de certaines
+catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids différent dans
+les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le
+spectacle vrai des causes et des résultats. J'ignore quelles idées vous
+avez sur tout cela, si même vous en avez. En tout cas, il est peu
+probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est
+que vous avez raison. Le monde devrait être tout pareil à ce que vous
+l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est différent. En attendant
+que vous en jugiez par vous-même, accoutumez-vous à ces deux idées:
+qu'il y a des vérités et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le
+sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous
+à tout pour le jour où vous les connaîtrez.»
+
+«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre
+vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et
+dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous
+souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me
+disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une
+nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour
+les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet
+épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous
+surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui
+n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je
+vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est
+moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi.
+Surtout soyez naïf dans vos sensations. Qu'avez-vous besoin de les
+étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don
+admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut
+devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la
+retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment
+spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous
+raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et
+qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une
+âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous
+entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini,
+si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous
+devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et,
+je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une
+fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous
+recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point
+des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait
+charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir
+agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de
+vous-même, détournez-vous.»
+
+«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez:
+l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les coeurs qui
+ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela
+peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous
+m'aurez donné le droit de vous interroger plus positivement, je vous
+dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous
+ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux,
+c'est un signe que votre coeur a retenu toute la naïveté que votre
+esprit n'a plus.»
+
+«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à
+présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant
+pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne
+s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir.
+Cela suffit-il? Nous verrons....
+
+«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous
+aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour
+arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres,
+en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de
+labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de
+gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que
+je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre,
+j'y suis à ma place.»
+
+«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux
+qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais
+d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de
+confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me
+communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...
+
+«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami
+dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de
+lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un
+charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et
+brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les
+ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il
+n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable
+d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de
+mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.
+
+«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce
+jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route
+et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses
+fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du
+coeur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il
+pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un
+don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne
+connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de
+rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le _Festin de Pierre_?
+Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez
+attendre.....»
+
+Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait,
+quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme
+un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité, toujours égale,
+contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un
+regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait
+de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de
+net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui
+la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui
+donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison
+nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites
+soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et
+sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements
+extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait
+rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de
+femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir
+oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une
+supposition positive et menaçante me traversait le coeur; puis cette
+sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité,
+pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.
+
+Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain,
+Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans
+nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la
+rue des Carmélites, et je demandai Olivier.
+
+«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.
+
+--Seul?
+
+--Non, monsieur, il y a quelqu'un.
+
+--Alors je vais l'attendre.»
+
+A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je
+n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de coeur
+inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre
+déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de
+la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois
+fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron.
+Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La
+nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je
+plongeai les yeux dans le salon.
+
+Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et
+ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux
+personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel;
+l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable;
+Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je
+distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la
+grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers
+Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la
+vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi
+par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant
+des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec
+l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux
+taciturnes fixés sur l'étranger.
+
+Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis
+il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je
+tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement
+affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant
+les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+MADELEINE était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu
+moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce
+double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce
+point, m'avait tout appris. Je restai anéanti, n'ayant plus qu'à subir
+une destinée qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que
+je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder
+d'une heure.
+
+Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle étourderie de
+conscience et quel détachement de tout espoir précis. L'idée d'un
+mariage, idée cent fois déraisonnable d'ailleurs, n'avait pas même
+encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à
+elle-même, se donnait pour se répandre, et cherchait un culte uniquement
+afin d'adorer. Quels étaient les sentiments de Madeleine? Je n'y
+songeais pas non plus. A tort ou à raison, je lui prêtais des
+indifférences et des impassibilités d'idole; je la supposais étrangère à
+tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaçais ainsi dans des
+isolements chimériques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgré
+tout, se loge au fond des coeurs les moins occupés d'eux-mêmes, au
+besoin d'imaginer que Madeleine était insensible et n'aimait personne.
+
+Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour
+un étranger que le hasard avait jeté dans sa vie comme un accident. Il
+était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne
+vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave.
+Mais il n'était pas douteux non plus, en admettant qu'elle fût libre de
+toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations
+de rang, de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M.
+de Nièvres apportait, en outre de tant de convenances, des qualités
+sérieuses et attachantes.
+
+Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni
+ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l'empire de
+la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans
+le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en
+disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens
+qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: «Eh bien!
+s'il en est aimé, qu'il l'aime!» Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au
+fond du salon; et là, les regardant tous deux, bien convaincu de mon
+impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation
+contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donné,
+je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme inséparable du droit de
+vivre, et je me disais avec désespoir: «Et moi!»
+
+A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il
+m'appartenait de gêner des tête-à-tête d'où devait sortir
+l'intelligence de deux coeurs sans doute assez loin de se connaître.
+Je n'allai plus que le moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais
+dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y débattaient
+qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.
+
+Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier;
+mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne
+s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se
+passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec
+une habileté qui me dispensait presque d'un aveu, il avait établi que
+nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.
+
+«Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin.
+Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le
+nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une soeur,
+une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un
+trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu.
+Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais voulu pour
+Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être
+de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et
+ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.
+
+--Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de
+Madeleine... et c'est après tout...
+
+--Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans
+doute, avec désintéressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.»
+
+Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions.
+Madeleine était sérieuse; mais cette attitude toute de convenance ne
+laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle
+gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec
+tant de finesse l'expression des sentiments les plus délicats. Elle
+attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales,
+l'événement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De
+son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à diriger qu'à subir, M.
+de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre
+le plus sûr unies aux qualités du plus galant homme.
+
+Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'un entretien
+à demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui présenter les deux
+mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour
+nous prendre tous à témoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se
+leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce
+mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle
+posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte.
+
+Ce soir-là même, elle m'appela près d'elle, et, comme si la netteté de
+sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute
+franchise les questions relatives à des affections secondaires:
+
+«Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je
+ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce
+dont je suis fâchée pour M. de Nièvres, car, grâce à votre discrétion
+vous ne le connaissez guère... Enfin je me marie dans huit jours, et
+c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nièvres vous estime;
+il sait le prix des affections que je possède; il est et sera votre ami,
+vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et
+que vous tiendrez, j'en suis certaine.....»
+
+Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambiguïté
+de langage, parlant du passé, réglant en quelque sorte les intérêts de
+notre amitié future, non pour y mettre des conditions, mais pour me
+convaincre que les liens en seraient plus étroits; puis elle ramenait
+entre nous le nom de M. de Nièvres, qui, disait-elle, ne désunissait
+rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage
+peut-être aurait pu briser. Son but évident, en m'intéressant de la
+sorte aux garanties offertes par M. de Nièvres, était d'obtenir de moi
+quelque chose comme une adhésion au choix qu'elle avait fait, et de
+s'assurer que sa détermination, prise en dehors de tout conseil d'ami,
+ne me causait aucun déplaisir.
+
+Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait
+changé entre nous, et je lui jurai de demeurer fidèle à des sentiments
+mal exprimés, c'était possible, mais trop évidents pour qu'elle en
+doutât. Pour la première fois peut-être j'eus du sang-froid, de
+l'audace, et je réussis à mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se
+prêtaient à tant de sens, les idées à tant d'équivoques, qu'en toute
+autre circonstance les mêmes protestations auraient pu signifier
+beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en
+remercia si chaudement qu'elle faillit m'ôter tout courage.
+
+«A la bonne heure. J'aime à vous entendre parler ainsi. Répétez encore
+ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui
+consolent de vos ennuyeux silences et réparent bien des oublis qui
+blessent sans que vous le sachiez.»
+
+Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur
+de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.
+
+«Ainsi voilà qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille
+amitié n'a plus rien à craindre. Vous en répondez pour ce qui vous
+regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive
+et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse
+tant de bons sentiments et rend oublieux les coeurs les plus droits.
+Vous savez que M. de Nièvres a l'intention de s'y fixer, au moins
+pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez à la fin de
+l'année. J'emmène avec moi mon père et Julie. J'y marierai ma soeur.
+Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mêmes à peu près que
+pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne
+connaît Julie. C'est encore un caractère fermé, celui-là; mais moi, je
+la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais
+à vous dire, excepté sur un dernier point que je vous recommande.
+Veillez sur Olivier. Il a le meilleur coeur du monde; qu'il en soit
+économe, et qu'il le réserve pour les grands moments.--Et ceci est mon
+testament de jeune fille», ajouta-t-elle assez haut pour que M. de
+Nièvres l'entendît. Et elle l'invita à se rapprocher.
+
+Très peu de jours après, le mariage eut lieu. C'était vers la fin de
+l'hiver, par une gelée rigoureuse. Le souvenir d'une réelle douleur
+physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au
+sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est
+moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux,
+suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte,
+tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui
+irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir
+étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie
+qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir,
+elle était encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des
+efforts inouïs pour se contraindre devant sa soeur.
+
+Quelle étrange enfant c'était alors: brune, menue, nerveuse, avec son
+air impénétrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois
+interrogeait, mais ne répondait jamais, son oeil absorbant! Cet
+oeil, le plus admirable et le moins séduisant peut-être que j'aie
+jamais vu, était ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie
+de ce petit être ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de
+longs cils qui n'y laissaient jamais paraître un seul point brillant,
+voilé d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indéfinissable des
+nuits d'été, cet oeil énigmatique se dilatait sans lumière, et tous
+les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.
+
+«Prenons garde à Madeleine», me disait-elle dans une angoisse où
+perçaient des perspicacités qui m'effrayaient.
+
+Puis elle essuyait ses joues avec colère, et s'en prenait à moi de cet
+excès d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de
+sa nature se révoltaient.
+
+«C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se
+tient bien.»
+
+Je comparais cette douleur innocente à la mienne, je lui enviais
+amèrement le droit qu'elle avait de la laisser paraître, et ne trouvais
+pas un mot pour la consoler.
+
+La douleur de Julie, la mienne, la longueur des cérémonies, la vieille
+église où tant de gens indifférents chuchotaient gaiement autour de ma
+détresse, la maison d'Orsel transformée, parée, fleurie, pour cette fête
+unique, des toilettes, des élégances inusitées, un excès de lumière et
+d'odeurs troublantes à me faire évanouir, certaines sensations
+poignantes dont le ressentiment a persisté longtemps comme la trace
+d'inguérissables piqûres, en un mot les souvenirs incohérents d'un
+mauvais rêve: voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette journée qui
+vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure
+apparaît distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le
+résume: c'est le spectre un peu bizarre lui-même de Madeleine, avec son
+bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il
+des moments, tant la légèreté singulière de cette vision contraste avec
+les réalités plus crues qui la précèdent et qui la suivent, où je la
+confonds pour ainsi dire avec le fantôme de ma propre jeunesse, vierge,
+voilée et disparue.
+
+J'étais le seul qui n'eût point osé embrasser madame de Nièvres au
+retour de l'église. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un
+mouvement de dépit, ou céda-t-elle tout simplement à l'élan plus naturel
+d'une amitié dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, régler
+elle-même les engagements très sincères? Je ne sais; mais dans la soirée
+M. d'Orsel vint à moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif
+jusque devant Madeleine. Elle était au milieu du salon, debout près de
+son mari, dans cette tenue éblouissante qui la transfigurait.
+
+«Madame...» lui dis-je.
+
+Elle sourit à ce nom nouveau, et, j'en demande pardon à la mémoire d'un
+coeur irréprochable, incapable de détour et de trahison, son sourire
+avait à son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me
+bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus
+ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants
+de douceur tout près des miens, puis tout cessa d'être intelligible.
+
+Quand il me fut possible de me reconnaître au milieu d'un cercle
+d'hommes et de femmes parées qui m'examinaient avec un intérêt indulgent
+capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je
+tournai la tête, c'était Olivier.
+
+«Tu te donnes en spectacle; es-tu fou?» me dit-il assez bas pour que
+personne autre que moi ne l'entendît, mais avec une vivacité
+d'expression qui me remplit d'épouvante.
+
+Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son
+étreinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arrivé là, je me dégageai.
+
+«Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacré,
+ne me parle jamais de ce que tu as vu.»
+
+Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.
+
+«Tais-toi», lui dis-je encore, et je m'échappai.
+
+Aussitôt que je fus rentré dans ma chambre et que je pus réfléchir,
+j'eus un accès de honte, de désespoir et de folie amoureuse qui ne me
+consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire
+ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les
+premières qui me firent connaître avec mille pressentiments de délices,
+mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux
+plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rêver de plus doux,
+crainte effroyable de m'être à jamais perdu, angoisses de l'avenir,
+sentiment humiliant de ma vie présente, tout, je connus tout, y compris
+une douleur inattendue, très cuisante, et qui ressemblait beaucoup à
+l'âcre frisson de l'amour-propre blessé.
+
+Il était tard, la nuit était profonde. Je vous ai parlé de ma chambre
+située dans les combles, sorte d'observatoire où je m'étais créé, comme
+aux Trembles, de continuelles intelligences avec ce qui m'entourait,
+soit par la vue, soit par l'habitude constante d'écouter. J'y marchai
+longtemps (et mes souvenirs redeviennent ici très précis) dans un
+abattement que je ne saurais vous peindre. Je me disais: «J'aime une
+femme mariée!» Je demeurais fixé sur cette idée, vaguement aiguillonné
+par ce qu'elle avait d'irritant, mais atterré surtout et fasciné pour
+ainsi dire par ce qu'elle contenait d'impossible, et je m'étonnais de
+répéter le mot qui m'avait tant surpris dans la bouche d'Olivier:
+J'attendrai..... Je me demandais: quoi? Et à cela, je n'avais rien à
+répondre, sinon des suppositions abominables dont l'image de Madeleine
+me paraissait aussitôt profanée. Puis j'apercevais Paris, l'avenir, et
+dans des lointains en dehors de toute certitude, la main cachée du
+hasard qui pouvait simplifier de tant de manières ce terrible tissu de
+problèmes, et, comme l'épée du Grec, les trancher, sinon les résoudre.
+J'acceptais même une catastrophe, à la condition qu'elle fût une issue,
+et peut-être, avec quelques années de plus, j'aurais lâchement cherché
+le moyen de terminer tout de suite une vie qui pouvait nuire à tant
+d'autres.
+
+Vers le milieu de la nuit, j'entendis à travers le toit, à travers la
+distance, à toute portée de son, un cri bref, aigu, qui, même au plus
+fort de ces convulsions, me fit battre le coeur comme un cri d'ami.
+J'ouvris la fenêtre et j'écoutai. C'étaient des courlis de mer qui
+remontaient avec la marée haute et se dirigeaient à plein vol vers la
+rivière. Le cri se répéta une ou deux fois, mais il fallut le surprendre
+au passage, puis on ne l'entendit plus. Tout était immobile et
+sommeillant. Un petit nombre d'étoiles très brillantes vibraient dans
+l'air calme et bleu de la nuit. A peine avait-on le sentiment du froid,
+quoiqu'il fût rendu plus intense encore par la limpidité du ciel et
+l'absence de vent.
+
+Je pensai aux Trembles; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus!
+Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit à
+des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les
+aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je
+revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches à peine
+élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie
+par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et
+bordant des chemins glacés. Avec la lucidité d'une imagination
+surexcitée à un point extrême, j'eus en quelques minutes la perception
+rapide, instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance.
+Partout où j'avais puisé des agitations, je ne rencontrais plus que
+l'immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m'avait
+autrefois causé les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement!
+pensais-je, et sous les incandescences dont j'étais brûlé, je retrouvais
+plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements.
+
+Le coeur est si lâche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un
+moment, je me jetai dans je ne sais quel espoir aussi chimérique que
+tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles.
+Personne autour de moi, des années entières de solitude avec une
+consolation certaine, mes livres, un pays que j'adore et le travail;
+toutes choses irréalisables, et cependant cette hypothèse était la plus
+douce, et je retrouvai un peu de calme en y songeant.
+
+Puis les heures voisines du matin se mirent à sonner. Deux horloges les
+répétèrent ensemble, presque à l'unisson, comme si la seconde eût été
+l'écho immédiat de la première. C'étaient le séminaire et le collège. Ce
+brusque rappel aux réalités dérisoires du lendemain écrasa ma douleur
+sous une sensation unique de petitesse, et m'atteignit en plein
+désespoir comme un coup de férule.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+«TRÈS certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'écrivait
+Augustin en réponse à des déclamations fort exaltées que je lui
+adressais très peu de jours après le départ de Madeleine et de son mari;
+mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore à me poser des
+questions que vous ne voulez jamais résoudre. J'entends bien en vous le
+retentissement de quelque chose qui ressemble à des émotions très
+connues, très définies, toujours uniques et sans pareilles pour celui
+qui les éprouve; mais cette chose n'a pas encore de nom dans vos
+lettres, et vous m'obligez à vous plaindre aussi vaguement que vous vous
+plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me
+coûte, vous le savez, quand il s'agit de vous, et vous êtes dans la
+situation de coeur ou d'esprit, comme vous le voudrez, à réclamer
+quelque chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si
+compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir besoin de conseils. Je
+suis un triste médecin pour les maux dont je vous crois atteint; je vous
+conseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même à ces
+maladies de l'imagination que je connais mal: c'est une hygiène.
+J'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments logiques, des
+affections possibles, en un mot l'emploi judicieux des forces et des
+activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà la grande antithèse et le
+grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur.
+Le jour où vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle,
+entendez-vous bien; le jour où vous la connaîtrez avec ses lois, ses
+nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et
+ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme
+elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses
+exactitudes; ce jour-là, vous trouverez que le reste est factice, qu'il
+n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas
+plus haut, que l'imagination ne va pas au delà, qu'elle comble les
+coeurs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et
+ce jour-là, mon cher enfant, si vous n'êtes pas incurablement malade,
+malade à mourir, vous serez guéri.
+
+«Quant à vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de
+Nièvres, et je vous sais gré de me donner cette occasion de m'entretenir
+de vous avec des amis qui ne sont pas étrangers, je suppose, aux
+agitations que je déplore. Soyez sans inquiétude, au surplus, j'ai la
+meilleure des raisons pour être discret: j'ignore tout.»
+
+Un peu plus tard, il m'écrivait encore:
+
+«J'ai vu madame de Nièvres; elle a bien voulu me considérer comme un de
+vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit à propos de vous et sur
+vous des choses affectueuses qui me prouvent qu'elle vous aime
+beaucoup, mais qu'elle ne vous connaît pas très bien. Or, si votre
+amitié mutuelle ne vous a pas mieux éclairés l'un sur l'autre, ce doit
+être votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous avez
+eu tort de ne vous révéler qu'à demi, mais ce qui me démontrerait au
+moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi à des conclusions qui
+m'inquiètent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible,
+le raisonnable! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous
+diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est
+l'inséparable ami de la justice et de la vérité.»
+
+Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans
+savoir au juste à quoi les appliquer, mais en le devinant.
+
+Quant à Olivier, le lendemain même de cette soirée, qui devait
+m'épargner les premiers aveux, à l'heure même où Madeleine et M. de
+Nièvres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.
+
+«Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.
+
+--Oui, me répondit-il, mais elle reviendra; elle est presque ma soeur;
+tu es plus que mon ami, il faut tout prévoir.»
+
+Il allait continuer, quand le pitoyable état d'abattement où il me vit
+le désarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.
+
+«Nous en recauserons», dit-il.
+
+Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:
+
+«Allons, Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de
+plus sage.»
+
+Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements
+d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour
+être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils
+attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste
+aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.
+
+Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles
+de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de
+M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les
+bois, «le plus romantique séjour, m'écrivait Augustin, pour une femme
+qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos
+goûts de solitaire». Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans
+doute avec des épanchements de soeur qui ne parvenaient pas jusqu'à
+moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un
+court billet d'elle où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de
+le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui:
+que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage; et me
+donnait à entendre qu'en dehors des besoins du coeur je n'aurais
+jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom
+de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.
+
+Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la
+distribution des prix, dernier acte de ma vie de dépendance qui
+m'émancipait.
+
+J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine
+n'assistât pas à cette cérémonie. Il y avait en moi de telles
+disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales
+des désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation
+nouvelle toute circonstance de nature à nous rappeler à tous deux ces
+désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce
+point devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins
+noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens à propos
+d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous
+expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.
+
+La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis
+longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce
+jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du
+collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont
+la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis
+entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en
+toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues
+qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par
+le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la
+chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité
+de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et
+s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était
+enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche,
+et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collégiens
+réunis sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes
+conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout,
+rayonnaient jusqu'à moi comme des brûlures. Le temps était admirable;
+c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient
+enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait.
+Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois,
+des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège, les
+tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné
+pour être déjà libre et pour être heureux!
+
+Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me
+séparaient encore du moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit
+entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut appelé le
+premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main,
+mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face à
+l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le
+premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier
+visage ami que je reconnus précisément au-dessous de moi, au premier
+rang, fut celui de madame de Nièvres. Éprouva-t-elle un peu de confusion
+elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que
+j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui
+m'envahit? Son amitié souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement
+en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses
+sentiments pendant cette rapide mais très cuisante épreuve qui sembla
+nous atteindre tous les deux à la fois et presque dans le même sens? Je
+l'ignore; mais elle devint très rouge, elle le devint encore davantage
+quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante,
+après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me
+féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr
+de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me
+complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya,
+je crois, de me dire:
+
+«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou: «C'est très bien.»
+
+Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme ou
+d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune
+femme timide..... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai
+jamais su.
+
+Nous sortîmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant
+d'en franchir le seuil pour la dernière fois. Je ne regardai pas
+seulement en arrière, pour rompre plus vite avec un passé qui
+m'exaspérait. Et si j'avais pu me séparer de mes souvenirs de collège
+aussi précipitamment que j'en dépouillai la livrée, j'aurais eu
+certainement à ce moment-là des sensations d'indépendance et de virilité
+sans égales.
+
+«Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac à quelques
+heures de là.
+
+--Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien.»
+
+Et je disais vrai, car l'incertitude où j'étais s'étendait à tout,
+depuis le choix d'une position qu'elle espérait et voulait brillante
+jusqu'à l'emploi d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.
+
+Il était convenu que Madeleine irait d'abord se fixer à Nièvres, puis
+qu'elle reviendrait achever l'hiver à Paris. Quant à nous, nous devions
+nous y rendre directement, de manière qu'elle nous y trouvât déjà
+établis et dans des habitudes de travail dont le choix dépendait de
+nous-mêmes, mais dont la direction regarderait beaucoup Augustin. Ces
+dispositions de départ et ces sages projets nous occupèrent ensemble une
+partie de ces dernières vacances; et cependant cette idée de travail, de
+but à poursuivre, ce programme très vague dont le premier article était
+encore à formuler, n'avaient pas de sens bien défini, ni pour Olivier,
+ni pour moi. Dès le lendemain de ma liberté, j'avais complètement oublié
+mes années de collège; c'était la seule époque de mon passé qui me
+laissât l'âme froide, le seul souvenir de moi-même qui ne me rendît pas
+heureux. Quant à Paris, j'y pensais avec la confuse appréhension qui
+s'attache à des nécessités prévues, inévitables, mais peu riantes, et
+qu'on connaîtra toujours assez tôt. Olivier, à mon grand étonnement, ne
+témoignait aucune espèce de regret de s'éloigner.
+
+«Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours
+seulement avant notre départ, je n'ai plus rien qui me retienne en
+province.»
+
+En avait-il donc si vite épuisé toutes les joies?
+
+
+
+
+IX
+
+
+NOUS arrivâmes à Paris le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il
+pleuvait; il faisait froid. Je n'aperçus d'abord que des rues boueuses,
+des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et
+continuel éclair de voitures qui se croisaient en s'éclaboussant, une
+multitude de lumières étincelant comme des illuminations sans symétrie
+dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me parut
+prodigieuse. Je fus frappé, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui
+annonçaient une ville où l'on vivait la nuit autant que le jour, et de
+la pâleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal.
+J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une
+autre origine que moi.
+
+Au moment où j'ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la
+rumeur inconnue qui grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas,
+et déjà par ses sommets tout entière plongée dans la nuit, je vis passer
+au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers
+portant des torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes
+flamboyantes, attelées chacune de quatre chevaux et menées presque au
+galop.
+
+«Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi.»
+
+Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce
+défilé retentissant d'hommes armés et de grands chevaux chaussés de fer
+fit rendre au pavé sonore un bruit de métal, et tout se confondit au
+loin dans le brouillard lumineux des torches.
+
+Olivier s'assura de la direction que prenaient les attelages; puis,
+quand la dernière voiture eut disparu:
+
+«C'est bien cela, dit-il avec la satisfaction d'un homme qui connaît son
+Paris et qui le retrouve, le roi va ce soir aux Italiens.»
+
+Et malgré la pluie qui tombait, malgré le froid blessant de la nuit,
+quelque temps encore il resta penché sur cette fourmilière de gens
+inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que mille
+intérêts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.
+
+«Es-tu content?» lui dis-je.
+
+Il poussa une sorte de soupir de plénitude, comme si le contact de cette
+vie extraordinaire l'eût tout à coup rempli d'aspirations démesurées.
+
+«Et toi?» me dit-il.
+
+Puis, sans attendre ma réponse:
+
+«Oh! parbleu, toi, tu regardes en arrière. Tu n'es pas plus à Paris que
+je n'étais à Ormesson. Ton lot est de regretter toujours, de ne désirer
+jamais. Il faudrait en prendre ton parti, mon cher. C'est ici qu'on
+envoie, au moment de leur majorité, les garçons dont on veut faire des
+hommes. Tu es de ce nombre, et je ne te plains pas; tu es riche, tu n'es
+pas le premier venu, et tu aimes!» ajouta-t-il en me parlant aussi bas
+que possible.
+
+Et avec une effusion que je ne lui avais jamais connue, il m'embrassa et
+me dit:
+
+«A demain, cher ami, à toujours!»
+
+Une heure après, le silence était aussi profond qu'en pleine campagne.
+Cette suspension de vie, l'engourdissement subit et absolu de cette
+ville enfermant un million d'hommes, m'étonna plus encore que son
+tumulte. Je fis comme un résumé des lassitudes que supposait cet immense
+sommeil, et je fus saisi de peur, moins par un manque de bravoure que
+par une sorte d'évanouissement de ma volonté.
+
+Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je
+m'appuyais sur quelqu'un. Il avait déjà vieilli, quoiqu'il fût très
+jeune encore. Il était maigre et fort blême. Ses yeux avaient plus
+d'ouverture et plus d'éclat. Sa main toute blanche, à peau plus fine,
+s'était épurée pour ainsi dire et comme aiguisée dans ce travail
+exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire, à voir sa
+tenue, s'il était pauvre ou riche. Il portait des habits très simples et
+les portait modestement, mais avec la confiance aisée venue du sentiment
+assez fier que l'habit n'est rien.
+
+Il accueillit Olivier pas tout à fait comme un ami, mais plutôt comme un
+jeune homme à surveiller et avec lequel il est bon d'attendre avant d'en
+faire un autre soi-même. Olivier, de son côté, ne se livra qu'à demi,
+soit que l'enveloppe de l'homme lui parût bizarre, soit qu'il sentît
+par-dessous la résistance d'une volonté tout aussi bien trempée que la
+sienne et formée d'un métal plus pur.
+
+«J'avais deviné votre ami, me dit Augustin, au physique comme au moral.
+Il est charmant. Il fera, je ne dis pas des dupes, il en est incapable,
+mais des victimes, et cela dans le sens le plus élevé du mot. Il sera
+dangereux pour les êtres plus faibles que lui qui sont nés sous la même
+étoile.»
+
+Quand je questionnai Olivier sur Augustin, il se borna à me répondre:
+
+«Il y aura toujours chez lui du précepteur et du parvenu. Il sera pédant
+et censeur, comme tous les gens qui n'ont pour eux que le vouloir et qui
+n'arrivent que par le travail. J'aime mieux des dons d'esprit ou de la
+naissance, ou, faute de cela, j'aime mieux rien.»
+
+Plus tard leur opinion changea: Augustin finit par aimer Olivier, mais
+sans jamais l'estimer beaucoup. Olivier conçut pour Augustin une estime
+véritable, mais ne l'aima point.
+
+Notre vie fut assez vite organisée. Nous occupions deux appartements
+voisins, mais séparés. Notre amitié très étroite et l'indépendance de
+chacun devaient se trouver également bien de cet arrangement. Nos
+habitudes étaient celles d'étudiants libres à qui leurs goûts ou leur
+position permettent de choisir, de s'instruire un peu au hasard et de
+puiser à plusieurs sources avant de déterminer celle où leur esprit
+devra s'arrêter.
+
+Très peu de jours après, Olivier reçut de sa cousine une lettre qui nous
+invitait l'un et l'autre à nous rendre à Nièvres.
+
+C'était une habitation ancienne, entièrement enfouie dans de grands bois
+de châtaigniers et de chênes. J'y passai une semaine de beaux jours
+froids et sévères, au milieu des futaies presque dépouillées, devant des
+horizons qui ne me firent point oublier ceux des Trembles; mais qui
+m'empêchèrent de les regretter, tant ils étaient beaux, et qui
+semblaient destinés, comme un cadre grandiose, à contenir une existence
+plus robuste et des luttes beaucoup plus sérieuses. Le château, dont les
+tourelles ne dépassaient que de très peu sa ceinture de vieux chênes, et
+qu'on n'apercevait que par des coupures faites à travers le bois, avec
+sa façade grise et vieillie, ses hautes cheminées couronnées de fumée,
+ses orangeries fermées, ses allées jonchées de feuilles mortes,--le
+château lui-même résumait en quelques traits saisissants ce caractère
+attristé de la saison et du lieu. C'était toute une existence nouvelle
+pour Madeleine, et pour moi c'était aussi quelque chose de bien nouveau
+que de la trouver transportée si brusquement dans des conditions plus
+vastes, avec la liberté d'allures, l'ampleur d'habitudes, ce je ne sais
+quoi de supérieur et d'assez imposant que donnent l'usage et la
+responsabilité d'une grande fortune.
+
+Une seule personne au château de Nièvres paraissait regretter encore la
+rue des Carmélites: c'était M. d'Orsel. Quant à moi, les lieux ne
+m'étaient plus rien. Un même attrait confondait aujourd'hui mon présent
+et mon passé. Entre Madeleine et madame de Nièvres il n'y avait que la
+différence d'un amour impossible à un amour coupable; et quand je
+quittai Nièvres, j'étais persuadé que cet amour, né rue des Carmélites,
+devait, quoi qu'il dût arriver, s'ensevelir ici.
+
+Madeleine ne vint point à Paris de tout l'hiver, diverses circonstances
+ayant retardé l'établissement que M. de Nièvres projetait d'y faire.
+Elle était heureuse, entourée de tout son monde; elle avait Julie, son
+père; il lui fallait un certain temps pour passer sans trop de secousse,
+de sa modeste et régulière existence de province, aux étonnements qui
+l'attendaient dans la vie du monde, et cette demi-solitude au château de
+Nièvres était une sorte de noviciat qui ne lui déplaisait pas. Je la
+revis une ou deux fois dans l'été, mais à de longs intervalles et
+pendant de très courts moments, lâchement surpris à l'impérieux devoir
+qui me recommandait de la fuir.
+
+J'avais eu l'idée de profiter de cet éloignement très opportun pour
+tenter franchement d'être héroïque et pour me guérir. C'était déjà
+beaucoup que de résister aux invitations qui constamment nous arrivaient
+de Nièvres. Je fis davantage, et je tâchai de n'y plus penser. Je me
+plongeai dans le travail. L'exemple d'Augustin m'en aurait donné
+l'émulation, si naturellement je n'en avais pas eu le goût. Paris
+développe au-dessus de lui cette atmosphère particulière aux grands
+centres d'activité, surtout dans l'ordre des activités de l'esprit; et,
+si peu que je me mêlasse au mouvement des faits, je ne refusais pas,
+tant s'en faut, de vivre dans cette atmosphère.
+
+Quant à la vie de Paris, telle que l'entendait Olivier, je ne me
+faisais point d'illusions, et ne la considérais nullement comme un
+secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour
+m'étourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre
+persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce
+qu'il avait changé de milieu. N'en déplaise à ceux qui pourraient nier
+l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi
+de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu'à demi, et
+si le désir de m'acclimater m'était venu, les mille liens indéracinables
+des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances
+que c'était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie
+où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne
+serais jamais que de passage. Ombrageux, retiré, sociable seulement avec
+les compagnons de mes habitudes, dans une constante défiance des
+contacts nouveaux, le plus possible j'évitais ce terrible frottement de
+la vie parisienne qui polit les caractères et les aplanit jusqu'à
+l'usure. Je ne fus pas davantage aveuglé par ce qu'elle a d'éblouissant,
+ni troublé par ce qu'elle a de contradictoire, ni séduit par ce qu'elle
+promet à tous les jeunes appétits, comme aux naïves ambitions. Pour me
+garantir contre ses atteintes, j'avais d'abord un défaut qui valait une
+qualité, c'était la peur de ce que j'ignorais, et cet incorrigible
+effroi des épreuves me donnait pour ainsi dire toutes les perspicacités
+de l'expérience.
+
+J'étais seul ou à peu près, car Augustin ne s'appartenait guère, et dès
+le premier jour j'avais bien compris qu'Olivier n'était pas homme à
+m'appartenir longtemps. Tout de suite il avait pris des habitudes qui ne
+gênaient en rien les miennes, mais n'y ressemblaient nullement. Je
+fouillais les bibliothèques, je pâlissais de froid dans de graves
+amphithéâtres, et m'enfouissais le soir dans des cabinets de lecture où
+des misérables, condamnés à mourir de faim, écrivaient, la fièvre dans
+les yeux, des livres qui ne devaient ni les illustrer, ni les enrichir.
+Je devinais là des impuissances et des misères physiques et morales dont
+le voisinage était loin de me fortifier. J'en sortais navré. Je
+m'enfermais chez moi, j'ouvrais d'autres livres et je veillais.
+J'entendis ainsi passer sous mes fenêtres toutes les fêtes nocturnes du
+carnaval. Quelquefois, en pleine nuit, Olivier frappait à ma porte. Je
+reconnaissais le son bref du pommeau d'or de sa canne. Il me trouvait à
+ma table, me serrait la main et gagnait sa chambre en fredonnant un air
+d'opéra. Le lendemain, je recommençais sans ostentation, sans viser au
+martyre, avec la conviction ingénue que cet austère régime était
+excellent.
+
+Au bout de quelques mois passés ainsi, je n'en pouvais plus. Mes forces
+étaient épuisées, et comme un édifice élevé par miracle, un matin, en
+m'éveillant, je sentis mon courage s'écrouler. Je voulus retrouver une
+idée poursuivie la veille, impossible! Je me répétai vainement certains
+mots de discipline qui m'aiguillonnaient quelquefois, comme on stimule
+avec des locutions convenues les chevaux de trait qui lâchent pied. Un
+immense dégoût me vint aux lèvres rien qu'à la pensée de reprendre un
+seul jour de plus cet affreux métier de fouilleur de livres. L'été était
+venu. Il y avait un joyeux soleil dans les rues. Des martinets
+tourbillonnaient gaiement autour d'un clocher pointu qu'on voyait de ma
+fenêtre. Sans hésiter une seule minute et sans réfléchir que j'allais
+perdre en un instant le bénéfice de tant de mois de sagesse, j'écrivis à
+Madeleine. Ce que je lui disais était insignifiant. De courts billets
+que j'avais reçus d'elle avaient établi une fois pour toutes le ton de
+notre correspondance. Je ne mis dans celui-ci rien de plus ni rien de
+moins, et cependant, la lettre partie, j'attendis la réponse comme un
+événement.
+
+Il y a dans Paris un grand jardin fait pour les ennuyés: on y trouve une
+solitude relative, des arbres, des gazons verts, des plates-bandes
+fleuries, des allées sombres, et une foule d'oiseaux qui paraissent s'y
+plaire presque autant que dans un séjour champêtre. J'y courus. J'y
+errai pendant le reste de la journée, étonné d'avoir secoué mon joug, et
+plus étonné encore de l'extrême intensité d'un souvenir que j'avais eu
+la bonne foi de croire assoupi. Peu à peu, comme une flamme qui se
+rallume, je sentis naître en moi cet ardent réveil. Je marchais sous les
+arbres, discourant tout seul, et faisant sans le vouloir le mouvement
+d'un homme enchaîné longtemps qui se délivre.
+
+«Comment! me disais-je, elle ne saura pas même que je l'ai aimée! elle
+ignorera que pour elle, à cause d'elle, j'ai usé ma vie et tout
+sacrifié, tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai
+fait dans l'intérêt de son repos! Elle croira que j'ai passé à côté
+d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coulé bord à bord
+sans se confondre ni même se toucher, pas plus que deux ruisseaux
+indifférents! Et le jour où plus tard je lui dirai: «Madeleine,
+savez-vous que je vous ai beaucoup aimée?» elle me répondra: «Est-ce
+possible?» Et ce ne sera plus l'âge où elle aurait pu me croire!»
+
+Puis je sentais qu'en effet nos deux destinées étaient parallèles, très
+rapprochées, mais irréconciliables, qu'il fallait vivre côte à côte et
+séparés, et que c'était fini de moi. Alors j'imaginais des hypothèses.
+Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitôt comme des
+tentations. A quoi je répondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces
+suppositions insensées il me restait je ne sais quelle saveur
+horriblement douce dont le peu de volonté que j'avais était enivré; puis
+je pensais que c'était bien la peine d'avoir si courageusement lutté
+pour en arriver là.
+
+Je découvrais en moi une telle absence d'énergie et je concevais un tel
+mépris de moi-même, que ce jour-là très sérieusement je désespérai de ma
+vie. Elle ne me semblait plus bonne à rien, pas même à être employée à
+des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des
+enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passèrent
+étroitement liés. J'évitai leur approche, et je m'éloignai, cherchant où
+je pourrais aller, moi, pour n'être plus seul. Je revins par des rues
+désertes. Il y avait là de grands ateliers d'industrie, clos et
+bruyants, des usines dont les cheminées fumaient, où l'on entendait
+bouillonner des chaudières, gronder des rouages. Je pensai à ces
+effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois, à ce foyer
+intérieur toujours allumé, toujours brûlant, mais pour une application
+qui n'était pas prévue. Je regardai les vitres noires, le reflet des
+fourneaux; j'écoutai le bruit des machines.
+
+«Qu'est-ce qu'on fait là-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en
+sortir, si c'est du bois ou du métal, du grand ou du petit, du très
+utile ou du superflu?»--Et l'idée qu'il en était ainsi de mon esprit
+n'ajouta rien à un découragement déjà complet, mais le confirma.
+
+J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne
+accumulée sur ma table de travail. Je ne les considérais jamais avec
+beaucoup d'orgueil; j'évitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop
+près, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Dès le
+lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une
+fade odeur de médiocrité me souleva le coeur. Je pris le tout et le
+mis au feu. J'étais assez calme en exécutant ce sacrifice, qui, en toute
+autre circonstance, m'aurait coûté quelques regrets. En ce moment même
+la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu'elle devait être,
+cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir
+au coeur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées
+éclairait encore ma chambre, et j'étais debout, tenant à la main la
+lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil brisé,
+quand par hasard Olivier entra.
+
+Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup
+d'oeil sur la lettre.
+
+«On se porte bien à Nièvres?» me dit-il froidement.
+
+Pour prévenir le moindre soupçon, je lui tendis la lettre; mais il
+affecta de ne point la lire, et comme s'il eût décidé que le moment
+était venu de me parler raison et de débrider largement une plaie qui
+languissait sans résultat:
+
+«Ah çà! me dit-il, où en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te
+morfonds; tu mènes une vie de séminariste qui a fait des voeux, de
+bénédictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; où cela
+t'a-t-il mené?
+
+--A rien, lui dis-je.
+
+--Tant pis, car toute déception prouve au moins une chose: c'est qu'on
+s'est trompé sur les moyens de réussir. Tu t'es imaginé que la solitude,
+quand on doute de soi, est le meilleur des conseillers. Qu'en penses-tu
+aujourd'hui? Quel conseil t'a-t-elle donné, quel avis qui te serve,
+quelle leçon de conduite?
+
+--De me taire toujours, lui dis-je avec désespoir.
+
+--Si telle est la conclusion, je t'engage alors à changer de système. Si
+tu attends tout de toi, si tu as assez d'orgueil pour supposer que tu
+viendras à bout d'une situation qui en a découragé de plus forts, et que
+tu pourras demeurer sans broncher debout sur cette difficulté
+effroyable où tant de braves coeurs ont défailli, tant pis encore une
+fois, car je te crois en danger, et sur l'honneur je ne dormirai plus
+tranquille.
+
+--Je n'ai ni orgueil ni confiance, et tu le sais aussi bien que moi. Ce
+n'est pas moi qui veux; c'est, comme tu le dis, une situation qui me
+commande. Je ne puis empêcher ce qui est, je ne puis prévoir ce qui doit
+être. Je reste où je suis, sur un danger, parce qu'il m'est défendu
+d'être ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m'est pas possible, l'aimer
+autrement ne m'est pas permis. Le jour où sur cette difficulté, d'où je
+ne puis descendre, la tête me tournera, eh bien! ce jour-là tu pourras
+me pleurer comme un homme mort.
+
+--Mort! non, reprit Olivier, mais tombé de haut. N'importe, ceci est
+funèbre. Et ce n'est point ainsi que j'entends que tu finisses. C'est
+bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu; pour Dieu, ne
+l'aidons pas à nous achever plus vite. Prépare-toi, je te prie, à
+entendre des choses très dures, et si Paris te fait peur comme un
+mensonge, habitue-toi du moins à causer en tête-à-tête avec la vérité.
+
+--Parle, lui dis-je, parle. Tu ne me diras rien que je ne me sois mille
+fois répété.
+
+--C'est une erreur. J'affirme que tu ne t'es jamais tenu le langage
+suivant: Madeleine est heureuse; elle est mariée; elle aura l'une après
+l'autre les joies légitimes de la famille, sans en excepter aucune, je
+le désire et je l'espère. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t'est
+rien qu'une amie fort tendre, tu n'es rien non plus pour elle qu'un
+excellent camarade qu'elle serait désespérée de perdre comme ami,
+impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n'est donc qu'un
+lien, charmant s'il n'est qu'un lien, horrible s'il devenait une chaîne.
+Tu lui es nécessaire dans la mesure où l'amitié compte et pèse dans la
+vie; tu n'as en aucun cas le droit de faire de toi un embarras. Je ne
+parle pas de mon cousin, qui, s'il était consulté, ferait valoir ses
+droits suivant les formes connues et avec les arguments des maris
+menacés dans leur honneur, ce qui est déjà grave, et dans leur bonheur,
+ce qui est beaucoup plus sérieux. Voilà pour madame de Nièvres. En ce
+qui te regarde, la position n'est pas moins simple. Le hasard, qui t'a
+fait rencontrer Madeleine, t'avait fait naître aussi six ou huit ans
+trop tard, ce qui est certainement un grand malheur pour toi et
+peut-être un accident regrettable pour elle. Un autre est venu qui l'a
+épousée. M. de Nièvres n'a donc pris que ce qui n'était à personne:
+aussi n'as-tu jamais protesté, parce que tu as beaucoup de sens, même en
+ayant beaucoup de coeur. Après avoir décliné toute prétention sur
+Madeleine comme mari, voudrais-tu, peux-tu y prétendre autrement? Et
+pourtant tu continues de l'aimer. Tu n'as pas tort, parce qu'un
+sentiment comme le tien n'a jamais tort; mais tu n'es pas dans le vrai,
+parce qu'une impasse ne mène à rien. Cependant, comme il n'y a dans la
+vie la plus bouchée que de fausses impasses, comme des carrefours les
+plus étroits il faut sortir en définitive, bon gré, mal gré, sinon sans
+avaries, tu sortiras de celui-ci, et tu n'y laisseras rien, je
+l'espère, ni ton honneur ni ta vie. Encore un mot, et ne t'en offense
+pas: Madeleine n'est pas la seule femme en ce monde qui soit bonne, ni
+qui soit jolie, ni qui soit sensible, ni qui soit faite pour te
+comprendre et pour t'estimer. Suppose un hasard différent: Madeleine
+serait une autre femme, que tu aimerais de même exclusivement, et dont
+tu dirais pareillement: Elle, et pas une autre! Il n'y a donc de
+nécessaire et d'absolu qu'une chose, le besoin et la force d'aimer. Ne
+t'occupe pas de savoir si je raisonne en logicien, et ne dis pas que mes
+théories sont affreuses. Tu aimes et tu dois aimer, le reste est le fait
+de la chance. Je ne connais pas de femme, pourvu que je la suppose digne
+de toi, qui ne soit en droit de te dire: Le véritable et l'unique objet
+de vos sentiments, c'est moi!
+
+--Ainsi, m'écriai-je, il faudrait ne plus aimer?
+
+--Au contraire, mais une autre.
+
+--Ainsi il faudrait l'oublier?
+
+--Non, mais la remplacer.
+
+--Jamais! lui dis-je.
+
+--Ne dis pas: Jamais; dis: Pas maintenant.»
+
+Et là-dessus Olivier sortit.
+
+J'avais les yeux secs, mais une atroce douleur me tenaillait le coeur.
+Je relus la lettre de Madeleine; il s'en exhalait cette vague tiédeur
+des amitiés vulgaires, désespérante à sentir quand on voudrait plus. «Il
+a raison, cent fois raison», pensais-je en me répétant comme un arrêt
+sans appel l'agaçante argumentation d'Olivier. Et tout en repoussant ses
+conclusions de toute l'horreur d'un coeur passionnément épris, je me
+disais cette vérité irréfutable: «Je ne suis rien à Madeleine, rien
+qu'un obstacle, une menace, un être inutile ou dangereux!»
+
+Je regardai ma table vide. Un monceau de cendres noires encombrait le
+foyer. Cette destruction d'une autre partie de moi-même, cette ruine
+totale et de mes efforts et de mon bonheur m'abattit enfin sous la
+sensation sans pareille d'un néant complet.
+
+«A quoi donc suis-je bon?» m'écriai-je.
+
+Et le visage caché dans mes mains, je restai là, les yeux dans le vide,
+ayant devant moi toute ma vie, immense, douteuse et sans fond comme un
+précipice.
+
+Au bout d'une heure, Olivier me retrouva dans le même état, c'est-à-dire
+inerte, immobile et consterné. Très amicalement il me posa la main sur
+l'épaule et me dit:
+
+«Veux-tu m'accompagner ce soir au théâtre?
+
+--Y vas-tu seul?» lui demandai-je.
+
+Il sourit et me répondit:
+
+«Non.
+
+--Alors tu n'as pas besoin de moi», lui dis-je, et je lui tournai le
+dos.
+
+«Soit!» dit-il avec un accent d'impatience.
+
+Puis se ravisant tout à coup:
+
+«Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrément
+devant moi. Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli métier
+que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus
+innocente épreuve où ta probité de coeur puisse être engagée. Ce
+serait un vilain calcul et de plus un procédé maladroit. Ce que je veux,
+m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin, pauvre
+coeur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la
+beauté s'est voilée, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il
+n'y a plus ni espérances, ni joies, ni voeux comblés, parce que dans
+ce moment la destinée te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi,
+et mêle-toi à la foule des gens qui sont heureux ou qui croient l'être.
+Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la
+Providence, en qui tu crois, a pourvu à tout, qu'elle a tout
+proportionné et qu'elle a disposé d'inépuisables ressources pour les
+besoins des coeurs affamés.»
+
+Je ne fus point ébranlé par ce flux de paroles, mais je finis par les
+écouter. L'affectueuse exaspération d'Olivier agit comme un calmant sur
+mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main.
+Je le fis asseoir près de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit
+étourdiment, qui ne contenait nulle défiance. Je le suppliai de laisser
+passer cette crise de défaillance, qui ne durerait pas, lui disais-je;
+et qui résultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de
+changer de conduite. Nous avions le même monde, j'avais le plus grand
+tort de n'y jamais aller. Il était de mon devoir de m'y faire connaître
+et de ne pas me singulariser par un éloignement systématique. Je lui dis
+une foule de choses sensées, comme si la raison m'était subitement
+revenue. Et comme il subissait lui-même l'influence d'un épanchement
+qui semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus
+conciliants et meilleurs, je parlai de lui, de sa vie presque
+entièrement passée loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni
+ce qu'il faisait, ni s'il avait des raisons d'être satisfait.
+
+«Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression à moitié comique.
+Chaque homme a le vocabulaire de ses ambitions. Oui, je suis à peu près
+satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens à des satisfactions qui
+n'ont rien de chimérique, ma vie se passera dans un équilibre parfait et
+sera comblée jusqu'à satiété.
+
+--As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.
+
+--Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.
+
+--Par une rupture?
+
+--Par un départ, ce qui n'est pas la même chose, car nous avons gardé
+l'un de l'autre le seul regret qui ne gâte jamais les souvenirs.
+
+--Et maintenant?
+
+--Maintenant! Est-ce que tu sais?...
+
+--Je ne sais rien; mais j'imagine que tu as dû faire ce que tu me
+recommandes.
+
+--C'est vrai», dit-il en souriant.
+
+Puis il devint sérieux, et me dit:
+
+«Dans tout autre moment, je te raconterais, mais pas aujourd'hui. L'air
+de cette chambre est plein d'une émotion respectable. Il n'y a pas de
+promiscuité permise entre la femme dont j'aurais à t'entretenir et celle
+dont il ne faut pas même prononcer le nom lorsqu'il est question de la
+première.»
+
+Le bruit d'un pas dans l'antichambre l'interrompit. Mon domestique
+annonça Augustin, qui venait rarement à pareille heure. La vue de cette
+ardente et inflexible physionomie me rendit en quelque sorte une lueur
+de courage. Il me semblait que c'était un renfort que le hasard
+m'envoyait dans un moment où j'en avais si grand besoin.
+
+«Vous venez à propos lui dis-je en faisant bonne contenance. Tenez,
+c'était bien la peine de me donner tant de mal. J'ai tout détruit.»
+
+Je lui parlais toujours un peu comme un ex-disciple à son ancien maître,
+et je lui reconnaissais le droit de m'interroger sur mon travail.
+
+«C'est à recommencer, dit-il sans s'émouvoir autrement; je connais
+cela.»
+
+Olivier se taisait. Après quelques minutes de silence, il passa la main
+dans ses cheveux bouclés, bâilla doucement et nous dit:
+
+«Je m'ennuie, et je vais au bois.»
+
+
+
+
+X
+
+
+EST-CE qu'il travaille? me demanda Augustin quand Olivier nous eut
+quittés.
+
+--Fort peu, et cependant il apprend comme s'il travaillait.
+
+--Tant mieux; il a séduit la fortune. Si la vie n'était qu'une loterie,
+reprit Augustin, ce jeune homme rêverait toujours les numéros gagnants.»
+
+Augustin n'était pas de ceux qui séduisent la fortune, ni qu'un numéro
+rêvé doit enrichir. Ce que je vous ai dit de lui peut vous faire
+comprendre qu'il n'était pas né pour les faveurs du hasard, et que, dans
+toutes les combinaisons où jusqu'à présent il avait mis sa volonté pour
+enjeu, l'enjeu représentait beaucoup plus que le gain. Depuis le jour où
+vous l'avez vu quitter les Trembles, tenant à la main une lettre reçue
+de Paris, comme un jeune soldat muni de sa feuille de route, ses
+espérances avaient, je crois, reçu plus d'un échec, mais sans diminuer
+sa foi robuste ni le faire douter une seule minute que le succès, sinon
+la gloire, ne fût à Paris même et juste au bout du chemin qu'il y
+suivait. Il ne se plaignait point, n'accusait personne, ne désespérait
+de rien. Il avait, sans aucune illusion, la ténacité des espoirs
+aveugles, et ce qui chez d'autres aurait pu passer pour de l'orgueil
+n'existait chez lui que comme un sentiment très exactement déterminé de
+son droit. Il appréciait les choses avec le sang-froid d'un lapidaire
+essayant des bijoux de qualité douteuse, et se trompait rarement sur le
+choix de celles qui méritaient de lui de la peine et du temps.
+
+Il avait eu des protecteurs. Il ne trouvait pas que solliciter fût un
+déshonneur, parce qu'il ne proposait alors qu'un échange de valeurs
+équivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais
+celui qui, pour sa part de société, apporte l'appoint de son
+intelligence, de son zèle et de son talent. Il n'affectait pas de
+mépriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il
+en parlât. Il n'en dédaignait point les résultats, mais le mettait
+beaucoup au-dessous d'un capital d'idées que, selon lui, rien ne saurait
+ni représenter ni payer.
+
+«Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaille avec des outils fort peu
+coûteux, c'est vrai; mais ce qu'ils produisent est sans prix, quand cela
+est bon.»
+
+Il ne se considérait donc comme l'obligé de personne. Les services qu'on
+avait pu lui rendre, il les avait achetés et bien payés. Et dans ces
+sortes de marchés, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre,
+du moins toute humilité, il avait une manière de s'offrir qui marquait
+au plus juste le haut prix qu'il entendait y mettre.
+
+«Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une
+affaire où le coeur n'entre pour rien, et qui n'engage aucunement la
+reconnaissance. Donnant, donnant. Le talent même en pareil cas n'est
+qu'une obligation de probité.»
+
+Il avait essayé de beaucoup de situations, tenté déjà beaucoup
+d'entreprises, non par aptitude, mais par nécessité. N'ayant pas le
+choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse
+qui permet de les employer tous. A force de volonté, de clairvoyance,
+d'ardeurs, il suppléait presque aux qualités naturelles dont il se
+savait privé. Sa volonté seule, appuyée sur un rare bon sens, sur une
+droiture parfaite, sa volonté faisait des miracles. Elle prenait toutes
+les formes, jusqu'aux plus élevées, jusqu'aux plus nobles, quelquefois
+jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait
+rien qu'il ne comprît. Il approchait ainsi de l'imagination par la
+tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde des idées
+contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathétique par la
+connaissance parfaite des duretés de la vie et par l'ambition dévorante
+d'en gagner les joies légitimes, fût-ce au prix de beaucoup de combats.
+
+Après avoir à ses débuts abordé le théâtre, pour lequel il ne se jugeait
+ni assez recommandé ni assez mûr, il s'était jeté dans le journalisme.
+Quand je dis jeté, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait
+rien à l'étourdie, et qui se présentait sur le champ de bataille avec
+cette hardiesse mêlée de prudence qui ne risque beaucoup que pour
+réussir. Plus récemment, il venait d'entrer comme secrétaire dans le
+cabinet d'un homme politique éminent.
+
+«J'y suis, me disait-il, au centre d'un mouvement qui ne m'édifie point,
+mais qui m'intéresse et qui m'éclaire. La politique, à l'heure qu'il
+est, touche à tant d'idées, élabore tant de problèmes, qu'il n'y a pas
+d'étude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui
+cherche un débouché.»
+
+Sa situation matérielle m'était inconnue. Je la supposais difficile;
+mais c'était un des rares sujets sur lesquels il me paraissait interdit
+de l'interroger.
+
+Quelquefois seulement cet inébranlable courage trahissait non
+l'hésitation, mais la souffrance. Le stoïque Augustin n'en disait rien.
+Son attitude était la même, sa ferme raison toujours aussi claire. Il
+continuait d'agir, de penser, de résoudre, comme s'il n'avait jamais
+reçu la moindre atteinte; mais il y avait en lui je ne sais quoi, comme
+ces taches rouges qu'on voit paraître sur les habits d'un soldat blessé.
+Longtemps je m'étais demandé quelle partie vulnérable, dans cette
+organisation de fer, un mal quelconque avait pu frapper; puis je m'étais
+aperçu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un coeur, et j'avais
+enfin compris que c'était ce pauvre et vaillant coeur qui saignait.
+
+Dès qu'il se fut assis, et que je le vis croiser ses jambes l'une sur
+l'autre dans l'attitude d'un homme qui n'a rien à dire et qui entre en
+oubliant l'objet de sa visite, je m'aperçus bien qu'il n'était pas, lui
+non plus, dans des dispositions riantes.
+
+«Et vous aussi, mon cher Augustin, lui dis-je, vous n'êtes pas heureux?
+
+--Vous le devinez, me dit-il, avec un peu d'amertume.
+
+--Il le faut bien, puisque vous avez l'orgueil de ne pas l'avouer.
+
+--Mon cher enfant, reprit-il dans ces formes un peu paternelles qu'il
+n'abandonnait pas et qui donnaient un certain charme à la roideur de ses
+conseils, la question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de
+savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnête homme mérite
+incontestablement d'être heureux, mais il n'a pas toujours le droit de
+se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de
+moment et d'à-propos. Il y a beaucoup de manières de souffrir: les uns
+souffrent d'une erreur, les autres d'une impatience. Pardonnez-moi ce
+peu de modestie, je suis peut-être seulement trop impatient.
+
+--Impatient? et de quoi? Peut-on le savoir?
+
+--De n'être plus seul, me dit-il avec une singulière émotion, afin que,
+si j'ai jamais quelque nom, je n'en sois pas réduit à ce triste résultat
+d'en couronner mon égoïsme.»
+
+Puis il ajouta:
+
+«Ne parlons pas de ces choses-là trop tôt. Vous serez le premier que
+j'en instruirai quand le moment sera venu.»
+
+«Ne restons pas ici, me dit-il au bout d'un instant, cela sent la
+déroute. Ce n'est pas qu'on s'y ennuie, mais on y contracte des envies
+de se laisser aller.»
+
+Nous sortîmes ensemble, et chemin faisant je le mis au courant des
+motifs particuliers de lassitude et de découragement que j'avais. Mes
+lettres l'avaient averti, et le reste lui était devenu bien clair le
+jour où madame de Nièvres et lui s'étaient rencontrés. Je n'avais donc
+pas eu l'embarras de lui expliquer les difficultés d'une situation qu'il
+connaissait aussi bien que moi, ni les perplexités d'un esprit dont il
+avait mesuré toutes les résistances comme toutes les faiblesses.
+
+«Il y a quatre ans que je vous sais amoureux, me dit-il au premier mot
+que je prononçai.
+
+--Quatre ans? lui dis-je, mais je ne connaissais pas alors madame de
+Nièvres.
+
+--Mon ami, me dit-il, vous rappelez-vous le jour où je vous ai surpris
+pleurant sur les malheurs d'Annibal? Eh bien! je m'en suis étonné
+d'abord, n'admettant pas qu'une composition de collège pût émouvoir
+personne à ce point. Depuis, j'ai bien pensé qu'il n'y avait rien de
+commun entre Annibal et votre émotion; en sorte qu'à la première
+ouverture de vos lettres, je me suis dit: Je le savais; et, à la
+première vue de madame de Nièvres, j'ai compris qu'il s'agissait
+d'elle.»
+
+Quant à ma conduite, il la jugeait difficile, mais non pas impossible à
+diriger. Avec des points de vue très différents de ceux d'Olivier, il me
+conseillait aussi de me guérir, mais par des moyens qui lui semblaient
+les seuls dignes de moi.
+
+Nous nous séparâmes après de longs circuits sur les quais de la Seine.
+Le soir venait. Je me retrouvai seul au milieu de Paris à une heure
+inaccoutumée, sans but, n'ayant plus d'habitudes, plus de liens, plus de
+devoirs, et me disant avec anxiété: «Que vais-je faire ce soir? que
+ferai-je demain?» J'oubliais absolument que depuis des mois, pendant un
+long hiver, les trois quarts du temps je n'avais pas eu de compagnon. Il
+me sembla que, celui qui agissait en moi m'ayant quitté, il ne me
+restait plus d'auxiliaire aujourd'hui pour se charger d'une vie qui
+désormais allait m'accabler de son vide et de son désoeuvrement.
+L'idée de rentrer chez moi ne me vint même pas, et la pensée d'aller
+feuilleter des livres m'aurait rendu malade de dégoût.
+
+Je me rappelai qu'Olivier devait être au théâtre. Je savais dans quel
+théâtre et dans quelle compagnie. N'ayant plus à me roidir contre une
+lâcheté de plus, je pris une voiture et m'y fis conduire. Je louai une
+stalle obscure, d'où j'espérais découvrir Olivier sans être aperçu. Je
+ne le vis dans aucune des loges qui me faisaient face. J'en conclus ou
+qu'il avait changé de projet ou qu'il était placé juste au-dessus de moi
+dans cette autre partie de la salle qui m'était cachée. Ce désir bizarre
+et indiscret que j'avais eu de le surprendre en partie galante étant
+déçu, je me demandai ce que j'étais venu faire en pareil lieu. J'y
+restai cependant, et j'aurais de la peine à vous expliquer pourquoi,
+tant le désordre de mon esprit se compliquait de chagrin, d'ennuis, de
+faiblesses et de curiosités perverses. Je plongeais les yeux dans toutes
+les loges peuplées de femmes; cela formait, vu d'en bas, une irritante
+exposition de bustes à peu près sans corsage et de bras nus gantés très
+court. J'examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires;
+j'y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au
+souvenir si parfait de Madeleine. Je n'avais plus qu'une idée,
+l'impétueuse envie de me soustraire quand même à la persécution de ce
+souvenir unique. Je l'avilissais à plaisir et le déshonorais, espérant
+par là le rendre indigne d'elle et m'en débarrasser par des salissures.
+A la sortie du théâtre et comme je traversais le péristyle, une voix que
+j'entendis dans la foule me fit reconnaître Olivier. Il passa tout près
+de moi sans me voir. Je pus à peine apercevoir la personne élégante et
+de grande allure qu'il accompagnait. Nous rentrâmes pour ainsi dire
+ensemble, et j'étais encore en tenue de sortie quand il parut au seuil
+de ma chambre.
+
+«D'où viens-tu? me dit-il.
+
+--Du théâtre.»
+
+Je lui nommai lequel.
+
+«M'as-tu cherché?
+
+--Je n'y suis point allé pour te chercher, lui dis-je, mais pour te
+voir.
+
+--Je ne te comprends pas, me dit-il; dans tous les cas, ce sont des
+enfantillages ou des taquineries qu'un autre que moi ne te pardonnerait
+pas; mais tu es malade, et je te plains.»
+
+Je ne le vis plus pendant deux ou trois jours. Il eut la sévérité de me
+tenir rigueur. Il s'informa de moi près de mon domestique, et je sus
+qu'il se préoccupait de mon état et me surveillait sans en avoir l'air.
+Chaque journée d'inaction m'épuisait et me démoralisait davantage. Je ne
+prenais aucun parti décisif, mais il me semblait que ma faiblesse
+allait s'abattre devant le premier accident qui la ferait broncher.
+
+Très peu de jours après, dans une avenue du bois où je me promenais seul
+en désespéré, je vis venir une voiture légère menée doucement et
+parfaitement attelée. Elle contenait trois personnes: deux jeunes femmes
+en compagnie d'Olivier. Olivier me découvrit à l'instant même où je le
+reconnus. Il fit arrêter, sauta lestement dans l'allée, me prit par le
+bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture; puis, après
+s'être assis à côté de moi, comme s'il se fût agi d'un enlèvement, il
+dit au cocher: «Continuez.» Je me sentis perdu, et je l'étais en effet,
+au moins pour quelque temps.
+
+Des deux mois que dura cet inutile égarement, car il dura deux mois tout
+au plus, je vous dirai seulement l'incident facile à prévoir qui le
+termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois
+que son souvenir me revenait, je lui disais: «Va-t'en!» comme on dérobe
+à des yeux respectés la vue de certains tableaux blessants ou honteux.
+Je ne prononçai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et moi un
+monde d'obstacles et d'indignités. Olivier put croire un moment que
+c'était bien fini; mais la personne avec qui je tâchais de tuer cette
+mémoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une étourderie
+d'Olivier, qui s'observait un peu moins à mesure qu'il se croyait plus
+sûr de ma raison, j'appris que des nécessités d'affaires rappelaient M.
+d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nièvres allaient
+bientôt partir pour Ormesson. A la minute même, ma détermination fut
+prise, et je voulus rompre.
+
+«Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement où je
+ne devais plus remettre les pieds.
+
+--Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientôt,
+me dit-elle sans marquer ni surprise ni contrariété.
+
+--Alors vous ne m'en voulez pas?
+
+--Aucunement. Vous ne vous appartenez pas.»
+
+Elle était à sa toilette et s'y remit.
+
+«Adieu», reprit-elle sans tourner la tête.
+
+Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune
+autre explication.
+
+«Encore une sottise! me dit Olivier quand il fut informé de ce que
+j'avais fait.
+
+--Sottise ou non, me voilà libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles,
+et je t'emmène. Il ne sera pas difficile de les déterminer tous à venir
+y passer les vacances.
+
+--Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles! reprenait Olivier, dont
+cette brusque et téméraire décision renversait tous les plans de
+conduite.
+
+--Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis
+rien, n'objecte rien; je serai sage, je serai prudent, mais je serai
+heureux; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne
+retrouverai jamais; c'est bien court, et c'est peut-être tout ce que
+j'aurai de bonheur dans ma vie.»
+
+Je lui parlai dans l'entraînement d'un désir si vrai, il me vit si
+ranimé, si transformé par la perspective inattendue de ce voyage, qu'il
+se laissa séduire, et qu'il eut la faiblesse et la générosité de
+consentir à tout.
+
+«Soit, dit-il. En définitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge
+d'âmes, et c'est trop d'avoir à gouverner tout seul deux fous comme toi
+et moi.»
+
+
+
+
+XI
+
+
+CES deux mois de séjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en
+pleine campagne, au bord de notre mer si belle en pareille saison, ce
+séjour unique dans mes souvenirs fut un mélange de continuelles délices
+et de tourments où je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit
+marqué par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu
+son battement de coeur, son frisson, son espérance ou son dépit. Je
+pourrais vous dire aujourd'hui, moi dont c'est la grande mémoire, la
+date et le lieu précis de mille émotions bien légères, et dont la trace
+est cependant restée. Je vous montrerais tel coin du parc, tel escalier
+de la terrasse, tel endroit des champs, du village, de la falaise, où
+l'âme des choses insensibles a si bien gardé le souvenir de Madeleine et
+le mien, que si je l'y cherchais encore, et Dieu m'en garde, je l'y
+retrouverais aussi reconnaissable qu'au lendemain de notre départ.
+
+Madeleine n'était jamais venue aux Trembles, et ce séjour un peu triste
+et fort médiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu'elle n'eût pas les mêmes
+raisons que moi pour l'aimer, elle m'en avait si souvent entendu parler,
+que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de
+connaissance et l'aidaient sans doute à s'y trouver bien.
+
+«Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doutée de ce
+qu'il était, rien qu'en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d'une
+chaleur douce. La vie doit y être très calme et réfléchie. Et je
+m'explique maintenant beaucoup mieux certaines bizarreries de votre
+esprit, qui sont les vrais caractères de votre pays natal.»
+
+Je trouvais le plus grand plaisir à l'introduire ainsi dans la
+familiarité de tant de choses étroitement liées à ma vie. C'était comme
+une suite de confidences subtiles qui l'initiaient à ce que j'avais été,
+et l'amenaient à comprendre ce que j'étais. Outre la volonté de
+l'entourer de bien-être, de distractions et de soins, il y avait aussi
+ce secret désir d'établir entre nous mille rapports d'éducation,
+d'intelligence, de sensibilité, presque de naissance et de parenté, qui
+devaient rendre notre amitié plus légitime en lui donnant je ne sais
+combien d'années de plus en arrière.
+
+J'aimais surtout à essayer sur Madeleine l'effet de certaines influences
+plutôt physiques que morales auxquelles j'étais moi-même si
+continuellement assujetti. Je la mettais en face de certains tableaux de
+la campagne choisis parmi ceux qui, invariablement composés d'un peu de
+verdure, de beaucoup de soleil et d'une immense étendue de mer, avaient
+le don infaillible de m'émouvoir. J'observais dans quel sens elle en
+serait frappée, par quels côtés d'indigence ou de grandeur ce triste et
+grave horizon toujours nu pourrait lui plaire. Autant que cela m'était
+permis, je l'interrogeais sur ces détails de sensibilité tout
+extérieure. Et lorsque je la trouvais d'accord avec moi, ce qui arrivait
+beaucoup plus souvent que je ne l'eusse espéré, lorsque je distinguais
+en elle l'écho tout à fait exact et comme l'unisson de la corde émue qui
+vibrait en moi, c'était une conformité de plus dont je me réjouissais
+comme d'une nouvelle alliance.
+
+Je commençais ainsi à me laisser voir sous beaucoup d'aspects qu'elle
+avait pu soupçonner, mais sans les comprendre. En jugeant à peu près des
+habitudes normales de mon existence, elle arrivait à connaître assez
+exactement quel était le fond caché de ma nature. Mes prédilections lui
+révélaient une partie de mes aptitudes, et ce qu'elle appelait des
+bizarreries lui devenait plus clair à mesure qu'elle en découvrait mieux
+les origines. Rien de tout cela n'était un calcul; j'y cédais assez
+ingénument pour n'avoir aucun reproche à me faire, si tant est qu'il y
+eût là la moindre apparence de séduction; mais que ce fût innocemment ou
+non, j'y cédais. Elle en paraissait heureuse. De mon côté, grâce à ces
+continuelles communications qui créaient entre nous d'innombrables
+rapports, je devenais plus libre, plus ferme, plus sûr de moi dans tous
+les sens, et c'était un grand progrès, car Madeleine y voyait un pas
+fait dans la franchise. Cette fusion complète, et de tous les instants,
+dura sans aucun accident pendant deux grands mois. Je vous cache les
+blessures secrètes, sans nombre, infinies; elles n'étaient rien, si je
+les compare aux consolations qui aussitôt les guérissaient. Somme toute,
+j'étais heureux; oui, je crois que j'étais heureux, si le bonheur
+consiste à vivre rapidement, à aimer de toutes ses forces, sans aucun
+sujet de repentir et sans espoir.
+
+M. de Nièvres était chasseur, et c'est à lui que je dois de l'être
+devenu. Il me dirigeait avec beaucoup de cordialité dans ces premiers
+essais d'un exercice que depuis j'ai passionnément aimé. Quelquefois
+madame de Nièvres et Julie nous accompagnaient à distance ou nous
+attendaient sur les falaises pendant que nous faisions de longues
+battues dans la direction de la mer. On les apercevait de loin, comme de
+petites fleurs brillantes posées sur les galets, tout à fait au bord des
+flots bleus. Quand le hasard de la chasse nous avait entraînés trop
+avant dans la campagne ou retenus trop tard, alors on entendait la voix
+de Madeleine qui nous invitait au retour. Elle appelait tantôt son mari,
+tantôt Olivier ou moi. Le vent nous apportait ces appels alternatifs de
+nos trois noms. Les notes grêles de cette voix, lancée du bord de la mer
+dans de grands espaces, s'affaiblissaient à mesure en volant au-dessus
+de ce pays sans écho. Elles ne nous arrivaient plus que comme un souffle
+un peu sonore, et quand j'y distinguais mon nom, je ne puis vous dire la
+sensation de douceur et de tristesse infinies que j'en éprouvais.
+Quelquefois le soleil se couchait que nous étions encore assis sur la
+côte élevée, occupés à regarder mourir à nos pieds les longues houles
+qui venaient d'Amérique. Des navires passaient tout empourprés des
+lueurs du soir. Des feux s'allumaient à fleur d'eau: soit la vive
+étincelle des phares, soit le fanal rougeâtre des bateaux mouillés en
+rade, ou le feu résineux des canots de pêche. Et le vaste mouvement des
+eaux, qui continuait à travers la nuit et ne se révélait plus que par
+ses rumeurs, nous plongeait dans un silence où chacun de nous pouvait
+recueillir un monde incalculable de rêveries.
+
+A l'extrémité du pays, sur une sorte de presqu'île caillouteuse battue
+de trois côtés par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui détruit,
+entouré d'un très petit jardin, avec des haies de tamarix plantés si
+près du bord qu'ils étaient noyés d'écume à chaque marée un peu forte.
+C'était assez ordinairement le lieu choisi pour les rendez-vous de
+chasse dont je vous parle. L'endroit était particulièrement désert, la
+falaise y était plus haute, la mer plus vaste et plus conforme à l'idée
+qu'on se fait de ce bleu désert sans limites et de cette solitude
+agitée. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du
+rivage, même sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise
+grandiose dans un pays si pauvrement dessiné qu'il n'a presque jamais ni
+contours ni perspectives.
+
+Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au
+sommet du phare. Il faisait du vent. Le bruit de l'air, que l'on
+n'entendait point en bas, grandissait à mesure que nous nous élevions,
+grondait comme un tonnerre dans l'escalier en spirale, et faisait frémir
+au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne. Quand nous
+débouchâmes à cent pieds du sol, ce fut comme un ouragan qui nous
+fouetta le visage, et de tout l'horizon s'éleva je ne sais quel murmure
+irrité dont rien ne peut donner l'idée quand on n'a pas écouté la mer de
+très haut. Le ciel était couvert. La marée basse laissait apercevoir
+entre la lisière écumeuse des flots et le dernier échelon de la falaise
+le morne lit de l'Océan pavé de roches et tapissé de végétations
+noirâtres. Des flaques d'eau miroitaient au loin parmi les varechs, et
+deux ou trois chercheurs de crabes, si petits qu'on les aurait pris pour
+des oiseaux pêcheurs, se promenaient au bord des vases, imperceptibles
+dans la prodigieuse étendue des lagunes. Au delà commençait la grande
+mer, frémissante et grise, dont l'extrémité se perdait dans les brumes.
+Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la
+mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l'un et
+l'autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse
+et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de
+l'immensité répétée deux fois, et par conséquent double d'étendue, aussi
+haute qu'elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la
+plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisit.
+Chacun de nous en fut frappé diversement sans doute; mais je me souviens
+qu'il eut pour effet de suspendre aussitôt tout entretien, et que le
+même vertige physique nous fit subitement pâlir et nous rendit sérieux.
+Une sorte de cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Madeleine, et, sans
+prononcer une parole, tous accoudés sur la légère balustrade qui seule
+nous séparait de l'abîme, sentant très distinctement l'énorme tour
+osciller sous nos pieds à chaque impulsion du vent, attirés par
+l'immense danger, et comme sollicités d'en bas par les clameurs de la
+marée montante, nous restâmes longtemps dans la plus grande stupeur,
+semblables à des gens qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle,
+auraient un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà.
+
+C'était là comme une place marquée.
+
+Je sentis parfaitement que, sous un pareil frisson, une corde humaine
+devait se briser. Il fallait que l'un de nous cédât; sinon le plus ému,
+du moins le plus frêle. Ce fut Julie.
+
+Elle était immobile à côté d'Olivier, sa petite main tremblante placée
+tout près de la main du jeune homme et fortement crispée sur la rampe,
+la tête penchée vers la mer, avec des yeux demi-fermés, cette expression
+d'égarement que donne le vertige, et presque la pâleur d'un enfant qui
+va mourir. Olivier s'aperçut le premier qu'elle allait s'évanouir, il la
+prit dans ses bras. Quelques secondes après, elle revint à elle en
+poussant un soupir d'angoisse qui souleva son mince corsage.
+
+«Ce n'est rien», dit-elle en réagissant aussitôt contre cet irrésistible
+accès de défaillance, et nous descendîmes.
+
+On n'eut plus à parler de cet incident, qui fut oublié sans doute comme
+beaucoup d'autres. Je me le rappelle aujourd'hui, en vous parlant de nos
+promenades au phare, comme étant la première indication de certains
+faits très obscurs qui devaient avoir leur dénoûment beaucoup plus
+tard.
+
+Quelquefois, quand le temps était particulièrement calme et beau, un
+bateau venait nous prendre à la côte au bout de la prairie et nous
+conduisait assez loin en mer. C'était un bateau de pêche, et dès qu'il
+avait gagné le large, on amenait les voiles; puis, dans une mer lourde,
+plate et blanche au soleil comme de l'étain, le patron de la barque
+laissait tomber des filets plombés. D'heure en heure on retirait les
+filets, et nous voyions apparaître toute sorte de poissons aux vives
+écailles et de produits étranges, surpris dans les eaux les plus
+profondes ou arrachés pêle-mêle avec des algues du fond de leurs
+retraites sous-marines. Chaque nouveau sondage amenait une surprise;
+puis on rejetait le tout à la mer, et le bateau s'en allait à la dérive,
+maintenu seulement par le gouvernail et légèrement incliné du côté où
+les filets plongeaient. Nous passions ainsi des journées entières à
+regarder la mer, à voir s'amincir ou s'élever la terre éloignée, à
+mesurer l'ombre du soleil qui tournait autour du mât comme autour de la
+longue aiguille d'un cadran, affaiblis par la pesanteur du jour, par le
+silence, éblouis de lumière, privés de conscience et pour ainsi dire
+frappés d'oubli par ce long bercement sur des eaux calmes. Le jour
+finissait, et quelquefois c'était en pleine nuit que la marée du soir
+nous ramenait à la côte et nous déposait de plain-pied sur les galets.
+
+Rien n'était plus innocent pour tous, et cependant je me rappelle
+aujourd'hui ces heures de prétendu repos et de langueur comme les plus
+belles et les plus dangereuses peut-être que j'aie traversées dans ma
+vie. Un jour entre autres le bateau ne marchait presque plus.
+D'insensibles courants le conduisaient en le faisant à peine osciller.
+Il filait droit et très lentement, comme s'il eût glissé sur un plan
+solide; le bruit du sillage était nul, tant l'eau se déchirait doucement
+sous la quille. Les matelots se taisaient, réunis dans le faux pont, et
+tous mes compagnons, hormis Julie, sommeillaient sur les planches
+chaudes de la barque, à l'abri de la voile étendue sur l'arrière en
+forme de tente. Rien ne bougeait à bord. La mer était figée comme du
+plomb à demi fondu. Le ciel, limpide et décoloré par l'éclat de midi,
+s'y reproduisait comme dans un miroir terni. Il n'y avait pas un bateau
+de pêche en vue. Seulement, au large et déjà coupé à demi par la ligne
+de l'horizon, un navire, toutes voiles déployées, attendait le retour de
+la brise de terre, et s'y préparait, comme un oiseau de grand vol, en
+ouvrant ses hautes ailes blanches.
+
+Madeleine, à demi couchée, dormait. Ses mains molles et légèrement
+ouvertes s'étaient séparées de celles du comte. Elle avait la pose
+abandonnée que donne le sommeil. La chaleur concentrée sous la tente
+animait ses joues d'ardeurs un peu plus vives, et je voyais dans
+l'écartement de ses lèvres briller l'extrémité de ses petites dents
+blanches, comme les deux bords d'une coquille de nacre. Il n'y avait
+personne autre que moi pour assister au sommeil de cet être charmant.
+Julie, perdue dans je ne sais quelle confuse aspiration, surveillait
+attentivement le départ du grand navire qui appareillait. Alors je
+tâchai de fermer les yeux, je voulus ne plus voir, je fis de sincères
+efforts pour oublier. Je me levai, j'allai m'asseoir à l'avant, sans
+ombre sur la tête, appuyé contre le beaupré brûlant; puis malgré moi mes
+yeux revenaient à la place où Madeleine dormait dans ses mousselines
+légères, étendue sur la rude toile qui lui servait de tapis. Étais-je
+ravi? Étais-je torturé? J'aurais plus de peine encore à vous dire si
+j'aurais souhaité quelque chose au delà de cette vision décente et
+exquise qui contenait à la fois toutes les retenues et tous les
+attraits. Pour rien au monde, je n'aurais fait le plus petit mouvement
+qui pût en suspendre le charme. Je ne sais combien dura ce véritable
+enchantement, peut-être plusieurs heures, peut-être seulement plusieurs
+minutes; mais j'eus le temps de beaucoup réfléchir, autant qu'un esprit
+peut le faire lorsqu'il est aux prises avec un coeur absolument privé
+de sang-froid.
+
+Quand mes compagnons s'éveillèrent, ils me trouvèrent occupé à regarder
+le sillage.
+
+«Le beau temps! dit Madeleine avec un épanouissement de femme heureuse.
+
+--Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier, ce qui n'est pas dommage.
+
+--Seriez-vous homme à avoir des soucis? demanda en souriant M. de
+Nièvres.
+
+--Qui le sait?» répondit Olivier.
+
+Le vent ne se leva point. La mer, absolument morte, nous retint au large
+jusqu'à la nuit tombante. Vers sept heures, au moment où la pleine lune
+apparut au-dessus des terres, toute ronde et dans des brouillards chauds
+qui la rougissaient, on fut obligé, faute d'air, de prendre les
+avirons. Ce que je vous raconte, jadis quand j'étais jeune, plus d'une
+fois il m'a passé par la tête de l'écrire, ou, comme on disait alors, de
+le chanter. A cette époque, il me semblait qu'il n'y avait qu'une langue
+pour fixer dignement ce que de pareils souvenirs avaient, selon moi,
+d'inexprimable. Aujourd'hui que j'ai retrouvé mon histoire dans les
+livres des autres, dont quelques-uns sont immortels, que vous dirais-je?
+Nous revînmes aux étoiles, au bruit des rames, conduits, je crois, par
+les bateliers d'Elvire.
+
+Ce furent là les adieux de la saison; presque aussitôt les premières
+brumes arrivèrent, puis les pluies qui nous avertirent que l'hiver
+approchait. Le jour où le soleil, qui nous avait comblés, disparut pour
+ne plus se montrer que de loin en loin et dans les pâleurs de son
+déclin, j'y vis comme un triste présage qui me serra le coeur.
+
+Ce jour-là, et comme si le même avertissement de départ eût été donné
+pour chacun de nous, Madeleine me dit:
+
+«Il est temps de penser aux choses sérieuses. Les oiseaux que nous
+devions si bien imiter sont partis depuis un mois déjà. Faisons comme
+eux, croyez-moi; voici la fin de l'automne, retournons à Paris.
+
+--Déjà», lui dis-je avec une expression de regret qui m'échappa.
+
+Elle s'arrêta court, comme si pour la première fois elle eût entendu un
+son nouveau.
+
+Le soir, il me sembla qu'elle était plus sérieuse, et qu'avec une
+adresse extrême elle me surveillait d'assez près. Je réglai ma tenue en
+vue de ces indications, bien légères sans doute et cependant assez
+inquiétantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et
+j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me
+tranquilliser tout à fait.
+
+Je passai les derniers moments qui nous restaient à rassembler, à mettre
+en ordre pour l'avenir toutes les émotions si confusément amassées dans
+ma mémoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles
+contenaient de meilleur et de moins périssable. Ce dernier nuage
+excepté, on eût dit, à les voir déjà d'un peu loin, que ces jours
+cependant mêlés de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La même
+adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.
+
+Madeleine me surprit une fois dans les allées sinueuses du parc au
+milieu de mes réminiscences. Julie la suivait, portant une énorme gerbe
+de chrysanthèmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un
+clair massif de lauriers nous séparait.
+
+«Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant à travers les
+arbres.
+
+--Un sonnet? lui dis-je; à quel propos? Est-ce que j'en suis capable?
+
+--Oh! pour cela oui», dit-elle en jetant un petit éclat de rire qui
+retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.
+
+Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-allée, toujours une
+épaisseur de taillis entre nous deux:
+
+«Olivier est un bavard! lui criai-je.
+
+--Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir; sans lui, je
+vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui
+vous distrait: ce sont des rimes», ajouta-t-elle en insistant de la voix
+sur ce dernier mot, qui résonna de loin comme une impertinence joyeuse.
+
+Nous touchions au moment du départ, que je ne pouvais encore m'y
+résoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y
+venir. Je l'y verrais, mais à quel prix? Elle présente, je ne risquais
+plus de défaillir, du moins de tomber si bas; mais pour un danger de
+moins combien d'autres surgiraient! Cette vie que nous avions menée ici,
+cette vie de loisir et d'imprévoyance, silencieuse et exaltée, si
+constamment et si diversement émue, cette vie de réminiscences et de
+passions, tout entière calquée sur d'anciennes habitudes, reprise à ses
+origines et renouvelée par des sensations d'un autre âge, ces deux mois
+de rêve, en un mot, m'avaient replongé plus avant que jamais dans
+l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre
+ans que j'avais quitté les Trembles pour la première fois, vous vous
+souvenez peut-être avec quel dur détachement. Et les souvenirs de ces
+adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire à des objets aimés, se
+ranimaient à la même date, au même lieu, dans des conditions extérieures
+à peu près semblables, mais cette fois combinés avec des sentiments
+nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.
+
+Je proposai pour la veille même du départ une promenade qui fut
+acceptée. Ce devait être la dernière, et, sans prévoir l'avenir, je
+supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne
+nous reverraient jamais ensemble. Le temps était à demi pluvieux, et par
+cela même, disait Madeleine, que son éducation de province avait
+aguerrie, très bien approprié à des visites d'adieux. Les dernières
+feuilles tombaient; des débris roussâtres se mêlaient assez tristement à
+la rigidité des rameaux nus. La plaine, dépouillée et sévère, n'avait
+plus un brin de chaume sec qui rappelât ni l'été ni l'automne, et ne
+montrait pas une herbe nouvelle qui fît espérer le retour des saisons
+fertiles. Des charrues s'y promenaient encore de loin en loin, attelées
+de boeufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbées dans les
+terres grasses. A quelque distance que ce fût, on distinguait la voix
+des valets de labour qui stimulaient les attelages. Cet accent plaintif
+et tout local se prolongeait indéfiniment dans le calme absolu de cette
+journée grise. De temps en temps, une pluie fine et chaude descendait à
+travers l'atmosphère, comme un rideau de gaze légère. La mer commençait
+à rugir au fond des passes. Nous suivîmes la côte. Les marais étaient
+sous l'eau; la marée haute avait en partie submergé le jardin du phare
+et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur
+un îlot.
+
+Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. A chaque pas,
+elle y laissait dans la terre molle la forme imprimée de sa chaussure
+étroite à talons saillants. Je regardais cette trace fragile, je la
+suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais
+ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu'elle restât toujours
+incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine
+où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier
+passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et
+je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce
+singulier sillage laissé par l'être que j'aimais le plus sur la terre
+même où j'étais né.
+
+Au moment où nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route
+blanchâtre qui sort du village et s'étend en ligne droite jusqu'à
+l'horizon.
+
+«Voilà la route d'Ormesson», dis-je à Madeleine.
+
+Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà
+affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue
+plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et sur
+laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour
+rentrer à Villeneuve, les autres pour s'en éloigner.
+
+«Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.
+
+--En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne
+rien regretter? Où retrouverai-je ce que je laisse ici?»
+
+Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier
+abandon, et me répondit un seul mot:
+
+«Mon ami, vous êtes un ingrat!»
+
+Nous quittâmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide
+matinée de gelée blanche. Les voitures suivirent l'avenue, traversèrent
+Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais
+alternativement et la campagne, qui disparaissait derrière nous, et
+l'honnête visage de Madeleine assise en face de moi.
+
+
+
+
+XII
+
+
+J'EN avais fini avec les jours heureux; cette courte pastorale achevée,
+je retombai dans de grands soucis. A peine installés dans le petit hôtel
+qui devait leur servir de pied-à-terre à Paris, Madeleine et M. de
+Nièvres se mirent à recevoir, et le mouvement du monde fit irruption
+dans notre vie commune.
+
+«Je serai chez moi une fois par semaine pour les étrangers, me dit
+Madeleine; pour vous, j'y suis tous les jours. Je donne un bal la
+semaine prochaine; y viendrez-vous?
+
+--Un bal!... Cela ne me tente guère.
+
+--Pourquoi? Le monde vous fait peur?
+
+--Absolument comme un ennemi.
+
+--Et moi, reprit-elle, croyez-vous donc que j'en sois bien éprise?
+
+--Soit. Vous me donnez l'exemple, et je vous obéirai.»
+
+Le soir indiqué, j'arrivai de bonne heure. Il n'y avait encore qu'un
+très petit nombre d'invités réunis autour de Madeleine, près de la
+cheminée du premier salon. Quand elle entendit annoncer mon nom, par un
+élan de familiarité qu'elle ne tenait nullement à réprimer, elle fit un
+mouvement vers moi qui l'isola de son entourage et me la montra de la
+tête aux pieds comme une image imprévue de toutes les séductions.
+C'était la première fois que je la voyais ainsi, dans la tenue splendide
+et indiscrète d'une femme en toilette de bal. Je sentis que je changeais
+de couleur, et qu'au lieu de répondre à son regard paisible, mes yeux
+s'arrêtaient maladroitement sur un noeud de diamants qui flamboyait à
+son corsage. Nous demeurâmes une seconde en présence, elle interdite,
+moi fort troublé. Personne assurément ne se douta du rapide échange
+d'impressions qui nous apprit, je crois, de l'un à l'autre que de
+délicates pudeurs étaient blessées. Elle rougit un peu, sembla
+frissonner des épaules, comme si subitement elle avait froid, puis,
+s'interrompant au milieu d'une phrase qui ne voulait rien dire, elle se
+rapprocha de son fauteuil, y prit une écharpe de dentelles, et le plus
+naturellement du monde elle s'en couvrit. Ce seul geste pouvait
+signifier bien des choses; mais je voulus n'y voir qu'un acte ingénu de
+condescendance et de bonté qui me la rendit plus adorable que jamais et
+me bouleversa pour le reste de la soirée. Elle-même en garda pendant
+quelques minutes un peu d'embarras. Je la connaissais trop bien
+aujourd'hui pour m'y tromper. Deux ou trois fois je la surpris me
+regardant sans motif, comme si elle eût été encore sous l'empire d'une
+sensation qui durait; puis des obligations de politesse lui rendirent
+peu à peu son aplomb. Le mouvement du bal agit sur elle et sur moi en
+sens contraire: elle devint parfaitement libre et joyeuse; quant à moi,
+je devins plus sombre à mesure que je la voyais plus gaie, et plus
+troublé à mesure que je découvrais en elle des attraits extérieurs qui
+d'une créature presque angélique faisaient tout simplement une femme
+accomplie.
+
+Elle était admirablement belle, et l'idée que tant d'autres le savaient
+aussi bien que moi ne fut pas longue à me saisir le coeur aigrement.
+Jusque-là, mes sentiments pour Madeleine avaient par miracle échappé à
+la morsure des sensations venimeuses. «Allons, me dis-je, un tourment de
+plus!» Je croyais avoir épuisé toutes les faiblesses. Mon amour
+apparemment n'était pas complet: il lui manquait un des attributs de
+l'amour, non pas le plus dangereux, mais le plus laid.
+
+Je la vis entourée; je me rapprochai d'elle. J'entendis autour de moi
+des mots qui me brûlèrent; j'étais jaloux.
+
+Être jaloux, on ne l'avoue guère; ces sensations ne sont pas cependant
+de celles que je désavoue. Il est bon que toute humiliation profite, et
+celle-ci m'éclaira sur bien des vérités; elle m'aurait rappelé, si
+j'avais pu l'oublier, que cet amour exalté, contrarié, malheureux,
+légèrement gourmé et tout près de se piquer d'orgueil, ne s'élevait pas
+de beaucoup au-dessus du niveau des passions communes, qu'il n'était ni
+pire ni meilleur, et que le seul point qui lui donnait l'air d'en
+différer, c'était d'être un peu moins possible que beaucoup d'autres.
+Quelques facilités de plus l'auraient infailliblement fait descendre de
+son piédestal ambitieux; et comme tant de choses de ce monde dont
+l'unique supériorité vient d'un défaut de logique ou de plénitude, qui
+sait ce qu'il serait devenu, s'il avait été moins déraisonnable ou plus
+heureux?
+
+«Vous ne dansez pas, me dit Madeleine un peu plus tard en me rencontrant
+sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir.
+
+--Non, je ne danserai pas, lui dis-je.
+
+--Pas même avec moi? reprit-elle avec un peu d'étonnement.
+
+--Ni avec vous ni avec personne.
+
+--Comme vous voudrez», dit-elle en répondant sèchement à mes airs
+bourrus.
+
+Je ne lui parlai plus de la soirée, et je l'évitai, tout en la perdant
+de vue le moins possible.
