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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 30, 2010 [EBook #33590] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0003, 18 MARS 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 + +[Illustration: Frontispice] + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. +Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection Mensuelle br., 2 fr. 75. + +Nº 3. Vol. I.--SAMEDI 18 MARS 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33. + +Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. +pour l'étranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an, 40 fr. + + +SOMMAIRE. + +Tremblement de terre de la Guadeloupe.--Destruction de la +Pointe-a-Pitre.--Vue de la Pointe-a-Pitre.--Carte de la +Guadeloupe.--Courrier de Paris.--Dernier bal de l'Hôtel-de-Ville.--Vue +du bal.--Revue algérienne.--Portrait du général de La +Mauricière.--Retour à Cherchel: Passage d'un torrent.--Manuscrits de +Napoléon. Deuxième lettre sur la Corse.--Théâtre de l'Opéra. Première +représentation de Charles VI;--le Cortège au troisième acte;--dernière +décoration au cinquième acte;--Costume de Charles VI; Barroithet, +--d'Odette (madame Stoltz),--d'Isabeau (madame Borus)--du dauphin +(Duprez).--Cours publics (suite): MM. Patin,--Egger,--l'abbé +Coeur,--Michelet--Simon, etc.--Espartero (fin): Son +portrait.--Translation de l'épée d'Austerlitz (avec vignettes). +--Beaux-Arts.--Stastistiques des Expositions depuis 1800,--Ouverture du +Salon (avec gravure)--Coup d'oeil général.--Bibliographie +étrangère.--Annonces.--Modes (avec vignette).--Mercuriales.--Rébus. + + +Tremblement de terre aux Antilles. + +DESTRUCTION DE POINTE-A-PITRE. + +Une de ces calamités terribles qui depuis quelque temps surtout, +viennent jeter le deuil et l'effroi parmi les peuples, a frappé une fois +encore la France dans sa plus florissante colonie. + +Le 8 février dernier, neuf mois, jour pour jour, après le désastre du +chemin de fer de Versailles et l'incendie de Hambourg, un tremblement de +terre a violemment secoué les îles des Antilles. La ville de la +Pointe-a-Pitre, la plus populeuse et la plus riche de la Guadeloupe, a +été instantanément renversée de fond en comble. Nous avons réuni à part, +et nous donnons plus loin les détails de cette affreuse catastrophe +d'après les correspondances publiées par la presse quotidienne et +d'après les lettres qui nous ont été communiquées. + +Le tremblement de terre a duré soixante-dix secondes. Ce qui n'est qu'un +instant fugitif, ce qui ne suffit à rien quand la vie est heureuse et +occupée, a suffi là pour ravager une ville entière, l'incendier sur tous +les points, engloutir une population nombreuse. Ce que la secousse avait +épargné, un autre fléau est venu aussitôt le détruire: pendant quatre +jours, l'incendie a dévoré tout ce qui gisait sous ces décombres, hommes +et maisons. Chose étrange! il n'est resté debout au milieu de ces débris +qu'une horloge marquant 10 heures 35 minutes instant auquel le fléau est +venu brusquement surprendre la ville et l'anéantir. Combien le génie de +la destruction et du mal a plus de puissance et de vigueur que le génie +de la création et du bien! La terre s'entr'ouvre et vomit en un moment +la désolation et la mort; il faut, au contraire, que l'homme la déchire +péniblement pour en faire sortir l'abondance et la vie! + +[Illustration: (Destruction de la Pointe-a-Pitre par un tremblement de +terre, le 8 février 1843, à 10 heures 35 minutes du matin.--Ce dessin a +été composé sur les indications de M Lemonnier de la Croix, qui a été +pendant dix années ______voyer à la Pointe-a-Pitre et qui n'est de +retour en France que depuis deux années seulement. Nous devons à +l'obligeance de cet artiste un plan de la ville très-détaillé +très-étendu; nous le publierons dans notre prochaine livraison.)] + +Mais est-il besoin d'arrêter ici notre pensée sur les détails de cet +horrible désastre? N'est-ce pas assez que, dés notre début, nous ayons à +écrire en tête de notre Journal, à qui nous avions rêvé un autre +baptême, ces réflexions pleines de tristesse? + +Ne vaut-il pas mieux raconter tous les courageux efforts, tous les élans +spontanés, tous les mouvements généreux qui, là-bas comme ici, ont +accueilli la fatale nouvelle? Ne vaut-il pas mieux applaudir aux mesures +prises spontanément pour remédier aux maux remédiables, rappeler les +dévouements inspirés pour le secourir, et raviver ainsi la confiance et +l'espoir, au lieu d'alimenter la consternation et la tristesse? + +Hâtons-nous de le dire: partout, aux Antilles comme en France, la triste +nouvelle a fait battre tous les coeurs, réveillé toutes les sympathies. +La Martinique, si cruellement ravagée elle-même il y a quatre ans, en +sentant le sol trembler de nouveau, avait deviné le malheur immense; on +y attendait les nouvelles impatiemment, avec angoisse. On signale un +navire enfin, et son pavillon est en berne; aussitôt des secours +s'organisent; argent, pain, vêtements, provisions, tout est offert, tout +est accueilli, et un premier navire part aussitôt chargé de ces premiers +secours. + +A Saint-Pierre, à Fort-Royal, partout, la population a été admirable, et +l'autorité coloniale a régularisé, dirigé les efforts communs avec +intelligence et activité. + +«J'implore la France, écrivait l'amiral Gourbeyre, gouverneur de la +Guadeloupe, sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre; elle +n'abandonnera pas une population toute française; elle ne délaissera pas +les veuves et les orphelins que ce grand désastre vient de plonger dans +la plus profonde misère!» + +La France n'a pas fait défaut à cet appel. Chaque famille, chacun de +nous, semblait atteint par ce malheur et voulait le secourir. Les +Chambres, le gouvernement, ont pris aussitôt les premières et les plus +urgentes mesures. Des navires voguent en ce moment vers la Guadeloupe, +et portent à ce malheureux pays de l'argent, des vivres, des vêtements. +Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une commission, +présidée par le ministre de la marine, est chargée de centraliser les +fonds et d'en assurer l'emploi. Les écoles publiques, le commerce, la +garde nationale, la presse, le clergé, la France enfin tout entière a +obéi à ce généreux entraînement. + +C'est un beau, c'est un touchant spectacle. Quand ces grands fléaux +viennent changer la face du globe et épouvanter la race humaine, nous +nous demandons avec effroi si c'est une justice voilée et inaccessible à +notre faiblesse, qui vient foudroyer ainsi des populations entières, +engloutir des cités opulentes. Nous ne savons quelles grandes erreurs, +quels grands crimes ces désastres épouvantables, qui semblent frapper au +hasard, ont pour mission d'expier. Il y a là une sombre et mystérieuse +énigme dont nul ne sait le mot. Mais ce que nous savons, c'est qu'il ne +suffit pas alors de s'incliner sous la puissance qui terrasse, c'est +qu'il ne suffit pas de gémir, car c'est au milieu de ces douleurs +solennelles que l'âme s'agrandit, que le coeur s'enthousiasme et se +passionne. Nous ne savons point le but de ces épreuves terribles +imposées ainsi à notre race, mais nous sentons que ces calamités +rapprochent les membres épars de la famille humaine. Quand nos coeurs +saignent avec ceux de nos frères lointains, n'est-ce rien que ce lien +nouveau, cette solidarité profonde qui nous unit à eux? N'est-ce pas +notre vie, qui se confond dans ces moments suprêmes avec celle de tous +les hommes et de tous les peuples? Ces hommes sans famille et sans toit +auxquels nous ne songions pas hier, ne sont-ils pas nos frères +aujourd'hui? leur douleur n'est-elle pas la nôtre? Notre bien-être, nos +sympathies, tout ce que nous avons de courage, d'amour et d'espoir, +n'est-il pas à eux? + +Je ne sais, mais dans ces émotions populaires, à l'aspect des plus +tristes catastrophes qui font vibrer toutes les libres généreuses, +toutes les nobles passions, il me semble voir un bien immense, à côté de +maux irréparables. Et chaque fois que le monde est ainsi frappé, en +quelque lieu que ce soit, à Hambourg comme à la Guadeloupe, les +sympathies de la France, il faut le dire avec orgueil, s'éveillent et +s'élancent avant toutes les autres. Oui, notre France est vraiment une +terre privilégiée! Elle peut bien s'amoindrir dans des débats stériles, +dans des discussions vaines, dans des intérêts étroits; mais qu'une +grande chose l'atteigne, gloire ou désastre, soudain elle se relève +fière, intelligente et bonne; elle bat des mains avec enthousiasme ou +elle tend ses bras avec amour, et les nations comprennent alors pourquoi +elle est la première entre toutes, celle-là où éclatent si soudainement +les religieuses sympathies et les mouvements généreux. + +Nul doute que la frégate à vapeur _le Gomer_, qui a porté en France la +nouvelle du désastre et qui va repartir bientôt pour la Guadeloupe, en +apprenant à ce malheureux pays la part unanime que la France prend à sa +ruine, les ressources qu'elle lui consacre, n'inspire à nos +compatriotes, non-seulement la confiance dans la mère-patrie, mais aussi +l'énergie active qui crée avec des débris, et enfante par le travail des +richesses nouvelles. + +Déjà, une fois, un incendie terrible avait réduit presque entièrement en +cendres cette malheureuse ville, c'était en 1780. De ses premiers +décombres était sortie, plus populeuse, plus régulière, plus élégante et +plus riche la ville que le tremblement de terre vient de détruire. Avec +l'aide de la France, avec l'industrieuse activité de ses habitants, +espérons qu'un jour une troisième ville, gardienne pieuse du tombeau où +dorment la mére et l'aïeule, s'élèvera florissante et radieuse sur ces +débris désolés. Les moissons ne germent-elles pas plus vigoureuses et +plus abondantes au sein des terres calcinées? N'est-ce pas la loi de la +nature qu'il en soit ainsi? Est-ce que la vie ne sort pas éternellement +jeune et féconde des bras mêmes de la destruction et de la mort? +Espérance et courage! + +DÉTAILS SUR LE DÉSASTRE DE LA POINTE-A-PITRE.--MOUVEMENTS SPONTANÉS DE +DÉVOUEMENT ET DE SYMPATHIE AUX ANTILLES ET EN FRANCE. + +La Pointe-a-Pitre, bâtie en 1763, reçut alors le nom de _Morne +Renfermé;_ dix-sept ans plus tard, un incendie la réduisit en cendres. +Sur les débris de cette première ville, s'éleva bientôt une cité +élégante, régulière, qui, à force de travail et d'industrie, devint +bientôt la ville la plus florissante de nos colonies des Antilles. Un +désastre, auquel le premier n'avait rien de comparable, vient de plonger +cette ville dans le néant. + +Le 8 février dernier, à dix heures trente-cinq minutes du matin, par un +temps magnifique, le thermomètre ne marquant que 22 degrés, un +grondement souterrain, qui ébranlait le sol avec fracas, a jeté +l'épouvante parmi les populations de la Martinique et de la Guadeloupe. +Cette première île, qu'un fléau semblable avait bouleversée en 1839, a +peu souffert cette fois; mais la Guadeloupe, si belle, si riche, si +animée, si vivante naguère, n'offre plus qu'un spectacle de ruine et de +désolation; la Pointe-a-Pitre a été foudroyée en une minute, et +l'incendie qui s'est emparé de ces décombres a achevé l'oeuvre de +destruction et de mort; d'immenses crevasses d'où jaillissaient des +torrents d'eau, de flammes et de fumée, ont englouti des milliers de +victimes. + +Les correspondances privées, dont la presse quotidienne a reproduit les +passages les plus remarquables, essayent vainement de donner une idée de +cet horrible désastre. C'est qu'en effet nulle description n'est +possible en présence d'un aussi immense malheur. Nous avons lu tout ce +que les journaux ont reproduit et plusieurs lettres déchirantes qui nous +ont été communiquées. Ce sont des cris d'angoisse et de douleur qui ont +trouvé en France un généreux écho; mais il faut renoncer à décrire de +pareilles scènes, les cris et le désespoir de deux mille personnes +blessées, sans famille, sans asile, sans pain, en présence de ces débris +fumants, tombe immense ouverte tout à coup sous une ville entière. + +Nous ne connaissons pas encore le nombre des morts; mais il s'élève +certainement à plus de deux mille. On évalue à trente millions la perte +des marchandises et à quarante millions la destruction des immeubles. +Tous les papiers officiels, états civils, archives, actes notariés, +valeurs, correspondances, tout est perdu. + +La principale industrie du pays est détruite; sur cinquante-six moulins +à sucre, établis aux environs de la Pointe-a-Pitre, il n'en est resté +que trois; la récolte de cannes sur pied est en partie perdue; la ville +du Moule détruite déplore la mort de trente habitants; les campagnes ont +eu leur part de cette affreuse calamité; les bourgs de Saint-François, +Saint-Anne, le Port-Louis, l'Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été +renversés. La Basse-Terre, les Saintes et tous les quartiers sous le +vent, ont considérablement souffert [1]; mais tout s'efface devant le +désastre plus irréparable de la Pointe-a-Pitre. + +[Note 1: Rapport du gouverneur de la Guadeloupe, 9 février.] + +[Illustration: (Vue de la grande rade de la Pointe-a-Pitre, d'une partie +de la ville avant le désastre, et de la Soufrière, d'après un dessin de +M. Garneray.)] + +Le contre-amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, dont la +résidence est à la Basse-Terre, a rempli avec énergie et avec coeur sa +triste mission. Il s'est rendu aussitôt à la Pointe-a-Pitre; entouré des +fonctionnaires de la colonie, il a dirigé avec intelligence, avec +activité, les premiers secours, Partout il a ranimé le courage des +malheureux échappés à cette tempête; il leur a parlé de la France, il +leur a promis son aide toute-puissante; il a enfin rassuré l'ordre au +milieu de ces tristes débris; car, il faut bien le dire, il s'est trouvé +des misérables qui ont pénétré au milieu de ces ruines désolées, qui ont +foulé aux pieds les morts et les blessés pour se livrer au pillage; +mais, hâtons-nous de le dire, ce n'étaient ni des Français, ni des +nègres; ceux-ci, au contraire, ont été admirables de dévouement, et on +cite d'eux des traits touchants: un vieux nègre porte à l'offrande +commune tout son pécule, une pièce de cinq sous, suppliant qu'on lui en +rende deux pour acheter du pain. + +«Notre infortune est grande, dit l'amiral Gourbeyre, dans une +proclamation écrite sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre, mais +toute ressource n'est pas détruite. Il faut sauver les récoltes encore +sur pied. Dans les débris des usines abattues, vous trouverez les pièces +nécessaires pour en relever quelques-unes. Réunissez vos efforts, +portez-les successivement sur les moulins qui ont le moins souffert, sur +ceux qui, par leur position, peuvent servir plusieurs habitations, et +bientôt vos produits, livrés aux navires qui les attendent, vous +donneront les moyens de traverser moins péniblement ces longs mois qui +doivent nous séparer du jour où la générosité nationale viendra à notre +secours. C'est ainsi que vous allégerez pour vos familles le poids de la +misère que vous avez envisagée sans effroi et que vous supportez avec +une noble résignation.» C'est là un beau et noble langage. + +Les premiers secours sont arrivés très-rapidement de la Martinique, qui +s'est émue tout entière au récit de la catastrophe. La première lettre +reçue de la Pointe-a-Pitre fut lue publiquement sur la savane, devant +plus de deux mille personnes: «On se l'arrachait, dit un correspondant, +on s'excitait à la bienfaisance et à la générosité comme chez d'autres +peuples on s'excite à la vengeance, et les résultats ont été +magnifiques.» En effet, à Saint-Pierre comme à Fort-Royal, la population +a prodigué d'utiles secours. Linge, vêtements, argent, vivres, chacun +donnait ce qu'il avait, et des barques chargées partaient pour la +Guadeloupe, par des hommes dévoués, qui allaient porter à leurs frères +l'espérance et la consolation. + +Le gouverneur de la Martinique, M. Duval-d'Aily, a régularisé ce +généreux élan de la population; les secours ont été centralisés, une +commission a été chargée de recevoir les souscriptions. Le 9 février, le +contre-amiral de Moges, commandant en chef la station des Antilles, +s'est rendu lui-même à la Guadeloupe, portant tous les secours en hommes +et en vivres dont l'administration pouvait immédiatement disposer. + +Le 10, la frégate à vapeur _le Gomer_, celle qui, en vingt jours, est +venue porter la nouvelle en Europe, portait aussi sur le lieu du +désastre, une grande quantité d'objets de première nécessité. +«Remercions la Providence, dit le gouverneur de la Martinique, dans une +proclamation du 11 février, d'avoir permis que nous pussions venir à +leur secours!... En ouvrant une souscription en faveur des victimes du +tremblement de terre de la Guadeloupe, ce n'est point un appel que je +fais aux habitants, aux services publics; je ne cherche point à exciter +leur sympathie; le noble et généreux élan qui s'est partout et +spontanément manifesté n'a besoin que d'être secondé.» + +Le maire de Fort-Royal, celui de Saint-Pierre, ont apporté dans leurs +efforts un zèle et une ardeur bien dignes d'éloges. «Dans un généreux +élan, dit ce dernier aux habitants, oubliant votre propre détresse, vous +vous êtes hâtés de porter vos offrandes. Vivres, vêtements, provisions +de tout genre ont pu être envoyés tout de suite aux victimes. Grâces +vous soient rendues!» + +Le gouverneur de la Guadeloupe avait écrit à celui de la Martinique, en +lui annonçant la catastrophe: «Si vous êtes plus heureux que nous, +envoyez-nous des vivres, du biscuit surtout, car nous n'avons pas de +fours: tout est détruit. Je vous écris au milieu de 15,000 habitants qui +manquent d'asile et de pain. Pressez-vous, les gens qui ont faim n'ont +pas le temps d'attendre!» On le voit, à ce triste et déchirant appel, +l'île entière avait généreusement répondu. + +A Saint-Pierre, une commission fut spontanément désignée pour aller +porter aux débris de la ville morte l'expression de la douleur générale, +et connaître la nature des secours le plus immédiatement utiles, _La +Doris,_ commandée par M. de Barmont, qui portait les notables habitants +de Saint-Pierre, entra dans le port aux lueurs de l'incendie, «qui nous +servait de phare» disent, dans leur rapport officiel, les membres de +cette commission. «Jamais, ajoutent-ils, nous ne pourrons donner l'idée +exacte de l'horrible destruction qui est venue, en un instant, anéantir +cette belle cité... Sous ces ruines, qui fument encore, sous ces amas de +pierres noircies par le feu, tachées par le sang, le tiers de la +population a été enseveli... Grâces aux 500 hommes des bâtiments de +guerre, que M. le contre-amiral de Moges venait de mettre à la +disposition de la municipalité, on espérait retirer des ruines de +nombreuses victimes qui y étaient ensevelies... L'ordre vient d'être +donné à l'artillerie d'abattre par le canon les murs encore debout; +cette mesure, devenue nécessaire pour assurer la vie des travailleurs, +peut donner une idée des terribles effets de ce fléau. Les secours dont +on a le plus pressant besoin sont les bois de charpente.» + +Il y a dans cette sollicitude fraternelle de la Martinique pour les +victimes de la Guadeloupe, dans cette solidarité qui semble lier aux +mêmes malheurs ces deux îles jumelles, quelque chose qui émeut et qui +attendrit. + +La garnison coloniale a donné à l'armée un noble exemple. Les troupes se +sont, d'un commun accord, mises elles-mêmes à la demi-ration, et le +reste a été destiné aux malheureux. Neuf compagnies du régiment +d'infanterie de marine ont envoyé 1,200 chemises et 1,500 pantalons, +tant il est vrai que partout où battent des coeurs français, là est la +France. + +«Au moment du départ du _Gomer_, dit un correspondant, le feu continuait +à réduire en cendres les débris de cette malheureuse ville; on avait +retiré un grand nombre de cadavres de dessous les ruines; une goélette +en avait été chargée et avait été les jeter dans le canal des Saintes.» + +«La terre,» écrit M. Fayollat, attaché à la Direction des Douanes de la +Guadeloupe, le 15 février, «la terre roule, depuis huit jours, comme un +navire en tempête. Tout ce que les journaux vous diront sur ce terrible +événement sera cent fois au-dessous de la réalité, car il faut avoir +assisté à ce désastre pour en juger. Je vous écris de dessous un ajoupa +de feuilles de cocotier, où je couche depuis huit jours. La secousse +s'est fait sentir à Antigoa, qui est dévastée comme la Guadeloupe. Nos +montagnes se sont fondues ou éboulées. Heureusement que la flotte de la +station nous a porté des vivres; nous commencions à nous arracher la +morue et le riz bouilli, car c'est avec cela seul que j'ai vécu pendant +cinq jours; je n'ai du pain que depuis hier. Il va sans dire que j'ai +perdu tout ce que je possédais, mais c'est là la moindre chose; il me +reste mes quatre membres, je suis en cela plus heureux que les 3 ou 400 +personnes que j'ai aidé à amputer.» + +En auteur dramatique, récemment arrivé à la Guadeloupe, a écrit au +rédacteur en chef du _Corsaire_ une longue lettre où les faits abondent +et sont racontés avec autant de coeur que d'éloquence. C'est la seule +correspondance où semble percer un blâme indirect contre les +fonctionnaires de la colonie. «Mais, dit-il, l'heure de certaines +actions n'est point encore arrivée. Détournons donc nos regards de +quelques actes d'impéritie et d'égoïsme pour les reporter sur de beaux +dévouements. Parlons du zèle et de la sollicitude des soeurs de +Saint-Vincent de Paul, de ces pauvres filles dont la douleur publique +est le patrimoine; parlons de l'énergie de la garnison et des braves +officiers qui la commandent; parlons du noble élan du clergé de la +colonie... Ce sont là, mon ami, des exemples qui oui déjà porté leurs +fruits. L'émulation semble avoir gagné la colonie entière et les îles +environnante... La Martinique nous est venue en aide, et, grâce à la +franchise des ports, exceptionnellement décrétée par le Gouverneur, nous +pourrons attendre plus patiemment.» + +C'est ainsi que chaque lettre, à côté du déchirant tableau de la +catastrophe, met en relief les actes de dévouement et de courage, comme +un rayon de soleil au milieu de ces affreuses ténèbres. + +L'émotion publique, qui a accueilli en France l'horrible nouvelle, et +les cris de confiante espérance jetés vers elle par nos malheureux frères +des colonies, a été aussi unanime et féconde. + +Une loi portant crédit de 2.500.000 fr. a été présentée par le +gouvernement à la Chambre des Députés. Mais les membres chargés de +l'examen de la proposition dans les bureaux ont déclaré l'insuffisance +de ce secours, et ne l'ont considéré que comme provisoire. En membre a +demandé que les colons fussent dispensés du droit de mutation à raison +des successions qui s'ouvriront par suite de la catastrophe. La loi a +été votée à l'unanimité. + +Des ordres ont été immédiatement donnés, par le télégraphe dans tous nos +ports, et des navires sont en route déjà, emportant un million de +rations, des médicaments et des secours de toute nature. + +Mais le public, la France entière, n'avait pas attendu l'initiative du +gouvernement. Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une +commission, présidée par M. le ministre de la Marine, est chargée de +centraliser les fonds, d'en assurer et d'en ordonner l'envoi. Le clergé +tout entier a ordonné des quêtes paroissiales. Les élevés des écoles +publiques ont réuni aussi leurs efforts; ceux du collège de Henri IV qui +comptent parmi eux beaucoup de jeunes gens appartenant aux colonies, et +qui, les premiers, ont conçu cette heureuse pensée, ont voulu, par un +sentiment plein de délicatesse, que la quête n'eût lieu que parmi les +élèves appartenant à la métropole. La garde nationale, qui, en toute +circonstance, s'inspire des généreux instincts du pays, est allée +au-devant de cette grande infortune. Le _reliquat_ des caisses de +compagnie, qui, au moment des élections, sert à réunir autour d'un +banquet d'adieux de joyeux convives, est cette fois consacré avec joie à +une belle et bonne action. L'armée obéit à cet entraînement généreux: +déjà plusieurs corps ont demandé au ministre l'autorisation de consacrer +à cette largesse nationale une partie de leur solde. + +_Le National de l'Ouest_ annonce que le commerce de Nantes s'occupe +d'expédier sans retard des navires chargés de vivres, d'objets de +première nécessité et de matériaux de construction, non comme +spéculation, mais comme offre de nationaux à nationaux, de frères à +frères. C'est là un bel exemple qui trouvera des imitateurs, il faut +l'espérer, dans nos villes du littoral. + +Il est impossible qu'un élan si unanime, que des sympathies si actives, +si spontanées, ne rendent pas à nos malheureux compatriotes de la +Guadeloupe l'ardeur et l'énergie morales qui, seules, peuvent réparer ce +qu'un aussi grand malheur a de réparable. + +Sans doute, une infatigable persévérance, de longues privations, +d'intelligents travaux seront longtemps nécessaires avant même que les +traces matérielles du désastre aient disparu. On ne rebâtit pas en +quelques années une ville de 900 maisons bâties en pierre, élégantes, de +vastes magasins, des édifices publics. + +Un commerce considérable, une industrie active, qui, pour la préparation +du sucre, compte dans la Guadeloupe seulement 361 moulins, se +ressentiront longtemps sans doute d'un pareil désastre, qui intimide et +paralyse les spéculations et les créations industrielles. + +Mais le concours du gouvernement, et les efforts de la nation entière, +auront pour objet surtout de ranimer la confiance et de faciliter les +relations de la France avec ses colonies. + +Nous donnerons, dans notre prochaine livraison, un plan très-détaillé de +la ville détruite. + +Puissent le crayon de nos artistes, le burin de nos graveurs, n'avoir +plus à retracer d'aussi désolantes scènes! Puisse L'ILLUSTRATION n'avoir +à illustrer désormais que des sujets de moeurs, des descriptions +gracieuses, des sujets moins sombres et moins désolés! + + + +Courrier de Paris. + +A MADAME***. + +Paris 17 mars. + +Comment. Madame, persévérer jusqu'au bout! ensevelir vos vingt-deux ans +au fond de la Bourgogne, pendant ce noir hiver, dans un vieux château +caché au milieu des rochers et des bois sombres, comme un ermite +centenaire! Qu'y a-t-il donc? Avez-vous fait voeu de solitude à quelque +saint du calendrier? Votre coeur saignant s'est-il réfugié au désert, +traînant l'aile comme une colombe blessée? ou plutôt n'est-il pas +quelque Oberon ou quelque Ariel, mystérieux habitant de votre âme, qui +peuple cette Thébaïde de mille illusions charmantes, et qui, tandis que +ces monts et ces bois et ce château séculaire sont tristes, dépouillés +et sombres pour les autres, veut les remplir pour vous seule de soleil, +de sourires et de verdure? Vous ne m'avez pas dit votre secret. Madame, +et je suis trop votre humble serviteur pour me permettre de le deviner. + +Mais savez-vous qu'on en cause ici, et qu'on s'étonne de cette +résolution héroïque, de cette vertu tout à coup sauvage qui vous fait +rompre en visière au monde, dans la plus belle fleur de votre beauté, +dans tout l'éclat de vos heures adorées? + +Vos meilleures amies s'en affligent avec une sincérité édifiante: on +vous regrette, on vous pleure, on ne sait comment faire pour vivre sans +vous! Mademoiselle, de P... pousse un douloureux hélas! à votre nom +seul; madame de Bl... prend son plus grand air affligé; la marquise +d'Ag... laisse voir une larme qui roule comme une perle dans ses beaux +yeux d'azur. Mais, Madame, me direz-vous pourquoi, malgré tout ce luxe +attendrissant, je les soupçonne de se réjouir au fond de l'âme, de +n'avoir plus le dangereux voisinage de votre grâce irrésistible. Faut-il +me déclarer calomniateur, ou n'ai-je fait que lire dans l'histoire de +l'amitié des femmes? + +Pour nous tous, blonds, bruns ou châtains, que vous charmiez par le +dangereux attrait d'une double perfection, par l'élégance du corps et +l'élégance de l'esprit, nous sommes véritablement malheureux de votre +absence. Se livre-t-on à la causerie du soir dans ce délicieux salon de +la rue de Provence dont vous étiez la souveraine? on s'aperçoit bientôt +que vous n'êtes plus là. Le plus délicat et le plus aimable de notre +esprit s'en est allé avec vous, se cacher je ne sais sous quel noir +créneau de ce maudit château bourguignon. Essaye-t-on un air de Rossini +ou de Mozart? on cherche cette voix à la fois si ferme et si douce, qui +allait à l'âme par des routes mélodieuses. Est-ce le bal qui commence? +c'est encore vous qu'on demande, vous, la taille la plus svelte, le pied +le plus fin, la plus exquise parure, la valse la plus légère. Ainsi, +vous nous avez enlevé le meilleur de notre bien. La désolation est dans +le troupeau de vos fidèles. Mais prenez-y sarde: une jolie femme est +comme un homme célèbre, elle doit éviter de s'absenter trop longtemps; +tous les succès, dans cette ville inconstante et mobile, succès de génie +ou de beauté, risquent en quelques mois, en quelques jours, de trouver, +au retour, la place occupée; nous sommes encombrés de royautés +aspirantes, toujours prêtes à remplacer les royautés qui voyagent ou qui +se font ermites. + +Cependant, Madame, je ne désespère pas de vous; vous n'êtes pas vouée à +la pénitence sans rémission. Vous le dirai-je? on devine que vous n'avez +pas une foi robuste, et que votre renoncement à Satan et à ses pompes +aura la durée d'une robe ou d'un chapeau. Oh! si vous tenez à votre +réputation de soeur convertie, si vous voulez qu'on vous tresse une +couronne de martyr, cachez mieux vos secrets: pourquoi avez-vous fait +demander à Victorine si les corsages se portaient toujours aussi longs, +à Janisset un bracelet d'améthiste, à Meissonnier son nouvel album, à +Fessy son dernier quadrille? et à moi, ne m'avez-vous pas écrit l'autre +jour, dans une de ces lettres charmantes dont votre souvenir console mon +regret: Dites-moi, mon ami: _que fait-on là-bas?_ + +Voilà un mot qui compromet singulièrement votre future canonisation. +_Que fait-on là-bas?_ nous a rendus tout heureux et tout fiers, nous, +vos pauvres délaissés; c'est un regard que vous jetez, en arrière et qui +nous revient; c'est un soupir qui vous échappe et remonte de notre cité. +Est-il donc vrai que l'âme la plus pénitente ne peut se détacher +entièrement de cette Babylone? Ce Paris que vous fuyez serait-il +semblable à ces dangereux séducteurs qu'on s'efforce de haïr et qu'on ne +peut oublier? + +Vous me permettrez, Madame, de profiter de l'interrogation que vous +m'adressez pour introduire l'ennemi dans votre citadelle; vous avez levé +devant nous le pont et la herse. En bonne guerre, nous avons le droit de +vous attaquer par tous les moyens possibles; et si vous faites des aveux +qui prêtent flanc à l'assaut et nous donnent des intelligences dans la +place, en vérité, il serait par trop héroïque de n'en pas profiter. +Votre _que fait-on là-bas?_ est le levier qui va servir à vous battre en +brèche; il n'attaque pas de front votre solitude et n'enfonce pas les +portes, mais il les enr'ouvre ou permet tout au moins de se glisser au +travers des serrures. Vous aurez beau faire, toute demande exige une +réponse, et j'ai la prétention d'être trop poli pour me taire quand vous +me faites l'honneur de m'interroger. Je vous dirai donc _ce qu'on fait +ici_. + +Remarquez que je n'agis pas en traître; que je ne suis pas un de ces +espions qui rôdent autour du camp pour surprendre les sentinelles +endormies: j'étais innocemment occupé à vous regretter; c'est vous qui +venez me chercher dans mon innocence; vous m'avez provoqué, je riposte; +mais, chevalier courtois, je vous dénonce mon entrée en campagne et le +commencement des hostilités. + +Tenez-vous donc sur vos gardes; vous avez tenté de vous bastionner +contre Paris; pour se mettre à l'abri de ses atteintes, vos vingt ans +ont pris des quartiers d'hiver au sommet d'un mont, dans un vieux manoir +ou le vent siffle, où le tintement des heures retentit tristement dans +les longs corridors. Mais Paris ne lâche pas aisément sa proie; c'est un +ami charmant et dangereux, dont il est difficile de se défaire. Il n'est +jamais à bout de ruses pour retrouver ceux qui l'abandonnent, et pour +les assiéger; sans doute, votre solitude se croyait bien forte contre +lui, et bien abritée. Eh bien, vous le voyez! _Que fait-on là-bas?_ +m'écrivez-vous. Ainsi, vous y songez; la ville traîtresse vous occupe +malgré vous; j'imagine que son brillant fantôme se promener isolément +dans les noires allées de votre parc dépouillé, et, pendant la nuit, se +glisse dans vos rêves. + +C'est peu de vous poursuivre en idée, Paris va s'introduire en réalité +dans votre désert, et, dans cette escalade, il m'a choisi pour complice. +L'attaque qu'il vous prépare ne se fera point à main armée, au tranchant +du glaive, mais à la pointe de la plume; nous ne marcherons point au pas +de charge et la baïonnette au poing, nous écrirons; notre +quartier-général sera la poste aux lettres. + +La poste aux lettres! Quel ermite pourrait se mettre, à l'abri de ses +atteintes? D'abord elle vous lance ses projectiles avec la rapidité de +l'éclair; vous n'avez pas le temps de préparer votre défense; la lettre +vous arrive de cent lieues et tombe sur vous, à votre réveil, sans que +vous puissiez l'éviter. Et remarquez la ruse! la traîtresse a soin de +s'envelopper avec art. Sait-on ce qu'elle pense? Sait-on ce qu'elle va +dire? Cependant on brûle de le savoir; la curiosité rompt le cachet, et +la médisance, la flatterie, la passion, tout ce qui se dérobe sous la +douceur de ce papier satiné, éclate tout à coup, vous saute aux yeux et +vous saisit au coeur. + +Ainsi. Madame, nous entrerons chez vous, malgré vous, sous enveloppe. +Chaque semaine, ce Paris, que vous évitez, vous écrira par estafette ces +mille faits importants ou frivoles qui composent sa vie, sa bruyante vie +de tous les jours, et c'est moi qui lui servirai de secrétaire. +Prenez-en votre parti: il faudra bien que vous écoutiez le récit de ses +vertus et de ses vices, de ses belles actions et de ses sottises. Vous +aurez Paris au désert, et le silence de votre solitude sera troublé tous +les huit jours par cet écho mondain. N'est-il pas juste que je fasse +honneur à cette lettre de change que vous avez tirée sur moi: _que +fait-on là-bas?_ + +Je suis, Madame, le plus dévoué serviteur de vos deux beaux yeux. + + +LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE. + +[Illustration: Bal de l'Hôtel-de-Ville.] + +Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les +morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la +vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre: +passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son +honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme. +Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule +des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le +mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre +une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne +s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un +bal. + +Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons +d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements. +L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la +bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin, +sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et +spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave, +économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du +bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que +pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs? + +Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette +formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand +événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui +fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux +n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour +tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre +officiel. + +Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions +à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être +parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce +cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre +étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les +périls de _l'en-avant-deux_, c'est un avocat; cet autre qui joue à la +bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin, +celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me +dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés +à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les +avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et +s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent +pas plus mal. + +Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous +présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour +prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la +main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un +négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour +une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses +vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni +pour le costume, ni pour l'éducation. + +Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être +d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles +étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses. +Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir +se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce +n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des +arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de +la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son +terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous +voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine. + +Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre +un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti +tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la +France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre +pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore, +songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez +nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos +souvenirs. + + + +Revue algérienne [1] + +[Note 1: Nous résumons dans cet article les principaux événements +depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous +tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la +rapidité possible.] + +Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie, +pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou +plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise +saison. + +[Illustration: Le général de La Moricière..] + +[Illustration: Retour à Cherchel--Passage d'un torrent.] + +Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser +Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la +chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette +position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et +disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout +le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux +alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et +pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les +entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem. +M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre +sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la +division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de +Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée +par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale; +celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le +colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La +Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre +la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces +populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient +leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh. + +Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara +et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le +17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de +l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la +rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la +tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus +secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon. +Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du +printemps. + +La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a +semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient +pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le +général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a +abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune +ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus +tard. + +Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la +puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les +effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des +intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux +disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas +qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord +par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un +millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté +dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de +Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins. + +Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à +l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse +défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception +de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du +Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré +cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont +été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à +d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause +ont été enlevés. + +Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté +dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où +il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il +s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses +émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser +à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à +sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24 +et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De +son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la +hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières +de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à +l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale +faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et, +au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des +perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver. + +Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de +l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur _le Phare_, envoyé +exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au +gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée +d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A +une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux +bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en +campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui +avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis +d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été +atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans +l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est +dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles, +les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies. + +Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a +obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions +montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un +convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans +difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la +pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été +éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les +ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des +eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs. +Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et +appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept +torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de +deux hommes. + +Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli +être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six +coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués, +ont blessé le cheval du gouverneur-général. + +--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de +Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une +partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos +détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le +colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers +Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens, +et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent +avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin +de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors +Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses +places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la +guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la +face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive. +L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de +fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De +prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée. +Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les +plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage +par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant +dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle +résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de +celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos +troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger +nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres +de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les +agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à +l'abri d'un coup de main. + +--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées +baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à +Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu +surpris de trouver des magasins de costumes et de