+
+Olivier n'arriva qu'après minuit. Je causais avec Julie, qui n'avait
+dansé qu'à contre-coeur et ne dansait plus, quand il entra calme,
+aisé, souriant, les yeux armés de ce regard direct dont il se couvrait
+comme d'une épée tendue chaque fois qu'il se trouvait en présence de
+visages nouveaux, et surtout de visages de femmes. Il alla serrer la
+main de Madeleine. Je l'entendis s'excuser de ce qu'il arrivait si tard;
+puis il fit le tour du salon, salua deux ou trois femmes dont il était
+connu, s'approcha de Julie, et, s'asseyant familièrement à côté d'elle:
+
+«Madeleine est très bien..... Et toi aussi, tu es très bien, ma petite
+Julie, dit-il à sa cousine avant même d'avoir examiné sa toilette.
+Seulement, reprit-il sur le même ton de lassitude ennuyée, tu as là des
+noeuds roses qui te brunissent un peu trop.»
+
+Julie ne bougea pas. D'abord elle eut l'air de ne pas entendre, puis
+elle fixa lentement sur Olivier l'émail bleu noir de ses prunelles sans
+flamme, et après quelques secondes d'un examen capable de déraciner même
+la ferme constance d'Olivier:
+
+«Voulez-vous me conduire auprès de ma soeur?» me dit-elle en se
+levant.
+
+Je fis ce qu'elle voulait, après quoi je me hâtai de rejoindre Olivier.
+
+«Tu as blessé Julie? lui dis-je.
+
+--C'est possible, mais Julie m'agace.» Et puis il me tourna le dos pour
+couper court à toute insistance.
+
+J'eus le courage, était-ce un courage? de rester jusqu'à la fin du bal.
+J'avais besoin de revoir Madeleine presque seul à seul, et de la
+posséder plus étroitement après le départ de tant de gens qui se
+l'étaient pour ainsi dire partagée. J'avais supplié Olivier de
+m'attendre en lui représentant qu'il avait d'ailleurs à réparer sa venue
+tardive. Bonne ou mauvaise, cette dernière raison, dont il n'était pas
+dupe, eut l'air de le décider. Nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre,
+dans ces veines de cachotterie qui faisaient de notre amitié, toujours
+très clairvoyante, la chose la plus inégale et la plus bizarre. Depuis
+notre départ pour les Trembles, surtout depuis notre retour à Paris,
+quelque jugement qu'il portât sur ma conduite, il semblait avoir adopté
+le parti de me laisser agir sans tutelle. Il était trois ou quatre
+heures du matin. Nous nous étions comme oubliés dans un petit salon, où
+quelques joueurs obstinés s'attardaient encore. Quand enfin, n'entendant
+plus de bruit, nous en sortîmes, il n'y avait plus ni musiciens, ni
+danseurs, ni personne. Madame de Nièvres, assise au fond du grand salon
+vide, causait vivement avec Julie, pelotonnée comme une chatte dans un
+fauteuil. Elle fit une exclamation de surprise en nous voyant apparaître
+au milieu de ce désert, à pareille heure, après cette interminable nuit
+si mal employée. Elle était lasse. Des traces de fatigue entouraient ses
+beaux yeux et leur donnaient cet éclat extraordinaire qui succède à des
+soirées de fête. M. de Nièvres était au jeu, M. d'Orsel y était aussi.
+Elle était seule avec Julie; j'étais seul debout, appuyé sur le bras
+d'Olivier. Les bougies s'éteignaient. Un demi-jour rougeâtre tombant de
+haut ne formait plus qu'une sorte de brouillard lumineux, composé de la
+fine poussière odorante et des impalpables vapeurs du bal. Il y avait
+sur les meubles, sur les tapis, des débris de fleurs, des bouquets
+défaits, des éventails oubliés, avec des carnets sur lesquels on venait
+d'inscrire des contredanses. Les dernières voitures roulaient dans la
+cour de l'hôtel; j'entendais relever les marchepieds et le bruit sec des
+panneaux vitrés qu'on fermait.
+
+Je ne sais quel rapide retour vers une autre époque où nous nous étions
+si souvent trouvés tous les quatre en pareil rapprochement, mais dans
+des situations si différentes et dans une simplicité de coeur à tout
+jamais perdue, me fit jeter les yeux autour de moi et résumer en une
+seule sensation tout ce que je vous dis là. Je me détachai assez de
+moi-même pour envisager, comme un spectateur au théâtre, ce tableau
+singulier composé de quatre personnages groupés intimement à la fin d'un
+bal, s'examinant, se taisant, donnant le change à leurs pensées par un
+mot banal, voulant se rapprocher dans l'ancienne union et trouvant un
+obstacle, essayant de s'entendre comme autrefois et ne le pouvant plus.
+Je sentis parfaitement le drame obscur qui se jouait entre nous. Chacun
+y tenait un rôle, dans quelle mesure? je l'ignorais; mais j'avais assez
+de sang-froid désormais pour affronter les dangers de mon propre rôle,
+le plus périlleux de tous, du moins je le croyais, et j'allais avec
+audace rentrer dans les souvenirs du passé en proposant de finir la nuit
+par un des jeux qui nous amusaient chez ma tante, quand, les derniers
+joueurs partis, M. d'Orsel et M. de Nièvres revinrent au salon.
+
+M. d'Orsel nous traitait tous comme des enfants, y comprit sa fille
+aînée que par un calcul de tendresse il se plaisait à rajeunir encore et
+remettait en minorité par des noms qui rappelaient le couvent. M. de
+Nièvres entra plus froidement, et la vue de ce quatuor intime sembla
+produire sur lui un tout autre effet. Je ne sais si ce fut imaginaire ou
+réel, mais je le trouvai guindé, sec et tranchant. Son maintien me
+déplut. Avec sa cravate un peu haute, sa mise irréprochable, cet air
+toujours un peu particulier d'un homme en tenue de cérémonie qui vient
+de recevoir et se sent chez lui, il ressemblait encore moins au chasseur
+aimable et négligé qui avait été mon hôte aux Trembles, que Madeleine,
+avec la rosace étincelante de son corsage et sa magnifique chevelure
+étoilée de diamants, ne ressemblait à la modeste et intrépide marcheuse
+qui nous suivait, un mois auparavant, sous la pluie, les pieds dans la
+mer. Était-ce seulement un changement de costume? était-ce plutôt un
+changement d'esprit? Il avait repris cette allure un peu compassée,
+surtout ce ton supérieur, qui m'avaient si fortement frappé le soir où,
+pour la première fois, dans le salon d'Orsel, je le surpris faisant
+solennellement sa cour à Madeleine. Je crus sentir en lui des froideurs
+de coup d'oeil que je ne connaissais pas, et je ne sais quelle
+assurance orgueilleuse dans sa situation de mari qui m'apprenait encore
+une fois que Madeleine était sa femme et que je n'étais rien. Que ce fût
+ou non l'ingénieuse erreur d'un coeur malade, il y eut un moment où
+cette dernière leçon me parut si claire que je n'en doutai plus. Nos
+adieux furent brefs. Nous sortîmes. Nous nous jetâmes dans une voiture.
+J'eus l'air de dormir; Olivier m'imita. Je récapitulai tout ce qui
+s'était passé dans cette soirée, qui, je ne sais pourquoi, me paraissait
+contenir le germe de beaucoup d'orages; puis je pensai à M. de Nièvres,
+à qui je croyais avoir pour toujours pardonné, et je m'aperçus nettement
+que je le détestais.
+
+Je fus plusieurs jours, une semaine au moins, sans donner signe de vie à
+Madeleine. Je profitai d'une circonstance où je la savais absente pour
+déposer ma carte chez elle. Cette dette de politesse réglée, je me crus
+quitte envers M. de Nièvres. Quant à madame de Nièvres, je lui en
+voulais: de quoi? je ne me l'avouai pas; mais ce cruel dépit me donna
+momentanément la force de l'éviter.
+
+A partir de ce jour, le mouvement de Paris nous saisit, et nous fûmes
+entraînés dans ce tourbillon où les plus fortes têtes risquent de
+s'étourdir, où les coeurs les plus robustes ont mille chances pour
+une de faire naufrage. Je ne savais presque rien du monde, et, après
+l'avoir fui pendant une année, je m'y trouvais introduit tout à coup
+dans le salon de madame de Nièvres, c'est-à-dire avec toutes les raisons
+possibles de le subir. J'avais beau lui répéter que je n'étais pas fait
+pour une pareille vie; elle n'aurait eu qu'une chose à me répondre:
+«Allez-vous-en»; mais c'était un conseil qui peut-être lui aurait coûté,
+et que dans tous les cas je n'aurais pas suivi. Elle entendait me
+présenter dans la plupart des salons où elle allait. Elle souhaitait que
+je fusse aussi exact dans ces devoirs tout artificiels qu'on était en
+droit de l'exiger, disait-elle, d'un homme bien né, produit sous son
+patronage. Souvent elle exprimait seulement un désir poli dont mon
+imagination, habile à tout transformer, me faisait des ordres. Blessé
+partout, sans cesse malheureux, je la suivais toujours, ou, quand je ne
+la suivais plus, je la regrettais, je maudissais ceux qui me disputaient
+sa présence, et je me désespérais.
+
+Quelquefois je me révoltais sincèrement contre des habitudes qui me
+dissipaient sans fruit, n'ajoutaient pas grand'chose à mon bonheur, et
+m'ôtaient un reste de raison. Je haïssais cordialement les gens dont je
+me servais cependant pour arriver jusqu'à Madeleine, quand la prudence
+ou d'autres motifs m'éloignaient de sa maison. Je sentais, et je n'avais
+pas tort, qu'ils étaient les ennemis de Madeleine autant que les miens.
+Cet éternel secret, ballotté dans de pareils milieux, devait, à n'en
+pas douter, jeter, comme un foyer en plein vent, des étincelles
+imprudentes qui le trahissaient. On devait le connaître, du moins on
+pouvait l'apprendre. Il y avait une foule de gens dont je me disais avec
+fureur: «Ceux-là, j'en suis sûr, sont mes confidents.» Que pouvais-je
+attendre d'eux? Des conseils? Je les connaissais pour les avoir reçus
+déjà de la seule personne dont l'amitié me les rendît supportables,
+d'Olivier. Des complicités et des complaisances? Non, cent fois non.
+J'en étais plus effrayé que je ne l'eusse été d'une vaste inimitié
+conjurée contre mon bonheur, à supposer que ce triste et famélique
+bonheur eût pu faire envie à qui que ce fût.
+
+A Madeleine, je ne disais que la moitié de la vérité. Je ne lui cachais
+rien de mon aversion pour le monde, sauf à lui déguiser le motif tout
+personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde
+d'une façon plus générale, indépendamment du perpétuel soupçon qui me le
+faisait considérer en masse comme un voleur de mon bien, alors je
+donnais cours à mes invectives avec une joie féroce. Je le dépeignais
+comme hostile à ce que j'aimais, comme indifférent pour tout ce qui est
+bien et plein de mépris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de
+sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles
+dont tout homme de sens devait être blessé, de la légèreté des maximes,
+de la légèreté plus grande encore des passions, de la facilité des
+consciences, pour quelque prix que ce fût d'ambition, de gloire ou de
+vanité. Je lui signalais cette façon libre d'envisager non-seulement un
+devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de
+toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les idées les plus simples,
+qu'on arrive à ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le
+vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de
+distance appréciable entre la gloire et la vogue que de limite bien
+nette entre les scélératesses et les étourderies. Je lui disais que ce
+culte léger pour les femmes, ces adorations mêlées de badinages
+cachaient au fond un universel mépris, et que les femmes avaient bien
+tort de garder vis-à-vis des hommes des apparences de vertu, quand les
+hommes ne gardaient plus vis-à-vis d'elles le moindre semblant d'estime.
+«Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais à sauver une seule
+maison dans cette ville de réprouvés, il n'y en a qu'une que je
+marquerais de blanc.
+
+--Et la vôtre? disait Madeleine.
+
+--La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.»
+
+A la fin de ces longs anathèmes, Madeleine souriait assez tristement. Je
+savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la
+droiture et la vérité même, et cependant elle hésitait à me donner
+raison, parce que depuis longtemps déjà elle se demandait si, en disant
+beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle
+affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma
+vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en
+était pas moins blanche de tout mystère. Elle savait à peine où je
+demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier.
+Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soirées qui ne lui
+appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de
+laisser planer quelques doutes. Au milieu même de ces habitudes
+décousues, qui réduisaient mon sommeil à peu de chose et me tenaient
+dans un continuel état de fièvre, j'avais retrouvé une sorte d'énergie
+maladive, et je dirai presque un insatiable appétit d'esprit, qui
+m'avaient rendu le goût du travail plus piquant. En quelques mois,
+j'avais réparé à peu près le temps perdu, et sur ma table il y avait,
+comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle récolte amassée, dont
+le produit seul était douteux. C'était le seul point peut-être dont
+Madeleine me parlât avec abandon; mais ici c'était moi qui élevais des
+barrières. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail,
+et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le
+cours! je lui faisais connaître un seul détail, toujours le même:
+j'étais mécontent. Ce mécontentement absolu des autres et de moi-même en
+disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'éclairer. Si quelque
+circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amitié qui,
+sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en
+jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un
+point délicat, tantôt dans le doute et tantôt dans la lumière, qui
+demandait, comme toutes les vérités dangereuses, à n'être pas éclairci.
+
+Madeleine était avertie, il était impossible qu'elle ne le fût pas;
+depuis combien de temps? Peut-être depuis le jour où, respirant
+elle-même un air plus agité, elle y avait senti passer des chaleurs qui
+n'étaient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. Le
+jour où je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je
+voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-même
+à me la donner. Je ne m'arrêtai pas une seule minute à la pensée qu'un
+pareil manège était détestable, méchant et odieux. Je la pressai de
+questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme
+aux gens qui se connaissent à fond, de nous comprendre à demi-mot, j'en
+ajoutai de plus précis. Nous marchions prudemment sur un terrain semé de
+pièges: j'y dressai des embûches à tous les pas. Je ne sais quelle envie
+perverse me prit de la gêner, de l'assiéger, de la contraindre dans sa
+dernière réserve. Je voulais me venger de ce long silence imposé d'abord
+par timidité, puis par égard, puis par respect, enfin par pitié. Ce
+masque porté depuis trois ans m'était insupportable; je le jetai. Je ne
+craignais pas que la lumière se fît entre nous. Je souhaitais presque
+une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant à son repos,
+que cette aveugle et homicide indiscrétion pouvait tuer, je l'oubliais.
+
+Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine à vous rendre
+compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'étais buté contre une idée
+fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience fermée,
+comme s'il se fût agi d'une partie d'escrime où je n'aurais joué que
+mon amour-propre.
+
+A cette stratégie insensée, Madeleine opposa tout à coup des moyens de
+défense inattendus. Elle y répondit par un calme parfait, par une
+absence totale de finesse, par des ingénuités que rien ne pouvait plus
+entamer. Elle éleva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une
+froideur et d'une résistance impénétrables. Je m'irritais contre ce
+nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me
+faire comprendre; toute intelligence avait cessé. J'aiguisais des mots
+qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle les prenait, les relevait, les
+désarmait par une réponse sans réplique; comme elle eût fait d'une
+flèche adroitement reçue, elle en ôtait le trait acéré qui pouvait
+blesser. Le résumé de son maintien, de son accueil, de ses poignées de
+main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans
+portée, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et désespérante
+de force, de simplicité et de sagesse, était celui-ci: «Je ne sais rien,
+et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous êtes
+trompé.»
+
+Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-même, furieux
+d'impuissance, aigri, et, quand je revenais à elle avec des idées
+meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de
+comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.
+
+Ceci se passait au milieu des entraînements mondains, qui s'étaient,
+cette année-là, prolongés jusqu'au milieu du printemps. Je comptais
+quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour
+surprendre Madeleine en défaut et me rendre maître enfin de cet esprit
+si sûr de lui. Il n'en fut rien. J'étais à moitié malade d'impatience.
+Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette idée
+d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se
+substituait à toute autre émotion et me remplissait le coeur de
+passions mauvaises. Il y a des journées de plein été poudreuses,
+nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent
+à cette période violente, tantôt brûlante et tantôt glacée, où je crus
+un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus
+triste façon, par un dépit.
+
+Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais usé mes
+rancunes dans un travail acharné. J'attendais qu'elle me fît signe de
+reparaître. J'avais rencontré M. de Nièvres une fois; il m'avait dit:
+«Que devenez-vous?» ou bien: «On ne vous voit plus.» L'une ou l'autre de
+ces formules que j'oublie n'était pas une invitation bien pressante à
+revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil
+éloignement devenait un état négatif qui pouvait durer indéfiniment sans
+rien décider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus
+chez Madeleine; elle était seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'idée
+bien arrêtée sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet
+formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le
+coeur de mon ancienne amie vivait toujours.
+
+Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe était des
+fleurs, près d'un petit guéridon, dans la tenue la plus simple, assise
+et brodant. Elle était sérieuse, elle avait les yeux un peu rouges,
+comme si les nuits précédentes elle avait beaucoup veillé, ou qu'elle
+eût pleuré quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et
+recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur
+elle-même et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec
+sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fenêtres
+ouvertes et donnant sur des arbres, on l'eût dite encore dans son jardin
+d'Ormesson.
+
+Cette transfiguration complète, cette attitude attristée, soumise, pour
+ainsi dire à moitié vaincue, m'ôta toute idée de triomphe et fit tomber
+subitement mes audaces.
+
+«Je suis bien coupable envers vous, lui dis-je, et je viens m'excuser.
+
+--Coupable? vous excuser? dit-elle en cherchant à se remettre un peu de
+sa surprise.
+
+--Oui, je suis un fou, un ami cruel et désolé qui vient se mettre à vos
+pieds, vous demander son pardon.....
+
+--Mais qu'ai-je donc à vous pardonner? reprit-elle, un peu effrayée de
+cette chaleureuse invasion dans la tranquillité de sa retraite.
+
+--Ma conduite passée, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai dit, avec
+la stupide intention de vous blesser.»
+
+Elle avait repris son calme.
+
+«Vous vous imaginez des choses qui ne sont pas, ou du moins ce sont des
+torts si légers que je ne m'en souviendrai plus le jour où je sentirai
+que vous les oubliez. Savez-vous le seul tort que vous ayez eu? C'est de
+m'abandonner depuis un mois. Il y a un mois aujourd'hui, je crois,
+dit-elle en ne me cachant pas qu'elle observait les dates, que nous nous
+sommes quittés un soir, vous me disant à demain.
+
+--Je ne suis pas revenu, c'est vrai; mais ce n'est pas de cela que je
+m'accuse avec chagrin, non, je m'accuse mortellement.....
+
+--De rien, dit-elle en m'interrompant impérieusement. Et depuis lors,
+reprit-elle aussitôt, qu'êtes-vous devenu? Qu'avez-vous fait?
+
+--Beaucoup de choses et peu de chose; cela dépendra du résultat.
+
+--Et puis?
+
+--Et puis c'est tout», lui dis-je en voulant faire comme elle et rompre
+l'entretien où cela me convenait.
+
+Il y eut quelques secondes d'un silence embarrassant, après quoi
+Madeleine se mit à me parler sur un ton tout à fait naturel et très
+doux.
+
+«Vous êtes d'un caractère malheureux et difficile. On a de la peine à
+vous comprendre et plus de peine encore à vous assister. On voudrait
+vous encourager, vous soutenir, quelquefois vous plaindre; on vous
+interroge, et vous vous renfermez.
+
+--Que voulez-vous que je vous dise, sinon que celui en qui vous aviez
+confiance n'émerveillera personne et trompera, j'en ai peur, l'espoir
+obligeant de ses amis?
+
+--Pourquoi tromperiez-vous l'espoir de ceux qui vous veulent une
+position digne de vous? continua Madeleine en se rassurant tout à fait
+sur un terrain qui lui semblait beaucoup plus ferme.
+
+--Oh! pour une raison bien simple: c'est que je n'ai aucune ambition.
+
+--Et ce beau feu de travail qui vous prend par accès?
+
+--Il dure un peu, flambe extraordinairement vite et fort, et puis
+s'éteint. Cela durera quelques années encore, après quoi, l'illusion
+ayant cessé, la jeunesse étant loin, je verrai nettement qu'il faut en
+finir avec ces duperies. Alors je mènerai la seule vie qui me convienne,
+une vie de dilettantisme agréable dans quelque coin retiré de la
+province, où les stimulants et les remords de Paris ne m'atteindront
+pas. J'y vivrai de l'admiration du génie ou du talent des autres, ce qui
+suffit amplement pour occuper les loisirs d'un homme modeste qui n'est
+pas un sot.
+
+--Ce que vous dites là est insoutenable, reprit-elle avec beaucoup de
+vivacité; vous prenez plaisir à tourmenter ceux qui vous estiment. Vous
+mentez.
+
+--Rien n'est plus vrai, je vous le jure. Je vous ai dit autrefois, il
+n'y a pas longtemps, que je me sentais des velléités non pas d'être
+quelqu'un, ce qui est, selon moi, un non sens, mais de produire, ce qui
+me paraît être la seule excuse de notre pauvre vie. Je vous l'ai dit, et
+je l'essayerai: ce ne sera pas, entendez-le bien, pour en faire profiter
+ni ma dignité d'homme, ni mon plaisir, ni ma vanité, ni les autres, ni
+moi-même, mais pour expulser de mon cerveau quelque chose qui me gêne.»
+
+Elle sourit à cette bizarre et vulgaire explication d'un phénomène assez
+noble.
+
+«Quel homme singulier vous faites avec vos paradoxes! Vous analysez tout
+au point de changer le sens des phrases et la valeur des idées. J'aimais
+à croire que vous étiez un esprit mieux organisé que beaucoup d'autres,
+et meilleur par beaucoup de points. Je vous croyais peu de volonté, mais
+avec un certain don d'inspiration. Vous avouez que vous êtes sans
+volonté, et, de l'inspiration, voilà que vous faites un exorcisme.
+
+--Appelez les choses du nom que vous voudrez», lui dis-je, et je la
+suppliai de changer de conversation.
+
+Changer de conversation n'était pas possible; il fallait revenir au
+point de départ ou continuer. Elle crut plus sûr apparemment de parler
+raison. Je la laissai dire, et ne répondis plus que par la formule
+absolue du découragement total:--A quoi bon?
+
+«Vous parlez en ce moment comme Olivier, disait Madeleine, et personne
+au contraire ne lui ressemble moins.
+
+--Le croyez-vous? lui-dis-je en la regardant tout à coup assez
+passionnément pour la dominer de nouveau; croyez-vous qu'en effet nous
+soyons si différents? Je crois, au contraire, que nous nous ressemblons
+beaucoup. Nous obéissons l'un et l'autre exclusivement, aveuglément, à
+ce qui nous charme. Ce qui nous charme est pour lui, comme pour moi,
+plus ou moins impossible à saisir, ou chimérique, ou défendu. Cela fait
+qu'en suivant des chemins très opposés nous nous rencontrerons un jour
+au même but, tous deux découragés et sans famille», ajoutai-je, en
+disant le mot de famille au lieu d'un mot plus clair encore qui me vint
+aux lèvres.
+
+Madeleine avait les yeux baissés sur sa broderie, qu'elle piquait un peu
+au hasard de son aiguille. Elle avait complètement changé de visage,
+d'allure; son air, encore une fois soumis et désarmé, m'attendrit
+jusqu'à me faire oublier le but insensé de ma visite.
+
+«Comprenez-moi bien, reprit-elle avec un léger trouble dans la voix. Il
+y a pour tout le monde, on le dit, je le crois..... (elle hésitait un
+peu sur le choix des mots) il y a un moment difficile pendant lequel on
+doute de soi, quand ce n'est pas des autres. Le tout est d'éclaircir ses
+doutes et de se résoudre. Le coeur a quelquefois besoin de dire: Je
+veux!--du moins je l'imagine ainsi pour l'avoir éprouvé déjà une
+fois,--dit-elle en hésitant encore davantage sur un souvenir qui nous
+rappelait à tous les deux l'histoire entière de son mariage. On cite une
+marquise du commencement de ce siècle, qui prétendait qu'en le voulant
+bien on pouvait s'empêcher de mourir. Elle n'est peut-être morte que
+d'une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d'accidents présumés
+involontaires. Qui sait même si le bonheur n'est pas en grande partie
+dans la volonté d'être heureux?
+
+--Dieu vous entende, chère Madeleine!» m'écriai-je en l'appelant d'un
+nom que je n'avais pas prononcé depuis trois ans.
+
+Et je me levai en disant ces derniers mots, empreints d'un
+attendrissement dont je n'étais plus maître. Le mouvement que je fis fut
+si soudain, si imprévu, il ajoutait une telle ardeur à l'accent déjà si
+décisif de mes paroles, que Madeleine en reçut comme une secousse au
+coeur qui la fit pâlir. Et j'entendis au fond de sa poitrine comme une
+douloureuse exclamation de détresse qui cependant n'arriva pas jusqu'à
+ses lèvres.
+
+Souvent je m'étais demandé ce qui arriverait, si, pour me débarrasser du
+poids trop lourd qui m'écrasait, très simplement, et comme si mon amie
+Madeleine pouvait entendre avec indulgence l'aveu des sentiments qui
+s'adressaient à madame de Nièvres, je disais à Madeleine que je
+l'aimais. Je mettais en scène cette explication fort grave. Je la
+supposais seule, en état de m'écouter, et dans une situation qui
+supprimait tout danger. Je prenais alors la parole, et, sans préambule,
+sans adresse, sans faux-fuyants, sans phrases, aussi franchement que je
+l'aurais dite au confident le plus intime de ma jeunesse, je lui
+racontais l'histoire de mon affection, née d'une amitié d'enfant devenue
+subitement de l'amour. J'expliquais comment ces transitions insensibles
+m'avaient mené peu à peu de l'indifférence à l'attrait, de la peur à
+l'entraînement, du regret de son absence au besoin de ne plus la
+quitter, du sentiment que j'allais la perdre à la certitude que je
+l'adorais, du soin de sa tranquillité au mensonge, enfin de la nécessité
+de me taire à jamais à l'irrésistible besoin de lui tout avouer et de
+lui demander pardon. Je lui disais que j'avais résisté, lutté, que
+j'avais beaucoup souffert; ma conduite en était le meilleur témoignage.
+Je n'exagérais rien, je ne lui faisais au contraire qu'à demi le tableau
+de mes douleurs, pour la mieux convaincre que je mesurais mes paroles et
+que j'étais sincère. Je lui disais en un mot que je l'aimais avec
+désespoir, en d'autres termes, que je n'espérais rien que son absolution
+pour des faiblesses qui se punissaient elles-mêmes, et sa pitié pour des
+maux sans ressource.
+
+Ma confiance en la bonté de Madeleine était si grande que l'idée d'un
+pareil aveu me semblait encore la plus naturelle au milieu des idées
+folles ou coupables qui m'assiégeaient. Je la voyais alors,--du moins
+j'aimais à l'imaginer ainsi,--triste et très sincèrement affligée, mais
+sans colère, m'écoutant avec la compassion d'une amie impuissante à
+consoler, et disposée, par hauteur d'âme et par indulgence, à me
+plaindre pour des maux qui, en effet, n'avaient pas de remède. Et, chose
+singulière, cette pensée d'être compris, qui m'avais jadis causé tant
+d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine
+à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans
+un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime; mais bien des
+épreuves m'avaient aguerri. Je n'en étais plus à trembler devant
+Madeleine, au moins de peur comme autrefois, et toute irrésolution
+semblait devoir cesser dès que j'allais effrontément au-devant de la
+vérité.
+
+Pendant un court moment d'angoisse extrême, cette idée d'en finir se
+présenta de nouveau, comme une tentation plus forte et plus
+irrésistible que jamais. Je me rappelai tout à coup pourquoi j'étais
+venu. Je pensai qu'en aucun temps peut-être une pareille occasion ne me
+serait offerte. Nous étions seuls. Le hasard nous plaçait dans la
+situation exacte que j'avais choisie. La moitié des aveux étaient faits.
+L'un et l'autre nous arrivions à ce degré d'émotion qui nous permettait,
+à moi de beaucoup oser, à elle de tout entendre. Je n'avais plus qu'un
+mot à dire pour briser cet horrible écrou du silence qui m'étranglait
+chaque fois que je pensais à elle. Je cherchais seulement une phrase,
+une première phrase; j'étais très calme, je croyais du moins me sentir
+tel: il me semblait même que mon visage ne laissait pas trop apercevoir
+le débat extraordinaire qui se passait en moi. Enfin j'allais parler,
+quand, pour m'enhardir davantage, je levai les yeux sur Madeleine.
+
+Elle était dans l'humble attitude que je vous ai dite, clouée sur son
+fauteuil, sa broderie tombée, les deux mains croisées par un effort de
+volonté, qui sans doute en diminuait le tremblement, tout le corps un
+peu frissonnant, pâle à faire pitié, les joues comme un linge, les yeux
+en larmes, grands ouverts, attachés sur moi avec la fixité lumineuse de
+deux étoiles. Ce regard étincelant et doux, mouillé de larmes, avait une
+signification de reproche, de douceur, de perspicacité indicible. On eût
+dit qu'elle était moins surprise encore d'un aveu qui n'était plus à
+faire, qu'effrayée de l'inutile anxiété qu'elle apercevait en moi. Et
+s'il lui avait été possible de parler, dans un instant où toutes les
+énergies de sa tendresse et de sa fierté me suppliaient ou m'ordonnaient
+de me taire, elle m'eût dit une seule chose que je savais trop bien:
+c'est que les confidences étaient faites, et que je me conduisais comme
+un lâche! Mais elle demeurait immobile, sans geste, sans voix, les
+lèvres fermées, les yeux rivés sur moi, les joues en pleurs, sublime
+d'angoisse, de douleur et de fermeté.
+
+«Madeleine, m'écriai-je en tombant à ses genoux, Madeleine,
+pardonnez-moi...»
+
+Mais elle se leva à son tour, par un mouvement de femme indignée que je
+n'oublierai jamais; puis elle fit quelques pas vers sa chambre; et comme
+je me traînais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne l'offensât
+plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle était un ange de
+prévoyance et de bonté, pour la remercier de m'avoir épargné des
+folies,--avec une expression plus accablante encore de pitié,
+d'indulgence et d'autorité, la main levée comme si de loin elle eût
+voulu la poser sur mes lèvres, elle fit encore le geste de m'imposer
+silence et disparut.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+PENDANT plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois,
+l'image offensée et si pleine d'angoisse de Madeleine me poursuivit
+comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai
+pas de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait
+couler, et je demeurai comme prosterné, dans une obéissance hébétée,
+devant la douceur impérieuse de ce geste qui m'ordonnait à jamais de
+sceller des lèvres indiscrètes qui avaient failli lui faire tant de mal.
+J'avais honte de moi. Je rachetai cette folle et coupable entreprise par
+un repentir sincère. Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine
+et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de
+chercher un adversaire dans l'être inoffensif et généreux que j'adorais,
+les aigreurs, les révoltes d'un coeur malade, les duplicités d'un
+esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire
+extravasé dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme
+par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir
+humilié, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur
+le démon qui me possédait.
+
+La première fois que je revis Madeleine, et je me contraignis à la
+revoir dès les premiers jours, elle reconnut en moi un tel changement
+qu'elle en fut aussitôt rassurée. Je n'eus pas de peine à lui prouver
+dans quelles intentions soumises je revenais à elle; elle les comprit au
+premier coup d'oeil que nous échangeâmes. Elle attendit encore un peu
+pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides; et dès
+qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines épreuves
+difficiles, elle quitta aussitôt son attitude défensive, et sembla ne
+plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manières de me
+pardonner, était la plus charitable et la seule qui lui fût permise.
+
+A quelque temps de là, un jour que, le calme revenu, tout danger passé
+et ne voyant plus grand inconvénient à lui parler du repentir qui ne me
+quittait pas, je lui disais: «Je vous ai fait bien du mal, et je
+l'expie!--Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela: guérissez-vous
+seulement, je vous y aiderai.»
+
+A partir de ce moment, Madeleine eut l'air de s'oublier pour ne plus
+songer qu'à moi. Avec un courage, avec une charité sans bornes, elle me
+tolérait auprès d'elle, me surveillait, m'assistait de sa continuelle
+présence. Elle imaginait des moyens de me distraire, de m'étourdir, de
+m'intéresser à des occupations sérieuses et de m'y fixer. On eût dit
+qu'elle se sentait à moitié responsable des sentiments qu'elle avait
+fait naître, et qu'une sorte de devoir héroïque lui conseillait de les
+subir, lui recommandait surtout d'en chercher sans cesse la guérison.
+Toujours calme, discrète, résolue, devant des dangers qui en aucun cas
+ne devaient l'atteindre, elle m'encourageait à la lutte, et quand elle
+était contente de moi, c'est-à-dire quand je m'étais bien brisé le
+coeur pour le forcer à battre plus doucement, alors elle m'en
+récompensait par des mots calmants qui me faisaient fondre en larmes, ou
+par des consolations qui m'embrasaient. Elle vivait ainsi dans la
+flamme, à l'abri de tout contact avec les sensations les plus brûlantes,
+pour ainsi dire enveloppée d'un vêtement d'innocence et de loyauté qui
+la rendait invulnérable aux ardeurs qui lui venaient de moi, comme aux
+soupçons qui pouvaient lui venir du monde.
+
+Rien n'était plus délicieux, plus navrant et plus redoutable que cette
+complicité singulière où Madeleine usait à mon profit des forces qui ne
+me rendaient point la santé. Cela dura des mois, peut-être une année,
+car j'entre ici dans une époque tellement confuse et agitée, qu'il ne
+m'en est resté que le sentiment assez vague d'un grand trouble qui
+continuait, et qu'aucun accident notable ne mesurait plus.
+
+Elle quitta Paris pour aller aux bains d'Allemagne.
+
+«J'entends que vous ne me suiviez pas, dit-elle. Il y aurait là mille
+inconvénients pour vous et pour moi.»
+
+C'était la première fois que je la voyais s'occuper du soin de sa propre
+sûreté. Huit jours après son départ, je recevais d'elle une lettre
+admirablement sage et bonne. Je ne lui répondis point d'après sa prière.
+«Je vous tiendrai compagnie de loin, m'écrivait-elle, autant que cela se
+pourra.» Et pendant tout le temps que dura son absence, à des
+intervalles réguliers, elle mit la même patience à m'écrire; c'était
+ainsi qu'elle me récompensait de mon obéissance à ne pas la suivre. Elle
+savait bien que l'ennui et la solitude étaient de mauvais conseillers;
+elle ne voulait pas me laisser seul avec son souvenir, sans intervenir
+de temps en temps par un signe évident de sa présence.
+
+Je savais le jour de son retour. Je courus chez elle. Je fus reçu par M.
+de Nièvres, que je ne rencontrais plus sans un vif déplaisir. J'étais
+peut-être parfaitement injuste à son égard, et j'aime à croire que rien
+n'était fondé dans les suppositions désobligeantes que j'avais faites;
+mais je voyais le mari de madame de Nièvres à travers des imaginations
+peu lucides; et, à tort ou à raison, ces imaginations me le montraient
+réservé, défiant, presque hostile. Ils étaient arrivés vers le matin.
+Julie, mal portante et fatiguée, dormait. Madame de Nièvres ne pouvait
+me recevoir. Elle parut au moment où j'écoutais ces explications, et M.
+de Nièvres nous quitta aussitôt.
+
+Une idée subite me vint, et comme un conseil de prudence, en serrant la
+main de cette femme vaillante à qui je faisais courir tant de risques:
+
+«J'aurais l'intention de voyager pendant quelque temps, lui dis-je,
+après de courts remercîments pour ses bontés. Qu'en dites-vous?
+
+--Si vous croyez cela utile, faites-le, dit-elle en manifestant
+seulement un peu de surprise.
+
+--Utile! qui sait? Dans tous les cas, c'est à essayer.
+
+--C'est peut-être à essayer, reprit Madeleine assez gravement; mais
+alors comment aurons-nous de nos nouvelles?
+
+--Comment? mais par les mêmes moyens, si vous y consentez.
+
+--Oh! non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être. Vous écrire
+d'Allemagne à Paris, c'était possible, mais de Paris... au hasard,
+dit-elle, vous comprendrez bien que ce serait déraisonnable.»
+
+Cette dure perspective d'être pendant plusieurs mois absolument privé de
+tout contact, même indirect, avec Madeleine me fit d'abord hésiter. Une
+autre réflexion me décida pour l'épreuve la plus radicale, et je lui
+dis:
+
+«Soit; je n'entendrai plus parler de vous, sinon par Olivier, qui n'est
+pas le plus exact des correspondants. Vous m'avez donné mille preuves de
+générosité qui me font rougir. Je ne puis m'en montrer digne qu'en me
+résignant. Vous apprécierez ce que cet effort pourra me coûter.
+
+--Ainsi vous partez sérieusement? reprit Madeleine, qui voulait en
+douter encore.
+
+--Demain, lui dis-je. Adieu!
+
+--Allez! me dit-elle avec un froncement de sourcil qui lui donna tout à
+coup une expression singulière, et que Dieu vous conseille!»
+
+Le lendemain, en effet, j'étais en voiture. Olivier, qui s'était engagé
+sur l'honneur à m'écrire, tint sa promesse aussi loyalement que son
+incurable inertie le lui permettait. Je sus par lui l'état de santé de
+Madeleine. Madeleine apprit sans doute aussi qu'elle n'avait rien à
+craindre pour la vie du voyageur; mais ce fut tout.
+
+Je ne vous dirai rien de ce voyage, le plus magnifique et le moins
+profitable que j'aie jamais fait. Il y a des lieux dans le monde où je
+suis comme humilié d'avoir promené des chagrins si ordinaires et versé
+des larmes si peu viriles. Je me souviens d'un jour où je pleurais
+sincèrement, amèrement, comme un enfant que les larmes ne font point
+rougir, au bord d'une mer qui a vu des miracles, non pas divins, mais
+humains. J'étais seul, les pieds dans le sable, assis sur des roches
+vives où l'on voyait des boucles d'airain qui jadis avaient attaché des
+navires. Il n'y avait personne, ni sur cette plage abandonnée par
+l'histoire, ni en mer, où pas une voile ne passait. Un oiseau blanc
+volait entre le ciel et l'eau, dessinant sa grêle envergure sur le ciel
+immuablement bleu et la reproduisant dans la mer calme. J'étais seul
+pour représenter à cette heure-là, dans un lieu unique, la petitesse et
+les grandeurs d'un homme vivant. Je jetai au vent le nom de Madeleine,
+je le criai de toutes mes forces pour qu'il se répétât à l'infini dans
+les rochers sonores du rivage; puis un sanglot me coupa la voix, et je
+me demandai, la confusion dans le coeur, si les hommes d'il y a deux
+mille ans, si intrépides, si grands et si forts, avaient aimé autant que
+nous!
+
+J'avais annoncé plusieurs mois d'absence: je revins au bout de quelques
+semaines. Rien au monde ne m'aurait fait prolonger mon voyage un seul
+jour de plus. Madeleine me croyait encore à quatre ou cinq cents lieues
+d'elle, quand j'entrai, un soir, dans un salon où je savais la trouver.
+Elle fit un mouvement de toute imprudence en m'apercevant. Fort peu de
+gens connaissaient mon absence. On disparaît si commodément dans ce
+grand Paris, qu'un homme aurait le temps de faire le tour de la terre
+avant qu'on se fût aperçu de son départ. Je saluai Madeleine comme si je
+l'avais vue la veille. Au premier regard, elle comprit que je revenais à
+elle épuisé, affamé de la voir et le coeur intact.
+
+«Vous m'avez beaucoup inquiétée», me dit-elle.
+
+Et elle poussa un soupir de soulagement. On eût dit que mon retour, au
+lieu de l'effrayer, la débarrassait au contraire d'un souci plus amer
+que tous les autres.
+
+Elle reprit audacieusement sa tâche écrasante. Tous les moyens employés
+pour me sauver (c'était le seul mot dont elle se servît pour définir une
+entreprise où il s'agissait en effet de mon salut et du sien), tous
+étaient mauvais, quand ils ne venaient pas directement de son appui.
+Elle voulait seule intervenir désormais dans ce débat dont elle était
+cause.
+
+«Ce que j'ai fait, je le déferai!» me dit-elle, un jour, dans un accès
+de fier défi poussé jusqu'à la folie.
+
+Tout son sang-froid l'avait abandonnée. Elle commit des étourderies
+sublimes et qui sentaient le désespoir. Ce n'était plus assez pour elle
+d'assister à ma vie d'aussi près que possible, de m'encourager si je
+faiblissais, de me calmer lorsque je m'exaspérais. Elle sentait que son
+souvenir même contenait des flammes; elle imagina de les éteindre, en
+veillant pour ainsi dire heure par heure sur mes pensées les plus
+secrètes. Il aurait fallu, pour cela, multiplier à l'infini des visites
+qui déjà se répétaient trop souvent. C'est alors qu'elle osa inventer
+des moyens de me voir hors de sa maison. Elle y mit cette effrayante
+effronterie qui n'est permise qu'aux femmes qui risquent leur honneur,
+ou à la pure innocence. Bravement, elle me donna des rendez-vous. Le
+lieu désigné était désert, quoique peu éloigné de son hôtel. Et ne
+supposez pas qu'elle choisît, pour ces expéditions périlleuses, les
+occasions fréquentes où M. de Nièvres s'absentait. Non, c'était lui
+présent à Paris, au risque de le rencontrer, de se perdre, qu'elle
+accourait à heure dite et presque toujours aussi maîtresse d'elle-même,
+aussi résolue que si elle eût tout sacrifié.
+
+Son premier coup d'oeil était un examen. Elle m'enveloppait de ce
+large et éclatant regard qui voulait sonder ma conscience et reconnaître
+au fond de mon coeur les orages amassés ou dissipés depuis la veille.
+Son premier mot était une question: «Comment allez-vous?» Ce
+_Comment-allez-vous_? signifiait: «Êtes-vous plus sage?» Quelquefois je
+lui répondais par un demi-mensonge courageux qui ne la trompait guère,
+mais qui alors éveillait en elle des curiosités et des inquiétudes d'un
+autre genre. Elle prenait mon bras et nous marchions sous les arbres,
+nous taisant par intervalles, ou causant avec le calme apparent de deux
+amis qui se sont rencontrés par hasard. Elle me dévoilait, pendant ces
+heures de douce et brûlante étreinte, elle me révélait, comme autant de
+merveilles, des trésors de dévouement, d'abnégation, des ressources de
+prévoyance presque égales aux profondeurs de sa charité. Elle
+disciplinait ma vie mal réglée, ou plutôt déréglée et portée sans mesure
+à tous les excès contraires du travail acharné ou de la pure inertie.
+Elle gourmandait mes lâchetés, s'indignait de mes défaillances et me
+reprochait les invectives dont je m'accablais à plaisir, parce qu'elle y
+voyait, disait-elle, les inquiétudes d'un esprit mal équilibré et plus
+perplexe encore qu'équitable. Si j'avais été capable de concevoir les
+moindres ambitions un peu fortes, ce qu'elle me communiquait de vrai
+courage aurait dû les allumer en moi comme un incendie.
+
+«Je vous veux heureux, me disait-elle; si vous saviez avec quelle
+ferveur je le désire!»
+
+Elle hésitait ordinairement sur le mot d'avenir, qui cruellement nous
+blessait par des avis, hélas! trop raisonnables. Quelle perspective,
+quelle issue envisageait-elle au-delà du lendemain qui bornait nos
+rêves? Aucune sans doute. Elle y substituait je ne sais quoi de vague et
+de chimérique, comme ce dernier espoir qui reste aux gens qui n'espèrent
+plus.
+
+Lorsqu'il lui arrivait de manquer à cette mission de presque tous les
+jours, qu'elle accomplissait avec l'enthousiasme d'un médecin qui se
+dévoue, le lendemain elle m'en demandait pardon comme d'une faute. J'en
+étais venu à ne plus savoir si je devais accepter ou non la douceur
+d'une assistance aussi terrible. Je sentais se glisser en moi de telles
+perfidies, que je ne discernais plus dans quelle mesure j'étais coupable
+ou seulement malheureux. Malgré moi, j'ourdissais des plans abominables;
+et chaque jour Madeleine, à son insu peut-être, mettait le pied dans des
+trahisons. Je n'en étais plus à ignorer qu'il n'y a pas de courage
+au-dessus de certaines épreuves, que la plus invincible vertu, minée à
+toutes les minutes, court de grands risques, et que de toutes les
+maladies, celle dont on entreprenait de me guérir était certainement la
+plus contagieuse.
+
+M. de Nièvres ayant brusquement quitté Paris, Madeleine me fit savoir
+que nos promenades devraient être suspendues. Nous les reprîmes aussitôt
+après le retour de son mari, avec plus d'exaltation et de décision. Ce
+perpétuel _me, me adsum qui feci_,--c'est moi, moi seule qui en suis
+cause,--revenait sous toutes les formes dans des paroxysmes de
+générosité qui m'accablaient de honte et de bonheur.
+
+Elle arriva ainsi jusqu'au point le plus escarpé d'une tentative où
+jamais femme héroïque ait pu parvenir sans se précipiter. Elle s'y
+maintint encore quelque temps intrépidement et sans trop de défaillance,
+comme un être en possession de secours surnaturels, que le vertige a
+privé de sens et que l'excès du danger retient au bord de l'abîme, en
+paralysant tout à coup sa raison. A ce moment, je vis qu'elle était à
+bout de force. Cette miraculeuse organisation se détendit d'elle-même.
+Elle ne se plaignit pas, n'avoua rien qui pût trahir sa faiblesse. Se
+reconnaître impuissante et découragée, c'était tout remettre aux mains
+du hasard; et le hasard lui faisait peur comme de tous les auxiliaires
+le plus incertain, le plus perfide et peut-être le plus menaçant. Se
+dire épuisée, c'était m'ouvrir son coeur à deux mains et me montrer le
+mal incurable que j'y avais fait. Elle ne jeta pas un cri de détresse.
+Elle tomba pour ainsi dire de lassitude; ce fut le seul signe auquel je
+reconnus qu'elle n'en pouvait plus.
+
+Un jour je lui dis:
+
+«Vous m'avez guéri, Madeleine, je ne vous aime plus.»
+
+Elle s'arrêta court, devint horriblement pâle, et hésita comme effrayée
+par une méchanceté qui la blessait jusqu'au fond de l'âme.
+
+«Oh! rassurez-vous, lui dis-je, le jour où cela serait.....
+
+--Le jour où cela serait?.....» reprit-elle, et la voix lui manquant,
+elle fondit en larmes.
+
+Le lendemain pourtant, elle revint. Je la vis descendre de voiture si
+changée, si abattue, que j'en fus épouvanté.
+
+«Qu'avez-vous?» lui dis-je en courant à sa rencontre, tant j'avais peur
+qu'elle ne défaillît au premier pas.
+
+Elle se remit un peu, grâce à de prodigieux efforts dont je ne fus pas
+dupe, et me répondit seulement:
+
+«Je suis bien fatiguée.»
+
+Alors je fus pris d'un remords horrible.
+
+«Je suis un misérable sans coeur et sans honnêteté! m'écriai-je. Je
+n'ai pas su me sauver; vous venez à moi, et je vous perds! Madeleine,
+je n'ai plus besoin de vous, je ne veux plus de secours, je ne veux plus
+rien..... Je ne veux pas d'une assistance achetée si cher et d'une
+amitié que j'ai rendue trop lourde et qui vous tuerait. Que je souffre
+ou non, cela me regarde. Mon soulagement viendra de moi; mes misères me
+concernent, et quelle qu'en soit la fin, elle n'atteindra plus
+personne.»
+
+Elle m'écouta d'abord sans répondre, comme réduite à cet état de
+faiblesse maladive ou de fragilité enfantine qui nous rend incapables de
+comprendre certaines idées fortes et de nous résoudre.
+
+«Séparons-nous, lui dis-je, pour tout à fait! Oui, séparons-nous, cela
+vaudra mieux. Ne nous voyons plus, oublions-nous!... Paris nous désunira
+bien assez, sans que nous mettions entre nous des lieues de distance. Au
+premier mot de vous qui m'apprendrait que vous avez besoin de moi, vous
+me trouverez, je serai là. Autrement.....
+
+--Autrement?» dit-elle en se réveillant lentement de sa torpeur.
+
+Elle mit quelques secondes à retourner dans son esprit ce mot qui nous
+menaçait tous les deux d'un adieu définitif. D'abord, il n'eut pas l'air
+d'avoir un sens bien compréhensible.
+
+«C'est vrai, reprit-elle, je suis un bien mauvais soutien, n'est-ce pas!
+un raisonneur fatiguant, un ami peut-être inutile.....»
+
+Puis, elle eut l'air de chercher des issues différentes et des solutions
+moins vigoureuses. Et comme j'attendais une réponse dans une anxiété qui
+m'étouffait, elle fit le geste d'un malade épuisé qu'on tourmente en
+l'entretenant d'affaires trop sérieuses.
+
+«Pourquoi donc êtes-vous venu, me dit-elle, me proposer des choses
+impossibles?... Vous me persécutez à plaisir. Allez, mon ami,
+allez-vous-en, je vous en prie. Je suis souffrante aujourd'hui. Je n'ai
+pas le premier mot d'un bon conseil à vous donner. Vous savez mieux que
+moi quelle chance vous offre un pareil parti. Celui que vous prendrez
+sera le seul raisonnable: l'estime que je vous porte et l'amitié que
+vous avez pour moi ne me permettent pas d'en douter.»
+
+Je la quittai bouleversé, et je renonçai bientôt à des extrémités sans
+retour, qui nous eussent séparés pour toujours, quand ni l'un ni l'autre
+nous n'en avions la volonté. Seulement, je réglai ma conduite en vue
+d'un détachement lent, continu, qui pouvait peut-être plus tard ramener
+entre nous des accords plus tièdes et tout pacifier sans trop de
+sacrifices. Je ne la menaçai plus de ce mot d'oubli, trop désespéré pour
+être sincère, et qui l'eût fait sourire de pitié, si elle avait eu
+elle-même un peu de bon sens le jour où je le lui proposais comme un
+moyen. Je continuai de vivre assez près d'elle pour lui prouver que
+j'adoptais un parti moins extrême, assez loin pour la laisser libre et
+ne plus lui imposer des complicités dont je rougissais.
+
+Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Madeleine? Je vous en fais
+juge. A peine affranchie de ce rôle extraordinaire de confidente et de
+sauveur, tout à coup elle se transforma. Son humeur, son maintien,
+l'inaltérable douceur de son regard, la parfaite égalité de ce caractère
+composé d'or maniable et d'acier, c'est-à-dire d'indulgence et de pure
+vertu; cette nature résistante et sans dureté, patiente, unie, toujours
+dans l'équilibre d'un lac abrité, cette consolatrice ingénieuse, cette
+bouche inépuisable en mots exquis, tout cela changea. Je vis paraître
+alors un être nouveau, bizarre, incohérent, inexplicable et fugace,
+aigri, chagrin, blessant et ombrageux, comme si elle eût été entourée de
+pièges, aujourd'hui que je me dévouais sans réserve au soin d'aplanir sa
+vie et d'en écarter l'ombre d'un souci. Quelquefois je la trouvais en
+larmes. Elle les dévorait aussitôt, passait la main sur ses yeux avec un
+geste indicible d'indignation ou de dégoût, et les essuyait, comme elle
+aurait fait d'une souillure. Elle rougissait sans cause et semblait
+prise au dépourvu dans la contemplation d'une idée mauvaise. Je la vis
+se rapprocher de sa soeur plus étroitement que jamais, sortir plus
+souvent au bras de son père, qui l'adorait, mais qui n'avait ni ses
+goûts ni tout à fait ses habitudes du monde. Un jour que j'allai chez
+elle, et mes visites étaient comptées:
+
+«Voulez-vous voir M. de Nièvres? me dit-elle. Il est dans son cabinet,
+je crois.»
+
+Elle sonna, fit appeler M. de Nièvres, et le mit entre nous.
+
+Elle fut extrêmement gaie pendant cette visite, la première peut-être
+que je lui eusse faite en attitude de cérémonie. M. de Nièvres se montra
+plus souple, sans se départir d'une certaine réserve, qui devenait de
+plus en plus évidente en devenant, je crois, plus systématique. Elle
+soutint presque à elle seule le poids d'une conversation qui menaçait à
+chaque instant de tomber et de nous laisser béants. Grâce à ce tour de
+force d'adresse et de volonté, la comédie qui se jouait entre nous
+arriva jusqu'à la fin sans se démentir, et rien ne parut qui la rendît
+trop choquante. Elle récapitula devant moi l'emploi des soirées qui
+devaient l'occuper pendant la semaine, et sans moi, bien entendu.
+
+«M'accompagnerez-vous ce soir? dit-elle à son mari.
+
+--Vous me priez de faire une chose que je ne vous ai jamais refusée, je
+crois», répondit M. de Nièvres assez froidement.
+
+Elle me suivit jusqu'à la porte de son boudoir, appuyée au bras de son
+mari, droite, assurée sur ce ferme soutien. Je la saluai en répondant
+par un unisson parfait au ton cordial et froid de son adieu.
+
+«Pauvre et chère femme! me disais-je en m'en allant. Chère conscience où
+j'ai fait entrer des terreurs!»
+
+Et, par un de ces retours qui déshonorent en un moment les meilleurs
+élans, je pensai à ces statues accoudées sur un étai qui les met
+d'aplomb et qui tomberaient sans ce point d'appui.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+C'EST à cette époque que j'appris d'Augustin l'accomplissement d'un
+projet que cet honnête coeur nourrissait et poursuivait depuis
+longtemps; vous vous souvenez peut-être qu'il me l'avait donné à
+entendre.
+
+Je continuais de voir Augustin, non pas à mes moments perdus; je le
+cherchais au contraire, et le trouvais à mes ordres chaque fois, et
+c'était souvent, que je me sentais un plus grand besoin de me retremper
+dans des eaux plus saines. Il n'avait point à me donner des conseils
+meilleurs, ni des consolations plus efficaces. Je ne lui parlais jamais
+de moi, quoique mon égoïste chagrin transpirât dans toutes mes paroles,
+mais sa vie même était un exemple plus fortifiant que beaucoup de
+leçons. Quand j'étais bien las, bien découragé, bien humilié d'une
+lâcheté nouvelle, je venais à lui, je le regardais vivre, comme on va
+prendre l'idée de la force physique en assistant à des assauts de
+lutteurs. Il n'était pas heureux. Le succès n'avait encore récompensé ce
+rigide et laborieux courage que par de maigres faveurs; mais il pouvait
+du moins avouer ses défaillances, et les difficultés qui l'exerçaient à
+des luttes si vives n'étaient pas de celles dont on rougit.
+
+J'appris un jour qu'il n'était plus seul.
+
+Augustin me fit part de cette nouvelle, qui, pour beaucoup de raisons,
+avait la gravité d'un secret, pendant une longue nuit d'entretien qu'il
+passa tout entière à mon chevet. Je me souviens que c'était vers la fin
+de l'hiver: les nuits étaient encore longues et froides, et l'ennui de
+retourner chez lui si tard l'avait décidé à attendre le jour dans ma
+chambre. Olivier vint nous interrompre au milieu de la nuit. Il rentrait
+du bal; il en rapportait dans ses habits comme une odeur de luxe, de
+bouquets de femmes et de plaisirs; et sur son visage, un peu fatigué par
+les veilles, il y avait des lueurs de fête et comme une pâleur émue qui
+lui donnaient une élégance infiniment séduisante. Je me souviens que je
+l'examinai pendant le court moment qu'il resta debout près d'Augustin,
+achevant un cigare et comptant des louis qu'il avait gagnés entre deux
+valses; et j'ai peut-être tort de vous avouer que le contraste de la
+tenue, de la mise et de la roideur un peu scolastique d'Augustin
+m'attrista par des côtés presque vulgaires. Je me rappelais ce
+qu'Olivier m'avait dit des gens qui n'ont que le travail et la volonté
+pour tout patrimoine, et derrière le spectacle incontestablement beau de
+l'héroïsme déployé par un homme qui veut, j'apercevais des médiocrités
+d'existence qui, malgré moi, me faisaient frémir. Heureusement pour lui,
+Augustin sentait peu ces différences, et l'ambition qu'il avait
+d'arriver à des positions élevées ne devait jamais se compliquer de
+l'ambition, nulle pour lui, de s'habiller, de vivre et de respirer les
+élégances de la vie comme Olivier.
+
+Olivier parti, Augustin se remit à m'entretenir de sa situation. C'était
+la première fois qu'il me faisait des confidences aussi larges. Il ne me
+disait point quelle était la personne qu'il appelait dorénavant sa
+compagne et le but de sa vie, en attendant d'autres devoirs que l'avenir
+lui faisait envisager, et auxquels il souriait d'avance avec convoitise.
+Il commença même en termes si vagues que je ne compris pas d'abord
+quelle était exactement la nature de ces liens qui le rendaient à la
+fois si précis dans ses espérances et si maritalement heureux.
+
+«Je suis seul, me disait-il, seul au monde, de toute une famille que la
+misère, le malheur, des morts prématurées, ont dispersée ou détruite. Il
+ne me reste que des parents éloignés qui n'habitent pas la France et qui
+sont Dieu sait où. Votre Olivier, dans une situation semblable,
+attendrait un jour un héritage; il l'escompterait d'avance sur la
+garantie de sa bonne étoile, et l'héritage arriverait à heure fixe. Moi,
+je n'attends rien, et je fais sagement. Bref, je n'avais besoin de
+personne pour un consentement qui aurait soulevé peut-être quelques
+difficultés. J'ai réfléchi, j'ai calculé les chances, les charges, j'ai
+bien pesé toutes les responsabilités, j'ai prévu les inconvénients, et
+toute chose en a, même le bonheur; je me suis tâté le pouls pour savoir
+si ma bonne santé, si mon courage suffiraient aussi bien à deux, un jour
+à trois, peut-être à plusieurs; je n'ai pas cru payer trop cher, au prix
+de quelques efforts de plus, la tranquillité, la joie, la plénitude de
+mon avenir, et je me suis décidé.
+
+--Vous êtes donc marié? lui dis-je, comprenant enfin qu'il s'agissait
+d'une liaison sérieuse et définitive.
+
+--Mais sans doute. Croyez-vous donc que je vous parlais de ma maîtresse?
+Mon cher ami, je n'ai ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez
+d'esprit pour suffire aux dépenses de pareilles liaisons. D'ailleurs,
+avec la manie que vous me connaissez de prendre tout au sérieux, je les
+considère comme des mariages aussi coûteux que les autres, moins
+satisfaisants, même quand ils sont plus heureux, et souvent plus
+difficiles à rompre, ce qui prouve une fois de plus combien nous aimons
+les cercles vicieux. Beaucoup de gens se lient pour éviter le mariage,
+qui devraient au contraire se marier pour briser des chaînes. Je
+redoutais beaucoup ce piège, où je me savais trop enclin à tomber, et
+j'ai pris, vous le voyez, le bon parti. J'ai établi ma femme à la
+campagne, tout près de Paris,--pauvrement, je dois vous le dire,
+ajouta-t-il en ayant l'air de comparer son intérieur avec le mien, qui
+cependant était très modeste,--et un peu tristement, je le crains pour
+elle. Aussi j'ose à peine vous inviter à venir nous voir.
+
+--Quand vous voudrez, lui dis-je en lui serrant tendrement la main,
+aussitôt que vous consentirez à présenter un de vos plus anciens amis et
+des meilleurs à madame..., j'allais dire son nom.
+
+--J'ai changé de nom, me dit-il en m'interrompant. J'ai demandé une
+autorisation qui me permît de prendre le nom de ma mère, une femme
+excellente et respectable dont le souvenir, car je l'ai perdue trop tôt,
+vaut mieux que celui de mon père, à qui je dois seulement l'accident de
+ma naissance.»
+
+Je n'avais jamais songé à m'informer si Augustin avait une famille, tant
+il avait les allures d'un orphelin, c'est-à-dire l'air indépendant et
+abandonné, en d'autres termes, le caractère de la vie individuelle, sans
+origines, ni liens, ni devoirs, ni douceurs. Il rougit légèrement en
+prononçant le mot d'«accident de naissance», et je compris qu'il était
+encore plus qu'orphelin.
+
+Il reprit et me dit:
+
+«Je vous prierai, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas m'amener votre ami
+Olivier. Il ne rencontrerait chez moi rien de ce qui lui plaît, sinon
+une femme très bonne et parfaitement dévouée, qui me remercie chaque
+jour de l'avoir épousée, qui voit, grâce à moi, l'avenir tout en rose,
+qui n'aura d'autre ambition que de me savoir heureux d'abord, et qui
+aimera mes succès le jour où je lui en aurai fait goûter.»
+
+Le jour se levait, qu'Augustin, dont ce fut assurément le plus long
+discours, parlait encore; et à peine le premier crépuscule eut-il fait
+pâlir la lampe et rendu les objets visibles, qu'il alla vers la fenêtre
+se baigner le visage à l'air glacé du matin. Je voyais sa figure
+anguleuse et blême se dessiner comme un masque souffrant sur le champ du
+ciel, mal éclairé de lueurs incertaines. Il était vêtu de couleurs
+sombres; toute sa personne avait cet air réduit, comprimé, pour ainsi
+dire diminué, des gens qui travaillent beaucoup sans agir, et quoiqu'il
+fût au-dessus de toute fatigue, il allongeait ses mains maigres et
+s'étirait les bras comme un ouvrier qui s'est assoupi entre deux tâches
+et qui se réveille au chant du coq.
+
+«Dormez, me dit-il. J'ai trop abusé de votre complaisance à m'écouter.
+Laissez-moi seulement ici pour une heure encore.»
+
+Et il se mit à ma table à préparer un travail qui devait être achevé le
+matin même.
+
+Je ne l'entendis point sortir de ma chambre. Il se déroba sans bruit, au
+point qu'en m'éveillant, je crus avoir rêvé toute une histoire austère
+et touchante dont la moralité s'adressait à moi.
+
+Dans la matinée il revint.
+
+«Je suis libre aujourd'hui, me dit-il d'un air rayonnant, et j'en
+profite pour aller chez moi. Le temps est fort laid: vous sentez-vous de
+force à m'accompagner?»
+
+Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu Madeleine. Tout écart entre
+des rencontres qui n'amenaient plus que des malentendus blessants ou des
+susceptibilités désolantes me paraissant une occasion bonne à saisir:
+
+«Je n'ai rien qui me retienne à Paris aujourd'hui, dis-je à Augustin, et
+je suis à vous.»
+
+Il habitait une maison isolée sur la limite d'un village, mais aussi
+près que possible des champs. La maison était fort exiguë, garnie de
+volets verts et d'espaliers disposés entre les fenêtres, le tout propre,
+simple, modeste comme le maître lui-même, avec cette absence de
+bien-être qui n'aurait rien fait préjuger chez Augustin garçon, mais
+qui, dans son ménage, annonçait immédiatement la gêne. Sa femme était,
+comme il me l'avait dit, une très agréable jeune femme; je fus même
+étonné de la trouver beaucoup plus jolie que je ne l'avais supposé
+d'après les opinions systématiques d'Augustin sur les agréments
+extérieurs des choses. Elle sauta avec une surprise joyeuse au cou de
+son mari, qu'elle n'attendait pas ce jour-là, et me fit, dans ces formes
+gracieuses et timides d'une personne prise au dépourvu, les honneurs de
+son petit jardin, où les jacinthes commençaient à peine à fleurir.
+
+Il faisait froid. Je n'étais pas gai. Je ne sais quelle tristesse
+empreinte dans les lieux, dans la saison, la pauvreté manifeste de ce
+que je voyais, la prévision de ce qu'on ne voyait pas, la difficulté
+même d'occuper cette longue journée pluvieuse, dans un milieu si peu
+fait pour nous mettre à l'aise, tout m'enveloppait d'une atmosphère de
+glace. Je me souviens qu'on voyait des fenêtres deux grands moulins à
+vent qui dépassaient les murs de clôture, et dont les ailes grises,
+rayées de baguettes sombres, tournaient sans cesse devant les yeux avec
+une monotonie de mouvement assoupissante. Augustin s'occupa lui-même
+d'une foule de soins domestiques et de détails de ménage, d'où je
+conclus que sa femme était peu servie, peut-être pas servie du tout, et
+que la femme et le mari faisaient au moins beaucoup de choses de leurs
+propres mains. Il s'inquiéta des besoins de la maison pour le lendemain,
+pour les jours suivants. «Tu sais, disait-il à sa femme, que je ne
+reviendrai pas avant dimanche.» Il donna un coup d'oeil au bûcher: la
+provision de bois coupée était épuisée. «Je vous demande un quart
+d'heure», me dit-il. Il ôta sa redingote, prit une scie et se mit à
+l'ouvrage. Je lui proposai de l'aider; il accepta l'aide que je lui
+offrais, et me dit simplement: «Volontiers, mon cher ami, à nous deux
+nous irons plus vite.» Je mis mon amour-propre à ce travail, dans lequel
+j'étais fort maladroit. Au bout de cinq minutes, j'étais exténué, mais
+il n'en parut rien, et je donnais le dernier coup de scie quand Augustin
+lui-même s'arrêta. J'ai accompli de plus grands devoirs dans ma vie, je
+n'en connais pas qui m'aient fait éprouver plus de vrai plaisir. Ce
+petit effort musculaire m'apprit ce que peut la conscience, exercée dans
+l'ordre des actes moraux, en se roidissant.
+
+Dans la soirée, il se fit une embellie qui nous permit de sortir. Un
+sentier glissant, percé dans le taillis, conduisait jusqu'à de grands
+bois qui couronnaient une partie de l'horizon de leurs sombres couleurs
+d'hiver. A l'opposé, et dans les brumes grisâtres, on apercevait la
+masse immense, compacte, étendue en cercle entre des collines, de la
+ville entassée et fumeuse, agrandie encore d'une partie de ses
+faubourgs. Sur toutes les routes qui sillonnaient le pays et se
+dirigeaient vers ce grand centre comme les rayons d'une roue au même
+sommet, on entendait tinter des colliers de chevaux, rouler des chariots
+lourds, claquer des fouets et retentir des voix brutales. C'était la
+vilaine limite où l'on commence, par la laideur de la banlieue, à
+entrer dans l'activité du tourbillon de Paris.
+
+«Tout ce que vous voyez là n'est pas beau, me disait Augustin; que
+voulez-vous? il ne faut pas considérer ceci comme un séjour d'agrément,
+mais seulement comme un lieu d'attente.»
+
+Nous revînmes à la nuit, les nécessités de sa position le rappelant le
+soir même. Il nous fallut gagner à pied, par des routes embourbées, le
+lieu de la station de la voiture publique qui devait nous ramener à
+Paris. Chemin faisant, Augustin m'entretenait encore de ses espérances;
+il disait «ma femme» avec un air de possession tranquille et assurée qui
+me faisait oublier toutes les duretés de sa carrière, et me représentait
+la plus parfaite expression du bonheur.
+
+Je le conduisis, non pas à son appartement, situé dans cette partie de
+Paris qu'il appelait le quartier des livres, mais à l'hôtel même du
+personnage dont il était, je vous l'ai dit, le secrétaire. Il sonna en
+homme accoutumé à se considérer là comme un peu chez lui, et, quand je
+le vis s'engager dans la cour somptueuse, monter lentement le perron et
+disparaître dans une antichambre de petit palais, mieux que jamais je
+compris pourquoi ce maigre jeune homme aux airs modestes et résolus ne
+serait en aucun cas le valet de personne, et j'eus le sentiment net de
+sa destinée.
+
+Je rentrai, moins attristé encore des plaies secrètes que je venais de
+toucher du doigt qu'humilié vis-à-vis de moi-même de mon impuissance à
+en rien conclure de pratique. Je trouvai Olivier qui m'attendait; il
+était las et ennuyé.
+
+«Je reviens de chez Augustin», lui dis-je.
+
+Il examina mes vêtements tachés de boue, et comme il avait l'air de ne
+pas comprendre de quel lieu je pouvais sortir en pareil état:
+
+«Augustin est marié, lui dis-je.
+
+--Marié! reprit Olivier, lui!
+
+--Et pourquoi non?
+
+--Cela devait être. Un pareil homme devait infailliblement commencer par
+là. As-tu remarqué, continua-t-il sérieusement, qu'il y a deux
+catégories d'hommes qui ont la rage de se marier de bonne heure, quoique
+leur situation les mette dans l'impossibilité certaine soit de vivre
+avec leurs femmes, soit de les faire vivre? Ce sont les marins et les
+gens qui n'ont pas le sou. Et madame Augustin? reprit-il.
+
+--Sa femme, qui ne s'appelle point madame Augustin, habite la campagne.
+Il a bien voulu me présenter à elle aujourd'hui.»
+
+Et je le mis en quelques mots au courant de ce qu'il me convenait de lui
+faire connaître de la vie domestique d'Augustin.
+
+«Ainsi tu as vu des choses qui t'ont édifié?»
+
+Cette résistance à se laisser toucher par un tel exemple de courageuse
+probité me déplut, et je ne lui répondis pas.
+
+«Soit, reprit Olivier avec l'impertinence amère qu'il avait dans ses
+moments de mauvaise humeur; mais qu'avez-vous pu faire entre ces quatre
+murs?
+
+--Nous avons scié du bois, lui dis-je en lui montrant nettement que je
+ne plaisantais pas.
+
+--Tu as froid, reprit Olivier en se levant pour me quitter, tu as
+piétiné sous la pluie, tes habits mouillés transpirent les odieuses
+rigueurs de la vie nécessiteuse et de l'hiver, tu reviens tout imbibé de
+stoïcisme, de misère et d'orgueil: attendons à demain pour causer plus
+raisonnablement.»
+
+Je le laissai sortir sans lui dire un mot de plus, et je l'entendis qui
+fermait la porte avec impatience. Je crus comprendre qu'il avait sans
+doute des ennuis particuliers qui le rendaient injuste, et ces ennuis,
+si je n'en connaissais pas l'objet positif, je pouvais du moins en
+deviner la nature. J'imaginai des aventures nouvelles ou des accidents
+dans une liaison déjà bien ancienne, et dont la durée était d'ailleurs
+peu probable. Je savais la facilité qu'il avait à se détacher des choses
+et l'impatience maladive qui le portait au contraire à se précipiter
+vers les nouveautés. Entre ces deux hypothèses d'une rupture ou d'une
+inconstance, je m'arrêtai donc plus volontiers à la seconde. J'étais en
+veine d'indulgence; ma visite à Augustin m'avait mis, je puis le dire,
+en humeur de mansuétude. Aussi dès le lendemain matin j'entrai chez
+Olivier. Il dormait ou feignait de dormir.
+
+«Qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant la main comme à un ami dont on veut
+briser les bouderies.
+
+--Rien, me dit-il en me montrant son visage fatigué par une nuit
+d'insomnie ou de rêves pénibles.
+
+--Tu t'ennuies?
+
+--Toujours.
+
+--Et qu'est-ce qui t'ennuie?
+
+--Tout, répondit-il avec la plus évidente sincérité. J'arrive à
+détester tout le monde, et moi plus que personne.»
+
+Il était en disposition de se taire, et je sentis que toute question
+n'amènerait que des faux-fuyants, et l'irriterait encore sans me
+satisfaire.
+
+«Je croyais, lui dis-je, que tu avais quelques causes accidentelles de
+soucis ou d'embarras, et je venais mettre à ta disposition mes services
+ou mes avis.»
+
+Il sourit à ce dernier mot, qui lui parut en effet dérisoire, tant les
+avis que nous nous étions mutuellement donnés avaient peu servi jusqu'à
+présent.
+
+«Si tu consens à me rendre un service, je le veux bien, reprit-il. Tu le
+peux sans beaucoup de peine. Il suffit pour cela d'aller chez Madeleine,
+et de réparer de ton mieux une sottise que j'ai faite hier en me
+montrant dans un lieu public où Madeleine et Julie se trouvaient avec
+mon oncle. Je n'étais pas seul. Il est possible qu'on m'ait vu, car
+Julie a des yeux qui me trouveraient là où je ne suis pas. Je te serais
+très obligé de t'assurer du fait en les questionnant l'une et l'autre
+adroitement. Si ce que je crains avait eu lieu, imagine alors une
+explication vraisemblable et qui ne compromette personne en supposant à
+celle que j'accompagnais un nom, des relations, des habitudes, un monde
+enfin qui la recommande, mais dont ni mon cher cousin ni Madeleine ne
+puissent vérifier l'exactitude, si par hasard l'envie leur en venait.»
+
+Le soir même, je vis madame de Nièvres. C'était un de ses vendredis,
+jour de visites. Je me donnai pour occupation de remplir uniquement la
+mission d'Olivier. Son nom ne fut pas prononcé. Je n'appris donc rien de
+positif. Julie était un peu souffrante. Elle avait eu la veille au soir
+un accès de fièvre léger dont il lui restait encore une suite de
+faiblesse et d'agitation nerveuse. Je dois vous dire ici que depuis
+longtemps l'état de Julie m'inquiétait. J'avais fais à son sujet
+beaucoup de réflexions que j'ai passées sous silence, parce que le souci
+de cette petite personne, si véritable que fût mon affection pour elle,
+disparaissait, je vous l'avoue, dans le mouvement égoïste de mes propres
+soucis.
+
+Vous vous souvenez peut-être qu'un soir, à la veille même de son
+mariage, en m'entretenant avec solennité de ce qu'elle appelait ses
+dernières volontés de jeune fille, Madeleine avait introduit le nom de
+Julie et l'avait rapproché du mien dans des espérances communes dont le
+sens était clair. Depuis lors, soit à Nièvres, soit à Paris, elle avait
+renouvelé la même insinuation sans que ni Julie ni moi nous eussions
+l'air de l'accueillir. Un jour entre autres et devant son père, qui
+souriait doucement de ces ingénieux enfantillages, elle prit le bras de
+sa soeur, le passa au mien, et nous considéra ainsi avec l'expression
+d'une joie véritable. Elle nous maintint devant elle dans cette attitude
+qui m'embarrassait extrêmement, et qui ne paraissait pas non plus du
+goût de Julie; puis, sans deviner qu'il y eût entre sa soeur et moi
+plus d'un obstacle déjà formé qui déjouait ses projets d'union, elle
+prit Julie dans ses bras, comme aurait fait une mère, l'embrassa
+tendrement, longuement, et lui dit: «Ne nous quittons pas, ma chère
+petite soeur; puissions-nous ne jamais nous quitter!»
+
+Depuis, et cela datait du jour où l'attention de Madeleine avait pu
+s'éveiller sur le véritable état de mes sentiments, pas un mot n'avait
+été dit sur ce sujet, et jamais le plus léger signe ne m'avait appris
+que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait
+naître l'idée d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupée,
+elle semblait l'avoir entièrement oublié ou ne l'avoir jamais eu.
+Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus
+attristé. J'en concluais qu'elle achevait de briser des espérances
+devenues impossibles, et que l'avenir de sa soeur, arrêté un moment
+d'après des combinaisons chimériques, l'inquiétait aujourd'hui comme une
+difficulté à examiner de nouveau.
+
+Quant à Julie, elle n'avait pas eu à revenir de si loin. Ses sentiments,
+déterminés dès l'origine et invariablement attachés au même objet,
+n'avaient pas fléchi. Seulement les susceptibilités dont se plaignait
+Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et coïncidaient
+invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air
+plus distrait de son cousin. Sa santé s'altérait. Elle avait les fiertés
+de sa soeur, qui l'empêchaient de se plaindre; mais elle ne possédait
+pas ce don merveilleux d'être secourable à ceux qui la blessaient, qui
+des martyres de Madeleine devait faire des dévouements. On eût dit que
+l'intérêt de qui que ce fût lui faisait injure, excepté celui
+d'Olivier, qui, de tous les intérêts qu'elle pouvait attendre, était le
+plus rare. Elle eût plutôt accepté l'impitoyable dédain de celui-ci que
+de se soumettre à des pitiés qui l'offensaient. Son caractère ombrageux
+à l'excès prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des
+airs plus impénétrables, et toute sa personne un caractère mieux dessiné
+d'entêtement et d'obstination dans une idée fixe. Elle parlait de moins
+en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour éviter plus
+que jamais de répondre, semblaient avoir replié la seule flamme un peu
+vivante qui les mêlait à la pensée des autres.
+
+«Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m'avait dit Madeleine
+bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d'un caractère à se
+déplaire partout, même avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait
+pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui
+manque!»
+
+A une autre époque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parlé de sa
+soeur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive
+et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne
+s'accordaient pas très bien avec la froideur des enveloppes qui
+rendaient les abords de Julie si glacés.
+
+J'en étais là de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne
+vous dis pas m'ouvrirent tout à fait les yeux. La démarche dont me
+chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave,
+bien qu'il ne m'en eût révélé que la moitié, comme on fait avec un
+agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre à fond dans ses secrets. Je
+m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de
+l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait
+exactement avec les renseignements donnés par Olivier. Madeleine était
+imperturbablement maîtresse de ses réponses, et parlait de la fièvre de
+sa soeur comme un médecin du corps en eût parlé.
+
+Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.
+
+«Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout à coup
+grandi pendant la durée de ma visite.
+
+--Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie
+est revenue hier du concert avec la fièvre, que la fièvre continue, et
+qu'elle est malade.
+
+--L'as-tu vue? me demanda Olivier.
+
+--Non», lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour
+l'intéresser un peu plus à l'indisposition, d'ailleurs très légère, de
+Julie.
+
+Il fit un mouvement de colère: «J'en étais certain, dit-il; elle m'a vu!
+
+--Je le crains», lui dis-je.
+
+Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant très vite;
+puis il s'arrêta, frappa du pied en jurant:
+
+«Eh bien! tant pis! s'écria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et
+je fais ce qui me plaît.»
+
+Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il était rare
+que le dépit montât chez lui jusqu'à l'exaspération de la colère. Je ne
+craignis donc point de me tromper en abordant une question où le coeur
+d'une honnête fille se trouvait engagé.
+
+«Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?
+
+--Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne
+l'aime pas.
+
+--Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux.....
+
+--Je te remercie. Tu n'as pas à te tourmenter pour moi d'une chose que
+je n'ai point voulue, que je n'ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne
+m'atteindra jamais, et qui m'est indifférente comme çà, dit-il en
+secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets
+de la plaindre, car elle s'entête dans une idée folle..... Elle fait son
+malheur à plaisir.»
+
+Il était exaspéré, parlait très haut, et pour la première fois peut-être
+de sa vie mettait des hyperboles là où sans cesse il employait des
+diminutifs de mots ou d'idées.
+
+«Que veux-tu que j'y fasse après tout? continua-t-il. C'est une
+situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins
+autant que celle-ci.
+
+--Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes
+propres affaires n'étaient point en jeu, et que récriminer n'était pas
+se donner raison.
+
+--Soit; c'est à celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre
+exemple sur autrui ni consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un
+moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!
+
+--Ce qui ne remédiera à rien, car tu dis non depuis que je te connais,
+et depuis que je connais Julie, elle veut être ta femme.»
+
+Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de véritable terreur; puis il
+partit d'un éclat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'eût
+entendu.
+
+«Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mépris pour une
+idée qui lui semblait de la démence. Moi! le mari de Julie! Ah çà! mais
+tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous étions
+rencontrés depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je
+n'épouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'épouserai
+jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-être une
+raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai
+toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le même berceau.
+Il y a des gens que cette quasi-fraternité pourrait séduire. Moi, cette
+seule pensée d'épouser quelqu'un que j'ai vue poupée me paraît comique
+comme l'idée d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas
+sotte, elle a toutes les qualités que tu voudras. M'adorant quand même,
+et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance à toute
+épreuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois
+satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la
+plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime pas, je ne la
+veux pas. Si cela continue, je la haïrai, dit-il en s'exaspérant de
+nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement
+malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait
+jalouse, elle aurait tort. Six mois après, elle aurait raison. Je la
+planterais là, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sûr.
+Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutôt au bout du monde. Ah! l'on
+veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'épie, on découvre que j'ai
+des maîtresses, et ma future femme est mon espion!
+
+--Tu déraisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement.
+Personne n'épie tes démarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie
+pour s'emparer de ta volonté et la lui amener pieds et poings liés. Tu
+veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai formé qu'un voeu,
+c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour
+elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle
+part ailleurs.
+
+--Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! à
+merveille! Si cela pouvait être, tes conclusions seraient mon salut. Eh
+bien! je te déclare encore une fois que tu te fais l'instrument du
+malheur de Julie, et que, pour lui épargner un mécompte, tu me rendrais
+un lâche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez
+clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien
+que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se
+gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer
+Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt.
+Retourne-moi le coeur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y
+fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation
+qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire
+un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit à ta Julie, et je
+l'épouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable
+et.....»
+
+Il s'arrêta; non pas qu'il fût à bout d'arguments, car il les
+choisissait au hasard dans un arsenal inépuisable, mais comme s'il eût
+été calmé subitement par un retour instantané sur lui-même. Rien
+n'égalait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne
+dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperçut,
+en s'écoutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.
+
+«Ma parole d'honneur, s'écria-t-il, tu me rends imbécile, tu me fais
+perdre la tête. Tu es là devant moi avec le sang-froid d'un confident de
+théâtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.»
+
+Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle
+d'un homme qui s'apprête non plus à pérorer, mais à discourir sur des
+idées légères, et changeant de ton aussi vite et aussi complètement
+qu'il avait changé d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire
+aux lèvres, il continua:
+
+«Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour
+parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout
+admettre; on a vu des conversions plus étonnantes. Je cours après
+quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se
+montrait à moi dans les formes qui me séduisent, orné d'un nom qui forme
+une alliance agréable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la
+fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les
+cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon
+goût, et ne m'aurait été inspirée que par ma fantaisie. Pour le moment,
+j'entends vivre à ma guise. Toute la question est là: trouver ce qui
+convient à sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous
+proposions mutuellement de changer de rôle, tu ne voudrais jamais de mon
+personnage, et je serais encore plus embarrassé du tien. Quoi que tu en
+dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses;
+tu as juste assez de force pour friser les difficultés sans avaries,
+assez de faiblesse pour en savourer délicatement les transes. Tu te
+donnes à toi-même toutes les émotions extrêmes, depuis la peur d'être un
+malhonnête homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un
+héros. Ta vie est tracée, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu
+mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une
+scélératesse, tu caresseras cette idée délicieuse de te sentir à deux
+doigts d'une faute et de l'éviter. Veux-tu que je te dise tout?
+Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras
+la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de
+lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras,
+la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.
+
+--Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si
+ce n'est par pitié pour moi.
+
+--J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point
+un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me
+donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous différons et te
+convaincre que la raison n'est d'aucun côté. J'aime à voir très clair
+dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce
+qu'on risquait et ce que je risquais moi-même. De part et d'autre
+heureusement, on ne risquait rien de très précieux. J'aime les choses
+qui se décident promptement et se dénouent de même. Le bonheur, le vrai
+bonheur, est un mot de légende. Le paradis de ce monde s'est refermé sur
+les pas de nos premiers parents; voilà quarante-cinq mille ans qu'on se
+contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de
+demi-moyens. Je suis dans la vérité des appétits et des joies de mes
+semblables. Je suis modeste, profondément humilié de n'être qu'un homme,
+mais je m'y résigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de
+tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service à l'humanité serait le vrai
+destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie
+des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus
+effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils
+sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la
+vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le
+pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout
+le monde ne voit pas. Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes!
+Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là
+peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter
+un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries
+que j'y ai passées. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois
+chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oublié
+qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans
+le bruit, dans l'imprévu, dans le luxe, avec l'idée que ces deux petits
+spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y
+suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de
+passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et
+j'en ai peur.....»
+
+Il continua de la sorte sur un ton demi-sérieux qui contenait l'aveu
+d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des
+découragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et
+quand il eut fini:
+
+«Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.
+
+--Oui, dans l'antichambre.
+
+--La reverras-tu?
+
+--Le moins possible.
+
+--As-tu prévu ce qui l'attend?
+
+--J'ai prévu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.
+
+--Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'eût pas quitté ma chambre.
+
+--Adieu», me dit-il.
+
+Et nous nous séparâmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond
+de notre amitié, mais qui brisa toute confiance, sans autre éclat et
+sèchement, comme on brise un verre.
+
+
+
+
+XV
+
+
+IL y avait plus d'un grand mois que je n'avais vu Madeleine cinq minutes
+de suite sans témoin, et plus longtemps encore que je n'avais obtenu
+d'elle quoi que ce fût qui ressemblât à ses aménités d'autrefois. Un
+jour je la rencontrai, par hasard, dans une rue déserte du quartier que
+j'habitais. Elle était seule et à pied. Tout le sang de son coeur
+reflua vers ses joues quand elle m'aperçut, et j'eus besoin, je crois,
+de toute ma résolution pour ne pas courir à sa rencontre et la serrer
+dans mes bras en pleine rue.
+
+«D'où venez-vous et où allez-vous?»
+
+Ce fut la première question que je lui adressai, en la voyant ainsi
+égarée et comme aventurée dans une partie de Paris qui devait être le
+bout du monde pour Madame de Nièvres.
+
+«Je vais à deux pas d'ici, me répondit-elle avec un peu d'embarras,
+faire une visite.»
+
+Elle me nomma la personne chez qui elle allait.
+
+«Que je sois reçue ou non, reprit-elle aussitôt, séparons-nous. Il est
+bon qu'on ne nous voie pas ensemble. Il n'y a plus rien d'innocent dans
+vos démarches. Vous avez fait de telles folies que désormais c'est à moi
+d'être prudente.
+
+--Je vous quitte, lui dis-je en la saluant.
+
+--A propos, reprit Madeleine au moment où je m'éloignais, je vais ce
+soir au théâtre avec mon père et ma soeur. Il y a une place pour vous,
+si vous la voulez.
+
+--Permettez....., lui dis-je en ayant l'air de réfléchir à des
+engagements que je n'avais pas, ce soir je ne suis pas libre.
+
+--J'avais pensé....., ajouta-t-elle avec la douceur d'un enfant pris en
+faute, j'espérais.....
+
+--Cela me sera tout à fait impossible», répondis-je avec un sang-froid
+cruel.
+
+On eût dit que je prenais plaisir à lui rendre caprice pour caprice et à
+la torturer.
+
+Le soir, à huit heures et demie, j'entrais dans sa loge. Je poussai la
+porte aussi doucement que possible. Madeleine eut le sentiment que
+c'était moi, car elle affecta de ne pas même tourner la tête. Elle resta
+tout entière occupée de la musique, les yeux attachés sur la scène. Ce
+fut seulement au premier repos des chanteurs que je pus m'approcher
+d'elle et la forcer à recevoir mon salut.
+
+«Je viens vous demander une place dans votre loge, lui dis-je en la
+mettant de moitié dans une fourberie, à moins que cette place ne soit
+réservée à M. de Nièvres.
+
+--M. de Nièvres ne viendra pas», répondit Madeleine en se retournant du
+côté de la salle.
+
+On donnait un immortel chef-d'oeuvre. La salle était splendide. Des
+chanteurs incomparables, disparus depuis, y causaient des transports de
+fête. L'auditoire éclatait en applaudissements frénétiques. Cette
+merveilleuse électricité de la musique passionnée remuait, comme avec la
+main, cette masse d'esprits lourds ou de coeurs distraits, et
+communiquait au plus insensible des spectateurs des airs d'inspiré. Un
+ténor, dont le nom seul était un prestige, vint tout près de la rampe, à
+deux pas de nous. Il s'y tint un moment dans l'attitude recueillie et un
+peu gauche d'un rossignol qui va chanter. Il était laid, gras, mal
+costumé et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ailé. Dès
+les premières notes, il y eut dans la salle un léger frémissement, comme
+dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si
+extraordinaire que ce soir-là, soirée unique et la dernière où j'aie
+voulu l'entendre. Tout était exquis, jusqu'à cette langue fluide,
+voltigeante et rythmée, qui donne à l'idée des chocs sonores, et fait du
+vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne
+éternellement tendre et pitoyable des amants qui espèrent. Une à une et
+dans des mélodies inouïes, il déroulait toutes les tristesses, toutes
+les ardeurs et toutes les espérances des coeurs bien épris. On eût dit
+qu'il s'adressait à Madeleine, tant sa voix nous arrivait directement,
+pénétrante, émue, discrète, comme si ce chanteur sans entrailles eût été
+le confident de mes propres douleurs. J'aurais cherché cent ans dans le
+fond de mon coeur torturé et brûlant, avant d'y trouver un seul mot
+qui valût un soupir de ce mélodieux instrument qui disait tant de choses
+et n'en éprouvait aucune.
+
+Madeleine écoutait, haletante. J'étais assis derrière elle, aussi près
+que le permettait le dossier de son fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y
+renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me
+balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté
+que je ne sentisse aussitôt son souffle inégal, et je le respirais comme
+une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croisés sur sa poitrine,
+peut-être pour en comprimer les battements. Tout son corps, penché en
+arrière, obéissait à des palpitations irrésistibles, et chaque
+respiration de sa poitrine, en se communiquant du siège à mon bras,
+m'imprimait à moi-même un mouvement convulsif tout pareil à celui de ma
+propre vie. C'était à croire que le même souffle nous animait à la fois
+d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non plus le
+mien circulait dans mon coeur entièrement dépossédé par l'amour.
+
+A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge située de l'autre
+côté de la salle, où deux femmes entraient seules, en grand étalage, et
+fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles
+commencèrent à lorgner, et leurs yeux s'arrêtèrent sur la loge de
+Madeleine. Madeleine involontairement fit comme elles. Il y eut pendant
+une seconde un échange d'examen qui me glaça d'effroi, car au premier
+coup d'oeil j'avais reconnu un visage témoin d'anciennes faiblesses et
+retrouvé des souvenirs détestés. En voyant ce regard persistant fixé sur
+nous, Madeleine eut-elle un soupçon? Je le crois, car elle se tourna
+tout à coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de ses yeux, le
+plus immédiat et le plus clairvoyant que j'aie jamais affronté. Il se
+serait agi de sa vie que je n'aurais pas été plus déterminé dans un acte
+de témérité qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soirée
+se passa mal. Madeleine parut moins occupée de la musique et distraite
+par une idée gênante, comme si ce vis-à-vis malencontreux l'importunait.
+Une ou deux fois encore, elle essaya d'éclairer ses doutes; puis elle
+devint étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris
+qu'elle se retirait au fond de sa pensée.
+
+Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. Arrivé là, le marchepied baissé,
+Madeleine enfouie dans ses fourrures:
+
+«Me permettez-vous de vous accompagner?» lui dis-je.
+
+Il n'y avait aucune réponse à me faire, surtout en présence de M.
+d'Orsel et de Julie. La demande était d'ailleurs des plus simples. Je
+montai avant même qu'on me l'eût permis.
+
+Il n'y eut pas un mot de prononcé pendant ce trajet sur un pavé bruyant,
+au pas rapide et retentissant des chevaux. M. d'Orsel fredonnait en
+souvenir de la pièce. Julie m'examinait à la dérobée, puis se collait le
+visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine, à demi renversée,
+comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux
+un énorme bouquet de violettes qui toute la soirée m'avait enivré. Je
+voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un
+grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle à moi je
+ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.
+
+Elle descendit la dernière, et je tenais encore sa main que déjà M.
+d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'hôtel. Elle fit un
+pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas
+m'en apercevoir.
+
+«Mon bouquet, je vous prie?» me dit-elle, comme si elle eût parlé à son
+valet de pied.
+
+Je lui tendis sans dire un seul mot; j'aurais sangloté. Elle le prit, le
+porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût
+voulu le mettre en pièces.
+
+«Vous me martyrisez et vous me déchirez», me dit-elle tout bas avec un
+suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous
+rendre, elle arracha son bouquet par moitié: elle en prit une, et me
+jeta pour ainsi dire l'autre au visage.
+
+Je me mis à courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un
+lambeau du coeur de Madeleine, ce paquet de fleurs où elle avait mis
+ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers.
+Je m'en allais au hasard, ivre de joie, me répétant un mot qui
+m'éblouissait comme un soleil levant. Je ne m'inquiétais ni de l'heure
+ni des rues. Après m'être égaré dix fois dans le quartier de Paris que
+je connaissais le mieux, j'arrivai sur les quais. Je n'y rencontrai
+personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six
+heures du matin. La lune éclairait les quais déserts et fuyants à perte
+de vue. Il ne faisait presque plus froid: c'était en mars. La rivière
+avait des frissons de lumière qui la blanchissaient, et coulait sans
+faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d'arbres et de palais.
+Au loin s'enfonçait la ville populeuse, avec ses tours, ses dômes, ses
+flèches, où les étoiles avaient l'air d'être allumées comme des fanaux,
+et le Paris du centre sommeillait, confusément étendu sous des brumes.
+Ce silence et cette solitude portèrent au comble le sentiment subit qui
+me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plénitude et de son
+intensité. Je me rappelais ce que j'avais souffert, soit dans les
+foules, soit chez moi, toujours dans l'isolement, en me sentant perdu,
+médiocre, et continuellement abandonné. Je compris que cette longue
+infirmité ne dépendait pas de moi, que toute petitesse était le fait
+d'un défaut de bonheur. «Un homme est tout ou n'est rien, me disais-je.
+Le plus petit devient le plus grand; le plus misérable peut faire
+envie!» Et il me semblait que mon bonheur et mon orgueil remplissaient
+Paris.
+
+Je fis des rêves insensés, des projets monstrueux, et qui seraient sans
+excuse s'ils n'avaient pas été conçus dans la fièvre. Je voulais voir
+Madeleine le lendemain, la voir à tout prix. «Il n'y aura plus, me
+disais-je, ni subterfuges, ni déguisements, ni habileté, ni barrières
+qui prévaudront contre ce que je veux et contre la certitude que je
+tiens.» J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais;
+je les couvrais de baisers; je les interrogeais comme si elles avaient
+gardé le secret de Madeleine; je leur demandais ce que Madeleine avait
+dit en les déchirant, si c'étaient des caresses ou des insultes..... Je
+ne sais quelle sensation effrénée me répondait que Madeleine était
+perdue et que je n'avais plus qu'à oser!
+
+Dès le lendemain, je courus chez madame de Nièvres. Elle était sortie.
+J'y revins les jours suivants: Madeleine était introuvable. J'en conclus
+qu'elle ne répondait plus d'elle-même, et qu'elle recourait aux seuls
+moyens de défense qui fussent à toute épreuve.
+
+Trois semaines à peu près se passèrent ainsi, dans une lutte contre des
+portes fermées et dans des exaspérations qui faisaient de moi une sorte
+de brute égarée, entêtée contre des barrières. Un soir on me remit un
+billet. Je le tins un moment fermé, suspendu devant moi, comme s'il eût
+contenu ma destinée.
+
+«Si vous avez la moindre amitié pour moi, me disait Madeleine, ne vous
+obstinez pas à me poursuivre; vous me faites mal inutilement. Tant que
+j'ai gardé l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je n'ai
+rien épargné qui pût réussir. Aujourd'hui je me dois à d'autres soins
+que j'ai trop oubliés. Faites comme si vous n'habitiez plus Paris, au
+moins pour quelque temps. Il dépend de vous que je vous dise adieu ou au
+revoir.»
+
+Ce congé banal, d'une sécheresse parfaite, me produisit l'effet d'un
+écroulement. Puis à l'abattement succéda la colère. Ce fut peut-être la
+colère qui me sauva. Elle me donna l'énergie de réagir et de prendre un
+parti extrême. Ce jour-là même, j'écrivis un ou deux billets pour dire
+que je quittais Paris. Je changeai d'appartement, j'allai me cacher dans
+un quartier perdu, je fis appel à tout ce qui me restait de raison,
+d'intelligence et d'amour du bien, et je recommençai une nouvelle
+épreuve dont j'ignorais la durée, mais qui, dans tous les cas, devait
+être la dernière.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+CE changement s'opéra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'était
+plus le moment d'hésiter ni de se morfondre. Maintenant j'avais horreur
+des demi-mesures. J'aimais la lutte. L'énergie surabondait en moi.
+Rebutée d'un côté, ma volonté avait besoin de se retourner dans un autre
+sens, de chercher un nouvel obstacle à vaincre, tout cela pour ainsi
+dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute
+question d'âge à part, je me sentais sinon vieilli, du moins très mûr.
+Je n'étais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout endolori
+sur les pentes molles de la jeunesse. J'étais un homme orgueilleux,
+impatient, blessé, traversé de désirs et de chagrins, et qui tombait
+tout à coup au beau milieu de la vie,--comme un soldat de fortune un
+jour d'action décisive à midi,--le coeur plein de griefs, l'âme amère
+d'impuissance, et l'esprit en pleine explosion de projets.
+
+Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la
+société où je risquais de me faire apercevoir et de rencontrer des
+souvenirs qui m'auraient tenté. Je ne m'enfermai pas trop à l'étroit,
+j'y serais mort d'étouffement; mais je me circonscrivis dans un cercle
+d'esprits actifs, studieux, spéciaux, absorbés, ennemis des chimères,
+qui faisaient de la science, de l'érudition ou de l'art, comme ce
+Florentin ingénu qui créait la perspective, et la nuit réveillait sa
+femme pour lui dire: «Quelle douce chose que la perspective!» Je me
+défiais des écarts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant à mes
+nerfs, que j'avais si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les
+châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de tout ce qui est
+maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le
+clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux
+fenêtres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-être
+produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs
+qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient
+inspirées par un écart du vent, toutes ces mollesses du coeur, cet
+asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations
+exorbitantes,--j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela
+indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient
+d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une
+vie très active. Je lisais énormément. Je ne me dépensais pas,
+j'amassais. Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait
+d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle
+satisfaction sombre qui n'était pas de la joie, encore moins de la
+plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain
+d'un voeu monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y eût rien de
+puéril dans une réforme qui avait une cause si grave, et qui pouvait
+avoir un résultat très sérieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais
+fait de mille autres choses; les considérant comme un aliment d'esprit
+de toute importance, je les expurgeai. Je ne me sentais plus aucun
+besoin d'être éclairé sur les choses du coeur. Me reconnaître dans des
+livres émouvants, ce n'était pas la peine au moment même où je me
+fuyais. Je ne pouvais que m'y retrouver meilleur ou pire: meilleur,
+c'était une leçon superflue, et pire, c'était un exemple à ne point
+chercher. Je me composais pour ainsi dire une sorte de recueil salutaire
+parmi ce que l'esprit humain a laissé de plus fortifiant, de plus pur au
+point de vue moral, de plus exemplaire en fait de raison. Enfin j'avais
+promis à Madeleine d'essayer mes forces, et ce serment, je voulais le
+tenir, ne fût-ce que pour lui prouver ce qu'il y avait en moi de
+puissance sans emploi, et pour qu'elle pût bien mesurer la durée et
+l'énergie d'une ambition qui n'était au fond que de l'amour converti.
+
+Au bout de quelques mois de ce régime inflexible, j'arrivai à une sorte
+de santé artificielle et de solidité d'esprit qui me parut propre à
+beaucoup entreprendre. Je réglai d'abord mes comptes avec le passé.
+J'avais eu, vous le savez, la manie des vers. Soit complaisance
+involontaire pour des jours aimables et regrettés, soit avarice, je ne
+voulus pas que cette partie vivante de ma jeunesse fût entièrement
+détruite. Je m'imposai la tâche de fouiller ce vieux répertoire de
+choses enfantines et de sensations à peine éveillées. Ce fut comme une
+sorte de confession générale, indulgente, mais ferme, sans aucun danger
+pour une conscience qui se juge. De ces innombrables péchés d'un autre
+âge, je composai deux volumes. J'y mis un titre qui en déterminait le
+caractère un peu trop printanier. J'y joignis une préface ingénieuse qui
+devait du moins les mettre à l'abri du ridicule, et je les publiai sans
+signature. Ils parurent et disparurent. Je n'en espérais pas plus. Il y
+a peut-être deux ou trois jeunes gens de mes contemporains qui les ont
+lus. Je ne fis rien pour les sauver d'un oubli total, bien convaincu que
+toute chose est négligée qui mérite de l'être, et qu'il n'y a pas un
+rayon de vrai soleil qui soit perdu dans tout l'univers.
+
+Ce balayage de conscience accompli, je m'occupai de soins moins
+frivoles. On faisait beaucoup de politique alors partout, et
+particulièrement dans le monde observateur et un peu chagrin où je
+vivais. Il y avait dans l'air de cette époque une foule d'idées à l'état
+nébuleux, de problèmes à l'état d'espérances, de générosités en
+mouvement qui devaient se condenser plus tard et former ce qu'on appelle
+aujourd'hui le ciel orageux de la politique moderne. Mon imagination, à
+demi matée, pas du tout éteinte, trouvait là de quoi se laisser séduire.
+La situation d'homme d'État était, à l'époque dont je vous parle, le
+couronnement nécessaire, en quelque sorte l'avènement au titre d'homme
+utile, pour tout homme de génie, de talent, ou seulement d'esprit. Je
+m'épris de cette idée de devenir utile après avoir été si longtemps
+nuisible. Et quant à l'ambition d'être illustre, elle me vint aussi par
+moments, mais Dieu sait pour qui!--Je fis d'abord une sorte de stage
+dans l'antichambre même des affaires publiques, je veux dire au milieu
+d'un petit parlement composé de jeunes volontés ambitieuses, de très
+jeunes dévouements tout prêts à s'offrir, où se reproduisait en
+diminutif une partie des débats qui agitaient alors l'Europe. J'y eus
+des succès, je puis le dire sans orgueil aujourd'hui que notre parlement
+lui-même est oublié. Il me sembla que ma route était toute tracée. J'y
+trouvais à déployer l'activité dévorante qui me consumait. Je ne sais
+quel insurmontable espoir me restait de retrouver Madeleine. Ne
+m'avait-elle pas dit: «Adieu ou au revoir»? J'entendais qu'elle me revît
+meilleur, transformé, avec un lustre de plus pour ennoblir ma passion.
+Tout se mêlait ainsi dans les stimulants qui m'aiguillonnaient. Le
+souvenir acharné de Madeleine bourdonnait au fond de mes soi-disant
+ambitions, et il y avait des moments où je ne savais plus distinguer,
+dans mes rêves anticipés de gouvernement, ce qui venait du philanthrope
+ou de l'amoureux.
+
+Quoi qu'il en soit, je me résumai d'abord dans un livre qui parut sous
+un nom fictif. Quelques mois après, j'en lançai un second. Ils eurent
+l'un et l'autre beaucoup plus de retentissement que je ne le supposais.
+En très peu de temps, d'absolument obscur je faillis devenir célèbre. Je
+savourai délicatement ce plaisir vaniteux, furtif et tout particulier,
+de m'entendre louer dans la personne de mon pseudonyme. Le jour où le
+succès fut incontestable, je portai mes deux volumes à Augustin. Il
+m'embrassa de tout son coeur, me déclara que j'avais un grand talent,
+s'étonna qu'il se fût révélé si vite et du premier coup, et me prédit
+comme infaillibles des destinées à me faire tourner la tête. Je voulus
+que Madeleine eût l'avant-goût de ma célébrité, et j'adressai mes livres
+à M. de Nièvres. Je le priais de ne pas me trahir; je lui donnais de ma
+retraite une explication plausible; elle devenait à peu près excusable
+depuis qu'il était avéré qu'elle avait un but. La réponse de M. de
+Nièvres ne contenait guère que des remercîments et des éloges calqués
+sur des bruits publics. Madeleine n'ajoutait pas un mot aux remercîments
+de son mari.
+
+Le léger trouble d'esprit qui suivit ces heureux débuts de ma vie
+littéraire se dissipa très vite. A l'effervescence excitée par une
+production prompte, entraînante, presque irréfléchie, succéda un grand
+calme, je veux dire un moment de sang-froid et d'examen singulièrement
+lucide. Il y avait en moi un ancien moi-même dont je ne vous parle plus
+depuis longtemps, qui se taisait, mais qui survivait. Il profita de ce
+moment de répit pour reparaître et me tenir un langage sévère. Je m'en
+étais complètement affranchi dans mes entraînements de coeur. Il
+reprit le dessus dès qu'il s'agit de choses plus discutables, et se mit
+à délibérer froidement les intérêts plus positifs de mon esprit. En
+d'autres termes, j'examinai posément ce qu'il y avait de légitime au
+fond d'un pareil succès, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait là
+de quoi m'encourager. Je fis le bilan très clair de mon savoir,
+c'est-à-dire des ressources acquises, et de mes dons, c'est-à-dire de
+mes forces vives; je comparai ce qui était factice et ce qui était
+natif, je pesai ce qui appartenait à tout le monde et le peu que j'avais
+en propre. Le résultat de cette critique impartiale, faite aussi
+méthodiquement qu'une liquidation d'affaires, fut que j'étais un homme
+distingué et médiocre.
+
+J'avais eu d'autres déceptions plus cruelles; celle-ci ne me causa pas
+la plus petite amertume. D'ailleurs c'était à peine une déception.
+
+Beaucoup de gens auraient jugé cette situation plus que satisfaisante.
+Je la considérai tout différemment. Ce petit monstre moderne qu'Olivier
+nommait le vulgaire, qui lui faisait une si grande horreur, et qui le
+conduisit vous savez où, je le connaissais, tout comme lui, sous un
+autre nom. Il habitait aussi bien la région des idées que le monde
+inférieur des faits. Il avait été le génie malfaisant de tous les temps,
+il était la plaie du nôtre. Il y avait autour de moi des perversions
+d'idées dont je ne fus pas dupe. Je ne regimbai point contre des
+adulations qui ne pouvaient plus en aucun cas me faire changer d'avis;
+je les accueillis comme la naïve expression du jugement public, à une
+époque où l'abondance du médiocre avait rendu le goût indulgent et
+émoussé le sens acéré des choses supérieures. Je trouvais l'opinion
+parfaitement équitable à mon égard, seulement je fis à la fois son
+procès et le mien.
+
+Je me souviens qu'un jour j'essayai une épreuve plus convaincante encore
+que toutes les autres. Je pris dans ma bibliothèque un certain nombre de
+livres tous contemporains, et, procédant à peu près comme la postérité
+procédera certainement avant la fin du siècle, je demandai compte à
+chacun de ses titres à la durée, et surtout du droit qu'il avait de se
+dire utile. Je m'aperçus que bien peu remplissaient la première
+condition qui fait vivre une oeuvre, bien peu étaient nécessaires.
+Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains, sans
+autre résultat que de plaire et d'être oubliés. Quelques-uns avaient un
+faux air de nécessité qui trompait, vus de près, mais que l'avenir se
+chargea de définir. Un tout petit nombre, et j'en fus effrayé,
+possédaient ce rare, absolu et indubitable caractère auquel on reconnaît
+toute création divine et humaine, de pouvoir être imitée, mais non
+suppléée, et de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente.
+Cette sorte de jugement posthume, exercé par le plus indigne sur tant
+d'esprits d'élite, me démontra que je ne serais jamais du nombre des
+épargnés. Celui qui prenait les ombres méritantes dans sa barque
+m'aurait certainement laissé de l'autre côté du fleuve. Et j'y restai.
+
+Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon
+personnage imaginaire; ce fut la dernière. Alors je me demandai ce qui
+me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait à
+cela une difficulté de premier ordre. Ma vie, détachée de bien des
+liens, comme vous voyez, et désabusée de bien des erreurs, ne tenait
+plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que
+jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le
+briser.
+
+Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier,
+que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nièvres avait attiré
+chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais
+vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure; je savais qu'elle
+avait voyagé, puis habité Nièvres, puis repris ses habitudes à Paris
+deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et
+comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une
+perpétuelle instabilité d'humeur, et par des besoins de déplacement.
+Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel
+trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il
+m'était resté de ces fugitives apparitions l'impression d'une image
+bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit
+eussent déteint sur cette rayonnante physionomie.
+
+A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une
+exposition de peinture moderne. Quoique très ignorant dans un art dont
+j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins
+que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à
+propos de peinture, des examens qui m'apprenaient à bien juger mon
+époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un
+jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs
+arrêtés devant un tableau et discourant. C'était un portrait coupé à
+mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume
+indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une chevelure à
+demi perdue, la tête présentée de face, ferme de contours, gravée sur la
+toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne sais dans quelle
+manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie
+des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans
+la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que celui d'une
+médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité
+et de tristesse. La signature était celle d'un peintre illustre. Je
+recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je
+n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui
+me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle
+pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer!
+
+Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir
+assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une
+folie. Je me mis au premier rang; j'écartai tous ces curieux importuns
+qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit
+de l'observer de plus près et plus longtemps, j'imitai le geste,
+l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations
+approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour
+l'oeuvre du peintre, tandis qu'en réalité je n'appréciais et n'adorais
+passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants,
+je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes,
+j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait à
+chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais: tout artifice
+appréciable disparaissait; c'était Madeleine de plus en plus triste, de
+plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété terrible et pleine de
+songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables
+qui me torturaient le coeur depuis près de deux années; je lui
+demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me
+recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout
+entière avec le plus lamentable et le plus légitime des orgueils. Il y
+avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux,
+l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie
+des mobilités qui me faisaient peur. On eût dit qu'elle m'écoutait, me
+comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée
+dans un trait si rigide l'empêchait seul de s'émouvoir et de me
+répondre.
+
+Quelquefois l'idée me venait que Madeleine avait prévu ce qui arrivait:
+c'est que je la reconnaîtrais, et que je deviendrais fou de douleur et
+de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une
+peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices,
+cette idée m'exaspérait de colère, ou me faisait fondre en larmes de
+reconnaissance.
+
+Ce que je vous dis là dura près de deux grands mois; après quoi, le
+lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les
+salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que
+jamais.
+
+A quelque temps de là, je reçus la visite d'Olivier. Il était sérieux,
+embarrassé et comme chargé d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien
+qu'à le voir, je me sentis trembler.
+
+«Je ne sais ce qui se passe à Nièvres, me dit-il; mais tout y va mal.
+
+--Madeleine?... lui dis-je avec épouvante.
+
+--Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquiète.
+Madeleine elle-même n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la
+situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'écrit des lettres fort
+désolées.
+
+--Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre
+malheur qu'il me cachât.
+
+--Je te répète que Madeleine est dans un triste état de santé. Au reste,
+cet état n'a point empiré depuis quelque temps, mais il continue.
+
+--Olivier, que tu ailles à Nièvres ou non, j'y serai demain. Personne ne
+m'a chassé de la maison de Madeleine, je m'en suis éloigné
+volontairement. J'avais dit à Madeleine de m'écrire le jour où elle
+aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour
+courir à elle.
+
+--Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme
+toi, sauf à m'en repentir, si le remède était pire que le mal.
+
+--Adieu.
+
+--Adieu.»
+
+
+
+
+XVII
+
+
+LE lendemain, j'étais à Nièvres. J'y arrivai dans la soirée, un peu
+avant la nuit. C'était en novembre. Je me fis descendre à quelque
+distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entrée sans
+être aperçu. A l'extrémité des communs, à droite, un feu brillait dans
+les cuisines. Deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur
+la façade du château. J'allai droit au vestibule, dont la porte était
+seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y entrais. Il
+faisait très sombre. «Madame de Nièvres?» dis-je en croyant parler à une
+femme de chambre. La personne à qui je m'adressais se retourna
+brusquement, vint droit à moi et jeta un cri. C'était Madeleine.
+
+Elle resta pétrifiée de surprise, et je lui pris la main, sans trouver
+la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du
+dehors lui donnait la blancheur inanimée d'une statue; ses doigts, tout
+à fait inertes et glacés, se détachaient insensiblement de mon étreinte
+comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis
+pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable
+terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit:
+«Dominique!...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après
+deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers
+l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni
+idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la
+main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence
+d'esprit lui revint:
+
+«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.»
+
+Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.
+
+Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:
+
+«Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.»
+
+Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon
+coeur comme un coup d'épée.
+
+«J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour
+déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que
+madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si
+longtemps.....
+
+--C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie sépare;
+chacun a ses devoirs et ses soucis.....»
+
+Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût
+voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux
+altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses
+enfants.
+
+«Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de
+bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup
+travaillé, nous en avons la preuve.....»
+
+Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues,
+mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie
+entrait en convalescence, ce n'était plus qu'une affaire de soins, de
+ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un
+sujet à un autre.
+
+«Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi
+tout cela avec le plus sincère intérêt.»
+
+Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la
+façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa
+grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de
+vieillesse anticipée ou de lassitude.
+
+Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était
+habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au
+portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre; je
+balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens;
+je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler
+tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme
+un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant
+en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi
+posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier.
+Quand je prononçai ce nom, elle m'interrompit:
+
+«Viendra-t-il? me dit-elle.
+
+--Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours.»
+
+Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les
+trois dans le plus pénible silence.
+
+Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre
+qu'Olivier ne m'eût pas informé de son voyage, et je parus étonné de le
+savoir absent.
+
+«Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades
+ou à peu près. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est
+malsaine et n'est pas gaie», ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les
+hautes fenêtres à fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts
+éteint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.
+
+Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une
+conversation impossible, à parler des misères des gens qui
+l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns,
+chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le
+village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement
+atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle,
+malheureusement impuissant contre la mort, de soeur de charité.
+Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer
+avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui
+formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes.
+Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve,
+tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous
+mettre tous à l'aise.
+
+Mon intention était de lui faire une simple visite et de regagner dans
+la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais
+Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des
+ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit
+appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à
+Nièvres.
+
+Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son
+mari.
+
+«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.
+
+Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence,
+contenait de scrupules et de résolutions loyales.
+
+Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon
+arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une
+secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa
+chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample
+peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des
+airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient
+s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un
+petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses
+pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni
+d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait,
+et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai
+ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes,
+ces yeux creusés, plus ouverts et plus noirs que jamais, où flambait
+dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et
+cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me
+fit une peine horrible.
+
+«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée;
+mais ne l'abusez plus!»
+
+Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible
+espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.
+
+«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas
+plus que de raison.»
+
+Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort
+de sa soeur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue
+pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable,
+mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas
+une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance
+pouvait avoir de blessant.
+
+«Il en fait une question de probité», dis-je à Madeleine comme dernier
+argument.
+
+Elle sourit tristement à ce mot de probité, qui s'accordait si mal avec
+l'irréparable malheur dont la responsabilité pesait à ses yeux sur
+Olivier.
+
+«Il est le plus heureux de nous tous», dit-elle.
+
+Et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.
+
+Dès le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre.
+L'indomptable vigueur de ce petit être, exercée secrètement par tant de
+dures épreuves, se réveilla, non pas lentement, mais en quelques heures.
+A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir
+humiliant d'avoir été pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre
+de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pût vaincre, et le
+dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au
+salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de défaillance perlât sur
+son front à peau mince, et que de petites pâmoisons la fissent
+tressaillir à chaque pas. Ce jour-là même, elle voulut sortir en
+voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il
+faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la
+senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair.
+Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d'un
+frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n'était que le retour actif du
+sang dans ses veines appauvries. J'étais consterné de la voir renaître
+ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur résineuse
+de bois coupé; et je compris qu'elle s'acharnerait à vivre avec une
+obstination qui lui promettait de longs jours misérables.
+
+«Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je à Madeleine.
+
+--Jamais.
+
+--Elle pense à lui constamment?
+
+--Constamment.
+
+--Et cela durera, vous le croyez?
+
+--Toujours», répondit Madeleine.
+
+Aussitôt affranchie du trop réel souci qui depuis trois semaines
+l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout à
+coup la raison. Je ne sais quel étourdissement la prit qui la rendit
+extraordinaire et positivement folle d'imprévoyance, d'exaltation et de
+hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'éclat qui m'avait appris
+le soir du théâtre que nous étions en péril, et portant toutes choses à
+outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son coeur
+à la tête, comme elle avait fait ce soir-là de son bouquet.
+
+Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires,
+soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur,
+si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos
+peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et
+désespérée, sans exemple ni pour les émotions ni pour les repentirs, et
+qui ne ressemble à rien, sinon à ces heures de copieuses et funèbres
+satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamnés à
+mourir le lendemain.
+
+Le troisième jour, elle exigea, malgré mes refus, que je montasse un des
+chevaux de son mari.
+
+«Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me
+promener très loin.»
+
+Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nièvres avait
+dressé pour elle, et, comme s'il se fût agi de se faire audacieusement
+enlever devant ses domestiques, en plein jour:
+
+«Partons», me dit-elle.
+
+A peine arrivée sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je
+la suivis. Elle hâta le pas dès qu'elle me sentit sur ses talons,
+cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à
+son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui
+me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de
+moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa
+vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le
+poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait
+éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute
+allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un
+jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier
+étroit, un peu encaissé, raviné par le bord, où deux chevaux ne
+pouvaient passer de front, à moins que l'un des deux ne se rangeât. La
+voyant obstinée à me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je
+l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tête cent
+fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis
+le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers.
+Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées
+et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient eu le
+sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que
+Madeleine et moi nous nous regardâmes avec colère, tant cette joute
+extravagante mêlait d'excitations et de défis à d'autres sentiments
+intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille
+entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant
+de lueurs sanglantes; puis elle fit entendre un ou deux éclats de rire
+convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre.
+
+Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attaché aux pas
+d'Edmée, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chênes, son
+voile au vent, sa longue robe obscure soulevée avec la surnaturelle
+agilité d'un petit démon noir. Quand elle eut atteint l'extrémité du
+sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs
+du bois, je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir.
+Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans
+l'entrecroisement de deux routes, arrêtée, haletante, et m'attendant le
+sourire aux lèvres.
+
+«Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras,
+cessez ce jeu cruel; arrêtez-vous, ou je me fais tuer!»
+
+Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le
+visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au
+pas, sans échanger une seule parole, nos chevaux marchant côte à côte,
+se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. Elle
+descendit à la grille, traversa la cour à pied tout en fouettant le
+sable avec sa cravache, monta droit à sa chambre et ne reparut que le
+soir.
+
+A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de
+Nièvres. Madeleine, en la décachetant, changea de couleur.
+
+«M. de Nièvres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois
+prochain.»
+
+Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.
+
+Il en fut de cette nuit comme des précédentes: je la passai debout et
+sans sommeil. Le billet de M. de Nièvres, tout insignifiant qu'il fût,
+intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oubliées.
+Il eût écrit ce seul mot: «Je suis vivant», que l'avertissement n'eût
+pas été plus clair. Je résolus de quitter Nièvres le lendemain,
+absolument comme j'avais résolu d'y venir, sans autre réflexion ni
+calcul. A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de
+Madeleine. Un massif d'érables plantés près du château et directement en
+face de ses fenêtres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits
+m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus
+souvent, c'était fort tard. Une heure après minuit, le reflet paraissait
+encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à
+tâtons. J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine,
+situé à l'opposé de celui de Julie, à l'extrémité d'un interminable
+corridor. Une seule femme de chambre couchait auprès d'elle en l'absence
+de son mari. J'écoutai: je crus entendre une ou deux fois résonner
+sèchement une petite toux nerveuse assez habituelle à Madeleine dans ses
+moments de dépit ou de vive contrariété. Je posai la main sur la
+serrure; la clef y était. Je m'éloignai, je revins, et je m'éloignai de
+nouveau. Mon coeur battait à se rompre. J'étais littéralement hébété,
+et je tremblais de tous mes membres. Je rôdai quelque temps encore dans
+le corridor, en pleines ténèbres; puis je restai cloué sur place sans
+aucune idée de ce que j'allais faire. Le même soubresaut qui m'avait un
+beau jour, sous le coup d'alarmes très vives, poussé machinalement à
+Nièvres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-être comme une
+catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette
+maison confiante et endormie, m'amenait jusqu'à la chambre à coucher de
+Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rêve. Étais-je un
+malheureux à bout de sacrifices, aveuglé de désirs, ni meilleur ni pire
+que tous mes semblables? étais-je un scélérat? Cette question capitale
+me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y déterminer la moindre
+décision précise qui ressemblât, soit à de l'honnêteté, soit au projet
+formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas,
+et qui cependant me laissait indécis, c'est qu'une faute tuerait
+Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.
+
+Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc
+sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. Comparativement à
+l'obscurité totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y eût,
+je crois, ni lune ni étoiles. La masse entière des arbres ne formait que
+de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait
+les sinuosités blanchâtres des allées. J'allais au hasard, je côtoyais
+les étangs. Des oiseaux s'éveillaient et gloussaient dans les roseaux.
+Longtemps après, une sensation de froid intense me rappela un peu à
+moi-même. Je rentrai; je refermai les portes avec la dextérité des
+somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habillé sur mon lit.
+
+J'étais debout avec le jour, me souvenant à peine du cauchemar qui
+m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: «Je pars aujourd'hui.»
+J'en informai Madeleine aussitôt que je la vis.
+
+«Comme vous voudrez», répondit-elle.
+
+Elle était horriblement défaite et dans une agitation de corps et
+d'esprit qui me faisait mal.
+
+«Allons voir nos malades», me dit-elle un peu après midi.
+
+Je l'accompagnai, et nous nous rendîmes au village. L'enfant que Julie
+soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopté était mort depuis la
+veille au soir. Madeleine se fit conduire auprès du berceau qui
+contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle
+pleura abondamment, et répéta le mot _enfant_ avec une douleur aiguë qui
+m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont
+j'étais impitoyablement jaloux.
+
+Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux à Julie et adresser à
+M. d'Orsel mes remercîments qui voulaient être dits de sang-froid; après
+quoi, ne sachant plus comment occuper ma journée et ne tenant pour ainsi
+dire en aucune manière à l'emploi d'une vie que je sentais se détacher
+de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui
+dominait les fossés de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de
+temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus où était
+Madeleine. De temps en temps, je croyais entendre sa voix dans les
+corridors ou la voir passer d'une cour à l'autre allant et venant, se
+déplaçant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.
+
+Il y avait au tournant des douves, à la base d'une des tourelles, une
+sorte de cellule à moitié bouchée, qui servait autrefois de porte
+dérobée. Le pont qui la reliait aux allées du parc était détruit. Il
+n'en restait que trois piles, en partie submergées, et que l'eau
+marécageuse du fossé salissait incessamment de lies écumeuses. Je ne
+sais quelle envie me prit de me cacher là pour le reste du jour. Je
+passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en
+ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce
+vaste et profond fossé où coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois
+fois, je vis Madeleine passer de l'autre côté des douves, et regarder
+vers les allées, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle disparut et
+revint encore; elle hésita entre trois ou quatre routes qui menaient du
+parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux,
+l'allée des étangs. Je ne fis qu'un bond pour m'élancer d'un bord à
+l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne
+mal attachée sur ses oreilles, tout enveloppée d'un long cachemire qui
+l'emmaillottait comme si elle avait eu très froid. Elle tourna la tête
+en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa près de moi
+sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit à escalader
+l'escalier. Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le
+petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.
+
+«Aidez-moi à plier mon châle», me dit-elle.
+
+Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de
+travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens
+de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun
+de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes; il restait à
+joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit
+défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle
+fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba
+dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques
+secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux
+clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous
+mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle
+ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma
+hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son
+tour qui m'embrassa.
+
+Je la saisis de nouveau; je la réduisis à se défendre, comme une proie
+se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que
+nous étions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce
+cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât
+d'un homme, la pitié. Je compris à peu près que je la tuais; je ne
+distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie.
+Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque
+involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je
+lâchai prise comme une bête aurait cessé de mordre. La chère victime
+fit un dernier effort; c'était peine inutile, je ne la tenais plus.
+Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le
+remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si
+j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me
+voyait réduit, comme si instantanément elle eût senti qu'il n'y avait
+plus entre nous ni discernement du devoir, ni égards, ni respect, que
+cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait
+se démentir; avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui
+sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine
+marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme
+on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là
+seulement elle se retourna et s'enfuit.
+
+J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me
+traînai, comme je le pus, jusqu'à mon appartement: je n'avais qu'une
+idée, c'est qu'on ne me trouvât pas évanoui dans les escaliers. Arrivé
+devant ma porte, même avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de
+me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait
+personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une
+seconde encore fut que Madeleine était en sûreté, et je tombai roide sur
+le carreau.
+
+Ce fut là que je revins à moi, une ou deux heures après, tout à fait à
+la nuit, avec le souvenir incohérent d'une scène affreuse. On sonnait le
+dîner; il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres,
+il me semblait avoir reçu un choc violent sur la tête. Grâce à cette
+paralysie très réelle, j'éprouvais une sensation générale de grande
+souffrance, mais je ne pensais pas. La première glace où je m'aperçus me
+montra la figure étrangement bouleversée d'un fantôme à peu près
+semblable à moi, que j'eus de la peine à reconnaître. Madeleine ne parut
+point, et il m'était presque indifférent qu'elle fût là ou ailleurs.
+Julie, fatiguée, chagrine, ou inquiète de sa soeur et très
+probablement bourrelée de soupçons,--car, avec cette singulière fille
+clairvoyante et cachée, toutes les suppositions étaient permises, et
+cependant demeuraient douteuses,--Julie ne devait pas nous rejoindre au
+salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soirée;
+j'étais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait
+peu de sens pour réfléchir et de force pour être agité.
+
+Il était dix heures à peu près quand Madeleine entra, changée à faire
+peur et méconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touché
+de près.
+
+«Mon père, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'être
+seule un moment avec M. de Bray.»
+
+M. d'Orsel se leva sans hésiter, embrassa paternellement sa fille et
+sortit.
+
+«Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'étais
+debout comme elle.
+
+--Oui, lui dis-je.
+
+--Et nous ne nous reverrons jamais!»
+
+Je ne répondis pas.
+
+«Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul
+obstacle qui puisse nous séparer sans idée de retour.»
+
+Je me jetai à ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y résistât;
+je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle
+retira ses mains, et me les rendit dès qu'elle eut repris sa fermeté.
+
+«Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous
+sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne
+vous imaginez pas que votre femme puisse être jalouse de moi, car à ce
+moment-là je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement
+qui faillit la renverser. Adieu.»
+
+Je restai à genoux, les bras étendus, attendant un mot plus doux qu'elle
+ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de pitié le lui
+arracha.
+
+«Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir là. Si vous saviez
+combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
+peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.»
+
+Elle, exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé par miracle je ne
+sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en
+avais plus aucune.
+
+Elle ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis
+elle s'éloigna doucement comme une vision qui s'évanouit, et je ne la
+revis plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais.
+
+Je partis au lever du jour sans voir personne. J'évitai de traverser
+Paris, et je me fis conduire directement à la maison d'extrême banlieue
+qu'habitait Augustin. C'était un dimanche; il était chez lui.
+
+Au premier coup d'oeil, il comprit qu'un malheur m'était arrivé.
+D'abord, il crut que madame de Nièvres était morte, parce que, dans sa
+parfaite honnêteté d'homme et de mari, il n'imaginait pas de malheur
+plus grand. Quand je lui eus fait connaître le véritable accident qui me
+réduisait à l'un de ces veuvages qu'on n'avoue pas:
+
+«J'ignore ces chagrins-là, me dit-il; mais je vous plains de toute mon
+âme.»
+
+Et je ne doutais pas qu'il ne me plaignît en effet du fond du coeur,
+pour peu qu'il raisonnât d'après les pires désastres qu'il pouvait
+envisager dans l'avenir incertain de sa propre vie.
+
+Il travaillait quand je le surpris. Sa femme était auprès de lui, et
+elle avait sur ses genoux un petit enfant de six mois qui leur était né
+pendant mon exil. Ils étaient heureux. Leur situation prospérait, je pus
+m'en apercevoir à des signes de relative opulence. Ils me donnèrent à
+coucher. La nuit fut effroyable; une tempête de fin d'automne régna sans
+discontinuité depuis le soir jusqu'après le soleil levé. Je ne fis pas
+autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de
+pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la
+chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de
+réfléchir n'allait pas au delà de cette sensation puérile et toute
+physique. L'orage étant dissipé, Augustin m'obligea de sortir dès le
+matin. Il avait une heure à lui avant de se rendre à Paris. Il me
+conduisit dans les bois, ravagés par le vent de la nuit; l'eau courait
+encore dans les sentiers plongeants, et roulait les dernières feuilles
+de l'année.
+
+Nous marchâmes longtemps ainsi, avant que j'eusse pu recueillir l'ombre
+d'une idée lucide parmi les déterminations urgentes qui m'avaient amené
+chez Augustin. Je me rappelai enfin que j'avais des adieux à lui faire.
+Il crut d'abord que c'était un parti désespéré, pris seulement depuis la
+veille, et qui ne tiendrait pas contre de sages réflexions; puis, quand
+il vit que ma résolution datait de plus loin, qu'elle était le résultat
+d'examens sans réplique, et que tôt ou tard elle se serait accomplie, il
+ne discuta ni l'opinion que j'avais de moi-même, ni le jugement que je
+portais sur mon temps; il me dit seulement:
+
+«Je pense et je raisonne à peu près comme vous. Je me sens peu de chose,
+et ne me crois pas non plus de beaucoup inférieur au plus grand nombre;
+seulement, je n'ai pas le droit que vous avez d'être conséquent jusqu'au
+bout. Vous désertez modestement; moi je reste, non par forfanterie, mais
+par nécessité, et d'abord par devoir.
+
+--Je suis bien las, lui dis-je, et de toutes les manières j'ai besoin de
+repos.»
+
+Nous nous séparâmes à Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait
+d'ordinaire quand il en coûterait trop de se dire adieu, mais sans
+prévoir le lieu ni l'époque où nous pourrions nous retrouver. J'avais
+de courtes affaires à régler dont je chargeai mon domestique. J'allai
+seulement prendre congé d'Olivier. Il se disposait à quitter la France.
+Il ne me questionna pas sur mon séjour à Nièvres: en m'apercevant, il
+avait deviné que tout était fini.
+
+Je n'avais plus à lui parler de Julie, il n'avait plus à me parler de
+Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix années
+venaient de se rompre à la fois, au moins pour longtemps.
+
+«Tâche d'être heureux», me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour
+moi que pour lui-même.
+
+Trois jours après mon départ de Nièvres, j'étais à Ormesson. J'y passai
+la nuit seulement auprès de madame Ceyssac, que mon retour éclaira sur
+bien des choses, et qui me donna à entendre qu'elle avait souvent
+déploré mes erreurs dans sa tendre pitié de femme pieuse et de
+demi-mère. Le lendemain, sans prendre une heure de véritable repos, dans
+cette course lamentable qui me ramenait au gîte comme un animal blessé
+qui perd du sang et ne veut pas défaillir en route, le lendemain soir, à
+la nuit tombée, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied à terre aux
+abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je
+prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.
+
+Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait
+le coeur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais
+pleuré. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut
+en moi un tressaillement de souvenirs qui rendit la douleur plus
+cuisante et cependant un peu moins tendue.
+
+Il faisait très froid. La terre était dure, la nuit presque complète, au
+point que la ligne des côtes et la mer ne formaient plus qu'un horizon
+compact et tout noir. Un reste de rougeur s'éteignait à la base du ciel
+et blêmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin près de la
+falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pavé gelé. L'eau des
+marais était prise; par endroits seulement, de larges carrés d'eau
+douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et
+demeuraient blanchâtres. Six heures sonnèrent au clocher de Villeneuve.
+Le silence et l'obscurité devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il
+était minuit. Je marchais sur les levées, et je ne sais comment je me
+rappelai qu'à cet endroit-là même autrefois, dans de froides nuits
+pareilles, j'avais chassé des canards. J'entendais au-dessus de ma tête
+le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant très
+vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et
+l'explosion m'arrêta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit
+vers la mare et se mit à y piétiner; un autre lui parla. Dans cet
+échange de paroles brèves dites assez bas, mais que la nuit rendait très
+distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.
+
+«André!» criai-je.
+
+Il y eut un silence, après quoi je répétai de nouveau: «André!
+
+--Quoi?» dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.
+
+André fit quelques pas à ma rencontre. Je le distinguais assez mal,
+quoiqu'il dépassât de toute la taille la levée obscure. Il avançait
+lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux;
+il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et
+comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait
+et qu'il croyait si loin.
+
+«André! lui dis-je une troisième fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux
+pas à faire.
+
+--Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant
+tomber son fusil.
+
+--Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux André!...»
+
+Je me jetai dans les bras de mon vieux domestique. Mon coeur, à la fin
+de ces contraintes, éclata de lui-même et se fondit librement en
+sanglots.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+DOMINIQUE avait achevé son récit. Il s'arrêta sur ces dernières paroles
+dites avec la voix précipitée d'un homme qui se hâte et cette expression
+de pudeur attristée qui suit ordinairement des épanchements trop
+intimes. Ce que de pareilles confidences avaient dû coûter à une
+conscience ombrageuse et si longtemps fermée, je le devinais, et je le
+remerciai d'un geste attendri auquel il ne répondit que par un mouvement
+de tête. Il avait ouvert la lettre d'Olivier, dont l'adieu funèbre
+présidait pour ainsi dire à ce récit, et se tenait debout, les yeux
+tournés vers la fenêtre où s'encadrait un tranquille horizon de plaine
+et d'eau. Il demeura ainsi quelque temps dans un silence embarrassé que
+je ne voulus pas rompre. Il était pâle. Sa physionomie, légèrement
+altérée par la fatigue ou rajeunie par les lueurs passionnées d'une
+autre époque, reprenait peu à peu son âge, ses flétrissures et son
+caractère de grande sérénité. Le jour baissait à mesure que la paix des
+souvenirs s'établissait aussi sur son visage. L'ombre envahissait
+l'intérieur poudreux et étouffé de la petite chambre où se terminait
+cette longue série d'évocations dont plus d'une avait été douloureuse.
+Des inscriptions des murailles, on ne distinguait presque plus rien.
+L'image extérieure et l'image intérieure pâlissaient donc en même temps,
+comme si tout ce passé ressuscité par hasard rentrait à la même minute,
+et pour n'en plus sortir, dans le vague effacement du soir et de
+l'oubli.
+
+Des voix de laboureurs qui longeaient les murs du parc nous tirèrent
+l'un et l'autre d'un embarras réel, celui de nous taire ou de reprendre
+un entretien brisé.
+
+«Voici l'heure de descendre», dit Dominique; et je le suivis jusqu'à la
+ferme, où tous les soirs, à pareille heure, il avait quelques soins de
+surveillance à remplir.
+
+Les boeufs rentraient du labour, et c'était le moment où la ferme
+s'animait. Accouplés par deux ou trois paires,--car à cause de la
+lourdeur des terres mouillées on avait dû tripler les attelages,--ils
+arrivaient traînant leur timon, le mufle soufflant, les cornes basses,
+les flancs émus, avec de la boue jusqu'au ventre. Les animaux de
+rechange qui n'avaient pas travaillé ce jour-là mugissaient au fond de
+l'étable en entendant revenir leurs actifs compagnons. Ailleurs,
+c'étaient les troupeaux déjà renfermés qui s'agitaient dans la bergerie;
+et des chevaux piétinaient et hennissaient, parce qu'on remuait du
+fourrage au-dessus de leurs mangeoires.
+
+Les gens de service vinrent se ranger autour du maître, tête nue, avec
+des gestes un peu las. Dominique s'enquit minutieusement si des
+instruments de labour d'un emploi nouveau avaient produit les résultats
+qu'il en attendait; puis il donna ses ordres pour le lendemain; il les
+multiplia surtout au sujet des semailles; et je compris que toute la
+semence dont il indiquait ainsi la distribution n'était pas destinée à
+ses propres terres; il y avait là beaucoup de prêts sans doute, des
+avances faites ou des aumônes.
+
+Ces précautions prises, il me ramena sur la terrasse. Le temps s'était
+éclairci. La saison, alternée de soleil, de tiédeur et de pluie, et
+remarquablement douce, quoique nous eussions passé la mi-novembre, était
+bien faite pour mettre en joie tout esprit foncièrement campagnard. La
+journée, si maussade à midi, s'achevait par une soirée d'or. Les enfants
+jouaient dans le parc, pendant que madame de Bray allait et venait dans
+l'allée qui conduisait au bois, surveillant leurs jeux à petite
+distance. Ils se poursuivaient, à travers les fourrés, avec des cris
+imités de bêtes chimériques, et les plus propres à les effrayer. Des
+merles, les derniers oiseaux qui se fassent entendre à cette heure
+tardive, leur répondaient par ce sifflement bizarre et saccadé pareil à
+de tumultueux éclats de rire. Un reste de jour éclairait paisiblement la
+longue tonnelle; les pampres déjà clair-semés formaient sur le ciel très
+pâle autant de découpures aiguës, et des rats pillards qui rôdaient le
+long des poutrelles égrenaient avec précaution les quelques raisins
+flétris qui restaient aux vignes. Ce calme déclin d'une journée
+soucieuse menant à des lendemains plus sereins, l'assurance du ciel qui
+s'embellissait, ces joies d'enfants pour animer le vieux parc à demi
+dépouillé; la mère confiante, heureuse, servant de lien affectueux
+entre le père et les enfants; celui-ci grave, songeur, mais raffermi,
+parcourant à petits pas la riche et féconde allée tendue de treilles;
+cette abondance avec cette paix, cet accomplissement dans le
+bonheur:--tout cela formait, après notre entretien, une conclusion si
+noble, si légitime et si évidente, que je pris le bras de Dominique et
+le serrai plus affectueusement encore que de coutume.
+
+«Oui, me dit-il, mon ami, me voici arrivé. A quel prix? vous le savez;
+avec quelle certitude? vous en êtes témoin.»
+
+Il y avait dans son esprit un mouvement d'idées qui se continuait; et,
+comme s'il eût voulu s'expliquer plus clairement sur des résolutions qui
+se manifestaient d'ailleurs d'elles-mêmes, il reprit encore, lentement
+et sur un tout autre ton:
+
+«Bien des années se sont passées depuis le jour où je suis rentré au
+gîte. Si personne n'a oublié les événements que je viens de vous
+raconter, personne ne semble du moins se les rappeler; le silence que
+l'éloignement et le temps ont amené pour toujours entre quelques
+personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement
+pardonnés, réhabilités et heureux. Olivier est le seul, j'aime à le
+supposer, qui se soit obstiné jusqu'à la dernière heure dans ses
+systèmes et dans ses soucis. Il avait désigné, vous vous en souvenez,
+l'ennemi mortel qu'il redoutait plus que tous les autres; on peut dire
+qu'il a succombé dans un duel avec l'ennui.
+
+--Et Augustin? lui demandai-je.
+
+--Celui-ci est le seul survivant de mes vieilles amitiés. Il est au bout
+de sa tâche. Il y est arrivé en droite ligne, comme un rude marcheur au
+but d'un difficile et long voyage. Ce n'est point un grand homme, c'est
+une grande volonté. Il est aujourd'hui le point de mire de beaucoup de
+nos contemporains, chose rare qu'une pareille honnêteté parvenant assez
+haut pour donner aux braves gens l'envie de l'imiter.
+
+--Pour moi, reprit M. de Bray, j'ai suivi très tard, avec moins de
+mérite, moins de courage, avec autant de bonheur, l'exemple que ce
+coeur solide m'avait donné presque au début de sa vie. Il avait
+commencé par le repos dans des affections sans trouble, et j'ai fini par
+là. Aussi, j'apporte dans mon existence nouvelle un sentiment qu'il n'a
+jamais connu, celui d'expier une ancienne vie certainement nuisible et
+de racheter des torts dont je me sens encore aujourd'hui responsable,
+parce qu'il y a, selon moi, entre toutes les femmes également
+respectables, une solidarité instinctive de droits, d'honneur et de
+vertus. Quant au parti que j'ai adopté de me retirer du monde, je ne
+m'en suis jamais repenti. Un homme qui prend sa retraite avant trente
+ans et y persiste témoigne assez ouvertement par là qu'il n'était pas né
+pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas
+d'ailleurs que l'activité réduite où je vis soit un mauvais point de vue
+pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperçois que le temps a fait
+justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis
+auraient pu me causer l'ombre d'un doute, et comme il a vérifié la
+plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il eût aussi confirmé
+quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir été sévère pour les
+autres à un âge où je considérais comme un devoir de l'être beaucoup
+pour moi-même. Chaque génération plus incertaine qui succède à des
+générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans
+descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un
+abaissement dans la température morale d'un pays. J'entends dire qu'il
+n'y a pas grand espoir à tirer d'une époque où les ambitions ont tant de
+mobiles et si peu d'excuses, où l'on prend communément le viager pour le
+durable, où tout le monde se plaint de la rareté des oeuvres, où
+personne n'ose avouer la rareté des hommes.....
+
+--Et si la chose était vraie! lui dis-je.
+
+--Je serais disposé à le croire, mais je me tais sur ce point comme sur
+beaucoup d'autres. Il n'appartient pas à un déserteur de faire fi des
+innombrables courages qui luttent, là même où il n'a pas su demeurer.
+D'ailleurs, il s'agit de moi, de moi seul, et, pour en finir avec le
+principal personnage de ce récit, je vous dirai que ma vie commence. Il
+n'est jamais trop tard, car si une oeuvre est longue à faire, un bon
+exemple est bientôt donné. J'ai le goût et la science de la
+terre,--mince amour-propre que je vous prie de me pardonner.--Je
+fertiliserai mes champs mieux que je n'ai fait de mon esprit, à moins de
+frais, avec moins d'angoisse et plus de rapport, pour le plus grand
+profit de ceux qui m'entourent. J'ai failli mêler l'inévitable prose de
+toutes les natures inférieures à des productions qui n'admettaient aucun
+élément vulgaire. Aujourd'hui, très heureusement pour les plaisirs d'un
+esprit qui n'est point usé, il me sera permis d'introduire quelque grain
+d'imagination dans cette bonne prose de l'agriculture et...»
+
+Il cherchait un mot qui rendît modestement le véritable esprit de sa
+nouvelle mission.
+
+«Et de la bienfaisance? lui dis-je.
+
+--Soit, dit-il, j'accepte le mot pour madame de Bray, car ceci la
+regarde exclusivement.»
+
+En ce moment même, madame de Bray ramenait ses enfants essoufflés et
+tout en nage. Il y eut un instant de complet silence pendant lequel,
+comme à la fin d'une symphonie qui expire en d'infiniment petits
+accords, on n'entendit plus que le chuchotement des merles branchés qui
+jasaient encore, mais ne riaient plus.
+
+Très peu de jours après cette conversation, qui m'avait fait pénétrer
+dans l'intimité d'un esprit dont la plus réelle originalité était
+d'avoir strictement suivi la maxime ancienne de se connaître soi-même,
+une chaise de poste s'arrêta dans la cour des Trembles.
+
+Il en descendit un homme à cheveux rares, gris et coupés court, petit,
+nerveux, avec tout l'extérieur, la physionomie, l'assiette et la
+précision d'un homme peu ordinaire et préoccupé d'affaires graves, même
+en voyage; parfaitement mis d'ailleurs, et là encore on pouvait définir
+des habitudes élevées de situation, de monde et de rang. Il examina
+vivement ce qu'on apercevait du château, la tonnelle, un coin du parc;
+il leva les yeux vers les tourelles et se retourna pour considérer les
+petites fenêtres en lucarne de l'ancien appartement de Dominique.
+
+Dominique arrivait sur la terrasse; ils se reconnurent.
+
+«Ah! quelle surprise, mon bien cher ami! dit Dominique, en marchant
+au-devant du visiteur, les deux mains cordialement ouvertes.
+
+--Bonjour, de Bray», dit celui-ci avec l'accent net et franc d'un homme
+dont la vérité semblait avoir, pendant toute sa vie, rafraîchi les
+lèvres.
+
+C'était Augustin.
+
+FIN
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
+
+Commencé en septembre 1859, DOMINIQUE ne fut achevé, après plusieurs
+remaniements, qu'au début de 1862 où il parut dans la _Revue des Deux
+Mondes_ en trois parties ainsi divisées: première partie, chap. I-V, nº
+du 15 avril, pp. 777 à 825; deuxième partie, chap. VI-XI, nº du 1er
+mai, pp. 143 à 194; dernière partie, chap. XII-XVIIIdu 15 mai, pp. 384 à
+445.
+
+La première édition parut en janvier 1863 avec la collation suivante:
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, librairie de L. Hachette et Cie,
+boulevard Saint-Germain, nº 77_ (Impr. Lahure et Cie), 1863, in-8º.
+
+1 faux titre portant au verso la mention suivante: «Cet ouvrage a paru
+pour la première fois en 1862, dans la _Revue des Deux Mondes_»; 1 titre
+et 372 p. de texte. Couverture imprimée.
+
+Édition originale imprimée sur papier de Hollande et non mise dans le
+commerce.
+
+Il était tiré en même temps une édition in-18º sur papier ordinaire,
+mise en vente à 3 fr. 50, qui figure dans la _Bibliographie de la
+France_ à la date du 3 janvier, alors que l'édition in-8º n'y a été
+enregistrée que le 31 janvier.
+
+Ultérieurement cette édition a été comprise par l'éditeur dans la
+collection: _Littérature contemporaine, romans et voyages_, à 1 franc le
+volume.
+
+Il y a des variantes assez nombreuses, quoique peu importantes (sauf en
+ce qui concerne la fin du chap. II que nous donnons plus loin), entre le
+texte primitif de la _Revue des Deux Mondes_ et celui de l'édition
+originale.
+
+L'on relève aussi quelques différences portant sur la ponctuation et la
+composition, entre l'édition in-8º et l'édition in-18º, notamment aux
+pages 49, 53, 59, 67, 115, 125 et 177.
+
+Un grand nombre des exemplaires in-8º et in-18º de l'édition Hachette
+(de même d'ailleurs, que le texte de la _Revue des Deux Mondes_),
+contiennent à la page 177 la faute suivante qui a été reproduite dans
+les autres éditions, spécialement dans les éditions Plon et Crès, et
+dans celle du Livre Contemporain: chap. VIII, au lieu de _Il sera pédant
+et censeur_ (p. 141, 12e ligne de notre édition), on lit: Il sera
+pédant et en sueur.
+
+Il est, de même, deux fautes qu'on relève communément dans les éditions
+modernes: chap. XIII (p. 216, 10e ligne de notre édition), au lieu de
+_parce qu'elle y voyait_..., on lit: _parce qu'elle voyait_...; et chap.
+XIV (p. 245, 27e ligne de notre édition), au lieu de _As-tu prévu ce
+qui l'attend_, on lit: _As-tu prévu ce qui t'attend._
+
+Depuis 1876, DOMINIQUE est édité par la maison Plon.
+
+ * * * * *
+
+Voici la fin du chap. II telle qu'elle figure à la _Revue des Deux
+Mondes_ (p. 799 du nº du 15 mai 1862), qu'il nous a paru intéressant de
+rapprocher du texte de notre édition qui est celui de l'édition
+originale (v. _supra_ p. 40-42), parce qu'elle en diffère assez
+sensiblement:
+
+«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.
+
+Quinze jours après, ce devait être au milieu de novembre, le facteur
+rural entra le matin, et remit à Dominique une lettre cachetée de noir.
+Dominique, en la lisant, devint très pâle; puis il passa sur la
+terrasse, en nous faisant signe de laisser les enfants au salon.
+
+«Voici des nouvelles d'Olivier, dit-il; j'étais certain qu'il en
+viendrait là.»
+
+_Suit la lettre d'Olivier, qui est la même dans les différentes
+éditions._
+
+Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je l'accompagnai. La lettre d'Olivier avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre.
+
+_La fin, comme p. 42._
+
+ * * * * *
+
+Les éditions de luxe de DOMINIQUE sont les suivantes:
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, Le Livre Contemporain_, 1905,
+in-8º.
+
+1 faux titre; 1 frontispice; 1 titre imprimé en rouge et noir; 1 f. pour
+la dédicace à George Sand; 333 p. de texte; 1 f. pour l'achevé
+d'imprimer. Couverture bleue imprimée en or.
+
+Édition ornée d'un frontispice et de 37 paysages en vignettes ou
+culs-de-lampe, dessinés et gravés à l'eau-forte par Gustave Leheutre, et
+tirée à 117 exemplaires sur papier vergé d'Arches non mis dans le
+commerce.
+
+Les eaux-fortes ont été tirées chez Eugène Delâtre, et le texte imprimé
+chez Plon-Nourrit et Cie.
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. _Paris, L. Conard, 17, boulevard de la
+Madeleine_, 1906, in-8º. Couverture imprimée.
+
+Édition ornée d'un frontispice gravé à l'eau-forte en couleurs, imprimée
+à l'Imprimerie Nationale et tirée à 225 exemplaires, savoir: 200 ex. sur
+papier de Rives (30 fr.), et 25 ex. sur japon ancien (60 fr.).
+
+Fait partie de _Cinq confessions d'amour._
+
+EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Édition suivie de plusieurs lettres de
+l'auteur et ornée d'un portrait gravé sur bois par P.-E. Vibert. _Paris,
+Georges Crès et Cie, Les Maîtres du Livre, 3, place de la Sorbonne,
+3_, (Evreux, Impr. de Paul Hérissey), MCMXII, petit in-8º.
+
+1 faux titre avec, au verso, le nº de l'exemplaire et la nature du
+papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 1
+second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-similés hors texte du
+manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture
+imprimée.
+
+Sixième volume de la collection _Les Maîtres du Livre_, tiré à 839
+exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon impérial numérotés de 1 à 3 (40
+fr.); 5 ex. sur chine, numérotés de 4 à 8 (30 fr.); 46 ex. sur japon
+impérial (dont 6 hors commerce), numérotés de 9 à 48 et de 49 à 54 (20
+fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numérotés
+de 55 à 804 et de 805 à 839 (7 fr. 50).
+
+Cette édition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend
+(pp. 373 à 388) six lettres extraites d'une correspondance échangée
+entre E. Fromentin et George Sand, et relatives à la conception de
+DOMINIQUE.
+
+ * * * * *
+
+Les variantes qu'on relève entre le texte de la _Revue des Deux Mondes_
+et celui de la première édition de DOMINIQUE, ont pour origine les
+conseils que George Sand avaient donnés à Fromentin pendant le séjour
+que celui-ci fit à Nohant en juin 1862, c'est-à-dire entre la
+publication des deux versions.
+
+L'on trouve d'ailleurs dans les _Correspondance_ et _Fragments inédits_
+de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18º),
+les notes prises par l'auteur sous la dictée de George Sand qui lui
+avait suggéré certains changements à faire à son roman.
+
+Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de
+celles qui concernent la fin du chap. II (v. la première version que
+nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de
+notre édition), l'allusion à Mauprat dans la course à cheval avec
+Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseillé
+d'introduire un avant-dernier chapitre où Dominique aurait, à son retour
+de Nièvres, expliqué à Augustin les sentiments qui l'animaient à l'égard
+de Madeleine perdue pour lui, et où l'on aurait vu apparaître celle qui
+devait devenir Mme de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le
+chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives à la guérison de
+Dominique. Fromentin n'obéit pas à cette suggestion et ce chapitre ne
+fut pas écrit.
+
+Dans une lettre à George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse,
+d'ailleurs, de n'avoir pu faire à son oeuvre les changements convenus.
+
+Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE,
+«de format in-8º, papier propre, que le brochage de cette édition de
+cérémonie», non encore fini, l'empêche de faire parvenir à son amie.
+
+DOMINIQUE paraît officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le
+27 janvier, Fromentin écrit à George Sand en lui disant que s'il ne lui
+a pas envoyé l'exemplaire annoncé, c'est qu'il y a relevé des fautes
+énormes, des corrections faites à l'imprimerie, _après le bon à tirer_,
+par un correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des
+non-sens à certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrêter et
+introduire des cartons. Il explique qu'il a lâché tels quels quelques
+exemplaires de librairie, mais qu'il en reçoit à la minute même de plus
+propres dont le premier va être adressé à Nohant.
+
+Nous trouvons là l'explication des fautes relevées sur un certain nombre
+d'exemplaires de l'édition originale, même de l'édition in-octavo. Ce
+qui semble plus singulier, c'est de voir les mêmes fautes reparaître
+dans les éditions ultérieures, et à plus forte raison, dans les éditions
+de luxe.
+
+ * * * * *
+
+Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il
+est facile de savoir par les _Lettres de jeunesse_ de Fromentin (Plon,
+1912, 1 vol. in-18º), et par les notes si intéressantes dont M. Pierre
+Blanchon les a reliées entre elles.
+
+En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les
+Trembles, Fromentin a pris comme modèle de sa description en partie la
+maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, à
+Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les
+grands horizons voilés, sont empruntés à la propriété que des amis de sa
+famille, les Seignette, avaient tout à côté, à Vaugoin.
+
+Ormesson, la petite ville basse, hérissée de clochers d'église...,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, c'est
+La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du siècle dernier.
+
+Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (_Revue de Paris_, du
+1er août 1905) voit un jeune professeur du lycée, Bardant, dont
+l'influence avait été grande sur ses élèves. Pour M. Louis Audiat
+(_Revue des Charentes_, 30 septembre 1905), c'est un mélange de Léopold
+Delayant, qui fut le maître de Fromentin à La Rochelle et s'intéressa
+beaucoup à ses débuts, et aussi de son grand ami, Émile Beltrémieux.
+
+Le modèle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collège d'Eugène,
+Léon Mouliade, fils d'un propriétaire de Fontenay-le-Comte. La finesse
+de sa nature, la distinction de ses manières, sa mise recherchée et
+l'air de dandysme répandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu
+à Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien
+qu'assez espacées.
+
+Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille
+de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la
+famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très brune,
+avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus
+qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au
+sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse,
+encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836,
+Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans--elle en avait
+dix-sept--attaché à l'administration des contributions directes, mais
+qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La
+Rochelle.
+
+C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son
+amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce
+sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de
+son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la
+promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari,
+maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle
+recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une
+distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces
+imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre
+chose que des conversations passionnées et un commerce purement
+sentimental.
+
+«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de
+ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la
+scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel
+il n'est pas permis de se tromper.»
+
+En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son
+droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve
+Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout
+entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme
+persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et
+amis, pour amener une rupture.
+
+Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis
+longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle
+mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et
+laissait trois jeunes enfants.
+
+Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa
+retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il
+envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance
+lui refluent à l'esprit et au coeur.
+
+«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines
+rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir
+incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter.
+En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées
+ensemble. Enfin je l'ai revue morte...
+
+«Je pense à toi qui dors _là-bas_ sous l'herbe mouillée du cimetière,
+pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux
+si noirs...»
+
+Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma
+divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune,
+depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir
+effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus
+tendre et plus ému jaillira de mon coeur, ce seront autant de marques
+pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»
+
+Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice,
+non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la
+visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui
+l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et
+d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.
+
+ * * * * *
+
+CETTE ÉDITION DE _DOMINIQUE_
+
+PRÉPARÉE PAR LES SOINS DE G.-J. PLACE
+
+A ÉTÉ ACHEVÉE D'IMPRIMER
+
+PAR PROTAT FRÈRES A MACON
+
+LE 24 OCTOBRE 1920
+
+CENTENAIRE DE LA NAISSANCE
+
+D'EUGÈNE FROMENTIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
+
+***** This file should be named 33808-8.txt or 33808-8.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Dominique
+
+Author: Eugène Fromentin
+
+Release Date: September 24, 2010 [EBook #33808]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<p class="cb">DOMINIQUE</p>
+
+<div class="bloq">
+<p>D<small>OMINIQUE</small> d'E<small>UGÈNE</small> F<small>ROMENTIN</small>, <i>premier volume des</i> Modernes <i>de la</i>
+B<small>IBLIOTHÈQUE</small> Du B<small>IBLIOPHILE</small>, <i>a été tiré à 1.000 exemplaires ainsi
+numérotés, suivant la justification uniforme de cette collection:</i></p>
+
+
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""
+style="font-style:italic;">
+<tr valign="top"><td align="left">Nos</td><td align="right">1</td><td align="center">à</td><td align="right">10.</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Exemplaires sur papier de Chine.</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="left">Nos</td><td align="right">11</td><td align="center">à</td><td align="right">30.</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Exemplaires sur papier impérial du Japon.</td></tr>
+<tr valign="top"><td align="left">Nos</td><td align="right">31</td><td align="center">à</td><td align="right">1.000.</td><td align="left">&mdash;</td><td align="left">Exemplaires sur vélin de France B. F. K.
+filigrané au titre de la collection.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><i>Il a été tiré en outre 50 exemplaires hors commerce marqués de A à Z et
+de I à XXV.</i></p>
+
+<p class="c">EXEMPLAIRE Nº 208</p>
+</div>
+
+<p class="cb top15">BIBLIOTHÈQUE DU BIBLIOPHILE</p>
+
+<hr />
+
+<p class="cb">EUGÈNE FROMENTIN</p>
+
+<hr />
+
+<h1>DOMINIQUE</h1>
+
+<p class="mag"><img src="images/ill_colophon.png"
+alt="colophon"
+width="100"
+height="135"
+/></p>
+
+<p class="cb">
+LYON<br />
+
+H. LARDANCHET, ÉDITEUR<br />
+
+R<small>UE</small> P<small>RÉSIDENT</small>-C<small>ARNOT</small>, Nº 10<br />
+1920<br />
+</p>
+
+<div class="bloq">
+<p class="c"><i>A MADAME GEORGE SAND</i></p>
+
+<p><span style="margin-left: 33%;"><i>Madame</i>,</span></p>
+
+<p><i>Voici ce petit livre que vous avez lu. A mon grand regret, je le publie
+sans y rien changer, c'est-à-dire avec toutes les inexpériences qui
+peuvent trahir une &oelig;uvre d'essai. De pareils défauts m'ont paru sans
+remède: désespérant de les corriger, je les constate. Si le livre était
+meilleur, je serais parfaitement heureux de vous l'offrir. Tel qu'il
+est, me pardonnerez-vous, Madame, comme au plus humble de vos amis, de
+le placer sous la protection d'un nom qui déjà m'a servi de sauvegarde,
+et pour lequel j'ai autant d'admiration que de gratitude et de respect?</i></p>
+
+<p class="r">E<small>UG</small>. FROMENTIN.</p>
+
+<p><small>Paris, novembre 1862.</small></p>
+
+<p class="toc"><a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
+<a href="#IV"><b>IV, </b></a>
+<a href="#V"><b>V, </b></a>
+<a href="#VI"><b>VI, </b></a>
+<a href="#VII"><b>VII, </b></a>
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
+<a href="#IX"><b>IX, </b></a>
+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV, </b></a>
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a>
+</p>
+
+</div>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1>DOMINIQUE</h1>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+<p>C<small>ERTAINEMENT</small> je n'ai pas à me plaindre&mdash;me disait celui dont je
+rapporterai les confidences dans le récit très simple et trop peu
+romanesque qu'on lira tout à l'heure&mdash;car, Dieu merci, je ne suis plus
+rien, à supposer que j'aie jamais été quelque chose, et je souhaite à
+beaucoup d'ambitieux de finir ainsi. J'ai trouvé la certitude et le
+repos, ce qui vaut mieux que toutes les hypothèses. Je me suis mis
+d'accord avec moi-même, ce qui est bien la plus grande victoire que nous
+puissions remporter sur l'impossible. Enfin, d'inutile à tous, je
+deviens utile à quelques-uns, et j'ai tiré de ma vie, qui ne pouvait
+rien donner de ce qu'on espérait d'elle, le seul acte peut-être qu'on
+n'en attendît pas, un acte de modestie, de prudence et de raison. Je
+n'ai donc pas à me plaindre. Ma vie est faite et bien faite selon mes
+désirs et mes mérites. Elle est rustique, ce qui ne lui messied pas.
+Comme les arbres de courte venue, je l'ai coupée en tête: elle a moins
+de port, de grâce et de saillie; on la voit de moins loin, mais elle
+n'en aura que plus de racines et n'en répandra que plus<a name="page_002" id="page_002"></a> d'ombre autour
+d'elle. Il y a maintenant trois êtres à qui je me dois et qui me lient
+par des devoirs précis, par des responsabilités qui n'ont rien de trop
+lourd, par des attachements sans erreurs ni regrets. La tâche est
+simple, et j'y suffirai. Et s'il est vrai que le but de toute existence
+humaine soit moins encore de s'ébruiter que de se transmettre, si le
+bonheur consiste dans l'égalité des désirs et des forces, je marche
+aussi droit que possible dans les voies de la sagesse, et vous pourrez
+témoigner que vous avez vu un homme heureux.»</p>
+
+<p>Quoiqu'il ne fût pas le premier venu autant qu'il le prétendait, et
+qu'avant de rentrer dans les effacements de sa province il en fût sorti
+par un commencement de célébrité, il aimait à se confondre avec la
+multitude des inconnus, qu'il appelait <i>les quantités négatives</i>. A ceux
+qui lui parlaient de sa jeunesse et lui rappelaient les quelques lueurs
+assez vives qu'elle avait jetées, il répondait que c'était sans doute
+une illusion des autres et de lui-même, qu'en réalité il n'était
+personne, et la preuve, c'est qu'il ressemblait aujourd'hui à tout le
+monde, résultat de toute équité dont il s'applaudissait comme d'une
+restitution légitime faite à l'opinion. Il répétait à ce sujet qu'il
+n'est donné qu'à bien peu de gens de se dire une exception, que ce rôle
+de privilégié est le plus ridicule, le moins excusable et le plus vain,
+quand il n'est pas justifié par des dons supérieurs; que l'envie
+audacieuse de se distinguer du commun de ses semblables n'est le plus
+souvent qu'une tricherie<a name="page_003" id="page_003"></a> commise envers la société et une injure
+impardonnable faite à tous les gens modestes qui ne sont rien; que
+s'attribuer un lustre auquel on n'a pas droit, c'est usurper les titres
+d'autrui, et risquer de se faire prendre tôt ou tard en flagrant délit
+de pillage dans le trésor public de la renommée.</p>
+
+<p>Peut-être se diminuait-il ainsi pour expliquer sa retraite et pour ôter
+le moindre prétexte de retour à ses propres regrets comme aux regrets de
+ses amis. Était-il sincère? Je me le suis demandé souvent, et
+quelquefois j'ai pu douter qu'un esprit comme le sien, épris de
+perfection, fût aussi complètement résigné dans sa défaite. Mais il y a
+tant de nuances dans la sincérité la plus loyale! il y a tant de
+manières de dire la vérité sans la dire tout entière! L'absolu
+détachement des choses n'admettrait-il aucun regard jeté de loin sur les
+choses qu'on désavoue? Et quel est le c&oelig;ur assez sûr de lui pour
+répondre qu'il ne se glissera jamais un regret entre la résignation, qui
+dépend de nous, et l'oubli, qui ne peut nous venir que du temps?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de ce jugement porté sur un passé qui ne s'accordait
+pas très bien avec sa vie présente, à l'époque dont je parle du moins,
+il était arrivé à ce degré de démission de lui-même et d'obscurité qui
+semblait lui donner tout à fait raison. Aussi ne fais-je que le prendre
+au mot en le traitant à peu près comme un inconnu. Il était devenu,
+d'après ses propres termes, si peu quelqu'un, et tant d'autres que lui
+pourraient à la rigueur se reconnaître dans ces pages, que je ne vois
+pas la moindre indiscrétion à publier de son<a name="page_004" id="page_004"></a> vivant le portrait d'un
+homme dont la physionomie se prête à tant de ressemblances. Si quelque
+chose le distingue un peu du grand nombre de ceux qui volontiers
+retrouveraient en lui leur propre image, c'est que, par une exception
+qui, je le crois, ne fera envie à personne, il avait eu le courage assez
+rare de s'examiner souvent, et la sévérité plus rare encore de se juger
+médiocre. Enfin il existe si peu, quoiqu'il existe, qu'il est presque
+indifférent de parler de lui soit au présent, soit au passé.</p>
+
+<p>La première fois que je le rencontrai, c'était en automne. Le hasard me
+le faisait connaître à cette époque de l'année qu'il aime le plus, dont
+il parle le plus souvent, peut-être parce qu'elle résume assez bien
+toute existence modérée qui s'accomplit ou qui s'achève dans un cadre
+naturel de sérénité, de silence et de regrets. «Je suis un exemple,
+m'a-t-il dit maintes fois depuis lors, de certaines affinités
+malheureuses qu'on ne parvient jamais à conjurer tout à fait. J'ai fait
+l'impossible pour n'être point un mélancolique, car rien n'est plus
+ridicule à tout âge et surtout au mien; mais il y a dans l'esprit de
+certains hommes je ne sais quelle brume élégiaque toujours prête à se
+répandre en pluie sur leurs idées. Tant pis pour ceux qui sont nés dans
+les brouillards d'octobre!» ajoutait-il en souriant à la fois et de sa
+métaphore prétentieuse et de cette infirmité de nature dont il était au
+fond très humilié.</p>
+
+<p>Ce jour-là, je chassais aux environs du village qu'il habite. Je m'y
+trouvais arrivé de la veille et<a name="page_005" id="page_005"></a> sans autre relation que l'amitié de mon
+hôte le docteur ***, fixé depuis quelques années seulement dans le pays.
+Au moment où nous sortions du village, un chasseur parut en même temps
+que nous sur un coteau planté de vignes qui borne l'horizon de
+Villeneuve au levant. Il allait lentement et plutôt en homme qui se
+promène, escorté de deux grands chiens d'arrêt, un épagneul à poils
+fauves, un braque à robe noire, qui battaient les vignes autour de lui.
+C'étaient ordinairement, je l'ai su depuis, les deux seuls compagnons
+qu'il admît à le suivre dans ces expéditions presque journalières, où la
+poursuite du gibier n'était que le prétexte d'un penchant plus vif, le
+désir de vivre au grand air et surtout le besoin d'y vivre seul.</p>
+
+<p>«Ah! voici M. Dominique qui chasse», me dit le docteur en reconnaissant
+à toute distance l'équipage ordinaire de son voisin. Un peu plus tard,
+nous l'entendîmes tirer, et le docteur me dit: «Voilà M. Dominique qui
+tire.» Le chasseur battait à peu près le même terrain que nous et
+décrivait autour de Villeneuve la même évolution, déterminée d'ailleurs
+par la direction du vent, qui venait de l'est, et par les remises assez
+fixes du gibier. Pendant le reste de la journée, nous l'eûmes en vue,
+et, quoique séparés par plusieurs cents mètres d'intervalle, nous
+pouvions suivre sa chasse comme il aurait pu suivre la nôtre. Le pays
+était plat, l'air très calme, et les bruits en cette saison de l'année
+portaient si loin, que même après l'avoir perdu de vue, on continuait
+d'entendre très distinctement chaque explosion de son fusil et jusqu'au<a name="page_006" id="page_006"></a>
+son de sa voix quand, de loin en loin, il redressait un écart de ses
+chiens ou les ralliait. Mais soit discrétion, soit, comme un mot du
+docteur me l'avait fait présumer, qu'il eût peu de goût pour la chasse à
+trois, celui que le docteur appelait M. Dominique ne se rapprocha tout à
+fait que vers le soir, et la commune amitié qui s'est formée depuis
+entre nous devait avoir ce jour-là pour origine une circonstance des
+plus vulgaires. Un perdreau partit à l'arrêt de mon chien juste au
+moment où nous nous trouvions à peu près à demi-portée de fusil l'un de
+l'autre. Il occupait la gauche, et le perdreau parut incliner vers lui.</p>
+
+<p>«A vous, monsieur», lui criai-je.</p>
+
+<p>Je vis, à l'imperceptible temps d'arrêt qu'il mit à épauler son fusil,
+qu'il examinait d'abord si rigoureusement ni le docteur ni moi n'étions
+assez près pour tirer; puis, quand il se fut assuré que c'était un coup
+perdu pour tous s'il ne se décidait pas, il ajusta lestement et fit feu.
+L'oiseau, foudroyé en plein vol, sembla se précipiter plutôt qu'il ne
+tomba, et rebondit, avec le bruit d'une bête lourde, sur le terrain
+durci de la vigne.</p>
+
+<p>C'était un coq de perdrix rouge magnifique, haut en couleur, le bec et
+les pieds rouges et durs comme du corail, avec des ergots comme un coq
+et large de poitrail presque autant qu'un poulet bien nourri.</p>
+
+<p>«Monsieur, me dit en s'avançant vers moi M. Dominique, vous m'excuserez
+d'avoir tiré sur l'arrêt de votre chien; mais j'ai bien été forcé, je
+crois, de me substituer à vous pour ne pas perdre<a name="page_007" id="page_007"></a> une fort belle pièce,
+assez peu commune en ce pays. Elle vous appartient de droit. Je ne me
+permettrais pas de vous l'offrir, je vous la rends.»</p>
+
+<p>Il ajouta quelques paroles obligeantes pour me déterminer tout à fait,
+et j'acceptai l'offre de M. Dominique comme une dette de politesse à
+payer.</p>
+
+<p>C'était un homme d'apparence encore jeune, quoiqu'il eût alors passé la
+quarantaine, assez grand, à peau brune, un peu nonchalant de tournure,
+et dont la physionomie paisible, la parole grave et la tenue réservée ne
+manquaient pas d'une certaine élégance sérieuse. Il portait la blouse et
+les guêtres d'un campagnard chasseur. Son fusil seul indiquait
+l'aisance, et ses deux chiens avaient au cou un large collier garni
+d'argent sur lequel on voyait un chiffre. Il serra courtoisement la main
+du docteur et nous quitta presque aussitôt pour aller, nous dit-il,
+rallier ses vendangeurs, qui, ce soir-là même, achevaient sa récolte.</p>
+
+<p>On était aux premiers jours d'octobre. Les vendanges allaient finir; il
+ne restait plus dans la campagne, en partie rendue à son silence, que
+deux ou trois groupes de vendangeurs, ce que dans le pays on appelle des
+<i>brigades</i>, et un grand mât surmonté d'un pavillon de fête, planté dans
+la vigne même où se cueillaient les derniers raisins, annonçait en effet
+que la brigade de M. Dominique se préparait joyeusement <i>à manger
+l'oie</i>, c'est-à-dire à faire le repas de clôture et d'adieu où, pour
+célébrer la fin du travail, il est de tradition de manger, entre autres
+plats extraordinaires, une oie rôtie.<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<p>Le soir venait. Le soleil n'avait plus que quelques minutes de trajet
+pour atteindre le bord tranchant de l'horizon. Il éclairait longuement,
+en y traçant des rayures d'ombre et de lumière, un grand pays plat,
+tristement coupé de vignobles, de guérets et de marécages, nullement
+boisé, à peine onduleux, et s'ouvrant de distance en distance, par une
+lointaine échappée de vue, sur la mer. Un ou deux villages blanchâtres,
+avec leurs églises à plates-formes et leurs clochers saxons, étaient
+posés sur un des renflements de la plaine, et quelques fermes, petites,
+isolées, accompagnées de maigres bouquets d'arbres et d'énormes meules
+de fourrage, animaient seules ce monotone et vaste paysage, dont
+l'indigence pittoresque eût paru complète sans la beauté singulière qui
+lui venait du climat, de l'heure et de la saison. Seulement, à l'opposé
+de Villeneuve et dans un pli de la plaine, il y avait quelques arbres un
+peu plus nombreux qu'ailleurs et formant comme un très petit parc autour
+d'une habitation de quelque apparence. C'était un pavillon de tournure
+flamande, élevé, étroit, percé de rares fenêtres irrégulières et flanqué
+de tourelles à pignons d'ardoise. Aux abords étaient agglomérées
+quelques constructions plus récentes, maison de ferme et bâtiment
+d'exploitation, le tout au surplus très modeste. Un brouillard bleu qui
+s'élevait à travers les arbres indiquait qu'il y avait
+exceptionnellement dans ce bas-fond du pays quelque chose au moins comme
+un cours d'eau; une longue avenue marécageuse, sorte de prairie mouillée
+bordée de saules, menait directement de la maison à la mer.<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>«Ce que vous voyez là, me dit le docteur en me montrant cet îlot de
+verdure isolé dans la nudité des vignobles, c'est le château des
+Trembles et l'habitation de M. Dominique.»</p>
+
+<p>Cependant M. Dominique allait rejoindre ses vendangeurs et s'éloignait
+paisiblement, son fusil désarmé, suivi cette fois de ses chiens à bout
+de forces; mais à peine avait-il fait quelques pas dans le sentier
+labouré d'ornières qui menait à ses vignes que nous fûmes témoins d'une
+rencontre qui me charma.</p>
+
+<p>Deux enfants dont on entendait les voix riantes, une jeune femme dont on
+voyait seulement la robe d'étoffe légère et l'écharpe rouge, venaient
+au-devant du chasseur. Les enfants lui faisaient des gestes joyeux et se
+précipitaient de toute la vitesse de leurs petites jambes; la mère
+arrivait plus lentement et de la main agitait un des bouts de son
+écharpe couleur de pourpre. Nous vîmes M. Dominique prendre à son tour
+chacun de ses enfants dans ses bras. Ce groupe animé de couleurs
+brillantes demeura un moment arrêté dans le sentier vert, debout au
+milieu de la campagne tranquille, illuminé des feux du soir et comme
+enveloppé de toute la placidité du jour qui finissait. Puis la famille
+au complet reprit le chemin des Trembles, et le dernier rayon qui venait
+du couchant accompagna jusque chez lui ce ménage heureux.</p>
+
+<p>Le docteur m'apprit alors en quelques mots que M. Dominique de Bray&mdash;on
+l'appelait M. Dominique tout court en vertu d'un usage amical adopté par
+les familiarités du pays&mdash;était un gentilhomme<a name="page_010" id="page_010"></a> de l'endroit, maire de
+la commune, et qui devait cette charge de confiance moins encore à son
+influence personnelle, car il ne l'exerçait que depuis peu d'années,
+qu'à l'ancienne estime attachée à son nom; qu'il était très secourable
+aux malheureux, très aimé et fort bien vu de tous, quoiqu'il n'eût de
+ressemblance avec ses administrés que par la blouse, quand il en
+portait.</p>
+
+<p>«C'est un aimable homme, ajouta le docteur, seulement un peu sauvage,
+excellent, simple et discret, qui se répand beaucoup en services, peu en
+paroles. Tout ce que je puis vous dire de lui, c'est que je lui connais
+autant d'obligés qu'il y a d'habitants dans la commune.»</p>
+
+<p>La soirée qui suivit cette journée champêtre fut si belle et si
+parfaitement limpide, qu'on aurait pu se croire encore au milieu de
+l'été. Je m'en souviens surtout à cause d'un certain accord
+d'impressions qui fixe à la fois les souvenirs, même les moins
+frappants, sur tous les points sensibles de la mémoire. Il y avait de la
+lune, un clair de lune éblouissant, et la route crayeuse de Villeneuve,
+avec ses maisons blanches, en était éclairée comme en plein midi, d'un
+éclat plus doux, mais avec autant de précision. La grande rue droite qui
+traverse le village était déserte. On entendait à peine, en passant
+devant les portes, des gens qui soupaient en famille derrière leurs
+volets déjà clos. De distance en distance, partout où les habitants ne
+dormaient pas, un étroit rayon de lumière s'échappait par les serrures
+ou par les <i>chattières</i>, et jaillissait comme un trait rouge à travers
+la blancheur<a name="page_011" id="page_011"></a> froide de la nuit. Les pressoirs seuls restaient ouverts
+pour donner de l'air au plancher des <i>treuils</i>, et d'un bout à l'autre
+du village une moiteur de raisins pressés, la chaude exhalaison des vins
+qui fermentent, se mêlaient à l'odeur des poulaillers et des étables.
+Dans la campagne, il n'y avait plus de bruit, hormis la voix des coqs
+qui se réveillaient de leur premier sommeil, et chantaient pour annoncer
+que la nuit serait humide. Des grives que le vent d'est amenait, des
+oiseaux de passage qui émigraient du nord au sud, traversaient l'air
+au-dessus du village et s'appelaient constamment, comme des voyageurs de
+nuit. Entre huit et neuf heures, une sorte de rumeur joyeuse éclata dans
+le fond de la plaine, et fit aboyer subitement tous les chiens de ferme
+des environs; c'était la musique aigre et cadencée des cornemuses jouant
+un air de contredanse.</p>
+
+<p>«On danse chez M. Dominique, me dit le docteur. Bonne occasion pour lui
+faire visite dès ce soir, si vous le voulez bien, puisque vous lui devez
+des remercîments. Lorsqu'on danse au <i>biniou</i> chez un propriétaire qui
+fait vendanges, sachez que c'est presque une soirée publique.»</p>
+
+<p>Nous prîmes le chemin des Trembles, et nous nous acheminâmes à travers
+les vignes, doucement émus par l'influence de cette nuit magnifique. Le
+docteur, qui la subissait à sa manière, se mit à regarder les rares
+étoiles que le vif éclat de la lune n'eût pas éclipsées, et se perdit
+dans des rêveries astronomiques, les seules rêveries qu'un pareil esprit
+se crût permises.<a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p>On dansait devant la grille de la ferme sur une esplanade en forme
+d'aire, entourée de grands arbres et parmi des herbes mouillées par
+l'humidité du soir, comme s'il avait plu. La lune illuminait si bien ce
+bal improvisé, qu'on pouvait se passer d'autres lumières. Il n'y avait
+guère, en fait de danseurs, que les vendangeurs de la maison, et
+peut-être un ou deux jeunes gens des environs que le signal de la
+cornemuse avait attirés. Je ne saurais dire si le musicien qui jouait du
+biniou s'en acquittait avec talent, mais il en jouait du moins avec une
+violence telle, il en tirait des sons si longuement prolongés, si
+perçants, et qui déchiraient avec tant d'aigreur l'air sonore et calme
+de la nuit, que je ne m'étonnais plus, en l'écoutant, que le bruit d'un
+pareil instrument nous fût parvenu de si loin; à une demi-lieue à la
+ronde, on pouvait l'entendre, et les jeunes filles de la plaine
+devaient, sans contredit, rêver contredanses dans leur lit. Les garçons
+avaient seulement ôté leurs vestes, les filles avaient changé de coiffes
+et relevé leurs tabliers de ratine; mais tous avaient gardé leurs
+sabots, disons comme eux leurs <i>bots</i>, sans doute pour se donner plus
+d'aplomb et pour mieux marquer, avec ces lourds patins, la mesure de
+cette lourde et sautante pantomime appelée la <i>bourrée.</i> Pendant ce
+temps, dans la cour de la ferme, des servantes passaient une chandelle à
+la main, allant et venant de la cuisine au réfectoire, et quand
+l'instrument s'arrêtait pour reprendre haleine, on distinguait les
+craquements du treuil où les hommes de corvée pressaient la vendange.<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<p>C'est là que nous trouvâmes M. Dominique, au milieu de ce laboratoire
+singulier plein de charpentes, de madriers, de cabestans, de roues en
+mouvement, qu'on appelle un pressoir. Deux ou trois lampes dispersées
+dans ce grand espace, encombré de volumineuses machines et
+d'échafaudages, l'éclairaient aussi peu que possible. On était en train
+de couper la <i>treuillée</i>, c'est-à-dire qu'on équarrissait de nouveau la
+vendange écrasée par la pression des machines, et qu'on la
+reconstruisait en plateau régulier pour en exprimer tout le jus restant.
+Le moût, qui ne s'égouttait plus que faiblement, descendait avec un
+bruit de fontaine épuisée dans les auges de pierre, et un long tuyau de
+cuir, pareil aux tuyaux d'incendie, le prenait aux réservoirs et le
+conduisait dans les profondeurs d'un cellier où la saveur sucrée des
+raisins foulés se changeait en odeur de vin, et aux approches duquel la
+chaleur était très forte. Tout ruisselait de vin nouveau. Les murs
+transpiraient humectés de vendanges. Des vapeurs capiteuses formaient un
+brouillard autour des lampes. M. Dominique était parmi ses vignerons,
+montés sur les étais du treuil, et les éclairant lui-même avec une lampe
+de main qui nous le fît découvrir dans ces demi-ténèbres. Il avait gardé
+sa tenue de chasse, et rien ne l'eût distingué des hommes de peine, si
+chacun d'eux ne l'eût appelé monsieur notre maître.</p>
+
+<p>«Ne vous excusez pas, dit-il au docteur qui lui demandait grâce pour
+l'heure et le moment choisi de notre visite, sans quoi j'aurais trop
+moi-même à m'excuser.»<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p>Et je crois bien, tant il fut parfaitement aisé et poli en nous faisant,
+sa lampe à la main, les honneurs de son pressoir, qu'il n'éprouva
+d'autre embarras que celui de nous faire asseoir commodément en pareil
+lieu.</p>
+
+<p>Je n'ai rien à dire de notre entretien, le premier qui m'ait fait
+écouter un homme avec lequel j'ai beaucoup causé depuis. Je me souviens
+seulement qu'après avoir parlé vendange, récolte, chasse et campagne,
+seuls sujets qui nous fussent communs, le nom de Paris se présenta tout
+à coup comme une inévitable antithèse à toutes les simplicités comme à
+toutes les rusticités de la vie.</p>
+
+<p>«Ah! c'était le beau temps! dit le docteur, que ce nom de Paris
+réveillait toujours en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Encore des regrets!» répondit M. Dominique.</p>
+
+<p>Et cela fut dit avec un accent particulier, plus significatif que les
+paroles, et qui me donna l'envie d'en chercher le sens.</p>
+
+<p>Nous sortîmes au moment où les vendangeurs allaient souper. Il était
+tard; nous n'avions plus qu'à regagner Villeneuve. M. Dominique nous fit
+parcourir l'allée tournante d'un jardin dont les limites se confondaient
+vaguement avec les arbres du parc, puis une longue terrasse en tonnelle
+occupant toute la façade de la maison, et à l'extrémité de laquelle on
+voyait la mer. En passant devant une chambre éclairée, dont la fenêtre
+était ouverte à l'air tiède de la nuit, j'aperçus la jeune femme à
+l'écharpe rouge, assise et brodant près de deux lits jumeaux. Nous nous
+séparâmes à la grille.<a name="page_015" id="page_015"></a> La lune éclairait en plein la large cour
+d'honneur, où le mouvement de la ferme ne parvenait plus. Les chiens,
+las d'une journée de chasse, y dormaient devant leurs niches, la chaîne
+au cou, étendus à plat sur le sable. Des oiseaux se remuaient dans des
+massifs de lilas, comme si la grande clarté de la nuit leur eût fait
+croire à la venue du jour. On n'entendait plus rien du bal interrompu
+par le souper; la maison des Trembles et les environs reposaient déjà
+dans le plus grand silence, et cette absence de tout bruit soulageait du
+bruit du biniou.</p>
+
+<p>Très peu de jours après, nous trouvions, en rentrant au logis, deux
+cartes de M. Dominique de Bray, qui s'était présenté dans la journée
+pour nous faire sa visite, et le lendemain même un billet d'invitation
+nous arrivait des Trembles. C'était une prière aimable signée du mari,
+mais écrite au nom de madame de Bray; il s'agissait d'un dîner de
+famille offert en voisins, et qu'on serait heureux de nous voir accepter
+de même.</p>
+
+<p>Cette nouvelle entrevue, la première, à vrai dire, qui m'ait donné
+entrée dans la maison des Trembles, n'eut rien non plus de bien
+mémorable, et je n'en parlerais pas si je n'avais à dire un mot tout de
+suite de la famille de M. Dominique. Elle se composait des trois
+personnes dont j'avais déjà vu de loin la silhouette fugitive au milieu
+des vignes: une petite fille brune qu'on appelait Clémence, un garçon
+blond, fluet, grandissant trop vite et qui déjà promettait de porter
+avec plus de distinction que de vigueur le nom moitié féodal et<a name="page_016" id="page_016"></a> moitié
+campagnard de Jean de Bray. Quant à leur mère, c'était une femme et une
+mère dans la plus excellente acception de ces deux mots, ni matrone ni
+jeune fille, très jeune d'âge peut-être, avec la maturité et la dignité
+puisées dans le sentiment bien compris de son double rôle; de très beaux
+yeux dans un visage indécis, beaucoup de douceur, je ne sais quoi
+d'ombrageux d'abord qui tenait sans doute à l'isolement accoutumé de sa
+vie, mais avec infiniment de grâce et de manières.</p>
+
+<p>Cette année-là, nos relations n'allèrent pas beaucoup plus loin: une ou
+deux chasses où M. de Bray me pria de prendre part, quelques visites
+reçues ou rendues, et qui me firent mieux connaître les chemins de son
+village qu'elles ne m'ouvrirent les avenues discrètes de son amitié.