masques. + +--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans +l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé +établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir +ce redoutable office. + +Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard +une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte +Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale +d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à +décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé +de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient; +la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut +son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le +retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu +de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de +l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de +l'exécuteur algérien par un exécuteur français. + +Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à +Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le +nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime +d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a +subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait +avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après +l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour +l'examiner dans tous ses détails. + +--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les +sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur +libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront +pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant +au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de +leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs +foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des +deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de +route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber, +indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité +militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en +constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur +séjour en Algérie. + +--Le bateau à vapeur _le Tartare_, qui avait été expédié à Tanger avec +notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur +des _Annales algériennes_, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant +toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M. +Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur +Abd-el-Rahman lui refusait _Vexequatur_. L'empereur de Maroc a donné +pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence +d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait +temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des +Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que +de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour +déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses, +le _Tartare_ a ramené dans le port d'Oran le consul _in partibus_, qui y +attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion, +c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger +chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui +qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations +officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc. + +--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les +populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général +Bedeau, comptent sur une abondante récolte. + +--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est +toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en +cas de besoin, aux tribus alliées. + +--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le +commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en +campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne, +commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle +d'Oran. + +--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel +par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de +Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle +appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur +principal village, dans un pays où les habitants se croyaient +inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le +général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le +territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la +première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres +s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel +Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance +sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de +Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu +la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les +fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à +suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus +difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats, +parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense +influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février, +soutiendra une lutte opiniâtre. + +--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a +dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire +importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de +soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la +frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les +communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de +Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces +montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements +heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur +aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les +atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du +pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le +train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie +de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande +abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et +le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition. + + +MANUSCRITS DE NAPOLÉON [1] + +[Note 1: La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.] + +LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL. + +LETTRE DEUXIÈME. + + +Monsieur, + +Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire +ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent +à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu +instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en +1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio +Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en +1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594. + +A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la +confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de +faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le +père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à +ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus +maîtres de _Bonifazio_, en trahissant les liens les plus sacrés de +l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison +des factions. + +Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts +qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état +de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les +différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne +connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de +protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça +les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à +tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui +des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse +d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes, +et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent +Sinuccello della Rocca pour _Giudice_, ou premier magistrat. + +SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans +les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son +austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires +publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des +seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur +toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions, +sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre +des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au +commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité, +foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef +fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se +présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un +homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée +répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux. + +Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les +Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des +circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en +sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les +principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être +d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet +de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de +sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire +tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher +à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et +garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il +seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les +eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le +reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers, +après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces +rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes +vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec +humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré +par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité +publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de +l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux +égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de +Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles, +achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si +tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter +par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue +sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta +confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit, +et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il +soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la +nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps +de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent +découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de +fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre +vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son +premier malheur. + +Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un +vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la +rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force +publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui, +sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui +il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un +délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui +enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme +de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec +impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre +illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la +puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents +pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au +lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica. + +«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en +frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien +glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père.... +Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je +viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui, +conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient. +«Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de +Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des +miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle +horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui +devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est +vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo, +pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme +dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton +enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par +l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait +quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur +l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica +se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient +brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes +celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les +efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien +d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta +gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie +à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la +république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu +assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père +et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra +s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier +de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus, +par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de +Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est +possible, son amour s'en accroîtra.» + +Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour +désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort, +et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances +du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de +résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et +de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper; +l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia +sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de +ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica. +Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père; +tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le +vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui +réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut +jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le +peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit +pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet +embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous +les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le +prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible +lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui +font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui +achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit +d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le +commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été +méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme +atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé +du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel +étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois; +j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de +vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme +t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent +par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que +l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!» + +En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se +couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il +monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère; +les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel. +Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber; +l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son +crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses +fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable, +se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello; +heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du +repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été +rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un +plaisir avant de mourir. + +Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un +âge très-avancé [1]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui, +tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler; +le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des +remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les +remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin +misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur +l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris +de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort +ignominieuse. + +Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après +avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or; +mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra +notre pays d'une race de monstres. + +LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de +Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois +parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie. +L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la +scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol +hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un +grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les +débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les +préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de +superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre +à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de +saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les +vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la +souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane +pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils +n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque +le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale +n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre +les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés +jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve +encore: _Il a été traité comme les Giovannali_. Pour justifier cette +exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a +calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur +les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les +lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur +auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition +de leur siècle. + +SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus +fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces +infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour +pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à +tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons +fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les +yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la +république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût +devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne +pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre +les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il +devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du +vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans +les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par +les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la +confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier +magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer +d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès +que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que +condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination, +d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il +crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec +les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays +qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans +politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à +tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés +qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant +rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui +restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher +leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le +souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit +impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis +tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir +juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas +être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de +finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie. + +[Note 1: Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop +de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre +autre _Giudice_, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de +Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son _Istoria de +Corsica_ (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.] + +Il termina ses jours dans cette exaltation de principe particulière aux +sectateurs des Giovannali. Sambucuccio naquit les armes à la main contre +l'aristocratie, et périt comme Caton, pour ne rien faire d'indigne de +soi, ou comme Codrus, pour lever un obstacle à la félicité de son pays. + +ARRIGO DELLA ROCCA (1378).--Avant de mourir, Sambucuccio avait désigné +au peuple Arrigo della Rocca, comme digne de sa confiance. Arrigo, +ennemi implacable de Gènes, ami des communes, avoit l'avantage de tenir +aux barons par la naissance et par les alliances; presque toute la +nation marcha, se rallia autour de lui: en peu de temps, il obligea les +ennemis à repasser la mer. Mais les Génois ne pouvoient si promptement +abandonner une entreprise qui étoit l'objet des intrigues fomentées, des +crimes commis, du sang versé pendant deux siècles. Ils comprirent +seulement qu'il falloit ou une masse de forces plus considérables, ou +des ressorts plus compliqués, pour soumettre une nation indomptable; ils +comprirent que le principal avantage qu'ils tiroient de l'île consistant +dans un commerce exclusif, ainsi que dans la possession des ports qui +favorisaient leur marine et les rendoient redoutables à leurs ennemis, +ils pouvoient remplir le même but en tenant les places maritimes et en +abandonnant l'intérieur aux factieux, que l'on exciteroit pour les +empêcher de se rallier. D'ailleurs le commerce avoit beaucoup accru la +puissance de certaines familles de Gênes; il n'étoit pas moins important +pour la liberté de les affoiblir. L'on imagina de les mettre aux prises +avec les Corses. Dans ce but, la république déclara abandonner les +affaires intérieures de l'île et ne plus vouloir se mêler de protéger un +peuple ingrat; sous main cependant, elle sollicita les plus puissants +patriciens d'employer leurs richesses à une conquête glorieuse pour la +patrie et avantageuse pour leur famille. + +L'ambition excitée est aveugle, et cinq des plus puissantes familles de +Gènes s'allièrent sous le nom de _compagnie de la Maona_, pour conquérir +la Corse. Au milieu des troubles que ces nouveaux ennemis nous +susciteront, le gouvernement national ne pourra se consolider; les +patriotes, ne voyant que guerres continuelles, se décourageront en +s'affoiblissant. Outre ce double avantage, Gênes avoit le plaisir de +voir se briser contre une roche inébranlable les navires des familles +qu'elle redoutoit. + +Quoique puissante, la Maona fit de vains efforts pour s'emparer de vive +force de l'île. Battue, chassée, elle revint à ses premiers projets, et +résolut de n'élever l'édifice de sa domination qu'à l'ombre des +factions; mais aussi peu avancée qu'à sa première année, elle reconnut, +après trente-neuf ans de vicissitudes, la chimère dont elle s'étoit +bercée, et, quoique à regret, abandonna des projets qui lui avoient été +si funestes. + +La maison de Fregose étoit alors très-puissante à Gênes. On lui offrit +de succéder à la Maona; et, pour l'encourager, le sénat lui céda +Bonifacio et Calvi qu'il avoit conservés jusque-là. Abramo di Campo +Fregoso ne parut en Corse que pour être battu et fait prisonnier; il vit +en moins de quatre ans ses espérances s'évanouir avec sa faction. + +VINCENTELLO D'ISTRIA (1405).--Vincentello d'Istria, depuis la mort +d'Arrigo, avoit été élevé au premier rang; son activité, ses talents +militaires, lui ont mérité une des premières places parmi les grands +hommes qui ont gouverné la Corse. Il acheva de détruire le reste de la +faction de la Maona, renversa le parti des Fregose, et fit régner la +justice. Vainqueur des Turcs sur terre, il arma une flottille et battit +leurs galères. Une grande partie de nos maux devoit être causée par les +papes. Par suite d'une donation qu'ils avoient faite de la Corse à +Alphonse, roi d'Aragon, il vint, en 1420, avec quatre-vingts vaisseaux +pour s'en emparer... Vincentello sentit que ce ne pouvoit être qu'un +torrent passager; il se joignit à lui, et ils assiégèrent ensemble +Calvi, dont ils se rendirent maîtres; mais, ayant échoué devant +Bonifazi, Alphonse continua son voyage vers la Sicile. + +Après son départ, à l'abri de la grande réputation de Vincentello, les +Corses vécurent en paix, et les particuliers de Gênes n'osoient +s'aventurer contre un homme si favorisé par la fortune; on réussit +toutefois à gagner Simone-da-Mare, qui leva l'étendard de la révolte. +Cet ennemi, quoique redoutable, n'auroit fait qu'augmenter les triomphes +de Vincentello, lorsque celui-ci, s'étant embarqué, fut pris par deux +galères génoises et conduit à Gènes où il périt misérablement. Ainsi +finit un homme qui, par ses rares talents, méritoit l'estime des +nations. Pourquoi Gênes, au mépris du droit des gens et de +l'hospitalité, violoit-elle cinquante-trois ans de paix? C'est ce qui +lui fut reproché par les puissances voisines: mais, maigre ces +reproches, ces avides marchands ne recueillirent pas moins le fruit de +leur crime. + +PAOLO DELLA ROCCA (1458).--Après la mort de Vincentello, le peuple +choisit, pour lui succéder, Paolo della Rocca. Sa première expédition +fut de marcher contre Simone, qui avait pris du crédit: il le battit, le +força à se retirer à Gènes. Là, cet infâme citoyen continua à conspirer +contre sa patrie; il entraîna les Montalti, les Fregose, les Adorne, +qui, aussi peu sages que la Maona, éprouvèrent le même sort. Mais, à +mesure que les Corses détruisent un ennemi, il en parait dix autres: +affoiblis par leur victoire même: ne pouvant ni prévenir l'attaque, ni +profiter de leurs succès, ils se trouvent dans la plus triste position. +Si un élément ennemi ne les eût empêchés de l'atteindre, Gènes, superbe +repaire! tu n'aurais pas longtemps insulté à nos malheurs... Pouvoir +d'un bras désespéré se venger en un moment de tant d'affronts, d'un seul +coup assurer l'indépendance de sa patrie et donner aux hommes un exemple +éclatant de justice... Dieu! ton peuple ne seroit-il pas le foible +opprimé? + +Dans cette position désespérée, l'évêque d'Aleria ouvrit l'avis +d'implorer la protection des papes; Eugène occupoit alors la chaire +pontificale. Ravi de cette heureuse circonstance, il envoya un légat en +Corse. Les Adorne prétendirent mettre obstacle à ce nouvel ordre de +choses: mais battu. Gregorio Adorno paya par sa captivité les vues +ambitieuses de son oncle. + +MARIANO DI GAGGIA (1445).--Les peuples nommèrent pour gouverner sous la +protection des papes Mariano di Gaggia. Mariano, implacable ennemi des +caporaux, leur fit une guerre opiniâtre; il brûla, dévasta leurs biens, +démolit leurs châteaux. Les caporaux distingués par leur crédit sur le +peuple en étoient les chefs; mais, corrompus, ils ne servirent plus qu'à +l'égarer, et la nation étoit victime de leur ambition et de leur +avidité: funestes effets de l'ignorance de la multitude. L'on ne peut +disconvenir cependant que les caporaux n'aient rendu des services à la +Corse. Leur histoire est à peu près celle des tribuns de Rome. Après sa +brillante expédition contre les caporaux. Mariano ne fit plus rien qui +fût digne de sa réputation; il conserva sa prépondérance sur le peuple +malgré le grand nombre de ses ennemis; mais il s'en servit pour prêcher +la soumission à l'Offizio. L'histoire, méprisant cette indigne conduite, +ne s'occupe plus de lui, et le laisse mourir dans l'oubli. + +Peut-être, à l'ombre de la tiare, on eût vécu tranquille; mais le pape +Nicolas V, Génois, ami des Fregose, donna l'investiture de la Corse à +Lodovico, chef de cette maison. Les Corses, bien loin d'approuver cette +élection, coururent aux armes avec leur intrépidité ordinaire, et +repoussèrent ce nouvel adversaire. Galeazzo di Campo Fregoso, découragé, +céda à la république le peu de forts qu'il tenoit; mais les Génois, +constants dans leur politique, engagèrent l'Offizio de San Giorgio à +succéder aux Fregoso, et firent naître dans cette compagnie une +espérance de sucres qu'ils étoient bien loin de désirer. + +A cette époque, l'esprit de la nation étoit perverti; l'on ni respiroit +que factions, que divisions. L'Offizio fit des préparatifs +considérables; son premier acte dans l'île fut d'assembler ses partisans +à Lago Benedetto. Là, il annonça ses dispositions bénignes: ce n'étoit +que pour le bonheur des Corses qu'il vouloit les subjuguer. Ce jargon, +auquel ils eussent dû être accoutumés depuis longtemps, en éblouit +plusieurs. La liste de ses adhérents s'accrut; une partie considérable +de l'île envoya des députés à la diète de Lago Benedetto, où ils +arrêtèrent les pactes conventionnels de la souveraineté de l'Offizio. + +_(La suite au numéro prochain.)_ + + + +Théâtres. + +_Charles VI_ opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR_ et GERMAIN +DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER, +décorations de _MM. CICERI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLÈCHIN. + +C'est une terrible affaire qu'un opéra en cinq actes, et qui exige une +notable dose de patience et de force chez le poète, chez le musicien, et +souvent aussi chez l'auditeur. Je ne parle pas des acteurs: jamais +acteur, que je sache, ne s'est plaint que son rôle fût trop long. + +Déjà, et plus d'une fois, on a reproché à l'Opéra l'énormité de ce +fardeau qu'il impose, chaque année, à l'attention du public: mais, à +cela, les gens de théâtre ont une réponse toute prête, et qui leur +parait péremptoire: c'est que les pièces en cinq actes sont plus +lucratives. Sans doute, trois actes bien faits doivent suffire à +l'appétit d'un homme de lettres, d'un artiste, d'un avocat, peut-être +même d'un avoué; mais, les banquiers, les épiciers, les marchands de +calicot, les fabricants de bas de Paris, tiennent surtout à la quantité, +et c'est pour eux que l'on travaille On comprendra sans peine que, +partout où la question financière se présente, il faut bien que la +question d'art lui cède la place et disparaisse. Va donc pour cinq +actes! jouissez-en, mon cher lecteur, ou subissez-les, selon que vous +appartenez à l'une ou à l'autre des deux catégories de spectateurs que +je viens d'indiquer ci-dessus. + +Le personnage principal de l'opéra nouveau, ainsi que son titre +l'annonce, est Charles VI, ce roi qui fut si malheureux, et sous lequel +la France fut si malheureuse. On est aux derniers jours de ce long ce +triste règne; l'Anglais est maître de Paris et de la plus grande partie +du royaume: Henri V, le vainqueur d'Azincourt, est mort; le duc de +Bedfort commande son armée, exerce le pouvoir suprême au nom d'Henri VI, +son neveu, tient le roi de France dans une sorte de captivité, et mène +rudement la guerre dont le succès doit anéantir les dernières espérances +du dauphin et des Français qui aiment encore la France. Le vieux Raymond +est de ceux-là. + +Qu'est-ce que le vieux Raymond? Cela n'est pas très-facile à deviner. Il +habite une métairie; il est donc métayer. Cependant, il a été soldat +jadis, et quand ses regards s'arrêtent sur une grande épée, qu'on voit +chez lui pendue à la muraille, il dit souvent à demi-voix: + + Ma bonne lame d'Azincourt, + Quand donc pourrai-je te reprendre. + +J'avoue que, pour ma part, je n'imagine pas ce qui l'en empêche, car il +n'y en eut jamais une plus belle occasion. Sa fille Odette, qui parait +une fille de sens et de résolution, est tout à fait de mon avis. +«_Agissez_, lui dit-elle, _et ne parlez pas._» Mais Raymond aime +beaucoup à parler. Il aime aussi à chanter, et ne se fait guère prier +quand on lui demande un refrain contre les ennemis de la France. + + La France a l'horreur du servage, + Et, si grand que soit le danger, + Plus grand encore est son courage + Quand il faut chasser l'étranger. + Vienne le jour de la délivrance, + Des coeurs ce vieux cri sortira: + Guerre aux tyrans! Jamais en France, + Jamais l'Anglais ne régnera. + +Ou voit que les inspirations poétiques de Raymond ne sont pas d'un ordre +très-élevé. Il n'a rien de commun avec le Tyrtée antique: il est même +bien loin du moderne Tyrtée, à qui nous devons les _Messiniennes_. Mais +enfin son intention est bonne, et il faut lui en savoir gré. C'est un +poète languissant et décoloré, j'en conviens; mais c'est du moins un +citoyen dévoué, un sujet fidèle. Il le prouve bien, puisqu'il envoie +sans hésiter sa fille auprès du roi dès la première réquisition. + +Odette ne s'y décide pas sans quelques regrets. Cela n'a rien +d'étonnant: elle aime un jeune écuyer, nommé Charles, qui, depuis +quelque temps, rode autour de la métairie, qui lui a parlé d'amour, qui +même l'a demandée en mariage à son père. Ce dernier point me semble +assez grave, et j'aurais quelque peine à le croire, si Raymond ne le +disait lui-même à sa fille, pour la consoler + + Plus de tristesse, enfant! la noce à ton retour. + N'as-tu plus foi dans sa constance? + +Or vous saurez que cet écuyer si tendre, et si vertueusement amoureux de +la fille d'un paysan, n'est rien moins que le dauphin de France, qui +sera bientôt Charles VII. + +Cela vous parait léger, sans doute, et un peu perfide; mais, du moins. +Charles est bon fils. A peine apprend-il qu'Odette est mandée auprès du +Roi, + + Qu'elle va consoler dans sa noble misère, + +qu'il recule et tombe à genoux devant elle: + + En respect mon amour se change. + Reste pure, Odette, et sois l'ange + De tes rois et de ton pays. + Pour eux, c'est en toi que j'espère. + L'ange qui va sauver le père + Sera respecté par le fils. + +Il ne forme plus qu'un voeu, c'est de revoir son père, et Odette +s'engage à lui en fournir les moyens. + +Au deuxième acte, le théâtre représente les salons de l'hôtel +Saint-Paul, où la reine Isabelle et le duc de Bedfort préparent, au +milieu d'une fête, l'acte qui doit asservir pour jamais la France à +l'Angleterre, et faire passer la couronne de Charles VI sur le front du +fils d'Henri V. Pendant qu'ils _ourdissent leur trame criminelle_, un +joyeux orchestre résonne autour d'eux, et des voix harmonieuses + + Chantent la villanelle, où notre Alain Chartier + Compare l'enfance à l'aurore. + +Alain Chartier, que la reine Marguerite, femme de Louis XI baisait, +comme on sait, sur la bouche, pendant son sommeil, à cause des belles +choses qu'il disait, devait être bien jeune à l'époque où il fit cette +chanson-là. Ce fut apparemment son début; mais le début est brillant +pour un poète au maillot, et rien n'y accuse l'inexpérience d'un âge +aussi tendre. Le style en est correct et fort élégant; les rimes riches +et harmonieuses, et la nature y est peinte des plus riantes couleurs. +Bientôt la reine elle-même joint sa voix aux voix du choeur. Hélas! je +voudrais en vain le nier, cette femme, qui fut une si perfide épouse, +une si détestable mère, et la reine la plus funeste qu'ait jamais eue la +France, n'en réunissait pas moins tous les talents et tous les charmes! +Admirable musicienne, elle avait une voix tout à la fois douce et +sonore, qu'elle conduisait avec une habileté savante, dont les Italiens +n'ont trouvé le secret que beaucoup plus tard. A défaut de l'air qu'elle +chante, en voici du moins les paroles, qui ont bien aussi leur mérite: + + L'aube de notre jeune âge + Ressemble à celle du jour: + Chagrins d'enfance et d'amour + Se ressemblent davantage. + + L'amant, loin de son doux bien, + Tombe en tristesse profonde: + Pour lui, rien n'est plus au monde, + Plus n'est rien. + + Sa peine est si douloureuse + Que mourir on le verrait, + Si d'une peine amoureuse + On mourait. + + Mais de son mal il guérit + Sitôt que revient la reine; + Il la voit sourire à peine, + Qu'il sourit. + + Un si doux transport, l'oppresse, + Que mourir on le verrait, + Si d'une amoureuse ivresse + On mourait. + +Après le concert, le bal. Après le bal, le souper. + +Les trois portes du fond s'ouvrent, et l'on voit une table servie avec +une splendeur royale. Un maître de cérémonie s'avance; la reine se lève, +et, présentant la main au duc de Bedfort: + +Milords, messieurs, le banquet nous attend. + +Tous les convives sortent, et le salon reste désert. + +Un homme y paraît alors et s'avance d'un pas lent et mal assuré; sa +chevelure et ses vêtements sont en désordre; son oeil est fixe et son +visage pâle. Arrivé devant la porte de l'appartement où a lieu ce +banquet que la reine préside, il s'arrête et dit _J'ai faim!_ Cet homme, +c'est le roi de France! + +Odette ne le laisse pas longtemps seul. Pour le distraire, elle a +recours à son jeu favori, à ce jeu qui a été inventé pour l'amusement de +ce royal insensé, et qui après lui en amusera tant d'autres; elle joue +aux cartes avec lui; tout en jouant, elle lui parle de son fils, et peu +a peu fait naître en lui le désir de le revoir. C'est en effet ce +qu'elle a promis au dauphin; mais elle nuit à ce prince en croyant le +servir. + +Bientôt la reine rentre avec Bedfort. Charles tremble devant elle; il +pâlit à sa voix; il chancelle sous son regard. Jamais elle n'eut un plus +grand intérêt à user de son funeste ascendant. Ce traité conclu entre +elle et Bedfort, qui déclare Henri VI d'Angleterre unique héritier du +roi de France, il faut que Charles VI le signe. Il résiste d'abord, sans +trop savoir ce qu'on lui demande; mais la reine fait sortir Odette, et +s'empare des cartes qu'elle aperçoit sur la table. Privé à la fois de +ses deux joujoux, le vieil enfant se désespère. Ah! dit-il, + + Qu'un ciel sans nuage + Pour les regards est doux! et quelle volupté + De se ranimer sous l'ombrage, + A l'air pur de la liberté! + +--Vous le pourrez demain si vous voulez, répond la reine, et l'on vous +rendra Odette, et l'on vous rendra vos cartes aussitôt que vous aurez +signé. + +Charles signe et se remet au jeu, en riant d'un rire hébété, pendant que +Bedford, à côté de lui, lit à voix haute l'acte qui déshérite le +dauphin. + +Le lendemain, Charles, conduit par Odette chez le vieux Raymond, revoit +en effet son fils et le reconnaît à grand'peine. Bientôt un exprès +envoyé par la reine vient abréger sa promenade. Il est roi, il faut +qu'il règne. Une cérémonie publique se prépare, il faut qu'il y +paraisse. Dans toutes les comédies qui se jouent à la face de la nation, +le premier rôle ne lui appartient-il pas de plein droit? + +Le théâtre change et représente le perron de l'hôtel Saint-Paul, +derrière lequel se déroule le vieux Paris, et se dresse la Bastille. Là +un trône est dressé pour Charles et pour Isabelle; au-dessous se presse +le peuple, morne, sombre et indigné. Hélas! cette fête pompeuse a pour +objet la proclamation des droits prétendus d'Henri VI. Ce cortège qui +s'avance, c'est Bedfort qui le mène, et il entoure ce jeune roi sur le +front duquel on va placer la couronne de France, et qu'on vient +présenter à Charles, afin qu'il le reconnaisse publiquement pour son +héritier. Mais Charles a quelquefois des éclairs de raison, et alors +l'instinct national se retrouve en lui toujours vivant et plein +d'énergie. + +«Qu'il est beau, cet enfant!....» lui dit Isabelle. Mais Charles répond: +_c'est un Anglais._ L'enfant approche, et Bedfort le présente au +monarque: + + Donnez-lui le baiser de paix. + Vous avez sur son front posé le diadème. + +CHARLES. + +Moi? moi? + +[Illustration: Théâtre de l'Opéra.--_Charles VI_--Le Cortège, au +troisième acte.] + +[Illustration: Théâtre de l'Opera.--Opera de _Charles VI_. paroles de +MM. Casimir et Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy.--Cinquième +acte, dernière décoration.] + +BEDFORT. + +C'est l'héritier préféré par vous-même qui doit régner un jour... + +CHARLES. + +Jamais! + +Il étend en effet son bras, que la fureur a ranimé; il saisit le +sceptre, le brise, et en foule les tronçons sous ses pieds, aux cris +d'enthousiasme et de joie du peuple témoin de cette scène. + +Après un pareil éclat, la reine n'a plus rien à espérer, si elle ne rend +le malheureux roi tout-à-fait fou. Elle n'hésite pas un moment. Il est +seul, il attend son fils, qui s'est introduit dans Paris, qui a préparé +son évasion, et qui doit, à un signal convenu, entrer à l'hôtel +Saint-Paul par une fenêtre, et l'enlever. Ce signal, c'est une chanson +connue qu'Odette doit faire entendre. Tout, à coup retentissent à son +oreille des bruits étranges, des murmures lugubres, de sourds +gémissements. Il écoute en frémissant, il regarde: à la clarté d'une +lueur sombre et vacillante, un homme s'introduit dans son appartement, +et vient droit à lui. Il est à moitié nu; sa barbe est inculte, ses +cheveux hérissés, son oeil fixe et menaçant; son bras est armé d'une +redoutable massue. C'est cet inconnu qui, jadis, l'arrêta dans la forêt +du Mans, et dont l'aspect imprévu troubla sa raison. + +Ose un instant me regarder en face, Eh bien, me reconnais-tu, roi? + +CHARLES. + + Non, non! mais ton aspect me glace. + +LE SPECTRE. + +De la forêt du Mans, te souviens-tu? + +CHARLES. + +C'est toi, C'est bien toi. Que ma tête alors était brûlante Elle +brûle... + +LE SPECTRE + +J'ai dit que le fer, le poison, Sèmeraient sur tes pas le deuil et +l'épouvante. + +CHARLES. + +Fuis, spectre! + +LE SPECTRE + + Je l'ai dit. + +CHARLES. + + Ma raison! ma raison + +LE SPECTRE. + +Roi, j'ai dit vrai. Regarde: + +En effet le parquet s'est entr'ouvert, et trois spectres en sortent +lentement.. Ils sont vêtus de noir, et leur tête est couverte d'un +casque; mais sous ce masque il n'y a point de visage ce sont des +spectres. Regardez continue l'homme de la forêt du Mans. + +C'est Clisson, Qui tend vers toi sa main sanglante Louis ton oncle, et +Jean-sans-Peur. + +[Illustration: Madame Stoltz, rôle d'Odette, Barroithet, rôle de Charles +VI.] + +[Illustration: Madame Dorus, rôle d'Isabeau.]. + +Le spectre se trompe. Louis d'Orléans était le frère du roi, et non son +oncle. Mais cet homme de la forêt du Mans n'était, à tout prendre, qu'un +membre du menu populaire, un malotru, un croquant, qui ne savait rien +des choses de ce monde, et n'avait pas lu l'almanach de la Cour. Son +erreur est donc pardonnable, et, d'ailleurs, Charles est trop effrayé +pour s'en apercevoir. Il n'a d'oreilles que pour l'épouvantable trio +dont le régalent ces trois squelettes virtuoses: + + Tremble! la tombe s'ouvre; + La mort, qu'elle découvre, + A tes regards en sort, + Et tes pâles fantômes + Désertent ses royaumes + Pour t'annoncer ton sort. + +CHARLES. + +Quel est-il donc?... Je touche à mon heure suprême? + +LE SPECTRE. + +Ils tombèrent tous trois assassinés, jadis. + +CHARLES. + +Eh bien? + +[Illustration: Duprez, rôle du Dauphin.] + +LE SPECTRE. Tu périras de même. + +CHARLES. + +Qui doit m'assassiner? + +LES TROIS FANTÔMES, _Successivement._ + + Ton fils!--Ton fils!--Ton fils! + +Il faudrait une tête plus forte que celle de ce pauvre monarque pour +résister à ces menaces, à ces chants, et à cette horrible fantasmagorie. +Il entre dans un accès de folie furieuse, et livre son fils à Isabelle +et à Bedford, qui ne manquent pas d'accourir à ses cris. + +Voilà donc le dauphin prisonnier des Anglais, et, qui pis est, de sa +mère. + + Dans leurs fers il attend sa sentence: + A Saint-Denis l'arrêt sera porté. + On y traîne te roi, pour que sa voix proclame + Que son fils par le ciel du trône est rejeté, + Pour qu'à Bedfort il donne l'oriflamme + Avec la royauté. + +Voilà ce que Raymond apprend à Dunois, à Tanneguy-Du-châtel, à Lahire, à +Saintrailles, qu'il trouve campés au bord de la Seine. _Plus +d'espérance!_ chantent les chevaliers; mais Odette est une fille de +tête, et ne se décourage pas pour si peu.--Comment Odette se +trouve-t-elle là? Comment la reine, après les tentatives réitérées +qu'elle a faites dans l'intérêt du dauphin, et dont la démence du roi a +trahi le secret, ne l'a-t-elle pas fait fouetter et puis jeter à la +rivière, dans un sac décoré de l'inscription d'usage: _Laissez passer la +justice du roi?_--C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Quoi +qu'il en soit, Odette, profitant de sa faveur à la cour, a fait nommer +son père gardien des tombeaux de Saint-Denis, et, dit-elle, + + .............Ces demeures sombres + Peuvent cacher des vivants dans leurs ombres, + Et la victoire en peut sortir. + +C'est ce qui arrive en effet. Au moment décisif, quand, aux yeux de la +cour, des Anglais et du peuple assemblé sous les voûtes saintes, Charles +exige que le dauphin renonce à ses droits, et va prononcer sa sentence, +les défenseurs de la cause nationale sortent tout à coup de l'église +souterraine, repoussent les Anglais, délivrent le jeune prince, et +procurent à Charles VI le plaisir de mourir comme Mithridate, en voyant, +de ses derniers regards, fuir ses ennemis. Il meurt en effet, mais en +roi, et qui plus est, en troubadour, après avoir entonné, de sa voix +défaillante, le patriotique refrain que j'ai déjà cité, et qui parait +être l'idée mère des auteurs, et la moralité de leur fable: + + Vive le roi! Jamais en France, + Jamais l'Anglais ne régnera. + +_Charles VI_, ainsi qu'on a déjà pu s'en convaincre, est conçu dans les +meilleurs sentiments. C'est un opéra éminemment patriotique. L'amour du +pays, la haine de l'étranger en ont inspiré toutes les scènes, en ont +dicté tous les vers. Voilà un grand point, et qui doit rendre la +critique indulgente sur beaucoup d'autres. N'était cette grave +considération, l'on pourrait désirer sans doute un sujet de pièce plus +facilement appréciable, plus intéressant et plus dramatique, un plan +plus habilement construit, des scènes liées avec plus d'art et mieux +développées, des caractères plus franchement accusés, une versification +moins décolorée, des moyens d'effet d'un meilleur choix que cet +abominable spectacle du quatrième acte, que repousseraient les +boulevards, et qu'on n'a pu voir à l'Opéra sans stupeur; on pourrait +demander au compositeur des mélodies plus heureuses,--si mélodies il y +a,--ou du moins une mélopée moins monotone et moins pesante; mais si +l'ouvrage n'est pas récréatif, il est moral, et c'est l'essentiel. Les +auteurs sont des hommes vertueux et bien pensants: on ne peut leur +refuser au moins la couronne civique; et le spectateur, s'il ne s'amuse +pas toujours, ne peut du moins s'empêcher d'estimer leurs intentions et +leur caractère. + +Sérieusement, et autant qu'on en peut juger après une première audition. +MM. Delavigne et M. Halévy me paraissent s'être également trompés.