+Puis novembre arriva, et je quittai Villeneuve sans avoir autrement
+pénétré dans l'intimité de l'heureux ménage: c'est ainsi que le docteur
+et moi nous désignions dorénavant les châtelains des Trembles.<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p>L'<small>ABSENCE</small> a des effets singuliers. J'en fis l'épreuve pendant cette
+première année d'éloignement qui me sépara de M. Dominique, sans
+qu'aucun souvenir direct parût nous rappeler l'un à l'autre. L'absence
+unit et désunit, elle rapproche aussi bien qu'elle divise, elle fait se
+souvenir, elle fait oublier; elle relâche certains liens très solides,
+elle les tend et les éprouve au point de les briser; il y a des liaisons
+soi-disant indestructibles dans lesquelles elle fait d'irrémédiables
+avaries; elle accumule des mondes d'indifférence sur des promesses de
+souvenirs éternels. Et puis d'un germe imperceptible, d'un lien
+inaperçu, d'un <i>adieu</i>, <i>monsieur</i>, qui ne devait pas avoir de
+lendemain, elle compose, avec des riens, en les tissant je ne sais
+comment, une de ces trames vigoureuses sur lesquelles deux amitiés
+viriles peuvent très bien se reposer pour le reste de leur vie, car ces
+attaches-là sont de toute durée. Les chaînes composées de la sorte à
+notre insu, avec la substance la plus pure et la plus vivace de nos
+sentiments, par cette mystérieuse ouvrière, sont comme un insaisissable
+rayon qui va de l'un à l'autre, et ne craignent plus rien, ni des
+distances ni du temps. Le temps les fortifie, la distance peut les
+prolonger indéfiniment sans les rompre. Le regret n'est, en<a name="page_018" id="page_018"></a> pareil cas,
+que le mouvement un peu plus rude de ces fils invisibles attachés dans
+les profondeurs du c&oelig;ur et de l'esprit, et dont l'extrême tension
+fait souffrir. Une année se passe. On s'est quitté sans se dire au
+revoir; on se retrouve, et pendant ce temps l'amitié a fait en nous de
+tels progrès que toutes les barrières sont tombées, toutes les
+précautions ont disparu. Ce long intervalle de douze mois, grand espace
+de vie et d'oubli, n'a pas contenu un seul jour inutile, et ces douze
+mois de silence vous ont donné tout à coup le besoin mutuel des
+confidences, avec le droit plus surprenant encore de vous confier.</p>
+
+<p>Il y avait juste un an que j'avais mis le pied dans Villeneuve pour la
+première fois, quand j'y revins, attiré par une lettre du docteur, qui
+m'écrivait: «On parle de vous dans le voisinage, et l'automne est
+superbe, venez.» J'arrivai sans me faire attendre, et quand un soir de
+vendanges, par une journée tiède, par un soleil doux, au milieu des
+mêmes bruits, je montai sans être annoncé le perron des Trembles, je vis
+bien que l'union dont je parle était formée, et que l'ingénieuse absence
+avait agi sans nous et pour nous.</p>
+
+<p>J'étais un hôte attendu qui revenait, qui devait revenir, et qu'un usage
+ancien avait rendu le familier de la maison. Ne m'y trouvais-je pas
+moi-même on ne peut plus à l'aise? Cette intimité qui commençait à peine
+était-elle ancienne ou nouvelle? C'était à ne plus le savoir, tant
+l'intuition des choses m'avait longuement fait vivre avec elles, tant le
+soupçon que j'avais d'elles ressemblait<a name="page_019" id="page_019"></a> d'avance à des habitudes.
+Bientôt les gens de service me connurent; les deux chiens n'aboyèrent
+plus quand je parus dans la cour; la petite Clémence et Jean
+s'habituèrent vite à me voir, et ne furent pas les derniers à subir
+l'effet certain du retour et l'inévitable séduction des faits qui se
+répètent.</p>
+
+<p>Plus tard on m'appela par mon nom, sans supprimer tout à fait la formule
+de <i>monsieur</i>, mais en la négligeant fréquemment. Puis il arriva qu'un
+jour <i>M. de Bray</i> (je disais ordinairement M. de Bray) ne se trouva plus
+d'accord avec le ton de nos entretiens, et chacun de nous s'en aperçut à
+la fois, comme d'une note qui résonnait faux. En réalité, rien aux
+Trembles ne paraissait changé, ni les lieux, ni nous-mêmes, et nous
+avions l'air, tant autour de nous tout se trouvait identique, les
+choses, l'époque, la saison et jusqu'aux plus petits incidents de la
+vie, de fêter jour par jour l'anniversaire d'une amitié qui n'avait plus
+de date.</p>
+
+<p>Les vendanges se firent et s'achevèrent comme les précédentes,
+accompagnées des mêmes danses, des mêmes festins, au son de la même
+cornemuse maniée par le même musicien. Puis, la cornemuse remise au
+clou, les vignes désertes, les celliers fermés, la maison rentra dans
+son calme ordinaire. Il y eut un mois pendant lequel les bras se
+reposèrent un peu et les champs chômèrent. Ce fut ce mois de répit et
+comme de vacances rurales qui s'écoule d'octobre à novembre, entre la
+dernière récolte et les semailles. Il résume à peu près les derniers
+beaux jours. Il conduit, comme une<a name="page_020" id="page_020"></a> défaillance aimable de la saison,
+des chaleurs tardives aux premiers froids. Puis un matin les charrues
+sortirent; mais rien ne ressemblait moins aux bruyantes bacchanales des
+vendanges que le morne et silencieux monologue du bouvier conduisant ses
+b&oelig;ufs de labour, et ce grand geste sempiternel du semeur semant son
+grain dans des lieues de sillons.</p>
+
+<p>La propriété des Trembles était un beau domaine, d'où Dominique tirait
+une bonne partie de sa fortune, et qui le faisait riche. Il l'exploitait
+lui-même, aidé de madame de Bray, qui, disait-il, possédait tout
+l'esprit de chiffres et d'administration qui lui manquait. Pour
+auxiliaire secondaire, avec moins d'importance et presque autant
+d'action, dans ce mécanisme compliqué d'une exploitation agricole, il
+avait un vieux serviteur hors rang dans le nombre de ses domestiques,
+qui remplissait en fait les fonctions de régisseur ou d'intendant des
+fermes. Ce serviteur, dont le nom reviendra plus tard dans ce récit,
+s'appelait André. En qualité d'enfant du pays et je crois bien d'enfant
+de la maison, il avait, vis-à-vis de son maître, autant de privautés que
+de tendresse. «Monsieur notre maître», disait-il toujours, soit qu'il
+parlât de lui ou qu'il lui parlât, et le maître à son tour le tutoyait
+par une habitude qu'il avait gardée de sa jeunesse et qui perpétuait des
+traditions domestiques assez touchantes entre le jeune chef de famille
+et le vieux André. André était donc, après le maître et la maîtresse du
+logis, le principal personnage des Trembles et le mieux écouté. Le
+reste<a name="page_021" id="page_021"></a> du personnel, assez nombreux, se distribuait dans les multiples
+recoins de la maison et de la ferme. Le plus souvent tout paraissait
+vide, excepté la basse-cour, où remuaient tout le jour durant des
+troupeaux de poules, le grand jardin où les filles de la ferme
+ramassaient des faix d'herbes, et la terrasse exposée au midi, où, quand
+il faisait beau, madame de Bray et ses enfants se tenaient dans l'ombre,
+chaque matin plus rare, des treilles, dont les pampres tombaient.
+Quelquefois des journées entières se passaient sans qu'on entendît quoi
+que ce fût qui rappelât la vie dans cette maison où tant de gens
+vivaient cependant dans l'activité des soins ou du travail.</p>
+
+<p>La mairie n'était point aux Trembles, quoique depuis deux ou trois
+générations les de Bray eussent toujours été, comme par un droit acquis,
+maires de la commune. Les archives étaient déposées à Villeneuve. Une
+maison de paysan des plus rustiques servait à la fois d'école primaire
+et de maison communale. Dominique s'y rendait deux fois par mois pour
+présider le conseil et de loin en loin pour les mariages. Ce jour-là, il
+partait avec son écharpe dans sa poche, et la ceignait en entrant dans
+la salle des séances. Il accompagnait volontiers les formalités légales
+d'une petite allocution qui produisait d'excellents effets. Il me fut
+donné de l'entendre à l'époque dont je parle, deux fois de suite dans la
+même semaine. Les vendanges amènent infailliblement les mariages; c'est,
+avec les veillées de carême, la saison de l'année qui rend les garçons
+entreprenants,<a name="page_022" id="page_022"></a> attendrit le c&oelig;ur des filles et fait le plus
+d'amoureux.</p>
+
+<p>Quant aux distributions de bienfaisance, c'était madame de Bray qui en
+avait tout le soin. Elle tenait les clefs de la pharmacie, du linge, du
+gros bois, des sarments; les bons de pain, signés du maire, étaient
+écrits de sa main. Et si elle ajoutait du sien aux libéralités
+officielles de la commune, personne n'en savait rien, et les pauvres en
+recueillaient les bénéfices sans jamais apercevoir la main qui donnait.
+De vrais pauvres d'ailleurs, grâce à un pareil voisinage, il n'y en
+avait que très peu dans la commune. Les ressources de la mer voisine qui
+venaient en aide à la charité publique, les levées de marais et quelques
+prairies banales ou les plus gênés menaient pacager leurs vaches, un
+climat très doux qui rendait les hivers supportables, tout cela faisait
+que les années passaient sans trop de détresse, et que personne ne se
+plaignait du sort qui l'avait fait naître à Villeneuve.</p>
+
+<p>Telle était à peu près la part que Dominique prenait à la vie publique
+de son pays: administrer une très petite commune perdue loin de tout
+grand centre, enfermée de marais, acculée contre la mer qui rongeait ses
+côtes et lui dévorait chaque année quelques pouces de territoire;
+veiller aux routes, aux desséchements; tenir les levées en état; penser
+aux intérêts de beaucoup de gens dont il était au besoin l'arbitre, le
+conseil et le juge; empêcher les procès et les discordes aussi bien que
+les disputes; prévenir les délits; soigner de ses mains, aider de sa
+bourse; donner de bons exemples<a name="page_023" id="page_023"></a> d'agriculture; tenter des essais
+ruineux pour encourager les petites gens à en faire d'utiles;
+expérimenter à tout risque, avec sa terre et ses capitaux, comme un
+médecin essaye des médicaments sur sa santé, et tout cela le plus
+simplement du monde, non pas même comme une servitude, mais comme un
+devoir de position, de fortune et de naissance.</p>
+
+<p>Il s'éloignait aussi peu que possible du cercle étroit de cette
+existence active et cachée qui ne mesurait pas une lieue de rayon. Aux
+Trembles, il recevait peu, sinon quelques voisins de campagne, venus
+pour chasser des extrêmes limites du département, et le docteur et le
+curé de Villeneuve, pour lesquels il y avait le dîner régulier des
+dimanches.</p>
+
+<p>Quand il avait, dès son lever, expédié les affaires de la commune, s'il
+lui restait une heure ou deux pour s'occuper de ses propres affaires, il
+donnait un coup d'&oelig;il à ses charrues, distribuait le blé des
+semailles, faisait livrer le fourrage, ou bien il montait à cheval,
+lorsqu'une nécessité de surveillance l'appelait un peu plus loin. A onze
+heures, la cloche des Trembles annonçait le déjeuner: c'était le premier
+moment de la journée qui réunît la famille au complet et mit les deux
+enfants sous les yeux de leur père. L'un et l'autre apprenaient à lire,
+modeste début surtout pour un garçon dont Dominique avait, je crois,
+l'ambition de faire la réussite de sa propre vie manquée.</p>
+
+<p>L'année se trouvait giboyeuse, et nous passions la plupart de nos
+après-midi à la chasse, ou bien<a name="page_024" id="page_024"></a> nous faisions dans ces campagnes nues
+une promenade rapide, sans autre but le plus souvent que de côtoyer la
+mer. Je remarquais que ces longues chevauchées coupées de silences, dans
+un pays qui ne prêtait nullement au rire, le rendaient plus sérieux que
+de coutume. Nous allions au pas, côte à côte, et souvent il oubliait que
+j'étais là pour suivre dans une sorte de demi-sommeil un peu vague la
+monotone allure de son cheval ou son piétinement sur les galets roulants
+du rivage. Des gens de Villeneuve ou d'ailleurs croisaient notre route
+et le saluaient. Tantôt c'était M. le maire et tantôt M. Dominique. La
+formule variait avec le domicile des gens, le plus ou moins de rapports
+avec le château, ou d'après le degré de servage.</p>
+
+<p>«Bonjour, monsieur Dominique», lui criait-on à travers champs. C'étaient
+des laboureurs, gens de main-d'&oelig;uvre, pliés en deux sur le dos de
+leurs sillons. Ils relevaient tant bien que mal leurs reins faussés, et
+découvraient de grands fronts frisés de cheveux courts, bizarrement
+blancs, dans un visage embrasé de soleil. Quelquefois un mot dont le
+sens n'était nullement défini pour moi, un souvenir d'un autre temps,
+rappelé par un de ceux qui l'avaient vu naître, et qui lui disaient à
+tous propos: «Vous souvenez-vous?» quelquefois, dis-je, un mot suffisait
+pour le faire changer de visage et le jeter dans un silence
+embarrassant.</p>
+
+<p>Il y avait un vieux gardeur de moutons, très brave homme, qui tous les
+jours, à la même heure, menait ses bêtes brouter les herbes salées de la
+falaise. On l'apercevait, quelque temps qu'il<a name="page_025" id="page_025"></a> fît, debout comme une
+sentinelle à deux pieds du bord escarpé: son chapeau de feutre attaché
+sous les oreilles, les pieds dans ses gros sabots remplis de paille, le
+dos abrité sous une limousine de feutre grisâtre. «Quand on pense,
+m'avait dit Dominique qu'il y a trente-cinq ans que je le connais et que
+je le vois là!» Il était grand causeur, comme un homme qui n'a que de
+rares occasions de se dédommager du silence, et qui en profite. Presque
+toujours il se mettait devant nos chevaux, leur barrait le passage et
+très ingénument nous obligeait à l'écouter. Il avait lui aussi, mais
+plus que tous les autres, la manie des <i>vous souvenez-vous</i>? comme si
+les souvenirs de sa longue vie de gardeur de moutons ne formaient qu'un
+chapelet de bonheurs sans mélange. Ce n'était pas, je l'avais remarqué
+dès le premier jour, la rencontre qui plaisait le plus à Dominique. La
+répétition de cette même image, à la même place, le renouvellement des
+choses mortes, inutiles, oubliées, venant tous les jours pour ainsi dire
+à la même heure se poser indiscrètement devant lui, tout cela le gênait
+évidemment comme une importunité réelle dans ses promenades. Aussi,
+quoique excellent pour tous ceux qui l'aimaient, et le vieux berger
+l'aimait beaucoup, Dominique le traitait un peu comme un vieux corbeau
+bavard. «C'est bon, c'est bon, père Jacques, lui disait-il, à demain»,
+et il tâchait de passer outre; mais l'obstination stupide du père
+Jacques était telle, qu'il fallait, coûte que coûte, prendre son mal en
+patience et laisser souffler les chevaux pendant que le vieux berger
+causait.<a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p>Un jour, Jacques avait, comme de coutume, enjambé le talus de la falaise
+du plus loin qu'il nous avait aperçus, et, planté comme une borne sur
+l'étroit sentier, il nous avait arrêtés court. Il était plus que jamais
+en humeur de parler du temps qui n'est plus, de rappeler des dates: la
+saveur du passé lui montait ce jour-là au cerveau comme une ivresse.</p>
+
+<p>«Salut bien, monsieur Dominique, salut bien, messieurs, nous dit-il en
+nous montrant toutes les rides de son visage dévasté épanouies par la
+satisfaction de vivre. Voilà du beau temps, comme on n'en voit pas
+souvent, comme on n'en a pas vu peut-être depuis vingt ans. Vous
+souvenez-vous, monsieur Dominique, il y a vingt ans?... Ah! quelles
+vendanges, quelle chaleur pour ramasser,... et que le raisin <i>moûlait</i>
+comme une éponge et qu'il était doux comme du sucre, et qu'on ne
+suffisait pas à cueillir tout ce que le sarment portait!...»</p>
+
+<p>Dominique écoutait impatiemment, et son cheval se tourmentait sous lui
+comme s'il eût été piqué par les mouches.</p>
+
+<p>«C'était l'année où il y avait tout ce monde au château, vous savez...
+Ah! comme...»</p>
+
+<p>Mais un écart du cheval de Dominique coupa la phrase et laissa le père
+Jacques tout ébahi. Dominique cette fois avait passé quand même. Il
+partait au galop et cinglait son cheval avec sa cravache, comme pour le
+corriger d'un vice subit ou le punir d'avoir eu peur. Pendant le reste
+de la promenade, il fut distrait, et garda le plus longtemps possible
+une allure rapide.<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>Dominique avait assez peu de goût pour la mer: il avait grandi,
+disait-il, au milieu de ses gémissements, et s'en souvenait avec
+déplaisir, comme d'une complainte amère; c'était faute d'autres
+promenades plus riantes que nous avions adopté celle-ci. D'ailleurs, vu
+de la côte élevée que nous suivions, ce double horizon plat de la
+campagne et des flots devenait d'une grandeur saisissante à force d'être
+vide. Et puis, dans ce contraste du mouvement des vagues et de
+l'immobilité de la plaine, dans cette alternative de bateaux qui passent
+et de maisons qui demeurent, de la vie aventureuse et de la vie fixée,
+il y avait une intime analogie dont il devait être frappé plus que tout
+autre, et qu'il savourait secrètement, avec l'âcre jouissance propre aux
+voluptés d'esprit qui font souffrir. Le soir approchant, nous revenions
+au petit pas, par des chemins pierreux enclavés entre des champs
+fraîchement remués dont la terre était brune. Des alouettes d'automne se
+levaient à fleur de sol et fuyaient avec un dernier frisson de jour sur
+leurs ailes. Nous atteignions ainsi les vignes, l'air salé des côtes
+nous quittait. Une moiteur plus molle et plus tiède s'élevait du fond de
+la plaine. Bientôt après nous entrions dans l'ombre bleue des grands
+arbres, et le plus souvent le jour était fini quand nous mettions pied à
+terre au perron des Trembles.</p>
+
+<p>La soirée nous réunissait de nouveau, en famille, dans un grand salon
+garni de meubles anciens, où l'heure monotone était marquée par une
+longue horloge, au timbre éclatant, dont la sonnerie retentissait<a name="page_028" id="page_028"></a>
+jusque dans les chambres hautes. Il était impossible de se soustraire à
+ce bruit, qui nous réveillait la nuit, en plein sommeil, non plus qu'à
+la mesure battue bruyamment par le balancier, et quelquefois nous nous
+surprenions, Dominique et moi, écoutant sans mot dire ce murmure sévère
+qui, de seconde en seconde, nous entraînait d'un jour dans un autre.
+Nous assistions au coucher des enfants, dont la toilette de nuit se
+faisait, par indulgence, au salon, et que leur mère emportait tout
+enveloppés de blanc, les bras morts de sommeil et les yeux clos. Vers
+dix heures on se séparait. Je rentrais alors à Villeneuve, ou bien plus
+tard, quand les soirées devinrent pluvieuses, les nuits plus sombres,
+les chemins moins faciles, quelquefois on me gardait aux Trembles pour
+la nuit. J'avais ma chambre au second étage, à l'angle du pavillon
+touchant à la tourelle. Dominique l'avait occupée autrefois pendant une
+grande partie de sa jeunesse. De la fenêtre on découvrait toute la
+plaine, tout Villeneuve et jusqu'à la haute mer, et j'entendais en
+m'endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer
+dont l'enfance de Dominique avait été bercée. Le lendemain, tout
+recommençait comme la veille, avec la même plénitude de vie, la même
+exactitude dans les loisirs et dans le travail. Les seuls accidents
+domestiques dont j'eusse encore été témoin, c'étaient, pour ainsi dire,
+des accidents de saison qui troublaient la symétrie des habitudes, comme
+par exemple un jour de pluie venant quand on avait pris des dispositions
+en vue du beau temps.<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<p>Ces jours-là, Dominique montait à son cabinet. Je demande pardon au
+lecteur de ces menus détails, et de ceux qui vont suivre; mais ils le
+feront pénétrer peu à peu, et par les voies indirectes qui m'y
+conduisirent moi-même, de la vie banale du gentilhomme fermier dans la
+conscience même de l'homme, et peut-être y trouvera-t-on des
+particularités moins vulgaires. Ces jours-là, dis-je, Dominique montait
+à son cabinet, c'est-à-dire qu'il revenait de vingt-cinq ou trente ans
+en arrière, et cohabitait pour quelques heures avec son passé. Il y
+avait là quelques miniatures de famille, un portrait de lui: jeune
+visage au teint rosé, tout papilloté de boucles brunes, qui n'avait plus
+un trait reconnaissable, quelques cartons étiquetés parmi des monceaux
+de papiers, et une double bibliothèque, l'une ancienne, l'autre
+entièrement moderne, et qui manifestait par un certain choix de livres
+des prédilections qu'il appliquait en fait dans sa vie. Un petit meuble
+enseveli dans la poussière contenait uniquement ses livres de collège,
+livres d'études et livres de prix. Joignez encore un vieux bureau criblé
+d'encre et de coups de canif, une fort belle mappemonde datant d'un
+demi-siècle et sur laquelle étaient tracés à la main de chimériques
+itinéraires à travers toutes les parties du monde. Outre ces témoignages
+de sa vie d'écolier, respectés et conservés, je le crois, avec
+attachement par l'homme qui se sentait vieillir, il y avait d'autres
+attestations de lui-même, de ce qu'il avait été, de ce qu'il avait
+pensé, et que je dois faire connaître, quoique le caractère en fût<a name="page_030" id="page_030"></a>
+bizarre autant que puéril. Je veux parler de ce qu'on voyait sur les
+murs, sur les boiseries, sur les vitres, et des innombrables confidences
+qu'on pouvait y lire.</p>
+
+<p>On y lisait surtout des dates, des noms de jours, avec la mention
+précise du mois et de l'année. Quelquefois la même indication se
+reproduisait en série avec des dates successives quant à l'année, comme
+si, plusieurs années de suite, il se fût astreint, jour par jour,
+peut-être heure par heure, à constater je ne sais quoi d'identique, soit
+sa présence physique au même lieu, soit plutôt la présence de sa pensée
+sur le même objet. Sa signature était ce qu'il y avait de plus rare;
+mais, pour demeurer anonyme, la personnalité qui présidait à ces sortes
+d'inscriptions chiffrées n'en était pas moins évidente. Ailleurs il y
+avait seulement une figure géométrique élémentaire. Au-dessous, la même
+figure était reproduite, mais avec un ou deux traits de plus qui en
+modifiaient le sens sans en changer le principe, et la figure arrivait
+ainsi, et en se répétant avec des modifications nouvelles, à des
+significations singulières qui impliquaient le triangle ou le cercle
+originel, mais avec des résultats tout différents. Au milieu de ces
+allégories dont le sens n'était pas impossible à deviner, il y avait
+certaines maximes courtes et beaucoup de vers, tous à peu près
+contemporains de ce travail de réflexion sur l'identité humaine dans le
+progrès. La plupart étaient écrits au crayon, soit que le poète eût
+craint, soit qu'il eût dédaigné de leur donner trop de permanence en les
+gravant à perpétuité<a name="page_031" id="page_031"></a> dans la muraille. Des chiffres enlacés, mais très
+rares, où une même majuscule se nouait avec un D, accompagnaient presque
+toujours quelques vers d'une acception mieux définie, souvenirs d'une
+époque évidemment plus récente. Puis tout à coup, et comme un retour
+vers un mysticisme plus douloureux ou plus hautain, il avait écrit&mdash;sans
+doute par une rencontre fortuite avec le poète Longfellow&mdash;<i>Excelsior!
+Excelsior! Excelsior!</i> répétés avec un nombre indéfini de points
+d'exclamation. Puis, à dater d'une époque qu'on pouvait calculer
+approximativement par un rapprochement facile avec son mariage, il
+devenait évident que, soit par indifférence, soit plutôt résolument, il
+avait pris le parti de ne plus écrire. Jugeait-il que la dernière
+évolution de son existence était accomplie? Ou pensait-il avec raison
+qu'il n'avait plus rien à craindre désormais pour cette identité de
+lui-même qu'il avait pris jusque là tant de soin d'établir? Une seule et
+dernière date très apparente existait à la suite de toutes les autres,
+et s'accordait exactement avec l'âge du premier enfant qui lui était né:
+son fils Jean.</p>
+
+<p>Une grande concentration d'esprit, une active et intense observation de
+lui-même, l'instinct de s'élever plus haut, toujours plus haut, et de se
+dominer en ne se perdant jamais de vue, les transformations entraînantes
+de la vie avec la volonté de se reconnaître à chaque nouvelle phase, la
+nature qui se fait entendre, des sentiments qui naissent et
+attendrissent ce jeune c&oelig;ur égoïstement nourri de sa propre
+substance, ce nom qui se<a name="page_032" id="page_032"></a> double d'un autre nom et des vers qui
+s'échappent comme une fleur de printemps fleurit, des élans forcenés
+vers les hauts sommets de l'idéal, enfin la paix qui se fait dans ce
+c&oelig;ur orageux, ambitieux peut-être, et certainement martyrisé de
+chimères,&mdash;voilà, si je ne me trompe, ce qu'on pouvait lire dans ce
+registre muet, plus significatif dans sa mnémotechnie confuse que
+beaucoup de mémoires écrits. L'âme de trente années d'existence
+palpitait encore émue dans cette chambre étroite, et quand Dominique
+était là, devant moi, penché vers la fenêtre, un peu distrait et
+peut-être encore poursuivi par un certain écho des rumeurs anciennes,
+c'était une question de savoir s'il venait là pour évoquer ce qu'il
+appelait l'ombre de lui-même ou pour l'oublier.</p>
+
+<p>Un jour il prit un paquet de plusieurs volumes déposés dans un coin
+obscur de sa bibliothèque; il me fit asseoir, ouvrit un des volumes, et
+sans autre préambule se mit à lire à demi-voix. C'étaient des vers sur
+des sujets trop épuisés depuis longues années, de vie champêtre, de
+sentiments blessés ou de passions tristes. Les vers étaient bons, d'un
+mécanisme ingénieux, libre, imprévu, mais peu lyriques en somme, quoique
+les intentions du livre le fussent beaucoup. Les sentiments étaient
+fins, mais ordinaires, les idées débiles. Cela ressemblait, moins la
+forme, qui, je le répète, à cause de qualités rares, formait un
+désaccord assez frappant avec la faiblesse incontestable du fond, cela
+ressemblait, dis-je, à tout essai de jeune homme qui s'épanouit sous
+forme de vers, et qui se croit<a name="page_033" id="page_033"></a> poète parce qu'une certaine musique
+intérieure le met sur la voie des cadences et l'invite à parler en mots
+rimés. Telle était du moins mon opinion, et, sans avoir à ménager
+l'auteur, dont j'ignorais le nom, je la fis connaître à Dominique aussi
+crûment que je l'écris.</p>
+
+<p>«Voilà le poète jugé, dit-il, et bien jugé, ni plus ni moins que par
+lui-même. Auriez-vous eu la même franchise, ajouta-t-il, si vous aviez
+su que ces vers sont de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, lui répondis-je un peu déconcerté.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, reprit Dominique, cela me prouve qu'en bien comme en mal
+vous m'estimez ce que je vaux. Il y a là deux volumes de pareille force.
+Ils sont de moi. J'aurais le droit de les désavouer, puisqu'ils ne
+portent point de nom; mais ce n'est pas à vous que je tairai des
+faiblesses, tôt ou tard il faudra que vous les sachiez toutes. Je dois
+peut-être à ces essais manqués, comme beaucoup d'autres, un soulagement
+et des leçons utiles. En me démontrant que je n'étais rien, tout ce que
+j'ai fait m'a donné la mesure de ceux qui sont quelque chose. Ce que je
+dis là n'est qu'à demi modeste; mais vous me pardonnerez de ne plus
+distinguer la modestie de l'orgueil, quand vous saurez à quel point il
+m'est permis de les confondre.»</p>
+
+<p>Il y avait deux hommes en Dominique, cela n'était pas difficile à
+deviner. «Tout homme porte en lui un ou plusieurs morts», m'avait dit
+sentencieusement le docteur, qui soupçonnait aussi des<a name="page_034" id="page_034"></a> renoncements
+dans la vie du campagnard des Trembles. Mais celui qui n'existait plus
+avait-il du moins donné signe de vie? Dans quelle mesure? à quelle
+époque? N'avait-il jamais trahi son incognito que par deux livres
+anonymes et ignorés?</p>
+
+<p>Je pris ceux des volumes que Dominique n'avait point ouverts: cette fois
+le titre m'en était connu. L'auteur, dont le nom estimé n'avait pas eu
+le temps de pénétrer bien avant dans la mémoire des gens qui lisent,
+occupait avec honneur un des rangs moyens de la littérature politique
+d'il y a quinze ou vingt ans. Aucune publication plus récente ne m'avait
+appris qu'il vécût ou écrivît encore. Il était du petit nombre de ces
+écrivains discrets qu'on ne connaît jamais que par le titre de leurs
+ouvrages, dont le nom entre dans la renommée sans que leur personne
+sorte de l'ombre, et qui peuvent parfaitement disparaître ou se retirer
+du monde sans que le monde, qui ne communique avec eux que par leurs
+écrits, sache ce qu'il est arrivé d'eux.</p>
+
+<p>Je répétai le titre des volumes et le nom de l'auteur, et je regardai
+Dominique, qui se mit à sourire en comprenant que je le devinais.</p>
+
+<p>«Surtout, me dit-il, ne flattez pas le publiciste pour consoler la
+vanité du poète. La plus réelle différence peut-être qu'il y ait entre
+les deux, c'est que la publicité s'est occupée du premier, tandis
+qu'elle n'a pas fait le même honneur au second. Elle a eu raison de se
+taire avec celui-ci; n'a-t-elle pas eu tort de si bien accueillir
+l'autre? J'avais plusieurs motifs, continua-t-il, pour changer de<a name="page_035" id="page_035"></a> nom
+comme j'en avais eu de graves d'abord pour garder tout à fait l'anonyme,
+des raisons diverses et qui toutes ne tenaient pas seulement à des
+considérations de prudence littéraire et de modestie bien entendue. Vous
+voyez que j'ai bien fait, puisque nul ne sait aujourd'hui que celui qui
+signait mes livres a fini platement par se faire maire de sa commune et
+vigneron.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'écrivez plus? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, non, c'est fini! D'ailleurs, depuis que je n'ai plus
+rien à faire, je puis dire que je n'ai plus le temps de rien. Quant à
+mon fils, voici quelles sont mes idées sur lui. Si j'avais été ce que je
+ne suis pas, j'estimerais que la famille des de Bray a assez produit,
+que sa tâche est faite, et que mon fils n'a plus qu'à se reposer; mais
+la Providence en a décidé autrement, les rôles sont changés. Est-ce tant
+mieux ou tant pis pour lui? Je lui laisse l'ébauche d'une vie inachevée,
+qu'il accomplira, si je ne me trompe. Rien ne finit, reprit-il, tout se
+transmet, même les ambitions.»</p>
+
+<p>Une fois descendu de cette chambre dangereuse, hantée de fantômes, où je
+sentais que les tentations devaient l'assiéger en foule, Dominique
+redevenait le campagnard ordinaire des Trembles. Il adressait un mot
+tendre à sa femme et à ses enfants, prenait son fusil, sifflait ses
+chiens, et, si le ciel s'embellissait, nous allions achever la journée
+dans la campagne trempée d'eau.</p>
+
+<p>Cette existence intime dura jusqu'en novembre, facile, familière, sans
+grands épanchements, mais avec l'abandon sobre et confiant que
+Dominique<a name="page_036" id="page_036"></a> savait mettre en toutes choses où sa vie intérieure n'était
+pas mêlée. Il aimait la campagne en enfant et ne s'en cachait pas; mais
+il en parlait en homme qui l'habite, jamais en littérateur qui l'a
+chantée. Il y avait certains mots qui ne sortaient jamais de sa bouche,
+parce que, plus qu'aucun autre homme que j'aie connu, il avait la pudeur
+de certaines idées, et l'aveu des sentiments dits poétiques était un
+supplice au-dessus de ses forces. Il avait donc pour la campagne une
+passion si vraie, quoique contenue dans la forme, qu'il demeurait à ce
+sujet-là plein d'illusions volontaires, et qu'il pardonnait beaucoup aux
+paysans, même en les trouvant pétris d'ignorance et de défauts, quand ce
+n'est pas de vices. Il vivait avec eux dans de continuels contacts,
+quoiqu'il ne partageât, bien entendu, ni leurs m&oelig;urs, ni leurs goûts,
+ni aucun de leurs préjugés. La simplicité extrême de sa mise, celle de
+ses manières et de toute sa vie auraient au besoin servi d'excuses à des
+supériorités que personne au surplus ne soupçonnait. Tous à Villeneuve
+l'avaient vu naître, grandir, puis, après quelques années d'absence,
+revenir au pays et s'y fixer. Il y avait des vieillards pour lesquels, à
+quarante-cinq ans tout à l'heure, il était encore le petit Dominique, et
+parmi ceux qui passaient près des Trembles et reconnaissaient au second
+étage, à droite, la chambre qui avait été la sienne, nul assurément ne
+s'était jamais douté du monde d'idées et de sentiments qui la séparait
+d'eux.</p>
+
+<p>J'ai parlé des visites que Dominique recevait aux Trembles, et je dois y
+revenir à cause d'un<a name="page_037" id="page_037"></a> événement dont je fus en quelque sorte témoin et
+qui le frappa profondément.</p>
+
+<p>Au nombre des amis qui se réunirent aux Trembles cette année-là et selon
+l'usage, pour fêter la Saint-Hubert, se trouvait un de ses plus anciens
+camarades, fort riche, et qui vivait retiré, disait-on, sans famille,
+dans un château éloigné d'une douzaine de lieues. On l'appelait d'Orsel.
+Il était du même âge que Dominique, quoique sa chevelure blonde et son
+visage presque sans barbe lui donnassent par moments des airs de
+jeunesse qui pouvaient faire croire à quelques années de moins. C'était
+un garçon de bonne tournure, très soigné de tenue, de formes séduisantes
+et polies, avec je ne sais quel dandysme invétéré dans les gestes, les
+paroles et l'accent, qui, au milieu d'un certain monde un peu blasé,
+n'eût pas manqué d'un attrait réel. Il y avait en lui beaucoup de
+lassitude, ou beaucoup d'indifférence, ou beaucoup d'apprêt. Il aimait
+la chasse, les chevaux. Après avoir adoré les voyages, il ne voyageait
+plus. Parisien d'adoption, presque de naissance, un beau jour on avait
+appris qu'il quittait Paris, et, sans qu'on pût déterminer le vrai motif
+d'une pareille retraite, il était venu s'ensevelir, au fond de ses
+marais d'Orsel, dans la plus inconcevable solitude. Il y vivait
+bizarrement, comme en un lieu de refuge et d'oubli, se montrant peu, ne
+recevant pas du tout, et dans les obscurités de je ne sais quel parti
+pris morose qui ne s'expliquait que par un acte de désespoir de la part
+d'un homme jeune, riche, à qui l'on pouvait supposer sinon de grandes
+passions,<a name="page_038" id="page_038"></a> du moins des ardeurs de plus d'un genre. Très peu lettré,
+quoiqu'il eût passablement appris par ouï-dire, il témoignait un certain
+mépris hautain pour les livres et beaucoup de pitié pour ceux qui se
+donnaient la peine de les écrire. A quoi bon? disait-il; l'existence
+était trop courte et ne méritait pas qu'on en prît tant de souci. Et il
+soutenait alors, avec plus d'esprit que de logique, la thèse banale des
+découragés, quoiqu'il n'eût jamais rien fait qui lui donnât le droit de
+se dire un des leurs. Ce qu'il y avait de plus sensible dans ce
+caractère un peu effacé comme sous des poussières de solitude, et dont
+les traits originaux commençaient à sentir l'usure, c'était comme une
+passion à la fois mal satisfaite et mal éteinte pour le grand luxe, les
+grandes jouissances et les vanités artificielles de la vie. Et l'espèce
+d'hypocondrie froide et élégante qui perçait dans toute sa personne
+prouvait que si quelque chose survivait au découragement de beaucoup
+d'ambitions si vulgaires, c'était à la fois le dégoût de lui-même avec
+l'amour excessif du bien-être. Aux Trembles, il était toujours le
+bienvenu, et Dominique lui pardonnait la plupart de ses bizarreries en
+faveur d'une ancienne amitié dans laquelle d'Orsel mettait au surplus
+tout ce qu'il avait de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pendant les quelques jours qu'il passa aux Trembles, il se montra ce
+qu'il savait être dans le monde, c'est-à-dire un compagnon aimable, beau
+chasseur, bon convive, et, sauf un ou deux écarts de sa réserve
+ordinaire, rien à peu près ne parut de tout ce que contenait l'homme
+ennuyé.<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p>Madame de Bray avait entrepris de le marier, entreprise chimérique, car
+rien n'était plus difficile que de l'amener à discuter raisonnablement
+des idées pareilles. Sa réponse ordinaire était qu'il avait passé l'âge
+où l'on se marie par entraînement, et que le mariage, comme tous les
+actes capitaux ou dangereux de la vie, demandait un grand élan
+d'enthousiasme.</p>
+
+<p>«C'est un jeu, le plus aléatoire de tous, disait-il, qui n'est excusable
+que par la valeur, le nombre, l'ardeur et la sincérité des illusions
+qu'on y engage, et qui ne devient amusant que lorsque de part et d'autre
+on y joue gros jeu.»</p>
+
+<p>Et comme on s'étonnait de le voir s'enfermer à Orsel, dans une inaction
+dont ses amis s'affligeaient, à cette observation, qui n'était pas
+nouvelle, il répondit:</p>
+
+<p>«Chacun fait selon ses forces.»</p>
+
+<p>Quelqu'un dit:</p>
+
+<p>«C'est de la sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, reprit d'Orsel. En tout cas, personne ne peut dire que ce
+soit une folie de vivre paisiblement sur ses terres et de s'en trouver
+bien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend, dit madame de Bray.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi, je vous prie, madame?</p>
+
+<p>&mdash;De l'opinion qu'on a sur les mérites de la solitude, et d'abord du
+plus ou moins de cas qu'on fait de la famille, ajouta-t-elle en
+regardant involontairement ses deux enfants et son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez, interrompit Dominique, que ma femme considère une
+certaine habitude sociale,<a name="page_040" id="page_040"></a> souvent discutée d'ailleurs, et par de très
+bons esprits, comme un cas de conscience et comme un acte obligatoire.
+Elle prétend qu'un homme n'est pas libre, et qu'il est coupable de se
+refuser à faire le bonheur de quelqu'un quand il le peut.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne vous marierez jamais? reprit encore madame de Bray.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable, dit d'Orsel sur un ton beaucoup plus sérieux. Il y a
+tant de choses que j'aurais dû faire avec moins de dangers pour d'autres
+et d'appréhensions pour moi-même et que je n'ai pas faites! Risquer sa
+vie n'est rien, engager sa liberté, c'est déjà plus grave; mais épouser
+la liberté et le bonheur d'une autre!... Il y a quelques années que je
+réfléchis là-dessus, et la conclusion, c'est que je m'abstiendrai.»</p>
+
+<p>Le soir même de cette conversation, qui mettait en relief une partie des
+sophismes et des impuissances de M. d'Orsel, celui-ci quitta les
+Trembles. Il partit à cheval, suivi de son domestique. La nuit était
+claire et froide.</p>
+
+<p>«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.</p>
+
+<p>Quelques jours plus tard, un exprès, accouru d'Orsel à toute bride,
+remit à Dominique une lettre cachetée de noir dont la lecture le
+bouleversa, lui, si parfaitement maître de ses émotions.</p>
+
+<p>Olivier venait d'éprouver un grave accident. De quelle nature? Ou le
+billet tristement scellé ne le disait pas, ou Dominique avait un motif
+particulier pour ne l'expliquer qu'à demi. A l'instant<a name="page_041" id="page_041"></a> même il fit
+atteler sa voiture de voyage, envoya prévenir le docteur en le priant de
+se tenir prêt à l'accompagner; et, moins d'une heure après l'arrivée de
+la mystérieuse dépêche, le docteur et M. de Bray prenaient en grande
+hâte la route d'Orsel.</p>
+
+<p>Ils ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, vers le milieu de
+novembre, et leur retour eut lieu pendant la nuit. Le docteur, qui le
+premier me donna des nouvelles de son malade, fut impénétrable, comme il
+convient aux hommes de sa profession. J'appris seulement que les jours
+d'Olivier n'étaient plus en danger, qu'il avait quitté le pays, que sa
+convalescence serait longue et l'obligerait probablement à un séjour
+prolongé dans un climat chaud. Le docteur ajoutait que cet accident
+aurait au surplus pour résultat d'arracher cet incorrigible solitaire à
+l'affreux isolement de son château, de le faire changer d'air, de
+résidence et peut-être d'habitudes.</p>
+
+<p>Je trouvai Dominique fort abattu, et la plus vive expression de chagrin
+se peignit sur son visage au moment où je me permis de lui adresser
+quelques questions de sincère intérêt sur la santé de son ami.</p>
+
+<p>«Je crois inutile de vous tromper, me dit-il. Tôt ou tard la vérité se
+fera jour sur une catastrophe trop facile à prévoir et malheureusement
+impossible à conjurer.»</p>
+
+<p>Et il me remit la lettre même d'Olivier.</p>
+
+<div class="bloqt"><p class="r">«Orsel, novembre 18...</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">Mon cher Dominique,</span></p>
+
+<p>«C'est bien véritablement un mort qui t'écrit.<a name="page_042" id="page_042"></a> Ma vie ne servait à
+personne, on me l'a trop répété, et ne pouvait plus qu'humilier
+tous ceux qui m'aiment. Il était temps de l'achever moi-même. Cette
+idée, qui ne date pas d'hier, m'est revenue l'autre soir en te
+quittant. Je l'ai mûrie pendant la route. Je l'ai trouvée
+raisonnable, sans aucun inconvénient pour personne, et mon entrée
+chez moi, la nuit, dans un pays que tu connais, n'était pas une
+distraction de nature à me faire changer d'avis. J'ai manqué
+d'adresse, et n'ai réussi qu'à me défigurer. N'importe, j'ai tué
+<i>Olivier</i>. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte
+Orsel et n'y reviendrai plus. Je n'oublierai pas que tu as été, je
+ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l'excuse
+de ma vie. Tu témoigneras pour elle. Adieu, sois heureux, et si tu
+parles de moi à ton fils, que ce soit pour qu'il ne me ressemble
+pas.</p>
+
+<p class="r">«<i>Olivier.</i>»</p></div>
+
+<p>Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je le suivis. Cette demi-mort d'un compagnon de sa jeunesse,
+du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre. Je ne lui demandai point ses confidences; il me les offrit.
+Et comme s'il n'eût fait que traduire en paroles les mémoires chiffrés
+que j'avais sous les yeux, il me raconta sans déguisements, mais non
+sans émotion, l'histoire suivante.<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p>C<small>E</small> que j'ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait
+tenir en quelques mots: un campagnard qui s'éloigne un moment de son
+village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie d'écrire,
+et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son
+histoire. Le plat résumé que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui
+connaissez, c'est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur
+comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure. Le reste
+n'est instructif pour personne, et ne saurait émouvoir que mes
+souvenirs. Je n'en fais pas mystère, croyez-le bien; mais j'en parle le
+moins possible, et cela pour des raisons particulières qui n'ont rien de
+commun avec l'envie de me rendre plus intéressant que je ne le suis.</p>
+
+<p>Des quelques personnes qui se trouvent mêlées à ce récit, et dont je
+vous entretiendrai presque autant que de moi-même, l'un est un ami
+ancien, difficile à définir, plus difficile encore à juger sans
+amertume, et dont vous avez lu tout à l'heure la lettre d'adieu et de
+deuil. Jamais il ne se serait expliqué sur une existence qui n'avait pas
+lieu de lui plaire. C'est presque la réhabiliter que de la mêler à ces
+confidences. L'autre n'a aucune raison d'être discret sur la sienne. Il
+appartient à des<a name="page_044" id="page_044"></a> situations qui font de lui un homme public: ou vous le
+connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne
+crois pas le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant
+de la médiocrité de ses origines. Quant à la troisième personne dont le
+contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée
+maintenant dans des conditions de sécurité, de bonheur et d'oubli, à
+défier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera
+d'elle et les siens.</p>
+
+<p>Je puis dire que je n'ai pas eu de famille, et ce sont mes enfants qui
+me font connaître aujourd'hui la douceur et la fermeté des liens qui
+m'ont manqué quand j'avais leur âge. Ma mère eut à peine la force de me
+nourrir et mourut. Mon père vécut encore quelques années, mais dans un
+état de santé si misérable que je cessai de sentir sa présence longtemps
+avant de le perdre, et que sa mort remonte pour moi bien au delà de son
+décès réel, en sorte que je n'ai pour ainsi dire connu ni l'un ni
+l'autre, et que le jour où, en deuil de mon père, qui venait de
+s'éteindre, je demeurai seul, je n'aperçus aucun changement notable qui
+me fît souffrir. Je n'attachai qu'un sens des plus vagues au mot
+d'orphelin qu'on répétait autour de moi comme un nom de malheur, et je
+comprenais seulement, aux pleurs de mes domestiques, que j'étais à
+plaindre.</p>
+
+<p>Je grandis au milieu de ces braves gens, surveillé de loin par une
+s&oelig;ur de mon père, madame Ceyssac, qui ne vint qu'un peu plus tard
+s'établir aux Trembles, dès que les soins de ma fortune et<a name="page_045" id="page_045"></a> de mon
+éducation réclamèrent décidément sa présence. Elle trouva en moi un
+enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance, facile à soumettre, plus
+difficile à convaincre, vagabond dans toute la force du terme, sans
+nulle idée de discipline et de travail, et qui, la première fois qu'on
+lui parla d'étude et d'emploi du temps, demeura bouche béante, étonné
+que la vie ne se bornât pas au plaisir de courir les champs. Jusque-là
+je n'avais pas fait autre chose. Les derniers souvenirs qui m'étaient
+restés de mon père étaient ceux-ci: dans les rares moments où la maladie
+qui le minait lui laissait un peu de répit, il sortait, gagnait à pied
+le mur extérieur du parc, et là, pendant de longues après-midi de
+soleil, appuyé sur un grand jonc et avec la démarche lente qui me le
+faisait paraître un vieillard, il se promenait des heures entières.
+Pendant ce temps, je parcourais la campagne et j'y tendais mes pièges à
+oiseaux. N'ayant jamais reçu d'autres leçons, à une légère différence
+près, je croyais imiter assez exactement ce que j'avais vu faire à mon
+père. Et quant aux seuls compagnons que j'eusse alors, c'étaient des
+fils de paysans du voisinage, ou trop paresseux pour suivre l'école, ou
+trop petits pour être mis au travail de la terre, et qui tous
+m'encourageaient de leur propre exemple dans la plus parfaite
+insouciance en fait d'avenir. La seule éducation qui me fût agréable, le
+seul enseignement qui ne me coûtât pas de révolte, et, notez-le bien, le
+seul qui dût porter des fruits durables et positifs, me venait d'eux.
+J'apprenais confusément, de routine, cette quantité<a name="page_046" id="page_046"></a> de petits faits qui
+sont la science et le charme de la vie de campagne. J'avais, pour
+profiter d'un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables: une
+santé robuste, des yeux de paysan, c'est-à-dire des yeux parfaits, une
+oreille exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes
+infatigables, avec cela l'amour des choses qui se passent en plein air,
+le souci de ce qu'on observe, de ce qu'on voit, de ce qu'on écoute, peu
+de goût pour les histoires qu'on lit, la plus grande curiosité pour
+celles qui se racontent; le merveilleux des livres m'intéressait moins
+que celui des légendes, et je mettais les superstitions locales bien
+au-dessus des contes de fées.</p>
+
+<p>A dix ans, je ressemblais à tous les enfants de Villeneuve: j'en savais
+autant qu'eux, j'en savais un peu moins que leurs pères; mais il y avait
+entre eux et moi une différence, imperceptible alors, et qui se
+détermina tout à coup: c'est que déjà je tirais de l'existence et des
+faits qui nous étaient communs des sensations qui toutes paraissaient
+leur être étrangères. Ainsi, il est bien évident pour moi, lorsque je
+m'en souviens, que le plaisir de faire des pièges, de les tendre le long
+des buissons, de guetter l'oiseau, n'était pas ce qui me captivait le
+plus dans la chasse; et la preuve, c'est que le seul témoignage un peu
+vif qui me soit resté de ces continuelles embuscades, c'est la vision
+très nette de certains lieux, la note exacte de l'heure et de la saison,
+et jusqu'à la perception de certains bruits qui n'ont pas cessé depuis
+de se faire entendre. Peut-être vous paraîtra-t-il assez<a name="page_047" id="page_047"></a> puéril de me
+rappeler qu'il y a trente-cinq ans tout à l'heure, un soir que je
+relevais mes pièges dans un guéret labouré de la veille, il faisait tel
+temps, tel vent, que l'air était calme, le ciel gris, que des
+tourterelles de septembre passaient dans la campagne avec un battement
+d'ailes très sonore, et que tout autour de la plaine, les moulins à
+vent, dépouillés de leur toile, attendaient le vent qui ne venait pas.
+Vous dire comment une particularité de si peu de valeur a pu se fixer
+dans ma mémoire, avec la date précise de l'année et peut-être bien du
+jour, au point de trouver sa place en ce moment dans la conversation
+d'un homme plus que mûr, je l'ignore; mais si je vous cite ce fait entre
+mille autres, c'est afin de vous indiquer que quelque chose se dégageait
+déjà de ma vie extérieure, et qu'il se formait en moi je ne sais quelle
+mémoire spéciale assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude
+singulière à se pénétrer des impressions.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de plus positif, surtout pour ceux que mon avenir eût
+intéressés, c'est que cette éducation soi-disant vigoureuse était
+détestable. Tout dissipé que je fusse, et coudoyé et tutoyé par des
+camaraderies de village, au fond j'étais seul, seul de ma race, seul de
+mon rang, et dans des désaccords sans nombre avec l'avenir qui
+m'attendait. Je m'attachais à des gens qui pouvaient être mes
+serviteurs, non mes amis; je m'enracinais sans m'en apercevoir, et Dieu
+sait par quelles fibres résistantes, dans des lieux qu'il faudrait
+quitter, et quitter le plus tôt possible; je prenais enfin des<a name="page_048" id="page_048"></a>
+habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu
+que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié <i>dilettante</i>,
+tantôt l'un, tantôt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que
+jamais ni l'un ni l'autre ait prévalu.</p>
+
+<p>Mon ignorance, je vous l'ai déjà dit, était extrême; ma tante le sentit;
+elle se hâta d'appeler aux Trembles un précepteur, jeune maître d'étude
+du collège d'Ormesson. C'était un esprit bien fait, simple, direct,
+précis, nourri de lectures, ayant un avis sur tout, prompt à agir, mais
+jamais avant d'avoir discuté les motifs de ses actes, très pratique et
+forcément très ambitieux. Je n'ai vu personne entrer dans la vie avec
+moins d'idéal et plus de sang-froid, ni envisager sa destinée d'un
+regard plus ferme, en y comptant aussi peu de ressources. Il avait
+l'&oelig;il clair, le geste libre, la parole nette, et juste assez
+d'agrément de tournure et d'esprit pour se glisser inaperçu dans les
+foules. Il dépendait d'un tel caractère, aux prises avec le mien, qui
+lui ressemblait si peu, de me faire beaucoup souffrir; mais j'ajouterai
+qu'avec une bonté d'âme réelle, il avait une droiture de sentiments et
+une rectitude d'esprit à toute épreuve. C'était le propre de cette
+nature incomplète, et pourtant sans trop de lacunes, de posséder
+certaines facultés dominantes qui lui tenaient lieu des qualités
+absentes, et de se compléter elle-même en n'y laissant pas supposer le
+moindre vide. On lui eût donné tout près de trente ans, quoiqu'il en eût
+tout juste vingt-quatre. Son nom de baptême était Augustin; jusqu'à
+nouvel ordre, je l'appellerai ainsi.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p>Aussitôt qu'il fut installé près de nous, ma vie changea, en ce sens du
+moins qu'on en fit deux parts. Je ne renonçai point aux habitudes
+prises, mais on m'en imposa de nouvelles. J'eus des livres, des cahiers
+d'étude, des heures de travail; je n'en contractai qu'un goût plus vif
+pour les distractions permises aux heures du repos, et ce que je puis
+appeler ma passion pour la campagne ne fit que grandir avec le besoin de
+divertissements.</p>
+
+<p>La maison des Trembles était alors ce que vous la voyez. Était-elle plus
+gaie ou plus triste? Les enfants ont une disposition qui les porte à
+tellement égayer comme à grandir ce qui les entoure, que plus tard tout
+diminue et s'attriste sans cause apparente, et seulement parce que le
+point de vue n'est plus le même. André, que vous connaissez, et qui
+n'est pas sorti de la maison depuis soixante ans, m'a dit bien souvent
+que chaque chose s'y passait à peu près comme aujourd'hui. La manie, que
+je contractai de bonne heure, d'écrire mon chiffre, et à tout propos de
+poser des scellés commémoratifs, servirait au reste à redresser mes
+souvenirs, si mes souvenirs sur ce point n'étaient pas infaillibles.
+Aussi il y a des moments, vous comprendrez cela, où les longues années
+qui me séparent de l'époque dont je vous parle disparaissent, où
+j'oublie que j'ai vécu depuis, qu'il m'est venu des soins plus graves,
+des causes de joie ou de tristesse différentes, et des raisons de
+m'attendrir beaucoup plus sérieuses. Les choses étant demeurées les
+mêmes, je vis de même; c'est comme une ancienne<a name="page_050" id="page_050"></a> ornière où l'on
+retombe, et, permettez-moi cette image, un peu plus conforme à ce que
+j'éprouve, comme une ancienne plaie parfaitement guérie, mais sensible,
+qui tout à coup se ranime, et, si l'on osait, vous ferait crier.
+Imaginez qu'avant de partir pour le collège, où j'allai tard, pas un
+seul jour je ne perdis de vue ce clocher que vous voyez là-bas, vivant
+aux mêmes lieux, dans les mêmes habitudes, que je retrouve aujourd'hui
+les objets d'autrefois comme autrefois, et dans l'acception qui me les
+fit connaître et me les fit aimer. Sachez que pas un seul souvenir de
+cette époque n'est effacé, je devrais dire affaibli. Et ne vous étonnez
+pas si je divague en vous parlant de réminiscences qui ont la puissance
+certaine de me rajeunir au point de me rendre enfant. Aussi bien il y a
+des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de
+sang-froid: le nom des Trembles est de ce nombre.</p>
+
+<p>Vous auriez beau connaître les Trembles aussi bien que moi, je n'en
+aurais pas moins beaucoup de peine à vous faire comprendre ce que j'y
+trouvais de délicieux. Et pourtant tout y était délicieux, tout,
+jusqu'au jardin, qui, vous le savez cependant, est bien modeste. Il y
+avait des arbres, chose rare dans notre pays, et beaucoup d'oiseaux, qui
+aiment les arbres et qui n'auraient pu se loger ailleurs. Il y avait de
+l'ordre et du désordre, des allées sablées faisant suite à des perrons,
+menant à des grilles, et qui flattaient un certain goût que j'ai
+toujours eu pour les lieux où l'on se promène avec quelque apparat, où
+les femmes d'une autre époque auraient pu déployer des robes de
+cérémonie. Puis des<a name="page_051" id="page_051"></a> coins obscurs, des carrefours humides où le soleil
+n'arrivait qu'à peine, où toute l'année des mousses verdâtres poussaient
+dans une terre spongieuse, des retraites visitées de moi seul, avaient
+des airs de vétusté, d'abandon, et sous une autre forme me rappelaient
+le passé, impression qui dès lors ne me déplaisait pas. Je m'asseyais,
+je m'en souviens, sur de hauts buis taillés en banquettes qui
+garnissaient le bord des allées. Je m'informais de leur âge, ils étaient
+horriblement vieux, et j'examinais avec des curiosités particulières ces
+petits arbustes, aussi âgés, me disait André, que les plus vieilles
+pierres de la maison, que mon père n'avait pas vu planter, ni mon
+grand-père, ni le père de celui-ci. Puis, le soir, il arrivait une heure
+où tout ébat cessait. Je me retirais au sommet du perron, et de là je
+regardais au fond du jardin, à l'angle du parc, les amandiers, les
+premiers arbres dont le vent de septembre enlevât les feuilles, et qui
+formaient un transparent bizarre sur la tenture flamboyante du soleil
+couchant. Dans le parc, il y avait beaucoup d'arbres blancs, de frênes
+et de lauriers, où les grives et les merles habitaient en foule pendant
+l'automne; mais ce qu'on apercevait de plus loin, c'était un groupe de
+grands chênes, les derniers à se dépouiller comme à verdir, qui
+gardaient leurs frondaisons roussâtres jusqu'en décembre et quand déjà
+le bois tout entier paraissait mort, où les pies nichaient, où
+perchaient les oiseaux de haut vol, où se posaient toujours les premiers
+geais et les premiers corbeaux que l'hiver amenait régulièrement dans le
+pays.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>Chaque saison nous ramenait ses hôtes, et chacun d'eux choisissait
+aussitôt ses logements, les oiseaux de printemps dans les arbres à
+fleurs, ceux d'automne un peu plus haut, ceux d'hiver dans les
+broussailles, les buissons persistants et les lauriers. Quelquefois en
+plein hiver ou bien aux premières brumes, un matin, un oiseau plus rare
+s'envolait à l'endroit du bois le plus abandonné avec un battement
+d'ailes inconnu, très bruyant et un peu gauche, quoique rapide. C'était
+une bécasse arrivée la nuit; elle montait en battant les branches et se
+glissait entre les rameaux des grands arbres nus; à peine
+apparaissait-elle une seconde, de manière à montrer son long bec droit.
+Puis on n'en rencontrait plus que l'année suivante, à la même époque, au
+même lieu, à ce point qu'il semblait que c'était le même émigrant qui
+revenait.</p>
+
+<p>Des tourterelles de bois arrivaient en mai, en même temps que les
+coucous. Ils murmuraient doucement à de longs intervalles, surtout par
+des soirées tièdes, et quand il y avait dans l'air je ne sais quel
+épanouissement plus actif de sève nouvelle et de jeunesse. Dans les
+profondeurs des feuillages, sur la limite du jardin, dans les cerisiers
+blancs, dans les troënes en fleur, dans les lilas chargés de bouquets et
+d'aromes, toute la nuit, pendant ces longues nuits où je dormais peu, où
+la lune éclairait, où la pluie quelquefois tombait, paisible, chaude et
+sans bruit, comme des pleurs de joie,&mdash;pour mes délices et pour mon
+tourment, toute la nuit les rossignols chantaient. Dès que le<a name="page_053" id="page_053"></a> temps
+était triste, ils se taisaient; ils reprenaient avec le soleil, avec les
+vents plus doux, avec l'espoir de l'été prochain. Puis, les couvées
+faites, on ne les entendait plus. Et quelquefois, à la fin de juin, par
+un jour brûlant, dans la robuste épaisseur d'un arbre en pleines
+feuilles, je voyais un petit oiseau muet et de couleur douteuse,
+peureux, dépaysé, qui errait tout seul et prenait son vol: c'était
+l'oiseau du printemps qui nous quittait.</p>
+
+<p>Au dehors, les foins blondissaient prêts à mûrir. Le bois des plus vieux
+sarments éclatait; la vigne montrait ses premiers bourgeons. Les blés
+étaient verts; ils s'étendaient au loin dans la plaine onduleuse, où les
+sainfoins se teignaient d'amarante, où les colzas éblouissaient la vue
+comme des carrés d'or. Un monde infini d'insectes, de papillons,
+d'oiseaux agrestes, s'agitait, se multipliait à ce soleil de juin dans
+une expansion inouïe. Les hirondelles remplissaient l'air, et le soir,
+quand les martinets avaient fini de se poursuivre avec leurs cris aigus,
+alors les chauves-souris sortaient, et ce bizarre essaim, qui semblait
+ressuscité par les soirées chaudes, commençait ses rondes nocturnes
+autour des clochetons. La récolte des foins venue, la vie des campagnes
+n'était plus qu'une fête. C'était le premier grand travail en commun qui
+fît sortir les attelages au complet et réunît sur un même point un grand
+nombre de travailleurs.</p>
+
+<p>J'étais là quand on fauchait, là quand on relevait les fourrages, et je
+me laissais emmener par les chariots qui revenaient avec leurs immenses
+charges. Étendu tout à fait à plat sur le sommet de<a name="page_054" id="page_054"></a> la charge, comme un
+enfant couché dans un énorme lit, et balancé par le mouvement doux de la
+voiture roulant sur des herbes coupées, je regardais de plus haut que
+d'habitude un horizon qui me semblait n'avoir plus de fin. Je voyais la
+mer s'étendre à perte de vue par-dessus la lisière verdoyante des
+champs; les oiseaux passaient plus près de moi; je ne sais quelle
+enivrante sensation d'un air plus large, d'une étendue plus vaste, me
+faisait perdre un moment la notion de la vie réelle. Presque aussitôt
+les foins rentrés, c'étaient les blés qui jaunissaient. Même travail
+alors, même mouvement, dans une saison plus chaude, sous un soleil plus
+cru:&mdash;des vents violents alternant avec des calmes plats, des midis
+accablants, des nuits belles comme des aurores, et l'irritante
+électricité des jours orageux. Moins d'ivresse avec plus d'abondance,
+des monceaux de gerbes tombant sur une terre lasse de produire et
+consumée de soleil: voilà l'été. Vous connaissez l'automne dans nos
+pays, c'est la saison bénie. Puis l'hiver arrivait; le cercle de l'année
+se refermait sur lui. J'habitais un peu plus ma chambre; mes yeux,
+toujours en éveil, s'exerçaient encore à percer les brouillards de
+décembre et les immenses rideaux de pluie qui couvraient la campagne
+d'un deuil plus sombre que les frimas.</p>
+
+<p>Les arbres entièrement dépouillés, j'embrassais mieux l'étendue du parc.
+Rien ne le grandissait comme un léger brouillard d'hiver qui en
+bleuissait les profondeurs et trompait sur les vraies distances; Plus de
+bruit, ou fort peu; mais chaque<a name="page_055" id="page_055"></a> note plus distincte. Une sonorité
+extrême dans l'air, surtout le soir et la nuit. Le chant d'un roitelet
+de muraille se prolongeait à l'infini dans des allées muettes et vides,
+sans obstacles au son, imbibées d'air humide et pénétrées de silence. Le
+recueillement qui descendait alors sur les Trembles était inexprimable;
+pendant quatre mois d'hiver, j'amassais dans ce lieu où je vous parle,
+je condensais, je concentrais, je forçais à ne plus jamais s'échapper ce
+monde ailé, subtil, de visions et d'odeurs, de bruit et d'images qui
+m'avait fait vivre pendant les huit autres mois de l'année d'une vie si
+active et qui ressemblait si bien à des rêves.</p>
+
+<p>Augustin s'emparait de moi. La saison lui venait en aide, je lui
+appartenais alors presque sans partage, et j'expiais de mon mieux ce
+long oubli de tant de jours sans emploi. Étaient-ils sans profit?</p>
+
+<p>Très peu sensible aux choses qui nous entouraient, tandis que son élève
+en était à ce point absorbé, assez indifférent au cours des saisons pour
+se tromper de mois comme il se serait trompé d'heure, invulnérable à
+tant de sensations dont j'étais traversé, délicieusement blessé dans
+tout mon être, froid, méthodique, correct et régulier d'humeur autant
+que je l'étais peu, Augustin vivait à mes côtés sans prendre garde à ce
+qui se passait en moi, ni le soupçonner. Il sortait peu, quittait
+rarement sa chambre, y travaillait depuis le matin jusqu'à la nuit, et
+ne se permettait de relâche que dans les soirées d'été, où l'on ne
+veillait point, et parce que la lumière du jour venait à lui manquer. Il
+lisait, prenait des notes: pendant<a name="page_056" id="page_056"></a> des mois entiers, je le voyais
+écrire. C'était de la prose, et le plus souvent de longues pages de
+dialogues. Un calendrier lui servait à choisir des séries de noms
+propres. Il les alignait sur une page blanche avec des annotations à la
+suite; il leur donnait un âge, il indiquait la physionomie de chacun,
+son caractère, une originalité, une bizarrerie, un ridicule. C'était là,
+dans ses combinaisons variables, le personnel imaginé pour des drames ou
+des comédies. Il écrivait rapidement, d'une écriture déliée, symétrique,
+très nette à l'&oelig;il, et semblait se dicter à lui-même à demi-voix.
+Quelquefois il souriait quand une observation plus aiguë naissait sous
+sa plume, et après chaque couplet un peu long, où sans doute un de ses
+personnages avait raisonné juste et serré, il réfléchissait un moment,
+le temps de reprendre haleine, et je l'entendais qui disait: «Voyons,
+qu'allons-nous répondre?» Lorsque par hasard il était en humeur de
+confidence, il m'appelait près de lui et me disait: «Écoutez donc cela,
+monsieur Dominique.» Rarement j'avais l'air de comprendre. Comment me
+serais-je intéressé à des personnages que je n'avais pas vus, que je ne
+connaissais point?</p>
+
+<p>Toutes ces complications de diverses existences si parfaitement
+étrangères à la mienne me semblaient appartenir à une société imaginaire
+où je n'avais nulle envie de pénétrer. «Allons, vous comprendrez cela
+plus tard», disait Augustin. Confusément j'apercevais bien que ce qui
+délectait ainsi mon jeune précepteur, c'était le spectacle même du jeu
+de la vie, le mécanisme des sentiments,<a name="page_057" id="page_057"></a> le conflit des intérêts, des
+ambitions, des vices; mais, je le répète, il était assez indifférent
+pour moi que ce monde fût un échiquier, comme me le disait encore
+Augustin, que la vie fût une partie jouée bien ou mal, et qu'il y eût
+des règles pour un pareil jeu. Augustin écrivait souvent des lettres. Il
+en recevait quelquefois; plusieurs portaient le timbre de Paris. Il
+décachetait celles-ci avec plus d'empressement, les lisait à la hâte;
+une légère émotion animait un moment son visage, ordinairement très
+discret, et la réception de ces lettres était toujours suivie, soit d'un
+abattement qui ne durait jamais plus de quelques heures, soit d'un
+redoublement de verve qui l'entraînait à toute bride pendant plusieurs
+semaines.</p>
+
+<p>Une ou deux fois je le vis faire un paquet de certains papiers, les
+mettre sous enveloppe avec l'adresse de Paris et les confier avec des
+recommandations pressantes au facteur rural de Villeneuve. Il attendait
+alors dans une anxiété visible une réponse à son envoi, réponse qui
+venait ou ne venait pas; puis il reprenait du papier blanc, comme un
+laboureur passe à un nouveau sillon. Il se levait tôt, courait à son
+bureau de travail comme il se serait mis à un établi, se couchait fort
+tard, ne regardait jamais à sa fenêtre pour savoir s'il pleuvait ou s'il
+faisait beau temps; et je crois bien que le jour où il a quitté les
+Trembles il ignorait qu'il y eût sur les tourelles des girouettes sans
+cesse agitées qui indiquaient le mouvement de l'air et le retour
+alternatif de certaines influences. «Qu'est-ce que cela vous fait?» me
+disait-il, lorsqu'il me<a name="page_058" id="page_058"></a> voyait m'inquiéter du vent. Grâce à une
+prodigieuse activité dont sa santé ne se ressentait point et qui
+semblait son naturel élément, il suffisait à tout, à mon travail en même
+temps qu'au sien. Il me plongeait dans les livres, me les faisait lire
+et relire, me faisait traduire, analyser, copier, et ne me lâchait en
+plein air que lorsqu'il me voyait trop étourdi par cette immersion
+violente dans une mer de mots. J'appris avec lui rapidement, et
+d'ailleurs sans trop d'ennuis, tout ce que doit savoir un enfant dont
+l'avenir n'est pas encore déterminé, mais dont on veut d'abord faire un
+collégien. Son but était d'abréger mes années de collège en me préparant
+le plus vite possible aux hautes classes. Quatre années se passèrent de
+la sorte, au bout desquelles il me jugea prêt à me présenter en seconde.
+Je vis approcher avec un inconcevable effroi le moment où j'allais
+quitter les Trembles.</p>
+
+<p>Jamais je n'oublierai les derniers jours qui précédèrent mon départ: ce
+fut un accès de sensibilité maladive qui n'avait plus aucune apparence
+de raison; un vrai malheur ne l'aurait pas développée davantage.
+L'automne était venu; tout y concourait. Un seul détail vous en donnera
+l'idée.</p>
+
+<p>Augustin m'avait imposé, comme essai définitif de ma force, une
+composition latine dont le sujet était le départ d'Annibal quittant
+l'Italie. Je descendis sur la terrasse ombragée de vignes, et c'est en
+plein air, sur la banquette même qui borde le jardin, que je me mis à
+écrire. Le sujet était du petit nombre des faits historiques qui, dès
+lors,<a name="page_059" id="page_059"></a> avaient par exception le don de m'émouvoir beaucoup. Il en était
+ainsi de tout ce qui se rattachait à ce nom, et la bataille de Zama
+m'avait toujours causé la plus personnelle émotion, comme une
+catastrophe où je ne regardais que l'héroïsme sans m'occuper du droit.
+Je me rappelai tout ce que j'avais lu, je tâchai de me représenter
+l'homme arrêté par la fortune ennemie de son pays, cédant à des
+fatalités de race plutôt qu'à des défaites militaires, descendant au
+rivage, ne le quittant qu'à regret, lui jetant un dernier adieu de
+désespoir et de défi, et tant bien que mal j'essayai d'exprimer ce qui
+me paraissait être la vérité, sinon historique, au moins lyrique.</p>
+
+<p>La pierre qui me servait de pupitre était tiède; des lézards s'y
+promenaient à côté de ma main sous un soleil doux. Les arbres, qui déjà
+n'étaient plus verts, le jour moins ardent, les ombres plus longues, les
+nuées plus tranquilles, tout parlait, avec le charme sérieux propre à
+l'automne, de déclin, de défaillance et d'adieux. Les pampres tombaient
+un à un, sans qu'un souffle d'air agitât les treilles. Le parc était
+paisible. Des oiseaux chantaient avec un accent qui me remuait jusqu'au
+fond du c&oelig;ur. Un attendrissement subit, impossible à motiver, plus
+impossible encore à contenir, montait en moi comme un flot prêt à
+jaillir, mêlé d'amertume et de ravissement. Quand Augustin descendit sur
+la terrasse, il me trouva tout en larmes.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous? me dit-il. Est-ce Annibal qui vous fait pleurer?»<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>Mais je lui tendis, sans répondre, la page que je venais d'écrire.</p>
+
+<p>Il me regarda de nouveau avec une sorte de surprise, s'assura qu'il n'y
+avait autour de nous personne à qui il pût attribuer l'effet d'une aussi
+singulière émotion, jeta un coup d'&oelig;il rapide et distrait sur le
+parc, sur le jardin, sur le ciel, et me dit encore:</p>
+
+<p>«Mais qu'avez-vous donc?»</p>
+
+<p>Puis il reprit la page et se mit à lire.</p>
+
+<p>«C'est bien, me dit-il quand il eut achevé, mais un peu mou. Vous pouvez
+mieux faire, quoiqu'une pareille composition vous classe à un bon rang
+dans une seconde de force moyenne. Annibal exprime trop de regrets; il
+n'a pas assez de confiance dans le peuple qui l'attend en armes de
+l'autre côté de la mer. Il devinait Zama, direz-vous; mais s'il a perdu
+Zama, ce n'est pas sa faute. Il l'aurait gagné, s'il avait eu le soleil
+à dos. D'ailleurs, après Zama, il lui restait Antiochus. Après la
+trahison d'Antiochus, il avait le poison. Rien n'est perdu pour un homme
+tant qu'il n'a pas dit son dernier mot.»</p>
+
+<p>Il tenait à la main une lettre tout ouverte qu'il venait à la minute
+même de recevoir de Paris. Il était plus animé que de coutume; une
+certaine excitation forte, joyeuse et résolue éclairait ses yeux, dont
+le regard était toujours très direct, mais qui s'illuminaient peu
+d'habitude.</p>
+
+<p>«Mon cher Dominique, reprit-il en faisant avec moi quelques pas sur la
+terrasse, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, une nouvelle qui
+vous<a name="page_061" id="page_061"></a> fera plaisir, car je sais l'amitié que vous avez pour moi. Le jour
+où vous entrerez au collège, je partirai pour Paris. Il y a longtemps
+que je m'y prépare. Tout est prêt aujourd'hui pour assurer la vie que je
+dois y mener. J'y suis attendu. En voici la preuve.»</p>
+
+<p>Et en disant cela il me montrait la lettre.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui le succès ne dépend que d'un petit effort, et j'en ai fait
+de plus grands; vous êtes là pour le dire, vous qui m'avez vu à
+l'&oelig;uvre. Écoutez-moi, mon cher Dominique: dans trois jours, vous
+serez un collégien de seconde, c'est-à-dire un peu moins qu'un homme,
+mais beaucoup plus qu'un enfant. L'âge est indifférent. Vous avez seize
+ans. Dans six mois, si vous le voulez bien, vous pouvez en avoir
+dix-huit. Quittez les Trembles et n'y pensez plus. N'y pensez jamais que
+plus tard, et quand il s'agira de régler vos comptes de fortune. La
+campagne n'est pas faite pour vous, ni l'isolement, qui vous tuerait.
+Vous regardez toujours ou trop haut ou trop bas. Trop haut, mon cher,
+c'est l'impossible; trop bas, ce sont les feuilles mortes. La vie n'est
+pas là; regardez directement devant vous à hauteur d'homme, et vous la
+verrez. Vous avez beaucoup d'intelligence, un beau patrimoine, un nom
+qui vous recommande; avec un pareil lot dans son trousseau de collège,
+on arrive à tout.&mdash;Encore un conseil: attendez-vous à n'être pas très
+heureux pendant vos années d'études. Songez que la soumission n'engage à
+rien pour l'avenir, et que la discipline imposée n'est rien non plus
+quand on a le bon esprit de se l'imposer soi-même. Ne<a name="page_062" id="page_062"></a> comptez pas trop
+sur les amitiés de collège, à moins que vous ne soyez libre absolument
+de les choisir; et quant aux jalousies dont vous serez l'objet, si vous
+avez des succès, ce que je crois, prenez-en votre parti d'avance et
+tenez-les pour un apprentissage. Maintenant, ne passez pas un seul jour
+sans vous dire que le travail conduit au but, et ne vous endormez pas un
+seul soir sans penser à Paris, qui vous attend, et où nous nous
+reverrons.»</p>
+
+<p>Il me serra la main avec une autorité de geste tout à fait virile, et ne
+fit qu'un bond jusqu'à l'escalier qui menait à sa chambre.</p>
+
+<p>Je descendis alors dans les allées du jardin, où le vieux André sarclait
+des plates-bandes.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il donc, monsieur Dominique? me demanda André en remarquant
+que j'étais dans le plus grand trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que je vais partir dans trois jours pour le collège, mon pauvre
+André.»</p>
+
+<p>Et je courus au fond du parc, où je restai caché jusqu'au soir.<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p>T<small>ROIS</small> jours après, je quittai les Trembles en compagnie de madame
+Ceyssac et d'Augustin. C'était le matin de très bonne heure. Toute la
+maison était sur pied. Les domestiques nous entouraient. André se tenait
+à la tête des chevaux, plus triste que je ne l'avais jamais vu depuis le
+dernier événement qui avait mis la maison en deuil; puis il monta sur le
+siège, quoiqu'il ne fût pas dans ses habitudes de conduire, et les
+chevaux partirent au grand trot. En traversant Villeneuve, où je
+connaissais si bien tous les visages, j'aperçus deux ou trois de mes
+petits compagnons d'autrefois, jeunes garçons, déjà presque des hommes,
+qui s'en allaient du côté des champs, leurs outils de travail sur le
+dos. Ils tournèrent la tête au bruit de la voiture, et, comprenant qu'il
+s'agissait de quelque chose de plus qu'une promenade, ils me firent des
+signes joyeux pour me souhaiter un heureux voyage. Le soleil se levait.
+Nous entrâmes en pleine campagne. Je cessai de reconnaître les lieux; je
+vis passer de nouveaux visages. Ma tante avait les yeux sur moi et me
+considérait avec bonté. La physionomie d'Augustin rayonnait. J'éprouvais
+presque autant d'embarras que j'avais de chagrin.</p>
+
+<p>Il nous fallut une longue journée pour faire les<a name="page_064" id="page_064"></a> douze lieues qui nous
+séparaient d'Ormesson, et le soleil était tout près de se coucher, quand
+Augustin, qui ne quittait pas la portière, dit brusquement à ma tante:</p>
+
+<p>«Madame, voici qu'on aperçoit les tours de Saint-Pierre.»</p>
+
+<p>Le pays était plat, pâle, fade et mouillé. Une ville basse, hérissée de
+clochers d'église, commençait à se montrer derrière un rideau
+d'oseraies. Les marécages alternaient avec des prairies, les saules
+blanchâtres avec les peupliers jaunissants. Une rivière coulait à droite
+et roulait lourdement des eaux bourbeuses entre des berges souillées de
+limon. Au bord et parmi des joncs pliés en deux par le cours de l'eau,
+il y avait des bateaux amarrés chargés de planches et de vieux chalands
+échoués dans la vase, comme s'ils n'eussent jamais flotté. Des oies
+descendaient des prairies vers la rivière et couraient devant la voiture
+en poussant des cris sauvages. Des brouillards fiévreux enveloppaient de
+petites métairies qu'on voyait de loin, perdues dans des chanvrières,
+sur le bord des canaux, et une humidité qui n'était plus celle de la mer
+me donnait le frisson, comme s'il eût fait très froid. La voiture
+atteignit un pont que les chevaux passèrent au petit pas, puis un long
+boulevard où l'obscurité devint complète, et le premier pas des chevaux
+qui résonna sur un pavé plus dur m'avertit que nous entrions dans la
+ville. Je calculai que douze heures me séparaient déjà du moment du
+départ, que douze lieues me séparaient des Trembles; je me dis que tout
+était fini; irrévocablement<a name="page_065" id="page_065"></a> fini, et j'entrai dans la maison de madame
+Ceyssac comme on franchit le seuil d'une prison.</p>
+
+<p>C'était une vaste maison, située dans le quartier non pas le plus
+désert, mais le plus sérieux de la ville, confinant à des couvents, avec
+un très petit jardin qui moisissait dans l'ombre de ses hautes clôtures,
+de grandes chambres sans air et sans vue, des vestibules sonores, un
+escalier de pierre tournant dans une cage obscure, et trop peu de gens
+pour animer tout cela. On y sentait la froideur des m&oelig;urs anciennes
+et la rigidité des m&oelig;urs de province, le respect des habitudes, la
+loi de l'étiquette, l'aisance, un grand bien-être et l'ennui. A l'étage
+supérieur, on avait vue sur une partie de la ville, c'est-à-dire sur des
+toitures fumeuses, sur des dortoirs de couvent et sur des clochers.
+C'est là qu'était ma chambre.</p>
+
+<p>Je dormis mal, ou je ne dormis pas. Toutes les demi-heures, ou tous les
+quarts d'heure, les horloges sonnaient chacune avec un timbre distinct;
+pas une ne ressemblait à la sonnerie rustique de Villeneuve, si
+reconnaissable à sa voix rouillée. Des pas résonnaient dans la rue. Une
+sorte de bruit pareil à celui d'une crécelle agitée violemment
+retentissait dans ce silence particulier des villes qu'on pourrait
+appeler le sommeil du bruit, et j'entendais une voix singulière, une
+voix d'homme lente, scandée, un peu chantante, qui disait, en s'élevant
+de syllabe en syllabe: «Il est une heure, il est deux heures, il est
+trois heures, trois heures sonnées.»<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>Augustin entra dans ma chambre au petit jour.</p>
+
+<p>«Je désire, me dit-il, vous introduire au collège et faire entendre au
+proviseur le bien que je pense de vous. Une pareille recommandation
+serait nulle, ajouta-t-il avec modestie, si elle ne s'adressait pas à un
+homme qui m'a témoigné jadis beaucoup de confiance et qui paraissait
+apprécier mon zèle.»</p>
+
+<p>La visite eut lieu comme il avait dit; mais j'étais absent de moi-même.
+Je me laissai conduire et ramener, je traversai les cours, je vis les
+classes d'étude avec une indifférence absolue pour ces sensations
+nouvelles.</p>
+
+<p>Ce jour-là même, à quatre heures, Augustin, en tenue de voyage, portant
+lui-même tout son bagage contenu dans une petite valise de cuir, se
+rendit sur la place, où, tout attelée et déjà prête à partir,
+stationnait la voiture de Paris.</p>
+
+<p>«Madame, dit-il à ma tante, qui l'accompagnait avec moi, je vous
+remercie encore une fois d'un intérêt qui ne s'est pas démenti pendant
+quatre années. J'ai fait de mon mieux pour donner à M. Dominique l'amour
+de l'étude et les goûts d'un homme. Il est certain de me retrouver à
+Paris quand il y viendra, et assuré de mon dévouement, à quelque moment
+que ce soit, comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez-moi, me dit-il en m'embrassant avec une véritable émotion. Je
+vous promets d'en faire autant. Bon courage et bonnes chances! Vous les
+avez toutes pour vous.»</p>
+
+<p>A peine était-il installé sur la haute banquette que le postillon
+rassembla les rênes.<a name="page_067" id="page_067"></a></p>
+
+<p>«Adieu!» me dit-il encore avec une expression moitié tendre et moitié
+radieuse.</p>
+
+<p>Le fouet du postillon cingla les quatre chevaux d'attelage et la voiture
+se mit à rouler vers Paris.</p>
+
+<p>Le lendemain, à huit heures, j'étais au collège. J'entrai le dernier
+pour éviter le flot des élèves et ne pas me faire examiner dans la cour
+de cet &oelig;il jamais tout à fait bienveillant dont on regarde les
+nouveaux venus. J'y marchai droit devant moi, l'&oelig;il fixé sur une
+porte peinte en jaune, au-dessus de laquelle il y avait écrit:
+<i>Seconde.</i> Sur le seuil se tenait un homme à cheveux grisonnants, blême
+et sérieux, à visage usé, sans dureté ni bonhomie.</p>
+
+<p>«Allons, me dit-il, allons un peu plus vite.»</p>
+
+<p>Ce rappel à l'exactitude, le premier mot de discipline qu'un inconnu
+m'eût encore adressé, me fit lever la tête et le considérer. Il avait
+l'air ennuyé, indifférent, et ne songeait déjà plus à ce qu'il m'avait
+dit. Je me rappelai la recommandation d'Augustin. Un éclair de stoïcisme
+et de décision me traversa l'esprit.</p>
+
+<p>«Il a raison, pensai-je, je suis d'une demi-minute en retard», et
+j'entrai.</p>
+
+<p>Le professeur monta dans sa chaire et se mit à dicter. C'était une
+composition de début. Pour la première fois mon amour-propre avait à
+lutter contre des ambitions rivales. J'examinai mes nouveaux camarades,
+et me sentis parfaitement seul. La classe était sombre; il pleuvait. A
+travers la fenêtre à petits carreaux, je voyais des arbres agités par le
+vent et dont les rameaux trop à<a name="page_068" id="page_068"></a> l'étroit se frottaient contre les murs
+noirâtres du préau. Ce bruit familier du vent pluvieux dans les arbres
+se répandait comme un murmure intermittent au milieu du silence des
+cours. Je l'écoutais sans trop d'amertume dans une sorte de tristesse
+frissonnante et recueillie dont la douceur par moments devenait extrême.</p>
+
+<p>«Vous ne travaillez donc pas? me dit tout à coup le professeur. Cela
+vous regarde...»</p>
+
+<p>Puis il s'occupa d'autre chose. Je n'entendis plus que les plumes
+courant sur des papiers.</p>
+
+<p>Un peu plus tard, l'élève auprès de qui j'étais placé me glissait
+adroitement un billet. Ce billet contenait une phrase extraite de la
+dictée, avec ces mots:</p>
+
+<p>«Aidez-moi, si vous le pouvez; tâchez de m'épargner un contre-sens.»</p>
+
+<p>Tout aussitôt je lui renvoyai la traduction, bonne ou mauvaise, mais
+copiée sur ma propre version, moins les termes, avec un point
+d'interrogation qui voulait dire:</p>
+
+<p>«Je ne réponds de rien, examinez.»</p>
+
+<p>Il me fit un sourire de remercîment, et sans examiner davantage il passa
+outre. Quelques instants après il m'adressait un second message, et
+celui-ci portait:</p>
+
+<p>«Vous êtes nouveau?»</p>
+
+<p>La question me prouvait qu'il l'était aussi. J'eus un mouvement de joie
+véritable en répondant à mon compagnon de solitude:</p>
+
+<p>«Oui.»</p>
+
+<p>C'était un garçon de mon âge à peu près, mais<a name="page_069" id="page_069"></a> de complexion plus
+délicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le
+teint pâle et brouillé d'un enfant élevé dans les villes, une mise
+élégante et des habits d'une forme particulière où je ne reconnaissais
+pas l'industrie de nos tailleurs de province.</p>
+
+<p>Nous sortîmes ensemble.</p>
+
+<p>«Je vous remercie, me dit mon nouvel ami quand il se trouva seul avec
+moi. J'ai horreur du collège, et maintenant je m'en moque. Il y a là
+toute une rangée de fils de boutiquiers qui ont les mains sales, et dont
+jamais je ne ferai mes amis. Ils nous prendront en grippe, cela m'est
+égal. A nous deux nous en viendrons à bout. Vous les primerez, ils vous
+respecteront. Disposez de moi pour tout ce que vous voudrez, excepté
+pour vous trouver le sens des phrases. Le latin m'ennuie, et si ce
+n'était qu'il faut être reçu bachelier, je n'en ferais de ma vie.»</p>
+
+<p>Puis il m'apprit qu'il s'appelait Olivier d'Orsel, qu'il arrivait de
+Paris, que des nécessités de famille l'avaient amené à Ormesson, où il
+finirait ses études, qu'il demeurait rue des Carmélites avec son oncle
+et deux cousines, et qu'il possédait à quelques lieues d'Ormesson une
+terre d'où lui venait son nom d'Orsel.</p>
+
+<p>«Allons, reprit-il, voilà une classe de passée, n'y pensons plus jusqu'à
+ce soir.»</p>
+
+<p>Et nous nous quittâmes. Il marchait lestement, faisait craquer de fines
+chaussures en choisissant avec aplomb les pavés les moins boueux, et
+balançait son paquet de livres au bout d'un lacet<a name="page_070" id="page_070"></a> de cuir étroit et
+bouclé comme un bridon anglais.</p>
+
+<p>A part ces premières heures, qui se rattachent, comme vous le voyez, aux
+souvenirs posthumes d'une amitié contractée ce jour-là, tristement et
+définitivement morte aujourd'hui, le reste de ma vie d'études ne nous
+arrêtera guère. Si les trois années qui vont suivre m'inspirent à
+l'heure qu'il est quelque intérêt, c'est un intérêt d'un autre ordre, où
+les sentiments du collégien n'entrent pour rien. Aussi, pour en finir
+avec ce germe insignifiant qu'on appelle un écolier, je vous dirai en
+termes de classe que je devins un bon élève, et cela malgré moi et
+impunément, c'est-à-dire sans y prétendre ni blesser personne; qu'on m'y
+prédit, je crois, des succès futurs; qu'une continuelle défiance de moi,
+trop sincère et très visible, eut le même effet que la modestie, et me
+fit pardonner des supériorités dont je faisais moi-même assez peu de
+cas; enfin que ce manque total d'estime personnelle annonçait dès lors
+les insouciances ou les sévérités d'un esprit qui devait s'observer de
+bonne heure, se priser à sa juste valeur et se condamner.</p>
+
+<p>La maison de madame Ceyssac n'était pas gaie, je vous l'ai dit, et le
+séjour d'Ormesson l'était encore moins. Imaginez une très petite ville,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, ne
+menant nulle part, ne servant à rien, d'où la vie se retirait de jour en
+jour, et que la campagne envahissait; une industrie nulle, un commerce
+mort, une bourgeoisie vivant étroitement de ses ressources, une
+aristocratie qui boudait;<a name="page_071" id="page_071"></a> le jour, des rues sans mouvement; la nuit,
+des avenues sans lumières; un silence hargneux, interrompu seulement par
+des sonneries d'église; et tous les soirs, à dix heures, la grosse
+cloche de Saint-Pierre sonnant le couvre-feu sur une ville déjà aux
+trois quarts endormie plutôt d'ennui que de lassitude. De longs
+boulevards, plantés d'ormeaux très beaux, très sombres, l'entouraient
+d'une ombre sévère. J'y passais quatre fois par jour, pour aller au
+collège et pour en revenir. Ce chemin, non pas le plus direct, mais le
+plus conforme à mes goûts, me rapprochait de la campagne: je la voyais
+s'étendre au loin dans la direction du couchant, triste ou riante, verte
+ou glacée, suivant la saison. Quelquefois j'allais jusqu'à la rivière;
+le spectacle n'y variait pas: l'eau jaunâtre en était constamment remuée
+en sens contraire par les mouvements de la marée, qui se faisait sentir
+jusque-là. On y respirait, dans les vents humides, des odeurs de
+goudron, de chanvre et de planches de sapin. Tout cela était monotone et
+laid, et rien au fond ne me consolait des Trembles.</p>
+
+<p>Ma tante avait le génie de sa province, l'amour des choses surannées, la
+peur des changements, l'horreur des nouveautés qui font du bruit. Pieuse
+et mondaine, très simple avec un assez grand air, parfaite en tout, même
+en ses légères bizarreries, elle avait réglé sa vie d'après deux
+principes qui, disait-elle, étaient des vertus de famille: la dévotion
+aux lois de l'Église, le respect des lois du monde; et telle était la
+grâce facile qu'elle savait mettre dans l'accomplissement de ces deux
+devoirs,<a name="page_072" id="page_072"></a> que sa piété, très sincère, semblait n'être qu'un nouvel
+exemple de son savoir-vivre. Son salon, comme tout le reste de ses
+habitudes, était une sorte d'asile ouvert et de rendez-vous pour ses
+réminiscences ou ses affections héréditaires, chaque jour un peu plus
+menacées. Elle y réunissait, particulièrement le dimanche soir, les
+quelques survivants de son ancienne société. Tous appartenaient à la
+monarchie tombée, et s'étaient retirés du monde avec elle. La
+révolution, qu'ils avaient vue de près, et qui leur fournissait un fonds
+commun d'anecdotes ou de griefs, les avait tous aussi façonnés de même
+en les trempant dans la même épreuve. On se souvenait des durs hivers
+passés ensemble dans la citadelle de ***, du bois qui manquait, des
+dortoirs de caserne où l'on couchait sans lit, des enfants qu'on
+habillait avec des rideaux, du pain noir qu'on allait acheter en
+cachette. On se surprenait à sourire de ce qui jadis avait été terrible.
+La mansuétude de l'âge avait calmé les plus vives colères. La vie avait
+repris son cours, fermant les blessures, réparant les désastres,
+amortissant les regrets, ou les apaisant sous des regrets plus récents.