--Qui +ne se trompe pas quelquefois?--Cela peut-il entamer leur réputation, et +nuire à leur gloire? Non, sans doute, et mille fois non! M. Delavigne +n'en a pas moins fait _Louis XI_ et _les Enfants d'Édouard_. M. Halévy +n'en a pas moins produit les chants inspirés de _la Juive_. Il y a dans +la vie de tout artiste, de bons et de mauvais moments. La postérité +recueille les uns, et oublie les autres: les contemporains doivent faire +de même. + +Il y a, néanmoins, dans cet ouvrage, des détails heureux et des +situations bien trouvées. L'entrée du roi, au second acte, est fort +belle, et son premier mot: _J'ai faim!_ produirait un grand effet, si +l'incommensurable ritournelle qui le précède n'avait presque fait +oublier au spectateur qu'Isabelle préside un banquet pendant que Charles +VI a faim. La scène où Odette joue aux cartes avec le roi est ingénieuse +et bien traitée; mais les détails avortent quand l'ensemble est +défectueux. + +Quant à la musique, il y aurait presque de l'impertinence à l'apprécier +en détail après une seule représentation. Un second article lui sera +spécialement consacré. + +Ce qu'on peut juger immédiatement, c'est la décoration et la mise en +scène. De ce côté, l'administration a déployé une grande magnificence. +Les costumes, fort exacts et très-bien étudiés, font le plus grand +honneur au goût de M. Lormier, qui en a fourni les dessins. Ils sont +d'ailleurs d'une richesse presque fabuleuse. Jamais on n'avait vu sur la +scène de l'Opéra tant de soie, tant de satin, de fourrures et de +velours. Le cortège qui défile sur la scène, au troisième acte, est d'un +admirable effet. Infanterie, cavalerie, artillerie, rien n'y manque. Les +chevaux même y étaient les plus brillantes parures. Les armures d'or et +d'acier y éblouissent les regards. M Léon Pillet a trouvé le moyen de +faire pâlir les merveilles de _la Reine de Chypre_ et de _la Juive_. +Aurait-on osé s'y attendre, et pourrait-on demander davantage? + +Les décorations sont fort belles, surtout celles du cinquième acte. Il y +en a deux: la première est une vue prise au bord de la Seine, près de +Saint-Denis. C'est un tableau charmant, plein de calme et d'une +fraîcheur délicieuse. L'autre représente la nef, le choeur et les +bas-côtés de la cathédrale de Saint-Denis, telle qu'elle était alors, +avec ses voûtes peintes et ses vitraux coloriés. On ne saurait imaginer +rien de mieux conçu, de mieux étudié, de plus hardiment exécuté, rien +enfin de plus imposant et de plus magnifique. + +_(La fin à la prochaine livraison.)_ + + + +Cours publics. + +_Le collège de France.--La Sorbonne.--Les Professeurs._ + +(Suite et fin.--Voyez p. 14.) + +_Littérature latine et grecque._--M. PATIN et M. EGGER. + +M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine +et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie +grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de +finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de +l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M. +Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette; +malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on +vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les +rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de +son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de +belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des +lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne +connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant. +M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois +s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se +rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des +Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains +esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention +toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, +le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur +cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter +si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, +qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne +pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit +se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de +parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la +littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants, +Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers +et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable. + +_Théologie_-M. L'ABBÉ COEUR. + +M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre +temps, occupe à la Sorbonne la chaire _d'éloquence sacrée_, et cherche +dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout, +comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son +auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur, +qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la +Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à +l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a +rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le +front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue +du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au +coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans +son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est +un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit +permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires +et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des +syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus, +une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles, +qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur +chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre +garde. + +_Histoire_.--M. MICHELET _Collège de France_. + +M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates; +assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier +ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode +historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait +pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours +n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections +historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient +volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions +passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec +lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent +que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la +transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on +le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes +indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et +de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne +se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la +gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après +sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie +d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a +compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette +intelligence et cet amour. + +Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres +cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins +citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses +leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam, +professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M. +Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère +et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine. + +Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre +quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens? + +Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours +que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc +Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons +autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous +semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une +critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant +d'ailleurs de nos observations préliminaires. + +Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les +professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se +préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres +leçons, moins du public que de leur _livre?_ Il est manifeste en effet, +pour le moins clairvoyant, que la pensée du _livre_ domine dans toutes +ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de +s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux +d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M. +Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et +avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le +public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans +leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons +ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop +pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des +savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de +faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la +critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique +de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une +thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des +Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques, +celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les +cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent +à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés +savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages +écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des +imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils +achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et +monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut +dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme _un +livre_. + +Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais +distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon +livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine +de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante, +spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où +l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un +volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui +faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là +l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet +ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des +auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais +placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous +apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire +n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir +d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne +serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant +son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées? + +Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour +entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus +souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente; +chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui +n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à +l'auteur du poëme des _Jardins_ d'avoir fait un sort à chacun de ses +vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même +que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de +leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs +auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui +passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une +idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M. +l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce +que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le +lien naturel des différentes leçons. + + + +Espartero + +(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.) + +Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord, +Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions +politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures +du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable +dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont +il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans +dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances +du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement +peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire, +qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche. + +Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les +suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de +griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée, +il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et +appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la +retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale. +Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837, +une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci +demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination +fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les +ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre +à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur +démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui +offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le +nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la +guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter, +tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il +éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné +du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction +du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir +dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à +compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les +négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa +propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère. +Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les +ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France +achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter. + +Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée +que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la +force que la pacification des provinces basques venait de donner au +gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays. +En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus +modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces +actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses +habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire; +mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut +devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été +remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été +dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé +profondément. + +Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa +confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun +parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à +Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum. +Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer +Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les +commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié +du généralissime, tandis que les agents français auprès du +quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions +d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les +exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur +le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce +fut alors que parut dans la _Gazette d'Aragon_ une lettre de Linage dans +laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre +s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la +dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit +beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle +n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent +leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer +sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le +ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit +point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre +modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé. + +Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une +immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis +que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les +exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient +avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des +modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir. +Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et +même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de +dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour +plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il +proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la +destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du +cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il +fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste, +et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda; +Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont +l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette +concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il +restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis +personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola, +ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il +fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité. + +Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au +ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que +le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il +proposa la fameuse loi sur les _ayuntamientos_, ou les municipalités. +Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les +formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases +extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action +sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les +enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières +élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous +l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une +majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant +le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au +grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une +question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir +était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais; +ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles, +dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces +circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du +conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa +fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux. +Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage, +que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne +ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les +explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine +était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec +lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent +inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un +temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien +épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs; +elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait +donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup +d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une +occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au +milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi +la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de +l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont +approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses +manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle +s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose. + +Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président +du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de +la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite +aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa +une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de +_vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur +les ayuntamientos!_ Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero. +Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les +suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement +contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des +_ayuntamientos_, et finit par parler en maître. La réception que +Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui +assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les +avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la +municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments +hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait +donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la +Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa +rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des +acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le +cri de _mort aux Français!_ qui est comme le cri de ralliement des +exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine +et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du +retrait de la loi sur les _ayuntamientos_, que l'on discutait encore dans +les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la +nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa +sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris +que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se +renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par +Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut +refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant +des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il +fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne +révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait +couler le _sang jusqu'au genou._ + +Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la +ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des +exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à +figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero. +Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à +l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes +les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les +deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple. +Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à +l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et +consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le +renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les _ayuntamientos_. Il +était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui +l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission. +Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et +Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de +dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses +ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de +dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin, +et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les +ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec +des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les +ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au +mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie, +mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer +leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit. + +[Illustration: Espartero.] + +Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé: +contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti +exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette +combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La +reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa +dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut +arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui +lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau, +choisi entièrement dans le parti modéré. + +Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il +a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est +encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger +définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la +nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans +toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de +l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les +armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son +apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à +la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de +sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les +_ayuntamientos_, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On +sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se +propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur +dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend +à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après +d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à +abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du +royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle +II. + +Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus +étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le +pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe, +Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son +gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes +les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée +que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à +l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports +d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent +ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il +leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage +du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans +toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un +autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer +l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à +quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses +besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été +livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier +et administratif qu'on ait encore vu, même en France. + +Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui +comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les +exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement +constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et +sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au +commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion +des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le +budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien +convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le +premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de +la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre +vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort +critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est +venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait +tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne +sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer +Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché +l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le +lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur +résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser +la----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à +toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle +du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La +presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est +émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont +demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des +ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre +le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être +déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion +qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la +nouvelle chambre pour le 3 avril prochain. + +Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le +résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix +dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement +violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la +force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa +majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain +dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il +continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point +d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit +de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se +joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution +probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs +calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être, +comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, _d'attendre et de +regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir._ + + +[Illustration.] + +Translation de l'Épée d'Austerlitz + +AUX INVALIDES.. + +M. le maréchal duc de Reggio, accompagné du général Petit, des généraux +Athalin et Gourgaud, qui avaient été délégués par le Roi, et de tout +l'état-major de l'hôtel des Invalides, a procédé à l'enlèvement de la +couronne impériale, du chapeau et de l'épée d'Austerlitz, qui étaient +restés déposés sur le cercueil de Napoléon, dans la chapelle +Saint-Jérôme, depuis le jour des funérailles. + +[Illustration.] + +Les ouvriers chargés de construire le tombeau devant commencer +immédiatement leurs travaux, la porte de la chapelle Saint-Jérôme sera +murée. Le cercueil y restera, mais dépouillé des insignes qui le +couvraient, et qui auraient couru le risque d'être dégradés. Ces +insignes ont été ensuite transportés avec solennité dans une partie des +appartements que le général Petit occupe aux Invalides, et qui a été +disposée à cet effet. + +Le général portait l'épée d'Austerlitz; il était précédé de plusieurs +sous-officiers portant le chapeau historique, la couronne impériale, la +couronne donnée par la ville de Cherbourg, et le manteau qui servait de +drap mortuaire. Le cortège a défilé entre deux haies formées par tous +les invalides en grande tenue. + +Aucune personne étrangère à l'Hôtel n'a été admise à cette cérémonie. + + + +Beaux-Arts. + +RECAPITULATION DES EXPOSITIONS AU LOUVRE DEPUIS 1800. + +[Illustration: Tableau.] + +OUVERTURE DU SALON. + +Comme la poésie, comme la musique, la peinture, elle aussi, a ses +premières représentations, plus solennelles peut-être, plus désirées que +toutes les autres. Quinze cents oeuvres nouvelles, entièrement inédites, +qui vont tout à la fois se découvrir aux yeux! Quinze cents tableaux et +sculptures! Quelle affiche de théâtre nous promit jamais aussi riche +spectacle? Et, pourtant, comme on sait, une simple tête d'étude, un +petit paysage, une mince statuette, peuvent valoir souvent tout un long +poëme, toute une grande symphonie. + +Aussi les portes du Louvre sont-elles de bonne heure assiégées, en ce +jour solennel, par une foule impatiente, qui se presse, qui se pousse et +s'étouffe à plaisir; les derniers voulant être les premiers, comme ils +le seront un jour au royaume des cieux. Ce n'est pas là, d'ailleurs, +cette foule insignifiante, atone, qui s'encombre dans les barrières des +théâtres, qui s'ennuie et qui s'enrhume, sans penser à autre chose. Ici, +la foule est animée, passionnée même, pittoresque; elle a l'oeil et le +visage en feu, la barbe hérissée, elle parle haut, elle discute, elle +professe, elle harangue; c'est le _meeting_ de l'art. + +Sans doute dans le nombre se voient bien quelques curieux, quelques-uns +de ces bons bourgeois de Paris, que Rabelais jugeait «tant sots, tant +badauds», que la foule attire par une secrète vertu d'adhésion, et qui +se trouvent surtout à leur place dans l'espèce: «Nos numerus sumus....» + +On y rencontre bien aussi, non pas le vrai dilettante de l'art, car il +est essentiellement conservateur et _laudator temporis acti_, mais une +autre classe d'amateurs. L'amateur des primeurs, qui ne se soucie que +des premières fraises et des premiers melons, croirait se déshonorer en +riant des plaisanteries d'un vaudeville à la seconde représentation, et +ne lit jamais un livre dont les feuilles ont été déjà coupées. + +Mais le véritable public de cette fête, ce sont les artistes, _les +jeunes yens des ateliers;_ car tout le monde, dans les ateliers, est et +demeure jeune: les rapins ne vieillissent pas, ils semblent avoir encore +sur leur figure l'air de 1830; vénérable débris des jeune-France, de la +gent dite romantique, ils en ont au moins sauvé la barbe et la chevelure +mérovingienne, en même temps que quelques expressions _portenteses_, et +quelques vocables moyen-âge et _pyramidaux_. + +Ils sont là chez eux, ou du moins à la porte de chez eux un sérieux +intérêt les amène, et le trouble habile leur coeur d'ordinaire si calme, +si insoucieux de la vie positive, si profondément sceptique à l'endroit +des hommes et des choses. Ils ont soumis leurs tableaux, leurs statues +au jugement de l'Académie des Beaux-Arts; l'Académie les aura-t-elle +acceptés, leur aura-t-elle donné le droit d'entrée dans les galeries du +Louvre, auront-ils enfin les honneurs de l'exposition, seront-ils livrés +aux regards de ce public, qui s'y connaît si mal, et laisse volontiers +les tableaux de genre, les oeuvres sérieuses, pour faire queue devant +une charge de Biard, et s'extasier en présence de bouffonnes figures? Y +être ou n'y être pas, _that is the question_, et c'est là, bien +réellement, une question de vie et de mort pour l'artiste inconnu qui a +lutté courageusement dans un grenier contre son double défaut d'être +obscur et d'être pauvre; que de craintes mortelles, que de riches +espérances devant cette porte qui va s'ouvrir! + +Des bruits sinistres courent dans la foule; on dit que cette année le +jury d'examen s'est montré d'une sévérité farouche; on sait que le +tableau d'un peintre célèbre a été refusé, et l'on ajoute que l'un des +examinateurs, indigné de cette exclusion, s'est levé, et a dit à ses +collègues: «Ni vous, ni moi, ne serions capables d'en faire autant.» +là-dessus, il est parti furieux, et quelques-uns assurent qu'il en +crachait le sang! On ajoute même que le Roi, instruit par M. A. de P. +des malveillantes erreurs du jury, avait exigé qu'une contre-enquête eut +lieu avant l'ouverture du Salon. + +Et alors, vous entendriez un chorus d'étranges qualifications, d'énormes +épithètes adressées par contumace à MM. les examinateurs. +«Croiriez-vous, dit l'un d'eux, qu'il n'y avait cette année que cinq +peintres dans toute la commission? Mais, en revanche, reprend un autre, +on y comptait un grand nombre de musiciens: l'an prochain, je leur +enverrai un tableau à horloge, qui jouera des airs!--Et moi, ajoute un +troisième, je soumettrai à leur jugement impartial le dessein d'une +clarinette et le profil d'une contre-basse!» + +Ceux qui parlent le plus haut, qui ont le verbe le plus tranchant et le +plus goguenard, ce sont les rapins pur sang, qui n'ont encore fait que +broyer les couleurs et croquer sur le mur les principaux nez de +l'atelier; ils sont là, les mains dans les poches, parfaitement +désintéressés dans la question, ne venant que pour assister au triomphe +de leurs amis, et à la déconfiture de ceux qu'ils honorent de leur +inimitié personnelle, et du surnom générique de _crétins_. Feront-ils +jamais eux-mêmes le moindre tableau? Dieu le sait! Provisoirement, ils +prennent chaudement en main la cause de l'art, anathématisent le jury, +le classique jury, et proposent de rédiger contre ses jugements une +solennelle protestation, d'ouvrir à frais communs une contre-exposition +où devront figurer tous les tableaux refusés, et offrent déjà, à cet +effet, la modique somme de 50 centimes, prélevés sur ce qu'ils appellent +leur superflu. + +Enfin sonne l'heure fatale! Jamais semblable frisson ne courut sur les +bancs d'écoliers, lorsque le pédant, orné de la toge et de l'épitoge, +fait à dessein une pause tragique, après s'être écrié: Premier prix! +Tous les coeurs se serrent, toutes les bouches se taisent. C'est alors +que les plus pusillanimes sentent défaillir leur courage, et veulent +reculer, serrant la main à un ami, et lui disant d'une voix éteinte: «Va +voir si j'y suis!» Mais les portes sont ouvertes, le flot se précipite, +et bon gré, mal gré, il faut suivre le torrent au milieu duquel on voit +trembler la baïonnette et le plumet des malheureux factionnaires, battus +par la tourmente. + +Emporté par cette irrésistible force, qui ne lui permet pas même de +s'arrêter pour saisir au passage le fatal livret, l'artiste ferme les +yeux; son tableau lui revient à la pensée comme une effroyable croute, +placardée de rouge et de bleu; ces têtes charmantes, ces formes +harmonieuses qu'il avait dessinées avec tant d'amour, peintes avec tant +de foi, maintenant lui semblent d'insipides copies, propres à servir +d'enseignes; et il ne se doute plus qu'elles n'aient été +ignominieusement refusées, jusqu'à ce qu'enfin, sentant le flot +s'arrêter, il rouvre les yeux et se trouve dans le salon carré, +vis-à-vis de sa propre toile baignée de lumière, vis-à-vis de sa +Marguerite ou de sa Béatrice, qui fixe sur lui ses regards pleins d'une +joie douce et d'une grâce séreuse. + +PREMIÈRE VISITE AU SALON--COUP D'OEIL GÉNÉRAL. + +Heureux les critiques prime-sautiers qui ont, du premier regard, pu voir +et juger à la fois douze cents tableaux! Nous confessons, pour nous, que +notre idée synthétique est encore bien défectueuse, bien obscure, et +nous nous tenons en défiance contre notre première impression, sans +l'oser ériger en un jugement. Ce n'est assurément pas faute d'avoir +ouvert les yeux, d'avoir tendu le cou cinq heures durant; mais souvent, +pour avoir beaucoup regardé, l'on a bien peu vu, et surtout bien peu +pensé. Pressés, heurtés dans la foule, contemplant au travers des +chapeaux, nous réfléchissions à toutes les belles idées critiques, à +toutes les fines observations qui nous seraient infailliblement venues, +si notre judiciaire avait pu, comme autrefois cet heureux Louis XVIII, +se faire traîner doucement dans un fauteuil à roulettes au milieu des +galeries solitaires; nous admirions aussi par souvenir l'intelligence et +la sagacité esthétique des anciens, qui plaçaient aux portes de leurs +musées la statue du Silence, le doigt sur les lèvres, pour avertir +chacun qu'il se gardât de troubler indiscrètement le vol des muettes +pensées autour des statues et des peintures. + +Enfin nous étions sous la préoccupation constante d'une idée importune; +il manquait à notre compte plus de quatre cents tableaux, et nous nous +demandions, en voyant la nudité des galeries, si l'on avait aussi voulu +faire une exposition de serge verte. En serions-nous à ce point de +pénurie, que, pour composer désormais un salon, il faillit, comme dans +les expositions de sous-préfectures, faire appel aux tableaux de +famille, aux plâtres domestiques, et combler les lacunes avec les cadres +glorieux de nos prix de dessin? Grâce à Dieu, notre pauvreté ne vient +que du sévère caprice de MM. les académiciens: quatre mille tableaux ont +été, comme d'ordinaire, soumis à leur jugement; mais il n'y a eu que +douze cents élus; aussi, ne pouvions-nous considérer sans +attendrissement toutes ces places vides, y plaçant par la pensée, tantôt +ces chers absents, la grande toile de Boulanger, le beau portrait d'H. +Flandrin, tantôt les oeuvres d'artistes inconnus, les imaginations +nouvelles de pauvres jeunes peintres, tous refusés au bénéfice des +tableaux de MM. les académiciens. (Voir, sous le numéro 89, un +inqualifiable tableau de M. Bidault, membre du jury; on assure que ledit +tableau a été reçu à l'unanimité.) + +De tout cela il suit que nous avons encore bien peu de choses à dire du +nouveau Salon. Deux toiles seulement nous ont semblé tout à fait hors de +ligne; d'abord le _Tintoret_ de M. Léon Coigniet, admirable composition, +malgré la réminiscence de l'Empire qu'on y croit apercevoir; puis un +excellent portrait d'_H. Flandrin_, que l'administration du Musée a eu +grand soin de placer à contre-jour, dans une encoignure. Nous ne faisons +que citer aujourd'hui ces deux véritables chefs-d'oeuvre, sur lesquels +nous reviendrons à loisir. Les honneurs de l'exposition sont ensuite +pour la marine d'Isabey, le _Jérémie prophète_, d'Henri Lehmann, la +_Vendangeuse_, de son frère Rodolphe; les portraits de Couture et de +Guignet, les tableaux de genre de Meissonnier et de Leleux, le paysage +de Lessieux, les sculptures de Simart et de Maindron. Le grand tableau +si vanté de M. Papety est en possession d'attirer tous les regards et de +diviser toutes les opinions; il est certain, d'ailleurs, qu'il ne +révolutionnera pas la peinture, comme on l'avait pompeusement dit; le +siècle ne croit plus désormais aux révolutions, et, quel que soit +d'ailleurs le mérite du tableau de M. Papety, il n'est pas destiné à +détruire ce légitime scepticisme. + +Et puis, toujours du Biard et du Dubufe. Dimanche prochain commencera le +triomphe de ces deux peintres _dominicaux_ «bien connus par la ville.» + +Et maintenant, dirons-nous comme la plupart: l'exposition est plus +faible que celle de l'an dernier? Il importe de remarquer que depuis un +temps immémorial, la critique place toujours chaque exposition +immédiatement au-dessous de celle qui l'a précédée.--De même depuis des +siècles, on dit que le commerce va mal.--Il est certain que les maîtres +n'exposant plus, les toiles supérieures se raréfient singulièrement; +mais il arrive, en peinture comme dans les lettres, qu'au lieu d'un +artiste éminent, nous ayons vingt artistes distingués; ce que perdent +les individus, la masse le regagne, le génie se fait rare, le talent +abonde, et l'on est tout surpris de trouver dans des tableaux de +débutants un savoir-faire déjà remarquable, qui aurait beaucoup promis à +toute autre époque; mais aujourd'hui les hommes de talent demeurent ce +qu'ils sont, et les habiles deviennent rarement des maîtres. + +[Illustration: Ouverture du Musée, le 13 mars.] + + + +Bibliographie + +BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE ÉTRANGER. + +_Report and Appendices of the children's employment commission presented +to both houses of Parliament, by command of Her Majesty_.--Rapport et +Appendices de la commission du travail des enfants dans les +manufactures, présentés aux deux Chambres du Parlement, par l'ordre de +Sa Majesté (non traduits). Mars, 1843. + +Le rapport de la commission chargée de faire une enquête sur le travail +des enfants dans les manufactures a été présenté la semaine dernière aux +deux Chambres du Parlement. Il passe successivement en revue les +diverses industries de Londres et des comtés de l'Angleterre. Est-il +nécessaire d'ajouter qu'il révèle une foule de faits inconnus +jusqu'alors et tellement horribles, que s'ils n'étaient attestés +solennellement par les membres de la commission d'enquête, personne +n'oserait y ajouter foi? La veille du jour fixé pour le dernier bal de +la cour, un pair d'Angleterre avait lu la partie de ce rapport qui +concerne les marchandes de modes, les fabricantes de dentelles et les +couturières. Un de ses amis le pressait de l'accompagner: «Je n'irai pas +à ce bal, répondit-il, je n'y aurais aucun plaisir; à chaque pas je +croirais voir sortir de leurs cercueils les cadavres de tous les +infortunés qui sont morts à la peine en fabricant les divers objets de +luxe dont se compose la toilette des femme.» + +Il nous est impossible, on le conçoit, d'analyser un pareil travail. +Toutefois, afin de prouver son importance, nous citerons quelques faits +choisis au hasard. + +--Un deuil de coeur rend toujours aveugles au moins trente jeunes +filles, déclare M. Tyrrell, médecin de l'hôpital ophthalmique. + +--A Nottingham, M. Grainger, le rapporteur, visita une maison assez +propre et confortable d'ailleurs, où il trouva quatre petites filles +occupées à la fabrication de la dentelle. L'aînée avait huit ans, la +cadette deux ans, les deux autres six et quatre ans. Elles gagnaient +chacune environ 10 centimes par semaine. + +--Dans la même ville, certaines mères ont l'habitude d'administrer du +laudanum à leurs petits enfants, pour les forcer à rester tranquilles +pendant qu'elles travaillent; car si elles étaient obligées de s'en +occuper, elles ne gagneraient plus de quoi vivre. On augmente la dose de +jour en jour; aussi la plupart des enfants meurent-ils avant d'avoir +atteint l'âge de deux ans. «Depuis l'âge de six ans, disait une jeune +ouvrière, je travaille quatorze à quinze heures par jour. Je gagne 5 +shellings par semaine. Si je ne faisais pas boire du _cordial_ à mon +enfant, il m'empêcherait de travailler et je mourrais de faim.» + +--A Willenhall, un enfant dépose en ces termes: «Je suis bien traité, +mon maître ne me bat pas beaucoup; il ne me frappe jamais qu'avec un +bâton ou un fouet, ou le manche d'un marteau.» Un autre enfant se montre +également satisfait, parce que son maître ne le bat jamais plus de cinq +minutes à la fois. + +Ces enfants, qu'on fait travailler dès l'âge de deux ans, ou auxquels on +donne chaque jour une portion de laudanum pour les endormir, ne +reçoivent aucune instruction, et ne deviennent jamais des hommes, alors +même qu'ils ont la force de supporter ce terrible régime. Leur ignorance +égale leur faiblesse physique. Comment ne serait-il pas, en outre, +cruels et débauchés? Dès leur bas-âge, ils n'ont sous les yeux que de +mauvais exemples, et ils se trouvent très-bien traités lorsque leur +maître ne les bat qu'avec un bâton. + +Le rapport de la commission du travail des enfants dans les manufactures +intéresse non-seulement l'Angleterre, mais les autres pays +manufacturiers. Nous en recommandons la lecture à tous les hommes qui +s'occupent encore de l'amélioration physique, intellectuelle et morale +des classes ouvrières. + +_Geschichte Polens, von_ Dr RICHARD ROEPELL _ersler Theil, +Hamburg._--Histoire de la Pologne, par le Dr RICHARD ROEPELL. 