+On ne conspirait point, on médisait à peine, on attendait. Enfin, dans
+un coin du salon, il y avait une table de jeu pour les enfants, et c'est
+là que chuchotaient, tout en remuant les cartes, le parti de la jeunesse
+et les représentants de l'avenir, c'est-à-dire de l'inconnu.</p>
+
+<p>Le jour même de ma rencontre avec Olivier, en rentrant du collège, je
+m'étais empressé de dire à ma tante que j'avais un ami.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<p>«Un ami! m'avait dit madame Ceyssac; vous vous hâtez peut-être un peu,
+mon cher Dominique. Savez-vous son nom; quel âge a-t-il?»</p>
+
+<p>Je racontai ce que je savais d'Olivier, et le peignit sous les couleurs
+aimables qui à première vue m'avaient séduit; mais le nom seul avait
+suffi pour rassurer ma tante.</p>
+
+<p>«C'est un des plus anciens noms et des meilleurs de notre pays, me
+dit-elle. Il est porté par un homme pour lequel j'ai moi-même beaucoup
+d'estime et d'amitié.»</p>
+
+<p>Très peu de semaines après ce nouveau lien formé, l'union des deux
+familles était complète, et le premier mois de l'hiver inaugura nos
+réunions soit chez madame Ceyssac, soit à l'<i>hôtel d'Orsel</i>, comme
+Olivier disait en parlant de la maison de la rue des Carmélites, habitée
+sans grand apparat par son oncle et ses cousines.</p>
+
+<p>De ces deux cousines, l'une était une enfant appelée Julie; l'autre,
+plus âgée que nous d'un an à peu près, s'appelait Madeleine, et sortait
+du couvent. Elle en gardait la tenue comprimée, les gaucheries de geste,
+l'embarras d'elle-même; elle en portait la livrée modeste; elle usait
+encore, au moment dont je vous parle, une série de robes tristes,
+étroites, montantes, limées au corsage par le frottement des pupitres,
+et fripées aux genoux par les génuflexions sur le pavé de la chapelle.
+Blanche, elle avait des froideurs de teint qui sentaient la vie à
+l'ombre et l'absence totale d'émotions, des yeux qui s'ouvraient mal
+comme au sortir du sommeil, ni grande, ni petite, ni maigre, ni<a name="page_074" id="page_074"></a> grasse,
+avec une taille indécise, qui avait besoin de se définir et de se
+former; on la disait déjà fort jolie, et je le répétais volontiers sans
+y prendre garde et sans y croire.</p>
+
+<p>Quant à Olivier, que je ne vous ai montré que sur les bancs, imaginez un
+garçon aimable, un peu bizarre, très ignorant en fait de lectures, très
+précoce dans toutes les choses de la vie, aisé de gestes, de maintien,
+de paroles, ne sachant rien du monde et le devinant, le copiant dans ses
+formes, en adoptant déjà les préjugés; représentez-vous je ne sais quoi
+d'inusité, comme une ardeur un peu singulière, jamais risible,
+d'anticiper sur son âge et de s'improviser un homme à seize ans à peine;
+quelque chose de naissant et de mûr, d'artificiel et de très séduisant,
+et vous comprendrez comment madame Ceyssac en fut charmée au point de
+pardonner à ses défauts d'écolier, comme au seul reste d'enfantillage
+qu'il y eût en lui. Olivier d'ailleurs arrivait de Paris, et c'était là
+la grande supériorité d'où lui venaient toutes les autres, et qui, sinon
+pour ma tante, au moins pour nous, les résumait toutes.</p>
+
+<p>Aussi loin que je retourne en arrière à travers ces souvenirs si
+médiocres à leur source, si tumultueux plus tard, et dont j'ai quelque
+peine à remonter le cours, je retrouve à leur place accoutumée, autour
+de la table en drap vert, sous le jour des lampes, ces trois jeunes
+visages, souriants alors, sans l'ombre d'un souci réel, et que des
+chagrins ou des passions devaient un jour attrister de tant de manières:
+la petite Julie avec des sauvageries<a name="page_075" id="page_075"></a> d'enfant boudeur; Madeleine encore
+à demi pensionnaire; Olivier, causeur, distrait, quinteux, élégant sans
+viser à l'être, mis avec goût à une époque et dans un pays où les
+enfants s'habillaient on ne peut plus mal, maniant les cartes vivement,
+prestement, avec l'aplomb d'un homme qui jouera beaucoup et qui saura
+jouer, puis tout à coup, dix fois en deux heures, quittant le jeu,
+jetant les cartes, bâillant, disant: Je m'ennuie, et allant s'enfouir
+dans une profonde bergère. On l'appelait, il ne bougeait pas. A quoi
+pense Olivier? disait-on. Il ne répondait à personne, et continuait de
+regarder devant lui sans dire un mot, avec cet air d'inquiétude qui
+lui-même était un attrait, et cet étrange regard qui flottait dans la
+demi-obscurité du salon comme une étincelle impossible à fixer. Assez
+peu régulier d'ailleurs dans ses habitudes, déjà discret comme s'il
+avait eu des mystères à cacher, inexact à nos réunions, introuvable chez
+lui, actif, flâneur, toujours partout et nulle part, cette sorte
+d'oiseau mis en cage avait trouvé le moyen de se créer des imprévus dans
+la vie de province, et de voler comme en plein air dans sa prison. Il se
+disait d'ailleurs exilé, et comme s'il eût quitté la Rome d'Auguste pour
+venir en Thrace, il avait appris par c&oelig;ur quelques lambeaux d'une
+latinité de décadence qui le consolaient, disait-il, d'habiter chez les
+bergers.</p>
+
+<p>Avec un pareil compagnon, j'étais fort seul. Je manquais d'air, et
+j'étouffais dans ma chambre étroite, sans horizon, sans gaieté, la vue
+barrée par cette haute barrière de murailles grises où<a name="page_076" id="page_076"></a> couraient des
+fumées, au-dessus desquelles par hasard des goëlands de rivière
+volaient. C'était l'hiver, il pleuvait des semaines entières, il
+neigeait; puis un dégel subit emportait la neige, et la ville
+apparaissait de plus en plus noire après ce rapide éblouissement qui
+l'avait couverte un moment des fantaisies de cette âpre saison. Un
+matin, longtemps après, des fenêtres s'ouvraient et faisaient revivre
+des bruits; on entendait des voix s'appeler d'une maison à l'autre; des
+oiseaux privés, qu'on exposait à l'air, chantaient; le soleil brillait;
+je regardais d'en haut l'entonnoir de notre petit jardin, des bourgeons
+pointaient sur les rameaux couleur de suie. Un paon, qu'on n'avait pas
+vu de tout l'hiver, escaladait lentement le faîte d'une toiture et s'y
+pavanait, le soir surtout, comme s'il eût choisi pour ses promenades les
+tiédeurs modérées d'un soleil bas. Il épanouissait alors sur le ciel la
+gerbe constellée de sa queue énorme, et se mettait à crier de sa voix
+perçante, enrouée comme tous les bruits qu'on entend dans les villes.
+J'apprenais ainsi que la saison changeait. Le désir de m'échapper ne
+m'entraînait pas bien loin. Et moi aussi j'avais lu dans les <i>Tristes</i>
+des distiques que je disais tout bas, en pensant à Villeneuve, le seul
+pays que je connusse et qui me laissât des regrets cuisants.</p>
+
+<p>J'étais tourmenté, agité, dés&oelig;uvré surtout, même en plein travail,
+parce que le travail occupait un surplus de moi-même qui déjà ne
+comptait pour rien dans ma vie. J'avais dès lors deux ou trois manies,
+entre autres celle des catégories et<a name="page_077" id="page_077"></a> celle des dates. La première avait
+pour but de faire une sorte de choix dans mes journées, toutes pareilles
+en apparence, et sans aucun accident notable qui les rendît meilleures
+ni pires, et de les classer d'après leur mérite. Or le seul mérite de
+ces longues journées de pur ennui, c'était un degré de plus ou de moins
+dans les mouvements de vie que je sentais en moi. Toute circonstance où
+je me reconnaissais plus d'ampleur de forces, plus de sensibilité, plus
+de mémoire, où ma conscience, pour ainsi dire, était d'un meilleur
+timbre et résonnait mieux, tout moment de concentration plus intense ou
+d'expansion plus tendre était un jour à ne jamais oublier. De là cette
+autre manie des dates, des chiffres, des symboles, des hiéroglyphes,
+dont vous avez la preuve ici, comme partout où j'ai cru nécessaire
+d'imprimer la trace d'un moment de plénitude et d'exaltation. Le reste
+de ma vie, ce qui se dissipait en tiédeurs, en sécheresses, je le
+comparais à ces bas-fonds taris qu'on découvre dans la mer à chaque
+marée basse et qui sont comme la mort du mouvement.</p>
+
+<p>Une pareille alternative ressemblait assez aux feux à éclipse des fanaux
+tournants, et j'attendais incessamment je ne sais quel réveil en moi,
+comme j'aurais attendu le retour du signal.</p>
+
+<p>Ce que je vous raconte en quelques mots n'est, bien entendu, que le très
+court abrégé de longues, obscures et multiples souffrances. Le jour où
+je trouvai dans des livres, que je ne connaissais pas alors, le poème ou
+l'explication dramatique de ces phénomènes très spontanés, je n'eus
+qu'un regret,<a name="page_078" id="page_078"></a> ce fut de parodier peut-être en les rapetissant ce que de
+grands esprits avaient éprouvé avant moi. Leur exemple ne m'apprit rien,
+leur conclusion, quand ils concluent, ne me corrigea pas non plus. Le
+mal était fait, si l'on peut appeler un mal le don cruel d'assister à sa
+vie comme à un spectacle donné par un autre, et j'entrai dans la vie
+sans la haïr, quoiqu'elle m'ait fait beaucoup pâtir, avec un ennemi
+inséparable, bien intime et positivement mortel: c'était moi-même.<a name="page_079" id="page_079"></a></p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p>T<small>OUTE</small> une année s'écoula de la sorte. Du fond de la ville, je vis
+l'automne qui rougissait les arbres et reverdissait les pâturages, et le
+jour où le collège se rouvrit, j'y ramenai comme à l'ordinaire un être
+agité, malheureux, une sorte d'esprit plié en deux, comme un fakir
+attristé qui s'examine.</p>
+
+<p>Cette perpétuelle critique exercée sur moi-même, cet &oelig;il impitoyable,
+tantôt ami, tantôt ennemi, toujours gênant comme un témoin et
+soupçonneux comme un juge, cet état de permanente indiscrétion vis-à-vis
+des actes les plus ingénus d'un âge où d'habitude on s'observe peu, tout
+cela me jeta dans une série de malaises, de troubles, de stupeurs ou
+d'excitations qui me conduisaient tout droit à une crise.</p>
+
+<p>Cette crise arriva vers le printemps, au moment même où je venais
+d'atteindre mes dix-sept ans.</p>
+
+<p>Un jour, c'était vers la fin d'avril, et ce devait être un jeudi, jour
+de sortie, je quittai la ville de bonne heure et m'en allai seul, au
+hasard, me promener sur les grandes routes. Les ormeaux n'avaient point
+encore de feuilles, mais ils se couvraient de bourgeons; les prairies ne
+formaient qu'un vaste jardin fleuri de marguerites; les haies d'épines
+étaient en fleur; le soleil, vif et chaud, faisait<a name="page_080" id="page_080"></a> chanter les
+alouettes et semblait les attirer plus près du ciel, tant elles
+pointaient en ligne droite et volaient haut. Il y avait partout des
+insectes nouveau-nés que le vent balançait comme des atomes de lumière à
+la pointe des grandes herbes, et des oiseaux qui, deux à deux, passaient
+à tire-d'aile et se dirigeaient soit dans les foins, soit dans les blés,
+soit dans les buissons, vers des nids qu'on ne voyait pas. De loin en
+loin se promenaient des malades ou des vieillards que le printemps
+rajeunissait ou rendait à la vie; et dans les endroits plus ouverts au
+vent, des troupes d'enfants lançaient des cerfs-volants à longues
+banderoles frissonnantes, et les regardaient à perte de vue, fixés dans
+le clair azur comme des écussons blancs, ponctués de couleurs vives.</p>
+
+<p>Je marchais rapidement, pénétré et comme stimulé par ce bain de lumière,
+par ces odeurs de végétations naissantes, par ce vif courant de puberté
+printanière dont l'atmosphère était imprégnée. Ce que j'éprouvais était
+à la fois très doux et très ardent. Je me sentais ému jusqu'aux larmes,
+mais sans langueur ni fade attendrissement. J'étais poursuivi par un
+besoin de marcher, d'aller loin, de me briser par la fatigue, qui ne me
+permettait pas de prendre une minute de repos. Partout où j'apercevais
+quelqu'un qui pût me reconnaître, je tournais court, prenais un biais,
+et je m'enfonçais à perte d'haleine dans les sentiers étroits coupant
+les blés verts, là où je ne voyais plus personne. Je ne sais quel
+sentiment sauvage, plus fort que jamais, m'invitait à me perdre au<a name="page_081" id="page_081"></a> sein
+même de cette grande campagne en pleine explosion de sève. Je me
+souviens que d'un peu loin j'aperçus les jeunes gens du séminaire
+défilant deux à deux le long des haies fleuries, conduits par de vieux
+prêtres qui, tout en marchant, lisaient leur bréviaire. Il y avait de
+longs adolescents rendus bizarres et comme amaigris davantage par
+l'étroite robe noire qui leur collait au corps, et qui en passant
+arrachaient des fleurs d'épines et s'en allaient avec ces fleurs brisées
+dans la main. Ce ne sont point des contrastes que j'imagine, et je me
+rappelle la sensation que fît naître en moi en pareille circonstance, à
+pareille heure, en pareil lieu, la vue de ces tristes jeunes gens, vêtus
+de deuil et déjà tout semblables à des veufs. De temps en temps je me
+retournais du côté de la ville; on ne voyait plus à la limite lointaine
+des prairies que la ligne un peu sombre de ses boulevards et l'extrémité
+de ses clochers d'église. Alors je me demandais comment j'avais fait
+pour y demeurer si longtemps, et comment il m'avait été possible de m'y
+consumer sans y mourir; puis j'entendis sonner les vêpres, et ce bruit
+de cloches, accompagné de mille souvenirs, m'attrista, comme un rappel à
+des contraintes sévères. Je pensai qu'il faudrait revenir, rentrer avant
+la nuit, m'enfermer de nouveau, et je repris avec plus d'emportement ma
+course du côté de la rivière.</p>
+
+<p>Je revins, non pas épuisé, mais plus excité au contraire par ce
+vagabondage de plusieurs heures au grand air, dans la tiédeur des
+routes, sous l'âpre et mordant soleil d'avril. J'étais dans une sorte<a name="page_082" id="page_082"></a>
+d'ivresse, rempli d'émotions extraordinaires, qui sans contredit se
+manifestaient sur mon visage, dans mon air, dans toute ma personne.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous, mon cher enfant? me dit madame Ceyssac en m'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai marché très vite», lui dis-je avec égarement.</p>
+
+<p>Elle m'examina de nouveau, et, par un geste de mère inquiète, elle
+m'attira sous le feu de ses yeux clairs et profonds. J'en fus
+horriblement troublé; je ne pus supporter ni la douceur de leur examen,
+ni la pénétration de leur tendresse; je ne sais quelle confusion me
+saisit tout à coup, qui me rendit la vague interrogation de ce regard
+insupportable.</p>
+
+<p>«Laissez-moi, je vous prie, ma chère tante», lui dis-je.</p>
+
+<p>Et je montai précipitamment à ma chambre.</p>
+
+<p>Je la trouvai tout illuminée par les rayons obliques du soleil couchant,
+et je fus comme ébloui par le rayonnement de cette lumière chaude et
+vermeille qui l'envahissait comme un flot de vie. Pourtant je me sentis
+plus calme en m'y voyant seul, et me mis à la fenêtre, attendant l'heure
+salutaire où ce torrent de clarté allait s'éteindre. Peu à peu la face
+des hauts clochers rougit, les bruits devinrent plus distincts dans
+l'air un peu plus humide, des barres de feu se formèrent au couchant, du
+côté où s'élevaient, au-dessus des toitures, les mâts des navires
+amarrés dans la rivière. Je restai là jusqu'à la nuit, me demandant ce
+que j'éprouvais, ne sachant que répondre, écoutant,<a name="page_083" id="page_083"></a> voyant, sentant,
+étouffé par des pulsations d'une vie extraordinaire, plus émue, plus
+forte, plus active, moins compressible que jamais. J'aurais souhaité que
+quelqu'un fût là; mais pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Et qui? Je le
+savais encore moins. S'il m'avait fallu choisir à l'heure même un
+confident parmi les êtres qui m'étaient alors le plus chers, il m'eût
+été impossible de nommer personne.</p>
+
+<p>Quelques minutes seulement avant que le dernier rayon du jour eût
+disparu, je descendis. Je me glissai par les rues que je savais désertes
+jusqu'aux endroits du boulevard où l'herbe poussait en pleine solitude.
+Je longeai la place où j'entendis commencer les premières sonneries de
+la retraite militaire. Puis le bruit des clairons s'éloigna, et j'en
+suivis la marche de loin par les rues sinueuses, d'après des échos plus
+distincts ou plus confus suivant la largeur de l'espace où, dans l'air
+tranquille du soir, le son se déployait. Seul, tout seul, dans le
+crépuscule bleu qui descendait du ciel, sous les ormeaux garnis de
+frondaisons légères, aux lueurs des premières étoiles qui s'allumaient à
+travers les arbres, comme des étincelles de feu semées sur la dentelle
+des feuillages, je marchais dans la longue avenue, écoutant cette
+musique si bien rythmée, et me laissant conduire par ses cadences. J'en
+marquais la mesure; mentalement je la répétai quand elle eut fini de se
+faire entendre. Il m'en resta dans l'esprit comme un mouvement qui se
+continua, et cela devint une sorte de mode et d'appui mélodique sur
+lequel involontairement je mis des paroles. Je n'ai plus aucun souvenir<a name="page_084" id="page_084"></a>
+des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que
+cette exhalaison singulière sortit de moi, d'abord comme un rythme, puis
+avec des mots rythmés, et que cette mesure intérieure tout à coup se
+traduisit, non seulement par la symétrie des mesures, mais par la
+répétition double ou multiple de certaines syllabes sourdes ou sonores
+se correspondant et se faisant écho. J'ose à peine vous dire que
+c'étaient là des vers, et cependant ces paroles chantantes y
+ressemblaient beaucoup.</p>
+
+<p>A ce moment même, et pendant que je faisais cette réflexion, je reconnus
+devant moi, dans l'allée que je suivais, notre ami de tous les jours, M.
+d'Orsel, et ses deux filles. J'étais trop près d'eux pour les éviter, et
+la préoccupation même où j'étais plongé ne m'en eût pas laissé la force.
+Je me trouvais donc face à face avec le regard paisible et le blanc
+visage de Madeleine.</p>
+
+<p>«Comment! vous ici?» me dit-elle.</p>
+
+<p>J'entends encore cette voix nette, aérienne, avec un léger accent du
+midi qui me fit frissonner. Je pris machinalement la main qu'elle me
+tendait, sa petite main fine et fraîche, et la fraîcheur de ce contact
+me fit sentir que la mienne était brûlante. Nous étions si près l'un de
+l'autre, et je distinguais si nettement les contours de son visage que
+je fus effrayé de penser qu'elle me voyait aussi.</p>
+
+<p>«Nous vous avons fait peur?» ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Je compris au changement de sa voix à quel point mon trouble était
+visible. Et comme rien au monde n'aurait pu me retenir une seconde de
+plus<a name="page_085" id="page_085"></a> dans cette situation sans issue, je balbutiai je ne sais quoi de
+déraisonnable, et, perdant tout à fait la tête, étourdiment, sottement,
+je pris la fuite.</p>
+
+<p>Ce soir-là, je ne passai point par le salon de ma tante, et je
+m'enfermai dans ma chambre, de peur qu'on ne m'y surprît. Là, sans
+réfléchir à quoi que ce fût, sans le vouloir, absolument comme un homme
+attiré par je ne sais quelle irrésistible entreprise qui l'épouvante
+autant qu'elle le séduit, d'une haleine, sans me relire, presque sans
+hésiter, j'écrivis toute une série de choses inattendues, qui parurent
+me tomber du ciel. Ce fut comme un trop-plein qui sortit de mon c&oelig;ur,
+et dont il était soulagé au fur et à mesure qu'il se désemplissait. Ce
+travail fiévreux m'entraîna bien avant dans la nuit. Puis il me sembla
+que ma tâche était faite; toutes les fibres irritées se calmèrent, et
+vers le matin, à l'heure où s'éveillent les premiers oiseaux, je
+m'endormis dans une lassitude délicieuse.</p>
+
+<p>Le lendemain, Olivier me parla de ma rencontre avec ses cousines, de mon
+embarras, de ma fuite.</p>
+
+<p>«Tu fais le mystérieux, me dit-il, tu as tort; si j'avais un secret, je
+le partagerais avec toi.»</p>
+
+<p>J'hésitai d'abord à lui dire la vérité. C'était ce qu'il y avait de plus
+simple, et cela certainement aurait mieux valu; mais il y avait dans un
+pareil aveu mille embarras réels ou imaginaires, qui me le
+représentaient comme impossible. En quels termes d'ailleurs lui faire
+comprendre ce que j'éprouvais depuis longtemps, sans que personne en eût
+le soupçon? Comment lui parler de sang-froid de ces pudeurs extrêmes que
+le grand jour<a name="page_086" id="page_086"></a> offusquait, qui ne supportaient aucun examen, pas plus le
+mien que celui des autres, et qui demandaient, comme une plaie trop vive
+ou trop récente, à n'être pas même effleurées du regard? Comment lui
+raconter cette crise de sensibilité inexplicable et cet ensorcellement
+de la nuit, dont j'avais trouvé le matin même à mon réveil le témoignage
+écrit?</p>
+
+<p>Je répondis par un mensonge: j'étais souffrant depuis quelques jours; la
+chaleur de la veille m'avait donné une sorte de vertige, et je priais
+Madeleine d'excuser la sotte figure que j'avais faite en la rencontrant.</p>
+
+<p>«Madeleine! reprit Olivier; mais nous n'avons pas de comptes à rendre à
+Madeleine... Il y a des choses qui ne la regardent plus.»</p>
+
+<p>Il avait en disant cela un singulier sourire, avec un regard des plus
+pénétrants et des plus vifs. Quelque effort qu'il fît cependant pour
+lire au fond de ma pensée, j'étais bien sûr qu'il n'y verrait rien; mais
+je comprenais aussi qu'il y cherchait quelque chose, et si je ne
+devinais pas quels étaient les sentiments très présumables qu'Olivier me
+supposait en raisonnant d'après lui-même, je me vis l'objet d'une
+investigation qui me fit réfléchir et d'un soupçon qui m'embarrassa.</p>
+
+<p>J'étais si parfaitement candide et ignorant que le premier éveil qui
+m'ait surpris au milieu de mes ingénuités me vint ainsi d'un regard
+inquiet de ma tante, d'un sourire équivoque et curieux d'Olivier. Ce fut
+l'idée qu'on me surveillait qui me donna le désir d'en chercher la
+cause, et ce fut un<a name="page_087" id="page_087"></a> faux soupçon qui pour la première fois de ma vie me
+fit rougir. Je ne sais quel indéfinissable instinct me gonfla le c&oelig;ur
+d'une émotion tout à fait nouvelle. Une lueur bizarre éclaira tout à
+coup ce verbe enfantin, le premier que nous avons tous conjugué soit en
+français, soit en latin, dans les grammaires. Deux jours après ce vague
+avertissement donné par une mère prudente et par un camarade émancipé,
+je n'étais pas loin d'admettre, tant mon cerveau roulait de scrupules,
+de curiosités et d'inquiétudes, que ma tante et Olivier avaient raison
+en me supposant amoureux, mais de qui?</p>
+
+<p>La soirée du dimanche suivant nous réunit tous comme à l'ordinaire dans
+le salon de madame Ceyssac. J'y vis paraître Madeleine avec un certain
+trouble; je ne l'avais pas revue depuis le jeudi soir. Sans doute elle
+attendait une explication: moins que jamais je me sentais en disposition
+de la lui donner, et je me tus. J'étais affreusement embarrassé de ma
+personne et distrait. Olivier, qui ne se croyait aucune raison d'être
+charitable, me harcelait de ses épigrammes. Rien n'était plus
+inoffensif, et cependant j'en étais atteint, tant l'état d'extrême
+irritabilité nerveuse où je me trouvais depuis quelques jours me rendait
+vulnérable et me prédisposait à souffrir sans motif. J'étais assis près
+de Madeleine, d'après une ancienne habitude où la volonté de l'un et de
+l'autre n'entrait pour rien. Tout à coup l'idée me vint de changer de
+place. Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Il me sembla seulement que la
+lumière directe des lampes me blessait, et qu'ailleurs je me trouverais
+mieux. En<a name="page_088" id="page_088"></a> levant les yeux qu'elle tenait abaissés sur son jeu,
+Madeleine me vit assis de l'autre côté de la table, précisément
+vis-à-vis d'elle.</p>
+
+<p>«Eh bien!» dit-elle avec un air de surprise.</p>
+
+<p>Mais nos yeux se rencontrèrent; je ne sais ce qu'elle aperçut
+d'extraordinaire dans les miens qui la troubla légèrement et ne lui
+permit pas d'achever.</p>
+
+<p>Il y avait plus de dix-huit mois que je vivais près d'elle, et pour la
+première fois je venais de la regarder comme on regarde quand on veut
+voir. Madeleine était charmante, mais beaucoup plus qu'on ne le disait,
+et bien autrement que je ne l'avais cru. De plus, elle avait dix-huit
+ans. Cette illumination soudaine, au lieu de m'éclairer peu à peu,
+m'apprit en une demi-seconde tout ce que j'ignorais d'elle et de
+moi-même. Ce fut comme une révélation définitive qui compléta les
+révélations des jours précédents, les réunit pour ainsi dire en un
+faisceau d'évidences, et, je crois, les expliqua toutes.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI</h3>
+
+<p>Q<small>UELQUES</small> semaines après, M. d'Orsel se rendait à une ville d'eaux, sous
+prétexte de promenade et de santé, mais en réalité pour des raisons
+particulières que tout le monde ignorait, et que je ne connus qu'un peu
+plus tard. Madeleine et Julie l'accompagnaient.</p>
+
+<p>Cette séparation, dont un autre aurait gémi comme d'un déchirement, me
+délivra d'un grand embarras. Je ne pouvais plus vivre à côté de
+Madeleine, à cause de timidités soudaines qui toutes me venaient de sa
+présence. Je la fuyais. L'idée de lever les yeux sur elle était un trait
+d'audace. A la voir si calme quand je ne l'étais plus, à la trouver si
+parfaitement jolie, tandis que j'avais tant de motifs pour me déplaire
+avec ma tenue de collège et mon teint de campagnard mal débarbouillé,
+j'éprouvais je ne sais quel sentiment subalterne, comprimé, humiliant,
+qui me remplissait de défiance et transformait la plus paisible des
+camaraderies en une sorte de soumission sans douceur et d'asservissement
+mal enduré. C'était ce qu'il y avait eu de plus clair et de fort
+troublant dans l'effet instantané produit par la soirée que je vous ai
+dite. Madeleine en un mot me faisait peur. Elle me dominait avant de me
+séduire: le c&oelig;ur a<a name="page_090" id="page_090"></a> les mêmes ingénuités que la foi. Tous les cultes
+passionnés commencent ainsi.</p>
+
+<p>Le lendemain de son départ, je courais rue des Carmélites. Olivier
+habitait une petite chambre perdue dans un pavillon élevé de l'hôtel.
+Habituellement je venais le prendre aux heures du collège, et l'appelais
+du jardin pour qu'il descendît. Je me souvins qu'à pareille heure,
+presque tous les jours, une autre voix me répondait, que Madeleine alors
+mettait la tête à sa fenêtre et me disait bonjour; je pensais à l'émoi
+que me causait cette entrevue quotidienne, autrefois sans charme ni
+dangers, devenue si subitement un vrai supplice; et j'entrai hardiment,
+presque joyeux, comme si quelque chose en moi de craintif et de
+surveillé prenait ses vacances.</p>
+
+<p>La maison était vide. Les domestiques allaient et venaient, comme
+étonnés, eux aussi, de n'avoir plus à se contraindre. On avait ouvert
+toutes les fenêtres et le soleil de mai jouait librement dans les
+chambres, où toutes choses étaient remises en place. Ce n'était pas
+l'abandon, c'était l'absence. Je soupirai. Je calculai ce que cette
+absence devait durer. Deux mois! Cela me paraissait tantôt très long,
+tantôt très court. J'aurais souhaité, je crois, tant j'avais besoin de
+m'appartenir, que ce mince répit n'eût plus de fin.</p>
+
+<p>Je revins le lendemain, les jours suivants: même silence et même
+sécurité. Je me promenai dans toute la maison, je visitai le jardin
+allée par allée; Madeleine était partout. Je m'enhardis jusqu'à
+m'entretenir librement avec son souvenir.<a name="page_091" id="page_091"></a> Je regardai sa fenêtre, et
+j'y revis sa jolie tête. J'entendis sa voix dans les allées du parc, et
+je me mis à fredonner, pour retrouver comme un écho de certaines
+romances qu'elle se plaisait à chanter en plein air, que le vent rendait
+si fluides et que le bruit des feuilles accompagnait. Je revis mille
+choses que j'ignorais d'elle ou qui ne m'avaient pas frappé, certains
+gestes qui n'étaient rien et qui devenaient charmants; je trouvai pleine
+de grâce l'habitude un peu négligée qu'elle avait de tordre ses cheveux
+en arrière et de les porter relevés sur la nuque et liés par le milieu
+comme une gerbe noire. Les moindres particularités de sa mise ou de sa
+tournure, une odeur exotique qu'elle aimait et qui me l'eût fait
+reconnaître les yeux fermés, tout, jusqu'à ses couleurs adoptées depuis
+peu, le bleu qui la paraît si bien et qui faisait valoir avec tant
+d'éclat sa blancheur sans trouble, tout cela revivait avec une lucidité
+surprenante, mais en me causant une autre émotion que sa présence, comme
+un regret, agréable à caresser, des choses aimables qui n'étaient plus
+là. Peu à peu, je me pénétrai sans beaucoup de chaleur, mais avec un
+attendrissement continu, de ces réminiscences, le seul attrait presque
+vivant qui me restât d'elle, et moins de quinze jours après le départ de
+Madeleine ce souvenir envahissant ne me quittait plus.</p>
+
+<p>Un soir, je montais chez Olivier, et comme à l'ordinaire je passais
+devant la chambre de Madeleine. Bien souvent déjà j'en avais trouvé la
+porte grande ouverte sans que la pensée me fût jamais<a name="page_092" id="page_092"></a> venue d'y
+pénétrer. Ce soir-là, je m'arrêtai court, et après quelques hésitations
+accordées à des scrupules aussi nouveaux que tous les autres sentiments
+qui m'agitaient, je cédai à une tentation véritable, et j'entrai.</p>
+
+<p>Il y faisait presque nuit. Le bois sombre de quelques meubles anciens se
+distinguait à peine, l'or des marqueteries luisait faiblement. Des
+étoffes de couleur sobre, des mousselines flottantes, tout un ensemble
+de choses pâles et douces y répandait une sorte de léger crépuscule et
+de blancheur de l'effet le plus tranquille et le plus recueilli. L'air
+tiède y venait du dehors avec les exhalaisons du jardin en fleur; mais
+surtout une odeur subtile, plus émouvante à respirer que toutes les
+autres, l'habitait comme un souvenir opiniâtre de Madeleine. J'allai
+jusqu'à la fenêtre: c'était là que Madeleine avait l'habitude de se
+tenir, et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui
+servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété
+des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des
+impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais
+rien; pour rien au monde, je n'aurais osé porter la main sur le moindre
+des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer
+de cette indiscrète émotion, j'avais au c&oelig;ur des battements si
+convulsifs, si précipités, si distincts, que j'appuyais les deux mains
+sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations
+incommodes.</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis dans les corridors le<a name="page_093" id="page_093"></a> pas rapide et sec
+d'Olivier. Je n'eus que le temps de me glisser jusqu'à la porte; il
+arrivait.</p>
+
+<p>«Je t'attendais», me dit-il assez simplement pour me persuader, ou qu'il
+ne m'avait pas vu sortir de la chambre de Madeleine, ou qu'il n'y
+trouvait rien à redire.</p>
+
+<p>Il était fort élégamment mis, en tenue légère, avec une cravate un peu
+lâche et des habits larges, tels qu'il aimait à les porter, surtout en
+été. Il avait cette démarche aisée, cette façon libre de se mouvoir dans
+des habits flottants qui lui donnaient à certains moments comme un air
+fort original de jeune homme étranger, soit anglais, soit créole.
+C'était l'instinct d'un goût très sûr qui l'invitait à s'habiller de la
+sorte. Il en tirait une grâce toute personnelle, et moi qui ai connu ses
+qualités en même temps que ses faiblesses, je ne puis pas dire qu'il y
+mît beaucoup de prétention, quoiqu'il en fît l'objet d'une réelle étude.
+Il considérait la composition d'une toilette, le choix des nuances, les
+proportions d'un habit comme une chose très sérieuse dans la conduite
+générale d'un homme de bon ton; mais une fois la toilette admise, il n'y
+pensait plus, et c'eût été lui faire injure que de le supposer préoccupé
+de sa mise au delà du temps voulu par les soins ingénieux qu'il y
+donnait.</p>
+
+<p>«Allons jusqu'aux boulevards, me dit-il en s'emparant de mon bras. Je
+désire que tu m'accompagnes, et voici la nuit.»</p>
+
+<p>Il marchait vite et m'entraînait comme s'il eût été pressé par l'heure.
+Il prit le plus court, traversa lestement les allées désertes et me
+conduisit<a name="page_094" id="page_094"></a> tout droit vers cette partie des avenues où l'on se promenait
+l'été à la nuit tombante. Il y avait une certaine foule, ce qu'une très
+petite ville comme Ormesson comptait alors de plus mondain, de plus
+riche et de plus élégant. Olivier s'y glissa sans s'arrêter, les yeux en
+éveil, excité par une secrète impatience qui l'absorbait au point de lui
+faire oublier que j'étais là. Tout à coup il ralentit le pas, se
+raffermit à mon bras pour se contraindre à modérer je ne sais quelle
+enfantine effervescence qui sans doute aurait manqué de mesure ou
+d'esprit. Je compris qu'il était au bout de ses recherches.</p>
+
+<p>Deux femmes se dirigeaient vers nous, au bord de l'allée et assez
+mystérieusement abritées sous le plafond bas des ormeaux. L'une était
+jeune et remarquablement jolie; ma très récente expérience m'avait formé
+le goût sur ces définitions délicates, et je ne m'y trompais plus.
+J'observais cette façon légère et contenue de fouler à petits pas le
+gazon qui s'étendait aux pieds des arbres, comme si elle eût marché sur
+les laines souples d'un tapis. Elle nous regardait fixement, avec moins
+de charme que Madeleine, plus de volonté que jamais celle-ci n'eût osé
+le faire, et, de loin, se préparait par un sourire insolite à répondre
+au salut d'Olivier. Ce salut fut échangé d'aussi près que possible avec
+la même grâce un peu négligée; et dès que la jeune tête blonde et encore
+souriante eut disparu dans les dentelles de son chapeau, Olivier se
+tourna vers moi avec un air d'interrogation audacieuse.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>«Tu connais madame X...?» me dit-il.</p>
+
+<p>Il me nommait une personne dont on parlait un peu dans le monde où
+quelquefois j'accompagnais ma tante. Il n'était que très naturel
+qu'Olivier lui eût été présenté, et naïvement je le lui dis.</p>
+
+<p>«Précisément, ajouta-t-il, j'ai dansé un soir de cet hiver avec elle, et
+depuis...»</p>
+
+<p>Il s'interrompit, et après un silence: «Mon cher Dominique, reprit-il,
+je n'ai ni père ni mère, tu le sais; je ne suis que le neveu de mon
+oncle, et de ce côté je n'attends que les affections qui me sont dues,
+c'est-à-dire une bien petite part dans le patrimoine de tendresse qui
+revient de droit à mes deux cousines. J'ai donc besoin qu'on m'aime, et
+autrement que d'une amitié de collège... Ne te récrie pas; je te suis
+reconnaissant de l'attachement que tu me témoignes, et je suis sûr que
+tu me le continueras, quoi qu'il arrive. Je te dirai aussi que tu m'es
+très cher. Mais enfin tu me permettras de trouver un peu tièdes les
+affections estimables qui me sont échues. Il y a deux mois qu'un soir,
+au bal, je parlais à peu près des mêmes choses à la personne que nous
+venons de rencontrer. Elle s'en est amusée d'abord, n'y voyant que les
+doléances d'un collégien que le collège ennuie; or, comme j'avais la
+ferme volonté d'être écouté sérieusement quand je parlais de même, et la
+certitude qu'on me croirait si je le voulais bien: «Madame, lui dis-je,
+ce sera une prière, s'il vous plaît de le prendre ainsi; sinon, c'est un
+regret que vous n'entendrez<a name="page_096" id="page_096"></a> plus.» Elle me donna deux petits coups
+d'éventail, sans doute afin de m'interrompre; mais je n'avais plus rien
+à lui dire, et pour ne pas me démentir je quittai le bal aussitôt.
+Depuis j'ai tenu parole, je n'ai pas ajouté un mot qui pût lui faire
+croire que j'eusse ou la moindre espérance ou le moindre doute. Elle ne
+m'entendra plus ni me plaindre, ni la supplier. Je sens qu'en pareil cas
+j'aurai beaucoup de patience, et j'attendrai.»</p>
+
+<p>En me parlant ainsi, Olivier était très calme. Un peu plus de brusquerie
+dans son geste, un certain accent plus vibrant dans sa voix, c'était le
+seul signe perceptible qui trahît le tremblement intérieur, s'il
+tremblait au fond du c&oelig;ur, ce dont je doute. Quant à moi je
+l'écoutais avec une réelle et profonde angoisse. Ce langage était si
+nouveau, la nature de ses confidences était telle que je n'en ressentis
+d'abord qu'un grand trouble, comme au contact d'une idée tout à fait
+incompréhensible.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui dis-je, sans trouver autre chose à répondre que cette
+exclamation de naïf ébahissement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voilà ce que je voulais t'apprendre, Dominique, ceci et pas
+autre chose. Lorsqu'à ton tour tu me diras de t'écouter, je saurai le
+faire.»</p>
+
+<p>Je lui répondis plus laconiquement encore par un serrement de main des
+plus tendres, et nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>Il en fut des confidences d'Olivier comme de toutes les leçons trop
+brusques ou trop fortes:<a name="page_097" id="page_097"></a> cette infusion capiteuse me fit tourner
+l'esprit, et il me fallut beaucoup de méditations violentes pour démêler
+les vérités utiles ou non que contenaient des aveux si graves. Au point
+où j'en étais, c'est-à-dire osant à peine épeler sans émoi le mot le
+plus innocent et le plus usuel de la langue du c&oelig;ur, mes prévisions
+les plus hardies n'auraient jamais dépassé toutes seules l'idée d'un
+sentiment désintéressé et muet. Partir de si peu pour arriver aux
+hypothèses ardentes où m'entraînaient les témérités d'Olivier, passer du
+silence absolu à cette manière libre de s'exprimer sur les femmes, le
+suivre enfin jusqu'au but marqué par son attente, il y avait là de quoi
+me beaucoup vieillir en quelques heures. Cette enjambée exorbitante, je
+la fis cependant, mais avec des effrois et des éblouissements que je ne
+saurais vous dire, et ce qui m'étonna le plus quand j'eus acquis le
+degré de lucidité voulu pour comprendre pleinement les leçons d'Olivier,
+ce fut de comparer les chaleurs qui m'en venaient avec la froide
+contenance et les calculs savants de ce soi-disant amoureux.</p>
+
+<p>Quelques jours après il me montrait une lettre sans signature.</p>
+
+<p>«Vous vous écrivez? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre, me dit-il, est le seul billet que j'aie reçu d'elle, et
+je n'ai pas répondu.»</p>
+
+<p>La lettre était à peu près conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Vous êtes un enfant qui prétendez agir comme un homme, et vous avez
+doublement tort de vous vieillir. Les hommes, quoi que vous fassiez,
+seront<a name="page_098" id="page_098"></a> toujours meilleurs ou pires que vous n'êtes. Je vous crois à
+plaindre, car vous êtes seul, et je vous estime assez pour admettre que
+vous devez en effet souffrir d'être privé d'une amitié vigilante et
+tendre; mais vous feriez mieux de parler à c&oelig;ur ouvert que de vous
+confier un jour à l'improviste à quelqu'un qui vous apprécie, et puis de
+vous taire. Je ne vois ni le bien que j'ai pu vous faire en écoutant vos
+confidences, ni le but que vous vous proposez en ne les renouvelant
+plus. Vous avez trop de raison pour un âge dont l'ingénuité est à la
+fois le seul attrait et la seule excuse, et, si vous aviez autant
+d'abandon que de sang-froid, vous seriez plus intéressant et surtout
+plus heureux.»</p>
+
+<p>Malgré ces rares accès de franchise auxquels il cédait par caprice, je
+n'étais qu'à demi dans les confidences d'Olivier. Quoiqu'à peu près de
+mon âge et inférieur à moi sur beaucoup de points sans doute, il me
+trouvait un peu jeune, comme il disait, sur les questions de conduite
+qui s'agitaient dans son esprit. C'était à peine si je pouvais accepter
+le premier mot du dessein qu'il entendait poursuivre jusqu'à la pleine
+satisfaction de son amour-propre ou de son plaisir. Je le voyais
+toujours aussi calme, libre d'esprit, prompt à tout, avec son aimable
+visage aux accents un peu froids, ses yeux impertinents pour tous ceux
+qui n'étaient pas ses amis, et ce sourire rapide et très séduisant dont
+il savait faire avec tant d'à-propos tantôt une caresse et tantôt une
+arme. Il n'était aucunement triste et pas beaucoup plus distrait,<a name="page_099" id="page_099"></a> même
+dans les circonstances où, de son propre aveu, son imperturbable
+confiance avait un peu souffert. Le dépit ne se traduisait chez lui que
+par une sorte d'irritabilité plus aiguë, et ne faisait pour ainsi dire
+qu'ajouter un ressort de trempe plus sèche à son audace.</p>
+
+<p>«Si tu crois que je vais me rendre malheureux, tu te trompes, me
+disait-il à quelque temps de là, dans un de ces moments de courtes
+hésitations où, comme à plaisir, il donnait à ses paroles une expression
+d'hostilité méchante. Si elle m'aime un jour, tôt ou tard, ceci n'est
+rien. Sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?» lui dis-je.</p>
+
+<p>Sans me répondre, il fit tournoyer et siffler autour de sa tête un petit
+jonc qu'il tenait à la main, comme s'il eût voulu trancher quelque chose
+en fendant l'air. Puis, tout en continuant de fouetter le vide avec une
+véhémence extrême, il ajouta:</p>
+
+<p>«Si je pouvais seulement lire dans ses yeux un oui ou non! Je n'en
+connais pas d'aussi tourmentants et d'aussi beaux, excepté ceux de mes
+deux cousines, qui ne me disent rien.»</p>
+
+<p>Un autre jour, un accident contraire le rendait à lui-même. Il devenait
+sensible, agité, légèrement enthousiaste, en tout beaucoup plus naturel.
+Il s'abandonnait à quelques douceurs de gestes et de langage, qui,
+quoique toujours fort réservées, m'en apprenaient assez sur ses
+espérances.</p>
+
+<p>«Es-tu bien sûr de l'aimer?» lui demandai-je enfin, tant cette première
+condition pour qu'il se montrât exigeant me semblait indispensable, et
+cependant douteuse.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>Olivier me regarda dans le blanc des yeux, et, comme si ma question lui
+paraissait le comble de la niaiserie ou de la folie, il partit d'un
+éclat de rire insolent qui m'ôta toute envie de continuer.</p>
+
+<p>L'absence de Madeleine dura le temps convenu. Quelques jours avant son
+retour, en pensant à elle, et j'y pensais à toutes les minutes, je
+récapitulai les changements qui s'étaient opérés en moi depuis son
+départ, et j'en fus stupéfait. Le c&oelig;ur gros de secrets, l'âme émue
+d'impulsions hardies, l'esprit chargé d'expérience avant d'avoir rien
+connu, je me vis en un mot tout différent de celui qu'elle avait quitté.
+Je me persuadai que cela me servirait à diminuer d'autant l'ascendant
+bizarre auquel j'étais soumis, et cette légère teinte de corruption
+répandue sur des sentiments parfaitement candides me donna comme un
+semblant d'effronterie, c'est-à-dire tout juste assez de bravoure pour
+courir au-devant de Madeleine sans trop trembler.</p>
+
+<p>Elle arriva vers la fin de juillet. De loin j'entendis les grelots des
+chevaux, et je vis approcher, encadrée dans le rideau vert des
+charmilles, la chaise de poste, toute blanche de poussière, qui les
+amena par le jardin jusque devant le perron. Ce que j'aperçus d'abord,
+ce fut le voile bleu de Madeleine, qui flottait à la portière de la
+voiture. Elle en descendit légèrement et se jeta au cou d'Olivier. Je
+sentis, à la vive et fraternelle étreinte de ses deux petites mains
+cordialement posées dans les miennes, que la réalité de mon rêve était
+revenue; puis, s'emparant avec une<a name="page_101" id="page_101"></a> familiarité de s&oelig;ur aînée du bras
+d'Olivier et du mien, s'appuyant également sur l'un et sur l'autre, et
+versant sur tous les deux comme un rayon de vrai soleil, la limpide
+lumière de son regard direct et franc, comme une personne un peu lasse,
+elle monta les escaliers du salon.</p>
+
+<p>Cette soirée-là fut pleine d'effusion. Madeleine avait tant à nous dire!
+Elle avait vu de beaux pays, découvert toute sorte de nouveautés, de
+m&oelig;urs, d'idées, de costumes. Elle en parlait dans le premier désordre
+d'une mémoire encombrée de souvenirs tumultueux, avec la volubilité d'un
+esprit impatient de répandre en quelques minutes cette multitude
+d'acquisitions faites en deux mois. De temps en temps elle
+s'interrompait, essoufflée de parler, comme si elle l'eût été de monter
+et de descendre encore les échelons de montagne où son récit nous
+conduisait. Elle passait la main sur son front, sur ses yeux, relevait
+en arrière de ses tempes ses épais cheveux, un peu hérissés par la
+poussière et le vent du voyage. On eût dit que ce geste d'une personne
+qui marche et qui a chaud rafraîchissait aussi sa mémoire. Elle
+cherchait un nom, une date, perdait et retrouvait sans cesse le fil
+embrouillé d'un itinéraire, puis se mettait à rire aux éclats quand, la
+confusion s'introduisant dans son récit, elle était obligée d'appeler à
+son aide la claire et sûre mémoire de Julie. Elle exhalait la vie, le
+plaisir d'apprendre, les curiosités satisfaites. Quoique brisée par un
+long voyage en voiture, il lui restait encore de ce perpétuel
+déplacement une habitude de se mouvoir<a name="page_102" id="page_102"></a> vite qui la faisait dix fois de
+suite se lever, agir, changer de place, jeter les yeux dans le jardin,
+donner un coup d'&oelig;il de bienvenue aux meubles, aux objets retrouvés.
+Quelquefois elle nous regardait, Olivier et moi, attentivement, comme
+pour être bien assurée de se reconnaître et mieux constater son retour
+et sa présence au milieu de nous; mais soit qu'elle nous trouvât l'un et
+l'autre un peu changés, soit que deux mois de séparation et la vue de
+tant de figures nouvelles l'eussent déshabituée de nos visages, je
+voyais dans sa physionomie poindre une vague surprise.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui disait Olivier, nous retrouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout à fait, disait-elle ingénument; je vous voyais autrement
+quand j'étais loin.»</p>
+
+<p>Je restais cloué sur un fauteuil. Je la regardais, je l'écoutais, et
+quoi qu'elle pût penser de nous, le changement que j'apercevais en elle
+était bien autrement réel, et sans contredit plus absolu, sinon plus
+profond.</p>
+
+<p>Elle avait bruni. Son teint, ranimé par un hâle léger, rapportait de ses
+courses en plein air comme un reflet de lumière et de chaleur qui le
+dorait. Elle avait le regard plus rapide avec le visage un peu plus
+maigre, les yeux comme élargis par l'effort d'une vie très remplie et
+par l'habitude d'embrasser de grands horizons. Sa voix, toujours
+caressante et timbrée pour l'expression des mots tendres, avait acquis
+je ne sais quelle plénitude nouvelle qui lui donnait des accents plus
+mûrs. Elle marchait mieux, d'une façon plus libre; son<a name="page_103" id="page_103"></a> pied lui-même
+s'était aminci en s'exerçant à de longues courses dans les sentiers
+difficiles. Toute sa personne avait pour ainsi dire diminué de volume en
+prenant des caractères plus fermes et plus précis, et ses habits de
+voyage, qu'elle portait à merveille, achevaient cette fine et robuste
+métamorphose. C'était Madeleine embellie, transformée par
+l'indépendance, par le plaisir, par les mille accidents d'une existence
+imprévue, par l'exercice de toutes ses forces, par le contact avec des
+éléments plus actifs, par le spectacle d'une nature grandiose. C'était
+toute la juvénilité de cette créature exquise, avec je ne sais quoi de
+plus nerveux, de plus élégant, de mieux défini, qui marquait un progrès
+dans la beauté, mais qui certainement aussi révélait un pas décisif dans
+la vie.</p>
+
+<p>Je ne sais pas si je me rendis compte alors de tout ce que je vous dis
+là; je sais seulement que je devinais d'elle à moi des supériorités de
+plus en plus manifestes, et jamais encore je n'avais mesuré avec tant de
+certitude et d'émotion la distance énorme qui séparait une fille de
+dix-huit ans à peu près d'un écolier de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Un autre indice plus positif encore aurait dû dès ce soir-là m'ouvrir
+les yeux.</p>
+
+<p>Il y avait parmi les bagages un admirable bouquet de rhododendrons,
+arrachés de terre avec leurs racines, et qu'une main prévoyante avait
+entourés de fougères et de plantes alpestres encore humides des eaux de
+la montagne. Ce bouquet, apporté de si loin, et dont M. d'Orsel
+paraissait prendre un soin particulier, leur avait été envoyé,<a name="page_104" id="page_104"></a> disait
+Madeleine, en souvenir d'une excursion faite au pic de *** par un
+compagnon de voyage qu'on désignait vaguement comme un homme aimable,
+poli, prévenant, rempli d'égards pour M. d'Orsel. Au moment où Julie
+défaisait les enveloppes, une carte s'en détacha. Olivier la vit tomber,
+s'en empara prestement, la retourna une ou deux fois, afin d'en examiner
+en quelque sorte la physionomie, puis il y lut un nom: <i>Comte Alfred de
+Nièvres</i>.</p>
+
+<p>Personne ne releva ce nom, qui résonna sèchement au milieu d'un silence
+absolu et résolu. Madeleine eut l'air de ne pas entendre. Julie ne
+sourcilla pas. Olivier se tut. M. d'Orsel prit la carte et la déchira.
+Quant à moi, le plus intéressé de tous à préciser les moindres
+circonstances de ce voyage, que vous dirai-je? J'avais besoin d'être
+heureux: là est le secret de beaucoup d'aveuglements moins explicables
+encore que celui-ci.</p>
+
+<p>Entre Madeleine presque femme et l'adolescent à peine émancipé que je
+vous montre, entre ses brillantes années et les miennes, il y avait
+mille obstacles connus ou inconnus, flagrants ou cachés, nés ou à
+naître. N'importe, je m'obstinais à n'en voir aucun. J'avais regretté
+Madeleine, je l'avais désirée, attendue, et vous devinez que plus d'une
+fois depuis son départ j'avais maudit le misérable esprit de rébellion
+qui m'avait aigri contre la plus enviable, la plus douce et la moins
+calculée des servitudes. Elle revenait enfin, affectueuse à me ravir,
+séduisante à m'émerveiller; je la possédais; et, comme il arrive aux
+gens dont un excès de<a name="page_105" id="page_105"></a> lumière a troublé la vue, je n'apercevais rien au
+delà du confus éblouissement qui m'aveuglait.</p>
+
+<p>Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me
+plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j'étais entré dans un
+infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme
+toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons
+généreuses, d'imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m'étais
+étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me
+surprenait dans l'engourdissement de la véritable enfance, autant je mis
+de promptitude à m'épanouir. Je ne demandai point s'il m'était permis de
+m'offrir; je me donnai, sans réserve, et dans des effusions où je
+prodiguai ce qu'il y avait en moi de sincèrement intelligent, de
+meilleur, surtout de plus inflammable. Je vous peindrais mal ce rare et
+court moment de désintéressement total qui peut servir d'excuse à bien
+des accès d'égoïsme où je tombai depuis, et pendant lequel ma vie brûla
+tout entière en manière d'offrande, et flamba sous les pieds de
+Madeleine, pure et seulement parfumée de bons instincts, comme un feu
+d'autel.</p>
+
+<p>Nous reprîmes nos vieilles habitudes. C'était le cadre ancien embelli
+par le prodigieux éclat d'une vie nouvelle. Je m'étonnai de trouver tout
+si dissemblable, et qu'une seule influence eût pu changer la physionomie
+des choses au point de rajeunir tant de décrépitudes et de remplacer des
+aspects si moroses par de pareilles gaietés. Les veillées étaient
+courtes, les soirées chaudes. On ne<a name="page_106" id="page_106"></a> se réunissait plus guère au salon.
+On veillait soit sous les arbres du jardin d'Orsel, soit en pleine
+campagne au bord des prés humides. Quelquefois je donnais le bras à
+Julie pendant de lentes promenades faites en commun. Les grands parents
+suivaient. La nuit venait et faisait descendre entre nous de longs
+silences, autorisés par ces heures douteuses où l'on parle moins et plus
+bas. La ville enfermait l'horizon de ses silhouettes graves; le bruit
+des cloches, des sonneries gothiques accompagnaient ces sortes de
+promenades allemandes où je n'étais pas Werther, où je crois que
+Madeleine aurait valu Charlotte. Je ne lui parlais point de Klopstock,
+et jamais ma main ne se posa sur la sienne autrement que comme une main
+de frère.</p>
+
+<p>La nuit, je continuais d'écrire avec fureur, car je ne faisais plus rien
+à demi. Il me semblait parfois, tant je ne sais quel amas d'illusions se
+donnaient rendez-vous dans ma tête, que j'étais près d'enfanter des
+chefs-d'&oelig;uvre. J'obéissais à une force étrangère à ma volonté, comme
+toutes celles qui me possédaient. Si, avec les souvenirs de cette
+époque, j'avais conservé de même la moindre des ignorances qui la
+rendirent si belle et si stérile, je vous dirais que cette faculté
+singulière, toujours dominante et jamais soumise, inégale,
+indisciplinable, impitoyable, venant à son heure et s'en allant comme
+elle était venue, ressemblait, à s'y méprendre, à ce que les poètes
+nomment l'inspiration et personnifient dans la Muse. Elle était
+impérieuse et infidèle, deux traits saillants<a name="page_107" id="page_107"></a> qui me la firent prendre
+pour l'inspiratrice ordinaire des esprits vraiment doués, jusqu'au jour
+où, plus tard, je compris que la visiteuse à qui je dus tant de joies
+d'abord et puis tant de mécomptes n'avait rien des caractères de la
+Muse, sinon beaucoup d'inconstance et de cruauté.</p>
+
+<p>Cette double vie de fièvre de c&oelig;ur, de fièvre d'esprit, faisait de
+moi un être fort équivoque. Je le sentis. Il y avait là plus d'un danger
+auquel je voulus parer, et je crus le moment venu de me débarrasser d'un
+secret sans valeur, pour en sauver un plus précieux.</p>
+
+<p>«C'est singulier,... me dit Olivier; où cela te mènera-t-il?... Au fait,
+tu as raison, si cette occupation t'amuse.»</p>
+
+<p>Courte réponse qui contenait pas mal de dédain et peut-être beaucoup
+d'étonnement.</p>
+
+<p>Au milieu de ces diversions, mes études allaient comme elles pouvaient.
+Une grâce d'état continuait de me donner des succès que je dédaignais en
+les comparant à des hauteurs de sentiments qui faisaient de moi un si
+petit jeune homme et, je l'imaginais, un c&oelig;ur si grand. De loin en
+loin cependant je recevais du dehors une impulsion qui me rendait ces
+succès moins méprisables. Depuis le jour où nous nous étions séparés,
+Augustin ne m'avait jamais perdu de vue. Autant qu'il le pouvait, il
+continuait à distance ses enseignements commencés aux Trembles. Avec la
+supériorité que lui donnait l'expérience de la vie abordée par ses côtés
+les plus difficiles, sur le plus grand des théâtres, et d'après les
+progrès d'esprit<a name="page_108" id="page_108"></a> qu'il supposait aussi dans son élève, il avait peu à
+peu élevé le ton de ses conseils. Ses leçons devenaient presque des
+conversations d'homme à homme. Il me parlait peu de lui, excepté dans
+des termes vagues et pour me dire qu'il travaillait, qu'il rencontrait
+de grands obstacles, mais qu'il espérait en venir à bout. Quelquefois un
+tableau rapide, un aperçu du monde, des faits, des ambitions qui
+l'entouraient, venait après des encouragements tout personnels, comme
+pour m'éprouver d'avance et me préparer aux leçons pratiques que j'étais
+exposé plus tard à recevoir des réalités les plus brutales. Il
+s'inquiétait de ce que je faisais, de ce que je pensais, et me demandait
+sans cesse ce que j'avais enfin résolu d'entreprendre après ma sortie de
+province.</p>
+
+<p>«J'apprends, me disait-il, que vous êtes à la tête de votre classe.
+C'est bien. Ne faites pas fi de pareils avantages. L'émulation au
+collège est la forme ingénue d'une ambition que vous connaîtrez plus
+tard. Habituez-vous à garder le premier rang, et tenez-vous-y, afin de
+n'être jamais satisfait de vous dans la suite, s'il vous arrivait de
+n'occuper que le second. Surtout ne vous trompez pas de mobile, et ne
+confondez pas l'orgueil avec le sentiment modeste de ce que vous pouvez.
+Ne considérez en toutes choses, surtout dans les choses de l'esprit, que
+l'extrême élévation du but, la distance où vous en êtes et la nécessité
+d'en approcher le plus possible; cela vous rendra très humble et très
+fort. L'impossibilité, presque égale pour tous, d'atteindre l'extrémité
+de certains rêves,<a name="page_109" id="page_109"></a> vous fera paraître estimable et digne de pitié
+l'effort que tout homme de bonne foi tentera vers la perfection. Si vous
+vous en sentez plus près que lui, calculez de nouveau ce qui vous reste
+à faire, et vos découragements vaudront mieux au point de vue moral, et
+vous profiteront plus que vos vanités.»</p>
+
+<p>Au reste, laissez-moi vous rapporter quelques extraits des lettres
+d'Augustin; il vous sera facile, en supposant les réponses, de
+comprendre l'esprit général de notre correspondance, et vous y verrez
+plus complètement ce qu'étaient alors sa vie et la mienne.</p>
+
+<p class="r top5">«Paris, 18...</p>
+
+<p>«Déjà dix-huit mois que je suis ici! Oui, mon cher Dominique, il y a
+dix-huit mois que je vous ai quitté sur cette petite place où nous nous
+sommes dit <i>au revoir.</i> Vingt-quatre heures après, chacun de nous se
+mettait à l'&oelig;uvre. Je vous souhaite, mon cher ami, d'être plus
+satisfait de vous que je ne le suis de moi. La vie n'est facile pour
+personne, excepté pour ceux qui l'effleurent sans y pénétrer. Pour
+ceux-là, Paris est le lieu du monde où l'on peut le plus aisément avoir
+l'air d'exister. Il suffit de se laisser aller dans le courant, comme un
+nageur dans une eau lourde et rapide. On y flotte et l'on ne s'y noie
+pas. Vous verrez cela un jour, et vous serez témoin de bien des succès
+qui ne tiennent qu'à la légèreté des caractères, et de certaines
+catastrophes qui n'auraient point eu lieu avec un poids différent dans<a name="page_110" id="page_110"></a>
+les convictions. Il est bon de se familiariser de bonne heure avec le
+spectacle vrai des causes et des résultats. J'ignore quelles idées vous
+avez sur tout cela, si même vous en avez. En tout cas, il est peu
+probable qu'elles soient justes, et ce qu'il y a de plus triste, c'est
+que vous avez raison. Le monde devrait être tout pareil à ce que vous
+l'imaginez. Si vous saviez pourtant comme il est différent. En attendant
+que vous en jugiez par vous-même, accoutumez-vous à ces deux idées:
+qu'il y a des vérités et qu'il y a des hommes. Ne variez jamais sur le
+sentiment natif que vous avez des unes; quant aux autres, attendez-vous
+à tout pour le jour où vous les connaîtrez.»</p>
+
+<p>«Écrivez-moi plus souvent. Ne dites pas que je connais d'avance votre
+vie et que vous n'avez rien à m'en apprendre. A l'âge que vous avez et
+dans un esprit comme le vôtre, il y a chaque jour du nouveau. Vous
+souvenez-vous de l'époque où vous mesuriez les feuilles naissantes et me
+disiez de combien de lignes elles avaient grandi sous l'action d'une
+nuit de rosée ou d'une journée de fort soleil? Il en est de même pour
+les instincts d'un garçon de votre âge. Ne vous étonnez pas de cet
+épanouissement rapide, qui, si je vous connais bien, doit vous
+surprendre et peut-être vous effrayer. Laissez agir des forces qui
+n'auront chez vous rien de dangereux: parlez-moi seulement pour que je
+vous connaisse; permettez-moi de vous voir tel que vous êtes, et c'est
+moi, à mon tour, qui vous apprendrai de combien vous aurez grandi.
+Surtout soyez naïf dans vos sensations.<a name="page_111" id="page_111"></a> Qu'avez-vous besoin de les
+étudier? N'est-ce point assez d'en être ému? La sensibilité est un don
+admirable; dans l'ordre des créations que vous devez produire, elle peut
+devenir une rare puissance, mais à une condition, c'est que vous ne la
+retournerez pas contre vous-même. Si d'une faculté créatrice, éminemment
+spontanée et subtile, vous faites un sujet d'observations, si vous
+raffinez, si vous examinez, si la sensibilité ne vous suffit pas et
+qu'il vous faille encore en étudier le mécanisme, si le spectacle d'une
+âme émue est ce qui vous satisfait le plus dans l'émotion, si vous vous
+entourez de miroirs convergents pour en multiplier l'image à l'infini,
+si vous mêlez l'analyse humaine aux dons divins, si de sensible vous
+devenez sensuel, il n'y a pas de limites à de pareilles perversités, et,
+je vous en préviens, cela est très grave. Il y a dans l'antiquité une
+fable charmante qui se prête à beaucoup de sens et que je vous
+recommande. Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta point
+des yeux, ne put la saisir et mourut de cette illusion même qui l'avait
+charmé. Pensez à cela, et quand il vous arrivera de vous apercevoir
+agissant, souffrant, aimant, vivant, si séduisant que soit le fantôme de
+vous-même, détournez-vous.»</p>
+
+<p>«Vous vous ennuyez, dites-vous. Cela veut dire que vous souffrez:
+l'ennui n'est fait que pour les esprits vides et pour les c&oelig;urs qui
+ne sauraient être blessés de rien; mais de quoi souffrez-vous? Cela
+peut-il se dire? Si j'étais près de vous, je le saurais. Quand vous
+m'aurez donné le droit de<a name="page_112" id="page_112"></a> vous interroger plus positivement, je vous
+dirai ce que j'imagine. Si je ne me trompe pas et s'il est vrai que vous
+ignoriez vous-même ce qui commence à vous faire souffrir, tant mieux,
+c'est un signe que votre c&oelig;ur a retenu toute la naïveté que votre
+esprit n'a plus.»</p>
+
+<p>«Ne me demandez pas que je vous parle de moi; mon moi n'est rien jusqu'à
+présent. Qui le connaît, excepté vous? Il n'est vraiment intéressant
+pour personne. Il travaille, il s'efforce, il ne se ménage point, ne
+s'amuse guère, espère quelquefois, et quand même continue de vouloir.
+Cela suffit-il? Nous verrons....</p>
+
+<p>«J'habite un quartier qui probablement ne sera pas le vôtre, car vous
+aurez le droit de choisir. Tous ceux qui comme moi partent de rien pour
+arriver à quelque chose viennent où je suis, dans la ville des livres,
+en un coin désert, consacré par quatre ou cinq siècles d'héroïsmes, de
+labeurs, de détresses, de sacrifices, d'avortements, de suicides et de
+gloire. C'est un très triste et très beau séjour. J'aurais été libre que
+je n'en aurais pas choisi d'autre. Ne me plaignez donc pas d'y vivre,
+j'y suis à ma place.»</p>
+
+<p>«Vous écrivez, cela devait être. Que vous en fassiez un secret pour ceux
+qui vous entourent, c'est une timidité que je comprends, et je vous sais
+d'autant plus gré de vous ouvrir à moi. Le jour où votre besoin de
+confidences ira jusque-là, envoyez-moi les fragments que vous pourrez me
+communiquer, sans trop effaroucher vos premières pudeurs d'écrivain...<a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<p>«Autre renseignement qu'il me plairait bien d'avoir: que devient cet ami
+dont vous ne me parlez presque plus? Le portrait que vous me faisiez de
+lui était séduisant. Si je vous ai bien compris, ce doit être un
+charmant mauvais écolier. Il prendra la vie par les côtés faciles et
+brillants. Conseillez-lui, dans ce cas, de vivre sans ambition, les
+ambitions qu'il aurait étant de la pire espèce. Et dites-lui bien qu'il
+n'a qu'une chose à faire, c'est d'être heureux. Il serait impardonnable
+d'introduire des chimères dans des satisfactions si positives, et de
+mêler ce que vous appelez l'idéal à des appétits de pure vanité.</p>
+
+<p>«Votre Olivier ne me déplaît pas; il m'inquiète. Il est évident que ce
+jeune homme précoce, positif, élégant, résolu, peut faire fausse route
+et passer à côté du bonheur sans s'en douter. Il aura, lui aussi, ses
+fantasmagories, et se créera des impossibilités. Quelle folie! Il a du
+c&oelig;ur, j'aime à le croire, mais quel usage en fera-t-il?... N'a-t-il
+pas deux cousines, m'avez-vous dit, ce Chérubin qui aspire à devenir un
+don Juan?... Mais j'oublie, en vous citant ces deux noms, que vous ne
+connaissez peut-être encore ni l'un ni l'autre. Votre professeur de
+rhétorique vous a-t-il déjà permis Beaumarchais et le <i>Festin de Pierre</i>?
+Quant à Byron, j'en doute, et sans inconvénient vous pouvez
+attendre.....»</p>
+
+<p>Plusieurs mois s'étaient écoulés sans aucun trouble, l'hiver approchait,
+quand je crus apercevoir sur le visage de Madeleine une ombre et comme
+un souci qui n'y avait jamais paru. Sa cordialité,<a name="page_114" id="page_114"></a> toujours égale,
+contenait autant d'affection, mais plus de gravité. Une appréhension, un
+regret peut-être, quelque chose dont l'effet seul était visible venait
+de s'introduire entre nous comme un premier avis de désunion. Rien de
+net, mais un ensemble de désaccords, d'inégalités, de différences, qui
+la transfiguraient en quelque sorte en une personne absente et déjà lui
+donnaient le charme particulier des choses que le temps ou la raison
+nous dispute, et qui s'en vont. Par des silences, par des retraites
+soudaines, par de multiples réticences qui détachaient tout lentement et
+sans rien briser, on eût dit qu'elle s'appliquait, avec des ménagements
+extrêmes, à dénouer des liens que la familiarité de nos habitudes avait
+rendus trop étroits. Je pensais à son âge; je la comparais à beaucoup de
+femmes qui n'avaient pas beaucoup plus d'années. Tout à coup un souvenir
+oublié, un nom étranger que je n'avais entendu qu'une fois, bref une
+supposition positive et menaçante me traversait le c&oelig;ur; puis cette
+sensation aiguë se dissipait elle-même au moindre retour de sécurité,
+pour revivre l'instant d'après avec la vivacité d'une évidence.</p>
+
+<p>Un dimanche, on attendit en vain Madeleine et Julie. Le lendemain,
+Olivier ne vint point au collège. Trois jours se passèrent ainsi sans
+nouvelles. J'étais horriblement inquiet. Le soir, je courus droit à la
+rue des Carmélites, et je demandai Olivier.</p>
+
+<p>«M. Olivier est au salon, me dit le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Seul?<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, il y a quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais l'attendre.»</p>
+
+<p>A peine engagé dans l'escalier qui menait à la chambre d'Olivier, je
+n'allai pas plus loin, arrêté sur place par un battement de c&oelig;ur
+inexprimable. Je redescendis, je traversai sans bruit l'antichambre
+déserte, et me glissai par une des allées latérales qui conduisaient de
+la cour au jardin. Le salon s'ouvrait au rez-de-chaussée par trois
+fenêtres élevées au-dessus du parterre de toute la hauteur du perron.
+Sous chacune des fenêtres, il y avait un banc de pierre. J'y montai. La
+nuit était noire; personne ne pouvait se douter que j'étais là; je
+plongeai les yeux dans le salon.</p>
+
+<p>Toute la famille était réunie, toute, y compris Olivier, qui, droit et
+ferme, habillé de noir, se tenait debout près de la cheminée. Deux
+personnes se faisaient face au coin du foyer. L'une était M. d'Orsel;
+l'autre, un homme jeune encore, grand, correct, de mise irréprochable;
+Olivier à trente-cinq ans, avec moins de finesse et plus de roideur. Je
+distinguais le geste un peu lent dont il accompagnait ses paroles et la
+grâce sérieuse avec laquelle il se tournait de temps à autre vers
+Madeleine. Madeleine était assise près d'une table de travail. Je la
+vois encore, la tête un peu penchée sur sa tapisserie, le visage envahi
+par l'ombre de ses cheveux bruns, enveloppée dans le reflet rougissant
+des lampes. Julie, les deux mains posées sur ses genoux, immobile, avec
+l'expression de la plus intense curiosité, tenait ses grands yeux
+taciturnes fixés sur l'étranger.<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<p>Ce que je vous dis là, je m'en rendis compte en quelques secondes. Puis
+il me sembla que les lumières s'éteignaient. Mes jambes fléchirent. Je
+tombai sur le banc. De la tête aux pieds, je fus pris d'un tremblement
+affreux. Je sanglotais dans un état de douleur à faire pitié, me tordant
+les mains et répétant: «Madeleine est perdue, et je l'aime!»<a name="page_117" id="page_117"></a></p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII</h3>
+
+<p>M<small>ADELEINE</small> était perdue pour moi, et je l'aimais. Une secousse un peu
+moins vive ne m'aurait peut-être éclairé qu'à demi sur l'étendue de ce
+double malheur, mais la vue de M. de Nièvres, en m'atteignant à ce
+point, m'avait tout appris. Je restai anéanti, n'ayant plus qu'à subir
+une destinée qui fatalement s'accomplissait, et comprenant trop bien que
+je n'avais ni le droit d'y rien changer ni le pouvoir de la retarder
+d'une heure.</p>
+
+<p>Je vous ai dit comment j'aimais Madeleine, avec quelle étourderie de
+conscience et quel détachement de tout espoir précis. L'idée d'un
+mariage, idée cent fois déraisonnable d'ailleurs, n'avait pas même
+encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à
+elle-même, se donnait pour se répandre, et cherchait un culte uniquement
+afin d'adorer. Quels étaient les sentiments de Madeleine? Je n'y
+songeais pas non plus. A tort ou à raison, je lui prêtais des
+indifférences et des impassibilités d'idole; je la supposais étrangère à
+tous les attachements qu'elle inspirait; je la plaçais ainsi dans des
+isolements chimériques, et cela suffisait au secret instinct qui, malgré
+tout, se loge au fond des c&oelig;urs les moins occupés d'eux-mêmes, au
+besoin d'imaginer que Madeleine était insensible et n'aimait personne.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<p>Madeleine, j'en étais certain, ne pouvait ressentir aucun intérêt pour
+un étranger que le hasard avait jeté dans sa vie comme un accident. Il
+était possible qu'elle regrettât son passé de jeune fille, et qu'elle ne
+vît pas approcher sans alarmes le moment d'adopter un parti si grave.
+Mais il n'était pas douteux non plus, en admettant qu'elle fût libre de
+toute affection sérieuse, que le désir de son père, les considérations
+de rang, de position, de fortune, ne la décidassent pour une union où M.
+de Nièvres apportait, en outre de tant de convenances, des qualités
+sérieuses et attachantes.</p>
+
+<p>Je n'éprouvais contre l'homme qui me rendait si malheureux ni
+ressentiment, ni colère, ni jalousie. Déjà il représentait l'empire de
+la raison avant de personnifier celui du droit. Aussi le jour où, dans
+le salon de madame Ceyssac, M. d'Orsel nous présenta l'un à l'autre en
+disant de moi que j'étais le meilleur ami de sa fille, je me souviens
+qu'en serrant la main de M. de Nièvres, loyalement, je me dis: «Eh bien!
+s'il en est aimé, qu'il l'aime!» Et tout aussitôt j'allai m'asseoir au
+fond du salon; et là, les regardant tous deux, bien convaincu de mon
+impuissance, plus que jamais condamné à me taire, sans aucune irritation
+contre l'homme qui ne me prenait rien, puisqu'on ne m'avait rien donné,
+je revendiquai pourtant le droit d'aimer comme inséparable du droit de
+vivre, et je me disais avec désespoir: «Et moi!»</p>
+
+<p>A partir de ce jour, je m'isolai beaucoup. Moins qu'à personne, il
+m'appartenait de gêner<a name="page_119" id="page_119"></a> des tête-à-tête d'où devait sortir
+l'intelligence de deux c&oelig;urs sans doute assez loin de se connaître.
+Je n'allai plus que le moins possible à l'hôtel d'Orsel. J'y jouais
+dorénavant un si petit rôle au milieu des intérêts qui s'y débattaient
+qu'il n'y avait pas le moindre inconvénient à m'y faire oublier.</p>
+
+<p>Aucun de ces changements de conduite n'échappa certainement à Olivier;
+mais il eut l'air de les trouver tout naturels, ne me parla de rien, ne
+s'étonna de rien, et ne s'expliqua pas davantage sur les faits qui se
+passaient dans sa famille. Une seule fois, une fois pour toutes, avec
+une habileté qui me dispensait presque d'un aveu, il avait établi que
+nous nous comprenions au sujet de M. de Nièvres.</p>
+
+<p>«Je ne te demande pas, me dit-il, comment tu trouves mon futur cousin.
+Tout homme qui, dans un petit monde aussi restreint et aussi uni que le
+nôtre, vient prendre une femme, c'est-à-dire nous enlever une s&oelig;ur,
+une cousine, une amie, apporte par cela même un certain trouble, fait un
+trou dans nos amitiés, et dans aucun cas ne saurait être le bienvenu.
+Quant à moi, ce n'est pas précisément le mari que j'aurais voulu pour
+Madeleine. Madeleine est de sa province. M. de Nièvres me semble n'être
+de nulle part, comme beaucoup de gens de Paris; il la transplantera et
+ne la fixera pas. A cela près, il est fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! lui dis-je: je suis convaincu qu'il fera le bonheur de
+Madeleine... et c'est après tout...<a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, reprit Olivier sur un ton de négligence affectée, sans
+doute, avec désintéressement; c'est tout ce que nous pouvons souhaiter.»</p>
+
+<p>Le mariage avait été fixé pour la fin de l'hiver, et nous y touchions.
+Madeleine était sérieuse; mais cette attitude toute de convenance ne
+laissait plus le moindre doute sur l'état de ses résolutions. Elle
+gardait seulement cette mesure exquise qui lui servait à limiter avec
+tant de finesse l'expression des sentiments les plus délicats. Elle
+attendait en pleine indépendance, au milieu de délibérations loyales,
+l'événement qui devait la lier pour toujours et de son propre aveu. De
+son côté, pendant cette épreuve aussi difficile à diriger qu'à subir, M.
+de Nièvres avait beaucoup plu et déployé les ressources du savoir-vivre
+le plus sûr unies aux qualités du plus galant homme.</p>
+
+<p>Un soir qu'il causait avec Madeleine, dans l'entraînement d'un entretien
+à demi-voix, on le vit faire le geste amical de lui présenter les deux
+mains. Madeleine alors jeta un rapide regard autour d'elle, comme pour
+nous prendre tous à témoin de ce qu'elle allait faire; puis elle se
+leva, et, sans prononcer une seule parole, mais en accompagnant ce
+mouvement d'abandon du plus candide et du plus beau des sourires, elle
+posa ses deux mains dégantées dans les mains du comte.</p>
+
+<p>Ce soir-là même, elle m'appela près d'elle, et, comme si la netteté de
+sa situation nouvelle lui permettait dorénavant de traiter en toute
+franchise<a name="page_121" id="page_121"></a> les questions relatives à des affections secondaires:</p>
+
+<p>«Asseyez-vous là que nous causions, me dit-elle. Il y a longtemps que je
+ne vous vois plus. Vous avez cru devoir vous retirer un peu de nous, ce
+dont je suis fâchée pour M. de Nièvres, car, grâce à votre discrétion
+vous ne le connaissez guère... Enfin je me marie dans huit jours, et
+c'est le moment ou jamais de nous entendre. M. de Nièvres vous estime;
+il sait le prix des affections que je possède; il est et sera votre ami,
+vous serez le sien: c'est un engagement que j'ai pris en votre nom, et
+que vous tiendrez, j'en suis certaine.....»</p>
+
+<p>Elle continua de la sorte simplement, librement, sans aucune ambiguïté
+de langage, parlant du passé, réglant en quelque sorte les intérêts de
+notre amitié future, non pour y mettre des conditions, mais pour me
+convaincre que les liens en seraient plus étroits; puis elle ramenait
+entre nous le nom de M. de Nièvres, qui, disait-elle, ne désunissait
+rien, mais consolidait au contraire des relations qu'un autre mariage
+peut-être aurait pu briser. Son but évident, en m'intéressant de la
+sorte aux garanties offertes par M. de Nièvres, était d'obtenir de moi
+quelque chose comme une adhésion au choix qu'elle avait fait, et de
+s'assurer que sa détermination, prise en dehors de tout conseil d'ami,
+ne me causait aucun déplaisir.</p>
+
+<p>Je fis de mon mieux pour la satisfaire, je lui promis que rien ne serait
+changé entre nous, et je lui jurai de demeurer fidèle à des sentiments
+mal<a name="page_122" id="page_122"></a> exprimés, c'était possible, mais trop évidents pour qu'elle en
+doutât. Pour la première fois peut-être j'eus du sang-froid, de
+l'audace, et je réussis à mentir impudemment. Les mots d'ailleurs se
+prêtaient à tant de sens, les idées à tant d'équivoques, qu'en toute
+autre circonstance les mêmes protestations auraient pu signifier
+beaucoup plus. Elle les prit dans le sens le plus simple, et m'en
+remercia si chaudement qu'elle faillit m'ôter tout courage.</p>
+
+<p>«A la bonne heure. J'aime à vous entendre parler ainsi. Répétez encore
+ce que vous avez dit, pour que j'emporte de vous ces bonnes paroles qui
+consolent de vos ennuyeux silences et réparent bien des oublis qui
+blessent sans que vous le sachiez.»</p>
+
+<p>Elle parlait vite, avec une effusion de gestes et de paroles, une ardeur
+de physionomie qui rendaient notre entretien des plus dangereux.</p>
+
+<p>«Ainsi voilà qui est convenu, continua-t-elle. Notre bonne et vieille
+amitié n'a plus rien à craindre. Vous en répondez pour ce qui vous
+regarde. C'est tout ce que je voulais savoir. Il faut qu'elle nous suive
+et qu'elle ne se perde pas dans ce grand Paris, qui, dit-on, disperse
+tant de bons sentiments et rend oublieux les c&oelig;urs les plus droits.
+Vous savez que M. de Nièvres a l'intention de s'y fixer, au moins
+pendant les mois d'hiver. Olivier et vous, vous y serez à la fin de
+l'année. J'emmène avec moi mon père et Julie. J'y marierai ma s&oelig;ur.
+Oh! j'ai pour elle toutes sortes d'ambitions, les mêmes à peu près que
+pour vous, dit-elle en rougissant imperceptiblement. Personne ne
+connaît<a name="page_123" id="page_123"></a> Julie. C'est encore un caractère fermé, celui-là; mais moi, je
+la connais. Et maintenant je vous ai dit, je crois, tout ce que j'avais
+à vous dire, excepté sur un dernier point que je vous recommande.
+Veillez sur Olivier. Il a le meilleur c&oelig;ur du monde; qu'il en soit
+économe, et qu'il le réserve pour les grands moments.&mdash;Et ceci est mon
+testament de jeune fille», ajouta-t-elle assez haut pour que M. de
+Nièvres l'entendît. Et elle l'invita à se rapprocher.</p>
+
+<p>Très peu de jours après, le mariage eut lieu. C'était vers la fin de
+l'hiver, par une gelée rigoureuse. Le souvenir d'une réelle douleur
+physique se mêle encore aujourd'hui, comme une souffrance ridicule, au
+sentiment confus de mon chagrin. Je donnais le bras à Julie, et c'est
+moi qui la conduisis à travers la longue église encombrée de curieux,
+suivant l'usage importun des provinces. Elle était pâle comme une morte,
+tremblante de froid et d'émotion. Au moment où fut prononcé le oui
+irrévocable qui décidait du sort de Madeleine et du mien, un soupir
+étouffé me tira de la stupeur imbécile où j'étais plongé. C'était Julie
+qui se cachait le visage dans son mouchoir et qui sanglotait. Le soir,
+elle était encore plus triste, si c'est possible; mais elle faisait des
+efforts inouïs pour se contraindre devant sa s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelle étrange enfant c'était alors: brune, menue, nerveuse, avec son
+air impénétrable de jeune sphinx, son regard qui quelquefois
+interrogeait, mais ne répondait jamais, son &oelig;il absorbant! Cet
+&oelig;il, le plus admirable et le moins séduisant<a name="page_124" id="page_124"></a> peut-être que j'aie
+jamais vu, était ce qu'il y avait de plus frappant dans la physionomie
+de ce petit être ombrageux, souffrant et fier. Grand, large, avec de
+longs cils qui n'y laissaient jamais paraître un seul point brillant,
+voilé d'un bleu sombre qui lui donnait la couleur indéfinissable des
+nuits d'été, cet &oelig;il énigmatique se dilatait sans lumière, et tous
+les rayonnements de la vie s'y concentraient pour n'en plus jaillir.</p>
+
+<p>«Prenons garde à Madeleine», me disait-elle dans une angoisse où
+perçaient des perspicacités qui m'effrayaient.</p>
+
+<p>Puis elle essuyait ses joues avec colère, et s'en prenait à moi de cet
+excès d'insurmontable faiblesse contre lequel les vigoureux instincts de
+sa nature se révoltaient.</p>
+
+<p>«C'est aussi votre faute si je pleure. Regardez Olivier, comme il se
+tient bien.»</p>
+
+<p>Je comparais cette douleur innocente à la mienne, je lui enviais
+amèrement le droit qu'elle avait de la laisser paraître, et ne trouvais
+pas un mot pour la consoler.</p>
+
+<p>La douleur de Julie, la mienne, la longueur des cérémonies, la vieille
+église où tant de gens indifférents chuchotaient gaiement autour de ma
+détresse, la maison d'Orsel transformée, parée, fleurie, pour cette fête
+unique, des toilettes, des élégances inusitées, un excès de lumière et
+d'odeurs troublantes à me faire évanouir, certaines sensations
+poignantes dont le ressentiment a persisté longtemps comme la trace
+d'inguérissables piqûres, en un mot les souvenirs incohérents d'un
+mauvais<a name="page_125" id="page_125"></a> rêve: voilà tout ce qui reste aujourd'hui de cette journée qui
+vit s'accomplir un des malheurs de ma vie les moins douteux. Une figure
+apparaît distinctement sur le fond de ce tableau quasi imaginaire et le
+résume: c'est le spectre un peu bizarre lui-même de Madeleine, avec son
+bouquet, sa couronne, son voile et ses habits blancs. Encore y a-t-il
+des moments, tant la légèreté singulière de cette vision contraste avec
+les réalités plus crues qui la précèdent et qui la suivent, où je la
+confonds pour ainsi dire avec le fantôme de ma propre jeunesse, vierge,
+voilée et disparue.</p>
+
+<p>J'étais le seul qui n'eût point osé embrasser madame de Nièvres au
+retour de l'église. En fit-elle la remarque? Y eut-il chez elle un
+mouvement de dépit, ou céda-t-elle tout simplement à l'élan plus naturel
+d'une amitié dont elle avait voulu, quelques jours auparavant, régler
+elle-même les engagements très sincères? Je ne sais; mais dans la soirée
+M. d'Orsel vint à moi, me prit par le bras et m'amena plus mort que vif
+jusque devant Madeleine. Elle était au milieu du salon, debout près de
+son mari, dans cette tenue éblouissante qui la transfigurait.</p>
+
+<p>«Madame...» lui dis-je.</p>
+
+<p>Elle sourit à ce nom nouveau, et, j'en demande pardon à la mémoire d'un
+c&oelig;ur irréprochable, incapable de détour et de trahison, son sourire
+avait à son insu des significations si cruelles qu'il acheva de me
+bouleverser. Elle fit un geste pour se pencher vers moi. Je ne sais plus
+ni ce que je lui dis, ni ce qu'elle ajouta. Je vis ses yeux effrayants
+de<a name="page_126" id="page_126"></a> douceur tout près des miens, puis tout cessa d'être intelligible.</p>
+
+<p>Quand il me fut possible de me reconnaître au milieu d'un cercle
+d'hommes et de femmes parées qui m'examinaient avec un intérêt indulgent
+capable de me tuer, je sentis que quelqu'un me saisissait rudement; je
+tournai la tête, c'était Olivier.</p>
+
+<p>«Tu te donnes en spectacle; es-tu fou?» me dit-il assez bas pour que
+personne autre que moi ne l'entendît, mais avec une vivacité
+d'expression qui me remplit d'épouvante.</p>
+
+<p>Je restai quelques instants encore contenu par la violence de son
+étreinte; puis je gagnai la porte avec lui. Arrivé là, je me dégageai.</p>
+
+<p>«Ne me retiens pas, lui dis-je, et au nom de ce qu'il y a de plus sacré,
+ne me parle jamais de ce que tu as vu.»</p>
+
+<p>Il me suivit jusque dans la cour et voulut parler.</p>
+
+<p>«Tais-toi», lui dis-je encore, et je m'échappai.</p>
+
+<p>Aussitôt que je fus rentré dans ma chambre et que je pus réfléchir,
+j'eus un accès de honte, de désespoir et de folie amoureuse qui ne me
+consola pas, mais qui me soulagea. Je serais bien en peine de vous dire
+ce qui se passa en moi pendant ces quelques heures tumultueuses, les
+premières qui me firent connaître avec mille pressentiments de délices,
+mille souffrances toutes atroces, depuis les plus avouables jusqu'aux
+plus vulgaires. Sensation de ce que je pouvais rêver de plus doux,
+crainte effroyable de m'être à jamais perdu, angoisses de l'avenir,
+sentiment humiliant de ma vie présente, tout, je connus tout, y compris
+une douleur inattendue,<a name="page_127" id="page_127"></a> très cuisante, et qui ressemblait beaucoup à
+l'âcre frisson de l'amour-propre blessé.</p>
+
+<p>Il était tard, la nuit était profonde. Je vous ai parlé de ma chambre
+située dans les combles, sorte d'observatoire où je m'étais créé, comme
+aux Trembles, de continuelles intelligences avec ce qui m'entourait,
+soit par la vue, soit par l'habitude constante d'écouter. J'y marchai
+longtemps (et mes souvenirs redeviennent ici très précis) dans un
+abattement que je ne saurais vous peindre. Je me disais: «J'aime une
+femme mariée!» Je demeurais fixé sur cette idée, vaguement aiguillonné
+par ce qu'elle avait d'irritant, mais atterré surtout et fasciné pour
+ainsi dire par ce qu'elle contenait d'impossible, et je m'étonnais de
+répéter le mot qui m'avait tant surpris dans la bouche d'Olivier:
+J'attendrai..... Je me demandais: quoi? Et à cela, je n'avais rien à
+répondre, sinon des suppositions abominables dont l'image de Madeleine
+me paraissait aussitôt profanée. Puis j'apercevais Paris, l'avenir, et
+dans des lointains en dehors de toute certitude, la main cachée du
+hasard qui pouvait simplifier de tant de manières ce terrible tissu de
+problèmes, et, comme l'épée du Grec, les trancher, sinon les résoudre.
+J'acceptais même une catastrophe, à la condition qu'elle fût une issue,
+et peut-être, avec quelques années de plus, j'aurais lâchement cherché
+le moyen de terminer tout de suite une vie qui pouvait nuire à tant
+d'autres.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit, j'entendis à travers le toit, à travers la
+distance, à toute portée de son, un cri bref, aigu, qui, même au plus
+fort de ces<a name="page_128" id="page_128"></a> convulsions, me fit battre le c&oelig;ur comme un cri d'ami.
+J'ouvris la fenêtre et j'écoutai. C'étaient des courlis de mer qui
+remontaient avec la marée haute et se dirigeaient à plein vol vers la
+rivière. Le cri se répéta une ou deux fois, mais il fallut le surprendre
+au passage, puis on ne l'entendit plus. Tout était immobile et
+sommeillant. Un petit nombre d'étoiles très brillantes vibraient dans
+l'air calme et bleu de la nuit. A peine avait-on le sentiment du froid,
+quoiqu'il fût rendu plus intense encore par la limpidité du ciel et
+l'absence de vent.</p>
+
+<p>Je pensai aux Trembles; il y avait si longtemps que je n'y pensais plus!
+Ce fut comme une lueur de salut. Chose bizarre, par un retour subit à
+des impressions si lointaines, je fus rappelé tout à coup vers les
+aspects les plus austères et les plus calmants de ma vie champêtre. Je
+revis Villeneuve avec sa longue ligne de maisons blanches à peine
+élevées au-dessus du coteau, ses toits fumants, sa campagne assombrie
+par l'hiver, ses buissons de prunelliers roussis par les gelées et
+bordant des chemins glacés. Avec la lucidité d'une imagination
+surexcitée à un point extrême, j'eus en quelques minutes la perception
+rapide, instantanée de tout ce qui avait charmé ma première enfance.
+Partout où j'avais puisé des agitations, je ne rencontrais plus que
+l'immuable paix. Tout était douceur et quiétude dans ce qui m'avait
+autrefois causé les premiers troubles que j'aie connus. Quel changement!
+pensais-je, et sous les incandescences dont j'étais brûlé, je retrouvais
+plus fraîche que jamais la source de mes premiers attachements.<a name="page_129" id="page_129"></a></p>
+
+<p>Le c&oelig;ur est si lâche, il a si grand besoin de repos, que, pendant un
+moment, je me jetai dans je ne sais quel espoir aussi chimérique que
+tous les autres de retraite absolue dans ma maison des Trembles.
+Personne autour de moi, des années entières de solitude avec une
+consolation certaine, mes livres, un pays que j'adore et le travail;
+toutes choses irréalisables, et cependant cette hypothèse était la plus
+douce, et je retrouvai un peu de calme en y songeant.</p>
+
+<p>Puis les heures voisines du matin se mirent à sonner. Deux horloges les
+répétèrent ensemble, presque à l'unisson, comme si la seconde eût été
+l'écho immédiat de la première. C'étaient le séminaire et le collège. Ce
+brusque rappel aux réalités dérisoires du lendemain écrasa ma douleur
+sous une sensation unique de petitesse, et m'atteignit en plein
+désespoir comme un coup de férule.<a name="page_130" id="page_130"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h3>
+
+<p>«T<small>RÈS</small> certainement il faut que vous ayez beaucoup souffert, m'écrivait
+Augustin en réponse à des déclamations fort exaltées que je lui
+adressais très peu de jours après le départ de Madeleine et de son mari;
+mais de quoi? comment? par qui? J'en suis encore à me poser des
+questions que vous ne voulez jamais résoudre. J'entends bien en vous le
+retentissement de quelque chose qui ressemble à des émotions très
+connues, très définies, toujours uniques et sans pareilles pour celui
+qui les éprouve; mais cette chose n'a pas encore de nom dans vos
+lettres, et vous m'obligez à vous plaindre aussi vaguement que vous vous
+plaignez. Ce n'est pourtant pas ce que je voudrais faire. Rien ne me
+coûte, vous le savez, quand il s'agit de vous, et vous êtes dans la
+situation de c&oelig;ur ou d'esprit, comme vous le voudrez, à réclamer
+quelque chose de plus actif et de plus efficace que des mots, si
+compatissants qu'ils soient. Vous devez avoir besoin de conseils. Je
+suis un triste médecin pour les maux dont je vous crois atteint; je vous
+conseillerais pourtant un remède qui s'applique à tout, même à ces
+maladies de l'imagination que je connais mal: c'est une hygiène.