1ère +partie (non traduite). + +Le docteur Roepell fait partie d'une société de savants allemands, dont +chaque membre s'est engagé à écrire l'histoire spéciale d'un état +européen. Lorsqu'ils seront terminés, tous ces ouvrages particuliers +doivent former une collection qui sera éditée sous les auspices de deux +historiens célèbres, A. H. L. Heeren et F. A Ukert. Le docteur Roepell, +chargé d'écrire l'Histoire de la Pologne au Moyen Age, s'était d'abord +rendu à Varsovie, pour y apprendre la langue polonaise et se mettre en +état de consulter avec fruit les archives nationales. Il vient de +publier à Hambourg la première partie de son travail. + +Cette première partie s'ouvre par une description géographique de la +Pologne, suivie d'un essai historique, malheureusement incomplet, sur la +race slave. + +Le docteur Roepell considère ensuite le duché de Posen comme la patrie +primitive des Polonais; mais il ne remonte pas dans ses recherches +au-delà de la moitié du sixième siècle. A la chute de Rome, les Polonais +commencent à se faire connaître en Europe. En 540, leur chef, Lech, +fonde Gnesen, la première capitale de leur empire A la dynastie de Lech, +qui règne jusqu'en 850, succède celle de Piast Ce fut après l'accession +de Mieczyslaus 1er, en 965, un des souverains de cette dynastie, que la +Pologne prit rang parmi les états indépendants de l'Europe, en adoptant +le christianisme L'auteur de _l'Historga naroda polskiego bandtkie_ +(l'Histoire de la nation polonaise), avait déclaré que Mieczyslaus était +un vassal de l'empereur d'Allemagne, pour une partie de la Pologne, +située entre l'Oder et la Warta. Le docteur Roepell réfute cette +assertion et prouve par une série de faits historiques, que le vasselage +des rois de Pologne était purement personnel et même nominal. + +Outre ces considérations préliminaires, la première partie de l'ouvrage +du docteur Roepell renferme l'histoire détaillée des règnes de Boleslaus +le Grand, le véritable fondateur du royaume de Pologne, et de ses +successeurs, jusqu'à l'assassinat de Przemyslaus, par le marquis de +Brandebourg, en 1295. + +_Storia della Colonna Infâme_ di ALESSANDRO MANZANI. Milano, 1840; à +Paris, chez Baudry. Un vol. in-12, avec les remarques de Pietro Verri +sur la torture. 3 fr. 50 c. _La Colonne Infâme_, traduction française de +M. DE LATOUR. _Processo originale degli untori della peste del 1630_. +Milano. 1839. Un vol. in-8 (non traduit). Procès original des _untori_ +pendant la peste de 1630. _Della Storia Lombarda del secolo XVII, +ragionamenti_ di CESARE CANTI per commente ai promessi Sposi di +ALESSANDRO MANZANI. Juin, 1832. + +L'histoire tragique de la _Colonne Infâme_ était toujours demeurée +enfouie dans les archives manuscrites du dix-septième siècle, lorsqu'on +imprima à Milan, en 1836, toutes les pièces originales du procès des +_untori_. Alessando Manzani se rappela alors la promesse qu'il avait +faite aux lecteurs de son beau roman des _Promessi Sposi_, à la fin du +XXXVe chapitre; il se décida à écrire la _Storia della Colonna Infâme_. +Publié à Milan en 1810 ce petit livre a été réimprimé récemment à Paris +par le libraire Baudry, et M. de Latour en annonce une traduction +enrichie de notices et d'appendices. + +Rien de plus triste que cette histoire. Pendant la peste de 1630, dont +les _Promessi Sposi_ renferment une description si détaillée, les murs +des maisons de Milan furent, à certaines époques, enduits, par des mains +inconnues, d'une espèce d'onguent jaunâtre. Le peuple s'imagina que +c'était cet onguent qui répandait la peste dans la ville. On arrêta +divers individus désignés sous le nom d'_untori_, parce qu'on les accusa +d'avoir fabriqué cet onguent _(untorio)_ avec l'intention de faire périr +tous les habitants de Milan. Interrogés par les magistrats, ils +déclarèrent qu'ils étaient innocents. On les appliqua à la torture, et +non-seulement ils s'avouèrent coupables, mais ils dénoncèrent de +prétendus complices. Condamnés à mort, ils subirent un supplice +effroyable, et on éleva sur l'emplacement de la maison de l'un d'eux, +nommé Mora, une colonne dite _Infâme_, avec une inscription qui devait +rappeler à la postérité le triste souvenir de ce procès. Ainsi, au +dix-septième siècle, la justice milanaise élevait avec un stupide +orgueil le monument de son déshonneur futur. En 1759, le président +Charles de Brosses partageait encore les absurdes préjugés du siècle +précédent. «La colonne que l'on appelle _Infâme_ est élevée, dit-il dans +ses _Lettres sur l'Italie_, sur la place où était la maison d'un +malheureux que l'on _surprit s'efforçant, par les moyens de certaines +drogues, de mettre la peste dans la ville._» Cette colonne subsista +pendant cent quarante-huit ans; en 1778, elle s'écroula, et personne ne +songea dès lors à la relever. + +Ce nouvel ouvrage de l'auteur des _Fiancés_ sera lu avec un intérêt +d'autant plus vif, qu'il renferme d'utiles leçons Si Manzani n'eût pas +tardé tant d'années à tenir sa promesse, peut-être, instruit par +l'exemple des Milanais du dix-septième siècle, le peuple de Paris se fût +montré moins déraisonnable et plus humain à l'époque fatale où, refusant +de croire à l'existence d'un fléau dont il ne pouvait nier cependant les +terribles effets, il se persuada que l'eau des fontaines était +empoisonnée, et frappa, dans son aveugle fureur, de malheureux ouvriers +aussi innocents que les _untori de la Colonne Infâme._ + +_The Court of England under the house of Nassau and Hanover_.--La cour +d'Angleterre sous les maisons de Nassau et de Hanovre; par M. JOHN +HENEAGE JESSE. Esq., auteur des _Mémoires de la cour d'Angleterre sous +le règne des Stuarts_. 3 vol. in-8 (non traduite). + +_La Cour d' Angleterre sous les maisons de Nassau et de Hanovre_, +publiée par M. Jesse, n'est autre chose qu'une série de notices +biographiques sur les principaux hommes d'État qui se sont succédé en +Angleterre durant la triste période qui commence à la révolution de +1688, et qui se termine à la mort de Georges II, en 1760. On peut louer +l'impartialité de l'auteur, bien qu'il laisse trop deviner parfois ses +opinions conservatrices, la clarté et l'élégance de son style et +d'autres qualités secondaires: mais M. Jesse manque en général +d'élévation et de profondeur. Il aime trop les anecdotes; il se contente +de raconter les faits intéressants sans en rechercher les causes, sans +en calculer les conséquences; il n'apprend pas à ses lecteurs quelle a +été l'influence morale, sociale et politique qu'ont exercée, pendant +leur vie, les principaux hommes d'État du dix-huitième siècle. Enfin, on +ne comprend pas pourquoi il a omis de parler de l'évêque Burnet, du +général Wolfe, de lord Clive, de l'amiral Byng, de lord Carteret, de +Pulteney et surtout de lord Chatham, qui remporta cependant ses plus +beaux triomphes avant la mort de Georges II. + +Malgré ces critiques, peut-être sévères, le nouvel ouvrage de M. Jesse +obtiendra, nous n'en doutons pas, le même succès que les _Mémoires de la +Cour d'Angleterre sous le règne des Stuarts_, car il contient des +biographies bien écrites et remplies de faits nouveaux, de Malborongh, +de Bolingbroke, de Walpole, de Harley, du duc de Sommerset, et des +_beaux_ célèbres de cette époque. Fielding et Wilson. + +Die Verantwortlichkeit der Minister.--La Responsabilité ministérielle, +par M. B,. MOHL, in-8, 726 pages, non traduite. + +M Mohl pose d'abord les principes généraux sur lesquels la +responsabilité ministérielle est fondée, puis il se demande quels sont +les individus qui doivent y être soumis, et dans quels cas il faut +l'appliquer. Il examine alors, outre la procédure à suivre, la nature et +les divers degrés des peines qu'entraîne nécessairement une +condamnation. Enfin, il termine ce traité par une analyse historique de +tous les principaux procès intentés jusqu'à ce jour à des ministres, en +vertu de la loi constitutionnelle qui les rend responsables des actes de +leur administration. La publication de cet ouvrage, estimable +d'ailleurs, mérite d'être signalée comme un heureux symptôme du +mouvement politique qui commence à se manifester sur plusieurs points de +l'Allemagne. + +_The Addresses and Messages of the presidents of the United +States_.--Discours et Messages des présidents, des Etats-Unis. New-York, +Walker. London, Wiley and Putnam (non traduits). + +La collection des discours des présidents des États-Unis fournira +d'importants matériaux aux écrivains et aux hommes d'État qui voudront +étudier l'histoire de la grande république de l'Amérique du Nord, depuis +la déclaration de l'indépendance jusqu'à l'époque actuelle. Elle +commence par le premier discours, ou le discours d'inauguration de +Washington, et se termine avec celui que le président Tyler prononça +dans la session dite spéciale, lorsqu'il remplaça Harrisson, en vertu de +la section VI de l'article 11 de la constitution, qui, en cas de mort du +président, confère ses fonction» au vice-président. On y trouve aussi, +outre une notice sur Harrisson, la déclaration d'indépendance et la +constitution actuelle des États-Unis. + +_Storia della Pittura italiana_. Pise. 1842.--Histoire de la Peinture en +Italie (non traduite). + +Cette nouvelle histoire illustrée de la peinture italienne doit se +publier en cinquante-six livraisons. La première livraison renfermait +les quatre dessins suivants: 1 Une miniature de Pise de 1242.--2 Un +bas-relief de Nicolas Pisano.--3 Le Christ de Giunta Pisano.--4 La +Vierge de Guido de Sienne, peinte en 1221, et la Vierge de Cimabue, +peinte vers 1276. + +_Neuere Geschichte der poetischen national Literatur der Deutschen, von_ +G.-G. GERVINUS ZWEI BANDE.. _Leipsig._ 1842.-Histoire moderne de la +Littérature poétique de l'Allemagne, par G.-G. GERVINUS. 2 vol. (non +traduite). + +Ces deux volumes forment le complément de l'ouvrage en trois volumes que +le professeur Gervinus avait déjà publié sur les progrès de la +littérature allemande. Ils embrassaient la période de temps qui s'étend +depuis Gottsched jusqu'à la chute de Napoléon. Les opinions littéraires +du professeur Gervinus sont, il est vrai, entièrement opposées à celles +des meilleurs écrivains actuels de l'Allemagne; mais alors même qu'on +n'adopte pas ses conclusions, on est forcé de rendre justice à son +talent et à son indépendance. Son livre a un grand mérite, il fait +penser; il s'adresse par conséquent à un public d'élite. N'y cherchez +pas des renseignements positifs sur la vie d'un écrivain, vous n'y +trouverez que des théories plus ou moins ingénieuses, plus ou moins +vraies sur ses ouvrages et sur les moeurs de son époque; c'est un +recueil d'idées et non de faits. Le professeur Gervinus n'a pas cru +devoir continuer son ouvrage jusqu'à nos jours, par des raisons peu +flatteuses pour ses contemporains. «Notre littérature, dit-il en +terminant, est devenue un marais stagnant tellement rempli de matières +nuisibles, que nous devons appeler de tous nos voeux quelque tempête +étrangère. Notre littérature a eu son temps, et si nous ne pouvons vivre +en paix, nous devons appliquer désormais à la vie positive et à la +politique l'activité dont nous sommes doués, et qui maintenant n'a plus +d'objet. Quant à moi, je suis autant que je le puis cet avertissement de +l'époque.» + +_The history of Woman in England._-L'Histoire de la Femme en Angleterre; +par HANNAH LAWRANCE. Londres, 1843 (non traduite). + +Le premier volume de cet ouvrage vient de paraître. Il commence avec les +plus anciennes chroniques, et se termine à la fin du douzième siècle. +Mistriss Lawrance n'a pas la prétention de soutenir que la femme est +non-seulement égale, mais supérieure à l'homme; elle se contente +d'écrire son histoire, et de montrer quelle influence elle a exercée sur +les institutions, la religion, la littérature et le caractère de la +nation anglaise. Dès qu'elle sera terminée, nous reparlerons plus +longuement de cette nouvelle compilation de l'auteur _of the historical +Memoirs of the Queens of England._ + +_The Xanthian marbles, discovered in Asia-Minor, their acquisition and +transmission in England_ (ouvrage non traduit).--Les Marbres de Xanthe, +découverts dans l'Asie-Mineure par CHARLES FELLOWS, leur acquisition et +leur transport en Angleterre. 1842, 5 schel. + +Au printemps de 1838, un voyageur anglais, nommé Charles Fellows, +visitait l'Asie-Mineure; frappé de la beauté des ruines éparses le long +des côtes de la Lycie, il s'enfonça dans les terres et y découvrît, sur +les bords de la rivière Xanthe, des sculptures précieuses qu'il résolut +de transporter en Angleterre. Dès cette époque, des négociations +s'ouvrirent entre la Porte et le cabinet de Saint-James; elles durèrent +plus de trois années. Ce ne fut qu'au mois d'octobre 1841 que le consul +de Smyrne reçut le firman demandé. A cette nouvelle, l'amirauté fit +partir un navire chargé de ramener en Angleterre les sculptures +découvertes par M. Charles Fellows. L'ouvrage anglais que vient de +publier le libraire Murray contient une relation détaillée de cette +curieuse expédition. Les marbres de Xanthe, appelées aussi marbres de +Fellows, sont aujourd'hui déposés au _British Museum_. + +_The rural and domestic Life of Germany with characteristic sketches of +its cities and scenery_, collected in a general tour, and during a +residence in the country in the years 1840, 1841 and 1842. London, 1842 +(ouvrage non traduit).--La vie rurale et privée de l'Allemagne, suivie +d'esquisses caractéristiques de ses villes et de ses paysages, etc., par +WILLIAM HOWITT; in-8. + +Ainsi que son titre l'indique, ce nouveau livre de M. Howitt se divise +en deux parties distinctes: la première est consacrée à la peinture de +la vie rurale et privée des Allemands; dans la seconde, l'auteur a +raconté ses impressions de voyage; il se promène de Heidelberg à +Londres, en passant par Baden-Baden, Stuttgart, Tubingen, Ulm, +Augsbourg. Munich, Salzbourg, Linz, Vienne, Prague, Dresde, Leipsig, +Berlin, Weimar, Iena, Erfurth, Francfort et le Rhin. Ces deux parties ne +se ressemblent d'ailleurs sous aucun rapport; l'une est remplie de +détails intéressants, l'autre reste toujours bien au-dessous du +_Hand-Book_ de M. Murray _(Manuel du voyageur.)_ M. Howitt a décrit avec +une vérité touchante les moeurs, les travaux et les plaisirs de la +classe moyenne et de la classe pauvre pendant les diverses saisons de +l'année: la moisson, la vendange, les fêtes de village, la chasse, les +parties de traîneaux, les pèlerinages, les fêtes de Noël et du jour de +l'an, le carnaval, etc., etc. On prend plaisir à contempler quelque +temps ces esquisses légères faites d'après nature par un peintre souvent +trop consciencieux, mais qui ne manque pas d'une certaine habileté. Si +l'impression qu'on éprouve n'est jamais vive, en revanche, elle est +toujours pure et douce; chez M. Howitt, le coeur l'emporte évidemment +sur l'intelligence. Est-ce donc un défaut qu'il faille lui reprocher? Ne +devons-nous pas, au contraire, nous estimer heureux de trouver un livre +moral et simple, écrit sans prétention, et dont la lecture, instructive +d'ailleurs, repose agréablement l'esprit? + +_The Negroland of the Arabs, or an Inquiry into the early history and +geography of central Africa._-La Nigritie des Arabes, ou Recherches sur +l'Histoire et la Géographie primitives de l'Afrique centrale; par +WILLIAM DESBOROUGH COOLEY. 8 sch. 6 den., avec une carte. + +M. Desborough Cooley est l'auteur d'une excellente histoire des +découvertes maritimes et continentales, qui a été traduite en français +par MM. Adolphe Joanne et Old Nick, et publiée à la librairie Paulin, en +5 volumes. (Prix et format de la collection Charpentier.) + +_The annual Biography_, being lives of eminent or remarkable persons, +who have died within the year 1842; by CHARLES DODD, esq., author of the +Peerage, the Parliamentary companion, etc.--Chapman and Hall.--London. + +_L'Annuaire biographique_, ou Vies des personnes éminentes ou +remarquables qui sont mortes pendant l'année 1842; par _Charles Dodd_. + +Cet annuaire, dont le premier volume vient d'être mis en vente, paraîtra +régulièrement chaque année, au commencement de février. + +EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE. + +Économie Politique, Commerciale et Industrielle _(suite)_. + +COLONIES FRANÇAISES (des), abolition immédiate de l'esclavage; par M. V. +SCHOELCHER. 1 beau vol. in-8, 1842. (_Pagnerre_, éd.) 6 fr. + +CRÉDIT DE LA BANQUE (le), contenant un exposé de la constitution des +banques américaines, écossaises, anglaises, françaises, par M. +COURCELLE-SENEUIL, in-8. (_Pagnerre_, éd.) 2 fr. + +ESPRIT D'ASSOCIATION (de l'); par A. DE LA BODER, 5e édit. 1834. 1 vol. +in-8. (_Gide_, éd.) 8 fr. + +ESSAI COMPARATIF SUR LA FORMATION ET LA DISTRIBUTION DU REVENU DE LA +FRANCE en 1815 et 1835; par M. JOSEPH DUTENS. Brochure in-8. +(_Guillaumin_, éd.) 5 fr. + +EXAMEN HISTORIQUE ET CRITIQUE DES DIVERSES THÉORIES PÉNITENTIAIRES; par +L.-A. MARQUET-VASSELOT. 5 vol. in-8. (_Paulin_, éd.) 18 fr. + +HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE; par M. le vicomte ALBAN DE +VILLNEUVE-BARGEMONT. 2 forts vol. in-8. (_Guillaumin,_ éd.) 16 fr. + +HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN EUROPE; par BLANQUI aîné. 2e éd, 2 +vol. in-8. (_Guillaumin_, éd.) 15 fr. + +HISTOIRE DES RELATIONS COMMERCIALES ENTRE LA FRANCE ET LE BRÉSIL. 1 vol. +in-8 avec tableaux, plans et carte du Brésil. (_Guillaumin_, éd.) 7 fr. +50 + +HISTOIRE FINANCIÈRE ET STATISTIQUE GÉNÉRALE DE L'EMPIRE BRITANNIQUE; par +PABLO PEBRER; traduit de l'anglais par J.-M. JACOBI, avocat. 2e édit., 2 +gros vol. in-8 de 500 pages. (_Bellizard et Dufour_, éd.) 8 fr. + +HISTOIRE POLITIQUE ET ANECDOTIQUES DES PRISONS DE LA SEINE. 1 beau vol. +in-8 (_Guillaumin_, édit.) 7 f. 50 + +INTÉRETS MATÉRIELS EN FRANCE: travaux publics, routes, canaux, chemins +de fer; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol. in-8, orné d'une carte des travaux +publics de la France. (_Charles Gosselin_, éd.) 8 fr. + +MISÈRE (de la) DES CLASSES LABORIEUSES EN ANGLETERRE ET EN FRANCE, par +EUGÈNE BURET. 2 vol. in-8. (_Paulin_, éd.) 15 fr. + +MISÈRE (de la); par M. D'ESTERNO. 1 vol. in-8. (_Guillaumin_, éditeur.) +4 fr. 50 + +PETIT VOLUME contenant quelques aperçus des hommes et de la société, par +J.-B. SAV. 3e édition, entièrement refondue par l'auteur, et publiée sur +un manuscrit qu'il a laissé; par HORACE SAV, son fils. 1 vol. in-32. +(_Guillaumin_, éd.) 2 fr. + +PLAN D'UNE RÉORGANISATION DISCIPLINAIRE DES CLASSES INDUSTRIELLES DE +FRANCE; par M. FÉLIX DE LAFAREILLE. 1 vol. in-12. (_Guillaumin_, éd.) 2 +fr. 50 + +SIR RICHARD ARKWRIGHT, ou Naissance de l'industrie cotonnière dans la +Grande-Bretagne (1760 à 1792); par SAINT-GERMAIN LEDUC. 1 vol. in-18. +(_Guillaumin_, éd) 2 fr. + +STATISTIQUE GÉNÉRALE RAISONNÉE ET COMPARÉE DE LA FRANCE; par J.-H. +SCHNITZLER. 2 vol. in-8. (_Lebrun_, éditeur. 15 fr.) + +SYSTÈME PÉNITENTIAIRE (du); par M. AYLIES 1 vol. in-8. (_Charles +Gosselin_, éd) 5 fr. + +SYSTÈME PÉNITENTIAIRE AUX ÉTATS-UNIS; par MM. GUSTAVE DE BEAUMONT et +ALEXIS DE TOCQUEVILLE. 2e édition, augmentée d'une Introduction et ornée +de plans, vues, etc. 2 vol. in-8. (_Charles Gosselin_, éd.) 15 fr. + +TABLEAU DE LA DETTE PUBLIQUE ET DES MISÈRES DU TRÉSOR 1 vol. in-8. +(_Paulin_, éd.) 5 fr. + +TABLEAU POLITIQUE ET STATISTIQUE DE L'EMPIRE BRITANNIQUE DANS L'INDE; +par le général comte de BIORSNTERNA, traduit de l'allemand, avec des +notes et un supplément historique, par M. PETIT DE BARONCOURT 1 gros +vol. in-8, orné d'une carte. (_Amyot_, éd.) 8 fr. + +UNION DOUANIÈRE DE LA FRANCE ET DE LA BELGIQUE, (de l'); par M. P.-A. DE +LA NOURAIS. 1 vol in-8. (_Paulin_, éditeur.) 6 fr. + +Agriculture et Jardinage. + +ÉTAT DE LA PRODUCTION DES BESTIAUX EN ALLEMAGNE, EN BELGIQUE ET EN +SUISSE (de l'); par M. MOLL, in-4 de 92 pages, avec un grand nombre de +tableaux. (_Bixio_, éditeur.) 2 fr. 75 + +MAISON RUSTIQUE DU XIV SIÈCLE. 4 vol. in-4, équivalant 20 vol. in-8 +ordinaires, avec plus de 2,060 gravures représentant tous les +instruments, machines, appareils, races d'animaux, arbres, arbustes et +plantes, bâtiments ruraux, etc., publiés sous la direction de MM. +BAILLY, BIXIO et MALPEYRE. Ce livre, expression la plus complète de la +science agricole pour l'époque actuelle, forme à lui seul la +bibliothèque de l'homme des champs. 4 vol. (_Bixio_, éd.) 33 fr. 50 + +RÉPERTOIRE DES PLANTES UTILES ET DES PLANTES VÉNÉNEUSES DU GLOBE: par +E.-A. DUCHESNE. 1 gros vol. in-8, imprimé à deux colonnes, sur papier +colle, avec figures gravées sur bois. (_Bixio_, éd.) Prix: broché, 12 +fr.; franco par la poste. 13 fr. 50 + +TRAITÉ DE LA CULTURE DU MURIER; par J. CHARREL, pépiniériste à Voreppe +(Isère). 1 vol. in-8.(_Bixio_, éditeur.) 4 fr.. + +Sciences + +BIBLIOTHÈQUE DES CONNAISSANCES UTILES. (_Paulin_, éd.;) + +DES ÉLÉMENTS DE L'ÉTAT, ou Cinq questions concernant la religion, la +philosophie, la morale et la politique; par L.-A. SEGRETAIN. 2 vol. 7 +f,. + +DISCOURS SUR L'ÉTUDE DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE; par sir JOHN F.-W. +HERSCHEL, traduit de l'anglais 1 vol. 3 fr. 50. + +EXAMEN DE LA PHRÉNOLOGIE; par M. FLOURENS. 1 volume. 2 fr. + +GEORGES CUVIER.--ANALYSE RAISONNÉE DE SES TRAVAUX, précédée de son Éloge +historique; par M. FLOURENS 1 vol. 3 fr. 50 + +HISTOIRE DE 1810; par A. VILLEROY, suivie de l'histoire littéraire de +l'année, par O. N. 1 vol. 3 fr. 50. + +HISTOIRE DE 1811; par le même, suivie de l'histoire littéraire de +l'année, par O. N. 1 vol. 3 fr. 50. + +HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES de découvertes maritimes et +continentales, _depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1811_; par +W.-D. COOLEY, traduite de l'anglais par ADOLPHE JOANNE et OLD-NICK, +complétée par les expéditions et voyages récents, jusqu'à la dernière +expédition de M. DUMONT-D'URVILLE, par M. D'AVEZAC 3 vol in-18, format +anglais. 10 fr. 50. + +LE LIVRE DES PROVERBES FRANÇAIS; par LEROUX DE LINCY. 2 vol. 7 fr. + +LES MUSÉES D'ITALIE, guide et mémento de l'artiste et du voyageur; par +LOUIS VIARDOT. 1 vol. 3 fr. 50. + +MANUEL DE POLITIQUE; par Y. GUICHARD 1 vol. in-18. 3 fr. 50. + +MANUEL D'HISTOIRE ANCIENNE, depuis le commencement du monde jusqu'à +Jésus-Christ; par le docteur OTT. 1 volume, 3 fr. 50. + +MANUEL D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE; par CHARLES RENOUVIER. 1 +vol. 3 fr. 50. + +MANUEL D'HISTOIRE MODERNE, depuis Jésus-Christ jusqu'à nos jours; par le +docteur OTT. 1 vol. 3 fr. 50. + +MOEURS, INSTINCT ET SINGULARITÉ DE LA VIE DES ANIMAUX MAMMIFERES; par P. +LESSON, correspondant de l'Institut. 1 vol. 3 fr. 50. + +RÉSUMÉ ANALYTIQUE DES OBSERVATIONS de FRÉDÉRIC CUVIER, sur +l'intelligence des animaux. 1 vol. 3 fr. + +ERREURS DES MÉDECINS, traduit de l'anglais du docteur DICKSON. 1 vol. +in-8. (_Amyot_, éd.) 8 fr. + +JARDIN DES PLANTES (le), description et moeurs des mammifères de la +Ménagerie et du Muséum d'histoire naturelle; par M. BOITARD; précédée +d'une notice historique, anecdotique et descriptive du jardin, par M. J. +JANIN. Ouvrage illustré et accompagné de 110 sujets de mammifères, et de +110 culs-de-lampe gravés sur cuivre et imprimés dans le texte; de 50 +grands sujets graves sur bois et imprimés à part à cause de leur +dimension, et offrant les vues les plus remarquables du Jardin des +Plantes, les constructions, les fabriques, les monuments, etc.; des +portraits de Buffon et de G. Cuvier; enfin des planches peintes à +l'aquarelle représentant des groupes d'oiseaux des deux hémisphères, +dessinés par MM. WERNER, SUSÉMIHL, EDOUARD TRAVIES, KARL GIRARDET, J. +DAVID, FRANÇAIS, HIMELY, MARVILLET, etc.; gravures sur bois et sur +cuivre, par MM. ANDREW, BREST et LELOIR; planches sur acier, par MM. +FOURNIER ET ANNEDOUCHE. 1 vol. grand in-8, magnifiquement imprimé. +(_J.-J. Dubochet et Cie_, édit.) L'ouvrage complet. 15 fr. + +UN MILLION DE FAITS, Aide-mémoire universel des sciences, des arts et +des lettres; par M. J. AICARO, l'un des collaborateurs de +l'_Encyclopédie nouvelle_; DESPORTES; PAUL BERVAIS aide d'histoire +naturelle au Museum; LÉON LALANNE, ancien élève de l'École +Polytechnique, ingénieur des ponts-et-chaussées, LUDOVIC LALANNE, élève +de l'École de Chartres: AUGUSTIN LE PILEUR, docteur en médecine de la +Faculté de Paris; CHARLES MARTINS, docteur ès-sciences, professeur +agrégé à la Faculté de médecine de Paris; CHARLES YERGÉ, docteur en +droit; YOUNG l'un des collaborateurs de _l'Encyclopédie nouvelle._--Un +fort volume in-12 de 1600 colonnes de texte, renfermant en outre 150 +colonnes pour la table des matières, une table des figures, un index +alphabétique;--imprime en caractère perle, orné de 500 gravures sur +bois, et contenant la matière de 12 forts vol. in-8. (_Dubochet et Cie_, +éd.) Prix, broche. 12 fr. + +Arithmétique, algèbre, géométrie élémentaire, analytique et descriptive; +calcul infinitésimal, calcul des probabilités, mécanique, astronomie, +météorologie et physique du globe, physique générale, chimie, +minéralogie et géologie, botanique, anatomie, et physiologie de l'homme, +hygiène, néologie, arithmétique sociale et statistique, agriculture, +technologie, commerce, art militaire, sciences philosophiques, +littérature, beaux-arts paléographie et blason, numismatique, +chronologie et histoire, philologie, géographie, biographie, mythologie, +éducation, législation. + +SALON 1843. Collection des principaux ouvrages exposés au Louvre et +reproduits par les premiers artistes français; texte par WILHELM TÉNINT. +Publié sous la direction de M. Challamel. + +Quatre années de publication et de succès ont consacré ces albums où +tous les tableaux remarquables de chaque exposition se trouvent +reproduits par de magnifiques gravures ou lithographies, et dont le +texte est une revue complète, animée, colorée faite à la fois au point +de vue de l'artiste et de l'homme du monde. Ces albums sont donc une +véritable histoire de l'art en France, histoire dessinée, histoire +écrite. Tous les grands noms, toutes les belles oeuvres y figurent; les +talents nouveaux n'ont qu'un désir, celui d'y être admis. C'est qu'en +effet une exposition se termine et s'oublie; les tableaux se dispersent, +l'Album reste. + +Rien ne sera négligé pour que l'album de 1843 soit supérieur encore à +ceux des années 1840, 1841 et 1842. + +Cet Album est publié en 16 livraisons La livraison se compose de deux +dessins et de 4 pages de texte in-4, imprimé avec luxe.--Prix de la +livraison: 1 fr. 50 c, papier blanc: 2 fr., papier de Chine.--L'ouvrage +complet: 24 fr., papier blanc; 32 fr. papier de Chine. + +ANNÉE 1842, 32 dessins, texte par WILHELM TÉNINT. 24 fr. pap. bl.; 32 +fr., pap. de Ch.--ANNÉE 1841, 52 dessins, texte par le même. 24 fr., pap. +bl; 32 fr., pap. de Ch.--ANNÉE 1840 texte par Augustin Challamel, prêtée +par le baron Taylor. 24 fr., pap. bl.; 32 fr., pap. de Ch-ANNÉE 1839, +texte par LAURENT-JAN, 20 dessins. 20 fr., pap. bl. + +Chez CHALLAMEL, éditeur, 1, rue de l'Abbaye, au premier. +HAUTECOEUR-MARTINET, rue du Coq-Saint-Honoré. GUIAUT frères, marchands +d'antiquités, 3, boul. des Italiens. Et chez tous les Libraires et +marchands d'estampes de la France et de l'étranger. + +J. HETZEL, Éditeur des SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE ET PUBLIQUE DES ANIMAUX, +rue de Seine, 33. + +VOYAGE où IL VOUS PLAIRA. + +Avec Vignettes, Notes, Légendes, Commentaires. Incidents et Poésies, par +MM. TONY JOHANNOT, ALFRED DE MUSSET et P.-J. STAHL. 33 livraisons 30 +c.--Prix de la souscription à l'ouvrage complet: 10 fr.--12 fr. pour les +départements. + + + +Modes. + +Mars est le mois le plus incertain de toute l'année. Tantôt le soleil +est chaud et importun, tantôt le vent est aigre et désagréable; il y a +des femmes qui se sont étudiées à porter en même temps le manchon et la +marquise avec autant d'habileté qu'elles portent au bal l'éventail et le +bouquet. + +Voici déjà quelques toilettes nouvelles; des robes d'étoffe, garnies sur +le côté comme les robes du soir; des camails en étoffe garnis de +falbalas à deux têtes, et des chapeaux avec des agréments légers et +coquets comme un soleil de printemps. Alexandrine prépare de bien +charmantes fantaisies pour la grande semaine, nous en causerons un peu à +l'avance. + +UN BAL. + +Nous nous trouvons sur le perron d'un joli petit hôtel; à droite et à +gauche des vestibules s'élève l'escalier en deux branches, réunies à la +hauteur du premier étage par un second vestibule bordé d'une rampe en +cuivre poli. Les marches sont couvertes d'un tapis tigré rouge et noir, +retenu par une tringle en cuivre. Du plafond tombe une masse de lumière, +formée par trois énormes globes en cristal dépoli, renfermant chacun +trois becs de lampe, et suspendus par une triple chaîne de cuivre forte +et brillante. + +Des fleurs bordent le mur jusqu'à la porte de l'antichambre, dont +l'entrée est marquée par deux énormes orangers dans des caisses de +laque. La lumière tombe sur les fleurs et les éclaire avec coquetterie. + +Partout ce sont des fleurs odorantes, en pyramides supportant des +bougies, en massifs dans des jardinières, en arbustes isolés dans de +précieux vases de la Chine. Devant une cheminée est un vase gigantesque +en porcelaine craquelée, à ailes de chimères, d'où s'élève un gardénia, +fleur verdâtre au feuillage luisant et foncé. + +Traversons une bibliothèque, en tournant le grand salon, pour visiter, +avant l'arrivée de la foule, le petit boudoir où l'on jouera. Un écarté, +un whist, une bouillotte, y sont disposés, l'écarté à une table +renaissance, le whist à une table de jeu en palissandre sculpté, la +bouillotte éclairée par des flambeaux à deux branches, sur une table +couverte d'un tapis de velours. + +Un canapé à estrade, en palissandre et satin cerise, s'élève dans une +niche tendue et drapée en satin cerise doublé de blanc, sont garnis de +hautes franges tordues en soie de deux couleurs. + +Dans chaque panneau est suspendu, à des cordages à gros glands, un +miroir de Venise dans son cadre doré. + +Entrons maintenant au salon de réception, éclairé par un lustre d'or à +figures pittoresques et gracieuses. Sur les tentures d'étoffe vert +d'eau, se détachent des masses de fleurs et de lumière: les rideaux de +quinze-seize rayé, relevés d'un côté, laissent voir le rideau de dessous +en mousseline brodée d'or, et les petits rideaux de tulle, imitation de +dentelle. + +Près de la cheminée, en marbre blanc, où des fleurs remplacent le feu, +voyons la maîtresse de la maison souriant gracieusement aux invités, +jouant avec son énorme bouquet, si énorme qu'elle semble fatiguée de le +porter. Sa toilette élégante affecte une somptuosité luxueuse. Madame de +C est habillée d'une robe en taffetas d'Italie rose turc; son corsage, +couvert d'une mantille très-tombante, en guipure; ses bras nus, couverts +jusqu'aux poignets de gantelets de peau, sont entourés de trois ou +quatre bracelets, seuls bijoux qu'elle porte; dans ses cheveux, une +barbe de point d'Angleterre attachée près des oreilles avec de grosses +émeraudes entourées de perles. + +Vers onze heures, se presse et se coudoie une foule élégante, qui répand +dans l'air un suave parfum. L'orchestre mélodieux fait entendre les +délicieux motifs qui rappellent nos meilleurs opéras. + +Madame de C. s'était approchée avec beaucoup de déférence d'un homme à +la physionomie grave et fine, en lui disant: «Eh bien! M. le comte, +comme vous voilà seul!--C'est que personne ne me cherche, répondit-il, +on ne me reconnaît plus, et je ne reconnais moi-même plus personne au +milieu de ces danseuses dont j'admire la plupart. Voulez-vous m'en +nommer quelques-unes? + +--Devant nous, en robe de crêpe blanc, avec un diadème de rubis et +diamants, est la duchesse de P. Je ne sais pourquoi elle a réformé ses +masses de boucles blondes; peut-être est-ce la cause que vous ne la +reconnaissez pas. Rien ne transforme une personne comme un changement +complet de coiffure. C'est presque un déguisement. + +«La marquise de P. est toujours belle. C'est elle qui est coiffée en +oeillets rouges et violettes de Parme. + +«Voyez passer madame D. en robe blanche, avec des agrafes de feuillage. +Elle a mis de la verdure à son corsage, à ses manches, dans ses cheveux, +comme une autre eût mis ses bijoux. + +--Ici, près de moi, dit l'interlocuteur, quelles sont ces deux jolies +personnes qui causent ensemble? + +--C'est madame de B. et madame O. Madame de B. a une robe en tulle +blanc, garnie sur les côtés de camélias rouges; madame O. a la robe de +satin bleu de ciel, garnie de dentelle et de diamants. + +--Là, n'est-ce pas madame L. que je vois si simple, avec cette petite +couronne de jeune fille? son mari a-t-il donc diminué le budget de la +toilette? + +--Cette simplicité n'est pas réelle au fond, et, pour nous autres +femmes, madame L. a une toilette fort chère. Elle vient de Constantin, +je la reconnais; les fleurs qui relèvent ses trois jupes, qui attachent +ses manches et son corsage, et la guirlande dont elle est coiffée, +coûtent bien cinquante écus. C'est fort cher, quand, comme madame L., on +ne porte pas une toilette plus de deux fois. + +«Maintenant si vous voulez que je vous conduise dans ce petit salon de +jeux, vous pouvez dire bonsoir à madame de T., que vous voyez là, +coiffée de gaze citron et argent, en robe de velours violet. Regardez la +jolie jeune fille devant laquelle vous allez passer, comme elle est bien +mise avec cette profusion de cheveux noirs, dans lesquels on a mêlé des +fleurs naturelles comme au hasard.» + +Le petit salon était moins encombré par les joueurs. Les danseuses y +venaient par moments se reposer de la foule, c'était un charmant coup +d'oeil que cette lanterne magique, où passaient de gracieuses têtes +couronnées de fleurs, apparaissant comme pour se montrer dans ce lieu +retiré, et dire: «Je vous apporte ma toilette à voir, et je retourne à +ce bruit qui est mon plaisir.» + +Les bouquets à la main finissent, à la fin d'une soirée, par semer leurs +débris sur le parquet, et les femmes écrasent de leurs petits pieds +chaussés de satin les roses et les violettes. Les fleurs naturelles sont +portées avec élégance: il sort chaque jour plus de couronnes montées du +passage de l'Opéra, où Lemoine s'est illustré, que de pots de jacinthes +et de bruyères. + +C'est une mode charmante; la nature s'harmonise dans toutes ses parties, +et les leurs, vraies, sont douces au visage. + + + Mercuriales. + + HALLE AUX CRAINS. + FARINES.--Les 100 kilogrammes. + lere qualité. ..... 32 à 34f. Arrivages...... 4 432 q. 70 k. + 2e id........... 30 à 31 30 Ventes............ 4,403 24 + 3e id........... 23 à 27 Restant à la halle. 26,130 01 + 4e id........... 17 à 22 + Cours moyen du jour, 31 f. 60c.--De la taxe, 31 f. 56 c. + + GRAINS.--L'hectolitre. + Froment................. 18 f. 0 c.. à 20f. 65c. + Seigle.................. 9 10 35 + Orge.................... 13 14 35 + Avoine.................. 10 11 35 + Sarrasin ............... 9 55 10 -- + + MARCHE DE POISSY.--9 Mars. + Amené. Vendu Poids m. Le kilogramme. + sur pied + + Boeufs.... 1,554 1,474 339 k. 1f. 2c. 1f. 20 c. 1f. 0c + Vaches.... 107 107 228 1 16 1 80 + Veaux..... 641 641 92 1 76 1 60 1 41 + Moutons... 6,198 6,198 23 1 48 1 50 1 12 + + MARCHE DE SCEAUX.--13 Mars. + Boeufs.... 1,422 1,561 540 1 22 1 12 1 04 + Vaches.... 160 130 225 1 12 90 72 + Veaux..... 392 384 65 1 72 1 54 1 54 + Moutons... 7,663 6,809 22 1 42 1 26 1 04 + + MARCHÉ AUX CHEVAUX.--8 Mars. + Il a été amené 538 chevaux, dont: + De selle et de cabriolet... 112 Vendu 131, savoir: + De trait................... 257 De 140 à 700 fr........ 24 + Hors d'âge................. 147 De 260 à 1,010........... 49 + Non classés................ 22 De 40 à 510........... 36 + Vendu aux enchères: + De 50 à 310 fr........... 22 + + MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars. + Enfer. Saint-Martin. Saint-Antoine. + Foin, 1ere qualité 79 à 80 f. 76 à 78 f. + Paille de blé, id. 52 à 53 53 à 54. 52 à 54 + + VACHES GRASSES.--La Chapelle-Saint-Denis.--11 Mars. + Amené 112 vaches....... Vendu 108 de 1 f. 08c. à 88c. le kilogramme. + Amené 18 taureaux..... Vendu 18 de 1 80 id. + + VACHES LAITIERES. Amené. Vendu. + La Maison-Blanche........ 11 mars. 48 23 210 à 450 f. + La Chapelle-Saint-Denis.. 14 mars. 90 39 240 à 259 + + MARCHÉ AUX SUIFS. + Environ 1 fr. de baisse. + Suif de place, les 50 kilos............ 56 f. à 57 f. + Suif en branches, id................ 44 à 45 + Suif de Russie, sans acheteurs, 57 50 à 58 + Peu d'affaires; de la tendance encore à la baisse. + + BULLETIN COMMERCIAL,--MARCHÉS ÉTRANGERS. + BRUXELLES.--10 Mars 1843. + Froment nouveau, l'hectolitre............ 19 f. 30 c. + -- étranger id.............. 17 50 + Seigle nouveau, id.............. 13 77 + Orge nouvelle, id.............. 11 24 + Avoine, id.............. 8 05 + Graine de colza, id.............. 23 12 + -- de lin, id.............. 17 68 + -- -- de Riga la tonne. 52 65 + Semences de trèfle, le kilog............ 95 + Beurre de la Campine, id............... 1 70 + + PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE. + + Du Lundi 27 Février au Samedi 4 Mars 1843. + Marchés régulateurs. Froment. Hectol. Seigle. Hectol. + + Avlon............. 21 f. 26 c.. 17 f. 25 c. + Anvers............ 20 49 17 15 + Bruges............ 18 53 13 27 + Bruxelles......... 19 84 14 20 + Gand.............. 18 71 12 69 + Hasselt........... 20 10 11 60 + Liège............. 19 06 14 58 + Louvain........... 20 15 14 52 + Namur............. 20 09 15 57 + Mons.............. 19 33 12 52 + Prix moyen pour tout le royaume... 19 62 ........ 14 18 + Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c, et le seigle + à celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes. + Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixé à 25 c. les + 1,000 kilogrammes. + + HASSELT.--7 Mars. + Froment, l'hectolitre 20 f. Avoine, l'hectol. 7 f. 60 + Seigle id. 14 10 Beurre, le kil. 1 80 + Orge, id. 10 60 Genièvre, l'hectol. 66 + Sarrasin id. 12 50 + + LOUVAIN.--10 Mars. + Froment, 1ere quai., l'hect. 20 85 Sarrasin, l'hectoll. 12 08 + 2e qual.. id. 18 93 Graine de colza, id. 25 48 + Seigle, 1ere qual. id. 13 09 -- de trèfle, le kil. 85 + -- 2e quai., id. 14 51 Genièvre, l'hectol. 35 + Avoine pour fourrage, id. 7 Beurre, 1ere qual. + le kilog. 1 80 + Orge d'hiver, id. 12 08 + + GAND.--10 Mars. + Froment blanc, l'hectol. 18 54 Escourgeon, l'hectol. 11 15 + -- roux, id.... 18 03 Pommes de terre, les 100 k. 6 + Méteil, id... 15 42 Tonneaux de lin. id. 15 + Sarrasin, id. 12 50 -- de navette, id. 1 11 + + ANVERS.--10 Mars. + Graine de trèfle rouge, le k. 88 Seigle de France, l'hecto. 15 08 + -- -- blanc, id. 80 Orge du pays, id. 11 65 + -- de chanv. de Riga id. 30 Avoine à brasser, id. 8 5 + Froment étranger, roux et Fèves à chevaux. 10 58 + blanc l'hectol. 18 67 Houblon d'Angleterre, les + Seigle indigène, id. 13 65 100 kil. 70 + + TERMONDE.--6 Mars. + Froment nouveau, l'hectol. 10 50 Huile de colza, jaune. 10 71 + Seigle, id 13 50 -- de lin, id. 14 65 + Escourgeon id 10 50 + + AMSTERDAM.--8 Mars. + Huile de colza, la tonne.............. 68 25 + -- de lin, id..................... 66 40 + -- de chanvre, id................. 67 75 + + + +Correspondance + +Nous sommes obligés, faute d'espace, d'ajourner à la prochaine livraison +nos réponses aux lettres qui nous sont parvenues depuis huit jours. Nous +avons répondu directement à celles qui ne pouvaient souffrir aucun +retard. + + + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. +DEUXIÈME LIVRAISON. + +La colère (la colle R) est un grand vilain défaut. + +[Illustration: Rébus.] + + +ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes rt des messageries, chez tous +les Libraires, et en particulier chez tous les _Correspondants du +Comptoir central de la Librairie._ + +A Londres, chez J. Thomas, 1, Finch Lane, Cornhill. + +JACQUES DUBOCHET + + + +Paris--Typographie SCHNEIDER, et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1. + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0003, 18 MARS 1843 *** + +***** This file should be named 33590-8.txt or 33590-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/5/9/33590/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/33590-8.zip b/33590-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1246771 --- /dev/null +++ b/33590-8.zip diff --git a/33590-h.zip b/33590-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7881e4b --- /dev/null +++ b/33590-h.zip diff --git a/33590-h/33590-h.htm b/33590-h/33590-h.htm new file mode 100644 index 0000000..49bf1b1 --- /dev/null +++ b/33590-h/33590-h.htm @@ -0,0 +1,4015 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 0003, 18 Mars 1843 by Various </title> + +<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> + +<style type="text/css"> + + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.large {font-size: 16pt; font-weight: bold} +.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center} +.cont {width: 650px} +.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + + +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: August 30, 2010 [EBook #33590] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0003, 18 MARS 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<div class="cont"> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + + + +<hr class="full"> + +<div class="sml"> + +<p class="lef">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.<br> Prix de +chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.</p> + +<p class="rig">Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br> Ab. pour +l'étranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.</p> +</div><br><br><br> + +<p class="mid">Nº 3. Vol. I.--SAMEDI 18 MARS 1843. Bureaux, rue de Seine, 33.</p> + +<hr class="full"> + +<div class="somm"> +<p class="mid">SOMMAIRE.</p> + +<p><b>Tremblement de terre de la Guadeloupe.</b>--Destruction de la +Pointe-a-Pitre.--Vue de la Pointe-a-Pitre.--Carte de la +Guadeloupe.--<b>Courrier de Paris</b>.--Dernier bal de l'Hôtel-de-Ville.--Vue +du bal.--<b>Revue algérienne</b>.--Portrait du général de La +Mauricière.--Retour à Cherchel: Passage d'un torrent.--<b>Manuscrits de +Napoléon</b>. Deuxième lettre sur la Corse.--<b>Théâtre de l'Opéra.</b> Première +représentation de Charles VI;--le Cortège au troisième acte;--dernière +décoration au cinquième acte;--Costume de Charles VI; Barroithet, +--d'Odette (madame Stoltz),--d'Isabeau (madame Borus)--du dauphin +(Duprez).--<b>Cours publics</b> (suite): MM. Patin,--Egger,--l'abbé +Coeur,--Michelet--Simon, etc.--Espartero (fin): Son +portrait.--<b>Translation de l'épée d'Austerlitz</b> (avec vignettes). +--<b>Beaux-Arts</b>.--Stastistiques des Expositions depuis 1800,--Ouverture du +Salon (avec gravure)--Coup d'oeil général.--<b>Bibliographie</b> +étrangère.--<b>Annonces</b>.--<b>Modes</b> (avec vignette).--<b>Mercuriales</b>.--Rébus.</p> +</div> + + +<h4>Tremblement de terre aux Antilles.</h4> + +<p class="mid">DESTRUCTION DE POINTE-A-PITRE.</p> + +<p>Une de ces calamités terribles qui depuis quelque temps surtout, +viennent jeter le deuil et l'effroi parmi les peuples, a frappé une fois +encore la France dans sa plus florissante colonie.</p> + +<p>Le 8 février dernier, neuf mois, jour pour jour, après le désastre du +chemin de fer de Versailles et l'incendie de Hambourg, un tremblement de +terre a violemment secoué les îles des Antilles. La ville de la +Pointe-a-Pitre, la plus populeuse et la plus riche de la Guadeloupe, a +été instantanément renversée de fond en comble. Nous avons réuni à part, +et nous donnons plus loin les détails de cette affreuse catastrophe +d'après les correspondances publiées par la presse quotidienne et +d'après les lettres qui nous ont été communiquées.</p> + +<p>Le tremblement de terre a duré soixante-dix secondes. Ce qui n'est qu'un +instant fugitif, ce qui ne suffit à rien quand la vie est heureuse et +occupée, a suffi là pour ravager une ville entière, l'incendier sur tous +les points, engloutir une population nombreuse. Ce que la secousse avait +épargné, un autre fléau est venu aussitôt le détruire: pendant quatre +jours, l'incendie a dévoré tout ce qui gisait sous ces décombres, hommes +et maisons. Chose étrange! il n'est resté debout au milieu de ces débris +qu'une horloge marquant 10 heures 35 minutes instant auquel le fléau est +venu brusquement surprendre la ville et l'anéantir. Combien le génie de +la destruction et du mal a plus de puissance et de vigueur que le génie +de la création et du bien! La terre s'entr'ouvre et vomit en un moment +la désolation et la mort; il faut, au contraire, que l'homme la déchire +péniblement pour en faire sortir l'abondance et la vie!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b><span class="sml">(Destruction de la Pointe-a-Pitre par un tremblement de +terre, le 8 février 1843, à 10 heures 35 minutes du matin.--Ce dessin a +été composé sur les indications de M Lemonnier de la Croix, qui a été +pendant dix années ______voyer à la Pointe-a-Pitre et qui n'est de +retour en France que depuis deux années seulement. Nous devons à +l'obligeance de cet artiste un plan de la ville très-détaillé +très-étendu; nous le publierons dans notre prochaine livraison.)</span></b></p> + +<p>Mais est-il besoin d'arrêter ici notre pensée sur les détails de cet +horrible désastre? N'est-ce pas assez que, dés notre début, nous ayons à +écrire en tête de notre Journal, à qui nous avions rêvé un autre +baptême, ces réflexions pleines de tristesse?</p> + +<p>Ne vaut-il pas mieux raconter tous les courageux efforts, tous les élans +spontanés, tous les mouvements généreux qui, là-bas comme ici, ont +accueilli la fatale nouvelle? Ne vaut-il pas mieux applaudir aux mesures +prises spontanément pour remédier aux maux remédiables, rappeler les +dévouements inspirés pour le secourir, et raviver ainsi la confiance et +l'espoir, au lieu d'alimenter la consternation et la tristesse?</p> + +<p>Hâtons-nous de le dire: partout, aux Antilles comme en France, la triste +nouvelle a fait battre tous les coeurs, réveillé toutes les sympathies. +La Martinique, si cruellement ravagée elle-même il y a quatre ans, en +sentant le sol trembler de nouveau, avait deviné le malheur immense; on +y attendait les nouvelles impatiemment, avec angoisse. On signale un +navire enfin, et son pavillon est en berne; aussitôt des secours +s'organisent; argent, pain, vêtements, provisions, tout est offert, tout +est accueilli, et un premier navire part aussitôt chargé de ces premiers +secours.