+J'entends par là l'usage des idées justes, des sentiments<a name="page_131" id="page_131"></a> logiques, des
+affections possibles, en un mot l'emploi judicieux des forces et des
+activités de la vie. La vie, croyez-moi, voilà la grande antithèse et le
+grand remède à toutes les souffrances dont le principe est une erreur.
+Le jour où vous mettrez le pied dans la vie, dans la vie réelle,
+entendez-vous bien; le jour où vous la connaîtrez avec ses lois, ses
+nécessités, ses rigueurs, ses devoirs et ses chaînes, ses difficultés et
+ses peines, ses vraies douleurs et ses enchantements, vous verrez comme
+elle est saine, et belle, et forte, et féconde, en vertu même de ses
+exactitudes; ce jour-là, vous trouverez que le reste est factice, qu'il
+n'y a pas de fictions plus grandes, que l'enthousiasme ne s'élève pas
+plus haut, que l'imagination ne va pas au delà, qu'elle comble les
+c&oelig;urs les plus avides, qu'elle a de quoi ravir les plus exigeants, et
+ce jour-là, mon cher enfant, si vous n'êtes pas incurablement malade,
+malade à mourir, vous serez guéri.</p>
+
+<p>«Quant à vos recommandations, je les suivrai. Je verrai M. et madame de
+Nièvres, et je vous sais gré de me donner cette occasion de m'entretenir
+de vous avec des amis qui ne sont pas étrangers, je suppose, aux
+agitations que je déplore. Soyez sans inquiétude, au surplus, j'ai la
+meilleure des raisons pour être discret: j'ignore tout.»</p>
+
+<p>Un peu plus tard, il m'écrivait encore:</p>
+
+<p>«J'ai vu madame de Nièvres; elle a bien voulu me considérer comme un de
+vos meilleurs amis. A ce titre, elle m'a dit à propos de vous et sur
+vous des choses affectueuses qui me prouvent<a name="page_132" id="page_132"></a> qu'elle vous aime
+beaucoup, mais qu'elle ne vous connaît pas très bien. Or, si votre
+amitié mutuelle ne vous a pas mieux éclairés l'un sur l'autre, ce doit
+être votre faute, et non la sienne, ce qui ne prouve pas que vous avez
+eu tort de ne vous révéler qu'à demi, mais ce qui me démontrerait au
+moins que vous l'avez voulu. J'arrive ainsi à des conclusions qui
+m'inquiètent. Encore une fois, mon cher Dominique, la vie, le possible,
+le raisonnable! Je vous en supplie, ne croyez jamais ceux qui vous
+diront que le raisonnable est l'ennemi du beau, parce qu'il est
+l'inséparable ami de la justice et de la vérité.»</p>
+
+<p>Je vous rapporte une partie des conseils qu'Augustin m'adressait, sans
+savoir au juste à quoi les appliquer, mais en le devinant.</p>
+
+<p>Quant à Olivier, le lendemain même de cette soirée, qui devait
+m'épargner les premiers aveux, à l'heure même où Madeleine et M. de
+Nièvres partaient pour Paris, il entrait dans ma chambre.</p>
+
+<p>«Elle est partie? lui dis-je en l'apercevant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me répondit-il, mais elle reviendra; elle est presque ma s&oelig;ur;
+tu es plus que mon ami, il faut tout prévoir.»</p>
+
+<p>Il allait continuer, quand le pitoyable état d'abattement où il me vit
+le désarma sans doute et lui fit ajourner ses explications.</p>
+
+<p>«Nous en recauserons», dit-il.</p>
+
+<p>Puis il tira sa montre, et comme il était tout près de huit heures:</p>
+
+<p>«Allons, Dominique, viens au collège, c'est ce que nous pouvons faire de
+plus sage.»<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>Il devait arriver que ni les conseils d'Augustin ni les avertissements
+d'Olivier ne prévaudraient contre un entraînement trop irrésistible pour
+être arrêté par des avis. Ils le comprirent et ils firent comme moi: ils
+attendirent ma délivrance ou ma perte de la dernière ressource qui reste
+aux hommes sans volonté ou à bout de combinaisons, l'inconnu.</p>
+
+<p>Augustin m'écrivit encore une ou deux fois pour m'envoyer des nouvelles
+de Madeleine. Elle avait visité près de Paris la terre où l'intention de
+M. de Nièvres était de passer l'été. C'était un joli château dans les
+bois, «le plus romantique séjour, m'écrivait Augustin, pour une femme
+qui peut-être partage à sa manière vos regrets de campagnard et vos
+goûts de solitaire». Madeleine écrivait de son côté à Julie, et sans
+doute avec des épanchements de s&oelig;ur qui ne parvenaient pas jusqu'à
+moi. Une seule fois, pendant ces plusieurs mois d'absence, je reçus un
+court billet d'elle où elle me parlait d'Augustin. Elle me remerciait de
+le lui avoir fait connaître, me disait le bien qu'elle pensait de lui:
+que c'était la volonté même, la droiture et le plus pur courage; et me
+donnait à entendre qu'en dehors des besoins du c&oelig;ur je n'aurais
+jamais de plus ferme et de meilleur appui. Ce billet, signé de son nom
+de Madeleine, était accompagné des souvenirs affectueux de son mari.</p>
+
+<p>Ils ne revinrent qu'aux vacances, et très peu de jours avant la
+distribution des prix, dernier acte de ma vie de dépendance qui
+m'émancipait.</p>
+
+<p>J'aurais beaucoup mieux aimé, vous le comprendrez, que Madeleine
+n'assistât pas à cette cérémonie.<a name="page_134" id="page_134"></a> Il y avait en moi de telles
+disparates, ma condition d'écolier formait avec mes dispositions morales
+des désaccords si ridicules, que j'évitais comme une humiliation
+nouvelle toute circonstance de nature à nous rappeler à tous deux ces
+désaccords. Depuis quelque temps surtout, mes susceptibilités sur ce
+point devenaient très vives. C'était, je vous l'ai dit, le côté le moins
+noble et le moins avouable de mes douleurs, et si j'y reviens à propos
+d'un incident qui fit de nouveau crier ma vanité, c'est pour vous
+expliquer par un détail de plus la singulière ironie de cette situation.</p>
+
+<p>La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis
+longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce
+jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du
+collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont
+la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis
+entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en
+toilette d'été, habillées de couleurs claires avec des ombrelles tendues
+qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par
+le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la
+chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité
+de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et
+s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était
+enveloppée. Elle passa, riante, heureuse, le visage animé par la marche,
+et se retourna pour examiner curieusement notre bataillon de collégiens
+réunis<a name="page_135" id="page_135"></a> sur deux lignes et maintenus en bon ordre comme de jeunes
+conscrits. Toutes ces curiosités de femmes, et celle-ci surtout,
+rayonnaient jusqu'à moi comme des brûlures. Le temps était admirable;
+c'était vers le milieu du mois d'août. Les oiseaux familiers s'étaient
+enfuis des arbres et chantaient sur les toitures où le soleil dardait.
+Des murmures de foule suspendaient enfin ce long silence de douze mois,
+des gaietés inouïes épanouissaient la physionomie du vieux collège, les
+tilleuls le parfumaient d'odeurs agrestes. Que n'aurais-je pas donné
+pour être déjà libre et pour être heureux!</p>
+
+<p>Les préliminaires furent très longs, et je comptais les minutes qui me
+séparaient encore du moment de ma délivrance. Enfin le signal se fit
+entendre. A titre de lauréat de philosophie, mon nom fut appelé le
+premier. Je montai sur l'estrade; et quand j'eus ma couronne d'une main,
+mon gros livre de l'autre, debout au bord des marches, faisant face à
+l'assemblée qui applaudissait, je cherchai des yeux madame Ceyssac: le
+premier regard que je rencontrai avec celui de ma tante, le premier
+visage ami que je reconnus précisément au-dessous de moi, au premier
+rang, fut celui de madame de Nièvres. Éprouva-t-elle un peu de confusion
+elle-même en me voyant là dans l'attitude affreusement gauche que
+j'essaye de vous peindre? Eut-elle un contre-coup du saisissement qui
+m'envahit? Son amitié souffrit-elle en me trouvant risible, ou seulement
+en devinant que je pouvais souffrir? Quels furent au juste ses
+sentiments pendant cette rapide mais très cuisante épreuve qui sembla
+nous atteindre<a name="page_136" id="page_136"></a> tous les deux à la fois et presque dans le même sens? Je
+l'ignore; mais elle devint très rouge, elle le devint encore davantage
+quand elle me vit descendre et m'approcher d'elle. Et quand ma tante,
+après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me
+féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr
+de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me
+complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya,
+je crois, de me dire:</p>
+
+<p>«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou: «C'est très bien.»</p>
+
+<p>Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme ou
+d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme involontaire de jeune
+femme timide..... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai
+jamais su.</p>
+
+<p>Nous sortîmes. Je jetai mes couronnes dans la cour des classes avant
+d'en franchir le seuil pour la dernière fois. Je ne regardai pas
+seulement en arrière, pour rompre plus vite avec un passé qui
+m'exaspérait. Et si j'avais pu me séparer de mes souvenirs de collège
+aussi précipitamment que j'en dépouillai la livrée, j'aurais eu
+certainement à ce moment-là des sensations d'indépendance et de virilité
+sans égales.</p>
+
+<p>«Maintenant qu'allez-vous faire? me demanda madame Ceyssac à quelques
+heures de là.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant? lui dis-je, je n'en sais rien.»</p>
+
+<p>Et je disais vrai, car l'incertitude où j'étais s'étendait à tout,
+depuis le choix d'une position qu'elle espérait et voulait brillante
+jusqu'à l'emploi<a name="page_137" id="page_137"></a> d'une autre partie de mes ardeurs qu'elle ignorait.</p>
+
+<p>Il était convenu que Madeleine irait d'abord se fixer à Nièvres, puis
+qu'elle reviendrait achever l'hiver à Paris. Quant à nous, nous devions
+nous y rendre directement, de manière qu'elle nous y trouvât déjà
+établis et dans des habitudes de travail dont le choix dépendait de
+nous-mêmes, mais dont la direction regarderait beaucoup Augustin. Ces
+dispositions de départ et ces sages projets nous occupèrent ensemble une
+partie de ces dernières vacances; et cependant cette idée de travail, de
+but à poursuivre, ce programme très vague dont le premier article était
+encore à formuler, n'avaient pas de sens bien défini, ni pour Olivier,
+ni pour moi. Dès le lendemain de ma liberté, j'avais complètement oublié
+mes années de collège; c'était la seule époque de mon passé qui me
+laissât l'âme froide, le seul souvenir de moi-même qui ne me rendît pas
+heureux. Quant à Paris, j'y pensais avec la confuse appréhension qui
+s'attache à des nécessités prévues, inévitables, mais peu riantes, et
+qu'on connaîtra toujours assez tôt. Olivier, à mon grand étonnement, ne
+témoignait aucune espèce de regret de s'éloigner.</p>
+
+<p>«Maintenant, me dit-il avec beaucoup de sang-froid, quelques jours
+seulement avant notre départ, je n'ai plus rien qui me retienne en
+province.»</p>
+
+<p>En avait-il donc si vite épuisé toutes les joies?<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX</h3>
+
+<p>N<small>OUS</small> arrivâmes à Paris le soir. Partout ailleurs il eût été tard. Il
+pleuvait; il faisait froid. Je n'aperçus d'abord que des rues boueuses,
+des pavés mouillés, luisants sous le feu des boutiques, le rapide et
+continuel éclair de voitures qui se croisaient en s'éclaboussant, une
+multitude de lumières étincelant comme des illuminations sans symétrie
+dans de longues avenues de maisons noires dont la hauteur me parut
+prodigieuse. Je fus frappé, je m'en souviens, des odeurs de gaz qui
+annonçaient une ville où l'on vivait la nuit autant que le jour, et de
+la pâleur des visages qui m'aurait fait croire qu'on s'y portait mal.
+J'y reconnus le teint d'Olivier, et je compris mieux qu'il avait une
+autre origine que moi.</p>
+
+<p>Au moment où j'ouvrais ma fenêtre pour entendre plus distinctement la
+rumeur inconnue qui grondait au-dessus de cette ville si vivante en bas,
+et déjà par ses sommets tout entière plongée dans la nuit, je vis passer
+au-dessous de moi, dans la rue étroite, une double file de cavaliers
+portant des torches, et escortant une suite de voitures aux lanternes
+flamboyantes, attelées chacune de quatre chevaux et menées presque au
+galop.</p>
+
+<p>«Regarde vite, me dit Olivier, c'est le roi.»<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p>Confusément je vis miroiter des casques et des lames de sabres. Ce
+défilé retentissant d'hommes armés et de grands chevaux chaussés de fer
+fit rendre au pavé sonore un bruit de métal, et tout se confondit au
+loin dans le brouillard lumineux des torches.</p>
+
+<p>Olivier s'assura de la direction que prenaient les attelages; puis,
+quand la dernière voiture eut disparu:</p>
+
+<p>«C'est bien cela, dit-il avec la satisfaction d'un homme qui connaît son
+Paris et qui le retrouve, le roi va ce soir aux Italiens.»</p>
+
+<p>Et malgré la pluie qui tombait, malgré le froid blessant de la nuit,
+quelque temps encore il resta penché sur cette fourmilière de gens
+inconnus qui passaient vite, se renouvelaient sans cesse, et que mille
+intérêts pressants semblaient tous diriger vers des buts contraires.</p>
+
+<p>«Es-tu content?» lui dis-je.</p>
+
+<p>Il poussa une sorte de soupir de plénitude, comme si le contact de cette
+vie extraordinaire l'eût tout à coup rempli d'aspirations démesurées.</p>
+
+<p>«Et toi?» me dit-il.</p>
+
+<p>Puis, sans attendre ma réponse:</p>
+
+<p>«Oh! parbleu, toi, tu regardes en arrière. Tu n'es pas plus à Paris que
+je n'étais à Ormesson. Ton lot est de regretter toujours, de ne désirer
+jamais. Il faudrait en prendre ton parti, mon cher. C'est ici qu'on
+envoie, au moment de leur majorité, les garçons dont on veut faire des
+hommes. Tu es de ce nombre, et je ne te plains pas; tu es riche, tu n'es
+pas le premier venu, et tu aimes!»<a name="page_140" id="page_140"></a> ajouta-t-il en me parlant aussi bas
+que possible.</p>
+
+<p>Et avec une effusion que je ne lui avais jamais connue, il m'embrassa et
+me dit:</p>
+
+<p>«A demain, cher ami, à toujours!»</p>
+
+<p>Une heure après, le silence était aussi profond qu'en pleine campagne.
+Cette suspension de vie, l'engourdissement subit et absolu de cette
+ville enfermant un million d'hommes, m'étonna plus encore que son
+tumulte. Je fis comme un résumé des lassitudes que supposait cet immense
+sommeil, et je fus saisi de peur, moins par un manque de bravoure que
+par une sorte d'évanouissement de ma volonté.</p>
+
+<p>Je revis Augustin avec bonheur. En lui serrant la main, je sentis que je
+m'appuyais sur quelqu'un. Il avait déjà vieilli, quoiqu'il fût très
+jeune encore. Il était maigre et fort blême. Ses yeux avaient plus
+d'ouverture et plus d'éclat. Sa main toute blanche, à peau plus fine,
+s'était épurée pour ainsi dire et comme aiguisée dans ce travail
+exclusif du maniement de la plume. Personne n'aurait pu dire, à voir sa
+tenue, s'il était pauvre ou riche. Il portait des habits très simples et
+les portait modestement, mais avec la confiance aisée venue du sentiment
+assez fier que l'habit n'est rien.</p>
+
+<p>Il accueillit Olivier pas tout à fait comme un ami, mais plutôt comme un
+jeune homme à surveiller et avec lequel il est bon d'attendre avant d'en
+faire un autre soi-même. Olivier, de son côté, ne se livra qu'à demi,
+soit que l'enveloppe de l'homme lui parût bizarre, soit qu'il sentît
+par-dessous la résistance d'une volonté tout aussi bien<a name="page_141" id="page_141"></a> trempée que la
+sienne et formée d'un métal plus pur.</p>
+
+<p>«J'avais deviné votre ami, me dit Augustin, au physique comme au moral.
+Il est charmant. Il fera, je ne dis pas des dupes, il en est incapable,
+mais des victimes, et cela dans le sens le plus élevé du mot. Il sera
+dangereux pour les êtres plus faibles que lui qui sont nés sous la même
+étoile.»</p>
+
+<p>Quand je questionnai Olivier sur Augustin, il se borna à me répondre:</p>
+
+<p>«Il y aura toujours chez lui du précepteur et du parvenu. Il sera pédant
+et censeur, comme tous les gens qui n'ont pour eux que le vouloir et qui
+n'arrivent que par le travail. J'aime mieux des dons d'esprit ou de la
+naissance, ou, faute de cela, j'aime mieux rien.»</p>
+
+<p>Plus tard leur opinion changea: Augustin finit par aimer Olivier, mais
+sans jamais l'estimer beaucoup. Olivier conçut pour Augustin une estime
+véritable, mais ne l'aima point.</p>
+
+<p>Notre vie fut assez vite organisée. Nous occupions deux appartements
+voisins, mais séparés. Notre amitié très étroite et l'indépendance de
+chacun devaient se trouver également bien de cet arrangement. Nos
+habitudes étaient celles d'étudiants libres à qui leurs goûts ou leur
+position permettent de choisir, de s'instruire un peu au hasard et de
+puiser à plusieurs sources avant de déterminer celle où leur esprit
+devra s'arrêter.</p>
+
+<p>Très peu de jours après, Olivier reçut de sa cousine une lettre qui nous
+invitait l'un et l'autre à nous rendre à Nièvres.<a name="page_142" id="page_142"></a></p>
+
+<p>C'était une habitation ancienne, entièrement enfouie dans de grands bois
+de châtaigniers et de chênes. J'y passai une semaine de beaux jours
+froids et sévères, au milieu des futaies presque dépouillées, devant des
+horizons qui ne me firent point oublier ceux des Trembles; mais qui
+m'empêchèrent de les regretter, tant ils étaient beaux, et qui
+semblaient destinés, comme un cadre grandiose, à contenir une existence
+plus robuste et des luttes beaucoup plus sérieuses. Le château, dont les
+tourelles ne dépassaient que de très peu sa ceinture de vieux chênes, et
+qu'on n'apercevait que par des coupures faites à travers le bois, avec
+sa façade grise et vieillie, ses hautes cheminées couronnées de fumée,
+ses orangeries fermées, ses allées jonchées de feuilles mortes,&mdash;le
+château lui-même résumait en quelques traits saisissants ce caractère
+attristé de la saison et du lieu. C'était toute une existence nouvelle
+pour Madeleine, et pour moi c'était aussi quelque chose de bien nouveau
+que de la trouver transportée si brusquement dans des conditions plus
+vastes, avec la liberté d'allures, l'ampleur d'habitudes, ce je ne sais
+quoi de supérieur et d'assez imposant que donnent l'usage et la
+responsabilité d'une grande fortune.</p>
+
+<p>Une seule personne au château de Nièvres paraissait regretter encore la
+rue des Carmélites: c'était M. d'Orsel. Quant à moi, les lieux ne
+m'étaient plus rien. Un même attrait confondait aujourd'hui mon présent
+et mon passé. Entre Madeleine et madame de Nièvres il n'y avait que la
+différence d'un amour impossible à un amour<a name="page_143" id="page_143"></a> coupable; et quand je
+quittai Nièvres, j'étais persuadé que cet amour, né rue des Carmélites,
+devait, quoi qu'il dût arriver, s'ensevelir ici.</p>
+
+<p>Madeleine ne vint point à Paris de tout l'hiver, diverses circonstances
+ayant retardé l'établissement que M. de Nièvres projetait d'y faire.
+Elle était heureuse, entourée de tout son monde; elle avait Julie, son
+père; il lui fallait un certain temps pour passer sans trop de secousse,
+de sa modeste et régulière existence de province, aux étonnements qui
+l'attendaient dans la vie du monde, et cette demi-solitude au château de
+Nièvres était une sorte de noviciat qui ne lui déplaisait pas. Je la
+revis une ou deux fois dans l'été, mais à de longs intervalles et
+pendant de très courts moments, lâchement surpris à l'impérieux devoir
+qui me recommandait de la fuir.</p>
+
+<p>J'avais eu l'idée de profiter de cet éloignement très opportun pour
+tenter franchement d'être héroïque et pour me guérir. C'était déjà
+beaucoup que de résister aux invitations qui constamment nous arrivaient
+de Nièvres. Je fis davantage, et je tâchai de n'y plus penser. Je me
+plongeai dans le travail. L'exemple d'Augustin m'en aurait donné
+l'émulation, si naturellement je n'en avais pas eu le goût. Paris
+développe au-dessus de lui cette atmosphère particulière aux grands
+centres d'activité, surtout dans l'ordre des activités de l'esprit; et,
+si peu que je me mêlasse au mouvement des faits, je ne refusais pas,
+tant s'en faut, de vivre dans cette atmosphère.</p>
+
+<p>Quant à la vie de Paris, telle que l'entendait<a name="page_144" id="page_144"></a> Olivier, je ne me
+faisais point d'illusions, et ne la considérais nullement comme un
+secours. J'y comptais un peu pour me distraire, mais pas du tout pour
+m'étourdir, et encore moins pour me consoler. Le campagnard en outre
+persistait et ne pouvait se résoudre à se dépouiller de lui-même, parce
+qu'il avait changé de milieu. N'en déplaise à ceux qui pourraient nier
+l'influence du terroir, je sentais qu'il y avait en moi je ne sais quoi
+de local et de résistant que je ne transplanterais jamais qu'à demi, et
+si le désir de m'acclimater m'était venu, les mille liens indéracinables
+des origines m'auraient averti par de continuelles et vaines souffrances
+que c'était peine inutile. Je vivais à Paris comme dans une hôtellerie
+où je pouvais demeurer longtemps, où je pourrais mourir, mais où je ne
+serais jamais que de passage. Ombrageux, retiré, sociable seulement avec
+les compagnons de mes habitudes, dans une constante défiance des
+contacts nouveaux, le plus possible j'évitais ce terrible frottement de
+la vie parisienne qui polit les caractères et les aplanit jusqu'à
+l'usure. Je ne fus pas davantage aveuglé par ce qu'elle a d'éblouissant,
+ni troublé par ce qu'elle a de contradictoire, ni séduit par ce qu'elle
+promet à tous les jeunes appétits, comme aux naïves ambitions. Pour me
+garantir contre ses atteintes, j'avais d'abord un défaut qui valait une
+qualité, c'était la peur de ce que j'ignorais, et cet incorrigible
+effroi des épreuves me donnait pour ainsi dire toutes les perspicacités
+de l'expérience.</p>
+
+<p>J'étais seul ou à peu près, car Augustin ne s'appartenait<a name="page_145" id="page_145"></a> guère, et dès
+le premier jour j'avais bien compris qu'Olivier n'était pas homme à
+m'appartenir longtemps. Tout de suite il avait pris des habitudes qui ne
+gênaient en rien les miennes, mais n'y ressemblaient nullement. Je
+fouillais les bibliothèques, je pâlissais de froid dans de graves
+amphithéâtres, et m'enfouissais le soir dans des cabinets de lecture où
+des misérables, condamnés à mourir de faim, écrivaient, la fièvre dans
+les yeux, des livres qui ne devaient ni les illustrer, ni les enrichir.
+Je devinais là des impuissances et des misères physiques et morales dont
+le voisinage était loin de me fortifier. J'en sortais navré. Je
+m'enfermais chez moi, j'ouvrais d'autres livres et je veillais.
+J'entendis ainsi passer sous mes fenêtres toutes les fêtes nocturnes du
+carnaval. Quelquefois, en pleine nuit, Olivier frappait à ma porte. Je
+reconnaissais le son bref du pommeau d'or de sa canne. Il me trouvait à
+ma table, me serrait la main et gagnait sa chambre en fredonnant un air
+d'opéra. Le lendemain, je recommençais sans ostentation, sans viser au
+martyre, avec la conviction ingénue que cet austère régime était
+excellent.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois passés ainsi, je n'en pouvais plus. Mes forces
+étaient épuisées, et comme un édifice élevé par miracle, un matin, en
+m'éveillant, je sentis mon courage s'écrouler. Je voulus retrouver une
+idée poursuivie la veille, impossible! Je me répétai vainement certains
+mots de discipline qui m'aiguillonnaient quelquefois, comme on stimule
+avec des locutions convenues les chevaux<a name="page_146" id="page_146"></a> de trait qui lâchent pied. Un
+immense dégoût me vint aux lèvres rien qu'à la pensée de reprendre un
+seul jour de plus cet affreux métier de fouilleur de livres. L'été était
+venu. Il y avait un joyeux soleil dans les rues. Des martinets
+tourbillonnaient gaiement autour d'un clocher pointu qu'on voyait de ma
+fenêtre. Sans hésiter une seule minute et sans réfléchir que j'allais
+perdre en un instant le bénéfice de tant de mois de sagesse, j'écrivis à
+Madeleine. Ce que je lui disais était insignifiant. De courts billets
+que j'avais reçus d'elle avaient établi une fois pour toutes le ton de
+notre correspondance. Je ne mis dans celui-ci rien de plus ni rien de
+moins, et cependant, la lettre partie, j'attendis la réponse comme un
+événement.</p>
+
+<p>Il y a dans Paris un grand jardin fait pour les ennuyés: on y trouve une
+solitude relative, des arbres, des gazons verts, des plates-bandes
+fleuries, des allées sombres, et une foule d'oiseaux qui paraissent s'y
+plaire presque autant que dans un séjour champêtre. J'y courus. J'y
+errai pendant le reste de la journée, étonné d'avoir secoué mon joug, et
+plus étonné encore de l'extrême intensité d'un souvenir que j'avais eu
+la bonne foi de croire assoupi. Peu à peu, comme une flamme qui se
+rallume, je sentis naître en moi cet ardent réveil. Je marchais sous les
+arbres, discourant tout seul, et faisant sans le vouloir le mouvement
+d'un homme enchaîné longtemps qui se délivre.</p>
+
+<p>«Comment! me disais-je, elle ne saura pas même que je l'ai aimée! elle
+ignorera que pour elle, à cause d'elle, j'ai usé ma vie et tout
+sacrifié,<a name="page_147" id="page_147"></a> tout, jusqu'au bonheur si innocent de lui montrer ce que j'ai
+fait dans l'intérêt de son repos! Elle croira que j'ai passé à côté
+d'elle sans la voir, que nos deux existences auront coulé bord à bord
+sans se confondre ni même se toucher, pas plus que deux ruisseaux
+indifférents! Et le jour où plus tard je lui dirai: «Madeleine,
+savez-vous que je vous ai beaucoup aimée?» elle me répondra: «Est-ce
+possible?» Et ce ne sera plus l'âge où elle aurait pu me croire!»</p>
+
+<p>Puis je sentais qu'en effet nos deux destinées étaient parallèles, très
+rapprochées, mais irréconciliables, qu'il fallait vivre côte à côte et
+séparés, et que c'était fini de moi. Alors j'imaginais des hypothèses.
+Il y avait des: Qui sait? qui surgissaient aussitôt comme des
+tentations. A quoi je répondais: Non, cela ne sera jamais! Mais de ces
+suppositions insensées il me restait je ne sais quelle saveur
+horriblement douce dont le peu de volonté que j'avais était enivré; puis
+je pensais que c'était bien la peine d'avoir si courageusement lutté
+pour en arriver là.</p>
+
+<p>Je découvrais en moi une telle absence d'énergie et je concevais un tel
+mépris de moi-même, que ce jour-là très sérieusement je désespérai de ma
+vie. Elle ne me semblait plus bonne à rien, pas même à être employée à
+des travaux vulgaires. Personne n'en voulait, et je n'y tenais plus. Des
+enfants vinrent jouer sous les arbres. Des couples heureux passèrent
+étroitement liés. J'évitai leur approche, et je m'éloignai, cherchant où
+je pourrais aller, moi, pour n'être plus seul. Je<a name="page_148" id="page_148"></a> revins par des rues
+désertes. Il y avait là de grands ateliers d'industrie, clos et
+bruyants, des usines dont les cheminées fumaient, où l'on entendait
+bouillonner des chaudières, gronder des rouages. Je pensai à ces
+effervescences qui me consumaient depuis plusieurs mois, à ce foyer
+intérieur toujours allumé, toujours brûlant, mais pour une application
+qui n'était pas prévue. Je regardai les vitres noires, le reflet des
+fourneaux; j'écoutai le bruit des machines.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'on fait là-dedans? me disais-je. Qui sait ce qui doit en
+sortir, si c'est du bois ou du métal, du grand ou du petit, du très
+utile ou du superflu?»&mdash;Et l'idée qu'il en était ainsi de mon esprit
+n'ajouta rien à un découragement déjà complet, mais le confirma.</p>
+
+<p>J'avais couvert des rames de papier. Il y en avait une montagne
+accumulée sur ma table de travail. Je ne les considérais jamais avec
+beaucoup d'orgueil; j'évitais ordinairement d'y jeter les yeux de trop
+près, et je vivais au jour le jour des illusions de la veille. Dès le
+lendemain, j'en fis justice. J'en feuilletai au hasard des lambeaux: une
+fade odeur de médiocrité me souleva le c&oelig;ur. Je pris le tout et le
+mis au feu. J'étais assez calme en exécutant ce sacrifice, qui, en toute
+autre circonstance, m'aurait coûté quelques regrets. En ce moment même
+la réponse de Madeleine arriva. Sa lettre était ce qu'elle devait être,
+cordiale, tendre, exquise, et pourtant je restai stupéfait de me sentir
+au c&oelig;ur un espoir déçu. Le flamboiement de tant de paperasses brûlées
+éclairait encore ma chambre,<a name="page_149" id="page_149"></a> et j'étais debout, tenant à la main la
+lettre de Madeleine, comme un homme qui se noie tient un fil brisé,
+quand par hasard Olivier entra.</p>
+
+<p>Il vit cet amas de cendres fumantes et comprit; il jeta un rapide coup
+d'&oelig;il sur la lettre.</p>
+
+<p>«On se porte bien à Nièvres?» me dit-il froidement.</p>
+
+<p>Pour prévenir le moindre soupçon, je lui tendis la lettre; mais il
+affecta de ne point la lire, et comme s'il eût décidé que le moment
+était venu de me parler raison et de débrider largement une plaie qui
+languissait sans résultat:</p>
+
+<p>«Ah çà! me dit-il, où en es-tu? Depuis six mois, tu veilles, tu te
+morfonds; tu mènes une vie de séminariste qui a fait des v&oelig;ux, de
+bénédictin qui prend des bains de science pour calmer la chair; où cela
+t'a-t-il mené?</p>
+
+<p>&mdash;A rien, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, car toute déception prouve au moins une chose: c'est qu'on
+s'est trompé sur les moyens de réussir. Tu t'es imaginé que la solitude,
+quand on doute de soi, est le meilleur des conseillers. Qu'en penses-tu
+aujourd'hui? Quel conseil t'a-t-elle donné, quel avis qui te serve,
+quelle leçon de conduite?</p>
+
+<p>&mdash;De me taire toujours, lui dis-je avec désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si telle est la conclusion, je t'engage alors à changer de système. Si
+tu attends tout de toi, si tu as assez d'orgueil pour supposer que tu
+viendras à bout d'une situation qui en a découragé de plus forts, et que
+tu pourras demeurer sans broncher<a name="page_150" id="page_150"></a> debout sur cette difficulté
+effroyable où tant de braves c&oelig;urs ont défailli, tant pis encore une
+fois, car je te crois en danger, et sur l'honneur je ne dormirai plus
+tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai ni orgueil ni confiance, et tu le sais aussi bien que moi. Ce
+n'est pas moi qui veux; c'est, comme tu le dis, une situation qui me
+commande. Je ne puis empêcher ce qui est, je ne puis prévoir ce qui doit
+être. Je reste où je suis, sur un danger, parce qu'il m'est défendu
+d'être ailleurs. Ne plus aimer Madeleine ne m'est pas possible, l'aimer
+autrement ne m'est pas permis. Le jour où sur cette difficulté, d'où je
+ne puis descendre, la tête me tournera, eh bien! ce jour-là tu pourras
+me pleurer comme un homme mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort! non, reprit Olivier, mais tombé de haut. N'importe, ceci est
+funèbre. Et ce n'est point ainsi que j'entends que tu finisses. C'est
+bien assez que la vie nous tue tous les jours un peu; pour Dieu, ne
+l'aidons pas à nous achever plus vite. Prépare-toi, je te prie, à
+entendre des choses très dures, et si Paris te fait peur comme un
+mensonge, habitue-toi du moins à causer en tête-à-tête avec la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, lui dis-je, parle. Tu ne me diras rien que je ne me sois mille
+fois répété.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une erreur. J'affirme que tu ne t'es jamais tenu le langage
+suivant: Madeleine est heureuse; elle est mariée; elle aura l'une après
+l'autre les joies légitimes de la famille, sans en excepter aucune, je
+le désire et je l'espère. Elle peut donc se passer de toi. Elle ne t'est
+rien qu'une amie fort<a name="page_151" id="page_151"></a> tendre, tu n'es rien non plus pour elle qu'un
+excellent camarade qu'elle serait désespérée de perdre comme ami,
+impardonnable de prendre pour amant. Ce qui vous unit n'est donc qu'un
+lien, charmant s'il n'est qu'un lien, horrible s'il devenait une chaîne.
+Tu lui es nécessaire dans la mesure où l'amitié compte et pèse dans la
+vie; tu n'as en aucun cas le droit de faire de toi un embarras. Je ne
+parle pas de mon cousin, qui, s'il était consulté, ferait valoir ses
+droits suivant les formes connues et avec les arguments des maris
+menacés dans leur honneur, ce qui est déjà grave, et dans leur bonheur,
+ce qui est beaucoup plus sérieux. Voilà pour madame de Nièvres. En ce
+qui te regarde, la position n'est pas moins simple. Le hasard, qui t'a
+fait rencontrer Madeleine, t'avait fait naître aussi six ou huit ans
+trop tard, ce qui est certainement un grand malheur pour toi et
+peut-être un accident regrettable pour elle. Un autre est venu qui l'a
+épousée. M. de Nièvres n'a donc pris que ce qui n'était à personne:
+aussi n'as-tu jamais protesté, parce que tu as beaucoup de sens, même en
+ayant beaucoup de c&oelig;ur. Après avoir décliné toute prétention sur
+Madeleine comme mari, voudrais-tu, peux-tu y prétendre autrement? Et
+pourtant tu continues de l'aimer. Tu n'as pas tort, parce qu'un
+sentiment comme le tien n'a jamais tort; mais tu n'es pas dans le vrai,
+parce qu'une impasse ne mène à rien. Cependant, comme il n'y a dans la
+vie la plus bouchée que de fausses impasses, comme des carrefours les
+plus étroits il faut sortir en définitive, bon gré, mal gré, sinon sans
+avaries, tu<a name="page_152" id="page_152"></a> sortiras de celui-ci, et tu n'y laisseras rien, je
+l'espère, ni ton honneur ni ta vie. Encore un mot, et ne t'en offense
+pas: Madeleine n'est pas la seule femme en ce monde qui soit bonne, ni
+qui soit jolie, ni qui soit sensible, ni qui soit faite pour te
+comprendre et pour t'estimer. Suppose un hasard différent: Madeleine
+serait une autre femme, que tu aimerais de même exclusivement, et dont
+tu dirais pareillement: Elle, et pas une autre! Il n'y a donc de
+nécessaire et d'absolu qu'une chose, le besoin et la force d'aimer. Ne
+t'occupe pas de savoir si je raisonne en logicien, et ne dis pas que mes
+théories sont affreuses. Tu aimes et tu dois aimer, le reste est le fait
+de la chance. Je ne connais pas de femme, pourvu que je la suppose digne
+de toi, qui ne soit en droit de te dire: Le véritable et l'unique objet
+de vos sentiments, c'est moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, m'écriai-je, il faudrait ne plus aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, mais une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il faudrait l'oublier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais la remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas: Jamais; dis: Pas maintenant.»</p>
+
+<p>Et là-dessus Olivier sortit.</p>
+
+<p>J'avais les yeux secs, mais une atroce douleur me tenaillait le c&oelig;ur.
+Je relus la lettre de Madeleine; il s'en exhalait cette vague tiédeur
+des amitiés vulgaires, désespérante à sentir quand on voudrait plus. «Il
+a raison, cent fois raison», pensais-je en me répétant comme un arrêt
+sans appel l'agaçante argumentation d'Olivier. Et tout en repoussant ses
+conclusions de toute l'horreur d'un<a name="page_153" id="page_153"></a> c&oelig;ur passionnément épris, je me
+disais cette vérité irréfutable: «Je ne suis rien à Madeleine, rien
+qu'un obstacle, une menace, un être inutile ou dangereux!»</p>
+
+<p>Je regardai ma table vide. Un monceau de cendres noires encombrait le
+foyer. Cette destruction d'une autre partie de moi-même, cette ruine
+totale et de mes efforts et de mon bonheur m'abattit enfin sous la
+sensation sans pareille d'un néant complet.</p>
+
+<p>«A quoi donc suis-je bon?» m'écriai-je.</p>
+
+<p>Et le visage caché dans mes mains, je restai là, les yeux dans le vide,
+ayant devant moi toute ma vie, immense, douteuse et sans fond comme un
+précipice.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Olivier me retrouva dans le même état, c'est-à-dire
+inerte, immobile et consterné. Très amicalement il me posa la main sur
+l'épaule et me dit:</p>
+
+<p>«Veux-tu m'accompagner ce soir au théâtre?</p>
+
+<p>&mdash;Y vas-tu seul?» lui demandai-je.</p>
+
+<p>Il sourit et me répondit:</p>
+
+<p>«Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'as pas besoin de moi», lui dis-je, et je lui tournai le
+dos.</p>
+
+<p>«Soit!» dit-il avec un accent d'impatience.</p>
+
+<p>Puis se ravisant tout à coup:</p>
+
+<p>«Tu es stupide, injuste et insolent, reprit-il en se posant carrément
+devant moi. Que crois-tu donc? que je veux te surprendre? Joli métier
+que tu m'attribues! Non, mon cher, je ne préparerai jamais la plus
+innocente épreuve où ta probité de<a name="page_154" id="page_154"></a> c&oelig;ur puisse être engagée. Ce
+serait un vilain calcul et de plus un procédé maladroit. Ce que je veux,
+m'entends-tu? c'est que tu sortes de ta tanière, esprit chagrin, pauvre
+c&oelig;ur blessé. Tu t'imagines que la terre a pris le deuil et que la
+beauté s'est voilée, et que tous les visages sont en larmes, et qu'il
+n'y a plus ni espérances, ni joies, ni v&oelig;ux comblés, parce que dans
+ce moment la destinée te maltraite. Regarde donc un peu autour de toi,
+et mêle-toi à la foule des gens qui sont heureux ou qui croient l'être.
+Ne leur envie pas l'insouciance, mais apprends d'eux ceci: c'est que la
+Providence, en qui tu crois, a pourvu à tout, qu'elle a tout
+proportionné et qu'elle a disposé d'inépuisables ressources pour les
+besoins des c&oelig;urs affamés.»</p>
+
+<p>Je ne fus point ébranlé par ce flux de paroles, mais je finis par les
+écouter. L'affectueuse exaspération d'Olivier agit comme un calmant sur
+mes nerfs, affreusement tendus, et les attendrit. Je lui pris la main.
+Je le fis asseoir près de moi. Je lui demandai pardon d'un mot dit
+étourdiment, qui ne contenait nulle défiance. Je le suppliai de laisser
+passer cette crise de défaillance, qui ne durerait pas, lui disais-je;
+et qui résultait de longues fatigues. Je lui promis d'ailleurs de
+changer de conduite. Nous avions le même monde, j'avais le plus grand
+tort de n'y jamais aller. Il était de mon devoir de m'y faire connaître
+et de ne pas me singulariser par un éloignement systématique. Je lui dis
+une foule de choses sensées, comme si la raison m'était subitement
+revenue. Et comme il<a name="page_155" id="page_155"></a> subissait lui-même l'influence d'un épanchement
+qui semblait nous rendre tous les deux ensemble plus souples, plus
+conciliants et meilleurs, je parlai de lui, de sa vie presque
+entièrement passée loin de moi, et me plaignis de ne pas mieux savoir ni
+ce qu'il faisait, ni s'il avait des raisons d'être satisfait.</p>
+
+<p>«Satisfait est le mot, me dit-il avec une expression à moitié comique.
+Chaque homme a le vocabulaire de ses ambitions. Oui, je suis à peu près
+satisfait dans ce moment, et si je m'en tiens à des satisfactions qui
+n'ont rien de chimérique, ma vie se passera dans un équilibre parfait et
+sera comblée jusqu'à satiété.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des nouvelles d'Ormesson? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Tu sais comment l'histoire a fini.</p>
+
+<p>&mdash;Par une rupture?</p>
+
+<p>&mdash;Par un départ, ce qui n'est pas la même chose, car nous avons gardé
+l'un de l'autre le seul regret qui ne gâte jamais les souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant! Est-ce que tu sais?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien; mais j'imagine que tu as dû faire ce que tu me
+recommandes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai», dit-il en souriant.</p>
+
+<p>Puis il devint sérieux, et me dit:</p>
+
+<p>«Dans tout autre moment, je te raconterais, mais pas aujourd'hui. L'air
+de cette chambre est plein d'une émotion respectable. Il n'y a pas de
+promiscuité permise entre la femme dont j'aurais à t'entretenir et celle
+dont il ne faut pas même<a name="page_156" id="page_156"></a> prononcer le nom lorsqu'il est question de la
+première.»</p>
+
+<p>Le bruit d'un pas dans l'antichambre l'interrompit. Mon domestique
+annonça Augustin, qui venait rarement à pareille heure. La vue de cette
+ardente et inflexible physionomie me rendit en quelque sorte une lueur
+de courage. Il me semblait que c'était un renfort que le hasard
+m'envoyait dans un moment où j'en avais si grand besoin.</p>
+
+<p>«Vous venez à propos lui dis-je en faisant bonne contenance. Tenez,
+c'était bien la peine de me donner tant de mal. J'ai tout détruit.»</p>
+
+<p>Je lui parlais toujours un peu comme un ex-disciple à son ancien maître,
+et je lui reconnaissais le droit de m'interroger sur mon travail.</p>
+
+<p>«C'est à recommencer, dit-il sans s'émouvoir autrement; je connais
+cela.»</p>
+
+<p>Olivier se taisait. Après quelques minutes de silence, il passa la main
+dans ses cheveux bouclés, bâilla doucement et nous dit:</p>
+
+<p>«Je m'ennuie, et je vais au bois.»<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X</h3>
+
+<p>E<small>ST-CE</small> qu'il travaille? me demanda Augustin quand Olivier nous eut
+quittés.</p>
+
+<p>&mdash;Fort peu, et cependant il apprend comme s'il travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; il a séduit la fortune. Si la vie n'était qu'une loterie,
+reprit Augustin, ce jeune homme rêverait toujours les numéros gagnants.»</p>
+
+<p>Augustin n'était pas de ceux qui séduisent la fortune, ni qu'un numéro
+rêvé doit enrichir. Ce que je vous ai dit de lui peut vous faire
+comprendre qu'il n'était pas né pour les faveurs du hasard, et que, dans
+toutes les combinaisons où jusqu'à présent il avait mis sa volonté pour
+enjeu, l'enjeu représentait beaucoup plus que le gain. Depuis le jour où
+vous l'avez vu quitter les Trembles, tenant à la main une lettre reçue
+de Paris, comme un jeune soldat muni de sa feuille de route, ses
+espérances avaient, je crois, reçu plus d'un échec, mais sans diminuer
+sa foi robuste ni le faire douter une seule minute que le succès, sinon
+la gloire, ne fût à Paris même et juste au bout du chemin qu'il y
+suivait. Il ne se plaignait point, n'accusait personne, ne désespérait
+de rien. Il avait, sans aucune illusion, la ténacité des espoirs
+aveugles, et ce qui chez d'autres aurait pu passer pour de l'orgueil<a name="page_158" id="page_158"></a>
+n'existait chez lui que comme un sentiment très exactement déterminé de
+son droit. Il appréciait les choses avec le sang-froid d'un lapidaire
+essayant des bijoux de qualité douteuse, et se trompait rarement sur le
+choix de celles qui méritaient de lui de la peine et du temps.</p>
+
+<p>Il avait eu des protecteurs. Il ne trouvait pas que solliciter fût un
+déshonneur, parce qu'il ne proposait alors qu'un échange de valeurs
+équivalentes, et que de pareils contrats, disait-il, n'humilient jamais
+celui qui, pour sa part de société, apporte l'appoint de son
+intelligence, de son zèle et de son talent. Il n'affectait pas de
+mépriser l'argent, dont il avait grand besoin, je le savais, sans qu'il
+en parlât. Il n'en dédaignait point les résultats, mais le mettait
+beaucoup au-dessous d'un capital d'idées que, selon lui, rien ne saurait
+ni représenter ni payer.</p>
+
+<p>«Je suis un ouvrier, disait-il, qui travaille avec des outils fort peu
+coûteux, c'est vrai; mais ce qu'ils produisent est sans prix, quand cela
+est bon.»</p>
+
+<p>Il ne se considérait donc comme l'obligé de personne. Les services qu'on
+avait pu lui rendre, il les avait achetés et bien payés. Et dans ces
+sortes de marchés, qui de sa part excluaient, sinon tout savoir-vivre,
+du moins toute humilité, il avait une manière de s'offrir qui marquait
+au plus juste le haut prix qu'il entendait y mettre.</p>
+
+<p>«Du moment qu'on traite avec l'argent, disait-il, ce n'est plus qu'une
+affaire où le c&oelig;ur n'entre pour rien, et qui n'engage aucunement la
+reconnaissance.<a name="page_159" id="page_159"></a> Donnant, donnant. Le talent même en pareil cas n'est
+qu'une obligation de probité.»</p>
+
+<p>Il avait essayé de beaucoup de situations, tenté déjà beaucoup
+d'entreprises, non par aptitude, mais par nécessité. N'ayant pas le
+choix des moyens, il avait l'application plus encore que la souplesse
+qui permet de les employer tous. A force de volonté, de clairvoyance,
+d'ardeurs, il suppléait presque aux qualités naturelles dont il se
+savait privé. Sa volonté seule, appuyée sur un rare bon sens, sur une
+droiture parfaite, sa volonté faisait des miracles. Elle prenait toutes
+les formes, jusqu'aux plus élevées, jusqu'aux plus nobles, quelquefois
+jusqu'aux plus brillantes. Il ne sentait pas tout, mais il n'y avait
+rien qu'il ne comprît. Il approchait ainsi de l'imagination par la
+tension d'un esprit sans cesse en contact avec ce que le monde des idées
+contient de meilleur et de plus beau, et touchait au pathétique par la
+connaissance parfaite des duretés de la vie et par l'ambition dévorante
+d'en gagner les joies légitimes, fût-ce au prix de beaucoup de combats.</p>
+
+<p>Après avoir à ses débuts abordé le théâtre, pour lequel il ne se jugeait
+ni assez recommandé ni assez mûr, il s'était jeté dans le journalisme.
+Quand je dis jeté, le mot n'est pas exact pour un homme qui ne faisait
+rien à l'étourdie, et qui se présentait sur le champ de bataille avec
+cette hardiesse mêlée de prudence qui ne risque beaucoup que pour
+réussir. Plus récemment, il venait d'entrer comme secrétaire dans le
+cabinet d'un homme politique éminent.<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>«J'y suis, me disait-il, au centre d'un mouvement qui ne m'édifie point,
+mais qui m'intéresse et qui m'éclaire. La politique, à l'heure qu'il
+est, touche à tant d'idées, élabore tant de problèmes, qu'il n'y a pas
+d'étude plus instructive, ni de meilleur carrefour pour une ambition qui
+cherche un débouché.»</p>
+
+<p>Sa situation matérielle m'était inconnue. Je la supposais difficile;
+mais c'était un des rares sujets sur lesquels il me paraissait interdit
+de l'interroger.</p>
+
+<p>Quelquefois seulement cet inébranlable courage trahissait non
+l'hésitation, mais la souffrance. Le stoïque Augustin n'en disait rien.
+Son attitude était la même, sa ferme raison toujours aussi claire. Il
+continuait d'agir, de penser, de résoudre, comme s'il n'avait jamais
+reçu la moindre atteinte; mais il y avait en lui je ne sais quoi, comme
+ces taches rouges qu'on voit paraître sur les habits d'un soldat blessé.
+Longtemps je m'étais demandé quelle partie vulnérable, dans cette
+organisation de fer, un mal quelconque avait pu frapper; puis je m'étais
+aperçu qu'Augustin, tout comme les autres, avait un c&oelig;ur, et j'avais
+enfin compris que c'était ce pauvre et vaillant c&oelig;ur qui saignait.</p>
+
+<p>Dès qu'il se fut assis, et que je le vis croiser ses jambes l'une sur
+l'autre dans l'attitude d'un homme qui n'a rien à dire et qui entre en
+oubliant l'objet de sa visite, je m'aperçus bien qu'il n'était pas, lui
+non plus, dans des dispositions riantes.</p>
+
+<p>«Et vous aussi, mon cher Augustin, lui dis-je, vous n'êtes pas heureux?<a name="page_161" id="page_161"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous le devinez, me dit-il, avec un peu d'amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, puisque vous avez l'orgueil de ne pas l'avouer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, reprit-il dans ces formes un peu paternelles qu'il
+n'abandonnait pas et qui donnaient un certain charme à la roideur de ses
+conseils, la question n'est pas de savoir si l'on est heureux, mais de
+savoir si l'on a tout fait pour le devenir. Un honnête homme mérite
+incontestablement d'être heureux, mais il n'a pas toujours le droit de
+se plaindre quand il ne l'est pas encore. C'est une affaire de temps, de
+moment et d'à-propos. Il y a beaucoup de manières de souffrir: les uns
+souffrent d'une erreur, les autres d'une impatience. Pardonnez-moi ce
+peu de modestie, je suis peut-être seulement trop impatient.</p>
+
+<p>&mdash;Impatient? et de quoi? Peut-on le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;De n'être plus seul, me dit-il avec une singulière émotion, afin que,
+si j'ai jamais quelque nom, je n'en sois pas réduit à ce triste résultat
+d'en couronner mon égoïsme.»</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>«Ne parlons pas de ces choses-là trop tôt. Vous serez le premier que
+j'en instruirai quand le moment sera venu.»</p>
+
+<p>«Ne restons pas ici, me dit-il au bout d'un instant, cela sent la
+déroute. Ce n'est pas qu'on s'y ennuie, mais on y contracte des envies
+de se laisser aller.»</p>
+
+<p>Nous sortîmes ensemble, et chemin faisant je le mis au courant des
+motifs particuliers de lassitude<a name="page_162" id="page_162"></a> et de découragement que j'avais. Mes
+lettres l'avaient averti, et le reste lui était devenu bien clair le
+jour où madame de Nièvres et lui s'étaient rencontrés. Je n'avais donc
+pas eu l'embarras de lui expliquer les difficultés d'une situation qu'il
+connaissait aussi bien que moi, ni les perplexités d'un esprit dont il
+avait mesuré toutes les résistances comme toutes les faiblesses.</p>
+
+<p>«Il y a quatre ans que je vous sais amoureux, me dit-il au premier mot
+que je prononçai.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ans? lui dis-je, mais je ne connaissais pas alors madame de
+Nièvres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, me dit-il, vous rappelez-vous le jour où je vous ai surpris
+pleurant sur les malheurs d'Annibal? Eh bien! je m'en suis étonné
+d'abord, n'admettant pas qu'une composition de collège pût émouvoir
+personne à ce point. Depuis, j'ai bien pensé qu'il n'y avait rien de
+commun entre Annibal et votre émotion; en sorte qu'à la première
+ouverture de vos lettres, je me suis dit: Je le savais; et, à la
+première vue de madame de Nièvres, j'ai compris qu'il s'agissait
+d'elle.»</p>
+
+<p>Quant à ma conduite, il la jugeait difficile, mais non pas impossible à
+diriger. Avec des points de vue très différents de ceux d'Olivier, il me
+conseillait aussi de me guérir, mais par des moyens qui lui semblaient
+les seuls dignes de moi.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes après de longs circuits sur les quais de la Seine.
+Le soir venait. Je me retrouvai seul au milieu de Paris à une heure
+inaccoutumée, sans but, n'ayant plus d'habitudes, plus de liens, plus de
+devoirs, et me disant avec anxiété:<a name="page_163" id="page_163"></a> «Que vais-je faire ce soir? que
+ferai-je demain?» J'oubliais absolument que depuis des mois, pendant un
+long hiver, les trois quarts du temps je n'avais pas eu de compagnon. Il
+me sembla que, celui qui agissait en moi m'ayant quitté, il ne me
+restait plus d'auxiliaire aujourd'hui pour se charger d'une vie qui
+désormais allait m'accabler de son vide et de son dés&oelig;uvrement.
+L'idée de rentrer chez moi ne me vint même pas, et la pensée d'aller
+feuilleter des livres m'aurait rendu malade de dégoût.</p>
+
+<p>Je me rappelai qu'Olivier devait être au théâtre. Je savais dans quel
+théâtre et dans quelle compagnie. N'ayant plus à me roidir contre une
+lâcheté de plus, je pris une voiture et m'y fis conduire. Je louai une
+stalle obscure, d'où j'espérais découvrir Olivier sans être aperçu. Je
+ne le vis dans aucune des loges qui me faisaient face. J'en conclus ou
+qu'il avait changé de projet ou qu'il était placé juste au-dessus de moi
+dans cette autre partie de la salle qui m'était cachée. Ce désir bizarre
+et indiscret que j'avais eu de le surprendre en partie galante étant
+déçu, je me demandai ce que j'étais venu faire en pareil lieu. J'y
+restai cependant, et j'aurais de la peine à vous expliquer pourquoi,
+tant le désordre de mon esprit se compliquait de chagrin, d'ennuis, de
+faiblesses et de curiosités perverses. Je plongeais les yeux dans toutes
+les loges peuplées de femmes; cela formait, vu d'en bas, une irritante
+exposition de bustes à peu près sans corsage et de bras nus gantés très
+court. J'examinais les chevelures, le teint, les yeux, les sourires;<a name="page_164" id="page_164"></a>
+j'y cherchais des comparaisons persuasives qui pourraient nuire au
+souvenir si parfait de Madeleine. Je n'avais plus qu'une idée,
+l'impétueuse envie de me soustraire quand même à la persécution de ce
+souvenir unique. Je l'avilissais à plaisir et le déshonorais, espérant
+par là le rendre indigne d'elle et m'en débarrasser par des salissures.
+A la sortie du théâtre et comme je traversais le péristyle, une voix que
+j'entendis dans la foule me fit reconnaître Olivier. Il passa tout près
+de moi sans me voir. Je pus à peine apercevoir la personne élégante et
+de grande allure qu'il accompagnait. Nous rentrâmes pour ainsi dire
+ensemble, et j'étais encore en tenue de sortie quand il parut au seuil
+de ma chambre.</p>
+
+<p>«D'où viens-tu? me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du théâtre.»</p>
+
+<p>Je lui nommai lequel.</p>
+
+<p>«M'as-tu cherché?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis point allé pour te chercher, lui dis-je, mais pour te
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas, me dit-il; dans tous les cas, ce sont des
+enfantillages ou des taquineries qu'un autre que moi ne te pardonnerait
+pas; mais tu es malade, et je te plains.»</p>
+
+<p>Je ne le vis plus pendant deux ou trois jours. Il eut la sévérité de me
+tenir rigueur. Il s'informa de moi près de mon domestique, et je sus
+qu'il se préoccupait de mon état et me surveillait sans en avoir l'air.
+Chaque journée d'inaction m'épuisait et me démoralisait davantage. Je ne
+prenais aucun parti décisif, mais il me semblait que ma faiblesse<a name="page_165" id="page_165"></a>
+allait s'abattre devant le premier accident qui la ferait broncher.</p>
+
+<p>Très peu de jours après, dans une avenue du bois où je me promenais seul
+en désespéré, je vis venir une voiture légère menée doucement et
+parfaitement attelée. Elle contenait trois personnes: deux jeunes femmes
+en compagnie d'Olivier. Olivier me découvrit à l'instant même où je le
+reconnus. Il fit arrêter, sauta lestement dans l'allée, me prit par le
+bras, et, sans dire un mot, me poussa dans la voiture; puis, après
+s'être assis à côté de moi, comme s'il se fût agi d'un enlèvement, il
+dit au cocher: «Continuez.» Je me sentis perdu, et je l'étais en effet,
+au moins pour quelque temps.</p>
+
+<p>Des deux mois que dura cet inutile égarement, car il dura deux mois tout
+au plus, je vous dirai seulement l'incident facile à prévoir qui le
+termina. D'abord j'avais cru oublier Madeleine, parce que, chaque fois
+que son souvenir me revenait, je lui disais: «Va-t'en!» comme on dérobe
+à des yeux respectés la vue de certains tableaux blessants ou honteux.
+Je ne prononçai pas une seule fois son nom. Je mis entre elle et moi un
+monde d'obstacles et d'indignités. Olivier put croire un moment que
+c'était bien fini; mais la personne avec qui je tâchais de tuer cette
+mémoire importune ne s'y trompa pas. Un jour j'appris par une étourderie
+d'Olivier, qui s'observait un peu moins à mesure qu'il se croyait plus
+sûr de ma raison, j'appris que des nécessités d'affaires rappelaient M.
+d'Orsel en province, et que tous les habitants de Nièvres allaient
+bientôt partir pour Ormesson. A la minute<a name="page_166" id="page_166"></a> même, ma détermination fut
+prise, et je voulus rompre.</p>
+
+<p>«Je viens vous dire adieu, dis-je en entrant dans un appartement où je
+ne devais plus remettre les pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous faites, je l'aurais fait un peu plus tard, mais bientôt,
+me dit-elle sans marquer ni surprise ni contrariété.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne m'en voulez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement. Vous ne vous appartenez pas.»</p>
+
+<p>Elle était à sa toilette et s'y remit.</p>
+
+<p>«Adieu», reprit-elle sans tourner la tête.</p>
+
+<p>Elle me regarda dans son miroir et sourit. Je la quittai sans aucune
+autre explication.</p>
+
+<p>«Encore une sottise! me dit Olivier quand il fut informé de ce que
+j'avais fait.</p>
+
+<p>&mdash;Sottise ou non, me voilà libre, lui dis-je. Je pars pour les Trembles,
+et je t'emmène. Il ne sera pas difficile de les déterminer tous à venir
+y passer les vacances.</p>
+
+<p>&mdash;Aux Trembles avec toi, Madeleine aux Trembles! reprenait Olivier, dont
+cette brusque et téméraire décision renversait tous les plans de
+conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, lui dis-je, en me jetant follement dans ses bras, ne me dis
+rien, n'objecte rien; je serai sage, je serai prudent, mais je serai
+heureux; accorde-moi ces deux mois qui ne reviendront plus, que je ne
+retrouverai jamais; c'est bien court, et c'est peut-être tout ce que
+j'aurai de bonheur dans ma vie.»</p>
+
+<p>Je lui parlai dans l'entraînement d'un désir si<a name="page_167" id="page_167"></a> vrai, il me vit si
+ranimé, si transformé par la perspective inattendue de ce voyage, qu'il
+se laissa séduire, et qu'il eut la faiblesse et la générosité de
+consentir à tout.</p>
+
+<p>«Soit, dit-il. En définitive, cela vous regarde. Je n'ai pas charge
+d'âmes, et c'est trop d'avoir à gouverner tout seul deux fous comme toi
+et moi.»<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI</h3>
+
+<p>C<small>ES</small> deux mois de séjour avec Madeleine dans notre maison solitaire, en
+pleine campagne, au bord de notre mer si belle en pareille saison, ce
+séjour unique dans mes souvenirs fut un mélange de continuelles délices
+et de tourments où je me purifiai. Il n'y a pas un jour qui ne soit
+marqué par une tentation petite ou grande, pas une minute qui n'ait eu
+son battement de c&oelig;ur, son frisson, son espérance ou son dépit. Je
+pourrais vous dire aujourd'hui, moi dont c'est la grande mémoire, la
+date et le lieu précis de mille émotions bien légères, et dont la trace
+est cependant restée. Je vous montrerais tel coin du parc, tel escalier
+de la terrasse, tel endroit des champs, du village, de la falaise, où
+l'âme des choses insensibles a si bien gardé le souvenir de Madeleine et
+le mien, que si je l'y cherchais encore, et Dieu m'en garde, je l'y
+retrouverais aussi reconnaissable qu'au lendemain de notre départ.</p>
+
+<p>Madeleine n'était jamais venue aux Trembles, et ce séjour un peu triste
+et fort médiocre lui plaisait pourtant. Quoiqu'elle n'eût pas les mêmes
+raisons que moi pour l'aimer, elle m'en avait si souvent entendu parler,
+que mes propres souvenirs en faisaient pour elle une sorte de pays de
+connaissance<a name="page_169" id="page_169"></a> et l'aidaient sans doute à s'y trouver bien.</p>
+
+<p>«Votre pays vous ressemble, me disait-elle. Je me serais doutée de ce
+qu'il était, rien qu'en vous voyant. Il est soucieux, paisible et d'une
+chaleur douce. La vie doit y être très calme et réfléchie. Et je
+m'explique maintenant beaucoup mieux certaines bizarreries de votre
+esprit, qui sont les vrais caractères de votre pays natal.»</p>
+
+<p>Je trouvais le plus grand plaisir à l'introduire ainsi dans la
+familiarité de tant de choses étroitement liées à ma vie. C'était comme
+une suite de confidences subtiles qui l'initiaient à ce que j'avais été,
+et l'amenaient à comprendre ce que j'étais. Outre la volonté de
+l'entourer de bien-être, de distractions et de soins, il y avait aussi
+ce secret désir d'établir entre nous mille rapports d'éducation,
+d'intelligence, de sensibilité, presque de naissance et de parenté, qui
+devaient rendre notre amitié plus légitime en lui donnant je ne sais
+combien d'années de plus en arrière.</p>
+
+<p>J'aimais surtout à essayer sur Madeleine l'effet de certaines influences
+plutôt physiques que morales auxquelles j'étais moi-même si
+continuellement assujetti. Je la mettais en face de certains tableaux de
+la campagne choisis parmi ceux qui, invariablement composés d'un peu de
+verdure, de beaucoup de soleil et d'une immense étendue de mer, avaient
+le don infaillible de m'émouvoir. J'observais dans quel sens elle en
+serait frappée, par quels côtés d'indigence ou de grandeur ce triste et
+grave horizon toujours nu pourrait lui plaire. Autant que cela m'était
+permis, je l'interrogeais sur ces détails<a name="page_170" id="page_170"></a> de sensibilité tout
+extérieure. Et lorsque je la trouvais d'accord avec moi, ce qui arrivait
+beaucoup plus souvent que je ne l'eusse espéré, lorsque je distinguais
+en elle l'écho tout à fait exact et comme l'unisson de la corde émue qui
+vibrait en moi, c'était une conformité de plus dont je me réjouissais
+comme d'une nouvelle alliance.</p>
+
+<p>Je commençais ainsi à me laisser voir sous beaucoup d'aspects qu'elle
+avait pu soupçonner, mais sans les comprendre. En jugeant à peu près des
+habitudes normales de mon existence, elle arrivait à connaître assez
+exactement quel était le fond caché de ma nature. Mes prédilections lui
+révélaient une partie de mes aptitudes, et ce qu'elle appelait des
+bizarreries lui devenait plus clair à mesure qu'elle en découvrait mieux
+les origines. Rien de tout cela n'était un calcul; j'y cédais assez
+ingénument pour n'avoir aucun reproche à me faire, si tant est qu'il y
+eût là la moindre apparence de séduction; mais que ce fût innocemment ou
+non, j'y cédais. Elle en paraissait heureuse. De mon côté, grâce à ces
+continuelles communications qui créaient entre nous d'innombrables
+rapports, je devenais plus libre, plus ferme, plus sûr de moi dans tous
+les sens, et c'était un grand progrès, car Madeleine y voyait un pas
+fait dans la franchise. Cette fusion complète, et de tous les instants,
+dura sans aucun accident pendant deux grands mois. Je vous cache les
+blessures secrètes, sans nombre, infinies; elles n'étaient rien, si je
+les compare aux consolations qui aussitôt les guérissaient. Somme toute,
+j'étais heureux; oui, je<a name="page_171" id="page_171"></a> crois que j'étais heureux, si le bonheur
+consiste à vivre rapidement, à aimer de toutes ses forces, sans aucun
+sujet de repentir et sans espoir.</p>
+
+<p>M. de Nièvres était chasseur, et c'est à lui que je dois de l'être
+devenu. Il me dirigeait avec beaucoup de cordialité dans ces premiers
+essais d'un exercice que depuis j'ai passionnément aimé. Quelquefois
+madame de Nièvres et Julie nous accompagnaient à distance ou nous
+attendaient sur les falaises pendant que nous faisions de longues
+battues dans la direction de la mer. On les apercevait de loin, comme de
+petites fleurs brillantes posées sur les galets, tout à fait au bord des
+flots bleus. Quand le hasard de la chasse nous avait entraînés trop
+avant dans la campagne ou retenus trop tard, alors on entendait la voix
+de Madeleine qui nous invitait au retour. Elle appelait tantôt son mari,
+tantôt Olivier ou moi. Le vent nous apportait ces appels alternatifs de
+nos trois noms. Les notes grêles de cette voix, lancée du bord de la mer
+dans de grands espaces, s'affaiblissaient à mesure en volant au-dessus
+de ce pays sans écho. Elles ne nous arrivaient plus que comme un souffle
+un peu sonore, et quand j'y distinguais mon nom, je ne puis vous dire la
+sensation de douceur et de tristesse infinies que j'en éprouvais.
+Quelquefois le soleil se couchait que nous étions encore assis sur la
+côte élevée, occupés à regarder mourir à nos pieds les longues houles
+qui venaient d'Amérique. Des navires passaient tout empourprés des
+lueurs du soir. Des feux s'allumaient à fleur d'eau: soit la vive
+étincelle des phares, soit le fanal rougeâtre<a name="page_172" id="page_172"></a> des bateaux mouillés en
+rade, ou le feu résineux des canots de pêche. Et le vaste mouvement des
+eaux, qui continuait à travers la nuit et ne se révélait plus que par
+ses rumeurs, nous plongeait dans un silence où chacun de nous pouvait
+recueillir un monde incalculable de rêveries.</p>
+
+<p>A l'extrémité du pays, sur une sorte de presqu'île caillouteuse battue
+de trois côtés par les lames, il y avait un phare, aujourd'hui détruit,
+entouré d'un très petit jardin, avec des haies de tamarix plantés si
+près du bord qu'ils étaient noyés d'écume à chaque marée un peu forte.
+C'était assez ordinairement le lieu choisi pour les rendez-vous de
+chasse dont je vous parle. L'endroit était particulièrement désert, la
+falaise y était plus haute, la mer plus vaste et plus conforme à l'idée
+qu'on se fait de ce bleu désert sans limites et de cette solitude
+agitée. L'horizon circulaire qu'on embrassait de ce point culminant du
+rivage, même sans quitter le pied de la tour, offrait une surprise
+grandiose dans un pays si pauvrement dessiné qu'il n'a presque jamais ni
+contours ni perspectives.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un jour Madeleine et M. de Nièvres voulurent monter au
+sommet du phare. Il faisait du vent. Le bruit de l'air, que l'on
+n'entendait point en bas, grandissait à mesure que nous nous élevions,
+grondait comme un tonnerre dans l'escalier en spirale, et faisait frémir
+au-dessus de nous les parois de cristal de la lanterne. Quand nous
+débouchâmes à cent pieds du sol, ce fut comme un ouragan qui nous
+fouetta le visage, et<a name="page_173" id="page_173"></a> de tout l'horizon s'éleva je ne sais quel murmure
+irrité dont rien ne peut donner l'idée quand on n'a pas écouté la mer de
+très haut. Le ciel était couvert. La marée basse laissait apercevoir
+entre la lisière écumeuse des flots et le dernier échelon de la falaise
+le morne lit de l'Océan pavé de roches et tapissé de végétations
+noirâtres. Des flaques d'eau miroitaient au loin parmi les varechs, et
+deux ou trois chercheurs de crabes, si petits qu'on les aurait pris pour
+des oiseaux pêcheurs, se promenaient au bord des vases, imperceptibles
+dans la prodigieuse étendue des lagunes. Au delà commençait la grande
+mer, frémissante et grise, dont l'extrémité se perdait dans les brumes.
+Il fallait y regarder attentivement pour comprendre où se terminait la
+mer, où le ciel commençait, tant la limite était douteuse, tant l'un et
+l'autre avaient la même pâleur incertaine, la même palpitation orageuse
+et le même infini. Je ne puis vous dire à quel point ce spectacle de
+l'immensité répétée deux fois, et par conséquent double d'étendue, aussi
+haute qu'elle était profonde, devenait extraordinaire, vu de la
+plate-forme du phare, et de quelle émotion commune il nous saisit.
+Chacun de nous en fut frappé diversement sans doute; mais je me souviens
+qu'il eut pour effet de suspendre aussitôt tout entretien, et que le
+même vertige physique nous fit subitement pâlir et nous rendit sérieux.
+Une sorte de cri d'angoisse s'échappa des lèvres de Madeleine, et, sans
+prononcer une parole, tous accoudés sur la légère balustrade qui seule
+nous séparait de l'abîme, sentant très distinctement<a name="page_174" id="page_174"></a> l'énorme tour
+osciller sous nos pieds à chaque impulsion du vent, attirés par
+l'immense danger, et comme sollicités d'en bas par les clameurs de la
+marée montante, nous restâmes longtemps dans la plus grande stupeur,
+semblables à des gens qui, le pied posé sur la vie fragile, par miracle,
+auraient un jour l'aventure inouïe de regarder et de voir au delà.</p>
+
+<p>C'était là comme une place marquée.</p>
+
+<p>Je sentis parfaitement que, sous un pareil frisson, une corde humaine
+devait se briser. Il fallait que l'un de nous cédât; sinon le plus ému,
+du moins le plus frêle. Ce fut Julie.</p>
+
+<p>Elle était immobile à côté d'Olivier, sa petite main tremblante placée
+tout près de la main du jeune homme et fortement crispée sur la rampe,
+la tête penchée vers la mer, avec des yeux demi-fermés, cette expression
+d'égarement que donne le vertige, et presque la pâleur d'un enfant qui
+va mourir. Olivier s'aperçut le premier qu'elle allait s'évanouir, il la
+prit dans ses bras. Quelques secondes après, elle revint à elle en
+poussant un soupir d'angoisse qui souleva son mince corsage.</p>
+
+<p>«Ce n'est rien», dit-elle en réagissant aussitôt contre cet irrésistible
+accès de défaillance, et nous descendîmes.</p>
+
+<p>On n'eut plus à parler de cet incident, qui fut oublié sans doute comme
+beaucoup d'autres. Je me le rappelle aujourd'hui, en vous parlant de nos
+promenades au phare, comme étant la première indication de certains
+faits très obscurs qui devaient avoir leur dénoûment beaucoup plus
+tard.<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p>Quelquefois, quand le temps était particulièrement calme et beau, un
+bateau venait nous prendre à la côte au bout de la prairie et nous
+conduisait assez loin en mer. C'était un bateau de pêche, et dès qu'il
+avait gagné le large, on amenait les voiles; puis, dans une mer lourde,
+plate et blanche au soleil comme de l'étain, le patron de la barque
+laissait tomber des filets plombés. D'heure en heure on retirait les
+filets, et nous voyions apparaître toute sorte de poissons aux vives
+écailles et de produits étranges, surpris dans les eaux les plus
+profondes ou arrachés pêle-mêle avec des algues du fond de leurs
+retraites sous-marines. Chaque nouveau sondage amenait une surprise;
+puis on rejetait le tout à la mer, et le bateau s'en allait à la dérive,
+maintenu seulement par le gouvernail et légèrement incliné du côté où
+les filets plongeaient. Nous passions ainsi des journées entières à
+regarder la mer, à voir s'amincir ou s'élever la terre éloignée, à
+mesurer l'ombre du soleil qui tournait autour du mât comme autour de la
+longue aiguille d'un cadran, affaiblis par la pesanteur du jour, par le
+silence, éblouis de lumière, privés de conscience et pour ainsi dire
+frappés d'oubli par ce long bercement sur des eaux calmes. Le jour
+finissait, et quelquefois c'était en pleine nuit que la marée du soir
+nous ramenait à la côte et nous déposait de plain-pied sur les galets.</p>
+
+<p>Rien n'était plus innocent pour tous, et cependant je me rappelle
+aujourd'hui ces heures de prétendu repos et de langueur comme les plus
+belles et les plus dangereuses peut-être que j'aie traversées<a name="page_176" id="page_176"></a> dans ma
+vie. Un jour entre autres le bateau ne marchait presque plus.
+D'insensibles courants le conduisaient en le faisant à peine osciller.
+Il filait droit et très lentement, comme s'il eût glissé sur un plan
+solide; le bruit du sillage était nul, tant l'eau se déchirait doucement
+sous la quille. Les matelots se taisaient, réunis dans le faux pont, et
+tous mes compagnons, hormis Julie, sommeillaient sur les planches
+chaudes de la barque, à l'abri de la voile étendue sur l'arrière en
+forme de tente. Rien ne bougeait à bord. La mer était figée comme du
+plomb à demi fondu. Le ciel, limpide et décoloré par l'éclat de midi,
+s'y reproduisait comme dans un miroir terni. Il n'y avait pas un bateau
+de pêche en vue. Seulement, au large et déjà coupé à demi par la ligne
+de l'horizon, un navire, toutes voiles déployées, attendait le retour de
+la brise de terre, et s'y préparait, comme un oiseau de grand vol, en
+ouvrant ses hautes ailes blanches.</p>
+
+<p>Madeleine, à demi couchée, dormait. Ses mains molles et légèrement
+ouvertes s'étaient séparées de celles du comte. Elle avait la pose
+abandonnée que donne le sommeil. La chaleur concentrée sous la tente
+animait ses joues d'ardeurs un peu plus vives, et je voyais dans
+l'écartement de ses lèvres briller l'extrémité de ses petites dents
+blanches, comme les deux bords d'une coquille de nacre. Il n'y avait
+personne autre que moi pour assister au sommeil de cet être charmant.
+Julie, perdue dans je ne sais quelle confuse aspiration, surveillait
+attentivement le départ du grand navire qui appareillait. Alors je
+tâchai de fermer les yeux, je<a name="page_177" id="page_177"></a> voulus ne plus voir, je fis de sincères
+efforts pour oublier. Je me levai, j'allai m'asseoir à l'avant, sans
+ombre sur la tête, appuyé contre le beaupré brûlant; puis malgré moi mes
+yeux revenaient à la place où Madeleine dormait dans ses mousselines
+légères, étendue sur la rude toile qui lui servait de tapis. Étais-je
+ravi? Étais-je torturé? J'aurais plus de peine encore à vous dire si
+j'aurais souhaité quelque chose au delà de cette vision décente et
+exquise qui contenait à la fois toutes les retenues et tous les
+attraits. Pour rien au monde, je n'aurais fait le plus petit mouvement
+qui pût en suspendre le charme. Je ne sais combien dura ce véritable
+enchantement, peut-être plusieurs heures, peut-être seulement plusieurs
+minutes; mais j'eus le temps de beaucoup réfléchir, autant qu'un esprit
+peut le faire lorsqu'il est aux prises avec un c&oelig;ur absolument privé
+de sang-froid.</p>
+
+<p>Quand mes compagnons s'éveillèrent, ils me trouvèrent occupé à regarder
+le sillage.</p>
+
+<p>«Le beau temps! dit Madeleine avec un épanouissement de femme heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui ferait tout oublier, ajouta Olivier, ce qui n'est pas dommage.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous homme à avoir des soucis? demanda en souriant M. de
+Nièvres.</p>
+
+<p>&mdash;Qui le sait?» répondit Olivier.</p>
+
+<p>Le vent ne se leva point. La mer, absolument morte, nous retint au large
+jusqu'à la nuit tombante. Vers sept heures, au moment où la pleine lune
+apparut au-dessus des terres, toute ronde et dans des brouillards chauds
+qui la rougissaient,<a name="page_178" id="page_178"></a> on fut obligé, faute d'air, de prendre les
+avirons. Ce que je vous raconte, jadis quand j'étais jeune, plus d'une
+fois il m'a passé par la tête de l'écrire, ou, comme on disait alors, de
+le chanter. A cette époque, il me semblait qu'il n'y avait qu'une langue
+pour fixer dignement ce que de pareils souvenirs avaient, selon moi,
+d'inexprimable. Aujourd'hui que j'ai retrouvé mon histoire dans les
+livres des autres, dont quelques-uns sont immortels, que vous dirais-je?
+Nous revînmes aux étoiles, au bruit des rames, conduits, je crois, par
+les bateliers d'Elvire.</p>
+
+<p>Ce furent là les adieux de la saison; presque aussitôt les premières
+brumes arrivèrent, puis les pluies qui nous avertirent que l'hiver
+approchait. Le jour où le soleil, qui nous avait comblés, disparut pour
+ne plus se montrer que de loin en loin et dans les pâleurs de son
+déclin, j'y vis comme un triste présage qui me serra le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ce jour-là, et comme si le même avertissement de départ eût été donné
+pour chacun de nous, Madeleine me dit:</p>
+
+<p>«Il est temps de penser aux choses sérieuses. Les oiseaux que nous
+devions si bien imiter sont partis depuis un mois déjà. Faisons comme
+eux, croyez-moi; voici la fin de l'automne, retournons à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà», lui dis-je avec une expression de regret qui m'échappa.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta court, comme si pour la première fois elle eût entendu un
+son nouveau.</p>
+
+<p>Le soir, il me sembla qu'elle était plus sérieuse,<a name="page_179" id="page_179"></a> et qu'avec une
+adresse extrême elle me surveillait d'assez près. Je réglai ma tenue en
+vue de ces indications, bien légères sans doute et cependant assez
+inquiétantes. Les jours suivants, je m'observai davantage encore, et
+j'eus la joie de retrouver la confiance de Madeleine et de me
+tranquilliser tout à fait.</p>
+
+<p>Je passai les derniers moments qui nous restaient à rassembler, à mettre
+en ordre pour l'avenir toutes les émotions si confusément amassées dans
+ma mémoire. Ce fut comme un tableau que je composai avec ce qu'elles
+contenaient de meilleur et de moins périssable. Ce dernier nuage
+excepté, on eût dit, à les voir déjà d'un peu loin, que ces jours
+cependant mêlés de beaucoup de soucis n'avaient plus une ombre. La même
+adoration paisible et ardente les baignait de lueurs continues.</p>
+
+<p>Madeleine me surprit une fois dans les allées sinueuses du parc au
+milieu de mes réminiscences. Julie la suivait, portant une énorme gerbe
+de chrysanthèmes qu'elle avait cueillie pour les vases du salon. Un
+clair massif de lauriers nous séparait.</p>
+
+<p>«Vous faites un sonnet? me dit-elle en m'interpellant à travers les
+arbres.</p>
+
+<p>&mdash;Un sonnet? lui dis-je; à quel propos? Est-ce que j'en suis capable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela oui», dit-elle en jetant un petit éclat de rire qui
+retentit dans le bois sonore comme un chant de fauvette.</p>
+
+<p>Je rebroussai chemin, et, la suivant dans la contre-allée, toujours une
+épaisseur de taillis entre nous deux:<a name="page_180" id="page_180"></a></p>
+
+<p>«Olivier est un bavard! lui criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement bavard, dit-elle. Il a bien fait de m'avertir; sans lui, je
+vous aurais cru une passion malheureuse, et je sais maintenant ce qui
+vous distrait: ce sont des rimes», ajouta-t-elle en insistant de la voix
+sur ce dernier mot, qui résonna de loin comme une impertinence joyeuse.</p>
+
+<p>Nous touchions au moment du départ, que je ne pouvais encore m'y
+résoudre. Paris me faisait plus peur que jamais. Madeleine allait y
+venir. Je l'y verrais, mais à quel prix? Elle présente, je ne risquais
+plus de défaillir, du moins de tomber si bas; mais pour un danger de
+moins combien d'autres surgiraient! Cette vie que nous avions menée ici,
+cette vie de loisir et d'imprévoyance, silencieuse et exaltée, si
+constamment et si diversement émue, cette vie de réminiscences et de
+passions, tout entière calquée sur d'anciennes habitudes, reprise à ses
+origines et renouvelée par des sensations d'un autre âge, ces deux mois
+de rêve, en un mot, m'avaient replongé plus avant que jamais dans
+l'oubli des choses et dans la peur des changements. Il y avait quatre
+ans que j'avais quitté les Trembles pour la première fois, vous vous
+souvenez peut-être avec quel dur détachement. Et les souvenirs de ces
+adieux, les premiers qu'il m'ait fallu faire à des objets aimés, se
+ranimaient à la même date, au même lieu, dans des conditions extérieures
+à peu près semblables, mais cette fois combinés avec des sentiments
+nouveaux, qui les rendaient bien autrement poignants.</p>
+
+<p>Je proposai pour la veille même du départ une<a name="page_181" id="page_181"></a> promenade qui fut
+acceptée. Ce devait être la dernière, et, sans prévoir l'avenir, je
+supposais, je ne sais trop pourquoi, que les chemins de mon village ne
+nous reverraient jamais ensemble. Le temps était à demi pluvieux, et par
+cela même, disait Madeleine, que son éducation de province avait
+aguerrie, très bien approprié à des visites d'adieux. Les dernières
+feuilles tombaient; des débris roussâtres se mêlaient assez tristement à
+la rigidité des rameaux nus. La plaine, dépouillée et sévère, n'avait
+plus un brin de chaume sec qui rappelât ni l'été ni l'automne, et ne
+montrait pas une herbe nouvelle qui fît espérer le retour des saisons
+fertiles. Des charrues s'y promenaient encore de loin en loin, attelées
+de b&oelig;ufs roux, d'un mouvement lent et comme embourbées dans les
+terres grasses. A quelque distance que ce fût, on distinguait la voix
+des valets de labour qui stimulaient les attelages. Cet accent plaintif
+et tout local se prolongeait indéfiniment dans le calme absolu de cette
+journée grise. De temps en temps, une pluie fine et chaude descendait à
+travers l'atmosphère, comme un rideau de gaze légère. La mer commençait
+à rugir au fond des passes. Nous suivîmes la côte. Les marais étaient
+sous l'eau; la marée haute avait en partie submergé le jardin du phare
+et battait paisiblement le pied de la tour, qui ne reposait plus que sur
+un îlot.</p>
+
+<p>Madeleine marchait légèrement dans les chemins détrempés. A chaque pas,
+elle y laissait dans la terre molle la forme imprimée de sa chaussure
+étroite à talons saillants. Je regardais cette trace<a name="page_182" id="page_182"></a> fragile, je la
+suivais, tant elle était reconnaissable à côté des nôtres. Je calculais
+ce qu'elle pouvait durer. J'aurais souhaité qu'elle restât toujours
+incrustée, comme des témoignages de présence, pour l'époque incertaine
+où je repasserais là sans Madeleine; puis je pensais que le premier
+passant venu l'effacerait, qu'un peu de pluie la ferait disparaître, et
+je m'arrêtais pour apercevoir encore dans les sinuosités du sentier ce
+singulier sillage laissé par l'être que j'aimais le plus sur la terre
+même où j'étais né.</p>
+
+<p>Au moment où nous approchions de Villeneuve, je montrai de loin la route
+blanchâtre qui sort du village et s'étend en ligne droite jusqu'à
+l'horizon.</p>
+
+<p>«Voilà la route d'Ormesson», dis-je à Madeleine.</p>
+
+<p>Ce mot d'Ormesson sembla réveiller en elle une série de souvenirs déjà
+affaiblis; elle suivit attentivement des yeux cette longue avenue
+plantée d'ormeaux, tous pliés de côté par les vents de mer, et sur
+laquelle il y avait au loin des chariots qui roulaient, les uns pour
+rentrer à Villeneuve, les autres pour s'en éloigner.</p>
+
+<p>«Cette fois, reprit-elle, vous n'y voyagerez plus seul.</p>
+
+<p>&mdash;En serai-je plus heureux? répondis-je. Serai-je plus certain de ne
+rien regretter? Où retrouverai-je ce que je laisse ici?»</p>
+
+<p>Madeleine alors me prit le bras, s'y appuya avec l'apparence d'un entier
+abandon, et me répondit un seul mot:</p>
+
+<p>«Mon ami, vous êtes un ingrat!»<a name="page_183" id="page_183"></a></p>
+
+<p>Nous quittâmes les Trembles au milieu de novembre, par une froide
+matinée de gelée blanche. Les voitures suivirent l'avenue, traversèrent
+Villeneuve, comme autrefois je l'avais fait. Et je regardais
+alternativement et la campagne, qui disparaissait derrière nous, et
+l'honnête visage de Madeleine assise en face de moi.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII</h3>
+
+<p>J'<small>EN</small> avais fini avec les jours heureux; cette courte pastorale achevée,
+je retombai dans de grands soucis. A peine installés dans le petit hôtel
+qui devait leur servir de pied-à-terre à Paris, Madeleine et M. de
+Nièvres se mirent à recevoir, et le mouvement du monde fit irruption
+dans notre vie commune.</p>
+
+<p>«Je serai chez moi une fois par semaine pour les étrangers, me dit
+Madeleine; pour vous, j'y suis tous les jours. Je donne un bal la
+semaine prochaine; y viendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un bal!... Cela ne me tente guère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Le monde vous fait peur?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument comme un ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, reprit-elle, croyez-vous donc que j'en sois bien éprise?</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous me donnez l'exemple, et je vous obéirai.»</p>
+
+<p>Le soir indiqué, j'arrivai de bonne heure. Il n'y avait encore qu'un
+très petit nombre d'invités réunis autour de Madeleine, près de la
+cheminée du premier salon. Quand elle entendit annoncer mon nom, par un
+élan de familiarité qu'elle ne tenait nullement à réprimer, elle fit un
+mouvement vers moi qui l'isola de son entourage et me la montra de<a name="page_185" id="page_185"></a> la
+tête aux pieds comme une image imprévue de toutes les séductions.
+C'était la première fois que je la voyais ainsi, dans la tenue splendide
+et indiscrète d'une femme en toilette de bal. Je sentis que je changeais
+de couleur, et qu'au lieu de répondre à son regard paisible, mes yeux
+s'arrêtaient maladroitement sur un n&oelig;ud de diamants qui flamboyait à
+son corsage. Nous demeurâmes une seconde en présence, elle interdite,
+moi fort troublé. Personne assurément ne se douta du rapide échange
+d'impressions qui nous apprit, je crois, de l'un à l'autre que de
+délicates pudeurs étaient blessées. Elle rougit un peu, sembla
+frissonner des épaules, comme si subitement elle avait froid, puis,
+s'interrompant au milieu d'une phrase qui ne voulait rien dire, elle se
+rapprocha de son fauteuil, y prit une écharpe de dentelles, et le plus
+naturellement du monde elle s'en couvrit. Ce seul geste pouvait
+signifier bien des choses; mais je voulus n'y voir qu'un acte ingénu de
+condescendance et de bonté qui me la rendit plus adorable que jamais et
+me bouleversa pour le reste de la soirée. Elle-même en garda pendant
+quelques minutes un peu d'embarras. Je la connaissais trop bien
+aujourd'hui pour m'y tromper. Deux ou trois fois je la surpris me
+regardant sans motif, comme si elle eût été encore sous l'empire d'une
+sensation qui durait; puis des obligations de politesse lui rendirent
+peu à peu son aplomb. Le mouvement du bal agit sur elle et sur moi en
+sens contraire: elle devint parfaitement libre et joyeuse; quant à moi,
+je devins plus sombre à mesure que je la<a name="page_186" id="page_186"></a> voyais plus gaie, et plus
+troublé à mesure que je découvrais en elle des attraits extérieurs qui
+d'une créature presque angélique faisaient tout simplement une femme
+accomplie.</p>
+
+<p>Elle était admirablement belle, et l'idée que tant d'autres le savaient
+aussi bien que moi ne fut pas longue à me saisir le c&oelig;ur aigrement.
+Jusque-là, mes sentiments pour Madeleine avaient par miracle échappé à
+la morsure des sensations venimeuses. «Allons, me dis-je, un tourment de
+plus!» Je croyais avoir épuisé toutes les faiblesses. Mon amour
+apparemment n'était pas complet: il lui manquait un des attributs de
+l'amour, non pas le plus dangereux, mais le plus laid.</p>
+
+<p>Je la vis entourée; je me rapprochai d'elle. J'entendis autour de moi
+des mots qui me brûlèrent; j'étais jaloux.</p>
+
+<p>Être jaloux, on ne l'avoue guère; ces sensations ne sont pas cependant
+de celles que je désavoue. Il est bon que toute humiliation profite, et
+celle-ci m'éclaira sur bien des vérités; elle m'aurait rappelé, si
+j'avais pu l'oublier, que cet amour exalté, contrarié, malheureux,
+légèrement gourmé et tout près de se piquer d'orgueil, ne s'élevait pas
+de beaucoup au-dessus du niveau des passions communes, qu'il n'était ni
+pire ni meilleur, et que le seul point qui lui donnait l'air d'en
+différer, c'était d'être un peu moins possible que beaucoup d'autres.
+Quelques facilités de plus l'auraient infailliblement fait descendre de
+son piédestal ambitieux; et comme tant de choses de ce monde dont
+l'unique supériorité vient d'un défaut de logique ou de plénitude,<a name="page_187" id="page_187"></a> qui
+sait ce qu'il serait devenu, s'il avait été moins déraisonnable ou plus
+heureux?</p>
+
+<p>«Vous ne dansez pas, me dit Madeleine un peu plus tard en me rencontrant
+sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne danserai pas, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même avec moi? reprit-elle avec un peu d'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ni avec vous ni avec personne.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez», dit-elle en répondant sèchement à mes airs
+bourrus.</p>
+
+<p>Je ne lui parlai plus de la soirée, et je l'évitai, tout en la perdant
+de vue le moins possible.</p>
+
+<p>Olivier n'arriva qu'après minuit. Je causais avec Julie, qui n'avait
+dansé qu'à contre-c&oelig;ur et ne dansait plus, quand il entra calme,
+aisé, souriant, les yeux armés de ce regard direct dont il se couvrait
+comme d'une épée tendue chaque fois qu'il se trouvait en présence de
+visages nouveaux, et surtout de visages de femmes. Il alla serrer la
+main de Madeleine. Je l'entendis s'excuser de ce qu'il arrivait si tard;
+puis il fit le tour du salon, salua deux ou trois femmes dont il était
+connu, s'approcha de Julie, et, s'asseyant familièrement à côté d'elle:</p>
+
+<p>«Madeleine est très bien..... Et toi aussi, tu es très bien, ma petite
+Julie, dit-il à sa cousine avant même d'avoir examiné sa toilette.
+Seulement, reprit-il sur le même ton de lassitude ennuyée, tu as là des
+n&oelig;uds roses qui te brunissent un peu trop.»</p>
+
+<p>Julie ne bougea pas. D'abord elle eut l'air de ne pas entendre, puis
+elle fixa lentement sur Olivier<a name="page_188" id="page_188"></a> l'émail bleu noir de ses prunelles sans
+flamme, et après quelques secondes d'un examen capable de déraciner même
+la ferme constance d'Olivier:</p>
+
+<p>«Voulez-vous me conduire auprès de ma s&oelig;ur?» me dit-elle en se
+levant.</p>
+
+<p>Je fis ce qu'elle voulait, après quoi je me hâtai de rejoindre Olivier.</p>
+
+<p>«Tu as blessé Julie? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais Julie m'agace.» Et puis il me tourna le dos pour
+couper court à toute insistance.</p>
+
+<p>J'eus le courage, était-ce un courage? de rester jusqu'à la fin du bal.
+J'avais besoin de revoir Madeleine presque seul à seul, et de la
+posséder plus étroitement après le départ de tant de gens qui se
+l'étaient pour ainsi dire partagée. J'avais supplié Olivier de
+m'attendre en lui représentant qu'il avait d'ailleurs à réparer sa venue
+tardive. Bonne ou mauvaise, cette dernière raison, dont il n'était pas
+dupe, eut l'air de le décider. Nous étions, l'un vis-à-vis de l'autre,
+dans ces veines de cachotterie qui faisaient de notre amitié, toujours
+très clairvoyante, la chose la plus inégale et la plus bizarre. Depuis
+notre départ pour les Trembles, surtout depuis notre retour à Paris,
+quelque jugement qu'il portât sur ma conduite, il semblait avoir adopté
+le parti de me laisser agir sans tutelle. Il était trois ou quatre
+heures du matin. Nous nous étions comme oubliés dans un petit salon, où
+quelques joueurs obstinés s'attardaient encore. Quand enfin, n'entendant
+plus de bruit, nous en sortîmes, il n'y avait plus ni musiciens, ni
+danseurs, ni personne.<a name="page_189" id="page_189"></a> Madame de Nièvres, assise au fond du grand salon
+vide, causait vivement avec Julie, pelotonnée comme une chatte dans un
+fauteuil. Elle fit une exclamation de surprise en nous voyant apparaître
+au milieu de ce désert, à pareille heure, après cette interminable nuit
+si mal employée. Elle était lasse. Des traces de fatigue entouraient ses
+beaux yeux et leur donnaient cet éclat extraordinaire qui succède à des
+soirées de fête. M. de Nièvres était au jeu, M. d'Orsel y était aussi.
+Elle était seule avec Julie; j'étais seul debout, appuyé sur le bras
+d'Olivier. Les bougies s'éteignaient. Un demi-jour rougeâtre tombant de
+haut ne formait plus qu'une sorte de brouillard lumineux, composé de la
+fine poussière odorante et des impalpables vapeurs du bal. Il y avait
+sur les meubles, sur les tapis, des débris de fleurs, des bouquets
+défaits, des éventails oubliés, avec des carnets sur lesquels on venait
+d'inscrire des contredanses. Les dernières voitures roulaient dans la
+cour de l'hôtel; j'entendais relever les marchepieds et le bruit sec des
+panneaux vitrés qu'on fermait.</p>
+
+<p>Je ne sais quel rapide retour vers une autre époque où nous nous étions
+si souvent trouvés tous les quatre en pareil rapprochement, mais dans
+des situations si différentes et dans une simplicité de c&oelig;ur à tout
+jamais perdue, me fit jeter les yeux autour de moi et résumer en une
+seule sensation tout ce que je vous dis là. Je me détachai assez de
+moi-même pour envisager, comme un spectateur au théâtre, ce tableau
+singulier composé de quatre personnages groupés intimement à la fin d'un
+bal,<a name="page_190" id="page_190"></a> s'examinant, se taisant, donnant le change à leurs pensées par un
+mot banal, voulant se rapprocher dans l'ancienne union et trouvant un
+obstacle, essayant de s'entendre comme autrefois et ne le pouvant plus.
+Je sentis parfaitement le drame obscur qui se jouait entre nous. Chacun
+y tenait un rôle, dans quelle mesure? je l'ignorais; mais j'avais assez
+de sang-froid désormais pour affronter les dangers de mon propre rôle,
+le plus périlleux de tous, du moins je le croyais, et j'allais avec
+audace rentrer dans les souvenirs du passé en proposant de finir la nuit
+par un des jeux qui nous amusaient chez ma tante, quand, les derniers
+joueurs partis, M. d'Orsel et M. de Nièvres revinrent au salon.</p>
+
+<p>M. d'Orsel nous traitait tous comme des enfants, y comprit sa fille
+aînée que par un calcul de tendresse il se plaisait à rajeunir encore et
+remettait en minorité par des noms qui rappelaient le couvent. M. de
+Nièvres entra plus froidement, et la vue de ce quatuor intime sembla
+produire sur lui un tout autre effet. Je ne sais si ce fut imaginaire ou
+réel, mais je le trouvai guindé, sec et tranchant. Son maintien me
+déplut. Avec sa cravate un peu haute, sa mise irréprochable, cet air
+toujours un peu particulier d'un homme en tenue de cérémonie qui vient
+de recevoir et se sent chez lui, il ressemblait encore moins au chasseur
+aimable et négligé qui avait été mon hôte aux Trembles, que Madeleine,
+avec la rosace étincelante de son corsage et sa magnifique chevelure
+étoilée de diamants, ne ressemblait à la modeste et intrépide marcheuse
+qui nous suivait, un mois auparavant, sous la pluie, les<a name="page_191" id="page_191"></a> pieds dans la
+mer. Était-ce seulement un changement de costume? était-ce plutôt un
+changement d'esprit? Il avait repris cette allure un peu compassée,
+surtout ce ton supérieur, qui m'avaient si fortement frappé le soir où,
+pour la première fois, dans le salon d'Orsel, je le surpris faisant
+solennellement sa cour à Madeleine. Je crus sentir en lui des froideurs
+de coup d'&oelig;il que je ne connaissais pas, et je ne sais quelle
+assurance orgueilleuse dans sa situation de mari qui m'apprenait encore
+une fois que Madeleine était sa femme et que je n'étais rien. Que ce fût
+ou non l'ingénieuse erreur d'un c&oelig;ur malade, il y eut un moment où
+cette dernière leçon me parut si claire que je n'en doutai plus. Nos
+adieux furent brefs. Nous sortîmes. Nous nous jetâmes dans une voiture.
+J'eus l'air de dormir; Olivier m'imita. Je récapitulai tout ce qui
+s'était passé dans cette soirée, qui, je ne sais pourquoi, me paraissait
+contenir le germe de beaucoup d'orages; puis je pensai à M. de Nièvres,
+à qui je croyais avoir pour toujours pardonné, et je m'aperçus nettement
+que je le détestais.</p>
+
+<p>Je fus plusieurs jours, une semaine au moins, sans donner signe de vie à
+Madeleine. Je profitai d'une circonstance où je la savais absente pour
+déposer ma carte chez elle. Cette dette de politesse réglée, je me crus
+quitte envers M. de Nièvres. Quant à madame de Nièvres, je lui en
+voulais: de quoi? je ne me l'avouai pas; mais ce cruel dépit me donna
+momentanément la force de l'éviter.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, le mouvement de Paris nous saisit, et nous fûmes
+entraînés dans ce tourbillon où les plus fortes têtes risquent de
+s'étourdir, où<a name="page_192" id="page_192"></a> les c&oelig;urs les plus robustes ont mille chances pour
+une de faire naufrage. Je ne savais presque rien du monde, et, après
+l'avoir fui pendant une année, je m'y trouvais introduit tout à coup
+dans le salon de madame de Nièvres, c'est-à-dire avec toutes les raisons
+possibles de le subir. J'avais beau lui répéter que je n'étais pas fait
+pour une pareille vie; elle n'aurait eu qu'une chose à me répondre:
+«Allez-vous-en»; mais c'était un conseil qui peut-être lui aurait coûté,
+et que dans tous les cas je n'aurais pas suivi. Elle entendait me
+présenter dans la plupart des salons où elle allait. Elle souhaitait que
+je fusse aussi exact dans ces devoirs tout artificiels qu'on était en
+droit de l'exiger, disait-elle, d'un homme bien né, produit sous son
+patronage. Souvent elle exprimait seulement un désir poli dont mon
+imagination, habile à tout transformer, me faisait des ordres. Blessé
+partout, sans cesse malheureux, je la suivais toujours, ou, quand je ne
+la suivais plus, je la regrettais, je maudissais ceux qui me disputaient
+sa présence, et je me désespérais.</p>
+
+<p>Quelquefois je me révoltais sincèrement contre des habitudes qui me
+dissipaient sans fruit, n'ajoutaient pas grand'chose à mon bonheur, et
+m'ôtaient un reste de raison. Je haïssais cordialement les gens dont je
+me servais cependant pour arriver jusqu'à Madeleine, quand la prudence
+ou d'autres motifs m'éloignaient de sa maison. Je sentais, et je n'avais
+pas tort, qu'ils étaient les ennemis de Madeleine autant que les miens.
+Cet éternel secret, ballotté dans de pareils milieux, devait, à n'en
+pas<a name="page_193" id="page_193"></a> douter, jeter, comme un foyer en plein vent, des étincelles
+imprudentes qui le trahissaient. On devait le connaître, du moins on
+pouvait l'apprendre. Il y avait une foule de gens dont je me disais avec
+fureur: «Ceux-là, j'en suis sûr, sont mes confidents.» Que pouvais-je
+attendre d'eux? Des conseils? Je les connaissais pour les avoir reçus
+déjà de la seule personne dont l'amitié me les rendît supportables,
+d'Olivier. Des complicités et des complaisances? Non, cent fois non.
+J'en étais plus effrayé que je ne l'eusse été d'une vaste inimitié
+conjurée contre mon bonheur, à supposer que ce triste et famélique
+bonheur eût pu faire envie à qui que ce fût.</p>
+
+<p>A Madeleine, je ne disais que la moitié de la vérité. Je ne lui cachais
+rien de mon aversion pour le monde, sauf à lui déguiser le motif tout
+personnel de certains griefs. Quand il s'agissait de juger le monde
+d'une façon plus générale, indépendamment du perpétuel soupçon qui me le
+faisait considérer en masse comme un voleur de mon bien, alors je
+donnais cours à mes invectives avec une joie féroce. Je le dépeignais
+comme hostile à ce que j'aimais, comme indifférent pour tout ce qui est
+bien et plein de mépris pour ce qu'il y a de plus respectable en fait de
+sentiments comme en fait d'opinions. Je lui parlais de mille spectacles
+dont tout homme de sens devait être blessé, de la légèreté des maximes,
+de la légèreté plus grande encore des passions, de la facilité des
+consciences, pour quelque prix que ce fût d'ambition, de gloire ou de
+vanité. Je lui signalais cette façon libre d'envisager<a name="page_194" id="page_194"></a> non-seulement un
+devoir, mais tous les devoirs, cet abus de mots, cette confusion de
+toutes les mesures, qui fait qu'on pervertit les idées les plus simples,
+qu'on arrive à ne plus s'entendre sur rien, ni sur le bien, ni sur le
+vrai, ni sur le mauvais, ni sur le pire, et qu'il n'y a pas plus de
+distance appréciable entre la gloire et la vogue que de limite bien
+nette entre les scélératesses et les étourderies. Je lui disais que ce
+culte léger pour les femmes, ces adorations mêlées de badinages
+cachaient au fond un universel mépris, et que les femmes avaient bien
+tort de garder vis-à-vis des hommes des apparences de vertu, quand les
+hommes ne gardaient plus vis-à-vis d'elles le moindre semblant d'estime.
+«Tout cela est hideux, lui disais-je, et si j'avais à sauver une seule
+maison dans cette ville de réprouvés, il n'y en a qu'une que je
+marquerais de blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Et la vôtre? disait Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne aussi, uniquement pour me sauver avec vous.»</p>
+
+<p>A la fin de ces longs anathèmes, Madeleine souriait assez tristement. Je
+savais bien qu'elle était de mon avis, elle qui était la sagesse, la
+droiture et la vérité même, et cependant elle hésitait à me donner
+raison, parce que depuis longtemps déjà elle se demandait si, en disant
+beaucoup de choses vraies, je disais tout. Depuis quelque temps, elle
+affectait de ne me parler qu'avec retenue de cette autre portion de ma
+vie de jeune homme qui ne faisait pas partie de la sienne, mais qui n'en
+était pas moins blanche de tout mystère. Elle savait à<a name="page_195" id="page_195"></a> peine où je
+demeurais, du moins elle avait l'air ou de l'ignorer ou de l'oublier.
+Jamais elle ne me questionnait sur l'emploi des soirées qui ne lui
+appartenaient pas, et sur lesquelles il lui convenait pour ainsi dire de
+laisser planer quelques doutes. Au milieu même de ces habitudes
+décousues, qui réduisaient mon sommeil à peu de chose et me tenaient
+dans un continuel état de fièvre, j'avais retrouvé une sorte d'énergie
+maladive, et je dirai presque un insatiable appétit d'esprit, qui
+m'avaient rendu le goût du travail plus piquant. En quelques mois,
+j'avais réparé à peu près le temps perdu, et sur ma table il y avait,
+comme un tas de gerbes dans une aire, une nouvelle récolte amassée, dont
+le produit seul était douteux. C'était le seul point peut-être dont
+Madeleine me parlât avec abandon; mais ici c'était moi qui élevais des
+barrières. De mes occupations d'esprit, de mes lectures, de mon travail,
+et Dieu sait avec quelle orgueilleuse sollicitude elle en suivait le
+cours! je lui faisais connaître un seul détail, toujours le même:
+j'étais mécontent. Ce mécontentement absolu des autres et de moi-même en
+disait beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'éclairer. Si quelque
+circonstance encore restait dans l'ombre, en dehors d'une amitié qui,
+sauf un secret immense, n'avait pas de secret, c'est que Madeleine en
+jugeait l'explication inutile ou peu prudente. Il y avait entre nous un
+point délicat, tantôt dans le doute et tantôt dans la lumière, qui
+demandait, comme toutes les vérités dangereuses, à n'être pas éclairci.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p>Madeleine était avertie, il était impossible qu'elle ne le fût pas;
+depuis combien de temps? Peut-être depuis le jour où, respirant
+elle-même un air plus agité, elle y avait senti passer des chaleurs qui
+n'étaient plus à la température de notre ancienne et calme amitié. Le
+jour où je crus avoir la certitude de ce fait, cela ne me suffit pas. Je
+voulus en tenir la preuve et forcer pour ainsi dire Madeleine elle-même
+à me la donner. Je ne m'arrêtai pas une seule minute à la pensée qu'un
+pareil manège était détestable, méchant et odieux. Je la pressai de
+questions muettes. A mille sous-entendus qui nous permettaient, comme
+aux gens qui se connaissent à fond, de nous comprendre à demi-mot, j'en
+ajoutai de plus précis. Nous marchions prudemment sur un terrain semé de
+pièges: j'y dressai des embûches à tous les pas. Je ne sais quelle envie
+perverse me prit de la gêner, de l'assiéger, de la contraindre dans sa
+dernière réserve. Je voulais me venger de ce long silence imposé d'abord
+par timidité, puis par égard, puis par respect, enfin par pitié. Ce
+masque porté depuis trois ans m'était insupportable; je le jetai. Je ne
+craignais pas que la lumière se fît entre nous. Je souhaitais presque
+une explosion qui devait la couvrir de terreur, et quant à son repos,
+que cette aveugle et homicide indiscrétion pouvait tuer, je l'oubliais.</p>
+
+<p>Ce fut une crise humiliante, et dont j'aurais de la peine à vous rendre
+compte. Je ne souffrais presque plus, tant j'étais buté contre une idée
+fixe. J'agissais en sens direct, l'esprit clair, la conscience fermée,
+comme s'il se fût agi d'une<a name="page_197" id="page_197"></a> partie d'escrime où je n'aurais joué que
+mon amour-propre.</p>
+
+<p>A cette stratégie insensée, Madeleine opposa tout à coup des moyens de
+défense inattendus. Elle y répondit par un calme parfait, par une
+absence totale de finesse, par des ingénuités que rien ne pouvait plus
+entamer. Elle éleva doucement entre nous comme un mur d'acier d'une
+froideur et d'une résistance impénétrables. Je m'irritais contre ce
+nouvel obstacle et ne pouvais le vaincre. J'essayais de nouveau de me
+faire comprendre; toute intelligence avait cessé. J'aiguisais des mots
+qui n'arrivaient pas jusqu'à elle. Elle les prenait, les relevait, les
+désarmait par une réponse sans réplique; comme elle eût fait d'une
+flèche adroitement reçue, elle en ôtait le trait acéré qui pouvait
+blesser. Le résumé de son maintien, de son accueil, de ses poignées de
+main affectueuses, de ses regards excellents, mais courts et sans
+portée, en un mot le sens de toute sa conduite admirable et désespérante
+de force, de simplicité et de sagesse, était celui-ci: «Je ne sais rien,
+et si vous avez cru que je devinais quelque chose, vous vous êtes
+trompé.»</p>
+
+<p>Je disparaissais alors pour quelque temps, honteux de moi-même, furieux
+d'impuissance, aigri, et, quand je revenais à elle avec des idées
+meilleures et des intentions de repentir, elle n'avait pas plus l'air de
+comprendre celles-ci qu'elle n'avait admis les autres.</p>
+
+<p>Ceci se passait au milieu des entraînements mondains, qui s'étaient,
+cette année-là, prolongés<a name="page_198" id="page_198"></a> jusqu'au milieu du printemps. Je comptais
+quelquefois sur les accidents de cette vie affaiblissante pour
+surprendre Madeleine en défaut et me rendre maître enfin de cet esprit
+si sûr de lui. Il n'en fut rien. J'étais à moitié malade d'impatience.
+Je ne savais presque plus si j'aimais Madeleine, tant cette idée
+d'antagonisme, qui me faisait sentir en elle un adversaire, se
+substituait à toute autre émotion et me remplissait le c&oelig;ur de
+passions mauvaises. Il y a des journées de plein été poudreuses,
+nuageuses, avec des soleils blancs et des bises du nord, qui ressemblent
+à cette période violente, tantôt brûlante et tantôt glacée, où je crus
+un moment que ma passion pour Madeleine allait finir, et de la plus
+triste façon, par un dépit.</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs semaines que je ne l'avais vue. J'avais usé mes
+rancunes dans un travail acharné. J'attendais qu'elle me fît signe de
+reparaître. J'avais rencontré M. de Nièvres une fois; il m'avait dit:
+«Que devenez-vous?» ou bien: «On ne vous voit plus.» L'une ou l'autre de
+ces formules que j'oublie n'était pas une invitation bien pressante à
+revenir. Je tins bon pendant quelques jours encore; mais un pareil
+éloignement devenait un état négatif qui pouvait durer indéfiniment sans
+rien décider. Enfin je pris le parti de brusquer les choses. Je courus
+chez Madeleine; elle était seule. J'entrai rapidement, sans avoir d'idée
+bien arrêtée sur ce que j'allais dire ou faire, mais avec le projet
+formel de briser cette armure de glace et de chercher dessous si le
+c&oelig;ur de mon ancienne amie vivait toujours.<a name="page_199" id="page_199"></a></p>
+
+<p>Je la trouvai dans son boudoir, dont le seul grand luxe était des
+fleurs, près d'un petit guéridon, dans la tenue la plus simple, assise
+et brodant. Elle était sérieuse, elle avait les yeux un peu rouges,
+comme si les nuits précédentes elle avait beaucoup veillé, ou qu'elle
+eût pleuré quelques minutes auparavant. Elle avait ces airs paisibles et
+recueillis qui lui revenaient quelquefois dans ses moments de retour sur
+elle-même et faisaient revivre en elle la pensionnaire d'autrefois. Avec
+sa robe montante, toutes ces fleurs qui l'entouraient, les fenêtres
+ouvertes et donnant sur des arbres, on l'eût dite encore dans son jardin
+d'Ormesson.</p>
+
+<p>Cette transfiguration complète, cette attitude attristée, soumise, pour
+ainsi dire à moitié vaincue, m'ôta toute idée de triomphe et fit tomber
+subitement mes audaces.</p>
+
+<p>«Je suis bien coupable envers vous, lui dis-je, et je viens m'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Coupable? vous excuser? dit-elle en cherchant à se remettre un peu de
+sa surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis un fou, un ami cruel et désolé qui vient se mettre à vos
+pieds, vous demander son pardon.....</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'ai-je donc à vous pardonner? reprit-elle, un peu effrayée de
+cette chaleureuse invasion dans la tranquillité de sa retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Ma conduite passée, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai dit, avec
+la stupide intention de vous blesser.»</p>
+
+<p>Elle avait repris son calme.</p>
+
+<p>«Vous vous imaginez des choses qui ne sont<a name="page_200" id="page_200"></a> pas, ou du moins ce sont des
+torts si légers que je ne m'en souviendrai plus le jour où je sentirai
+que vous les oubliez. Savez-vous le seul tort que vous ayez eu? C'est de
+m'abandonner depuis un mois. Il y a un mois aujourd'hui, je crois,
+dit-elle en ne me cachant pas qu'elle observait les dates, que nous nous
+sommes quittés un soir, vous me disant à demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas revenu, c'est vrai; mais ce n'est pas de cela que je
+m'accuse avec chagrin, non, je m'accuse mortellement.....</p>
+
+<p>&mdash;De rien, dit-elle en m'interrompant impérieusement. Et depuis lors,
+reprit-elle aussitôt, qu'êtes-vous devenu? Qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup de choses et peu de chose; cela dépendra du résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis c'est tout», lui dis-je en voulant faire comme elle et rompre
+l'entretien où cela me convenait.</p>
+
+<p>Il y eut quelques secondes d'un silence embarrassant, après quoi
+Madeleine se mit à me parler sur un ton tout à fait naturel et très
+doux.</p>
+
+<p>«Vous êtes d'un caractère malheureux et difficile. On a de la peine à
+vous comprendre et plus de peine encore à vous assister. On voudrait
+vous encourager, vous soutenir, quelquefois vous plaindre; on vous
+interroge, et vous vous renfermez.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise, sinon que celui en qui vous aviez
+confiance n'émerveillera personne et trompera, j'en ai peur, l'espoir
+obligeant de ses amis?<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tromperiez-vous l'espoir de ceux qui vous veulent une
+position digne de vous? continua Madeleine en se rassurant tout à fait
+sur un terrain qui lui semblait beaucoup plus ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour une raison bien simple: c'est que je n'ai aucune ambition.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce beau feu de travail qui vous prend par accès?</p>
+
+<p>&mdash;Il dure un peu, flambe extraordinairement vite et fort, et puis
+s'éteint. Cela durera quelques années encore, après quoi, l'illusion
+ayant cessé, la jeunesse étant loin, je verrai nettement qu'il faut en
+finir avec ces duperies. Alors je mènerai la seule vie qui me convienne,
+une vie de dilettantisme agréable dans quelque coin retiré de la
+province, où les stimulants et les remords de Paris ne m'atteindront
+pas. J'y vivrai de l'admiration du génie ou du talent des autres, ce qui
+suffit amplement pour occuper les loisirs d'un homme modeste qui n'est
+pas un sot.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là est insoutenable, reprit-elle avec beaucoup de
+vivacité; vous prenez plaisir à tourmenter ceux qui vous estiment. Vous
+mentez.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus vrai, je vous le jure. Je vous ai dit autrefois, il
+n'y a pas longtemps, que je me sentais des velléités non pas d'être
+quelqu'un, ce qui est, selon moi, un non sens, mais de produire, ce qui
+me paraît être la seule excuse de notre pauvre vie. Je vous l'ai dit, et
+je l'essayerai: ce ne sera pas, entendez-le bien, pour en faire profiter
+ni ma dignité d'homme, ni mon plaisir, ni ma vanité, ni les autres, ni
+moi-même, mais pour<a name="page_202" id="page_202"></a> expulser de mon cerveau quelque chose qui me gêne.»</p>
+
+<p>Elle sourit à cette bizarre et vulgaire explication d'un phénomène assez
+noble.</p>
+
+<p>«Quel homme singulier vous faites avec vos paradoxes! Vous analysez tout
+au point de changer le sens des phrases et la valeur des idées. J'aimais
+à croire que vous étiez un esprit mieux organisé que beaucoup d'autres,
+et meilleur par beaucoup de points. Je vous croyais peu de volonté, mais
+avec un certain don d'inspiration. Vous avouez que vous êtes sans
+volonté, et, de l'inspiration, voilà que vous faites un exorcisme.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez les choses du nom que vous voudrez», lui dis-je, et je la
+suppliai de changer de conversation.</p>
+
+<p>Changer de conversation n'était pas possible; il fallait revenir au
+point de départ ou continuer. Elle crut plus sûr apparemment de parler
+raison. Je la laissai dire, et ne répondis plus que par la formule
+absolue du découragement total:&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>«Vous parlez en ce moment comme Olivier, disait Madeleine, et personne
+au contraire ne lui ressemble moins.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous? lui-dis-je en la regardant tout à coup assez
+passionnément pour la dominer de nouveau; croyez-vous qu'en effet nous
+soyons si différents? Je crois, au contraire, que nous nous ressemblons
+beaucoup. Nous obéissons l'un et l'autre exclusivement, aveuglément, à
+ce qui nous charme. Ce qui nous charme est pour lui, comme pour moi,
+plus ou moins impossible à saisir, ou chimérique,<a name="page_203" id="page_203"></a> ou défendu. Cela fait
+qu'en suivant des chemins très opposés nous nous rencontrerons un jour
+au même but, tous deux découragés et sans famille», ajoutai-je, en
+disant le mot de famille au lieu d'un mot plus clair encore qui me vint
+aux lèvres.</p>
+
+<p>Madeleine avait les yeux baissés sur sa broderie, qu'elle piquait un peu
+au hasard de son aiguille. Elle avait complètement changé de visage,
+d'allure; son air, encore une fois soumis et désarmé, m'attendrit
+jusqu'à me faire oublier le but insensé de ma visite.</p>
+
+<p>«Comprenez-moi bien, reprit-elle avec un léger trouble dans la voix. Il
+y a pour tout le monde, on le dit, je le crois..... (elle hésitait un
+peu sur le choix des mots) il y a un moment difficile pendant lequel on
+doute de soi, quand ce n'est pas des autres. Le tout est d'éclaircir ses
+doutes et de se résoudre. Le c&oelig;ur a quelquefois besoin de dire: Je
+veux!&mdash;du moins je l'imagine ainsi pour l'avoir éprouvé déjà une
+fois,&mdash;dit-elle en hésitant encore davantage sur un souvenir qui nous
+rappelait à tous les deux l'histoire entière de son mariage. On cite une
+marquise du commencement de ce siècle, qui prétendait qu'en le voulant
+bien on pouvait s'empêcher de mourir. Elle n'est peut-être morte que
+d'une distraction. Il en est ainsi de beaucoup d'accidents présumés
+involontaires. Qui sait même si le bonheur n'est pas en grande partie
+dans la volonté d'être heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous entende, chère Madeleine!» m'écriai-je en l'appelant d'un
+nom que je n'avais pas prononcé depuis trois ans.<a name="page_204" id="page_204"></a></p>
+
+<p>Et je me levai en disant ces derniers mots, empreints d'un
+attendrissement dont je n'étais plus maître. Le mouvement que je fis fut
+si soudain, si imprévu, il ajoutait une telle ardeur à l'accent déjà si
+décisif de mes paroles, que Madeleine en reçut comme une secousse au
+c&oelig;ur qui la fit pâlir. Et j'entendis au fond de sa poitrine comme une
+douloureuse exclamation de détresse qui cependant n'arriva pas jusqu'à
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Souvent je m'étais demandé ce qui arriverait, si, pour me débarrasser du
+poids trop lourd qui m'écrasait, très simplement, et comme si mon amie
+Madeleine pouvait entendre avec indulgence l'aveu des sentiments qui
+s'adressaient à madame de Nièvres, je disais à Madeleine que je
+l'aimais. Je mettais en scène cette explication fort grave. Je la
+supposais seule, en état de m'écouter, et dans une situation qui
+supprimait tout danger. Je prenais alors la parole, et, sans préambule,
+sans adresse, sans faux-fuyants, sans phrases, aussi franchement que je
+l'aurais dite au confident le plus intime de ma jeunesse, je lui
+racontais l'histoire de mon affection, née d'une amitié d'enfant devenue
+subitement de l'amour. J'expliquais comment ces transitions insensibles
+m'avaient mené peu à peu de l'indifférence à l'attrait, de la peur à
+l'entraînement, du regret de son absence au besoin de ne plus la
+quitter, du sentiment que j'allais la perdre à la certitude que je
+l'adorais, du soin de sa tranquillité au mensonge, enfin de la nécessité
+de me taire à jamais à l'irrésistible besoin de lui tout avouer et de
+lui demander pardon. Je lui disais que j'avais<a name="page_205" id="page_205"></a> résisté, lutté, que
+j'avais beaucoup souffert; ma conduite en était le meilleur témoignage.
+Je n'exagérais rien, je ne lui faisais au contraire qu'à demi le tableau
+de mes douleurs, pour la mieux convaincre que je mesurais mes paroles et
+que j'étais sincère. Je lui disais en un mot que je l'aimais avec
+désespoir, en d'autres termes, que je n'espérais rien que son absolution
+pour des faiblesses qui se punissaient elles-mêmes, et sa pitié pour des
+maux sans ressource.</p>
+
+<p>Ma confiance en la bonté de Madeleine était si grande que l'idée d'un
+pareil aveu me semblait encore la plus naturelle au milieu des idées
+folles ou coupables qui m'assiégeaient. Je la voyais alors,&mdash;du moins
+j'aimais à l'imaginer ainsi,&mdash;triste et très sincèrement affligée, mais
+sans colère, m'écoutant avec la compassion d'une amie impuissante à
+consoler, et disposée, par hauteur d'âme et par indulgence, à me
+plaindre pour des maux qui, en effet, n'avaient pas de remède. Et, chose
+singulière, cette pensée d'être compris, qui m'avais jadis causé tant
+d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine
+à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans
+un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime; mais bien des
+épreuves m'avaient aguerri. Je n'en étais plus à trembler devant
+Madeleine, au moins de peur comme autrefois, et toute irrésolution
+semblait devoir cesser dès que j'allais effrontément au-devant de la
+vérité.</p>
+
+<p>Pendant un court moment d'angoisse extrême, cette idée d'en finir se
+présenta de nouveau, comme<a name="page_206" id="page_206"></a> une tentation plus forte et plus
+irrésistible que jamais. Je me rappelai tout à coup pourquoi j'étais
+venu. Je pensai qu'en aucun temps peut-être une pareille occasion ne me
+serait offerte. Nous étions seuls. Le hasard nous plaçait dans la
+situation exacte que j'avais choisie. La moitié des aveux étaient faits.
+L'un et l'autre nous arrivions à ce degré d'émotion qui nous permettait,
+à moi de beaucoup oser, à elle de tout entendre. Je n'avais plus qu'un
+mot à dire pour briser cet horrible écrou du silence qui m'étranglait
+chaque fois que je pensais à elle. Je cherchais seulement une phrase,
+une première phrase; j'étais très calme, je croyais du moins me sentir
+tel: il me semblait même que mon visage ne laissait pas trop apercevoir
+le débat extraordinaire qui se passait en moi. Enfin j'allais parler,
+quand, pour m'enhardir davantage, je levai les yeux sur Madeleine.</p>
+
+<p>Elle était dans l'humble attitude que je vous ai dite, clouée sur son
+fauteuil, sa broderie tombée, les deux mains croisées par un effort de
+volonté, qui sans doute en diminuait le tremblement, tout le corps un
+peu frissonnant, pâle à faire pitié, les joues comme un linge, les yeux
+en larmes, grands ouverts, attachés sur moi avec la fixité lumineuse de
+deux étoiles. Ce regard étincelant et doux, mouillé de larmes, avait une
+signification de reproche, de douceur, de perspicacité indicible. On eût
+dit qu'elle était moins surprise encore d'un aveu qui n'était plus à
+faire, qu'effrayée de l'inutile anxiété qu'elle apercevait en moi. Et
+s'il lui avait été possible de parler, dans un instant où<a name="page_207" id="page_207"></a> toutes les
+énergies de sa tendresse et de sa fierté me suppliaient ou m'ordonnaient
+de me taire, elle m'eût dit une seule chose que je savais trop bien:
+c'est que les confidences étaient faites, et que je me conduisais comme
+un lâche! Mais elle demeurait immobile, sans geste, sans voix, les
+lèvres fermées, les yeux rivés sur moi, les joues en pleurs, sublime
+d'angoisse, de douleur et de fermeté.</p>
+
+<p>«Madeleine, m'écriai-je en tombant à ses genoux, Madeleine,
+pardonnez-moi...»</p>
+
+<p>Mais elle se leva à son tour, par un mouvement de femme indignée que je
+n'oublierai jamais; puis elle fit quelques pas vers sa chambre; et comme
+je me traînais vers elle, la suivant, cherchant un mot qui ne l'offensât
+plus, un dernier adieu pour lui dire au moins qu'elle était un ange de
+prévoyance et de bonté, pour la remercier de m'avoir épargné des
+folies,&mdash;avec une expression plus accablante encore de pitié,
+d'indulgence et d'autorité, la main levée comme si de loin elle eût
+voulu la poser sur mes lèvres, elle fit encore le geste de m'imposer
+silence et disparut.<a name="page_208" id="page_208"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h3>
+
+<p>P<small>ENDANT</small> plusieurs jours, je pourrais dire pendant plusieurs mois,
+l'image offensée et si pleine d'angoisse de Madeleine me poursuivit
+comme un remords, et me fit cruellement expier mes fautes. Je ne cessai
+pas de voir briller ces larmes qu'un oubli de toute sagesse avait fait
+couler, et je demeurai comme prosterné, dans une obéissance hébétée,
+devant la douceur impérieuse de ce geste qui m'ordonnait à jamais de
+sceller des lèvres indiscrètes qui avaient failli lui faire tant de mal.
+J'avais honte de moi. Je rachetai cette folle et coupable entreprise par
+un repentir sincère. Le lâche orgueil qui m'avait armé contre Madeleine
+et fait combattre contre mon propre amour, ce désir malfaisant de
+chercher un adversaire dans l'être inoffensif et généreux que j'adorais,
+les aigreurs, les révoltes d'un c&oelig;ur malade, les duplicités d'un
+esprit chagrin, tout ce que cette crise malsaine avait pour ainsi dire
+extravasé dans mes sentiments les plus purs, tout cela se dissipa comme
+par enchantement. Je ne craignis plus de m'avouer vaincu, de me voir
+humilié, et de sentir le pied d'une femme se poser encore une fois sur
+le démon qui me possédait.</p>
+
+<p>La première fois que je revis Madeleine, et je me<a name="page_209" id="page_209"></a> contraignis à la
+revoir dès les premiers jours, elle reconnut en moi un tel changement
+qu'elle en fut aussitôt rassurée. Je n'eus pas de peine à lui prouver
+dans quelles intentions soumises je revenais à elle; elle les comprit au
+premier coup d'&oelig;il que nous échangeâmes. Elle attendit encore un peu
+pour s'assurer si vraiment ces intentions seraient solides; et dès
+qu'elle m'eut vu persister et tenir bon devant certaines épreuves
+difficiles, elle quitta aussitôt son attitude défensive, et sembla ne
+plus se souvenir de rien, ce qui, de toutes les manières de me
+pardonner, était la plus charitable et la seule qui lui fût permise.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, un jour que, le calme revenu, tout danger passé
+et ne voyant plus grand inconvénient à lui parler du repentir qui ne me
+quittait pas, je lui disais: «Je vous ai fait bien du mal, et je
+l'expie!&mdash;Assez, me dit-elle, ne parlons plus de cela: guérissez-vous
+seulement, je vous y aiderai.»</p>
+
+<p>A partir de ce moment, Madeleine eut l'air de s'oublier pour ne plus
+songer qu'à moi. Avec un courage, avec une charité sans bornes, elle me
+tolérait auprès d'elle, me surveillait, m'assistait de sa continuelle
+présence. Elle imaginait des moyens de me distraire, de m'étourdir, de
+m'intéresser à des occupations sérieuses et de m'y fixer. On eût dit
+qu'elle se sentait à moitié responsable des sentiments qu'elle avait
+fait naître, et qu'une sorte de devoir héroïque lui conseillait de les
+subir, lui recommandait surtout d'en chercher sans cesse la guérison.
+Toujours calme, discrète, résolue, devant<a name="page_210" id="page_210"></a> des dangers qui en aucun cas
+ne devaient l'atteindre, elle m'encourageait à la lutte, et quand elle
+était contente de moi, c'est-à-dire quand je m'étais bien brisé le
+c&oelig;ur pour le forcer à battre plus doucement, alors elle m'en
+récompensait par des mots calmants qui me faisaient fondre en larmes, ou
+par des consolations qui m'embrasaient. Elle vivait ainsi dans la
+flamme, à l'abri de tout contact avec les sensations les plus brûlantes,
+pour ainsi dire enveloppée d'un vêtement d'innocence et de loyauté qui
+la rendait invulnérable aux ardeurs qui lui venaient de moi, comme aux
+soupçons qui pouvaient lui venir du monde.</p>
+
+<p>Rien n'était plus délicieux, plus navrant et plus redoutable que cette
+complicité singulière où Madeleine usait à mon profit des forces qui ne
+me rendaient point la santé. Cela dura des mois, peut-être une année,
+car j'entre ici dans une époque tellement confuse et agitée, qu'il ne
+m'en est resté que le sentiment assez vague d'un grand trouble qui
+continuait, et qu'aucun accident notable ne mesurait plus.</p>
+
+<p>Elle quitta Paris pour aller aux bains d'Allemagne.</p>
+
+<p>«J'entends que vous ne me suiviez pas, dit-elle. Il y aurait là mille
+inconvénients pour vous et pour moi.»</p>
+
+<p>C'était la première fois que je la voyais s'occuper du soin de sa propre
+sûreté. Huit jours après son départ, je recevais d'elle une lettre
+admirablement sage et bonne. Je ne lui répondis point d'après sa prière.
+«Je vous tiendrai compagnie de loin, m'écrivait-elle, autant que cela se
+pourra.» Et<a name="page_211" id="page_211"></a> pendant tout le temps que dura son absence, à des
+intervalles réguliers, elle mit la même patience à m'écrire; c'était
+ainsi qu'elle me récompensait de mon obéissance à ne pas la suivre. Elle
+savait bien que l'ennui et la solitude étaient de mauvais conseillers;
+elle ne voulait pas me laisser seul avec son souvenir, sans intervenir
+de temps en temps par un signe évident de sa présence.</p>
+
+<p>Je savais le jour de son retour. Je courus chez elle. Je fus reçu par M.
+de Nièvres, que je ne rencontrais plus sans un vif déplaisir. J'étais
+peut-être parfaitement injuste à son égard, et j'aime à croire que rien
+n'était fondé dans les suppositions désobligeantes que j'avais faites;
+mais je voyais le mari de madame de Nièvres à travers des imaginations
+peu lucides; et, à tort ou à raison, ces imaginations me le montraient
+réservé, défiant, presque hostile. Ils étaient arrivés vers le matin.
+Julie, mal portante et fatiguée, dormait. Madame de Nièvres ne pouvait
+me recevoir. Elle parut au moment où j'écoutais ces explications, et M.
+de Nièvres nous quitta aussitôt.</p>
+
+<p>Une idée subite me vint, et comme un conseil de prudence, en serrant la
+main de cette femme vaillante à qui je faisais courir tant de risques:</p>
+
+<p>«J'aurais l'intention de voyager pendant quelque temps, lui dis-je,
+après de courts remercîments pour ses bontés. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous croyez cela utile, faites-le, dit-elle en manifestant
+seulement un peu de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Utile! qui sait? Dans tous les cas, c'est à essayer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être à essayer, reprit Madeleine<a name="page_212" id="page_212"></a> assez gravement; mais
+alors comment aurons-nous de nos nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? mais par les mêmes moyens, si vous y consentez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, cela ne sera pas, cela ne peut pas être. Vous écrire
+d'Allemagne à Paris, c'était possible, mais de Paris... au hasard,
+dit-elle, vous comprendrez bien que ce serait déraisonnable.»</p>
+
+<p>Cette dure perspective d'être pendant plusieurs mois absolument privé de
+tout contact, même indirect, avec Madeleine me fit d'abord hésiter. Une
+autre réflexion me décida pour l'épreuve la plus radicale, et je lui
+dis:</p>
+
+<p>«Soit; je n'entendrai plus parler de vous, sinon par Olivier, qui n'est
+pas le plus exact des correspondants. Vous m'avez donné mille preuves de
+générosité qui me font rougir. Je ne puis m'en montrer digne qu'en me
+résignant. Vous apprécierez ce que cet effort pourra me coûter.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous partez sérieusement? reprit Madeleine, qui voulait en
+douter encore.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, lui dis-je. Adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Allez! me dit-elle avec un froncement de sourcil qui lui donna tout à
+coup une expression singulière, et que Dieu vous conseille!»</p>
+
+<p>Le lendemain, en effet, j'étais en voiture. Olivier, qui s'était engagé
+sur l'honneur à m'écrire, tint sa promesse aussi loyalement que son
+incurable inertie le lui permettait. Je sus par lui l'état de santé de
+Madeleine. Madeleine apprit sans doute aussi qu'elle n'avait rien à
+craindre pour la vie du voyageur; mais ce fut tout.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>Je ne vous dirai rien de ce voyage, le plus magnifique et le moins
+profitable que j'aie jamais fait. Il y a des lieux dans le monde où je
+suis comme humilié d'avoir promené des chagrins si ordinaires et versé
+des larmes si peu viriles. Je me souviens d'un jour où je pleurais
+sincèrement, amèrement, comme un enfant que les larmes ne font point
+rougir, au bord d'une mer qui a vu des miracles, non pas divins, mais
+humains. J'étais seul, les pieds dans le sable, assis sur des roches
+vives où l'on voyait des boucles d'airain qui jadis avaient attaché des
+navires. Il n'y avait personne, ni sur cette plage abandonnée par
+l'histoire, ni en mer, où pas une voile ne passait. Un oiseau blanc
+volait entre le ciel et l'eau, dessinant sa grêle envergure sur le ciel
+immuablement bleu et la reproduisant dans la mer calme. J'étais seul
+pour représenter à cette heure-là, dans un lieu unique, la petitesse et
+les grandeurs d'un homme vivant. Je jetai au vent le nom de Madeleine,
+je le criai de toutes mes forces pour qu'il se répétât à l'infini dans
+les rochers sonores du rivage; puis un sanglot me coupa la voix, et je
+me demandai, la confusion dans le c&oelig;ur, si les hommes d'il y a deux
+mille ans, si intrépides, si grands et si forts, avaient aimé autant que
+nous!</p>
+
+<p>J'avais annoncé plusieurs mois d'absence: je revins au bout de quelques
+semaines. Rien au monde ne m'aurait fait prolonger mon voyage un seul
+jour de plus. Madeleine me croyait encore à quatre ou cinq cents lieues
+d'elle, quand j'entrai, un soir, dans un salon où je savais la trouver.<a name="page_214" id="page_214"></a>
+Elle fit un mouvement de toute imprudence en m'apercevant. Fort peu de
+gens connaissaient mon absence. On disparaît si commodément dans ce
+grand Paris, qu'un homme aurait le temps de faire le tour de la terre
+avant qu'on se fût aperçu de son départ. Je saluai Madeleine comme si je
+l'avais vue la veille. Au premier regard, elle comprit que je revenais à
+elle épuisé, affamé de la voir et le c&oelig;ur intact.</p>
+
+<p>«Vous m'avez beaucoup inquiétée», me dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle poussa un soupir de soulagement. On eût dit que mon retour, au
+lieu de l'effrayer, la débarrassait au contraire d'un souci plus amer
+que tous les autres.</p>
+
+<p>Elle reprit audacieusement sa tâche écrasante. Tous les moyens employés
+pour me sauver (c'était le seul mot dont elle se servît pour définir une
+entreprise où il s'agissait en effet de mon salut et du sien), tous
+étaient mauvais, quand ils ne venaient pas directement de son appui.
+Elle voulait seule intervenir désormais dans ce débat dont elle était
+cause.</p>
+
+<p>«Ce que j'ai fait, je le déferai!» me dit-elle, un jour, dans un accès
+de fier défi poussé jusqu'à la folie.</p>
+
+<p>Tout son sang-froid l'avait abandonnée. Elle commit des étourderies
+sublimes et qui sentaient le désespoir. Ce n'était plus assez pour elle
+d'assister à ma vie d'aussi près que possible, de m'encourager si je
+faiblissais, de me calmer lorsque je m'exaspérais. Elle sentait que son
+souvenir même<a name="page_215" id="page_215"></a> contenait des flammes; elle imagina de les éteindre, en
+veillant pour ainsi dire heure par heure sur mes pensées les plus
+secrètes. Il aurait fallu, pour cela, multiplier à l'infini des visites
+qui déjà se répétaient trop souvent. C'est alors qu'elle osa inventer
+des moyens de me voir hors de sa maison. Elle y mit cette effrayante
+effronterie qui n'est permise qu'aux femmes qui risquent leur honneur,
+ou à la pure innocence. Bravement, elle me donna des rendez-vous. Le
+lieu désigné était désert, quoique peu éloigné de son hôtel. Et ne
+supposez pas qu'elle choisît, pour ces expéditions périlleuses, les
+occasions fréquentes où M. de Nièvres s'absentait. Non, c'était lui
+présent à Paris, au risque de le rencontrer, de se perdre, qu'elle
+accourait à heure dite et presque toujours aussi maîtresse d'elle-même,
+aussi résolue que si elle eût tout sacrifié.</p>
+
+<p>Son premier coup d'&oelig;il était un examen. Elle m'enveloppait de ce
+large et éclatant regard qui voulait sonder ma conscience et reconnaître
+au fond de mon c&oelig;ur les orages amassés ou dissipés depuis la veille.
+Son premier mot était une question: «Comment allez-vous?» Ce
+<i>Comment-allez-vous</i>? signifiait: «Êtes-vous plus sage?» Quelquefois je
+lui répondais par un demi-mensonge courageux qui ne la trompait guère,
+mais qui alors éveillait en elle des curiosités et des inquiétudes d'un
+autre genre. Elle prenait mon bras et nous marchions sous les arbres,
+nous taisant par intervalles, ou causant avec le calme apparent de deux
+amis qui se sont rencontrés par hasard. Elle me dévoilait, pendant ces
+heures de douce et brûlante<a name="page_216" id="page_216"></a> étreinte, elle me révélait, comme autant de
+merveilles, des trésors de dévouement, d'abnégation, des ressources de
+prévoyance presque égales aux profondeurs de sa charité. Elle
+disciplinait ma vie mal réglée, ou plutôt déréglée et portée sans mesure
+à tous les excès contraires du travail acharné ou de la pure inertie.
+Elle gourmandait mes lâchetés, s'indignait de mes défaillances et me
+reprochait les invectives dont je m'accablais à plaisir, parce qu'elle y
+voyait, disait-elle, les inquiétudes d'un esprit mal équilibré et plus
+perplexe encore qu'équitable. Si j'avais été capable de concevoir les
+moindres ambitions un peu fortes, ce qu'elle me communiquait de vrai
+courage aurait dû les allumer en moi comme un incendie.</p>
+
+<p>«Je vous veux heureux, me disait-elle; si vous saviez avec quelle
+ferveur je le désire!»</p>
+
+<p>Elle hésitait ordinairement sur le mot d'avenir, qui cruellement nous
+blessait par des avis, hélas! trop raisonnables. Quelle perspective,
+quelle issue envisageait-elle au-delà du lendemain qui bornait nos
+rêves? Aucune sans doute. Elle y substituait je ne sais quoi de vague et
+de chimérique, comme ce dernier espoir qui reste aux gens qui n'espèrent
+plus.</p>
+
+<p>Lorsqu'il lui arrivait de manquer à cette mission de presque tous les
+jours, qu'elle accomplissait avec l'enthousiasme d'un médecin qui se
+dévoue, le lendemain elle m'en demandait pardon comme d'une faute. J'en
+étais venu à ne plus savoir si je devais accepter ou non la douceur
+d'une assistance aussi terrible. Je sentais se glisser en moi de telles<a name="page_217" id="page_217"></a>
+perfidies, que je ne discernais plus dans quelle mesure j'étais coupable
+ou seulement malheureux. Malgré moi, j'ourdissais des plans abominables;
+et chaque jour Madeleine, à son insu peut-être, mettait le pied dans des
+trahisons. Je n'en étais plus à ignorer qu'il n'y a pas de courage
+au-dessus de certaines épreuves, que la plus invincible vertu, minée à
+toutes les minutes, court de grands risques, et que de toutes les
+maladies, celle dont on entreprenait de me guérir était certainement la
+plus contagieuse.</p>
+
+<p>M. de Nièvres ayant brusquement quitté Paris, Madeleine me fit savoir
+que nos promenades devraient être suspendues. Nous les reprîmes aussitôt
+après le retour de son mari, avec plus d'exaltation et de décision. Ce
+perpétuel <i>me, me adsum qui feci</i>,&mdash;c'est moi, moi seule qui en suis
+cause,&mdash;revenait sous toutes les formes dans des paroxysmes de
+générosité qui m'accablaient de honte et de bonheur.</p>
+
+<p>Elle arriva ainsi jusqu'au point le plus escarpé d'une tentative où
+jamais femme héroïque ait pu parvenir sans se précipiter. Elle s'y
+maintint encore quelque temps intrépidement et sans trop de défaillance,
+comme un être en possession de secours surnaturels, que le vertige a
+privé de sens et que l'excès du danger retient au bord de l'abîme, en
+paralysant tout à coup sa raison. A ce moment, je vis qu'elle était à
+bout de force. Cette miraculeuse organisation se détendit d'elle-même.
+Elle ne se plaignit pas, n'avoua rien qui pût trahir sa faiblesse. Se
+reconnaître impuissante et découragée,<a name="page_218" id="page_218"></a> c'était tout remettre aux mains
+du hasard; et le hasard lui faisait peur comme de tous les auxiliaires
+le plus incertain, le plus perfide et peut-être le plus menaçant. Se
+dire épuisée, c'était m'ouvrir son c&oelig;ur à deux mains et me montrer le
+mal incurable que j'y avais fait. Elle ne jeta pas un cri de détresse.
+Elle tomba pour ainsi dire de lassitude; ce fut le seul signe auquel je
+reconnus qu'elle n'en pouvait plus.</p>
+
+<p>Un jour je lui dis:</p>
+
+<p>«Vous m'avez guéri, Madeleine, je ne vous aime plus.»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta court, devint horriblement pâle, et hésita comme effrayée
+par une méchanceté qui la blessait jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p>«Oh! rassurez-vous, lui dis-je, le jour où cela serait.....</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où cela serait?.....» reprit-elle, et la voix lui manquant,
+elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>Le lendemain pourtant, elle revint. Je la vis descendre de voiture si
+changée, si abattue, que j'en fus épouvanté.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous?» lui dis-je en courant à sa rencontre, tant j'avais peur
+qu'elle ne défaillît au premier pas.</p>
+
+<p>Elle se remit un peu, grâce à de prodigieux efforts dont je ne fus pas
+dupe, et me répondit seulement:</p>
+
+<p>«Je suis bien fatiguée.»</p>
+
+<p>Alors je fus pris d'un remords horrible.</p>
+
+<p>«Je suis un misérable sans c&oelig;ur et sans honnêteté! m'écriai-je. Je
+n'ai pas su me sauver; vous<a name="page_219" id="page_219"></a> venez à moi, et je vous perds! Madeleine,
+je n'ai plus besoin de vous, je ne veux plus de secours, je ne veux plus
+rien..... Je ne veux pas d'une assistance achetée si cher et d'une
+amitié que j'ai rendue trop lourde et qui vous tuerait. Que je souffre
+ou non, cela me regarde. Mon soulagement viendra de moi; mes misères me
+concernent, et quelle qu'en soit la fin, elle n'atteindra plus
+personne.»</p>
+
+<p>Elle m'écouta d'abord sans répondre, comme réduite à cet état de
+faiblesse maladive ou de fragilité enfantine qui nous rend incapables de
+comprendre certaines idées fortes et de nous résoudre.</p>
+
+<p>«Séparons-nous, lui dis-je, pour tout à fait! Oui, séparons-nous, cela
+vaudra mieux. Ne nous voyons plus, oublions-nous!... Paris nous désunira
+bien assez, sans que nous mettions entre nous des lieues de distance. Au
+premier mot de vous qui m'apprendrait que vous avez besoin de moi, vous
+me trouverez, je serai là. Autrement.....</p>
+
+<p>&mdash;Autrement?» dit-elle en se réveillant lentement de sa torpeur.</p>
+
+<p>Elle mit quelques secondes à retourner dans son esprit ce mot qui nous
+menaçait tous les deux d'un adieu définitif. D'abord, il n'eut pas l'air
+d'avoir un sens bien compréhensible.</p>
+
+<p>«C'est vrai, reprit-elle, je suis un bien mauvais soutien, n'est-ce pas!
+un raisonneur fatiguant, un ami peut-être inutile.....»</p>
+
+<p>Puis, elle eut l'air de chercher des issues différentes et des solutions
+moins vigoureuses. Et comme j'attendais une réponse dans une anxiété qui
+m'étouffait, elle fit le geste d'un malade épuisé<a name="page_220" id="page_220"></a> qu'on tourmente en
+l'entretenant d'affaires trop sérieuses.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc êtes-vous venu, me dit-elle, me proposer des choses
+impossibles?... Vous me persécutez à plaisir. Allez, mon ami,
+allez-vous-en, je vous en prie. Je suis souffrante aujourd'hui. Je n'ai
+pas le premier mot d'un bon conseil à vous donner. Vous savez mieux que
+moi quelle chance vous offre un pareil parti. Celui que vous prendrez
+sera le seul raisonnable: l'estime que je vous porte et l'amitié que
+vous avez pour moi ne me permettent pas d'en douter.»</p>
+
+<p>Je la quittai bouleversé, et je renonçai bientôt à des extrémités sans
+retour, qui nous eussent séparés pour toujours, quand ni l'un ni l'autre
+nous n'en avions la volonté. Seulement, je réglai ma conduite en vue
+d'un détachement lent, continu, qui pouvait peut-être plus tard ramener
+entre nous des accords plus tièdes et tout pacifier sans trop de
+sacrifices. Je ne la menaçai plus de ce mot d'oubli, trop désespéré pour
+être sincère, et qui l'eût fait sourire de pitié, si elle avait eu
+elle-même un peu de bon sens le jour où je le lui proposais comme un
+moyen. Je continuai de vivre assez près d'elle pour lui prouver que
+j'adoptais un parti moins extrême, assez loin pour la laisser libre et
+ne plus lui imposer des complicités dont je rougissais.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il alors dans l'esprit de Madeleine? Je vous en fais
+juge. A peine affranchie de ce rôle extraordinaire de confidente et de
+sauveur, tout à coup elle se transforma. Son humeur, son<a name="page_221" id="page_221"></a> maintien,
+l'inaltérable douceur de son regard, la parfaite égalité de ce caractère
+composé d'or maniable et d'acier, c'est-à-dire d'indulgence et de pure
+vertu; cette nature résistante et sans dureté, patiente, unie, toujours
+dans l'équilibre d'un lac abrité, cette consolatrice ingénieuse, cette
+bouche inépuisable en mots exquis, tout cela changea. Je vis paraître
+alors un être nouveau, bizarre, incohérent, inexplicable et fugace,
+aigri, chagrin, blessant et ombrageux, comme si elle eût été entourée de
+pièges, aujourd'hui que je me dévouais sans réserve au soin d'aplanir sa
+vie et d'en écarter l'ombre d'un souci. Quelquefois je la trouvais en
+larmes. Elle les dévorait aussitôt, passait la main sur ses yeux avec un
+geste indicible d'indignation ou de dégoût, et les essuyait, comme elle
+aurait fait d'une souillure. Elle rougissait sans cause et semblait
+prise au dépourvu dans la contemplation d'une idée mauvaise. Je la vis
+se rapprocher de sa s&oelig;ur plus étroitement que jamais, sortir plus
+souvent au bras de son père, qui l'adorait, mais qui n'avait ni ses
+goûts ni tout à fait ses habitudes du monde. Un jour que j'allai chez
+elle, et mes visites étaient comptées:</p>
+
+<p>«Voulez-vous voir M. de Nièvres? me dit-elle. Il est dans son cabinet,
+je crois.»</p>
+
+<p>Elle sonna, fit appeler M. de Nièvres, et le mit entre nous.</p>
+
+<p>Elle fut extrêmement gaie pendant cette visite, la première peut-être
+que je lui eusse faite en attitude de cérémonie. M. de Nièvres se montra
+plus souple, sans se départir d'une certaine réserve, qui<a name="page_222" id="page_222"></a> devenait de
+plus en plus évidente en devenant, je crois, plus systématique. Elle
+soutint presque à elle seule le poids d'une conversation qui menaçait à
+chaque instant de tomber et de nous laisser béants. Grâce à ce tour de
+force d'adresse et de volonté, la comédie qui se jouait entre nous
+arriva jusqu'à la fin sans se démentir, et rien ne parut qui la rendît
+trop choquante. Elle récapitula devant moi l'emploi des soirées qui
+devaient l'occuper pendant la semaine, et sans moi, bien entendu.</p>
+
+<p>«M'accompagnerez-vous ce soir? dit-elle à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me priez de faire une chose que je ne vous ai jamais refusée, je
+crois», répondit M. de Nièvres assez froidement.</p>
+
+<p>Elle me suivit jusqu'à la porte de son boudoir, appuyée au bras de son
+mari, droite, assurée sur ce ferme soutien. Je la saluai en répondant
+par un unisson parfait au ton cordial et froid de son adieu.</p>
+
+<p>«Pauvre et chère femme! me disais-je en m'en allant. Chère conscience où
+j'ai fait entrer des terreurs!»</p>
+
+<p>Et, par un de ces retours qui déshonorent en un moment les meilleurs
+élans, je pensai à ces statues accoudées sur un étai qui les met
+d'aplomb et qui tomberaient sans ce point d'appui.<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h3>
+
+<p>C'<small>EST</small> à cette époque que j'appris d'Augustin l'accomplissement d'un
+projet que cet honnête c&oelig;ur nourrissait et poursuivait depuis
+longtemps; vous vous souvenez peut-être qu'il me l'avait donné à
+entendre.</p>
+
+<p>Je continuais de voir Augustin, non pas à mes moments perdus; je le
+cherchais au contraire, et le trouvais à mes ordres chaque fois, et
+c'était souvent, que je me sentais un plus grand besoin de me retremper
+dans des eaux plus saines. Il n'avait point à me donner des conseils
+meilleurs, ni des consolations plus efficaces. Je ne lui parlais jamais
+de moi, quoique mon égoïste chagrin transpirât dans toutes mes paroles,
+mais sa vie même était un exemple plus fortifiant que beaucoup de
+leçons. Quand j'étais bien las, bien découragé, bien humilié d'une
+lâcheté nouvelle, je venais à lui, je le regardais vivre, comme on va
+prendre l'idée de la force physique en assistant à des assauts de
+lutteurs. Il n'était pas heureux. Le succès n'avait encore récompensé ce
+rigide et laborieux courage que par de maigres faveurs; mais il pouvait
+du moins avouer ses défaillances, et les difficultés qui l'exerçaient à
+des luttes si vives n'étaient pas de celles dont on rougit.<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>J'appris un jour qu'il n'était plus seul.</p>
+
+<p>Augustin me fit part de cette nouvelle, qui, pour beaucoup de raisons,
+avait la gravité d'un secret, pendant une longue nuit d'entretien qu'il
+passa tout entière à mon chevet. Je me souviens que c'était vers la fin
+de l'hiver: les nuits étaient encore longues et froides, et l'ennui de
+retourner chez lui si tard l'avait décidé à attendre le jour dans ma
+chambre. Olivier vint nous interrompre au milieu de la nuit. Il rentrait
+du bal; il en rapportait dans ses habits comme une odeur de luxe, de
+bouquets de femmes et de plaisirs; et sur son visage, un peu fatigué par
+les veilles, il y avait des lueurs de fête et comme une pâleur émue qui
+lui donnaient une élégance infiniment séduisante. Je me souviens que je
+l'examinai pendant le court moment qu'il resta debout près d'Augustin,
+achevant un cigare et comptant des louis qu'il avait gagnés entre deux
+valses; et j'ai peut-être tort de vous avouer que le contraste de la
+tenue, de la mise et de la roideur un peu scolastique d'Augustin
+m'attrista par des côtés presque vulgaires. Je me rappelais ce
+qu'Olivier m'avait dit des gens qui n'ont que le travail et la volonté
+pour tout patrimoine, et derrière le spectacle incontestablement beau de
+l'héroïsme déployé par un homme qui veut, j'apercevais des médiocrités
+d'existence qui, malgré moi, me faisaient frémir. Heureusement pour lui,
+Augustin sentait peu ces différences, et l'ambition qu'il avait
+d'arriver à des positions élevées ne devait jamais se compliquer de
+l'ambition, nulle pour lui, de s'habiller, de vivre et de<a name="page_225" id="page_225"></a> respirer les
+élégances de la vie comme Olivier.</p>
+
+<p>Olivier parti, Augustin se remit à m'entretenir de sa situation. C'était
+la première fois qu'il me faisait des confidences aussi larges. Il ne me
+disait point quelle était la personne qu'il appelait dorénavant sa
+compagne et le but de sa vie, en attendant d'autres devoirs que l'avenir
+lui faisait envisager, et auxquels il souriait d'avance avec convoitise.
+Il commença même en termes si vagues que je ne compris pas d'abord
+quelle était exactement la nature de ces liens qui le rendaient à la
+fois si précis dans ses espérances et si maritalement heureux.</p>
+
+<p>«Je suis seul, me disait-il, seul au monde, de toute une famille que la
+misère, le malheur, des morts prématurées, ont dispersée ou détruite. Il
+ne me reste que des parents éloignés qui n'habitent pas la France et qui
+sont Dieu sait où. Votre Olivier, dans une situation semblable,
+attendrait un jour un héritage; il l'escompterait d'avance sur la
+garantie de sa bonne étoile, et l'héritage arriverait à heure fixe. Moi,
+je n'attends rien, et je fais sagement. Bref, je n'avais besoin de
+personne pour un consentement qui aurait soulevé peut-être quelques
+difficultés. J'ai réfléchi, j'ai calculé les chances, les charges, j'ai
+bien pesé toutes les responsabilités, j'ai prévu les inconvénients, et
+toute chose en a, même le bonheur; je me suis tâté le pouls pour savoir
+si ma bonne santé, si mon courage suffiraient aussi bien à deux, un jour
+à trois, peut-être à plusieurs; je n'ai pas cru payer trop cher, au prix
+de quelques efforts de plus, la tranquillité,<a name="page_226" id="page_226"></a> la joie, la plénitude de
+mon avenir, et je me suis décidé.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc marié? lui dis-je, comprenant enfin qu'il s'agissait
+d'une liaison sérieuse et définitive.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute. Croyez-vous donc que je vous parlais de ma maîtresse?
+Mon cher ami, je n'ai ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez
+d'esprit pour suffire aux dépenses de pareilles liaisons. D'ailleurs,
+avec la manie que vous me connaissez de prendre tout au sérieux, je les
+considère comme des mariages aussi coûteux que les autres, moins
+satisfaisants, même quand ils sont plus heureux, et souvent plus
+difficiles à rompre, ce qui prouve une fois de plus combien nous aimons
+les cercles vicieux. Beaucoup de gens se lient pour éviter le mariage,
+qui devraient au contraire se marier pour briser des chaînes. Je
+redoutais beaucoup ce piège, où je me savais trop enclin à tomber, et
+j'ai pris, vous le voyez, le bon parti. J'ai établi ma femme à la
+campagne, tout près de Paris,&mdash;pauvrement, je dois vous le dire,
+ajouta-t-il en ayant l'air de comparer son intérieur avec le mien, qui
+cependant était très modeste,&mdash;et un peu tristement, je le crains pour
+elle. Aussi j'ose à peine vous inviter à venir nous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez, lui dis-je en lui serrant tendrement la main,
+aussitôt que vous consentirez à présenter un de vos plus anciens amis et
+des meilleurs à madame..., j'allais dire son nom.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai changé de nom, me dit-il en m'interrompant. J'ai demandé une
+autorisation qui me<a name="page_227" id="page_227"></a> permît de prendre le nom de ma mère, une femme
+excellente et respectable dont le souvenir, car je l'ai perdue trop tôt,
+vaut mieux que celui de mon père, à qui je dois seulement l'accident de
+ma naissance.»</p>
+
+<p>Je n'avais jamais songé à m'informer si Augustin avait une famille, tant
+il avait les allures d'un orphelin, c'est-à-dire l'air indépendant et
+abandonné, en d'autres termes, le caractère de la vie individuelle, sans
+origines, ni liens, ni devoirs, ni douceurs. Il rougit légèrement en
+prononçant le mot d'«accident de naissance», et je compris qu'il était
+encore plus qu'orphelin.</p>
+
+<p>Il reprit et me dit:</p>
+
+<p>«Je vous prierai, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas m'amener votre ami
+Olivier. Il ne rencontrerait chez moi rien de ce qui lui plaît, sinon
+une femme très bonne et parfaitement dévouée, qui me remercie chaque
+jour de l'avoir épousée, qui voit, grâce à moi, l'avenir tout en rose,
+qui n'aura d'autre ambition que de me savoir heureux d'abord, et qui
+aimera mes succès le jour où je lui en aurai fait goûter.»</p>
+
+<p>Le jour se levait, qu'Augustin, dont ce fut assurément le plus long
+discours, parlait encore; et à peine le premier crépuscule eut-il fait
+pâlir la lampe et rendu les objets visibles, qu'il alla vers la fenêtre
+se baigner le visage à l'air glacé du matin. Je voyais sa figure
+anguleuse et blême se dessiner comme un masque souffrant sur le champ du
+ciel, mal éclairé de lueurs incertaines. Il était vêtu de couleurs
+sombres; toute sa personne avait<a name="page_228" id="page_228"></a> cet air réduit, comprimé, pour ainsi
+dire diminué, des gens qui travaillent beaucoup sans agir, et quoiqu'il
+fût au-dessus de toute fatigue, il allongeait ses mains maigres et
+s'étirait les bras comme un ouvrier qui s'est assoupi entre deux tâches
+et qui se réveille au chant du coq.</p>
+
+<p>«Dormez, me dit-il. J'ai trop abusé de votre complaisance à m'écouter.
+Laissez-moi seulement ici pour une heure encore.»</p>
+
+<p>Et il se mit à ma table à préparer un travail qui devait être achevé le
+matin même.</p>
+
+<p>Je ne l'entendis point sortir de ma chambre. Il se déroba sans bruit, au
+point qu'en m'éveillant, je crus avoir rêvé toute une histoire austère
+et touchante dont la moralité s'adressait à moi.</p>
+
+<p>Dans la matinée il revint.</p>
+
+<p>«Je suis libre aujourd'hui, me dit-il d'un air rayonnant, et j'en
+profite pour aller chez moi. Le temps est fort laid: vous sentez-vous de
+force à m'accompagner?»</p>
+
+<p>Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu Madeleine. Tout écart entre
+des rencontres qui n'amenaient plus que des malentendus blessants ou des
+susceptibilités désolantes me paraissant une occasion bonne à saisir:</p>
+
+<p>«Je n'ai rien qui me retienne à Paris aujourd'hui, dis-je à Augustin, et
+je suis à vous.»</p>
+
+<p>Il habitait une maison isolée sur la limite d'un village, mais aussi
+près que possible des champs. La maison était fort exiguë, garnie de
+volets verts et d'espaliers disposés entre les fenêtres, le tout propre,
+simple, modeste comme le maître lui-même<a name="page_229" id="page_229"></a>, avec cette absence de
+bien-être qui n'aurait rien fait préjuger chez Augustin garçon, mais
+qui, dans son ménage, annonçait immédiatement la gêne. Sa femme était,
+comme il me l'avait dit, une très agréable jeune femme; je fus même
+étonné de la trouver beaucoup plus jolie que je ne l'avais supposé
+d'après les opinions systématiques d'Augustin sur les agréments
+extérieurs des choses. Elle sauta avec une surprise joyeuse au cou de
+son mari, qu'elle n'attendait pas ce jour-là, et me fit, dans ces formes
+gracieuses et timides d'une personne prise au dépourvu, les honneurs de
+son petit jardin, où les jacinthes commençaient à peine à fleurir.</p>
+
+<p>Il faisait froid. Je n'étais pas gai. Je ne sais quelle tristesse
+empreinte dans les lieux, dans la saison, la pauvreté manifeste de ce
+que je voyais, la prévision de ce qu'on ne voyait pas, la difficulté
+même d'occuper cette longue journée pluvieuse, dans un milieu si peu
+fait pour nous mettre à l'aise, tout m'enveloppait d'une atmosphère de
+glace. Je me souviens qu'on voyait des fenêtres deux grands moulins à
+vent qui dépassaient les murs de clôture, et dont les ailes grises,
+rayées de baguettes sombres, tournaient sans cesse devant les yeux avec
+une monotonie de mouvement assoupissante. Augustin s'occupa lui-même
+d'une foule de soins domestiques et de détails de ménage, d'où je
+conclus que sa femme était peu servie, peut-être pas servie du tout, et
+que la femme et le mari faisaient au moins beaucoup de choses de leurs
+propres mains. Il s'inquiéta des besoins de la maison pour le lendemain,
+pour les jours suivants. «Tu sais,<a name="page_230" id="page_230"></a> disait-il à sa femme, que je ne
+reviendrai pas avant dimanche.» Il donna un coup d'&oelig;il au bûcher: la
+provision de bois coupée était épuisée. «Je vous demande un quart
+d'heure», me dit-il. Il ôta sa redingote, prit une scie et se mit à
+l'ouvrage. Je lui proposai de l'aider; il accepta l'aide que je lui
+offrais, et me dit simplement: «Volontiers, mon cher ami, à nous deux
+nous irons plus vite.» Je mis mon amour-propre à ce travail, dans lequel
+j'étais fort maladroit. Au bout de cinq minutes, j'étais exténué, mais
+il n'en parut rien, et je donnais le dernier coup de scie quand Augustin
+lui-même s'arrêta. J'ai accompli de plus grands devoirs dans ma vie, je
+n'en connais pas qui m'aient fait éprouver plus de vrai plaisir. Ce
+petit effort musculaire m'apprit ce que peut la conscience, exercée dans
+l'ordre des actes moraux, en se roidissant.</p>
+
+<p>Dans la soirée, il se fit une embellie qui nous permit de sortir. Un
+sentier glissant, percé dans le taillis, conduisait jusqu'à de grands
+bois qui couronnaient une partie de l'horizon de leurs sombres couleurs
+d'hiver. A l'opposé, et dans les brumes grisâtres, on apercevait la
+masse immense, compacte, étendue en cercle entre des collines, de la
+ville entassée et fumeuse, agrandie encore d'une partie de ses
+faubourgs. Sur toutes les routes qui sillonnaient le pays et se
+dirigeaient vers ce grand centre comme les rayons d'une roue au même
+sommet, on entendait tinter des colliers de chevaux, rouler des chariots
+lourds, claquer des fouets et retentir des voix brutales. C'était la
+vilaine limite où l'on commence, par la laideur de la banlieue,<a name="page_231" id="page_231"></a> à
+entrer dans l'activité du tourbillon de Paris.</p>
+
+<p>«Tout ce que vous voyez là n'est pas beau, me disait Augustin; que
+voulez-vous? il ne faut pas considérer ceci comme un séjour d'agrément,
+mais seulement comme un lieu d'attente.»</p>
+
+<p>Nous revînmes à la nuit, les nécessités de sa position le rappelant le
+soir même. Il nous fallut gagner à pied, par des routes embourbées, le
+lieu de la station de la voiture publique qui devait nous ramener à
+Paris. Chemin faisant, Augustin m'entretenait encore de ses espérances;
+il disait «ma femme» avec un air de possession tranquille et assurée qui
+me faisait oublier toutes les duretés de sa carrière, et me représentait
+la plus parfaite expression du bonheur.</p>
+
+<p>Je le conduisis, non pas à son appartement, situé dans cette partie de
+Paris qu'il appelait le quartier des livres, mais à l'hôtel même du
+personnage dont il était, je vous l'ai dit, le secrétaire. Il sonna en
+homme accoutumé à se considérer là comme un peu chez lui, et, quand je
+le vis s'engager dans la cour somptueuse, monter lentement le perron et
+disparaître dans une antichambre de petit palais, mieux que jamais je
+compris pourquoi ce maigre jeune homme aux airs modestes et résolus ne
+serait en aucun cas le valet de personne, et j'eus le sentiment net de
+sa destinée.</p>
+
+<p>Je rentrai, moins attristé encore des plaies secrètes que je venais de
+toucher du doigt qu'humilié vis-à-vis de moi-même de mon impuissance à
+en rien conclure de pratique. Je trouvai Olivier qui m'attendait; il
+était las et ennuyé.<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>«Je reviens de chez Augustin», lui dis-je.</p>
+
+<p>Il examina mes vêtements tachés de boue, et comme il avait l'air de ne
+pas comprendre de quel lieu je pouvais sortir en pareil état:</p>
+
+<p>«Augustin est marié, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Marié! reprit Olivier, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Cela devait être. Un pareil homme devait infailliblement commencer par
+là. As-tu remarqué, continua-t-il sérieusement, qu'il y a deux
+catégories d'hommes qui ont la rage de se marier de bonne heure, quoique
+leur situation les mette dans l'impossibilité certaine soit de vivre
+avec leurs femmes, soit de les faire vivre? Ce sont les marins et les
+gens qui n'ont pas le sou. Et madame Augustin? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme, qui ne s'appelle point madame Augustin, habite la campagne.
+Il a bien voulu me présenter à elle aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Et je le mis en quelques mots au courant de ce qu'il me convenait de lui
+faire connaître de la vie domestique d'Augustin.</p>
+
+<p>«Ainsi tu as vu des choses qui t'ont édifié?»</p>
+
+<p>Cette résistance à se laisser toucher par un tel exemple de courageuse
+probité me déplut, et je ne lui répondis pas.</p>
+
+<p>«Soit, reprit Olivier avec l'impertinence amère qu'il avait dans ses
+moments de mauvaise humeur; mais qu'avez-vous pu faire entre ces quatre
+murs?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons scié du bois, lui dis-je en lui montrant nettement que je
+ne plaisantais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as froid, reprit Olivier en se levant pour<a name="page_233" id="page_233"></a> me quitter, tu as
+piétiné sous la pluie, tes habits mouillés transpirent les odieuses
+rigueurs de la vie nécessiteuse et de l'hiver, tu reviens tout imbibé de
+stoïcisme, de misère et d'orgueil: attendons à demain pour causer plus
+raisonnablement.»</p>
+
+<p>Je le laissai sortir sans lui dire un mot de plus, et je l'entendis qui
+fermait la porte avec impatience. Je crus comprendre qu'il avait sans
+doute des ennuis particuliers qui le rendaient injuste, et ces ennuis,
+si je n'en connaissais pas l'objet positif, je pouvais du moins en
+deviner la nature. J'imaginai des aventures nouvelles ou des accidents
+dans une liaison déjà bien ancienne, et dont la durée était d'ailleurs
+peu probable. Je savais la facilité qu'il avait à se détacher des choses
+et l'impatience maladive qui le portait au contraire à se précipiter
+vers les nouveautés. Entre ces deux hypothèses d'une rupture ou d'une
+inconstance, je m'arrêtai donc plus volontiers à la seconde. J'étais en
+veine d'indulgence; ma visite à Augustin m'avait mis, je puis le dire,
+en humeur de mansuétude. Aussi dès le lendemain matin j'entrai chez
+Olivier. Il dormait ou feignait de dormir.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant la main comme à un ami dont on veut
+briser les bouderies.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, me dit-il en me montrant son visage fatigué par une nuit
+d'insomnie ou de rêves pénibles.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'ennuies?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qui t'ennuie?</p>
+
+<p>&mdash;Tout, répondit-il avec la plus évidente sincérité.<a name="page_234" id="page_234"></a> J'arrive à
+détester tout le monde, et moi plus que personne.»</p>
+
+<p>Il était en disposition de se taire, et je sentis que toute question
+n'amènerait que des faux-fuyants, et l'irriterait encore sans me
+satisfaire.</p>
+
+<p>«Je croyais, lui dis-je, que tu avais quelques causes accidentelles de
+soucis ou d'embarras, et je venais mettre à ta disposition mes services
+ou mes avis.»</p>
+
+<p>Il sourit à ce dernier mot, qui lui parut en effet dérisoire, tant les
+avis que nous nous étions mutuellement donnés avaient peu servi jusqu'à
+présent.</p>
+
+<p>«Si tu consens à me rendre un service, je le veux bien, reprit-il. Tu le
+peux sans beaucoup de peine. Il suffit pour cela d'aller chez Madeleine,
+et de réparer de ton mieux une sottise que j'ai faite hier en me
+montrant dans un lieu public où Madeleine et Julie se trouvaient avec
+mon oncle. Je n'étais pas seul. Il est possible qu'on m'ait vu, car
+Julie a des yeux qui me trouveraient là où je ne suis pas. Je te serais
+très obligé de t'assurer du fait en les questionnant l'une et l'autre
+adroitement. Si ce que je crains avait eu lieu, imagine alors une
+explication vraisemblable et qui ne compromette personne en supposant à
+celle que j'accompagnais un nom, des relations, des habitudes, un monde
+enfin qui la recommande, mais dont ni mon cher cousin ni Madeleine ne
+puissent vérifier l'exactitude, si par hasard l'envie leur en venait.»</p>
+
+<p>Le soir même, je vis madame de Nièvres. C'était<a name="page_235" id="page_235"></a> un de ses vendredis,
+jour de visites. Je me donnai pour occupation de remplir uniquement la
+mission d'Olivier. Son nom ne fut pas prononcé. Je n'appris donc rien de
+positif. Julie était un peu souffrante. Elle avait eu la veille au soir
+un accès de fièvre léger dont il lui restait encore une suite de
+faiblesse et d'agitation nerveuse. Je dois vous dire ici que depuis
+longtemps l'état de Julie m'inquiétait. J'avais fais à son sujet
+beaucoup de réflexions que j'ai passées sous silence, parce que le souci
+de cette petite personne, si véritable que fût mon affection pour elle,
+disparaissait, je vous l'avoue, dans le mouvement égoïste de mes propres
+soucis.</p>
+
+<p>Vous vous souvenez peut-être qu'un soir, à la veille même de son
+mariage, en m'entretenant avec solennité de ce qu'elle appelait ses
+dernières volontés de jeune fille, Madeleine avait introduit le nom de
+Julie et l'avait rapproché du mien dans des espérances communes dont le
+sens était clair. Depuis lors, soit à Nièvres, soit à Paris, elle avait
+renouvelé la même insinuation sans que ni Julie ni moi nous eussions
+l'air de l'accueillir. Un jour entre autres et devant son père, qui
+souriait doucement de ces ingénieux enfantillages, elle prit le bras de
+sa s&oelig;ur, le passa au mien, et nous considéra ainsi avec l'expression
+d'une joie véritable. Elle nous maintint devant elle dans cette attitude
+qui m'embarrassait extrêmement, et qui ne paraissait pas non plus du
+goût de Julie; puis, sans deviner qu'il y eût entre sa s&oelig;ur et moi
+plus d'un obstacle déjà formé qui déjouait ses projets d'union,<a name="page_236" id="page_236"></a> elle
+prit Julie dans ses bras, comme aurait fait une mère, l'embrassa
+tendrement, longuement, et lui dit: «Ne nous quittons pas, ma chère
+petite s&oelig;ur; puissions-nous ne jamais nous quitter!»</p>
+
+<p>Depuis, et cela datait du jour où l'attention de Madeleine avait pu
+s'éveiller sur le véritable état de mes sentiments, pas un mot n'avait
+été dit sur ce sujet, et jamais le plus léger signe ne m'avait appris
+que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait
+naître l'idée d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupée,
+elle semblait l'avoir entièrement oublié ou ne l'avoir jamais eu.
+Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus
+attristé. J'en concluais qu'elle achevait de briser des espérances
+devenues impossibles, et que l'avenir de sa s&oelig;ur, arrêté un moment
+d'après des combinaisons chimériques, l'inquiétait aujourd'hui comme une
+difficulté à examiner de nouveau.</p>
+
+<p>Quant à Julie, elle n'avait pas eu à revenir de si loin. Ses sentiments,
+déterminés dès l'origine et invariablement attachés au même objet,
+n'avaient pas fléchi. Seulement les susceptibilités dont se plaignait
+Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et coïncidaient
+invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air
+plus distrait de son cousin. Sa santé s'altérait. Elle avait les fiertés
+de sa s&oelig;ur, qui l'empêchaient de se plaindre; mais elle ne possédait
+pas ce don merveilleux d'être secourable à ceux qui la blessaient, qui
+des martyres de Madeleine devait faire des dévouements. On eût dit que
+l'intérêt de qui<a name="page_237" id="page_237"></a> que ce fût lui faisait injure, excepté celui
+d'Olivier, qui, de tous les intérêts qu'elle pouvait attendre, était le
+plus rare. Elle eût plutôt accepté l'impitoyable dédain de celui-ci que
+de se soumettre à des pitiés qui l'offensaient. Son caractère ombrageux
+à l'excès prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des
+airs plus impénétrables, et toute sa personne un caractère mieux dessiné
+d'entêtement et d'obstination dans une idée fixe. Elle parlait de moins
+en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour éviter plus
+que jamais de répondre, semblaient avoir replié la seule flamme un peu
+vivante qui les mêlait à la pensée des autres.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m'avait dit Madeleine
+bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d'un caractère à se
+déplaire partout, même avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait
+pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui
+manque!»</p>
+
+<p>A une autre époque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parlé de sa
+s&oelig;ur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive
+et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne
+s'accordaient pas très bien avec la froideur des enveloppes qui
+rendaient les abords de Julie si glacés.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne
+vous dis pas m'ouvrirent tout à fait les yeux. La démarche dont me
+chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave,
+bien qu'il ne m'en eût révélé que la moitié,<a name="page_238" id="page_238"></a> comme on fait avec un
+agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre à fond dans ses secrets. Je
+m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de
+l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait
+exactement avec les renseignements donnés par Olivier. Madeleine était
+imperturbablement maîtresse de ses réponses, et parlait de la fièvre de
+sa s&oelig;ur comme un médecin du corps en eût parlé.</p>
+
+<p>Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.</p>
+
+<p>«Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout à coup
+grandi pendant la durée de ma visite.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie
+est revenue hier du concert avec la fièvre, que la fièvre continue, et
+qu'elle est malade.</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu vue? me demanda Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Non», lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour
+l'intéresser un peu plus à l'indisposition, d'ailleurs très légère, de
+Julie.</p>
+
+<p>Il fit un mouvement de colère: «J'en étais certain, dit-il; elle m'a vu!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crains», lui dis-je.</p>
+
+<p>Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant très vite;
+puis il s'arrêta, frappa du pied en jurant:</p>
+
+<p>«Eh bien! tant pis! s'écria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et
+je fais ce qui me plaît.»</p>
+
+<p>Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il était rare
+que le dépit montât chez<a name="page_239" id="page_239"></a> lui jusqu'à l'exaspération de la colère. Je ne
+craignis donc point de me tromper en abordant une question où le c&oelig;ur
+d'une honnête fille se trouvait engagé.</p>
+
+<p>«Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne
+l'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux.....</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie. Tu n'as pas à te tourmenter pour moi d'une chose que
+je n'ai point voulue, que je n'ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne
+m'atteindra jamais, et qui m'est indifférente comme çà, dit-il en
+secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets
+de la plaindre, car elle s'entête dans une idée folle..... Elle fait son
+malheur à plaisir.»</p>
+
+<p>Il était exaspéré, parlait très haut, et pour la première fois peut-être
+de sa vie mettait des hyperboles là où sans cesse il employait des
+diminutifs de mots ou d'idées.</p>
+
+<p>«Que veux-tu que j'y fasse après tout? continua-t-il. C'est une
+situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins
+autant que celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes
+propres affaires n'étaient point en jeu, et que récriminer n'était pas
+se donner raison.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; c'est à celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre
+exemple sur autrui ni<a name="page_240" id="page_240"></a> consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un
+moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne remédiera à rien, car tu dis non depuis que je te connais,
+et depuis que je connais Julie, elle veut être ta femme.»</p>
+
+<p>Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de véritable terreur; puis il
+partit d'un éclat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'eût
+entendu.</p>
+
+<p>«Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mépris pour une
+idée qui lui semblait de la démence. Moi! le mari de Julie! Ah çà! mais
+tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous étions
+rencontrés depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je
+n'épouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'épouserai
+jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-être une
+raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai
+toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le même berceau.
+Il y a des gens que cette quasi-fraternité pourrait séduire. Moi, cette
+seule pensée d'épouser quelqu'un que j'ai vue poupée me paraît comique
+comme l'idée d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas
+sotte, elle a toutes les qualités que tu voudras. M'adorant quand même,
+et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance à toute
+épreuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois
+satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la
+plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime<a name="page_241" id="page_241"></a> pas, je ne la
+veux pas. Si cela continue, je la haïrai, dit-il en s'exaspérant de
+nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement
+malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait
+jalouse, elle aurait tort. Six mois après, elle aurait raison. Je la
+planterais là, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sûr.
+Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutôt au bout du monde. Ah! l'on
+veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'épie, on découvre que j'ai
+des maîtresses, et ma future femme est mon espion!</p>
+
+<p>&mdash;Tu déraisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement.
+Personne n'épie tes démarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie
+pour s'emparer de ta volonté et la lui amener pieds et poings liés. Tu
+veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai formé qu'un v&oelig;u,
+c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour
+elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle
+part ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! à
+merveille! Si cela pouvait être, tes conclusions seraient mon salut. Eh
+bien! je te déclare encore une fois que tu te fais l'instrument du
+malheur de Julie, et que, pour lui épargner un mécompte, tu me rendrais
+un lâche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez
+clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien
+que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se
+gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai<a name="page_242" id="page_242"></a> d'adorer
+Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt.
+Retourne-moi le c&oelig;ur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y
+fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation
+qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire
+un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit à ta Julie, et je
+l'épouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable
+et.....»</p>
+
+<p>Il s'arrêta; non pas qu'il fût à bout d'arguments, car il les
+choisissait au hasard dans un arsenal inépuisable, mais comme s'il eût
+été calmé subitement par un retour instantané sur lui-même. Rien
+n'égalait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne
+dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperçut,
+en s'écoutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.</p>
+
+<p>«Ma parole d'honneur, s'écria-t-il, tu me rends imbécile, tu me fais
+perdre la tête. Tu es là devant moi avec le sang-froid d'un confident de
+théâtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.»</p>
+
+<p>Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle
+d'un homme qui s'apprête non plus à pérorer, mais à discourir sur des
+idées légères, et changeant de ton aussi vite et aussi complètement
+qu'il avait changé d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire
+aux lèvres, il continua:</p>
+
+<p>«Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour
+parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout
+admettre; on a vu des conversions plus étonnantes.<a name="page_243" id="page_243"></a> Je cours après
+quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se
+montrait à moi dans les formes qui me séduisent, orné d'un nom qui forme
+une alliance agréable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la
+fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les
+cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon
+goût, et ne m'aurait été inspirée que par ma fantaisie. Pour le moment,
+j'entends vivre à ma guise. Toute la question est là: trouver ce qui
+convient à sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous
+proposions mutuellement de changer de rôle, tu ne voudrais jamais de mon
+personnage, et je serais encore plus embarrassé du tien. Quoi que tu en
+dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses;
+tu as juste assez de force pour friser les difficultés sans avaries,
+assez de faiblesse pour en savourer délicatement les transes. Tu te
+donnes à toi-même toutes les émotions extrêmes, depuis la peur d'être un
+malhonnête homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un
+héros. Ta vie est tracée, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu
+mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une
+scélératesse, tu caresseras cette idée délicieuse de te sentir à deux
+doigts d'une faute et de l'éviter. Veux-tu que je te dise tout?
+Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras
+la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de
+lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras,
+la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.<a name="page_244" id="page_244"></a></p>
+
+<p>&mdash;Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si
+ce n'est par pitié pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point
+un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me
+donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous différons et te
+convaincre que la raison n'est d'aucun côté. J'aime à voir très clair
+dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce
+qu'on risquait et ce que je risquais moi-même. De part et d'autre
+heureusement, on ne risquait rien de très précieux. J'aime les choses
+qui se décident promptement et se dénouent de même. Le bonheur, le vrai
+bonheur, est un mot de légende. Le paradis de ce monde s'est refermé sur
+les pas de nos premiers parents; voilà quarante-cinq mille ans qu'on se
+contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de
+demi-moyens. Je suis dans la vérité des appétits et des joies de mes
+semblables. Je suis modeste, profondément humilié de n'être qu'un homme,
+mais je m'y résigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de
+tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service à l'humanité serait le vrai
+destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie
+des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus
+effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils
+sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la
+vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le
+pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout
+le monde ne voit pas.<a name="page_245" id="page_245"></a> Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes!
+Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là
+peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter
+un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries
+que j'y ai passées. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois
+chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oublié
+qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans
+le bruit, dans l'imprévu, dans le luxe, avec l'idée que ces deux petits
+spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y
+suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de
+passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et
+j'en ai peur.....»</p>
+
+<p>Il continua de la sorte sur un ton demi-sérieux qui contenait l'aveu
+d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des
+découragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et
+quand il eut fini:</p>
+
+<p>«Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;La reverras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Le moins possible.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu prévu ce qui l'attend?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai prévu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'eût pas quitté ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu», me dit-il.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>Et nous nous séparâmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond
+de notre amitié, mais qui brisa toute confiance, sans autre éclat et
+sèchement, comme on brise un verre.<a name="page_247" id="page_247"></a></p>
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV</h3>
+
+<p>I<small>L</small> y avait plus d'un grand mois que je n'avais vu Madeleine cinq minutes
+de suite sans témoin, et plus longtemps encore que je n'avais obtenu
+d'elle quoi que ce fût qui ressemblât à ses aménités d'autrefois. Un
+jour je la rencontrai, par hasard, dans une rue déserte du quartier que
+j'habitais. Elle était seule et à pied. Tout le sang de son c&oelig;ur
+reflua vers ses joues quand elle m'aperçut, et j'eus besoin, je crois,
+de toute ma résolution pour ne pas courir à sa rencontre et la serrer
+dans mes bras en pleine rue.</p>
+
+<p>«D'où venez-vous et où allez-vous?»</p>
+
+<p>Ce fut la première question que je lui adressai, en la voyant ainsi
+égarée et comme aventurée dans une partie de Paris qui devait être le
+bout du monde pour Madame de Nièvres.</p>
+
+<p>«Je vais à deux pas d'ici, me répondit-elle avec un peu d'embarras,
+faire une visite.»</p>
+
+<p>Elle me nomma la personne chez qui elle allait.</p>
+
+<p>«Que je sois reçue ou non, reprit-elle aussitôt, séparons-nous. Il est
+bon qu'on ne nous voie pas ensemble. Il n'y a plus rien d'innocent dans
+vos démarches. Vous avez fait de telles folies que désormais c'est à moi
+d'être prudente.<a name="page_248" id="page_248"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, lui dis-je en la saluant.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, reprit Madeleine au moment où je m'éloignais, je vais ce
+soir au théâtre avec mon père et ma s&oelig;ur. Il y a une place pour vous,
+si vous la voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez....., lui dis-je en ayant l'air de réfléchir à des
+engagements que je n'avais pas, ce soir je ne suis pas libre.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais pensé....., ajouta-t-elle avec la douceur d'un enfant pris en
+faute, j'espérais.....</p>
+
+<p>&mdash;Cela me sera tout à fait impossible», répondis-je avec un sang-froid
+cruel.</p>
+
+<p>On eût dit que je prenais plaisir à lui rendre caprice pour caprice et à
+la torturer.</p>
+
+<p>Le soir, à huit heures et demie, j'entrais dans sa loge. Je poussai la
+porte aussi doucement que possible. Madeleine eut le sentiment que
+c'était moi, car elle affecta de ne pas même tourner la tête. Elle resta
+tout entière occupée de la musique, les yeux attachés sur la scène. Ce
+fut seulement au premier repos des chanteurs que je pus m'approcher
+d'elle et la forcer à recevoir mon salut.</p>
+
+<p>«Je viens vous demander une place dans votre loge, lui dis-je en la
+mettant de moitié dans une fourberie, à moins que cette place ne soit
+réservée à M. de Nièvres.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Nièvres ne viendra pas», répondit Madeleine en se retournant du
+côté de la salle.</p>
+
+<p>On donnait un immortel chef-d'&oelig;uvre. La salle était splendide. Des
+chanteurs incomparables, disparus depuis, y causaient des transports de
+fête. L'auditoire éclatait en applaudissements frénétiques.<a name="page_249" id="page_249"></a> Cette
+merveilleuse électricité de la musique passionnée remuait, comme avec la
+main, cette masse d'esprits lourds ou de c&oelig;urs distraits, et
+communiquait au plus insensible des spectateurs des airs d'inspiré. Un
+ténor, dont le nom seul était un prestige, vint tout près de la rampe, à
+deux pas de nous. Il s'y tint un moment dans l'attitude recueillie et un
+peu gauche d'un rossignol qui va chanter. Il était laid, gras, mal
+costumé et sans charme, autre ressemblance avec le virtuose ailé. Dès
+les premières notes, il y eut dans la salle un léger frémissement, comme
+dans un bois dont les feuilles palpitent. Jamais il ne me parut si
+extraordinaire que ce soir-là, soirée unique et la dernière où j'aie
+voulu l'entendre. Tout était exquis, jusqu'à cette langue fluide,
+voltigeante et rythmée, qui donne à l'idée des chocs sonores, et fait du
+vocabulaire italien un livre de musique. Il chantait l'hymne
+éternellement tendre et pitoyable des amants qui espèrent. Une à une et
+dans des mélodies inouïes, il déroulait toutes les tristesses, toutes
+les ardeurs et toutes les espérances des c&oelig;urs bien épris. On eût dit
+qu'il s'adressait à Madeleine, tant sa voix nous arrivait directement,
+pénétrante, émue, discrète, comme si ce chanteur sans entrailles eût été
+le confident de mes propres douleurs. J'aurais cherché cent ans dans le
+fond de mon c&oelig;ur torturé et brûlant, avant d'y trouver un seul mot
+qui valût un soupir de ce mélodieux instrument qui disait tant de choses
+et n'en éprouvait aucune.</p>
+
+<p>Madeleine écoutait, haletante. J'étais assis derrière<a name="page_250" id="page_250"></a> elle, aussi près
+que le permettait le dossier de son fauteuil, où je m'appuyais. Elle s'y
+renversait aussi de temps en temps, au point que ses cheveux me
+balayaient les lèvres. Elle ne pouvait pas faire un geste de mon côté
+que je ne sentisse aussitôt son souffle inégal, et je le respirais comme
+une ardeur de plus. Elle avait les deux bras croisés sur sa poitrine,
+peut-être pour en comprimer les battements. Tout son corps, penché en
+arrière, obéissait à des palpitations irrésistibles, et chaque
+respiration de sa poitrine, en se communiquant du siège à mon bras,
+m'imprimait à moi-même un mouvement convulsif tout pareil à celui de ma
+propre vie. C'était à croire que le même souffle nous animait à la fois
+d'une existence indivisible, et que le sang de Madeleine et non plus le
+mien circulait dans mon c&oelig;ur entièrement dépossédé par l'amour.</p>
+
+<p>A ce moment, il se fit un peu de bruit dans une loge située de l'autre
+côté de la salle, où deux femmes entraient seules, en grand étalage, et
+fort tard pour produire plus d'effet. A peine assises, elles
+commencèrent à lorgner, et leurs yeux s'arrêtèrent sur la loge de
+Madeleine. Madeleine involontairement fit comme elles. Il y eut pendant
+une seconde un échange d'examen qui me glaça d'effroi, car au premier
+coup d'&oelig;il j'avais reconnu un visage témoin d'anciennes faiblesses et
+retrouvé des souvenirs détestés. En voyant ce regard persistant fixé sur
+nous, Madeleine eut-elle un soupçon? Je le crois, car elle se tourna
+tout à coup comme pour me surprendre. Je soutins le feu de<a name="page_251" id="page_251"></a> ses yeux, le
+plus immédiat et le plus clairvoyant que j'aie jamais affronté. Il se
+serait agi de sa vie que je n'aurais pas été plus déterminé dans un acte
+de témérité qui me demanda le plus grand effort. Le reste de la soirée
+se passa mal. Madeleine parut moins occupée de la musique et distraite
+par une idée gênante, comme si ce vis-à-vis malencontreux l'importunait.
+Une ou deux fois encore, elle essaya d'éclairer ses doutes; puis elle
+devint étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, et je compris
+qu'elle se retirait au fond de sa pensée.</p>
+
+<p>Je la reconduisis jusqu'à sa voiture. Arrivé là, le marchepied baissé,
+Madeleine enfouie dans ses fourrures:</p>
+
+<p>«Me permettez-vous de vous accompagner?» lui dis-je.</p>
+
+<p>Il n'y avait aucune réponse à me faire, surtout en présence de M.
+d'Orsel et de Julie. La demande était d'ailleurs des plus simples. Je
+montai avant même qu'on me l'eût permis.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas un mot de prononcé pendant ce trajet sur un pavé bruyant,
+au pas rapide et retentissant des chevaux. M. d'Orsel fredonnait en
+souvenir de la pièce. Julie m'examinait à la dérobée, puis se collait le
+visage aux vitres et regardait les rues. Madeleine, à demi renversée,
+comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux
+un énorme bouquet de violettes qui toute la soirée m'avait enivré. Je
+voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un
+grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle à moi je
+ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<p>Elle descendit la dernière, et je tenais encore sa main que déjà M.
+d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'hôtel. Elle fit un
+pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas
+m'en apercevoir.</p>
+
+<p>«Mon bouquet, je vous prie?» me dit-elle, comme si elle eût parlé à son
+valet de pied.</p>
+
+<p>Je lui tendis sans dire un seul mot; j'aurais sangloté. Elle le prit, le
+porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût
+voulu le mettre en pièces.</p>
+
+<p>«Vous me martyrisez et vous me déchirez», me dit-elle tout bas avec un
+suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous
+rendre, elle arracha son bouquet par moitié: elle en prit une, et me
+jeta pour ainsi dire l'autre au visage.</p>
+
+<p>Je me mis à courir comme un fou, en pleine nuit, emportant, comme un
+lambeau du c&oelig;ur de Madeleine, ce paquet de fleurs où elle avait mis
+ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers.
+Je m'en allais au hasard, ivre de joie, me répétant un mot qui
+m'éblouissait comme un soleil levant. Je ne m'inquiétais ni de l'heure
+ni des rues. Après m'être égaré dix fois dans le quartier de Paris que
+je connaissais le mieux, j'arrivai sur les quais. Je n'y rencontrai
+personne. Paris tout entier dormait, comme il dort entre trois et six
+heures du matin. La lune éclairait les quais déserts et fuyants à perte
+de vue. Il ne faisait presque plus froid: c'était en mars. La rivière
+avait des frissons de lumière qui la blanchissaient, et coulait sans<a name="page_253" id="page_253"></a>
+faire le moindre bruit entre ses hautes bordures d'arbres et de palais.
+Au loin s'enfonçait la ville populeuse, avec ses tours, ses dômes, ses
+flèches, où les étoiles avaient l'air d'être allumées comme des fanaux,
+et le Paris du centre sommeillait, confusément étendu sous des brumes.
+Ce silence et cette solitude portèrent au comble le sentiment subit qui
+me venait de la vie, de sa grandeur, de sa plénitude et de son
+intensité. Je me rappelais ce que j'avais souffert, soit dans les
+foules, soit chez moi, toujours dans l'isolement, en me sentant perdu,
+médiocre, et continuellement abandonné. Je compris que cette longue
+infirmité ne dépendait pas de moi, que toute petitesse était le fait
+d'un défaut de bonheur. «Un homme est tout ou n'est rien, me disais-je.
+Le plus petit devient le plus grand; le plus misérable peut faire
+envie!» Et il me semblait que mon bonheur et mon orgueil remplissaient
+Paris.</p>
+
+<p>Je fis des rêves insensés, des projets monstrueux, et qui seraient sans
+excuse s'ils n'avaient pas été conçus dans la fièvre. Je voulais voir
+Madeleine le lendemain, la voir à tout prix. «Il n'y aura plus, me
+disais-je, ni subterfuges, ni déguisements, ni habileté, ni barrières
+qui prévaudront contre ce que je veux et contre la certitude que je
+tiens.» J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais;
+je les couvrais de baisers; je les interrogeais comme si elles avaient
+gardé le secret de Madeleine; je leur demandais ce que Madeleine avait
+dit en les déchirant, si c'étaient des caresses ou des insultes..... Je
+ne sais quelle sensation effrénée<a name="page_254" id="page_254"></a> me répondait que Madeleine était
+perdue et que je n'avais plus qu'à oser!</p>
+
+<p>Dès le lendemain, je courus chez madame de Nièvres. Elle était sortie.
+J'y revins les jours suivants: Madeleine était introuvable. J'en conclus
+qu'elle ne répondait plus d'elle-même, et qu'elle recourait aux seuls
+moyens de défense qui fussent à toute épreuve.</p>
+
+<p>Trois semaines à peu près se passèrent ainsi, dans une lutte contre des
+portes fermées et dans des exaspérations qui faisaient de moi une sorte
+de brute égarée, entêtée contre des barrières. Un soir on me remit un
+billet. Je le tins un moment fermé, suspendu devant moi, comme s'il eût
+contenu ma destinée.</p>
+
+<p>«Si vous avez la moindre amitié pour moi, me disait Madeleine, ne vous
+obstinez pas à me poursuivre; vous me faites mal inutilement. Tant que
+j'ai gardé l'espoir de vous sauver d'une erreur et d'une folie, je n'ai
+rien épargné qui pût réussir. Aujourd'hui je me dois à d'autres soins
+que j'ai trop oubliés. Faites comme si vous n'habitiez plus Paris, au
+moins pour quelque temps. Il dépend de vous que je vous dise adieu ou au
+revoir.»</p>
+
+<p>Ce congé banal, d'une sécheresse parfaite, me produisit l'effet d'un
+écroulement. Puis à l'abattement succéda la colère. Ce fut peut-être la
+colère qui me sauva. Elle me donna l'énergie de réagir et de prendre un
+parti extrême. Ce jour-là même, j'écrivis un ou deux billets pour dire
+que je quittais Paris. Je changeai d'appartement, j'allai me cacher dans
+un quartier perdu, je fis appel à tout<a name="page_255" id="page_255"></a> ce qui me restait de raison,
+d'intelligence et d'amour du bien, et je recommençai une nouvelle
+épreuve dont j'ignorais la durée, mais qui, dans tous les cas, devait
+être la dernière.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h3>
+
+<p>C<small>E</small> changement s'opéra du jour au lendemain et fut radical. Ce n'était
+plus le moment d'hésiter ni de se morfondre. Maintenant j'avais horreur
+des demi-mesures. J'aimais la lutte. L'énergie surabondait en moi.
+Rebutée d'un côté, ma volonté avait besoin de se retourner dans un autre
+sens, de chercher un nouvel obstacle à vaincre, tout cela pour ainsi
+dire en quelques heures, et de s'y ruer. Le temps me pressait. Toute
+question d'âge à part, je me sentais sinon vieilli, du moins très mûr.
+Je n'étais plus un adolescent que le moindre chagrin cloue tout endolori
+sur les pentes molles de la jeunesse. J'étais un homme orgueilleux,
+impatient, blessé, traversé de désirs et de chagrins, et qui tombait
+tout à coup au beau milieu de la vie,&mdash;comme un soldat de fortune un
+jour d'action décisive à midi,&mdash;le c&oelig;ur plein de griefs, l'âme amère
+d'impuissance, et l'esprit en pleine explosion de projets.</p>
+
+<p>Je ne mis plus les pieds dans le monde, au moins dans cette partie de la
+société où je risquais de me faire apercevoir et de rencontrer des
+souvenirs qui m'auraient tenté. Je ne m'enfermai pas trop à l'étroit,
+j'y serais mort d'étouffement; mais je me circonscrivis dans un cercle
+d'esprits actifs,<a name="page_257" id="page_257"></a> studieux, spéciaux, absorbés, ennemis des chimères,
+qui faisaient de la science, de l'érudition ou de l'art, comme ce
+Florentin ingénu qui créait la perspective, et la nuit réveillait sa
+femme pour lui dire: «Quelle douce chose que la perspective!» Je me
+défiais des écarts de l'imagination: j'y mis bon ordre. Quant à mes
+nerfs, que j'avais si voluptueusement ménagés jusqu'à présent, je les
+châtiai, et de la plus rude manière, par le mépris de tout ce qui est
+maladif et le parti pris de n'estimer que ce qui est robuste et sain. Le
+clair de lune au bord de la Seine, les soleils doux, les rêveries aux
+fenêtres, les promenades sous les arbres, le malaise ou le bien-être
+produit par un rayon de soleil ou par une goutte de pluie, les aigreurs
+qui me venaient d'un air trop vif et les bonnes pensées qui m'étaient
+inspirées par un écart du vent, toutes ces mollesses du c&oelig;ur, cet
+asservissement de l'esprit, cette petite raison, ces sensations
+exorbitantes,&mdash;j'en fis l'objet d'un examen qui décréta tout cela
+indigne d'un homme, et ces multiples fils pernicieux qui m'enveloppaient
+d'un tissu d'influences et d'infirmités, je les brisai. Je menais une
+vie très active. Je lisais énormément. Je ne me dépensais pas,
+j'amassais. Le sentiment âpre d'un sacrifice se combinait avec l'attrait
+d'un devoir à remplir envers moi-même. J'y puisais je ne sais quelle
+satisfaction sombre qui n'était pas de la joie, encore moins de la
+plénitude, mais qui ressemblait à ce que doit être le plaisir hautain
+d'un v&oelig;u monacal bien rempli. Je ne jugeais pas qu'il y eût rien de
+puéril dans une réforme qui<a name="page_258" id="page_258"></a> avait une cause si grave, et qui pouvait
+avoir un résultat très sérieux. Je fis de mes lectures ce que j'avais
+fait de mille autres choses; les considérant comme un aliment d'esprit
+de toute importance, je les expurgeai. Je ne me sentais plus aucun
+besoin d'être éclairé sur les choses du c&oelig;ur. Me reconnaître dans des
+livres émouvants, ce n'était pas la peine au moment même où je me
+fuyais. Je ne pouvais que m'y retrouver meilleur ou pire: meilleur,
+c'était une leçon superflue, et pire, c'était un exemple à ne point
+chercher. Je me composais pour ainsi dire une sorte de recueil salutaire
+parmi ce que l'esprit humain a laissé de plus fortifiant, de plus pur au
+point de vue moral, de plus exemplaire en fait de raison. Enfin j'avais
+promis à Madeleine d'essayer mes forces, et ce serment, je voulais le
+tenir, ne fût-ce que pour lui prouver ce qu'il y avait en moi de
+puissance sans emploi, et pour qu'elle pût bien mesurer la durée et
+l'énergie d'une ambition qui n'était au fond que de l'amour converti.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois de ce régime inflexible, j'arrivai à une sorte
+de santé artificielle et de solidité d'esprit qui me parut propre à
+beaucoup entreprendre. Je réglai d'abord mes comptes avec le passé.
+J'avais eu, vous le savez, la manie des vers. Soit complaisance
+involontaire pour des jours aimables et regrettés, soit avarice, je ne
+voulus pas que cette partie vivante de ma jeunesse fût entièrement
+détruite. Je m'imposai la tâche de fouiller ce vieux répertoire de
+choses enfantines et de sensations à peine éveillées. Ce fut comme une<a name="page_259" id="page_259"></a>
+sorte de confession générale, indulgente, mais ferme, sans aucun danger
+pour une conscience qui se juge. De ces innombrables péchés d'un autre
+âge, je composai deux volumes. J'y mis un titre qui en déterminait le
+caractère un peu trop printanier. J'y joignis une préface ingénieuse qui
+devait du moins les mettre à l'abri du ridicule, et je les publiai sans
+signature. Ils parurent et disparurent. Je n'en espérais pas plus. Il y
+a peut-être deux ou trois jeunes gens de mes contemporains qui les ont
+lus. Je ne fis rien pour les sauver d'un oubli total, bien convaincu que
+toute chose est négligée qui mérite de l'être, et qu'il n'y a pas un
+rayon de vrai soleil qui soit perdu dans tout l'univers.</p>
+
+<p>Ce balayage de conscience accompli, je m'occupai de soins moins
+frivoles. On faisait beaucoup de politique alors partout, et
+particulièrement dans le monde observateur et un peu chagrin où je
+vivais. Il y avait dans l'air de cette époque une foule d'idées à l'état
+nébuleux, de problèmes à l'état d'espérances, de générosités en
+mouvement qui devaient se condenser plus tard et former ce qu'on appelle
+aujourd'hui le ciel orageux de la politique moderne. Mon imagination, à
+demi matée, pas du tout éteinte, trouvait là de quoi se laisser séduire.
+La situation d'homme d'État était, à l'époque dont je vous parle, le
+couronnement nécessaire, en quelque sorte l'avènement au titre d'homme
+utile, pour tout homme de génie, de talent, ou seulement d'esprit. Je
+m'épris de cette idée de devenir utile après avoir été si longtemps
+nuisible. Et quant à l'ambition d'être illustre, elle me vint aussi par<a name="page_260" id="page_260"></a>
+moments, mais Dieu sait pour qui!&mdash;Je fis d'abord une sorte de stage
+dans l'antichambre même des affaires publiques, je veux dire au milieu
+d'un petit parlement composé de jeunes volontés ambitieuses, de très
+jeunes dévouements tout prêts à s'offrir, où se reproduisait en
+diminutif une partie des débats qui agitaient alors l'Europe. J'y eus
+des succès, je puis le dire sans orgueil aujourd'hui que notre parlement
+lui-même est oublié. Il me sembla que ma route était toute tracée. J'y
+trouvais à déployer l'activité dévorante qui me consumait. Je ne sais
+quel insurmontable espoir me restait de retrouver Madeleine. Ne
+m'avait-elle pas dit: «Adieu ou au revoir»? J'entendais qu'elle me revît
+meilleur, transformé, avec un lustre de plus pour ennoblir ma passion.
+Tout se mêlait ainsi dans les stimulants qui m'aiguillonnaient. Le
+souvenir acharné de Madeleine bourdonnait au fond de mes soi-disant
+ambitions, et il y avait des moments où je ne savais plus distinguer,
+dans mes rêves anticipés de gouvernement, ce qui venait du philanthrope
+ou de l'amoureux.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je me résumai d'abord dans un livre qui parut sous
+un nom fictif. Quelques mois après, j'en lançai un second. Ils eurent
+l'un et l'autre beaucoup plus de retentissement que je ne le supposais.
+En très peu de temps, d'absolument obscur je faillis devenir célèbre. Je
+savourai délicatement ce plaisir vaniteux, furtif et tout particulier,
+de m'entendre louer dans la personne de mon pseudonyme. Le jour où le
+succès fut incontestable, je portai mes deux volumes à Augustin.<a name="page_261" id="page_261"></a> Il
+m'embrassa de tout son c&oelig;ur, me déclara que j'avais un grand talent,
+s'étonna qu'il se fût révélé si vite et du premier coup, et me prédit
+comme infaillibles des destinées à me faire tourner la tête. Je voulus
+que Madeleine eût l'avant-goût de ma célébrité, et j'adressai mes livres
+à M. de Nièvres. Je le priais de ne pas me trahir; je lui donnais de ma
+retraite une explication plausible; elle devenait à peu près excusable
+depuis qu'il était avéré qu'elle avait un but. La réponse de M. de
+Nièvres ne contenait guère que des remercîments et des éloges calqués
+sur des bruits publics. Madeleine n'ajoutait pas un mot aux remercîments
+de son mari.</p>
+
+<p>Le léger trouble d'esprit qui suivit ces heureux débuts de ma vie
+littéraire se dissipa très vite. A l'effervescence excitée par une
+production prompte, entraînante, presque irréfléchie, succéda un grand
+calme, je veux dire un moment de sang-froid et d'examen singulièrement
+lucide. Il y avait en moi un ancien moi-même dont je ne vous parle plus
+depuis longtemps, qui se taisait, mais qui survivait. Il profita de ce
+moment de répit pour reparaître et me tenir un langage sévère. Je m'en
+étais complètement affranchi dans mes entraînements de c&oelig;ur. Il
+reprit le dessus dès qu'il s'agit de choses plus discutables, et se mit
+à délibérer froidement les intérêts plus positifs de mon esprit. En
+d'autres termes, j'examinai posément ce qu'il y avait de légitime au
+fond d'un pareil succès, ce qu'il fallait en conclure, s'il y avait là
+de quoi m'encourager. Je fis le bilan très clair de mon savoir,
+c'est-à-dire des ressources acquises, et de mes dons, c'est-à-dire<a name="page_262" id="page_262"></a> de
+mes forces vives; je comparai ce qui était factice et ce qui était
+natif, je pesai ce qui appartenait à tout le monde et le peu que j'avais
+en propre. Le résultat de cette critique impartiale, faite aussi
+méthodiquement qu'une liquidation d'affaires, fut que j'étais un homme
+distingué et médiocre.</p>
+
+<p>J'avais eu d'autres déceptions plus cruelles; celle-ci ne me causa pas
+la plus petite amertume. D'ailleurs c'était à peine une déception.</p>
+
+<p>Beaucoup de gens auraient jugé cette situation plus que satisfaisante.
+Je la considérai tout différemment. Ce petit monstre moderne qu'Olivier
+nommait le vulgaire, qui lui faisait une si grande horreur, et qui le
+conduisit vous savez où, je le connaissais, tout comme lui, sous un
+autre nom. Il habitait aussi bien la région des idées que le monde
+inférieur des faits. Il avait été le génie malfaisant de tous les temps,
+il était la plaie du nôtre. Il y avait autour de moi des perversions
+d'idées dont je ne fus pas dupe. Je ne regimbai point contre des
+adulations qui ne pouvaient plus en aucun cas me faire changer d'avis;
+je les accueillis comme la naïve expression du jugement public, à une
+époque où l'abondance du médiocre avait rendu le goût indulgent et
+émoussé le sens acéré des choses supérieures. Je trouvais l'opinion
+parfaitement équitable à mon égard, seulement je fis à la fois son
+procès et le mien.</p>
+
+<p>Je me souviens qu'un jour j'essayai une épreuve plus convaincante encore
+que toutes les autres. Je pris dans ma bibliothèque un certain nombre de
+livres tous contemporains, et, procédant à peu<a name="page_263" id="page_263"></a> près comme la postérité
+procédera certainement avant la fin du siècle, je demandai compte à
+chacun de ses titres à la durée, et surtout du droit qu'il avait de se
+dire utile. Je m'aperçus que bien peu remplissaient la première
+condition qui fait vivre une &oelig;uvre, bien peu étaient nécessaires.
+Beaucoup avaient fait l'amusement passager de leurs contemporains, sans
+autre résultat que de plaire et d'être oubliés. Quelques-uns avaient un
+faux air de nécessité qui trompait, vus de près, mais que l'avenir se
+chargea de définir. Un tout petit nombre, et j'en fus effrayé,
+possédaient ce rare, absolu et indubitable caractère auquel on reconnaît
+toute création divine et humaine, de pouvoir être imitée, mais non
+suppléée, et de manquer aux besoins du monde, si on la suppose absente.
+Cette sorte de jugement posthume, exercé par le plus indigne sur tant
+d'esprits d'élite, me démontra que je ne serais jamais du nombre des
+épargnés. Celui qui prenait les ombres méritantes dans sa barque
+m'aurait certainement laissé de l'autre côté du fleuve. Et j'y restai.</p>
+
+<p>Une fois encore j'entretins le public de mon nom, du moins de mon
+personnage imaginaire; ce fut la dernière. Alors je me demandai ce qui
+me restait à faire, et je fus quelque temps à me résoudre. Il y avait à
+cela une difficulté de premier ordre. Ma vie, détachée de bien des
+liens, comme vous voyez, et désabusée de bien des erreurs, ne tenait
+plus qu'à un fil, mais ce fil, horriblement tendu, plus résistant que
+jamais, me garrottait toujours, et je n'imaginais point que rien pût le
+briser.<a name="page_264" id="page_264"></a></p>
+
+<p>Je n'entendais presque plus parler de Madeleine, excepté par Olivier,
+que je voyais peu, ou par Augustin, que madame de Nièvres avait attiré
+chez elle, surtout depuis l'époque où j'avais disparu. Je savais
+vaguement quel était l'emploi de sa vie extérieure; je savais qu'elle
+avait voyagé, puis habité Nièvres, puis repris ses habitudes à Paris
+deux ou trois fois, pour les quitter de nouveau, presque sans motif et
+comme sous l'empire d'un malaise qui se serait traduit par une
+perpétuelle instabilité d'humeur, et par des besoins de déplacement.
+Quelquefois je l'avais aperçue, mais si furtivement et à travers un tel
+trouble, que chaque fois j'avais cru faire une sorte de rêve pénible. Il
+m'était resté de ces fugitives apparitions l'impression d'une image
+bizarre, d'un visage défait, comme si les noires couleurs de mon esprit
+eussent déteint sur cette rayonnante physionomie.</p>
+
+<p>A cette époque à peu près, j'eus une grande émotion. Il y avait une
+exposition de peinture moderne. Quoique très ignorant dans un art dont
+j'avais l'instinct sans nulle culture, et dont je parlais d'autant moins
+que je le respectais davantage, j'allais quelquefois poursuivre, à
+propos de peinture, des examens qui m'apprenaient à bien juger mon
+époque, et chercher des comparaisons qui ne me réjouissaient guère. Un
+jour, je vis un petit nombre de gens qui devaient être des connaisseurs
+arrêtés devant un tableau et discourant. C'était un portrait coupé à
+mi-corps, conçu dans un style ancien, avec un fond sombre, un costume
+indécis, sans nul accessoire: deux mains splendides, une<a name="page_265" id="page_265"></a> chevelure à
+demi perdue, la tête présentée de face, ferme de contours, gravée sur la
+toile avec la précision d'un émail, et modelée je ne sais dans quelle
+manière sobre, large et pourtant voilée, qui donnait à la physionomie
+des incertitudes extraordinaires, et faisait palpiter une âme émue dans
+la vigoureuse incision de ce trait aussi résolu que celui d'une
+médaille. Je restai anéanti devant cette effigie effrayante de réalité
+et de tristesse. La signature était celle d'un peintre illustre. Je
+recourus au livret: j'y trouvai les initiales de madame de Nièvres. Je
+n'avais pas besoin de ce témoignage. Madeleine était là devant moi qui
+me regardait, mais avec quels yeux! dans quelle attitude! avec quelle
+pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer!</p>
+
+<p>Je faillis jeter un cri, et je ne sais comment je parvins à me contenir
+assez pour ne pas donner aux gens qui m'entouraient le spectacle d'une
+folie. Je me mis au premier rang; j'écartai tous ces curieux importuns
+qui n'avaient rien à faire entre ce portrait et moi. Pour avoir le droit
+de l'observer de plus près et plus longtemps, j'imitai le geste,
+l'allure, la façon de regarder, et jusqu'aux petites exclamations
+approbatives des amateurs exercés. J'eus l'air d'être passionné pour
+l'&oelig;uvre du peintre, tandis qu'en réalité je n'appréciais et n'adorais
+passionnément que le modèle. Je revins le lendemain, les jours suivants,
+je me glissais de bonne heure à travers les galeries désertes,
+j'apercevais le portrait de loin comme un brouillard; il ressuscitait à
+chaque pas que je faisais en avant. J'arrivais:<a name="page_266" id="page_266"></a> tout artifice
+appréciable disparaissait; c'était Madeleine de plus en plus triste, de
+plus en plus fixée dans je ne sais quelle anxiété terrible et pleine de
+songes. Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables
+qui me torturaient le c&oelig;ur depuis près de deux années; je lui
+demandais grâce, et pour elle, et pour moi. Je la suppliais de me
+recevoir, de me laisser revenir à elle. Je lui racontais ma vie tout
+entière avec le plus lamentable et le plus légitime des orgueils. Il y
+avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux,
+l'indéfinissable dessin de la bouche donnaient à cette muette effigie
+des mobilités qui me faisaient peur. On eût dit qu'elle m'écoutait, me
+comprenait, et que l'impitoyable et savant burin qui l'avait emprisonnée
+dans un trait si rigide l'empêchait seul de s'émouvoir et de me
+répondre.</p>
+
+<p>Quelquefois l'idée me venait que Madeleine avait prévu ce qui arrivait:
+c'est que je la reconnaîtrais, et que je deviendrais fou de douleur et
+de joie dans ce fantastique entretien d'un homme vivant et d'une
+peinture. Et, suivant que j'y voyais des compassions ou des malices,
+cette idée m'exaspérait de colère, ou me faisait fondre en larmes de
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Ce que je vous dis là dura près de deux grands mois; après quoi, le
+lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les
+salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que
+jamais.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, je reçus la visite d'Olivier. Il était sérieux,
+embarrassé et comme chargé<a name="page_267" id="page_267"></a> d'un cas de conscience qui lui pesait. Rien
+qu'à le voir, je me sentis trembler.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qui se passe à Nièvres, me dit-il; mais tout y va mal.</p>
+
+<p>&mdash;Madeleine?... lui dis-je avec épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Julie est malade, me dit-il, assez malade pour qu'on s'inquiète.
+Madeleine elle-même n'est pas bien. Je voudrais y aller, mais la
+situation ne serait pas tenable. Mon oncle m'écrit des lettres fort
+désolées.</p>
+
+<p>&mdash;Et Madeleine?... lui dis-je encore, comme s'il y avait un autre
+malheur qu'il me cachât.</p>
+
+<p>&mdash;Je te répète que Madeleine est dans un triste état de santé. Au reste,
+cet état n'a point empiré depuis quelque temps, mais il continue.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, que tu ailles à Nièvres ou non, j'y serai demain. Personne ne
+m'a chassé de la maison de Madeleine, je m'en suis éloigné
+volontairement. J'avais dit à Madeleine de m'écrire le jour où elle
+aurait besoin de moi; elle a des motifs pour se taire, j'en ai pour
+courir à elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras absolument ce que tu voudras. En pareil cas, j'agirais comme
+toi, sauf à m'en repentir, si le remède était pire que le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.»<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h3>
+
+<p>L<small>E</small> lendemain, j'étais à Nièvres. J'y arrivai dans la soirée, un peu
+avant la nuit. C'était en novembre. Je me fis descendre à quelque
+distance de la grille, en plein bois. Je traversai la cour d'entrée sans
+être aperçu. A l'extrémité des communs, à droite, un feu brillait dans
+les cuisines. Deux fenêtres déjà éclairées se détachaient en lumière sur
+la façade du château. J'allai droit au vestibule, dont la porte était
+seulement poussée; quelqu'un le traversait au moment où j'y entrais. Il
+faisait très sombre. «Madame de Nièvres?» dis-je en croyant parler à une
+femme de chambre. La personne à qui je m'adressais se retourna
+brusquement, vint droit à moi et jeta un cri. C'était Madeleine.</p>
+
+<p>Elle resta pétrifiée de surprise, et je lui pris la main, sans trouver
+la force d'articuler une seule parole. Le peu de jour qui venait du
+dehors lui donnait la blancheur inanimée d'une statue; ses doigts, tout
+à fait inertes et glacés, se détachaient insensiblement de mon étreinte
+comme la main d'une morte. Je la vis chanceler, mais au geste que je fis
+pour la soutenir, elle se dégagea par un mouvement d'inconcevable
+terreur, ouvrit démesurément des yeux égarés, et me dit:
+«Dominique!<a name="page_269" id="page_269"></a>...» comme si elle se réveillait et me reconnaissait après
+deux années d'un mauvais sommeil; puis elle fit quelques pas vers
+l'escalier, m'entraînant avec elle et n'ayant plus ni conscience ni
+idée. Nous montâmes ensemble côte à côte, nous tenant toujours par la
+main. Arrivée dans l'antichambre du premier étage, une lueur de présence
+d'esprit lui revint:</p>
+
+<p>«Entrez ici, me dit-elle, je vais prévenir mon père.»</p>
+
+<p>Je l'entendis appeler son père et se diriger vers la chambre de Julie.</p>
+
+<p>Le premier mot de M. d'Orsel fut celui-ci:</p>
+
+<p>«Mon cher fils, j'ai beaucoup de chagrin.»</p>
+
+<p>Ce mot en disait plus que tous les reproches et se planta dans mon
+c&oelig;ur comme un coup d'épée.</p>
+
+<p>«J'ai su que Julie était malade, lui dis-je sans faire aucun effort pour
+déguiser le tremblement de ma voix qui défaillait. J'ai su aussi que
+madame de Nièvres était souffrante, et je viens vous voir. Il y a si
+longtemps.....</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, reprit M. d'Orsel, il y a longtemps... La vie sépare;
+chacun a ses devoirs et ses soucis.....»</p>
+
+<p>Il sonna, fit allumer les lampes, m'examina rapidement comme s'il eût
+voulu constater je ne sais quel changement en moi, analogue aux
+altérations profondes que ces deux années avaient produites chez ses
+enfants.</p>
+
+<p>«Vous avez vieilli, vous aussi, reprit-il avec une sorte de
+bienveillance et d'intérêt tout à fait affectueux. Vous avez beaucoup
+travaillé, nous en avons la preuve.....»<a name="page_270" id="page_270"></a></p>
+
+<p>Puis il me parla de Julie, des vives inquiétudes qu'ils avaient eues,
+mais qui heureusement étaient dissipées depuis quelques jours. Julie
+entrait en convalescence, ce n'était plus qu'une affaire de soins, de
+ménagements et de quelques jours de repos. Il passa encore une fois d'un
+sujet à un autre.</p>
+
+<p>«Vous voilà un homme, continua-t-il, et déjà célèbre. Nous avons suivi
+tout cela avec le plus sincère intérêt.»</p>
+
+<p>Il marchait de long en large, me parlant ainsi, sans suite et de la
+façon la plus décousue. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa
+grande taille un peu voûtée lui donnait un air singulièrement noble de
+vieillesse anticipée ou de lassitude.</p>
+
+<p>Madeleine vint nous interrompre au bout de cinq minutes. Elle était
+habillée de couleurs sombres et ressemblait, avec la vie de plus, au
+portrait qui m'avait tant ému. Je me levai, j'allai à sa rencontre; je
+balbutiai deux ou trois phrases incohérentes qui n'avaient aucun sens;
+je ne savais plus, ni comment expliquer ma venue, ni comment combler
+tout à coup ce vide énorme de deux années qui mettait entre nous comme
+un abîme de secrets, de réticences et d'obscurités. Je me remis pourtant
+en la voyant beaucoup plus sûre d'elle-même, et je lui parlai aussi
+posément que possible de l'alerte qui m'avait été donnée par Olivier.
+Quand je prononçai ce nom, elle m'interrompit:</p>
+
+<p>«Viendra-t-il? me dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, répondis-je, du moins de quelques jours.»<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p>Elle fit un geste de découragement absolu, et nous retombâmes tous les
+trois dans le plus pénible silence.</p>
+
+<p>Je demandai où était M. de Nièvres, comme s'il était possible d'admettre
+qu'Olivier ne m'eût pas informé de son voyage, et je parus étonné de le
+savoir absent.</p>
+
+<p>«Oh! nous sommes dans un grand abandon, reprit Madeleine. Tous malades
+ou à peu près. Il y a dans l'air de mauvaises influences, la saison est
+malsaine et n'est pas gaie», ajouta-t-elle en jetant les yeux sur les
+hautes fenêtres à fermeture ancienne, dont le jour aux trois quarts
+éteint bleuissait encore imperceptiblement les vitres.</p>
+
+<p>Elle se mit alors, sans doute pour échapper à l'embarras d'une
+conversation impossible, à parler des misères des gens qui
+l'entouraient, de l'hiver qui s'annonçait par des maladies chez les uns,
+chez les autres par des détresses, d'un enfant qui se mourait dans le
+village, que Julie avait assisté, soigné jusqu'au jour où grièvement
+atteinte elle-même, elle avait dû remettre à d'autres son rôle,
+malheureusement impuissant contre la mort, de s&oelig;ur de charité.
+Madeleine semblait se complaire dans ces récits pitoyables, et énumérer
+avec je ne sais quelle sombre avidité toutes ces calamités voisines qui
+formaient autour de sa vie un concours de conjonctures attristantes.
+Puis elle fit comme M. d'Orsel et me parla de moi tantôt avec réserve,
+tantôt au contraire avec un abandon admirablement calculé pour nous
+mettre tous à l'aise.</p>
+
+<p>Mon intention était de lui faire une simple<a name="page_272" id="page_272"></a> visite et de regagner dans
+la soirée l'auberge du village où j'avais retenu une chambre; mais
+Madeleine en disposa autrement: je m'aperçus qu'elle avait donné des
+ordres pour qu'on m'établît au second étage du château, dans un petit
+appartement que j'avais occupé déjà, lors de mon premier séjour à
+Nièvres.</p>
+
+<p>Le soir même, avant de nous séparer, moi présent, elle écrivit à son
+mari.</p>
+
+<p>«J'apprends à M. de Nièvres que vous êtes ici», me dit-elle.</p>
+
+<p>Et je compris ce qu'une pareille précaution, prise en ma présence,
+contenait de scrupules et de résolutions loyales.</p>
+
+<p>Je n'avais pas vu Julie. Elle était faible et agitée. La nouvelle de mon
+arrivée, malgré tous les ménagements possibles, lui avait causé une
+secousse très vive. Quand il me fut permis le lendemain d'entrer dans sa
+chambre, je trouvai la malade étendue sur un long canapé, dans un ample
+peignoir qui dissimulait l'exiguïté de ses formes et lui donnait des
+airs de femme. Elle était très changée, beaucoup plus que ne pouvaient
+s'en apercevoir ceux qui l'approchaient à toutes les minutes du jour. Un
+petit épagneul dormait à ses pieds, la tête appuyée sur le bout de ses
+pantoufles. Il y avait à portée de sa main, sur un guéridon garni
+d'arbustes et de plantes en fleur, des oiseaux en cage qu'elle élevait,
+et qui chantaient gaiement au milieu de ce jardinet d'hiver. Je regardai
+ce mince visage, miné par la fièvre, amaigri et bleui autour des tempes,
+ces yeux creusés, plus ouverts<a name="page_273" id="page_273"></a> et plus noirs que jamais, où flambait
+dans l'obscurité des prunelles un feu sombre, mais inextinguible; et
+cette pauvre fille amoureuse et à demi morte sous le mépris d'Olivier me
+fit une peine horrible.</p>
+
+<p>«Guérissez-la, sauvez-la, dis-je à Madeleine quand nous l'eûmes quittée;
+mais ne l'abusez plus!»</p>
+
+<p>Madeleine eut l'air de douter encore, comme s'il lui fût resté un faible
+espoir dont elle ne voulait pas à toute force se séparer.</p>
+
+<p>«Ne pensez plus à Olivier, repris-je résolûment, et ne l'accusez pas
+plus que de raison.»</p>
+
+<p>Je lui fis connaître les motifs bons ou mauvais qui décidaient du sort
+de sa s&oelig;ur. J'expliquai le caractère d'Olivier, sa répugnance absolue
+pour tout mariage. J'insistai sur ce sentiment peut-être déraisonnable,
+mais sans réplique, qu'il rendrait une femme malheureuse, et non pas
+une, mais toutes sans exception. J'atténuais ainsi ce que sa résistance
+pouvait avoir de blessant.</p>
+
+<p>«Il en fait une question de probité», dis-je à Madeleine comme dernier
+argument.</p>
+
+<p>Elle sourit tristement à ce mot de probité, qui s'accordait si mal avec
+l'irréparable malheur dont la responsabilité pesait à ses yeux sur
+Olivier.</p>
+
+<p>«Il est le plus heureux de nous tous», dit-elle.</p>
+
+<p>Et de grosses larmes coulèrent sur ses joues.</p>
+
+<p>Dès le surlendemain, Julie put faire quelques pas dans sa chambre.
+L'indomptable vigueur de ce petit être, exercée secrètement par tant de<a name="page_274" id="page_274"></a>
+dures épreuves, se réveilla, non pas lentement, mais en quelques heures.
+A peine en convalescence, on la vit se roidir contre le souvenir
+humiliant d'avoir été pour ainsi dire surprise en faiblesse, se prendre
+de lutte avec le mal physique, le seul qu'elle pût vaincre, et le
+dominer. Deux jours plus tard, elle eut la force de descendre seule au
+salon, repoussant tout appui, quoiqu'une sueur de défaillance perlât sur
+son front à peau mince, et que de petites pâmoisons la fissent
+tressaillir à chaque pas. Ce jour-là même, elle voulut sortir en
+voiture. Nous la conduisîmes dans les allées les plus douces du bois. Il
+faisait beau. Elle en revint ranimée, rien que pour avoir respiré la
+senteur des chênes, dans de grands abatis chauffés par un soleil clair.
+Elle rentra méconnaissable, presque avec des rougeurs, tout émue d'un
+frisson fiévreux, mais de bon augure, qui n'était que le retour actif du
+sang dans ses veines appauvries. J'étais consterné de la voir renaître
+ainsi pour si peu, d'un rayon de soleil d'hiver et d'une odeur résineuse
+de bois coupé; et je compris qu'elle s'acharnerait à vivre avec une
+obstination qui lui promettait de longs jours misérables.</p>
+
+<p>«Parle-t-elle quelquefois d'Olivier? demandai-je à Madeleine.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Elle pense à lui constamment?</p>
+
+<p>&mdash;Constamment.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela durera, vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours», répondit Madeleine.</p>
+
+<p>Aussitôt affranchie du trop réel souci qui depuis<a name="page_275" id="page_275"></a> trois semaines
+l'attachait au chevet de Julie, Madeleine eut l'air de perdre tout à
+coup la raison. Je ne sais quel étourdissement la prit qui la rendit
+extraordinaire et positivement folle d'imprévoyance, d'exaltation et de
+hardiesse. Je reconnus ce regard foudroyant d'éclat qui m'avait appris
+le soir du théâtre que nous étions en péril, et portant toutes choses à
+outrance, morceau par morceau, elle me jeta pour ainsi dire son c&oelig;ur
+à la tête, comme elle avait fait ce soir-là de son bouquet.</p>
+
+<p>Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires,
+soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur,
+si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos
+peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et
+désespérée, sans exemple ni pour les émotions ni pour les repentirs, et
+qui ne ressemble à rien, sinon à ces heures de copieuses et funèbres
+satisfactions pendant lesquelles on permet tout aux gens condamnés à
+mourir le lendemain.</p>
+
+<p>Le troisième jour, elle exigea, malgré mes refus, que je montasse un des
+chevaux de son mari.</p>
+
+<p>«Vous m'accompagnerez, me dit-elle; j'ai besoin d'aller vite et de me
+promener très loin.»</p>
+
+<p>Elle courut s'habiller, fit seller un cheval que M. de Nièvres avait
+dressé pour elle, et, comme s'il se fût agi de se faire audacieusement
+enlever devant ses domestiques, en plein jour:</p>
+
+<p>«Partons», me dit-elle.</p>
+
+<p>A peine arrivée sous bois, elle prit le galop. Je fis comme elle, et je
+la suivis. Elle hâta le pas dès<a name="page_276" id="page_276"></a> qu'elle me sentit sur ses talons,
+cravacha son cheval, et sans motif le lança à fond de train. Je me mis à
+son allure, et j'allais l'atteindre quand elle fit un nouvel effort qui
+me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de
+moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa
+vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le
+poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait
+éperdûment et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute
+allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un
+jockey dans une course de fond. Elle tenait le milieu d'un sentier
+étroit, un peu encaissé, raviné par le bord, où deux chevaux ne
+pouvaient passer de front, à moins que l'un des deux ne se rangeât. La
+voyant obstinée à me barrer le passage, je grimpai sous bois, et je
+l'accompagnai quelque temps ainsi, au risque de me briser la tête cent
+fois pour une; puis, le moment venu de lui couper la route, je franchis
+le talus, tombai dans le chemin creux et y mis mon cheval en travers.
+Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées
+et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient eu le
+sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Je crois vraiment que
+Madeleine et moi nous nous regardâmes avec colère, tant cette joute
+extravagante mêlait d'excitations et de défis à d'autres sentiments
+intraduisibles. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille
+entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant
+de lueurs sanglantes;<a name="page_277" id="page_277"></a> puis elle fit entendre un ou deux éclats de rire
+convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre.</p>
+
+<p>Pendant une minute au moins, comme Bernard de Mauprat attaché aux pas
+d'Edmée, je la regardai fuir sous la haute colonnade des chênes, son
+voile au vent, sa longue robe obscure soulevée avec la surnaturelle
+agilité d'un petit démon noir. Quand elle eut atteint l'extrémité du
+sentier et que je ne la vis plus que comme un point dans les rousseurs
+du bois, je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir.
+Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans
+l'entrecroisement de deux routes, arrêtée, haletante, et m'attendant le
+sourire aux lèvres.</p>
+
+<p>«Madeleine, lui dis-je en me ruant sur elle et lui prenant le bras,
+cessez ce jeu cruel; arrêtez-vous, ou je me fais tuer!»</p>
+
+<p>Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le
+visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au
+pas, sans échanger une seule parole, nos chevaux marchant côte à côte,
+se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. Elle
+descendit à la grille, traversa la cour à pied tout en fouettant le
+sable avec sa cravache, monta droit à sa chambre et ne reparut que le
+soir.</p>
+
+<p>A huit heures, on nous remit le courrier. Il y avait une lettre de M. de
+Nièvres. Madeleine, en la décachetant, changea de couleur.</p>
+
+<p>«M. de Nièvres va bien, dit-elle; il ne reviendra pas avant le mois
+prochain.»<a name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<p>Puis elle se plaignit d'une grande fatigue et se retira.</p>
+
+<p>Il en fut de cette nuit comme des précédentes: je la passai debout et
+sans sommeil. Le billet de M. de Nièvres, tout insignifiant qu'il fût,
+intervenait entre nous comme une revendication de mille choses oubliées.
+Il eût écrit ce seul mot: «Je suis vivant», que l'avertissement n'eût
+pas été plus clair. Je résolus de quitter Nièvres le lendemain,
+absolument comme j'avais résolu d'y venir, sans autre réflexion ni
+calcul. A minuit, il y avait encore de la lumière dans la chambre de
+Madeleine. Un massif d'érables plantés près du château et directement en
+face de ses fenêtres recevait un reflet rougissant qui toutes les nuits
+m'apprenait à quelle heure Madeleine achevait sa veillée. Le plus
+souvent, c'était fort tard. Une heure après minuit, le reflet paraissait
+encore. Je pris une chaussure légère et je descendis l'escalier à
+tâtons. J'allai ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de Madeleine,
+situé à l'opposé de celui de Julie, à l'extrémité d'un interminable
+corridor. Une seule femme de chambre couchait auprès d'elle en l'absence
+de son mari. J'écoutai: je crus entendre une ou deux fois résonner
+sèchement une petite toux nerveuse assez habituelle à Madeleine dans ses
+moments de dépit ou de vive contrariété. Je posai la main sur la
+serrure; la clef y était. Je m'éloignai, je revins, et je m'éloignai de
+nouveau. Mon c&oelig;ur battait à se rompre. J'étais littéralement hébété,
+et je tremblais de tous mes membres. Je rôdai quelque temps encore dans
+le corridor, en<a name="page_279" id="page_279"></a> pleines ténèbres; puis je restai cloué sur place sans
+aucune idée de ce que j'allais faire. Le même soubresaut qui m'avait un
+beau jour, sous le coup d'alarmes très vives, poussé machinalement à
+Nièvres et m'y avait fait tomber comme un accident, peut-être comme une
+catastrophe, me promenait encore, au milieu de la nuit, dans cette
+maison confiante et endormie, m'amenait jusqu'à la chambre à coucher de
+Madeleine, et m'y faisait buter comme un homme qui rêve. Étais-je un
+malheureux à bout de sacrifices, aveuglé de désirs, ni meilleur ni pire
+que tous mes semblables? étais-je un scélérat? Cette question capitale
+me travaillait vaguement l'esprit, mais sans y déterminer la moindre
+décision précise qui ressemblât, soit à de l'honnêteté, soit au projet
+formel de commettre une infamie. La seule chose dont je ne doutais pas,
+et qui cependant me laissait indécis, c'est qu'une faute tuerait
+Madeleine, et que sans contredit je ne lui survivrais pas une heure.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous dire ce qui me sauva. Je me retrouvai dans le parc
+sans comprendre ni pourquoi ni comment j'y étais venu. Comparativement à
+l'obscurité totale des corridors, il y faisait clair, quoiqu'il n'y eût,
+je crois, ni lune ni étoiles. La masse entière des arbres ne formait que
+de longs escarpements montueux et noirs, au pied desquels on distinguait
+les sinuosités blanchâtres des allées. J'allais au hasard, je côtoyais
+les étangs. Des oiseaux s'éveillaient et gloussaient dans les roseaux.
+Longtemps après, une sensation de froid intense me rappela un peu à
+moi-même. Je rentrai; je<a name="page_280" id="page_280"></a> refermai les portes avec la dextérité des
+somnambules ou des voleurs, et je me jetai tout habillé sur mon lit.</p>
+
+<p>J'étais debout avec le jour, me souvenant à peine du cauchemar qui
+m'avait fait errer toute la nuit, et me disant: «Je pars aujourd'hui.»
+J'en informai Madeleine aussitôt que je la vis.</p>
+
+<p>«Comme vous voudrez», répondit-elle.</p>
+
+<p>Elle était horriblement défaite et dans une agitation de corps et
+d'esprit qui me faisait mal.</p>
+
+<p>«Allons voir nos malades», me dit-elle un peu après midi.</p>
+
+<p>Je l'accompagnai, et nous nous rendîmes au village. L'enfant que Julie
+soignait et qu'elle avait pour ainsi dire adopté était mort depuis la
+veille au soir. Madeleine se fit conduire auprès du berceau qui
+contenait le petit cadavre, et voulut l'embrasser; puis au retour elle
+pleura abondamment, et répéta le mot <i>enfant</i> avec une douleur aiguë qui
+m'en apprenait bien long sur un chagrin qui rongeait sa vie et dont
+j'étais impitoyablement jaloux.</p>
+
+<p>Je m'y pris de bonne heure pour faire mes adieux à Julie et adresser à
+M. d'Orsel mes remercîments qui voulaient être dits de sang-froid; après
+quoi, ne sachant plus comment occuper ma journée et ne tenant pour ainsi
+dire en aucune manière à l'emploi d'une vie que je sentais se détacher
+de moi minute par minute, j'allai m'accouder sur la balustrade qui
+dominait les fossés de ceinture, et j'y restai je ne sais combien de
+temps dans des distractions de pur idiotisme. Je ne savais plus où était
+Madeleine. De temps en temps, je croyais<a name="page_281" id="page_281"></a> entendre sa voix dans les
+corridors ou la voir passer d'une cour à l'autre allant et venant, se
+déplaçant, elle aussi, sans autre but que de s'agiter.</p>
+
+<p>Il y avait au tournant des douves, à la base d'une des tourelles, une
+sorte de cellule à moitié bouchée, qui servait autrefois de porte
+dérobée. Le pont qui la reliait aux allées du parc était détruit. Il
+n'en restait que trois piles, en partie submergées, et que l'eau
+marécageuse du fossé salissait incessamment de lies écumeuses. Je ne
+sais quelle envie me prit de me cacher là pour le reste du jour. Je
+passai d'un pilier sur l'autre, et je me tapis dans cette chambre en
+ruine, les pieds touchant au courant, dans le demi-jour lugubre de ce
+vaste et profond fossé où coulaient des eaux de lavoir. Deux ou trois
+fois, je vis Madeleine passer de l'autre côté des douves, et regarder
+vers les allées, comme si elle eût cherché quelqu'un. Elle disparut et
+revint encore; elle hésita entre trois ou quatre routes qui menaient du
+parterre aux confins du parc, puis elle prit, sous un couvert d'ormeaux,
+l'allée des étangs. Je ne fis qu'un bond pour m'élancer d'un bord à
+l'autre, et je la suivis. Elle marchait vite, sa coiffure de campagne
+mal attachée sur ses oreilles, tout enveloppée d'un long cachemire qui
+l'emmaillottait comme si elle avait eu très froid. Elle tourna la tête
+en m'entendant venir, rebroussa chemin brusquement, passa près de moi
+sans me regarder, gagna le perron du parterre et se mit à escalader
+l'escalier. Je la rejoignis au moment où elle mettait le pied dans le
+petit salon qui lui servait de boudoir, et où elle se tenait le jour.<a name="page_282" id="page_282"></a></p>
+
+<p>«Aidez-moi à plier mon châle», me dit-elle.</p>
+
+<p>Elle avait l'esprit et les yeux ailleurs, et s'y prenait tout de
+travers. La longue étoffe chamarrée était entre nous, pliée dans le sens
+de sa longueur, et ne formait déjà plus qu'une bande étroite dont chacun
+de nous tenait une extrémité. Nous nous rapprochâmes; il restait à
+joindre ensemble les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit
+défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle
+fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba
+dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques
+secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux
+clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous
+mes baisers. Puis une terrible contraction la fit tressaillir; elle
+ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma
+hauteur, et, se jetant à mon cou de toute sa force, ce fut elle à son
+tour qui m'embrassa.</p>
+
+<p>Je la saisis de nouveau; je la réduisis à se défendre, comme une proie
+se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que
+nous étions perdus; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce
+cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât
+d'un homme, la pitié. Je compris à peu près que je la tuais; je ne
+distinguais pas très bien s'il s'agissait de son honneur ou de sa vie.
+Je n'ai pas à me vanter d'un acte de générosité qui fut presque
+involontaire, tant la vraie conscience humaine y eut peu de part! Je
+lâchai prise comme une bête aurait cessé de<a name="page_283" id="page_283"></a> mordre. La chère victime
+fit un dernier effort; c'était peine inutile, je ne la tenais plus.
+Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le
+remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si
+j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me
+voyait réduit, comme si instantanément elle eût senti qu'il n'y avait
+plus entre nous ni discernement du devoir, ni égards, ni respect, que
+cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait
+se démentir; avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui
+sur ces anciens souvenirs toute sorte de terreurs et de honte, Madeleine
+marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme
+on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là
+seulement elle se retourna et s'enfuit.</p>
+
+<p>J'avais perdu connaissance, tout en me maintenant encore debout. Je me
+traînai, comme je le pus, jusqu'à mon appartement: je n'avais qu'une
+idée, c'est qu'on ne me trouvât pas évanoui dans les escaliers. Arrivé
+devant ma porte, même avant d'avoir pu l'ouvrir, il me fut impossible de
+me soutenir davantage. Machinalement, je m'assurai qu'il n'y avait
+personne dans les corridors. Le dernier sentiment qui subsista une
+seconde encore fut que Madeleine était en sûreté, et je tombai roide sur
+le carreau.</p>
+
+<p>Ce fut là que je revins à moi, une ou deux heures après, tout à fait à
+la nuit, avec le souvenir incohérent d'une scène affreuse. On sonnait le
+dîner;<a name="page_284" id="page_284"></a> il me fallut descendre. J'agissais, j'avais les jambes libres,
+il me semblait avoir reçu un choc violent sur la tête. Grâce à cette
+paralysie très réelle, j'éprouvais une sensation générale de grande
+souffrance, mais je ne pensais pas. La première glace où je m'aperçus me
+montra la figure étrangement bouleversée d'un fantôme à peu près
+semblable à moi, que j'eus de la peine à reconnaître. Madeleine ne parut
+point, et il m'était presque indifférent qu'elle fût là ou ailleurs.
+Julie, fatiguée, chagrine, ou inquiète de sa s&oelig;ur et très
+probablement bourrelée de soupçons,&mdash;car, avec cette singulière fille
+clairvoyante et cachée, toutes les suppositions étaient permises, et
+cependant demeuraient douteuses,&mdash;Julie ne devait pas nous rejoindre au
+salon. Je me trouvai seul avec M. d'Orsel jusqu'au milieu de la soirée;
+j'étais inerte, insensible et comme de sang-froid, tant il me restait
+peu de sens pour réfléchir et de force pour être agité.</p>
+
+<p>Il était dix heures à peu près quand Madeleine entra, changée à faire
+peur et méconnaissable aussi, comme un convalescent que la mort a touché
+de près.</p>
+
+<p>«Mon père, dit-elle sur un ton d'inflexible audace, j'ai besoin d'être
+seule un moment avec M. de Bray.»</p>
+
+<p>M. d'Orsel se leva sans hésiter, embrassa paternellement sa fille et
+sortit.</p>
+
+<p>«Vous partez demain, me dit Madeleine en me parlant debout, et j'étais
+debout comme elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous ne nous reverrons jamais!»<a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<p>Je ne répondis pas.</p>
+
+<p>«Jamais, reprit-elle; entendez-vous? Jamais. J'ai mis entre nous le seul
+obstacle qui puisse nous séparer sans idée de retour.»</p>
+
+<p>Je me jetai à ses pieds, je pris ses deux mains sans qu'elle y résistât;
+je sanglotais. Elle eut une courte faiblesse qui lui coupa la voix; elle
+retira ses mains, et me les rendit dès qu'elle eut repris sa fermeté.</p>
+
+<p>«Je ferai tout mon possible pour vous oublier. Oubliez-moi, cela vous
+sera plus facile encore. Mariez-vous, plus tard, quand vous voudrez. Ne
+vous imaginez pas que votre femme puisse être jalouse de moi, car à ce
+moment-là je serai morte ou heureuse, ajouta-t-elle, avec un tremblement
+qui faillit la renverser. Adieu.»</p>
+
+<p>Je restai à genoux, les bras étendus, attendant un mot plus doux qu'elle
+ne disait pas. Un dernier retour de faiblesse ou de pitié le lui
+arracha.</p>
+
+<p>«Mon pauvre ami! me dit-elle; il fallait en venir là. Si vous saviez
+combien je vous aime! Je ne vous l'aurais pas dit hier; aujourd'hui cela
+peut s'avouer, puisque c'est le mot défendu qui nous sépare.»</p>
+
+<p>Elle, exténuée tout à l'heure, elle avait retrouvé par miracle je ne
+sais quelle ressource de vertu qui la raffermissait à mesure. Je n'en
+avais plus aucune.</p>
+
+<p>Elle ajouta, je crois, une ou deux paroles que je n'entendis pas; puis
+elle s'éloigna doucement comme une vision qui s'évanouit, et je ne la
+revis plus, ni ce soir-là, ni le lendemain, ni jamais.<a name="page_286" id="page_286"></a></p>
+
+<p>Je partis au lever du jour sans voir personne. J'évitai de traverser
+Paris, et je me fis conduire directement à la maison d'extrême banlieue
+qu'habitait Augustin. C'était un dimanche; il était chez lui.</p>
+
+<p>Au premier coup d'&oelig;il, il comprit qu'un malheur m'était arrivé.
+D'abord, il crut que madame de Nièvres était morte, parce que, dans sa
+parfaite honnêteté d'homme et de mari, il n'imaginait pas de malheur
+plus grand. Quand je lui eus fait connaître le véritable accident qui me
+réduisait à l'un de ces veuvages qu'on n'avoue pas:</p>
+
+<p>«J'ignore ces chagrins-là, me dit-il; mais je vous plains de toute mon
+âme.»</p>
+
+<p>Et je ne doutais pas qu'il ne me plaignît en effet du fond du c&oelig;ur,
+pour peu qu'il raisonnât d'après les pires désastres qu'il pouvait
+envisager dans l'avenir incertain de sa propre vie.</p>
+
+<p>Il travaillait quand je le surpris. Sa femme était auprès de lui, et
+elle avait sur ses genoux un petit enfant de six mois qui leur était né
+pendant mon exil. Ils étaient heureux. Leur situation prospérait, je pus
+m'en apercevoir à des signes de relative opulence. Ils me donnèrent à
+coucher. La nuit fut effroyable; une tempête de fin d'automne régna sans
+discontinuité depuis le soir jusqu'après le soleil levé. Je ne fis pas
+autre chose, dans le morne bercement de ce long murmure de vent et de
+pluie, que de penser au tumulte que le vent devait produire autour de la
+chambre et du sommeil de Madeleine, si Madeleine dormait. Ma force de
+réfléchir n'allait pas au delà de cette sensation puérile et<a name="page_287" id="page_287"></a> toute
+physique. L'orage étant dissipé, Augustin m'obligea de sortir dès le
+matin. Il avait une heure à lui avant de se rendre à Paris. Il me
+conduisit dans les bois, ravagés par le vent de la nuit; l'eau courait
+encore dans les sentiers plongeants, et roulait les dernières feuilles
+de l'année.</p>
+
+<p>Nous marchâmes longtemps ainsi, avant que j'eusse pu recueillir l'ombre
+d'une idée lucide parmi les déterminations urgentes qui m'avaient amené
+chez Augustin. Je me rappelai enfin que j'avais des adieux à lui faire.
+Il crut d'abord que c'était un parti désespéré, pris seulement depuis la
+veille, et qui ne tiendrait pas contre de sages réflexions; puis, quand
+il vit que ma résolution datait de plus loin, qu'elle était le résultat
+d'examens sans réplique, et que tôt ou tard elle se serait accomplie, il
+ne discuta ni l'opinion que j'avais de moi-même, ni le jugement que je
+portais sur mon temps; il me dit seulement:</p>
+
+<p>«Je pense et je raisonne à peu près comme vous. Je me sens peu de chose,
+et ne me crois pas non plus de beaucoup inférieur au plus grand nombre;
+seulement, je n'ai pas le droit que vous avez d'être conséquent jusqu'au
+bout. Vous désertez modestement; moi je reste, non par forfanterie, mais
+par nécessité, et d'abord par devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien las, lui dis-je, et de toutes les manières j'ai besoin de
+repos.»</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes à Paris en nous disant: Au revoir! comme on fait
+d'ordinaire quand il en coûterait trop de se dire adieu, mais sans
+prévoir le lieu ni l'époque où nous pourrions nous retrouver.<a name="page_288" id="page_288"></a> J'avais
+de courtes affaires à régler dont je chargeai mon domestique. J'allai
+seulement prendre congé d'Olivier. Il se disposait à quitter la France.
+Il ne me questionna pas sur mon séjour à Nièvres: en m'apercevant, il
+avait deviné que tout était fini.</p>
+
+<p>Je n'avais plus à lui parler de Julie, il n'avait plus à me parler de
+Madeleine. Les liens qui nous avaient unis depuis plus de dix années
+venaient de se rompre à la fois, au moins pour longtemps.</p>
+
+<p>«Tâche d'être heureux», me dit-il, comme s'il n'y comptait pas plus pour
+moi que pour lui-même.</p>
+
+<p>Trois jours après mon départ de Nièvres, j'étais à Ormesson. J'y passai
+la nuit seulement auprès de madame Ceyssac, que mon retour éclaira sur
+bien des choses, et qui me donna à entendre qu'elle avait souvent
+déploré mes erreurs dans sa tendre pitié de femme pieuse et de
+demi-mère. Le lendemain, sans prendre une heure de véritable repos, dans
+cette course lamentable qui me ramenait au gîte comme un animal blessé
+qui perd du sang et ne veut pas défaillir en route, le lendemain soir, à
+la nuit tombée, j'arrivais en vue de Villeneuve. Je mis pied à terre aux
+abords du village; la voiture continua de suivre la route pendant que je
+prenais un chemin de traverse qui me conduisait chez moi par le marais.</p>
+
+<p>Il y avait quatre jours et quatre nuits qu'une douleur fixe me bridait
+le c&oelig;ur et me tenait les yeux aussi secs que si je n'eusse jamais
+pleuré. Au premier pas que je fis sur le chemin des Trembles, il y eut
+en moi un tressaillement de souvenirs qui<a name="page_289" id="page_289"></a> rendit la douleur plus
+cuisante et cependant un peu moins tendue.</p>
+
+<p>Il faisait très froid. La terre était dure, la nuit presque complète, au
+point que la ligne des côtes et la mer ne formaient plus qu'un horizon
+compact et tout noir. Un reste de rougeur s'éteignait à la base du ciel
+et blêmissait de minute en minute. Un chariot passait au loin près de la
+falaise; on l'entendait cahoter et crier sur le pavé gelé. L'eau des
+marais était prise; par endroits seulement, de larges carrés d'eau
+douce, qui ne gelaient point, continuaient de se mouvoir doucement, et
+demeuraient blanchâtres. Six heures sonnèrent au clocher de Villeneuve.
+Le silence et l'obscurité devenaient si grands, qu'on aurait cru qu'il
+était minuit. Je marchais sur les levées, et je ne sais comment je me
+rappelai qu'à cet endroit-là même autrefois, dans de froides nuits
+pareilles, j'avais chassé des canards. J'entendais au-dessus de ma tête
+le susurrement rapide et singulier que font ces oiseaux en volant très
+vite. Un coup de fusil retentit. Je vis la lueur de la poudre, et
+l'explosion m'arrêta court. Un chasseur sortit de sa cachette, descendit
+vers la mare et se mit à y piétiner; un autre lui parla. Dans cet
+échange de paroles brèves dites assez bas, mais que la nuit rendait très
+distinctes, je saisis comme un son de voix qui me frappa.</p>
+
+<p>«André!» criai-je.</p>
+
+<p>Il y eut un silence, après quoi je répétai de nouveau: «André!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?» dit une voix qui ne me laissa plus aucun doute.<a name="page_290" id="page_290"></a></p>
+
+<p>André fit quelques pas à ma rencontre. Je le distinguais assez mal,
+quoiqu'il dépassât de toute la taille la levée obscure. Il avançait
+lentement, un peu à tâtons, sur ce chemin foulé par des pas d'animaux;
+il répétait: «Qui est là? qui m'appelle?» avec un émoi croissant, et
+comme s'il hésitait de moins en moins à reconnaître celui qui l'appelait
+et qu'il croyait si loin.</p>
+
+<p>«André! lui dis-je une troisième fois, quand il n'eut plus qu'un ou deux
+pas à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? quoi?... Ah! monsieur! monsieur Dominique! dit-il en laissant
+tomber son fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, c'est bien moi, mon vieux André!...»</p>
+
+<p>Je me jetai dans les bras de mon vieux domestique. Mon c&oelig;ur, à la fin
+de ces contraintes, éclata de lui-même et se fondit librement en
+sanglots.<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h3>
+
+<p>D<small>OMINIQUE</small> avait achevé son récit. Il s'arrêta sur ces dernières paroles
+dites avec la voix précipitée d'un homme qui se hâte et cette expression
+de pudeur attristée qui suit ordinairement des épanchements trop
+intimes. Ce que de pareilles confidences avaient dû coûter à une
+conscience ombrageuse et si longtemps fermée, je le devinais, et je le
+remerciai d'un geste attendri auquel il ne répondit que par un mouvement
+de tête. Il avait ouvert la lettre d'Olivier, dont l'adieu funèbre
+présidait pour ainsi dire à ce récit, et se tenait debout, les yeux
+tournés vers la fenêtre où s'encadrait un tranquille horizon de plaine
+et d'eau. Il demeura ainsi quelque temps dans un silence embarrassé que
+je ne voulus pas rompre. Il était pâle. Sa physionomie, légèrement
+altérée par la fatigue ou rajeunie par les lueurs passionnées d'une
+autre époque, reprenait peu à peu son âge, ses flétrissures et son
+caractère de grande sérénité. Le jour baissait à mesure que la paix des
+souvenirs s'établissait aussi sur son visage. L'ombre envahissait
+l'intérieur poudreux et étouffé de la petite chambre où se terminait
+cette longue série d'évocations dont plus d'une avait été douloureuse.
+Des inscriptions des murailles, on ne distinguait presque plus<a name="page_292" id="page_292"></a> rien.
+L'image extérieure et l'image intérieure pâlissaient donc en même temps,
+comme si tout ce passé ressuscité par hasard rentrait à la même minute,
+et pour n'en plus sortir, dans le vague effacement du soir et de
+l'oubli.</p>
+
+<p>Des voix de laboureurs qui longeaient les murs du parc nous tirèrent
+l'un et l'autre d'un embarras réel, celui de nous taire ou de reprendre
+un entretien brisé.</p>
+
+<p>«Voici l'heure de descendre», dit Dominique; et je le suivis jusqu'à la
+ferme, où tous les soirs, à pareille heure, il avait quelques soins de
+surveillance à remplir.</p>
+
+<p>Les b&oelig;ufs rentraient du labour, et c'était le moment où la ferme
+s'animait. Accouplés par deux ou trois paires,&mdash;car à cause de la
+lourdeur des terres mouillées on avait dû tripler les attelages,&mdash;ils
+arrivaient traînant leur timon, le mufle soufflant, les cornes basses,
+les flancs émus, avec de la boue jusqu'au ventre. Les animaux de
+rechange qui n'avaient pas travaillé ce jour-là mugissaient au fond de
+l'étable en entendant revenir leurs actifs compagnons. Ailleurs,
+c'étaient les troupeaux déjà renfermés qui s'agitaient dans la bergerie;
+et des chevaux piétinaient et hennissaient, parce qu'on remuait du
+fourrage au-dessus de leurs mangeoires.</p>
+
+<p>Les gens de service vinrent se ranger autour du maître, tête nue, avec
+des gestes un peu las. Dominique s'enquit minutieusement si des
+instruments de labour d'un emploi nouveau avaient produit les résultats
+qu'il en attendait; puis il donna ses<a name="page_293" id="page_293"></a> ordres pour le lendemain; il les
+multiplia surtout au sujet des semailles; et je compris que toute la
+semence dont il indiquait ainsi la distribution n'était pas destinée à
+ses propres terres; il y avait là beaucoup de prêts sans doute, des
+avances faites ou des aumônes.</p>
+
+<p>Ces précautions prises, il me ramena sur la terrasse. Le temps s'était
+éclairci. La saison, alternée de soleil, de tiédeur et de pluie, et
+remarquablement douce, quoique nous eussions passé la mi-novembre, était
+bien faite pour mettre en joie tout esprit foncièrement campagnard. La
+journée, si maussade à midi, s'achevait par une soirée d'or. Les enfants
+jouaient dans le parc, pendant que madame de Bray allait et venait dans
+l'allée qui conduisait au bois, surveillant leurs jeux à petite
+distance. Ils se poursuivaient, à travers les fourrés, avec des cris
+imités de bêtes chimériques, et les plus propres à les effrayer. Des
+merles, les derniers oiseaux qui se fassent entendre à cette heure
+tardive, leur répondaient par ce sifflement bizarre et saccadé pareil à
+de tumultueux éclats de rire. Un reste de jour éclairait paisiblement la
+longue tonnelle; les pampres déjà clair-semés formaient sur le ciel très
+pâle autant de découpures aiguës, et des rats pillards qui rôdaient le
+long des poutrelles égrenaient avec précaution les quelques raisins
+flétris qui restaient aux vignes. Ce calme déclin d'une journée
+soucieuse menant à des lendemains plus sereins, l'assurance du ciel qui
+s'embellissait, ces joies d'enfants pour animer le vieux parc à demi
+dépouillé; la mère confiante, heureuse, servant<a name="page_294" id="page_294"></a> de lien affectueux
+entre le père et les enfants; celui-ci grave, songeur, mais raffermi,
+parcourant à petits pas la riche et féconde allée tendue de treilles;
+cette abondance avec cette paix, cet accomplissement dans le
+bonheur:&mdash;tout cela formait, après notre entretien, une conclusion si
+noble, si légitime et si évidente, que je pris le bras de Dominique et
+le serrai plus affectueusement encore que de coutume.</p>
+
+<p>«Oui, me dit-il, mon ami, me voici arrivé. A quel prix? vous le savez;
+avec quelle certitude? vous en êtes témoin.»</p>
+
+<p>Il y avait dans son esprit un mouvement d'idées qui se continuait; et,
+comme s'il eût voulu s'expliquer plus clairement sur des résolutions qui
+se manifestaient d'ailleurs d'elles-mêmes, il reprit encore, lentement
+et sur un tout autre ton:</p>
+
+<p>«Bien des années se sont passées depuis le jour où je suis rentré au
+gîte. Si personne n'a oublié les événements que je viens de vous
+raconter, personne ne semble du moins se les rappeler; le silence que
+l'éloignement et le temps ont amené pour toujours entre quelques
+personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement
+pardonnés, réhabilités et heureux. Olivier est le seul, j'aime à le
+supposer, qui se soit obstiné jusqu'à la dernière heure dans ses
+systèmes et dans ses soucis. Il avait désigné, vous vous en souvenez,
+l'ennemi mortel qu'il redoutait plus que tous les autres; on peut dire
+qu'il a succombé dans un duel avec l'ennui.</p>
+
+<p>&mdash;Et Augustin? lui demandai-je.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci est le seul survivant de mes vieilles amitiés. Il est au bout
+de sa tâche. Il y est arrivé en droite ligne, comme un rude marcheur au
+but d'un difficile et long voyage. Ce n'est point un grand homme, c'est
+une grande volonté. Il est aujourd'hui le point de mire de beaucoup de
+nos contemporains, chose rare qu'une pareille honnêteté parvenant assez
+haut pour donner aux braves gens l'envie de l'imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, reprit M. de Bray, j'ai suivi très tard, avec moins de
+mérite, moins de courage, avec autant de bonheur, l'exemple que ce
+c&oelig;ur solide m'avait donné presque au début de sa vie. Il avait
+commencé par le repos dans des affections sans trouble, et j'ai fini par
+là. Aussi, j'apporte dans mon existence nouvelle un sentiment qu'il n'a
+jamais connu, celui d'expier une ancienne vie certainement nuisible et
+de racheter des torts dont je me sens encore aujourd'hui responsable,
+parce qu'il y a, selon moi, entre toutes les femmes également
+respectables, une solidarité instinctive de droits, d'honneur et de
+vertus. Quant au parti que j'ai adopté de me retirer du monde, je ne
+m'en suis jamais repenti. Un homme qui prend sa retraite avant trente
+ans et y persiste témoigne assez ouvertement par là qu'il n'était pas né
+pour la vie publique, pas plus que pour les passions. Je ne crois pas
+d'ailleurs que l'activité réduite où je vis soit un mauvais point de vue
+pour juger les hommes en mouvement. Je m'aperçois que le temps a fait
+justice au profit de mes opinions de beaucoup d'apparences qui jadis
+auraient pu me causer<a name="page_296" id="page_296"></a> l'ombre d'un doute, et comme il a vérifié la
+plupart de mes conjectures, il se pourrait qu'il eût aussi confirmé
+quelques-unes de mes amertumes. Je me rappelle avoir été sévère pour les
+autres à un âge où je considérais comme un devoir de l'être beaucoup
+pour moi-même. Chaque génération plus incertaine qui succède à des
+générations déjà fatiguées, chaque grand esprit qui meurt sans
+descendance, sont des signes auxquels on reconnaît, dit-on, un
+abaissement dans la température morale d'un pays. J'entends dire qu'il
+n'y a pas grand espoir à tirer d'une époque où les ambitions ont tant de
+mobiles et si peu d'excuses, où l'on prend communément le viager pour le
+durable, où tout le monde se plaint de la rareté des &oelig;uvres, où
+personne n'ose avouer la rareté des hommes.....</p>
+
+<p>&mdash;Et si la chose était vraie! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais disposé à le croire, mais je me tais sur ce point comme sur
+beaucoup d'autres. Il n'appartient pas à un déserteur de faire fi des
+innombrables courages qui luttent, là même où il n'a pas su demeurer.
+D'ailleurs, il s'agit de moi, de moi seul, et, pour en finir avec le
+principal personnage de ce récit, je vous dirai que ma vie commence. Il
+n'est jamais trop tard, car si une &oelig;uvre est longue à faire, un bon
+exemple est bientôt donné. J'ai le goût et la science de la
+terre,&mdash;mince amour-propre que je vous prie de me pardonner.&mdash;Je
+fertiliserai mes champs mieux que je n'ai fait de mon esprit, à moins de
+frais, avec moins d'angoisse et plus de rapport, pour le plus grand
+profit de ceux qui m'entourent. J'ai failli<a name="page_297" id="page_297"></a> mêler l'inévitable prose de
+toutes les natures inférieures à des productions qui n'admettaient aucun
+élément vulgaire. Aujourd'hui, très heureusement pour les plaisirs d'un
+esprit qui n'est point usé, il me sera permis d'introduire quelque grain
+d'imagination dans cette bonne prose de l'agriculture et...»</p>
+
+<p>Il cherchait un mot qui rendît modestement le véritable esprit de sa
+nouvelle mission.</p>
+
+<p>«Et de la bienfaisance? lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, j'accepte le mot pour madame de Bray, car ceci la
+regarde exclusivement.»</p>
+
+<p>En ce moment même, madame de Bray ramenait ses enfants essoufflés et
+tout en nage. Il y eut un instant de complet silence pendant lequel,
+comme à la fin d'une symphonie qui expire en d'infiniment petits
+accords, on n'entendit plus que le chuchotement des merles branchés qui
+jasaient encore, mais ne riaient plus.</p>
+
+<p>Très peu de jours après cette conversation, qui m'avait fait pénétrer
+dans l'intimité d'un esprit dont la plus réelle originalité était
+d'avoir strictement suivi la maxime ancienne de se connaître soi-même,
+une chaise de poste s'arrêta dans la cour des Trembles.</p>
+
+<p>Il en descendit un homme à cheveux rares, gris et coupés court, petit,
+nerveux, avec tout l'extérieur, la physionomie, l'assiette et la
+précision d'un homme peu ordinaire et préoccupé d'affaires graves, même
+en voyage; parfaitement mis d'ailleurs, et là encore on pouvait définir
+des habitudes élevées de situation, de monde et de rang. Il examina
+vivement<a name="page_298" id="page_298"></a> ce qu'on apercevait du château, la tonnelle, un coin du parc;
+il leva les yeux vers les tourelles et se retourna pour considérer les
+petites fenêtres en lucarne de l'ancien appartement de Dominique.</p>
+
+<p>Dominique arrivait sur la terrasse; ils se reconnurent.</p>
+
+<p>«Ah! quelle surprise, mon bien cher ami! dit Dominique, en marchant
+au-devant du visiteur, les deux mains cordialement ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, de Bray», dit celui-ci avec l'accent net et franc d'un homme
+dont la vérité semblait avoir, pendant toute sa vie, rafraîchi les
+lèvres.</p>
+
+<p>C'était Augustin.</p>
+
+<p class="c top15">FIN</p>
+
+<hr />
+
+<p><a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p class="cb">NOTES BIBLIOGRAPHIQUES</p>
+
+<p>Commencé en septembre 1859, DOMINIQUE ne fut achevé, après plusieurs
+remaniements, qu'au début de 1862 où il parut dans la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> en trois parties ainsi divisées: première partie, chap. <small>I-V</small>, nº
+du 15 avril, pp. 777 à 825; deuxième partie, chap. <small>VI-XI</small>, nº du 1<sup>er</sup>
+mai, pp. 143 à 194; dernière partie, chap. <small>XII-XVIII</small> du 15 mai, pp. 384 à
+445.</p>
+
+<p>La première édition parut en janvier 1863 avec la collation suivante:</p>
+
+<p>EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. <i>Paris, librairie de L. Hachette et C<sup>ie</sup>,
+boulevard Saint-Germain, nº 77</i> (Impr. Lahure et C<sup>ie</sup>), 1863, in-8º.</p>
+
+<p>1 faux titre portant au verso la mention suivante: «Cet ouvrage a paru
+pour la première fois en 1862, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>»; 1 titre
+et 372 p. de texte. Couverture imprimée.</p>
+
+<p>Édition originale imprimée sur papier de Hollande et non mise dans le
+commerce.</p>
+
+<p>Il était tiré en même temps une édition in-18º sur papier ordinaire,
+mise en vente à 3 fr. 50, qui figure dans la <i>Bibliographie de la
+France</i> à la date du 3 janvier, alors que l'édition in-8º n'y a été
+enregistrée que le 31 janvier.</p>
+
+<p>Ultérieurement cette édition a été comprise par l'éditeur dans la
+collection: <i>Littérature contemporaine, romans et voyages</i>, à 1 franc le
+volume.</p>
+
+<p>Il y a des variantes assez nombreuses, quoique peu importantes (sauf en
+ce qui concerne la fin du chap. <small>II</small> que nous donnons plus loin), entre le
+texte primitif de la <i>Revue des Deux Mondes</i> et celui de l'édition
+originale.</p>
+
+<p>L'on relève aussi quelques différences portant sur la ponctuation et la
+composition, entre l'édition in-8º et l'édition in-18º, notamment aux
+pages 49, 53, 59, 67, 115, 125 et 177.<a name="page_300" id="page_300"></a></p>
+
+<p>Un grand nombre des exemplaires in-8º et in-18º de l'édition Hachette
+(de même d'ailleurs, que le texte de la <i>Revue des Deux Mondes</i>),
+contiennent à la page 177 la faute suivante qui a été reproduite dans
+les autres éditions, spécialement dans les éditions Plon et Crès, et
+dans celle du Livre Contemporain: chap. <small>VIII</small>, au lieu de <i>Il sera pédant
+et censeur</i> (<a href="#page_141">p. 141</a>, 12<sup>e</sup> ligne de notre édition), on lit: Il sera
+pédant et en sueur.</p>
+
+<p>Il est, de même, deux fautes qu'on relève communément dans les éditions
+modernes: chap. <small>XIII</small> (<a href="#page_216">p. 216</a>, 10<sup>e</sup> ligne de notre édition), au lieu de
+<i>parce qu'elle y voyait</i>..., on lit: <i>parce qu'elle voyait</i>...; et chap.
+<small>XIV</small> (<a href="#page_245">p. 245</a>, 27<sup>e</sup> ligne de notre édition), au lieu de <i>As-tu prévu ce
+qui l'attend</i>, on lit: <i>As-tu prévu ce qui t'attend.</i></p>
+
+<p>Depuis 1876, DOMINIQUE est édité par la maison Plon.</p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p>Voici la fin du chap. <small>II</small> telle qu'elle figure à la <i>Revue des Deux
+Mondes</i> (p. 799 du nº du 15 mai 1862), qu'il nous a paru intéressant de
+rapprocher du texte de notre édition qui est celui de l'édition
+originale (v. <i>supra</i> <a href="#page_040">p. 40-42</a>), parce qu'elle en diffère assez
+sensiblement:</p>
+
+<p>«Pauvre Olivier!» dit Dominique en le voyant s'éloigner au galop de
+chasse dans la direction d'Orsel.</p>
+
+<p>Quinze jours après, ce devait être au milieu de novembre, le facteur
+rural entra le matin, et remit à Dominique une lettre cachetée de noir.
+Dominique, en la lisant, devint très pâle; puis il passa sur la
+terrasse, en nous faisant signe de laisser les enfants au salon.</p>
+
+<p>«Voici des nouvelles d'Olivier, dit-il; j'étais certain qu'il en
+viendrait là.»</p>
+
+<p><i>Suit la lettre d'Olivier, qui est la même dans les différentes
+éditions.</i></p>
+
+<p>Vers midi, la pluie se mit à tomber. Dominique se retira dans son
+cabinet, où je l'accompagnai. La lettre d'Olivier avait amèrement ravivé
+certains souvenirs qui n'attendaient qu'une circonstance décisive pour
+se répandre.</p>
+
+<p class="c"><i>La fin, comme p. 42.</i><a name="page_301" id="page_301"></a></p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p>Les éditions de luxe de DOMINIQUE sont les suivantes:</p>
+
+<p>EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. <i>Paris, Le Livre Contemporain</i>, 1905,
+in-8º.</p>
+
+<p>1 faux titre; 1 frontispice; 1 titre imprimé en rouge et noir; 1 f. pour
+la dédicace à George Sand; 333 p. de texte; 1 f. pour l'achevé
+d'imprimer. Couverture bleue imprimée en or.</p>
+
+<p>Édition ornée d'un frontispice et de 37 paysages en vignettes ou
+culs-de-lampe, dessinés et gravés à l'eau-forte par Gustave Leheutre, et
+tirée à 117 exemplaires sur papier vergé d'Arches non mis dans le
+commerce.</p>
+
+<p>Les eaux-fortes ont été tirées chez Eugène Delâtre, et le texte imprimé
+chez Plon-Nourrit et C<sup>ie</sup>.</p>
+
+<p>EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. <i>Paris, L. Conard, 17, boulevard de la
+Madeleine</i>, 1906, in-8º. Couverture imprimée.</p>
+
+<p>Édition ornée d'un frontispice gravé à l'eau-forte en couleurs, imprimée
+à l'Imprimerie Nationale et tirée à 225 exemplaires, savoir: 200 ex. sur
+papier de Rives (30 fr.), et 25 ex. sur japon ancien (60 fr.).</p>
+
+<p>Fait partie de <i>Cinq confessions d'amour.</i></p>
+
+<p>EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Édition suivie de plusieurs lettres de
+l'auteur et ornée d'un portrait gravé sur bois par P.-E. Vibert. <i>Paris,
+Georges Crès et C<sup>ie</sup>, Les Maîtres du Livre, 3, place de la Sorbonne,
+3</i>, (Evreux, Impr. de Paul Hérissey), MCMXII, petit in-8º.</p>
+
+<p>1 faux titre avec, au verso, le nº de l'exemplaire et la nature du
+papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 1
+second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-similés hors texte du
+manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture
+imprimée.</p>
+
+<p>Sixième volume de la collection <i>Les Maîtres du Livre</i>, tiré à 839
+exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon impérial numérotés de 1 à 3 (40
+fr.); 5 ex. sur chine, numérotés de 4 à 8 (30 fr.); 46 ex. sur japon
+impérial (dont 6 hors commerce), numérotés de 9 à 48 et de 49 à 54 (20
+fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numérotés
+de 55 à 804 et de 805 à 839 (7 fr. 50).</p>
+
+<p>Cette édition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend
+(pp. 373 à 388) six lettres extraites d'une correspondance échangée
+entre E. Fromentin et George Sand, et relatives à la conception de
+DOMINIQUE.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p>Les variantes qu'on relève entre le texte de la <i>Revue des Deux Mondes</i>
+et celui de la première édition de DOMINIQUE, ont pour origine les
+conseils que George Sand avaient donnés à Fromentin pendant le séjour
+que celui-ci fit à Nohant en juin 1862, c'est-à-dire entre la
+publication des deux versions.</p>
+
+<p>L'on trouve d'ailleurs dans les <i>Correspondance</i> et <i>Fragments inédits</i>
+de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18º),
+les notes prises par l'auteur sous la dictée de George Sand qui lui
+avait suggéré certains changements à faire à son roman.</p>
+
+<p>Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de
+celles qui concernent la fin du chap. <small>II</small> (v. la première version que
+nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de
+notre édition), l'allusion à Mauprat dans la course à cheval avec
+Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseillé
+d'introduire un avant-dernier chapitre où Dominique aurait, à son retour
+de Nièvres, expliqué à Augustin les sentiments qui l'animaient à l'égard
+de Madeleine perdue pour lui, et où l'on aurait vu apparaître celle qui
+devait devenir M<sup>me</sup> de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le
+chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives à la guérison de
+Dominique. Fromentin n'obéit pas à cette suggestion et ce chapitre ne
+fut pas écrit.</p>
+
+<p>Dans une lettre à George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse,
+d'ailleurs, de n'avoir pu faire à son &oelig;uvre les changements convenus.</p>
+
+<p>Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE,
+«de format in-8º, papier propre, que le brochage de cette édition de
+cérémonie», non encore fini, l'empêche de faire parvenir à son amie.</p>
+
+<p>DOMINIQUE paraît officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le
+27 janvier, Fromentin écrit à George Sand en lui disant que s'il ne lui
+a pas envoyé l'exemplaire annoncé, c'est qu'il y a relevé des fautes
+énormes, des corrections faites à l'imprimerie, <i>après le bon à tirer</i>,
+par un correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des
+non-sens à certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrêter et
+introduire des cartons. Il explique qu'il a lâché tels quels<a name="page_303" id="page_303"></a> quelques
+exemplaires de librairie, mais qu'il en reçoit à la minute même de plus
+propres dont le premier va être adressé à Nohant.</p>
+
+<p>Nous trouvons là l'explication des fautes relevées sur un certain nombre
+d'exemplaires de l'édition originale, même de l'édition in-octavo. Ce
+qui semble plus singulier, c'est de voir les mêmes fautes reparaître
+dans les éditions ultérieures, et à plus forte raison, dans les éditions
+de luxe.</p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p>Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il
+est facile de savoir par les <i>Lettres de jeunesse</i> de Fromentin (Plon,
+1912, 1 vol. in-18º), et par les notes si intéressantes dont M. Pierre
+Blanchon les a reliées entre elles.</p>
+
+<p>En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les
+Trembles, Fromentin a pris comme modèle de sa description en partie la
+maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, à
+Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les
+grands horizons voilés, sont empruntés à la propriété que des amis de sa
+famille, les Seignette, avaient tout à côté, à Vaugoin.</p>
+
+<p>Ormesson, la petite ville basse, hérissée de clochers d'église...,
+dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, c'est
+La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du siècle dernier.</p>
+
+<p>Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (<i>Revue de Paris</i>, du
+1<sup>er</sup> août 1905) voit un jeune professeur du lycée, Bardant, dont
+l'influence avait été grande sur ses élèves. Pour M. Louis Audiat
+(<i>Revue des Charentes</i>, 30 septembre 1905), c'est un mélange de Léopold
+Delayant, qui fut le maître de Fromentin à La Rochelle et s'intéressa
+beaucoup à ses débuts, et aussi de son grand ami, Émile Beltrémieux.</p>
+
+<p>Le modèle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collège d'Eugène,
+Léon Mouliade, fils d'un propriétaire de Fontenay-le-Comte. La finesse
+de sa nature, la distinction de ses manières, sa mise recherchée et
+l'air de dandysme répandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu
+à Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien
+qu'assez espacées.</p>
+
+<p>Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille
+de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la
+famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très<a name="page_304" id="page_304"></a> brune,
+avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus
+qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au
+sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse,
+encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836,
+Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans&mdash;elle en avait
+dix-sept&mdash;attaché à l'administration des contributions directes, mais
+qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La
+Rochelle.</p>
+
+<p>C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son
+amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce
+sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de
+son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la
+promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari,
+maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle
+recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une
+distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces
+imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre
+chose que des conversations passionnées et un commerce purement
+sentimental.</p>
+
+<p>«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de
+ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la
+scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel
+il n'est pas permis de se tromper.»</p>
+
+<p>En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son
+droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve
+Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout
+entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme
+persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et
+amis, pour amener une rupture.</p>
+
+<p>Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis
+longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle
+mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et
+laissait trois jeunes enfants.</p>
+
+<p>Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa
+retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il
+envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance
+lui refluent à l'esprit et au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines
+rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir
+incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter.
+En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées
+ensemble. Enfin je l'ai revue morte...<a name="page_305" id="page_305"></a></p>
+
+<p>«Je pense à toi qui dors <i>là-bas</i> sous l'herbe mouillée du cimetière,
+pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux
+si noirs...»</p>
+
+<p>Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma
+divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune,
+depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir
+effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus
+tendre et plus ému jaillira de mon c&oelig;ur, ce seront autant de marques
+pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»</p>
+
+<p>Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice,
+non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la
+visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui
+l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et
+d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.<a name="page_306" id="page_306"></a></p>
+
+<p class="c top15">CETTE ÉDITION DE <i>DOMINIQUE</i><br />
+PRÉPARÉE PAR LES SOINS DE G.-J. PLACE<br />A ÉTÉ ACHEVÉE D'IMPRIMER<br />
+PAR PROTAT FRÈRES A MACON<br />LE 24 OCTOBRE 1920<br />
+CENTENAIRE DE LA NAISSANCE<br />D'EUGÈNE FROMENTIN</p>
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+<hr class="full" />
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+<pre>
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+End of the Project Gutenberg EBook of Dominique, by Eugène Fromentin
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DOMINIQUE ***
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+***** This file should be named 33808-h.htm or 33808-h.zip *****
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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