</p> + +<p>A Saint-Pierre, à Fort-Royal, partout, la population a été admirable, et +l'autorité coloniale a régularisé, dirigé les efforts communs avec +intelligence et activité.</p> + +<p>«J'implore la France, écrivait l'amiral Gourbeyre, gouverneur de la +Guadeloupe, sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre; elle +n'abandonnera pas une population toute française; elle ne délaissera pas +les veuves et les orphelins que ce grand désastre vient de plonger dans +la plus profonde misère!»</p> + +<p>La France n'a pas fait défaut à cet appel. Chaque famille, chacun de +nous, semblait atteint par ce malheur et voulait le secourir. Les +Chambres, le gouvernement, ont pris aussitôt les premières et les plus +urgentes mesures. Des navires voguent en ce moment vers la Guadeloupe, +et portent à ce malheureux pays de l'argent, des vivres, des vêtements. +Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une commission, +présidée par le ministre de la marine, est chargée de centraliser les +fonds et d'en assurer l'emploi. Les écoles publiques, le commerce, la +garde nationale, la presse, le clergé, la France enfin tout entière a +obéi à ce généreux entraînement.</p> + +<p>C'est un beau, c'est un touchant spectacle. Quand ces grands fléaux +viennent changer la face du globe et épouvanter la race humaine, nous +nous demandons avec effroi si c'est une justice voilée et inaccessible à +notre faiblesse, qui vient foudroyer ainsi des populations entières, +engloutir des cités opulentes. Nous ne savons quelles grandes erreurs, +quels grands crimes ces désastres épouvantables, qui semblent frapper au +hasard, ont pour mission d'expier. Il y a là une sombre et mystérieuse +énigme dont nul ne sait le mot. Mais ce que nous savons, c'est qu'il ne +suffit pas alors de s'incliner sous la puissance qui terrasse, c'est +qu'il ne suffit pas de gémir, car c'est au milieu de ces douleurs +solennelles que l'âme s'agrandit, que le coeur s'enthousiasme et se +passionne. Nous ne savons point le but de ces épreuves terribles +imposées ainsi à notre race, mais nous sentons que ces calamités +rapprochent les membres épars de la famille humaine. Quand nos coeurs +saignent avec ceux de nos frères lointains, n'est-ce rien que ce lien +nouveau, cette solidarité profonde qui nous unit à eux? N'est-ce pas +notre vie, qui se confond dans ces moments suprêmes avec celle de tous +les hommes et de tous les peuples? Ces hommes sans famille et sans toit +auxquels nous ne songions pas hier, ne sont-ils pas nos frères +aujourd'hui? leur douleur n'est-elle pas la nôtre? Notre bien-être, nos +sympathies, tout ce que nous avons de courage, d'amour et d'espoir, +n'est-il pas à eux?</p> + +<p>Je ne sais, mais dans ces émotions populaires, à l'aspect des plus +tristes catastrophes qui font vibrer toutes les libres généreuses, +toutes les nobles passions, il me semble voir un bien immense, à côté de +maux irréparables. Et chaque fois que le monde est ainsi frappé, en +quelque lieu que ce soit, à Hambourg comme à la Guadeloupe, les +sympathies de la France, il faut le dire avec orgueil, s'éveillent et +s'élancent avant toutes les autres. Oui, notre France est vraiment une +terre privilégiée! Elle peut bien s'amoindrir dans des débats stériles, +dans des discussions vaines, dans des intérêts étroits; mais qu'une +grande chose l'atteigne, gloire ou désastre, soudain elle se relève +fière, intelligente et bonne; elle bat des mains avec enthousiasme ou +elle tend ses bras avec amour, et les nations comprennent alors pourquoi +elle est la première entre toutes, celle-là où éclatent si soudainement +les religieuses sympathies et les mouvements généreux.</p> + +<p>Nul doute que la frégate à vapeur <i>le Gomer</i>, qui a porté en France la +nouvelle du désastre et qui va repartir bientôt pour la Guadeloupe, en +apprenant à ce malheureux pays la part unanime que la France prend à sa +ruine, les ressources qu'elle lui consacre, n'inspire à nos +compatriotes, non-seulement la confiance dans la mère-patrie, mais aussi +l'énergie active qui crée avec des débris, et enfante par le travail des +richesses nouvelles.</p> + +<p>Déjà, une fois, un incendie terrible avait réduit presque entièrement en +cendres cette malheureuse ville, c'était en 1780. De ses premiers +décombres était sortie, plus populeuse, plus régulière, plus élégante et +plus riche la ville que le tremblement de terre vient de détruire. Avec +l'aide de la France, avec l'industrieuse activité de ses habitants, +espérons qu'un jour une troisième ville, gardienne pieuse du tombeau où +dorment la mére et l'aïeule, s'élèvera florissante et radieuse sur ces +débris désolés. Les moissons ne germent-elles pas plus vigoureuses et +plus abondantes au sein des terres calcinées? N'est-ce pas la loi de la +nature qu'il en soit ainsi? Est-ce que la vie ne sort pas éternellement +jeune et féconde des bras mêmes de la destruction et de la mort? +Espérance et courage!</p> + +<h4>DÉTAILS SUR LE DÉSASTRE DE LA POINTE-A-PITRE.--MOUVEMENTS SPONTANÉS DE +DÉVOUEMENT ET DE SYMPATHIE AUX ANTILLES ET EN FRANCE.</h4> + +<p>La Pointe-a-Pitre, bâtie en 1763, reçut alors le nom de <i>Morne +Renfermé;</i> dix-sept ans plus tard, un incendie la réduisit en cendres. +Sur les débris de cette première ville, s'éleva bientôt une cité +élégante, régulière, qui, à force de travail et d'industrie, devint +bientôt la ville la plus florissante de nos colonies des Antilles. Un +désastre, auquel le premier n'avait rien de comparable, vient de plonger +cette ville dans le néant.</p> + +<p>Le 8 février dernier, à dix heures trente-cinq minutes du matin, par un +temps magnifique, le thermomètre ne marquant que 22 degrés, un +grondement souterrain, qui ébranlait le sol avec fracas, a jeté +l'épouvante parmi les populations de la Martinique et de la Guadeloupe. +Cette première île, qu'un fléau semblable avait bouleversée en 1839, a +peu souffert cette fois; mais la Guadeloupe, si belle, si riche, si +animée, si vivante naguère, n'offre plus qu'un spectacle de ruine et de +désolation; la Pointe-a-Pitre a été foudroyée en une minute, et +l'incendie qui s'est emparé de ces décombres a achevé l'oeuvre de +destruction et de mort; d'immenses crevasses d'où jaillissaient des +torrents d'eau, de flammes et de fumée, ont englouti des milliers de +victimes.</p> + +<p>Les correspondances privées, dont la presse quotidienne a reproduit les +passages les plus remarquables, essayent vainement de donner une idée de +cet horrible désastre. C'est qu'en effet nulle description n'est +possible en présence d'un aussi immense malheur. Nous avons lu tout ce +que les journaux ont reproduit et plusieurs lettres déchirantes qui nous +ont été communiquées. Ce sont des cris d'angoisse et de douleur qui ont +trouvé en France un généreux écho; mais il faut renoncer à décrire de +pareilles scènes, les cris et le désespoir de deux mille personnes +blessées, sans famille, sans asile, sans pain, en présence de ces débris +fumants, tombe immense ouverte tout à coup sous une ville entière.</p> + +<p>Nous ne connaissons pas encore le nombre des morts; mais il s'élève +certainement à plus de deux mille. On évalue à trente millions la perte +des marchandises et à quarante millions la destruction des immeubles. +Tous les papiers officiels, états civils, archives, actes notariés, +valeurs, correspondances, tout est perdu.</p> + +<p>La principale industrie du pays est détruite; sur cinquante-six moulins +à sucre, établis aux environs de la Pointe-a-Pitre, il n'en est resté +que trois; la récolte de cannes sur pied est en partie perdue; la ville +du Moule détruite déplore la mort de trente habitants; les campagnes ont +eu leur part de cette affreuse calamité; les bourgs de Saint-François, +Saint-Anne, le Port-Louis, l'Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été +renversés. La Basse-Terre, les Saintes et tous les quartiers sous le +vent, ont considérablement souffert<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>; mais tout s'efface devant le +désastre plus irréparable de la Pointe-a-Pitre.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a>: Rapport du gouverneur de la Guadeloupe, 9 février.</blockquote> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"><br><span class="sml"><b>(Vue de la grande rade de la Pointe-a-Pitre, d'une partie +de la ville avant le désastre, et de la Soufrière,<br>d'après un dessin de +M. Garneray.)</b></span></p> + +<p>Le contre-amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, dont la +résidence est à la Basse-Terre, a rempli avec énergie et avec coeur sa +triste mission. Il s'est rendu aussitôt à la Pointe-a-Pitre; entouré des +fonctionnaires de la colonie, il a dirigé avec intelligence, avec +activité, les premiers secours, Partout il a ranimé le courage des +malheureux échappés à cette tempête; il leur a parlé de la France, il +leur a promis son aide toute-puissante; il a enfin rassuré l'ordre au +milieu de ces tristes débris; car, il faut bien le dire, il s'est trouvé +des misérables qui ont pénétré au milieu de ces ruines désolées, qui ont +foulé aux pieds les morts et les blessés pour se livrer au pillage; +mais, hâtons-nous de le dire, ce n'étaient ni des Français, ni des +nègres; ceux-ci, au contraire, ont été admirables de dévouement, et on +cite d'eux des traits touchants: un vieux nègre porte à l'offrande +commune tout son pécule, une pièce de cinq sous, suppliant qu'on lui en +rende deux pour acheter du pain.</p> + +<p>«Notre infortune est grande, dit l'amiral Gourbeyre, dans une +proclamation écrite sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre, mais +toute ressource n'est pas détruite. Il faut sauver les récoltes encore +sur pied. Dans les débris des usines abattues, vous trouverez les pièces +nécessaires pour en relever quelques-unes. Réunissez vos efforts, +portez-les successivement sur les moulins qui ont le moins souffert, sur +ceux qui, par leur position, peuvent servir plusieurs habitations, et +bientôt vos produits, livrés aux navires qui les attendent, vous +donneront les moyens de traverser moins péniblement ces longs mois qui +doivent nous séparer du jour où la générosité nationale viendra à notre +secours. C'est ainsi que vous allégerez pour vos familles le poids de la +misère que vous avez envisagée sans effroi et que vous supportez avec +une noble résignation.» C'est là un beau et noble langage.</p> + +<p>Les premiers secours sont arrivés très-rapidement de la Martinique, qui +s'est émue tout entière au récit de la catastrophe. La première lettre +reçue de la Pointe-a-Pitre fut lue publiquement sur la savane, devant +plus de deux mille personnes: «On se l'arrachait, dit un correspondant, +on s'excitait à la bienfaisance et à la générosité comme chez d'autres +peuples on s'excite à la vengeance, et les résultats ont été +magnifiques.» En effet, à Saint-Pierre comme à Fort-Royal, la population +a prodigué d'utiles secours. Linge, vêtements, argent, vivres, chacun +donnait ce qu'il avait, et des barques chargées partaient pour la +Guadeloupe, par des hommes dévoués, qui allaient porter à leurs frères +l'espérance et la consolation.</p> + +<p>Le gouverneur de la Martinique, M. Duval-d'Aily, a régularisé ce +généreux élan de la population; les secours ont été centralisés, une +commission a été chargée de recevoir les souscriptions. Le 9 février, le +contre-amiral de Moges, commandant en chef la station des Antilles, +s'est rendu lui-même à la Guadeloupe, portant tous les secours en hommes +et en vivres dont l'administration pouvait immédiatement disposer.</p> + +<p>Le 10, la frégate à vapeur <i>le Gomer</i>, celle qui, en vingt jours, est +venue porter la nouvelle en Europe, portait aussi sur le lieu du +désastre, une grande quantité d'objets de première nécessité. +«Remercions la Providence, dit le gouverneur de la Martinique, dans une +proclamation du 11 février, d'avoir permis que nous pussions venir à +leur secours!... En ouvrant une souscription en faveur des victimes du +tremblement de terre de la Guadeloupe, ce n'est point un appel que je +fais aux habitants, aux services publics; je ne cherche point à exciter +leur sympathie; le noble et généreux élan qui s'est partout et +spontanément manifesté n'a besoin que d'être secondé.»</p> + +<p>Le maire de Fort-Royal, celui de Saint-Pierre, ont apporté dans leurs +efforts un zèle et une ardeur bien dignes d'éloges. «Dans un généreux +élan, dit ce dernier aux habitants, oubliant votre propre détresse, vous +vous êtes hâtés de porter vos offrandes. Vivres, vêtements, provisions +de tout genre ont pu être envoyés tout de suite aux victimes. Grâces +vous soient rendues!»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<p>Le gouverneur de la Guadeloupe avait écrit à celui de la Martinique, en +lui annonçant la catastrophe: «Si vous êtes plus heureux que nous, +envoyez-nous des vivres, du biscuit surtout, car nous n'avons pas de +fours: tout est détruit. Je vous écris au milieu de 15,000 habitants qui +manquent d'asile et de pain. Pressez-vous, les gens qui ont faim n'ont +pas le temps d'attendre!» On le voit, à ce triste et déchirant appel, +l'île entière avait généreusement répondu.</p> + +<p>A Saint-Pierre, une commission fut spontanément désignée pour aller +porter aux débris de la ville morte l'expression de la douleur générale, +et connaître la nature des secours le plus immédiatement utiles, <i>La +Doris,</i> commandée par M. de Barmont, qui portait les notables habitants +de Saint-Pierre, entra dans le port aux lueurs de l'incendie, «qui nous +servait de phare» disent, dans leur rapport officiel, les membres de +cette commission. «Jamais, ajoutent-ils, nous ne pourrons donner l'idée +exacte de l'horrible destruction qui est venue, en un instant, anéantir +cette belle cité... Sous ces ruines, qui fument encore, sous ces amas de +pierres noircies par le feu, tachées par le sang, le tiers de la +population a été enseveli... Grâces aux 500 hommes des bâtiments de +guerre, que M. le contre-amiral de Moges venait de mettre à la +disposition de la municipalité, on espérait retirer des ruines de +nombreuses victimes qui y étaient ensevelies... L'ordre vient d'être +donné à l'artillerie d'abattre par le canon les murs encore debout; +cette mesure, devenue nécessaire pour assurer la vie des travailleurs, +peut donner une idée des terribles effets de ce fléau. Les secours dont +on a le plus pressant besoin sont les bois de charpente.»</p> + +<p>Il y a dans cette sollicitude fraternelle de la Martinique pour les +victimes de la Guadeloupe, dans cette solidarité qui semble lier aux +mêmes malheurs ces deux îles jumelles, quelque chose qui émeut et qui +attendrit.</p> + +<p>La garnison coloniale a donné à l'armée un noble exemple. Les troupes se +sont, d'un commun accord, mises elles-mêmes à la demi-ration, et le +reste a été destiné aux malheureux. Neuf compagnies du régiment +d'infanterie de marine ont envoyé 1,200 chemises et 1,500 pantalons, +tant il est vrai que partout où battent des coeurs français, là est la +France.</p> + +<p>«Au moment du départ du <i>Gomer</i>, dit un correspondant, le feu continuait +à réduire en cendres les débris de cette malheureuse ville; on avait +retiré un grand nombre de cadavres de dessous les ruines; une goélette +en avait été chargée et avait été les jeter dans le canal des Saintes.»</p> + +<p>«La terre,» écrit M. Fayollat, attaché à la Direction des Douanes de la +Guadeloupe, le 15 février, «la terre roule, depuis huit jours, comme un +navire en tempête. Tout ce que les journaux vous diront sur ce terrible +événement sera cent fois au-dessous de la réalité, car il faut avoir +assisté à ce désastre pour en juger. Je vous écris de dessous un ajoupa +de feuilles de cocotier, où je couche depuis huit jours. La secousse +s'est fait sentir à Antigoa, qui est dévastée comme la Guadeloupe. Nos +montagnes se sont fondues ou éboulées. Heureusement que la flotte de la +station nous a porté des vivres; nous commencions à nous arracher la +morue et le riz bouilli, car c'est avec cela seul que j'ai vécu pendant +cinq jours; je n'ai du pain que depuis hier. Il va sans dire que j'ai +perdu tout ce que je possédais, mais c'est là la moindre chose; il me +reste mes quatre membres, je suis en cela plus heureux que les 3 ou 400 +personnes que j'ai aidé à amputer.»</p> + +<p>En auteur dramatique, récemment arrivé à la Guadeloupe, a écrit au +rédacteur en chef du <i>Corsaire</i> une longue lettre où les faits abondent +et sont racontés avec autant de coeur que d'éloquence. C'est la seule +correspondance où semble percer un blâme indirect contre les +fonctionnaires de la colonie. «Mais, dit-il, l'heure de certaines +actions n'est point encore arrivée. Détournons donc nos regards de +quelques actes d'impéritie et d'égoïsme pour les reporter sur de beaux +dévouements. Parlons du zèle et de la sollicitude des soeurs de +Saint-Vincent de Paul, de ces pauvres filles dont la douleur publique +est le patrimoine; parlons de l'énergie de la garnison et des braves +officiers qui la commandent; parlons du noble élan du clergé de la +colonie... Ce sont là, mon ami, des exemples qui oui déjà porté leurs +fruits. L'émulation semble avoir gagné la colonie entière et les îles +environnante... La Martinique nous est venue en aide, et, grâce à la +franchise des ports, exceptionnellement décrétée par le Gouverneur, nous +pourrons attendre plus patiemment.»</p> + +<p>C'est ainsi que chaque lettre, à côté du déchirant tableau de la +catastrophe, met en relief les actes de dévouement et de courage, comme +un rayon de soleil au milieu de ces affreuses ténèbres.</p> + +<p>L'émotion publique, qui a accueilli en France l'horrible nouvelle, et +les cris de confiante espérance jetés vers elle par nos malheureux frères +des colonies, a été aussi unanime et féconde.</p> + +<p>Une loi portant crédit de 2.500.000 fr. a été présentée par le +gouvernement à la Chambre des Députés. Mais les membres chargés de +l'examen de la proposition dans les bureaux ont déclaré l'insuffisance +de ce secours, et ne l'ont considéré que comme provisoire. En membre a +demandé que les colons fussent dispensés du droit de mutation à raison +des successions qui s'ouvriront par suite de la catastrophe. La loi a +été votée à l'unanimité.</p> + +<p>Des ordres ont été immédiatement donnés, par le télégraphe dans tous nos +ports, et des navires sont en route déjà, emportant un million de +rations, des médicaments et des secours de toute nature.</p> + +<p>Mais le public, la France entière, n'avait pas attendu l'initiative du +gouvernement. Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une +commission, présidée par M. le ministre de la Marine, est chargée de +centraliser les fonds, d'en assurer et d'en ordonner l'envoi. Le clergé +tout entier a ordonné des quêtes paroissiales. Les élevés des écoles +publiques ont réuni aussi leurs efforts; ceux du collège de Henri IV qui +comptent parmi eux beaucoup de jeunes gens appartenant aux colonies, et +qui, les premiers, ont conçu cette heureuse pensée, ont voulu, par un +sentiment plein de délicatesse, que la quête n'eût lieu que parmi les +élèves appartenant à la métropole. La garde nationale, qui, en toute +circonstance, s'inspire des généreux instincts du pays, est allée +au-devant de cette grande infortune. Le <i>reliquat</i> des caisses de +compagnie, qui, au moment des élections, sert à réunir autour d'un +banquet d'adieux de joyeux convives, est cette fois consacré avec joie à +une belle et bonne action. L'armée obéit à cet entraînement généreux: +déjà plusieurs corps ont demandé au ministre l'autorisation de consacrer +à cette largesse nationale une partie de leur solde.</p> + +<p><i>Le National de l'Ouest</i> annonce que le commerce de Nantes s'occupe +d'expédier sans retard des navires chargés de vivres, d'objets de +première nécessité et de matériaux de construction, non comme +spéculation, mais comme offre de nationaux à nationaux, de frères à +frères. C'est là un bel exemple qui trouvera des imitateurs, il faut +l'espérer, dans nos villes du littoral.</p> + +<p>Il est impossible qu'un élan si unanime, que des sympathies si actives, +si spontanées, ne rendent pas à nos malheureux compatriotes de la +Guadeloupe l'ardeur et l'énergie morales qui, seules, peuvent réparer ce +qu'un aussi grand malheur a de réparable.</p> + +<p>Sans doute, une infatigable persévérance, de longues privations, +d'intelligents travaux seront longtemps nécessaires avant même que les +traces matérielles du désastre aient disparu. On ne rebâtit pas en +quelques années une ville de 900 maisons bâties en pierre, élégantes, de +vastes magasins, des édifices publics.</p> + +<p>Un commerce considérable, une industrie active, qui, pour la préparation +du sucre, compte dans la Guadeloupe seulement 361 moulins, se +ressentiront longtemps sans doute d'un pareil désastre, qui intimide et +paralyse les spéculations et les créations industrielles.</p> + +<p>Mais le concours du gouvernement, et les efforts de la nation entière, +auront pour objet surtout de ranimer la confiance et de faciliter les +relations de la France avec ses colonies.</p> + +<p>Nous donnerons, dans notre prochaine livraison, un plan très-détaillé de +la ville détruite.</p> + +<p>Puissent le crayon de nos artistes, le burin de nos graveurs, n'avoir +plus à retracer d'aussi désolantes scènes! Puisse L'ILLUSTRATION n'avoir +à illustrer désormais que des sujets de moeurs, des descriptions +gracieuses, des sujets moins sombres et moins désolés!</p> + +<h3>Courrier de Paris.</h3> + +<p>A MADAME***.</p> + +<p>Paris 17 mars.</p> + +<p>Comment. Madame, persévérer jusqu'au bout! ensevelir vos vingt-deux ans +au fond de la Bourgogne, pendant ce noir hiver, dans un vieux château +caché au milieu des rochers et des bois sombres, comme un ermite +centenaire! Qu'y a-t-il donc? Avez-vous fait voeu de solitude à quelque +saint du calendrier? Votre coeur saignant s'est-il réfugié au désert, +traînant l'aile comme une colombe blessée? ou plutôt n'est-il pas +quelque Oberon ou quelque Ariel, mystérieux habitant de votre âme, qui +peuple cette Thébaïde de mille illusions charmantes, et qui, tandis que +ces monts et ces bois et ce château séculaire sont tristes, dépouillés +et sombres pour les autres, veut les remplir pour vous seule de soleil, +de sourires et de verdure? Vous ne m'avez pas dit votre secret. Madame, +et je suis trop votre humble serviteur pour me permettre de le deviner.</p> + +<p>Mais savez-vous qu'on en cause ici, et qu'on s'étonne de cette +résolution héroïque, de cette vertu tout à coup sauvage qui vous fait +rompre en visière au monde, dans la plus belle fleur de votre beauté, +dans tout l'éclat de vos heures adorées?</p> + +<p>Vos meilleures amies s'en affligent avec une sincérité édifiante: on +vous regrette, on vous pleure, on ne sait comment faire pour vivre sans +vous! Mademoiselle, de P... pousse un douloureux hélas! à votre nom +seul; madame de Bl... prend son plus grand air affligé; la marquise +d'Ag... laisse voir une larme qui roule comme une perle dans ses beaux +yeux d'azur. Mais, Madame, me direz-vous pourquoi, malgré tout ce luxe +attendrissant, je les soupçonne de se réjouir au fond de l'âme, de +n'avoir plus le dangereux voisinage de votre grâce irrésistible. Faut-il +me déclarer calomniateur, ou n'ai-je fait que lire dans l'histoire de +l'amitié des femmes?</p> + +<p>Pour nous tous, blonds, bruns ou châtains, que vous charmiez par le +dangereux attrait d'une double perfection, par l'élégance du corps et +l'élégance de l'esprit, nous sommes véritablement malheureux de votre +absence. Se livre-t-on à la causerie du soir dans ce délicieux salon de +la rue de Provence dont vous étiez la souveraine? on s'aperçoit bientôt +que vous n'êtes plus là. Le plus délicat et le plus aimable de notre +esprit s'en est allé avec vous, se cacher je ne sais sous quel noir +créneau de ce maudit château bourguignon. Essaye-t-on un air de Rossini +ou de Mozart? on cherche cette voix à la fois si ferme et si douce, qui +allait à l'âme par des routes mélodieuses. Est-ce le bal qui commence? +c'est encore vous qu'on demande, vous, la taille la plus svelte, le pied +le plus fin, la plus exquise parure, la valse la plus légère. Ainsi, +vous nous avez enlevé le meilleur de notre bien. La désolation est dans +le troupeau de vos fidèles. Mais prenez-y sarde: une jolie femme est +comme un homme célèbre, elle doit éviter de s'absenter trop longtemps; +tous les succès, dans cette ville inconstante et mobile, succès de génie +ou de beauté, risquent en quelques mois, en quelques jours, de trouver, +au retour, la place occupée; nous sommes encombrés de royautés +aspirantes, toujours prêtes à remplacer les royautés qui voyagent ou qui +se font ermites.</p> + +<p>Cependant, Madame, je ne désespère pas de vous; vous n'êtes pas vouée à +la pénitence sans rémission. Vous le dirai-je? on devine que vous n'avez +pas une foi robuste, et que votre renoncement à Satan et à ses pompes +aura la durée d'une robe ou d'un chapeau. Oh! si vous tenez à votre +réputation de soeur convertie, si vous voulez qu'on vous tresse une +couronne de martyr, cachez mieux vos secrets: pourquoi avez-vous fait +demander à Victorine si les corsages se portaient toujours aussi longs, +à Janisset un bracelet d'améthiste, à Meissonnier son nouvel album, à +Fessy son dernier quadrille? et à moi, ne m'avez-vous pas écrit l'autre +jour, dans une de ces lettres charmantes dont votre souvenir console mon +regret: Dites-moi, mon ami: <i>que fait-on là-bas?</i></p> + +<p>Voilà un mot qui compromet singulièrement votre future canonisation. +<i>Que fait-on là-bas?</i> nous a rendus tout heureux et tout fiers, nous, +vos pauvres délaissés; c'est un regard que vous jetez, en arrière et qui +nous revient; c'est un soupir qui vous échappe et remonte de notre cité. +Est-il donc vrai que l'âme la plus pénitente ne peut se détacher +entièrement de cette Babylone? Ce Paris que vous fuyez serait-il +semblable à ces dangereux séducteurs qu'on s'efforce de haïr et qu'on ne +peut oublier?</p> + +<p>Vous me permettrez, Madame, de profiter de l'interrogation que vous +m'adressez pour introduire l'ennemi dans votre citadelle; vous avez levé +devant nous le pont et la herse. En bonne guerre, nous avons le droit de +vous attaquer par tous les moyens possibles; et si vous faites des aveux +qui prêtent flanc à l'assaut et nous donnent des intelligences dans la +place, en vérité, il serait par trop héroïque de n'en pas profiter. +Votre <i>que fait-on là-bas?</i> est le levier qui va servir à vous battre en +brèche; il n'attaque pas de front votre solitude et n'enfonce pas les +portes, mais il les enr'ouvre ou permet tout au moins de se glisser au +travers des serrures. Vous aurez beau faire, toute demande exige une +réponse, et j'ai la prétention d'être trop poli pour me taire quand vous +me faites l'honneur de m'interroger. Je vous dirai donc <i>ce qu'on fait +ici</i>.</p> + +<p>Remarquez que je n'agis pas en traître; que je ne suis pas un de ces +espions qui rôdent autour du camp pour surprendre les sentinelles +endormies: j'étais innocemment occupé à vous regretter; c'est vous qui +venez me chercher dans mon innocence; vous m'avez provoqué, je riposte; +mais, chevalier courtois, je vous dénonce mon entrée en campagne et le +commencement des hostilités.</p> + +<p>Tenez-vous donc sur vos gardes; vous avez tenté de vous bastionner +contre Paris; pour se mettre à l'abri de ses atteintes, vos vingt ans +ont pris des quartiers d'hiver au sommet d'un mont, dans un vieux manoir +ou le vent siffle, où le tintement des heures retentit tristement dans +les longs corridors. Mais Paris ne lâche pas aisément sa proie; c'est un +ami charmant et dangereux, dont il est difficile de se défaire. Il n'est +jamais à bout de ruses pour retrouver ceux qui l'abandonnent, et pour +les assiéger; sans doute, votre solitude se croyait bien forte contre +lui, et bien abritée. Eh bien, vous le voyez! <i>Que fait-on là-bas?</i> +m'écrivez-vous. Ainsi, vous y songez; la ville traîtresse vous occupe +malgré vous; j'imagine que son brillant fantôme se promener isolément +dans les noires allées de votre parc dépouillé, et, pendant la nuit, se +glisse dans vos rêves.</p> + +<p>C'est peu de vous poursuivre en idée, Paris va s'introduire en réalité +dans votre désert, et, dans cette escalade, il m'a choisi pour complice. +L'attaque qu'il vous prépare ne se fera point à main armée, au tranchant +du glaive, mais à la pointe de la plume; nous ne marcherons point au pas +de charge et la baïonnette au poing, nous écrirons; notre +quartier-général sera la poste aux lettres.</p> + +<p>La poste aux lettres! Quel ermite pourrait se mettre, à l'abri de ses +atteintes? D'abord elle vous lance ses projectiles avec la rapidité de +l'éclair; vous n'avez pas le temps de préparer votre défense; la lettre +vous arrive de cent lieues et tombe sur vous, à votre réveil, sans que +vous puissiez l'éviter. Et remarquez la ruse! la traîtresse a soin de +s'envelopper avec art. Sait-on ce qu'elle pense? Sait-on ce qu'elle va +dire? Cependant on brûle de le savoir; la curiosité rompt le cachet, et +la médisance, la flatterie, la passion, tout ce qui se dérobe sous la +douceur de ce papier satiné, éclate tout à coup, vous saute aux yeux et +vous saisit au coeur.</p> + +<p>Ainsi. Madame, nous entrerons chez vous, malgré vous, sous enveloppe. +Chaque semaine, ce Paris, que vous évitez, vous écrira par estafette ces +mille faits importants ou frivoles qui composent sa vie, sa bruyante vie +de tous les jours, et c'est moi qui lui servirai de secrétaire. +Prenez-en votre parti: il faudra bien que vous écoutiez le récit de ses +vertus et de ses vices, de ses belles actions et de ses sottises. Vous +aurez Paris au désert, et le silence de votre solitude sera troublé tous +les huit jours par cet écho mondain. N'est-il pas juste que je fasse +honneur à cette lettre de change que vous avez tirée sur moi: <i>que +fait-on là-bas?</i></p> + +<p>Je suis, Madame, le plus dévoué serviteur de vos deux beaux yeux.</p> + +<h3>LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>Bal de l'Hôtel-de-Ville.</b></p> + +<p>Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les +morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la +vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre: +passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son +honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme. +Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule +des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le +mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre +une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne +s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un +bal.</p> + +<p>Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons +d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements. +L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la +bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin, +sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et +spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave, +économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du +bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que +pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs?</p> + +<p>Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette +formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand +événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui +fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux +n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour +tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre +officiel.</p> + +<p>Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions +à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être +parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce +cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre +étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les +périls de <i>l'en-avant-deux</i>, c'est un avocat; cet autre qui joue à la +bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin, +celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me +dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés +à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les +avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et +s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent +pas plus mal.</p> + +<p>Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous +présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour +prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la +main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un +négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour +une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses +vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni +pour le costume, ni pour l'éducation.</p> + +<p>Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être +d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles +étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses. +Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir +se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce +n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des +arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de +la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son +terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous +voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine.</p> + +<p>Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre +un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti +tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la +France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre +pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore, +songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez +nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos +souvenirs.</p> + +<h3>Revue algérienne<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Nous résumons dans cet article les principaux événements +depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous +tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la +rapidité possible.</blockquote> + +<p>Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie, +pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou +plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise +saison.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br> <b>Le général de La Moricière.</b></p> + + + +<p>Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser +Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la +chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette +position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et +disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout +le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux +alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et +pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les +entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem. +M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre +sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la +division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de +Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée +par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale; +celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le +colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La +Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre +la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces +populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient +leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh.</p> + +<p>Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara +et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le +17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de +l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la +rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la +tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus +secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon. +Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du +printemps.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Retour à Cherchel--Passage d'un torrent.</b></p> + +<p>La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a +semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient +pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le +général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a +abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune +ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus +tard.</p> + +<p>Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la +puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les +effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des +intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux +disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas +qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord +par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un +millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté +dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de +Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins.</p> + +<p>Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à +l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse +défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception +de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du +Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré +cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont +été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à +d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause +ont été enlevés.</p> + +<p>Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté +dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où +il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il +s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses +émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser +à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à +sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24 +et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De +son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la +hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières +de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à +l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale +faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et, +au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des +perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver.</p> + +<p>Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de +l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur <i>le Phare</i>, envoyé +exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au +gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée +d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A +une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux +bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en +campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui +avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis +d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été +atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans +l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est +dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles, +les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies.</p> + +<p>Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a +obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions +montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un +convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans +difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la +pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été +éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les +ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des +eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs. +Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et +appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept +torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de +deux hommes.</p> + +<p>Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli +être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six +coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués, +ont blessé le cheval du gouverneur-général.</p> + +<p>--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de +Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une +partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos +détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le +colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers +Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens, +et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent +avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin +de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors +Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses +places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la +guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la +face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive. +L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de +fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De +prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée. +Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les +plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage +par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant +dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle +résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de +celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos +troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger +nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres +de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les +agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à +l'abri d'un coup de main.</p> + +<p>--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées +baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à +Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu +surpris de trouver des magasins de costumes et de masques.</p> + +<p>--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans +l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé +établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir +ce redoutable office.</p> + +<p>Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard +une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte +Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale +d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à +décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé +de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient; +la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut +son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le +retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu +de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de +l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de +l'exécuteur algérien par un exécuteur français.</p> + +<p>Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à +Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le +nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime +d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a +subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait +avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après +l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour +l'examiner dans tous ses détails.</p> + +<p>--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les +sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur +libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront +pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant +au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de +leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs +foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des +deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de +route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber, +indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité +militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en +constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur +séjour en Algérie.</p> + +<p>--Le bateau à vapeur <i>le Tartare</i>, qui avait été expédié à Tanger avec +notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur +des <i>Annales algériennes</i>, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant +toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M. +Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur +Abd-el-Rahman lui refusait <i>Vexequatur</i>. L'empereur de Maroc a donné +pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence +d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait +temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des +Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que +de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour +déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses, +le <i>Tartare</i> a ramené dans le port d'Oran le consul <i>in partibus</i>, qui y +attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion, +c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger +chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui +qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations +officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.</p> + +<p>--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les +populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général +Bedeau, comptent sur une abondante récolte.</p> + +<p>--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est +toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en +cas de besoin, aux tribus alliées.</p> + +<p>--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le +commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en +campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne, +commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle +d'Oran.</p> + +<p>--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel +par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de +Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle +appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur +principal village, dans un pays où les habitants se croyaient +inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le +général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le +territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la +première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres +s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel +Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance +sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de +Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu +la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les +fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à +suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus +difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats, +parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense +influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février, +soutiendra une lutte opiniâtre.</p> + +<p>--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a +dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire +importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de +soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la +frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les +communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de +Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces +montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements +heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur +aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les +atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du +pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le +train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie +de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande +abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et +le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition.</p> +<br> +<h3>MANUSCRITS DE NAPOLÉON<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.</blockquote> + +<h4>LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.</h4> + +<h4>LETTRE DEUXIÈME.</h4> + +<p>Monsieur,</p> + +<p>Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire +ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent +à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu +instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en +1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio +Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en +1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594.</p> + +<p>A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la +confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de +faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le +père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à +ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus +maîtres de <i>Bonifazio</i>, en trahissant les liens les plus sacrés de +l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison +des factions.</p> + +<p>Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts +qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état +de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les +différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne +connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de +protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça +les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à +tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui +des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse +d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes, +et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent +Sinuccello della Rocca pour <i>Giudice</i>, ou premier magistrat.</p> + +<p>SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans +les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son +austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires +publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des +seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur +toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions, +sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre +des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au +commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité, +foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef +fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se +présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un +homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée +répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.</p> + +<p>Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les +Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des +circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en +sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les +principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être +d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet +de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de +sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire +tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher +à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et +garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il +seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les +eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le +reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers, +après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces +rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes +vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec +humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré +par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité +publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de +l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux +égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de +Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles, +achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si +tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter +par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue +sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta +confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit, +et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il +soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la +nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps +de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent +découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de +fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre +vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son +premier malheur.</p> + +<p>Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un +vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la +rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force +publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui, +sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui +il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un +délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui +enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme +de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec +impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre +illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la +puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents +pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au +lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.</p> + +<p>«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en +frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien +glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père.... +Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je +viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui, +conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient. +«Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de +Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des +miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle +horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui +devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est +vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo, +pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme +dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton +enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par +l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait +quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur +l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica +se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient +brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes +celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les +efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien +d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta +gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie +à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la +république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu +assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père +et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra +s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier +de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus, +par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de +Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est +possible, son amour s'en accroîtra.»</p> + +<p>Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour +désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort, +et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances +du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de +résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et +de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper; +l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia +sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de +ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica. +Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père; +tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le +vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui +réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut +jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le +peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit +pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet +embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous +les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le +prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible +lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui +font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui +achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit +d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le +commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été +méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme +atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé +du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel +étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois; +j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de +vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme +t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent +par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que +l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»</p> + +<p>En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se +couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il +monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère; +les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel. +Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber; +l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son +crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses +fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable, +se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello; +heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du +repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été +rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un +plaisir avant de mourir.</p> + +<p>Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un +âge très-avancé<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui, +tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler; +le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des +remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les +remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin +misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur +l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris +de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort +ignominieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop +de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre +autre <i>Giudice</i>, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de +Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son <i>Istoria de +Corsica</i> (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.</blockquote> + +<p>Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après +avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or; +mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra +notre pays d'une race de monstres.</p> + +<p>LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de +Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois +parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie. +L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la +scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol +hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un +grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les +débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les +préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de +superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre +à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de +saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les +vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la +souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane +pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils +n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque +le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale +n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre +les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés +jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve +encore: <i>Il a été traité comme les Giovannali</i>. Pour justifier cette +exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a +calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur +les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les +lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur +auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition +de leur siècle.</p> + +<p>SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus +fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces +infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour +pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à +tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons +fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les +yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la +république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût +devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne +pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre +les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il +devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du +vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans +les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par +les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la +confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier +magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer +d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès +que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que +condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination, +d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il +crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec +les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays +qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans +politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à +tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés +qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant +rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui +restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher +leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le +souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit +impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis +tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir +juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas +être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de +finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.</p> + +<p>Il termina ses jours dans cette exaltation de principe particulière aux +sectateurs des Giovannali. Sambucuccio naquit les armes à la main contre +l'aristocratie, et périt comme Caton, pour ne rien faire d'indigne de +soi, ou comme Codrus, pour lever un obstacle à la félicité de son pays.</p> + +<p>ARRIGO DELLA ROCCA (1378).--Avant de mourir, Sambucuccio avait désigné +au peuple Arrigo della Rocca, comme digne de sa confiance. Arrigo, +ennemi implacable de Gènes, ami des communes, avoit l'avantage de tenir +aux barons par la naissance et par les alliances; presque toute la +nation marcha, se rallia autour de lui: en peu de temps, il obligea les +ennemis à repasser la mer. Mais les Génois ne pouvoient si promptement +abandonner une entreprise qui étoit l'objet des intrigues fomentées, des +crimes commis, du sang versé pendant deux siècles. Ils comprirent +seulement qu'il falloit ou une masse de forces plus considérables, ou +des ressorts plus compliqués, pour soumettre une nation indomptable; ils +comprirent que le principal avantage qu'ils tiroient de l'île consistant +dans un commerce exclusif, ainsi que dans la possession des ports qui +favorisaient leur marine et les rendoient redoutables à leurs ennemis, +ils pouvoient remplir le même but en tenant les places maritimes et en +abandonnant l'intérieur aux factieux, que l'on exciteroit pour les +empêcher de se rallier. D'ailleurs le commerce avoit beaucoup accru la +puissance de certaines familles de Gênes; il n'étoit pas moins important +pour la liberté de les affoiblir. L'on imagina de les mettre aux prises +avec les Corses. Dans ce but, la république déclara abandonner les +affaires intérieures de l'île et ne plus vouloir se mêler de protéger un +peuple ingrat; sous main cependant, elle sollicita les plus puissants +patriciens d'employer leurs richesses à une conquête glorieuse pour la +patrie et avantageuse pour leur famille.</p> + +<p>L'ambition excitée est aveugle, et cinq des plus puissantes familles de +Gènes s'allièrent sous le nom de <i>compagnie de la Maona</i>, pour conquérir +la Corse. Au milieu des troubles que ces nouveaux ennemis nous +susciteront, le gouvernement national ne pourra se consolider; les +patriotes, ne voyant que guerres continuelles, se décourageront en +s'affoiblissant. Outre ce double avantage, Gênes avoit le plaisir de +voir se briser contre une roche inébranlable les navires des familles +qu'elle redoutoit.</p> + +<p>Quoique puissante, la Maona fit de vains efforts pour s'emparer de vive +force de l'île. Battue, chassée, elle revint à ses premiers projets, et +résolut de n'élever l'édifice de sa domination qu'à l'ombre des +factions; mais aussi peu avancée qu'à sa première année, elle reconnut, +après trente-neuf ans de vicissitudes, la chimère dont elle s'étoit +bercée, et, quoique à regret, abandonna des projets qui lui avoient été +si funestes.</p> + +<p>La maison de Fregose étoit alors très-puissante à Gênes. On lui offrit +de succéder à la Maona; et, pour l'encourager, le sénat lui céda +Bonifacio et Calvi qu'il avoit conservés jusque-là. Abramo di Campo +Fregoso ne parut en Corse que pour être battu et fait prisonnier; il vit +en moins de quatre ans ses espérances s'évanouir avec sa faction.</p> + +<p>VINCENTELLO D'ISTRIA (1405).--Vincentello d'Istria, depuis la mort +d'Arrigo, avoit été élevé au premier rang; son activité, ses talents +militaires, lui ont mérité une des premières places parmi les grands +hommes qui ont gouverné la Corse. Il acheva de détruire le reste de la +faction de la Maona, renversa le parti des Fregose, et fit régner la +justice. Vainqueur des Turcs sur terre, il arma une flottille et battit +leurs galères. Une grande partie de nos maux devoit être causée par les +papes. Par suite d'une donation qu'ils avoient faite de la Corse à +Alphonse, roi d'Aragon, il vint, en 1420, avec quatre-vingts vaisseaux +pour s'en emparer... Vincentello sentit que ce ne pouvoit être qu'un +torrent passager; il se joignit à lui, et ils assiégèrent ensemble +Calvi, dont ils se rendirent maîtres; mais, ayant échoué devant +Bonifazi, Alphonse continua son voyage vers la Sicile.</p> + +<p>Après son départ, à l'abri de la grande réputation de Vincentello, les +Corses vécurent en paix, et les particuliers de Gênes n'osoient +s'aventurer contre un homme si favorisé par la fortune; on réussit +toutefois à gagner Simone-da-Mare, qui leva l'étendard de la révolte. +Cet ennemi, quoique redoutable, n'auroit fait qu'augmenter les triomphes +de Vincentello, lorsque celui-ci, s'étant embarqué, fut pris par deux +galères génoises et conduit à Gènes où il périt misérablement. Ainsi +finit un homme qui, par ses rares talents, méritoit l'estime des +nations. Pourquoi Gênes, au mépris du droit des gens et de +l'hospitalité, violoit-elle cinquante-trois ans de paix? C'est ce qui +lui fut reproché par les puissances voisines: mais, maigre ces +reproches, ces avides marchands ne recueillirent pas moins le fruit de +leur crime.</p> + +<p>PAOLO DELLA ROCCA (1458).--Après la mort de Vincentello, le peuple +choisit, pour lui succéder, Paolo della Rocca. Sa première expédition +fut de marcher contre Simone, qui avait pris du crédit: il le battit, le +força à se retirer à Gènes. Là, cet infâme citoyen continua à conspirer +contre sa patrie; il entraîna les Montalti, les Fregose, les Adorne, +qui, aussi peu sages que la Maona, éprouvèrent le même sort. Mais, à +mesure que les Corses détruisent un ennemi, il en parait dix autres: +affoiblis par leur victoire même: ne pouvant ni prévenir l'attaque, ni +profiter de leurs succès, ils se trouvent dans la plus triste position. +Si un élément ennemi ne les eût empêchés de l'atteindre, Gènes, superbe +repaire! tu n'aurais pas longtemps insulté à nos malheurs... Pouvoir +d'un bras désespéré se venger en un moment de tant d'affronts, d'un seul +coup assurer l'indépendance de sa patrie et donner aux hommes un exemple +éclatant de justice... Dieu! ton peuple ne seroit-il pas le foible +opprimé?</p> + +<p>Dans cette position désespérée, l'évêque d'Aleria ouvrit l'avis +d'implorer la protection des papes; Eugène occupoit alors la chaire +pontificale. Ravi de cette heureuse circonstance, il envoya un légat en +Corse. Les Adorne prétendirent mettre obstacle à ce nouvel ordre de +choses: mais battu. Gregorio Adorno paya par sa captivité les vues +ambitieuses de son oncle.</p> + +<p>MARIANO DI GAGGIA (1445).--Les peuples nommèrent pour gouverner sous la +protection des papes Mariano di Gaggia. Mariano, implacable ennemi des +caporaux, leur fit une guerre opiniâtre; il brûla, dévasta leurs biens, +démolit leurs châteaux. Les caporaux distingués par leur crédit sur le +peuple en étoient les chefs; mais, corrompus, ils ne servirent plus qu'à +l'égarer, et la nation étoit victime de leur ambition et de leur +avidité: funestes effets de l'ignorance de la multitude. L'on ne peut +disconvenir cependant que les caporaux n'aient rendu des services à la +Corse. Leur histoire est à peu près celle des tribuns de Rome. Après sa +brillante expédition contre les caporaux. Mariano ne fit plus rien qui +fût digne de sa réputation; il conserva sa prépondérance sur le peuple +malgré le grand nombre de ses ennemis; mais il s'en servit pour prêcher +la soumission à l'Offizio. L'histoire, méprisant cette indigne conduite, +ne s'occupe plus de lui, et le laisse mourir dans l'oubli.</p> + +<p>Peut-être, à l'ombre de la tiare, on eût vécu tranquille; mais le pape +Nicolas V, Génois, ami des Fregose, donna l'investiture de la Corse à +Lodovico, chef de cette maison. Les Corses, bien loin d'approuver cette +élection, coururent aux armes avec leur intrépidité ordinaire, et +repoussèrent ce nouvel adversaire. Galeazzo di Campo Fregoso, découragé, +céda à la république le peu de forts qu'il tenoit; mais les Génois, +constants dans leur politique, engagèrent l'Offizio de San Giorgio à +succéder aux Fregoso, et firent naître dans cette compagnie une +espérance de sucres qu'ils étoient bien loin de désirer.</p> + +<p>A cette époque, l'esprit de la nation étoit perverti; l'on ni respiroit +que factions, que divisions. L'Offizio fit des préparatifs +considérables; son premier acte dans l'île fut d'assembler ses partisans +à Lago Benedetto. Là, il annonça ses dispositions bénignes: ce n'étoit +que pour le bonheur des Corses qu'il vouloit les subjuguer. Ce jargon, +auquel ils eussent dû être accoutumés depuis longtemps, en éblouit +plusieurs. La liste de ses adhérents s'accrut; une partie considérable +de l'île envoya des députés à la diète de Lago Benedetto, où ils +arrêtèrent les pactes conventionnels de la souveraineté de l'Offizio.</p> + +<p><i>(La suite au numéro prochain.)</i></p> +<br> + +<h3><b>Théâtres.</b></h3> + +<p class="mid"><i><b>Charles VI</b></i> opéra en cinq actes, paroles de <b>MM. CASIMIR et GERMAIN +DELAVIGNE</b>, musique de <b>M. F. HALÉVY</b>, divertissements de M. MAZILIER, +décorations de <b>MM. CICERI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLÈCHIN</b>.</p> + +<p>C'est une terrible affaire qu'un opéra en cinq actes, et qui exige une +notable dose de patience et de force chez le poète, chez le musicien, et +souvent aussi chez l'auditeur. Je ne parle pas des acteurs: jamais +acteur, que je sache, ne s'est plaint que son rôle fût trop long.</p> + +<p>Déjà, et plus d'une fois, on a reproché à l'Opéra l'énormité de ce +fardeau qu'il impose, chaque année, à l'attention du public: mais, à +cela, les gens de théâtre ont une réponse toute prête, et qui leur +parait péremptoire: c'est que les pièces en cinq actes sont plus +lucratives. Sans doute, trois actes bien faits doivent suffire à +l'appétit d'un homme de lettres, d'un artiste, d'un avocat, peut-être +même d'un avoué; mais, les banquiers, les épiciers, les marchands de +calicot, les fabricants de bas de Paris, tiennent surtout à la quantité, +et c'est pour eux que l'on travaille On comprendra sans peine que, +partout où la question financière se présente, il faut bien que la +question d'art lui cède la place et disparaisse. Va donc pour cinq +actes! jouissez-en, mon cher lecteur, ou subissez-les, selon que vous +appartenez à l'une ou à l'autre des deux catégories de spectateurs que +je viens d'indiquer ci-dessus.</p> + +<p>Le personnage principal de l'opéra nouveau, ainsi que son titre +l'annonce, est Charles VI, ce roi qui fut si malheureux, et sous lequel +la France fut si malheureuse. On est aux derniers jours de ce long ce +triste règne; l'Anglais est maître de Paris et de la plus grande partie +du royaume: Henri V, le vainqueur d'Azincourt, est mort; le duc de +Bedfort commande son armée, exerce le pouvoir suprême au nom d'Henri VI, +son neveu, tient le roi de France dans une sorte de captivité, et mène +rudement la guerre dont le succès doit anéantir les dernières espérances +du dauphin et des Français qui aiment encore la France. Le vieux Raymond +est de ceux-là.</p> + +<p>Qu'est-ce que le vieux Raymond? Cela n'est pas très-facile à deviner. Il +habite une métairie; il est donc métayer. Cependant, il a été soldat +jadis, et quand ses regards s'arrêtent sur une grande épée, qu'on voit +chez lui pendue à la muraille, il dit souvent à demi-voix:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +Ma bonne lame d'Azincourt, +Quand donc pourrai-je te reprendre. +</div></div> + +<p>J'avoue que, pour ma part, je n'imagine pas ce qui l'en empêche, car il +n'y en eut jamais une plus belle occasion. Sa fille Odette, qui parait +une fille de sens et de résolution, est tout à fait de mon avis. +«<i>Agissez</i>, lui dit-elle, <i>et ne parlez pas.</i>» Mais Raymond aime +beaucoup à parler. Il aime aussi à chanter, et ne se fait guère prier +quand on lui demande un refrain contre les ennemis de la France.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +La France a l'horreur du servage, +Et, si grand que soit le danger, +Plus grand encore est son courage +Quand il faut chasser l'étranger. +Vienne le jour de la délivrance, +Des coeurs ce vieux cri sortira: +Guerre aux tyrans! Jamais en France, +Jamais l'Anglais ne régnera. +</div></div> + +<p>Ou voit que les inspirations poétiques de Raymond ne sont pas d'un ordre +très-élevé. Il n'a rien de commun avec le Tyrtée antique: il est même +bien loin du moderne Tyrtée, à qui nous devons les <i>Messiniennes</i>. Mais +enfin son intention est bonne, et il faut lui en savoir gré. C'est un +poète languissant et décoloré, j'en conviens; mais c'est du moins un +citoyen dévoué, un sujet fidèle. Il le prouve bien, puisqu'il envoie +sans hésiter sa fille auprès du roi dès la première réquisition.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006a.png"></p> + +<p>Odette ne s'y décide pas sans quelques regrets. Cela n'a rien +d'étonnant: elle aime un jeune écuyer, nommé Charles, qui, depuis +quelque temps, rode autour de la métairie, qui lui a parlé d'amour, qui +même l'a demandée en mariage à son père. Ce dernier point me semble +assez grave, et j'aurais quelque peine à le croire, si Raymond ne le +disait lui-même à sa fille, pour la consoler</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + +<p class="i20">Plus de tristesse, enfant! la noce à ton retour.</p> +<p class="i30"> N'as-tu plus foi dans sa constance?</p> + +</div></div> + +<p>Or vous saurez que cet écuyer si tendre, et si vertueusement amoureux de +la fille d'un paysan, n'est rien moins que le dauphin de France, qui +sera bientôt Charles VII.</p> + +<p>Cela vous parait léger, sans doute, et un peu perfide; mais, du moins. +Charles est bon fils. A peine apprend-il qu'Odette est mandée auprès du +Roi,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Qu'elle va consoler dans sa noble misère,</p> +</div></div> + +<p>qu'il recule et tombe à genoux devant elle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">En respect mon amour se change.</p> +<p class="i20">Reste pure, Odette, et sois l'ange</p> +<p class="i20">De tes rois et de ton pays.</p> +<p class="i20">Pour eux, c'est en toi que j'espère.</p> +<p class="i20">L'ange qui va sauver le père</p> +<p class="i20">Sera respecté par le fils.</p> +</div></div> + +<span class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"></span><br> +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> +<b> Théâtre de l'Opéra.--<i>Charles VI</i>--Le Cortège, au +troisième acte.</b> + +<p>Il ne forme plus qu'un voeu, c'est de revoir son père, et Odette +s'engage à lui en fournir les moyens.</p> + +<p>Au deuxième acte, le théâtre représente les salons de l'hôtel +Saint-Paul, où la reine Isabelle et le duc de Bedfort préparent, au +milieu d'une fête, l'acte qui doit asservir pour jamais la France à +l'Angleterre, et faire passer la couronne de Charles VI sur le front du +fils d'Henri V. Pendant qu'ils <i>ourdissent leur trame criminelle</i>, un +joyeux orchestre résonne autour d'eux, et des voix harmonieuses</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Chantent la villanelle, où notre Alain Chartier +<p class="i20"> Compare l'enfance à l'aurore. +</div></div> + +<p>Alain Chartier, que la reine Marguerite, femme de Louis XI baisait, +comme on sait, sur la bouche, pendant son sommeil, à cause des belles +choses qu'il disait, devait être bien jeune à l'époque où il fit cette +chanson-là. Ce fut apparemment son début; mais le début est brillant +pour un poète au maillot, et rien n'y accuse l'inexpérience d'un âge +aussi tendre. Le style en est correct et fort élégant; les rimes riches +et harmonieuses, et la nature y est peinte des plus riantes couleurs. +Bientôt la reine elle-même joint sa voix aux voix du choeur. Hélas! je +voudrais en vain le nier, cette femme, qui fut une si perfide épouse, +une si détestable mère, et la reine la plus funeste qu'ait jamais eue la +France, n'en réunissait pas moins tous les talents et tous les charmes! +Admirable musicienne, elle avait une voix tout à la fois douce et +sonore, qu'elle conduisait avec une habileté savante, dont les Italiens +n'ont trouvé le secret que beaucoup plus tard. A défaut de l'air qu'elle +chante, en voici du moins les paroles, qui ont bien aussi leur mérite:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">L'aube de notre jeune âge</p> +<p class="i14">Ressemble à celle du jour:</p> +<p class="i14">Chagrins d'enfance et d'amour</p> +<p class="i14">Se ressemblent davantage.</p> +<br> +<p class="i14">L'amant, loin de son doux bien,</p> +<p class="i14">Tombe en tristesse profonde:</p> +<p class="i14">Pour lui, rien n'est plus au monde,</p> +<p class="i20"> Plus n'est rien.</p> +<br> +<p class="i14">Sa peine est si douloureuse</p> +<p class="i14">Que mourir on le verrait,</p> +<p class="i14">Si d'une peine amoureuse</p> +<p class="i20"> On mourait.</p> +<br> +<p class="i14">Mais de son mal il guérit</p> +<p class="i14">Sitôt que revient la reine;</p> +<p class="i14">Il la voit sourire à peine,</p> +<p class="i20"> Qu'il sourit.</p> +<br> +<p class="i14">Un si doux transport, l'oppresse,</p> +<p class="i14">Que mourir on le verrait,</p> +<p class="i14">Si d'une amoureuse ivresse</p> +<p class="i20"> On mourait.</p> +</div></div> + +<p>Après le concert, le bal. Après le bal, le souper.</p> + +<p>Les trois portes du fond s'ouvrent, et l'on voit une table servie avec +une splendeur royale. Un maître de cérémonie s'avance; la reine se lève, +et, présentant la main au duc de Bedfort:</p> + +<p class="mid">Milords, messieurs, le banquet nous attend.</p> + +<p>Tous les convives sortent, et le salon reste désert.</p> + +<p>Un homme y paraît alors et s'avance d'un pas lent et mal assuré; sa +chevelure et ses vêtements sont en désordre; son oeil est fixe et son +visage pâle. Arrivé devant la porte de l'appartement où a lieu ce +banquet que la reine préside, il s'arrête et dit <i>J'ai faim!</i> Cet homme, +c'est le roi de France!</p> + +<p>Odette ne le laisse pas longtemps seul. Pour le distraire, elle a +recours à son jeu favori, à ce jeu qui a été inventé pour l'amusement de +ce royal insensé, et qui après lui en amusera tant d'autres; elle joue +aux cartes avec lui; tout en jouant, elle lui parle de son fils, et peu +a peu fait naître en lui le désir de le revoir. C'est en effet ce +qu'elle a promis au dauphin; mais elle nuit à ce prince en croyant le +servir.</p> + +<p>Bientôt la reine rentre avec Bedfort. Charles tremble devant elle; il +pâlit à sa voix; il chancelle sous son regard. Jamais elle n'eut un plus +grand intérêt à user de son funeste ascendant. Ce traité conclu entre +elle et Bedfort, qui déclare Henri VI d'Angleterre unique héritier du +roi de France, il faut que Charles VI le signe. Il résiste d'abord, sans +trop savoir ce qu'on lui demande; mais la reine fait sortir Odette, et +s'empare des cartes qu'elle aperçoit sur la table. Privé à la fois de +ses deux joujoux, le vieil enfant se désespère. Ah! dit-il,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> Qu'un ciel sans nuage +<p class="i14">Pour les regards est doux! et quelle volupté +<p class="i20"> De se ranimer sous l'ombrage, +<p class="i20"> A l'air pur de la liberté! +</div></div> + +<p>--Vous le pourrez demain si vous voulez, répond la reine, et l'on vous +rendra Odette, et l'on vous rendra vos cartes aussitôt que vous aurez +signé.</p> + +<p>Charles signe et se remet au jeu, en riant d'un rire hébété, pendant que +Bedford, à côté de lui, lit à voix haute l'acte qui déshérite le +dauphin.</p> + +<p>Le lendemain, Charles, conduit par Odette chez le vieux Raymond, revoit +en effet son fils et le reconnaît à grand'peine. Bientôt un exprès +envoyé par la reine vient abréger sa promenade. Il est roi, il faut +qu'il règne. Une cérémonie publique se prépare, il faut qu'il y +paraisse. Dans toutes les comédies qui se jouent à la face de la nation, +le premier rôle ne lui appartient-il pas de plein droit?</p> + +<p>Le théâtre change et représente le perron de l'hôtel Saint-Paul, +derrière lequel se déroule le vieux Paris, et se dresse la Bastille. Là +un trône est dressé pour Charles et pour Isabelle; au-dessous se presse +le peuple, morne, sombre et indigné. Hélas! cette fête pompeuse a pour +objet la proclamation des droits prétendus d'Henri VI. Ce cortège qui +s'avance, c'est Bedfort qui le mène, et il entoure ce jeune roi sur le +front duquel on va placer la couronne de France, et qu'on vient +présenter à Charles, afin qu'il le reconnaisse publiquement pour son +héritier. Mais Charles a quelquefois des éclairs de raison, et alors +l'instinct national se retrouve en lui toujours vivant et plein +d'énergie.</p> + +<p>«Qu'il est beau, cet enfant!....» lui dit Isabelle. Mais Charles répond: +<i>c'est un Anglais.</i> L'enfant approche, et Bedfort le présente au +monarque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Donnez-lui le baiser de paix.</p> +<p class="i14">Vous avez sur son front posé le diadème.</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Moi? moi?</p> +</div></div> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Théâtre de l'Opera.--Opera de <i>Charles VI</i>. paroles de MM. Casimir et<br> +Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy.--Cinquième acte, dernière +décoration.</b></p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/007b.png"><br> + <b>Madame Stoltz, rôle d'Odette,<br> + Barroithet, rôle de Charles VI.</b></p> + +<p class="mid">BEDFORT.</p> + +<p>C'est l'héritier préféré par vous-même qui doit régner un jour...</p> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<p>Jamais!</p> + +<p>Il étend en effet son bras, que la fureur a ranimé; il saisit le +sceptre, le brise, et en foule les tronçons sous ses pieds, aux cris +d'enthousiasme et de joie du peuple témoin de cette scène.</p> + +<p>Après un pareil éclat, la reine n'a plus rien à espérer, si elle ne rend +le malheureux roi tout-à-fait fou. Elle n'hésite pas un moment. Il est +seul, il attend son fils, qui s'est introduit dans Paris, qui a préparé +son évasion, et qui doit, à un signal convenu, entrer à l'hôtel +Saint-Paul par une fenêtre, et l'enlever. Ce signal, c'est une chanson +connue qu'Odette doit faire entendre. Tout, à coup retentissent à son +oreille des bruits étranges, des murmures lugubres, de sourds +gémissements. Il écoute en frémissant, il regarde: à la clarté d'une +lueur sombre et vacillante, un homme s'introduit dans son appartement, +et vient droit à lui. Il est à moitié nu; sa barbe est inculte, ses +cheveux hérissés, son oeil fixe et menaçant; son bras est armé d'une +redoutable massue. C'est cet inconnu qui, jadis, l'arrêta dans la forêt +du Mans, et dont l'aspect imprévu troubla sa raison.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Ose un instant me regarder en face,</p> +<p class="i12">Eh bien, me reconnais-tu, roi?</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Non, non! mais ton aspect me glace.</p> +</div></div> + +<p class="mid">LE SPECTRE.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">De la forêt du Mans, te souviens-tu?</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> C'est toi, +<p class="i12">C'est bien toi. Que ma tête alors était brûlante +<p class="i12">Elle brûle...</p> +</div></div> + +<p class="mid">LE SPECTRE</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">J'ai dit que le fer, le poison,</p> +<p class="i12">Sèmeraient sur tes pas le deuil et l'épouvante.</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Fuis, spectre!</p> +</div></div> + +<p class="mid">LE SPECTRE</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Je l'ai dit.</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30">Ma raison! ma raison</p> +</div></div> + +<p class="mid">LE SPECTRE.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Roi, j'ai dit vrai. Regarde:</p> +</div></div> + +<p>En effet le parquet s'est entr'ouvert, et trois spectres en sortent +lentement.. Ils sont vêtus de noir, et leur tête est couverte d'un +casque; mais sous ce masque il n'y a point de visage ce sont des +spectres. Regardez continue l'homme de la forêt du Mans.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30">C'est Clisson,</p> +<p class="i12">Qui tend vers toi sa main sanglante</p> +<p class="i12">Louis ton oncle, et Jean-sans-Peur.</p> +</div></div> + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/008a.png"><br> <b>Madame Dorus,<br> rôle d'Isabeau.</b><br> +<img alt="" src="images/008b.png"><br> + <b>Duprez,<br> rôle du Dauphin.</b></p> + + +<p>Le spectre se trompe. Louis d'Orléans était le frère du roi, et non son +oncle. Mais cet homme de la forêt du Mans n'était, à tout prendre, qu'un +membre du menu populaire, un malotru, un croquant, qui ne savait rien +des choses de ce monde, et n'avait pas lu l'almanach de la Cour. Son +erreur est donc pardonnable, et, d'ailleurs, Charles est trop effrayé +pour s'en apercevoir. Il n'a d'oreilles que pour l'épouvantable trio +dont le régalent ces trois squelettes virtuoses:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Tremble! la tombe s'ouvre;</p> +<p>La mort, qu'elle découvre,</p> +<p>A tes regards en sort,</p> +<p>Et tes pâles fantômes</p> +<p>Désertent ses royaumes</p> +<p>Pour t'annoncer ton sort.</p> +</div></div> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<p>Quel est-il donc?... Je touche à mon heure suprême?</p> + +<p class="mid">LE SPECTRE.</p> + +<p>Ils tombèrent tous trois assassinés, jadis.</p> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">LE SPECTRE.</p> + +<p class="mid">Tu périras de même.</p> + +<p class="mid">CHARLES.</p> + +<p>Qui doit m'assassiner?</p> + +<p class="mid">LES TROIS FANTÔMES, <i>Successivement.</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Ton fils!--Ton fils!--Ton fils!</p> +</div></div> + +<p>Il faudrait une tête plus forte que celle de ce pauvre monarque pour +résister à ces menaces, à ces chants, et à cette horrible fantasmagorie. +Il entre dans un accès de folie furieuse, et livre son fils à Isabelle +et à Bedford, qui ne manquent pas d'accourir à ses cris.</p> + +<p>Voilà donc le dauphin prisonnier des Anglais, et, qui pis est, de sa +mère.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i4"> Dans leurs fers il attend sa sentence:</p> +<p class="i4"> A Saint-Denis l'arrêt sera porté.</p> +<p>On y traîne te roi, pour que sa voix proclame</p> +<p>Que son fils par le ciel du trône est rejeté,</p> +<p class="i4"> Pour qu'à Bedfort il donne l'oriflamme</p> +<p class="i12"> Avec la royauté.</p> +</div></div> + +<p>Voilà ce que Raymond apprend à Dunois, à Tanneguy-Du-châtel, à Lahire, à +Saintrailles, qu'il trouve campés au bord de la Seine. <i>Plus +d'espérance!</i> chantent les chevaliers; mais Odette est une fille de +tête, et ne se décourage pas pour si peu.--Comment Odette se +trouve-t-elle là? Comment la reine, après les tentatives réitérées +qu'elle a faites dans l'intérêt du dauphin, et dont la démence du roi a +trahi le secret, ne l'a-t-elle pas fait fouetter et puis jeter à la +rivière, dans un sac décoré de l'inscription d'usage: <i>Laissez passer la +justice du roi?</i>--C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Quoi +qu'il en soit, Odette, profitant de sa faveur à la cour, a fait nommer +son père gardien des tombeaux de Saint-Denis, et, dit-elle,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">.............Ces demeures sombres</p> +<p class="i14">Peuvent cacher des vivants dans leurs ombres,</p> +<p class="i14">Et la victoire en peut sortir.</p> +</div></div> + +<p>C'est ce qui arrive en effet. Au moment décisif, quand, aux yeux de la +cour, des Anglais et du peuple assemblé sous les voûtes saintes, Charles +exige que le dauphin renonce à ses droits, et va prononcer sa sentence, +les défenseurs de la cause nationale sortent tout à coup de l'église +souterraine, repoussent les Anglais, délivrent le jeune prince, et +procurent à Charles VI le plaisir de mourir comme Mithridate, en voyant, +de ses derniers regards, fuir ses ennemis. Il meurt en effet, mais en +roi, et qui plus est, en troubadour, après avoir entonné, de sa voix +défaillante, le patriotique refrain que j'ai déjà cité, et qui parait +être l'idée mère des auteurs, et la moralité de leur fable:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Vive le roi! Jamais en France,</p> +<p class="i14">Jamais l'Anglais ne régnera.</p> +</div></div> + +<p><i>Charles VI</i>, ainsi qu'on a déjà pu s'en convaincre, est conçu dans les +meilleurs sentiments. C'est un opéra éminemment patriotique. L'amour du +pays, la haine de l'étranger en ont inspiré toutes les scènes, en ont +dicté tous les vers. Voilà un grand point, et qui doit rendre la +critique indulgente sur beaucoup d'autres. N'était cette grave +considération, l'on pourrait désirer sans doute un sujet de pièce plus +facilement appréciable, plus intéressant et plus dramatique, un plan +plus habilement construit, des scènes liées avec plus d'art et mieux +développées, des caractères plus franchement accusés, une versification +moins décolorée, des moyens d'effet d'un meilleur choix que cet +abominable spectacle du quatrième acte, que repousseraient les +boulevards, et qu'on n'a pu voir à l'Opéra sans stupeur; on pourrait +demander au compositeur des mélodies plus heureuses,--si mélodies il y +a,--ou du moins une mélopée moins monotone et moins pesante; mais si +l'ouvrage n'est pas récréatif, il est moral, et c'est l'essentiel. Les +auteurs sont des hommes vertueux et bien pensants: on ne peut leur +refuser au moins la couronne civique; et le spectateur, s'il ne s'amuse +pas toujours, ne peut du moins s'empêcher d'estimer leurs intentions et +leur caractère.</p> + +<p>Sérieusement, et autant qu'on en peut juger après une première audition. +MM. Delavigne et M. Halévy me paraissent s'être également trompés.--Qui +ne se trompe pas quelquefois?--Cela peut-il entamer leur réputation, et +nuire à leur gloire? Non, sans doute, et mille fois non! M. Delavigne +n'en a pas moins fait <i>Louis XI</i> et <i>les Enfants d'Édouard</i>. M. Halévy +n'en a pas moins produit les chants inspirés de <i>la Juive</i>. Il y a dans +la vie de tout artiste, de bons et de mauvais moments. La postérité +recueille les uns, et oublie les autres: les contemporains doivent faire +de même.</p> + +<p>Il y a, néanmoins, dans cet ouvrage, des détails heureux et des +situations bien trouvées. L'entrée du roi, au second acte, est fort +belle, et son premier mot: <i>J'ai faim!</i> produirait un grand effet, si +l'incommensurable ritournelle qui le précède n'avait presque fait +oublier au spectateur qu'Isabelle préside un banquet pendant que Charles +VI a faim. La scène où Odette joue aux cartes avec le roi est ingénieuse +et bien traitée; mais les détails avortent quand l'ensemble est +défectueux.</p> + +<p>Quant à la musique, il y aurait presque de l'impertinence à l'apprécier +en détail après une seule représentation. Un second article lui sera +spécialement consacré.</p> + +<p>Ce qu'on peut juger immédiatement, c'est la décoration et la mise en +scène. De ce côté, l'administration a déployé une grande magnificence. +Les costumes, fort exacts et très-bien étudiés, font le plus grand +honneur au goût de M. Lormier, qui en a fourni les dessins. Ils sont +d'ailleurs d'une richesse presque fabuleuse. Jamais on n'avait vu sur la +scène de l'Opéra tant de soie, tant de satin, de fourrures et de +velours. Le cortège qui défile sur la scène, au troisième acte, est d'un +admirable effet. Infanterie, cavalerie, artillerie, rien n'y manque. Les +chevaux même y étaient les plus brillantes parures. Les armures d'or et +d'acier y éblouissent les regards. M Léon Pillet a trouvé le moyen de +faire pâlir les merveilles de <i>la Reine de Chypre</i> et de <i>la Juive</i>. +Aurait-on osé s'y attendre, et pourrait-on demander davantage?</p> + +<p>Les décorations sont fort belles, surtout celles du cinquième acte. Il y +en a deux: la première est une vue prise au bord de la Seine, près de +Saint-Denis. C'est un tableau charmant, plein de calme et d'une +fraîcheur délicieuse. L'autre représente la nef, le choeur et les +bas-côtés de la cathédrale de Saint-Denis, telle qu'elle était alors, +avec ses voûtes peintes et ses vitraux coloriés. On ne saurait imaginer +rien de mieux conçu, de mieux étudié, de plus hardiment exécuté, rien +enfin de plus imposant et de plus magnifique.</p> + +<p><i>(La fin à la prochaine livraison.)</i></p> +<br> + +<h3><b>Cours publics.</b></h3> + +<h4><i>Le collège de France.--La Sorbonne.--Les Professeurs.</i></h4> + +<p class="mid">(Suite et fin.--Voyez p. 14.)</p> + +<p class="mid"><i>Littérature latine et grecque.</i>--M. PATIN et M. EGGER.</p> + +<p>M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine +et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie +grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de +finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de +l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M. +Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette; +malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on +vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les +rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de +son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de +belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des +lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne +connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant. +M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois +s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se +rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des +Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains +esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention +toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde, +le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur +cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter +si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, +qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne +pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit +se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de +parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la +littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants, +Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers +et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable.</p> + +<p class="mid"><i>Théologie</i>-M. L'ABBÉ COEUR.</p> + +<p>M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre +temps, occupe à la Sorbonne la chaire <i>d'éloquence sacrée</i>, et cherche +dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout, +comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son +auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur, +qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la +Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à +l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a +rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le +front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue +du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au +coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans +son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est +un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit +permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires +et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des +syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus, +une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles, +qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur +chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre +garde.</p> + +<p class="mid"><i>Histoire</i>.--M. MICHELET <i>Collège de France</i>.</p> + +<p>M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates; +assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier +ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode +historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait +pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours +n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections +historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient +volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions +passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec +lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent +que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la +transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on +le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes +indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et +de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne +se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la +gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après +sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie +d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a +compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette +intelligence et cet amour.</p> + +<p>Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres +cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins +citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses +leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam, +professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M. +Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère +et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine.</p> + +<p>Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre +quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens?</p> + +<p>Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours +que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc +Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons +autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous +semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une +critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant +d'ailleurs de nos observations préliminaires.</p> + +<p>Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les +professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se +préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres +leçons, moins du public que de leur <i>livre?</i> Il est manifeste en effet, +pour le moins clairvoyant, que la pensée du <i>livre</i> domine dans toutes +ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de +s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux +d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M. +Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et +avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le +public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans +leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons +ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop +pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des +savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de +faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la +critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique +de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une +thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des +Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques, +celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les +cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent +à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés +savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages +écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des +imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils +achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et +monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut +dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme <i>un +livre</i>.</p> + +<p>Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais +distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon +livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine +de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante, +spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où +l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un +volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui +faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là +l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet +ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des +auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais +placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous +apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire +n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir +d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne +serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant +son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées?</p> + +<p>Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour +entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus +souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente; +chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui +n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à +l'auteur du poëme des <i>Jardins</i> d'avoir fait un sort à chacun de ses +vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même +que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de +leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs +auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui +passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une +idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M. +l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce +que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le +lien naturel des différentes leçons.</p> +<br> + +<h3><b>Espartero</b></h3> + +<p class="mid">(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.)</p> + +<p>Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord, +Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions +politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures +du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable +dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont +il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans +dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances +du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement +peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire, +qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche.</p> + +<p>Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les +suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de +griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée, +il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et +appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la +retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale. +Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837, +une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci +demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination +fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les +ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre +à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur +démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui +offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le +nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la +guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter, +tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il +éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné +du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction +du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir +dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à +compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les +négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa +propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère. +Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les +ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France +achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter.</p> + +<p>Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée +que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la +force que la pacification des provinces basques venait de donner au +gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays. +En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus +modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces +actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses +habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire; +mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut +devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été +remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été +dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé +profondément.</p> + +<p>Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa +confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun +parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à +Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum. +Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer +Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les +commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié +du généralissime, tandis que les agents français auprès du +quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions +d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les +exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur +le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce +fut alors que parut dans la <i>Gazette d'Aragon</i> une lettre de Linage dans +laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre +s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la +dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit +beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle +n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent +leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer +sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le +ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit +point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre +modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé.</p> + +<p>Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une +immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis +que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les +exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient +avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des +modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir. +Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et +même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de +dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour +plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il +proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la +destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du +cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il +fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste, +et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda; +Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont +l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette +concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il +restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis +personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola, +ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il +fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité.</p> + +<p>Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au +ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que +le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il +proposa la fameuse loi sur les <i>ayuntamientos</i>, ou les municipalités. +Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les +formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases +extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action +sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les +enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières +élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous +l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une +majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant +le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au +grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une +question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir +était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais; +ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles, +dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces +circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du +conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa +fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux. +Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage, +que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne +ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les +explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine +était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec +lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent +inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un +temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien +épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs; +elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait +donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup +d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une +occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au +milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi +la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de +l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont +approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses +manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle +s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose.</p> + +<p>Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président +du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de +la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite +aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa +une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de +<i>vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur +les ayuntamientos!</i> Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero. +Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les +suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement +contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des +<i>ayuntamientos</i>, et finit par parler en maître. La réception que +Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui +assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les +avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la +municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments +hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait +donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la +Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa +rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des +acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le +cri de <i>mort aux Français!</i> qui est comme le cri de ralliement des +exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine +et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du +retrait de la loi sur les <i>ayuntamientos</i>, que l'on discutait encore dans +les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la +nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa +sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris +que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se +renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par +Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut +refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant +des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il +fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne +révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait +couler le <i>sang jusqu'au genou.</i></p> + +<p>Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la +ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des +exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à +figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero. +Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à +l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes +les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les +deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple. +Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à +l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et +consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le +renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les <i>ayuntamientos</i>. Il +était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui +l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission. +Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et +Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de +dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses +ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de +dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin, +et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les +ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec +des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les +ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au +mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie, +mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer +leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/009a.png"><br> <b>Espartero.</b></p> + +<p>Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé: +contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti +exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette +combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La +reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa +dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut +arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui +lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau, +choisi entièrement dans le parti modéré.</p> + +<p>Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il +a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est +encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger +définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la +nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans +toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de +l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les +armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son +apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à +la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de +sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les +<i>ayuntamientos</i>, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On +sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se +propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur +dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend +à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après +d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à +abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du +royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle +II.</p> + +<p>Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus +étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le +pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe, +Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son +gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes +les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée +que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à +l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports +d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent +ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il +leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage +du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans +toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un +autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer +l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à +quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses +besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été +livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier +et administratif qu'on ait encore vu, même en France.</p> + +<p>Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui +comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les +exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement +constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et +sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au +commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion +des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le +budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien +convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le +premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de +la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre +vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort +critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est +venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait +tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne +sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer +Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché +l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le +lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur +résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser +la ----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à +toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle +du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La +presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est +émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont +demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des +ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre +le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être +déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion +qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la +nouvelle chambre pour le 3 avril prochain.</p> + +<p>Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le +résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix +dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement +violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la +force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa +majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain +dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il +continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point +d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit +de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se +joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution +probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs +calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être, +comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, <i>d'attendre et de +regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir.</i></p> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"></p> + +<h3><b>Translation de l'Épée d'Austerlitz</b></h3> + +<h4>AUX INVALIDES.</h4> + +<p>M. le maréchal duc de Reggio, accompagné du général Petit, des généraux +Athalin et Gourgaud, qui avaient été délégués par le Roi, et de tout +l'état-major de l'hôtel des Invalides, a procédé à l'enlèvement de la +couronne impériale, du chapeau et de l'épée d'Austerlitz, qui étaient +restés déposés sur le cercueil de Napoléon, dans la chapelle +Saint-Jérôme, depuis le jour des funérailles.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"></p> + +<p>Les ouvriers chargés de construire le tombeau devant commencer +immédiatement leurs travaux, la porte de la chapelle Saint-Jérôme sera +murée. Le cercueil y restera, mais dépouillé des insignes qui le +couvraient, et qui auraient couru le risque d'être dégradés. Ces +insignes ont été ensuite transportés avec solennité dans une partie des +appartements que le général Petit occupe aux Invalides, et qui a été +disposée à cet effet.</p> + +<p>Le général portait l'épée d'Austerlitz; il était précédé de plusieurs +sous-officiers portant le chapeau historique, la couronne impériale, la +couronne donnée par la ville de Cherbourg, et le manteau qui servait de +drap mortuaire. Le cortège a défilé entre deux haies formées par tous +les invalides en grande tenue.</p> + +<p>Aucune personne étrangère à l'Hôtel n'a été admise à cette cérémonie.</p> + +<h3><b>Beaux-Arts.</b></h3> + +<h4>RECAPITULATION DES EXPOSITIONS AU LOUVRE DEPUIS 1800.</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009d.png"></p> + +<h4>OUVERTURE DU SALON.</h4> + +<p>Comme la poésie, comme la musique, la peinture, elle aussi, a ses +premières représentations, plus solennelles peut-être, plus désirées que +toutes les autres. Quinze cents oeuvres nouvelles, entièrement inédites, +qui vont tout à la fois se découvrir aux yeux! Quinze cents tableaux et +sculptures! Quelle affiche de théâtre nous promit jamais aussi riche +spectacle? Et, pourtant, comme on sait, une simple tête d'étude, un +petit paysage, une mince statuette, peuvent valoir souvent tout un long +poëme, toute une grande symphonie.</p> + +<p>Aussi les portes du Louvre sont-elles de bonne heure assiégées, en ce +jour solennel, par une foule impatiente, qui se presse, qui se pousse et +s'étouffe à plaisir; les derniers voulant être les premiers, comme ils +le seront un jour au royaume des cieux. Ce n'est pas là, d'ailleurs, +cette foule insignifiante, atone, qui s'encombre dans les barrières des +théâtres, qui s'ennuie et qui s'enrhume, sans penser à autre chose. Ici, +la foule est animée, passionnée même, pittoresque; elle a l'oeil et le +visage en feu, la barbe hérissée, elle parle haut, elle discute, elle +professe, elle harangue; c'est le <i>meeting</i> de l'art.</p> + +<p>Sans doute dans le nombre se voient bien quelques curieux, quelques-uns +de ces bons bourgeois de Paris, que Rabelais jugeait «tant sots, tant +badauds», que la foule attire par une secrète vertu d'adhésion, et qui +se trouvent surtout à leur place dans l'espèce: «Nos numerus sumus....»</p> + +<p>On y rencontre bien aussi, non pas le vrai dilettante de l'art, car il +est essentiellement conservateur et <i>laudator temporis acti</i>, mais une +autre classe d'amateurs. L'amateur des primeurs, qui ne se soucie que +des premières fraises et des premiers melons, croirait se déshonorer en +riant des plaisanteries d'un vaudeville à la seconde représentation, et +ne lit jamais un livre dont les feuilles ont été déjà coupées.</p> + +<p>Mais le véritable public de cette fête, ce sont les artistes, <i>les +jeunes yens des ateliers;</i> car tout le monde, dans les ateliers, est et +demeure jeune: les rapins ne vieillissent pas, ils semblent avoir encore +sur leur figure l'air de 1830; vénérable débris des jeune-France, de la +gent dite romantique, ils en ont au moins sauvé la barbe et la chevelure +mérovingienne, en même temps que quelques expressions <i>portenteses</i>, et +quelques vocables moyen-âge et <i>pyramidaux</i>.</p> + +<p>Ils sont là chez eux, ou du moins à la porte de chez eux un sérieux +intérêt les amène, et le trouble habile leur coeur d'ordinaire si calme, +si insoucieux de la vie positive, si profondément sceptique à l'endroit +des hommes et des choses. Ils ont soumis leurs tableaux, leurs statues +au jugement de l'Académie des Beaux-Arts; l'Académie les aura-t-elle +acceptés, leur aura-t-elle donné le droit d'entrée dans les galeries du +Louvre, auront-ils enfin les honneurs de l'exposition, seront-ils livrés +aux regards de ce public, qui s'y connaît si mal, et laisse volontiers +les tableaux de genre, les oeuvres sérieuses, pour faire queue devant +une charge de Biard, et s'extasier en présence de bouffonnes figures? Y +être ou n'y être pas, <i>that is the question</i>, et c'est là, bien +réellement, une question de vie et de mort pour l'artiste inconnu qui a +lutté courageusement dans un grenier contre son double défaut d'être +obscur et d'être pauvre; que de craintes mortelles, que de riches +espérances devant cette porte qui va s'ouvrir!</p> + +<p>Des bruits sinistres courent dans la foule; on dit que cette année le +jury d'examen s'est montré d'une sévérité farouche; on sait que le +tableau d'un peintre célèbre a été refusé, et l'on ajoute que l'un des +examinateurs, indigné de cette exclusion, s'est levé, et a dit à ses +collègues: «Ni vous, ni moi, ne serions capables d'en faire autant.» +là-dessus, il est parti furieux, et quelques-uns assurent qu'il en +crachait le sang! On ajoute même que le Roi, instruit par M. A. de P. +des malveillantes erreurs du jury, avait exigé qu'une contre-enquête eut +lieu avant l'ouverture du Salon.</p> + +<p>Et alors, vous entendriez un chorus d'étranges qualifications, d'énormes +épithètes adressées par contumace à MM. les examinateurs. +«Croiriez-vous, dit l'un d'eux, qu'il n'y avait cette année que cinq +peintres dans toute la commission? Mais, en revanche, reprend un autre, +on y comptait un grand nombre de musiciens: l'an prochain, je leur +enverrai un tableau à horloge, qui jouera des airs!--Et moi, ajoute un +troisième, je soumettrai à leur jugement impartial le dessein d'une +clarinette et le profil d'une contre-basse!»</p> + +<p>Ceux qui parlent le plus haut, qui ont le verbe le plus tranchant et le +plus goguenard, ce sont les rapins pur sang, qui n'ont encore fait que +broyer les couleurs et croquer sur le mur les principaux nez de +l'atelier; ils sont là, les mains dans les poches, parfaitement +désintéressés dans la question, ne venant que pour assister au triomphe +de leurs amis, et à la déconfiture de ceux qu'ils honorent de leur +inimitié personnelle, et du surnom générique de <i>crétins</i>. Feront-ils +jamais eux-mêmes le moindre tableau? Dieu le sait! Provisoirement, ils +prennent chaudement en main la cause de l'art, anathématisent le jury, +le classique jury, et proposent de rédiger contre ses jugements une +solennelle protestation, d'ouvrir à frais communs une contre-exposition +où devront figurer tous les tableaux refusés, et offrent déjà, à cet +effet, la modique somme de 50 centimes, prélevés sur ce qu'ils appellent +leur superflu.</p> + +<p>Enfin sonne l'heure fatale! Jamais semblable frisson ne courut sur les +bancs d'écoliers, lorsque le pédant, orné de la toge et de l'épitoge, +fait à dessein une pause tragique, après s'être écrié: Premier prix! +Tous les coeurs se serrent, toutes les bouches se taisent. C'est alors +que les plus pusillanimes sentent défaillir leur courage, et veulent +reculer, serrant la main à un ami, et lui disant d'une voix éteinte: «Va +voir si j'y suis!» Mais les portes sont ouvertes, le flot se précipite, +et bon gré, mal gré, il faut suivre le torrent au milieu duquel on voit +trembler la baïonnette et le plumet des malheureux factionnaires, battus +par la tourmente.</p> + +<p>Emporté par cette irrésistible force, qui ne lui permet pas même de +s'arrêter pour saisir au passage le fatal livret, l'artiste ferme les +yeux; son tableau lui revient à la pensée comme une effroyable croute, +placardée de rouge et de bleu; ces têtes charmantes, ces formes +harmonieuses qu'il avait dessinées avec tant d'amour, peintes avec tant +de foi, maintenant lui semblent d'insipides copies, propres à servir +d'enseignes; et il ne se doute plus qu'elles n'aient été +ignominieusement refusées, jusqu'à ce qu'enfin, sentant le flot +s'arrêter, il rouvre les yeux et se trouve dans le salon carré, +vis-à-vis de sa propre toile baignée de lumière, vis-à-vis de sa +Marguerite ou de sa Béatrice, qui fixe sur lui ses regards pleins d'une +joie douce et d'une grâce séreuse.</p> + +<h4>PREMIÈRE VISITE AU SALON--COUP D'OEIL GÉNÉRAL.</h4> + +<p>Heureux les critiques prime-sautiers qui ont, du premier regard, pu voir +et juger à la fois douze cents tableaux! Nous confessons, pour nous, que +notre idée synthétique est encore bien défectueuse, bien obscure, et +nous nous tenons en défiance contre notre première impression, sans +l'oser ériger en un jugement. Ce n'est assurément pas faute d'avoir +ouvert les yeux, d'avoir tendu le cou cinq heures durant; mais souvent, +pour avoir beaucoup regardé, l'on a bien peu vu, et surtout bien peu +pensé. Pressés, heurtés dans la foule, contemplant au travers des +chapeaux, nous réfléchissions à toutes les belles idées critiques, à +toutes les fines observations qui nous seraient infailliblement venues, +si notre judiciaire avait pu, comme autrefois cet heureux Louis XVIII, +se faire traîner doucement dans un fauteuil à roulettes au milieu des +galeries solitaires; nous admirions aussi par souvenir l'intelligence et +la sagacité esthétique des anciens, qui plaçaient aux portes de leurs +musées la statue du Silence, le doigt sur les lèvres, pour avertir +chacun qu'il se gardât de troubler indiscrètement le vol des muettes +pensées autour des statues et des peintures.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010.png"><br> + <b>Ouverture du Musée, le 13 mars.</b></p> + +<p>Enfin nous étions sous la préoccupation constante d'une idée importune; +il manquait à notre compte plus de quatre cents tableaux, et nous nous +demandions, en voyant la nudité des galeries, si l'on avait aussi voulu +faire une exposition de serge verte. En serions-nous à ce point de +pénurie, que, pour composer désormais un salon, il faillit, comme dans +les expositions de sous-préfectures, faire appel aux tableaux de +famille, aux plâtres domestiques, et combler les lacunes avec les cadres +glorieux de nos prix de dessin? Grâce à Dieu, notre pauvreté ne vient +que du sévère caprice de MM. les académiciens: quatre mille tableaux ont +été, comme d'ordinaire, soumis à leur jugement; mais il n'y a eu que +douze cents élus; aussi, ne pouvions-nous considérer sans +attendrissement toutes ces places vides, y plaçant par la pensée, tantôt +ces chers absents, la grande toile de Boulanger, le beau portrait d'H. +Flandrin, tantôt les oeuvres d'artistes inconnus, les imaginations +nouvelles de pauvres jeunes peintres, tous refusés au bénéfice des +tableaux de MM. les académiciens. (Voir, sous le numéro 89, un +inqualifiable tableau de M. Bidault, membre du jury; on assure que ledit +tableau a été reçu à l'unanimité.)</p> + +<p>De tout cela il suit que nous avons encore bien peu de choses à dire du +nouveau Salon. Deux toiles seulement nous ont semblé tout à fait hors de +ligne; d'abord le <i>Tintoret</i> de M. Léon Coigniet, admirable composition, +malgré la réminiscence de l'Empire qu'on y croit apercevoir; puis un +excellent portrait d'<i>H. Flandrin</i>, que l'administration du Musée a eu +grand soin de placer à contre-jour, dans une encoignure. Nous ne faisons +que citer aujourd'hui ces deux véritables chefs-d'oeuvre, sur lesquels +nous reviendrons à loisir. Les honneurs de l'exposition sont ensuite +pour la marine d'Isabey, le <i>Jérémie prophète</i>, d'Henri Lehmann, la +<i>Vendangeuse</i>, de son frère Rodolphe; les portraits de Couture et de +Guignet, les tableaux de genre de Meissonnier et de Leleux, le paysage +de Lessieux, les sculptures de Simart et de Maindron. Le grand tableau +si vanté de M. Papety est en possession d'attirer tous les regards et de +diviser toutes les opinions; il est certain, d'ailleurs, qu'il ne +révolutionnera pas la peinture, comme on l'avait pompeusement dit; le +siècle ne croit plus désormais aux révolutions, et, quel que soit +d'ailleurs le mérite du tableau de M. Papety, il n'est pas destiné à +détruire ce légitime scepticisme.</p> + +<p>Et puis, toujours du Biard et du Dubufe. Dimanche prochain commencera le +triomphe de ces deux peintres <i>dominicaux</i> «bien connus par la ville.»</p> + +<p>Et maintenant, dirons-nous comme la plupart: l'exposition est plus +faible que celle de l'an dernier? Il importe de remarquer que depuis un +temps immémorial, la critique place toujours chaque exposition +immédiatement au-dessous de celle qui l'a précédée.--De même depuis des +siècles, on dit que le commerce va mal.--Il est certain que les maîtres +n'exposant plus, les toiles supérieures se raréfient singulièrement; +mais il arrive, en peinture comme dans les lettres, qu'au lieu d'un +artiste éminent, nous ayons vingt artistes distingués; ce que perdent +les individus, la masse le regagne, le génie se fait rare, le talent +abonde, et l'on est tout surpris de trouver dans des tableaux de +débutants un savoir-faire déjà remarquable, qui aurait beaucoup promis à +toute autre époque; mais aujourd'hui les hommes de talent demeurent ce +qu'ils sont, et les habiles deviennent rarement des maîtres.</p> + + + +<h3><b>Bibliographie</b></h3> + +<h4>BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE ÉTRANGER.</h4> + +<p><i>Report and Appendices of the children's employment commission presented +to both houses of Parliament, by command of Her Majesty</i>.--Rapport et +Appendices de la commission du travail des enfants dans les +manufactures, présentés aux deux Chambres du Parlement, par l'ordre de +Sa Majesté (non traduits). Mars, 1843.</p> + +<p>Le rapport de la commission chargée de faire une enquête sur le travail +des enfants dans les manufactures a été présenté la semaine dernière aux +deux Chambres du Parlement. Il passe successivement en revue les +diverses industries de Londres et des comtés de l'Angleterre. Est-il +nécessaire d'ajouter qu'il révèle une foule de faits inconnus +jusqu'alors et tellement horribles, que s'ils n'étaient attestés +solennellement par les membres de la commission d'enquête, personne +n'oserait y ajouter foi? La veille du jour fixé pour le dernier bal de +la cour, un pair d'Angleterre avait lu la partie de ce rapport qui +concerne les marchandes de modes, les fabricantes de dentelles et les +couturières. Un de ses amis le pressait de l'accompagner: «Je n'irai pas +à ce bal, répondit-il, je n'y aurais aucun plaisir; à chaque pas je +croirais voir sortir de leurs cercueils les cadavres de tous les +infortunés qui sont morts à la peine en fabricant les divers objets de +luxe dont se compose la toilette des femme.»</p> + +<p>Il nous est impossible, on le conçoit, d'analyser un pareil travail. +Toutefois, afin de prouver son importance, nous citerons quelques faits +choisis au hasard.</p> + +<p>--Un deuil de coeur rend toujours aveugles au moins trente jeunes +filles, déclare M. Tyrrell, médecin de l'hôpital ophthalmique.</p> + +<p>--A Nottingham, M. Grainger, le rapporteur, visita une maison assez +propre et confortable d'ailleurs, où il trouva quatre petites filles +occupées à la fabrication de la dentelle. L'aînée avait huit ans, la +cadette deux ans, les deux autres six et quatre ans. Elles gagnaient +chacune environ 10 centimes par semaine.</p> + +<p>--Dans la même ville, certaines mères ont l'habitude d'administrer du +laudanum à leurs petits enfants, pour les forcer à rester tranquilles +pendant qu'elles travaillent; car si elles étaient obligées de s'en +occuper, elles ne gagneraient plus de quoi vivre. On augmente la dose de +jour en jour; aussi la plupart des enfants meurent-ils avant d'avoir +atteint l'âge de deux ans. «Depuis l'âge de six ans, disait une jeune +ouvrière, je travaille quatorze à quinze heures par jour. Je gagne 5 +shellings par semaine. Si je ne faisais pas boire du <i>cordial</i> à mon +enfant, il m'empêcherait de travailler et je mourrais de faim.»</p> + +<p>--A Willenhall, un enfant dépose en ces termes: «Je suis bien traité, +mon maître ne me bat pas beaucoup; il ne me frappe jamais qu'avec un +bâton ou un fouet, ou le manche d'un marteau.» Un autre enfant se montre +également satisfait, parce que son maître ne le bat jamais plus de cinq +minutes à la fois.</p> + +<p>Ces enfants, qu'on fait travailler dès l'âge de deux ans, ou auxquels on +donne chaque jour une portion de laudanum pour les endormir, ne +reçoivent aucune instruction, et ne deviennent jamais des hommes, alors +même qu'ils ont la force de supporter ce terrible régime. Leur ignorance +égale leur faiblesse physique. Comment ne serait-il pas, en outre, +cruels et débauchés? Dès leur bas-âge, ils n'ont sous les yeux que de +mauvais exemples, et ils se trouvent très-bien traités lorsque leur +maître ne les bat qu'avec un bâton.</p> + +<p>Le rapport de la commission du travail des enfants dans les manufactures +intéresse non-seulement l'Angleterre, mais les autres pays +manufacturiers. Nous en recommandons la lecture à tous les hommes qui +s'occupent encore de l'amélioration physique, intellectuelle et morale +des classes ouvrières.</p> + +<p><i>Geschichte Polens, von</i> Dr RICHARD ROEPELL <i>ersler Theil, +Hamburg.</i>--Histoire de la Pologne, par le Dr RICHARD ROEPELL. 1ère +partie (non traduite).</p> + +<p>Le docteur Roepell fait partie d'une société de savants allemands, dont +chaque membre s'est engagé à écrire l'histoire spéciale d'un état +européen. Lorsqu'ils seront terminés, tous ces ouvrages particuliers +doivent former une collection qui sera éditée sous les auspices de deux +historiens célèbres, A. H. L. Heeren et F. A Ukert. Le docteur Roepell, +chargé d'écrire l'Histoire de la Pologne au Moyen Age, s'était d'abord +rendu à Varsovie, pour y apprendre la langue polonaise et se mettre en +état de consulter avec fruit les archives nationales. Il vient de +publier à Hambourg la première partie de son travail.</p> + +<p>Cette première partie s'ouvre par une description géographique de la +Pologne, suivie d'un essai historique, malheureusement incomplet, sur la +race slave.</p> + +<p>Le docteur Roepell considère ensuite le duché de Posen comme la patrie +primitive des Polonais; mais il ne remonte pas dans ses recherches +au-delà de la moitié du sixième siècle. A la chute de Rome, les Polonais +commencent à se faire connaître en Europe. En 540, leur chef, Lech, +fonde Gnesen, la première capitale de leur empire A la dynastie de Lech, +qui règne jusqu'en 850, succède celle de Piast Ce fut après l'accession +de Mieczyslaus 1er, en 965, un des souverains de cette dynastie, que la +Pologne prit rang parmi les états indépendants de l'Europe, en adoptant +le christianisme L'auteur de <i>l'Historga naroda polskiego bandtkie</i> +(l'Histoire de la nation polonaise), avait déclaré que Mieczyslaus était +un vassal de l'empereur d'Allemagne, pour une partie de la Pologne, +située entre l'Oder et la Warta. Le docteur Roepell réfute cette +assertion et prouve par une série de faits historiques, que le vasselage +des rois de Pologne était purement personnel et même nominal.</p> + +<p>Outre ces considérations préliminaires, la première partie de l'ouvrage +du docteur Roepell renferme l'histoire détaillée des règnes de Boleslaus +le Grand, le véritable fondateur du royaume de Pologne, et de ses +successeurs, jusqu'à l'assassinat de Przemyslaus, par le marquis de +Brandebourg, en 1295.</p> + +<p><i>Storia della Colonna Infâme</i> di ALESSANDRO MANZANI. Milano, 1840; à +Paris, chez Baudry. Un vol. in-12, avec les remarques de Pietro Verri +sur la torture. 3 fr. 50 c. <i>La Colonne Infâme</i>, traduction française de +M. DE LATOUR. <i>Processo originale degli untori della peste del 1630</i>. +Milano. 1839. Un vol. in-8 (non traduit). Procès original des <i>untori</i> +pendant la peste de 1630. <i>Della Storia Lombarda del secolo XVII, +ragionamenti</i> di CESARE CANTI per commente ai promessi Sposi di +ALESSANDRO MANZANI. Juin, 1832.</p> + +<p>L'histoire tragique de la <i>Colonne Infâme</i> était toujours demeurée +enfouie dans les archives manuscrites du dix-septième siècle, lorsqu'on +imprima à Milan, en 1836, toutes les pièces originales du procès des +<i>untori</i>. Alessando Manzani se rappela alors la promesse qu'il avait +faite aux lecteurs de son beau roman des <i>Promessi Sposi</i>, à la fin du +XXXVe chapitre; il se décida à écrire la <i>Storia della Colonna Infâme</i>. +Publié à Milan en 1810 ce petit livre a été réimprimé récemment à Paris +par le libraire Baudry, et M. de Latour en annonce une traduction +enrichie de notices et d'appendices.</p> + +<p>Rien de plus triste que cette histoire. Pendant la peste de 1630, dont +les <i>Promessi Sposi</i> renferment une description si détaillée, les murs +des maisons de Milan furent, à certaines époques, enduits, par des mains +inconnues, d'une espèce d'onguent jaunâtre. Le peuple s'imagina que +c'était cet onguent qui répandait la peste dans la ville. On arrêta +divers individus désignés sous le nom d'<i>untori</i>, parce qu'on les accusa +d'avoir fabriqué cet onguent <i>(untorio)</i> avec l'intention de faire périr +tous les habitants de Milan. Interrogés par les magistrats, ils +déclarèrent qu'ils étaient innocents. On les appliqua à la torture, et +non-seulement ils s'avouèrent coupables, mais ils dénoncèrent de +prétendus complices. Condamnés à mort, ils subirent un supplice +effroyable, et on éleva sur l'emplacement de la maison de l'un d'eux, +nommé Mora, une colonne dite <i>Infâme</i>, avec une inscription qui devait +rappeler à la postérité le triste souvenir de ce procès. Ainsi, au +dix-septième siècle, la justice milanaise élevait avec un stupide +orgueil le monument de son déshonneur futur. En 1759, le président +Charles de Brosses partageait encore les absurdes préjugés du siècle +précédent. «La colonne que l'on appelle <i>Infâme</i> est élevée, dit-il dans +ses <i>Lettres sur l'Italie</i>, sur la place où était la maison d'un +malheureux que l'on <i>surprit s'efforçant, par les moyens de certaines +drogues, de mettre la peste dans la ville.</i>» Cette colonne subsista +pendant cent quarante-huit ans; en 1778, elle s'écroula, et personne ne +songea dès lors à la relever.</p> + +<p>Ce nouvel ouvrage de l'auteur des <i>Fiancés</i> sera lu avec un intérêt +d'autant plus vif, qu'il renferme d'utiles leçons Si Manzani n'eût pas +tardé tant d'années à tenir sa promesse, peut-être, instruit par +l'exemple des Milanais du dix-septième siècle, le peuple de Paris se fût +montré moins déraisonnable et plus humain à l'époque fatale où, refusant +de croire à l'existence d'un fléau dont il ne pouvait nier cependant les +terribles effets, il se persuada que l'eau des fontaines était +empoisonnée, et frappa, dans son aveugle fureur, de malheureux ouvriers +aussi innocents que les <i>untori de la Colonne Infâme.</i></p> + +<p><i>The Court of England under the house of Nassau and Hanover</i>.--La cour +d'Angleterre sous les maisons de Nassau et de Hanovre; par M. JOHN +HENEAGE JESSE. Esq., auteur des <i>Mémoires de la cour d'Angleterre sous +le règne des Stuarts</i>. 3 vol. in-8 (non traduite).</p> + +<p><i>La Cour d' Angleterre sous les maisons de Nassau et de Hanovre</i>, +publiée par M. Jesse, n'est autre chose qu'une série de notices +biographiques sur les principaux hommes d'État qui se sont succédé en +Angleterre durant la triste période qui commence à la révolution de +1688, et qui se termine à la mort de Georges II, en 1760. On peut louer +l'impartialité de l'auteur, bien qu'il laisse trop deviner parfois ses +opinions conservatrices, la clarté et l'élégance de son style et +d'autres qualités secondaires: mais M. Jesse manque en général +d'élévation et de profondeur. Il aime trop les anecdotes; il se contente +de raconter les faits intéressants sans en rechercher les causes, sans +en calculer les conséquences; il n'apprend pas à ses lecteurs quelle a +été l'influence morale, sociale et politique qu'ont exercée, pendant +leur vie, les principaux hommes d'État du dix-huitième siècle. Enfin, on +ne comprend pas pourquoi il a omis de parler de l'évêque Burnet, du +général Wolfe, de lord Clive, de l'amiral Byng, de lord Carteret, de +Pulteney et surtout de lord Chatham, qui remporta cependant ses plus +beaux triomphes avant la mort de Georges II.</p> + +<p>Malgré ces critiques, peut-être sévères, le nouvel ouvrage de M. Jesse +obtiendra, nous n'en doutons pas, le même succès que les <i>Mémoires de la +Cour d'Angleterre sous le règne des Stuarts</i>, car il contient des +biographies bien écrites et remplies de faits nouveaux, de Malborongh, +de Bolingbroke, de Walpole, de Harley, du duc de Sommerset, et des +<i>beaux</i> célèbres de cette époque. Fielding et Wilson.</p> + +<p>Die Verantwortlichkeit der Minister.--La Responsabilité ministérielle, +par M. B,. MOHL, in-8, 726 pages, non traduite.</p> + +<p>M Mohl pose d'abord les principes généraux sur lesquels la +responsabilité ministérielle est fondée, puis il se demande quels sont +les individus qui doivent y être soumis, et dans quels cas il faut +l'appliquer. Il examine alors, outre la procédure à suivre, la nature et +les divers degrés des peines qu'entraîne nécessairement une +condamnation. Enfin, il termine ce traité par une analyse historique de +tous les principaux procès intentés jusqu'à ce jour à des ministres, en +vertu de la loi constitutionnelle qui les rend responsables des actes de +leur administration. La publication de cet ouvrage, estimable +d'ailleurs, mérite d'être signalée comme un heureux symptôme du +mouvement politique qui commence à se manifester sur plusieurs points de +l'Allemagne.</p> + +<p><i>The Addresses and Messages of the presidents of the United +States</i>.--Discours et Messages des présidents, des Etats-Unis. New-York, +Walker. London, Wiley and Putnam (non traduits).</p> + +<p>La collection des discours des présidents des États-Unis fournira +d'importants matériaux aux écrivains et aux hommes d'État qui voudront +étudier l'histoire de la grande république de l'Amérique du Nord, depuis +la déclaration de l'indépendance jusqu'à l'époque actuelle. Elle +commence par le premier discours, ou le discours d'inauguration de +Washington, et se termine avec celui que le président Tyler prononça +dans la session dite spéciale, lorsqu'il remplaça Harrisson, en vertu de +la section VI de l'article 11 de la constitution, qui, en cas de mort du +président, confère ses fonction» au vice-président. On y trouve aussi, +outre une notice sur Harrisson, la déclaration d'indépendance et la +constitution actuelle des États-Unis.</p> + +<p><i>Storia della Pittura italiana</i>. Pise. 1842.--Histoire de la Peinture en +Italie (non traduite).</p> + +<p>Cette nouvelle histoire illustrée de la peinture italienne doit se +publier en cinquante-six livraisons. La première livraison renfermait +les quatre dessins suivants: 1 Une miniature de Pise de 1242.--2 Un +bas-relief de Nicolas Pisano.--3 Le Christ de Giunta Pisano.--4 La +Vierge de Guido de Sienne, peinte en 1221, et la Vierge de Cimabue, +peinte vers 1276.</p> + +<p><i>Neuere Geschichte der poetischen national Literatur der Deutschen, von</i> +G.-G. GERVINUS ZWEI BANDE.. <i>Leipsig.</i> 1842.-Histoire moderne de la +Littérature poétique de l'Allemagne, par G.-G. GERVINUS. 2 vol. (non +traduite).</p> + +<p>Ces deux volumes forment le complément de l'ouvrage en trois volumes que +le professeur Gervinus avait déjà publié sur les progrès de la +littérature allemande. Ils embrassaient la période de temps qui s'étend +depuis Gottsched jusqu'à la chute de Napoléon. Les opinions littéraires +du professeur Gervinus sont, il est vrai, entièrement opposées à celles +des meilleurs écrivains actuels de l'Allemagne; mais alors même qu'on +n'adopte pas ses conclusions, on est forcé de rendre justice à son +talent et à son indépendance. Son livre a un grand mérite, il fait +penser; il s'adresse par conséquent à un public d'élite. N'y cherchez +pas des renseignements positifs sur la vie d'un écrivain, vous n'y +trouverez que des théories plus ou moins ingénieuses, plus ou moins +vraies sur ses ouvrages et sur les moeurs de son époque; c'est un +recueil d'idées et non de faits. Le professeur Gervinus n'a pas cru +devoir continuer son ouvrage jusqu'à nos jours, par des raisons peu +flatteuses pour ses contemporains. «Notre littérature, dit-il en +terminant, est devenue un marais stagnant tellement rempli de matières +nuisibles, que nous devons appeler de tous nos voeux quelque tempête +étrangère. Notre littérature a eu son temps, et si nous ne pouvons vivre +en paix, nous devons appliquer désormais à la vie positive et à la +politique l'activité dont nous sommes doués, et qui maintenant n'a plus +d'objet. Quant à moi, je suis autant que je le puis cet avertissement de +l'époque.»</p> + +<p><i>The history of Woman in England.</i>-L'Histoire de la Femme en Angleterre; +par HANNAH LAWRANCE. Londres, 1843 (non traduite).</p> + +<p>Le premier volume de cet ouvrage vient de paraître. Il commence avec les +plus anciennes chroniques, et se termine à la fin du douzième siècle. +Mistriss Lawrance n'a pas la prétention de soutenir que la femme est +non-seulement égale, mais supérieure à l'homme; elle se contente +d'écrire son histoire, et de montrer quelle influence elle a exercée sur +les institutions, la religion, la littérature et le caractère de la +nation anglaise. Dès qu'elle sera terminée, nous reparlerons plus +longuement de cette nouvelle compilation de l'auteur <i>of the historical +Memoirs of the Queens of England.</i></p> + +<p><i>The Xanthian marbles, discovered in Asia-Minor, their acquisition and +transmission in England</i> (ouvrage non traduit).--Les Marbres de Xanthe, +découverts dans l'Asie-Mineure par CHARLES FELLOWS, leur acquisition et +leur transport en Angleterre. 1842, 5 schel.</p> + +<p>Au printemps de 1838, un voyageur anglais, nommé Charles Fellows, +visitait l'Asie-Mineure; frappé de la beauté des ruines éparses le long +des côtes de la Lycie, il s'enfonça dans les terres et y découvrît, sur +les bords de la rivière Xanthe, des sculptures précieuses qu'il résolut +de transporter en Angleterre. Dès cette époque, des négociations +s'ouvrirent entre la Porte et le cabinet de Saint-James; elles durèrent +plus de trois années. Ce ne fut qu'au mois d'octobre 1841 que le consul +de Smyrne reçut le firman demandé. A cette nouvelle, l'amirauté fit +partir un navire chargé de ramener en Angleterre les sculptures +découvertes par M. Charles Fellows. L'ouvrage anglais que vient de +publier le libraire Murray contient une relation détaillée de cette +curieuse expédition. Les marbres de Xanthe, appelées aussi marbres de +Fellows, sont aujourd'hui déposés au <i>British Museum</i>.</p> + +<p><i>The rural and domestic Life of Germany with characteristic sketches of +its cities and scenery</i>, collected in a general tour, and during a +residence in the country in the years 1840, 1841 and 1842. London, 1842 +(ouvrage non traduit).--La vie rurale et privée de l'Allemagne, suivie +d'esquisses caractéristiques de ses villes et de ses paysages, etc., par +WILLIAM HOWITT; in-8.</p> + +<p>Ainsi que son titre l'indique, ce nouveau livre de M. Howitt se divise +en deux parties distinctes: la première est consacrée à la peinture de +la vie rurale et privée des Allemands; dans la seconde, l'auteur a +raconté ses impressions de voyage; il se promène de Heidelberg à +Londres, en passant par Baden-Baden, Stuttgart, Tubingen, Ulm, +Augsbourg. Munich, Salzbourg, Linz, Vienne, Prague, Dresde, Leipsig, +Berlin, Weimar, Iena, Erfurth, Francfort et le Rhin. Ces deux parties ne +se ressemblent d'ailleurs sous aucun rapport; l'une est remplie de +détails intéressants, l'autre reste toujours bien au-dessous du +<i>Hand-Book</i> de M. Murray <i>(Manuel du voyageur.)</i> M. Howitt a décrit avec +une vérité touchante les moeurs, les travaux et les plaisirs de la +classe moyenne et de la classe pauvre pendant les diverses saisons de +l'année: la moisson, la vendange, les fêtes de village, la chasse, les +parties de traîneaux, les pèlerinages, les fêtes de Noël et du jour de +l'an, le carnaval, etc., etc. On prend plaisir à contempler quelque +temps ces esquisses légères faites d'après nature par un peintre souvent +trop consciencieux, mais qui ne manque pas d'une certaine habileté. Si +l'impression qu'on éprouve n'est jamais vive, en revanche, elle est +toujours pure et douce; chez M. Howitt, le coeur l'emporte évidemment +sur l'intelligence. Est-ce donc un défaut qu'il faille lui reprocher? Ne +devons-nous pas, au contraire, nous estimer heureux de trouver un livre +moral et simple, écrit sans prétention, et dont la lecture, instructive +d'ailleurs, repose agréablement l'esprit?</p> + +<p><i>The Negroland of the Arabs, or an Inquiry into the early history and +geography of central Africa.</i>-La Nigritie des Arabes, ou Recherches sur +l'Histoire et la Géographie primitives de l'Afrique centrale; par +WILLIAM DESBOROUGH COOLEY. 8 sch. 6 den., avec une carte.</p> + +<p>M. Desborough Cooley est l'auteur d'une excellente histoire des +découvertes maritimes et continentales, qui a été traduite en français +par MM. Adolphe Joanne et Old Nick, et publiée à la librairie Paulin, en +5 volumes. (Prix et format de la collection Charpentier.)</p> + +<p><i>The annual Biography</i>, being lives of eminent or remarkable persons, +who have died within the year 1842; by CHARLES DODD, esq., author of the +Peerage, the Parliamentary companion, etc.--Chapman and Hall.--London.</p> + +<p><i>L'Annuaire biographique</i>, ou Vies des personnes éminentes ou +remarquables qui sont mortes pendant l'année 1842; par <i>Charles Dodd</i>.</p> + +<p>Cet annuaire, dont le premier volume vient d'être mis en vente, paraîtra +régulièrement chaque année, au commencement de février.</p> + +<p>EXTRAIT DU CATALOGUE GÉNÉRAL DU COMPTOIR CENTRAL DE LA LIBRAIRIE.</p> + +<p><b>Économie Politique, Commerciale et Industrielle</b> <i>(suite)</i>.</p> + +<p>COLONIES FRANÇAISES (des), abolition immédiate de l'esclavage; par M. V. +SCHOELCHER. 1 beau vol. in-8, 1842. (<i>Pagnerre</i>, éd.) 6 fr.</p> + +<p>CRÉDIT DE LA BANQUE (le), contenant un exposé de la constitution des +banques américaines, écossaises, anglaises, françaises, par M. +COURCELLE-SENEUIL, in-8. (<i>Pagnerre</i>, éd.) 2 fr.</p> + +<p>ESPRIT D'ASSOCIATION (de l'); par A. DE LA BODER, 5e édit. 1834. 1 vol. +in-8. (<i>Gide</i>, éd.) 8 fr.</p> + +<p>ESSAI COMPARATIF SUR LA FORMATION ET LA DISTRIBUTION DU REVENU DE LA +FRANCE en 1815 et 1835; par M. JOSEPH DUTENS. Brochure in-8. +(<i>Guillaumin</i>, éd.) 5 fr.</p> + +<p>EXAMEN HISTORIQUE ET CRITIQUE DES DIVERSES THÉORIES PÉNITENTIAIRES; par +L.-A. MARQUET-VASSELOT. 5 vol. in-8. (<i>Paulin</i>, éd.) 18 fr.</p> + +<p>HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE; par M. le vicomte ALBAN DE +VILLNEUVE-BARGEMONT. 2 forts vol. in-8. (<i>Guillaumin,</i> éd.) 16 fr.</p> + +<p>HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE EN EUROPE; par BLANQUI aîné. 2e éd, 2 +vol. in-8. (<i>Guillaumin</i>, éd.) 15 fr.</p> + +<p>HISTOIRE DES RELATIONS COMMERCIALES ENTRE LA FRANCE ET LE BRÉSIL. 1 vol. +in-8 avec tableaux, plans et carte du Brésil. (<i>Guillaumin</i>, éd.) 7 fr. +50</p> + +<p>HISTOIRE FINANCIÈRE ET STATISTIQUE GÉNÉRALE DE L'EMPIRE BRITANNIQUE; par +PABLO PEBRER; traduit de l'anglais par J.-M. JACOBI, avocat. 2e édit., 2 +gros vol. in-8 de 500 pages. (<i>Bellizard et Dufour</i>, éd.) 8 fr.</p> + +<p>HISTOIRE POLITIQUE ET ANECDOTIQUES DES PRISONS DE LA SEINE. 1 beau vol. +in-8 (<i>Guillaumin</i>, édit.) 7 f. 50</p> + +<p>INTÉRETS MATÉRIELS EN FRANCE: travaux publics, routes, canaux, chemins +de fer; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol. in-8, orné d'une carte des travaux +publics de la France. (<i>Charles Gosselin</i>, éd.) 8 fr.</p> + +<p>MISÈRE (de la) DES CLASSES LABORIEUSES EN ANGLETERRE ET EN FRANCE, par +EUGÈNE BURET. 2 vol. in-8. (<i>Paulin</i>, éd.) 15 fr.</p> + +<p>MISÈRE (de la); par M. D'ESTERNO. 1 vol. in-8. (<i>Guillaumin</i>, éditeur.) +4 fr. 50</p> + +<p>PETIT VOLUME contenant quelques aperçus des hommes et de la société, par +J.-B. SAV. 3e édition, entièrement refondue par l'auteur, et publiée sur +un manuscrit qu'il a laissé; par HORACE SAV, son fils. 1 vol. in-32. +(<i>Guillaumin</i>, éd.) 2 fr.</p> + +<p>PLAN D'UNE RÉORGANISATION DISCIPLINAIRE DES CLASSES INDUSTRIELLES DE +FRANCE; par M. FÉLIX DE LAFAREILLE. 1 vol. in-12. (<i>Guillaumin</i>, éd.) 2 +fr. 50</p> + +<p>SIR RICHARD ARKWRIGHT, ou Naissance de l'industrie cotonnière dans la +Grande-Bretagne (1760 à 1792); par SAINT-GERMAIN LEDUC. 1 vol. in-18. +(<i>Guillaumin</i>, éd) 2 fr.</p> + +<p>STATISTIQUE GÉNÉRALE RAISONNÉE ET COMPARÉE DE LA FRANCE; par J.-H. +SCHNITZLER. 2 vol. in-8. (<i>Lebrun</i>, éditeur. 15 fr.)</p> + +<p>SYSTÈME PÉNITENTIAIRE (du); par M. AYLIES 1 vol. in-8. (<i>Charles +Gosselin</i>, éd) 5 fr.</p> + +<p>SYSTÈME PÉNITENTIAIRE AUX ÉTATS-UNIS; par MM. GUSTAVE DE BEAUMONT et +ALEXIS DE TOCQUEVILLE. 2e édition, augmentée d'une Introduction et ornée +de plans, vues, etc. 2 vol. in-8. (<i>Charles Gosselin</i>, éd.) 15 fr.</p> + +<p>TABLEAU DE LA DETTE PUBLIQUE ET DES MISÈRES DU TRÉSOR 1 vol. in-8. +(<i>Paulin</i>, éd.) 5 fr.</p> + +<p>TABLEAU POLITIQUE ET STATISTIQUE DE L'EMPIRE BRITANNIQUE DANS L'INDE; +par le général comte de BIORSNTERNA, traduit de l'allemand, avec des +notes et un supplément historique, par M. PETIT DE BARONCOURT 1 gros +vol. in-8, orné d'une carte. (<i>Amyot</i>, éd.) 8 fr.</p> + +<p>UNION DOUANIÈRE DE LA FRANCE ET DE LA BELGIQUE, (de l'); par M. P.-A. DE +LA NOURAIS. 1 vol in-8. (<i>Paulin</i>, éditeur.) 6 fr.</p> + +<p><b>Agriculture et Jardinage.</b></p> + +<p>ÉTAT DE LA PRODUCTION DES BESTIAUX EN ALLEMAGNE, EN BELGIQUE ET EN +SUISSE (de l'); par M. MOLL, in-4 de 92 pages, avec un grand nombre de +tableaux. (<i>Bixio</i>, éditeur.) 2 fr. 75</p> + +<p>MAISON RUSTIQUE DU XIV SIÈCLE. 4 vol. in-4, équivalant 20 vol. in-8 +ordinaires, avec plus de 2,060 gravures représentant tous les +instruments, machines, appareils, races d'animaux, arbres, arbustes et +plantes, bâtiments ruraux, etc., publiés sous la direction de MM. +BAILLY, BIXIO et MALPEYRE. Ce livre, expression la plus complète de la +science agricole pour l'époque actuelle, forme à lui seul la +bibliothèque de l'homme des champs. 4 vol. (<i>Bixio</i>, éd.) 33 fr. 50</p> + +<p>RÉPERTOIRE DES PLANTES UTILES ET DES PLANTES VÉNÉNEUSES DU GLOBE: par +E.-A. DUCHESNE. 1 gros vol. in-8, imprimé à deux colonnes, sur papier +colle, avec figures gravées sur bois. (<i>Bixio</i>, éd.) Prix: broché, 12 +fr.; franco par la poste. 13 fr. 50</p> + +<p>TRAITÉ DE LA CULTURE DU MURIER; par J. CHARREL, pépiniériste à Voreppe +(Isère). 1 vol. in-8.(<i>Bixio</i>, éditeur.) 4 fr..</p> + +<p><b>Sciences</b></p> + +<p>BIBLIOTHÈQUE DES CONNAISSANCES UTILES. (<i>Paulin</i>, éd.;)</p> + +<p>DES ÉLÉMENTS DE L'ÉTAT, ou Cinq questions concernant la religion, la +philosophie, la morale et la politique; par L.-A. SEGRETAIN. 2 vol. 7 +f,.</p> + +<p>DISCOURS SUR L'ÉTUDE DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE; par sir JOHN F.-W. +HERSCHEL, traduit de l'anglais 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>EXAMEN DE LA PHRÉNOLOGIE; par M. FLOURENS. 1 volume. 2 fr.</p> + +<p>GEORGES CUVIER.--ANALYSE RAISONNÉE DE SES TRAVAUX, précédée de son Éloge +historique; par M. FLOURENS 1 vol. 3 fr. 50</p> + +<p>HISTOIRE DE 1810; par A. VILLEROY, suivie de l'histoire littéraire de +l'année, par O. N. 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>HISTOIRE DE 1811; par le même, suivie de l'histoire littéraire de +l'année, par O. N. 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES de découvertes maritimes et +continentales, <i>depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1811</i>; par +W.-D. COOLEY, traduite de l'anglais par ADOLPHE JOANNE et OLD-NICK, +complétée par les expéditions et voyages récents, jusqu'à la dernière +expédition de M. DUMONT-D'URVILLE, par M. D'AVEZAC 3 vol in-18, format +anglais. 10 fr. 50.</p> + +<p>LE LIVRE DES PROVERBES FRANÇAIS; par LEROUX DE LINCY. 2 vol. 7 fr.</p> + +<p>LES MUSÉES D'ITALIE, guide et mémento de l'artiste et du voyageur; par +LOUIS VIARDOT. 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>MANUEL DE POLITIQUE; par Y. GUICHARD 1 vol. in-18. 3 fr. 50.</p> + +<p>MANUEL D'HISTOIRE ANCIENNE, depuis le commencement du monde jusqu'à +Jésus-Christ; par le docteur OTT. 1 volume, 3 fr. 50.</p> + +<p>MANUEL D'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE; par CHARLES RENOUVIER. 1 +vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>MANUEL D'HISTOIRE MODERNE, depuis Jésus-Christ jusqu'à nos jours; par le +docteur OTT. 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>MOEURS, INSTINCT ET SINGULARITÉ DE LA VIE DES ANIMAUX MAMMIFERES; par P. +LESSON, correspondant de l'Institut. 1 vol. 3 fr. 50.</p> + +<p>RÉSUMÉ ANALYTIQUE DES OBSERVATIONS de FRÉDÉRIC CUVIER, sur +l'intelligence des animaux. 1 vol. 3 fr.</p> + +<p>ERREURS DES MÉDECINS, traduit de l'anglais du docteur DICKSON. 1 vol. +in-8. (<i>Amyot</i>, éd.) 8 fr.</p> + +<p>JARDIN DES PLANTES (le), description et moeurs des mammifères de la +Ménagerie et du Muséum d'histoire naturelle; par M. BOITARD; précédée +d'une notice historique, anecdotique et descriptive du jardin, par M. J. +JANIN. Ouvrage illustré et accompagné de 110 sujets de mammifères, et de +110 culs-de-lampe gravés sur cuivre et imprimés dans le texte; de 50 +grands sujets graves sur bois et imprimés à part à cause de leur +dimension, et offrant les vues les plus remarquables du Jardin des +Plantes, les constructions, les fabriques, les monuments, etc.; des +portraits de Buffon et de G. Cuvier; enfin des planches peintes à +l'aquarelle représentant des groupes d'oiseaux des deux hémisphères, +dessinés par MM. WERNER, SUSÉMIHL, EDOUARD TRAVIES, KARL GIRARDET, J. +DAVID, FRANÇAIS, HIMELY, MARVILLET, etc.; gravures sur bois et sur +cuivre, par MM. ANDREW, BREST et LELOIR; planches sur acier, par MM. +FOURNIER ET ANNEDOUCHE. 1 vol. grand in-8, magnifiquement imprimé. +(<i>J.-J. Dubochet et Cie</i>, édit.) L'ouvrage complet. 15 fr.</p> + +<p>UN MILLION DE FAITS, Aide-mémoire universel des sciences, des arts et +des lettres; par M. J. AICARO, l'un des collaborateurs de +l'<i>Encyclopédie nouvelle</i>; DESPORTES; PAUL BERVAIS aide d'histoire +naturelle au Museum; LÉON LALANNE, ancien élève de l'École +Polytechnique, ingénieur des ponts-et-chaussées, LUDOVIC LALANNE, élève +de l'École de Chartres: AUGUSTIN LE PILEUR, docteur en médecine de la +Faculté de Paris; CHARLES MARTINS, docteur ès-sciences, professeur +agrégé à la Faculté de médecine de Paris; CHARLES YERGÉ, docteur en +droit; YOUNG l'un des collaborateurs de <i>l'Encyclopédie nouvelle.</i>--Un +fort volume in-12 de 1600 colonnes de texte, renfermant en outre 150 +colonnes pour la table des matières, une table des figures, un index +alphabétique;--imprime en caractère perle, orné de 500 gravures sur +bois, et contenant la matière de 12 forts vol. in-8. (<i>Dubochet et Cie</i>, +éd.) Prix, broche. 12 fr.</p> + +<p>Arithmétique, algèbre, géométrie élémentaire, analytique et descriptive; +calcul infinitésimal, calcul des probabilités, mécanique, astronomie, +météorologie et physique du globe, physique générale, chimie, +minéralogie et géologie, botanique, anatomie, et physiologie de l'homme, +hygiène, néologie, arithmétique sociale et statistique, agriculture, +technologie, commerce, art militaire, sciences philosophiques, +littérature, beaux-arts paléographie et blason, numismatique, +chronologie et histoire, philologie, géographie, biographie, mythologie, +éducation, législation.</p> + +<p>SALON 1843. Collection des principaux ouvrages exposés au Louvre et +reproduits par les premiers artistes français; texte par WILHELM TÉNINT. +Publié sous la direction de M. Challamel.</p> + +<p>Quatre années de publication et de succès ont consacré ces albums où +tous les tableaux remarquables de chaque exposition se trouvent +reproduits par de magnifiques gravures ou lithographies, et dont le +texte est une revue complète, animée, colorée faite à la fois au point +de vue de l'artiste et de l'homme du monde. Ces albums sont donc une +véritable histoire de l'art en France, histoire dessinée, histoire +écrite. Tous les grands noms, toutes les belles oeuvres y figurent; les +talents nouveaux n'ont qu'un désir, celui d'y être admis. C'est qu'en +effet une exposition se termine et s'oublie; les tableaux se dispersent, +l'Album reste.</p> + +<p>Rien ne sera négligé pour que l'album de 1843 soit supérieur encore à +ceux des années 1840, 1841 et 1842.</p> + +<p>Cet Album est publié en 16 livraisons La livraison se compose de deux +dessins et de 4 pages de texte in-4, imprimé avec luxe.--Prix de la +livraison: 1 fr. 50 c, papier blanc: 2 fr., papier de Chine.--L'ouvrage +complet: 24 fr., papier blanc; 32 fr. papier de Chine.</p> + +<p>ANNÉE 1842, 32 dessins, texte par WILHELM TÉNINT. 24 fr. pap. bl.; 32 +fr., pap. de Ch.--ANNÉE 1841, 52 dessins, texte par le même. 24 fr., pap. +bl; 32 fr., pap. de Ch.--ANNÉE 1840 texte par Augustin Challamel, prêtée +par le baron Taylor. 24 fr., pap. bl.; 32 fr., pap. de Ch-ANNÉE 1839, +texte par LAURENT-JAN, 20 dessins. 20 fr., pap. bl.</p> + +<p>Chez CHALLAMEL, éditeur, 1, rue de l'Abbaye, au premier. +HAUTECOEUR-MARTINET, rue du Coq-Saint-Honoré. GUIAUT frères, marchands +d'antiquités, 3, boul. des Italiens. Et chez tous les Libraires et +marchands d'estampes de la France et de l'étranger.</p> + +<p>J. HETZEL, Éditeur des SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE ET PUBLIQUE DES ANIMAUX, +rue de Seine, 33.</p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011.png"></p> + +<h3>VOYAGE</h3> + +<h5>où</h5> + +<h1>IL VOUS PLAIRA.</h1> + +<p class="mid"><b>Avec Vignettes, Notes, Légendes, Commentaires. Incidents et Poésies, par +MM. TONY JOHANNOT, ALFRED DE MUSSET et P.-J. STAHL. 33 livraisons 30 +c.--Prix de la souscription à l'ouvrage complet: 10 fr.--12 fr. pour les +départements.</b></p> +<br> + + +<p class="lef"><img alt="" src="images/012a.png"><br> +<span class="large"><b> Modes.</b></span></p> + +<p>Mars est le mois le plus incertain de toute l'année. Tantôt le soleil +est chaud et importun, tantôt le vent est aigre et désagréable; il y a +des femmes qui se sont étudiées à porter en même temps le manchon et la +marquise avec autant d'habileté qu'elles portent au bal l'éventail et le +bouquet.</p> + +<p>Voici déjà quelques toilettes nouvelles; des robes d'étoffe, garnies sur +le côté comme les robes du soir; des camails en étoffe garnis de +falbalas à deux têtes, et des chapeaux avec des agréments légers et +coquets comme un soleil de printemps. Alexandrine prépare de bien +charmantes fantaisies pour la grande semaine, nous en causerons un peu à +l'avance.</p> + +<h4>UN BAL.</h4> + +<p>Nous nous trouvons sur le perron d'un joli petit hôtel; à droite et à +gauche des vestibules s'élève l'escalier en deux branches, réunies à la +hauteur du premier étage par un second vestibule bordé d'une rampe en +cuivre poli. Les marches sont couvertes d'un tapis tigré rouge et noir, +retenu par une tringle en cuivre. Du plafond tombe une masse de lumière, +formée par trois énormes globes en cristal dépoli, renfermant chacun +trois becs de lampe, et suspendus par une triple chaîne de cuivre forte +et brillante.</p> + +<p>Des fleurs bordent le mur jusqu'à la porte de l'antichambre, dont +l'entrée est marquée par deux énormes orangers dans des caisses de +laque. La lumière tombe sur les fleurs et les éclaire avec coquetterie.</p> + +<p>Partout ce sont des fleurs odorantes, en pyramides supportant des +bougies, en massifs dans des jardinières, en arbustes isolés dans de +précieux vases de la Chine. Devant une cheminée est un vase gigantesque +en porcelaine craquelée, à ailes de chimères, d'où s'élève un gardénia, +fleur verdâtre au feuillage luisant et foncé.</p> + +<p>Traversons une bibliothèque, en tournant le grand salon, pour visiter, +avant l'arrivée de la foule, le petit boudoir où l'on jouera. Un écarté, +un whist, une bouillotte, y sont disposés, l'écarté à une table +renaissance, le whist à une table de jeu en palissandre sculpté, la +bouillotte éclairée par des flambeaux à deux branches, sur une table +couverte d'un tapis de velours.</p> + +<p>Un canapé à estrade, en palissandre et satin cerise, s'élève dans une +niche tendue et drapée en satin cerise doublé de blanc, sont garnis de +hautes franges tordues en soie de deux couleurs.</p> + +<p>Dans chaque panneau est suspendu, à des cordages à gros glands, un +miroir de Venise dans son cadre doré.</p> + +<p>Entrons maintenant au salon de réception, éclairé par un lustre d'or à +figures pittoresques et gracieuses. Sur les tentures d'étoffe vert +d'eau, se détachent des masses de fleurs et de lumière: les rideaux de +quinze-seize rayé, relevés d'un côté, laissent voir le rideau de dessous +en mousseline brodée d'or, et les petits rideaux de tulle, imitation de +dentelle.</p> + +<p>Près de la cheminée, en marbre blanc, où des fleurs remplacent le feu, +voyons la maîtresse de la maison souriant gracieusement aux invités, +jouant avec son énorme bouquet, si énorme qu'elle semble fatiguée de le +porter. Sa toilette élégante affecte une somptuosité luxueuse. Madame de +C est habillée d'une robe en taffetas d'Italie rose turc; son corsage, +couvert d'une mantille très-tombante, en guipure; ses bras nus, couverts +jusqu'aux poignets de gantelets de peau, sont entourés de trois ou +quatre bracelets, seuls bijoux qu'elle porte; dans ses cheveux, une +barbe de point d'Angleterre attachée près des oreilles avec de grosses +émeraudes entourées de perles.</p> + +<p>Vers onze heures, se presse et se coudoie une foule élégante, qui répand +dans l'air un suave parfum. L'orchestre mélodieux fait entendre les +délicieux motifs qui rappellent nos meilleurs opéras.</p> + +<p>Madame de C. s'était approchée avec beaucoup de déférence d'un homme à +la physionomie grave et fine, en lui disant: «Eh bien! M. le comte, +comme vous voilà seul!--C'est que personne ne me cherche, répondit-il, +on ne me reconnaît plus, et je ne reconnais moi-même plus personne au +milieu de ces danseuses dont j'admire la plupart. Voulez-vous m'en +nommer quelques-unes?</p> + +<p>--Devant nous, en robe de crêpe blanc, avec un diadème de rubis et +diamants, est la duchesse de P. Je ne sais pourquoi elle a réformé ses +masses de boucles blondes; peut-être est-ce la cause que vous ne la +reconnaissez pas. Rien ne transforme une personne comme un changement +complet de coiffure. C'est presque un déguisement.</p> + +<p>«La marquise de P. est toujours belle. C'est elle qui est coiffée en +oeillets rouges et violettes de Parme.</p> + +<p>«Voyez passer madame D. en robe blanche, avec des agrafes de feuillage. +Elle a mis de la verdure à son corsage, à ses manches, dans ses cheveux, +comme une autre eût mis ses bijoux.</p> + +<p>--Ici, près de moi, dit l'interlocuteur, quelles sont ces deux jolies +personnes qui causent ensemble?</p> + +<p>--C'est madame de B. et madame O. Madame de B. a une robe en tulle +blanc, garnie sur les côtés de camélias rouges; madame O. a la robe de +satin bleu de ciel, garnie de dentelle et de diamants.</p> + +<p>--Là, n'est-ce pas madame L. que je vois si simple, avec cette petite +couronne de jeune fille? son mari a-t-il donc diminué le budget de la +toilette?</p> + +<p>--Cette simplicité n'est pas réelle au fond, et, pour nous autres +femmes, madame L. a une toilette fort chère. Elle vient de Constantin, +je la reconnais; les fleurs qui relèvent ses trois jupes, qui attachent +ses manches et son corsage, et la guirlande dont elle est coiffée, +coûtent bien cinquante écus. C'est fort cher, quand, comme madame L., on +ne porte pas une toilette plus de deux fois.</p> + +<p>«Maintenant si vous voulez que je vous conduise dans ce petit salon de +jeux, vous pouvez dire bonsoir à madame de T., que vous voyez là, +coiffée de gaze citron et argent, en robe de velours violet. Regardez la +jolie jeune fille devant laquelle vous allez passer, comme elle est bien +mise avec cette profusion de cheveux noirs, dans lesquels on a mêlé des +fleurs naturelles comme au hasard.»</p> + +<p>Le petit salon était moins encombré par les joueurs. Les danseuses y +venaient par moments se reposer de la foule, c'était un charmant coup +d'oeil que cette lanterne magique, où passaient de gracieuses têtes +couronnées de fleurs, apparaissant comme pour se montrer dans ce lieu +retiré, et dire: «Je vous apporte ma toilette à voir, et je retourne à +ce bruit qui est mon plaisir.»</p> + +<p>Les bouquets à la main finissent, à la fin d'une soirée, par semer leurs +débris sur le parquet, et les femmes écrasent de leurs petits pieds +chaussés de satin les roses et les violettes. Les fleurs naturelles sont +portées avec élégance: il sort chaque jour plus de couronnes montées du +passage de l'Opéra, où Lemoine s'est illustré, que de pots de jacinthes +et de bruyères.</p> + +<p>C'est une mode charmante; la nature s'harmonise dans toutes ses parties, +et les leurs, vraies, sont douces au visage.</p><br> + +<h3><b>Mercuriales.</b></h3> + +<pre> +HALLE AUX CRAINS. +FARINES.--Les 100 kilogrammes. +lere qualité. ..... 32 à 34f. Arrivages...... 4 432 q. 70 k. +2e id........... 30 à 31 30 Ventes............ 4,403 24 +3e id........... 23 à 27 Restant à la halle. 26,130 01 +4e id........... 17 à 22 +Cours moyen du jour, 31 f. 60c.--De la taxe, 31 f. 56 c. + +GRAINS.--L'hectolitre. +Froment................. 18 f. 0 c.. à 20f. 65c. +Seigle.................. 9 10 35 +Orge.................... 13 14 35 +Avoine.................. 10 11 35 +Sarrasin ............... 9 55 10 -- + +MARCHE DE POISSY.--9 Mars. + Amené. Vendu Poids m. Le kilogramme. + sur pied + +Boeufs.... 1,554 1,474 339 k. 1f. 2c. 1f. 20 c. 1f. 0c +Vaches.... 107 107 228 1 16 1 80 +Veaux..... 641 641 92 1 76 1 60 1 41 +Moutons... 6,198 6,198 23 1 48 1 50 1 12 + +MARCHE DE SCEAUX.--13 Mars. +Boeufs.... 1,422 1,561 540 1 22 1 12 1 04 +Vaches.... 160 130 225 1 12 90 72 +Veaux..... 392 384 65 1 72 1 54 1 54 +Moutons... 7,663 6,809 22 1 42 1 26 1 04 + +MARCHÉ AUX CHEVAUX.--8 Mars. +Il a été amené 538 chevaux, dont: +De selle et de cabriolet... 112 Vendu 131, savoir: +De trait................... 257 De 140 à 700 fr........ 24 +Hors d'âge................. 147 De 260 à 1,010........... 49 +Non classés................ 22 De 40 à 510........... 36 + Vendu aux enchères: + De 50 à 310 fr........... 22 + +MARCHÉ AUX FOURRAGES.--3 Mars. + Enfer. Saint-Martin. Saint-Antoine. +Foin, 1ere qualité 79 à 80 f. 76 à 78 f. +Paille de blé, id. 52 à 53 53 à 54. 52 à 54 + +VACHES GRASSES.--La Chapelle-Saint-Denis.--11 Mars. +Amené 112 vaches....... Vendu 108 de 1 f. 08c. à 88c. le kilogramme. +Amené 18 taureaux..... Vendu 18 de 1 80 id. + +VACHES LAITIERES. Amené. Vendu. +La Maison-Blanche........ 11 mars. 48 23 210 à 450 f. +La Chapelle-Saint-Denis.. 14 mars. 90 39 240 à 259 + +MARCHÉ AUX SUIFS. +Environ 1 fr. de baisse. +Suif de place, les 50 kilos............ 56 f. à 57 f. +Suif en branches, id................ 44 à 45 +Suif de Russie, sans acheteurs, 57 50 à 58 +Peu d'affaires; de la tendance encore à la baisse. + +BULLETIN COMMERCIAL,--MARCHÉS ÉTRANGERS. +BRUXELLES.--10 Mars 1843. +Froment nouveau, l'hectolitre............ 19 f. 30 c. + -- étranger id.............. 17 50 +Seigle nouveau, id.............. 13 77 +Orge nouvelle, id.............. 11 24 +Avoine, id.............. 8 05 +Graine de colza, id.............. 23 12 + -- de lin, id.............. 17 68 + -- -- de Riga la tonne. 52 65 +Semences de trèfle, le kilog............ 95 +Beurre de la Campine, id............... 1 70 + +PRIX MOYEN DU FROMENT ET DU SEIGLE. + +Du Lundi 27 Février au Samedi 4 Mars 1843. +Marchés régulateurs. Froment. Hectol. Seigle. Hectol. + +Avlon............. 21 f. 26 c.. 17 f. 25 c. +Anvers............ 20 49 17 15 +Bruges............ 18 53 13 27 +Bruxelles......... 19 84 14 20 +Gand.............. 18 71 12 69 +Hasselt........... 20 10 11 60 +Liège............. 19 06 14 58 +Louvain........... 20 15 14 52 +Namur............. 20 09 15 57 +Mons.............. 19 33 12 52 +Prix moyen pour tout le royaume... 19 62 ........ 14 18 +Le froment reste soumis au droit d'entrée de 37 f. 50 c, et le seigle +à celui de 21 f. 50 c. les 1,000 kilogrammes. +Le droit de sortie sur l'une et l'autre céréale reste fixé à 25 c. les +1,000 kilogrammes. + +HASSELT.--7 Mars. +Froment, l'hectolitre 20 f. Avoine, l'hectol. 7 f. 60 +Seigle id. 14 10 Beurre, le kil. 1 80 +Orge, id. 10 60 Genièvre, l'hectol. 66 +Sarrasin id. 12 50 + +LOUVAIN.--10 Mars. +Froment, 1ere quai., l'hect. 20 85 Sarrasin, l'hectoll. 12 08 + 2e qual.. id. 18 93 Graine de colza, id. 25 48 +Seigle, 1ere qual. id. 13 09 -- de trèfle, le kil. 85 + -- 2e quai., id. 14 51 Genièvre, l'hectol. 35 +Avoine pour fourrage, id. 7 Beurre, 1ere qual. + le kilog. 1 80 +Orge d'hiver, id. 12 08 + +GAND.--10 Mars. +Froment blanc, l'hectol. 18 54 Escourgeon, l'hectol. 11 15 + -- roux, id.... 18 03 Pommes de terre, les 100 k. 6 +Méteil, id... 15 42 Tonneaux de lin. id. 15 +Sarrasin, id. 12 50 -- de navette, id. l 11 + +ANVERS.--10 Mars. +Graine de trèfle rouge, le k. 88 Seigle de France, l'hecto. 15 08 + -- -- blanc, id. 80 Orge du pays, id. 11 65 + -- de chanv. de Riga id. 30 Avoine à brasser, id. 8 5 +Froment étranger, roux et Fèves à chevaux. 10 58 + blanc l'hectol. 18 67 Houblon d'Angleterre, les +Seigle indigène, id. 13 65 100 kil. 70 + +TERMONDE.--6 Mars. +Froment nouveau, l'hectol. 10 50 Huile de colza, jaune. 10 71 +Seigle, id 13 50 -- de lin, id. 14 65 +Escourgeon id 10 50 + +AMSTERDAM.--8 Mars. +Huile de colza, la tonne.............. 68 25 + -- de lin, id..................... 66 40 + -- de chanvre, id................. 67 75 + </pre> +<br> +<h3><b>Correspondance</b></h3> + +<p>Nous sommes obligés, faute d'espace, d'ajourner à la prochaine livraison +nos réponses aux lettres qui nous sont parvenues depuis huit jours. Nous +avons répondu directement à celles qui ne pouvaient souffrir aucun +retard.</p> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<h4>DEUXIÈME LIVRAISON.</h4> + +<p class="mid">La colère (la colle R) est un grand vilain défaut.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"></p> + + +<br> +<hr class="full"> +<p>ON S'ABONNE chez les Directeurs des postes rt des messageries, chez tous +les Libraires, et en particulier chez tous les <i>Correspondants du +Comptoir central de la Librairie.</i></p> + +<p>A Londres, chez J. Thomas, 1, Finch Lane, Cornhill.</p> +<hr class="full"> +<p class="rig">JACQUES DUBOCHET</p><br><br> +<hr class="full"><br> +<p class="overl">Paris--Typographie SCHNEIDER, et LANGRAND, rue d'Erfurth, 1.</p> + + + + + +<br><br> + +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0003, 18 MARS 1843 *** + +***** This file should be named 33590-h.htm or 33590-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/5/9/33590/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/33590-h/images/001.png b/33590-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..24f258f --- /dev/null +++ b/33590-h/images/001.png diff --git a/33590-h/images/001a.png b/33590-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0b084ee --- /dev/null +++ b/33590-h/images/001a.png diff --git a/33590-h/images/002.png b/33590-h/images/002.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0aa919f --- /dev/null +++ b/33590-h/images/002.png diff --git a/33590-h/images/003.png b/33590-h/images/003.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c9b47b2 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/003.png diff --git a/33590-h/images/004.png b/33590-h/images/004.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..155b161 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/004.png diff --git a/33590-h/images/005a.png b/33590-h/images/005a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1a49220 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/005a.png diff --git a/33590-h/images/005b.png b/33590-h/images/005b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..541610b --- /dev/null +++ b/33590-h/images/005b.png diff --git a/33590-h/images/006a.png b/33590-h/images/006a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0c1c65a --- /dev/null +++ b/33590-h/images/006a.png diff --git a/33590-h/images/006b.png b/33590-h/images/006b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ed05da9 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/006b.png diff --git a/33590-h/images/007a.png b/33590-h/images/007a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bf5c31c --- /dev/null +++ b/33590-h/images/007a.png diff --git a/33590-h/images/007b.png b/33590-h/images/007b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..61dd561 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/007b.png diff --git a/33590-h/images/008a.png b/33590-h/images/008a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cb2ede8 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/008a.png diff --git a/33590-h/images/008b.png b/33590-h/images/008b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3f05652 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/008b.png diff --git a/33590-h/images/009a.png b/33590-h/images/009a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3cc5c0e --- /dev/null +++ b/33590-h/images/009a.png diff --git a/33590-h/images/009b.png b/33590-h/images/009b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..662464b --- /dev/null +++ b/33590-h/images/009b.png diff --git a/33590-h/images/009c.png b/33590-h/images/009c.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3dc6a68 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/009c.png diff --git a/33590-h/images/009d.png b/33590-h/images/009d.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7265d43 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/009d.png diff --git a/33590-h/images/010.png b/33590-h/images/010.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..837a800 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/010.png diff --git a/33590-h/images/011.png b/33590-h/images/011.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7d8964f --- /dev/null +++ b/33590-h/images/011.png diff --git a/33590-h/images/012a.png b/33590-h/images/012a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ea5e2a2 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/012a.png diff --git a/33590-h/images/012b.png b/33590-h/images/012b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2d03adc --- /dev/null +++ b/33590-h/images/012b.png diff --git a/33590-h/images/cover.jpg b/33590-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fa181c7 --- /dev/null +++ b/33590-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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